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Édito Le mois dernier, vous appreniez que Mauvaise Graine devrait effacer le mot bilingue de son sous-titre. Vérifiez l’ours, je l’ai dit, je l’ai fait, ou pas fait, c’est selon. Certains doivent m’en vouloir de ne plus leur proposer la version anglaise des textes français que nous publions. Ben ouais ! Mais qu’ils viennent donc mettre la main à la pâte pour que ces heures de traduction se transforment en minutes pour moi, et l’on verra bien. Et puis, si vous y songez bien, comme je vous le révélais aussi le mois passé, notre lectorat franchouillard, pour la majeure partie, n’a pas grand chose à faire de ces traductions auxquelles il ne comprend rien, si ce n’est en retournant inlassablement à la version originale. Je disais que la proportion de francophones rebutés par la langue de Orton et de Blake 1 était de 99,99%. Évidemment, c’était exagéré... elle est de 99,7%... ! Enfin, même si ces chiffres ne sont pas non plus tout à fait justes, compte tenu du fait que certains lecteurs francophones baignent dans la traduction et en ont même fait leur profession, pour certains, ou que parfois nous avons affaire à des revues et auteurs d’ouvrages anglophones que nous commentons dans nos pages, je suis au regret de vous dire que MG cesse d’être bilingue... systématiquement du moins. Oui, il fallait bien ajouter cet adverbe qui déjà vous remonte quelque peu le moral et apaise ces mines figées par l’horreur qu’étaient devenues les vôtres suite à ces effarantes révélations. Effectivement, non seulement ce retrait du bilinguisme nous permettra de publier davantage de textes – car les numéros qui faisaient la part belle aux nouvelles n’en accueillaient qu’en nombre forcément limité, l’espace l’étant lui-même puisqu’il en fallait aussi pour les traductions – mais en plus, ce gain d’espace, et de temps, ne l’oublions pas, pourra, le cas échéant, nous permettre de publier des textes d’auteurs de langue espagnole par exemple, ou tchèque, ou russe, ou de Dieu sait quelle langue... ! Vous saisissez la nuance ? Et l’intérêt ? J’en veux pour preuve les deux prochains numéros qui feront appel à la traduction, car il est bien évident, et vous l’aurez forcément compris, que si nous continuons à publier des textes dans leur version originale, il nous faudra bien les traduire, ou acquérir par quelque moyen que ce soit leur traduction auprès de leur auteur même, ou d’un traducteur habilité. Rassurez-vous donc, la Graine évolue, mais dans le bon sens. En resterai-je là pour ce qui est de cet édito ? Que nenni ! Il est tant d’événements à commenter depuis que je vous ai eus à l’autre bout de la page la dernière fois, ayant, le numéro précédent, laissé libre court au facétieux Stéphane Heude que nous devrions retrouver dans nos pages prochainement ; ne vous déplaise. Des événements, oui, en veux-tu en voilà, à commencer par Le Printemps des poètes qui me fait bien sourire. Cette manifestation voudrait confédérer les manifestations poétiques qui ont lieu à travers toute la France et les placer au premier rang. Pourquoi pas ? Mais c’est dans sa marginalité même que la poésie trouve sa force, et sa splendeur ; vouloir en faire un autre moyen de se faire du blé, d’abord n’est pas gagné, à moins d’effleurer les bons sentiments bien sirupeux – comme ce poème à Ayrton Senna lu il y a quelques années, au moment de sa mort, dans un magazine télé dont je tairai le nom autant par pudeur que par fierté, et tant d’autres découverts ça et là dans certains immondices auxquels on donne le nom de revues –, ensuite, ce serait un moyen supplémentaire d’utiliser les déjà renommés pour illustrer cet exercice littéraire auquel nombre d’entre nous s’adonnent sans scrupule et même avec un certain plaisir ; n’est-ce pas ? Dire qu’eux ne le font que pour se faire mousser ne serait cette fois pas exagéré de ma part, personne ne me contredira. Walter.

1 Je sais qu’on a plutôt l’habitude de citer Shakespeare pour illustrer l’anglais, mais Joe Orton et William Blake sont mes deux auteurs fétiches...

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Portrait bérenger [ ] v. tr. 1. Ôter (une chose) de sa place habituelle. Bérenger les potiches au guichet de l’ANPE. 2. Obliger quelqu’un à quitter sa place. Le docteur le bérenge à vouloir le faire monter dans la voiture rouge, mais Norbert il répond qu’il doit d’abord poser les commissions, faire un peu la cuisine et aussi qu’il a rendez-vous avec Canette qu’elle doit le décapsuler 2 3. Interrompre, troubler quelqu’un dans ses occupations. Prière de ne pas bérenger. 4. Provoquer des troubles psychologiques. Nel, les poings dans les poches, fend la horde soucieuse d’en être vraiment, des costards-pardessus classiques, catogans, étudiants à lunettes, lookés rap, tendance, filles à l’avenant, en sombre, maquillées-pour-le-soir, cheveux propres, manteaux de bonne coupe, grungy clean, jupes longues, mini, micro, talons, platform-boots, et des mûrissants et des entre-deux et des quadras et des quinquas bien mis pas-de-circonstance, et des qui traînent leurs mômes emmitouflés, et des Arabes en passe-montagne égarés là pourquoi comment, et des crieurs de journaux qu’on achète parce qu’on en a pris l’habitude, et qu’on ne lit pas tellement ils soulèvent de questions bérengeantes… 3

C’est La rousseur des bananes à l’été finissant 4 qui m’a fait goûter à Jérémy Bérenger la première fois. Depuis, je suis accro. Ce mec-là n’en finit pas de jeter des peaux de bananes sous les pieds des auteurs qui se la jouent, des pignons sur rue comme des hygiaphones. Fils naturel de Ferré – donc demi-frère de Tomera ? – il a le regard qui déshabille les riches en gueule, et qui discerne parmi nous tous, le petit peuple des bat-la-semelle, tantôt l’étincelle de dignité, tantôt – et le plus souvent – la misère de nos vies, de nos pauvres projets quand nous en avons encore. Aussi je n’irai pas par quatre chemins. Je t’avertis sérieusement, mon doux lecteur : lis deux-trois textes de Jérémy et quand tu relèveras la tête tu te poseras la question Mais qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ?!!! Tu vas te trouver minable. Et si tu te laisses aller parfois à jeter laborieusement sur le papier tes petits rêves de trois sous, l’effet sera encore pire. Jérémy écrit si bien que c’en est écœurant. Ses nouvelles sont une cruelle insulte à nos efforts... Et à notre tranquillité d’esprit. Jérémy est dans mon esprit associé à Bruno Tomera. Par leur talent. Par leur peinture aux tons bleus, et puis peut-être sont-ils vraiment frères après tout... Mais quand la poésie de Bruno nous sourit malgré tout, les nouvelles de Jérémy sont un rictus qui fait froid dans le dos. Un lecteur averti en vaut deux. Je vous laisse entre les mains du Cassos’ et autres résUrgences à présent, et ne venez pas vous plaindre après : vous avez entre les mains l’une des meilleures Mauvaise Graine de la saison. Bonne lecture à tous ! Bruno et le petit Robert le couple du mois !

2 d’après Le décapsulage raté de Norbert 3 d’après Junket blues, un de mes plus beaux souvenirs de voyage dans l’univers de Jérémy. Ces deux nouvelles, ainsi que La famille Marsalla, Un restau une toile et Cannes festival off ont été publiées dans MG 23 en juin 1998. 4 publié aux éditions Sol’Air, 242 bd Robert Schuman, 44300 Nantes, France MAUVAISE GRAINE 33  AVRIL 1999

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Jérémy Bérenger Le cassos’ (5)

