NOVO HS 24 / BIENNALE DE LA PHOTOGRAPHIE DE MULHOUSE 2022

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Ours

corps célestes – BPM 2022 4, 10, 11 et 12.06.2022

Directeur de la publication et de la rédaction

Samedi 4 juin Thann

Philippe Schweyer

14h / Médiathèque

Direction artistique et graphisme

Là où les routes s’arrêtent Bernard Plossu, Francis Kauffmann Visite de l’exposition avec Francis Kauffmann et Nicolas Bézard, commissaire de l’exposition.

Starlight

Rédacteur en chef Nicolas Bézard

Ont participé à ce numéro hors-série Rédacteurs Nicolas Bézard, Valérie Bisson, Emmanuel Dosda, Mylène Mistre Schaal, Maïta Stébé, Aude Ziegelmeyer.

Traduction Tatjana Marwinski

Couverture Matthew Genitempo, série JASPER (2016-2017)

Ce numéro hors-série est édité par Médiapop 12 quai d’Isly – 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 € Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr – 06 22 44 68 67 www.mediapop.fr

Imprimeur est-imprimerie / PubliVal Conseils Dépôt légal : juin 2022 ISSN : 1969-9514 – © Novo 2022 NOVO est édité par CHICMEDIAS et MÉDIAPOP www.novomag.fr

16h / Berges de la Thur, chemin au pied du Rangen

Face au vent du monde, Bernard Plossu Visite de l’exposition avec Anne Immelé, commissaire de l’exposition. 18h / Mairie de Thann 00 08’ 00’’

Exposition des étudiant-e-s de la HEAR. Vernissage officiel de la BPM à Thann. Visite de l’exposition avec les étudiant-e-s de la HEAR. Vendredi 10 juin Mulhouse

14h / Mulhouse Art Contemporain, Quai des Cigognes

Valles Marineris, David de Beyter, Manon Lanjouère, images de MARS, atelier EXB, commissaire Anne Immelé. Visite de l’exposition avec les photographes et la commissaire. 15h30 / Le long du canal face au Musée de l’Impression Sur Étoffes

13h30/ Kohi,

Stardust, Michal Korta Présentation de l’exposition de Michal Korta. 14h00-16h30 / Musée des Beaux-Arts

Talk / le livre photo Modérateur : Nicolas Bézard et Remy Coignet. Avec Bénédicte Blondeau, Smith, Matthew Genitempo, Marie Quéau, Batia Suter, Penelope Umbrico. 17h / Galerie de la Bibliothèque Grand’Rue

Milky Way, Laura Keller Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse Stéphanie Montes, Jorge Panchoaga, Xiaoyi Chen, photographes ayant bénéficié d’une résidence photographique SMArt, Julie Langenegger Lachance. Visite par la commissaire Julia Hountou et présence de la photographe Laura Keller Suivi du vernissage de l’exposition. 19h / Le Séchoir

La dérive des pôles, Vanessa Gandar Vernissage de l’exposition en présence de la photographe. Dimanche 12 juin Freiburg et Hombourg 11h / CCFF

Bas Monde, Marie Quéau Vernissage brunch en présence de la photographe. 14h00 / L6

Point Cardinal III Ouverture de l’exposition des Écoles. Supérieures d’Art du Grand Est. Visite en présence d’étudiant.e.s et des professeures des différentes Écoles.

The Sky Looks Amazing From Here Sharon Harper, Felix Schöppner, Angela Bulloch, Taiyo Onorato & Nico Krebs, commissaire Hanna Dölle, CUCO e.V. Visite de l’exposition avec les commissaires.

19h00 / Musée des Beaux-Arts

17h / Hombourg, devant le presbytère, la caserne des pompiers et rue Principale

Sous influence, Bénédicte Blondeau, Matthew Genitempo, Agnès Geoffray, Yanis Roger, Sarah Ritter, Batia Suter, Penelope Umbrico, commissariat de l’exposition : Anne Immelé. Vernissage de l’exposition en présence des photographes et de la commissaire. Vernissage général de la BPM en présence des photographes et commissaires invités. Samedi 11 juin Mulhouse 11h / La Filature

Désidération (Summa) Smith & Diplomates, Lucien Raphmaj… Commissaire Emmanuelle Walter. Visites de l’exposition en présence de Smith et de la commissaire. 12H30 / Chapelle Saint Jean

Impressions cosmo-telluriques, Amandine Freyd Commissaire Pierre Soignon. Vernissage de l’exposition en présence d’Amandine Freyd et du commissaire.

Moon Gazers Rencontre avec Penelope Umbrico devant les œuvres. Verre de l’amitié. 18h00 / L6

The Sky Looks Amazing From Here Sharon Harper, Felix Schöppner, Angela Bulloch, Taiyo Onorato & Nico Krebs, commissaire Hanna Dölle, CUCO e.V. Vernissage.



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Infos pratiques LES LIEUX D’EXPOSITIONS ENTRÉE LIBRE

Musée des Beaux-Arts 10 juin-18 septembre Sous influence Bénédicte Blondeau, Agnès Geoffray, Mattew Genitempo, Sarah Ritter, Yannis Roger, Batia Suter, Penelope Umbrico Commissaire Anne Immelé. 4 Place Guillaume Tell, 68100 Mulhouse Tous les jours, sauf mardis et jours fériés de 13h à 18h30 juillet-août : 10h-12 h et 13h-18h30 Renseignements : 03 89 33 78 11 La Filature 31 mai - 25 août Désidération (Summa) Smith (FR) avec Diplomates, Lucien Raphmaj, Palais Book etc… Commissaire Emmanuelle Walter. 20 Allée Nathan Katz, 68090 Mulhouse Mardi-samedi 13h30 à 18h30 Dimanche de 14h à 18h Soirs de spectacles Renseignements : 03 89 36 28 28 Bibliothèque Grand’Rue 10 juin – 27 août 2022 Milky Way Laura Keller Commissaire Julia Hountou. Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse Stéphanie Montes, Jorge Panchoaga, Xiaoyi Chen, photographes ayant bénéficié d’une résidence photographique SMArt, Julie Langenegger Lachance. Commissaire Julia Hountou. 19 Grand Rue, 68100 Mulhouse Mardi au vendredi 10h-12h 13h30-18h30 Samedi de 10h-17h30 Renseignements : 03 69 77 67 17 Chapelle Saint Jean 10-19 juin Impressions cosmo-telluriques Amandine Freyd Commissaire Pierre Soignon. 19B Grand Rue, Mulhouse Ouverture le 11 de 12h à 18h Ouverture les 12, 18 au 19 juin de 14h à 18h et sur rendez-vous au 06 99 73 81 80

Kohi 10 juin-17 juillet Stardust Michal Korta 4 rue des Franciscains, Mulhouse Mardi au vendredi de 09h à 18h30 Samedi de 10h à 18h30 Dimanche de 11h à 19h Renseignements : 07 68 03 83 99 Le Séchoir 11 juin-17 juillet La dérive des pôles Vanessa Gandar 25 Rue Josué Hofer, Mulhouse Au dernier étage. Ouvert tous les samedis & dimanches de 14h à 18h et sur rendez-vous au 03 89 46 06 37 Bus C7 (direct depuis la gare) Berge de l’Ill / MAC Mulhouse Art Contemporain 10 juin-17 juillet Valles Marineris David de Beyter, Manon Lanjouère photographies issues du livre MARS, atelier EXB Commissaire Anne Immelé Photographies en extérieur Exposition visible en permanence Quai des cigognes, Berges de l’Ill Renseignements : 06 99 73 81 80 Le long du canal face au Mise 10 juin-17 juillet Points Cardinal III Etudiant.e.s des Écoles supérieures d’Art du Grand Est Photographies en extérieur Exposition visible en permanence Le long du canal face au Mise (Véloroute N°6) Renseignements : 06 99 73 81 80 CCFF (Centre culturel français Freiburg) 10 juin-17 juillet Bas Monde Marie Quéau Münsterplatz 11, 79098 Freiburg im Breisgau Ouvert du lundi au jeudi de 9h à 17h30 Les vendredis de 9h à 14h Les samedis de 11h à 14h Renseignements : +49 761 207 390



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Infos pratiques Kunsthaus L6 12 juin-17 juillet The sky Looks amazing from here Commissaire Hanna Dölle, CUCO e.V. Sharon Harper, Felix Schöppner, Angela Bulloch, Taiyo Onorato & Nico Krebs. Lameystraße 6, 79108 Freiburg im Breisgau Ouvert les jeudis et vendredis de 16h à 19h Les samedis et dimanches de 11h à 17h Renseignements : + 49 761 503 87 04 THANN, le long des berges de la Thur 4 juin-3 septembre Face au vent du monde Bernard Plossu Commissaire Anne Immelé. Photographies en extérieur, au pied du vignoble du Rangen Exposition visible en permanence Renseignements, Mairie de Thann au 03 89 38 53 00 THANN, Médiathèque 4 juin-3 septembre Là où les routes s’arrêtent Bernard Plossu et Francis Kauffmann Commissaire Nicolas Bézard. Mardi et jeudi : 15h à 18h Mercredi : 10h à 18h Vendredi : 13h à 19h Samedi : 10h à 17h Renseignements : 03 89 35 73 20 THANN, mairie 4 juin-3 septembre 00 08’ 00’’ Exposition des étudiant-es de 2e année ART de la HEAR Lundi de 13h30 à 17 h Mardi de 9h à 12h et 13h30 à 19h Mercredi jeudi et vendredi comme le mardi Fermé le samedi et le dimanche Hombourg 12 juin-17 juillet Moon Gazers Penelope Umbrico Photographies en extérieur Devant le presbytère Caserne des Pompiers Rue Principale Renseignements au 06 99 73 81 80

Les partenaires de l’édition 2022 de la BPM La BPM-Biennale de la Photographie de Mulhouse, co-fondée par Jean-Yves Guénier et Anne Immelé, est organisée par l’association l’Agrandisseur. Président : François Diserens Vice-Président et Directeur : Jean-Yves Guénier Direction Artistique : Anne Immelé Secrétaire : Nathalie Fabian Trésorier : Sylvain Scubbi Médiation, rédaction : Nicolas Bézard Suivi de la résidence de création : Pierre Soignon Mécénat, Presse et Communication : Hélène Cascaro Référent à Thann : Paul-Patrice Vischel Graphisme : Mei Yang Webmaster : Pascal Auer Production des tirages et encadrements : Laurent et Sophie Weigel Production extérieure et signalétique : Prével Les stagiaires 2022 : Mona Chevalier, Jeanne Peineau, Maïta Stébé 7 Commissaires invités et associés : Hanna Dölle, Katherina Perlongo, Annika Turkowski, CUCO – curatorial concepts berlin e.V, Julia Hountou, Emmanuelle Walter, Pierre Soignon, Nicolas Bézard. Les partenaires financiers institutionnels : La Ville de Mulhouse, la DRAC Grand Est, la Région Grand Est, la Collectivité Européenne d’Alsace, la ville de Thann, La commune de Hombourg, la Communauté de Communes de Thann-Cernay, la Ville de Freiburg. Les partenaires culturels : Le Musée des Beaux-Arts de Mulhouse, La Filature, Scène nationale de Mulhouse, les bibliothèques-médiathèques de Mulhouse, Mulhouse Art Contemporain, le Séchoir, le Kunsthaus L6, le CCFF - Centre Culturel Français de Freiburg, la Médiathèque de Thann. L’inscription dans les réseaux du Grand Est : Plan d’Est, la HEAR - Haute École des Arts du Rhin, l’ESAL - École Supérieure d’Art de Lorraine (Metz et Epinal), l’ENSAD - École Nationale Supérieure d’Art et de Design de Nancy, l’ESAD - École Supérieure d’Art et Design de Reims, le Cri des Lumières (Lunéville), la FEW fête de l’eau à Wattwiller, l’Académie d’Alsace. Les Mécènes : AG2R LA MONDIALE, Prével, Tetrascreen. Biennale de la photographie de Mulhouse Association l’Agrandisseur 26 Avenue de la 1ère Division Blindée 68100 Mulhouse Tél : 06 99 73 81 80


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Étoiles vibrantes Par Nicolas Bézard

Solidement installée dans le paysage culturel du Grand Est, la Biennale de la Photographie de Mulhouse a prouvé, en neuf années d’existence, qu’elle n’avait rien d’une étoile filante. Réunissant une constellation d’artistes autour de la figure multiple et poétique des Corps Célestes, la manifestation renforce son dispositif, entre continuité et douce évolution. Entretien avec Anne Immelé, directrice artistique de l’évènement. Manon Lanjouère, Le laboratoire de l’Univers, 2020


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Pour sa cinquième édition, la BPM continue de grandir et s’étend géographiquement. C’est vrai, mais elle revendique aussi et plus que jamais son identité mulhousienne. Cette nouvelle édition, comme toutes les précédentes, est possible grâce au soutien de la Ville de Mulhouse, notre partenaire privilégié depuis le départ. Le principe de la BPM a toujours été de proposer des expositions dans des institutions telles que le Musée des Beaux-Arts, La Filature, la galerie de la bibliothèque Grand’Rue, mais aussi dans des lieux emblématiques de l’agglomération comme la chapelle Saint-Jean, les espaces publics situés à proximité des berges de l’Ill ou du Musée d’Impressions Sur Étoffes. À partir de 2016, le rayon s’est élargi à des communes proches de Mulhouse pour lesquelles nous avons proposé des installations en extérieur. C’est le cas cette année de Hombourg, mais également, et c’est une nouveauté, de Thann. Autre point important, la nature historiquement transfrontalière du festival. En 2022, nous proposons deux expositions à Freiburg, en plus d’une programmation en relation étroite avec la Suisse notamment avec les artistes du programme SMArt proposés par Julia Hountou. Une part importante du dispositif s’articule à Thann, autour de l’exposition Face au vent du monde qui célèbre les images de Bernard Plossu. Nous y présentons trois expositions, dont deux liées directement à l’œuvre de Bernard Plossu. Nous avions déjà montré des images de Bernard lors de l’exposition Les temps satellites, il y a 10 ans, au Musée des Beaux-Arts. Bernard et moi étions restés en contact avec l’envie, un jour, de créer un événement autour de ses photographies. Corps Célestes nous en donne l’occasion, car cette thématique dépasse la simple attirance pour les étoiles. Elle s’intéresse aussi à la planète Terre en tant qu’astre lui-même traversé par des forces telluriques et magnétiques. Tout un pan du travail de Plossu est rattaché au désert, à sa rencontre poétique, métaphysique, avec le désert américain. Ses photos de désert témoignent d’un vertige des origines. Elles renvoient à un temps immémorial, celui des roches, du soleil et de la poussière, qu’en marcheur aguerri, le photographe a éprouvé corporellement. Cet événement Plossu est également le fruit d’une sensibilité que j’ai en partage avec toi, Nicolas. Nous avons souvent évoqué son travail ensemble. Cette année tu commissionnes l’exposition Là où les routes s’arrêtent, qui met en regard les images de la série du Jardin de poussière de Bernard Plossu et les photographies du Haut Atlas marocain de Francis Kauffmann. Cette proposition à la Médiathèque

de Thann s’articule parfaitement avec Face au vent du monde, une exposition hors les murs, le long des berges de la Thur. Elle rassemble un corpus d’images connues ou moins connues de Bernard Plossu, qui toutes en en commun de nous relier aux origines de la vie terrestre. Deux expositions et deux manières d’appréhender la photographie ? Absolument. En extérieur, des images de grandes dimensions s’offrent généreusement. Entre les murs, les tirages proches de miniatures invitent à une expérience plus intime. C’est une question de distance. Une photographie, selon son format, n’attire pas le spectateur de la même manière, et c’est un enjeu important pour nous qui programmons des expositions dans l’espace public depuis 2013. Cette année encore, avec les travaux des étudiants des écoles supérieures d’art du Grand Est, ce sont près d’une soixantaine de photographies qui sont déployées face au MISE, sur les murs qui longent le canal. La programmation présente un spectre très large de pratiques photographiques. Ce qui relie toutes les expositions, c’est un questionnement sur l’usage de ce médium aujourd’hui. D’un côté du spectre, nous montrons des auteurs comme Bernard Plossu, Francis Kauffmann, Matthew Genitempo, Bénédicte Blondeau, Yannis Roger ou Laura Keller, qui enregistrent et documentent leur relation directe au réel. De l’autre, des artistes évoluant dans le champs d’une photographie mise en scène, plus ancrée dans le champs de l’art contemporain ‒ je pense à Sarah Ritter, à Agnès Geoffray ‒ voire conceptuelle, avec les pratiques post-photographiques de Batia Suter ou de Penelope Umbrico. Certains photographes s’appuient sur des technologies extrêmement savantes. Le duo Taiyo Onorato et Nico Krebs, mis à l’honneur par le collectif de curatrices CUCO au Kunsthaus L6 de Freiburg, fait usage de drones pour réaliser ses images. Dans la même exposition, les maquettes artisanales photographiées par Felix Schöppner, reproduisant des constellations, cohabitent avec une installation d’Angela Bulloch utilisant un logiciel de cartographie 3D d’une grande sophistication, tandis que le travail de Sharon Harper compose avec les invariants du principe photographique que sont la lumière et le temps. Chez Sarah Ritter, qui interroge à sa manière les conditions d’apparition des images, la lumière du laser rejoint celle du feu – cette notion de lumière également centrale dans les créations d’Amandine Freyd, où matière, chimie et énergie solaire interagissent de façon presque magique.


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Taiyo Onorato & Nico Krebs, Drone Images 11, 2021 © courtesy of the artists

Un mot sur les images de Yannis Roger, que beaucoup de festivaliers découvriront pour la première fois ? La série exposée au Musée des Beaux-Arts est constituée de photographies prises dans sa vie quotidienne, au fil de ses rencontres et de ses déplacements. La spécificité de sa pratique est qu’elle fait appel au procédé de tirage couleur Cibachrome, conférant à ses œuvres leur présence si singulière. Les images de Yannis Roger sont traversées de tensions invisibles mais néanmoins

puissantes, et touchent à des émotions parfois difficiles à nommer. C’est aussi le cas dans la délicate série The Milky Way de Laura Keller : Quelque chose de mystérieux se produit entre la surface des apparences et ce qui se cache derrière. Ce ressenti qui vaut également pour le travail de SMITH, pourtant très différent. Les partis pris esthétiques affirmés de SMITH provoquent un vertige entre formes connues et quêtes de sens et de connections avec nos origines


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Peut-on en savoir un peu plus sur Batia Suter et Penelope Umbrico, deux représentantes d’une tendance actuelle qui consiste, en photographie, à recycler des images déjà existantes ? La post-photographie s’est beaucoup développée depuis l’avènement du web et des technologies numériques. Aujourd’hui, une quantité vertigineuse d’images est mise à disposition de chacun, si bien que certains artistes préfèrent puiser dans ce réservoir plutôt que de créer des photographies originales. C’est le cas de Batia Suter et de Penelope Umbrico que nous mettons à l’honneur au Musée des Beaux-Arts, même s’il convient de distinguer leurs deux pratiques. Batia Suter n’utilise pas de photos issues du web, elle photographie à l’intérieur de livres imprimés avec une prédilection pour les atlas géographiques, les livres scientifiques et les catalogues d’art. Elle réalise des reproductions d’après ces documents qu’elle assemble ensuite dans le but de générer des migrations de formes d’une image à une autre. Dans son immense agencement intitulé Domestic Night, des motifs de comètes, d’étoiles filantes ou de planètes issues d’ouvrages astronomiques se répètent, et parfois cohabitent avec quelques intrus qui révèlent aussi la dimension ludique de l’ensemble. Penelope Umbrico, notamment connue pour sa série sur les Sunsets, a accompagné l’apparition des sites de partage de photographies tels que Flikr. En regroupant ces images au sein de mosaïques colorées et en travaillant à partir des métadonnées liées à chacune d’entre elles, elle a pointé leurs similitudes, leurs différences, interrogeant ce qu’il reste de la notion d’auteur à l’ère du numérique. Notons que si ces deux artistes élaborent des œuvres à l’échelle du lieu d’exposition, elles considèrent le livre comme un important espace de création.

stellaires. En association avec la Filature, sur une proposition d’Emmanuelle Walter, la BPM accueille une nouvelle étape de Désidération, son projet multiforme, collectif et novateur. La quête de la relation originelle, fusionnelle, avec les étoiles et les comètes se retrouve chez Vanessa Gandar, bien que dans une forme radicalement autre. Dans son exposition solo au Séchoir, elle questionne les relations que les humains entretiennent avec le vivant, la Terre et le Cosmos à partir du phénomène de la chute des météorites.

