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BAGATO

BARNES

BURZ

CASENOBE

HOUSSAM – IFPALIDE – LASVERNE – TUSTIN


Dernière parution chez Urtica Press Extrait de la préface “La voiture accidentée du futur vous fait (..) rêver de paysages rétro-futuristes, à l’image de ces cartes postales ou panneaux publicitaires des années où la bagnole a pris son essor, a pris toute la place ; ces années où la Nationale 7 était encensée et voyait défiler les ouvriers et les employés de bureau qui partaient s’entasser sur les plages méditerranéennes. Mais elle se situe dans un futur antérieur. Et elle est accidentée. Il y a donc du drame, et Patrice Maltaverne n’aurait pas été lui même s’il n’y avait pas eu une once de désespoir dans les poèmes que vous allez lire. Un désespoir avec un sourire au coin des lèvres, l’ironie du sort. A quoi bon se rouler en boule et rester prostré tout un week-end à l’idée de reprendre la route du travail le lundi suivant. Il n’y a rien de bien exaltant à cela, mais nous y sommes contraints, ou nous y contraignons.”

La voiture accidentée du futur Patrice Maltaverne Urtica, septembre 2020 urticalitblog.blogspot.com/

Illustration de couverture : Crash de Andy Armstrong Préface de Walter Ruhlmann illustrée par Patrice Viguès ISBN: 978-1-71676-581-0

À commander auprès de l’éditeur Walter Ruhlmann urticalitblog@gmail.com 10€ frais de port compris -par chèque à l’ordre de Walter Ruhlmann - 60, rue du Prieuré 76540 Écretteville-sur-mer - France -par paiement Paypal avec l’adresse wruhlmann@laposte.net -autre moyen de paiement se renseigner à l’adresse urticalitblog@gmail.com ou directement sur le site de l’imprimeur https://www.lulu.com/fr/shop/patrice-maltaverne/la-voitureaccident%C3%A9e-du-futur/paperback/product-pj6gzw.html 10 € plus frais de port et taxe €4,46 pour la France (prix affichés en $: $10,38 + $5,25)


Contents | Sommaire Cover illustration | Illustration de couverture: Ifpalide •

Docteur Burz: editorial

Jeff Bagato: Asemic Epitaph, March of the Antelops, Toothpast Comes to Town, and Lullaby for Ouija (poetry)

Alain Lasverne: Adoption en cours (récit)

John Tustin: Another Box, Dying in a Place, I Ease into my Seat, There will Never Be Peace upon the Streets of my Heart, and Wings Clipped (poetry)

Stéphane Casenobe: CE QUI PERDURE POUR NOUS PERDRE, LA FACE INCONNAISSABLE DU JOUR, ET DEVIER LA MAIN QUI ECRIT !, SIGNE DE MAIN ET DEPART ?, TOUT M’EST DÛ CAR JE SUIS PAUVRE ! et DE LÁ J’HESITE ? (poésie)

Christopher Barnes : What the Street Remembers 11 to 15 (poetry)

Léonel Houssam: extrait de Notre République (roman)


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Editorial du Docteur Burz Vous reprendrez bien un peu de nihilisme sociétal ? déjà paru le 17 février 2021 https://ledocteurburz.wordpress.com/2021/02/17/vous-reprendrezbien-un-peu-de-nihilisme-societal/ Votre Dieu se porte bien, et nous allons tous crever. Voilà, je pourrais résumer ce qu’il nous reste à pourvoir de cette façon. Du coup, question divinité c’est un peu couillon pour l’espérance. Il y a trop de choses à dire pour que l’éternel ne soit désormais plus coté en bourse. En pensant miser sur la vie on a surenchéri sur la mort, à vie. Le progrès est une mascarade universelle, une panoplie de majorette en mal de paillettes dans les yeux. La terre saigne, l’argent pullule, la nature meurt, le CAC 40 est au top, fameux. Les gens se livrent des batailles identitaires de fond de couloir, communautés contre mots en « ismes ». L’écologie n’est plus qu’une économie politique d’élection. La crise sanitaire est une idéologie en devenir, qui va perdurer sous d’autres formes. Les états d’urgences vont se succéder et planifier un nouvel ordre mondial. Le complotisme fait rage et prédomine un tremplin flagrant de l’homo sapiens sapiens vers l’âge de l’homo safiente safiente. L’esclavage n’a jamais aussi bien fonctionné depuis son abolition du LOL/XPTDR. Le féminisme ne sait plus quoi faire de son histoire tronquée, le racisme non plus, les minorités se sentent pousser des ailes vers la fin des temps.

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L’inceste devient la première attraction mondiale du net, après les viols sur mineur par des stars. Les démocraties reculent et deviennent des démocraties totalitaires en puissance. La Tanzanie ne vaccinera personne, aucune commande, rien, que du grigri local. Les hivers s’annoncent pluvieux pour longtemps, comme les étés chauds et secs pour des lustres. L’ironie aura permis aux plus riches de s’enrichir encore plus pendant la pandémie. On ne sait pas si la crise sanitaire est bien ou mal gérée, de toute façon comme c’est la première d’une longue série on jugera plus tard. ^_^ Je vous le répète, vos dieux se portent bien… et ils vous regardont tous crever. Les religions n’ont qu’un seul avenir, la foi et l’illumination de l’espoir déchu. Nous allons prospérer par milliards et réduire nos chances d’autant. Le blasphème, comme la pauvreté mentale, a de beaux jours avant la fin. La politique ne gouverne pas, ce sont des pantins animés par les lobbys et les trusts. Vos combats et vos droits ne valent rien, les buts que vous recherchez n’existent plus. Vous avez le droit de me détester pour tout ce que je dis. Nous pouvons tous nous maudire pour nos maux qui n’en finissent plus. Nous pouvons tous les condamner pour leur incompétence pour lesquels nous les avons élus.

