editor's note Parmi ce nombre infime d’intellectuels, d’artistes, de chercheurs, de travailleurs et d’étudiants, qui s'intéressent au scandale du Chlordécone, nous pouvons relater déjà les premières contestations et les premières dénonciations de la contamination massive aux Antilles. Ce désastre sanitaire est lié intimement au néo-colonialisme des îles occupées par la France : la Guadeloupe et la Martinique. Au cours de ma recherche, j'ai échangé avec des personnes provenant de divers milieux, de diverses classes sociales; des personnes d'opinions similaires ou divergentes, d'âges variés et surtout de réalités di férentes. Une minorité ne se posait pas de questions, une majorité était mal renseignée sur ce problème. Pourquoi le Noir antillais n'était-il pas plus alerte sur le scandale d'un empoisonnement qui concerne 90 % de la population ? Qu'est-ce qui faisait qu'en 2020, nous n'avions pas ce désir d'être informé d'une atteinte à notre dignité, à notre espace et notre santé ? A partir de l'œuvre de Fanon, Peau noire Masques blancs, il m'a semblé judicieux d'étudier le rapport du Noir antillais à son espace, à la langue dominée, à l'histoire. Présenté à l'UDES, le projet de recherche-création NEG au-delà d’être une simple revue illustrée, est une modeste contribution à la transmission d’un savoir décolonisé.
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SOMMAIRE
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DOSSIER
Chlordécone Récit d'un crime d'état Le Chlordécone, un lien confirmé avec l'infertilité L'Etat colonial face à la justice française
Invités d'honneur Adama Keïta Axel V Tara Thomaseau Jay Asani
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LITTERATURE
30 Steve Fola Gadet 37 Malcom Ferdinand 46 Tessa Naime
54 Ludvik Jean-Denis
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ART « MAWON » 12
Gerald "geez" Marie-Nelly
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Stéphanie Melyon-Reinette
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Anaïs Verspan
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Marc Marie-Joseph
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Ludgi Roland
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Lauwaart
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Mlle Fwaiz
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LE RECIT BREF D'UN CRIME D'ETAT L' Affaire Chlordécone est-elle liée à l'histoire coloniale des Antilles françaises ?
1957 à 1975
L’histoire
de
la
molécule
Chlordécone débute en 1952,
l’année où elle fut brevetée. A partir de 1957, la molécule est commercialisée par la société « Allied Chemical » sous les noms de Kepone® et de GC-1189®.
Jusqu'en 1976, près de 1 600 tonnes de matière active (à 94,5 % de chlordécone) ont été produites dans trois usines à Delaware, en Pennsylvanie et en Virginie. L’étude The effects of Kepone in the laboratory mouse démontre déjà la toxicité de la molécule Chlordécone. En France, la commission « d'étude de la toxicité...» suggère la toxicité du produit. Pourtant, en 1971 le Képone est classé dans le tableau C, passant de produit toxique à produit dangereux.
En 1972, l'autorisation de vente d'une année du Képone est signée par Jacques Chirac, ancien président. Pour le gouvernement, cette autorisation se justifie par la classification du Képone dans le tableau C. Aux Antilles françaises, la société Laguarigue et la société Autour importent cet organochloré dans les bananeraies, en réponse à la lutte contre le charançon. En Février 1974, des ouvriers agricoles manifestent et présentent des revendications pour la hausse des salaires, l'amélioration des conditions de travail et l'arrêt de l'utilisation du Chlordécone.
La grève de Chalvet se solde par une répression sanglante. Le décès de Georges Marie-Louise, un ouvrier agricole ne sera jamais élucidé et suscitera l'émoi de tout un peuple. La chanson de Kolo Barst fait référence à cet évènement inoubiliable. L'interdiction de la vente et de l’utilisation du Chlordécone ne tarde pas aux Etats-Unis, elle-même précédée d’une interruption de la fabrication de l’usine de Hopewell (1975). Défaillances, insécurités, pollutions des eaux et conséquences sur la santé sanitaire. Dès lors, les chercheurs américains parlent de Syndrome Kepone après l’observation des conséquences sur les ouvriers et les citoyens installés à proximité de l’usine. 5
1976 à 1981
Le département de l’agriculture de la Virginie entreprend des recherches sur un ensemble de produits de consommation dans la région pour constater la présence du chlordécone. Notons que le cas de James River constitue jusqu'à ce jour un énorme problème de pollution. En 1977, le rapport Snegaroff conclue la pollution des eaux et des sols par la molécule chlordécone. L' importation se poursuit aux Antilles même lorsque l'OMS classe la molécule chld comme substance cancérogène possitble chez l'homme (1979). En 1980, la SEPPIC décide de ne plus commercialiser le Képone. Quelques mois apès, le Curlone, homologue du Képone fait son entrée sur le marché et se fait importé du Brésil par la même société Laguarigue. Ce produit est tout aussi toxique, composé luimême de 5% de chlordécone.
1981 à 2019
Ce n’est qu’en 1990 que le retrait de l’autorisation de vente du Curlone et que l’interdiction de la substance Chlordécone sont prononcés officiellement pour les Antilles. A cette époque, la législation prévue pour ce type d’interdiction, permet le délai d'un an de vente du produit, après la notification de retrait. Selon cette législation française, le Curlone pouvait être exploité aux Antilles jusqu'en février 1992, aux vertus d'une dérogation de l'Etat français. Pourtant, le Curlone est utilisé jusqu'en septembre 1993, un délai probablement expliqué par la quantité de stocks du produit sur nos territoires. Jusqu'à ce jour, nul ne peut réellement justifier ce décalage entre l'interdiction du Chlordécone de 1976 aux EtatsUnis et celle de 1993 aux Antilles. Le scandale Chlordécone débute lorsque Eric Godard, ingénieur sanitaire, brise le silence en révélant l'ampleur de l'impact du Képone. Il confirme la contamina-
nation des sols, des végétaux, des eaux à cause d'une propagation de la substance toxique au-delà des bananeraies. Plus tard, le retraité Godard avouera qu'un signalement avait été effectué depuis 1991 à propos de cette contamination excessive, pourtant les instances gouvernementales n'avaient pas relevé les résultats du Laboratoire de l'Ecole de la Santé. En 2007, Dominique Belpomme publiait son rapport sur l'empoisonnement de la population antillaise. Suite à ces révélations, est née l'hypothèse d'une utilisation continue du Chlordécone, même après 1993. L'histoire ira même plus loin, puisqu'une plainte contre X sera déposée en 2007 pour la disparition des archives liées à l'affaire en cours. (Cette chronologie du dossier Chlor décone se base sur des recherches personnelles et sur les infos relayées par RAK lemédia)
Dans un courrier de dénonciation , Elie domota, secrétaire général de l’UGTG et grande figure de la révolte guadeloupéenne, écrit : « Ce crime n’a pas débuté en 1993 mais bien en 1972, quand Jacques CHIRAC (Ministre de l’Agriculture et Ami des békés planteurs de bananes), au nom de la République Française, décide de violer les lois de la République Française en accordant une autorisation de mise sur le marché d’un produit interdit par la commission des toxiques depuis 1969. » S’en suivront alors une kyrielle d’autorisations ministérielles aussi illégales les unes que les autres et même une homologation ministérielle délivrée en 1986, là encore totalement illégale. Si les lois de la République française avaient été respectées par l’Etat lui-même, ce scandale n’aurait jamais vu le jour. (…) L’absence d’audition de ces personnes est incompréhensible du point de vue des empoisonnés que nous sommes si l’on veut connaitre la vérité, toute la vérité et pointer les responsabilités, toutes les responsabilités. Nous avons ouï dire qu’il y aurait un obstacle relatif à la Cour de Justice de la République. Ce prétexte n’est qu’un écran de fumée qui vise une nouvelle fois à nous tromper et à protéger des criminels. Il n’y a aucun écueil à entendre ces personnes. (...) N’attendons pas qu’ils soient tous morts et enterrés comme Jacques CHIRAC pour exiger la vérité sur ce crime colonial. » 6
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Depuis 1991, des chercheurs du Laboratoire de l'Ecole de la Santé avait signalé cette contamination excessive au Chlordécone, pourtant les instances gouvernementales n'avaient pas réagi. S’installe progressivement l'hypothèse d'une utilisation continue des pesticides toxiques après 1993. D’importantes quantités de stock de ces pesticides ont été saisis .L'histoire ira même plus loin, puisqu'une plainte contre X sera déposée pour la disparition des archives liées à l'affaire en cours. Bien des questions me taraudent. Comment les instances gouver nementales ont-elles pu se dédouaner de l’empoisonnement massif d'une population ? Malcom Ferdinand, philosophe et chercheur, auteur du livre Une écologie décoloniale distingue trois caractéristiques de la contamination aux Antilles. Premièrement, il s’agit bien d’une contamination durable, puisque la molécule Chlordécone demeure dans les sols et pourrait se conserver entre six à sept cents ans. Deuxièmement, elle est généralisée, c’est-à-dire qu’elle n’afecte pas que les sols où la molécule a été répandue ; mais elle affecte aussi les sources d’eaux, les poissons (d’où l’interdiction de certaines zones de pêche), les humains et tout l’écosystème. L’étude de l’agence de Santé Publique pose le fait qu’un pourcentage important de la population adulte soit contaminé par le chlordécone dans les Antilles françaises, soit 90% du peuple antillais. Enfin, la contamination est délétère parce qu’elle produit un ensemble de problèmes sanitaires prouvés par des études scientifiques : l'étude Timoun, l'étude Karuprostate, et d'autres recherches en cours.
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« La molécule Chlordécone est généralisée, c’est-à-dire qu’elle n’affecte pas que les sols où elle a été répandue » Malcom Ferdinand
L’étude Timoun est une recherche biomédicale menée conjointement par l’Unité 1085 de l’Inserm et les Services de Gynécologie-Obstétrique et de Pédiatrie du CHU de Pointe à Pitre. Depuis 2012, l’étude Timoun menée sur 1042 femmes et 153 nourrissons, a révélé le caractère reprotoxique de la molécule. Des chercheurs de l’Inserm et des chercheurs étrangers ont établi le lien entre l’exposition au chlordécone et le développement cognitif et moteur des nourrissons. Des pertes de motricité, des pertes de QI de 10 à 20 points et des troubles visuels ont été mis en évidence chez les enfants, en lien avec l’exposition prénatale ou postnatale au chlordécone. L’exposition prénatale et l’exposition postnatale par la consommation de denrées alimentaires contaminées, agissent toutes deux sur le développement visuel. D’ailleurs, l’exposition postnatale par la contamination alimentaire, altère considérablement la vitesse d’acquisition de la mémoire visuelle. Ce qui est inquiétant, c’est l’évolution probable de ces troubles de l’enfant à un âge plus avancé. En 2014, cette même cohorte a précisé l’impact de la contamination au chlordécone sur les grossesses des femmes antillaises, c’està-dire la durée de leur grossesse et le risque de prématurité. Cette étude dé-
montre que pour un nombre de 163 naissances, en fonction d’une concentration plasmique de chlor décone de moins de 0,94 µg/L avec HR de 1,0, on dénombre 16 naissances prématurées, tandis que pour une concentration plasmique de chlor-décone de plus de 0,98 µg/ L, on compte 25 naissances prématurées pour le même nombre de naissances (163) avec un hazard ratio ajusté de 2,2 (selon le lieu, l’âge de la mère, l’IMC, le statut marital, etc…). Selon les chercheurs de l’étude, il y aurait donc un « impact possible de l’exposition au chlordécone sur la durée de gestation » en fonction de « l’action sur les récepteurs aux œstrogènes et/ou à la progestérone in vitro et in vivo » ayant un rôle dans le déclenchement de l’accouchement. Il faut déjà savoir que la Guadeloupe est un département présentant un taux de prématurité très élevé, avec un taux de 15,8%, soit le double du taux de prématurité en France. De l’autre côté, la présence du chlordécone chez l’homme expliquerait également l’importance des cancers de la prostate aux Antilles. Une étude Karuprostate réalisée en 2010, avait déjà posé l’idée que la molécule chlordécone jouait un rôle dans cette explosion des cancers de la prostate dans notre société.
Ce que la Science prouve à propos des effets de la contamination sur les antillais-es.
« Oui, le chlordécone est cancérigène de manière générale » Dr Luc Multigner
Pourtant, c’est une étude publiée dans le International Journal of Cancer, qui confirmait en mars 2019, la cancérogénicité de la molécule Chlordécone. Au total, 326 hommes guadeloupéens ont été suivis pour cette cohorte soutenue financièrement par la santé publique et menée dans le cadre du Plan d’action chlordécone. Ces 326 hommes atteints du cancer de la prostate, ont été soignés par prostatectomie. « Au terme d’un suivi médian de 6,1 années, un risque signiicativement augmenté de récidive de cancer de la prostate a été observé parmi les hommes les plus exposés au chlordécone » Le risque de récidive est deux fois plus élevé. Notons que l’explosion des cas de cancers de la prostate ne peut être niée ; par exemple, en Martinique 1484 cas de cancers entre 2008-2010...
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Les condamnations débutent... Notre chère Michaux Chevry, femme politique et ancienne ministre, a été poursuivie pour « non respect du code de l'environnement et de la santé » et ac -cusée de négligence concernant «le contrôle de la production et la distribution d’eau en zone polluée par le chlordécone, et accu-sée de pollution de l’environnement ». Deux ans de prison avec sursis, ainsi qu’une peine d’inéligibilité obligatoire, une amende de 45 000, et l’interdiction d’exercer une fonction publique à titre définitif, ont été requis contre l’ancienne ministre.
L’ Etat colonial face à la Justice Qui payera réellement pour l'affaire Chlordécone?
