NOVO N°62

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sommaire

Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr 06 22 44 68 67 Secrétaire de rédaction : Aude Ziegelmeyer Relecture : Cécile Becker Direction artistique : Starlight Ont participé à ce numéro :

ÉDITO 7 TAL BRUTTMANN 8-13 FOCUS 15-32

La sélection des spectacles, festivals et inaugurations

PORTFOLIO 34-41

RÉDACTEURS Nathalie Bach, Cécile Becker, Nicolas Bézard, Valérie Bisson, Benjamin Bottemer, Emmanuel Dosda, Caroline Châtelet, Lucie Chevron, Nicolas Comment, Christophe Fourvel, Clo Jack, Guillaume Malvoisin, Stéphanie-Lucie Mathern, Martial Ratel, Mylène Mistre Schaal, JC Polien, Nicolas Querci, Aurélie Vautrin, Nathanaelle Viaux, Fabrice Voné, Clément Willer, Lucas Zambon, Aude Ziegelmeyer.

Nicolas Comment

ÉCRITURES 43-59

Editions Allia 44-51, Patti Smith et Arthur Rimbaud 52-55, Martine Lombard 56-59

PHOTOGRAPHES ET ILLUSTRATEURS Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Bearboz, Nicolas Bézard, Sébastien Bozon, Nicolas Comment, Richard Dumas, Romain Gamba, Delphine Ghosarossian, Anne Immelé, Benoît Linder, Renaud Monfourny, Zélie Noreda, Arno Paul, Bernard Plossu, JC Polien, Olivier Roller, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Nicolas Waltefaugle.

SCÈNES 63-67

Momix 64-65, Pinocchio(live)#2 66-67

SONS 69-76

La Femme 70-71, Grand March 72-73, Manuel Hermia 74-76

COUVERTURE Patti Smith au tournesol par Renaud Monfourny

ÉCRANS 79-86

IMPRIMEUR Estimprim – PubliVal Conseils

La Fièvre de Petrov 80-81, Rien à Foutre 82-83, Beatrix 84-86

Dépôt légal : décembre 2021 ISSN : 1969-9514 – © Novo 2021 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés.

ARTS 87-97

Daniel Buren , Se Souvenir du Présent 90-91, En toute discrétion 92-93, Merci Seppi 94-95, Écrire, c’est dessiner 96-97 88-89

CE MAGAZINE EST ÉDITÉ PAR CHICMEDIAS & MÉDIAPOP CHICMEDIAS 37 rue du Fossé des Treize / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 47 057 € – Siret 509 169 280 00047 Direction : Bruno Chibane bruno.chibane@chicmedias.com — 06 08 07 99 45 Responsable administratif : Gwenaëlle Lecointe administration@chicmedias.com — 03 67 08 20 87

IN SITU 99-114

Les expositions de l’hiver

CHRONIQUES 117-124

MÉDIAPOP 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 € – Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr – 06 22 44 68 67 www.mediapop.fr

Lucas Zambon 117-119, Stéphanie-Lucie Mathern 118-119, Bearboz 122–123, JC Polien 124

SELECTA

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UN SAPIN sur la banquette arrière Je conduisais en écoutant distraitement la radio, quand une banderole mal éclairée a attiré mon regard : « 2 sapins achetés, le 3 e offert ». Sans réfléchir, j’ai slalomé entre les nids de poule pour me garer à l’entrée de l’enclos. Une dizaine de livreurs à vélo patientaient dans le froid à l’autre bout du parking. J’avançais à tâtons entre les sapins, les lunettes recouvertes de buée, quand un barbu habillé en tenue de camouflage est sorti de sa caravane pour venir à ma rencontre : ‒ Qu’est-ce que vous cherchez ? ‒ Un sapin. ‒ Un seul ? ‒ Noël me fiche le cafard. ‒ Nordmann ou Épicéa ? ‒ C’est quoi la différence ? ‒ Le Nordmann est plus robuste. ‒ Il a des aiguilles ? ‒ C’est un sapin, mais ses aiguilles sont plus grosses que celles de l’Épicéa. Elles tombent moins vite, même dans un logement surchauffé. ‒ Mon appartement est mal isolé. ‒ Alors pas de souci. Il tiendra facile jusqu’à Nouvel An. Je me suis baladé quelques minutes dans l’enclos pour passer en revue les sapins mal alignés. J’avais un mal fou à me décider. J’allais abandonner quand un grand sapin a attiré mon regard. Il était vraiment à part. ‒ Celui-là me plaît bien, mais il ne rentrera jamais dans ma voiture… ‒ Vous pouvez vous faire livrer à vélo. Ça ne coûte presque rien. ‒ Il n’est pas trop lourd ? ‒ Il est plus lourd qu’une pizza, mais ça devrait aller. J’ai hésité quelques secondes avant de me rabattre sur un Épicéa décrépi qui me correspondait mieux. Sans moi, il aurait sans doute fini sa vie sur ce parking. ‒ Vous êtes certain de ne pas en vouloir un deuxième ? Le type a emballé mon sapin machinalement. Ses mains exécutaient des gestes précis, mais sa tête était ailleurs. Il avait encore pas mal de marchandise à écouler. ‒ Si j’en prends deux, vous m’en donnerez un troisième. ‒ Oui, mais un petit. 7

Par Philippe Schweyer

‒ C’est pas trop dur comme job ? ‒ Travailler un mois dans l’année, ça reste supportable… ‒ Vous faites quoi le reste du temps ? ‒ Je fais de la décroissance… ‒ Vous bousillez des forêts et vous poussez à la consommation pendant un mois et ensuite vous glandez tout le reste de l’année ? ‒ Pourquoi travailler plus ? Pour gagner plus ? Mon temps est trop précieux. ‒ Si tout le monde faisait comme vous… ‒ Là, je suis en train de relire Just Kids de Patti Smith. C’est la troisième fois que je le lis. ‒ Vous ne voulez pas changer de livre ? ‒ Il y a des gens qui réécoutent les disques qu’ils aiment. Moi je relis les livres qui me plaisent. Je commençais à avoir froid aux pieds. Il était temps de ramener mon sapin à la maison. Je l’ai allongé délicatement sur la banquette arrière pour qu’il ne s’abîme pas pendant le transport. Des flocons de neige flottaient dans l’air, joliment éclairés par mes phares. J’étais en train d’enlever mon masque, de relever mes messages et de mettre ma ceinture de sécurité quand le type a surgi de nulle part et s’est mis à hurler en toquant à ma vitre : ‒ Vous savez, derrière mon armure de baroudeur insensible et bravache, mon cœur, soumis à de trop fortes sensations, est comme l’écran de votre téléphone ! ‒ Vous voulez dire, gros ? ‒ Non, fêlé. On avait tous nos fêlures. Il était temps pour moi de rentrer. J’ai accéléré lentement en tournant la tête pour observer une dernière fois les livreurs à vélo qui attendaient toujours dans le froid. La radio passait un titre du nouvel album de The Wooden Wolf. J’avais un sapin avec moi pour me tenir compagnie.


Tal Bruttmann

Par Nathalie Bach ~ Photo : Pascal Bastien

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Spécialiste de la Shoah et des politiques antisémites en France pendant la Seconde Guerre mondiale, l’historien Tal Bruttmann porte ici son regard sur la période très particulière que nous vivons. Selon une étude relayée par The New Yorker, l’histoire a diminué en p opularité plus rapidement que toute autre discipline sur les campus universitaires américains et ceci depuis une dizaine d’années. Qu’en est-il en France ? Les gens s’intéressent toujours à l’histoire, mais ceux qui veulent en devenir les praticiens se réduisent et ceux qui l’étudient se destinent à l’enseigner. Soit être principalement prof dans le secondaire ou suivre éventuellement des études de journalisme, et la recherche est un débouché ultraminoritaire. La question économique est aussi un corollaire important. En tout cas, on ne s’y intéresse plus de façon scientifique, c’est encore plus évident en ce moment. Le Covid nous a montré que tout le monde est expert en tout. L’histoire n’est pas une science dure comme les maths ou la biologie donc il est facile de s’imaginer pouvoir s’en emparer et en parler à tout-va, elle fait partie des discussions communes. La pandémie nous a appris que les gens osaient désormais à peu près tout, sur tous les domaines. Il suffit d’entendre les conneries d’Éric Zemmour. Mais justement si ces conneries peuvent parvenir là où elles parviennent, on mesure à quel point aussi une partie de la population est coupée de son histoire, donc d’elle-même ? Coupée d’elle-même, mais pas seulement de l’histoire. Nous sommes en plus dans une période très particulière et pas qu’en France. Donald Trump peut dire des contre-vérités sans que les gens qui lui sont favorables y voient le moindre problème. Je pense que tout cela est lié à un véritable affaissement intellectuel. Il y a trente ou quarante ans, nous avions des intellectuels en France, Raymond Aron, Jean-Paul Sartre… Aujourd’hui, il reste qui ? Ceux qui en portent encore le nom ou en utilisent la posture sont médiatiques, marqués à droite et maintenant à l’extrême droite. Totalement, mais même ceux de droite et d’extrême droite des années 30 étaient de véritables intellectuels, comme Charles Maurras

dont Zemmour n’est qu’un ersatz. Lui se pique d’être un intellectuel, les gens le prennent donc comme tel alors qu’il présente des raisonnements souvent faux sous couvert d’un semblant de culture. Cette pauvreté intellectuelle fait qu’il n’y a plus de vrai débat. Il suffit de voir le personnel politique. Encore une fois, que l’on y adhère ou pas François Mitterrand ou Jacques Chirac étaient extrêmement cultivés et intelligents. Même Le Pen (le père) incarnait quelque chose. Aujourd’hui qui incarnerait une fonction gouvernementale ? Qui s’imposerait ? Aux États-Unis, Joe Biden est falot. Après Merkel, qui aura la carrure d’un chancelier ou d’une chancelière ? Quant à Boris Johnson… C’est un phénomène général et dans une grande partie de l’espace occidental. Sans surprise, cela correspond dans ce même temps à toutes les montées d’extrême droite. Le corollaire évident ce sont les espaces libérés par la disparition de la gauche comme par la droite traditionnelle. En France, il n’y a plus de gauche, plus rien. Il en reste des ruines et la droite a été supplantée par ce truc incarné par Emmanuel Macron et personne d’autre. Et cette désertification totale correspond au niveau d’affaissement actuel généralisé dans toute l’Europe et au-delà sans que l’on sache vraiment pourquoi. Le pire, c’est qu’en France on ne cesse de pointer du doigt la Pologne, l’Autriche ou la Hongrie alors que ça fait vingt ans qu’on a Le Pen au second tour. De la même façon, il est toujours plus facile de se moquer des Américains à propos de Trump alors que nous avons un type sans aucune prestance, aucune substance qui n’est même pas un tribun, juste un polémiste qui se retrouve dans les sondages à quinze pour cent. Ce n’est pas une vue de l’esprit, cela fait un certain temps que nous ne sommes plus dans une vague ascendante de l’antisémitisme, mais que nous y sommes, en plein ? Oui et depuis une vingtaine d’années. En fait l’élément explicatif précède le moment charnière où c’est devenu patent. C’est le 11-Septembre 2001. En vingt-quatre heures est apparue « la théorie » selon laquelle il n’y avait pas de juifs dans les tours et que 9


c’était un coup d’Israël. Les ressorts sont simples, les informations ont circulé sur Internet partout dans le monde en favorisant un décloisonnement total de l’antisémitisme par le champ du virtuel. Ce sont les réseaux sociaux qui ont permis cela, souvent investis par les gens les plus excités, les plus exacerbés. Avec en plus une désincarnation de tout, pas la peine d’avoir le moindre charisme, la moindre compétence ou de savoir parler, il suffit simplement de se poser dans une forme de provocation apparentée le plus souvent à une pseudo-transgression. Vous êtes vous-même actif sur les réseaux. Je veux dire par là que pied à pied vous y démantelez chaque non-vérité historique ou politique. Actif est un grand mot, certaines choses que j’ai pu faire ont pu avoir une résonance, oui. Mais tout est nivelé, il est beaucoup trop facile d’écrire des mensonges, qui restent, que de les déconstruire, et même leur déconstruction, quel impact cela a-t-il réellement puisque tout le monde peut s’emparer de n’importe quel sujet ? Dans L’Express, en 2020, Emmanuel Macron qualifie Pétain de « héros de 17 ». Mitterrand avait été pétainiste et résistant. Après il y a eu la rupture Chirac qui lui, était gaulliste. Jusqu’à récemment on était soit gaulliste, soit pétainiste. Macron renoue avec quelque chose qui avait disparu depuis Mitterrand, c’est-à-dire ménager la chèvre et le chou en disant que Pétain c’était mal pendant la Seconde Guerre mondiale, mais que pendant la Première, tout de même… Au moment où il fait cette sortie en 2018, c’est un calcul politique, c’est au moment où le Général de Villiers qui était chef d’état-major avait démissionné et je pense que Macron voulait donner des gages à l’Armée française où ne reste tout de même pas un courant pétainiste très puissant. Ce n’est que mon analyse, mais jamais ni Chirac ni Sarkozy ni Hollande ne se seraient amusés à faire ça. Ce que l’on constate concernant Macron c’est que l’on a affaire à quelqu’un qui n’a pas de problème à jouer avec certains éléments et qui ne fait que conforter la bizarrerie de la période que nous vivons. Un type qui est à l’origine centre gauche qui s’affirme à droite tout en expliquant que Pétain n’était pas que mal, et puis surtout quel intérêt en 2018 pour le Président de la République de parler de Pétain en 1917. Je n’arrive pas à comprendre la logique de tout cela. On pouvait tout de même penser qu’après le discours de Chirac au Vél d’Hiv en 1995, les choses seraient enfin scellées. C’est une excellente leçon qui nous apprend que rien ne l’est jamais. 10