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Vous pouvez tous être réduits en cendre que ça n’en changerait pas le continuum espace temps… vous, nous, je… ne sommes rien. Cette publication ne me rendra pas célèbre, pire, elle me fera peut-être passer pour un dépressif notoire. Tout ce que je dis n’a pas grande importance, et ce que vous en pensez encore moins. Bien sur que non. En revanche, ce que vous décidez de croire est la base de tout. Et c’est là tout notre façonnement, à travers nos prismes moraux et nos filtres de vécu. Ce qu’on accepte, ce qu’on accepte par la force, ce qu’on accepte malgré nos réticences, ce qu’on n’accepte pas mais qu’on vit tout de même. Ce que toute sa vie on réfute mais qui arrive quand-même, son petit truc rangé, ses petits buts tranquilles, ses plans pour l’avenir tout ça… Ce qu’on nous raconte depuis tout le temps, ce qu’il faut suivre depuis longtemps, les directions qu’on nous montre du doigt. Nos interrogations sans limites, les réponses inadéquates, les proportions d’inexactitudes. Aucune volonté d’aucune sorte n’a réussi à témoigner de l’efficacité bienfaitrice de l’homme sur ce qu’il ose appeler son territoire. ^_^ Je ne sais pas comment vous le dire clairement… vos dieux nous emmerdent. Je n’ai pas de sympathie ni d’antipathie véritables concernant nos systèmes de valeurs. C’est exactement pareil pour la foi et les croyances, tout me paraît fortement exagéré.

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On peut bien y réfléchir pendant des millénaires, mais je crois qu’on a accéléré le temps ces dernières dizaines d’années. Ce qu’on pouvait modifier et ce à quoi on pouvait apporter quelques solutions d’avenir a merdé, on s’est dépêché de progresser pour rien. Du coup on se retrouve dans une situation encore plus incertaine qu’aux deux dernières guerres. Au petit dèj du capitalisme, au déjeuner du capitalisme, au goûter de l’ultralibéralisme, au souper du capitalisme, au 5ème repas de l’esclavagisme moderne. De l’argent magique au « quoi qu’il en coûte » une flopée d’essayistes économiques se branlent sur des dettes virtuelles. L’humain roi, les animaux libres régulés, les fleuves détournés, l’eau en voix de privatisation, l’industrialisation de la nourriture pour de la merde par milliards. Une pollution assumée par les trusts, amendée sans rien changer, quand il ne s’agit pas d’arrangements politiques. Bref, un étalage, ici, comme ailleurs, pour plein de choses dont on ne verra pas le bout d’une once d’évolution pour notre, votre, mon bien. ^_^ C’est un néologisme de vous dire que vos dieux qu’il vous arrange de n’être qu’un se portent bien… et qu’on va tous crever pour des croyances quelconques qui rivalisent d’idées pour ne jamais rien changer. ^_^ Merde, Fuck et tralala sa mère… ©Le Docteur s’en rince les ratiches avec une certaine véhémence.

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Asemic Epitaph by Jeff Bagato Too many consonants clumped together catch in the throat, gurgling like a clogged drain going down deep into the earth, miles below, where gutterals and affricatives live like goblins and trolls and those blind fish that whisper in their stalagmite domains; the letters grind, they grab at some sense yet to be made, chewing at the rock or the rock that remains of the human mind Grating could be cricket language, an asemic alphabet written in sound where meaning obscures itself before anyone has a chance to catch it in an ear If you push too hard Ouija might stumble and point out too many angular letters in a row: VKTN 4VR— like a license plate crying out the submerged personality of its owner who couldn’t decide how to represent “Vacation Forever” in symbols never used before and now must live with an epitaph no one can read, let alone achieve

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March of the Antelopes by Jeff Bagato Last minute dreams fill jungles with more noise, shouting faceless crowds enunciating just that side of sense, so like a nightmare to replace the quiet tears of antelopes with more human activity, an overgrowth of flailing limbs grabbing chunks of meat in the butcher aisle— a ground round, a chuck roast, a rack of ribs, thighs of ham, and the wings of eagles— raw parts of a new beast for the depilated plains, a new herd of antelopes marching across Oklahoma after the crops went dry, a caravan of hope with another slaughterhouse at the end of the line; those bloody hocks, those bloody hooves— breathing, foaming blood from nostrils flared against the wind— tears of blood from doe-like antelope eyes, pretty brown and wide to the world with its buildings and lights and gas guzzling cars stamping along the track; eyes scanning the road ahead, from the fences to the meathooks in the factories on either side

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Toothpaste Comes to Town by Jeff Bagato The cameras flash all night and day, pulling out the stops when a hero comes to town grinning like he’ll project his own teeth from his gums like white bullets to scrub clean the masses Teeth prefer the hot light of day to really shine so nice and nasty— nice ‘cause wouldn’t you like to bear such brightness to the world? Nasty because they put out eyes to blind the fresh days of youth, those happy days of Red Bull blather and hacky sack charm, and make the world mark their own misfortunes The grandstand greeters raise their palms, vowing allegiance to any man that washes clean the plague of plaques, those hemorrhoidal runs like angel kisses gone sour No one would guess that those bright teeth were made of wood with an ivory blush that’s surface polished like a butterfly kiss, like a mirrorworld tain, like the hopes and faith in golden streets, happy thoughts, and wishing well dreams, like a microbe smear, like a bottle of rum, like a Ponzi scheme straight from the world of toothpaste to you

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Lullaby for Ouija by Jeff Bagato Ouija, Ouija come to me— sing me a soft sweet song written fresh on your keyboard: do re mi fa so OK happy birthday to me OK jingle jingle little lamb OK I wanna rock and roll all over this board OK peppermint leaves, a seashell breeze, a fluffy kitty, a yummy latte, hamburger smiles, sunshine for miles; you’ll always have a friend in me; speak through my board and you’ll be free

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Adoption en cours d’Alain Lasverne

Écrire sur soi, c'est simple comme une idée de suicide Roland Barthes

Je suis né à l’Hôpital Saint-Vincent de Paul, Paris 10ème, en janvier 1954. Mère décédée peu après, père inconnu. J'ai été placé à l'age de trois ans et demi dans une famille du sud-ouest, sans enfant. Ce récit est censé raconter mon adoption telle que ma mémoire la conserve, la désagrège, la rebâtit comme un serviteur livré à lui-même. Elle est très douée pour archiver dans les recoins les plus inaccessibles. Elle est ce qui m'en reste. J'aimerais l'accepter avec ses illusions et ses fautes. Tels qu'elle veut bien me les rendre, on retrouvera au long des pages des souvenirs et rêves d'enfance autour de mes parents adoptifs, entremêlés avec les étapes les plus nettes de mon adoption.