L’Etat est le « premier responsable » du scandale du chlordécone aux Antilles selon la commission d’enquête parlementaire. La reconnaissance du rôle de l’état dans l’affaire de l’empoisonnement massif des territoires antillais, marque un premier pas vers la réparation. « L’Etat a fait subir des risques inconsidérés, au vu des connaissances scientiiques de l’époque, aux populations et aux territoires de Guadeloupe et de Martinique » confirme le rapport rendu public le 2 décembre 2019. La députée Justine Benin déclare: « Il est nécessaire de mettre en place des actions ambitieuses pour réparer les dommages et les préjudices subis par les territoires de la Guadeloupe et de la Martinique. Cela passe d’abord par la protection des populations face aux risques sanitaires, le soutien inancier à la diversiication agricole et aux marinspêcheurs, (...) mais également par une priorisation de la recherche, notamment en matière de santé et de techniques de dépollution » 10
Harry Durimel En 2006, Harry Durimel, avocat guadeloupéen dépose une plainte avec constitution de partie civile pour la « mise en danger d’autrui et administration de substances nuisibles ayant porté atteinte à l’intégrité physique d’autrui. » A cet instant, le scandale du chlordécone est encore peu médiatisé. Cela n’empêchera Mr Durimel de se pencher sur le dossier des plaignants (collectif d'associations contre le chlordécone). Militant écologiste et défenseur des droits de l'homme, l'avocat guadeloupéen poursuit sa lutte pour la réparation des préjudices subis, avec un sang-froid incroyable. En 2018, Harry Durimel réagit sur Guadeloupe première : « Aujourd’hui, on connait l’identité des différents intervenants (ministres,administrateurs), l’identité des
l importateurs, les distributeurs, les détenteurs du brevet. On connait ceux qui ont usé de stratagèmes pour contourner les dérogations. Nous pensons que l’en-quête est suffisamment nourrie pour passer à une autre phase, celle de la mise en examen des personnes concernées. (…) Il est toujours plus difficile de lutter contre des trafiquants en col blanc. Nous pensons qu’il faut insister, mais je ne doute pas que nous parviendrons à la manifestation de la liberté (…) Nous avons passé 4 à 6 ans à lutter contre le Procureur de la République ; c’est lui qui a contesté notre qualité pour agir, qui a contesté la recevabilité de notre plainte ; nous avons fait appel, nous avons été en cassation. Cette lutte du Ministère public pour entraver nos actions avait pour objet d’empêcher que l’on découvre la vérité.»
« le contrôle de la conservation des archives courantes, le contrôle de la conservation ou la gestion des archives intermédiaires, la collecte, le traitement et le transfert aux archives nationales des archives d’intêret historique ». Il s’agit de 17 années d’archives disparues. Si ces docuDisparitions des archives ments étaient mis à disposition de du dossier Chlordécone? la partie plaignante, l'affaire Chld Or, il est écrit que « Depuis 1980, une prendrait une orientation nouvelle. mission des archives placée sous la responsabilité d’un conservateur des A qui profite la disparition de ces Archives nationales, est chargée de faire documents? Et comment se fait-il appliquer à l’administration centrale qu’il n’y ait aucune sanction prise du Ministère de l’Agriculture, les contre les personnes responsables dispositions de la loi de Janvier 1979 », des services des Archives du et cette mission sous-entend Ministère de l’Agriculture ?
En 2019, le CRAN et l’association VIVRE ont porté plainte contre X, auprès du procureur de la République, pour la disparition magique des archives nécessaires pour les actons en justice
Christophe Leguevaques
Dr en droit et Avocat de l'action collective conjointe (Mtq), a publié un communiqué :
« Au-delà de cette catharsis judiciaire, une prise de conscience collective s’impose. Nous souhaitons que soit mis en place un Plan de construction décoloniale pour le développement de la Guadeloupe et de la Martinique. Etalé sur plusieurs dizaines d’années, ce plan sera tout à la fois un moyen de réparer le passé et de préparer l’avenir. En ce qui concerne le secteur agricole, il faut sanctuariser les terres non contaminées et permettre le développement de produits locaux destinés à la consommation courante en proposant des prix conformes à la sociologie antillaise. Dans le même temps, à titre de sanction, il faut prévoir une redistribution des terres et la formation de vastes coopératives. Cette expropriationsanction devra permettre de financer les réparations dues par les principaux bénéficiaires de la filière CHLORDECONE. Ce Plan de construction décoloniale devra être corédigé avec les exécutifs locaux et s’inscrire dans une loi de programmation budgétaire s’étalant sur 20 ans. On peut imaginer un référendum pour lui donner une légitimité qui dépassera la majorité de circonstances. Ce plan permettra d’assurer aux Antilles sa résilience alimentaire dans l’hypothèse où, en raison d’un effondrement généralisé, les produits venant d’au-delà des mers se raréfient. De même, le plan devra prévoir de développement économique des iles de Guadeloupe et de la Martinique, autour d’un programme économique permettant autant que possible un développement adapté(...) »
La molécule Chlordécone biodégradable ? Vers la phytoremédiation...
Une dégradation naturelle ?
Pour la molécule Chlordécone, la solution de phytoremédiation est envisagée. La phytoremédiation est considérée comme une solution de dépollution des sols, se basant sur l'aptitude des plantes à « absorber, mobiliser et degrader les substances nocives », les agents polluants des sols ou des eaux. La phytoremédiation peut avoir lieu par phyto-extraction (extraction et transport des polluants), par phytostabilisation (absorption ou immobilisation des polluants), phytodégradation (absorption et décomposition des contaminants) ou phytovolatisation (transformation et dégradation des polluants en éléments volatiles moins toxiques).
Les chercheurs écotoxicologues du CEA (Commissariat à l'énergie atomique) ont apporté quelques éléments de plus dans la recherche de la biodégradation de la molécule Chlordécone. L' identification de 17 produits de dégradation, grâce à une étude menée depuis dix ans en Martinique, permet d'envisager une dégradation naturelle de la molécule toxique et donc une diminution de la durée de contamination des sols. Toutefois, il reste à prouver que ces produits de dégradation, dont certains présentent des similitudes avec la molécule CHLD, ne conduisent pas à la transformation de la molécule en d'autres molécules de toxicité inconnues. Ce procédé de dégradation naturelle sera-t-il bénéfique ou encore plus néfaste à l'environnement ou l'humain ?
Le charbon actif Les chercheurs guadeloupéens de l’Université des Antilles-Guyane, abordent l’idée de décontamination des sols par le charbon actif. Selon leurs propos, la structure des charbons actifs permet de piéger des molécules, lors du filtrage de l’eau. Il s’agirait d’utiliser le charbon actif des sargasses, déjà envahissantes sur nos îles afin de fixer les molécules CHLD. Sarra Gaspard souligne que les résultats sont prometteurs. Elle précise « On a trouvé dans des sols
anciennement pollués des bactéries qui, mises dans des conditions particulières, en l’absence d’oxygène, sont capables de dégrader la chlordécone. »
Notons qu'à l'époque, le Professeur William Dab insistait sur le caractère unique de la contamination des sols antillais, en la comparant à d'autres situations de crises sanitaires. Nous n'avons plus qu'à espérer que la Science prouve encore son efficacité, et que la question du financement de ses plans de dépollutions, sera l'une des priorités des politiques. 11
Killing Us So tly
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Gerald Geez
A visual story teller exploring culture and exposing issues through photography and data visualization. French Caribbean native from Martinique FWI based in London UK.
« Triptych about the Chlordecone tragedy affecting the French West Indies based on the Japanese pictorial maxim of the three wise monkeys “see no evil, hear no evil, speak no evil”. It symbolises how the French Government pressurised by a minority of influent large planters behaved towards the French Caribbean population over more than 30 years. Except in this case, ignoring or underestimating a mass contamination by pesticide lead to heavy consequences affecting us today and centuries to come. (...) Chlordecone is a persistent and long lasting toxin remaining in the soil for up to 600 years with a range of harmful effects on humans including cancer, infertility and premature births. With the use of golden blood, it is suggested that while our people are bleeding and dying, all “they” see is gold. The real poison being greed, profit by any means necessary without concerns about the collateral damage on your own turf. » Gerald Geez
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« Le rôle de l’artiste est fondamentalement de créer pour mobiliser. Mobiliser les esprits, les âmes, les coeurs. Les femmes et les hommes. Il peut, en transgressant toutes les frontières, pénétrer les zones de censure ou d’auto-censure. Toucher un individu au plus près de son intimité c’est l’aider à révéler une vérité qu’il/elle n’est pas prêt.e à embrasser parfois ou à interroger souvent.(...) Il n’y a pas d’art sans engagement, pas de recherche non plus.
Stéphanie MELYON-REINETTE Sociologue Américaniste, Chercheure indépendante. Responsable des Affaires Culturelles de la Ville de Port-Louis. Directrice de la Médiathèque Yvon L
Diplômée de l'Université des Antilles Guyane, Stéphanie Melyon Reinette a soutenu sa première thèse en 2008. Ecrivaine, poétesse, ethnologue et sociologue, Stéphanie MelyonReinette nous présente sa création KEPONE DUST en lien avec le scandale du Chlordécone.
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Je crée pour m’engager. C’est aussi ma contribution à la lutte et à la mémorialisation. Je crée sur le chlordécone parce que j’ai réalisé que jétais intimement concernée. Le Chlordécone fait intrinsèquement partie de nos vies, nous Guadeloupéen.ne.s, en sachant que nous sommes a priori tou.te.s contaminé.e.s. Au moment du scandale de la Vache Folle, je vivais à Paris et la végétarienne que j’étais glorifiait la qualité de l’alimentation locale au pays. Oui, je souhaitais – et souhaite toujours par ailleurs – élever mes enfants si jamais j’en avais au pays. Quelle ne fut pas ma désillusion lorsque j’entendis parler du Chlordécone. Il avait toujours été un peu là, dans les bouches, en rumeurs, en chuchotements. Mais là, on en parlait dans les médias, les associations se mobilisaient, les chercheur.e.s s’impliquent, nous enseignent comment consommer notre cuisine sans risques, comment cul-tiver sans risques majeurs, en sachant que le mal est déjà en nous. Il s’agit d’adopter des mesures prophylactiques pour les générations suivantes. Donc, le triptyque de performances que j’ai créé m’a permis de mener une ré lexion salvatrice sur la problématique : exorciser mes propres atermoiements et projeter mes idées dans le monde ; provoquer une conversation. Finalement, c’est là, la pertinence de cette création. KEPONE DUST (version originelle, ontologiquement performée au lever du soleil sur la plage de Saint-Félix en Guadeloupe) en est le premier volet et invite le regard à suivre la traversée du corps noir du sucre au chlordécone. S’ensuit toujours un échange avec le public, autour de la performance et d’un didiko (petit déjeuner local) »
KEPONE DUST Body and Colonialism
« The entire territory of Guadeloupe holds the signiiers of the Master-Slave dialectics : the colonizer has formatted the enslaved and the enslaved has built the colonizer’s wealth. The sugar cane savoured and the rum sipped, both brandished by all the West Indians as cultural symbols, are the very source and cause of the bondage their African ancestors have endured. French Caribbean reliefs and other cultural expressions are constant reminders of the black body being a centrepiece on the colonial exchequer : Lanmè Nèg Fè Kann kon Lanmè Kann Fè Nèg[, the oceans of sugar cane and banana crops, the green gold of the Béké agricultural monopoly. The more recent act of poisoning the colonized body with Kepone is a symbolic, physical and territorial manifestation of the centuries-old social/ racial conlicts and hierarchies pervading the island. It is in itself a double form of domination where the colonial body is sacriiced on the altar of the capitalism and neocolonialism it serves : The territory on which the future of the population and the nation’s identity and economy – as well as the nationalist perspectives: la Gwadloup sé tan nou[5] – rely, invisibly, but inherently bears the germ of death. » Stéphanie Melyon-Reinette
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« Il y a eu deux étapes à cette création : une ré lexion autour des e fets sociaux du chlordécone pour retranscrire cela en performance, et une conjugaison avec deux autres thématiques que j’étudie : le corps noir et le sucre. » Stéphanie.
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Anaïs Verspan
Anaïs Verspan, encouragée par ses pairs, se décide à révéler tous les pans de sa création au grand public, dans le cadre d’une première exposition personnelle, intitulée Bigidiplakata en avril 2010 à la galerie « Imagin’Art » à Sainte-Rose. Après ses 3 années d’étude à l’IRAVM (Institut Régional d’Arts Visuels de la Martinique), Anaïs a su élaborer son propre laboratoire afin de trouver l’alchimie d’une signature singulière. Depuis elle participe à différents salons contemporains et événements culturels sur la région parisienne, de la Guadeloupe et de la Martinique comme le GMAC, Art Shopping, Mawonaj, l’Art Abordable, Place aux Artistes, Portes Ouvertes d’Ateliers d’Artistes, Biennal d’art du Marin (Martinique)...
FWI LIVES MATTER
« Une oeuvre créée totalement dans l'ère d'une information consommable et éphémère de notre temps. Elle a été réalisée en réaction à l'installation de l'artiste italien Maurizio Cattelan, nommée "Comedian" et vendue à art basel pour 120 000 dollars d'une simple banane jaune scotchée au mur. Alors qu' à quelques milliers de km dans nos iles Guadeloupe, Martinique, plus de 90% de la population est touchée par ce scandale sanitaire qui est la chorledécone. Abasourdie par ce showbiz de l'Art Contemporain, perdue dans mon ethique intrinsèque d'artiste et le silence malsain, lancinant qu'on porte à ce scandale... tel a été mon réflexe d'instagrammeuse » écrit Anaïs.
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« Mon travail traite aussi du quotidien,de la vie de tout les jours et souvent malgré moi il y toujours quelque chose même quand je veux prendre de la distance me ramène a cette réalité postcoloniale. La post-coloniale réserve. Les titres de mes pièces sont souvent très évocateurs et ironiques. » Marc MJ 20
MARC MARIE-JOSEPH
« Jusqu'à présent, la France continue de soutenir et soutirer un système particulier bien cadenassé dans les Îles »
Diplômé de l’école supérieur d’art de la Martinique, il obtient le DNSEP en 1997. Marc Marie-Joseph développe l’installation pendant plusieurs années sur des problématique de la « dérive », sur les Iliens de la caraïbe, la clandestinité. Durant ces trois dernières années, son intérêt se porte sur le tropisme merveilleux. Il questionne les lieux Habités à la recherche de résonance. L’œuvre se construit dans une exploration expérimentale, aléatoire du lieu. L’histoire, les mœurs du site comme fil conducteur. Marc Marie Joseph est Professeur de dessin et pratiques picturales depuis février 2014 au CCA (ex) IRAVM. Marc considère que son travail a toujours été en lien avec la colonisation Selon moi, il effectue un véritable travail de mémoire. Ses dessins les plus récents font référence au désastre du Chlordécone.