Rien n’est jamais acquis. On le voit si on examine le droit des femmes dans le monde par exemple ? Si on regarde, rien qu’aux États-Unis où ils sont en train de revenir au droit à l’avortement dans plein d’endroits, c’est la même chose en Pologne et ce sera la même chose en France à un moment ou un autre. Sérieusement ? Au vu des mouvements qu’il y a un peu partout, potentiellement c’est possible. Il y a dix ans la Pologne avait été citée comme la bonne élève de l’ex-Europe de l’Est, comme le pays le plus avancé en termes de démocratie, de travail, d’ouverture et de retour sur le passé. On fait machine arrière sur plein d’aspects, le droit des femmes, des LGBT, sur la mémoire de l’histoire. En parlant de la Pologne, cette loi sanctionnant les historiens qui font état de la collaboration et de la participation de certains Polonais à la déportation des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale en dit long ? Et pourtant cette loi est passée il y a trois ans. Ils peuvent donc désormais ruiner un historien. Il y a eu un procès il y a quelques mois même si finalement il reste des poches de résistances démocratiques en Pologne notamment chez certains chercheurs, certains magistrats qui ne sont pas acquis au pouvoir et in fine la Cour Suprême polonaise a pu casser une procédure contre les historiens. Alors que les historiens polonais, comme les français d’ailleurs, ont fait un travail remarquable ces cinquante dernières années. Pendant vingt ans l’historiographie polonaise a été à la pointe des recherches sur la Shoah, mais travailler sur ces sujets est devenu quasi impossible. Ou alors il y a ceux qui sont acquis et membres du régime et qui proposent une narration historique sans plus rien d’objectif sont donc en conformité. Les vrais historiens sont en butte au régime et totalement isolés. La majorité de l’appareil d’état est contrôlé et a été réaménagé donc si vous n’en faites pas partie vous pouvez en être expulsé à court ou à moyen terme. Pour l’instant, ni à gauche ni à droite nous n’avons ce genre de situation en France, sauf si demain nous avons Zemmour ou Le Pen auquel cas ce genre de phénomène arrivera. Vous dites « pour l’instant », l’heure est vraiment grave ! Il ne faut non seulement pas les sous-estimer, mais être lucide sur la réalité de ce qu’ils veulent, c’est-à-dire modeler un état à leurs bottes qui


ne correspond pas à des valeurs démocratiques tout en voulant construire une idéologie hors du champ politique. Alors qu’aujourd’hui, avec un gouvernement de centre droit, démocratique, républicain, si on additionne les derniers sondages, Marine Le Pen et Zemmour font à eux deux, trentetrois pour cent des électeurs. Pendant ce temps on a un ministre de l’Éducation ou un ministre de la Recherche et des Universités qui nous expliquent que la menace ce sont les woke et ce qu’ils appellent les islamo gauchistes qui doivent composer trois pour cent de la population. Quand un gouvernement de centre droit nous montre l’endroit où il y a non pas l’incendie, mais un endroit où il y a une allumette qui brûle, il y a quand même un problème idéologique. Quelles sont les valeurs qu’on défend ? Comme si le seul danger venait de l’extrême gauche, alors que l’extrême droite n’est jamais évoquée.

—C ette pauvreté intellectuelle fait qu’il n’y a plus de vrai débat. Il suffit de voir le personnel politique. —

Un rapport de l’Idea (Institut International pour la démocratie et l’assistance électorale) vient d’établir une baisse significative des démocraties depuis 2015, phénomène amplifié par la pandémie. Hormis l’Allemagne qui a été très stable notamment grâce à Angela Merkel (on verra la suite), ces mouvements-là sont forts à peu près partout et en France aussi. Depuis 2001, l’antisémitisme y est redevenu dicible alors que depuis 1945 il a été banni de l’espace public, avec cette idée que, à part quelques antisémites, il n’existait plus.

Rétrospectivement c’est totalement absurde. On voit bien à quel point l’antisémitisme joue un rôle important sur ce moment-là par exemple. Quant à la rétractation de Raymond Barre, il en assumera totalement les propos vingt ans plus tard. Il faisait partie de cette génération qui a été éduquée dans l’antisémitisme, il a dit ce qu’il pensait vraiment. L’antisémitisme n’a jamais disparu, il n’était juste plus acceptable dans l’opinion publique. Ses manifestations ont été longtemps très minorées pour un tas de raisons, dont celle peut-être d’admettre l’échec de cinq décennies. Dans le cas de l’assassinat d’Ilan Halimi ou celui des enfants de Toulouse, l’extrême gauche comme l’extrême droite ont soutenu qu’il ne s’agissait que d’un crime crapuleux. Il n’y a pas eu de mobilisation contre ça. Hormis le personnel politique démocratique qui remplit sa fonction en dénonçant ces actes, il y a d’énormes pans de la société, de tous bords, qui n’en ont rien à faire. Les déclarations antisémites de Mélenchon ne posent pas de problèmes à ses militants qui se revendiquent de gauche. Il a vraiment fallu attendre la pandémie et les manifestations qui se sont démultipliées depuis février, mars 2020, pour que ça devienne patent. La prof qui se balade avec sa pancarte antisémite pendant toute une manif antivax et antipass suscite un tollé et en même temps une personne avec une pancarte où aurait été écrit Vive Macron ou Vive Véran aurait eu un temps de survie de dix secondes. Cela est donc bel et bien redevenu tolérable. C’est valable aussi pour le racisme évidemment, la question est, que fait-on contre ça ? Les dénonciations faites par le politique ne sont pas suivies de décisions fortes, il n’y en a pas.

On parlait même d’antisémitisme résiduel. Alors que quand Mendes-France se présente, il est attaqué comme juif, notamment par Poujade, Le Pen, enfin des personnes qui n’étaient pas des inconnus d’arrière-ban. Alors qu’à la fin des années 70, Gainsbourg voulant faire sa Marseillaise est attaqué y compris dans les colonnes du Figaro comme un juif en train de salir la Marseillaise. Alors que Raymond Barre fait sa déclaration à la suite des attentats de la synagogue de la rue Copernic à propos des « Français innocents… » Alors que Robert Faurisson réussit à publier une tribune négationniste dans Le Monde en 1978. Alors là c’est la stupidité du Monde, même si ce n’était sans doute pas volontaire, ils sont ultras responsables. Mais pour en revenir à Gainsbourg parce que c’est un bon exemple, il n’y aurait même jamais dû avoir de débat là-dessus, il ne change pas les paroles de la Marseillaise et ne fait rien d’autre que de chanter. Mais voilà que cela occupe l’actualité pendant des semaines.

Le 26.09 à l’Hôtel Régent Contades, à Strasbourg

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— L’antisémitisme n’a jamais disparu, il n’était juste plus acceptable dans l’opinion publique. — Il y a eu Soral et Dieudonné. Avec Zemmour on a la sensation d’un passage à l’acte. Pourquoi la loi Gayssot (sur l’interdiction de toute forme de discrimination) est-elle si peu usitée ? Parce qu’il n’y a pas de véritable volonté politique à la faire appliquer, tout comme les procédures contre toute manifestation antisémite, cela reste très marginal et la majorité des procès, quand il y en a, se termine par des relaxes. La mise en œuvre pratique de la condamnation n’existe quasiment pas. Depuis la Seconde Guerre mondiale, c’est le premier moment d’antisémitisme aussi puissant ? À ce point-là, oui. À la convention du CRIF de ce mois de novembre, Finkielkraut non seulement reprend les propos de Zemmour, mais y adhère. En 2016, à la synagogue de la rue de la Victoire à Paris, le même Zemmour livre un éloge du pétainisme face au grand rabbin Gilles Bernheim. Que se passe-t-il ? Déjà dans la communauté juive française, il y a le même degré de stupidité, d’inculture et d’incurie qu’ailleurs. De lâcheté aussi, parce que rien que le fait que Zemmour ait été invité à la Victoire sans soulever aucun scandale est surréaliste. Qu’une partie de la communauté juive soutienne Zemmour peut s’expliquer par plein de choses, notamment par le ressentiment anti-arabes, antimusulmans, alimenté à la fois par des haines des deux côtés, tout cela dans une période exacerbée par les attentats islamistes. Et comme nous le savons maintenant, les faits de l’histoire n’ayant plus grande importance pour beaucoup de gens, on peut les faire coïncider de manière absurde avec une pseudo-réalité à la Trump, tout est malheureusement possible. En plus tout le monde parle de Trump, mais il ne faut pas oublier qu’il y a eu la grande période du communisme triomphant où là aussi on pouvait se défaire de la réalité. Quant à Finkielkraut, s’il a été un intellectuel, il ne fait plus qu’ânonner 12

et articuler des lieux communs. Il a été jusqu’à reprendre le discours de Zemmour soutenant que Vichy avait voulu protéger les juifs français ce qui historiquement, bien sûr, est faux. Il n’a plus rien à dire, mais occupe l’espace en tentant de justifier sa position d’académicien français qui, pense-t-il, lui permet de tout dire, tout cela étant accepté et avalisé par une partie de l’opinion publique. Cela repose la question de l’espace public par les médias, notamment télévisuels. Qui ont une responsabilité parce que ce sont des chaines publiques continues où l’outrance et l’opposition des extrêmes en permanence sont recherchées, et là aussi la violence est vendeuse. Les invités ne sont plus recherchés pour leurs compétences, mais pour leur antagonisme vicié la plupart du temps. Cela fait de l’audience. On peut évoquer la puissance financière de Vincent Bolloré. Avec ses journaux et ses chaines d’extrême droite oui évidemment, mais France Télévisions ce n’est pas Bolloré, et Zemmour a prospéré sur France Télévisions, chaine payée avec des deniers publics, l’état a une responsabilité. C’est aussi là où Ardisson a invité un complotiste, Thierry Meyssan, pour expliquer qu’il n’y avait pas d’avion qui était tombé sur le Pentagone, etc. Le grand problème est qu’il n’y a plus d’opposition, contrairement aux années 70 où de grands financiers se mettaient au service de partis politiques auxquels ils croyaient et dans lequels ils se reconnaissaient. Depuis plusieurs années Bolloré fait une OPA sur les médias sans personne pour le contrer. Il y a un désengagement de la vie publique et politique qui laisse largement le champ aux extrêmes. La censure n’a jamais fait avancer le monde, mais la riposte si. Quels en sont les leviers ? Normalement, ça devrait être l’intelligence, mais elle tend à disparaitre. Il n’y a plus de réflexion, il n’y a que de la posture. Faut-il répondre à un révisionniste ou à un négationniste ? Non. Et ce n’est pas aux historiens de répondre à des gens qui ne le sont pas. Mais il y a des militants et des gens engagés qui sont là pour les contrer. Comme disait Pierre Vidal-Naquet il y a plus de trente ans, on ne va pas demander à un astrophysicien de répondre à quelqu’un qui explique que la lune est faite de fromage. Qu’aujourd’hui nous ne soyons plus que deux ou trois historiens à répondre sur Zemmour en dit aussi long sur le délabrement intellectuel.