La nuque de mon père

La forme de la tête de mon père. C'est ce que je vois d'emblée. Il a la tête plate, mon père. Gênant. Non, ça ne peut pas être gênant. C'est mon père. Il a la tête plate, derrière, mais regarde ! Ma mère le chatouille régulièrement là-dessus. Il fait semblant de ne pas entendre. On est où, là ? Dans la salle à manger. A ma droite mon père, au bout de la table évidemment. Nappe cirée blanche avec motifs fruitiers, des cerises bien mures, râpées par endroits. Le patriarche, non, pas assez vieux. Il est imberbe, en plus. Le chef, alors ? Y a de ça, oui. Il impressionne, et pas que moi, même ma mère évite de lui faire hausser le ton.

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Je ne sais plus ce qu'elle a dit vraiment, à part ça, sur la tête. Elle ricanait en même temps. Devait faire beau, il faisait toujours beau là-bas. J'exagère à peine. Le climat, on ne connaissait que le versant positif. Nuages d'altitudes, demain beau temps. Ciel nocturnes ouvert sur les étoiles, demain une journée ensoleillée. La pluie annonçait le printemps, on la supportait, elle chauffait la salle avant le spectacle. Les pluies d'automne, c'était autre chose. On fermait les yeux, on se calfeutrait la tête, on sortait peu, ma mère cousait, je lisais tout ce qui me passait par la main. Je montais au grenier par l'échelle, plus tard par l'escalier en ciment. Un autre monde làhaut. Un monde solitaire. Les pigeons sur le toit, roucoulant comme une marée sonore. Et les cartons dans le fond du grenier. Avec la double pente du toit en tuile, fallait se glisser, ramper vers l'ombre, les toiles d'araignées, les cartons inconnus protégés par la poussière et le mystère. Mon père affiche indifférence. Ses yeux bleus, je n'arrive pas vraiment à les lire. Je ne me souviens pas d'avoir su lire mon père, sauf la montée de sa colère. Ça commençait autour des yeux, dans les plis qui se multipliaient autour des yeux et les lèvres se repliant sur les dents. Il rougissait un tout petit peu, ma mère commençait à avoir quelques flottements dans les reproches. Enfin, Jeannot !...Ça sentait le roussi, moi je me planquais, bien à l'abri, à l'écoute des dieux, à l'écoute des bruits de fond de ma carcasse. Je restais pas longtemps là-dedans, l'atmosphère m'incommodait. De toute façon, je sentais quelque chose, quelque part à l'intérieur qui ne demandait qu'à me surprendre, me confondre, et ce serait l'horreur, pire, la fin de quelque chose. Les yeux de mon père restaient tout bleu, sans problème, même s'il gueulait carrément. Un vrai tour de force, une maîtrise surhumaine. J'étais pétrifié. On est autour de la table, aujourd'hui. Grande table, au moins un mètre cinquante de large sur trois bons mètres de long. Mon père au bout qui coupe le pain et le poulet, qui sert d'un geste auguste. On est dimanche, j'ai quoi, dix ans, peut-être huit ou neuf. Putain de mémoire. C'est poulet. Entrée, des œufs mimosas, mais alors des œufs. Aussi gros que le poing de mon père et pas question de ne pas frotter les restes de mayonnaise avec un bout de pain. Il n'existe plus sur terre de poulet aussi croustillant que ce poulet cuit dans le four à gaz, bien gras de tout le maïs qu'il a picoré. En fin d'après-midi ma mère s’attellera aux stigmates du repas dominical sur les parois du four. J'ai gardé son front et son regard aimant. Une espèce d'innocence émane d'elle, me 13


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confond, me désarme. Sainte maman domptant la technologie par la technologie. Gants roses et scotch Brite contre la caverne d'acier salopée. Je n'aime pas regarder la tête plate de mon père, j'y vois un défaut qu'il ne peut se permettre. Quand il est planté à lire le journal, je tourne autour de lui, affairé à rien, et je regarde avec un plaisir apeuré cette nuque que quelque chose a stoppé net, voire tranché.

Je tente toujours de régler la netteté de mes souvenirs. A chaque fois, le résultat est contraire. Se dissolvent les êtres et les choses si ma pensée veut les retenir. Les visages particulièrement m'échappent. Les photos où je tente de ranimer la vérité de l'instant, de retourner réellement dans ce qu'on appelle passé, me montrent des figures et des paysages tellement morcelés qu'ils perdent sens. Je veux des vrais souvenirs, je veux la vie dans les yeux de mon père et de ma mère, je veux ma vie entière, pas cette existence raréfiée. C'est ce que j'ai toujours voulu, aujourd'hui je le sais. Tiens, un fusil. Là, je joue un peu, ce fusil je l'ai ramené chez moi ce jour où j'ai quitté la maison familiale pour ne plus y revenir. Il prend la poussière, mais pas loin de moi. C'est une carabine en réalité, une vingt-deux long rifle. Dans ma mémoire, sa crosse jette une belle lueur de boiserie patinée. Le canon, lui ne brille pas. Il est mat, mat comme fort, comme secret danger. Confer l'Ombre qui marche, justicier furtif qui traverse même mes rêves. Quel âge je pouvais bien avoir ? Docteur, pourriez-vous me prescrire un filet à souvenirs et une pompe suffisamment puissante pour assécher la boue et me les offrir tous, nus et sans tâches ? On va dire treize ans. Il faudrait que me reviennent des dates, des événement publics, peut-être un mort célèbre, une guerre. Rien. Je me vois l'épauler, placer le bloc de bois dur contre mon épaule. Ma mère n'aurait pas permis, si je n'avais pas eu un âge raisonnable pour m'offrir un fusil. Une carabine, mouche à 1500 mètre. La moitié de la distance entre chez moi et Montauban, c'est dire. Voilà, je suis planqué depuis quelques minutes sans doute, sur un côté de la propriété, le long de la clôture qui me sépare de la voisine objet de mes élans d'ado. Aux pied d'un massif de bambous qui pousse joyeusement entre la clôture et le poulailler. Les moineaux sont vraiment stupides. Ils ont fui dans toutes les directions à mon arrivée et trois minutes plus tard ils reviennent le bec au vent. Je lève la carabine, j'épaule. Dans mon viseur une 14