« Si une vision personnifiée de notre île se matérialisait, son apparence s'éloignerait-elle d'une beauté détériorée, envahie, empoisonnée et en plus marquée par le fer colonial ? »
Ludgi Roland
Concept Artist, Guadeloupe
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Artiste du projet
The Art They Give
Lauwaart est une artiste digitale, d'origine martiniquaise passionnée et libre. Elle quitte la Martinique en 2012 pour poursuivre ses études à la Barbade, puis en France hexagonale. Ancienne graphiste designer, elle se dévoue entièrement à l'art et se lance seule dans le milieu. Son identité visuelle prend naissance en 2017, après avoir trouvé réellement sa voie. 22
La première exposition de l'artiste, organisée par le Black Art, se déroule au Nil de Paris. Un an après, son premier atelier voit le jour, à Ivry-sur-Seine dans le centre Le Soft. Entre la peinture traditionnelle et la création digitale, Lauwaart se consacre progressivement à la représentation des Femmes Noires, et se perfectionne, seule, dans le "digital painting". A ce sujet, elle dit : « I basically had to work on the message of my art and ask myself what I wanted to say. » En 2020, elle publie ses créations (ci-dessus) à pro pos du scandale du chlordécone et de la résistance. « With everything going on in Martinique lately with the
chlordecon poisoning, I needed to share strengh, patience, love, power, respect and good vibes to whoever need it. I am not physically there but i can see and feel the power of those who ight on the land life was gave to me. » Lauwaart
Tjwé nou, zansèt pa ka mo En Martinique, les boycotts des centres commerciaux appartenant aux groupes békés ont pris une ampleur considérable, ces derniers mois.Distributions de tracts, blocages des accès aux commerces, mobilisations, discours. Ces actions de boycott avaient été mis en place dans le contexte de lutte contre le chlordécone par les 7 d’Oceanies. En réponse à l’arrestation des 7 militants anti-chlordécone, le comité de soutien entame une marche pacifique le Lundi 13 Janvier
2020, dès 14h. Les manifestants se dirigent vers le tribunal de Fort-de-France, où est prévu le procès des militants concernés. Malheureusement, les forces de l’ordre leur bloquent l’accès au tribunal, puis les bombardent de grenades, de lacrymogènes, de flashball. S’ensuit une répression sanglante, qui se terminera le soir du 13 janvier, durant laquelle les membres du comité seront violemment réprimés et interpellés par les
forces de l’ordre. De nombreux témoignages prouvent l’hostilité et le mépris des autorités présentes envers la population martiniquaise, qui se mobilise à juste raison pour le respect de leur dignité et le respect de leurs droits humains. C’est à ce sujet que l’artiste Lauwaart réagit, avec des créations engagées et révélatrices d’une révolte antillaise face à la culture coloniale. 23
Sharlène Tisserand (Mlle Fwaiz photographie)
Fanm Dijital, Cheffe d'entreprise, femme engagée et femme chlordéconée, Sharlène (Mlle fwaiz) lance en Décembre 2019 le projet artistique :
#ANTILLANOCIDE © . Sharlène écrit :
« Il s’agit d’une série de clichés abordant de la problématique de l’empoisonnement au Chlordécone, mais également la dénonciation de cette maladie « trop » tabou aux Antilles : l’endométriose. Une seule devise : utiliser l’art pour dénoncer, l’art pour fédérer et pour éveiller les consciences. Un cri de souffrance, un génocide silencieux qu’il fallait révéler au grand jour afin d’ajouter sa pierre à l’édifice lors des manifestations et surtout dans la lutte vers la réparation. D’autres réalisations sont en cours de préparation afin d’exposer la contamination des circuits d’eau potable de ce département. » 24
Le Génocide silencieux
L’art est engageant. Chaque artiste a un message à faire passer. Je révèle ainsi aux yeux de tous un fait, un événement qui provoque en nous une émotion très forte : la colère. La colère qui déchire, la colère qui rêve, la colère qui s’évapore, la colère qui révolte la colère d’accepter l’inexcusable. Je ne pourrais mieux exprimer ma colère à travers mon talent, ma dévotion. Antillanocide c’est moi, c’est vous, c’est nous à cause d’eux !
Mlle Fwaiz
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She wrote : « To my people and community,
Adama Keïta
Founder of The Art They Give
It's more than the moment for us to stand up, to stop being politically correct and to speak about the hypocritical reality of our system. A number of 2% of people practice since decades what we call : A MONOPOLY MARKET. They control our system, economy, ressources and even our health. These people based their fortune on slavery, on our ancestor. Don’t you wanna honor them and respect them ? Decades ago, colonizers deported and reduced a sovereign people to slavery. From Africa to the caribbean our ancestors have been abused, mentally, physically and emotionally. They didn’t need and didn’t’ ask for any of this. The intrusion of these people on our lands and culture has result of many consequences : Vampirization of our resources, Monopoly market, Injustice, Racism. This is NOT a statement of « white racism » , don’t talk about something you don’t know anything about. What is happening right now is the resultant of their selfishness due to their envy to satisfy their secondary needs and so to get richer no matter the consequences. Because like it wasn’t enough they poisoned us. These people and the state approved the poisoning of our lands and our people since 1970 whereas the role of the « state » is to defend our rights in order to maintain a certain security in terms of sanitary risk, isn’t it ?! But YOU politicians are responsible and guilty because YOU decided to prioritize THEIR interests instead of OUR HEALTH . For now it ‘s a total of 92 % Martinicans who are breathing and living with this poison called : chlordécone. Us, people of our dear Martinique, hold the world record for prostate cancer 227 cases per 100,000 men , and chlordecone is responsible of it . It’s an endocrine disruptor and causes various neurological diseases. A countless number of babies are born with neurological and psychomotor dysfunctions but also prematurerly. Women developped deep and sometimes non reversible hormonal dysfuntions.
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A part of that (for a few squares that have been analyzed ) 2/4 of our lands are deeply contaminated for the next decades. Our sea is also contaminated which means that some zones are strictly forbidden for fishing !And all of this for what exactly ? BA.NA.NAS. Screw you and your hypocritical policy, you just abusive and money’s puppets dumb asses. It’s a whole hypocritical system that we must dismantle. Young people want to invest in their economy but the system is so based on the fortune of these people that opportunities are blocked. Even some Martinicans are taking advantage of it. This whole situation does exist since way too long. Radios ; tv channels, journal papers, malls, cars companies, are their properties. They do take decisions about everything for us, which is not normal because WE ARE THE PEOPLE. »
they give
The Art
« This project aiming to highlight Caribbeans and African creatives from diferent ields through immersive experiences, through exhibitions, events, and live stage in order for you to connect and share with them intimately. Meet them and their Art and get nourished from these moments. Art has this dimension to make us escape from the ordinary. It can create a whole diferent universe to those who are surrounding it through. Masterpieces, videos, photography, illustrating or poetry. Artist has this capacity of creating the non-common and the extraordinary. I wanted to highlight this dimension with a creative and atypical vision. » 27
« Quand on réfléchit aux efforts qui ont été déployés pour réaliser l’aliénation culturelle si caractéristique de l’époque coloniale, on comprend que rien n’a été fait au hasard et que le résultat global recherché par la domination coloniale était bien de convaincre les indigènes que le colonialisme devait les arracher à la nuit. Le résultat, consciemment poursuivi par le colonialisme, était d’enfoncer dans la tête des indigènes que le départ du colon signifierait pour eux retour à la barbarie, encanaillement, animalisation. Sur le plan de l’inconscient, le colonialisme ne cherchait donc pas à être perçu par l’indigène comme une mère douce et bienveillante qui protège l’enfant d’un environnement hostile, mais bien sous la forme d’une mère qui, sans cesse, empêche un enfant fondamentalement pervers de réussir son suicide, de donner libre cours à ses instincts maléfiques. La mère coloniale défend l’enfant contre lui-même, contre son moi, contre sa physiologie, sa biologie, son malheur ontologique. »
Frantz Fanon
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Frantz Fanon
Né à Fort-de-France le 20 juillet 1925 et mort le 6 décembre 1961 à Washington, aux Etats-Unis, Psychiatre, essayiste et militant anticolonialiste, il est connu pour ses œuvres traitant du racisme et du colonialisme, notamment Peau noire, masques blancs (1954) et Les damnés de la terre (1961). Alors que son premier ouvrage a été banni de certains établissements pénitentiers aux Etats-Unis, son second ouvrage lui a valu la désapprobation française, et le rejet de son histoire dans la mémoire historique française. Pourtant Frantz Fanon demeure l'une des plus grandes figures de résistance intellectuelle noire.
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F
ola Gadet
Fola, de son vrai nom Steve Gadet, est un écrivain activiste, enseignant chercheur à l'Université des Antilles Guyane. Fola côtoie l'écriture grâce au rap ; il le dit lui-même « la porte d'entrée a été le Rap ». Recueil, romans, hip-hop, Fola touche un peu à tout jusqu'à ce qu'il se passionne pour les essais. Son dernier essai en date, s'intitule Le discours sur le néocolonialisme. De l'Université à la prison, des lycées aux communautés chrétiennes, l'écrivain flirte avec plusieurs milieux, où l'oralité occupe une place importante. Bien au delà du "parler", l'écriture n'est jamais négligée dans sa vie. « Ecrire est une façon d'être une voix » dit-il; une voix pour les plus démunis, les plus silencieux, les oubliés et les exclus. Il n'y a d'ailleurs aucune limite à cette voix, ni géographique, ni sociologique, ni tem-porelle, ni même raciale. Et bien plus loin que l'écrit, Fola pense qu'il est nécessaire de traduire ses idées de façon matérielle. Des modèles tels que Aimé Césaire, Sonny Rupaire, Guy Masson l'ont inspiré dans cette traversée littéraire. « Les grands arbres sont toujours là » selon l'intellectuel.
Selon lui, le rôle de l’intellectuel englobe la transmission, le partage, la force de dire. Il doit donner du sens, nourrir les esprits, semer des graines mais surtout, apprendre, et ouvrir le Monde du livre au peuple. « Ce sont des moments de transmission révolutionnaires. Mettre des personnes en contact avec le mot, la parole, le livre c'est commencer une forme d'autonomie, d'enpowerment. Beaucoup de grandes voix ont été éveillées grâce au Monde des livres, c'était des voix très puissantes pour dire ce que personne d'autre ne pouvait dire. » Et ce rôle de l’intellectuel est l’un des plus importants durant la période de luttes sociales que connaissent les Antilles françaises, en réponse au scandale du chlordécone. Dans son essai Le discours sur le néo-colonialisme, il évoque le néo-colonialisme de notre société. Interviewé par Kéragency, il précise sa pensée « Le néo-colonialisme c’est un empêcheur de maitriser son destin, un système politique, économique, médiatique et éducatif qui étouffe l’envie de pouvoir de ceux qui ont moins d’armes, moins de moyens, moins de forces et moins d’argent que lui. » Des mots qui font probablement écho aux évènements récents du 13 Janvier 2020, à Fort-de-France. A ce sujet, Fola écrit:
« Si Charles Cunningham Boycott était en vie samedi dernier à Carrefour Cluny, il aurait reconnu la mise à l'index qu'il a lui-même vécue à cause de ses abus de pouvoir sur les paysans en 1880 en Irlande. Le fait d'isoler une entité dont on désapprouve le comportement porte aujourd'hui son nom. Lorsque le peuple guadeloupéen et le peuple martiniquais constatent l'incapacité du monde politique à résoudre les problèmes de vie chère, des marges abusives et du scandale du chlordécone, attendez-vous à ce qu'ils utilisent d'autres moyens pour exercer une pression. Tous les sociologues vous diront que c'est de bonne guerre et c'est prévisible. L'un des moyens de lutte que nous avons vu arriver en Martinique, c'est le boycott de certaines entreprises détenues par les puissances d'argent aux Antilles. Nous ne sommes pas habitués à ces modes d'action qui sont plus répandus, acceptés et utilisés dans le monde anglophone, dans les sociétés où l'état ne joue pas un aussi grand rôle que dans la nôtre. Dans ces sociétés, les citoyens ne peuvent parfois 31
compter que sur eux-mêmes pour changer la donne donc cela leur semble plus naturel de ne pas attendre des décisions officielles pour faire pression. Les personnes engagées dans ces actions pensent que leur devenir ne dépend de personne d'autre qu'elles-mêmes et de leur capacité à agir.
« Le Boycott est là pour rappeler aux élus que le peuple existe »
Je soutiens l'idée de boycotter certains groupes à cause du rôle qu'ils ont joué dans l'état du pays particulièrement le scandale du chlordécone et les marges abusives qui font exploser les prix chez nous. J'espère bien que ce mouvement va s'étendre à la Guadeloupe et à la Guyane. Pourquoi ? Paskè nou bon èvè sa! Si ou pa byen konprann, an ka rèdiw-li : Nou bon épi sa ! Nou bon ké sa ! On refuse de l'intégrer dans notre logiciel pour vivre au pays ! On en a marre de se faire braquer, marre d'être pris en otage dans un labyrinthe économique où l’essentiel de nos euros dépensés va dans les mêmes poches. Non, le terme n'est pas trop fort, c'est une prise d'otage qui rend beaucoup de personnes fatalistes. Lorsqu'on voit que le Bénin annonce le retrait de ses réserves de change du franc CFA de la Banque de France, après tant d'appels répétés de l'ONG Urgences Panafricanistes dirigée par Kemi Séba, on se dit que diaboliser les personnes qui exigent le changement n'a jamais réussi à empêcher l'avancement d'une idée dont le moment est arrivé. Je soutiens cette forme de résistance parce que les autorités ne pourront pas la réprimer facilement. Les gendarmes étaient là mais ils n'ont arrêté personne parce qu'il n'y a eu aucune destruction. Juste des cris, des chants et du tambour, suffisamment pour alerter les médias et paralyser l'activité pour la journée. Combien de fois des Antillais se sont concertés 32
pour mener ce genre d'opérations ? Cherche bien et dis-moi. En Guadeloupe ou en Martinique, j'aime voir les jeunes du pays s'organiser au lieu d'agoniser en silence. Je préfère mille fois cette énergie à l'immobilisme et au fatalisme auquel on veut nous acculer. Quoi qu'il en soit, je plaide toujours pour le respect des êtres humains et la non-violence dans tous ces efforts. Cette position ne veut pas dire être naïf et niais. On peut être rigoureux sur l'engagement et les idées sans pour autant utiliser comme nos adversaires la malveillance systématique. Les insultes des consommateurs et des employés dans le magasin devraient être bannies car ces attitudes desservent le ralliement large à la cause. Les menaces, l'humiliation vis-à-vis des personnes qui ne partagent pas ces idées aussi. Une cause pertinente peut se retrouver face à un mur de l'opinion publique si les gens qui ne sont pas responsables sont maltraités, si les meneurs n'ont pas une éthique de la lutte. Préparez-vous. Les formes d'engagement vont changer. On ne pourra plus mesurer l'engagement à l'appartenance à une association ou un parti politique comme dans les années 60 ou 70. Si avant c'était la carte du parti ou du syndicat qui donnait une voix, dans nos modèles de société de consommation, ton pouvoir d'achat aussi petit soitil représente un pouvoir, une possibilité de faire pression. Une chose est sûre, quoi qu'en disent les uns et les autres, ces actions ne plaisent pas aux responsables des entreprises concernées. Ces actions gênent, et pas seulement parce qu'elles ralentissent leurs affaires sur un jour. Non, ce n'est pas là que ça fait mal. Si tu ne considères que ça, tu passes à côté. Elles gênent parce que cela attire l'attention de l'opinion publique sur la façon dont ils utilisent leur pouvoir économique, sur leur responsabilité citoyenne. Au Carrefour de Cluny
samedi 9 novembre 2019, nous n'avions pas tous le même âge malgré la présence d'une majorité de jeunes personnes. Nous ne venions pas tous des mêmes univers sociaux. Nous n'étions pas tous membres d'une organisation. Nous n'avions pas les mêmes opinions religieuses ni politiques. Mais nous voulions tous être acteurs et actrices de notre histoire. On a pris du temps avant de rentrer dans l'établissement parce que nous étions peu nombreux comparés à la grosse présence des gendarmes. Je sais que des dissensions internes existent dans ce mouvement spontané comme dans tout mouvement social. J'écris non pas pour me mettre en lumière mais parce qu'en tant qu'écrivain et activiste culturel, c'est mon rôle de rendre compte, de noircir la page, de batailler par le biais de l'écriture. Je n'étais pas le premier à rentrer car c'était tout nouveau pour moi donc honnêtement j'étais un peu intimidé. A ceux qui se demandent ce que ça change, je dis que ça change peu de choses tout de suite mais tout de même beaucoup sur le long terme. Tout comme lorsque Kémi a brulé le billet de 5000 francs CFA au Sénégal en 2018. Ça a changé peu de choses visibles de suite mais dans les têtes, un verrou avait sauté. Petits changements visibles mais changements profonds en route. Ces petits débuts sont les petites rivières qui rejoignent la mer tôt ou tard. Aujourd'hui en 2019, le Bénin annonce le retrait des réserves de change du franc CFA de la Banque de France. Cela nous montre encore que la lutte des idées n'est jamais vaine et que nous n'avons pas à passer par la case violence pour avancer.