Cela amène forcément un militantisme ? Pas forcément, ce qui est important c’est l’intellectuel qui s’implique dans la vie de la cité. Thomas Piketty, par exemple, qui n’est pas dans l’outrance, remplit les amphis aux États-Unis alors qu’il est totalement inaudible en France. Vous êtes vous-même de plus en plus médiatisé, tout n’est pas perdu. S’il me revient d’être l’un des derniers bastions de ce qu’il reste, c’est grave ! [Rires.] Mais si c’est pour dire qu’il reste encore un contre-pouvoir, alors oui. Il faut attendre et espérer disait Boltanski, sauf que là, il ne faut peut-être plus attendre. Il faut agir. Nous allons en sortir, la question est de savoir à quel moment et à quel prix. Déjà, le pouvoir n’est pas tenu pas un extrême et nous ne sommes pas dans une situation, même si elle est très compliquée, où tout est perdu. Même s’il y a en plus la pandémie et la reprise probable des attentats avec les élections présidentielles. Avec un déni permanent au sujet de la gravité de la pandémie ou des actes de violence. Il y a une analogie dans cette période de refoulement. C’est une impossibilité de la projection vers l’avenir, on gère dans l’urgence et jamais sur le long terme, c’est toujours de la réaction. En ce qui concerne la recherche, c’est criant. Le gouvernement a accordé une audience à Raoult parce que lui-même avait une audience auprès de la population. Et tout cela n’a eu aucun impact sur la volonté de réformer la recherche en France. Même Donald Trump du haut de sa stupidité a posé des milliards de dollars sur la table en disant trouvezmoi un vaccin, pour sauver l’économie américaine. Il a fait ce que tout dirigeant devrait faire, financer la recherche. Et puis, le pouvoir est toujours à l’écoute de l’opinion publique qui porte aussi une responsabilité et rares sont ceux qui ont le courage de la contrer. Ce qu’a fait Mitterrand en abolissant la peine de mort et Chirac en adoptant la loi pour le droit à l’avortement. Il est rare d’avoir des hommes de pouvoir qui ont le courage de leur conviction. Le pass sanitaire en est aussi un exemple, c’était contre l’opinion publique. Des analogies sont à faire avec les années 30 ? La grande différence avec les années 30 c’est qu’il avait quand même une demi-douzaine de dictatures d’extrême droite à travers l’Europe plus l’U.R.S.S. Aujourd’hui en Europe, même s’il y a des régimes autoritaires, même s’il y a Poutine en Russie, Orban en Hongrie et le PiS en Pologne, ça reste malgré tout des états démocratiques. Même si la démocratie

a été démantelée, il n’y a pas de dictature au sens historique du terme ce qui fait déjà une différence fondamentale. Et en plus, il y a l’Union européenne qui existe, même avec tous ses défauts, ce qui fait encore une différence avec les années 30. Même le PiS qui est un régime ouvertement raciste, largement antisémite, ne peut pas tout y faire et tout y dire. Il est contré en interne par des Polonais qui s’opposent à lui, y compris les partis politiques. En Allemagne, à partir de 1933, il n’y a plus que les nazis ! Vraiment ça fait une sacrée différence. C’est important de le dire, les amalgames de notre époque génèrent certaines paniques. Tout est exacerbé. Alors que, et ce n’est pas anecdotique, le pays le plus stable d’Europe aujourd’hui, c’est quand même l’Allemagne. Angela Merkel, dirigeante de droite, accepte il y a cinq ans d’accueillir plus d’un million et demi de réfugiés, en grande partie extra européens, est-ce que ça a changé quoique ce soit à sa popularité en Allemagne ? Non ! Aujourd’hui, l’Union européenne est au bord de la crise de nerfs parce qu’il y a quatre mille réfugiés sur un continent de 280 millions d’habitants, c’est surréaliste. Ça montre qu’on est dans une période où il n’y a aucun sens commun, c’est absurde ! Pour Susan Sontag à propos de la Shoah, dix pour cent étaient des gens cruels, dix pour cent étaient miséricordieux et les quatre-vingts restants dans une mouvance à définir. Sauf que quatre-vingts pour cent, ça fait une majorité et que les dix pour cent cruels sont ceux qui crient le plus fort et font bouger en général vers le bas. Mais si ça se trouve dans deux ans, la pandémie sera passée, on aura un retour à l’optimisme et certains problèmes seront peut-être dépassés. En disant cela, j’ai l’impression de faire de la sciencefiction parce que depuis trente ou quarante ans je n’ai pas souvenir d’une période aussi tendue. Mais vraiment, je l’espère.

—C ette brume insensée où s’agitent des ombres, comment pourrais-je l’éclaircir ? — Raymond Queneau 13



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© Lorenzo Mattotti

Balade des mômes heureux Caprice à deux, une paire d’enfants part en forêt. « Hänsel und Gretel verirrten sich im Wald. » Bim, c’est la cata. On cueille des fraises, on s’amuse, on oublie les prémonitions comme les recommandations et on finit par se perdre. Classic Shit bro. C’est l’engrenage. Sorcière, cage et combine pour retarder le moment fatal où on se fera croquer. Croquer, c’est ce que fait aussi Lorenzo Mattotti. Génie des longues traces colorées et épaisses, habile dans les clairs-obscurs ciselés comme dans les équilibres instables, le dessinateur italien emprunte, pour cette nouvelle prod de l’Opéra de Dijon avec l’ABC Dijon, des planches à son adaptation du conte des Grimm Brothers (Gallimard Jeunesse). Effrayé de son propre aveu par ce conte, dès la première heure, Mattotti peint, à la demande du New Yorker, à l’encre et à traits vifs un écrin expressionniste en noir et blanc. Ces traits vigoureux recomposent une forêt immersive et accompagnent cette adaptation du conte allemand pour l’opéra. Disciple de Wagner, Engelbert Humperdinck remixe airs populaires et leitmotivs à variations subtiles pour créer en 1893 son Märchenoper, un opéra-conte de fées sous la baguette de Richard Strauss. Humperdinck, comme Mattotti, est capable des plus grands élans et des plus discrètes modulations. C’est cette science des équilibres qui est à l’œuvre ici. Renforcée par l’adaptation pour deux pianos. Version symétrique du conte de fées, ce Hänsel und Gretel ne perd rien de sa cruauté primitive et se pare même de la voix idéale de Nadia Fabrtizio, récitante dans cette version mise en espace par le nouveau taulier de l’Opéra, Dominique Pitoiset. « Die Hexe muss jetzt braten, die Kinder geh’n nach Haus. » Retour à la maison. Par Guillaume Malvoisin — HÄNSEL ET GRETEL, opéra et arts visuels du 19 au 22 décembre à l’Opéra de Dijon, à Dijon www.opera-dijon.fr

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Homo sapiens, ou quand nous en aurons marre de l’art de mamihlapinatapai

Dans l’ombre de Guy Debord Au Théâtre Dijon-Bourgogne, d’étranges créatures s’agitent énergiquement et prennent possession du plateau. Depuis longtemps, Caroline Obin se passionne pour cette figure ambigüe du clown, celle-ci même qui amuse tout en exprimant « l’aspect irrationnel de l’homme, la composante instinctive, cette partie de rébellion et de contestation qui existe en chacun de nous » (citation de Federico Fellini). Avec son nouveau spectacle, Homo sapiens, ou quand nous en aurons marre de l’art de mamihlapinatapai, l’artiste et théoricienne tente de reconnecter ces « êtres-clowns » à leurs états archétypaux, dépossédés des enjolivements du spectacle. Au carrefour des danses primitives, du krump – danse urbaine née dans les « ghettos noirs » de Los Angeles au début des années 2000 –, et des premiers gestes de l’enfance, la chorégraphie invite à réinterroger nos rapports physiques et émotionnels à notre gestualité et corporéité. Sur scène, les sept danseuses et danseurs grimés rompent avec la « société du spectacle », ce corps social domestiqué et aliéné en constante performance. Se reconnecter à soi, se reconnecter aux autres, se reconnecter au monde. Par Lucie Chevron — HOMO SAPIENS, OU QUAND NOUS EN AURONS MARRE DE L’ART DE MAMIHLAPINATAPAI, spectacle du 12 au 15 janvier au Théâtre Dijon-Bourgogne, Centre Dramatique National, à Dijon www.tdb-cdn.com



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Hamlet © Christophe Raynaud De Lage

Hamlet, Une fille au masculin/ Un garçon au féminin Gérard Watkins nous offre une mise en scène hystérique compulsive et rock’n’roll où le spectateur côtoie la folie du monde, du nôtre ? Cette même folie qui nous permet d’accéder à ce que nous sommes, des femmes-hommes, des hommes-femmes remplis d’incertitude, révoltés, résignés… ambivalents. À l’époque, il était déjà question de genre pour le rôle d’Hamlet, on le disait trop sensible pour être un homme, un vrai ! « Fragilité, ton nom est femme ! » Gérard Watkins, en traduisant lui-même la pièce, a usurpé l’identité de l’auteur pour créer un Hamlet plus personnel – plus féministe. Il offre là une Ophélie puissante et libre dont le rôle ne se limite pas à valoriser l’homme dont elle est éprise. Mais à l’heure du #metoo se pose cette question : comment faire voir la transmission du patriarcat quand c’est une femme qui joue Hamlet ? Watkins expérimente la résonance du masculin et du féminin : « Il y a quelque chose qui se produit quand c’est une femme qui joue Hamlet. Shakespeare a écrit une multitude de rôles ou le genre est brouillé. Et puis, à l’époque, les hommes jouaient des rôles de femmes aussi. » Watkins veut éprouver le spectateur : « Quand on regarde Hamlet, on ressent quelque chose de différent si c’est une femme. » Et le théâtre c’est ça, c’est être en résonance avec le texte, avec les voix, avec les corps qui habitent la scène. L’écriture de Shakespeare aurait tendance à ignorer le point de vue des femmes, Sarah Bernhardt en avait fait état en préférant le rôle torturé d’Hamlet à celui d’Ophélie. Watkins cherche dans cette interprétation du texte et dans cette mise en scène à remettre les femmes au pouvoir. D’une pièce où le corps des hommes domine celui de la femme, on découvre celui d’une grande comédienne : Anne Alvaro, qui sublime le jeune Hamlet, cet être englué par des émotions qui font échos à la jeunesse d’aujourd’hui. Par Nathanaelle Viaux — HAMLET, opéra du 8 au 10 février au Centre National Dramatique Besançon Franche-Comté, à Besançon www.cdn-besancon.fr

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Emma Ruth Rundle © Mason Rose

Diamant noir Les murs du temple de Dampierre-les-Bois résonnent encore du concert hors les murs de Silly Boy Blue la saison dernière… Cette année, Le Moloco nous promet un nouveau moment suspendu avec la venue de la Californienne Emma Ruth Rundle, icône goth-folk dont le dernier album, Engine of Hell, est un diamant brut. Un diamant noir de jais, affuté comme une lame de rasoir, acéré comme une pointe de flèche, un monument de beauté en guitare et piano-voix, dépouillé de tout artifice, définition sans faille de la mélancolie éternelle et perpétuelle. Preuve que la demoiselle est aussi renversante tripes apparentes que noyée dans les riffs de métal ‒ rappelons qu’on la connaît également, entre autres choses, comme guitariste au sein de Red Sparowes, ou encore au chant et à la guitare dans le groupe Marriages… Mais ici, l’intime imbibe tout, la musique minimaliste, le langage abrupt, la profonde tristesse qui résonne dans chaque note. Et cette drôle de sensation qui nous enserre un peu plus le cœur à chaque écoute. D’autant que la voix, écorchée vive et plaie ouverte, brille d’une puissance émotionnelle quasi hypnotique, racontant sans fard le combat continu de la chanteuse contre les addictions qui embrumaient sa vie depuis trop longtemps. Voilà qui promet un concert des plus bouleversants… Par Aurélie Vautrin — EMMA RUTH RUNDLE, concert hors les murs du Moloco le 5 février au temple de Dampierre-les-Bois www.lemoloco.com

Little Nemo 2 © Jean-Louis Fernandez

La science des rêves Ses folles aventures furent publiées chaque semaine dans le supplément du New York Herald au début du siècle dernier… Une planche de BD en couleurs où un petit garçon, nommé « Personne », partait toutes les nuits à la recherche d’une princesse perdue dans un fantasque pays des rêves en perpétuelle transformation. Créé par Winsor McCay, désormais reconnu comme l’un des plus grands dessinateurs de son temps, Little Nemo avait connu, à l’époque, un succès considérable – et même une adaptation en comédie musicale à Broadway. Aujourd’hui, c’est la metteuse en scène Émilie Capliez, actuelle co-directrice de la Comédie de Colmar, qui le remet sur le devant de la scène, dans une relecture libre et contemporaine de ces rêves avortés par le lever du soleil. « Dans un monde où la créativité est asséchée, où le réel contraint notre imagination et nos innocences, j’aime l’image de cet enfant qui rêve à l’infini » confie-t-elle. Sans jamais chercher à réaliser une retranscription exhaustive de l’œuvre de McCay, Émilie Capliez se focalise plutôt sur une quête sans cesse interrompue et recommencée : celle d’un enfant seul qui cherche son chemin. Elle donne ainsi vie à un conte musical où les récits et le chant s’entremêlent, où théâtre de l’enchantement et art du cirque se répondent sans cesse pour former une œuvre en mouvement à l’univers scénographique délicatement coloré et inventif. Une jolie douceur à voir en famille, à partir de 7 ans. Par Aurélie Vautrin — LITTLE NEMO OU LA VOCATION DE L’AUBE, théâtre du 25 au 29 janvier à la Comédie de Colmar www.comedie-colmar.com 20