I – Hé mec ! T’as pas dix euros d’singe ? Une à une, les artères s’illuminent de la ville effarante. Une à une les flèches qui la hérissent s’estompent dans la brume crépusculaire. La semaine bout-de-souffle au plus bas de ce vendredi soir où les quelconques regagnent leurs étables, la baguette du dîner réchauffée du matin sous le bras. Le quotidien s’émonde ainsi, une nuit suffira à en disperser les squames avant qu’ils ne se reforment dès l’aurore, nourris cette fois du pus vivace du week-end. – Hé la p’tite ! T’aurais pas dix euros d’singe ? Une clope ? Un bisou ? Tellie plaque ses lèvres sur la joue râpeuse du Charclo, les y roule pour qu’elles s’y impriment. C’est l’hiver. Peut-être le pauvre type crèverait-il d’ici quelques heures sous un abribus. – Merci la p’tite ! Pour plus, faut des affinités ? – Ça va comme ça, Charclo ! Pas pousser ! Énième entretien d’embauche foiré pour Tellie. Un de moins, dirait un esprit positif. Pas son genre, à Tellie. Elle est belle mais dans son cas, ça ne suffit pas à rendre optimiste ni à gauler un job, un vrai de ceux qui se raréfient, qui te changent la vie quand tu n’y croyais plus, un job où tu es quelqu’un dont on a besoin, en qui on a confiance, qui te donne enfin la sensation d’exister au sein du monde qui t’entoure. De l’autre côté du bureau, toujours la même espèce de rapace, un peu flic, un peu psy, pas mal capo. Aujourd’hui, l’agent de recrutement était une épaisse demi-vieille trop parfumée pour être propre sur elle. Mais elle était du bon côté du bureau et Tellie du mauvais, comme toujours. Malgré sa vingtaine bouclée, blondeur romantique, profil gracile mais jamais celui recherché. Lors des entretiens, Tellie n’étudie pas ses postures, qui doivent ne rien celer de ses je t’emmerde sale chienne de recruteuse, sale pourri de chasseur de têtes, si je m’écoutais je te rééduquerais à la saignée, j’ai mon cutter au fond de mon sac Tati où je range mon rouge baiser-à-clodos, les papiers de ce qui me tient lieu d’identité, des pâtes-à-cul au cas où, un collant de rechange et mon putain de CV, le plus lourd de mes boulets, et j’en traîne une grappe, c’est comme ça dans ce pays de merde quand tu déconnes à l’âge où il vaut mieux commencer à se mettre en rang, on te le fait payer toute ta vie. – C’est pour quoi toutes ces boucles d’oreille ? a demandé la demi-vieille, un sourire faux distendant ses lèvres grasses. – C’est pour rien. Elle a griffonné trois lignes sur la fiche d’identification où, après un survol rapide du CV de Tellie, elle a coché négativement les cases placées sous le nom et l’adresse – celles déterminantes, qui situent le degré d’employabilité du postulant, diplômes obtenus, expérience, permis de conduire. Le reste étant affaire de subjectivité. De feeling, avouent cyniquement les recruteurs qui assument. Combien se joue-t-il de destins sur une réponse balbutiée à une question trop directe, un regard timide interprété comme fuyant, une obésité, des ongles rongés, un vêtement mal repassé, une fausse assurance, un mouvement d’humeur prévisible et à la limite sain, tellement il est implicitement provoqué ? À quoi tient la survie d’un individu en demande de reconnaissance ? À la tension exercée, durant un laps de temps décisif, sur un lien, le dernier peut-être, qui le rattache au groupe. Et au feeling d’un tiers, irrécusable. Bien peu. La demi-vieille, le stylo en suspens, a parcouru à nouveau le CV de Tellie, et, sans lui accorder un regard, a ajouté encore deux lignes. Tellie a eu envie de lui cracher à la gueule j’en ai marre de voir des enculés prendre des notes sous 5 Cassos’ : terme familier désignant un cas social.

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mon nez depuis que je suis toute petite ! Mais elle a préféré se concentrer sur son impatience dans la jambe, ça présente mal la patte qui se balance toute seule comme une queue de lézard fraîchement coupée, ça en dit trop sur ce qu’ils appellent, dans leur jargon de gestapettes, une instabilité émotionnelle. Ben ouais, je suis instable comme toi tu es grosse, vioque et moche. Avec toi, ils font bien avec ? Car on peut pas dire que tu sois là parce que tu suces bien ? Tu dois, malgré ce que tu dégages de méprisable, avoir les amis qu’il faut pour être payée vingt mille balles à décider des lendemains de ceux qui viennent coller leur cul à ce piège à cons, et, sourire crispé à l’appui, ramper pour te faire bonne impression. Ils ont potassé les dossiers spéciaux de Rebondir, ils ont fait des stages bénévoles, ils se sont entraînés devant la glace, n’ont pas fermé l’œil de la nuit, ou avec des narcos, ils ont mâché des cachous pour camoufler l’haleine vomique qu’ils ont gardée de leur gerbe de ce matin, juste après le petit-dèj’ avalé parce qu’il le faut, sans plus. – Vous avez déjà travaillé comme caissière en grande surface ? Six mois... – ... à Ivry, rayon prêt à porter, un CDD. – ... et huit mois ici, trois là, quatre ailleurs, une éclipse de deux ans, pas de bac, pas de permis de conduire... C’est quoi, l’éclipse de deux ans ? Tu es qui, vieille vache, pour me poser ces questions ? Tu as un mandat d’arrêt contre moi ? Tu as besoin de connaître à fond ma biographie pour décider si oui ou non je suis capable d’endosser une blouse minable pour décode-barrer des saloperies surtaxées contre de la sale thune, des putains de chèques, une chiasse de carte bleue, le tout saupoudré de bonjour-merci-bonne journée- m'sieur-dame bon week-end-au revoir? – C’est personnel. – Je vois... Non, tu ne vois rien. Et ça t’emmerde vachement de ne pas pouvoir me coller une étiquette sur le front, comme d’autres collaient des étoiles, naguère, jaunes ou roses, selon une logique qui au moins, avait le courage de s’avouer publiquement. – Votre CV ne précise pas si vous êtes mariée, si vous avez des enfants ? – Pas d’enfants, célibataire sur le papier. – Vous comptez en avoir ? – Des enfants ? La vioque jaugeait Tellie derrière ses lunettes teintées. – Pour quoi faire ? Là, elle en a carrément rempli une demi-page. Quand elle lui a demandé si elle connaissait son signe astro, Tellie est partie en lui conseillant d’aller se faire mettre. Pas un regard pour la douzaine de pétasses qui attendaient leur tour d’abattage dans le couloir. – On te juge à tes attitudes, répète Sofian, rebeu d’éducateur parfaitement domestiqué. Faut soigner les apparences, quand on veut vraiment arriver à quelque chose. Faut se faire caméléon, faire des concessions, jouer le jeu. – Et se prendre en charge, et être responsable, et garder la foi, et se dire qu’il y a pire ailleurs, et croire à l’avenir, et mon cul ! J’ai pas envie de me montrer autrement que comme je suis. Merde à la fin ! Bientôt faudra s’excuser d’être là ! Comme si j’en avais pas déjà assez chié ! – Tellie ! Les conneries que t’as faites, tu les a payées, c’est derrière toi. Maintenant, faut envisager l’avenir positivement. – J’sais pas, Sofian, mais j’ai beau me forcer, j’y arrive pas. Tout ce que j’ai envie, c’est qu’on arrête de me gaver parce que j’ai pas mon bac, pas la thune pour passer mon permis, parce que je suis trop ceci, pas assez cela et que je refuse de bosser à mi-temps pour des prunes. Je suis comme je suis, et ceux que ça gène, je les emmerde ! – Après ça, tu te plains de te faire jeter partout où tu vas. C’est sûr qu’avec l’agressivité qui se dégage de toute ta personne, tu risques pas de t’attirer les sympathies. On dirait que tu as besoin de la réprobation des gens. Il n’y a que comme ça que tu te sentes exister. – Et toi Sofian, tu as besoin d’oublier que tu étais au départ un Arabe, à coup de jolies vérités qui ne servent à rien, comme une vraie tâche de petit fonctionnaire que t’es en train de devenir ! Petit ! Petit ! Viens bouffer à la tables des halloufs, voir comme c’est tout petit-petit dans sa tête les halloufs, tout étroit, tout cageot, mais c’est bien rose, bien joli, bien poli, bien soumis, faut juste parfumer au Wizard à cause de l’odeur ! – T’es qu’une immature, Tellie. – Et toi une grosse enflure de Kouchner de banlieue à six mille balles par mois. Si je voulais, je m’en ferais autant par jour. J’ai qu’à lever ma jupe pour ça. MAUVAISE GRAINE 33  AVRIL 1999

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– T’attends la permission de Raymond pour y aller ? Tellie n’a pas pu supporter le ricanement de Sofian, rendu caverneux par le vide du local, l’étendue de la coursive, la vastité de la cour, au-delà, vers l’immense barre en instance d’implosion, aux fenêtres aveuglées. Raymond... Raymond... Jamais le trahir. Jamais le décevoir, ce vrai mec, le seul. C’est pour lui que Tellie s’est mis dans la tête de travailler. Raymond il est comme un grand frère, protecteur, indulgent, présent sans être tout le temps là. Raymond sait écouter. Raymond sait donner l’amour et le recevoir. C’est peut-être parce qu’il est toujours parti que ça dure, entre eux. Tellie habite chez lui. Elle est ce qu’il appelle son port d’attache. Il travaille sur des chantiers de barrages, de ponts, de buildings aux antipodes. Tellie lui doit de ne plus être à la rue. Un coup de pot qu’il soit passé ce soir-là sur la nationale où elle faisait du stop. Tu vas où ? Elle avait mis longtemps à répondre j’ai pas d’endroit où aller. Il n’avait pas posé de questions, lui au moins. Ils ont fini la nuit ensemble. J’ai besoin que quelqu’un soit là en mon absence. Je ne possède rien de précieux, mais un appart’ vide se dégrade rapidement. Tu as la télé, une cuisine équipée, pas de loyer, je te demande seulement d’assurer l’entretien et de ne pas ramener de copains. Si tu me fais confiance pour me communiquer ton numéro de compte-chèques, j’y verserai une rente mensuelle de deux mille francs pour tes menus frais. Je repars lundi pour six mois. D’ici là, tu réfléchis à ma proposition. Tellie s’est demandé qui des deux était le ramier. Elle a accepté le risque. Elle correspond journellement avec Raymond via le Web. Manier un ordi ne lui a jamais posé de problème ailleurs que dans un bureau de recrutement. En rentrant, Tellie a trouvé un Bisou ma petite graine d’espoir ! sur son e-mail, saisi à Kuala-Lumpur deux heures auparavant. Elle a pianoté : La petite graine d’espoir se réchauffe une pizza ce soir ! – sans allusion au blues du jour, ça ne sert à rien de se lamenter, quand on n’y est pour rien. Le téléphone sonne, répondeur branché à cause des téléprospecteurs qui ont tout plein de cadeaux à offrir le vendredi soir. La voix de cet empaffé de Sofian nasille dans le haut parleur : – Tellie, il vaut mieux que tu ne passes plus quelques temps au Centre Social. Tu es trop mal dans ta tête en ce moment, on ne pourra rien faire pour toi tant que tu ne seras pas calmée, faut que tu prennes du recul. Je passe la main à un collègue. Moi, je ne suis pas censé subir tes réflexions racistes. Bonsoir !

