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Mauvaise graine, revue créée à Cirencester, Grande-Bretagne, en 1996, publiée jusqu'en 2000. mgversion2>datura en ligne depuis 2002.

Mauvaise graine – a literary magazine – was created in Cirencester, UK in 1996 and published until 2000. mgversion2>datura has been on line since 2002.

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Contents Henri Cachau - cover illustration Alexandra Bouge - poems Flora Michèle Marin - illustrations James Owens - poem Norman J. Olson - illustrations Alex Galper - poem Morgan Riet - poems Lyn Lifshin - poems Colin James - poems Henri Cachau - short stories & illustration Thierry Roquet - poems SÊbastien Ayreault - short story Colin Robinson - poems Christopher Barnes - poems Jan Oskar Hansen - poems Norman J. Olson - illustrations 5


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Alexandra Bouge Illustrations : Flora Michèle Marin

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des hommes, qui marchent, de l'angoisse de la faim des obiceiuri de pîine des gens des gens d'la faim des histoires, de la faim des histoires cour L'HORREUR du ciel bleu des nuages du flip des pleurs des gerbes du dehors de la gerbe des gens le monde

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gens, gens

- obiceiuri : en roumain se prononce "obitchéîourï" : des coutumes - de pîine : en roumain se prononce "dé pîiné" : de pain - a iesit gresita : en roumain se prononce "a iechite guerechita" : est sorti errone - a iesit cu pete : en roumain se prononce "a iechite cou peté" : est sorti avec des pattes - a venit cu pete : en roumain se prononce "a venite cou peté" : est venu avec des taches - de la cariera : en roumain se prononce "dé la quariera" : de la carriere

du monde des peurs de tout des gens des gens de tout ce que je vois a iesit gresita a iesit cu pete, a venit cu pete omul de la cariera ce qui me degoute la merde cu pete mon travail, les pubs, 8


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il creuse des tunnels il met des geôles pour plomber l'humanité il nous met des geôles le fou lanturi la git pour nous empêcher de marcher l'homme met des tôles l'homme prend nos âmes et nous empêche de parler l'homme nous embête et nous met au pilori et nous met au pilori il nous met des geôles, et appauvrit j'ai vu des gens se faire dépecer j'ai vu les gens se faire dépecer des gens mourir des gens mourir les gens dans les rues les gens mourir ces gens meurent - lanturi la git : en roumain se prononce "lanetzouri la gite" : des chaînes au cou

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le mot vrastie, aux aurores les mots gargarise de conneries bêtise urit, la mère parle, la haine, la télé la télé, les gens le ciel clair l'arbre, le bâtiment qu'on meurt, cumplit, le ciel de ma maman, le soleil les histoires courtes mais fraîche le monde tel qu'il va les herbes le ciel la télé le soleil les fantômes l'arbre le ciel bleu la haine les bêtes dans les textes l'arbre les arbres, les bâtiments l'asphalte la haine qui domine les bâtiments ultraviolets les gens les gens la fille le ciel bleu les éléments qui flambent l'horreur la faim jappe jappe du mode cette terre qui nous flambe 'homme qui se prabuseste qui vient a nous les éléments la foret le soleil l'asphalte le ciel - vrastie : en roumain se prononce "vrachetié" : désordre - urit : en roumain se prononce "urit" : moche - cumplit : en roumain se prononce "coumeplite" : terrible - se prabuseste : en roumain se prononce "se prabouchecheté" : s'écrase

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les gens l'herbe la lame l'homme l'homme a supravietui l'asphalte les terres qu'on fâche les histoires courtes l'histoire le mafieux le caillou les disques le ciel beau les hommes qu'on fâche l'homme de glace les bâtiments l'herbe fraîche les soleils de mon enfance les cadavres de bêtes le ciel bleu le ciel les gens qu'on laisse le ciel bleu l'asphalte les hommes qu'on parle a la fin les fenêtres quadrillées la cage d'escalier qui sent le shit - a supravietui : en roumain se prononce "a souravietzoui" : survivre

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bâtiment bleu gris étripé, herbe vaccin viitoarea herbe bâtiments café noir noir soleil herbe, herbe bleu du ciel cages herbe folle standard foret, bleu, arrimée, arrime, sur la peau du présent, fara, le mur le mur ciel bleu bleu arbres, cage, la mer qu'on déverse les flammes l'asphalte gris hache hache gris du mode. le bleu du ciel le bleu du ciel, 'homme de verre le bâtiment la cage d'escalier - viitoarea : en roumain se prononce "viitoarea" : la future - fara : en roumain se prononce "fara" : sans

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asphalte misère asphalte enzyme murs estropiés bâtiment yeux cernés bleu yeux cernés élimé cadavres, les bâtiments, le squat la paix les bâtiments meubles, appareillés, code Mc Do, étripé Mc Do les forets dépravé jalons jalons pour l'avenir dans le rouge ANPE enzyme lit vide soleil gr de gris lit de fer

le bâtiment gris l'asphalte gris j'fais la manche le bâtiment le bâtiment les fenêtres le bâtiment le parquet la fin prisons le bleu du ciel gris l'hôpital ciel les fenêtres marron gris gris asphalte ciel ciel métro bâtiment puscarii, métro, rue grise asphalte bâtiment gris

- puscarii : en roumain se prononce "pouchequari" : des prisons

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ou bien : le bâtiment le bâtiment les fenêtres le bâtiment le parquet la fin prisons gris l'hôpital ciel les fenêtres gris gris asphalte ciel ciel métro bâtiment puscarii, métro, rue grise asphalte bâtiment gris arbre bouche l'arbre le bâtiment - puscarii : en roumain se prononce "pouchequari" : des prisons

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bleu gris. bleu gris bleu gris le bâtiment le trottoir la fille l'homme la gente délit le bâtiment gris le bâtiment gris gris bleu gris enzymes asphalte gris bâtiment gris Mc Do évacue les bâtiments le bleu trottoir la fin. travail bâtiment pierres grises bâtiment bâtiment forte jappe, jappe a lucra des voitures qui arbre bât bâtiment asphalte gris pereti gagne-pain gigolo asphalte gris gris gris oiseau qui s'envole 15


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bâtiments des vers vitre cassée les gens flambe squat forets vierges gris oameni cu patiserii voitures qui caracolent verbe qui meurt bâtiments homme oameni bâtiment express flambe pavé gris l'homme qui flambe flambe les gens de tous bords furt frai, frais des hommes qui hurlent om - pereti : en roumain se prononce "peretzi" : des murs - oameni cu patiserii: en roumain se prononce "oameni cou patisseri" : des hommes avec des pâtisseries - furt: en roumain se prononce "fourete" : vol - om: en roumain se prononce "ome" : un homme

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un homme, b창timent homme de loi qui passe b창timent gris fara les yeux noirs furt asphalte, gris - fara : en roumain se prononce "fara" : sans - furt : en roumain se prononce "fourete" : vol

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les bâtiments mon ordi, gris les gens flambent la faim le toit la lampe qui s'éteint les bâtiments, le fou, la boîte aux lettres, le ciel bleu, ces gens, détruit, les estropiés les gens la vie le poème hache hache détruit la vie les prisons la faim la paix la vie la boîte aux lettres, le soleil noir fai lettres décapitées terre des gens squat violence herbe verte ciel toits rouges qui pleurent, ciel bleu parc à l'aube décapité vitrine cataclysme les bâtiments partent le mur le mur le mur le mur, le mur, le mur, soleil arbres morts verts fenêtres explosée soleil vert pas ragoûtantes histoires la terre qui part les bâtiments le vent amène les détenus sur le "plat" vent mauvais histoires de douleur l'homme le ciel nocturne qui flambe les yeux bulbucati le chat 18


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le ciel les gens qui marchent le soleil noir le bleu du ciel l'asphalte les gens qui flambent dérive de nos horizons meubles soleil lit vide enregistrer herbes folles MC DO les yeux vides, elles meubles la génération suivante la faim, les poètes, l'asphalte le ciel bleu la merde dérive du présent bleu vîndut. l'homme qui va les gens le ciel bleu marine les bâtiments dont on veut pas qu'ils existent gris l'asphalte le monde le bleu Mc Do - bulbucati : en roumain se prononce "boulebouquatzi" : exorbités - vîndut : en roumain se prononce "vînedoute" : vendu

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soleil enzyme télé soleil noir bouche de métro je fais la manche l‟asphalte la bouche le bâtiment la ciel les bâtiments la fin, fin le ciel, la fin, la fin, la fin les barreaux aux fenêtres le ciel les herbes rouges troncs gris bleu bleu le gris gris, gris le bleu de la mer un ciel de pacura le bleu du ciel gris les troncs gris gris j'fais la manche les bâtiments gris gris la bouche les bâtiments la haine le totalitarisme, bâtiment gris la merde. la fin les histoires courtes l'arbre la fin - de pacura : en roumain se prononce "dé paqoura" : mazouté

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les gens, gens à l'abri des voleurs abri de protection travail mal rémunéré travail social étalage de richesse furi malade jappe jappe furtu haché menu harraché menu des gens l'hommeomul bâtiments verts l'homme - furi : en roumain se prononce "phourï" : tu voles - furtu : en roumain se prononce "phouretou" : le vol - l'hommeomul : en roumain se prononce "l'hommeomoule" : l‟hommel‟homme

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dérivé, dérivé dérivé la mort dans les rues la mort de merde la mort dans nos rues le flip (de marcher) (le bleu du) ciel de plomb le type qui fait la manche qui fait la manche l'homme dériver dériver l'homme qui mendie l'homme qui mendie le ciel plombé les rues goale de oameni morti la rue goale la rue goala des gens sur les routes morts des humains morts dans les rues înfasurati des hommes morts des hommes morts la rue rue rue rue - goale : en roumain se prononce "gueoalé" : vides - de oameni morti : en roumain se prononce "dé oaménï mortzi" : de gens morts - înfasurati : en roumain se prononce "înefachouratzi" : enveloppés

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il vient pe burta ce jour-là est sans doute les gens les gens, ils ne sont pas là, ils m'aiment à pleine dose ; pe burta les gens vient à moi, on vient ; il est prisonnier je cherche une porte de sortie, je veux pas ils ne m'aiment pas ils ne viennent pas à moi ; sur les dents, je suis en toi par endroits je n'ai pas de chez moi, il n'est pas de chez lui ; il amène des maladies ; ils traînent, des sans-abri, il n'est pas de chez nous, ils ne regardent pas par où ils marchent, ils m'aiment pas ; ils ne savent pas qui ils sont les sans-abri ; ils m'aiment pas, ils ne savent pas qui sommes-nous ; ils ne viennent pas jusqu'à nous, ils ne savent pas qui ils sont ; ils ne viennent pas à nous il n'est pas de chez nous, ils te voient pas ils font comme si tu n'étais pas là ; le jour, la nuit, ne te voient pas; un homme regarde, il voit pas, un homme regarde la mer, il n'est pas chez lui, l'homme est vert, il n'est pas de lui, j'ai la tête gonflée, ma tête est vide, vide ; il regarde au loin, il vient à quatre pattes ; à jeun à jeun - pe burta : en roumain se prononce "pe boureta" : sur le ventre

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on dit des choses, on raconte des choses, des choses sans voix, c‟est la déprime des gens me laissent sans voix ; ces gens qu‟on laisse ; des gens, des choses à la nuit tombante les étoiles choir, des gens choir une femme qui tombe, là du ciel s‟écrase sur le macadam, ces gens choir du fond de la nuit sur le macadam. les gens viennent du fond de la nuit dans le tréfonds des nuits, sur les wagons, et dans les routes, ils sont sur la route baignée de larmes avec les étoiles je regarde le ciel dans les rues marche, au soir printre buruieni un homme part seul il est seul je n'ai rien de lui il a mis les voiles, est-il encore en vie ? l'homme part, la nuit se adaposteste pe el, passe la mort fille, fille, la mort est nègre la mort est turquoise comme pour les fourmis ils passent prin siruri strîmte între noi elles passent în siruri désordonnés. un homme a vu le couteau sous la gorge de la victime et le sang cracher à terre la mort fait culcus en lui. un culcus straniu, une mort de trop. "la femme aux mille cierges" les gens s'arriment il part un sang des fins de vie un sang de vie une femme s'arrime 24


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elle s'arrime elle s'arrime il se passe dans évidé - printre buruieni : en roumain se prononce “ prinetré bourouïéni ” : dans l‟ivraie - se adaposteste pe el : en roumain se prononce “ sé adapossetécheté pé el ” : s‟abrite sur lui - prin siruri strîmte între noi : en roumain se prononce “ prine chirouri strîmeté înetre noï ” : en fils étroits entre nous - în siruri : en roumain se prononce “ îne chirouri” : en fils - un culcus straniu : en roumain se prononce “ oune couleqouche stranïou ” : un abri bizarre, étrange