A ceux qui ne sont pas d'accord ou qui en ont marre que je prenne la parole publiquement, je dis : "Portez vos cou*lles et osez défendre vos idées publiquement ! " ,Quant aux médecins domiciliés ail-
leurs qu'en Guadeloupe et en Martinique qui veulent établir des diagnostics et dicter des ordonnances, c'est votre droit. Seulement, la moindre des choses que vous impose le fait de vivre ailleurs c'est un minimum d'humilité. Respectez ceux qui sont engagés et ceux qui ne le sont pas mais qui vivent eux dans le pays et doivent composer avec des maux que vous connaissez sans doute et que vous n'avez plus à gérer. A ceux qui disent qu'il faudrait plutôt faire ci ou ça, je dis faisons toutes ces choses en même temps! Pourquoi devoir se battre d'une seule façon exclusive ? Seuls les insensés se priveraient d'un moyen de pression en plus dans la bataille pour la justice que nous menons. Seuls les insensés mettent tous leurs œufs dans un même panier. Ces actions de boycott ne vont peut-être pas être la pièce centrale mais si elles sont conjuguées aux autres actions menées en justice, menées par le monde politique, par les organisations, par les associations, par les personnes intègres dans les institutions, elles ont leur place et elles feront une différence. Le cercle de ceux qui boycottent doit continuer à s'élargir parce que ma décision de boycotter seul certains endroits ou certains produits ne sera jamais aussi puissante que si nous saisissons les opportunités de boycotter ensemble. Tiens-toi informé et viens renforcer les mobilisations par ta présence. Tu peux même aussi en impulser avec d'autres personnes là où tu es. Combinons tout cela par l'éducation, par le fait de s'informer, de se former pour être plus rigoureux sur le terrain. Faisons régulièrement ce va-et-vient entre théorie et action parce toutes ces mobilisations n'ont pas commencé avec nous. Certain.e.s les ont vécues bien avant nous. Certaines personnes les ont étudiées et en ont extrait des pépites de compréhension pour nous. Ne nous en privons pas. 33
A ceux qui nous appellent des utopiques, je dis : "Laissez-nous imaginer un autre monde parce que nous sommes le rêve de nos ancêtres qui ont été réduits en esclavage". J'imagine que ceux qui osaient penser à un autre monde à l'époque ont reçu les mêmes remarques. "A quoi ça sert ?" ou "Pas comme ça" mais les efforts conjugués de plusieurs groupes de pression plus les changements de conjoncture ont mené à l'abolition. Une abolition imparfaite me dira ma grande sœur Imaniyé. Certes mais cette marche sur l'escalier de la justice valait ce qu'elle valait dans la longue lutte que nous menons jusqu'à aujourd'hui. On ne doit pas l'abolition seulement à l'action politique ni aux associations abolitionnistes mais on la doit aussi à la tension engendrée par les nèg mawon, par les révoltes. On la doit aussi au fait que Romain ait pris son tambour à Saint-Pierre malgré l'interdiction. En Martinique, on la doit aussi à sa libération par le maire-adjoint en charge de police. Au rassemblement spontané des personnes réduites en esclavage lorsque ce dernier est convoqué par le maire pro-esclavage de l'époque. Tous ces évènements différents ont élargi le chemin vers la liberté. Peut-être que je me trompe parce que je ne suis pas leur porte-parole. (...) Le but des boycotteurs n'est pas de tuer ces entreprises. Seulement, ils veulent forcer les puissances d'argent à assumer leur part de responsabilités dans les scandales sanitaires et écologiques, dans les crimes de l'histoire non réparés et dans la cherté de la vie aux Antilles. Entre autres, ils veulent la fin des dis-criminations à l'embauche et la fin du lobbying politique abusif. On le sait, nous, les petits marchés avec peu d'acteurs qui se connaissent engendrent une forme d'entente qui blesse les consommateurs que nous sommes en bout de chaîne. Le pouvoir non surveillé engendre de la corruption. Par ricochet, 34
les boycotts sont une façon de militer pour le changement de l'environnement juridique, politique et économique aux Antilles. Les victimes de ces scandales qui sont encore vivantes, les con sommateurs, les producteurs locaux et les citoyens antillais ne doivent plus être pris en otage dans un labyrinthe indéfendable !
Pour finir, je dirai qu'il y a plusieurs types de boycott avec plusieurs objectifs différents. C'est pour ça qu'un boycott ne réussit pas seulement parce qu'il est massivement suivi. Il ne réussit pas seulement parce que les puissances d'argent en perdent tellement qu'elles veulent négocier et qu'elles changent leur comportement dans les 48 heures. Non, ce n'est pas aussi simple. La victoire peut prendre plusieurs formes selon ce qu'on recherche. Un boycott réussit parce qu'il augmente la pression sur les responsables des comportements que nous dénonçons. Donc arrêtez de penser qu'il n’a aucun impact parce que nous ne sommes pas 150 devant un supermarché. Il réussit parce que la volonté n'est pas seulement de punir mais également de faire entendre une revendication. Il réussit parce qu'il redonne au peuple une voix, un moyen de déranger les plans de l'establishment, un moyen de les faire sortir de leur fausse tranquillité. Il réussit encore mieux lorsqu'il fait monter la température et crée les conditions pour aboutir à une négociation. Il réussit lorsqu'il éveille les consciences sur une thématique particulière. Le boycott, c'est l'arme des petits et il est là pour raccourcir la distance entre les puissances d'argent et le peuple. Il est là pour rappeler qu'on existe et qu'on ne compte pas tout accepter en silence jusqu'aux prochaines promotions. »
« Si l’on a décidé de se lever, nous la jeunesse martiniquaise, c’est parce que l’on a assez de subir les ravages de ce système colonial, de voir la population enfermée dans un cycle de surconsommation de Janvier à Décembre. On veut briser ce cycle, on veut briser ce système colonial. Mes ancêtres l’ont subi, et aujourd’hui, nous sommes empoisonnées à 92%, nos mamans ont des cellules cancéreuses dans l’utérus, nos tontons meurent du cancer de la prostate, nos sœurs sou frent de l’endométriose, sont condamnées à ne pas avoir d’enfants ou faire des fausses couches, et pour celles qui ont la chance d’être enceintes, leurs bébés sont exposés à des risques de prématurité, de malformation, de baisse de QI et j’en passe. On nous condamne depuis le berceau. On s’est levé parce que le système n’a aucune intention de punir les empoisonneurs, et qu’il faut bien que quelqu’un le fasse. (…) C’est confortable de rester couché et de critiquer les méthodes de ceux qui sont levés.
Jay
Asani
Jay est l’un des nouveaux visages du "mawonnaj" de la Martinique, aux côtés des activistes-leaders Rod, Mona, Charlène, Anicia Berton, Garcin Malsa et bien d’autres. Jay participe aux actions mises en place contre l’empoisonnement des terres et de la population, l’ultracapitalisme et la domination coloniale sur le peuple
Selon moi, LA méthode n’existe pas, il n’y a pas de procédure, marche à suivre, de mode d’emploi, pour dénoncer un empoisonnement ou faire une révolution. Mais, quoique l’on en dise, nous avons progressé sur cette île puisque l’on est passé de parler de rien à parler de « méthode ». Et nous, notre méthode c’est de se lever en bloquant les entreprises de Bernard Hayot. On ne peut pas concevoir que le peuple continue à alimenter financièrement des gens qui veulent nous voir « morts ». Nous devons impérativement changer nos habitudes de consommation, si l’on veut o frir un avenir aux futures générations. Qu’est-ce que l’on veut laisser à nos enfants ? Une Martinique remplie de centres commerciaux et voitures dernier cri, dont les sols et les eaux sont empoisonnés ? Une Martinique qui ne nourrit pas son peuple mais dont l’exploitation est destinée à une monoculture intensive et néfaste pour l’environnement, pour objectif d’o frir des bananes aux français ?
Discours de Jay Asani Meeting contre l'oppression 2020
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Une Martinique coincée à jamais dans un schéma esclavagiste ? Est-ce que la Martinique existe pour la France et les békés ou pour les martiniquais ? (…) Nous, les jeunes, nous en avons assez d’être pris pour des esclaves. Nous avons choisi la voie du marronnage ! Nous avons choisi de brûler la plantation ! Difé ! Difé ! Nous n’avons aucun autre choix que de nous prendre en main dans un système qui minimise cette crise sanitaire, en pointant l’Etat comme le seul responsable. Nous, la jeunesse martiniquaise, avons décidé de pointer les projecteurs sur les criminels. Nous refusons de les laisser en situation d’impunité, et nous dénonçons ce système dans lequel ils sont si à l’aise pour commettre les plus grands crimes. Il y a une espèce d’autorité invisible autour du mythe du Béké. On nous demande de ne pas les insulter, de ne pas les nommer, de ne pas s’exprimer avec violence ? Donc, le béké nous exploite, bénéficie d’une position dominante illégale, il fait du recel de crime contre l’humanité, nous empoisonne et nous devrions parler d’eux avec politesse ? Landjet manman-yo ! Man anrajé ! Yo anpwazoné mwen, ou ka di mwen pa fè bwi ?! On continuera de crier notre sou france. Mwen enmé komwen, mwen ni respé ba ko-mwen ! Mwen pé pa aksepté dé bagay kon sa ka fèt an péyi-mwen ! Sa ka fè mwen mal, zo pé pa di mwen « pé-la » ! On ne gardera pas le silence ! On ne restera pas immobiles devant notre télé, spectateurs de notre propre destinée. Nou pé ké alé piès koté pass isi-a sé kay-nou ! Sé pass nou ni dinité, kè nou ka goumé ! (...) Minm mannyè nou pé ké kité bétjé-la tjwé-nou, nou pé ké kité sé jandam-la bat-nou ! Sé pa Babylon sé pa piès jandam ki ké anpéché nou manifesté an péyi-nou ! palé é fè bwi pou dénonsé on jénosid ! Nou pé ké mo an silans ! Nou désidé dénonsé anpwazonman ta-a ! (...) Ki sa zo pè-la ? Ki sa zo-pè la an péyi-la ? Zo pè yo tjwé nou ?Tjwé-nou, zansèt pa ka mo an péyi ta-a ! » Discours de Jay Asani Meeting contre l'oppression 2020 36
L'écologie décoloniale, selon Malcom Ferdinand
Extrait du Livre « Une écologie décoloniale », accessible au public.
« L’écologie décoloniale articule la confrontation des enjeux écologiques contemporains avec l’émancipation de la fracture coloniale, avec la sortie de la cale du navire négrier. L’urgence d’une lutte contre le réchauffement climatique et la pollution de la Terre est imbriquée dans l’urgence des luttes politiques, épistémiques, scientifiques, juridiques et philosophiques, visant à défaire les structures coloniales du vivre-ensemble et des manières d’habiter la Terre qui maintiennent les dominations de personnes racisées, et particulièrement les femmes, dans la cale de la modernité. Cette écologie décoloniale s’inspire de la pensée décoloniale initiée par un groupe de chercheurs et militants d’Amérique latine tels qu’Anibal Quijano, Arturo Escobar, Catherine Walsh et Walter Mignolo qui travaillent à défaire une compréhension du pouvoir, des savoirs et de l’être héritée de la modernité coloniale et de ses catégories raciales. Ils insistent sur ces autres pensées du monde depuis ces « espaces qui ont été réduits au silence, refoulés, diabolisés, dévalués par le chant triomphant et autosatisfaisant de l’épistémologie, la politique, l’économie modernes et ses dissensions internes ». L’écologie décoloniale que je propose se démarque de ce courant par la focale centrale mise sur les expériences des troisièmes termes de la modernité et du navire négrier, les ecpé-
riences fondamentales dans la Caraïbe de ces Noirs africains transbordés, réduits en esclavage. Cette écologie décoloniale vise à restaurer les dignités des Noirs dans le sillage des combats d’Aimé Césaire et de Maryse Condé, de Toussaint Louverture et de Rosa Parks, de Harriet Tubman et de Malcolm X, de Frantz Fanon et de Christiane Taubira. (...). L’écologie décoloniale ébranle le cadre environnementaliste de compréhension de la crise écologiste en incluant dès le départ la confrontation à la fracture coloniale du monde et en pointant une autre genèse du souci écologique. Dans cette direction, je rejoins les avancées des courants de la justice environnementale et de l’écocritique postcoloniale. Les concepts de « racisme environnemental», de « colonialisme environnemental », d’« impérialisme écologique », d’« orientalisme vert » décrivent comment les pollutions et dégradations environnementales tout autant que certaines politiques de préservation renforcent les dominations exercées sur les pauvres et les racisés. » Extrait de Une écologie décoloniale, Malcom Ferdinand
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Le régime caribéen
de Dr Henri Joseph Le régime caribéen se définit comme un régime locavore, se basant sur : la consommation d’aliments à indice glycémique faible, la consommation de poissons, la consommation de fruits locaux riches en vitamines et en antioxydants et l’activité physique. Ce régime permet de mieux prévenir les maladies fréquentes aux Antilles, liée à notre alimentation inadéquate et notre surconsommation de produits importés à IG élevés. Comme le dit Dr Henry Joseph, lors de ses interventions médiatiques, la Guadeloupe consomme par année « 9 000 tonnes de pommes de terre fraîches et une quantité importante de pommes de terre transformées comme les frites congelées les purées déshydratées, » 38
Dr Henry Joseph se fie à l’auto-défense des plantes et à l’auto-régulation de la nature. Il prend l'exemple de la chenille qui « a besoin des feuilles de l’indigo pour se transformer en papillon », en sachant que cette plante l'indigo a un processus de défense particulier : elle permettra donc à toutes les chenilles ayant consommé moins de ses 10 feuilles de se transformer, tandis qu'elle momi-fiera toutes celles qui en auront mangé plus.