Le livre, c’est l’autre grand vecteur de transmission et de connaissance de la photo ? Le livre permet en effet d’appréhender en profondeur les œuvres. J’ai connu Batia à travers sa Parrallel Encyclopedia publiée chez Roma, et Penelope par le biais de Solar Eclipses, ce merveilleux ouvrage édité chez RVB Books. J’ai découvert l’univers de Matthew Genitempo par son livre Jasper, aux éditions Twin Palms. J’ai été séduite par la scansion offerte par le livre, cette alternance entre paysages embrumés et portraits de personnes qui vivent dans les bois, à l’écart de la société – une thématique qui n’est pas nouvelle en soi, mais que le photographe américain parvient à développer avec une grande subtilité. Pendant les journées d’ouverture, nous organisons des discussions en public avec les artistes invités, qui reviennent sur la conception de cet objet à part qu’est le livre photo.


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Ce regard sur les étoiles implique aussi des conditions particulière de production des photographies. C’est un point important : comment photographiet-on les comètes, les astres, la Lune ? L’œuvre participative de Penelope Umbrico Moon Gazers livre quelques éléments de réponse. Une collecte proposée aux habitants du Grand Est a permis de recueillir quelques 500 photographies. Toutes ont en commun d’avoir été prises depuis la Terre, mais les conditions de leur production varient beaucoup selon la technologie utilisée. Dans l’exposition Valles Marineris accessible sur les berges de l’Ill, Manon Lanjouère revient sur l’invention des premiers télescopes et observatoires, grâce à des mises en scène et une pratique érudite. Cette exposition produite avec Mulhouse Art Contemporain permet d’entrer dans l’aventure spatiale de la seconde moitié du 20e siècle. La distance du regard humain par rapport à l’infini des étoiles a été aboli. En témoignent les relevés cartographiques réalisées par une sonde de la NASA mise en orbite autour de Mars, sélectionnées par Xavier Barral pour son livre Mars, une exploration photographique. Ces clichés nous permettent de découvrir les reliefs de Mars en noir et blanc, alors que les vues prises sur Terre par David de Beyter abordent la « planète rouge » par un autre versant, celui de l’imaginaire.

Sarah Ritter, Soleils fantômes, 2021-2022

Cette année les expositions sont regroupées autour de trois pôles : Des corps en quête d’infini, L’influence des astres, et Des forces telluriques. La programmation s’est développée en plusieurs étapes au cours desquelles ces lignes de force sont apparues. Explorée par Marie Quéau, SMITH, Michal Korta, Julie Langenegger Lachance, Stephanie Montes, la question du corps ancrée dans la terre mais qui se projette vers l’infini astral apparaît essentielle. Si je devais résumer les enjeux de cette édition, je convoquerais volontiers la métaphore du pulsar, cette étoile qui, en tournant sur elle-même, émet un battement régulier, une pulsation. Il y a dans ce lointain corps céleste quelque chose de la pulsion de vie qui se rapporte irrésistiblement à celle qui nous anime.

On est frappé par la beauté de cette esthétique produite par des machines. Dans les images prise par la sonde, cela est lié à la présence de matières et d’éléments texturés qui évoquent parfois ce que l’on connaît sur terre. Cela suscite un trouble dans la perception, une confusion entre l’infiniment grand et l’infiniment petit. Cette édition est un voyage à travers les différents états de la matière : du minéral au sidéral, des grottes originelles au cosmos. Cette charge symbolique de la matière est aussi au cœur des préoccupations d’Amandine Freyd, artiste venue en résidence, qui a repéré et investi d’anciens lieux de cultes païens autour de Mulhouse pour travailler sur les énergies qui circulent dans ces endroits. Elle a été accompagnée dans ce processus par le commissaire d’exposition Pierre Soignon. La restitution de son projet est visible à la Chapelle Saint-Jean. D’autres artistes s’inscrivent dans cette réflexion sur la matière. Xiaoyi Chen d’une part, qui pour Ce soir, la Lune rêve avec plus de paresse, partage sa découverte fascinée des blocs de roches erratiques évoluant depuis des millions d’années au cœur des vallées et des montagnes. Vanessa Gandar d’autre part, avec une attention portée sur les météorites, ces corps rocheux qui flottent dans l’espace et peuvent transporter des éléments essentiels à l’apparition de la vie.


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Yannis Roger, Findlinge, 1er août 2010 Cadaques

La science semble être une source de formes et d’inspirations pour nombre de photographes exposés. C’est une tendance contemporaine, tout comme on trouve beaucoup d’œuvres prenant l’apparence d’enquêtes et un intérêt croissant pour les sciences dites humaines ou dures. Les artistes se nourrissent de plus en plus des images produites dans le champs scientifique. On retrouve cette interdisciplinarité chez Sarah Ritter ou, d’une autre manière, chez Marie Quéau dont le regard est celui d’une génération bercée par des mythologies populaires, issues notamment de la science-fiction. Cela m’a intéressé de lui proposer une exposition monographique lui permettant de rassembler différents corpus d’images. J’avais déjà songé à montrer son travail lors de l’édition précédente, This is the end, car sa série Odds and Ends, longue enquête à travers une planète en voie d’extinction, résonnait avec la thématique. Dans Bas monde qu’elle présente cette année, il y a quelques photographies de Odds and Ends, mais surtout des images de la série Le Royaume donnant à voir des figures humaines enlisées dans la boue. Ces dernières expriment un rapport originel à cette eau mêlée de glaise qui est le terreau de l’existence sur notre planète. À la vue de ces individus aux prises avec la lourde matérialité du monde, en lutte

pour s’arracher à cette pesanteur terrestre, le corps apparaît comme une limite qu’il s’agit de dépasser. C’est particulièrement flagrant dans Fury, série inédite rassemblant des photographies de jeunes cascadeurs. Au fil des éditions, le public de la BPM a-t-il évolué ? La BPM s’adresse à tous les publics. Aux nonconnaisseurs comme aux spectateurs aguerris, aux néophytes qui viennent pour découvrir un médium comme aux photophiles qui se déplacent parfois de loin pour assister à des événements rares, comme le temps fort autour de Bernard Plossu ou l’exposition de Matthew Genitempo au Musée des Beaux-Arts. Un festival de cette envergure, pour les commissaires invités comme pour moi-même, induit deux années de recherches, de préparation, de rencontres. C’est une alchimie à trouver entre des artistes et des propositions variés. Et c’est enfin le souhait de faire découvrir la création photographique par le biais d’initiatives nouvelles, à l’image de la collecte de photos de lunes dénotant l’esprit ouvert et altruiste de notre manifestation. CORPS CÉLESTES BPM 2022


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IMAGES DU MONDE FLOTTANT

Par Nicolas Bézard

Penelope Umbrico Solar Eclipses, RVB Books

Regarder vers la Lune et les étoiles, n’est-ce pas sonder le mystère de nos origines ? Naviguant dans l’univers étendu des images et des pratiques photographiques contemporaines, l’exposition Sous Influence embarque les visiteurs du Musée des Beaux-Arts de Mulhouse pour un fascinant voyage cosmique.

Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine… Une planète océan modifie la psyché et le comportement des scientifiques qui s’en approchent. Dans la station placée en orbite autour de cet astre mystérieux, un homme, Kris Kelvin, croit revivre son passé et revenir sur la Terre qui l’a vu naître et grandir. Tel est le postulat du film Solaris, réalisé par Andrei Tarkovski en 1972. Il y a quelques années, la curatrice et photographe Anne Immelé convoquait l’imaginaire tarkovskien à l’occasion d’une exposition personnelle intitulée Comme un souvenir. Avait-t-elle à l’esprit cet enivrant poème cinématographique lorsqu’elle a conçu Sous Influence, rendez-vous majeur de cette nouvelle édition de la Biennale ?


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À l’instar des visions de Kris Kelvin, les regards des sept artistes qu’elle invite au dialogue semblent travaillés par ce double mouvement paradoxal de projection vers le ciel et de fusion avec la matière terrestre. Entre élévation et chute, odyssée sidérale et force de gravitation, chaque photographe, à sa façon, s’interroge : et si contempler les étoiles, ce n’était pas aussi lever les yeux vers ce que nous sommes ? Que cette interrogation emprunte à l’expérimentation plasticienne comme c’est le cas chez Sarah Ritter et Agnès Geoffray, à l’enregistrement sensible du réel mis en œuvre par Bénédicte Blondeau, Matthew Genitempo et Yannis Roger, ou du travail de collecte et de reconfiguration d’images préexistantes observé chez Batia Suter et Penelope Umbrico, l’intérêt pour le cosmos dans son acception la plus large est le point de départ d’un voyage qui relève autant du cheminement intérieur, du forage vers les origines de la vie, que de l’épopée interplanétaire. Prégnant dans le long métrage du cinéaste russe, l’espace peuplé de corps célestes est d’abord un lieu mental parcouru comme on explorerait la conscience, l’aventure intime supplantant l’aventure spatiale. Une idée que l’on retrouve dans ces propositions photographiques où, pour reprendre les mots d’Antoine de Baecque analysant Solaris, « l’univers intérieur inonde le cosmos, l’infiniment intime s’arrogeant le privilège de se déverser et de combler l’infiniment grand ».

enveloppe d’un poudroiement diffus, là les éclipse dans un éblouissement sans fin ? Pas plus que l’on puisse certifier de la véracité de ce qui est donné à voir, on ne voudra statuer sur la provenance de ces jeux d’ombres et de clairs-obscurs conférant à ces photographies leur inquiétante vibration. Le travail particulièrement subtil sur les intensités lumineuses redéfinit la nature d’images où tout ce qui est visible l’est au seuil d’un basculement décisif : celui du montré dans l’immontré. Pris dans les faisceaux de soleils fabriqués, les formes semblent lutter contre la menace de leur disparition prochaine. Procédant par accumulation d’images qui trouvent au fil du temps leur logique associative, guidée par des situations davantage que par des idées ou des concepts, Sarah Ritter compose un univers sombre et pyrotechnique, où la nuit, sa densité, sa matité dévorante, est le substrat nécessaire à l’éclosion d’une lumière déclinée dans tous ces états – points, prismes, reflets, éclats. Effectuées dans des conditions d’ultra-technicité, dans la pénombre de laboratoires d’optique, de physique, de géologie, ou dans les méandres de sites naturels primitifs, les prises de vues s’apparient pour constituer ce qu’elle nomme « un agencement de temporalités et d’espaces disjoints, d’échelles impossibles. » Quand le feu archaïque rejoint le rayon du laser, un sentiment de fiction s’installe à bas-bruit – fiction insituable, indécidable et sans intrigue, mais dont la violence latente puise dans les tréfonds de nos peurs enfantines.

Mirages et métamorphoses

Aux Soleils fantômes de Sarah Ritter répondent les images fantômes d’Agnès Geoffray. Derrière le calme, l’apparente séduction de ces dernières, se cache là encore quelque chose qui a à voir avec un fond d’angoisses indicibles. Au Musée des BeauxArts de Mulhouse, où elle présente trois créations, la photographe plasticienne joue avec notre regard et nous invite à reconsidérer ou à réactiver nos référents culturels, mémoriels. Comme chez Sarah Ritter, la question de la perception est déterminante, tandis que celle de la vérité passe au second plan : « On sait que depuis le début, la photographie a été trafiquée, retouchée, falsifiée : il n’y a pas de vérité photographique », rappelait-elle au micro de Marie Richeux, sur France Culture, en 2020. Agnès Geoffray travaille aussi bien à partir d’un iconographie vernaculaire glanée au hasard de livres, d’internet ou d’archives diverses que d’images dont elle est l’auteur unique. Les trois mises en scène photographiques visibles dans l’exposition Sous Influence appartiennent à cette seconde catégorie. Dans L’abandonnée, la silhouette immergée d’une jeune femme dont la chevelure déployée flotte au gré du courant

Recouverte d’un océan de matière huileuse qui n’a de cesse de tourbillonner, de se solidifier, de générer des mirages et des apparitions, puis de se liquéfier à nouveau, la planète Solaris pourrait ressembler à un de ces mondes « qu’il s’agit de composer à partir du nôtre, des nôtres », comme l’évoque Sarah Ritter à propos de sa série Soleils fantômes. « La photographie », poursuit-elle, « peut être sorcière, transformer les états de la « matière » du visible, telle une alchimiste des surfaces. » Attirée par ce pouvoir de transmutation de la photographie, l’artiste basée à Besançon en appelle à la plasticité même du médium qui « fige les formes à partir du mouvant, sculpte des évanescences, solidifiant les plis, les remous, le chaos. » Et pour cause, devant les images-mondes de Sarah Ritter, un doute, une désorientation semblable à celle des cosmonautes contemplant Solaris par le hublot de leur vaisseau nous envahit : Que voit-on ? Sont-ce des vapeurs, des fluides ou des matières consolidées ? D’où proviennent ces corps, ces objets, ces espaces ? Et qu’est-ce donc que cette lumière qui ici les


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se rapporte à Ophélie, personnage célèbre de la tragédie shakespearienne. De prime abord, la force d’attraction que suscite cette vision délicate, construite autour d’une figure de belle endormie, se voit bientôt contrariée par un mouvement de répulsion face à ce qui apparaît comme un spectacle funeste : le corps sans vie d’une noyée. L’aura mythique de cette photographie évoque l’ambivalence fondamentale de l’eau, « patrie des nymphes vivantes et des nymphes mortes » selon Gaston Bachelard, l’auteur de L’Eau et les Rêves considérant l’élément aquatique comme seule « vraie matière de la mort féminine ». On se souvient qu’une pareille figure de suicidée hantait les couloirs de la station orbitale de Solaris. Il s’agissait de Khari, l’épouse de Kelvin, d’une certaine manière noyée elle aussi, l’oxygène liquide du film se substituant à l’eau létale du mythe shakespearien. La féminité comme lieu possible de toutes les ambiguïtés et métamorphoses : qu’il soit déplacé, filtré ou mis en scène, le corps féminin réinventé par les interventions d’Agnès Geoffray est toujours le théâtre de tensions, de réminiscences enfouies, englouties, qu’il s’agit pour l’artiste de faire discrètement affleurer. On l’observe dans Suite et Des équilibres III, des propositions qui convoquent, dans une série de lents mouvements arrêtés et séquencés pour la première, et d’une construction faussement symétrique pour la seconde, le corps pris entre acrobatie, équilibre et désarticulation. Ici c’est le procédé photographique lui-même qui semble imposer aux modèles choisies – des contorsionnistes – sa contrainte, sa violence sous-jacente. Violence de la découpe temporelle, de la négation du mouvement par sa fragmentation dans Suite, qui r app elle les exp ériences chronophotographiques d’Eadweard Muybridge. Contrainte performative dans Des équilibres III que l’on pense le fruit d’une manipulation visuelle, d’un trucage optique, tant l’impassibilité des modèles contredit l’insoutenable de leur posture. Mais celle ou celui qui saura scruter cette image avec attention y verra peut-être l’instant d’extrême tension capté entre deux corps, deux pesanteurs, deux forces – l’une d’élévation, l’autre d’effondrement. Retour inattendu du fameux « ça a été » de la photo dont le philosophe Bernard Stiegler souligne qu’il « constitue une épokhè (suspension, interruption) irréductible dans le rapport au temps, à la mémoire et à la mort ». Ce temps de suspension, à la fois maintenu et radicalement mis en doute par les pratiques photographiques actuelles, offre pléthore de gestes possibles, des plus archaïques aux plus sophistiqués – ambivalence que les images d’Agnès Geoffray n’ont de cesse d’interroger.

La solitude des étoiles Au dessus d’un paysage de montagnes, le ciel est tendu comme un velours serti d’une lune esseulée, mais le tableau n’a rien de romantique. Ici, les étoiles sont froides et ne brillent jamais au firmament. Déserteuses, elles se sont mêlées au scintillements d’une ville que l’on peine à distinguer dans le lointain. Sous le pâle clair de lune, dans ces monts reculés de l’Arkansas, des hommes et des femmes – essentiellement des hommes – vivent dans le refus du monde civilisé. Inspiré par les mots du poète Frank Stanford, guidé par son instinct, le photographe américain Matthew Genitempo est allé à leur rencontre. Patiemment, il a appris à les connaître, à partager leur isolement. « Ils n’ont pas beaucoup de visiteurs et ont souvent très peur des étrangers – en particulier de ceux qui brandissent un énorme appareil photo », explique-t-il. « Certains ont un emploi, d’autres vivent de leur pension d’ancien combattant ou de la générosité de quelques quidams, mais il y a un fil conducteur qui les traverse tous et qui, je pense, nous traverse tous : le désir d’être seul. » Un chapelet de brume s’infiltre lentement entre les pins d’un colline. Une main terreuse effleure la crosse d’une 22 long rifle. À mi-chemin entre Stalker et Délivrance, cet univers de fumées stagnantes et d’hommes des bois sert de toile de fond à un somptueux poème en noir et blanc intitulé Jasper, du nom de la petite localité des Monts Ozarks à proximité de laquelle Matthew Genitempo a réalisé ses images. Le livre publié chez Twin Palms leur rend pleinement grâce. Il est le lieu d’un séquençage hypnotique où se succèdent paysages baignés d’une lumière humide, intérieurs étroits saturés d’objets et plans rapprochés sur des visages et des corps qui portent sur eux les stigmates d’un mode d’existence radical, au cœur d’une nature hostile. Montrées pour la première fois en France, ces photographies étonnent par l’ampleur et la beauté des gris qu’elles déploient, par la justesse du regard qui les soutient. Depuis l’ouvrage fondateur d’Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, le thème du retour à la vie sauvage a innervé une grande partie de l’imaginaire collectif américain, générant quantité de livres, de films ou d’œuvres picturales sur le sujet. Avec de récentes propositions telles que Broken Manual d’Alex Soth, la photographie a montré qu’elle n’était pas en reste. Genitempo explore cette question à sa façon, allusive et intuitive, évitant les pièges du documentaire par trop explicite. On ne trouve aucun détail biographique, géographique ou personnel dans son livre. Les mot sont comptés et ne viennent jamais atténuer la force d’ambiguïté des images, ni le précieux mystère qu’elles renferment.