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la nuit surplombe la vie, les gens s'arriment à la vie, un bras pend de-ci de là on s'arrime à la vie la nuit surplombe la ville on se meurt dans la ville les gens se meurent sur les bancs les gens dégringolent on s'meurt les gens meurent les gens meurent dans les rues on dégringole les gens se meurent on s'meurt dans les rues les gens agonisent dans les rues dans la ville on meurt les gens meurent les gens sur les bancs morflent (bavent) les gens s'accrochent à la vie dans les rues on se meurt les gens se meurent dans les rues les gens agonisent ; dans la rue on agonise sur les bancs on agonise dans les rues on agonise les gens se meurent dans les rues les gens agonisent un bras pend la nuit, la capitale, ville est riche, la capitale, ville est friquée le pavé, le bitume et un cadavre puant la ville elle pue la nuit les cadavres occupent à l'aube.. les gens occupent le bitume les gens sont ramassés au p'tit matin, à l'aube 26


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on crève dans les rues les gens meurent ils meurent dans les rues on meurt dans les rues de la ville on meurt dans les rues, le couteau des gens le rêve on allume le fer, le gaz on a mis le coutelas, le fer on s'arrime à la vie on est pas des nuls on lâche les douches on est pas des nuls je m'arrime on est pas des nuls on s'arrime les gens s'arriment on se lève on s'arrime on s‟arrime à la vie la vie on s‟arrime cette vie de nuit la nuit s‟arrime

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il marchait, doucement parce qu‟il avait mal, et tout son mal venait du haut al cefei, de ce point qui lui apasa sans arrêt, care se întindea qui révulse ses yeux, de douleur un mal qu'on affronte chaque jour davantage un homme hîngarita ; un homme maigre, aux cheveux sales, un ne om, un homme aux cheveux sales, aux ongles longs, noirs, parlait seul, aux vêtements déchirés en lambeaux, aux cheveux sales, aux vêtements en lambeaux parlait seul, aux ongles sales ; au milieu de la place, quelqu‟un aux vêtements déchirés, aux cheveux sales, collés aux ongles longs sales, parlait tout seul ; dans la rue, un homme en lambeaux, sale, aux ongles noirs parlait seul ; un homme, aux vêtements déchirés, sales, en lambeaux, parlait ; aux cheveux sales, aux vêtements en lambeaux aux cheveux sales, nous parlait aux ongles longs, sales aux vêtements en lambeaux parlait ; un homme nous disait qu'au tréfonds de lui-même aux cheveux, sales aux ongles longs, noirs, aux vêtements dilacérés, susurrait ; aux ongles noirs, sales en lambeaux, parlait, aux ongles noires aux vêtements déchirés nous parlait ; - al cefei : en roumain se prononce “ ale tchéféï ” : de la nuque - apasa : en roumain se prononce “ apassa” : pesait, l'enfonçait - care se întindea : en roumain se prononce “ quaré sé înetinedéa ” : qui s‟étendait - hîngarita de capul lui, cu plete : en roumain se prononce “ hîneguarita de quapoule louï, cou plété ” : le pauv‟, avec des mèches de cheveux - un ne om : en roumain se prononce “ oune néome ” : un non homme

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Une lumière blafarde gisait sur la ville ; la ville était remplie de personnes qui dormaient à même la terre, les lumières éteintes ; tout éteint ; les rues se strîmtau, il pleuvait, par terre étaient allongés des SDF, les corps endoloris, presque mourants ; par terre gisaient les lumières des foyers étaient allumées ; par terre ils dormaient, dans le froid et la faim, dans la nuit il tressaillit, dans le froid et la faim il gémit puis le sommeil l'emporta, un souffle rauque se faisait entendre se faisait entendre, rauque un bras tressaillit un souffle éraillé se faisait entendre un autre, toussait, la nuit entière un bras tressaillit, des toussotements se faisaient entendre, le cou bougeait le lendemain un ou deux, étaient morts dans la ville les rues se strîmtau par terre gisaient des sans abris, il tressaillait, le corps endolori les lumières dans les foyers, il s'endormit. - se strîmtau : en roumain se prononce “ sé strîmetaou ” : rétrécissaient

Un homme arrivait dans le ville les rues se strîmtau un gars se piquait à l'intraveineuse, les rues se strîmtau, des HLM par terre dormaient des sans abris, - se strîmtau : en roumain se prononce “ sé strîmetaou ” : rétrécissaient

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la nuit s'achève sur le goudron passe, passage sur la rue paumé sans vie passage sans fil temps de misère, la mort est là passez la vue la nuit de nuit la nuit je me pâme vagabonde les rues délimitent ma croix je pose mon stylo et j'avance les nuits se pâment la nuit je m'balance entre les phares dans la nuit la nuit s'étire finit sur le trottoir à deux pas la nuit, la nuit vire des gens s'en vont ....et d'ailleurs mon ombre se cale sur la ... stratosphère arrimée, arrimée ou bien : la nuit s'achève la nuit de coke sur le goudron passe, passage sur la rue paumé sans vie passage 30


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sans fil temps de misère, la mort est là passez la vue la nuit de nuit vagabonde les rues délimitent ma croix je pose mon stylo et j'avance les nuits se pâment dans la nuit la nuit s'étire finit sur le trottoir à deux pas des gens s'en vont mon ombre se cale sur la ... stratosphère arrimée, arrimée j'éclate avec ma sale tête d'arabe ma tête dans le passage j'éclate un blanc sur mon passage sur la balance sa tête expire au passage expire le passage sur le béton ma tête vire béton pavé ma tête calme j'affiche ma haine je passe vagabonde mon cœur bat à l'unisson je passe des rimes j'élimine j'étire le temps 31


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j'attire les mouches j'atterris dans la jungle des horreurs je nique la France je nique la France passage à l'acte. je prie je prie ma fille ton cœur épuisé, rigide et vaillant va connaître dans l'humanité la thérapie ouverte sur la tombe blanche et froide passée par le temps sur les âges ton cœur pulvérisé sur la tombe sans âge ma fille, le soleil s'envole dans le temps, et ton souffle închipuit s'épuise une tempête de soleil sur la tombe de ton amant rougie de froid sur la tombe de ton amant la tombe se despica et ton corps blême livide s'évapore dans le fracas des tombes blanches lisses scorojite de timp ton cœur bat mais ton sang remonte à la surface du temps lissé, blême tombe ouverte sur la terre à ras, à ras le sol, je prie sur la pierre blanche blanche lisse scorojita de timp, je prie sur la terre blême livide tu te lèves au soleil pour si chaud, et tu pries je m'allonge sur ce sol et je m'allonge sur la pierre froide, blanche, lisse, scorojita de timp, au soleil où tu apparais dans les ténèbres des temps si froid, blême, livide sous le soleil au détour d'une pierre froid, lisse scorojit de timp enterré, je suis allongée sur la pierre froide livide scorojita, sous le soleil torride ... il se lève pâle, livide et me dit que son spectacle fait la une dans les journaux à scandale, il est mort, des vers le bouffent, il se lève, livide, blême pouu pale, livide violée au dans un ravin, et laissé pour morte le bougnoule les os troués au scalpel elle tuée au fond d'un ravin le visage pâle, livide, il prie pour ses morts elle prie sous le soleil torride la tombe se referme elle prie. visage pâle, livide, le visage s'ouvre et se referme s'ouvre 32


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après chaque homme tué sous mes pas se desfaoara le massacre - închipuit : en roumain se prononce “ înequïpouïte ” : imaginé - se despica : en roumain se prononce “ sé dessepiqua ” : se fend - scorojite : en roumain se prononce “ squorojïté ” : racornies - scorojita de timp : en roumain se prononce “ squorojïta dé timepe ” : racornie par le temps - se desfaoara : en roumain se prononce “ sé dessefachoara ” : se déroule

il se lève pâme, livide au détour d'une tombe, sous le ciel torride happé par un rayon si beau à la lumière blafarde de la lune je suis tombé, dans la lumière blafarde je suis tombé nu de honte à la vue de ta pâleur d'une tombe morte, à la lumière blafarde ton cou s'est tordu et tes yeux se sont détournés ta voix si intime et tes lèvres blêmes ont fait de moi le squelette si blême pâle que de tes lèvres tu soupires et t'agenouille au bord du ravin que de tes lèvres tu soupires tu t'agenouilles et de ta blanche pâleur livide et de ta pâleur blême, blancheur si livide tu pries, et livide pâleur et de ta pâleur blanc tu pries dans ta livide pâleur tu pries livide blancheur pâleur, de ta livide pâleur livide blancheur tu pries, de ta blême pâleur, livide pâleur tu pries, de ta livide pâleur, blême blancheur tu pries, pâleur blême pâleur, dans ta livide pâleur dans de ta blême pâleur tu pries, de ta blancheur livide tu pries, de ta livide pâleur tu pries, pâleur livide de ta pâleur livide de ta blanche pale ; dans ta livide pâleur tu pries, blême blanc tu pries, POSSIBLE FIN DU TEXTE face blême pale il se lève sur une tombe prie. de ses lèvres livides, pale, il s'agenouille sous le soleil torride il lui dit je l'aime du bout des lèvres de ses lèvres, pale murmure il s'évanouit en elle et s'éloignent dans le crépuscule il disparaît en elle et ils rejoignent le crépuscule de ses lèvres pâles murmure, il s'évanouit en elle et baisent sur les tombes et une goutte de sang tache une tombe, et s'éloignent au p'tit matin dans le crépuscule et rejette à l'aube le crépuscule et partent au p'tit matin dans le crépuscule, il se lève livide, blême, une tombe s'ouvre, le vent de nulle part erre dans les nuages et le cimetière, la pierre froide, blême se pâme et dégouline dans la rue des excréments du sang pe drum, se lève et forme la corolle du ciel le jour de noce l'allée du cimetière est vide ce jour de noces un baiser un baiser de toi murmure je me lève en toi et de tes lèvres fébrile un sarut m'habite il se lève blême, livide il s'agenouille et il se lève lèvres pâles il s'agenouille je t'aime, je t'aime, 33


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le soleil torride de tes murmures, il embrasse la tombe; - pe drum : en roumain se prononce « pé droume » : en chemin - un sarut : en roumain se prononce « oune saroute » : un baiser

des gens parlent,....ces gens ils suppriment le rêve, la voix les gens qui parlent ces gens parlent le rêve, elle parle de ce qu'ils ont enduré ces gens les gens s'agrippent în multimea care se duce, se scufunda entre les gens une fille entre mes doigts l'espace file tout près les gens vont tout près ça défile je passe inaperçue les gens vien ça défile "de l'argent s'il vous plaî ” entre mes doigts défilent les gens vont ces gens les gens filent entre ces gens - în multimea care se duce, se scufunda : en roumain se prononce "îne mouletziméa quaré se doutché, sé sqoufouneda" : dans la foule qui s'en va, qui sombre

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l'homme était en cire, ses lèvres, des yeux de braise s'écoulaient, il se traînait, elle était atteinte d'alopécie, son sexe desséché pendait la terre pour raser le jardin leurs yeux étaient de braise

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James Owens

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La vie privée Chaque jour se couche avec les autres jours, des papiers dans un dossier jaune. De temps en temps, on vient y chercher la note qu‟on est sûr d‟avoir écrite l‟année dernière. Personne ne peut décrire les choses telles la détente étrange, rappelée de l‟enfance, dans la lumière de l‟après-midi juste avant qu‟un des orages brefs a arrivé au-dessus les arbres couverts de poussière. Personne ne peut les décrire *bien*. Parfois, moins souvent en l‟hiver, plus dans la chaleur des nuits d‟été, un cri éclate dans les ténèbres. On tente de deviner qui a crié. Enfin, le dossier gros, trop lourd à porter, éparpille ses pages dans une espace blanche et retentissante, sans parole ni pensée.

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Un soir dans la voix de quelqu’un d’autre Puisqu‟il faut l‟imaginer, disons que le jour

laisse flotter le soir, flou comme un voile bleu,

qu‟il guérit les angles brisés, et que nos yeux

composent les lilas dont la musique entoure

une femme diaphane. Comme des seins lourds,

les roses de l‟été 39


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veulent se changer en feu. La femme en blanc rêve qu‟un frisson présageux

fasse trembler le jardin, un moment, en contour.