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Kamuyot, Ohad Naharin – BonR © Agathe Poupeney

Tous en scène Dès janvier, La Filature entame une deuxième partie de saison avec son Acte II placé sous le signe de la richesse et de l’intensité. La programmation, tant attendue depuis deux ans, promet d’être particulièrement nourrissante et s’articule lors du temps fort de la quatrième édition de la Quinzaine de la Danse, du 11 au 29 janvier. Fruit d’une complicité entre l’Espace 110, le CCN, Ballet de l’Opéra national du Rhin et La Filature, cette Quinzaine dessine un panorama éclairant de la création chorégraphique contemporaine. Parmi les spectacles à ne manquer sous aucun prétexte, celui d’une de ses figures incontournables, l’Israélien Ohad Naharin dont le langage chorégraphique, intuitif et innovant, baptisé Gaga, bouleverse les codes traditionnels. Une danse à découvrir lors du spectacle et lors d’un atelier ouvert à tous le 22 janvier. Créé en 2003, Kamuyot abolit les frontières entre danseurs et spectateurs et sera présenté dans 3 gymnases mulhousiens. Une expérience artistique commune, au centre d’un espace sans décor ni rideau où les danseurs indociles, assis incognito au milieu des spectateurs, déboulent avec une énergie débordante sur des musiques éclectiques, pop japonaise, b-o de séries, Lou Reed, Pan sonic ou Beethoven. Comme réponse à une énergie trop longtemps contenue, les spectacles de Ann Van den Broek, Joy, enjoy, joy, de Christian Rizzo, Une Maison, et de Arkadi Zaides, Quiet, nous permettront de faire le tour de la question ; celle du mouvement intérieur-extérieur, du vide et du plein, de l’agitation et du retour à soi, celle d’une respiration qui tend à se désorganiser sous l’influence d’une colonisation de nos espaces intimes grandissante et envahissante. La diversité et l’ouverture seront toujours au cœur du programme des trois soirées exceptionnelles Ballets européens au XXIème siècle qui réunira 11 ballets, dont celui de l’Opéra national de Paris, celui de Bâle, le ballet Preljocaj ou encore le Hessisches Staatballett lors de pas moins d’une douzaine de spectacles, de quoi se remettre en mouvement. Par Valérie Bisson — ACTE 2, danse, théâtre, musique, performances, cirque, arts visuels, ciné-concerts… de janvier à juillet à La Filature, Scène nationale, à Mulhouse, et dans ses divers lieux partenaires inauguration de la Quinzaine de la Danse le 11 janvier à l’Espace 110, Centre Culturel d’Illzach, à Illzach www.lafilature.org www.espace110.org 22



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Guérillères @ Lodudo Produccion

Lueurs utopiques Les femmes incandescentes qu’imaginait Monique Wittig dans Les guérillères en 1969, roman qui accompagnait une nouvelle vague féministe radicale, avaient décidé de faire revenir les temps d’avant la domination patriarcale : « Tu dis qu’il n’y a pas de mots pour décrire ce temps, tu dis qu’il n’existe pas. Mais souviens-toi. Fais un effort pour te souvenir. Ou, à défaut, invente. » Si Monique Wittig laissait entrevoir ce temps qui échapperait à la reproduction perpétuelle de l’oppression ancestrale patriarcale à travers une poésie mêlant douceur et frénésie, c’est par la danse que Marta Izquierdo Muñoz cherche à en faire pressentir quelque chose dans son nouveau spectacle, Guérrillères, qui sera présenté sur les planches de Pole-Sud à Strasbourg en janvier prochain. On peut se souvenir que la danseuse et chorégraphe, issue du mouvement de contre-culture madrilène né avec la movida au début des années 1980 postfranquistes, avait déjà interrogé et raillé les normes de genre dans Imago-go, histoire d’une étrange figure de majorette présentée sur la même scène deux ans plus tôt. Cette fois, c’est un trio de combattantes échevelées, composé d’Adeline Fontaine, Marta Izquierdo Muñoz elle-même et Éric Martin, qui arpente les planches pour déconstruire les normes qui emprisonnent et faire sentir la complexité tapie dans les images de la culture populaire et de la culture de masse. Dans leurs costumes fantasques, pourvues d’armes dérisoires et de masques énigmatiques, elles traversent des aventures où la gravité et l’ironie vont de pair, en quête de lueurs utopiques dans la grisaille du patriarcat. Par Clément Willer — GUÉRRILLÈRES, danse les 26 et 27 janvier à Pole-Sud, à Strasbourg www.pole-sud.fr

© Willem Popelier

Le théâtre et le double Un temps fort sur les relations entre hommes et robots et sur leurs places respectives dans la société, aujourd’hui et demain. L’Homme (ou la femme) et son double est un sujet aussi vieux que l’humanité. Alter ego souvent monstrueux, ce double est la plupart du temps une créature façonnée par l’homme à son image et qui lui échappe. Et en général, les récits sont des paraboles condamnant l’orgueil de vouloir se substituer à Dieu, le seul créateur, lui enjoignant, avec force calamités, de bien rester à sa place. Les progrès de la recherche dans le domaine de l’intelligence artificielle ravivent la nécessité de tels récits, peut-être moins moralisateurs. Si le double est un sujet classique du cinéma de science-fiction, il est aussi un thème récurrent au théâtre. On pense marionnette, de toute évidence, mais les créateurs contemporains ont imaginé d’autres moyens, comme le montre la programmation de Paranoid Androids, temps fort proposé par le Maillon. Sous-titré Des robots et des hommes (de toute évidence, nos doubles sont aujourd’hui des robots), il croise les regards sur ce qu’on appelle désormais le transhumanisme et que les artistes abordent de manière frontale ou décalée. On y croise des robots qui nous ressemblent de façon vertigineuse (La Vallée de l’étrange de Stefan Kaegi), d’autres moins mais qui nous veulent du bien (ou pas… l’installation Happiness de Dries Verhoeven, des robots et des adolescents du futur (Contes et légendes de Joël Pommerat), mais aussi une chorégraphie époustouflante pour balles rebondissantes (Man Strikes Back de Post uit Hessdalen) et une femme prisonnière d’une éprouvette (Tank de Doris Uhlich). Une belle somme pour ouvrir le regard et élargir la question, que les artistes abordent aujourd’hui de façon bien plus humaniste que leurs prédécesseurs. Par Sylvia Dubost — TEMPS FORT PARANOID ANDROIDS, spectacles, rencontres, ateliers du 20 janvier au 5 février au Maillon, à Strasbourg www.maillon.eu 24



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@ Jean-Louis Fernandez

Amour pour toujours ? Berlin mon garçon, pièce commandée et mise en scène par Stanislas Nordey, part de la disparition mystérieuse d’un jeune homme pour poser de terribles questions… Construite comme un thriller psychologique, cette pièce de Marie N’Diaye (qu’on connaît plutôt pour ses romans) suit les parcours d’un couple de parents à la recherche de leur fils disparu à Berlin. Si la mère arpente la ville pour retrouver sa trace, le père, lui, préfère rester dans leur librairie à Chinon… Au fil de ses recherches se révèle lentement la personnalité de ce jeune homme, dont on découvre qu’il s’est enfoncé du côté obscur de la vie. Dès lors, faut-il le sauver ou l’abandonner à son sort ? Marie N’Diaye s’avoue, comme beaucoup d’entre nous, « fascinée par les disparitions volontaires, ces gens qui s’évanouissent de leur entourage ». Qu’est-ce qui peut bien les pousser à s’effacer ainsi ? Pour les proches, c’est un abandon, comme un suicide sans mort à pleurer. Ce jeune homme-là avait manifestement le désir de tout détruire autour de lui… Berlin mon garçon interroge sur ce que l’on peut considérer comme irréparable, mais aussi sur ce que c’est qu’être parent, sur leurs responsabilités quant aux actes de leurs enfants. Et surtout, est-il envisageable de ne plus aimer son enfant, une fois devenu adulte ? Portée par des acteurs formidables, notamment Annie Mercier, Hélène Alexandridis, Claude Duparfait, Laurent Sauvage, une pièce courte et intense, écrite dans une langue d’une grande force, qui nous entraîne comme un torrent. Par Sylvia Dubost — BERLIN MON GARÇON, théâtre du 24 février au 5 mars au Théâtre National de Strasbourg www.tns.fr

© Maïté Grandjouan

Ritournelles spiralées « Je voudrais bien que vous n’apparaissiez pas et ne disparaissiez pas si brusquement, cela me fait tourner la tête », dit Alice au Chat du Cheshire dans la nuit du pays des merveilles, avant qu’il ne finisse par disparaître « très lentement, en commençant par le bout de la queue et en finissant par le sourire, qui persista un bon moment après que l’animal eut disparu. » À la Filature de Mulhouse et à l’Opéra national du Rhin à Strasbourg, les ritournelles spiralées de Philip Glass redoubleront l’histoire vertigineuse de Lewis Carroll dans le ballet Alice, pour arracher les cœurs tristes à la lassitude des jours d’hiver. La nouvelle partition du compositeur minimaliste américain, dont l’habileté consiste à réveiller le tragique et le merveilleux dans la monotonie même de ses boucles, sera alors jouée pour la première fois. La direction musicale sera confiée à la cheffe d’orchestre Karen Kamensek, interprète expérimentée des œuvres de Philipp Glass, tandis que le Ballet de l’Opéra du Rhin dansera sur une chorégraphie imaginée par Amir Hossein pour et Jonathan Lunn, qui ont notamment prévu une scène en hommage à la grande chorégraphe et danseuse Pina Bausch. Dans les pas d’une Alice devenue adulte et se remémorant ses aventures d’enfance, incarnée par l’actrice suisse Sunnyi Melles, il s’agira de plonger dans un rêve où les choses les plus familières et les plus contemporaines seront rendues à leur étrangeté, un rêve où peut-être nous nous réveillerons enfin. Il reste à espérer que les effets de ce rêve éveillé se prolongent longtemps, de la même manière que le Chat du Cheshire disparaît en laissant flotter son sourire dans la nuit pleine d’énigmes. Par Clément Willer — ALICE, ballet du 11 au 13 février à La Filature, à Mulhouse, et du 18 au 23 février à l’Opéra de Strasbourg www.lafilature.org www.operanationaldurhin.eu 26



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Mikaël Serre

La liberté ne tient qu’à un fil Mêler mythes populaires et mythologie grecque, c’est l’idée au cœur d’Ariane et Barbe-Bleue, une histoire imaginée par le poète Maurice Maeterlinck, adaptée en opéra au début du siècle dernier par Paul Dukas, compositeur français dont le travail fût notamment rendu célèbre par une certaine souris américaine grimée en apprenti sorcier. Ou la rencontre improbable entre le personnage qui aida Thésée à sortir du labyrinthe et le barbare sans pitié à la barbe teintée du sang de ses victimes… L’occasion également de questionner notre rapport à l’enfermement et à l’émancipation, avec une résonance furieusement étonnante au regard de notre situation actuelle. « Ariane parle de ça : de notre consentement à nous laisser enfermer, du prix auquel nous sommes prêts à abdiquer notre liberté, de notre servitude volontaire et de notre capacité à aimer nos geôliers » résume ainsi Mikaël Serre, le metteur en scène franco-allemand d’Offenbach Report présenté la saison passée, et qui s’attaque aujourd’hui à cette nouvelle création spécialement pensée pour l’Opéra National de Lorraine. Une version très moderne, avec une place importante laissée à la vidéo et des liens tissés avec l’univers des super-héros. Intrigant ? Sans aucun doute. Par Aurélie Vautrin — ARIANE ET BARBE-BLEUE, opéra du 28 janvier au 3 février à l’Opéra national de Lorraine, à Nancy www.opera-national-lorraine.fr 28



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Mansfield.TYA © Philippe Jarrigeon