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Batia Suter, Domestic Night, 2018


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Bénédicte Blondeau, Ce qu’il reste, 2019

Le mystère se prolonge avec le travail de Bénédicte Blondeau, auteur elle aussi d’un remarquable livre de photographies édité par XYZ Books et intitulé Ce qu’il reste. Extraites de cette série, les images retenues mettent en exergue, tout comme celles de Matthew Genitempo, les puissances telluriques et cosmiques qui nous dépassent, et sous l’emprise desquelles nous tâchons d’accomplir, aussi insignifiantes soient-elles, nos destinées humaines. « Je n’arrive pas à m’identifier à la condition humaine d’ici et maintenant », confie la photographe belge. « Il y a dans nos modes de vie, dans nos sociétés et nos systèmes de pensées tant d’aspects qui me semblent en inadéquation avec l’instinct de notre espèce. Le monde humain dont je fais l’expérience aujourd’hui m’apparaît comme voué à l’échec. Dans ce sens, je le vois comme une petite parenthèse dans l’histoire du cosmos. » Par son geste artistique, Bénédicte Blondeau adopte une attitude de recul vis-à-vis de cette parenthèse humaine, et porte son regard sur « ce qui se passe ailleurs, ce qui lui a précédé et lui subsistera. » Les images qui en découlent confirment cette prise de distance. Elles nous invitent à reconsidérer les échelles de valeur ou de grandeur nous servant habituellement de repères pour nous définir et nous situer dans le monde. Dans Ce qu’il reste, les méduses ressemblent à des constellations

de géantes gazeuses, une ville photographiée de nuit depuis un aéronef se mue en voie lactée – à moins qu’il ne s’agisse d’un vaisseau extraterrestre. L’ailleurs, l’incommensurable, l’infiniment lointain, se logent avec surprise là où on ne s’y attend pas, dans le rouleau écumant d’une vague ou dans les marbres d’un palais de justice. Tandis que les forces silencieuses qui sous-tendent ce travail regardent plutôt en direction des étoiles et d’un au-delà du visible de l’entendement humain, l’œil de la photographe est souvent orienté vers le bas, comme aimanté par le sol et la terre, et semble ainsi anticiper un désir de rapprochement, de fusion avec la matière. Stimulant paradoxe d’une écriture visuelle qui fait indirectement écho au point de vue adopté par Andrei Tarkovski dans Solaris comme dans l’ensemble de son œuvre : s’attacher au tangible pour espérer toucher au spirituel. Plus ouvertement cinématographiques sont à première vue les images de Yannis Roger, troisième photographe à porter, dans l’exposition commissionnée par Anne Immelé, l’idée d’une pratique basée sur l’observation directe et minutieuse du réel. On a parfois parlé de « photogrammes » pour qualifier le travail de ce connaisseur de Pialat, de Tarkovski, mais aussi


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du cinéma hollywoodien sur grand écran. « Plus qu’une suite d’images qui entretiennent un rapport entre elles, je conçois chaque photo comme unique, isolée », explique celui qui exerce par ailleurs une activité de musicien professionnel. « De manière paradoxale, chaque image dialogue avec des images manquantes, ce film inconnu dont elle serait extraite, plutôt qu’avec d’autres photographies que j’ai prises. » Celles qu’il a réuni dans un ensemble baptisé Ghostkeeper – clin d’œil à la nouvelle éponyme de Malcolm Lowry – invitent à une promenade cosmique, où il est question de corps, soumis ou non à la loi de la gravitation universelle. « Au début du 20e siècle, des penseurs comme Bergson ou AndreasSalomé […] évoquaient souvent les astres », rappelle Yannis Roger. « Pour reprendre leurs idées sur les étoiles, les photographies en général nous parlent depuis un autre temps, un autre lieu, et peuvent parfois nous réchauffer – nous guider même – alors qu’elles ne sont déjà plus. » Une métaphore qui prend tout son sens lorsque l’on découvre ces images prélevés dans le courant de la vie, au fil des rencontres et des déplacements du photographe. Réalisés dans le respect du procédé de tirage couleur Cibachrome qui leur conférent une présence, une brillance particulière, ces clichés attestent une prédilection pour des lumières basses ou réputées difficiles, des ambiances crépusculaires, entre chien et loup. Leur auteur se montre attiré par des régimes lumineux transitoires, évoquant un climat de disparition imminente. « À vrai dire, dans la plupart des cas, la disparition a déjà eu lieu et bien souvent, il ne s’agit que d’un pâle souvenir qui semble luire faiblement. Avant de déclencher, j’attends… Et presque toujours, je déclenche trop tard, bien trop hypnotisé par la transformation d’un instant en l’instant suivant. » Cette façon humble et subtile de ressentir le temps de la création – ou son tout relatif ratage – s’inscrit dans un style visuel anti-spectaculaire, une éthique de la discrétion. En témoigne sa préférence assumée pour les tirages de dimensions modestes : « Une sorte de superstition me retient de présenter des grands tirages, comme si mes images allaient perdre leurs sortilèges en s’étalant trop ostensiblement », s’amuse-t-il. « Plus sérieusement, il se pourrait que cela dise quelque chose de mon rapport au monde – monde qui me semble toujours lointain. » À ce monde tenu à distance, contrarié par des forces qui agissent contre lui et tâchent constamment de le démolir, Yannis Roger arrache des miniatures dont le rayonnement mystérieux, proprement indéfinissable, nous touche. On les reçoit comme ces épiphanies entraperçues d’un train en marche, à peine saisies que déjà évanouies, et dont on voudrait garder pérenne en nous la beauté.

Réveiller les images dormantes Dans Constellations photographiques, Anne Immelé soulignait que : « de plus en plus de photographes ne ressentent plus le besoin de réaliser eux-mêmes leurs prises de vue. L’acte de création s’est déplacé vers la sélection et la mise en relation d’images préexistantes issues de sources hétérogènes. » Ces pratiques de détournement et de reconfiguration d’images connues ou anonymes constituent un volet important de l’exposition Sous Influence, qui met à l’honneur deux représentantes majeures de cette tendance post-photographique : Batia Suter et Penelope Umbrico. L’installation Domestic Night créée par Batia Suter en 2018 réunit une centaine d’impressions jet d’encre affichant des motifs empruntés à l’imagerie spatiale – comètes, étoiles filantes, galaxies – mais pas seulement. Quelques intrus se glissent avec humour dans la constellation de signes : ici une fourchette, là une voiture ou un insecte, mais l’égale qualité de reproduction et d’impression des images – un monochrome tramé, accentué à la façon d’une photocopie et qui fait la part belle au noir – rend leur identification difficile si l’on considère l’œuvre dans sa totalité. Notant qu’« il se passe toujours quelque chose quand on voit les choses pour la deuxième fois », Batia Suter numérise puis agrandit des pages de livres astronomiques, d’encyclopédies et de toute sorte d’ouvrages imprimés contenant ces figures qui retiennent son attention. Le redimensionnement lui permet alors de découvrir, à la surface des reproductions, de nouveaux détails insoupçonnés tels que des incrustations de poils, des rayures ou d’infimes variations chromatiques. Toutefois, dans cet art qui donne une nouvelle vie aux images, le plus important ne se joue pas à l’échelle d’une illustration isolée, mais bien à celle du dialogue noué entre elles au sein de la multitude rassemblées. Des rapprochements ou disjonctions, des relations ou migrations de formes voisines de celles observées dans le glorieux Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg, corpus pionnier en la matière. La présentation constellaire vaut ici pour principe organisateur. Elle génère des dynamismes sémantiques, des chocs esthétiques, des contrepoints formels entre des images d’origine et de nature très différentes, suscitant entre elles des possibilités d’échange, d’instabilité ou de déplacement quasi infinies. À l’aune de cette réflexion, et de manière probablement involontaire, Batia Suter ouvre une brèche dans laquelle le cinéma peut une dernière fois s’engouffrer. Son œuvre réalise en effet le fantasme d’un montage qui aurait voyagé de la pellicule vers le mur. D’une continuité temporelle circoncise aux limites d’un écran ne pouvant afficher qu’un nombre restreint d’images à la fois, à une totalité


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spatialisée que l’on peut appréhender dans n’importe quel sens, par n’importe quelle entrée, et ce de façon immédiate. En cela, elle n’est pas si éloignée des expérimentations cinématographique d’Artavazd Pelechian, qui a poussé très loin – aussi loin que son médium le permettait – le concept de « Found Footage » – la plupart de ses œuvres étant composées d’images d’archive – et l’idée de montage spatialisé. De fait, c’est un étourdissement comparable à celui que procure la vision de Notre siècle, chef d’œuvre du cinéaste arménien où il est une fois encore question de conquête de l’espace, qui nous attend au contact de Domestic Night. À la frontière du poème allégorique, du collage surréaliste et de l’archive documentaire, cette nuit domestique trouve à s’investir dans la remise en circulation d’images libérées de leur fonction liminaire, rappelant qu’il ne saurait y avoir d’art sans transformation. Entretenant des affinités certaines avec l’installation de Batia Suter, Solar Eclipses est le premier des deux livres de l’artiste américaine Pe n e l o p e Umb r i c o a f a i r e l ’o b j e t d ’ u n e présentation dans l’espace d’exposition du musée. L’ouvrage rassemble des photocopies d’images d’éclipses solaires trouvées dans la collection photographique de la Public Library de New York. Le phénomène optique tel qu’il est documenté par ces photographies se voit ici redoublé par une autre éclipse, générée par un photocopieur selon un phénomène bien connu des usagers de ce type d’outils : en s’échappant autour du document à reproduire, la lumière projetée par la machine noircit les contours de la feuille et produit une sorte d’éclipse inversée. Tirant profit de cette observation et du scanner de la bibliothèque newyorkaise, Penelope Umbrico a créé des collages en positionnant sur la plaque de verre le plus grand nombre possible d’images, quitte à ce que certaines, par superposition, en éclipsent d’autres. Le livre compile ainsi les originaux obtenus grâce à cette méthode. En plus de réfléchir à la nature ambivalente de la lumière, il fait émerger une esthétique inattendue qui célèbre cette matérialité sombre du papier encré, également marquée dans le travail de Batia Suter. La découverte de Everyone’s Photo Any Licence complète judicieusement celle de Solar Eclipses. Ce deuxième opus a été conçu à partir d’un mot clé, « Full moon », tapé dans la barre de recherche du site de partage de photos Flickr, Penelope Umbrico ayant pris soin d’activer les filtres de recherche « Everyones’photo » et « Any licence ». Tandis que la première partie du projet est un assemblage constellaire, sous forme de leporello, des photos collectées, la seconde recueille les métadonnées afférentes (nom des auteurs, type

de licence, etc), ce qui a pour effet de réinsuffler de l’identité et du singulier dans ce magma d’images à la répétitivité hypnotique. En empruntant, comme Batia Suter, à l’iconographie astrale, Penelope Umbrico pointe une des conséquences de l’interconnectivité globalisée : le devenir écran des images photographiques. De nos jours, dès l’instant où elle est captée, une photo devient un écran, un produit – la notion de photographe s’effaçant derrière celle de producteur. La technologie offre à ce dernier une position de domination, de toute puissance par rapport à l’image. Elle le maintient plongé dans un bain d’illusions, la plus manifeste étant celle d’une appropriation systématique et personnelle de tout ce qui passera au tamis pixelisé de son écran, y compris des phénomènes de la Nature n’appartenant à personne, tels les éclipses de Lune ou les couchers de soleils. « Je trouvais vraiment fascinant que le Soleil, un objet totalement singulier dans l’univers, puisse ainsi se démultiplier grâce aux écrans. », expliquait l’artiste dans un entretien avec Joël Vacheron, à l’occasion de la Triennale de l’art imprimé contemporain au MBAL. « Cela montrait bien selon moi à quel point nous sommes devenus non plus des adorateurs du soleil mais des adorateurs de l’écran. » La société numérique se vantait de pouvoir retisser le lien entre l’individu et le collectif, au lieu de quoi elle apparaît comme le paroxysme de la perte de sens généralisée. Penelope Umbrico réinjecte de la pensée dans cette réalité devenue notre. Elle l’explore en passant par les filtres de la virtualité et d’une technologie qui se promettait d’accroître considérablement nos existences en tant que sujets, mais qui a finalement donné le résultat inverse. Au bout du compte, en offrant une nouvelle matérialité à ces images qui somnolent dans le brouillard indifférencié du Web, c’est notre mémoire photographique collective que l’artiste convoque et interroge. SOUS INFLUENCE Bénédicte Blondeau, Matthew Genitempo, Agnès Geoffray, Sarah Ritter, Yannis Roger, Batia Suter, Penelope Umbrico Commissariat d’exposition : Anne Immelé Musée des Beaux-Arts de Mulhouse, du 10 juin au 18 septembre 2022


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Agnès Geoffray, L’abandonnée, 2020


SMITH, Désidération, Amanda Sin, 2021


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Attraction désastres Par Emmanuel Dosda

Étoile filante percevant le monde à travers tout son corps, SMITH mêle propos artistique, scientifique, philosophique et poétique pour se reconnecter à l’univers et tenter d’échapper au naufrage contemporain. L’exposition Désidération (Summa), présentée à la Filature en partenariat avec la Biennale de la Photographie de Mulhouse, incite le spectateur à « réclamer le cosmos qui lui est dû et n’est pas que l’affaire de la NASA ou d’Elon Musk », selon le photographe extraterrestre. Décollage immédiat.

« Une story Gaultier sur les réseaux sociaux a bien plus de poids qu’une affiche pour Arles. » Celui qu’on a vu partout sur les éléments de communication des Rencontres de la Photographie l’an passé (un autoportrait le montrant torse nu) analyse ainsi ses collaborations avec la presse et la mode dont les images sont largement diffusées, audelà du cercle des amateurs d’art. « J’apprécie que mes images participent au grand récit d’une époque, qu’elles donnent accès à d’autres représentations possibles des corps, transgenres, non-binaires... » Benoît André acquiesce. Le directeur de la Filature a choisi SMITH, diplômé de l’École nationale supérieure de la photographie et du Fresnoy, comme compagnon au long cours* de la structure mulhousienne : l’artiste collaborera notamment à la programmation du festival « sans frontière » Les Vagamondes portant sur la notion de genre, la saison prochaine : « C’est une personnalité avec un discours, une voix, une pensée qui dépasse la photographie. J’aime aussi l’idée de donner une visibilité à un artiste trans sur un territoire qui n’est pas celui d’une mégalopole ! SMITH questionne la notion de transformation : il porte un regard singulier sur le monde, le traduit dans son travail, le transporte ailleurs, en croisant styles et disciplines. »

Narrations cosmiques Désidération (Summa) est la seconde exposition que lui consacre la galerie de la Filature après un premier chapitre monographique rassemblant des extraits d’une dizaine de séries : Spree (2008), Spectrographies (2012), Valparaiso (2017) ou Saturnium (2017). Cette dernière, considérée comme un conte musical et photographique conçu avec le musicien Antonin Tri Hoang et le scientifique Jean-Philippe Uzan, nous propulse dans une fiction atomique renvoyant à l’invention de la radioactivité. Celleci est intimement liée à la photographie, aime à rappeler SMITH : Henri Becquerel, en 1896, la découvre en posant du sel d’uranium sur une plaque photosensible. Pour Saturnium, le plasticien et ses compagnons laborantins réécrivent l’histoire et imaginent Marie Curie mettant la main sur un fragment de météorite trouvé par un géologue russe. La chercheuse est horrifiée par le pouvoir de ce caillou « tellement radioactif qu’il agit sur le temps, le déréglant, le rendant élastique ». Elle décide alors de cacher le corps céleste chronoactif... déterré un siècle plus tard par l’astrophysicien Uzan pour le laisser agir sur la musique et les photos. Nous avons envie de croire en ce récit,


SMITH, Désidération, 2021

face aux images de SMITH, forcément figées, mais qui semblent se mouvoir, auréolées d’une poésie chimique et ondulatoire du troisième type. Interstellar Dans le cadre de la Biennale de la Photographie de Mulhouse, Désidération (Summa) est une nouvelle exposition de l’installation multimédia présentée aux Rencontres d’Arles l’an dernier, recentrée sur le médium photo. Il ne s’agit pas d’une mouture allégée de Désidération (Anamanda Sîn) – réalisée avec l’astrophysicien Jean-Philippe Uzan, l’écrivain Lucien Raphmaj, des designers, musiciens et

performers –, mais d’une version 2.0. Dans une vidéo arlésienne, le mot “désidération” fut ainsi définit : « Ce sentiment d’avoir été arraché.e aux étoiles et d’en être toujours épris.e. C’est ressentir le désastre et penser que les étoiles pourraient être un tiers pour nous relier au monde, ce monde endommagé auquel elles ont été soustraites. Étoiles retirées du ciel et de la mythologie. » Désidération (Summa), commissionnée par Emmanuelle Walter, responsable des arts visuels à la Filature, propose une « autre mythologie du spatial » en plaçant le spectateur dans une galaxie d’êtres astraux et en évoquant une « humanité interstellaire à la recherche de son lien avec son cosmos originaire ». Les photos de SMITH, point de départ de toutes ses


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Walter, dévoile un travail photographique (pas d’installations plastiques ici) faisant dialoguer des personnes qui ressemblent à SMITH. « Il ne s’agit pas d’une armée de clones, mais d’une suite d’autoportraits », en creux. Des astres, à la marge et en transition, reliés dans l’infini par un flâneur mélancolique qui connaît la plénitude car « faisant corps avec l’autre ». Un être hyperconnecté Lorsque SMITH s’adresse à nous, son visage est oblique, ses yeux semblent clos. Comme les modèles de ses photographies, bien souvent. Ce qui ne l’empêche pas de voir, au contraire : cet artiste hyperconnecté à l’univers perçoit le monde qui l’entoure en mettant tous ses sens en action. Il le regarde à travers son corps, ultrasensible, augmenté. Notamment grâce à une puce souscutanée (aujourd’hui désactivée) greffée pour le projet Cellulairement (2012) : celle-ci lui a permis de ressentir à distance la présence des visiteurs déambulant dans l’installation, de percevoir « la chaleur des êtres absents ». SMITH nous tend son avant-bras marqué d’une légère bosse : un morceau de météorite, « symbole de la puissance, du savoir et de la magie », y est implanté, le reliant à la galaxie. « Les météorites viennent de l’extérieur, mais elles nous apprennent tant de choses sur nous, notre création, le système solaire et l’histoire de la Terre ! Certaines sont chargées d’acides aminés : elles contiennent des bribes de vie » qui ont traversé l’atmosphère, s’enthousiasme-t-il, nous laissant caresser celle qu’il porte sous la peau. Et ainsi, peut-être, profiter de sa force cosmique. DÉSIDÉRATION (SUMMA), exposition du 24 mai au 24 juillet, à La Filature, à Mulhouse Commissariat : Emmanuelle Walter fictions transdisciplinaires, apparaissent comme des révélations. Enfant de photographes, l’artiste de la mue s’est toujours vu un appareil à la main, documentant son quotidien queer en fixant ses amis trans (toujours les mêmes, mais qui ne se connaissent pas) sur négatif, papier ou aluminium. En transition, ce sont les étoiles isolées composant une constellation créée par SMITH, pris dans ses rêveries de promeneur solitaire archi-poreux. « Je ne perçois pas l’enveloppe corporelle comme un package IKEA : ses contours sont flous. » Il évoque « l’hospitalité » de sa personne, en « symbiose » avec le cosmos dont nous faisons tous partie. Ce regard « rétrospectif, dense et émouvant », selon Emmanuelle

* La Filature lui consacre une monographie en deux volets (la première eu lieu du 15 mars au 7 mai) en sa galerie photo et propose de multiples rendezvous avec SMITH, dont une exposition sur le thème « genre, transition », avec Nadège Piton, au printemps 2023. Une résidence de création mulhousienne (du 13 au 16 avril 2021) lui a permis de produire l’exposition Désidération (Anamanda Sîn) présentée aux Rencontres de la Photographie d’Arles du 4 juillet au 26 septembre 2021.