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Alex Galper

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Jose and Teresa On a quiet Brooklyn night Jose and I were finishing off a bottle of bitter Russian vodka Jose puffed on his cigar - ...naked black Teresa in the bedroom. A bottle of sweet Jamaican rum, coke from a dirty rolled dollar; I sneezed and then cried: so I don't get Don Quixote in translation - in Spanish those windmills don't make any sense. Jose blew a smoke ring, "I like you. You must have been a Colombian in your past life. I want to give you something: In the wilderness of Peru, in the jungle, I know a place... 30 tons of heroin, clean... Get me an AN-24, a case of AK-47's and half is yours. You'll have enough to compose your Cyrillic nonsense all over the world, till you die." I smiled wearily. "A gig like that, and you won't need no woman to support you," he said. I laughed. "And with the money you can build yourself the best Russian Orthodox church in New York City!" I laughed hysterically. "The biggest synagogue then!" I laughed even harder. "You'll buy up all the critics and your poems are going to be on the front pages of the New York Times and “Noviy Mir." I was consumed by hysteria... hahahahahahahahahahahahahahahahaha. Jose shrugged me off with his tired disregard and dove back into the Mexican TV soaps. But I cried: "Jose! I can't take this anymore! Take me out of this shithole! But not like this! When you mentioned AK-47's, I shat my pants! Don't leave!" I dove into the LA soaps after him 42


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but my head hit hard against the TV screen. I fell. The lights of the Verrazano-Narrows outside mocked me. Losing consciousness, I saw naked Teresa lift her curly head and loudly moan: “Are you ever going to fuck me or what? Pussy!"

Jose in a bomber's cap! My brain melts as I watch you pilot the AN with your "stuff" through the spring sky of '86 Kiev; radiation from Chernobyl inflates the price of your junk proportionally to the goddamn absurdity of dosimeter measurements. That awful, damned spring I'd marched to the half-empty school and had listened to you lie about Lorca in Spanish, miring his death in the fate of a Russian drunk. Jose, dressed in a worn white shirt and soccer shorts, holds his balls in the out line, --however, Maradona passes the ball to Pele Pele redirects it by his head And the head of journalist Gongadze(1) Flies right into Ukrainian president Kuchma but here you are in a sombrero. You read the Koran. In a hopper jet you nip the tops of the WTC 43


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and pale white dust spreads through New York. Jose - a clearcoat toreador; you enter the rink with the bulls but we've heard it all before : paranoid Putin already jailed a skinny Jewish liberal, Khodorkovskiy, on this same stage; he's got blood and oil dripping from under the podiums. Jose - mining a path in Venezuela and Chechnya, next to Che Guevara and bearded Chechens in an hour Chavez and Bush should pass. Here. Here I came to. "Teresa! Water!" Feeling my way through to the bedroom I dreamed of salvation through Teresa's primal fire. "Teresa, do whatever you want with me, you curly goddess! Mother Teresa, you wild cunt! Take me!" But it's hard to spot a dark skinned woman in a dark room, especially if she's already dressed and left and you are high on insanity. "God damn Teresa! Come back here!" Of course, my miserable 3 inches put the fair skinned race to shame, my pathetic 3 inches of guilt, shame, innuendos... my 3 inches of Auschwitz, Disneyland and Brighton Beach. Georgiy Gongadze – Ukrainian opposition journalist who was kidnapped and beheaded under alleged order by president Kuchma. http://en.wikipedia.org/wiki/Georgiy_Gongadze Translated from Russian by Misha Delibash.

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Morgan Riet

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Deuil partagé

Il flâne par là que le vacarme a déserté. Ce n‟est pas la première fois qu‟il y songe, ni que ses pas l‟effleurent sans jamais oser s‟y attarder, de manière plus franche. C‟est que, pour lui, rien n‟est plus angoissant qu‟un chantier orphelin. En souffrance. Aujourd‟hui, il s‟autorise cet exploit tout relatif. Peu à peu ses pas, ses regards, se confient au terrain que rident encore, par endroits, quelques ornières qui s‟entrecroisent vers un horizon en rade. Il s‟émeut de ce que ne résout aucune pluie, de cette aridité de sexe endeuillé que voile un peu de graviers et que plus une seule main calleuse ne met à l‟épreuve des suées. Son empathie - dont l‟irruption naturelle en lui l‟étonne toujours - lui permet désormais d‟éprouver les regrets de ce tissu d‟humus au visage défait, remué pour rien, sans l‟orgasme du projet achevé… et n‟en finissant plus de prononcer, par ses silences de fer, un adieu irrité aux caresses brutales des tractopelles.

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Les litanies du soufre J‟ai connu des buveurs de tisanes hallucinogènes qui barrissaient dans un étirement de nuit confuse, j‟ai connu des sniffeurs experts en produits détachants de synapses, dont l‟haleine et les délires se chargeaient d‟un désespoir latent, j‟ai connu des fumeurs qui foulaient le Maroc en douce et une seule bouffée, tandis que d‟autres s‟exilaient plus fort et loin, au risque de n‟en point revenir, j‟ai connu la pesanteur hilare et l‟indolence des langues et des corps affalés autour d‟un feu béat, oh j‟ai connu, j‟ai connu et vécu moi-même plus d‟une montée et descente outrageuse de ce grand huit de l‟ivresse, mais la mort qui serpentait alors dans les alvéoles des poumons et des mots ne m‟a pas, moi – semble-t-il – assez reconnu pour pouvoir me mordre.

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Lyn Lifshin

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Rose when it‟s behind my knees you‟d have to fall to the floor, lower your whole body like horses in a field to smell it. White Rose, Bulgarian rose. I think of sheets I‟ve left my scent in as if to stake a claim for someone who could never care for anything alive. This Bulgarian rose, spicy, pungent, rose as my 16th birthday party dress, rose lips, nipples. If you won‟t fall to your knees, at least, please, nuzzle like those horses, these roses, somewhere

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Writer’s Conference Brochure Sunny in the new flyer. Everybody‟s smiling, writing under the trees. It doesn‟t rain, there are no black flies. Flowers in bloom. No one can see the poet who will black ball you when you‟re not interested in his bed. Pine smell and night birds camouflage the novelist who packs in the night, moans, “if I don‟t get out of here I‟ll become an alcoholic or gay.” In the photographs, the giddy cradle their paper babies. It‟s like a Christmas card letter of the Happy Family before what‟s really going on leaks out

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Fashion City Have you ever dressed up in those tawdry clothes? I‟m asking because tho I ear tight low jeans, ultra sexy VS, find mini skirts superb for running after a train, but I‟ve never been in one of those stores with fur G strings and lace panties with the crotch cut out. How comfortable can they be? Or clean? I know garter belts are supposed to be sexy, especially with silk hose and nothing else. Even a fake cigarette in a black rhinestone holder might add to the look. But today I‟m seeing the fish net and push up black bra, the little apron with nothing covering behind not as vulgar but something else: my friend‟s husband is not well. She‟s crying, even at tap and ballet. What you and even I might see as sleazy, she is squeezing into, pulling on with her fingers shaking out of love. This isn‟t about yelping Fuck you with the finger, but more like a horse soothing somebody scared, a mother cradling a feverish infant. She is in what sounds to me like something I‟d have trouble wriggling in or out of out of love, she hooks and smoothes to make him, after the diagnosis, forget what could be ahead

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If Those Blossoms Don’t Come if the tangerine doesn‟t fill the house with thick sweetness. If you put your hands over your ears one more time when I‟m talking. If there‟s another month of wanting to sleep all day, the cat the warmest sweet thing I can imagine. If this damn rain doesn‟t let up, I‟m going to have to rewrite the story you‟ve got in your head about us and I don‟t think you will like the ending

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When I See Sarah Jessica Parker Is Replaced By Joss Stone for Gap, I‟m thinking what happens happened again: the daughter replacing the mother, blooming as the mother starts to fade. I rarely write about being less young, a euphemistic way to bet around what I‟m thinking. It‟s like a man clutching a tumor growing big as a Siamese twin. There and tell me truly, can you stop looking at it? In your mirror, across the table. The lines that never mattered deepening, hair thinner. When I saw Joss Stone singing that Janice Joplin blues, gorgeous taut skin, Melissa Ethridge, bald head, both belting the blue blues out, Joss‟s arms lovely, a white I bet nothing has slid from abruptly, leaving a burn, a scar and sure she‟s hot and her teeth are lovely but I want Sarah, I want her blues, her over 30 to beauty to mirror mine

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Colin James

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A Guide For Interpreting Your Bodyguard’s Dream Bruno held up a sign and the scene changed from a pristine forest with deer at a stream, to a roadblock of active lovers unable to keep their composure or hold back a large crowd as it attacked the serene. Multiple Fixations, No Waiting The graveyard shift was not particularly productive. The cement streets wet and soft, no one hanging at the European cigarette kiosk. I watched the prostitutes strut next to a high wall. Their blood is less provocative, more methadone than plasma. My peers held a meeting in the Parson's tomb. This contained such boring minutes, I hung from the rafters in repose. I dined later on a Alzheimer wanderer. Her kicking was meandering, delightful toes.

The Breakthrough Committee is Dismissive on Our New Look Conference call at the salutary gland. The testis are squeezed tight about the brain's meanderings. This image reoccurs, a deserted city street save for approaching deities cruising the depths of their invention.

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Henri Cachau

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Km 51 !

- Tiens encore un... - Quoi encore un ? tu ne vas pas recommander une tour... - Non, un corbillard je disais... - Et ça t‟étonne dans un tel parage !... - Non, mais il me semble que la mort ne fait plus partie de notre quotidien, on l‟occulte, comme si c‟était une... - Tare ! Mais tu sais bien qu‟on ne meurt plus, on disparaît, on s‟évapore, on se... ou plutôt on nous disperse aux quatre vents de l‟oubli ... - A moins de se suicider, comme ce pauvre 51 ayant eu les honneurs de la Presse, tout est mis en œuvre pour que les vivants ne se rendent compte de rien, et pour le coup les entreprises funéraires prolifèrent... - Sur notre compte et aussi les bistrots placés aux portes des cimetières, comme cette „Souricière‟, une enseigne qui donne à réfléchir... - Autrefois ils étaient placés au centre de nos villages, et les morts au centre de nos vies, je me souviens qu‟enfant de chœur... - D‟accord, d‟accord, assez philosophé, entre deux Meaux (mots) ah ! ah ! il faut choisir le moindre et pour ma part, ne donnant quitus à notre cher disparu, je ne me sens pas le courage de me prendre un express en pleine poire... - Allez, hop ! déguerpissons, voilà qu‟il commence à sérieusement neiger, la nationale risque d‟être impraticable... - Tu as raison, allons nous en, il sera toujours temps de nous allonger à notre tour...

L‟hiver semblait au rendez-vous en ce début de semaine séparant les fêtes de fin d‟année, il neigeotait, dès la fin de la cérémonie civile les deux hommes s‟étaient réfugiés dans le premier bistrot jouxtant ce cimetière parisien ; son enseigne „la 58


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Souricière‟ donnerait le ton de la conservation entretenue jusqu‟au retour d‟un camarade s‟occupant des formalités. Pour un piège, c‟en était un, car aussi malins fussent-ils dans leur vie courante, un indéfini laps de temps ils furent incapables d‟articuler un son, d‟ajouter quelques mots aux insignifiantes paroles et autres pelletées de terre à la va vite expédiées par dessus la fosse où dorénavant gisait leur copain Guy... L‟arrivée des consommations les dérida, ils plaisantèrent avec le serveur, lui demandèrent si le nom de son établissement avait un rapport avec le boulevard des allongés situé à proximité ? Il leur répondit qu‟il s‟agissait d‟un terme de police, qu‟autrefois les cognes venaient y surprendre les malfrats en train de préparer leurs coups, puisque localisés à mi-chemin entre morts et vivants ils s‟y croyaient en sécurité, surtout de nuit... Comme tout commerçant qui se respecte l‟homme est habile, d‟une mine de circonstance il s‟accorde à l‟humeur de ses clients (joyeux ou éplorés), ces familiers venus assister aux obsèques de leurs chers disparus, avec un luxe de prévenances s‟enquiert des causes du décès, de l‟âge du défunt ?... Il lui fut répondu qu‟ils venaient de perdre un collègue de boulot, aussi, poursuivant sur sa lancée il leur dit : « Il ne devait pas être bien vieux votre copain, sans doute une saloperie de maladie ou un accident ?» Laconiquement l‟un deux lâcha: « Non, plus radical encore, un suicide, un train en pleine poire ! »... Leur collègue s‟était jeté sous un train, le con ! Alors qu‟ils ne lui connaissaient ni maladie ni tracas, sinon un caractère heureux, une vie apparemment lisse ne laissant pas envisager un aussi brusque changement de voie, une issue aussi fatale !... Lui, si ponctuel dans sa vie professionnelle avait foutu la pagaille, des milliers de banlieusards s‟étaient retrouvés piégés sur des quais de gare, après de longues minutes d‟attente avaient du rendre compte de leur retard à leurs employeurs... A la fois bouleversés et fâchés les deux consommateurs (cinquantenaires), subodoraient qu‟au-delà du suicide leur entreprise profiterait de l‟aubaine, aussi macabre fut-elle, en ne remplaçant pas leur ancien camarade, que dorénavant ils devraient se coltiner un surcroît de travail... « Tu parles d‟un con, il n‟a pensé qu‟a lui cet égoïste ! »... 59


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Suite à l‟enterrement civil –à l‟inverse des mariages ces cérémonies n‟incitent guère à la gaudriole, les inévitables blagues salaces ou suggestives, sont remplacées par des échanges philosophiques, métaphysiques ! – l‟Eglise refusant ses derniers sacrements aux suicidés, vu les circonstances météorologiques ils s‟étaient réfugiés dans ce bistrot, jetés dans cette „Souricière‟, et leurs premières réflexions concernèrent cet inexplicable refus : l‟institution religieuse ne pouvant prétendre savoir sur quels critères, lors du jugement dernier, Dieu reconnaîtra les siens –rendue cette macabre identification encore plus délicate avec l‟incinération –, alors qu‟en amont ses théologiens proposent un premier tri en refusant l‟enterrement religieux aux soidisant mauvais chrétiens : hérétiques, divorcés, suicidés, etc. Rapidement les bocks vinrent réchauffer l‟ambiance, suscitèrent la levée de souvenirs concernant le disparu, mais aussitôt, selon le degré d‟amitié de chacun avec Guy, de divergentes considérations

et

appréciations

apparurent.