Queen Blood © Timothée Lejolivet

Féminin.s pluriel Queen Blood… Le sang des reines. Tel est le titre du dernier spectacle crée par le danseur et chorégraphe Ousmane « Babson » Sy, personnalité ô combien emblématique de la french touch, du hiphop et de la house dance, brutalement décédé en décembre dernier. C’est d’abord une œuvre intense, percutante, interprétée par sept danseuses membres de Paradox-sal, le groupe au casting 100 % féminin qu’il fonda en 2012, à total contre-courant des mouvances largement masculines de la communauté hip-hop d’alors. C’est aussi une ode à la féminité dans toute sa force et sa diversité, un hommage au corps et au.x mouvement. s, un singulier mélange entre street dance libre et sauvage, et technicités virtuoses et millimétrées, s’appuyant en prime et avec brio sur les spécialités propres de ses différentes participantes. C’est enfin l’ultime preuve qu’Ousmane Sy était aussi bien précurseur que visionnaire dans son domaine – un milieu qu’il n’a d’ailleurs jamais eu de cesse de réinventer tout au long de sa (trop courte) carrière. Laissez les tutus et autres pointes au vestiaire : place au ballet new generation, où les danseuses sont des warrior toutes de noires vêtues. Par Aurélie Vautrin — QUEEN BLOOD, danse le 20 janvier au Carreau, à Forbach, et les 8 et 9 avril à Pole-Sud CDCN, à Strasbourg www.carreau-forbach.com www.pole-sud.fr

Intérieur Queer Annulée en avril dernier pour les raisons que l’on sait, l’expérience Mansfield. TYA aura finalement lieu en février prochain dans les méandres de L’Autre Canal… « Expérience », oui, parce qu’une chose est sûre : le son electropoetico-moyenageo-new-wave de ce duo ne ressemble à rien d’autre – dans ce monde-là en tout cas. Formé il y a quasi vingt ans par Julia Lanoë (Sexy Sushi, Rebeka Warrior, KOMPROMAT) et Carla Pallone (VACΔRME), Mansfield. TYA ne cesse d’étonner à chaque sortie de piste. Intense, toujours, onirique également – follement queer et furieusement transgressif aussi, poésie radicale surréaliste taillée au burin et tant pis pour les cicatrices. Chaque nouvel album, notamment le dernier en date, Monument Ordinaire, comme un voyage au bout de la nuit, de l’enfer ou de la vie, on ne sait plus, une plongée en apnée dans un univers parallèle sous ecstasy, où musique baroque s’acoquine au hardcore, où boucles catchy, synthés old school et prières mélancoliques s’entremêlent sous l’œil fébrile du côté obscur de la force. Où les curés portent du rouge à lèvres, où les roses prennent feu, où l’on murmure Les Chants de Maldoror, où l’on ne sait plus s’il faut danser ou pleurer, ou peut-être les deux à la fois et avec le sourire en plus. Ne reste plus alors qu’à lâcher prise pour s’immerger sans peine dans cet autre monde où le temps n’a plus cours. Amen. Par Aurélie Vautrin — MANSFIELD. TYA, concert le 10 février à L’Autre Canal, à Nancy, et le 3 mars au Caveau des Trinitaires, à Metz www.lautrecanalnancy.fr

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La Nuit où le jour s’est levé Idomeneo, re di Creta

Mon fils, ma bataille Il y a un peu plus de 250 ans (!), le jeune Wolfang Amadeus Mozart répondait à une commande du Prince Électeur en imaginant, pour le carnaval de Munich, Idomeneo, re di Creta, un opéra seria directement inspiré de la mythologie grecque. L’histoire du roi de Crète, donc, qui, pour survivre à la tempête menaçant son bateau, fait une effroyable promesse au Dieu Neptune : en échange de la vie sauve, il devra tuer la première personne croisée à son retour au port. Mais lorsqu’il aperçoit son propre fils, Idamante, sur le rivage, le roi prend la décision d’aller contre la volonté des Dieux… Depuis toujours, Idomeneo, re di Creta est considéré comme l’un des premiers chefs-d’œuvre du compositeur de génie, avec tout ce qu’il faut en intensité et en émotions autour des relations père-fils pour interroger encore aujourd’hui. En février 2022, l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz – en coproduction avec l’Opéra de Massy – accueillera une nouvelle adaptation de ce mythe parmi les mythes, sous l’égide du metteur en scène Bernard Lévy, que l’on connaît aussi pour son parcours théâtral plutôt bien fourni (Beckett, Ionesco). De quoi largement attiser la curiosité.

Trois hommes et une histoire S’engager. Décider du chemin à prendre, sauter le pas, faire un choix. Bouleverser une vie, parfois plusieurs, par une décision simple, basique. Héros du quotidien, modèle de l’ordinaire. À quel moment, pourquoi, comment ? De cette thématique de départ, les trois auteurs Sylvain Levey, Magali Mougel et Catherine Verlaguet ont imaginé le combat d’une femme pour adopter, plus ou moins légalement, un bébé né sous X dans un couvent perdu du Brésil au début des années 80. Qu’est-ce qui pousse Magdalena à abandonner son enfant ? Et Suzanne à l’adopter alors qu’elle n’aspirait qu’à un voyage en Amérique du Sud ? Initié lors d’un grand projet « écritures de plateau à destination des publics jeunes » du Théâtre du Phare, le spectacle s’est d’abord composé de trois solos montés par Olivier Letellier – Maintenant que je sais/Je ne veux plus/Me taire, chacun entièrement consacré au point de vue de l’un des personnages féminins de l’histoire… Désormais, ces trois solos forment un seul spectacle qui mêle théâtre de récit et roue Cyr, et est porté par trois comédiens masculins – dont l’un est d’ailleurs diplômé de l’École nationale des Arts du cirque. Émotions (fortes ?) à découvrir à partir de 10 ans. Par Aurélie Vautrin — LA NUIT OÙ LE JOUR S’EST LEVÉ, théâtre du 2 au 6 février au Théâtre de la Manufacture, à Nancy www.theatre-manufacture.fr

Par Aurélie Vautrin — IDOMENEO, RE DI CRETA, opéra du 4 au 8 février à l’Opéra Théâtre de Metz Métropole, à Metz www.opera.eurometropolemetz.eu 32



Hôtel Étienne Par Nicolas Comment

Retrouver Daho au cœur du labyrinthe et comprendre tout à coup qu’il s’agissait d’un rendez vous. N.C., 14 juin 2021

Dahovision(s) de Sébastien Monod (avec des photographies de Nicolas Comment) Chicmedias Éditions et Médiapop Éditions Hôtel des infidèles de Nicolas Comment (Déambulation photographique à l’Hôtel la Louisiane en compagnie d’étienne Daho.) Chicmedias Éditions 34




– Je te suis... « L’homme qui marche. » – C’est ma chanson préférée.

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Rien n’aura eu lieu que le lieu. Stéphane Mallarmé


– Tu sens les fantômes, là ? – Attends. Ne bouge pas.

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Poésies Viscérales Les éditions Allia fêtent bientôt leurs 40 ans ! Retour sur l’histoire de cette maison incontournable et de son fondateur, Gérard Berréby. Mordante, Martine Lombard transcende le quotidien dans Passe-Passe, un recueil de nouvelles où il est permis à tous de se métamorphoser. Enfin, Patti Smith et Arthur Rimbaud se retrouvent sous la plume de Pierre Lemarchand, on aime un peu, beaucoup… à la folie, bien sûr.



Rapport sur l’éditeur Par Nicolas Querci ~ Photo : Delphine Ghosarossian

Alors que beaucoup de maisons créées dans les années 1980 ont disparu ou ont été rachetées, les éditions Allia fêteront leurs 40 ans en 2022. Rencontre avec leur fondateur, Gérard Berréby, pour le troisième épisode de la série consacrée aux éditeurs. En 1982, Gérard Berréby crée les éditions Allia, dont le nom est une référence à l’urinoir de Marcel Duchamp, comme une première provocation au milieu de l’édition. Né en Tunisie en 1950, il s’est installé en France avec sa famille en 1965. L’heure serait bientôt à la contestation, à la révolte, aux utopies… À l’époque, l’adolescent absorbe tout ce qui se passe autour de lui et se met à lire toutes sortes de choses, pour trouver des éléments de réponse aux questions qu’il se pose. Après avoir quitté le lycée, il enchaîne pendant quelques années les petits boulots, les voyages, se passionne pour le rock, la boxe, avant de se lancer dans l’édition, animé par la volonté de faire des livres que les autres ne font pas. 45

Les premiers ouvrages qu’il publie penchent du côté des avant-gardes, des situationnistes, de la contestation politique et de la critique sociale. Il publie peu, au début, devient apporteur d’affaires pour son imprimeur afin de payer ses factures, jusqu’à ce que son catalogue commence à avoir de l’allure. Au fil du temps, celui-ci s’élargit à la musique, à la poésie, à la philosophie, à la littérature contemporaine. Il mêle indifféremment les genres et les époques, se joue de la notion de collection, tout en conservant une forte cohérence. Qu’ils datent de l’Antiquité ou qu’ils aient été écrits de nos jours, les livres que publie la maison entrent tous en résonance avec des problématiques contemporaines : du couple et de la fin des temps à l’heure du Covid dans Plexiglas mon amour (2021), un roman de l’anthropologue Éric Chauvier, à la critique de notre rapport à la technologie, dans l’essai de James Bridle, Un nouvel âge de ténèbres (2022), en passant par de courts textes qui font écho à notre époque, comme L’Uniformisation du monde, de Stefan Zweig, ou encore Essai sur l’art de ramper à l’usage des courtisans, du baron d’Holbach, un texte du xviiie siècle, deux petits livres parus en 2021, représentatifs de la production de la maison. C’est dans les années 1990 que Gérard Berréby lance une collection de livres de petit format, élégants, pas chers. Dans la forme aussi, dans l’objet, il mélange la tradition – la mise en page est sobre – et la modernité – les couvertures sont toujours très esthétiques et se distinguent de celles de la plupart des livres français. Comme un pied de nez à la logique capitaliste, Allia est sans doute


aussi le dernier éditeur à glisser dans ses livres des cartes que les lecteurs peuvent retourner pour demander le catalogue de la maison… Aujourd’hui, la « bibliothèque » des éditions Allia compte près de 1 000 titres, « toute une histoire de la pensée », selon leur fondateur. La maison emploie actuellement trois personnes qui font tout elles-mêmes, sauf l’impression, et est installée au même endroit depuis plus de 30 ans, dans le 4e arrondissement de Paris, où les livres ont pris de plus en plus de place dans le couloir et au sous-sol. Alors que la plupart des maisons créées à la même époque ont disparu ou appartiennent à des groupes, les éditions Allia ont réussi à garder leur indépendance financière, mais aussi – « parce qu’on peut être indépendant financièrement et faire n’importe quoi » – intellectuelle et politique. Ce qui leur permet de continuer de publier des livres percutants, qui sortent du lot, qui vont marquer les esprits et nourrir la réflexion. Certes, c’est ce que tous les éditeurs prétendent faire. Mais Gérard Berréby a derrière lui 40 ans de pratique qui donnent une certaine crédibilité à son discours, souvent critique à l’égard du monde de l’édition. Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir éditeur, alors que rien ne vous y prédestinait ? Je ne souhaite pas raconter mon expérience en la réécrivant a posteriori. Comme très souvent, les choses se font dans la vie à travers des rencontres, des accidents, des coups de chance… Je pourrais vous raconter l’histoire romancée, vous dire que j’avais tout prévu quand j’avais 17 ans, etc. Évidemment, ce que j’ai fait correspond à ce que je voulais faire. En même temps, il y a plein de choses qui n’étaient pas prévues au départ, et heureusement ! J’ai pris une direction, elle aurait pu être tout autre. Je suis devenu éditeur comme j’aurais pu devenir criminel. Je n’avais pas l’idée d’être éditeur, mais j’avais l’obsession de comprendre, d’essayer de voir et de faire par moi-même. Je constatais qu’énormément de choses se ressemblaient, que les gens répétaient ce que faisaient leurs contemporains ou prédécesseurs. Je vais prendre un exemple. Nous sommes trois, tous plus ou moins musiciens, on joue chacun d’un instrument, on a un bon feeling et on décide de monter un groupe de rock. Au départ, on va jouer les morceaux qu’on aime bien, créés par d’autres. Très rapidement, si on ne trouve pas un son, une esthétique propres, on va être noyés dans la masse et on va disparaître. Sortir du lot, émerger avec quelque chose d’autre : c’est ce qui m’intéresse. Être éditeur, je m’en fous. Je ne suis pas devenu éditeur pour appartenir à un milieu. 46