Vertiges cosmiques au Kunsthaus L6 Par Mylène Mistre Schaal

The sky looks amazing from here part à la chasse aux astres. Sous la houlette du collectif berlinois CUCO, 5 artistes contemporains pistent les constellations, saisissent la lente chorégraphie des étoiles et cherchent les contours de l’avenir dans la carte du ciel.

Sharon Harper, Moon Studies and Star Scratches, No 14, July 1 -7, 2006. Courtesy the artist and Galerie Stefan Röpke


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C’est un soleil noir. La pupille d’un œil céleste qui flotte au-dessus d’une forêt de buildings. Cette rencontre crépusculaire, on la doit au duo de photographes suisses Taiyo Onorato et Nico Krebs et à leur maitrise des techniques mixtes. En mêlant photos argentiques et technologie laser contrôlée par ordinateur, leur travail fait office d’oracle cosmique, entre science-fiction et astrologie 2.0. Un détournement visuel, qui, à l’image de l’entièreté des œuvres présentées dans The sky looks amazing from here pose plus de questions qu’il ne donne de réponses. Hanna Dölle, l’une des trois curatrices de l’exposition nous confirme notre intuition : « Directement inspiré du film Interstellar, le titre de l’exposition est un clin d’œil humoristique à l’univers de la science-fiction. Nous avions envie de traduire l’étonnement et l’enthousiasme des artistes choisis pour les mystères de l’univers.» Elle poursuit, « Il n’y a rien de plus facile que de regarder le ciel, disponible à toute heure du jour pour tout un chacun. Pourtant, pour la plupart d’entre nous, l’univers reste quelque peu insaisissable, difficile à appréhender. C’est à la fois simple et très complexe. Les artistes que nous avons rassemblés essaient d’exprimer cette dualité de diverses manières. Par le collage (Taiyo Onorato & Nico Krebs), la photo (Sharon Harper), en reconstruisant l’univers à leur manière ou en le programmant informatiquement (Felix Schöppner ; Angela Bulloch). » Question de point de vue Qui a déjà posé ses yeux sur le ciel, sait que le dessin des étoiles évolue d’heure en heure et varie en fonction des saisons. Cet imperceptible mouvement est au cœur des Moon studies and star scratches de la photographe américaine Sharon Harper. Grâce à des temps de pause très longs, pouvant aller jusqu’à 10 heures, ses cartes du ciel laissent libre cours au ballet céleste. Un processus d’exposition multiple lui permet de saisir la trajectoire des astres sur plusieurs jours, semaines ou mois. Traversées de rayures lumineuses et de nébuleuses évanescentes, ces visions nocturnes au halo singulier frôlent l’abstraction. Mais si elles nous plongent dans un état d’apesanteur temporelle, elles n’occultent pas pour autant « les problématiques de la pollution lumineuse ou de l’encombrement de l’orbite par des milliers de satellites. Toutes ces traces qui nous rappellent que l’univers est devenu un espace économique sur lequel l’homme exerce une influence déterminante ». à leurs côtés, l’installation d’Angela Bulloch brille d’un éclat tout autre. Composées d’une multitude de LEDS reprenant des portions de la voûte céleste, les Night skies de l’artiste canadienne

nous ouvrent les yeux sur des paysages extraterrestres. Bien qu’ils s’éloignent du champ de la pure photographie, ces cosmos artificiels « utilisent la machine, et plus précisément un logiciel informatique, pour reproduire le ciel d’une autre manière, et mieux prendre de la distance avec notre point de vue humain.» précise Hanna Dölle. Un glissement du réel au virtuel, qui mêle le poétique et le technologique, tout en mettant les étoiles sous algorithme. Bricolages Interstellaires L’univers, ses fusées et autres galaxies, trimballe toute une série d’imaginaires. Lieu d’un exotisme fantasmé, c’est un ailleurs qui inquiète autant qu’il fascine. Et c’est exactement l’effet que nous font les découpages dystopiques de Taiyo Onorato et Nico Krebs. Vues urbaines ponctuées de fulgurances lumineuses, étranges couchers de soleil et vortex hypnotiques ouvrent les portes d’un univers parallèle. En combinant des photographies issues de leurs archives personnelles, ces paysages recomposés racontent un futur qui s’ancre dans le passé. Du collage au bricolage, les images de Felix Schöppner ont quelque chose de la nostalgie des cours de sciences naturelles et des expérimentations jubilatoires des jeux enfantins. Pour la curatrice, « elles frappent par l’étrange mélange entre perfection esthétique, rigueur scientifique, humour et poésie. » Présentée à Fribourg, la série Cognition rassemble plusieurs galaxies qui oscillent entre maquette do it yourself et iconographie scientifique avec un réalisme saisissant. L’originalité de l’ensemble réside dans la démarche de l’artiste. Au gré des objets qu’il récupère, Schöppner peut faire d’un bas résille un trou noir et de quelques boules de billard empilées un système solaire étonnamment convainquant. Pour Hanna Dölle, « finalement, l’une des lignes directrices de cette exposition collective, c’est l’absence totale de figure humaine, ce qui fait que les grands discours sociétaux semblent éloignés. Et cela correspond bien à un sentiment post-Corona. Après la pandémie, nous avions envie de nous éloigner un peu de la terre pour reprendre notre souffle et proposer quelque chose de rafraichissant ». En plus de nous emmener vers l’infini et au-delà, The sky looks amazing from here ouvre le champ des possibles et du sensible. The sky looks amazing from here, exposition jusqu’au 17 juillet, au Kunsthaus L6, à Freiburg Commissariat : CUCO Berlin


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Kosmischer Taumel im Kunsthaus L6 Von Mylène Mistre Schaal

The sky looks amazing from here greift nach den Sternen. Unter der Leitung des Berliner Kollektivs CUCO, begeben sich fünf zeitgenössische Künstler auf die Spur der Himmelskonstellationen, verfolgen die langsame Choreographie der Gestirne und suchen die Zukunft in der Himmelskarte zu deuten. Eine multidisziplinäre Ausstellung, die man im Kunsthaus L6 in Freiburg entdecken kann.

Schwarz leuchtet eine Sonne. Pupille eines Himmelsauges, das über einem Wald von Hochhäusern schwebt. Diese düstere Vision haben wir den beiden Schweizer Fotografen Taiyo Onorato und Nico Krebs zu verdanken und ihren kreativen Fototechniken. Sie mischen Analogfotografie und computergesteuerte Lasertechnologie, und ihre Arbeiten muten wie ein kosmisches Orakel an, zwischen Science-Fiction und Astrologie 2.0. Ein visuelles Experiment, das bei der Betrachtung der Werke der Schau The sky looks amazing from here mehr Fragen stellt, als es Antworten gibt. Hanna Dölle, eine der drei Kuratorinnen der Schau, bestätigt uns diesen ersten Eindruck: „Der Titel der Ausstellung, der eindeutig auf den Film Interstellar verweist, ist ein Taiyo Onorato & Nico Krebs, Future Memories W1 © courtesy of the artists


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Augenzwinkern an die Welt der Science-Fiction. Wir wollten den staunenden Blick und die Begeisterung der ausgewählten Künstler für die Geheimnisse des Universums damit ausdrücken.“ Weiter erklärt sie: „Nichts ist leichter als in den Himmel zu schauen, zu jeder Zeit und für jeden von uns. Und doch bleibt das Universum für die meisten von uns unbegreiflich, schwer zu erfassen. Es ist gleichzeitig ganz einfach und hochkomplex. Die Künstler, die wir versammelt haben, bemühen sich jeder auf seine Art dieser Dualität Ausdruck zu verleihen. Mit der Technik der Collage (Taiyo Onorato & Nico Krebs), der Fotografie (Sharon Harper) oder indem sie das Universum nach ihren Vorstellungen umformen oder digital umprogrammieren (Felix Schöppner; Angela Bulloch).“ Eine Frage des Blickwinkels Wer schon einmal in den Himmel geschaut hat, weiß, dass die Gestalt der Konstellationen sich von Stunde zu Stunde und von Jahreszeit zu Jahreszeit verändert. Diese unmerkliche Wandlung ist das Sujet der Moon studies and star scratches der amerikanischen Fotografin Sharon Harper. Es liegen bis zu zehn Stunden zwischen den Aufnahmen ihrer Himmelskarten, die dadurch das Ballett der Gestirne offenbaren. Die Technik der Mehrfachbelichtung ermöglicht es ihr, die Bahnen der Gestirne über mehrere Tage, Wochen, gar Monate zu erfassen. Von Lichtstrahlen und diaphanen Nebelschleiern durchzogen haben diese nächtlichen Visionen mit ihrer singulären Aura etwas Abstraktes. Doch obwohl sie uns in einen Zustand von zeitloser Schwerelosigkeit versetzen, verbergen sie nichts von „den Problemen der Lichtverschmutzung oder der zahllosen Satelliten im Orbit, all diesen Dingen, die uns daran erinnern, dass das Weltall zu einem Wirtschaftsraum geworden ist, auf den der Mensch entscheidend einwirkt.“ An ihrer S eite erstrahlt Angela Bullochs Installation in einem ganz anderen Glanz. Die Night skies der kanadischen Künstlerin, welche aus einer Vielzahl von LEDs bestehen, die Teile des Himmelsgewölbes darstellen, präsentieren uns eine Sicht auf außerirdische Landschaften. Obwohl sie sich von der reinen Fotografie entfernen, bedienen diese künstlichen Universen sich „der Maschinen – genauer genommen einer Computer-Software – um den Himmel anders darzustellen, um besser Abstand von unserer menschlichen Sicht zu gewinnen“, sagt Hanna Dölle. Ein Abgleiten vom Wirklichen zum Virtuellen, die Poesie und Technologie mischt, indem es aus den Sternen Algorithmen macht.

Interstellare Basteleien Das Weltall mit seinen Raketen und anderen Galaxien transportiert allerlei Fantasievorstellungen. Es bietet Raum für exotische Fantastereien, schürt Ängste und fasziniert gleichermaßen. Und genau diese Wirkung haben die dystopischen Zuschnitte von Taiyo Onorato und Nico Krebs. Von Lichteffekten durchzogene Städteansichten, sonderbare Sonnenuntergänge und hypnotische Strudel öffnen die Tore zu einem parallelen Universum. Durch die Kombination verschiedener Fotografien aus ihren persönlichen Archiven erzählen diese neu zusammengesetzten Landschaften von einer Zukunft, die in der Vergangenheit verankert ist. Die Bilder von Felix Schöppner, zwischen Collage und Bastelarbeit, rufen Erinnerungen wach, an den Biologieunterricht und das fröhliche Herumexperimentieren als Kind. Für die Kuratorin „faszinieren sie durch eine sonderbare Mischung aus ästhetischer Perfektion, wissenschaftlicher Genauigkeit, Humor und Poesie.“ Die Serie Cognition, die in Freiburg gezeigt wird, versammelt mehrere Galaxien, die mit erstaunlichem Realismus zwischen Do-It- Yourself-Modellbau und wissenschaftlicher Ikonografie schwanken. Einzigartig wird das Ganze durch das Vorgehen des Künstlers. Je nachdem, welche Gegenstände er gerade findet, kann Schöppner aus einem schwarzen Netzstrumpf ein schwarzes Loch basteln oder aus ein paar aufeinandergestapelten Billardkugeln ein erstaunlich glaubhaftes Sonnensystem. Für Hanna Dölle „st das Fehlen jedweder menschlicher Darstellung ein Leitfaden dieser gemeinschaftlichen Ausstellung, was bewirkt, dass die gesellschaftlichen Themen außen vor bleiben. Und das trifft genau das Nach-Corona-Gefühl. Nach der Pandemie hatten wir das Bedürfnis, uns etwas von der Erde zu entfernen, um wieder zu Atem zu kommen und etwas Erquickendes anzubieten.“ The sky looks amazing from here führt uns nicht nur in die Unendlichkeit und darüber hinaus, sondern öffnet auch das Feld der Möglichkeiten und der Empfindungen. The sky looks amazing from here Ausstellung bis zum 17. Juli Im Kunsthaus L6 in Freiburg www.freiburg.de


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Plateforme de démantèlement, Châteauroux, extrait de la série Odds and ends, 2013

Les mondes parallèles de Marie Quéau Par Mylène Mistre Schaal

Convoquant la force destructrice des éléments, l’étrangeté du quotidien et les détours de l’imagination, les photographies de Marie Quéau ont la puissance évocatrice d’une fable. Entre douce apocalypse et esthétique SF, Bas Monde offre un aperçu du travail récent de la jeune photographe, au Centre Culturel Français de Freiburg.


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Corps et matières Quel que soit leur sujet, les photographies de Marie Quéau inoculent une tension singulière. Avec Bas Monde, elles font un pas de côté tout en gardant les pieds sur terre. « Je trouvais intéressant d’évoquer quelque chose de céleste, mais sur terre. J’aime le fait que cette expression renvoie à la matérialité, aux entrailles et aux différents étages du monde. L’exposition rassemble trois séries qui, chacune à leur manière, font appel à la mystique de la terre, à l’ancrage et au poids des corps » nous dit-elle, enthousiaste. Dans la fascinante série Le Royaume, les cadrages serrés se succèdent et explorent les reliefs de la matière. Des corps, intégralement recouverts de glaise, semblent rescapés d’une étrange marée noire. Ici, ce sont les courbes sculpturales d’une vénus contemporaine en bikini. Là, un gros plan sur une chevelure piquetée de lumière ou un buste enlisé dans l’onde lisse d’une boue bleue, irréelle. Ces images ont quelque chose d’atemporel qui renvoie aux origines. Elles ont pourtant été prises très récemment, lors de diverses courses dans la boue en France ou au Brésil. « Après un tri, de nombreux recadrages et un travail sur les couleurs, j’ai évacué la dimension sportive de ces photos, les baskets, casquettes et t-shirts d’aujourd’hui, pour ne garder que des corps génériques. La boue enveloppe les coureurs, les anonymise presque. Et pour mieux convoquer les imaginaires, suggérer un monde parallèle, je ne les accompagne d’aucune légende. » Alors que ses premières recherches avaient objets et paysages sous l’objectif, le corps semble guider les plus récentes. Un corps en lutte, qui cherche ses limites comme quand Quéau saisit le visage déterminé de jeunes cascadeurs en formation (dans Fury, ensemble également visible à Fribourg), les poings serrés de la boxeuse Sadaf Khadem (photographiée pour le magazine l’Equipe) ou la violence chorégraphiée des combats de catch, qui font l’objet d’un travail tout juste entamé. En photographiant le sport « c’est la tension particulière des corps dans l’effort qui m’intéresse. Quelque chose l’ordre de l’excès, des limites. Mon travail avec les cascadeurs relève aussi de cela. C’est lié à la mort, à l’accident, au danger…». Paysages de l’autre côté du monde Inquiétude sourde et chaos dépouillé imprègnent les photos d’Odds and Ends, projet photographique débuté en 2013, quelques années après la fin de ses études à l’école de photographie d’Arles. Lieux désolés, ravagés par les flammes, ruines et fragments émaillent ces instantanés. Un aéronef

échoué dégage un puissant parfum de fin du monde. Quelques rochers crépusculaires, et l’on fantasme un paysage où l’humanité n’aurait plus sa place. Est-on sur la lune, dans le décor d’un film d’anticipation vidé de ses acteurs, ou perdus au cœur d’un univers parallèle ? Marie Quéau n’a pas recours à d’autre mise en scène que le cadrage. La composition, simple mais mystérieuse, laisse l’imagination faire le reste. Odds and Ends est une quête photographique menée sur 5 ans. Une collection de lieux, entre documentaire et fiction, soigneusement repérés pour leur potentiel évocateur. Que ce soit le Centre National d’études spatiales, une plateforme de démantèlement aéronautique à Châteauroux, la maison de feu des pompiers colmariens ou une plage bretonne, chaque photo est la séquence d’un récit immobile, d’un énigmatique rébus. « Cette série est pour moi un poème sans les hommes. Une nécrologie de notre planète, évoquant ses accidents et son lent effondrement » précise notre interlocutrice, dont les mots sonnent aussi juste que les images. Elle poursuit et nous raconte son goût pour les éléments, les volcans et leurs fumerolles, les phénomènes diluviens et la boue, rencontre de l’eau et de la terre. « Ce sont les essentiels, la base même. Ce qui reste après les catastrophes, après nous. Le bas monde, c’est eux aussi, finalement…» Avec ou sans les hommes, les visions de Marie Quéau ont la saveur d’une douce apocalypse et l’apparence d’étranges royaumes, au carrefour de nos imaginaires. Bas Monde, Exposition jusqu’au 17 juillet Au centre culturel français de Freiburg, à Fribourg www.ccf-fr.de


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Die Parallelwelten von Marie Quéau Von Mylène Mistre Schaal

Die Fotografien von Marie Quéau beschwören die zerstörerische Kraft der Elemente, die Fremdheit des Alltags und die Abschweifungen der Fantasie herauf und haben dabei die evokative Kraft einer Fabel. Zwischen sanfter Apokalypse und Ästhetik der Science-Fiction bietet Bas Monde („Im Diesseits“) im Centre Culturel Français Freiburg einen Einblick in die jüngsten Arbeiten der jungen Fotografin.