II Les artères sont toutes illuminées, de la ville effarante. Les flèches qui la hérissent se sont fondues dans la constellation nimbée de cette brume montant du fleuve, qui annonce le froid humide et la neige, l’hiver implacable, stérile, amorphe, ataraxique. – Eh mec ! T’as pas dix euros d’singe ? se répercute la voix du Charclo sur les prétentieuses façades d’alentour. Il accoste tous ceux qui bougent, les passants attardés, les bagnoles, les bus rentrant au dépôt, les duos îlotiers. Dans ce quartier, les flics se promènent à l’aise. Pas de dealers hallucinés. Pas de casseurs prêts à killer au moindre regard mal interprété. – Un euro pour Gaston, deux euros salut Tonton, dix euros merci patron, quinze euros tu l’as dans l’fion ! chantonne le Charclo qui a de la suite dans les comptines. Tellie le zieute par les claires-voies. L’appart’ est au premier étage d’un immeuble dit bourgeois. Les plafonds sont à trois mètres. On logerait une famille de réfugiés rwandais dans la salle de bains 1900, sanitaires et tuyauterie d’époque. Raymond a fait tomber les cloisons pour disposer d’une immense pièce agencée à l’américaine. Coin cuisine avec comptoir, tabouret de snack, frigo aux formes bombées, distributeur de Coca-Cola, horloge de gare. Le reste est dans la mouvance scandinave en vogue dans les années quatre-vingt chez les vrais friqués qui avaient du goût. Tout bois blanc et cuir beige, lignes sobres. Aux murs chaulés, des lithos de Man Ray et Agostino Gnoli. Devant l’âtre condamné, un IMac dernière génération. Sous les croisées, des rayonnages bas renfermant des ouvrages d’art et d’architecture. Entre elles, un téléviseur 16 /9 que Tellie n’allume jamais. Pas plus que la chaîne. Elle s’est jurée d’écouter ses compacts dark metal dans son baladeur, la nuit, lumière éteinte. Cette musique représente sa vie passée. Couper les chaînes de sa grappe de boulets est le souci majeur de Tellie. Ils la retiennent de décoller, ces reliquats hideux qu’elle anéantirait, c’est sûr, en partant le matin habillée en jeune femme de vingt-cinq ans, vers des responsabilités à honorer, des

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besoins à satisfaire, se fondre enfin dans la foule, une carte de crédit dans le portefeuille, des espèces qui se comptent par cent, par mille, qui représentent le pouvoir d’en être, la considération des vendeurs, le sourire d’une vendeuse. On lui dirait madame avec une onction commerciale, plus de ce mademoiselle un peu ironique que la mégère hachélème de chez Tati lui sert contre le gros sachet rempli de sous-fringues qui tellement empestent la pauvreté recuite. – Mais pourquoi tu gardes ces boucles d’oreille à la con ? Habille-toi comme une nana de ton âge doit s’habiller quand elle veut bosser, l’engueulait Sofian. On dirait qu’une partie de toi prend un malin plaisir à casser les efforts que fait l’autre. Tu veux t’en sortir, mais quelque chose te retiens encore, que t’arrives pas à démolir. C’est tout un travail de se battre contre les bêtes noires du passé qui nous pourrissent la vie ! – Lâche-moi avec ta psycho de solderie. Les psys, c’est comme dans les feuilletons américains, ils te posent des tonnes de questions, et tout ce que tu leur dis finit par se retourner contre toi. – Sers-toi intelligemment de ta parano Tellie, dis-toi que t’es en sursis. Un type te loge à l’œil pour le moment. Qu’est-ce que tu sais exactement de lui ? Il est peut-être pas si clair que tu le penses. Si tu veux pas te retrouver dedans, tu sais ce qui te reste à faire. Tellie sait, mais n’arrive pas à renoncer à son look tarentule, à ses bagues à crânes, aux croix celtiques à ses oreilles. Elle leur doit tous ses échecs, mais pas moyen. Elle se dit d’imprégner sa volonté de la bonne odeur des sels de bain dans la baignoire de Raymond, de la sensation de plénitude qui l’étreint au moment où elle se glisse sous sa couette après lui avoir souhaité bonne nuit, là-bas. Bien sûr qu’il couche avec une autre. C’est un vrai mec. Tellie l’imagine blonde et américaine. Pas une Malaise, elles sont raplotes les musulmanes. Lui, avec ses faux airs de Pacino, il lui faut au moins un clone de Jodie Foster. Belle, blonde, intelligente et américaine. Une fille de sa boîte qui le rejoint dans sa chambre du quatre étoiles de Petronas allouée à l’intention des cadres étrangers du chantier, équipée d’un ordi, accès internet, pour faciliter leurs contacts familiaux, et par là, optimiser leur efficacité. Raymond emploie le jargon des puissants, la langue dans le coup de massue dans la gueule des pauvres que parlent les traders et les businessmen qui fabriquent des richesses pour le dixième de l’humanité, aux dépens de tous les autres. Sa mission consiste à maintenir opérationnelles les quinze grues qui ont permis d’élever, au-dessus de ce qui fut un marécage, les tours jumelles les plus hautes du monde, pareilles à deux minarets géants, comme pour exprimer la volonté de domination d’un certain Islam. Les dirigeants de Petronas sont musulmans. Tous les employés musulmans du chantier, du simple manœuvre aux architectes, respectent les rites coraniques. Ils se tournent vers La Mecque, agenouillés sur leurs petits tapis à l’heure de la prière, ils chôment le vendredi, les femmes portent le hijab, le Ramadan est observé, a confié Raymond la dernière fois qu’il est venu à Paris. C’était pour Noël et il avait invité Tellie à dîner à un restau marocain de SaintGermain. Déjà deux mois. Le temps passe si vite, quand rien n’aboutit de ce qu’on entreprend. Quand on attend après un coup de téléphone, une lettre, un rendez-vous, des réponses, et que le téléphone ne sonne pas, que le répondeur reste vierge, la boîte aux lettres ne s’emplissant que de dépliants proposant toutes sortes de choses inaccessibles, même avec facilités de paiement. C’est la mort du rêve, la ruine de l’enfance où tout était possible, le renoncement aux lendemains, l’instant présent de gré ou de force, le Carpe Diem de la gerbe. C’est tout ça, devenir adulte, pour Tellie. Tout ce rien. Tout ce dégoût de la vie, des gens, de cette ville, des quelques rêves qui lui restent, de la nuit, du jour, du temps qui passe, dégoût de son immobilité à elle, qui le regarde passer pour les autres, ceux qui font ce qu’il faut, pour se trouver du bon côté du bureau. S’il n’y avait eu Raymond, elle se serait précipitée sous une rame de métro à la Défense, vers ces putains de fêtes de fin d’année, quand les centres commerciaux font le plein de gosses à qui on raconte des mensonges d’adulte, pour leur montrer que ce n’est pas vrai tout ce qu’ils leur rabâchent sur le bonheur, la joie, les plus tard, leurs merveilles, pour leur imposer sa lucidité, les aveugler à cette réalité prétendue, mais si écrasante. À Kuala-Lumpur, on finit d’ériger les plus hauts gratte-ciel du monde. En attendant que d’autres, ailleurs, en édifient de plus hauts encore. Petronas, General Motors, Virgin, British Petroleum, Ford, Toshiba, trusts, Capital, toujours plus haut, toujours plus loin dans la prédation, toujours plus vite et plus fort et plus plus, toujours pour les mêmes. Raymond en est. Il en vit. Tellie en survit indirectement. Le Charclo, lui, est hors course. Il se fout désormais de savoir s’il doit son statut d’épave aux conséquences perverses d’une OPA ou d’une révision des taux d’intérêt. Il est un Eurosceptique affiché, mais c’est la gueule qu’il a de bois. – Dix euros c’est peau-de-balle, cent z’euros c’est un casse-dalle, mille z’euros c’t’une fille à poil... brame-t-il à tue-tête dans la rue déserte à deux heures du mat’. MAUVAISE GRAINE 33  AVRIL 1999