Que connaissiez-vous du métier, en commençant ? Pas grand-chose. J’avais travaillé six mois comme commercial pour une petite maison d’édition qui a disparu, les éditions Encre. J’ai travaillé une année – deux fois six mois – dans deux librairies à Paris. J’avais 22 ou 23 ans. C’est à peu près tout. J’étais rétif à ce genre d’expérience. Je voulais conserver ma « virginité ». Ce manque d’expérience, le fait de ne pas avoir fait d’études, de venir d’une autre culture et d’un autre pays, ont fait que ma façon d’être ne cadrait pas avec les mœurs, les coutumes, les traditions du milieu. C’était très bien ainsi, avec le recul. Cela m’a forgé pour assumer ce qui me correspondait le plus, mais à l’époque, je n’en avais pas conscience. Il faut distinguer l’homme qui parle aujourd’hui, qui a un certain âge et 40 ans d’expérience dans l’édition, de celui qui, tout jeune, se lance dans des aventures sans avoir conscience des conséquences, mais avec l’intime conviction que c’est ce qu’il doit faire. Quand on est convaincu, on ne mesure pas les risques. Je suis plus attentif aux risques maintenant que je ne l’étais pendant les dix ou quinze premières années. Cette « inconscience » a été un atout majeur. Quand vous êtes inconscient, et qu’au fond de vous, sans que vous le sachiez, quelque chose vous porte, vous prenez tous les risques. Comment avez-vous conçu l’identité graphique de la maison, si reconnaissable ? Cela me donne l’occasion de parler de quelqu’un qui n’est plus de ce monde mais qui m’était très cher, à savoir Patrick Lébédeff, qui était – il n’aimait pas le terme – graphiste. Il a créé l’image publique d’Allia à travers ses couvertures. Il a très bien compris ce qui m’animait. Ce qu’il a créé se distinguait du reste. Comment ne pas être catastrophé quand on va en librairie ? Quelqu’un fait une couverture : dans les six mois qui suivent, ils se mettent tous à faire la même chose. C’est ça, l’édition, la création : on regarde ce que fait le voisin, et on se pavane en refaisant la même chose… Moi, si je m’intéresse à un livre paru en Allemagne, aux États-Unis, n’importe où, et que j’apprends par l’éditeur auquel je m’adresse pour une traduction qu’il y a déjà deux éditeurs intéressés, j’ai l’impression de ne plus être dans le coup. Pour les couvertures, c’est pareil. Patrick a conçu la première couverture et toutes celles des livres d’Allia jusqu’à sa mort, en 2012. Il a réussi à créer quelque chose de remarquable, qui a été beaucoup imité. Quelque chose d’une grande originalité, avec une qualité esthétique certaine, une radicalité typographique. Sur les premières couvertures, nous mettions le nom, le prénom et le


Gérard Berréby et Jean-Michel Mension chez Marie-Jo, à l’Ami Pierre, rue de la Main d’Or, 1997. © Gaston

titre dans un cartouche, qu’on interlettrait jusqu’à l’illisibilité. C’était presque anticommercial. Et on a continué ensemble. Je discutais avec lui de ce qu’il faisait, mais je n’ai jamais utilisé mon droit de veto pour lui refuser une couverture. Quant au format de nos livres, on a évolué depuis le début. À un moment où la maison avait des difficultés, en 1995, j’ai lancé ce que tout le monde appelle « La petite collection », même si nous ne lui donnons pas de nom. D’ailleurs, nous n’avons pas non plus de collections, par genres disons, simplement des formats différents, qui esquivent délibérément toute idée de collection. Généralement, les éditeurs vont faire une collection de philosophie, de littérature contemporaine, de traduction, etc. Nous, on mélange tout. Comment avez-vous réussi à vous faire une place en librairie ? Dès le début, les libraires ont compris que ce que nous proposions était différent. En 1985, trois ans après la création de la maison, nous avons publié un livre de 700 pages sur l’origine du mouvement situationniste, relié, en grand format. Heureusement que j’étais inconscient ! Autour de moi, les gens me disaient que je courais à la faillite… Aujourd’hui, le livre est totalement épuisé et je ne peux pas le republier, pour des questions de droits. À l’époque, je n’avais aucune notion de ce qu’était le droit d’auteur. Ce qui m’intéressait, c’était l’expression d’une idée, d’un mouvement, d’une esthétique. Les libraires qui nous ont vus débarquer avec des livres comme ça ont compris qu’il se passait quelque chose. Ma démarche, c’était de ne pas faire ce qui se faisait. Ce qui ne veut pas dire prendre le contrepied des autres…

Elena Verrone, Piero Simondo, Ralph Rumney et Gérard Berréby à Cosio di Arroscia, juillet 1998. © Pauline Langlois

Vos ouvrages sont souvent regroupés ensemble, en librairie… Les auteurs, les genres se retrouvent mélangés… Que nos livres se retrouvent à part, ça correspond à l’idée que je me fais de ce que nous réalisons. C’est aussi une question fonctionnelle, on a beaucoup de livres de petit format. Nous fabriquons des présentoirs, nous avons deux ou trois idées que nous mettons en pratique pour être visibles. J’en profite pour préciser que je n’ai jamais fait de distinction entre le noble – l’édition – et le vulgaire – le commerce. Quand on fait des livres, on fabrique des marchandises. Vous pouvez penser tout ce que vous voulez sur la particularité de cette marchandise, mais elle est soumise à tous les problèmes d’une marchandise. Et celui qui produit une marchandise doit la vendre, sinon il disparaît. Ça ne me pose aucun problème de m’occuper de la vente de mes livres. Les gens qui travaillent avec moi ont cette mentalité, parce qu’ils savent que la vente des livres est la seule garante de notre liberté éditoriale. Pour nous, ce qui compte, c’est que l’on puisse faire ce qu’on a envie de faire. Pour vendre des livres, il faut que les gens puissent les voir en librairie, puisque nos marchandises – je tiens à ce mot – y sont vendues. Vous allez en librairie pour acheter des livres. Vous voyez nos livres, et s’ils vous attirent, vous les prenez, vous les retournez, vous voyez la quatrième de couverture, vous lisez un mot, un paragraphe, vous avez une impulsion d’achat : vous les prenez. Et en plus ils ne sont pas chers ! Le prix est un élément important de notre politique. Il ne faut pas avoir fait des études supérieures pour se rendre compte que l’un des problèmes, aujourd’hui, c’est que les gens n’ont pas beaucoup d’euros à dépenser. On me 47


Pour baisser les coûts, est- ce qu’il faut obligatoirement imprimer à l’étranger ? Mal payer les auteurs ? On ne sacrifie pas la qualité. Nous faisons plutôt figure de modèle dans la profession. Tous nos auteurs, nos agents, les maisons d’édition étrangères avec lesquelles nous travaillons, sont payés. Nous avons des contrats qui sont négociés et que nous respectons. Les auteurs sont payés, à notre façon. C’est-à-dire que nous ne versons pas d’à-valoir. Nous établissons des contrats à 10 % de droits d’auteur sur les ventes effectives. Au bout d’une année – et ça se reconduit tous les ans –, on verse les sommes dues à l’auteur. Évidemment, il y a une grande injustice, entre celui qui vend 1 500 exemplaires et celui qui en vend 40 000 : ils ne toucheront pas la même chose. Nous payons ces sommes-là. Concernant l’impression… Nous traversons une crise majeure. À force d’être allés chercher à l’autre bout de la planète la main-d’œuvre la moins chère, nous assistons à une crise des matières premières, à savoir la pâte à papier, dont le prix va augmenter. Tout ça fait que beaucoup d’éditeurs, y compris de gauche, vont imprimer dans les pays baltes, en Chine… Nous, nous imprimons nos livres en Espagne, où les prix sont un peu plus bas qu’en France, mais pas beaucoup. Donc c’est possible de faire les choses.

Plusieurs livres ont marqué des étapes dans le développement de la maison, comme Documents relatifs à la fondation de l’Internationale situationniste (1985), Le Temps du sida (1990), les Pensées (1992) de Leopardi, Lipstick Traces (1998) ou encore Les Miscellanées de Mr. Schott (2005).

demande parfois comment je fais pour vendre mes livres si peu cher. À quoi je réponds : « Demandez aux autres pourquoi ils les vendent aussi cher. » Si on fait des livres à 3 €, à 6 €, c’est que c’est possible. Qu’est-ce que vous gagnez sur un livre à 3,10 € ou à 7,50 € ? Pas grand-chose. Mais on arrive à vivre, à faire en sorte que les gens soient payés. Ceux qui travaillent avec moi aiment ce qu’ils font. L’audace éditoriale est l’une des raisons pour lesquelles ils sont ici. Ce sont des gens pleins de qualités, de talent, ils pourraient facilement trouver une place dans une grande maison où ils seraient mieux payés et où ils travailleraient un peu moins… Notre marge bénéficiaire est très basse. Je comprends que l’on puisse considérer qu’avec une marge aussi basse, ça ne vaut pas le coup de faire les choses. Nous, on pense que ça vaut le coup. 48

Dans votre catalogue, le roman d’un jeune auteur a autant d’importance que le texte d’un penseur de l’Antiquité ou qu’un auteur classique. Est-ce que cela signifie qu’il n’y aurait pas, pour vous, de hiérarchie entre les œuvres, les auteurs, les genres ? C’est une façon de briser le moule. Je me méfie comme de la peste du catalogage. On a tendance, à partir de deux ou trois éléments, à vous enfermer dans une case. Je pense que la vie humaine est beaucoup plus complexe que cela. Je n’aime pas les catégories, le classement. Et puis, tout ce qui nous distingue dans notre façon de fonctionner, c’est ce qui forme un style, dans notre époque. Si on arrive, à travers nos aspirations personnelles, à construire, à créer quelque chose qui se distingue de ce qui existe, ça veut dire qu’on ne s’est pas fatigué en vain, que ce que l’on a fait a du sens. C’est devenu significatif parce que ça répondait à ce qu’une partie du public ressentait plus ou moins confusément. On n’a pas fait d’étude marketing pour savoir ce qu’il voulait. Et puis en fait, on s’en fout, du public ! Il y a un manifeste futuriste russe, qui s’intitule Une gifle au goût public : c’est ça ! Si le public a l’habitude d’avoir la même chose à chaque fois, il faut le déstabiliser. Je vais reprendre un exemple dans la musique, avec le public qui a fait le succès de Bob Dylan à ses débuts. À force, Bob Dylan n’en pouvait plus, et il


a complètement électrifié sa musique. Une grande partie du public a crié au scandale, à la trahison. Et lui disait qu’il n’y avait pas de trahison, qu’il ne dépendait de personne. C’est un peu la même chose. On pense qu’on doit faire ça, eh bien non, on va faire autre chose, mais tout en ayant à l’esprit la cohérence de l’ensemble. Est-ce qu’il y a malgré tout des livres qui ont plus compté que d’autres ? Disons qu’il y a des livres qui ont fait date, qui ont marqué des étapes dans le développement de la maison. Lorsque nous avons publié Lipstick Traces de Greil Marcus, en 1998, les livres qui parlaient de musique populaire dans l’édition française ne couraient pas les rues. Ça a été une date importante. 1985 aussi a été une date importante, avec la publication des Documents relatifs à la fondation de l’Internationale situationniste, dont je vous parlais tout à l’heure. En 1990, nous avons publié le premier livre de Michel Bounan, Le Temps du sida, un livre de critique sociale et médicale. En 1992, nous avons fait paraître les Pensées de Giacomo Leopardi, dont nous avons par la suite publié presque toute l’œuvre. À l’époque, cela nous avait valu une presse phénoménale… Et comme ça, d’année en année, il y a eu des moments importants dans le développement de la maison, qui ont été à chaque fois des orientations éditoriales nouvelles, tout en s’intégrant à ce qui existait. Et on continue. En 2005, vous avez publié Les Miscellanées de Mr. Schott, de Ben Schott, un immense succès… C’est un exemple intéressant. Parce que ça m’a appris des choses. Je voulais faire ce livre. Il avait été traduit dans toutes les langues, je me suis dit qu’on ne pourrait jamais en obtenir les droits pour la langue française. On a quand même écrit à l’éditeur anglais, Bloomsbury, en lui disant, dans notre « inconscience », que le livre posait des problèmes. Par exemple, Ben Schott parlait de l’argot dans les écoles anglaises, ce qui aurait paru incompréhensible ici. Dans la demande que nous avons faite, nous avons dit qu’en accord avec l’auteur, nous souhaitions apporter quelques modifications. Je suppose que ça a dû jouer en notre faveur. En général, quand vous achetez un livre qui a marché dans le monde entier, vous le prenez tel quel… Ce qui a aussi joué en notre faveur, c’est la déliquescence de l’édition française, dont je juge le niveau assez bas. L’éditeur anglais des Miscellanées, c’est l’éditeur de Harry Potter. L’éditeur français des Miscellanées, logiquement, aurait dû être Gallimard. Le livre s’est vendu à 250 000 exemplaires… Bien