Körper und Materie Welches Thema sie auch behandelt, von Marie Quéaus Fotografien geht eine einzigartige Spannung aus. Mit Bas Monde wagen sie einen Schritt zur Seite, bleiben aber dennoch mit den Füßen auf dem Boden der Tatsachen. „Ich fand es interessant, etwas Himmlisches zu beschreiben, aber auf Erden. Mir gefällt, dass diese Werke auf die Materialität, auf den Kern der Welt und ihre verschiedenen Schichten verweisen. Die Ausstellung vereint drei Serien, die sich alle auf ihre Weise auf die Mystik der Erde, die Verankerung und das Gewicht der Körper beziehen“, erklärt sie uns begeistert. In der faszinierenden Fotoserie Le Royaume („Das Reich“) reihen sich Großaufnahmen aneinander, die die Reliefs der Materie erkunden. Körper, die vollständig mit Lehm bedeckt sind, scheinen aus einer seltsamen Ölpest gerettet worden zu sein. Hier sind es die skulpturalen Kurven einer zeitgenössischen Venus im Bikini. Dort die Nahaufnahme eines lichtbesprenkelten Haarschopfs, oder eines Oberkörpers, der in den glatten Wellen eines unwirklichen blauen Schlamms versunken ist. Diese Bilder haben etwas Zeitloses, das auf die Ursprünge verweist. Sie wurden jedoch erst vor kurzem bei verschiedenen Schlammrennen in Frankreich oder Brasilien aufgenommen. „Ich habe die Fotos aussortiert, mehrmals die Bildausschnitte und die Farben bearbeitet, und die Turnschuhe, Kappen und T-Shirts entfernt, um die sportliche Dimension auszublenden und rein generische Körper zu erhalten. Der Schlamm umhüllt die Läufer, so dass sie beinahe anonym sind. Und um der Fantasie mehr Raum zu bieten und eine Parallelwelt zu suggerieren, habe ich davon abgesehen, die Fotos mit Bildunterschriften zu versehen.“

Während sich ihre frühen Arbeiten auf Gegenstände und Landschaften konzentrierten, widmen sie sich nun dem Körper. Ein Körper, der ringt, der seine Grenzen auslotet. So fängt Quéau zum Beispiel die entschlossenen Gesichter junger Stuntmen in der Ausbildung ein (in Fury, einer Fotoserie, die auch in Freiburg zu sehen ist), zeigt die geballten Fäuste der Boxerin Sadaf Khadem (fotografiert für die Zeitschrift L’Equipe) und die choreografierte Gewalt von Wrestlingkämpfen, die Gegenstand einer gerade erst begonnenen Arbeit sind. Beim Fotografieren von Sport „interessiert mich die besondere Spannung der Körper während der Anstrengung. Etwas, das mit Maßlosigkeit in Verbindung steht, mit dem Austesten der Grenzen. Auch das steht hinter meiner Arbeit mit den Stuntmännern. Es geht um Tod, Unfall und Gefahr ...“. Landschaften auf der anderen Seite der Welt Eine leise Unruhe und nüchternes Chaos durchdringen die Fotos von Odds and Ends, einem Fotoprojekt, das 2013 begann, einige Jahre nach dem Abschluss ihres Studiums an der Fotoschule in Arles. Trostlose, von Flammen verwüstete Orte, Ruinen und Fragmente durchziehen diese Momentaufnahmen. Ein gestrandetes Luftfahrzeug verbreitet Weltuntergangsstimmung. Ein paar dunkle Felsen und im Kopf des Betrachters entsteht eine Landschaft, in der die Menschheit keinen Platz mehr hat. Befinden wir uns auf dem Mond, in der Kulisse eines Zukunftsfilms ohne Schauspieler oder irgendwo in einem Paralleluniversum? Die Inszenierung von Marie Quéaus Bildern beruht einzig und allein auf der Wahl des Bildausschnitts. Die einfache, aber geheimnisvolle Komposition wird zum Spielraum für die Fantasie des Betrachters. Odds and Ends ist eine fotografisches Experiment, das über fünf Jahre hinweg durchgeführt wurde. Eine Sammlung von Orten zwischen Dokumentation und Fiktion, die aufgrund ihrer evokativen Kraft sorgfältig ausgesucht wurden. Ob es sich um das


Marie Quéau, Auszug aus der Serie Fury, 2020

Centre National d’Etudes Spatiales handelt, eine Plattform zur Demontage von Flugzeugen in Châteauroux, das Brandhaus der Feuerwehr in Colmar oder einen bretonischen Strand, jedes Foto ist Teil einer reglosen Erzählung, eines mysteriösen Bilderrätsels. „Diese Fotoserie ist für mich ein Gedicht ohne Menschen. Ein Nachruf auf unseren Planeten, der seine Brüche und seinen langsamen Zusammenbruch beschwört“, erklärt uns die Künstlerin, deren Worte so treffend sind wie ihre Bilder. Sie fährt fort und erzählt uns von ihrer Vorliebe für die Elemente, Vulkane und ihre Fumarolen, diluviale Phänomene und Schlamm, bei dem Wasser und Erde ineinanderfließen. „Das

ist das Wesentliche, die Grundlage. Das, was nach den Katastrophen, nach uns, übrigbleibt. Sie sind es schließlich, die das irdische Leben ausmachen ...“ Ob mit oder ohne die Menschen, Marie Quéaus Bilder bieten sanft apokalyptische Visionen und schwören seltsame Reiche herauf, die an der Kreuzung unserer Vorstellungswelten liegen. Bas Monde, Austellung bis zum 17. Juli Im Centre culturel français Freiburg, in Freiburg www.ccf-fr.de



Matthew Genitempo, JASPER (2016-2017) Exposition avec le mécénat AG2 La mondiale


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Un grand sourire dans le cœur Par Nicolas Bézard

Depuis 20 ans, Francis Kauffmann explore à pied le Haut Atlas marocain. Les photographies que lui ont inspiré ces montagnes trouvent à dialoguer avec les emblématiques miniatures du Jardin de poussière de Bernard Plossu, dans une exposition qui réunit les deux hommes à la médiathèque de Thann. Homme discret et lumineux, Francis Kauffmann est un artiste rare. Chez lui, le doute est à la fois une école d’exigence et une manière de se prémunir contre toute forme de prétention ou d’arrogance. Il fait partie de ces créateurs remettant inlassablement leur ouvrage sur le métier mais qui, par pudeur et parce qu’ils abhorrent tout ce qui chercherait à s’imposer, ne montrent que très peu. Avant d’appuyer sur le déclencheur de son appareil ou de prendre un chemin de vie, Francis Kauffmann doit sentir une nécessité impérieuse, un bonheur intérieur, le traverser. Sa modestie l’empêcherait d’avouer que c’est probablement un sentiment de cet ordre qui l’amène à partager aujourd’hui l’affiche d’une exposition avec son frère d’âme, Bernard Plossu. Dans Là où les routes s’arrêtent, les grandes étendues désertes de l’Ouest Américain photographiées par Bernard rencontrent les montagnes marocaines du Haut Atlas arpentées par Francis. Le photographe mulhousien nous parle ici de son attirance pour ces endroits sauvages, et de l’amitié indéfectible qui le lie à son aîné.


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Francis Kauffmann, Les filles qui courent, Haut Atlas, 2007


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Quel est ton rapport à la marche lorsque tu prends des photos dans ces montagnes ? Elle va de pair avec la photographie. La marche est indispensable pour tomber sur un hasard heureux. Qu’est-ce qui te motive à marcher ? Ça dépend de quelle type de marche on parle. S’installer dans un endroit et rayonner plusieurs jours de suite autour, c’est une autre motivation que d’aller d’un point à un autre. À la journée, je reviens souvent sur les mêmes lieux, je connais les chemins. Quand je pars pour atteindre un point sur la carte, c’est une excitation différente. Je crois beaucoup plus à cette marche-là. En randonnant en étoile, je n’ai jamais cru ramener quelque chose d’essentiel, alors que dans l’épuisement de plusieurs jours de marche, des choses arrivent. Un état de liberté, un sentiment de bonheur. Est-ce qu’au fil de ces longues marches, le regard devient meilleur ? J’espère qu’il se bonifie un peu. Chez les berbères du Haut Atlas, tu ne peux pas faire pas n’importe quoi. Tu ne peux pas être dans l’intrusion. Il faut passer du temps avec les gens, prendre confiance, se servir de l’appareil rapidement, ne pas déranger. Souvent, les premiers jours, on en est encore à se poser plein de questions. Je pense à mon premier voyage là-bas, il y a 20 ans. Je suis parti avec un ami dans le but de faire des photos. Au bout de deux ou trois jours de marche, cet ami m’a vu faire l’image d’une fille qui courait, un geste rapide, et il m’a dit : « c’est ta première photo du voyage. » Tu parles souvent de cet état d’excitation que te procure la photographie. Ce que j’appelle l’excitation, c’est ce que je vois dans ces lieux. Des paysages qui me nourrissent. Passer d’une montagne à l’autre, regarder les pierres changer d’aspect, de couleur. Avoir l’impression de sans cesse découvrir des choses différentes. Il y a aussi l’excitation de rencontrer quelqu’un, et de voir au fond de ses yeux une pureté, une vérité qui te coupe le souffle. Ça, quelque part, c’est la plus belle des excitations. Bernard Plossu dit que lorsqu’il photographiait dans le désert du Jardin de poussière, chaque jour lui semblait meilleur que le précédent. Ressenstu la même chose au Maroc ? Quand je suis là-bas, au fond, j’ai l’impression d’être un grand chanceux. Me retrouver seul dans ce silence, ou me sentir accepté et accueilli par des gens qui m’offrent du thé, du pain, de l’huile d’olive. Est-ce que chaque jour est meilleur ? Disons qu’ils sont tous aussi imprévisibles les uns que les autres. L’état d’âme

fait la journée. Il y a des jours où j’ai plus de tristesse en moi, d’autres où je suis dans l’excitation d’avancer, d’aller voir ce qu’il y a derrière la prochaine montagne. Malgré tout j’aime revenir dans les mêmes lieux. Mais ils sont à chaque fois différents car selon le moment de la journée et de la saison, la lumière n’est pas la même. On peut découvrir un paysage après être passé devant dix fois sans l’avoir remarqué, simplement parce que la lumière à ce moment-là n’était pas la bonne. Quand je marche, j’ai tendance à appuyer davantage sur le déclencheur. Ça ne veut pas dire que le résultat sera meilleur, mais la journée se passe avec un grand sourire dans le cœur. Photographier me fait du bien. C’est un jeu presque enfantin. Comme une sorte de collection d’images que tu rassembles ? Exactement. Comme un enfant qui veut collectionner des petites choses, des pierres qu’il va ramasser. Il y a un côté comme ça, c’est évident. Ce désert du Haut Atlas, c’est un endroit qui te ressemble ? C’est possible. En même temps, quand on parle du désert, on pense souvent à quelque chose de plat, alors qu’ici il s’agit d’un désert de montagnes, de pierres, de roches. Je crois que je suis attiré par cet aspect. Par le vide aussi. J’y retourne pour trouver un calme qui n’existe plus dans notre monde civilisé. Finalement, la photo est quelque chose qui vient se greffer là-dessus. Elle n’est jamais obligatoire. Si elle n’arrive pas, c’est qu’elle ne doit pas arriver. L’essentiel est ailleurs, dans cette retraite du silence. Ce que j’aime par dessus tout dans cette région du monde, c’est que je peux voir sans être vu. Je ne parle pas du voyeur qui se cache pour photographier des gens à leur insu, mais de ce qui me permet de construire mon image calmement, sans aucun regard sur moi pour me perturber, pour me faire perdre le fil de mon instant. C’est cette paix, cette concentration, que je viens là-bas chercher. Dans le désert, il n’y a plus de nervosité à la prise de vue ? La rapidité ne me réussit pas. Chez moi, plus ça avance et moins ça va vite. C’est un peu contradictoire, parce que je déteste rester trop longtemps quelque part pour faire une image. J’ai besoin de trouver rapidement mon cadre, ma distance. Il faut que ce soit évident. Je suis un peu maniaque. Il y a souvent des choses qui me dérangent dans la composition, des éléments que je ne veux pas faire apparaître. Et quand je n’arrive pas à les éviter, ça me perturbe. C’est idiot, car ce n’est pas bon de vouloir contrôler une image. C’est mieux quand elle t’échappe.


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Tu marches rapidement ou lentement ? De plus en plus lentement je crois. Tout dépend du poids que j’ai sur le dos, de la difficulté du terrain, mais je vois que j’en bave de plus en plus. C’est du dénivelé, des cailloux, des chevilles mises à rude épreuve. Il y a une quinzaine d’années, je pouvais faire des marathons. Je marchais toute la journée à une allure soutenue. Aujourd’hui, je n’ai plus envie de courir autant. Ce n’est pas une question de fatigue… [silence] J’ai envie de sentir mes pieds plus solidement ancrés dans la terre. Tu parlais de chemins. En photographiant le désert américain, Bernard Plossu faisait du hors piste. Il est allé là où les routes s’arrêtent, là où il n’y a même plus de sentier. C’est la même chose pour toi ? J’emprunte des petites pistes, des chemins de mules que les berbères entretiennent. Parfois, en effet, je sors de la piste car je sais à peu près dans quelle direction aller. Hors du sentier, il faut faire attention à tout car le sol n’est plus stabilisé. Il y a déjà eu des chutes, des appareils cassés. Et de la peur ? Oui, la peur de ne pas trouver mon chemin. Un jour, en hiver, je devais traverser un plateau pour rejoindre un gîte dans une vallée. Mais je ne trouvais plus la direction. J’étais perdu. Je n’avais pas de tente, juste mon sac de couchage. Par chance, j’ai croisé des gens qui m’ont aidé. On imagine quelque chose de très exigeant physiquement. Et pourtant ce sont des montagnes « faciles », des reliefs doux, à l’image des gens qui y habitent. Le climat est hostile malgré tout. Il peut faire chaud ou très froid, avec des amplitudes thermiques énormes entre la nuit et le jour. Il peut y avoir de la neige qui isole des villages pendant des semaines. Mais dans ces montagnes, même si tu ne trouves pas le chemin pour passer d’un versant à un autre, tu pourras toujours y arriver en traçant tout droit. Ce désert a une odeur ? Bien sûr. Des odeurs de plantes, de petits buissons, d’épineux qui sentent fort, même en hiver. Les berbères s’en servent pour faire du feu et chauffer le thé. Et le silence ? Bernard parle du « bruit du silence » qui existe dans ces lieux. Il y a le silence total. Aucun bruit, rien. Ça existe. Tu peux l’obtenir dans certains coins, là-bas. Il y a aussi ces petites pierres qui roulent sous l’action du vent. Des sons minuscules. Le vrai silence est

Francis Kauffmann, Plein Sud, Haut Atlas, 2012

de plus en plus difficile à trouver car les humains commencent à arriver de partout. Tu peux te retrouver au milieu de nulle part, dans un grand silence, et entendre soudain le bruit sourd d’un avion de ligne invisible dans le ciel, en route pour l’Afrique Noire. Dans ce silence, on doit entendre les choses arriver de très loin ? Le bruit de l’eau qui monte du fond des vallées, par exemple. Deux personnes qui s’interpellent au loin, et parfois se parlent sur plusieurs kilomètres. Le temps que le son arrive au premier et que l’autre lui réponde, tu comprends la distance qui les sépare. C’est un univers d’immobilité ? Le moindre mouvement est perceptible. Des petits animaux que tu vois bouger au loin, et ton œil va tout de suite dessus parce que c’est la seule chose qui semble bouger devant tes yeux. Sous les pierres il y a aussi des scorpions, des serpents, mais je préfère ne pas les voir. À la différence du désert américain de Plossu, vide de présence humaine, ton désert à toi est habité par le peuple berbère : il est plein de vie. Parfois, je pars dans le Haut Atlas marocain en me disant : qu’est-ce que tu vas encore faire là-bas ? La réponse est peut-être que je n’y suis jamais seul. Il y a ces gens que je connais, et c’est pour eux que je reviens en fin de compte, pour garder ce lien qui me remplit de bonheur, à chaque fois que j’y retourne. Tu sens une force supérieure dans ces endroits ? Je ne sais pas. Ma seule certitude, c’est que j’y ai moins peur de la mort. J’y suis en paix avec moi-


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même. Il y a des nuits incroyables, sans aucune pollution lumineuse, un spectacle beau à pleurer. À ces altitudes, on se rapproche du ciel, des étoiles. On se sent faire partie du tout, du cosmos. Au fond, dans le silence du désert, on se débarrasse du superflu. Il n’y a plus aucun rôle à tenir. Tricher ne sert plus à rien. À force de silence et de solitude, il n’y a pas le risque de tomber dans une sorte de vertige ? Dans un désert horizontal comme celui qu’a connu Bernard aux États-Unis, le vertige doit être plus grand encore. Pour ma part, quand je suis au Maroc, j’alterne entre des moments de solitude complète où je vis retiré du monde, et d’autres périodes où je suis avec les gens. Le fait d’associer les deux me procure un équilibre. Pour Là où les routes s’arrêtent, tu présentes des images sensiblement différentes de celles que l’on peut voir dans ton livre Du thé et des sourires. Elles ne montrent quasiment plus de présence humaine et semblent plus « mentales », plus abstraites. L’abstraction vient d’une envie d’aller vers plus de solitude et de silence. J’aimerais aller encore plus loin dans ces images. Mais avec l’électrification, les routes et les hommes arrivent. Pour les éviter, il faut monter plus haut, s’éloigner toujours un peu plus des endroits habités. Quand on regarde ton travail, on se dit que photographier des paysages désertiques doit être autrement plus difficile que de photographier des gens… Ça demande de la disponibilité, mais aussi de l’imagination. Mais n’avoir presque rien à l’intérieur de son cadre et se dire qu’on aimerait que ce presque rien, ça devienne une photo, c’est un défi qui me plaît. Photographier l’humain, c’est encore autre chose. Bien souvent, dans mes images, les gens sont réduits à de petites silhouettes noyées dans un décor. La timidité m’impose de rester à distance. Si des photographes allaient dans ces villages avec l’idée de faire des portraits, ils pourraient rapporter des choses merveilleuses. Mais je ne sais pas faire ça. Je perds trop rapidement mes moyens. Cette exposition est aussi une histoire d’amitié, celle qui te relie depuis plusieurs années à Bernard Plossu. Que représente-t-il pour toi ? La liberté. Bernard est un exemple, un grand frère. On ne peut qu’avoir de l’admiration pour lui. Bernard est un artiste nourri et habité par mille choses. Ses photographies lui ressemblent, elles ont

sa sensibilité, son humilité. Bernard est quelqu’un de profondément humain. Je faisais des photos dans mon coin, je ne connaissais rien à la photo, je ne savais même qui était Bernard, et un jour, un ami m’emmène à une exposition. Bernard est là pour présenter des photos. Mon ami me dit : « Tu vas voir, c’est un grand photographe. » Je regarde les photos, et là je tombe sur une image faite à l’Instamatic, un peu bougée, un croisement de chemins à l’intérieur du parc Monsouri. Et je prends une claque. Je comprends qu’il existe des gens qui ont le courage de faire ces choses-là en photo. Mon ami aborde Bernard, le courant passe entre eux. Bernard veut voir ses photos et lui donne son adresse pour qu’il les lui envoie. Sa gentillesse me touche immédiatement. Pourtant, ce jour-là, je n’ose pas lui adresser un mot. Je me contente de le regarder, de l’écouter. Il y a des gens qui vous ouvrent des portes. Tu utilisais déjà un 50 mm avant de connaître les images de Bernard ? Oui, depuis un petit moment. Mais avant ça, j’utilisais plusieurs objectifs, un 35, un 35-70. J’étais mal à l’aise. Je ne savais jamais quelle focale choisir. Le 50 m’a aidé à balayer ces doutes. Il y a d’autres similitudes entre vous. La sobriété du noir et blanc, ou l’apport décisif du cinéma. Inconsciemment, le cinéma a dû nourrir mon attirance pour le vide. Je pense à Paris, Texas, ce type qui marche dans le désert, la solitude de cet homme détruit par un chagrin d’amour, et qui va se perdre pour mieux se retrouver. Ma culture de l’image, elle s’est faite par le cinéma bien plus que par la photo. C’est universel, l’émotion que procure une photo? Ça dépend laquelle. Certaines traversent le temps et les frontières, comme les photos de Bernard, de Boubat… Une photo vous touche lorsque vous y percevez l’intelligence du cœur. Et le cœur n’a pas de frontière. LA OÙ LES ROUTES S’ARRÊTENT Francis Kauffmann, Bernard Plossu Commissariat d’exposition : Nicolas Bézard Médiathèque de Thann Du 4 juin au 3 septembre


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L'infini de l'espace Par Nicolas Bézard

À Thann, entre les douces collines du Rangen et les eaux de la Thur, l’exposition Face au vent du monde propose une traversée de l’œuvre immense de Bernard Plossu, à partir d’une sélection de photographies réalisées dans des déserts et lors de marches en haute montagne.