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Tellie n’arrive pas à fermer l’œil. Elle a froid. Elle se sent toute seule. Loin de tout. Abandonnée. Il fait quoi, Raymond, à ce moment précis ? Avec qui ? Pense-t-il à sa petite graine d’espoir ? À qui il reprochait tant, au début, par web interposé, de ne plus croire en rien ? Tu verras que le vent finira par tourner, à preuve, j’étais là le soir où tu n’espérais plus. Tu sais que ça aurait pu finir très mal, ta fuite on ne sait où. J’aimerais faire davantage, mais ça ne serait pas bon pour toi. Je te confie mon studio, pour le reste c’est à toi de te prendre en charge. Tu es jeune, belle, nettement moins conne que la moyenne des filles de ton âge, tu as des atouts, tu dois en tirer parti. Dis-toi que je te fais confiance, et si je crois en toi, d’autres peuvent croire en toi aussi. – Vingt-cents z’euros c’est nibedezob, dix mille z’euros c’est trousse-ta-robe, mon zozo ma salope, c’est pas pipeau c’est pas l’Europe, ouv’les cerceaux et prends ma dope... Un rugissement de diesel emballé enfle du bout de la rue. Lueurs bleues, intermittentes, d’une rampe de gyrophares. Claquements de portières. – Hé, sac à vin, t’as des papiers ? Tellie s’est précipitée derrière les claires-voies, le souffle court. Deux jeunes flics acculent le Charclo à la vitrine de la boutique de fringues en face. Un troisième, le gradé réglementaire, lui pressure la glotte au moyen de la longue matraque qu’ils servent d’habitude aux jeunes excités des manifs lycéennes. – Il empeste l’alcool, le fils de pute ! – J’t’emmerde, sale pourri ! graillonne le Charclo. – Qu’est-ce que t’as dit là ? Le Charclo rote à la gueule du gradé qui lui réplique par un coup de genou dans le basventre. Tellie sent une boule affreuse lui monter au creux du plexus. Cette congestion ténébrante au moment où se nouent les engrenages infernaux. Elle hésite une seconde entre le téléphone et le calibre qu’elle a planqué du temps où. Ce serait le calibre. Récupéré dans sa cache, à la sortie de Fleury-Mérogis. Deux ans écopés pour le braquage d’un PMU à Longjumeau. Fallait manger. À dixneuf ans, pas de RMI. Seulement des promesses d’éducateurs bien calés entre sécurité de l’emploi, primes, treizième mois, congés-payés et machine à café. Manger et payer le loyer n’est pas simple quand on a ses vieux enfermés chez les dingues pour alcoolisme. Le calibre. Au fond du sac de voyage usé d’avoir traîné partout. Glissé dans un gros bas de laine au fond du recoin intime où Tellie range ses dessous. Où Raymond, qui est un vrai mec, n’irait jamais fouiller. Il est lourd, luisant, ses rouages sont huileux. Il ne manque qu’une balle dans le chargeur, tirée dans un terrain vague, pour tester. C’était après. Au moment où, brandir le canon à bout de poing crispé avait suffi à embarquer la recette du PMU, un dimanche soir avant la fermeture. Il paraît que la buraliste ne sort plus de chez elle, bourrée de tranquillisants, traumatisée à vie, a plaidé le procureur au procès. L’avocat commis d’office, longue blondasse hypernerveuse, a rappelé que l’arme n’avait pas été retrouvée, il s’agissait vraisemblablement d’un jouet, Christelle est une jeune fille intelligente et lucide, incapable de passage à l’acte criminel, elle souffrait de malnutrition au moment des faits, elle était livrée à elle-même, dans une état de misère et d’angoisse qui aurait dû attirer l’attention des travailleurs sociaux en charge de son dossier depuis son renvoi du Lycée T. La conduite de Christelle est certes condamnable, mais sa profonde détresse appelle respect et indulgence. Elle est un pur produit du déclin de notre société ! Elle est une exclue, une victime de la guerre larvée que nous nous livrons tous, guerre que nos politiques dénomment, avec leur talent de la formule à sensation, “ fracture sociale ” ! Le baratin idéaliste a fait mouche. Le juge a limité la casse. Circonstances atténuantes. Deux ans fermes. L’arme, pendant ce temps, dormait dans un sac de latex scotché à un conduit d’aération accessible depuis les chiottes du centre social. Il suffisait de faire coulisser un trappon. À exactement trois mètres de la machine à café où les éducateurs, l’AS et les psys vont dilapider leurs picaillons.

III Les flics ont glissé l’arme dans un sac de plastique dûment étiqueté. L’inspecteur, pardon ! Le lieutenant a les cheveux oxygénés, un polo orange rayé et des Doc Martens. Il joue avec des lunettes à montures profilées. La nouvelle génération se la joue série américaine pour grabataires du dimanche après-midi. Les sirènes modulées, les rampes de gyrophares sur les Pigeot bicolores ne suffisaient pas. Il leur fallait du lieutenant, du commandant. Braderie yankee. Le lieutenant dévisage Christelle, posée en face de lui, toujours du mauvais côté du

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bureau, défaite, échevelée, détruite par les deux nuits de garde à vue passées dans un réduit de un mètre carré, poignets et chevilles menottés, un spot en pleine face, l’œil d’une caméra braqué sur ses pleurs, ses tressauts d’angoisse. Là, les méthodes sont carrément inspirées des Soviets. Ce con de Sofian, appelé en catastrophe, est en train de déposer dans le bureau à côté. Elle qui parlait que de s’insérer ! Vraiment, j’y crois pas ! En plus, elle a eu la chance de tomber sur un type qui l’a prise sous son aile, un ingénieur, un architecte, j’sais pas. Son problème, c’est qu’elle veut tout, tout de suite, et c’est comme ça qu’on n’a rien. On lui a proposé des emplois qu’elle a refusés, elle voulait pas de mi-temps, mais y’a que ça pour les jeunes sans bagage. Ce qu’elle revendique c’est un salaire d’au moins dix mille mensuels, vous vous rendez compte ? Même moi je touche pas ça ! Je lui ai répété qu’il faut être réaliste, que si elle veut vraiment s’insérer, elle en doit en passer par là avant de décrocher, éventuellement, plus tard, un truc mieux payé ! Ce que je crois, c’est qu’elle a la folie des grandeurs, et que le mec qu’elle a rencontré, ben ! ç’a pas arrangé son problème. On a allongé le flic gradé dans un tiroir réfrigéré. Il succédera au Charclo sur la table d’autopsie. Bourreaux comme victime étaient ivres. Christelle a fait feu par trois fois. Le gradé s’est écroulé, foudroyé, sur le corps du Charclo. Raymond sera très déçu. Il ne savait rien du passé de cette jeune fille. Sa détresse l’a ému, il a voulu l’aider, c’est tout. Oui, ils étaient amants, à l’occasion. Elle ne lui a jamais parlé d’une arme. Rien dans ses attitudes ne laissait prévoir un tel acte. Les deux jeunes flics ont tenté de faire croire que le Charclo essayait de briser la vitrine de la boutique de fringues, pour le compte de Tellie, planquée dans une encoignure de porte en attendant de faire main basse sur le fond de caisse. Mais ils étaient trop schlass pour convaincre le juge d’instruction. Et cette thèse ne justifiait pas le tabassage mortel infligé au Charclo, un ancien employé de banque, sympathiquement connu dans le quartier, serviable à ses heures, il était juste un peu bruyant la nuit. Tellie n’a rien dit pendant la garde à vue. Des tas de choses s’entrechoquaient dans sa tête. Des paroles, des voix, des bruits. Si elle pouvait se déconnecter enfin. Le lieutenant la regarde se balancer sur sa chaise, la bouche quelquefois crispée en une grimace qui réussit à l’enlaidir. Ses parents sont régulièrement internés dans un service spécialisé, dit le dossier, ils collectionnent les cures de désintoxication. Tellie est livrée à elle-même depuis sa majorité. Pas d’amis, pas de copains. On a trouvé dans ses affaires des cassettes de Layback, Treponem Pal, Wasp, groupes de hard rock d’inspiration satanique. Mais elle ne se drogue pas, ne fume pas, ne boit pas. Elle est cependant décrite comme caractérielle. Là, elle se balance. Peut-être simule-t-elle, qui sait ? Rien n’est clair dans cette histoire. Un type qui abrite chez lui une disjonctée dont il ne sait rien, qu’il entretient moyennant une partie de jambes en l’air lors de ses rares escales. Une arme qui réapparaît après qu’on l’ait crue factice. Planquée où ? De quelle provenance ? Une cassos’ qui vire tueuse de flic. Les journalistes vont adorer. En attendant, le cassos’ se balance d’arrière en avant, d’avant en arrière, du mauvais côté du bureau, comme toujours.

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RésUrgences (extraits)

JUSQU'A CE QUE MORT S'ENSUIVE... Gargouille endimanchée, bavure démocratique De crasses en magouilles s'incruste le cacique En garde à vue deux jours, blanchi le lendemain Le cacique sait y faire, mains serrées culsbénis Il a beaucoup d'amis, le bras long, des dossiers... Dans l'intérêt de qui, aux dépens de qui d'autre Est-il là et bien là Sur son siège soudoyé ? Provençal à Marseille, Breton à Quimperlé Ch'timi à Valenciennes, socialaud à Latché Sémite à Carpentras, anti à Marignane Raciste aux Mureaux, pro-arabe à Bagdad Vaguement franc-maçon, catholique quand il faut A l'occasion facho, libéral à l'automne Il s'incruste il plastronne Il serre des mains, rit jaune Menace de procès quiconque le soupçonne De ce que chacun sait de ceux qui l'ont mis là Déjà il y a trente ans, et encore aux prochaines La chanson il connaît On la connaît aussi Mais il a des amis, le bras long, des dossiers S'entoure de vieux flics, de larbins dévoués Quel vil prix ? Quel chantage l'ont mis là où il est ? Dans l'intérêt de qui, aux dépens de qui d'autre Est-il là et bien là Sur son siège soudoyé ?

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On connaît son passé, égal à son présent Balance et collabo, séminariste trouble Copinages mafieux, terrorisme, partouzes Croix de Feu, agent double Second couteau, barbouze On connaît son passé ou on le conjecture Égal à son présent, rumeurs louches et parjures. Prisé des petits vieux, haï dans les banlieues Entaulé deux-trois ans, réélu aux suivantes Crapule inattaquable, Machiavel atavique Il se tient bien à table, il assure le cacique. Député-maire à vie, digne fils de son père Il corrompt, il promet, il flatte et il pommade Les grand-mères, les papets, les anciens militaires Honneur sécurité, famille et puis travail Sont autant de valeurs présentes au hit-parade Qui maintient de toujours au pouvoir la racaille. Gargouille endimanchée, bavure démocratique De crasses en magouilles, ça dure, un cacique.