Interrogé par les médias sur la mutation écologique et l’agriculture guadeloupéenne, Dr Henry Joseph précise son idée sur l’autosuffisance alimentaire : « La totalité des terres à bananes allant de Goyave jusqu'à Vieux-Habitants, soit presque toutes les terres cultivables de la Basse Terre, contiennent des taux d'organochlorés (chlordécone) de 3 à 15 mg par kilo de terre alors que le seuil toléré est égal à 0,01 mg/kg maximum, soit 290 à 1 500 fois plus que les doses tolérées. Et, beaucoup plus grave, avec une rémanence de ces insecticides dans les sols de plus de 70 ans, ce qui veut dire que nous les aurons encore jusqu'en l'an 2074. Une responsabilité de l'Etat est engagée, car ces insecticides étaient interdits depuis plus de dix ans en France métropolitaine et des mesures dérogatoires pour leur utilisation ont malgré tout été accordés pour la Guadeloupe et la Martinique, allongeant non seulement la durée de
:notre malbouffe. Face à ces constats, nous devons réagir afin de penser et réussir ensemble cette mutation agricole. A mon avis, elle doit passer par une information et une formation de la population.(…) On peut d'ores et déjà penser rapidement dans le cadre de cette mutation agricole et dans une perspective visant à assurer l'autosuffisance alimentaire de l'archipel, à réaliser cette cartographie des cultures en se basant non pas sur la notion seulement de culture biologique mais surtout sur celle de la notion de principe de précaution. »
SOYONS TOUS LOCAVORES !
Docteur en Pharma-cognosie, Henry Joseph est titulaire d’un DEA à l’Institut National Polytechnique de Toulouse en production et traitement des matières premières végétales. Dr Henry Joseph poursuit ses recherches sur la valorisation et la préservation de la biodiversité végétale dans les OutreMer. Etant le fervent défenseur de ce qu’il appelle le régime caribéen, il a lutté également durant une douzaine d’année pour la reconnaissance des plantes ultramarines à la pharmacopée française.
❝ Je résume à la lacheté de nos
dirigeants qui ont accepté d'utiliser un produit que l'Etat n'utilisait même pas pour son propre pays. ❞ Axel V Chaque être humain est aliéné par son environnement, sa culture, son éducation, sa famille etc. mais j’aurais préféré que mon peuple le soit dans la bonne direction. Ce n’est pas le cas. Nous faisons énormément d’efforts pour nous amuser, négliger notre travail, manquer de sérieux, nuire aux autres ; ce qui est dommageable pour nous le peuple et pour l’ile qui reste bloquée dans l’incompétence. Commençons déjà par notre mode de recrutement, qui souvent donne l’opportunité à tel ou tel individu parce que c’est « l’enfant de » ou « le cousin de ». Cette méthode de filon est dysfonctionnelle, rien ne fonctionne correctement en Guadeloupe. Parlons ensuite, du surendettement des communes de Guadeloupe. Nous ne voyons aucun changement significatif, nous régressons. Le personnel des services publics est souvent maitre de lui-même et se permet de ne pas respecter les horaires de travail, de prendre une pause plus longue. Un travail qui aurait dû être fait correctement en 1 jour, en prend plusieurs.
Les problèmes de l’eau, de l’hôpital, de notre production locale, de nos entreprises sont révélateurs de l’incompétence de nos leaders qui ne prennent quasiment jamais de décisions dans l’intérêt de la population, mais des décisions servant leurs propres intérêts. La Guadeloupe est une île superbe, entourée d’eau et surtout de nombreuses chutes ou rivières. Pourtant, nous avons la malchance d’être parmi les régions où l’eau est la ressource la plus mal gérée. L’avantage avec le problème de l’eau c’est que la solution est facilement identifiable. Pourquoi ? Il faut savoir que c’est la seule facture qui s’autogère, en gros, l’eau paye l’eau. Pendant des années, les guadeloupéens ont payé l’eau mais l’entretien n’a jamais été fait. Aujourd’hui, il nous faut plus de 1 milliards pour refaire les canalisations ; donc, nos politiciens intelligents, bien sûr, se sont tournés vers l’Etat mais ce n’est pas à la France de régler ceci. C’est plutôt le rôle des entreprises et des personnes qui ont détourné pendant des années l’argent de l’entretien des canalisations. 39
L’hôpital (CHU) avant qu’il ne brûle, était un problème récurrent déjà car il n’y avait pas d’hôpital public aux nouvelles normes, par exemple : les normes sismiques. Nos politiciens n’ont jamais pris le dossier à bras le corps, ceux-ci se sont succédé jusqu’à l’inévitable. Par ailleurs, un détail très peu relevé c’est le souci du personnel qui y travaille, qui n’a que très rarement joué le bon jeu : vol de médicaments, de matériels ont été constatés, un manque de professionnalisme aussi, (non-respect des horaires, accumulation des arrêts maladies, le fait d’être fonctionnaire étant le saint graal) Sur la question de la production locale, une politique faite par la France et subie par nos politiciens nous a conduit à la situation actuelle. La réalité c’est que depuis très longtemps les terres agricoles ne servent pas à nourrir avant tout notre peuple, mais sert l’intérêt de béké pour la production de bananes et de cannes. Cela est catastrophique, puisque si un jour, nos supermarchés ne peuvent plus être approvisionnés, les guadeloupéens seront en grande souffrance. Une production locale tour née vers nous, aurait aussi permis de promotionner nos agriculteurs, artisans locaux, ce qui aurait été déjà un grand premier pas vers une émancipation : premièrement alimentaire, et deuxièmement financière car plus de guadeloupéens au-
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raient pu vivre correctement du fruit de leur travail donc réinvestir dans notre économie. Les guadeloupéens entrepreneurs ont aussi un grand rôle à jouer dans notre société. Souvent, nous parlons des békés, mais le guadeloupéen patron n’est pas exempt de tout reproche : il a trop souvent la mauvaise manie de ne pas payer, ou de payer mal. Par exemple, un jeune antillais revient au pays où il y vit et cherche un travail, s’il en trouve, il sera sous-payé pour ses compétences et/ou même pour sa rentabilité. Alors que, la première pensée que nous devrions avoir c’est que si l’employé est compétent et bien rémunéré, il se dépensera plus chez nous, sera heureux du travail accompli avec la reconnaissance financière. Ce serait aussi un pas vers notre émancipation du béké sur notre économie, donc notre quotidien. Ce genre de comportement entre nos politiciens et notre peuple n’a bien sûr pas joué en notre faveur, afin d’avoir un service public fiable, une économie et une agriculture à la hauteur de nos attentes. Maintenant, ce sont les générations actuelles et futures qui paient le prix. Si nous prenons compte des problèmes précédents, il n’est pas étonnant que nous ayons un scandale de chlor-décone sur notre sol. Je ré-
sume cela à : l’incompétence et surtout la lâcheté de nos dirigeants d’avoir accepté après plusieurs années d’utiliser un produit que notre propre Etat n’utilisait même pas pour son pays. Nos enfants (notre futur) débuteront avec un handicap de plus dans une société mondialisée où la concurrence avec les autres est très accrue. Comment je vois le guadeloupéen nouvel génération et le futur de mon ile? Mon avis est mitigé. D’un côté, je suis content de voir des jeunes expatriés revenir avec de l’expérience, des idées, de la volonté, des diplômes et des projets. Tout cela est très positif.De l’autre côté, la réalité c’est que parmi ces jeunes, combien d’entre eux restent et construisent une vie stable sur notre ile ? Peu de personnes… En tout cas, je le pense et je le vois autour de moi. La preuve en est, depuis quelques années, la Guadeloupe connaît une baisse de la population. Nos talents partent, s’exilent à des endroits où ils ont réellement l'iml’impression de pouvoir être reconnu à leur juste valeur, ou l’impression d’avoir une chance tout simplement. Revenir au pays est un vrai parcours du com-battant. Nous avons l’image d’une terre et d’une mentalité figée dans l’espacetemps,ce qui ne contribue pas aux succès de nos jeunes chez nous.
manque de soutien financier pour un projet sérieux et non pour une voiture, salaire insuffisant, très souvent le smic ou des horaires qui font moins de 35H/semaines, pas de vision d’avenir car les CDD sont légions chez nous, manque d’investisseurs privés (malheureusement l’antillais qui réussit, réinvestit très peu sur l’antillais de l’avenir) et bien d’autres choses. Ces aspects rendent les choses très compliquées. J’espère que la Guadeloupe va progresser et changer, mais ce changement ne se fera que par l’éducation et la transmission. L’éducation et la transmission doivent être la base de notre société, comme cela le fut dans les sociétés primitives de l’époque. Le manque de culture conduira au fait que nos enfants soient incapables de penser car sans mots, cela est trop compliqué d’exprimer une émotion, une envie, une histoire. Nous devons instruire nos enfants avant tout parce que c’est eux l’avenir ; mais surtout parce c’est aussi l’amour. Les adultes, ce sont eux qui ont un impact aujourd’hui pour demain. Nous devons apprendre à nous concentrer sur les choses essentielles afin que nous
puissions enfin passer un cap en termes de culture dans cette ile. Ainsi, beaucoup de choses seront bénéfiques. Parlez à un Maitre ou une maitresse,demandez-lui combien de parents s’intéressent à la scolarité de leurs enfants : faire les leçons avec lui, rencontrer la maitresse, suivre le rythme, se renseigner sur les difficultés de celui-ci. Interrogez un éducateur sportif, voyez avec lui qui est bénévole ou non. Combien de parents paient les cotisations payables en 100 fois ? Combien de parents amènent leurs enfants au sport ? Combien d’entre eux viennent aux matchs ou compétitions ? Comment être forts face aux problèmes, alors que durant des années, nous n’avons jamais été poussés vers l’excellence ?
❝ La réalité c’est que depuis très longtemps
les terres agricoles ne servent pas à nourrir avant tout
notre
peuple ❞ 41
Tara Thomaseau Femme de culture et de résistance
Née d’une mère guadeloupéenne et d’un père guadeloupéen d’origine syro-libanaise, et marquée par une double culture, Tara s'engage à vivre, transmettre, célébrer la culture créole. Danser, trembler au rythme du Ka, absorber l'histoire, se rendre au léwoz, prendre part à la vie politique, toutes ces activités reflètent son engagement personnel envers son île. A ses heures perdues, elle ramasse des plantes sur son chemin, avec sa fille Caly (déjà inspirée par la culture); des plantes que l'on retrouve ensuite sur sa terrasse : Fougères, Papyrus, Aloe Vera, Oreille d'éléphant, Castus étoilé, Persil, et bien d'autres encore dont elle con-naît les propriétés et les bienfaits. Tara c'est une femme que je nomme 'marronne' grâce à ses multiples connaissances sur l'histoire de la Guadeloupe, sur la langue créole et sur le patrimoine culturel. Un mélange exquis de savoir, de force et d'esprit créatif, le tout sur des pieds de Créole... !
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« La culture créole est vaste. Chaque enfant du pays a plus ou moins été bercé partiellement dans la culture. Dans mes souvenirs, mes parents ont toujours parlé le créole... quand ils étaient en colère. Vers l'âge de 18 ans, j'ai entamé les discussions en créole avec ma mère. Je n'ai jamais été complexée par ma langue. J'emploie le créole régulièrement dans des circonstances amicales, familiales, professionnelles. Le Créole est trop souvent mal interprété, traduit comme de la colère ou du mécontentement ; parfois il a tout simplement été rejeté, car trop associé à une langue de « sauvages ». Pendant très longtemps et encore aujourd'hui, certaines familles Guadeloupéennes ont interdit l'emploi du créole à la maison, interprétant celui-ci comme un manque de respect. Il faut que l'on s'habitue à avoir des discussions normales, sans que ce soit traduit comme des discussions houleuses; particulièrement en famille, à la vue des enfants, nos Guadeloupéens conscients. La majorité des mères Guadeloupéennes cuisinent « lokal », culture qui se transmet naturellement : didiko, plats typiques guadeloupéens, pâtisseries, desserts, confiseries, boissons alcoolisés, jus, thés. Cela varie d'une famille à l'autre. Bien que nos sols soient pollués aux chlordécone, on peut encore trouver des produits locaux sains et propres à la consommation sur nos marchés. Je privilégie la consommation de produits locaux issus de la pêche, de l'agriculture, de l'élevage mais aussi des productions locales diverses, alimentaires, cosmétiques, produits d'entretien, dès que j'en ai l'opportunité ; je consomme du local. Nos mères nous apprennent aussi à cuisiner les fruits trop mûrs. Rien ne se perd. Nos thés à base de plantes médicinales sont reconnus par la phytopharmacopée Je n'hésite pas à me fournir en plante ou encore " Féyaj", à utiliser en prévention et en traitements immensément divers
Ma culture, je la vis aussi à travers le plus bel héritage de mes ancêtres : le Gwoka. Un mélange évident de plusieurs cultures africaines, s'accommodant à de nouveaux éléments de fabrications d'instruments similaires aux leurs ; d'où les nombreuses différences entre les rythmes, chants et danses du continent africain. Ma première expérience avec le gwoka était à l'âge de 6 ans, au centre aéré de ma commune. J'ai demandé à ma mère de m'inscrire à la danse et au cours de KA. J'ai pratiqué régulièrement les deux arts jusqu'à l'âge de 15-16 ans. Mais, ce n'est qu'à l'âge de 24 ans que je me suis penchée sur l'histoire du Gwoka. Je me suis rendue dans les Léwòz ou Aka avec ma mère. « La connaissance de soi à travers le Gwoka »
D'ailleurs, ma mère danse depuis une douzaine d’années. Cette femme que j'admire, a créé un atelier appelé « Santiman KA » ou La connaissance de soi à travers la danse Gwoka, un projet bien ficelé mettant en relation sa profession de Psychologue, son amour inconditionnel pour le Gwoka et ses recherches sur les liens entre la spiritualité et le Gwoka. Elle est une grande source de savoir pour moi dans ce domaine. De mon côté, j'ai une forte préférence pour le KA : les vibrations sous la paume des mains, les sons en symbiose des KA, la puissance du son. Chaque rythme a son histoire, ses circons-tances, ses chants, ses émotions ; chaque danse aussi logiquement. Je me tâche plus à apprendre le KA à ma petite fille, sans négliger la danse.