Une exposition de Bernard Plossu est toujours un moment à part où le sentiment de ravissement le dispute à l’émotion. Pour la Biennale de la Photographie de Mulhouse, Anne Immelé a souhaité faire partager cette expérience au plus grand nombre en choisissant 20 images du photographe – certaines iconiques, d’autres plus rares – et en les déployant sur des grands formats, dans un parcours à ciel ouvert. On y retrouve l’amour métaphysique qu’entretient Plossu pour ces lieux où le silence rencontre l’immémorial, et où les roches offrent un accès privilégié au monde sidéral. Complété par Là où les routes s’arrêtent, une exposition de ses petits tirages du désert américain présentée à la médiathèque de Thann, Face au vent du monde est une ode à « l’inactuelle modernité » d’un regard qui, par bien des aspects, pourrait rappeler celui d’un peintre suscitant l’admiration de Bernard Plossu : Giorgio Morandi. Remplaçons un instant la chambre-atelier du maître bolonais par le désert plossien, les ocres et les bruns de ses natures mortes par les gris si reconnaissables du photographe, les modestes formats de l’ermite italien par les miniatures de l’auteur du Jardin de poussière. Rapprochons la quête de Morandi devant ces objets usuels du quotidien qu’il expose à la chiche lumière de son atelier, et celle de Plossu face à l’infini du paysage désertique, et l’on obtiendra le même art sobre qui se confronte au silence et à l’immobilité des choses, au mystère du visible, suscitant chez quiconque le reçoit une vive émotion.

Quel a été votre premier contact avec le désert ? C’était en 1958, j’avais 13 ans et et mon père m’a emmené à Ghardaïa, dans le Sahara algérien. J’y ai découvert le désert, le voyage, la photo avec un Brownie Flash d’enfant, mais aussi le cubisme ! Rien n’est plus cubiste que cette ville, c’en est extraordinaire. C’est une initiation fantastique, qui me guidera pour le restant de ma vie. Et quand je regarde aujourd’hui ces premières photos, je me rend compte que tout était déjà là : le noir et blanc, le cadrage, la géométrie. Il vous reste des souvenirs sensoriels de ce premier désert ? Des odeurs surtout. J’arrivais de Paris et de ses rues pavées, grises, et là tout est de terre et de poussière, il y a des odeurs partout, de nourritures, de corps, de sol. Avant ce voyage fondateur, vous aviez une petite idée de ce qu’était le désert ? Oui, grâce à celui que j’avais vu dans les Aventures de Buck Danny, dans l’album Les Gangsters du pétrole. Les images de cette BD me font d’ailleurs penser à mes photos d’enfance prises au Sahara. La BD a aussi beaucoup compté dans votre attirance pour l’Ouest américain. Bien sûr. C’est la plus belle des BD qui m’a fait découvrir ces paysages : Corentin chez les peaux rouges de Paul Cuvelier. On y voit des paysages de


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Bernard Plossu, Arizona, 1979


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rochers rouges qui sont très exactement ce que j’ai cherché et trouvé dans mes images miniatures du Jardin de poussière. D’ailleurs, en marchant et en photographiant loin des sentiers battus pour faire ce livre, je voulais retrouver le passé des indiens, revenir à ce monde d’avant les routes et les voitures. Que ressent-on lorsqu’on foule une terre si sacrée ? J’ai l’impression que ce désert américain est un creuset. Celui de votre imaginaire. Comme si dans votre parcours de vie et de création tout avait concouru à ce que vous arriviez-là, à la source, un jour. Ces endroits anciens sont passionnants. On y apprend plus que dans les livres. À Chaco habitaient, il y a plus de mille ans, les indiens Anasazis. Ils ne sont plus là, mais quand je suis allé avec Daniel Zolinsky, un grand ami, à l’aube, dans un pueblo Hopi, et que des danseurs sont sortis d’une kiva, ils étaient là, ces premiers habitants du grand désert américain ! Je ne saurais bien expliquer pourquoi ces lieux sont si prenants. Je pense aux têtes du Nemrut Dağ en Turquie, au sommet d’une montagne, ou aux cromlechs sur les contreforts basques. On y ressent une force, et oui, j’ai sûrement besoin de cette source. Mais y aller est un désir, pas un hasard. C’est ce que l’on sent également à travers les photos de Francis Kauffmann. Une sorte d’appel du désert qui l’amène à se dépasser en tant que photographe. On sent, donc on sait, que Francis était vraiment et totalement dans son voyage dans le Haut Atlas marocain. Il était dans le climat, chez les gens. Il mangeait et dormait à côté d’eux. Il n’était pas là en touriste. D’où la force de ses photos. C’est aussi ce que j’ai vécu dans les marches du Jardin de poussière : chaque jour était meilleur que le précédent. J’arrivais sur une colline, et j’y découvrais la prochaine à atteindre le jour d’après, et ainsi de suite jusqu’à l’infini de l’espace… Hélas, un jour, on doit rentrer car il y a la vie pratique, la réalité qui vous rattrape. Ce n’est pas si facile. Je me souviens du métro parisien en 1986 après des déserts comme Anza Borrego ou Frenchie’s Canyon : une épreuve terrible. Dans son texte pour mon Chronique du retour, Régis Durand avait bien saisi ce qui se passait. Peut-être est-ce la pureté du désert qui permet en effet de se dépasser, en jetant tout ce qui encombre le cerveau. On a besoin de si peu, dans le désert… De l’eau surtout ! Le silence y apaise le stress de l’homme civilisé. Quand à l’idée d’arriver à être meilleur que soi-même, c’est inexplicable, mais ça se produit parfois. Quand les photos deviennent magiquement supérieure à ce qu’on en attendait, comment dire ? Il n’y a pas de mot pour décrire ça.


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Vous êtes pourtant parvenu à en trouver, en composant vos Poèmes du Jardin de poussière. Vous inventiez ces poèmes à mesure que vous marchiez ? Ils ont été écrits après, mais ils ont été pensés et conçus pendant les marches. La sensation qui les a guidés, c’est le vent, le soleil, le sable au sol sous les pieds, la caillasse. Ils ont été écrits directement en anglais, car mon cerveau fonctionnait alors en américain, puis traduits plus tard en français.

Pour paraphraser Yves Bonnefoy, peut-on dire que vous êtes allé loin, « dans la solitude des pierres » ? L’expression de Bonnefoy est trop belle, presque pompier, pourtant j’aime ce poète. Mais la vie et les cailloux, c’est beaucoup plus simple. Je ne pense pas être allé loin, mais avoir appris grâce à la marche à écouter le silence et l’odeur de la nature. Pour cela, comme je dis toujours, il faut aller là où les routes s’arrêtent sur les cartes, là où il n’y a plus rien.

Entre 1977 et 1985, vous étiez totalement immergés dans le mode de vie américain. Auriez-vous pu finir par devenir un photographe américain ? En effet, je pensais et je parlais en américain, comme dans les westerns de mon enfance, et j’étais très heureux dans ces paysages. Lewis Baltz a dit un jour que j’étais le plus européen des photographes américain et le plus américain des photographes européens. Mais si j’étais resté là-bas, j’aurais raté les voyages d’après 1985 en Pologne, au Portugal, dans les îles italiennes, en Espagne… J’aurais raté la vie en Andalousie et à Madrid, la Grèce et ses îles, Prague, Vienne, Berlin, etc. Je serais peut-être devenu américain, mais le destin, et surtout l’amour de Françoise Nuñez que je voulais absolument retrouver et épouser, ont changé le cours de ma vie.

Dans le texte que vous avez écrit pour la réédition de votre livre New Mexico Revisited, vous dites que vous avez souvent retrouvé l’âme de ce désert « premier » dans d’autres lieux, d’autres déserts, africains ou européens, sur des îles italiennes ou grecques, en montagne... Comme si le désert états-unien avait été à la fois la finalité, la clé et le début d’un déploiement de votre imaginaire vers d’autres ailleurs. Comme si vos pas à travers le monde vous y ramenaient toujours, dans ce «désert des déserts». Tu as raison, c’est la clé. Je le retrouve même dans la caillasse des montagnes ici, au bord de la méditerranée. Tu as lu Le désert des déserts, de Wilfred Thesiger ? Par exemple, il y a une similitude entre la rudesse du paysage du Nouveau-Mexique et le Jura. Ces pays sentent tous les deux la terre. À Taos où j’ai vécu, à 2 200 mètres d’altitude, il y a de la neige, de l’herbe, de la boue, des pistes humides. Ça ressemble au Jura ou à l’Aragon que j’ai également photographié. Françoise avait marché avec moi dans des coins sauvages comme l’arrière pays andalou, ou sur l’île de Nysiros en Grèce. En fait, tous ces endroits désertiques se ressemblent, ils ont la même ambiance. Et je me rends compte de la chance extraordinaire que j’ai eu d’y aller.

En découvrant les images de Face au vent du monde, on comprend que vous avez aussi beaucoup pratiqué le désert en voiture. Le plus grand bonheur de ces routes américaines est la lenteur. De 78 à 85, je roulais avec mes amis de randonnée, mais tout jeune, vers 20 ans, j’ai plusieurs fois fait seul le trajet de Mexico City à San Francisco avec une vieille Volvo, qui était une voiture extraordinaire. C’était très drôle de passer de la radio mexicaine hurlante aux stations américaines qui programmaient plein de morceaux fabuleux. Si tu regardes la carte de la frontière mexicaine du Texas à la Californie, je suis passé par toutes les plus petites routes, comme par les plus grandes ! Dans un de vos Poèmes du Jardin de poussière, vous dites qu’une île, c’est un petit désert. l’arrivée dans une petite île italienne ou grecque produit le même effet que lorsque l’on se confronte au désert : soit on a ça dans le sang, soit on panique devant la solitude. Je les perçois en effet comme des petits déserts entourés par la mer, et j’y ai retrouvé à chaque fois les mêmes arrière-pays qu’au fin fond du Nouveau-Mexique, des coins paumés ou rien d’inutile n’a de sens, et où aucun touriste ne pense à mettre les pieds.

Ce qui relie ces endroits, c’est votre œil bien sûr, mais aussi la marche. Marcher a été une découverte surtout dans mes années du désert américain où nous allions, mes amis Daniel Zolinsky, Doug Keats et moi, plus loin que ce qui était prévu. La plupart du temps, il n’y avait plus de sentier, donc on marchait au hasard, et je crois que la poésie ne peut apparaître que comme cela. Un poète ne peut pas s’asseoir et dire qu’il écrit de la poésie. C’est le monde extérieur qui lui apporte cette source. La marche sans but permet au hasard de faire apparaître des photos inattendues. Jamais de but, surtout pas de conquête, rien à prouver. Bien sûr, dans la lenteur de la marche, les paysages apparaissent vraiment, calmement. La marche est une médiation active, un yoga en action.


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Photographier en marchant, cela suppose-t-il de s’arrêter, ou bien parvenez-vous à prendre des photos dans le mouvement ? Très souvent, je ne m’arrête pas, car si je le fais, ça peut devenir immobile. Mais parfois oui, je stoppe pour voir si en bougeant mon corps de 20 ou de 50 centimètres, la photo sera meilleure. Tout est maniaquement millimétré, même si ça va très vite. C’est le contraire des photos à la chambre. Mais une fois, comme je voulais obtenir une image piquée comme avec la chambre, j’ai trouvé l’idée des miniatures. Elles sont comme des contact prints 4X5, elle me permettent de conserver la clarté cristalline du désert. C’est l’origine du Jardin de poussière. On devine que certaines photographies présentées dans Face au vent du monde ont été prises depuis un véhicule en marche. C’est différent d’une image que l’on fait en randonnant ? C’est autre chose. Ça bouge en permanence, que l’on soit à 50 à l’heure ou à 130. Il s’agit d’être toujours prêt et disponible, car il n’y a absolument pas le temps de réfléchir. Le rythme des semelles de chaussures n’est pas celui des pneus d’auto. Vos images du désert africain sont également présentes dans cette exposition. Ce désert estil comparable à celui que vous avez trouvé aux États-Unis ? Il est très différent. Au Sahel, il y a toujours quelqu’un, que ce soit les Touaregs ou les nomades Peuls Bororos avec leurs troupeaux. Aux ÉtatsUnis, on ne croise pratiquement jamais personne. De temps à autres, juste l’horreur d’un bruit de moteur : des cowboys ivres. Dans ce cas, on tâche de les éviter. Dans ces déserts, vous choisissiez vos lumières ou bien vous y alliez par tous les ciels, tous les moments de la journée ? Tous les ciels, à n’importe quelle heure du jour. Mais la vérité du désert surgit au moment où le soleil est cruel, quand même les bêtes venimeuses préfèrent se cacher. Là, la lumière est d’un blanc si violent que normalement, on ne doit pas faire de photo. Donc j’en fais ! C’est une sorte de gris clair transparent. C’est Le Jardin de poussière. Vous marchiez seul la plupart du temps? Rarement. Ce sont des coins où aller seul n’est pas sans risque. Une fois, mon pied a glissé sur une barrière de ranch en barbelés. Me voilà tout seul, en sang, au milieu du désert ! J’ai dû me traîner jusqu’à un hôpital pour être soigné et recevoir la piqûre anti-tétanique.

Bernard Plossu, Cabezon Peak, New Mexico, 1982

N’avez-vous jamais eu peur de vous perdre dans ces immensités ? On ne s’est pas perdu, mais un jour, nous n’avions pas pris assez d’eau. Et là, très vite, la bouche qui s’assèche vous apprend une vérité : le désert est un lieu de mort, où la moindre erreur d’évaluation est fatale. Autre souvenir : les premières gouttes de pluie au début d’un orage. Ça fait une sorte de « flop » quand l’eau pénètre dans le sable. Et puis l’odeur, cette splendide odeur de la pluie qui tombe dans le désert… Un mot sur Francis Kauffmann avec qui vous partagez l’affiche de l’exposition à la médiathèque ? Francis, c’est la perle. C’est un maître. Il ne le sait pas, mais c’est un maître. C’est le mec le plus intéressant que j’ai rencontré en France. Il est étonnant. Il n’est pas dans la référence, il part six mois marcher, il vit avec les gens. On sent qu’il est dans les montagnes avec eux. Il est vrai. Je l’ai su dès que j’ai vu ses photos. Francis est tout sauf un faiseur. FACE AU VENT DU MONDE Bernard Plossu Commissariat d’exposition : Anne Immelé Berges de la Thur, le long du Rangen, à Thann Du 4 juin au 3 septembre


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Leurs nuits sont plus belles que nos jours Par Mylène Mistre Schaal

La galerie de la Bibliothèque Grand’rue accueille deux expositions, une monographique et une collective, qui ont le sens du mystère. Entre voie lactée et rêves lunaires, la critique d’art et commissaire d’expositions Julia Hountou a rassemblé des photographes internationaux, dont la sensibilité tutoie les étoiles et touche du doigt l’indicible.

Laura Keller, Coupole, série Milky Way


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Laura Keller, Alienor, série Milky Way


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Série photographique mêlant noir et blanc et couleur, The Milky Way explore le royaume de l’enfance. Celui, peut-être, de cette petite fille blonde, allongée sur son lit les yeux plongés dans le vide. Laure Keller y déploie un univers laiteux, empreint d’une poésie énigmatique où les nuances de blanc se déclinent du côté du gris ou du beige. Certaines de ses photos ont la beauté magique des contes, comme ce sous-bois givré, ce mystérieux chien blanc aux allures de loup ou ce croissant de lune au creux des mains. Plus loin, c’est le hiératisme presque abstrait de la coupole d’un observatoire nimbé de brume qui surgit, nous rappelant la spécialisation de l’artiste suisse pour la photo d’architecture et son goût pour l’épure. Ce projet est né d’une découverte. à partir d’un livre pour enfant trouvé par hasard dans un grenier, Laure Keller « a souhaité mettre en image le passage de l’utopie au réel par la force de l’imagination d’un enfant ». Prenant pour fil conducteur la conquête de l’espace, The Milky Way piste les réalités extraordinaires et sublime « le pouvoir infini de la fabulation » qui, à partir de la ligne biscornue d’un branchage, d’une texture ou d’une cabane abandonnée invente milles petites histoires. D’un rêve à l’autre et d’une salle à l’autre, la commissaire Julia Hountou nous fait cheminer vers trois autres artistes, Xiaoyi Chen, Stephanie Montes et Jorge Panchoaga, qui, au terme d’une résidence de trois mois dans les montagnes du Valais (dans le cadre du programme SMArt, Sustainable Mountain Art) ont exploité leur fascination pour le ciel et les objets célestes qui le peuplent. Rassemblés sous le titre faussement nonchalant de Ce soir la lune rêve avec plus de paresse, ils s’emparent à bras le corps des reliefs du ciel et de la terre. C’est d’abord l’aura sauvage du travail photographique de Jorge Panchoaga qui aimante les rétines. Le grain est brut, rugueux, quasi matiériste. Les compositions, zébrées de branches, parcourues d’éclats et de masses spectrales disent les secrets de la vie nocturne. Les ciels, sublimes en vert, rouge ou noir, éclaboussés d’étoiles, défilent sous son objectif. Ces paysages instantanés où affleurent parfois les lignes d’une montagne, s’agrippent aux contours d’une nature indomptable et parfois inquiétante. L’artiste nous laisse vulnérables, un peu perdus dans une immensité dont nous sommes captifs.