plus tard, le boss de Bloomsbury m’a dit : « Quand on a reçu votre proposition, aucun éditeur ne voulait le faire. On ne comprenait pas… J’ai parlé avec l’auteur, pour lui dire qu’il y avait une toute petite maison qui voulait le faire. Et que si cette maison obtenait un succès avec ce livre, il y avait de fortes chances pour qu’elle fasse faillite. » Parce qu’une petite maison qui tout à coup se retrouve avec 250 000 exemplaires d’un livre n’a pas l’envergure pour supporter un tel changement d’échelle : vous passez de tirages de 2, 3, 4 000 exemplaires, à des réimpressions de 30 000. Sachant que le premier tirage était de 15 000 exemplaires, ce qui était déjà énorme pour nous. Il a fallu que notre imprimeur nous suive. À l’époque, je travaillais avec un imprimeur italien. Les imprimeurs ont des assurances-crédits en cas d’impayés. Pour les éditions Allia, l’assurance donne un en-cours de telle somme à l’imprimeur, qui en principe ne doit pas le dépasser, parce que si on ne paye pas, il ne sera pas remboursé. L’imprimeur nous a suivis, alors que les factures explosaient. Comment savoir qu’un livre va marquer son époque ? Est-ce que vous vous trompez parfois ? Heureusement que je me trompe ! Ça veut dire que c’est mouvant, vivant, fluctuant. Parce que si je ne me trompais pas, d’abord je serais un robot, et surtout, ça voudrait dire que je suis mort. On se trompe obligatoirement. Je suis à l’origine de la majorité des livres publiés ici, mais régulièrement, je me laisse porter par une rencontre qui m’ouvre un autre horizon. Sans quoi je finirais par stagner, par me répéter et par m’user. Si la maison paraît aussi jeune vue de l’extérieur, alors qu’elle commence à être une « vieille » maison, c’est parce qu’il y a cette dynamique. On ne s’est pas enfermés dans notre propre ghetto. Nous parvenons à travers une approche ludique à faire exploser les contraintes et à nous renouveler régulièrement, tout en restant fidèles à l’esprit qui a fondé notre aventure. Je vais prendre l’exemple du graphisme. Généralement, quand ça ne marche pas dans une maison d’édition, on change de graphiste, on change l’identité graphique. Nous, que ça ait marché ou pas – et au début, ça ne marchait pas, puis un peu, puis moins, puis de nouveau, bref ! –, on n’a jamais touché à ça. Lorsque Patrick Lébédeff a disparu, il était impensable d’engager un graphiste en lui disant « Vous allez faire ça ! », de l’exécution. C’est Danielle Orhan, qui est mon bras droit ici et qui préside à toutes les décisions de la maison, qui a hérité des couvertures, alors qu’elle n’est pas graphiste. Mais elle a une formation d’historienne de l’art et une excellente connaissance iconographique. Il était impératif 49


que l’esprit de la création de Patrick se perpétue. Petit à petit, Danielle a réussi à apporter son coup de patte. Nous sommes fidèles, reconnaissants, mais pas statiques.

Parfois connues pour leurs petits livres d’auteurs du passé, les éditions Allia ont également « lancé » de nombreux écrivains contemporains, comme Valérie Mréjen, Grégoire Bouillier ou encore Simon Johannin.

Combien de manuscrits recevez-vous ? Comment est-ce que vous les retenez ? Nous recevons 850 manuscrits par an. 90 % de ce que l’on reçoit n’est publiable par personne. Dans ce qui reste, je vois passer de très bons manuscrits, mais deux jours après les avoir lus, je ne me souviens de rien. Là où on s’arrête un peu plus, c’est quand il y a un travail sur la forme, quand dans l’écriture, le style, il y a quelque chose qui innove. En 1999, quand on a publié le premier livre de Valérie Mréjen, Mon grandpère, ça a marqué les esprits. Quand on a publié Rapport sur moi de Grégoire Bouillier, en 2002, un écrivain-critique a dit : « Il y aura un avant et un après Rapport sur moi dans le récit autobiographique. » On reçoit également des tonnes de manuscrits qui ressemblent à ce que l’on a fait, mais ça ne nous intéresse plus, parce qu’on est déjà passés à autre chose. J’ajouterai que nous refusons les auteurs déjà publiés ailleurs. Après, certains auteurs que nous avons découverts s’en vont, nous quittent… C’est ainsi. Nous avons une politique éditoriale, pas une politique d’auteurs. Si on commence à faire comme les autres éditeurs qui tremblent dès que la poule aux œufs d’or risque de partir, ça ne m’intéresse pas. Quelqu’un comme Simon Johannin, qui a beaucoup de succès, doit être très courtisé… Pour l’instant, il est là. Il n’est « que » sollicité. Il m’a raconté une histoire, récemment, à propos 50

d’une femme qui l’a invité à prendre un café. Il m’a dit : « Elle a posé un sac à 2 000 boules sur la table. Elle me parlait, elle me trouvait génial, fantastique. Elle voulait qu’on fasse des choses ensemble. Je lui ai demandé pourquoi elle n’a pas publié mon manuscrit quand je le lui ai envoyé à l’époque… » Évidemment qu’il l’avait envoyé partout avant de nous l’adresser ! Et évidemment qu’il est sollicité de toutes parts maintenant. C’est comme ça : si un livre marche chez moi, et que vous, vous travaillez dans une autre maison, on va vous reprocher de ne pas l’avoir fait, donc démerdez-vous pour récupérer cet auteur avant qu’il ne devienne trop cher. Comment ça se passe lorsque des amis à vous vous proposent des livres qu’ils ont écrits ? Dans un premier temps, ces gens-là trouvent que je fais un travail remarquable. Mais si je fais une remarque négative ou si je refuse de donner suite à un projet de publication, celui d’un auteur que j’ai déjà publié ou de quelqu’un de mon environnement proche, je deviens un marchand de soupe… Je ne publie pas des livres par amitié. Le renvoi d’ascenseur est une chose que je ne connais pas. La complaisance non plus. Ce qui me préoccupe, c’est la gueule de notre catalogue quand il sort dans la rue. On le défend bec et ongles, quitte à nous fâcher avec tout le monde. Si je pense qu’un livre ne rentre pas dans notre catalogue, je ne le fais pas, quelle que soit la personne. Vous intervenez beaucoup sur les textes ? Vous échangez avec les auteurs ? Quand on a quelque chose à dire. En tant qu’éditeur, vous êtes garant de la langue, vous allez trouver un problème de concordance des temps, une phrase mal construite, un chapitre à déplacer, etc. Je suis là pour ça. Mais on ne fait pas ça avec tout le monde, tout le temps, c’est variable. Je n’ai pas envie de donner nos secrets de fabrication ! Comment est-ce que vous trouvez les petits textes d’auteurs classiques, notamment étrangers, que vous publiez ? Je vais prendre l’exemple de Stefan Zweig, que je connaissais évidemment, mais pas ce textelà, L’Uniformisation du monde, que nous avons publié cette année. Un jour, je reçois un email de quelqu’un au Canada, Francis Douville Vigeant, que je ne connaissais pas. Il me dit qu’il est tombé sur ce texte qu’il a traduit pour son travail de recherche, pour sa thèse, et il pense que ce texte correspond à ce que nous faisons. Il ne s’est pas trompé. Ça aussi, ça révèle quelque chose de notre travail, de très réjouissant, mais qui nous échappe :


il y a une certaine émulation autour de la maison, qui transmet à l’extérieur une énergie, une curiosité intellectuelle, une audace, à tel point que l’on reçoit des propositions d’inconnus. On refuse plein de choses mais on en accepte aussi. Qu’est-ce qui vous rend le plus fier : faire découvrir un texte du passé, ou accompagner un nouvel auteur ? Tout. C’est très sincère. C’est aussi bien Éric Chauvier que les deux nouveaux livres de Jean François Billeter, qui paraîtront en 2022, ou bien les deux prochains livres de Simon Johannin sur lesquels nous travaillons et qui paraîtront l’année prochaine. Il y a un élément fondamental quand je suis ici : c’est que je ne vois pas le temps passer. Et quand je ne vois pas le temps passer, c’est que je suis dans mon élément. Ça veut dire que j’aime ce que je fais, et que ce sur quoi je travaille m’excite, m’enrichit l’esprit, m’apporte quelque chose. Ce n’est plus du travail, alors que je travaille comme un forcené. Je prends plaisir à tout. Quels sont les tirages moyens ? C’est variable. Mais quand on sort un nouveau livre, il est rare qu’on l’imprime à moins de 3 000 exemplaires. Pour Plexiglas mon amour, d’Éric Chauvier, paru en septembre, le premier tirage était de 7 000 exemplaires. Le jour de la sortie, la mise en place effectuée par le diffuseur-distributeur avoisinait les 3 000 exemplaires en librairie, ce qui donne une visibilité certaine au titre. C’est très difficile de prévoir les tirages. Maintenant, on sait à peu près à combien imprimer, même si ça reste une science inexacte. Quand on a plus de 900 titres au catalogue, quand on réfléchit à ce que l’on fait, quand on a un peu de mémoire, ça s’appelle de l’expérience. Pour le petit livre de Stefan Zweig, on doit être à la troisième réimpression depuis le début de l’année. Sur l’année, comment se répartissent les ventes entre les nouveautés et le fonds ? 65 % de notre chiffre d’affaires sont réalisés avec les titres du fonds. Et 35 % avec nos nouveaux livres publiés dans l’année. On publie en moyenne une trentaine de livres par an, et on en imprime entre 100 et 130 en tout. C’est-à-dire qu’en dehors des 30 nouveautés que l’on sort, on réimprime en moyenne 80 titres de notre catalogue. Des gens du métier me disent que l’époque n’est plus aux catalogues ! Quand je vois que nous faisons près des deux tiers de notre chiffre d’affaires grâce au fonds, je me dis que ce sont des imbéciles ! Il ne faut jamais écouter ce que vous disent les autres.

Comment se passe la promotion ? Vous vous occupez beaucoup de la presse, des libraires, des réseaux sociaux ? Je rencontre très peu les journalistes. On travaille beaucoup à distance. À un moment, j’ai eu une personne qui s’occupait de la presse. Elle m’a demandé de quel budget elle disposait. Je lui ai demandé pour quoi faire ? Elle m’a dit : « Pour déjeuner avec les journalistes. » Je lui ai demandé ce qu’elle prenait d’habitude, pour déjeuner. Elle m’a dit un sandwich. Alors je lui ai dit : « Vous prendrez un sandwich avec le journaliste. » Je ne suis pas là pour ça… Un journaliste peut nous demander un livre et on en envoie aussi spontanément. La quantité envoyée de services de presse est très variable. Ça peut être 30 exemplaires pour un titre. Mais, par exemple, pour Nino dans la nuit de Capucine et Simon Johannin, on a envoyé environ 500 exemplaires, parce que le livre figurait sur la liste de nombreux prix littéraires. Il a eu une presse qui dépasse l’entendement. On s’adapte !

— Ce qui me préoccupe, cʼest la gueule de notre catalogue quand il sort dans la rue. — Qu’est-ce qui a le plus changé dans l’édition depuis 40 ans ? Quel regard portez-vous sur le secteur ? Tout a évolué, parce que tout est lié. Ce qui a changé, surtout, c’est que la concentration est beaucoup plus importante. Avant, on laissait les miettes aux petits éditeurs. Mais maintenant, dans les grands groupes, on a mis des gens qui cherchent des textes dans le domaine public, là où on a trouvé pas mal de pépites, que l’on a publiées. Le but, c’est qu’il n’y ait plus un centime qui leur échappe. C’est de gagner sur l’édition, la diffusion, la distribution, les prix littéraires, les subventions… La concentration va encore s’accroître parce qu’il faut avoir un groupe de taille internationale. Ce qui a changé, aussi, dans la petite et moyenne édition, c’est qu’il y a plein de maisons qui ont disparu. Il y en a pas mal qui se créent, depuis quelque temps. Ça m’intéresse, mais pas beaucoup, dans la mesure où je ne trouve pas vraiment d’affirmation personnelle qui se distingue. Mais du travail de qualité, régulièrement, des livres que j’achète, qui m’intéressent, oui. Même si je trouve que beaucoup de nouvelles maisons sont un peu dans le moule… 51


Chemins de traverse Par Emmanuel Abela ~ Photo : Renaud Monfourny Photo de Patti Smith : Jérôme Thirriot

Dans un ouvrage fascinant, Pierre Lemarchand explore la relation intime qu’entretiennent deux astres flamboyants : Patti Smith & Arthur Rimbaud.