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LES MARRONNIERS DE DÉCEMBRE

Te faire croire qu'après la pluie vient le beau temps. Qu'il y a toujours pire et que ton printemps viendra. Te faire croire que ça ira mieux demain, L'année prochaine, dans dix ans. Te faire croire qu'on est libres et égaux, Que cela finira un jour. Te faire croire qu'on est tous un peu frères. Te répéter que tout est possible. Te faire croire qu'on a un destin. Qu'ils te laisseront faire quelque chose de ta vie. Te faire croire que tout vient de soi. Te trouver des coïncidences. Te faire croire qu'on est bien ici, Mieux qu'ailleurs hier, Bien moins bien qu'à côté demain. Te faire croire qu'il est des échappées inexploitées, Des pistes inviolées, des trésors cachés, des Shamballah probables. Te faire croire qu'il y a la solidarité, Qu'il y aura toujours un ami, un cureton, la douceur d'une voix. Te faire croire que le soleil se lèvera enfin sans faire la gueule. Te faire croire qu'il y a quelque chose après tous les après. Te faire croire que tout a un sens... et en crever sous la froideur décembre...

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CRI D'ALARME Poésie effrontée, sourires libertaires Ironie réfractaire, création exaltée Que bride leur esprit vicieux Que ceinture leur étroitesse d'âme Ici on se veut libre, mais si on ne censure On fait taire, on sanctionne qui déborde des moules Par milliers alignés, leur bois est de cercueils Des alyscamps formels drapés de tricolore Qui ne s'y coule meurt Conforme-toi ou crève ! Ambitions d'absolu, floraisons atypiques Intensités cosmiques, extensions éperdues Que blessent leurs lourdeurs convenues Dans leur socialope névrose. Ici règnent leur Droit, leur logique et leurs normes Leur loi du plus grand nombre, populiste cautèle Que contrent les prébendes, les faveurs féodales L'entre-soi des gagneurs, des fils-de, leur morale Castes et encartés, quotidien grisonnant Fonctionnariat goîtreux, normatif intégrisme Interdire compliquer taxer pourrir la vie Vulgate citoyenne, rancœurs entretenues Le gâteau du dimanche pour faire passer tout ça En attendant lundi et tous ses lieux communs Insolences rythmiques, gouailles ensoleillées Submersions métissées, refus du fatidique Bras ouverts sur demain, indolence frondeuse Immensités sourieuses aux conquis des lointains Que moquent leurs sermons ancrés Dans leurs lénifiantes scléroses La Mémoire Alzheimer soigne bien ses momies Retraités possédants acquis par habitude A ceux qui les pommadent pour être leur onguent Le marché est flétri mais ô combien juteux ! Commémorer alors cent jadis, mille naguère Honorer ses gériarques, plaider pour leurs vertus Tandis que l'avenir croupit dans les cités Ici c'est d'abord hier, toujours plus que jamais ! On achève bien ses jeunes, ses cerveaux, ses artistes Demain c'est pour plus tard NF c'est NO FUTURE Nos caciques y veillent Et ils y réussissent Voyez autour de vous... Ca sent comme le pourri.

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CAFE BOUILLU Cuillers en tôle s'entrechoquant Cafetière métal il monte une odeur ferroviaire à la tête du convoi mal aiguillé petit matin-échafaud Café bouillu café foutu Pris à la hâte Semelles de plomb crânes désoiffés Coin de rade fait froid, p'tit noir siouplaît ! Tout doit aller bien ! Madame la Marquise doigts gourds doigts jaunes transpirent caféine Café bouillu matin aussi Café foutu, autant pour moi 6 H 47... e pericoloso sporghersi La cafetière siffle son Italie blasant son expresso de l'aube La Vie du Rail sur le rade, le Matin de Paris en rade, le Monde de la veille en rabe, la nuit est loin, déjà. Les porcelaines s'alignent à l'identique sous le zinc Les porcelaines carrellent les chiottes Trainspotting embrumées vicelardes tortures constipatoires café bouillu café foutu Perco siffleur persiflant l'aube entre-deux Vivement l'inattente... Un pas puis deux Largo minuetto ça sent le train qu'on louperait bien sa vie qu'on voudrait autre la gueule des gens qu'on préférerait ignorer Cuillers de tôle s'entrechoquant sans se froisser faciès accordéons, remugles édentés, porcelaine dentaire interlude assombrie sous le vélum tout à coup éployé lueur froide des premiers rayons du petit matin croissant tiède remue l'estom' nausée assagie d'amertume caféine faut y aller comme au casse-pipe pas envie mais faut y aller

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LES GENS MAL DANS LEUR PEAU Les gens mal dans leur peau Se gargarisent de on-dit de plus tard de toujours de bientôt De jamais d'à quoi bon de toute façon. Il manque juste un coup de pouce Un peu de veine, et de l'astuce Faudrait jouer pour ne pas perdre Que la terre soit plus haute Et se sentir moins seul Que les filles soient moins volages Et les hommes fidèles Que ce soit facile, soft, cool Faudrait, faudrait, faudrait... C'est si peu la joie d'être là Et puis j'ai pas voulu Et on ne choisit pas On ne nous dit rien, monsieur ! Si on nous apprenait à l'école A vivre plutôt qu'à conjuguer l'avoir à l'être A diviser les toiles d'araignées Par la production de mil et de sorgho en HauteVolta Si on nous apprenait à l'école La fugacité des sentiments Les joies volatiles Comment ne plus se faire voler tout ce qu'on nous vole... Les gens mal dans leur peau Se vocalisent de moi-je de toi-tu de nous-on Les autres sont leur gros problème Qui n'en peuvent mais d'être les autres. Il manque juste une risette Un peu de chance, et de l'astuce Un clin d’œil du soleil L'aventure du vouloir L'épopée de l'envie La volonté d'oser.

Un peu plus de sourires, s'il vous plaît Derrière les guichets de l'intégrisme normatif Faudrait moins de dimanches et de vrais pères Noël Et des bonheurs qui durent Des tubes de dentifrice inépuisables Un peu plus de temps à soi Des horloges qu'on pourrait ralentir Des hommes humains, des femmes offertes Des étrangers moins étranges Des français moins franchouillards De la joie qu'on se façonnerait Plus celle de la télé Bref, plus de raisons de vivre que de mourir de vivre Faudrait, faudrait, faudrait... On ne nous prévient pas, monsieur ! On ne nous apprend pas Comment cirer ses pompes Et les leurs Boire la soupe chaude Se réveiller sans réveille-matin S'habiller bien Vieillir de même Aimer s'aimer se faire aimer Gagner beaucoup d'argent Ou alors juste assez. Les gens mal dans leur peau Conditionnellement à mort et à travers Les grands principes tirés à blanc Sans viser plus loin que l'horizon De la porte fermée à clé Dans leur poche de derrière Au fond dans l'escalier Où il y a tant à faire Tellement tellement de poussière...

Faudrait que ce soit comme dans les romans Que ça ressemble à un beau film Que le feu réchauffe sans brûler Que l'été soit plus court L'hiver moins long Le printemps permanent Le destin de l'automne à la mesure de ses incandescences.

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CARPE DIEM DE LA GERBE Depuis... qu'acculés de gré ou de force à l'instant présent nous taisons notre tendance à projeter dans l'avenir le mieux qu'il ne nous est pas loisible d'agencer maintenant Depuis... que forts de cette prise de conscience nous faisons le deuil de l'anticipation en même temps que nous ne reconstruisons plus l'Histoire pour mieux considérer l’événement surgissant quel que soit le lieu où nous nous trouvons et l'instant que nous traversons en nous efforçant de faire abstraction de toute spéculation forcément aventureuse sur ce qui se passe hors des limites de nos sensations Depuis... que nous avons opté pour la jouissance du compartiment moelleux isolé de préférence du compartiment voisin au lieu d'envisager l'arrivée du convoi dans une gare saturée de foule et de bruit et la quête problématique d'un taxi roublard sous la pluie battante d'un crépuscule, d'une aube grisaillants Depuis... que ne nous revient plus en bouche le cuivré d'un vin d'après-lycée à l'heure où un millésime honnête honore notre table - pour autant que nous sachions en accueillir l'ivresse, par la présence que requiert la sustentation vraie Depuis... que nous nous sommes réapproprié la distance à l'égard de nos idées et de ceux qui pour nous les démantèlent du lointain et des images qui le symbolisent sans nous en rendre vraiment compte du marteau-piqueur et du pourquoi du marteau-piqueur Depuis... que nos déceptions nous ont fait relativiser le meilleur et le pire comme autant de censures à la liberté d'être Depuis... que l'idée que nous entretenions du talent nous est apparue fruste parce que non initiée par notre appréciation critique et que nous le considérons enfin subjectivement Depuis... que notre talent est notre seule affaire depuis que la poésie n'est plus qu'Apollinaire mais de l'eau qui goutte ton pas dans l'escalier l'huile grésillant au fond de la poêle un cendrier plein un étron que j'écrase par inadvertance un formulaire de contravention détruit aux pieds d'une contractuelle MAUVAISE GRAINE 33  AVRIL 1999

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Depuis... la lente et douloureuse venue au monde du monde tel que les démocrades l'ont fait à leur image au moment où il l'est pour toi, moi, chacun au risque tragique ou bienheureux - c'est selon du solipsisme

Depuis... qu'un pied devant l'autre ne mènent pas forcément là où on le souhaite et qu'enfin on est disponible au possible naguère intempestif Depuis... que l'on tait les promesses et qu'on n'écoute plus les hâbleurs depuis que les mots ne recouvrent que la volupté des mots que l'on s'arrange pour bien dire plutôt que médire les maudire ou carrément les taire Depuis... qu'on a compris l'inanité des plans depuis qu'on ne fait pas de projets depuis qu'on ne pénètre pas les desseins desséchés des dieux depuis qu'hier est définitivement hier demain un avorton technocrade depuis qu’il est de bon ton de faire sans à défaut de faire avec... On se sent vachement seul dans ses bottes... PAS VRAI, CAMARADE ?!