Toutes

concernaient

l‟acte,

ils

disputèrent sur ses modalités : jugèrent la pendaison horrible, le gaz dangereux pour le voisinage, la noyade affreuse, l‟absorption de médicaments trop dépendante du dosage, les armes offrant des possibilités de ratage, donc d‟irrémédiables handicaps ; finirent par reconnaître que pour un dernier voyage le train semblait être le moyen idéal, le plus efficace, le moins douloureux... S‟ensuivit un débat passionné sur les inévitables ingrédients, ces : courage et lâcheté ; de contradictoires qualités ou vertus nécessaires pour la mise en œuvre d‟une aussi fatale décision ; l‟un opte pour une

résolution

mûrement

réfléchie,

conséquence

de

raisons

ignorées,

d‟insurmontables soucis ; l‟autre parle d‟une démission en règle : « Quand même, il allait sur sa cinquante deuxième année, apparemment était en forme, moi j‟appelle ça de la désertion, à seulement quelques mois de sa préretraite !»... S‟ils ne s‟accordent sur ce brûlant sujet, ils sont convaincus que chacun porte en soi sa propre perte –l‟alcool, par exemple, ou ces cigarettes allumées les unes aux autres – en leur for intérieur craignent l‟inexorable décrépitude, sont conscients de vouloir mourir dans la dignité, presque se rejoindraient sur une euthanasie planifiée, maîtrisée, légalisée... 60


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Rapidement ils se rendent compte qu‟ils ne connaissaient pas ce Guy, depuis des lustres faisant partie de leur équipe de chaudronniers, qui leur demeure cet inconnu dont ils sont infoutus, après des milliers d‟heures passées dans un même atelier, d‟énoncer le moindre de ses passe-temps, de ses hobbys, de ses risibles tics ou fâcheuses manies : pas la moins irritable son habitude de systématiquement demander en guise d‟apéritif : « Un 51 bien tassé ! » ainsi que ses collections d‟ineptes colifichets : cendriers, briquets, cruchons, assiettes, porte-clefs et autres gadgets

publicitaires,

si,

allez

donc

savoir

pourquoi,

estampillés

51...

Alternativement ils s‟interrogent, piochent dans leurs mémoires, remontent jusqu‟aux derniers voyages et noëls d‟entreprise, n‟en relèvent rien de précis sinon qu‟ils ne savent rien ou si peu sur le bonhomme : rien sur ses choix politiques ou syndicaux, rien sur ses amours, sur ses perversions, rien sur ses goûts, ses préférences... Effrayés par l‟inconsistance de leurs rapports ils n‟osent s‟avouer une inqualifiable ignorance, le plus loquace la résumant ainsi : « On se côtoie, presque on cohabite alors qu‟en réalité nous demeurons des étrangers. L‟homme c‟est inconnu ! Les philosophes ont raison, il en va ainsi dans les couples, épisodiquement le sexe permet d‟établir un semblant de relation, et encore, l‟orgasme est rarement partagé. Nous jouissons, nous construisons, nous élaborons, nous échafaudons ni dans le même moment ni sur le même registre. Le langage ne nous serait-il commun, qu‟on douterait du degré d‟une telle incommunication ! » Sans un regard son vis à vis lui rétorqua : « D‟autant plus insupportable ce mépris d‟un voisin qui peut-être souffre, nous appelle au secours ? Pris dans le tourbillon de la vie, prisonniers d‟un relatif confort nous ne souhaitons pas révolutionner nos frileuses habitudes, ensuite, comme aujourd‟hui, il est souvent trop tard quand on prend conscience de la disparition de l‟un des siens ! »... Au fil du dialogue, ils s‟épient, supputent la silencieuse réprobation de l‟autre faisant face, chacun craignant voir ressortir une douteuse anecdote pouvant le déstabiliser, sûr d‟y jouer le mauvais rôle ; tant il est vrai que nous sommes mus par autant de passions que d‟intérêts, auxquels s‟ajoute une diffuse culpabilité inhérente 61


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à notre réelle ou factice inclusion sociale ; de nos jours n‟existerait un sentiment communautaire repérable à nos affiliations à des associations, par exemple à des clubs sportifs, nous vivrions en total isolement... Les périodes d‟abattement et d‟emportement se succèdent, lorsque plombées de lourds silences, à la dérobée les deux hommes s‟observent, ne peuvent masquer leur gêne, comme si muettement ils se reprochaient leur non intervention, puisque manifestement ils savaient, se doutaient de quelque chose, depuis un certain temps le prénommé, et pour cause : « 51 » se montrait irritable, fuyait toute compagnie... Après qu‟ils eurent ingurgité quelques bocks supplémentaires, avec au dehors une météo de plus en plus inclémente, malgré leur envie ne pouvant abandonner ces lieux, un collègue devant les y rejoindre, survint le temps des regrets. Dans ces circonstances, rarement on s‟apitoie sur le défunt, lui en a terminé avec les emmerdes, mais sur ceux ou plutôt celui qui reste, ce soi-même qui continuera à se taper les tracas du quotidien, auxquels désormais s‟y ajoutera la reconnaissance d‟une dette impayée, les morts ne cessant de réclamer sinon justice, leur dû ! Ces morts ces pauvres morts qui, selon le poète, ont de grandes douleurs ! Balivernes, nul quidam battant les allées des cimetières jamais ne les a entendus se plaindre de leurs souterraines conditions, par contre s‟agissant des vivants, un concert de jérémiades donne libre cours à leurs contestations (manifestations ?) : la météo, les politiques, les patrons, les femmes, les enfants, les factures, les crédits ! Exalté l‟un des buveurs s‟insurge : « Sous ses aspects démocratiques la mort est contestable, elle vous brise le cœur, elle vous désunit, stupidités ! Comme si chacun ne s‟en accommodait, les veuves éplorées trouvent des lits de consolation, les créanciers, les notaires, les héritiers, allègrement bouffent les héritages ! »... L‟autre, feignant de ne pas entendre, affirme que s‟était un type bien, ponctuel et loyal, un mec sur qui on pouvait compter, serviable, amical, etc., alcool aidant voici venu le temps des panégyriques... Évidemment ils ne vont va pas lui reprocher ses manies, ses bizarreries, ces cadenas fixés à l‟armoire de son vestiaire, preuve d‟une injustifiée méfiance à leur égard, ayant vécus sur des malentendus ils laissent tomber, taisent 62


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les jalousies, les rancœurs, effacent les derniers mécomptes, sachant que définitivement tournée cette page, la suivante leur appartient... Après une énième tournée se rejoignent sur l‟obligatoire encensement –une élégante façon de se dédouaner d‟une indifférence qu‟ils regrettent –, élèvent

un toast en direction du

ciel gris et bas, enfin hivernal dirait-on, repérable au travers de la baie vitrée : « On ne tire pas sur une ambulance, encore moins sur un cadavre, les munitions s‟utilisent avec parcimonie, seuls les vivants peuvent servir de cibles émouvantes... mouvantes ! ah ! ah !... de boucs émissaires ; les têtes de turcs sont innombrables : les patrons, les hommes politiques, les premiers voisins et les femmes sont fréquemment cités ! »... Imperceptiblement ils abordent un terrain plus glissant, celui de la métaphysique, de sa kyrielle de questions demeurées sans réponses ! Le plus lucide cite Jankélévitch : « Pourquoi ne peut-on pas faire l‟économie de la mort ? Pourquoi la nécessité de mourir d‟une maladie, d‟un accident ou d‟autre chose, pourquoi cette nécessité ne souffre-t-elle nulle exception ?»... A l‟extérieur la nuit s‟avance, selon les effets de l‟alcool, railleurs ou désespérés, après s‟être évertués à dénoncer l‟insupportable condition humaine, s‟être disputés sur la politique, l‟éducation, la culture, la religion, le sport, les femmes, s‟être rendus compte qu‟un chapelet de discordes les sépare, alors qu‟ils pensaient que leur compagnonnage d‟atelier tôt ou tard les relierait, nostalgiques, dubitatifs ils convinrent que les choses étant ce qu‟elles sont, l‟homme a le devoir de s‟en arranger au mieux : « Dorénavant, nous accuserons de démissionnaire, celui qui se

refusera

les

moyens

de

radicalement

les

changer

Enfin,

alors

qu‟imperceptiblement la précoce nuit hivernale tombait le troisième compère fit son apparition, vint calmer leurs appréhensions, car le seul à vraiment connaître le disparu, à l‟avoir fréquenté hors des heures de labeur. Il leur relata des anecdotes privées avalisant son amitié avec le disparu, s‟appesantit sur la face cachée du personnage, en révéla des traits inconnus : leur fit part de son obsession concernant la mort de familiers, de son père et de son frère aîné également partis d‟une même 63


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maladie, au même âge, cinquante et un ans, et un même jour, une avant-veille de Noël ! Obsédé par ces troublantes circonstances, c‟est à la fois pour se les rappeler et les maintenir à distance que le défunt collectionnait ces gadgets chiffrés 51, puisque certain ––mais sait-on jamais avec certitude de quoi l‟on meurt et quand ?– d‟être le troisième de la liste, et plus approchait la date fatidique plus son angoisse augmentait... Entre autre suspension d‟activités sociales, cet effroyable compte à rebours l‟avait empêché de se marier, de vivre pleinement, faisant suite au récent décès de son frère cette irrépressible phobie le conduisit à fréquenter, outre des médecins de renom, des pythonisses, des médiums ; il en changeait comme de chemises dés qu‟il lui était déclaré qu‟il était en excellente santé, qu‟un avenir radieux l‟attendait !... Hypocondriaque profond, l‟idée de n‟être pas au rendez-vous fixé aux siens par la camarde lui devint intolérable, il était évident qu‟il ne supporterait pas son entrée dans sa cinquante deuxième année ; jusqu‟au dernier moment espéra une mort naturelle ; rappelez vous son abus de 51 bien tassés ! J‟ai tout essayé pour l‟en dissuader, mais pour lui il s‟agissait de prédestination, humainement il ne devait ni ne pouvait en réchapper : c‟était écrit !... Après cette émotionnante mise au point, s‟ils se sentirent rassérénés quant à leurs lâches rapports avec le défunt, la mort côtoyée durant cette journée d‟hiver les préoccupait : perceptible son rappel au-delà des baies du bistrot par dessus le mur d‟enceinte du cimetière, à la vue des croix des chapelles, des monuments funéraires le dépassant... La cinquantaine avérée, ils se savaient à sa portée, leurs aspects physiques en témoignaient : Pierre, have et gris, fumait comme un pompier, mais qui ne connaît des fumeurs nonagénaires ? Yves, décharné, cramoisi buvait, mais on sait que l‟alcool conserve ! quant à Robert, rubicond, sa surcharge pondérale et son diabète le désignaient comme prochain partant pour l‟au-delà... A l‟improviste ces moribonds se dévisageaient, selon les stigmates repérés d‟une maladie rampante, supputaient, essayaient de déterminer celui qui, le premier, dans combien de temps : cinq, dix, quinze ans, un mois, une semaine, dans l‟heure, la minute suivante, 64