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Stephanie Montes, Tropic in the alps, 2020


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Jorge Panchoaga, Savage 5

La matérialité du monde semble également guider le travail récent de Xiaoyi Chen. De son séjour suisse, la toute jeune photographe chinoise tire une série tellurique qui enregistre les glissements et les reliefs de la matière. Fascinée par la monumentalité des blocs de pierre échoués sur les flancs des montagnes, elle restitue à sa manière la puissance intemporelle de leur anatomie. Xiaoyi Chen nous fait aussi quitter la terre grâce à la délicate série des Galaxies. D’une grande simplicité visuelle ces photos en noir et blanc se lisent comme de courts petits poèmes et nous convie à méditer sur la place de l’homme dans l’univers. La terre et le ciel, comme des miroirs se répondent et se confondent. Il arrive que les contraires se complètent plus qu’ils ne s’opposent. Dans ses compositions à l’esthétique très travaillée, Stéphanie Montes juxtapose deux images fortes : comme le ying et le yang, la photographie d’une lune déjà pleine s’incruste sur le tronc d’un mélèze, plus loin, un fruit de la passion détonne d’exotisme sur un paysage aride de haute montagne. Ce procédé prend tout son sens quand l’artiste pose une photo de son visage barbouillé de paillettes sur un fond de ciel étoilé. En se représentant les yeux fermés sur son monde intérieur la photographe colombienne dit à demi-mots la solitude de l’expatriée, vécue lorsqu’elle prit cette photo au printemps 2020, alors que le monde était figé par la pandémie. Elle inaugure un autoportrait tout en mélancolie où

ses traits se confondent avec la carte du ciel et où l’homme et l’univers ne font plus qu’un. Doit-on en conclure que les étoiles nous définissent ? Reflètent nos états d’âme, nos inquiétudes et nos espoirs ? En voyante sublime, Julie Langenegger Lachance nous répond oui. Avec une unique photo, un portrait issu de la série Être portant sur les identités multiples des personnes issues de la communauté LGBTQI2SA, elle suggère combien la profondeur de notre psyché n’a d’égale que la vastitude de l’univers qui nous entoure. Une cosmogonie identitaire à haute densité poétique qui nous rappelle que, si la photographie a la lumière pour matière première, nous sommes tous faits de poussières d’étoiles.

Ce soir, la Lune rêve avec plus de paresse avec Xiaoyi Chen, Stephanie Montes et Jorge Panchoaga Milky Way de Laura Keller et Cosmogonie de Julie Langenegger Lachance à Galerie de la bibliothèque Grand’Rue, à Mulhouse Exposition du 10 juin au 27 août Commissariat : Julia Hountou


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STARDUST MEMORIES Par Nicolas Bézard

Et si notre épiderme était le gardien d’une mémoire nous rattachant aux étoiles ? Irradiées par le bleu des comètes, les photographies diaphanes que Michal Korta expose au Kohi café formulent cette hypothèse.

Michal Korta, Stardust, 2019

Un jour, victime d’un imprévu technique, Michal Korta a réalisé sans le vouloir une image en négatif du corps de la personne qu’il était en train de photographier. Sur cette image, l’enveloppe corporelle de son modèle brillait d’une lueur étrange, comme si elle était elle-même la source d’une irradiation bleutée. Elle mettait aussi à jour une constellation, celle des grains de beauté qui la parcouraient, révélant une sorte de constellation intime. « À l’image de nos empreintes digitales, la disposition des grains de beauté sur notre corps est unique », aime à rappeler le photographe polonais. « Placé sur le front, un grain de beauté n’aurait pas la même signification que s’il se trouvait à proximité de la bouche ou de la paupière. Ces formations

cutanées constituent ainsi une carte que les guérisseurs prétendent savoir lire pour discerner une maladie, un état d’esprit ou une humeur, comme jadis les navigateurs s’orientaient en lisant la voûte céleste. » Animé par des préoccupations qui rejoignent celles de nombreux artistes invités à la Biennale cette année – SMITH, Stéphanie Montes ou encore Julie Langenegger Lachance –, Michal Korta suggère combien nous sommes faits de poussières stellaires, et porteurs de nos propres galaxies. STARDUST Michal Korta Kohi Coffee Du 11 juin au 18 juillet


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La face visible de la Lune Par Maïta Stébé

Penelope Umbrico, Moon Gazer, 2022

Quand Penelope Umbrico prend une photographie, elle use de l’expression au pied de la lettre. Moon Gazers, une œuvre inédite réalisée spécialement pour la BPM, s’inscrit dans la pratique d’appropriation qui caractérise son travail. À Hombourg, les montages photographiques exposés sur de grands panneaux publicitaires, sur le mur de la caserne des pompiers ou devant le presbytère sont de la signature de l’artiste. Mais, considérées indépendamment, toutes les images les composant résultent de l’acte de prise de vue d’autres personnes. Elles proviennent d’une collecte menée par la Biennale de Photographie

de Mulhouse quelques mois en amont. Cet appel à participation a été lancé aux résident.e.s du Grand Est, quelque soit leur rapport à la photographie, avec pour seule consigne de fournir une image de lune. Les conditions ouvertes à l’interprétation ont permis de réunir des lunes capturées frontalement autant que des propositions plus poétiques. On retrouve ces dernières compositions au Musée des Beaux Arts dans une sélection de onze clichés effectuée par Penelope Umbrico. Le principe d’une œuvre collaborative est alors posé même si c’est à l’artiste, chef d’orchestre de cette somme d’images, que reviennent les choix de reconfiguration qui donneront lieu à l’agencement final des travaux. En tant que support de projection nocturne de la lumière solaire, la Lune est indissociable de notre étoile dans l’imaginaire collectif. C’est pourquoi, dans le sujet qu’elle met à l’honneur, ces compositions lunaires font éminemment écho à son fameux projet Suns from Sunsets from Flickr (2006-


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en cours) remarqué dans différentes institutions majeures (comme le Musée d’Art Moderne de San Francisco en 2009 ou les Rencontres d’Arles en 2011). Hypnotisantes mosaïques de couchers de soleil récoltés sur le réseau de partage d’images Flickr, les fresques résultantes de cette mise côte-àcôte de clichés presque similaires mais néanmoins singuliers étendent leur surface en fonction du lieu d’exposition qui les accueille, mais toujours avec une sensation vertigineuse de profusion. Des liens peuvent aussi être tissés avec un autre de ses protocoles de collecte, Everyone’s Photos Any License (2015-2016), où la forme de la Lune y est le motif récurrent. Dans ce projet-ci, reprenant le moteur de l’accumulation comme dispositif de monstration, c’est dans sa forme pleine et photographiée avec une précision astronomique qu’autorise le recours à des objectifs puissants que la Lune se reconnaît. « Mon intérêt pour la Lune s’est fait en opposition au projet autour du Soleil » indique Penelope Umbrico. « Alors que tout le monde peut prendre des photos de couchers de soleil (et le fait), seuls ceux qui disposent du bon équipement peuvent obtenir une photo nette de la Lune. » Chaque image y est en elle-même remarquable dans sa fidélité à l’objet représenté et par le soin apporté à la restitution la plus précise de la géographie de l’astre. Seulement, c’est par la redondance presque à l’infini de ce motif que l’on est interloqué. Publiée par RVB Books, l’édition faisant suite à cette démarche est exposée au Musée des Beaux-Arts, dans un leporello de plus de neuf mètres. Dans les œuvres présentées à Hombourg, le satellite de la Terre varie dans sa silhouette et sa teinte selon l’étape du cycle dans lequel il a été observé, mais demeure stable dans la face qu’il veut bien nous montrer. Dans les montages visibles sur la grange, la capture de la Lune dénote une plus grande accessibilité des outils utilisés (appareils grand public, smartphones). Des éléments de décor apparaissent régulièrement, recontextualisant la Lune de notre point de vue humain, et l’insèrent dans nos environnements locaux. Les singularités de chaque approche sont perceptibles dans ces objets plus ou moins parasites ou ornementaux dans l’observation du ciel. Lignes d’horizon urbaines, éléments végétaux, détails architecturaux permettent une mise à l’échelle directement déjouée par un montage qui replace tout sur un même plan. Dans le magma de ces collages, un nouvel astre se crée en son centre. Ou peut-être est-ce un vide ? Dans les deux cas, le ciel garde une place de choix, comme l’élément liant toutes ces unicités. Les variations de son bleu s’additionnent et paraissent d’autant plus vibrantes sur la palette chromatique terreuse de la façade du bâtiment. Ce

dernier devient alors un portail vers des myriades d’objets cosmiques. Loin d’appréhender l’appropriation d’images d’autrui comme un plagiat, ce protocole permet à l’artiste de mener une réflexion sur les conditions de production des images ainsi que sur leur partage et ce qu’elles peuvent dire de nous. En récupérant des photographies déjà existantes sans en être l’auteure première, elle s’inscrit dans le mouvement des artistes qui interrogent la condition post-photographique. La photographie traduite en données par son état numérique devient, dans la facilité de sa réalisation puis de sa diffusion, un miroir de nos comportements humains. Ainsi, les images ne sont pas des fins en soi, elles sont des portes d’entrée vers des constatations presque anthropologiques sur nos rapports à la représentation. Il n’est pas anodin que des typologies d’images se retrouvent à travers nos pratiques photographiques si l’on place le curseur de notre regard à un cran plus macrosociologique. Prendre du recul sur les usages de la photographie à l’échelle de la masse produite plutôt que de rester concentré sur l’intention de chaque individu est instructeur quant à notre conception de l’acte de prise de vue. Penelope Umbrico en parle en ces termes : « Il y a une beauté rituelle derrière l’idée que nous voulons tous faire la même image - une forme de scénario culturel auquel nous adhérons et qui peut être vu comme tyrannique autant que spirituel. [...] L’agrégation d’images redondantes que je fais m’autorise à révéler ou travailler avec ce scénario » La répétition d’un même sujet par de nombreux·ses photographes traduit quelque chose de commun, une ambition partagée de s’approprier personnellement une image. Le geste de l’artiste agit à la manière d’un catalyseur qui met en lumière ce phénomène collectif. Nul n’est sans savoir que l’image de la Lune a été réalisée par millions, pourtant la fascination de s’en trouver l’auteur·ice unique reste immuable. Devant l’impossible expérience tactile avec cet astre, sa capture photographique apparaît comme une forme de consolation optique. Moon Gazers Photographies en extérieur Devant le presbytère, la caserne des pompiers et rue Principale, à Hombourg


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Life on Mars Par Aude Ziegelmeyer

Le long des berges de l’Ill, l’exposition Valles Marineris déploie les univers extra-stellaires de Manon Lanjouère et de David De Beyter face à des images de la planète rouge réalisées par la NASA et sélectionnées par Xavier Barral pour MARS, une exploration photographique, ouvrage publié aux Éditions Atelier EXB.

Le ciel est aussi rouge que le sol désertique. La poussière sature l’atmosphère et réduit la visibilité. De toute manière, le regard ne peut que s’accrocher à l’immense cicatrice jaune qui fend le ciel en deux. Une ligne embrasée qui signale le passage d’un vaisseau sur le point d’atterrir ou de s’écraser. L’humain arrive sur Mars. Exposée à la belle étoile, Valles Marineris rend compte de l’évolution de l’observation de la planète Mars, de sa mise en scène et du regard que lui portent les artistes. Ce dialogue vertigineux, entre données scientifiques témoignant de l’évolution des programmes d’exploration du système solaire débutés dans les années 1960 et photographies troublant le réel, transporte par-delà les étoiles jusqu’à ce territoire fertile de l’imaginaire. Sélectionnés parmi des milliers d’images capturées par la sonde d’observation MRO de la NASA et HiRISE, sa caméra télescope à haute résolution, les deux cents paysages du livre MARS, point de départ de l’élaboration de cette exposition, nous plongent dans un ailleurs étrangement familier. Les immenses canyons de Valles Marineris (« les vallées de Mariner », une des formations géologiques proche de l’équateur de la planète) cohabitent avec des volcans, dont le célèbre Olympus Mons, ainsi que des dunes et des calottes polaires. Chaque cliché scientifique rend compte d’une zone de 6 km où se découvre une diversité géologique et minérale intense, vectrice de motifs à la qualité graphique saisissante. Exacerbés par le contraste du noir et blanc, les cratères gigantesques, les coulées dégoulinantes et les plis vergeturés qui parsèment la surface de la planète se confondent avec des images agrandies de peau, celle d’un géant endormi, photographié à son insu. Plus loin, l’empreinte de sa paume semble creuser le sol sablonneux, et encore ailleurs, des myriades

de taches sombres criblent des amas mousseux blanchâtres, comme des sapins dans la neige. D’un corps gigantesque à des monts assoupis sous la poudreuse, l’on croit également percevoir la trace d’algues fossilisées, de quoi basculer en l’espace d’une image dans les profondeurs marines. Mais en omettant un instant toute tendance aigue à l’anthropomorphisme, ces clichés saisis à des millions de kilomètres témoignent de l’avancée de la découverte scientifique et, dans l’espace d’exposition, de ses effets sur la création artistique. Source de nombreux fantasmes, la planète ocre de John Carter, La guerre des mondes, Seul sur Mars ou de Missions, démultiplie les apparitions dans les œuvres littéraires, cinématographiques, musicales, et plus généralement dans notre imaginaire collectif. Visible à l’œil nu, Mars est un mystère à portée de main, un territoire entre le réel et l’imaginaire propice au déploiement de toutes les possibilités – celle de la Vie ailleurs – soutenu par sa ressemblance topographique avec la Terre et sa période de rotation similaire. Life on Mars? se demandait David Bowie dans sa balade mélancolique, aérienne, face à l’impossibilité de s’échapper dans la fiction, toujours trop proche de la réalité. Life on Mars, nous répond Manon Lanjouère dans sa proposition Le Laboratoire de l’Univers. Par la création d’images mariant intérêt scientifique et onirisme décalé, l’artiste aux talents hybrides Manon Lanjouère se saisit des diktats du regard pour mieux les renverser et plonger de l’autre côté du miroir. Là où les questions affluent, ouvertes plutôt que figées dans le temps et les savoirs. Pour sa série de portraits inspirés par des archives de la NASA, La Mécanique Céleste, une femme observe le ciel. Ses mains sont levées et placées en visière pour faire de l’ombre à ses yeux,


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comme pour la protéger de ce qu’elle regarde et de qui la regarde. Derrière elle, le décor vide se confond presque avec sa peau, s’effaçant. Comme si de cette femme et du monde qui l’entoure, ne restait plus que son regard dissimulé, porté vers l’ailleurs. Ce travail sur le portrait répond aux fausses archives fabriquées par l’artiste et inspirées par les premières heures de l’observation astronomique. Sa reconstitution de la maquette du télescope de William Herschel, instrument monumental ayant permis la découverte au XVIIIe siècle d’Uranus, retrace cette mémoire fondamentale. Si jeune et balbutiante face à ce qu’elle scrute, des planètes vieilles de milliards d’années. Le nez levé vers les étoiles, plutôt que baissé vers notre planète bleue agonisante, l’artiste projette ses espoirs et craintes dans le noir de la nuit et invite à imaginer un futur autre, lointain, pour échapper à l’actualité étouffante. Voyageuse céleste, elle construit une alternative où le corps et l’espace flottent en quête d’un point d’ancrage inaccessible. Guidés peut-être, par la lumière d’un Ovni éclatant, spot lumineux extraterrestre, fracturant les parois rocheuses de notre caverne platonicienne. Cet ailleurs cosmique comme territoire où explorer la dissension entre réalité et fiction se retrouve dans la proposition Come To Dust de David De Beyter, exposant les séries Concrete Mirrors et The Skeptics. Mêlant film, installation, photo, et une pratique reprenant les codes du documentaire, l’artiste capture des paysages aux allures de films de SF à partir de nos environnements terrestres. Concrete Mirrors présente un idéal soufflé par le temps. Cette série rassemble trois axes iconographiques : la photographie d’architectures abandonnées ; la reconstitution par la 3D de projets architecturaux des années 1970 n’ayant pas vu le jour ; et la photogrammétrie. Les tons pâles, blanc, bleu, gris des images projettent le spectateur dans l’observation d’une planète lointaine, découverte et abandonnée par l’homme. La rouille grignote les structures photographiées, construites durant les années 1960 dans une vision utopique de la conquête spatiale. L’on se croirait alors plus sur le set abandonné de The Thing, d’Alien ou de Star Wars, que sur un site scientifique. Ces espaces immersifs rendent compte d’un imaginaire qui a contribué à façonner nos savoirs et découvertes, un passé obsolète autant pour la science que la fiction. Inspirée par la pratique amateure de l’ufologie, l’analyse de phénomènes liés aux Ovnis en particulier survenus entre les années 1980 et 1990, The Skeptics met en scène des paysages traversés par ces apparitions via le regard d’une communauté marginale d’ufologues située en

© David de Beyter, Magical Place III, 2019

Espagne. En parallèle aux ruines de Concrete Mirrors, cette série interroge l’impact de croyances liées aux corps célestes sur l’imaginaire et la place de la photographie dans la constitution de mythes populaires. Témoin, créatrice de faux, révélatrice, annonciatrice, la photographie ouvre par le passé une fenêtre sur le futur. Tout en rendant compte de la diversité de médiums utilisés dans la photographie, les images de Mars, les œuvres pluridisciplinaires de Manon Lanjouère et de David De Beyter interrogent nos ambitions effrénées d’exploration, d’appropriation, et d’abandon de l’Univers. Soit l’urgence de rendre habitable une planète désertique pour ne pas avoir à sauver la nôtre. VALLES MARINERIS co-production avec Mulhouse Art Contemporain David de Beyter, Manon Lanjouère Photographies issues du livre MARS, atelier EXB Commissariat : Anne Immelé Exposition en extérieur sur les berges de l’Ill, quai des cigognes, Mulhouse


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© Atelier EXB, Mars, une exploration photographique


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Au verso de ce monde Par Valérie Bisson

Sous l’œil averti et curieux du commissaire d’exposition Pierre Soignon, les photographies singulières d’Amandine Freyd s’exposent à la douce lumière de la chapelle Saint-Jean de Mulhouse sous le titre Impressions cosmo-tellurique. Fasciné depuis toujours par la lumière, l’humain a développé des techniques d’impression de plus en plus sophistiquées et complexes. Amandine Freyd s’intéresse à la part d’ombre du procédé photographique, à sa face cachée, à son double mystérieux. C’est au revers que se consacre la jeune plasticienne en prenant le contre-pied de ce que fait traditionnellement la photographie. Là où le procédé révèle et fixe dans le temps, Amandine Freyd va plutôt s’attacher à ce qui s’efface, à ce que la photographie fait disparaître, à cette part d’insaisissable qui éclot parfois et malgré soi lors du processus de révélation. Lauréate de l’appel CORPS CELESTES organisé par la BPM, Amandine Freyd a été sélectionnée pour une résidence de création d’une quinzaine de jours qui s’est déroulée durant l’automne 2021, quelques jours pendant lesquels elle a arpenté les Vosges et le Sundgau afin d’en capter les plus infimes vibrations. Guidée par des livres et des légendes, elle est partie sur les traces des récits et a sillonné des lieux connus pour vibrer à de hauts niveaux d’énergie. Au fond des bois, en bords de champs, à proximité des rivières ou des lacs, balayés par le vent des sommets, ces sites ont généré depuis des millénaires des rituels de ressourcement, de guérison, de régénération. Portes ouvertes sur un autre monde, ils mettent l’humain en relation avec des réalités intangibles. De cette résidence est née Impressions cosmo-tellurique, voyage au pendule dans le cœur d’une matière apparemment inerte telle que ce Schistes de Villé, une des plus vieilles roches du massif vosgien dont l’âge est évalué à 700 millions d’années. Impressions cosmotellurique matérialise, à travers ses clichés, la force de la lumière solaire sur la matière et révèle un peu de la magie captée durant ces jours vaporeux de l’automne. Apparemment bien ancrée, rien ne prédisposait l’artiste à flirter avec ces énergies présumées occultes… Originaire de la Drôme, elle suit des études en arts appliqués à Nîmes, puis à Montréal et obtient un master de photographie et art contemporain à Paris VIII. Sa pratique artistique la conduit à travailler

Amandine Freyd, résidence de création, BPM, automne 2021

pour la Maison européenne de la photographie, à Paris. Elle vit et travaille aujourd’hui à Marseille. Avec une pratique pluridisciplinaire, Amandine aime à se définir comme une plasticienne qui utilise la photographie, surtout la photographie argentique, le film photographique étant aussi une manière d’imprimer l’invisible. « Je photographie l’ordinaire, dans une démarche instinctive et romantique assumée. Je suis ouverte à l’idée d’imprimer des choses qu’on ne voie pas. J’aime bien laisser faire le hasard. Dans la photo argentique, il y a un truc avec la lumière, le soleil…. ».