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petite boule de plumes, le bec picorant dans toutes les directions, une vie haletante. La décharge ne me surprend ni ne me déséquilibre. Je le vois tomber quelques mètres plus loin. Il gît sans plus un mouvement, les pattes recroquevillées. Sur l'herbe, autour de lui, une corolle de sang. Quelque chose n'est plus. Dans quelques secondes, je serai fier. ***** Maman voyante

C'est une soirée perdue dans une année oubliée. Nous sommes tous deux livrés à nous-même, moi et mère. Il est parti le pivot, le maître. Dans le monde, il règle des affaires, des choses incompréhensibles qui dépassent même ma mère. Manine est là, pour nous tenir compagnie. Je me souviens bien de son profil d'aigle, ses cheveux très foncés. Une présence aimable qui nous suivra longtemps, jusqu'à ce que des disputes déjà obscures à l'époque viennent couper le fil avec ma mère. En attendant que le temps disjoigne les liens, elle vient régulièrement en journée quand mon père s'en est allé dans le monde au-delà de Birac et même de Montauban, cette masse de gens qui nous absorberait, diluerait notre communauté organique si nous y restions plus que le temps d'un match de rugby ou d'une séance au Rex. Il est tard, la nuit est close sur nous depuis un moment. Je ne sais pourquoi, je ne suis pas couché. Dans le salon qui fait salle à manger, elles parlent, j'écoute. C'est une situation, une sensation familière. Toutes ces années d'enfance, j'ai tendu l'oreille aux paroles et au-delà. Mais personne ne m'a confirmé, à part ma mère trop rarement, que j'étais présent réellement, nécessaire, à ma place. Les voix passaient autour de moi, s'enchevêtraient, nouaient des liens, traçaient des routes de sens qui ne me concernaient pas. L'enfant s'en allait rêver à rien, mélancolie informe qui l'attend quand le monde ne le rassure pas. La cheminée n'est pas allumée. Le bois est cher. Je ne vois pas les flammes qui me distrairaient me reposeraient de moi, de ma vigilance épuisante. Mais j'écoute, les deux femmes m'apaisent et j'aime ce qu'elles racontent. Les fantômes, les présences inexpliquées, l'invisible qui fait vibrer le visible, ça me parle. Manine a un ami qui me revient là, au moment où je creuse autour de cette scène si lointaine, si usée depuis tant de temps que je 15


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n'ai que mon obstination à trouver un passé qui puisse la ramener. Nous sommes allés chez lui, je crois, avant que Manine et maman n'en parlent. Je nous vois tous à Montauban, dans un appartement sur les quais, presque en face du musée qu'aujourd'hui on appelle Bourdelle avec cette manie de coller de la peinture et de gros points d'exclamations sur ce qui mérite la délicatesse du respect. L'appartement à une terrasse qui donne sur la rivière. A notre gauche le Pont Vieux d'où on tire les fusées du feu d'artifice. Nous y étions donc le 14 Juillet, ce qui ne me ramène pas sa tête en mémoire. Il vient des îles, la Réunion, ou la Martinique. Il a vu des choses, les a racontées à Manine. Une femme chevauchant un âne. Les deux brillaient dans la nuit, brillant dans la nuit, oui, c'est si étrange comme image. A tour de rôle, elles racontent leurs étranges visions. J'ai sommeil, je lutte pour continuer à frissonner sans cesser d'anticiper le moment où je me glisserais dans la douceur fraîche des draps, où je me laisserai aller enfin au sommeil. Pour le moment je préfère entendre et avoir peur. La grand-mère à ma mère, je ne l'ai pas connue. Une présence sorcière, que ma mère garde précieusement. Elle lui a passé un don, un petit don que ma mère utilise sans façon, au quotidien, avec les connaissances. Ma mémoire est moins trouée, aujourd'hui, je vois ma mère placer le pendule sur un ventre rebondi. Elle ne bouge pas, ferme les yeux. J'ai le temps de voir son front plisser, sa bouche généreuse se serrer et je ferme les yeux moi aussi. Pour les rouvrir aussitôt, le pendule bouge de gauche à droite, alors ce sera un garçon. Peut-être qu'il a bougé d'avant en arrière. Enfin, d'un côté c'est un garçon, de l'autre une fille. Tu es contente ? La jeune femme sourit, agite les bras comme si elle berçait déjà ce petit homme qui vient. La divination, rien de plus simple. On dit que ma mère n'est pas si mauvaise dans ses prédictions. Je crois bien qu'elle y tenait à ce pendule. Rien de trop dans l'instrument : une mèche de cheveux nouée à une bague en or. Un gri-gri pour dominer un peu la marche implacable de ce monde qui nous dépasse de partout. Je n'ai jamais vérifié combien de succès avait enregistré ma mère. J'étais un adepte. Le regret fait de moi un observateur éloigné, aujourd'hui. Je n'ai pas de don particulier, moi, sauf peut-être de sentir quand on va m'appeler au téléphone. Rien qui me permette de surfer sur l'implacable. Ma mère a pris ses aiguilles, elle tricote machinalement en continuant à parler avec Manine. Elles chuchotent, maintenant, on a entendu du bruit dans le grenier. Il n'y a personne là-haut, normalement. Jeannot, c'est toi, a lancé maman, mais il n'y a pas 16