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Le dernier jour Le poste TSF ronronne sur le marbre de la desserte poisseuse d’encaustique. La toile cirée a pris la forme de la table tellement il y a longtemps qu’on l’y a posée. Dehors, le ciel est bas. Il a fait nuit toute la journée. Les petites gens qui se serrent là n’ont plus grand chose à se dire. Elles se sont déjà tout dit dans le temps. Elles ont tenu ce qu’elles pouvaient des promesses qu’elles s’étaient faites. Le vieux racle le tapis élimé de la semelle de sa charentaise gauche. La droite ne racle rien. L’artérite lui bouffe lentement la jambe. Bientôt, ce sera la gangrène. Il faudra amputer. La vieille n’y pense pas trop. elle ne pense plus parce que c’était tout le temps à des trouilles qu’elle pensait. Son vieux qu’elle imaginait en cadavre dans la boîte pas encore refermée, puis la solitude frémissante, dans le demi silence de ses oreilles endurcies par les milliards de conneries qu’un bipède peut s’entendre énoncer tout au long d’une vie. Il n’y a plus que cette brave purée de pois qui mijote passée cinq heures, et qui lui fait les yeux doux par treize à la douzaine, quand elle soulève le couvercle de la marmite aux flancs noircis pour surveiller si elle n’a pas des velléités, d’éruption. Mais non. Elle bouille tranquillement, bien épaisse, bien lourde, mélasse verdâtre qui tient du sperme et de la cérébrale béchamelle qui ne s’agite plus guère dans la calcombe de son vieux, depuis qu’il ne sait plus mettre ses dents et qu’à cause de ça, l’odeur de purée de pois supplante tous les remugles qui se puissent imaginer en un tel vase clos. La jaja, toujours la même marque, la même étiquette violette, viendra relever la mollesse torpide du potage dont on ne connaît plus le goût. Ce sera la petite ivresse qui console des grandes qu’on aura à peine effleurées par l’idée, pendant que la radio ronronne en continu. Longtemps qu’on ne l’entend plus. La mort lente s’est insinuée petit à petit, à force de réclusion, d’ennui et de non-dits recuits. Ici c’est tous les jours dimanche. Sans grand messe ni dessert pour améliorer l’ordinaire, puisqu’on ne croit plus ni n’attend plus rien, si ce n’est l’heure d’aller se coucher. On se disait encore, il n’y a pas si longtemps, une journée de moins. Ou de plus, selon l’humeur. Mais comme dominait la déréliction, l’attente du fatal l’emportait, assortie d’un hochement de tête résigné. Une de moins. Combien ont précédé ? Cela fait combien de journées, deux fois quatre-vingt dix ans ? Soixante cinq mille sept cents. Un million cinq cent soixante seize mille huit cents heures. Neuf milliards quatre cent soixante millions huit cent mille minutes. Cinquante six milliards sept cent soixante quatre millions huit cent mille secondes chacun, partagées entre espoir, lassitude, angoisse, attentes, déceptions, exaltations, dégoût, nuancier des affects s’étendant de la rareté joyeuse à l’incertitude, de loin la plus familière à qui est frappé de l’ambition atroce de se réaliser. Il leur aura fallu, à elle comme à lui, cinquante années de dépits réitérés pour y renoncer. Ils ont maudit ensuite leur instinct de vie, qui ne voulait pas faillir, le cancer qui anéantissait de plus heureux, et qui effrontément ignorait leurs prières. Il n’était que cette sensation horrible de durer en remâchant des promesses non tenues, avec l’impression de voir les murs se rapprocher du lit affaissé, et le ressassement de cent hargnes, de mille ressentiments, à l’encontre d’aucuns dont ils se demandaient ce qu’ils avaient bien pu devenir, s’ils étaient toujours de ce monde, si une improbable injustice immanente avait sanctionné leurs encouragements creux de quelque impitoyable agonie. Leur haine du genre humain ne connaissait plus de limite. Ils escomptaient des génocides, rêvaient des cataclysmes sanglants, souhaitant à leurs congénères d’endurer les milles morts qui les taraudaient depuis le jour hideux où il avait fallu cesser d’espérer... ... une reconnaissance. Un simple égard de ceux qu’ils avaient tenus pour leurs pairs, et qui n’ont jamais daigné les gratifier ne serait-ce que d’une caution morale. La médecine est l’affaire des savants, leur a-t-on répété. Les élixirs appartiennent au folklore des couvents, et les livres aux MAUVAISE GRAINE 33  AVRIL 1999

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pages jaunies ont leur place dans les rayonnages poussiéreux des bibliothèques de campagne. Le Livre finit au feu, avec la coûteuse paperasserie. Les derniers flacons de liqueur furent brisés dans la cave même où la formule fut réalisée, produit de tellement de veilles, ferment de tant d’amertume. Elle avait pourtant d’authentiques propriétés galvanisantes leur liqueur aux seize plantes. Le Livre ne mentait pas. Les moines n’ont pas droit au mensonge. Celui, anonyme, qui livrait le secret de ses recherches, en des pages ocrées se souvenant d’une mémoire balsamique, citait maints exemples, dont quelques illustres, de mélancolies soulagées par une lampée quotidienne du breuvage émeraude. Combien de désespérances et de deuils la liqueur atténua-t-elle au village ? Puis dans les hameaux voisins, jusqu’à la grande ville, au gré du bouche à oreille ? Les affligés reprenaient goût à la vie, les amants éconduits retournaient au bal, les ouvriers congédiés retrouvaient l’instinct de la lutte, les étudiants surmontaient allègrement l’anxiété des examens. À ceux qui préféraient, aux médications chimiques, la sauvage âpreté de la liqueur aux seize plantes, les épreuves de la vie se faisaient défis, et les ruptures, des portes ouvertes sur des lendemains à conquérir. C’est que la recette était éprouvée. Napoléon lui doit, dit-on, ses campagnes glorieuses. Balzac priait son valet d’en additionner le café qui accompagnait ses nuits. Nijinsky y puisa sa grâce. Avant eux, Casanova en aurait retiré l’insolence te la verdeur qui lui valurent de côtoyer les éminences de son temps. Références certes légendaires, auxquelles ajouta le bagou de quelques-uns, au village, qui ne soupçonnaient rien du risque qu’ils faisaient prendre au devenir de leur potion miraculeuse. Certain fonctionnaire, alerté manifestement par le pharmacien acariâtre qui tenait à l’époque officine au village, s’émut de ce qu’un produit de fabrication artisanale pût être vendu et consommé sans avoir reçu l’agrément préalable de telle commission habilitée à décider de ce qui est bon ou mauvais pour la santé. On ordonna la saisie des flacons et de la formule. Les distillateurs furent emmenés par les gendarmes, aux fins d’audition. Ils produisirent des copies de courriers adressés à des laboratoires, à des brasseurs, à des négociants en spiritueux, demeurés lettres mortes. L’ont fit tester par des médecins les propriétés de la liqueur. Ceux-ci préférèrent s’attarder sur la provenance de ses composants, jugée douteuse. Les seize plantes poussaient dans la montagne, à la merci des intempéries et des souillures. Elles ne faisaient l’objet d’aucun traitement sanitaire. Elles séchaient à l’air libre, durant tout l’été, à portée de n’importe quelle poussière délétère. L’eau servant à la décoction était celle d’un puits ignoré de la compagnie des eaux. Était-elle aussi claire qu’elle en avait l’air ? Quelle valeur curative pouvait avoir un breuvage au dosage si empirique ? L’alambic de cuivre n’était pas de fabrication réglementaire. Et puis on n’enfreint pas impunément la législation sur les alcools, même si on en ignore tout, puisque nul n’est censé ignorer la loi. Les journaux parlèrent de pratique illégale de la médecine. D’aucuns présumèrent des facultés stupéfiantes à ce spiritueux présentés comme une potion magique. Il n’en fallut pas plus pour décourager les témoignages à décharge de ses utilisateurs, qui eussent été si précieux à la cause de leurs bienfaiteurs. Mais ceux-ci s’épuisèrent en lettres et en relances sans recueillir le moindre soutien. Ils évitèrent la prison grâce à un avocat compréhensif, qui argua de leur bon sens paysan, dépourvu de volonté cupide. L’amende fut néanmoins cuisante. Elle leur coûta ce qui leur restait des économies d’une vie entière. Au village, on les railla tant et si bien qu’ils s’en furent où ils ne seraient qu’un couple sans enfants, prématurément vieilli, irrémédiablement misanthropes. Cela faisait trente ans qu’ils se pressaient là, dans cet ancien pavillon de garde-barrière. Anonymes et reclus. Un matin où, du levant, monta un grand nuage lumineux, un peu avant l’aurore, la vieille partit d’un ricanement inextinguible qui parvint à arracher le vieux de la torpeur où il s’était laissé enfoncer. Du plus lointain de la plaine leur parvenaient des échos de panique. Vers midi, une voiture alourdie de bagages et d’une marmaille prostrée, vint s’enliser dans le chemin. Un type hagard poussa leur porte. il leur demanda de l’eau, pour les enfants. Ils le regardèrent en hochant douloureusement la tête. Le type rebroussa chemin. Ils le virent s’écrouler dans l’herbe mouillée, qui avait pris une curieuse teinte jaune. Le poste TSF s’arrêta de ronfler.