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— J’espère que le futur appartient au premier chapitre de la physique. — Novalis, à la fin tout devient poésie Pour Impressions cosmo-tellurique elle a utilisé les techniques argentiques ainsi que les techniques anciennes, fabriqué des images sans appareils avec des procédés tels que le cyanotype ou le lumen print basés sur le principe du photogramme, à la lumière de la chimie et du hasard. « Je me sers du médium photographique pour inventer un univers mystérieux ou d’autres choses sont possibles/visibles. Mes images se situent entre l’album de famille, le recueil de poèmes, le carnet de correspondance et l’herbier. Comme on constitue ce dernier, je monte mes images les unes avec les autres, les unes sur les autres, les unes contre les autres. » Fille de Novalis et d’Anna Atkins, Amandine photographie depuis longtemps la nature, des minéraux, des plantes… « J’aime l’histoire naturelle, l’esthétique des cabinets de curiosité, le passage de la science à l’art… Je collectionne aussi les images, les livres, je m’intéresse en particulier aux gestes. J’aime beaucoup l’idée de constellations photographiques. Le livre d’Anne Immelé qui porte ce nom est une référence pour moi, c’est ainsi que j’ai découvert la Biennale de Mulhouse et que j’ai postulé. ». Si Amandine se dit volontiers inspirée par la chimie et les phénomènes dus aux coïncidences, elle avoue avoir découvert les notions de radiesthésie et de forces telluriques durant sa résidence. Sur les conseils d’Anne Immelé et de Pierre Soignon, la plasticienne se documente sur les lieux d’énergies répertoriés en Alsace, elle rencontre une radiesthésiste qui lui montre comment utiliser un pendule avec lequel elle va arpenter le territoire, armée de son appareil et de ses chaussures de randonnée. Du menhir (Heindenbuckel) du Grand Ballon à la grotte des Nains à Ferrette en passant par le rocher du Teufelstein ou la colline des Sorcières, Amandine découvre des lieux étonnants, chargés de mythes et de légendes, où elle confronte les croyances à la terre, à la topographie naturelle des lieux déformés par les puissantes forces du vivant et tente de rendre tangible un indicible sédimenté dans une roche apparemment inerte et nourrie de siècles de récits. « Quoi de mieux qu’une terre considérée comme un sanctuaire qui célèbre le culte du soleil pour expérimenter la lumière ? Les ondes magnétiques se sont emmêlées dans mes cheveux, parfois en me déstabilisant mais surtout en m’apprenant à aiguiser ma perception

de l’Invisible. Au Schauenberg j’ai senti sous mes pieds toutes les couches, toutes les strates de l’ancienneté de la terre, j’ai rougi devant le rose du grès des Vosges. J’ai vu des tables en pierre servant d’orientation astronomique qui interrogent sur l’effet du temps. J’ai trébuché dans le petit courant d’eau devant l’étrange grotte d’Oberlarg, cette caverne creusée dans le calcaire qui a servi d’abris à certains hommes préhistoriques. J’ai eu froid dans le silence qui entoure le lac du ballon. J’ai suivi l’axe magique dans une brume impénétrable jusqu’en haut du grand ballon. Je me suis perdue avant de trouver la colline aux sorcières de Bollenberg où j’ai vu le soleil se coucher. J’ai observé l’intérieur de la terre dans la grotte des nains et j’ai eu mal aux dents au château de Ferrette. Au Taennchel, j’ai vraiment cru que des géants avaient bougé les pierres. Une offrande avait été déposée tout en haut en cercle devant le ciel me rappelant au recueillement, quelqu’un avait disposé des pommes, un cercle de grains de maïs, des pommes de pin. Dans cette forêt souffle un air différent. » Vécue comme une expérience à part entière, la résidence vosgienne d’Amandine lui a permis d’explorer un territoire plus ou moins familier, elle y a passé du temps durant son enfance, et elle a pu y moduler ses espaces de pensée, de création au rythme de la marche. Laisser la nature venir à elle, « Cartographier mon expérience et mes randonnées à la recherche d’onde de forme et d’onde de vie. J’ai imprimé des images de roches et pierres avec la technique du cyanotype. Regarder ces formes brutes, presque primitives s’imprimer et se fixer sous l’eau. J’ai cherché les reliefs et les creux en faisant confiance aux pierres mais aussi aux personnes qui les écoutent. J’ai vécu ce temps multiple comme les strates des roches. J’ai fini la résidence en beauté en assistant à une conférence avec Anne sur les pierres venues du ciel. » En adoptant une démarche instinctive et romantique assumée, d’infimes événement viennent parfois illuminer de leur sens nouveau notre quotidien, faisant surgir avec grâce la dimension inquiétante et étrangement familière de la nature, une expérience qui dépasse sa simple utilisation, son mouvement éveillant et élargissant en nous la conscience de notre devenir. C’est ainsi que conclut l’artiste : « Se pourrait-il que ce soit la plus vieille croyance ? Celle de la magie de la Terre. » Impressions cosmo-telluriques Commissaire : Pierre Soignon à la chapelle Saint Jean, 19B Grand Rue, Mulhouse Du 10 au 19 juin Lors de l’exposition, un document sera remis au visiteur avec un lien (ou QR code) donnant accès à une page internet pour suivre l’exposition et donner une autre dimension au projet. https://impressionscosmobpm.tumblr.com/


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Amandine Freyd, résidence de création, BPM, automne 2021


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Vanessa Gandar, Sound waves off the lake, Siljan crater, Sweden, 2020


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Emotional landscapes Par Valérie Bisson

Vanessa Gandar, Steinheim Crater, Allemagne, V.Gandar, 2021

La dérive des pôles, l’exposition de photographies de Vanessa Gandar présentée au Séchoir, interroge notre relation à la nature, nos perceptions du paysage et nos modes de représentation de ce lien ténu. Née à Metz en 1982, Vanessa Gandar est titulaire du Diplôme National Supérieur d’Études Plastiques en Art de L’ÉSAL. Ses projets sont peuplés d’histoires, croisées à des enquêtes de terrain, mettant en lumière les relations entre les humains et le monde qui les entoure. Vanessa Gandar possède l’âme d’une exploratrice, celle des grands voyageurs du siècle passé tels que Roald Amundsen et Fridtjof Nansen qui partirent à la recherche des pôles. Partir, c’est ce qu’elle a toujours fait, dès la fin de ses études, en résidence à Berlin puis très vite à la recherche d’un ailleurs. « Mon attention au monde a toujours été très présente, je voulais rencontrer des territoires et des gens qui étaient loin de mes habitudes, je voulais aussi me rendre utile. Je construisais en même temps mes projets d’artistes, je voulais avoir une connaissance, prendre le temps de l’attention sur place, dans un mouvement contemplatif. ».

Depuis 2018, Vanessa Gandar explore et s’imprègne des lieux formés par des impacts de météorites en Europe et au Canada, en quête de traces susceptibles de rendre compte de phénomènes magnétiques et de leur action dans la transformation des paysages terrestres. Elle met ainsi en perspectives les relations que l’homme entretient avec le vivant, la Terre et le Cosmos. « Ce projet d’exposition est né de ma lecture d’un article sur les champs magnétiques terrestres et de leur façon d’agir sur notre quotidien. Ces champs magnétiques sont directement liés au noyau de la terre. L’inversion des pôles se ferait tous les 200 000 ans et créée des tensions dans la roche, des phénomènes tectoniques et climatiques, des incidences sur les machines satellites ; une partie des chutes de météorites en sont les traces concrètes, visibles, tangibles, à partir desquels la nature et l’homme ont aménagé à la fois la réalité et les récits. » L’un des lieux d’impact le plus impressionnant est le cratère du Manicouagan au Canada. Son exploration l’a amenée à recueillir des éléments naturels et à convoquer l’imagerie scientifique pour comprendre les spécificités géologiques de ce territoire. A partir d’un corpus composé de photographies, de roches, de documents d’archives, de relevés géologiques et d’expérimentations graphiques, Vanessa Gandar nous amène à adopter différentes postures pour découvrir les multitudes de points de vue qu’on peut avoir sur le monde. Un dessin mural de courbes de relevés des champs magnétiques et des relevés topographiques impliquent un autre rapport d’échelle, des photographies représentant de grands lacs gelés et leurs lignes de mouvement, des flacons de pierres et de sables récoltés sur les lieux où les glaciers se retirent, autant de fragments qui témoignent du changement planétaire. D’un détail, elle amène à réfléchir sur notre relation à l’environnement, à ses images, et à découvrir la pratique du voyage comme expérience sensible. Les affleurements de paysages modifiés par le temps, l’érosion et les aménagements humains sont autant d’invitations à lire la multiplicité́ des histoires passées, présentes et à venir dans les strates des temps géologiques. à mi-chemin entre le désir de découvrir ce qu’il y a sous les profondeurs de la terre et celui d’imaginer un autre monde, les recherches de Vanessa Gandar saisissent des paysages difficiles d’accès, parfois hostiles et souvent surprenants, et nous conduisent à contacter la puissance des phénomènes physiques qui nous dépassent. La dérive des pôles Exposition, au Séchoir, à Mulhouse Du 11 juin au 17 juillet


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Des météores qu’on souhaite pérennes Par Maïta Stébé

La BPM a donné l’occasion aux écoles d’art du Grand Est d’inscrire le travail de leurs étudiant.e.s dans la thématique des Corps Célestes servant de trame à cette édition. Le résultat de cette invitation se décline en trois objets : deux expositions et une publication.

Jeanne Peineau, Sans titre, 2021. Photographie argentique issus de l’album familial, Massif du Mont Blanc, 1995-96

Juanito Giraud, Antares, prise de vue digitale d’un massif montagneux modélisé en 3D, 2022


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Corps Célestes, édition réalisée par les 4e années de communication graphique de la HEAR.

L’expérimentation comme boussole Sur plus d’une centaine de mètres les quais face au Musée de l’Impression sur étoffes se déploie un fil photographique fragmenté. à la manière d’un anagramme, celui-ci peut être lu dans les deux sens. Les photographies affichées à même les murs sont issues de la production des étudiant.e.s des écoles d’art du Grand Est, à savoir la HEAR - Haute École des Arts du Rhin, l’ESAL - École Supérieure d’Art de Lorraine, l’ENSAD - École Nationale Supérieure d’Art et de Design de Nancy et l’ESAD - École Supérieure d’Art et Design de Reims. C’est au sein des ateliers dispensés par leurs professeures (Agnès Geoffray, Constance Nouvel, Cyrielle Lévèque, Andrea Keen, Manuela Marques, Anne Immelé, Isabelle Le Minh et Emilie Vialet) qu’ils ont pu s’approprier le sujet des Corps Célestes, leitmotiv de cette édition de la BPM. L’accrochage donne à voir une proposition de chacun des 69 étudiant·es ayant participé au projet. La frise obtenue, a été pensée collectivement par la promotion de 2e année option Art du site mulhousien de la HEAR. Tâche ardue que de tisser du lien entre des techniques, thèmes et intentions aussi variés. On repère en premier lieu les rapprochements formels : sujets, couleurs, lignes qui forment des typologies à l’intérieur du corpus. Le parcours n’exclut cependant pas des surprises

qui induisent un décalage dans l’approche de cette collection. La figure humaine se fait discrète dans l’ensemble mais est caractérisée par des postures d’aventure et de conquête (Louise Peyras) où les corps narguent les étoiles en produisant leur propre lumière (Ludmila Voronitch, Gauvain Pedoni, Jeanne Peineau). On retrouve aussi des fragments charnels qui témoignent d’une forme d’humilité, peut-être face à l’infinité cosmique. Leurs angles et leurs charnières sont représentés de telle manière que cela produit un écho, teinté d’hommage, au minéral (Jisu Lee, Thaïs Guairaud, Paloma Jan). Ce dernier se manifeste dans les aspérités caractéristiques des formes géologiques dans lesquelles il se déploie. Notamment dans son érosion et les contours plus doux que ce phénomène engendre (Marguerite Hollmaert). Les cratères des batailles de la Meuse, restitués en noir et blanc, posent ainsi de déconcertants parallèles avec un paysage lunaire (Valérian Gago). La sphère, devenue cercle et courbes par son passage à la surface plane de la photographie, est un motif aperçu à plusieurs endroits (Youngjoo Kang, Aki Dautheville). Convergence du paradoxe d’immensité et de minusculité du cosmos, on se trouve face à des images rappelant, au choix, des planètes ou des boîtes de Petri (Nina Chambon Boudjelthia).


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La mise côte-à-côte des photographies d’Assya Agbere, Sangal Goldschmidt, Audrey Borja et Thaïs Gairaud est une très belle illustration des expérimentations géométriques et d’échelle que le sujet a fait naître chez les étudiant·es. Des expériences, il y en a aussi eu quant au potentiel non-figuratif de l’image. On rencontre des supernovas liquides aux couleurs séduisantes qui semblent sortir de l’objectif d’un microscope (Rémi Brimboeuf). L’abstraction induite par cette matière en déplacement dialogue avec celles créées par le tressage de la lumière des pixels d’un écran (Drice Ducongé dos Santos). Les effusions lumineuses se font, selon l’étape du parcours, en traînées (Camille Dumay, Rose Le Goff, Zoe Vincent) ou en halos concentriques (Maya Doutrelant, Laurine Dicop, Claire Tater, Mona Chevalier). Cette valeur de la lumière est d’autant plus prégnante qu’elle est entourée de noir. Qualité intrinsèque de l’espace, c’est la profondeur de l’obscurité omniprésente qui permet de mieux observer la lueur des étoiles. Enfin, il y a des propositions dont la nature semble être un peu plus que photographique et qui questionnent son acte même. Axel Lecoustre dessine avec la lumière sur un scanner et Louise Assouly a conçu un piège photographique infrarouge où la prise de vue n’est pas directement du ressort d’une action humaine. Le cliché de Martin Gouriou témoigne d’une impression 3D d’astres qui a vocation à être touchée, quant à Jules Labatut, il a modélisé une roche martienne dans une palette chromatique vive qui rappelle une carte des reliefs d’un territoire. Objets de recompositions d’images et de données, ces projets répondent très justement aux motifs issus de l’astrophotographie qui forgent notre imaginaire commun de l’Univers. Ces images sont des agglomérats, résultats de l’accumulation de plusieurs points de vue et informations recoupées. De la même manière, Point Cardinal III fait l’état des lieux de représentations issues d’un vocabulaire céleste partagé, teinté nécessairement d’inconnu. Le pilote est un algorithme Cette exposition se décline au format papier et avec une sélection élargie de photographies à travers une publication conçue avec le suivi pédagogique d’Isabelle Le Minh, Yohanna-My Nguyen et de Jérôme Saint‑Loubert Bié par trois étudiant·es en communication graphique de la HEAR : Drice Ducongé dos Santos, Léa Govignon et Young-joo Kang. Ou faudrait-il plutôt dire qu’ils étaient quatre ? En effet, ceux-ci ont été aidés dans leur processus éditorial par un algorithme. Le code qu’ils ont créé leur a proposé un agencement des images à partir de leurs métadonnées. Par ce terme,

Louise Peyras, Inuit du sud, 2021

l’on entend toutes les informations relatives à la production de l’image qui sont inscrites au sein du fichier que constitue la version numérique de celleci (ouverture du diaphragme, vitesse d’obturation, saturation, luminosité, heure de prise de vue). Ces informations, constituant l’ADN du cliché, sont augmentées d’un seul ajout subjectif humain, celui de mots-clés proposés par les producteur·ices des images témoignant plus directement du sujet visible. On y retrouve le champ lexical du cosmos et de ses divers objets, couplé à celui des sensations. Le procédé de classification à l’origine de l’édition est directement visible sur la couverture, dans un langage de tableur qui permet de faire l’inventaire des artistes et de leurs productions. Ces dernières y sont notées dans l’ordre de leur degré de luminosité, c’est une direction qui guide le fil de l’ouvrage, nous amenant progressivement vers plus de clarté. L’originalité du catalogue se retrouve aussi dans la malléabilité de sa forme. En feuilletant la publication comme un livre, il arrive que les photographies soient coupées et ne se montrent qu’en fragments. En effet, les différents feuillets peuvent se séparer les uns des autres et, une fois dépliés, deviennent des posters. La forme “livre” est donc un état temporaire de sa matière. La restructuration du contenu en affiches permet de mieux le révéler. Les pages de cette édition forment des atlas où, comme


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Gauvain Pedoni, 7th Heaven

Rémi Brimboeuf, Le délassement de Théia ou Théia au bain

évoluant en apesanteur, les images occupent l’espace du papier. Leur juxtaposition s’opérant sur la base des liens invisibles relatifs à l’identité numérique des images, on ne peut être à ce stade témoins que d’interactions insoupçonnées.

On ressent globalement, comme dans les deux autres projets réalisés par les étudiant·es, l’influence des modes de photographie scientifiques qui, dans leur recherche d’une restitution impartiale d’objets ou d’évènements créent malgré eux des rendus aux formes de beauté particulières. La gamme chromatique est froide, le noir et blanc y a une place importante et témoigne par moments d’une atmosphère infrarouge, autant d’effets qui participent à ce sentiment d’objectivité. La lumière, à la fois condition première de la vie et de la prise de vue photographique, y est exaltée.

Huit minutes-lumière Le travail de scénographie effectué le long des quais par les étudiant·es de 2e année option Art de la HEAR de Mulhouse se prolonge sous une autre forme et dans un autre lieu de la BPM. L’exposition présentée dans le hall de la mairie de Thann prend le nom du temps nécessaire au passage de la lumière entre le Soleil et la Terre, c’est à dire huit minutes. L’espace vitré du lieu est propice au libre voyage de ces rayons lumineux. Une partie de l’exposition est visible de l’extérieur, les parois transparentes laissent le regard se poser sur des images où les différents états de la matière ont une place particulière. Le liquide, la roche, les brumes sont autant de métaphores de la recherche du lien que nous avons, nous humains, avec l’infinité qui nous surplombe. Une esthétique topographique s’y retrouve comme la volonté de comprendre la création de notre monde par les traces du passé que l’on y observe. Les formations tectoniques, le lit de fleuves évaporés ou certains points d’impact structurent l’espace des photographies.

Points Cardinal III Le long du canal face au Mise Du 10 juin au 17 juillet 00 08’ 00’’ Thann, mairie Du 4 juin au 3 septembre L’édition CORPS CELESTES est diffusée dans les lieux d’exposition de la BPM





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