« La transmission se fait encore plus naturellement si nous vivons la culture avec nos enfants » J'accorde cette importance à la transmission de la culture et des savoir-faire ancestraux, car j'estime que ce sont des valeurs importantes faisant partie de notre identité. Notre histoire, celle des descendants des victimes de la Traite négrière, est bien compliquée. Il nous ait impossible de remonter jusqu'à nos familles d'avant la Traite, c'est une partie de notre histoire ignorée des écrits. Nous ne connaissons que quelques brides de notre passé, et nous savons que nos vaillants ancêtres ont dû se battre pour préserver habitudes et coutumes. Une partie de leur identité est restée gravée à tout jamais dans toute la Caraïbe et dans toute l'Amérique, chacune créant une nouvelle culture propre à sa région, faisant apparaître une nouvelle identité dans laquelle chacun peut se retrouver.Par exemple, la culture de la musique et de la danse autour du Tambour à peau de bête se pratique encore dans plusieurs pays Caribéens, et les similitudes restent flagrantes : À Cuba, la Rumba avec le tambour Bata, en Martinique le Bèlè, en Guadeloupe le Gwoka, a Porto-Rico la Bomba, en Colombie le Mapalé qui est probablement l'un des rythmes et l'une des danses la plus ressemblante à certaines de nos frères d'Afrique. Quant au créole, c'est le résultat d'un mélange de plusieurs langues d'esclaves mélangées à celle du colon. Le créole, ses mots, sa forme grammaticale et sa sonorité, ressemble trait pour trait à de nombreuses langues africaines, principalement celles des régions d'où venaient les esclaves. 43
Il est évident qu'une partie de l'Afrique est en nous. L'apprentissage de notre histoire au sein du système scolaire français est inexistant, que ce soit avant ou après la Traite négrière. Nous n'avons pu et nous ne pouvons encore compter uniquement sur nos aînés si l'on souhaite en savoir davantage. Bien entendu, il existe de nombreux ouvrages portant sur l'histoire de la Guadeloupe et de l'Afrique, sur l'histoire de leurs personnages et figures importantes, mais comme je le disais, en pleine immersion la transmission est plus optimale. Ces ou-vrages ne font partis d'aucun programme scolaire, et ne sont à aucun moment en-seignés en classe, ou de manière furtive. Il n'y a pas de réel impact sur la jeunesse concernant notre passé puisqu'il est ignoré, peu valorisé par un système néocolonialiste, et même souillé dans un but de dévalorisation de la réussite des noirs. Bien au contraire, nous apprenons l'histoire des colonisateurs, de leurs gloires, de leurs massacres ; l’histoire des écrivains et philosophes racistes et négrophobes. Le problème des Antilles Françaises, sous la tutelle du « Pays des droits de l'homme » c'est qu'il s'y passe une crise économique sans précédent, au profit des descendants de ces mêmes colons. Ces familles, anciennes détentrices d'esclaves appelées Békés, ont en effet été dédommagés de millions d'euros par l'état Français pour la perte de leurs colonies d'esclaves. Ces mêmes familles aujourd'hui, détiennent le monopole de la grande distribution en Guadeloupe et en Mar-tinique, et commencent même à envahir l'ile de Réunion, et ce au détriment des habitants par l'imposition des marges illégales sur leur produits (ce qui réduit considérablement leur pouvoir d'achat) et au détriment des producteurs locaux et de la valorisation 44
de la production locale de qualité. Aux noms des Droits de l'Homme et aux yeux de la loi, ces familles sont dans l'illégalité et l'immoralité la plus totale, du fait de leur passé et de l'héritage qui en découle. Ils restent malgré tout impunis. Une lutte nécessaire...
Depuis plusieurs années maintenant, des manifestations, grèves (la grande grève du groupe LKP en 2009, immobilisant la Guadeloupe pendant 44 jours) et de nombreuses mobilisations contre cet empire néo-colonialiste ont lieux. En plus
d’être sous la tutelle d’un État méprisant, nous devons en plus contribuer à l’enrichissement des Békés.
Puisque le combat par la mobilisation, la communication et la force restent inconsidérée, j'ai décidé de me battre par le boycott, par la dénonciation et par mon mode de consommation. Je ne cacherai pas que trop souvent, les commerces des Békés restent la seule solution en cas d’urgence et que j’y suis moi-même contrainte de m’y rendre (uniquement à la seule grande surface la plus proche de chez moi). Néanmoins, en cas de mobilisation, je serai toujours présente. Je reste assez déçue de l’attitude d’une partie de mon peuple face à ces commerces dont ils ne peuvent se passer. Nous avons même une grande surface portant le nom d’un bateau négrier, au parking toujours rempli. Ce sont parfois ces mêmes consommateurs, ne voyant pas l’intérêt de boycotter ces commerces, qui aiment arborer notre drapeau indépendantiste sous toute les formes. Une sorte de schizophrénie du peuple.
Pourquoi je parle d’un État méprisant ? Avec les Gilets Jaunes, le monde a enfin pu savoir que le Gouvernement Français actuel n’est pas approuvé par une majorité de Français. C'est un État qui, par l’éducation, n’apprend que l’histoire de son pays à nos enfants en 2020 ; dans les livres d’histoires imposés par l’éducation nationale, nos ancêtres sont encore les Gaulois. S'ils devaient nous apprendre l’histoire de nos ancêtres, la question de la réparation et du dédommagement se serait posée depuis bien longtemps. « Comment ça ? Nos ancêtres ont tant soufert pour VOS intérêts et ceux des békés, et vous ne nous avez rien laissé ? Même pas un carré de terre ? » car oui, la France n’a rien laissé à ses esclaves « libres » et continue de s’enrichir sur le dos de chaque habitant imposable, de chaque travailleur guadeloupéen. Un combat pour la libération de la Guadeloupe existe depuis plus de 50 ans aujourd'hui. Un drapeau indépendantiste a même vu le jour dans les années 80, remettant en question les significations du drapeau nationaliste guadeloupéen. Resté dans l’ombre pendant de nombreuses années, il est aujourd'hui fièrement arboré par les guadeloupéens. Un groupe militant a récemment vu le jour, appelé “Moun Gwadloup”, oeuvrant par rapport à la nondistribution d’eau dans de nombreuses communes de Guadeloupe. Toutefois la mobilisation est faible, les Guadeloupéens luttant pour survivre et les autres complètement désintéressés, ne peuvent se joindre régulièrement aux mouvements de MG. Je me suis rendue à leur mouvement organisé devant la mairie de ma commune, j’ai ramené mon KA et nous avons montré notre présence.
L’État n’est pas le seul responsable de la situation en Guadeloupe. Contrairement à la Guyane, ici nous n’entendons pas nos élus parler d’abandon de l’état français. Nos élus en Guadeloupe se sont souvent retrouvés en première page pour fraude ou détournements, des sommes astronomiques ayant servi à fins personnelles alors que les communes sont dans des états lamentables et ne connaissent aucune avancée éco-nomique, sociale et parfois même sa-nitaires. La commune dans laquelle je vis en est le parfait exemple. C’est pourquoi j’ai décidé de m’engager politiquement aux élections municipales et communautaires 2020, en étant membre d’une liste nommée Kap en Action Pou nou tout, menée par Mme Myre Quidal. Ce fut ma première aventure politique et j’ai été très fière de mon équipe pour leur engagement, j'ai été très fière d'être membre d’un groupe intègre et honnête, qui a su mettre en avant les points essentiels de notre programme, qui a su aussi dénoncer avec fermeté les agissements du maire sortant. Notre pro-gramme était basé principalement sur la redynamisation totale de la commune,le ré- aménagement urbain, la valorisation de la production locale communale puis ré-gionale, la vie citoyenne et l’écologie. Malheureusement, contre toute attente, la population a réélu au premier tour le maire sortant. Une grande majorité des communes délabrées et endettées ont réélu leur maire pour encore 6 ans de régressions. Je garde tout de même espoir pour mon île, car je crois en la force combative de ses militants, je crois au réveil de la conscience noire, je crois à la révolution. Est-ce que nous tiendrons ainsi encore 10 ans? Il y a de fortes chances, l’avenir est incertain mais la saturation est proche. » 45
Extrait de l'essai La lutte contre le chlordécone, un processus obligatoire de décolonisation, Tessa Naime
« Je brandirai le drapeau indépendantiste lorsque la Guadeloupe sera libre et digne. Je danserai un jour, mais ce jourlà je danserai sur la tombe du colonialisme. Je chanterai un jour, de toute mon âme, je chanterai « la Gwadloup sé tan nou » lorsqu’elle nous appartiendra vraiment. D’ici là, j'écris pour la grande Révolte…»
Tessa Naime Auteure, Editrice
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Durant la souveraineté française, le colonisé n’a pas d’histoire ; il a une histoire acquise, une histoire intégrée par l’oppresseur. Il provient d’un déracinement, d’une exportation, d’une assimilation et d’un ancrage. Le point de liaison entre les peuples de descendants d'esclaves c’est bien leur déracinement commun ; c’est là qu’ils se rejoignent tous. Pourtant, ce qui éloigne les antillais des autres peuples c’est qu’il sont prisonniers d’une quête identitaire. Au temps du colonialisme, le travail d’effacement de la culture, de l’identité et de l’histoire s’avère si violent, que le colonisé n’a jamais su qui il était. Dans la chanson Alo Gwada bobo, les propos de l’artiste Snotty Noiz reflètent la persistance de ce trouble identitaire : qui sont les antillais ? Cette incertitude explique peut-être le fait que nous soyons autant dépendants de l'oppresseur, dépendants de celui qui a toujours brossé notre portrait : l’antillais est ce qu’on veut qu’il soit. Un jour, il est français, un autre il est le petit nègre d'origine africaine. Est-il lui même en accord avec ses origines ? Le chapitre le Nègre et la psycopathologie dans Peau Noire, Masques blancs de Frantz Fanon précise cette pensée « l’Antillais ne se pense pas noir; il se pense antillais. Le nègre vit en Afrique »(p. 145). Même si les écrits de Fanon appartiennent à une époque postcoloniale, où l'Antillais ne cherche pas à s'émanciper, les résidus de cette pensée se perçoivent encore (plus rarement) aujourd'hui. A cette époque où le créole lui-même était rejeté, le nègre représentait le damné la malédiction, l’interdit. Il fut « négation de valeurs ». Il fut l’ombre, l’obscur, l’imparfait. Le nègre représentait le nombre infini de caractéristiques détestables : sauvage, puant, infecte, violent, indigène, inculte, brutal. C’est de cette manière qu’il est construit aux yeux du Monde depuis des siècles, et son besoin de détachement avec cette image est si intense qu'il lui arrive de se transmuter, c'est à dire de recréer son image.