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de raison qu'il soit revenu en douce et qu'il fasse une blague. Ce n'est pas le genre à faire des blagues. Même s'il plaisante parfois, avec les connaissances qui viennent prendre l'apéritif. Je ne vois rien qui plaisante au fond de ses yeux bleus, même maintenant que je n'en ai plus qu'un souvenir flou. Ça doit être les souris. Manine et maman chuchotent encore, un bon moment, je vais m'endormir. Ah, ma mère se remet à parler normalement. C'est son tour. Sa grand-mère revient sur la table. Je ne l'ai pas connue. Je ne pose pas de question, je n'ai jamais de question à poser sur ces parents et parentes qui viennent faire un tour, faire décor dans la famille qu'on m'esquisse. Je m'appuie contre l'évidence. C'est la famille, c'est ta famille. Elle est discrète. Le grand-père maternel, que je n'ai pas connu non plus, est mort du gaz moutarde. La guerre de 14 a continué à tuer bien après la fin, comme celle de 40, et celle d'Algérie, variante tuant de l'intérieur ceux qui était physiquement revenu, en laissant leur esprit attaché aux corvées de bois. Me revient un cousin à ma mère, silencieux sur cette guerre, tellement silencieux que je ne pouvais pas regarder le vide dans ses yeux. Il est quelle heure ? Il est tard, on est peut-être samedi. Pour ma mère, ça ne change pas, elle est toujours à la maison. Un jour, elle a rencontré papa, elle a quitté l'usine. Manine travaillait là-bas aussi. Elle est partie aussi. Plus tard, l'usine a fermé. Après leur départ peut-être, je ne sais plus. Usine de gaze à bluter. Textile à la chaîne. Ma mère vantait toujours sa cadence de travail, d'ouvrière supérieure appréciée au point que le patron lui abandonnait parfois le droit de le contester un moment, quand il voulait bien discuter avec le personnel. Elle en était fière de ce privilège de Stakanow. Elle l'a exercé dans un bruit terrible, des années durant. Hypertension chronique à la clé. Elle mourrait en levant les bras, surprise devant les fils pour étendre le linge, pronostiquait le médecin de famille. Un accident de camion lui fractura le rocher. Elle mourut après des années au lit à perdre lentement l'espoir, les souvenirs, la raison. Elle a grandi avec sa grand-mère, qui est aussi la mienne. Je n'ai jamais vu leur appartement, je n'ai pas vu non plus le deuxpièces d'amoureux que mes parents ont occupé avant de s'endetter modestement au Crédit Foncier et lancer leur grand œuvre, le F4 en lisière de Montauban et monter là où le monde est plus vaste et plus maîtrisé, chez les propriétaires.

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Je dois dormir déjà à moitié. Me restent des bribes, la fin de l'histoire. Manine écoute, l’œil brillant, son nez un peu fort tendu vers ma mère, sa compagne de chaîne, à l'usine. Ma mère est est seule dans l'appartement avec sa grand-mère. La grand-mère est couchée. Il n'y en a aucun, mais ma mère entend un bruit. Et je commence à avoir peur. Rien de plus familier que ce petit bruit, c'est le pédalier de la machine à coudre. On se fait les vêtements à la maison, à cette époque-là. C'est dire si la machine à coudre, elle ne la laisse pas chômer. Clic-clac, clic-clac, ce n'est rien, vite monotone. Mais personne n'appuie sur le pédalier. Manine sourit, je sais qu'elle a peur aussi. D'ailleurs, il y a une explication, mais pas vraiment efficace contre la peur. Ma mère aime bien toutes ces choses hors de l'ordinaire. La semaine dernière, ou peut-être un mois avant, avant le bruit du pédalier, elle a passé une soirée à faire parler un verre, chez des amis que je ne connais pas. Le poêle à mazout chauffe fort et je frissonne à nouveau. Heureusement qu'on est trois et que je compte pour un, je le sens bien. Le verre doit être placé à côté d'une personne qui a du fluide, dit ma mère. Chacun a posé un doigt dessus et il a « parlé », une lettre à la fois. Je ne comprends pas bien. Ma mère est excitée à raconter ces choses, comme si c'était interdit, ou une blague. Elle raconte vite, puis elle recommence, rajoute des détails. Manine, lui demande d’arrêter, et ma mère continue évidemment. Je ne me souviens plus du bruit, des visages ; l'heure et la tension se sont dissous de même, ou ma fielleuse mémoire n'a rien enregistré. Tout ce qu'il me reste, c'est ma tête levée au plafond. Oui, ça venait du grenier. C'est quoi, ce bruit ? C'est quoi ?? Les souris. Les souris, je te dis. Manine a une main sur le bras de ma mère. De l'autre bras, maman me serre. Alors, bon, on va peut-être aller se coucher. Manine, tu ?...Bien sûr que tu peux rester. Je vais te faire une place dans le lit. Alain, non. C'est un homme mon fils, il n'a pas peur. Bon, allez vite, vite, on va se coucher.

Je ne me souviens pas du numéro de la tombe de mes parents adoptifs. Je ne me souviens pas du prénom de mon frère biologique, je ne me souviens plus du prénom de ma sœur biologique. Je ne me souviens pas de ma couleur de cheveux, enfant. Je ne veux pas aller ouvrir la boite en polystyrène blanc dans laquelle je garde 18


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des photos, on appelle ça des photos de famille. Ça ne sert à rien. Je ne les reconnais pas, ils ne me connaissent pas. Je n'ai pas de famille. J'ai une cousine, on s'est parlé dernièrement et je crois qu'il y avait de la douleur et de la faiblesse de mon côté. C'était bien. Je ne me souviens pas de mon père biologique. D'ailleurs devrais-je m'en souvenir ? Étant donné que les psy précisent que les souvenirs d'avant trois ans ne sont pas accessibles – ils existent mais ne sont pas « verbalisables » -, je n'ai pas de père. Précision inutile puisque je ne l'ai jamais vu, je crois. Vu qu'il m'a abandonné à la naissance. Du moins, pas signé le registre, ou si peu, un prénom. Prénom que je ne suis pas près à écrire. Pas envie, OK.

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Another Box by John Tustin I rub my thumbs together in clasped hands Like a cricket’s fiddle legs Only noiseless With my eyes fixing on papers, screens, The direction of distant noises That have nothing to do with me. The smoke rarely rises, The bed sags on the side where I sleep. I can’t sleep even though There is no reason to stay awake. Wasting another night here In the perpetual cower of this getting beyond Being a middle-aged man Toward just being old. Fearing the imminent inevitable lowering box Inside this place That is nothing but ceilings And walls as well, The air as thick as the shoveled dirt Here, In this Another box that Will not move.

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Datura #11 | 03_2021

Dying in a Place by John Tustin My hair a wisp in the wind, Blue eyes dewy with alcohol, I am living in a place where those among me Cannot tell the difference Between fiery roses, Cheap red bowls, Pooling blood And a shot down sunset. I lie alone here Until I imagine I lie with another, My lonely lost twin: Her blue eyes dewy with alcohol, The weariness of this place emanating from our fingertips and Heavy like syrup upon our faces. We lie cheek to cheek, then back to back, Living in a place without touch or poetry. Only sound here. Sound and heat. Living in a place where poetry has never lived. Dying in a place so like hell That people praise the heat As they boil. So we turn – face to face. She touches my chin, strokes my beard And sighs As I look into her eyes, Not knowing such tragic lovely sadness Could exist Beyond myself Until this moment. We make what passes for poetry here. Us, Me, We are Dying in a place like this, Dying in a place Like this.