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Notes Dès l’instant où il n’y en a qu’un ce mois-ci, donnons-lui toute la place qu’il mérite. En effet, Bruno Tomera vient de publier Une partouze chez les acariens aux éditions Le Ravachol. En compilant neuf textes de l’ami Bruno et en agrémentant ce recueil de dessins de Pascal Ulrich et de Bruno lui-même (dont Gerda, la sexy qui était apparue dans MG 27, en octobre 98), c’est un réel moment d’amitié et de tendresse qu’on partage tous ensemble, dans le grand chambardement de la poésie mi-larme de semence, misourire de jouissance... Mais c’est aussi et surtout les coups de gueule et les coups de cœur d’un garçon qui écrit la vie, son quotidien et ses souvenirs. Vous savez que nous apprécions la poésie de Bruno, mais il faudrait que vous l’appréciiez autant que nous. Bruno, c’est celui qui chante doucement à l’oreille d’une fille qu’il voudrait bien connaître par en-dessous ; Tomera c’est celui qui vous crie dans les oreilles que Ça gueule dans le mouroir/ La rhapsodie des cafards, ou bien celui qui prévient gentiment que le paquebot n’est qu’un rêve de papier. Faut-il aussi vous dire que jamais l’on n’avait connu plus tendre, plus attentif, plus souriant, malgré la grisaille, ces derniers jours... Vraiment, je suis d’autant plus content de savoir ce recueil publié que c’est une pierre apportée à l’édifice de Bruno qui méritait vraiment qu’on s’occupe un peu de réunir ses textes. Jusqu’à la prochaine compilation... plus épaisse peut-être ? !

Bruno Tomera Une Partouze chez les acariens. Éditions Le Ravachol 18 rue cadet, 75009 Paris. France. 20 francs. Du côté des revues, une petite nouvelle, que nous avons contactée, suite à la “ promo ” que nous en a fait Bruno Tomera lui-même, puisqu’il s’agit de la revue que publie également les éditions Le Ravachol. Cette revue, outre le nom qui est le même que les éditions, est le reflet fidèle de l’image qui nous est donnée dans le recueil de Bruno : réaliste et idéaliste, qui propose dans son numéro 6 un sujet : l’érotisme. Cette revue trimestrielle publie des textes malgré tout inégaux, ce qui est un risque pour toutes les revues, nous y compris, même s’ils illustrent tous ce domaine vaste de l’érotisme. Les illustrations sont de bon ton et globalement, la découverte de cette revue fut agréable, et je ne peux que dire à Éric Benson, le rédacteur de Ravachol, qu’il fait un excellent travail et que sa revue a de beaux jours devant elle. Pour s’abonner ou simplement les contacter, s’adresser à l’adresse susmentionnée. Dans un autre genre, Daniel Meunier et La nouvelle plume, 6ème numéro également, trimestrielle aussi, dont nous avons déjà eu le plaisir de vous parler. Inégalité aussi dans les textes, même si les nouvelles de Viviane Platet, Histoire de Jeanne-Marie et de Nathalie Potain, Quand les ogres MAUVAISE GRAINE 33  AVRIL 1999

n’auront plus de dents..., qui a eu droit à un numéro hors-série de La plume, nous portent à croire qu’il existe encore de bons nouvellistes, cela va sans dire. Un bon travail aussi, que nous apprécierons sans doute toujours. Cependant, et puisque je faisais partie du lot d’auteurs publiés dans ce numéro de La nouvelle plume, je me permets de dire à Daniel qu’il n’aurait pas dû se défiler devant l’homosexualité tel qu’il l’a fait ; j’ai bien compris ce qu’il voulait dire dans sa petite note suite à la nouvelle Dilettante, mais cela ressemble encore trop à un discours portant à la culpabilité... C’est un peu limite : je suis responsable de mes actes, mais pas coupable, comme disait l’autre... À bon entendeur... La nouvelle plume Daniel Meunier 235C allée Antoine Millan, 01600 Trévoux. France. Salmigondis, dirigée par Gilles Bailly, se déclare encore dans son numéro 8 comme la revue des éclectismes ; peut-être ; moi je l’aurais plutôt qualifiée de revue des grands vides... J’exagère et suis injuste. Salmigondis est une bonne revue qui s’acharne à vouloir, comme son sous-titre et cri de guerre l’indique, vouloir tout publier : nouvelles et textes courts, poésie, bande dessinée, dessins, organiser des concours aussi, avec un Daeninckx qui s’est efforcé d’amorcer une nouvelle pour que les lecteurs de la revue qui savent écrire la poursuivent. C’est fort louable, mais cela laisse un peu sur sa faim le lecteur qui s’attendait vraiment à quelque chose de

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grandiose. Le revuisme est un monde brutal et difficile, mener une revue l’est encore plus, j’en sais quelque chose. Malgré tout, ce qui nous est donné à lire dans Salmigondis, particulièrement dans ce numéro, est vraiment divertissant (on oublie trop souvent le but ludique au profit du but culturel des revues), j’en veux pour preuve la “ nouvelle ” de Christian Grenouillet, Boucher et Lucette Ranstad ; merci à tous ces auteurs, et à Gilles Bailly quand même, que je salue. Salmigondis, Gilles Bailly 7 avenue de Belfort 39200 St Claude. France. Également reçu, Le mensuel littéraire et poétique, qui plane toujours autant dans les éthers et les hautes sphères loin de la petite presse dont il se moque éperdument. Le mensuel littéraire et poétique Cité Fontainas 8, boîte 43 1060 Bruxelles. Belgique. Enfin, pour conclure avec les revues, la lettre poétique de nos amis suisses, Dockernet 19, espace de liberté, voire de libertinage ce mois-ci, totalement assumés, pour l’un comme pour l’autre. Dans cette lettre, une place est réservée à Nathalie Y, dont je vous ai déjà parlé dans un numéro précédent. Et qui nous envoie elle aussi quelques petites choses dont je ferai l’inventaire plus loin, juste le temps de vous donner l’adresse des dockers du

cœur et de la gueule qui nous font également part du gala de L’ouvre-boîte (une revue parmi d’autres) avec des poètes, des chanteurs, des musiciens, des humoristes, une exposition d’œuvres artistiques et poétiques et un verre de l’amitié, tout ça dans le seul but de fêter la poésie (mouais...). Ce gala aura lieu le 11 avril 1999, à 15 heures, 6 avenue de Domont, 95160 Montmorency, France. Et pour en finir avec Dockernet, vous pouvez leur envoyer vos textes et courrier, tant qu’à faire avec quelques sous pour les soutenir, ça n’a jamais fait de mal à personne. Adressez tout cela à Dockernet, Harry Wilkens 86 rue de Montbrillant 1202 Genève. Suisse Donc, Nathalie Y et les Benway Institute Studios sont partis en guerre pacifiste mais non moins violente, les mots peuvent s’avérer de précieuses et maléfiques armes contre tout, pour défendre la small-press, la presse underground quoi, le fanzinat, les petites revues telles que celle que vous avez entre les mains à cette seconde précise. Et pour ce faire, ils se sont tous réunis les 27 et 28 mars à New York. Nous n’y étions pas, parce que étant donc nous-mêmes small press, nous n’avions pas les fonds pour l’aller-retour Caen-Paris-NewYork. Vous pouvez néanmoins les contacter et correspondre avec Nathalie Y qui, à l’instar de beaucoup d’anglophones, n’entend ni ne lit un mot de

français. Benway Institute Studios, Nathalie Y. 790 20th Avenue, Suite 2 San Francisco, CA 94121. USA. benwaystudios@yahoo.com www.benwaystudios.com Que dire donc du 17ème numéro de la revue semestrielle toujours dirigée par Laure Ménoreau, que nous saluons bien bas pour son travail acharné et productif, Sol’Air. Qu’elle est toujours aussi séduisante, bien illustrée et que la majeure partie des nouvelles et textes courts qui y sont publiés ont de quoi satisfaire le lecteur ; on y retrouve, entre autres, les lauréats du prix du texte court 1998, les chroniques et les informations littéraires, dont les notes de lecture de Laurent Bayard. À noter tout de même que Sol’Air, à l’instar de nombreuses autres revues s’est mise à l’heure virtuelle pour le plus grand plaisir de ses lecteurs. Peut-être Bruno aurat-il l’occasion de vous dire quelques mots au sujet de son site web dans l’une de ses prochaines rubriques du Surf. En attendant, vous pouvez toujours les contacter en écrivant à la directrice qui se fera sans aucun doute une joie de vous répondre. Sol’Air, Laure Ménoreau 242 boulevard Robert Schumann, 44300 Nantes. France www.livre-francais.com

Walter

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Feedback Retour sur Mauvaise Graine… A-t-on senti comme un flottement suite au dernier numéro ? Peut-être. Les textes publiés n’avaient-ils pas autant de panache ? Possible. Certains textes ont pourtant retenu toute votre attention. Peu de réactions suite au premier Feedback, n’aurions-nous pas encore touché le point sensible de nos charmants lecteurs ? Qui sait ? Quelques réactions cependant, en voici toujours une. Et ceux qui ont cru que le jeune garçon de Impact pouvait avoir quelque lien avec votre humble serviteur ont fait fausse route... Désolé. “ L’évolution de Mauvaise Graine est remarquable, de plus en plus dense, et la revue elle même on ne peut plus aboutie. J’ai adoré Lucienne elle est seule, néanmoins il y a ce déjà vu, soit que je l’ai lu ailleurs – ce qui m’étonnerait fort – soit qu’elle fut inspirée par une lecture commune (...) Quant au bilinguisme, certes il serait ridicule de continuer ainsi si personne (ou quasiment personne) ne lit les textes en anglais. D’un autre

point de vue, ce bilinguisme fait partie de l’âme de Mauvaise Graine, et s’il faut plaire pour avoir un lectorat le fanzinat doit aussi éduquer, c’est pour cela qu’il me semble qu’un bilinguisme non systématique serait le bienvenu. Quant au Feedback je crois que je viens exprès de l’alimenter bien qu’il n’ait pas besoin de moi. ” Stéphane Heude, Deuil la Barre (95).