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rejoindrait le pauvre Guy passant sa première nuit sous terre ?... Très tôt le spectre de la mort est présent, bien avant l‟adolescence et quoique on ne sache ni le lieu ni l‟heure – le défunt lui les connaissait, se les était fixés, avait tenu parole en se jetant sous le Paris Brest, celui de 9 h 17, ce 23 décembre ! – les préoccupations du moment possèdent ce non négligeable charme de nous éviter de penser à l‟inéluctable, sinon on prend peur car à son sujet l‟incertitude règne et c‟est le pire de tous les maux, alors on continue à jouer au tiercé au loto, à râler, à tromper sa femme ? N‟a-t-il pas eu raison ce suicidé, à temps se soustrayant de cette vallée de larmes ? J‟en ai connu de plus jeunes : pouvons nous les accabler de lâcheté ? Le suicide est à la fois exigeant et périlleux et cette sorte d‟engagement personnel ne peut être traité à la légère... ... « Se suicider entre Noël et le premier de l‟an, quelle putain d‟idée, sans doute avait-il l‟intention de nous emmerder en nous gâchant cette période de fêtes ! Je juge, que quelles qu‟en soient les raisons, il est inconcevable de s‟accorder avec ce genre d‟autodestruction !»... Les premiers flocons s‟écrasaient sur les baies vitrées de „la Souricière‟, il était grand temps de s‟en extirper, de regagner son chez soi, ce village de Seine et Marne situé à proximité de Meaux –mais de deux mots peux-t-on choisir le moindre ? – d‟où ils étaient venus en un commun véhicule... Lorsqu‟ils abandonnèrent l‟établissement ils n‟étaient pas ivres, plutôt mélancoliques, désorientés par ces interrogations demeurées sans réponses, ces fumeux paradoxes dont

ils

avaient

d‟achoppement

de

débattu toute

concernant civilisation,

l‟inacceptable : quoique

certaines

cette s‟en

mort,

pierre

accommodent,

notamment la nordique avec son impressionnant taux de suicides... La neige succédait au grésil, vite la chaussée en serait recouverte, celle qu‟ils aborderaient au-delà de Paris, une fois en grande banlieue deviendrait glissante, impraticable. Cependant, victimes de l‟effet „Sourcière‟, ils ne se décidaient pas au départ, quant au volant aucun ne se sentait apte à s‟en saisir, aussi, après un bref conciliabule et un dernier verre décidèrent-ils de tirer au sort celui qui conduirait lors de ce périlleux retour... 65


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En maugréant Yves régla le siège conducteur puis le véhicule prit la direction de l‟est parisien ; arrivés à hauteur de Nogent sur Marne la circulation devint difficile, l‟attestaient des accrochages matériels consécutifs à des glissades, avec des camions, des automobiles encastrées ou renversées sur les bas côtés. L‟accélération des chutes de neige, la lourdeur des flocons, l‟épaisseur du manteau s‟épaississant au fur et à mesure de leur difficultueuse progression maintenaient les trois compagnons en alerte ; muets, crispés, attentifs, ils essayaient de percer ces fausses ténèbres ; bientôt il leur sembla qu‟ils s‟enfonçaient dans un écran ouaté sur lequel chacun tenta d‟y repérer un signe du disparu, avant que suite à un choc brutal ils ne pénètrent dans un grand silence dont fugacement ils pressentirent l‟éternité... Concernant la disparition du conducteur et des passagers, le constat de gendarmerie fait état de traces de glissade, d‟une embardée fatale, de plusieurs tonneaux ; ironie du sort, dans les débris de carrosserie, initialement pendu à l‟intérieur du pare-brise se repère un gadget fétiche, une borne kilométrique en plastique portant l‟inscription suivante ; en son recto : KM 51, en son verso : bonne route !... Guy avait offert de semblables babioles à plusieurs de ses camarades de travail, il était persuadé que bien qu‟en toc ces amulettes leur porteraient chance...

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L’Ordonnance

On avait frappé, le plombier était passé l‟avant veille, sa femme de ménage viendrait le lendemain, le médecin renouvellerait l‟ordonnance en fin de mois, le trimestre suivant elle rencontrerait le psychiatre, elle était seule... Aux commandes d‟un jumbo-jet, entre deux aéroports son mari se trouvait à dix mille mètres d‟altitude, sa fille Elodie depuis plusieurs mois était pensionnaire – internée dans un établissement scolaire suite à un accrochage avec sa mère –, sa chatte Clarisse en chaleur vadrouillait... On avait frappé alors qu‟elle n‟attendait personne, que son époux lui avait recommandé de n‟ouvrir à quiconque, surtout de scrupuleusement respecter l‟ordonnance, les prises et doses de psychotropes... Réfugiée au salon, comme autrefois dans leurs inexpugnables donjons les dames de cour, nuit et jour elle se laissait bercer (berner) par les vagues rumeurs, les multiples agitations d‟individus (des spectres ?) apparaissant puis disparaissant sur différents postes de télévision ; toujours allumés, ces appareils peuplaient les pièces de la grande maison, à chacun de ses déplacements il lui était loisible de saisir des séquences de films, de séries, d‟émissions n‟ayant aucun rapport entre elles. Ne vivant que par l‟intermédiaire de ces fausses apparences elle se contrefichait des scénarios, s‟attachait aux seuls comédiens, par procuration et selon son humeur s‟emparant de leurs rôles les contrefaisait, convaincue d‟être à leur hauteur si jamais l‟occasion se présentait de devoir jouer : comédie, romance ou thriller ! De ces séquences, souvent saisies au vol, elle en décryptait les allures et mimiques des acteurs, surtout des actrices, à satiété les dévisageait afin d‟interpréter d‟autres sentiments que ceux joués par ces agents double ou triple ! Elle se moquait de leurs maladresses, dénonçait leurs désajustements, sachant qu‟elle aurait pu jouer les figures les plus tarabiscotées du théâtre contemporain, que par essence la comédie est féminine, les actrices se coulant plus naturellement dans la peau des personnages, sûre que dans ces sortes de représentation la schizophrénie est meilleure conseillère que la paranoïa masculine... 67


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Il lui sembla avoir entendu frapper, sans hâte elle se leva, d‟un geste machinal éteignit sa cigarette – éteinte, elle s‟en rendit compte en l‟écrasant – ajusta son peignoir, en referma ses pans sur ses seins moites, puis empruntant le long couloir divisant les nombreuses pièces se dirigea vers l‟une des portes d‟entrée... Avant d‟atteindre l‟une d‟elles –combien de fois s‟était-elle plainte des dimensions de leur vaste demeure – passant à hauteur de la chambre de sa fille elle y perçut un appel renouvelé ; bien qu‟assurée qu‟on eut frappé ou sonné, tout en ne sachant pas exactement de quel endroit, que malgré l‟interdiction il lui faille répondre, car on ne pouvait jamais savoir de quoi il... de récurrentes hallucinations visuelles et auditives embrouillant ses capacités, elle stoppa sa progression, un court ou long moment hésita sur le pas de porte avant d‟ouvrir. À l‟intérieur elle remarqua qu‟une poupée avait chu, qu‟ébranlé par le choc son mécanisme s‟était déclenché, de plus en plus faiblement émettait des sons d‟où se distinguaient des : maman ! maman ! Confuse, elle voulut la remettre à sa place, essaya de lui en retrouver une dans l‟amoncellement de baigneurs encombrant les étagères ; elle pesta, marmotta des imprécations, étant donné qu‟à chacune de ses tentatives les unes après les autres les poupées chutaient, en un concert désaccordé s‟écriaient ou pleuraient ou riaient... A savoir si de rage ou pensant à sa fille, elle aussi émit quelques rires, versa quelques pleurs, se remémora ce clash les ayant définitivement éloignées ; Elodie la traitant de folle intégrale ! son père était mollement intervenu afin de faire cesser leurs chamailleries. En divers endroits de la chambre de nombreuses photographies attestaient de l‟évolution physique de leur fille unique : d‟un bien beau bébé devenue un joli brin de fille sur ses quinze ans, déjà rivale, déloyale dans son comportement... Du dos de sa main elle en effleura, en caressa certaines, en retourna d‟autres, notamment les plus récentes où Elodie apparaît demi nue resplendissante au soleil méditerranéen ou atlantique ; ce manège dura jusqu‟à ce que surprise par un énième appel elle fasse tomber un cadre qui éclata en morceaux ; une durée indéterminée la tint figée, comme prise en faute, avant qu‟elle n‟abandonne la pièce. 68


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En avait-elle franchi le seuil qu‟elle ne sut du vaste couloir quelle direction prendre, dans ce même temps se rendit compte qu‟entre ses mains, au niveau de son cœur, elle tenait cette poupée qui précédemment l‟avait embarrassée. Elle décida de l‟appeler Virginie, que dorénavant elle lui tiendrait compagnie, deviendrait sa confidente, la remplaçante de l‟autre ! lui permettrait de rompre cette inhumaine solitude dans laquelle elle était maintenue, avec son mari s‟envoyant en l‟air et sa fille

ruminant

ses

rancœurs

avec

la

bénédiction

des

religieux...

Oubliant

l‟intempestive sonnerie et les coups redoublés provenant de Dieu sait quelle porte, à pas lents elle regagna le living, tout doucement s‟adressa à la poupée, la berça, la déshabilla, lui promit de lui changer ses parures, fugacement se souvint de ses jeux de petite fille, des réflexions de ses camarades la qualifiant de tricheuse ! Parce que disaient-elles « Jamais tu n‟acceptes les rôles qu‟on te propose ! Si tu dois jouer la marchande, tu préfères jouer l‟infirmière ! Tu n‟as pas le droit de changer de personnage, sinon comment veux-tu ! »... Bien plus tard à l‟université, on la surnommerait „Reine de l‟équivoque‟, il est vrai que longtemps elle avait abusé de malentendus, notamment lors de ses amours débutantes... A peine y pénétra-t-elle (dans le salon) qu‟elle se souvint, qu‟on avait ou qu‟on venait de frapper, perturbée par de récentes hallucinations elle ne sut localiser l‟endroit exact ; trop de pièces, de portes, d‟escaliers, de corridors, de dépendances ; à chacun des inopinés retours de l‟aviateur elle s‟en plaignait... Indécise elle se tint en alerte, puis mue par elle ne savait quelle impulsion réemprunta le long couloir en direction de l‟entrée officielle, celle munie d‟un perron. S‟y engageant, à nouveau elle passa devant la chambre de sa fille Elodie, visitée précédemment, quelques pas plus loin arriva à hauteur de la salle de bains, voyant sa porte entrouverte d‟instinct la referma, afin que l‟éventuel visiteur – mais qui donc ? le plombier était passé l‟avant veille, sa femme de ménage viendrait le lendemain y remettre bon ordre, le psychiatre seulement dans trois mois, etc., son mari lui avait recommandé de n‟ouvrir à quiconque ne soit autorisé à l‟approcher – ne s‟aperçoive de l‟indescriptible désordre y régnant. En la tirant vers elle, malgré la 69


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pénombre, le mince espace laissé par l‟affichage des ordonnances, y repéra un visage inconnu se reflétant dans un miroir. Surprise, d‟abord elle y pénétra méfiante, puis se décida d‟en allumer les appliques et si cette source lumineuse ne lui révéla aucune présence humaine, seul un inconnu faciès se distinguait sur la glace lui faisant face... Elle ne connaissait pas cette étrangère qui l‟observait, la défiait, aussi tacha-t-elle, dans le même temps où s‟en rapprochant ses traits grossissaient, l‟apeuraient, de lui trouver une ressemblance avec d‟anciennes connaissances, des collègues ou amies ; vaguement risqua quelques noms pouvant correspondre avec cette incertaine physionomie, ce regard nébuleux la dévisageant avec insistance. Troublée, bientôt elle crut y percevoir comme un imprécis portrait de sa mère, hélas, ni le plus réussi ni le plus flatteur : l‟un des derniers avant sa disparition suite à un cancer ou elle apparaît bouffie, les cheveux en désordre, les lèvres tordues, décolorées, une atroce trombine de monomane (nymphomane ?) qu‟elle même afficherait plus tard, elle en était certaine, lors de cette retraite dont elle ne bénéficierait pas : n‟était-elle pas depuis des mois, des années, officiellement en longue maladie ? L‟ordonnance, dont les photocopies comme des photos de disparus ou de personnes recherchées (wanted) systématiquement sont placardées en divers lieux de l‟immense demeure –seuls les écrans des multiples téléviseurs et les miroirs étant exempts d‟affichage –, incessamment lui rappelle et sa maladie et sa prise quotidienne de psychotropes... Malgré un sentiment de répulsion elle s‟apprêtait à engager la conversation avec l‟inconnue du miroir, apparemment ses lèvres avaient bougé bien qu‟aucun son n‟en soit sorti, souhaitait l‟interroger sur les raisons de son incongrue présence, sur ce qu‟elle recherchait, ce qu‟elle attendait de sa fille... ? De longue date elle ne fréquentait plus sa mère, lui reprochant son incapacité à tenir sa maison (trop grande) à s‟occuper de l‟éducation de sa petite fille Elodie, vexée, l‟avait abandonnée à son cancer généralisé, pour oublier s‟était retranchée dans la consommation des psycho... sa chatte Clarisse vint se ficher entre ses jambes, à temps lui rappeler ses devoirs de maîtresse d‟animal domestique de concours et suspendre l‟improbable dialogue... 70