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Datura #11 | 03_2021

I Ease into My Seat by John Tustin I ease into my seat With Townes Van Zandt in my ears; Your long black hair in my eyes as I close them And your body so far from my fingertips As I reach out in the dark, the emptiness: The dark emptiness. Another night wingless, Another night tethered to a stone As brutal as any flaming sun. I leave the last one half drunk and sweating the glass, A small stain of water ringing underneath, The bubbles in the glass dying. I meander into my bed, My heart always so hot And now just a cinder. Dirty dishes in the sink, Crumbs on the table, The words not written Again. There’s always tomorrow. Always tomorrow. Heart of tar, Stained as nicotine, Crippled as a cancerous cell. I close my eyes and my toes are numb. I see nothing. I feel nothing. Nothing at last. Nothing Until tomorrow.

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Datura #11 | 03_2021

There Will Never Be Peace upon the Streets of My Heart by John Tustin There will never be peace upon the streets of my heart. The houses ever on fire, The children being bombed from above Their innocence flowing blood into gutters. Men are disemboweled with the dexterity of a swordsman, Women slashed with broken beer bottles and left to bleed out. Coyotes and vermin rend the flesh of the not yet dead. The night groans. The night groans and stiffens. The air exploding with pulled triggers, angels falling flaming From a purple sky inking into black. The black is complete. No more suffering. Silence. There will never be peace upon the streets of my heart Until the moon shines upon such still desolation And the graveyard in my heart Is filled.

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Datura #11 | 03_2021

Wings Clipped by John Tustin A man sits dying, His wings clipped to bloody stumps. He’s eating a ham steak, Spanish rice and broccoli, Sitting with his back to the mirror. The moon is like a knife Broken at the handle. He sets his alarm clock, Remembering she was even more beautiful than Gene Tierney In Laura And probably still is. He faces the mirror and sees He’s no Dana Andrews. The room becomes fog And he doesn’t even remember lying down Much less what he dreamed about With his drool on the pillow, A little dried blood In the sheets.

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Datura #11 | 03_2021

CE QUI PERDURE POUR NOUS PERDRE de Stéphane Casenobe JE NE SUIS PAS SEUL EN ROUTE. QUELQU’UN ME SUIT DE PRES. UN ETRANGER PEUT-ETRE ? UN ANONYME SUREMENT… UN INDIVIDU POUR TRAVERSER LE SAS DES MOTS. MARCHER SANS MARCHER COMME ÇA SUR LA INVISIBLE JE LE JE LA ME

MES PAS. ET CE GRAND ENNEMI ME RETARDE ! SANGLE BIENTOT CEDERA. MON RIVAL SE REVELERA LUI AUSSI… REMERCIERAI COMME UN FRERE DE SANG.

N’AI RIEN VU VENIR ET TOUT SOUDAIN ARRIVE ! CLANDESTINITE ME RATTRAPE. OU IRAI-JE  TESTER DANS LA VIE A PRESENT ? DES ECOLES

NOIRES S’OUVRENT AU JOUR NOUVEAU… ET DES VACANCES AUSSI… PACTE CONCLU ! J’ECRIS SANS ME REPONDRE ! UN MOT EST A PERDRE. ET BIEN D’AUTRES SE DECLENCHENT…

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Datura #11 | 03_2021

LA FACE INCONNAISSABLE DU JOUR de Stéphane Casenobe EST-CE LA POESIE LE PROBLEME OU BIEN MOI ? C’EST UNE DIFFICILE GUERRE QUE D’ECRIRE N’EST-CE PAS ? VOIR QUELQUE CHOSE AU-DELA DES MOTS ME FASCINE. J’ECRIS PARCE QUE JE ME SENS SALE DE L’INTERIEUR… TOUT SANS DOUTE A DEJA ETE DIT OU ECRIT PAR MOI. LES LIGNES BOUGENT. QUEL JOUR FRANCHIR AU FOND.  JE FAIS JOUER MES MUSCLES POUR RESTER A LA SURFACE. AU BORD. ET JE PRENDS MON ROLE TRES A CŒUR. MA MARGE DE MANŒUVRE S’EST LARGEMENT REDUITE AUJOURD’HUI. COMME HIER D’AILLEURS. QUE RETIENT-ON DE LA VIE POUR FINIR ? ET RETENIR LE PEU QUI CHANGE EST-CE SUFFIRE ? OUI. A D’AUTRES HEURES… J’AI LES YEUX SUR LES JOURS. LES CIVILISATIONS DE L’ESPACE S’ANNONCENT !

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Datura #11 | 03_2021

ET DEVIER LA MAIN QUI ECRIT ! de Stéphane Casenobe IL ME RESTE LA MATIERE DE LA PAGE. DE JOUR

A PEU PRES DE QUOI PEUPLER LES MOTS. VIERGE A SON TOUR PEUPLE L’ESPACE LA RESPIRATION DE LA PAGE ! TOUT EST REEL JE CROIS BIEN. MEME SI

JE N’EN AI AUCUNE CERTITUDE… ANXIEUX MOMENT QUE D’ECRIRE ! J’INCARNE UNE EVIDENCE : IL FAUT D’ABORD TUER RIMBAUD POUR COMMENCER A ECRIRE DE LA POESIE… OUI. TUER LE EN ON

PERE. ARTHUR RIMBAUD. D’UNE BALLE D’ARGENT PLEINE TETE ! ET VLAN ! IL EST MORT LE POETE ! PASSE A AUTRE CHOSE… ET JE RETIENS UN.

LE POEME POURRAIT S’ARRETER LA. MAIS NON. DIEU SERAIT-IL PLAGIAT ? DIEU L’INSTRUMENTALISTE ? PEUT-ETRE… POURTANT RIEN NE VIENT A MON SECOURS…

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Datura #11 | 03_2021

SIGNE DE MAIN ET DEPART ? de Stéphane Casenobe POUSSIERE A L’AIDE SOMBRE D’UN

DE GESTES. DE DES

MES POEMES SONT LUS CARBONNE QUATORZE. MOTS. TRAITS DE LUMIERE LETTRAGE OUBLIE ! JE REDEVIENS

MATIERE A L’INTERIEUR VISIBLE.