Surf De quoi est-ce qu'on accuse-t-on mon client ? Au départ de toute cette malheureuse affaire, il y a le cul d’une blonde. Je sais bien qu’en ce moment la République a décidé de faire la fête à la poésie – en plus de fêter dans le même mois Internet, les grand-mères et l’arrivée du printemps dans tous les magasins Jardiland – mais il faut bien appeler un chat un chat. Il me faut rappeler ici – car si personne n’ignore rien de la poésie de chez Jardiland ni des culs des chats des grand-mères blondes, tout un chacun n’est pas rompu aux subtilités du net – qu’Internet est un réseau qui relie tous les ordinateurs consentants de la planète. Ainsi, surfer sur Internet, c’est se balader d’un ordinateur à l’autre pour y découvrir ce qu’il offre à notre curiosité. Certains gros ordinateurs se proposent d’héberger des “ pages ” personnelles ou associatives, et il en reste même encore quelques-uns qui le proposent gratuitement. C’est le cas de MultiMania 6, qui accueille charitablement le site de Mauvaise Graine, ainsi que celui de mon client, Valentin Lacambre, responsable d’un autre site d’hébergement gratuit, AlternB 7. Ces “ hébergeurs ” bénévoles perpétuent encore aujourd’hui la grande aventure libertaire de l’Internet des origines, à contre-courant de la 6 www.multimania.com/mauvaisegraine 7 www.altern.org MAUVAISE GRAINE 33  AVRIL 1999

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reprise en main actuelle du net par la World Company. AlternB est une démarche citoyenne et amicale, pas une société anonymement mercantile. Ainsi mon client hébergeait-il, avant cette affaire de blonde convexe qu’on vexe, pas moins de 47634 sites différents. Sur l’un de ces sites était offerte à l’œil humide du pré-adolescent luisant d’acné, la chair dénudée de la jeune Estelle Halliday, laquelle proteste aujourd’hui, je cite, qu’elle en a marre que tout le monde lui reluque le cul.

“ Le 10 février 1999, la cour d'appel de Paris a condamné Valentin Lacambre, à verser une provision sur dommages et intérêts de 300 000 FF à Estelle Halliday, en le reconnaissant responsable de la diffusion des éléments d'un site hébergé sur AlternB. Paradoxalement, les avocats de Madame Halliday n'ont pas cherché à identifier l'auteur du site incriminé, rejetant toute la responsabilité sur Valentin Lacambre ! Si un tel jugement devait se confirmer et définir une nouvelle jurisprudence, il signifierait la disparition pure et simple des hébergeurs gratuits tels que AlternB et MultiMania. Rappelons simplement que les hébergeurs gratuits jouent en France, comme dans tous les autres pays, un rôle fondamental dans le développement d'Internet, et offrent un moyen d'expression inégalé à tous les internautes. À titre d'exemple, MultiMania héberge aujourd'hui 70 000 sites de particuliers et d'associations et accueille plus de 200 000 internautes chaque jour. L'Internet est un changement, une nouveauté, une formidable innovation pour tous les individus. Ce n'est pas un repaire de brigands et de pédophiles. ” MultiMania

“ En 1991 je travaillais dans une P.M.E. qui faisait des services Minitel, je fabriquais des jeux destinés à tenir en haleine le consommateur à 2.19 FF la minute. Rien de bien glorieux mais j'avais déjà essayé une très grosse boîte de communication et une P.M.E. bancaire et ma foi c'était partout la même nécessité d'arnaquer son prochain. J'étais branché sur Internet par GNA, et j'ai fini par monter un service Minitel d'accès à Internet, le 3616 ALTERN. A cette époque en 1992 c'était héroïque l'accès au réseau; l'ordinateur appelait UUNET aux USA tous les jours pour faire circuler le mail, mais autrement le ticket d'entrée c'était 100 000 FF à l'INRIA. En 1994 un coup pendable, j'obtiens de l'INPI la marque Internet, et de France Télécom le 3615 INTERNET. Yabon ! Autant le service Minitel en 1992 était le seul moyen d'accès facile et peu cher au réseau, autant aujourd'hui c'est pas pour les beaux yeux de l'humanité que je le laisse en activité. Donc avec le nerf de la guerre en poche je fais altern.org pour héberger gratuitement des sites web et des email. Vraiment gratos, pas de pub, pas d'exploitation commerciale, ça coûte pas trop cher et c'est le Minitel qui finance, juste retour des choses. Altern.org s'est avéré utile vu que sans aucune promotion (si, un jour je me suis référencé sur Yahoo!) le serveur est passé de quelques centaines d'usagers début 1995 à plus de 30 000 aujourd'hui. Périodiquement le serveur sature (en ce moment par exemple) et j'envoie par la poste un serveur plus puissant dans la salle machine aux États-Unis. Dernièrement j'ai construit à partir des enseignements de altern.org un site d'hébergement de domaines qui contribue à démocratiser la possibilité d'apparaître sur Internet sous son propre nom. Des problèmes avec altern.org, j'en ai eu pire que s’il en pleuvait, si je compte bien quatre procès dont trois sont toujours en cours, la visite de la DST, celle de la police et des gendarmes pour identifier des auteurs peu scrupuleux. Je sais pas si le pire c'est ça ou si c'est les arnaqueurs qui créent des sites sur altern pour essayer de gagner trois thunes avec des bandeaux et du spam. En fait quand quelqu'un porte plainte contre un site, je suis contacté par la police pour leur fournir les informations permettant de “ loger ” l'auteur du site (l'adresse IP datée). Mais si ce quelqu'un n'y connaît rien ou préfère ne pas savoir, par intérêt ou par flemme, il porte plainte contre altern.org. Mais altern.org c'est aussi beaucoup de satisfaction, 2000 personnes qui signent la

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pétition en deux jours, ça fait plaisir. C'est aussi une volonté de donner l'Internet aux citoyens au moins autant qu'aux marchands, mon intérêt est tourné vers les possibilités exceptionnelles d'expression publique que renferme Internet. Et je m'attends à de fortes résistances des nations pour ce qui est de laisser les citoyens s'exprimer publiquement aussi facilement. N'oublions surtout pas que 95% des pays ne sont pas démocratiques. Bref, j'ai 32 ans, foncièrement indépendant, tout ça c'est pour gagner ma vie mais pour la gagner dignement autant que possible. ” Valentin Lacambre

Évidemment, j’imagine que maintenant Estelle Halliday doit se sentir un peu embêtée avec toutes ses fesses. Mais bon, on ne peut pas lui en vouloir de protéger sa vie charnue privée. Mais enfin elle avait qu’à pas laisser traîner ses affaires aussi ! Tssss… Pas un sou de jugeotte ! Alors bon, il nous reste trois messages à envoyer. L’un à Valentin Lacambre 8 pour lui apporter notre soutien. Le second, que l’on pourra dupliquer à notre député, notre sénateur, et à tout ce qui s’habille en tricolore dès qu’arrivent les beaux jours, pour crier au viol touche pas à mon net et toute cette sorte de choses, et le troisième à Estelle pour lui proposer de faire un site avec les fesses de Valentin Lacambre et qu’on en reste là, 1 partout la balle au centre. Et pour tous ceux qui s’en foutent d’Internet et d’Estelle Halliday, ou qui pensent qu’il y a bien d’autres choses importantes dans la vie, comme de lire de la poésie à son chat blond ou aller chercher sa grand-mère qui s’est perdue dans Jardiland, Mauvaise Graine ne pouvait pas ne pas publier THE photo of the month, le corps du délit, et pour pas avoir d’ennui on va dire que c’est MMrgane teinte en blonde…

toujours à l’affût,

Bruno

à suivre... 8 www.altern.org/defense MAUVAISE GRAINE 33  AVRIL 1999

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MAUVAISE GRAINE REVUE MENSUELLE DE LITTÉRATURE TENDANCE UNDERGROUND N°33 - AVRIL 1999 ISSN : 1365 5418 DÉPÔT LÉGAL : À PARUTION IMPRIMERIE SPÉCIALE DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : WALTER RUHLMANN ASSISTÉ DE MMRGANE ET DE BRUNO © MAUVAISE GRAINE & LES AUTEURS, AVRIL 1999 ADRESSE : FRANCE E-MAIL : mauvaisegraine@multimania.com WEB : www.multimania.com/mauvaisegraine ABONNEMENT POUR UN AN (12 NUMÉROS) FRANCE : 22.50 150 FF ÉTRANGER : 30 200 FF INDIVIDUELLEMENT, LE NUMÉRO FRANCE : 2.25 15 FF ÉTRANGER : 3 20 FF RÈGLEMENT PAR CHÈQUE OU MANDAT POUR LA FRANCE PAR MANDAT INTERNATIONAL POUR L’ÉTRANGER LIBELLÉ À L’ORDRE DE W. RUHLMANN

MG34 SPECIAL 24

AMERICA

MAUVAISE GRAINE 33  AVRIL 1999

Mauvaise graine # 33  

April 1999 issue

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