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À regret elle abandonna la salle d‟eau, eut un dernier regard pour sa mère ou son imparfaite effigie disparaissant dans la pénombre une fois qu‟elle eut fermé et la lumière et la porte ; auparavant, afin de se rassurer, plusieurs fois elle avait éteint puis rallumé les appliques, mais l‟inquisitrice était toujours là, l‟épiant, lui reprochant elle ne savez quoi ?... Préoccupée par cette vision, elle suivit l‟impatient félidé jusque dans la cuisine, lui versa des croquettes, renouvela le lait de sa jatte, malgré les miaulements et ronronnements de satisfaction de Clarisse entendit un nouveau signal sonore, ce sourd et répétitif martèlement paraissait provenir des portes vitrées donnant sur l‟extérieur, côté jardin... Sans ménagement elle repoussa l‟angora, traversa le vaste salon en direction des grandes baies au travers desquelles, à contre jour, elle crut y distinguer des silhouettes blanches, par enchantement disparaissant à son approche... Suite à leur évanouissement elle ne tint plus compte de ce qu‟elle prit pour des fantasmes, délibérément les confondit avec ceux apparaissant sur les écrans, un court ou un long moment, se maintint attentive à l‟éventualité d‟autres appels – depuis peu elle était victime d‟illusions de ce type, selon son époux, l‟aviateur, était soignée en conséquence –, puis rassérénée reprit sa position favorite, allongée sur une bergère face au téléviseur grand angle... D‟autant plus heureuse de retrouver cette place qu‟elle avait reconnu cette scène ou Marilyn Monroe, ses jupes relevées, généreusement offrait sa plastique de vamp oxygénée ; autrefois, pulpeuse et aguicheuse, ce rôle ainsi que d‟autres affriolants, avec succès elle se les était attribués. Ça déplaisait à son mari, de la voir exécuter des pas de danse sur ce fameux passage où l‟actrice au sommet de son art et de sa féminité excitait les mâles américains, inhibés par le puritanisme ambiant et la fameuse chasse aux sorcières... Afin de mieux simuler cette scène elle débrocha son peignoir, en releva ses pans, mais aussitôt cessa, consciente que ses rondeurs avaient disparu au profit d‟un disgracieux squelette, que quelqu‟un avait appelé, crié plus longuement, plus fortement, d‟autre part elle venait d‟intercepter le regard réprobateur de l‟aviateur dénonçant ce genre d‟exhibition depuis un cadre trônant sur une commode 71


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– l‟ancienne photo en témoignait, joli garçon ce type dont elle était tombée follement amoureuse, dupée comme une majorité de consœurs par le prestige de l‟uniforme –, occulté par un monceau de boîtes de médicaments, de fioles... Déçue elle referma son peignoir, rattacha sa ceinture, telle un derviche tourneur pivota sur elle-même, ne sachant ni où donner de la tête ni quelle direction (décision) prendre ; se surajoutant à ces indéterminés mouvements la sonnerie du téléphone vint la soustraire de cet imbroglio, la libérer de ce dilemme... Cependant, le temps qu‟elle exécute quelques pas en direction de l‟appareil, tergiverse avant de le décrocher, au moment où elle portait l‟écouteur à son oreille, des bip, bip, signalèrent l‟interruption de cette non communication... Perplexe elle reposa le combiné, un long moment demeura dubitative à ses côtés, essaya de réfléchir à ce concours d‟occurrences, ce va et vient d‟inconnus, de visages, ensuite, comme aimantée par l‟écran le plus proche s‟y abandonna en espérant la suite d‟évènements, qui peut-être lui apporteraient des réponses, se plongea dans ce vague tumulte de sons et d‟images, ajouta les siennes encore plus irréalistes à ce brouet... Elle avait du somnoler, elle fut tirée de son assoupissement par des pleurs, des vagissements qui la perturbèrent, inopportunément lui rappelèrent sa... mais hormis sa chatte Clarisse n‟était-elle pas seule dans cette trop grande maison ? Momentanément soustraite de cette caverne chimique –une heure ou deux de lucidité – où les ombres des parois l‟environnant sont représentées par des êtres animés, gesticulant (surmultipliés) sur les téléviseurs, elle comprit qu‟en glissant de son giron Virginie était tombée sur le sol, que son mécanisme s‟était remis en marche, qu‟à nouveau elle pleurait ; elle en rit, songea à l‟ingéniosité des industriels ayant créé ces poupées qui crient maman quand on les touche ! pour aussitôt rageuse la déchirer, la dépiauter, fracasser sa tête en celluloïd de laquelle jaillirent ses yeux de porcelaine et assez profondément se blessa au talon gauche. Malgré l‟abondant saignement elle n‟osa regagner la salle de bains afin d‟y rechercher l‟alcool et le pansement adéquats, tant la crainte de se retrouver nez à nez avec cette folle y ayant 72


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(apparemment) élu domicile la tétanisait... Longtemps elle demeura allongée, maintint son talon fortement serré afin d‟en contenir le saignement, ceci jusqu‟à ce que la plaie s‟assèche. Durant cet indéfini laps de temps, le téléphone n‟arrêta pas de sonner, cependant, plus boudeuse que blessée elle ne répondit pas, de toute façon son mari le lui avait interdit ; faisant fi de cette interdiction parfois elle s‟emparait de l‟écouteur, mais ne comprenant rien à ce que l‟on souhaitait lui demander ou faire savoir, à son tour dégoisait, et cette fois encore hésitait, bien que sa curiosité... Ayant repris son activité principale, bientôt apparurent sur l‟écran des images d‟un crash aérien –autrefois suite à de similaires informations, radiophoniques ou télévisées, elle s‟informait sur ces accidents, pour le cas où un malheur –, mais à peine ce reportage était-il commencé que l‟écran s‟enneigea ; en boitillant elle fit le tour des autres pièces, y constata qu‟également les téléviseurs étaient vides d‟images. Aussitôt, déconnectée de ce monde virtuel dans lequel elle se déplaçait, elle se sentit abandonnée, seule, infiniment, définitivement seule...

Beaucoup plus tard, victime de cet interlude accidentel l‟abandonnant en état d‟hébétude, revenue dans le salon elle s‟apitoya sur cette pauvre Virginie dont les débris lui remémorèrent des scènes d‟accidents, de tortures : des écartèlements, le supplice de la roue, du pal, de l‟estrapade, etc. Vainement essaya d‟en rajuster les membres, vite débordée par ce tardif raccommodage à la volée en éparpilla les morceaux au travers du living, puis à pas lents s‟en fut vers l‟immense baie vitrée. Elle y constata que la lune était pleine –recluse dans sa caverne elle ne connaissait ni jour ni nuit –, décidée à la voir disparaître en suivit son déplacement jusqu‟à ce qu‟un maniement de clef interrompe son observation... A pas vifs son mari (n‟était-il pas aux commandes de son Jumbo ?) se dirigeait vers elle, il était accompagné du médecin psychiatre (ce dernier ne devait-il pas venir qu‟en fin de trimestre ?), sans ménagement il la secoua, à diverses reprises l‟appela par son prénom : « Sandra, Sandra, écoute-moi, réveille-toi ? » Ensuite lui adressa des reproches (toujours les 73


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mêmes), elle pleura, le médecin la rassura, lui dit qu‟il allait lui renouveler l‟ordonnance, qu‟il allait lui faire une piqûre pour la calmer ; au moment ou l‟anesthésiant produisait son effet elle constata l‟arrivée de deux gaillards en blouse blanche, vaguement comprit qu‟il s‟agissait des fantômes entraperçus au travers des baies ; à peine eut-elle le temps de jeter un ultime regard aux photos, aux débris... Sandra, jamais ne réoccuperait cette immense maison où elle se sentait si seule, abandonnée... la chatte Clarisse fut longue à s‟habituer à la subite, inexpliquée disparition de sa maîtresse...

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Lorgnons (des)

Si l‟une des façons de lire suppose la définition du roman comme aventure de héros en quête d‟authenticité, une autre présuppose le lecteur comme s‟accaparant de ce récit, le faisant sien en une lecture pouvant laisser place à des possibilités d‟embrayage, des rebondissements... Attablé dans l‟arrière salle d‟un bistrot, adossé contre l‟un de ses murs recouvert d‟affiches et de photos décolorées, y réfléchissant s‟il lui serait bénéfique d‟analyser la faune circulant dans ses travées –notre humanité y offre une multitude de sujets, leur recensement déjà établi par des écrivains de renom –, ce romancier se félicitait d‟avoir répondu à l‟invitation d‟un ami cabaretier. L‟ayant trouvé dépressif, donc en panne d‟inspiration, ce tavernier l‟avait incité à se ressourcer dans son établissement : « Tu verras, une véritable auberge espagnole, un microcosme, un condensé, une caisse de résonance des complexions et caractères. Immanquablement tu trouveras divers matériaux à ta disposition. Il s‟agit d‟observer sans être voyeur, d‟être curieux sans être indiscret, étant donné qu‟ici, les rapports humains jamais ne s‟organisent selon les normes requises à l‟extérieur !»... Avec sous ses yeux l‟enfilade des salles et le zinc, il se sentait capable de pratiquer une décapante électrolyse des sentiments de ses semblables y livrant sous l‟aspect du simulacre leurs philosophies de comptoir ; au demeurant non dénuées de sagesse, de pragmatisme... Il s‟y absorberait dans un examen attentif, au scalpel disséquerait les passions, les attachements, les inclinations de chaque habitué, ceci jusqu‟à l‟arrivée d‟extravagantes vielles, qui le faisant passer du rôle d‟observateur à celui désavantageux d‟observé, le déstabiliseraient, tant il est rare que nous voyions autrui dans le même miroir que nous-mêmes...

Concernant la dissection et ses praticiens, entomologistes amateurs ou non, dotés du sang-froid indispensable à l‟analyse des tares humaines, pour l‟exercice de 76


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leur art il existe des lieux privilégiés. S‟il leur est recommandé d‟éviter ces assemblées vociférantes ou des multitudes enfiévrées, excitées par une égale fureur ou ferveur glorifient des héros, artistes, sportifs ou politiques, il faut qu‟ils sachent que des endroits plus intimes, les : bibliothèques, cabinets d‟estampes, salles d‟attente, mieux peuvent leur permettre une étude approfondie des caractères et pathologies d‟individus y transitant. Avant l‟heureuse initiative de son ami, sans succès l‟écrivain y avait testé ses aptitudes de portraitiste, n‟y avait rencontré que des gens pressés ou stressés, des voyageurs impatients, accaparés par des horizons lointains, des lecteurs hallucinés, des malades recroquevillés se repaissant de leurs propres maux... Aussi, attablé dans cette arrière-salle, une fois qu‟il eut affûté son regard puis affiné son ouïe, afin d‟au milieu du brouhaha intercepter les jactances et rodomontades des clients, il se sentit prêt d‟en retirer ce sel devant lui permettre d‟embrayer sur un palpitant récit, une fois son héros campé, habillé des traits de caractères saisis chez ces cobayes apparemment inattentifs à sa présence... De leur part, il se rendit compte qu‟il s‟agissait d‟un rituel respecté à la lettre, tous s‟assuraient de conciliabules brodés sur des thèmes d‟actualité ou convenus : la météo, la politique, la vie sportive locale, nationale, mondiale, les femmes, les derniers potins du quartier, presque se célébrant à dates et heures fixes. Souvent une fictive représentation menée en parallèle avec les dernières émissions radiophoniques ou télévisuelles, dont les présentateurs et „trices‟ fétiches, les comédiens seraient critiqués ou plagiés avec plus ou moins d‟à propos et d‟humour... Un échelonnement d‟improvisations mettant en scène duos ou trios d‟amateurs, entre eux s‟amusant des contradictions et paradoxes de la société, en en amplifiant tares et tacites conventions le temps d‟un sketch les réinterprétaient, apparemment poussés par un même désir de se raconter, malgré la difficulté de mettre sa vie en récit, en scène, tachaient de lui donner sens en se distanciant de l‟assujettissement d‟un métier, d‟une fonction, d‟une activité dans laquelle, sans vraiment le désirer, ils se voient contraints à jouer un rôle qui ne leur convient pas, qui n‟entre ni dans leurs cordes ni dans leur rêve d‟un destin mieux maîtrisé. Grâce à ces saynètes, l‟instant ou 77