Dans l’univers majestueux de la langue créole, le proverbe « la dévèn sé an vié nèg» ( la malchance est un homme mauvais) vient illustrer mes propos. L’expression vié nèg se traduit par “homme mauvais”. Autre exemple, pour la culture, l’expression mizik a vié nèg s’attribuait au gwo ka, la musique traditionnelle des guadeloupéens. Le créole demeure une langue dominée. C’est une langue qui a survécu à des siècles de rejets et d’en-gourdissements. Je dis souvent de la langue créole, qu’elle fut une langue riche mais engourdie ; engourdie par le colonisé qui ne lui reconnaissait pas de mérite, engourdie par le colonisateur qui ne la reconnaissait pas tout court. Le rejet du créole dépend beaucoup de la surestimation de la langue française. Il existe encore cette forme de rapport de culture/langue française. Parler français et l’écrire parfaitement, laisse sous-entendre que le colonisé est instruit. Il a voyagé, a étudié ailleurs et revient muni de ses connaissances linguistiques. Le langage semble aussi important chez le peuple parce qu’il témoigne d’une ouverture sur le Monde. Au temps de nos aïeuls, les orateurs et les intellectuels étaient déjà bien plus respectés que les autres gens du peuple. Lorsque l’on me parlait de mon grand-père, un homme de lettres, cette idée de grandeur revenait à la charge. « Il écrivait pour les gens, il écrivait très très très bien. Il connaissait très très très bien la langue française » me disait-on. Toutefois, il se pourrait que cet homme aux lettres disparues, se soit entêté soit par amour de la langue française, soit par ambition ; je parle de l’ambition d’être un Grand Noir. Sans vouloir être critique à l’égard de mon aïeul, il me semble que la seconde raison serait plus propice au contexte de l’époque en Guadeloupe. A cette époque, les maîtres
d’école enseignaient le bon Français, le créole était interdit dans un grand nombre de foyers, d’établissements. Il n’aurait pas été bien vu de perfectionner le parler nègre. Ce que l’on note c’est la violence avec laquelle l’opprimé s’imprégnait de la pensée de l’oppresseur, puisque penser le créole comme une sous-langue – une langue n’ayant pas d’avenir propre- c’est porter un regard colonial sur sa propre culture. L’adoration d’une langue et l’adoption de celleci, pour son caractère « blanc », appuie ces notions d’aliénation et d’assimilation aux Antilles. Frantz Fanon exprime bien l’idée de cette volonté de ressemblance pour le colonisé : « Parler une langue, c’est assumer un monde, une culture. L’Antillais qui veut être blanc le sera d’autant plus qu’il aura fait sien l’instrument culturel qu’est le langage. » Lorsque l’homme blanc imite la langue du Noir antillais, en gesticulant sa bouche comme un arriéré, il souligne clairement cette idée de souslangue. Pour l’homme dominant, le créole ne peut être parlé que d’une manière pittoresque. Les Antillais vous confirmeront, qu’ils ont tous ou quasiment tous connu un(e) camarade, un(e) collègue, une connaissance européenne qui aurait tenté de s’approprier l’accent antillais ou de s’approprier le parler créole. Pourtant, l’homme Noir qui s’imprègne de la langue française, ne ressent aucunement le besoin d’en rire ou d’en faire des girouettes. Il reproduit toutes formes de prononciations, de verlans et de fluidité de manière déterminée. Pour s’exprimer et se faire com-prendre, il ressentira ce besoin de blanchir chacun de ses mots. Nous l’observons bien, seuls les plus courageux s’entêtent à utiliser le créole lors des audiences publiques, des manifestations activistes ou dans leurs écrits. L’homme antillais a intégré profon 47
dément que la langue du colonisateur domine la langue du peuple. Il est évident que si le sujet se sent dominé, il sous-estime sa langue natale, il la revêt de ses complexes d’infériorité. Il intériorise le statut qu’on lui a donné et le projette sur sa langue. Si le sujet rejette ses codes coloniaux, il épouse enfin son langage sans démoniser celui-ci. La langue française est-elle au service d'un rapport de force ? Il se peut que nous ayons à repenser cette question, tous autant que nous sommes. Que voulons-nous transmettre aux plus jeunes ? Qui voulons-nous faire trembler par nos écrits et que voulons-faire rayonner ? Que voulons-nous con-server pour les générations futures ? Quelle place souhaitonsnous donner à notre identité ? Repenser notre langage, c’est repenser notre identité et donc notre liberté. Le Créole sera tou-jours dominé, si nous le diabolisons ; si nous nous attachons à le rendre infecte, poussiéreux, vulgaire ; si nous ne l’employons que pour l’expression des émotions les plus négatives. Ce schéma de langues qui s’entrecroisent, se méprisent, se dominent, fait partie intégrante d’une violence coloniale non assumée. Heureusement, le 21 nième siècle est notre siècle de Lumières, premièrement parce qu’il déterre cette violence cachée, enfouie mais présente. Deuxièmement, il vient délivrer la langue créole de cette domination coloniale par la transmission et la reconnaissance. « Repenser notre langage, c’est repenser notre identité… et donc notre liberté » 48
De la nécessité de se réapproprier le corps
Au delà de notre « mutilation langagière » , nous devons effleurer la question du néo-colonialisme aux Antilles, l’un des éléments les plus importants de l’héritage colonial. Une hiérarchie socio-raciale subsiste inlas-sablement comme un handicap dont le peuple ne saurait se défaire ; elle souligne l’obstination d’un traumatisme colonial. Les élites blanches se sont hissées au sommet de l’économie, cela s’explique déjà par les inégalités préexistantes avant et après l’abolition de l’esclavage. Aux Antilles, si l’on parle des grands propriétaires, des principaux actionnaires des usines, des bourgeois, les antillais penseront directement aux Blancs créoles. Ceci s’explique par le fait que ces blancs créoles « possèdent 2 / 3 des terres cultivables, la quasi-totalité des usines à sucres, 9 /10 des plantations de bananes » [Saïd Bouhamama]. Les conditions dans lesquelles la Martinique et la Guadeloupe se sont construites, justifient la perpétuité de la hiérarchie des classes sociales. Néanmoins, leurs différences et leurs complexités les éloignent à bien des niveaux. En Guadeloupe en 1793, les békés furent guillotinés, puis les grèves des années 1970 ont déstructurés des grandes propriétés de békés (Plus tard, des békés martiniquais sont venus s'installer). En Martinique, le regroupement des familles de békés les plus influentes à Cap Est, c’est ce que l’on nomme « békéland »; ayant survécu aux grandes révolutions. Fola Gadet définit ce néo-colonialisme comme « la domination de notre économie par un petit consortium de gens et par des institutions inadaptées à notre émancipation économique » (itw Keragency). Il précise que « Le néo-colonialisme c’est un empêcheur de maitriser son destin, un système politique, économique, médiatique et éducatif qui étoufe l’envie de pouvoir de ceux qui ont moins d’armes, moins de moyens, moins de forces et moins d’argent que lui »
Ce n’est pas tant le communautarisme de ces familles qui inquiète, mais plutôt l’exclusion volontaire d’une minorité de personnes ayant le monopole d’une économie. Une exclusion qui constitue une ampu-tation majeure du corps antillais ; de ce corps pensé comme un temple, un lieu de mémoire, un ensemble de métissage et pensé comme une arme de libération. Peu importe la position dominante du Noir antillais, c’est-à-dire l’espace qu’il occupe, le nombre qu’il représente, la culture dominante dont il hérite, il se sent toujours inférieur au Blanc créole. Fanon l’écrivait « le colonisateur, bien qu’en minorité ne se sent pas inériorisé. Il y a en Martinique 200 blancs qui se sentent supérieurs à 300 000 éléments de couleur. Le mal du colonisé s’abreuve de son laxisme, son pessimisme et sa paresse, à mi-chemin entre la peur de manquer et le souci d’être sauvé par son colonisateur. Si vous interrogez un antillais sur sa consommation, il ne s’en cachera pas : il consomme « béké » parce que « les békés ont tout et sont partout ». Lorsqu’en 2020, le groupe X béké a utilisé l’image d’une jeune martiniquaise pour développer une marque de produits, certains n’y ont vu là qu’une simple opportunité de réussir en tant que jeune entrepreneur au pays, les autres ont fait le choix de boycotter cette marque et de ne pas enrichir les békés. Le mal du colonisé se trouve entre l’irrégularité de son ambition et l’inexistence de son autonomie. Jonglant entre les deux extrêmes, il ne parvient jamais à étendre son pouvoir, ni à concevoir ses responsabilités. Il s’installe toujours entre ces deux pôles : S’il n’obtient pas le pouvoir, c’est qu’il est infantilisé par la mère
patrie, s’il obtient ce pouvoir mais qu’il n’arrive pas à le fructifier, c’est qu’il est abandonné par la mère patrie. Le corps antillais étant démuni, infantilisé, ne peut donc exister pleinement; ne peut être autonome, ni maître de son destin, ni maître de son espace. Lorsque je parlais de « transmutation » du nègre, je parle de « lactification » autant pour le rapport de l’antillais(e) avec son langage, que pour son rapport avec l’espace. La relation qu’entretient l'Antillais colonisé avec son espace, est confuse. Il ne l’occupe pas de la meilleure façon, pourtant cela ne l’empêche pas de l’idéaliser. L’idéalisation du paysage révèle son penchant pour l’exotisme et la reconnaissance, comme s’il faisait abstraction de l’abandon des terrains, la pollution des eaux, l’empoisonnement des sols, de la séquestration d’une grande partie des terres (de Bouillante) par l’envahisseur, de la privatisation de certains lieux, de l’érosion littorale, de tout la négligence de notre écosystème actuel. Nous regardons notre île d’un point de vue extérieur, comme si nous ignorons les réalités du lieu ! Nous vantons son “soleil”, ses belles plages et ses beaux paysages. Nous vantons le caractère idyllique, paradisiaque d’une terre souffrante. Nous répétons à qui veut l’entendre que la Guadeloupe est le meilleur endroit au Monde, pour finir ses beaux jours.Nous regardons notre île s’agenouiller sur une dignité, écrasant de ses os le peuple soumis, le peuple omis, le peuple démi de ses droits. Nous regardons notre terre se démanteler dans les vestiges. Que disje ! elle devient elle-même vestige d’un empire colonial. Nous la regardons même s'enterrer, se compresser, s’entasser sur d’autres îles sœurs, toutes imaginées et conçues par le même colon. De quel soleil pourrait-on bien se contenter si ce n’est celui de la liberté ? De quel paysage devrait-on s'émouvoir si ce n’est celui de la résistance?
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Néanmoins, je ne reproche plus à mes confrères expatriés d’être des idéalistes. Ceuxlà, me re-procheront d’être très pessimiste et je leur répondrai que je suis en vérité, la plus idéaliste parce que mon aptitude à raisonner, à mémoriser et à déconstruire, me rendra d’autant plus utile que les pessimistes, et parce que je vise l’idéal, non la suffisance ! Les beaux paysages, ne me suffisent pas pour vivre bien, et ne suffiront à aucune autre génération désaliénée. (Même si, cela sert bien à notre tourisme ! Les chiffres ne mentent pas) Non, ce que je nous reproche c’est le rejet du pays. Idéaliser le pays c’est l’enfermer dans une case, nier la complexité d’y vivre et nier la souffrance du peuple. Mais le rejeter, c’est encore pire. A son retour au pays. L’antillais expatrié s’étonne de retrouver les mêmes problèmes de structure, de politique, de violence, de discrimination. Pourquoi revientil, le torse gonflé, prêt à mépriser chaque défaut de son île? Pourquoi reproche-t-il à sa terre natale d’être négligée, quand lui-même fut négligeant avant l’exil ? Pourquoi l’antillais adopte soudainement l’attitude d’un étranger ? Il arrive là, avec les yeux d'un oppresseur. Il maugrée à propos de la vie chère, la même qu’il a bien connu depuis son enfance. Ce que je nous reproche, c’est l’oligophrénie temporaire, qui paralyse nos membres et nos émotions. Nous, qui nous improvisons sauveurs d’une humanité, détenteurs d’une seule vérité ; nous qui nous contentons d’écrire sur le laxisme puant de notre peuple, tout en étant incapables de nous mobiliser. Nous, qui ne supportons plus le peuple et ses « manies »,
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méprisant chacun des ossements de l’esclave intériorisé. Nous, qui osons comparer l’occi-dental avec le pays natal, nous qui faisons mine d’oublier les répercussions du colonialisme. Nous, qui préférons l’intolérance, parce que l’intolérance justement ne prends nullement en compte les résidus de l'histoire et de la violence coloniale ! Et nous, et nous… Or l’antillais qui part, devrait revenir armé de patience, de culture ; armé de réponses aux questions qu’il s’était tant posé. Il devrait revenir humble, construit et utile à sa communauté. Il ne devrait pas se positionner plus haut que le peuple, mais bien à la hauteur de celui-ci. Il ne devrait pas retourner chez lui comme le fils prodige ; convaincu que l’île refaite n’attendait que son retour ! Il ne devrait pas se contenter d’examiner les lieux et de repartir sans la moindre culpabilité. Sinon, pourquoi faire ? Quel serait l'intérêt de réclamer l’évolution qu’il ne provoque pas ? N’a-t-il jamais eu envie de changer les choses ? Envie de déconstruire ce qu’il a laissé ? N’at-il jamais eu l’ambition de concevoir, de participer à la restructuration du système ? La décolonisation progressive...
Comment guérir le colonisé ? Comment l’homme malade peut-il soigner lui-même ses traumatismes ? « Le seul moyen de sortir de l'aliénation est la décolonisation, pas seulement celle du territoire, mais aussi celle des esprits. Elle doit permettre au colonisé d'accomplir pleinement son humanité. ». Le Noir antillais devra s’extirper de sa peur, la même peur qui le tyrannise depuis 1848. Il devra se corrompre luimême, se trahir, c’est-à-dire, lutter contre ses propres mécanismes de colonisé, ses propres limites et barrières psychologiques. Comme le précise Frantz Fanon, « la décolonisation doit ainsi créer une nouvelle espèce d'hommes, en supprimant le clivage de la race, socle du système colonial. » Il s’agit bien d’une transmuta -
tion du nègre en Homme libre, d’une transformation de l’être. « Nous ne tendons à rien de moins qu'à libérer l'homme de couleur de lui-même. » disait Frantz Fanon. Libérer l’homme, libérer l’être c’est le libérer de son passé, de sa condition de colonisé. Bien des intellectuels comptaient sur l’unification de l'humanité, par la suppression des rapports d’infériorisation entre le colonisé et le colonisateur. Toutefois, il serait difficile de rejoindre cette idée dans une situation aussi complexe que celle des Antilles. Il me semble utopique de concevoir l’unification d’un peuple segmenté en deux communautés opposées socialement, idéologiquement ; puis de penser « unité » parce qu’il s’agit là d’une tentative de manipulation et d’illusionnisme, il s’agit là d’apaiser la révolte tout en la condamnant. L’unité rejoint implicitement l’idée de l’existence d’un racisme anti-békés. Lorsque les penseurs ou intellectuels noirs rêvent de l’« unité », ils rêvent de cohésions, de pardons, de « ce qui ne peut plus être divisé » ; et d’ailleurs si l’on prône l’unité, on prône l’amour. Ne soyons pas si naïfs, il n'existe pas de point de rencontre pour le dominant et le dominé. Pourquoi devrions-nous prôner l’amour et la réconciliation, quand ce que nous voulons c'est récupérer notre île ? Pourquoi devrions-nous rêver d’une union, quand l’oppresseur s’est-lui-même distancé de nous ? N’eut-il jamais à méditer l’union lorsqu’il empoisonnait nos sols, nos eaux et notre sang; lorsqu’il s’enrichissait sur le sort des nègres ? A qui servirait l’unité : à nous, les colonisés sans fortune et sans monopôle, ou aux lobbys békés qui craignent la disparition et l’évincement de leur communauté ? La décolonisation de l’esprit peutelle réellement se nour-rir d’un pardon ou d’une repentance ? Le peuple antil-lais peut-il se reconstruire sans détruire l'empire ?
Peut-il assister une énième fois à la mise à mort de sa dignité ? Je dis non. Je dis qu’il n’y a pas de paix et d’unité possible entre l’opprimé et l’oppresseur ; il n’est plus question d’attendre une quelconque repentance, car il y a bien des années qu’elle aurait dû être prononcée. Et si l’oppresseur lui-même n’a jamais songé à se repentir, que pouvons-nous attendre de lui ? Je dis que le corps Noir s’élève contre l’oppression, tandis que l'envahisseur, lui s’élève contre le corps Noir ; là est toute la différence. La particularité des Antilles françaises c’est qu’elles ont connu une première contre-violence, lors de l’abolition de l’esclavage. Nous attendons donc une seconde violence, pour la fin de l’occupation française. Le seul moyen possible pour la décolonisation de l’esprit semble être la destruction du pouvoir blanc. Elie Domota, lors d’une interview précisait que la Guadeloupe n’est pas une terre française, mais une terre occupée par la France. Le colonisé n’obtiendra pas de son oppresseur la liberté, il doit se battre lui-même pour l’émancipation. Celui qui concourt pour sa liberté, a besoin d’une violence qui « désintoxique » et « débarrasse le colonisé de son complexe.» La violence doit être réorientée et redirigée vers l’empire colonial. Notons que cette violence existe déjà, elle dérive de l’oppression subie durant des siècles. C’est dans ce mixte de sujétion, d’asservissement et d’injustices que la contre-violence prend forme. Frantz Fanon justifie déjà l’existence de celle-ci dans les rites, les mythes, les danses du peuple. Cette forme de réponse se trouvait déjà dans les pratiques des esclaves, au temps des plantations, lors de leurs rencontres nocturnes. Douce violence dans les chants, dans les sons du Ka, dans les luttes de marronages. Douce violence entre les lignes de Césaire, entre les lignes d’une négritude. 51
Douce violence lors des luttes sociales, de 1967, 1974, 2009... La contre-violence est une violence en réponse à la violence coloniale, elle ne naît pas autrement. Elle ne naît pas de la haine ou du racisme, elle naît d’une violence exercée par le système colonial lui-même et d’un univers violent et abusif qui la conditionne. Ce que nous devons accepter c’est que nous subissons aujourd’hui les conséquences d’un dysfonctionnement, aussi bien politique que social,judiciaire, culturel et éducationnel ; les conséquences d'un pacte colonial maintenu, d'une aliénation culturelle persistante; les conséquences de notre manquement au devoir de mémoire et de transmission sur plusieurs générations ; les conséquences d'un assistanat conçu et alimenté par un empire colonial et le peuple lui-même, cet assistanat qui nous promet de vivre mieux, d'être mieux que nos îles voisines indépendantes ; les conséquences d'une négligence de nos propres représentants politiques et de notre propre négligence envers nous-mêmes lors-que nous soutenons la corruption politique ! Aujourd'hui, la lutte contre le chlordécone est un processus obligatoire de décolonisation. C'est une lutte pour le droit à l'intégrité de notre espace et de notre corps, qui n'aboutira pas sans drames et renversements ! Et ceux qui diront que la contreviolence n'est pas nécessaire, nous leur répondrons de taire le colon qui vit en eux. Si le mot violence t'effraie, c'est que tu combats l'esclave intériorisé, et que tu l'opprimes toi-même. Auriez-vous clamé la paix et l’ordre à vos ancêtres les « nèg mawon » ? N’est-ce pas la contre-violence qui vous autorise à être des Noirs, à jouir de vos droits et de vos libertés ? N’est-ce pas la rébellion qui coule dans vos veines d'ingrats ? N’est-ce pas, désormais, le sang versé de la révolte que vos pieds libres piétinent ? L’idée de se libérer de la domination coloniale et de l’impérialisme français ne se limite pas qu’à la dénonciation et la réparation d'un désastre sanitaire 52
mais s’étend bien jusqu’à la rupture culturelle, politique, écologique et économique entre l'île colonisée et le pays colonisateur. J’entends par rupture culturelle, le rejet de toute culture coloniale, et par rupture politique et économique, l’indépendance du territoire et du peuple colonisé, nourrie d'une autonomie progressive, d'une souveraineté et l’auto-suffisance alimentaire ( Henry Joseph), d'une écologie décoloniale (Malcom Ferdinand), la décolonisation de l’esprit (de Frantz Fanon). J’entends par « rupture » le processus selon lequel le colonisé devra s’extirper de tous ces mécanismes coloniaux et de toutes ses tares françaises, allant de sa manière de « se » penser jusqu’à sa conception de la liberté. J’entends par « rupture » le déracinement des ossements du colonisateur et l’enracinement de notre savoir sur notre terre natale ; notre enracinement par le retour au pays, celui que nous devons bâtir ensemble sans prétention de mieux faire. J’entends par « rupture » l’enseignement obligatoire de la langue créole, dans les établissements publics ou privés, et la prédominance quasi-systématique de notre langue dans les milieux sportifs, éducatifs, associatifs, les milieux d’intégration et de réinsertion ; l’autonomie d’une langue créole et la reconnaissance du bilinguisme guadeloupéen dans tous les secteurs professionnels. J’entends par rupture, la redistribution ou la récupération des bananeraies (puisque leurs propriétaires ne savent les entretenir sans porter atteinte à la vie des humains). Mais surtout, j’entends par « rupture » la lutte contre les comportements non émancipateurs ; l’urgence d’une éducation repensée et de la transmission quasiobligatoire par tout intellectuel ; le développement de la recherche postcoloniale et la valorisation de nos héritages culturels. Il en va de notre survie, et c’est le devoir que nous avons : de se décoloniser soimême pour décoloniser le corps antillais.