JE REDEVIENS FREQUENTABLE AUSSI. D’UN REGARD A L’AUTRE TOUT CHANGE… J’AIME L’ART DE L’ERREUR DES POETES PIONNNIERS MON POEME RECLAME UNE DIMENSION DE PLUS POUR EXISTER. LE D C’E

SAVIEZ-VOUS ? ON N’ENTRE PAS IMPUNEMENT LE GENIE DU LIVRE IMPUNEMENT ! ET ÇA UN TRUC DE GENIE ! CAR RIEN NE RIME A RIEN.

DARWIN L’A VERIFIE. CE QUI EN MOI RESISTE C’EST L’INERTIE DU NORD DE CE NORD MAGNETIQUE ET COLLANT… POUR NE PLUS S’EGARER AVANT L’AUBE.

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Datura #11 | 03_2021

TOUT M’EST DÛ CAR JE SUIS PAUVRE ! de Stéphane Casenobe ET JE CROIS QUE L’ON SE TIENT PAR LES SILENCES ? OU TOUT SE PERD ET REAPPARAIT. REPARAIT AUSSI… COMMENT SAVOIR ? COMMENT DIRE LES MOTS DES AUTRES ? JE NE SUIS PAS CE QUE JE DEVIENS. C’EST SIMPLE NON ? QUELLE ENERGIE ME RESTE-T-IL ? FAUT-IL BRÛLER POUR RENAÎTRE ? J’ARRÊTE ICI LES QUESTIONS. QUAND RIEN DANS LE TRAVAIL N’AVANCE JE FAIS CAP SUR LA NUIT. ÊTRE SEUL EST TRES PUR AU FOND. ET QUI ACHETERA MON ART ? EN A FINIT DE SES LUMIERES. DEJA ! ECRIRE ME DECULPABILISE. L’EXTRAORDINAIRE… J’ECRIS PAR TEMPS DU CLIMAT !

CE SIECLE J’INVERSE

EN SUPER EN SURPERFLU ! CONTRAIRE EN FUYANT LES DOUANES JE REINVENTE L’ANONYMAT !

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Datura #11 | 03_2021

DE LÀ J’HESITE ? de Stéphane Casenobe LOIN EST-IL SITUABLE AU JUSTE ? S’IL SUFFISAIT D’ALLER ? J’ECRIS AUCUNE FRONTIERE CONNUE JE NE SAIS COMPOSER QUE DE LA POESIE JETABLE. MEME PAS RECYCLABLE ! SOIR EST UN POEME A LUI SEUL. QUE D’ECRIRE EN FRANÇAIS MEDIOCRE ! QU’ON NE DIT PAS MAIS QU’ON ECRIT… J’EN SUIS TEMOIN. J’ECRIS JE SUIS

TANGIBLE AUSSI. PARCE QU’IL ICI SI BAS.

ET OU ALLER POUR NE FRANCHIR A MON SENS… AUJOURD’HUI QUEL PRIVILEGE CES MOTS L’AUTEUR

L’EXPLICATION EST LA : FAUT Y CROIRE ET EN RESTER LA. ET QUEL LIEU POUR RENAITRE ?

NE PAS DEVIER DEVIENT NECESSAIRE… LA FOI NE LOGE NULLE PART AILLEURS QU’AU FOND DE MOI. IL NE S’ECRIT QU’UN MOT PAR GENERATION…

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Datura #11 | 03_2021

What The Street Remembers (11) by Christophe Barnes Skkpt sLkpt When are you ready to Bllllll-rm Ka hhh * Donald MacClean frets his head. * If you within that culture She has a daughter Tell me more when it’s here * Guy Burgess tumbles from The Horse And Crown. * Aaaa haa-aaa My Dad is back What size jumper? Crickey Stick around

What The Street Remembers (12) by Cristopher Barnes As Jane said Ppp-clip-rrr At that point P-clap * Hilda Baker yanks her bra strap. * Get him a chocolate Must be in the haversack Super moon Ck-cha * Arthur Mullard wrestles his face. * See you later Sheila Er I wasn’t sure about that Aak Let it snow, let it snow

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Datura #11 | 03_2021

What The Street Remembers (13) by Christopher Barnes Shut the fuck up Going to the match So bright Now every word he spoke Haaaarr * Jean Muir decolours into a throng. * Pttoo-ptToo-ptToo Mmm-Mm-Mm Aa can do it * Joannah Lumley bides time To doubt her shoes. * P-chk Then he asked a question Boomph Just like her mother

What The Street Remembers (14) by Christopher Barnes What did he do? Sss hhn Please stay in line Na! Na! Na! Shiggle-th * Andy Warhol paws his ear. * I'll be glad when it’s Christmas Plit-plit-plit Eeeeuuu * Nico flumps a cigarette butt. * Well he can come with us Aha! Burroomp P-choo-choo p-choo-choo

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Datura #11 | 03_2021

What The Street Remembers (15) by Christopher Barnes Ktlll-ktll-ktll Chackk A shirt Nanna Nanna Nanna * Ira Gershwin surfaces From the Metropolitain Line. * For me pall’s back Burum do do Whhh By the light * George Gershwin hurtles Into the stationers. * It's not worth looking for Listen to my Love that gave me Hey man what day is it?

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Datura #11 | 03_2021

Notre République (extrait) de Léonel Houssam. Editions Burn-Out. NOUS BÂTISSONS LA FIN DU MONDE « Quoi ? Qu’est-ce qui c’passe ? Y’a un problème ? » Bertrand l’entourent.

pointe

un

Le

continue

feu

à

un

la à

dizaine

croquer

de

combattants

l’air,

à

qui

chauffer

les

chairs, pores par milliards mués en geysers crachant la sueur… « Me cassez pas les couilles ! Ce merdeux a tenté de me flinguer ! Tout le monde devient taré ! Je ne laisserais personne foutre la République par terre ! Personne ! Personne ! » Les soldats ennemis ont cessé de tirer. Spectateurs étonnés du brasier. Les lignes de force gesticulent, s’organisent. L’étatmajor est prévenu. Sans doute la presse aux ordres retranscrit à la lettre les informations filtrées/sélectionnées par les hauts fonctionnaires en charge de la « liberté des citoyens ». Tout est sécurité. Tout est en coton-acier, tout est sous cellophane, sous air

conditionné…

Tout

est

fini,

terminé

achevé.