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l‟espace d‟un café crème, d‟un demi, d‟un blanc sec, ou d‟un rouge limé, quelles que soient leurs préoccupations du moment, chacun y abandonne accoutrements et uniformes afin de mieux travestir la réalité que ces vêtements colportent, s‟affranchissent de ces usuelles préventions par l‟intermédiaire d‟ironiques mises à distance d‟eux-mêmes, se débondent dans des exhibitions ayant en d‟autres lieux et sur d‟autres tréteaux pu mettre à mal leur crédibilité d‟adultes honnêtes et respectables... Après leurs bruyants épanchements ces cocasses bouffons, d‟un pas lent ou précipité, regagneront leurs ateliers ou magasins, leurs bureaux et autres officines, à nouveau s‟y vêtiront du sérieux et de la componction d‟usage, la récré terminée ne se libèreront que le soir venu pour l‟heure de l‟apéro... Suite à l‟envolée de ces comédiens amateurs, ne demeuraient que les vrais professionnels, les garçons affairés entre les tables, ainsi que d‟étranges solitaires remâchant de sombres pensées, sans oublier cachés dans les recoins ces amoureux s‟attaquant aux préludes de leur futur cinq à sept... Etaient-elles agaçantes ces deux rombières cachées derrière leurs verres de porto et leurs insolites lorgnons, s‟il les fusillait du regard, comme les glaces murales elles lui retournaient d‟insatisfaisantes images de lui-même... Bien avant l‟apparition de ces vieilles dames, précédées de leurs extravagantes lunettes, surtout de leur malicieux sans-gêne qui le déstabiliserait, l‟homme de lettres avait établi une non exhaustive taxinomie des singuliers clients fréquentant cet ersatz de théâtre. De ces gaillards, s‟il ne s‟attacha ni à leurs traits physiques ni à leur vestimentaire inféodé aux diktats de la mode –le respect humain nous rattachant par une commune mascarade –, séparant de leurs commérages de comptoir ce qui relevait de la farce ou de l‟artificiel –faux aveux ou confidences proférés lors d‟impromptus travaillés à dessein de se convaincre, se persuader d‟une amélioration, d‟un changement de condition –, prudent quant aux apparences (trompeuses) il ne conserva de ces délires, souvent éthyliques, que les radotages susceptibles de lui assurer de convaincantes trames, puisque si selon Molière : « La parole a été donnée à l‟homme pour exprimer 78


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ses pensées ! » faut-il encore y mettre de l‟ordre, malaisément il s‟y essayait... Même si l‟affabulation régnait dans ces parages où de nombreux tartarins, matamores et autres „Don Quichotte‟ s‟y défiaient en doublant les tournées générales, quittes à laisser la sciure étendue sur le parquet absorber leurs trop-pleins d‟alcool, de tabac, de mélancolie, au gré de ses études de mœurs il établit l‟exacte corrélation entre les heures de fréquentation et les usagers y correspondant : ouvriers du petit matin suivis par employés et administratifs, aussitôt remplacés par les cadres supérieurs vite cédant leurs places aux chefs d‟entreprise, aux élus locaux ; ensuite viennent les professions libérales puis les désœuvrés, les retraités ou chômeurs. Un va et vient croissant puis décroissant sur le coup des quatorze heures, avant une bruyante reprise lors de l‟apéritif ouvrant sur des apartés, des scènes nocturnes. De cette multitude d‟individus (de potentiels sujets d‟écriture ?) circulant dans ces lieux, de ce maelstrom de banalités, de sottises, parfois d‟étonnantes vérités proférées par ceuxci, il en récupérait les répliques dignes du Boulevard : traits d‟humour et d‟humeur mélangés à de séditieux propos, de malveillantes insinuations, d‟oiseuses palabres, des boniments proférés à l‟emporte pièce, des réparties, parfois de géniales saillies empreintes d‟opportunité, etc., à côté de ces impénitents bavards ou fanfarons, les plus sombres et silencieux des habitués révélaient leurs troubles états d‟esprit par des soliloques, des tics nerveux, de subits emportements... Quant aux vieilles dames, elles apparaissaient en fin de matinée à cette heure d‟agitation maximale, s‟en fichaient car elles avaient leur table réservée, et de les voir guillerettes regagner leur poste d‟observation l‟écrivain finit par comprendre qu‟il avait été joué, qu‟en échange d‟une possibilité d‟analyse de la microsociété, son ami l‟offrait en pâture à ces harpies, qui s‟il n‟y prenait garde s‟empresseraient de le déchirer, de le désosser... Dès leur apparition dans le bar ces deux septuagénaires y produisaient un retentissant effet, accoutrées en „rockeuses‟ de blousons et pantalons de cuir parsemés de breloques et badges, d‟effigies d‟anciennes gloires du „yé-yé‟, sans se 79


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soucier de la dévastatrice impression qu‟elles dégageaient, ni relever les insidieuses réflexions s‟élevant sur leurs passages, selon leur habitude elles regagnaient leur table faisant face à celle occupée par l‟écrivain qu‟en première victime elles soumettaient à radiographie. Si leur accoutrement ne passait pas inaperçu, leurs lorgnons à épaisse monture d‟écaille en forme de cœurs, d‟un jaune fluorescent, ajoutaient une irréaliste touche à leur aspect de sorcières mal grimées. Dès leur première rencontre il en fut surpris, immédiatement fit un rapprochement avec cette réclame autrefois relevée dans une revue légère à laquelle son père était abonné –il la

feuilletait à son insu, quoique son facile accès lui permit de penser

qu‟intentionnellement ce dernier la laissait traîner, pensant ainsi se dédouaner de l‟éducation sexuelle de son rejeton –, proposant l‟achat de lunettes apparemment aussi fantaisistes d‟allure, mais de surcroît dotées d‟une capacité de déshabiller toute personne entrant dans le champ de vision de leurs acquéreurs. Adolescent, l‟avait troublé la suggestive illustration accompagnant le texte de présentation –représentant à gauche un homme saisi en buste, chaussé des dites lunettes magiques et portant son regard en direction d‟une femme, en pied mais de dos, située plus en profondeur sur sa droite, vêtue d‟une robe apparemment translucide puisque laissant apercevoir la totalité de ses formes (généreuses) dénudées –, seule son impécuniosité du moment l‟avait empêché de tomber dans les rets de cette racoleuse publicité, qu‟aujourd‟hui il pourrait juger mensongère, si à ses côtés les vieilles dames daignaient lui en faciliter la vérification... Au début il en sourit, mais vite se rendit compte qu‟affublées de leurs montures, ostensiblement ces mégères, de-ci, de-là, de bas en haut, surtout de par en dessous laissaient traîner leurs regards (lorgnons) sur les consommateurs attablés ou accoudés au zinc, puis se désignant l‟un ou l‟autre, notamment en direction de leurs génitales, se désopilaient d‟un spectacle qu‟elles seules semblaient apprécier. Ce manège l‟avisa d‟une incongruité sous-jacente, l‟amena à établir un possible rapport entre leurs extravagantes lunettes et un déshabillage en règle des clients soumis à leur inspection. Cet apparent sans-gêne de la part d‟épouvantails utilisant leurs binocles fluo, non pour palier une cataracte, une 80


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presbytie ou toute autre déficience visuelle, mais dans l‟intention de dévêtir –lui se chargeait du seul examen moral, de portraits psychologiques – dénuder leurs semblables et donc lui-même, les dimensions des organes sexuels de l‟homme ayant de tout temps été sujet à des plaisanteries pas toujours drôles –nos compagnes sont intarissables sur ce sujet – il se sentit agacé par cet obscène examen. Ce trouble redoubla ce jour où arguant de sa panne d‟inspiration et de sa recherche d‟un thème, il souhaita les interroger sur leur bizarre comportement, lorsque se retournant vers lui et le scrutant sans aménité elles éclatèrent d‟un commun ricanement en s‟attardant sur ses parties...

Gêné, s‟il avait rangé ses papiers puis précipitamment s‟était

soustrait de ce qu‟intuitivement il pensait être un traquenard, toute la nuit suivante il serait assailli par la vision d‟yeux sans âge, fébriles, braqués sur lui, qui au fil du cauchemar grâce à l‟effet loupe des fabuleux lorgnons deviendraient plus inquisiteurs, sans ménagement le fouailleraient... Malgré ces avertissements conjugués et bien que ne souhaitant pas se retrouver auprès de ces figures „goyesques‟, le lendemain de cette mésaventure lors de son arrivée au bistrot déjà elles occupaient leur table, indécis il vacilla un court instant avant de s‟attabler à la sienne et se remettre à l‟ouvrage... Assis en vis à vis avec ces inquiétantes „rockeuses‟, méchamment attifées, chaussées de leurs fluorescentes bésicles, chipotant, chichitant tout en absorbant leurs boissons, il essayait d‟interpréter leurs motivations secrètes, s‟expliquer ce jeu qu‟elles menaient depuis l‟arrière salle de ce bistrot dont il aurait du se méfier de son équivoque enseigne : „la Saynète‟. Il était convaincu qu‟elles assouvissaient leur voyeurisme, sans vergogne se repaissaient de cette charnelle sarabande transitant autour du bar, de ce ballet d‟apolliniennes ou vénusiennes anatomies, de ce défilé de chairs raides ou flasques, de seins, de fesses fermes ou affaissées, de bourrelets et d‟estomacs tressautant, de sexes humides ou rabougris, glabres ou fournis, de clous tordus –l‟homme se trouve mal à l‟aise face à sa nudité, craint le regard des autres, son pénis au repos lui paraît souvent ridicule (minuscule ?), cette inconfortable 81


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situation il l‟avait vécue adolescent dans les vestiaires –, mais le plus surprenant c‟est qu‟elles ne paraissaient nullement troublées par cet étalage d‟imparfaites nudités, plutôt s‟en réjouissaient...

Sans doute étaient-elles par leur âge canonique

(sardonique ?) préservées de toute tentation, d‟envie de gaudriole, quoique leurs yeux usés, fiévreux, démentent cette hypothèse, laissent plutôt penser, non à une concupiscence assoupie, mais à une distanciation relevant d‟une ironie envers cette mort que blafardes et squelettiques elles trimballaient, tant elles lui paraissaient plus proches du cadavre qui s‟accoutre que de la chair qui se révèle... Dans ce même temps, lui-même embarrassé, car se voyant jouer son propre personnage avec son reflet d‟histrion courant sur la glace d‟en face, perdu dans un patchwork de trognes surnageant sur un lit d‟affiches, il songeait à l‟impossibilité de tout art de représenter la beauté humaine sans l„accompagnement des grâces de l‟esprit ? Réfléchissait aux impérieuses, pour ne pas dire luxurieuses, préoccupations ayant incité ces voyeuses à se complaire à cet inconvenant spectacle de tares, de laideurs, d‟hirsutisme, de handicap général, si on prend en considération le canon grec de la dite beauté. Tout en poursuivant ses réflexions il n‟espérait qu‟une inattention de l‟une d‟elles, afin de tôt ou tard s‟emparer de leurs lorgnons puis en tester les supposés pouvoirs, hélas elles se méfiaient, peut être le suspectaient d‟un même vice, s‟accompagnaient jusqu‟aux toilettes... Aussi, ce jour ou l‟une d‟elles en quittant le bar, par mégarde ou volontairement abandonna sa paire d‟extravagantes lunettes, sur l‟instant il la récupéra... Un court instant il avait hésité, si oui ou non les rappeler ou les rejoindre afin de leur restituer l‟objet convoité, ne les voyant pas revenir fut long à se décider avant de les chausser, envahi par une forte appréhension longtemps maintint ses yeux fermés, mentalement se projeta ces burlesques images qu‟il découvrirait en les rouvrant, par avance s‟amusa de cette bacchanale de corps nus surpris en de grotesques postures, d‟individus sans défense ne se sachant ni observés ni dénudés, qu‟il scruterait à loisir, de bas en haut, par en dessous, s‟arrêtant au niveau des 82


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génitoires, certain de rapporter de cette observation de quoi philosopher sur notre animalité, tant il semble évident qu‟un homme costumé trois pièces jamais ne peut prêter à rire... Alors qu‟il pensait se rincer l‟œil, sous la violence de l‟impact il recula, tant lui parut affreuse la sarabande de ces squelettes, de ces spectres s‟entrechoquant, se frôlant sur la scène étroite du bistrot ; épouvanté il chancela, à la hâte récupéra ses notes puis s‟en fut en replaçant les maléfiques lorgnons sur la table de ses voisines qui à petits pas, moqueuses, assurées de leur bon tour, s‟en revenaient et tout en les récupérant lui déclarèrent : « Prends garde à tes ossements jeune cadavre ! Tu n‟es qu‟une marionnette dans les mains du maître de ce désopilant ballet ! »... Le ridicule ayant des limites l‟écrivain ne revint pas se ressourcer, il ferait un tri dans ses notes, ses portraits de personnages et leurs réparties saisies en direct, il avait compris que ce qui peut arriver de mieux à la réalité c‟est d‟inspirer une nouvelle ou un roman …

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Thierry Roquet

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1.

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Un jour, quitter les bordures

Ces mots qui taisent l'essentiel ces gestes qu'on fait péniblement sans grâce et les fenêtres qu'on n'ouvre plus souvent mais impossible de savoir ce qui cloche vraiment On l'a de toute façon l'air qu'il nous manque Il est bien quelque part, non? en espérant qu'un jour on s'en souvienne pour quitter les bordures Pour la vie en plein cœur

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4. Elle est là chaque matin d‟été à l'ouverture du supermarché celle qui promène un pingouin coiffé d‟un bonnet de laine le tenant par la main jusque dans les rayons surgelés ou elle le laisse s‟amuser quelques minutes tandis que les premiers clients passent aux caisses avec de vilains caddies à roulettes comme si de rien n'était.