Nous, les écrivains, nous construisons pour les opprimés, les oppresseurs, les traîtres et les alliés. Nous construisons des espaces de pensées, là où personne ne voudrait bâtir. Nous allons au delà du statut, de la race, de la classe, de la doctrine, du conformisme, de la bien-pensance. Autrement, nous détruisons. Nous détruisons des murs. Nous étouffons des mentalités, des injustices, des inégalités avec ces mêmes mains qui écrivent, effacent, réécrivent. Mais le rôle de l’intellectuel surpasse les mots, puisque à un instant ou un autre de sa lutte, il devra se lever. Il devra se joindre au peuple dans la rue. Il n’aura d’autres choix que de prendre part à la lutte.
Tessa Naime
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« Parfois,
les mots ont plus de force que la Parole. »
Ludvik Jean-Denis Auteur, Editeur guadeloupéen Fondateur de JDL Editions
La question de l'esclavage en écriture
Son île, sa culture, son héritage « Le contexte social influe donc sur mes projets, car j’ai envie d’écrire sur les maux profonds de la société. Ainsi, je m’inscris sans prétention dans la lignée des auteurs Antillocaribéens qui écrivent pour s’affirmer, dénoncer, émerveiller, conscientiser et sensibiliser les lecteurs et plus particulièrement les jeunes générations. À l’heure actuelle, mon engagement dans l’expression de culture est total et j’aspire à mener des actions concrètes afin de faire adhérer le plus grand nombre. C’est dans cette optique que j’ai créé JDL Éditions, une microentreprise consacrée à l’édition. Dans un premier temps, je m’attacherai à la publication de mes ouvrages avant de faire découvrir les écrits des futurs auteurs. À l’heure où l’édition connaît de nombreux remous, il est nécessaire de lui apporter du sang neuf en utilisant les nouveaux technologiques mis à notre disposition. Je m’attache à faire briller la littérature francophone de la Caraïbe, plus singulièrement celle de la Guadeloupe. Je veux mettre en avant ses atouts et ses parts d’ombre qui en font finalement sa richesse »
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LJ : En grandissant, je me suis rendu compte que je ne connaissais pas forcément l’Histoire de la terre qui m’avait vu naître. Évidemment, des informations éparses m’ont été distillées ici et là, mais sans jamais entrer dans les détails qui changeraient tout. J’ai ressenti ce besoin de connaître dans les détails les épisodes historiques qui ont fait de mon île ce qu’elle est actuellement. J’ai donc mené un long travail d’investigation qui m’a permis de découvrir certaines choses, que j’ai aussi utilisées pour l’écriture de ce roman. Je ressens beaucoup de joie lorsque j’évoque ce premier roman. C’est le premier livre que j’ai écrit après de longs mois d’écriture, de doutes et de craintes. Il a été bien accueilli et même parfois critiqué, mais je n’ai pas la prétention de faire l’unanimité, cela sert à nourrir la critique. J’ai rencontré des collégiens très enjoués quant à cet ouvrage où il était question de l’esclavage en Guadeloupe. Les discussions que j’ai eues avec eux m’ont montré à quel point il était nécessaire de connaître son histoire pour déconstruire les pensées coloniales qui polluent notre quotidien notamment dans le vocabulaire que nous employons. L’histoire des AntillesGuyane est très riche et offre de nombreuses perspectives d’écriture qu’il faut exploiter.
Même si chacune de mes créations est singulière, je pense qu’elles portent toutes un message tourné vers la même question « quelle est ma place dans la société ? ». Il n’est pas toujours évident de prendre conscience de la place qui est la nôtre. On passe énormément de temps à s’interroger sur les autres alors que nous ne connaissons qu’une infime partie de notre être. Mais depuis quelque temps, les choses s’inversent, les consciences s’éveillent. En prenant conscience de nous, nous devenons plus aptes à apporter une quelconque aide à notre société (actions engagées ou autres). Alors j’y viens (rires). Je ne vais pas très être très original, mais le thème le plus important pour moi et qui supplante tous les autres est « l’identité ». L’écriture m’a permis d’affirmer mon identité culturelle et historique que je ne connaissais que partiellement. À la lecture de mes œuvres, je veux qu’on puisse citer la Guadeloupe ou les Antilles. Là, je pourrai dire que j’ai accompli quelque chose et que mon écriture a une vraie empreinte que personne ne pourra gommer. Les autres thèmes (l’amour de soi, la femme, la politique, la culture, les problèmes sociaux, environnementaux et sanitaires) font partie intégrante des thèmes sur lesquels j’écris. Et grâce à eux, j’exprime mon identité et la façon dont je la perçois d’un point de vue intérieur et extérieur.
La transmission LJ : La littérature caribéenne est un vecteur incon-tournable de valeurs que l’on soit lecteur occasionnel ou chevronné. Pour autant, la transmission patrimoniale de ces œuvres est à mon sens, en déliquescence. Nous venons de territoires où la tradition orale est très marquée avec les contes ou les légendes racontées dans les cercles, ainsi qu’une littérature écrite très abondante. Nous devons les mettre en avant, les découvrir et les redécouvrir sans cesse afin de les faire perdurer. Trop de jeunes (et parfois des plus âgés) ne connaissent pas les œuvres majeures de ceux et celles qui font rayonner notre littérature à l’échelle locale et internationale. Comment ne pas connaître La rue Cases-Nègres, Un papillon dans la cité, Moi Tibuba la sorcière, Peau noire Masques blancs, Texaco et bien d’autres encore…? De nombreux thèmes (encore d’actualité en 2020) sont mis en lumière, aussi bien les questions identitaires (l’Histoire liée à l’esclavage et la traite négrière, relations avec l’Afrique…) que coloniales exacerbées par une véritable quête de vérité nécessaire à une certaine quiétude. Nous avons un patrimoine littéraire très diversifié que nous devons transmettre et sauvegarder (cette pérennisation se fera lorsque chacun d’entre nous aura compris l’importance et les répercussions de ses œuvres dans notre quotidien). Et pourquoi pas susciter de nouvelles vocations, puisque nous sommes de terres talentueuses, des petits écrivains en herbe doivent probablement se cacher ? 55
Une étincelle pour demain par Ludvik Jean-Denis
Depuis le début de l’après-midi, oncle Siméon jouait aux dominos avec ses compères sur la petite table installée dans le jardin. Les quatre hommes parlaient très fort, ricanaient à gorge déployée et usaient de toutes les stratégies possibles pour remporter les parties qui s’enchaînent. Depuis le balcon de la terrasse, les deux mains sous la mâchoire, je les regardais avec beaucoup d’admiration. J’aurais aimé me joindre à eux, mais du haut de mes dix ans, je ne maitrisais pas ce jeu qui demandait une réflexion particulière. À tour de rôle, les joueurs frappaient leurs dominos sans délicatesse sur la table à tel point que les claquements résonnaient jusqu’à la cuisine où s’affairait ma mère. — N’écrasez pas ma table, houspilla ma mère en sortant sa tête par la minuscule fenêtre en bois. Et ils continuèrent de plus belle, sous un soleil couchant qui ouvrit rapidement leur soif. — Boudé ! — Boudé ! — Boudé ! — Mi an frapé, gueula oncle Siméon en se moquant sans vergogne de ses adversaires du jour. Je compris alors qu’il venait de gagner la partie, pour la énième fois. Les autres l’accusaient de tricher, mais il se défendit comme il put en vantant l’efficacité de ses stratégies. Les compères se dirigèrent dans la cuisine et prirent un feu sans l’amortir. Ils
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raclèrent leur gorge tous en chœur et frappèrent leur estomac avant de rejoindre le jardin. Je sursautai lorsque j’entendis mon prénom résonner dans toute la maison. — Jacques, dépêche-toi d’aller remplir les réserves, ils vont bientôt couper l’eau. Je partis aussitôt et courus dans le débarras récupérer les bidons de cinq litres qu’on utilisait fréquemment. Je ne comprenais pas tout, mais pour moi, ce n’était pas normal qu’il y ait autant de coupures d’eau dans notre maison et celles des voisins, qui avaient les mêmeshabitudes que nous. Maman se plaignait toujours de ne pas pouvoir utiliser l’eau quand elle le désirait, quant à Papa, il s’occupait difficilement de son potager, de ses bœufs et ses cabris.. Ces problèmes récurrents d’alimentation en eau provoquaient l’irritation de tout le monde. De mon côté, je ne supportais plus de me laver avec quelques bouteilles froides ou une bassine qu’il fallait réchauffer avant. Il fallait que la situation change, je ne savais pas comment et j’étais affligé. Le Monsieur qui s’occupait de cette ressource indispensable devait mieux faire son travail. Le débit de l’eau se réduisit au fur et à mesure que les bidons se remplissaient. Je m’agaçais parce que je savais que certaines bouteilles resteraient vides. Ma mère vint à mon secours et emporta celles qui étaient déjà pleines et les installèrent dans la cuisine et la
salles de bains. À son retour, je lui confiai une question qui me taraudait l’esprit depuis la sortie de l’école, vendredi après-midi. — Maman, pourquoi je suis noir ? Décontenancée par mon interrogation, ma mère haussa les sourcils et me répondit aussitôt : Pourquoi tu me poses cette question ? — À l’école, on a parlé des métiers qu’on voulait faire plus tard et moi j’ai choisi juge pour enfants. Mais Jean-Paul et Mérédith m’ont dit que j’étais trop noir pour faire ce métier et que je n’y arriverai jamais, c’est vrai ? Elle ne put contenir les larmes qui roulèrent une à une sur ses joues arrondies. Elle me prit dans ses bras et me confia que personne ne pourra m’empêcher d’accomplir mes rêves et mener la vie que j’aurai choisi. — La réussite n’a pas de couleur, mon garçon. Si ces personnes te méprisent pour ta couleur, tu n’as rien à faire avec elles. Ce n’est pas bien, c’est méchant, tu m’en tends ? Ne laisse personne te dire que tu es trop noir pour entreprendre quelque chose, tu m’as comprise, pesta-t-elle après s’être séché les yeux. Bouleversé par cette discussion, je poursuivis la tâche qu’elle m’avait confiée lorsque l’un des amis d’oncle Siméon se présenta à moi en se vantant qu’il n’avait jamais de coupure d’eau chez lui. . Il parlait encore et encore, mais je
l’écoutais pas. Le robinet rendit l’âme. L’eau ne coulait plus. Une fois de plus, nous en étions privés. Au même moment, le téléphone du vantard sonna et il partit au loin réceptionner son appel. Mon oncle Siméon et moi-même portions le reste des bidons finalement remplis dans le débarras. Je profitai également de sa présence pour lui dire ce que son ami m’avait raconté quelques instants auparavant. Après cinq minutes de conversation, il revint timidement. Il avait littéralement perdu la parole. Intrigué, mon oncle l’interrogea. C’est alors qu’il bégaya : — Ma femme vient de m’appeler et ils ont coupé l’eau à la maison. Je suis dans l'incompréhension. Étonné,je poussai un énorme éclat de rire que je ne pus contrôler. Et il poursuivit : — Siméon, donne-moi trois ou quatre bidons dans les réserves que ton neveu a faites. — Je croyais qu’il n’y avait jamais de coupure d’eau chez toi ? Sacré Émile, je ne pourrai te donner que deux bidons. — Heureusement que j’avais rempli les bidons, ajoutai-je un brin moqueur. Lorsque je retrouvai ma mère dans la cuisine, je lui contai cette histoire rocambolesque et elle s’esclaffa à son tour. — Maman, maman. Je sais ce que je vais faire plus tard. Je travailler pour mettre de l’eau dans toutes les maisons et aider tout le monde. Je serai le nouveau Monsieur de l’eau. Elle me prit à nouveau dans ses bras et déposa un baiser sur mon front. À ce moment-là, je savais que j’étais son petit héros. 57
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Ce magazine a été conçu dans le cadre d'un projet de recherche-création pour le cours ELC 303 Théories postcoloniales, dirigé par Stéphane Martelly, à l'Université de Sherbrooke. Toute reproduction, modification et diffusion de cette création est interdite par l'auteur, sans autorisation préalable.
Directeur de la publication : Tessa Naime
Photographie de couverture : Vincent Tan Publisher : BLURB
www.negmagazine.art contact@negmagazine.art Mai 2020
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