La

rue

et

la

quarantaine de maisons qui la bordent sont pris dans l’étau. Les deux cent quatre combattants de la République sont épuisés. Déjà quatre semaines de siège, d’assauts, une centaine de morts de part et d’autre. La pleine lune est de retour vaisseau mère acnéique géo-stationnant

dans

le

ciel

bleu

foncé.

La

nuit

qui

vient

s’annonce difficile. Une dizaine d’hommes et de femmes balancent leurs armes au sol et rejoignent la rue principale, dans la ligne de mire des viseurs ennemis. Le leader de ce groupe porte un drapeau blanc. Il engage une marche vers l’ouest, le check-point le

plus

proche.

Mains

en

l’air,

visages

crasseux,

vêtements

souillés, déchirés, miteux. La petite bande de zombies marchent vite. Bertrand leur ordonne de rester : « Restez ici ! Notre République, c’est jusqu’à la mort ! Ils vont vous dézinguer comme des merdes ! »

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Datura #11 | 03_2021

Ils chevauchent un premier remblai de goudron et de terre. « On

se

rend

! »

En

face,

un

officier

leur

ordonne

d’avancer

doucement, toujours les mains en l’air. La fumée du cabanon et des corps

entièrement

calcinés

s’est

changés

en

volutes

de

fumées

grises serpentant entre les barricades, les cadavres de voitures, les

bâtisses

brutalement

dépenaillées

saisis

par

des

par

les

hommes

en

combats. armes

Ils

qui

sont

les

dix

menottent

immédiatement au sol, lâchant quelques coups de poing et de talons sur

ces

visages

amaigris.

Le

rêve

s’arrête

pour

eux.

Les

hélicoptères rôdent, bruyants puissants. Insectes d’acier géants prêts à se ruer sur leurs proies. Bertrand est seul dans le salon de « sa » maison. La bouteille de whisky est déjà à moitié vide. Par intermittence, il entend les cris

des

prisonniers

survivants.

Bouche

pâteuse

et

paupières

lourdes, avachis sur le canapé, sa voix rauque secoue l’obscurité de la pièce : « J’ai pas demandé à ce qu’on me fasse chier ». L’indien est en faction à la porte d’entrée. Il n’y a que le long couloir noir qui les sépare. L’indien est accroupi, fusil à la vertical tenu entre ses genoux : « Bertrand, on est au bout du bout. - Je ne crois pas. - Putain, y’a des déserteurs, des cadavres partout. Les autres vont pas tarder à se rendre aussi. - Alors on sera tous les deux et on tiendra tête à toute l’Humanité s’il le faut. - Ouais. Tu peux compter sur moi » La planète entière se déforme sous les coups de cet atome fou qu’ils appellent leur République. La planète prend la forme d’un haricot, goutte d’eau seule dans l’espace bombardée en son centre par

l’atmosphère

d’une

planète

géante

défonçant

le

système

solaire. Et si les pôles s’inversaient enfin… L’indien garde un œil perçant braqué vers la rue :

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Datura #11 | 03_2021

« Il y a quatre points cardinaux auxquels on se rattache. La Terre est peut-être ronde, peut-être plate… Peut-être même qu’elle n’existe pas. Mais ces points cardinaux donnent le sens de notre mouvement. C’est d’ici, de Notre minuscule République que nous devons partir pour rejoindre les quatre coins du monde. - Exactement l’indien. Et c’est cette quête vers les au-delà accessibles qui finalisera tous nos projets. - Nous construisons la fin de tout. - Nous bâtissons la fin du monde. -

Nous

franchirons

les

frontières

encore

inconnues

de

la

planète. - Nous les traverserons l’indien. On dit qu’au-delà de chacune des frontières du bout du monde, il existe une autre vérité. - Quatre vérités qui forment le sens de toute l’Histoire. - Et de sa fin l’Indien… L’Histoire et sa fin… » Leurs voix forment un chant lancinant fondu dans celui des feuillages secoués par le vent et celui des grillons.

Têteau de Ifpalide

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ANY POISONOUS PLANT OF THE GENUS DATURA. A PRINT AND ONLINE JOURNAL OF DEVIANT AND DEFIANT WORK. LE DATURA EST UNE PLANTE QUI RENFERME UN HALLUCINOGÈNE PUISSANT ET TRÈS TOXIQUE. UNE REVUE LITTÉRAIRE DÉVIANTE ET PROVOCATRICE IMPRIMÉE ET EN LIGNE. DATURA – A PRINT AND ONLINE JOURNAL OF DEVIANT AND DEFIANT WORK PUBLISHED RANDOMLY. ISSUE 11 – MARCH 2021 – ISSN : 2646-2257 – LEGAL SUBMISSION (TO BNF) : ON PUBLICATION – SPECIAL PRINTING – MASTHEAD : WALTER RUHLMANN 60 RUE DU PRIEURÉ 76540 ÉCRETTEVILLESUR-MER © DATURA & CONTRIBUTORS, MARCH 2021 ALL RIGHTS RESERVED CONTACT : https://daturaliteraryjournal.blogspot.com/ – mgversion2datura@gmail.com DATURA – REVUE DE LITTÉRATURE DEVIANTE ET PROVOCATRICE EN LIGNE ET IMPRIMEE A PARUTION ALEATOIRE – N°11 – MARS 2021 – ISSN : 2646-2257 – DÉPÔT LÉGAL : À PARUTION – IMPRIMERIE SPÉCIALE DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : WALTER RUHLMANN 60 RUE DU PRIEURÉ 76540 ÉCRETTEVILLE-SUR-MER © DATURA & LES AUTEURS, MARS 2021 ADRESSES : https://daturaliteraryjournal.blogspot.com/ – mgversion2datura@gmail.com Photocopied : France : €2 – Europe : €4 – World : €8 (shipping included)

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Datura 11  

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