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SĂŠbastien Ayreault

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Nous autres, les gens du milieu

On avait (le) droit à rien. Comme disaient les darons rassemblés autour du cubi de vin rouge, le soir après le boulot, une gauldo au coin du bec, on était les Grands Baisés du Milieu, ceux qui trimaient 10 heures par jour, qui payaient tout plein pot, et qui finissaient le mois sans un rond, souvent moins. L‟Etat avait créé des aides pour les pauvres, des facilités pour les riches, et puis s‟en était retourné dans ses salons, satisfait. Au fil des verres à moutarde, les souvenirs de jeunesse remontaient à la surface, les forces vives aussi, on se tapait dans le dos, on riait fort, on envisageait de faire cuire quelques côtes de porcs, et après tout, on était pas si mal loti, merde alors, tu ne vas quand même pas repartir sur une patte, Marco ?! Alors Marco, un coup dans le nez, il se retournait, il regardait sa femme qui lui faisait des grands signes sur le pas de leur porte, de l‟autre coté de la rue, et plus ou moins, il finissait toujours par l‟envoyer bouler, Tu me fais chier. Assis sur les marches, j‟écoutais leurs discours enfumés d‟une oreille et de mon autre œil me rêvassait sur les routes du monde, chevauchant un 900 Ninja. Parce que je la voyais comme ça ma vie, au guidon d‟une grosse cylindrée japonaise. Je passais prendre ma gonzesse un beau matin et on s‟en allait. C‟était tout, le rêve s‟arrêtait là : je tournais la clé, je sentais ses mains sur mes hanches, je mettais les gaz. Et puis je sais pas, Comment le ciel nous a filé entre les doigts : un soir après le virage, sans prévenir, la route s‟est dérobée, effondrée ; autour du cubi de vin rouge ne restait plus que des ombres, à peine. Un tas de cendre. Accidents de voiture, suicides, maladies, les darons avaient soudain lâché prise, perdu le sens de l‟humour. N‟avaient pu sauver de la noyade jeunesse, bals du samedi soir, et mobylettes. Ils n‟ont pas fait la Une des journaux, non, ou alors, tu sais bien, la consommation des ménages est en

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baisse… Assis sur les marches, mon 900 Ninja cramant au beau milieu d‟un champ de pierres, le vent du milieu me tailladant la gueule, j‟ai attendu longtemps Clopinettes Et poussière d‟étoiles Et puis je me suis levé, 4 ans s‟étaient écoulés, j‟ai pris le bus de 17 heures 32, et puis un train, puis un avion, j‟ai déposé ma vie sous des grands arbres, au loin, tout au bout – moteur, métal, Et combat – Ce soir, je dévisse des bières au citron, je repense : nous autres, les gens du milieu, On avait (le) droit à rien. A peine notre nom dans la rubrique nécrophilie du journal local, baisés qu‟on était.

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Colin Robinson

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A short film called ‘Hard’ Act 1. He was hard. She was hard. She was hard on him. He was hard on himself. She was hard on herself. They were hard. Act 2. To be is to be hard, harder than rock. The harder they came. As hard as? He was hard. He is hard. He should be harder. How hard can it be? To be or not to be hard. Harder than a petrified tree. Rock in a hard place. Act 3. The hard prepare their hard story, act out the hardness of being hard. They look around for confirmation of their hardness. Hard people, hard lives, hard luck. Hard eyes speaking hard lies They leave by the hard way.

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Meandering It was to flaneury the day held. (I tried to see an exhibition of Samuel Palmer pictures at the British Museum but the first entry wasn't until 7.00 in the evening. I had arrived at 3.00. There was nothing for it than to walk aimlessly.) I saw, I saw for a second. As I passed, the past became the past. (On my walk I saw many things which imprinted themselves for a moment and then were gone, like the past they were becoming.) Each incident was marked by a transient particularity. A flash of green, Asian lips, a man coming from nowhere. (Another way of expressing the former.) I promised to remember but I forgot. There are no details. (The only details are those I've given. Evidence of things not seen.) I write exhibits. Try for objects. (This refers to the structure I have devised for a autobiographical novel. I am remembering objects in all the rooms of all the places I've lived.) I think of characters and name them protagonists and give them a time. Space them in. (Similarly I'm drawing portraits of those I've known.) There are threads. Some tangle. (Looking at the interconnection. A diagram will be necessary for full explanation.) Drawing relationships is like drawing breath. One way or another we expire. (I was going to write 'relationships tend to ennui' but I really meant entropy.) There are four categories. Name them. I name them but remain dissatisfied. (I'm always categorising. The four have escaped.) I drew lines and dotted lines to express connection. Disconnection. (Another reference to the diagram of relationships.) (see above.)

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There is the context, the exhibits and the protagonists. Three, four, three. Four, three, four. Forty two chapters. Shall I begin? (Can I begin? Have I the gall and gumph necessary to prattle 42 chapters?) We start out bankrupt. This taxing time. (Perhaps this is a little harsh but having received my latest tax bill novels will not be on the cards for a while. As Marquez said writing is like boxing. You have to be fit, alert and concentrated.) How did I climb when I had no grip? These days I complain about things I could not have imagined all those days ago. ( A continuation.) I try to inhale the breath of years. What perfume then? What allure? (Were things better or worse in my autobiographical time? I wrote once: nose, receptacle of memory. Perhaps by sitting still, inhaling I will capture the past.) I see things. I hear things and breathe cold wind. (The other senses have their sense.) Rooms turn like a 33 disc crackling. Forgotten music in this time. (Music, play on.)

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A short film called ‘Soft’ Act 1. He was soft. She was soft. She was soft on him. He was soft on himself. She was soft on herself. They were soft. Act 2. To be is to be soft. As soft as? Softer than a cheek. Soft landings. He was soft. He should be softer. How soft is it? How soft can she be? Act 3. To be or not to be soft. Softer than a snow flurry. The soft lounge. The soft story. Move out of the softness of being soft.

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High Barnet to Cockfosters After the snow shower we left Englandâ€&#x;s Lane. Maybe we will unearth all these people pursuing obscure aspects of our quest. Reminds me of the Whovian explanation for earth fragmentation and recovery. What is the London Loop Walking Track? You refused to partake of the gastronomic offerings at a variety of free houses. Remember the driveways where front gardens once grew green and pleasant. Suburban light plays on the large Barnetians in track suits. Not much between the ends of lines. The ends of lines are the high point. Cost of excursion: Coffee 7.95 Travel 6.80 Lunch (at the Duck and Dog or is it the Dog and Duck in Soho on our return down the Picadilly Line) 20.00 (including a beer) 33.95 in all. PS 10 million people watched Eastenders on Christmas Night.

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Conditional music Music exists in as many forms as there are dimensions. This is why all art aspires to the condition (conditions) of music. I wake up to planes landing. It is still dark. Today everyone goes back. The world cannot stay still and all the players need to deal. Another plane lands. I pretend it is landing miles away and you are safe. This will not happen for four hours yet. We discussed how far it is from London to Sydney, how long would it take to walk. Ten years we thought. A long time for walking. It is time for lemon tea. I drink and think of relatives, work colleagues, the distant more distant than miles. Then the two hour ritual of rising. The rest are already grinding and I fall behind. It is a strangely dissolute morning. Brief showers fall.

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Christopher Barnes

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Honestly Beau ideal, a wholesome humdrum, homy-turned, the still small voice within, untickled by our toned down feathered bed. Feller you're not up to snuff, muddled by the self-stinting Y gene which snagged your pink chance. Nerve-centre cramped, mousetrapped, you're quarantined from love. But how I will pester for your unconditionally bogus tender spot.

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2&1 Night's drop blasts-off with jitters, a tail-chasing pill. You're a clawing in my marrow. She'll not push aside crying quits to her marriage. Are you so poppycockish? I'd run to rationed love something straight shot.

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Adhesive Life Particles Of Clones I split hairs with him. To speak he's inbeing, natal, life-like I'm specimined not clotted skin-deep miracle-making an ologyist's destination. * He eats my words. His legend is an atom. Conception's all his own. Now or never - Narcissus punctures surface friction drag with a pebble. I'm lost in rippled clouds but I'll re-spectre. * He is not me.

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Wank Splat! You twitch what you are and what you're far from. Flirtation's fluffy, a moonless subdiscipline of blame-shifting. You're short-cumming, thin-skinned, the upshot's emotomuscular, in driblets offhanded to me. You strain to be a pardonable blob, featherweight. How shrinking you are - sexiness should be your release. In your palm stand-off lust is a humble-spirited risk.

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Love-Games Hm, likeminded? Us? Love this breath-gripping palpitation. I'll brood on it... you've a sentimental value. (Slit writsts, overdoses.) Hokum-on-demand's all you rut for (pant, pant) but pillow yourself we have our score sheets to quibble yet. Palookaville's ice has cracked, winterbound sulkiness is outplaced. A false smile is all it took.

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Get On The Right Track Baby False as love you lip actorly projections. Eyes on me. I new-model staginess improving our little death. We mime each other, profiling, but I love you. Truculant I am. My deeps are shallows in your blue eyes. There'll be curtains, wriggled-out-of stunts. When in hate we're self-referencing from our implicit features we will sear, spit.

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Jan Oskar Hansen

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Final Reckoning Murky day in my valley the mountain which Is a gigantic, petrified tidal wave of soil and boulders, is obscured today should it liquefy the vale will be a plateau with a story to tell but no one around to tell it too, except for mustangs that only cares about the quality of the grass. Perhaps some of us would live on in air pockets underground turning into earth worms while looking for a light switch we knew used to be on a wall while gulping stale air, not grasping that we are doomed; as a battery radio plays a dirge because the king is dead like that should be our chief concern on the day our valley disappeared.

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My Lost Brother Cloudy October day I was walking home from yet another funeral, my clan was dying out, when told I had another brother, my father's son; he no longer lived in our town but in the woods, near the sea, where the north westerly blows. The woods, trees that had been planted to protect the upland from the wind, looked like an army of defeated soldiers slowly marching home, but in the woods, where his cabin was, I sensed an eerie stillness and no birds flew or sat in trees. Knocked on his door- it opened- yes, he was my brother ok, a bit weedy I thought and it was long time since he had smiled and he wasn't going to now. Told him who I was and if there was anything he needed. No, he was fine needed nothing. Since he wasn't going to invite me in I invited him out for lunch, No, he wasn't well. Gave him a slip of paper with my address and phone number, told him to call me at anytime, I was getting annoyed too his dog never stopped growling at me. Walked to my car turned and looked he had gone in, but the curtains moved he was standing there watching me drive off. Poor man, my brother, immense his animosity. On soft ground, amongst fallen leaves, a piece of paper soaked up his tears.

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Zoo Gorilla There was a big, bright ape at a zoo in Sweden who disliked being looked at when walking about in his enclosure minding his own business. To get visitors to move on he threw stones at them. Bad ape, bad for business the wise zoo administration concluded. A tranquilizer dart flew through the air and the ape was rendered emasculated; one cannot have hostile apes at a zoo, they should behave like cuddly giants. Visitors who go to the big ape's enclosure, a at zoo in an arctic town not too far from of Stockholm, do not stay long; nothing much to see other than a fat primate that only sits there and eats bananas.

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Winter Journey to Lisbon Up rua Garrett I walked and it‟s steep, in Baixa, the old heart of Lisbon, past a shop that sells lottery tickets that sits beside a shop that sells religious artifax, which is next door to a shop that sells Cartier watches, if you buy a ticket and win, there is money to decorate you mother‟s grave and to buy a watch for yourself. At the top of the street there is café Brasilia it used to be Fernando Pessoa‟s drinking den, the place is full of solemn, nice Portuguese who, dressed for the occasion, drink nice cups of coffee, their forefathers used looked down on Fernando, irreverent poets and writers must go and drink elsewhere. The master poet is now a statue sits outside in the rain and has his picture taken by tourists, one wonders what he thinks of it all as he sees the statue of Antonio Ribero Chiado, a poet who lived in the sixteen hundred, the Largo is called after him he is bald and is dressed like monk. From Largo Chiado I could see the harbour where tug boats ply their trade on grey waters; the church “Incarnacao” where Antonio used to pray is beautifully restored, but empty god had left by the backdoor, the front door was too heavy, but I saw woman weeping near a statue of Christ, “opium for the people?” Yes, why not? It is getting dark the Portuguese are swallowed up by the Metro as middle aged men with folded cardboard boxes, look for a shop doorway where to bed down; and over this scene hovers Amalia, the great Fado singer, she came from poverty too, famous in her own life time she had the sense to be a friend of the powerful and made it to the top. When her friends toppled from power she was out in the cold, but not for long the Portuguese quickly forgave her. Fine rain falls on Fernando‟s hat and Antonio‟s bald head, empty streets the city sleeps and leaves the space to cats, the sleepless, whores and their sad clients.

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mgversion2.0>datura ISSN : 1365 5418 mgv2_66 | 12_2009 Editor: WALTER RUHLMANN. Š mgversion2.0>datura & the authors E-mail : mgversion2@free.fr Web : mgversion2.free.fr

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The December 2009 issue of the magazine mgversion2>datura

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