Dans votre livre, vous nous exposez comment la culture américaine a été fortement impactée par le message rimbaldien par l’intermédiaire de Patti Smith, à la suite des poètes Beat. Si on reprend l’image du lanceur de feu, le flambeau rimbaldien est attrapé par les poètes Beat dans un premier temps. Pour Patti Smith, ces derniers sont très importants : du statut de références pour elle, ils passent vite à celui d’amis ; c’est le cas d’Allen Ginsberg ou Gregory Corso par exemple. Elle finit par reprendre ce flambeau dont ils s’étaient saisis en premier. Cette filiation est très importante. Quand elle offre son premier récital de 52

poésie à la St Mark’s Church en février 1971, dans l’assistance on retrouve bon nombre de ces poètes et poétesses de la Beat Generation à l’occasion d’un passage de relais de Rimbaud aux Beat et des Beat à Patti Smith. Et pourtant, tout cela part d’une situation presque insignifiante : le vol d’un recueil de Rimbaud à l’étal d’une librairie à Philadelphie en 1963, à l’âge de 16 ans. Que découvre-t-elle qui va conditionner sa vie de poétesse et artiste ? Elle découvre d’abord que le hasard n’existe pas… Tout au long du livre, je reviens sur ce moment :


Patti Smith, on la sait fondamentalement, viscéralement artiste dès toute jeune, mais on a le sentiment que la découverte de la poésie de Rimbaud la conforte dans son désir. Ce qui est assez étonnant c’est qu’elle manifeste ce désir d’être artiste au sens large ; elle écrit, elle dessine, elle photographie. Quand elle arrive à New York, elle est à la fois poète et plasticienne, le choix ne s’est pas encore opéré. Elle deviendra célèbre grâce à la musique – on retrouve là le rôle du hasard dans cette histoire –, mais elle veut être artiste et faire un pas de côté vis-à-vis du chemin qui lui était tracé par sa condition. Elle veut s’extraire de son milieu, elle fuit. Il faut s’échapper. La figure de la fugue est là. Vous évoquiez le hasard concernant son statut de musicienne et pourtant la question du rythme se pose : ce rythme singulier, anguleux, en rupture, dont va s’emparer son guitariste, Lenny Kaye, déjà contenu chez Rimbaud. La langue rimbaldienne c’est une matière : on y trouve un rythme, une musicalité particulière. Quand Patti a voulu régénérer la poésie, ce qui était assez novateur c’était de la dire, accompagnée d’une guitare électrique. Elle a fait se rencontrer la poésie et le rock’n’roll. Bien sûr, avant elle, les poètes Beat avaient déjà mêlé musique et poésie, Ginsberg s’accompagnait d’un harmonium, Kerouac voyait dans son écriture l’improvisation du jazzman. Mais avec cette rencontre de la poésie et de la guitare électrique – l’objet symbolique de la révolution rock’n’roll –, elle entame quelque chose qu’elle va poursuivre toute sa vie : sur scène, elle peut lire un poème de Gérard de Nerval, avant d’entamer Gloria.

l’étincelle qui noue la relation entre elle et lui. Cet épisode, elle l’a beaucoup raconté à la manière d’un mythe grec, d’un conte ou d’une chanson folk qui aura évolué au cours des années. J’ai le sentiment que ce mythe fondateur, elle en a fait une légende orale qu’elle finit par fixer dans Just Kids. Il a dû lui en coûter de la figer ainsi tant elle l’a dite auparavant dans ses infinies variations. Elle a opéré comme dans un chant médiéval auquel on rajoute des strophes ou de nouveaux détails. Ou comme chez D ylan qui t r ansforme indéfiniment certaines de ses chansons folk...

Cette relation à Rimbaud, elle la vit de manière ritualisée. Vous nous le relatez, lorsqu’elle effectue son premier pèlerinage très tôt à Charleville-Mézières en 1969 elle s’attache très vite à des reliques et à des lieux. Se met-elle en quête d’une forme de sacralité ? Ces rituels peuvent renvoyer au sacré, mais aussi aux habitudes qui peuvent se créer chez un vieux couple, non ? Je n’en parle pas dans mon livre, mais là ça m’apparaît comme quelque chose d’évident. Il y a de cela chez de vieux amants. Leur amour a tellement duré que des rituels se répètent : chaque 20 octobre, dès l’aube, Patti souhaite à Arthur un joyeux anniversaire ; de même, quand elle va à Charleville, elle se rend très vite sur sa tombe ; entre autres rites, certainement, qui lui appartiennent…

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de force. Mais là où j’ai pris le plus de plaisir à écrire c’est quand, en effet, je me suis autorisé à imaginer, notamment à la fin lorsque j’évoque l’enregistrement de Mummer Love ou l’aurevoir au Michigan [après la disparition de son mari, Fred ’Sonic’ Smith en 1994, ndlr]. J’ai pu déployer une écriture que j’ai souhaité, dans ce livre-là, au service d’un propos. Un propos que j’ai essayé de ne pas trop quitter du regard. On sent pourtant un lâcher-prise qui s’inscrit totalement dans la filiation d’un Rimbaud ou d’une Patti Smith. Ils vous invitent à le faire, et vous vous l’accordez finalement. Oui, j’ai débuté par une enquête de laquelle est née l’organisation d’un plan, pour employer un terme prosaïque. Et finalement naissent ces moments où je me libère ; ils n’étaient pas prévus, mais alors pas du tout prévus. Même pas le matin même ! Ces passages sur les studios Electric Ladyland à New York ou le Michigan m’ont complètement échappé. Peut-être ai-je eu, moi aussi, envie de me faire la malle ? Oui, me tailler en quelque sorte… Il n’y a pas de raison que ce soient les deux seuls à pratiquer l’art de la fugue, non ? Pour cela, j’ai emprunté des chemins de traverse. Je ne pouvais pas ne faire que cela, je gardais cette volonté de raconter la relation entre les deux, mais je me suis offert ces passages comme des libertés.

Patti Smith sur la tombe dʼArthur Rimbaud

Dans la relation intime qu’entretient Patti Smith à Arthur Rimbaud, le terme d’« idole » peut-il être employé ? Oui, je pense. Il y a quelque chose de l’ordre de l’adoration. Au début de l’ouvrage, on sent chez vous la tentation d’une forme de démonstration : vous établissez des liens permanents entre leurs destinées respectives. Puis vous vous émancipez pour explorer des formes plus poétiques. J’étais à cheval entre le récit, l’enquête journalistique et l’essai. Je me tenais en équilibre, et peut-être m’est-il arrivé de chuter ? Dans les deux premiers chapitres, je retrace une intimité qui ne s’était pas encore déclarée ou que Patti Smith n’avait pas encore décelée. Alors, peut-être peut-on y lire quelque chose de l’ordre du tour 54

Un mot sur l’évolution stylistique de Patti Smith : on la sent plus rimbaldienne à ses débuts, dans ses premiers recueils, avec un propos âpre et des formes sèches. Au début, elle emprunte les pas de Rimbaud, oui. Elle se retrouve vraiment à mi-chemin entre lui et les poètes Beat. Et puis finalement, elle s’émancipe de ce poids-là. Personnellement, j’ai une préférence pour sa poésie d’après – Les Glaneurs de Rêve ou Présages d’Innocence –, parce que je la trouve peutêtre plus singulière, plus ample. Par l’intermédiaire de Patti Smith, la veine rimbaldienne aura un effet décisif, fondateur, sur le mouvement punk. Elle marque une rupture très nette. Oui, inviter à couper les ponts avec ce qui précède et s’affranchir des codes, c’est ce qui obsède Arthur Rimbaud dès Le Bateau ivre. Patti s’inspire de cette manière très déterminée d’aller vers l’inconnu, vers quelque chose qui n’a jamais été dit ni exprimé, ce qui est de l’ordre de la « vision », qui donc n’appartient qu’à soi. Et ne correspond à aucun repère dans le monde tangible. Je le relate : elle griffonne dans un hôtel une phrase


de Joe Strummer du Clash « No more Beatles, Stones or Elvis in 1977 », qu’elle met en rapport avec le texte de Rimbaud dans lequel il conchie les ancêtres – « Merde aux ancêtres / Shit on your ancestors. » La rupture est franche, on fait table rase et on avance… Après, on le sait pour Rimbaud, Patti Smith et Joe Strummer, la rupture est affirmée, mais paradoxalement les trois ont parfaitement intégré ce qui les précédait, au point de pouvoir s’en affranchir. Oui, les Clash ne sont pas les Pistols. Tout comme Patti Smith, ils ne sont pas dans une approche nihiliste. On construit certes quelque chose de nouveau, mais sans détruire ce qui vient juste avant. D’où l’ambigüité du terme punk qui renvoie à des réalités bien différentes. Dans l’ouvrage, vous évoquez une autre relation essentielle au parcours de Patti Smith : celle qu’elle entretient à une artiste française, Lizzy Mercier Descloux, dont elle était la colocataire. C’est vraiment quelqu’un d’important pour elle. Elle a malheureusement disparu du paysage du rock. Quand Patti Smith chante Elegie à l’Olympia, elle énumère de grands disparus, tous archi connus, parmi lesquels Elvis ou James Marshall Hendrix. Se niche au cœur de sa liste Lizzy Mercier Descloux. Patti ne l’a pas oubliée. Effectivement, elles ont vécu un temps ensemble – Lizzy était la compagne de Michel Esteban qui a fondé ZE Records. Elles partagent toutes deux un amour du sacré et de Rimbaud avec qui Lizzy présente une ressemblance troublante. Une ressemblance que Patti souligne à plusieurs reprises dans des interviews et que confirment certaines photos de Michel Esteban. Je relate les conditions d’une cérémonie, dite de la « minerve » [qui consiste à brûler de manière rituelle la minerve que porte Patti à la suite d’une chute de scène à Tampa, en Floride, ndlr]. De cette cérémonie il résulte ces étranges photos dans lesquelles Patti arbore une robe blanche, en Isabelle [Rimbaud, sœur du poète, ndlr], alors que Lizzy est Arthur. Le fait que Patti ait laissé son amie endosser le rôle d’Arthur en dit long sur leur complicité et le respect qu’elle lui manifestait. La période est courte – quelques mois, peut-être un an, à peine – durant laquelle la relation est intense. Lizzy apparaît par exemple dans la pochette de Radio Ethiopia, puis elle disparaît du jour au lendemain, tel un feu follet : elle part sur les traces de Rimbaud pour de vrai, en Afrique, puis elle a ce parcours que l’on connaît assez mal, avec des disques qui expérimentent des métissages musicaux et géographiques, avant de terminer son

existence en Corse en tant que peintre. Artiste pluridisciplinaire, elle s’entiche de photographie et multiplie les voyages : elle est une tête chercheuse, comme Patti ou comme Rimbaud lui-même, toujours aux aguets. C’est en cela qu’elle me semble bien intégrer cette constellation, d’étoiles toujours filantes dans le ciel, à la recherche d’une vérité nouvelle. Lizzy est cet autre lien à la France, parmi tant d’autres. Patti a adopté notre pays qui l’a adoptée en retour. Avec ce livre, j’ai cherché à raconter cela. Mais je ne me suis pas autorisé à aller trop loin dans ces territoires-là. Il y aurait tant à dire, naturellement sur sa relation à la France, mais aussi à d’autres poètes français. J’ai essayé de m’en tenir à ce fil qu’elle a tissé avec Arthur Rimbaud, un fil qui me mène finalement en Belgique, à Mons par exemple, dans la prison où fut enfermé Verlaine. Quand j’ai décidé de travailler sur ce thème j’en pressentais l’intérêt, mais j’étais loin de supposer qu’il m’amènerait à découvrir tant de choses : cette relation que Patti entretient est étonnamment structurante ; elle débute, très jeune chez elle, et se maintient à un niveau très élevé jusqu’à aujourd’hui. La fidélité qu’elle lui manifeste est incroyable. Ça ne change pas chez elle, c’est fixe. C’est le chemin, son chemin. Ce qui semble également rimbaldien chez Patti, c’est qu’elle est devenue la figure incontestable d’une ouverture constante au monde. Sa parole est irradiante, comme celle de Rimbaud… L a p a r o l e d e R i mb a u d e st s a n s d o u t e plus énigmatique, pleine de mystère. Mais effectivement, il y a quelque chose de l’ouverture totale chez elle ; elle accueille, elle vient. Une journée qui ne soit émaillée de découverte était une journée perdue pour lui, j’imagine. Tout comme pour elle, aujourd’hui : elle se réveille, et elle est prête à accueillir ce qui va advenir ou ce qui va lui être révélé. Sa parole pourrait paraître parfois sentencieuse, mais elle m’apparaît d’une grande sincérité. Elle est demeurée intacte dans sa recherche de vérité, et c’est ce qui la lie également à Rimbaud, à cette différence près que, lui, il passe comme une comète. Même sur son lit de mort, à quelques heures de succomber, il était encore en train de dicter une lettre pour repartir en Afrique… — PATTI SMITH & ARTHUR RIMBAUD, UNE CONSTELLATION INTIME, Pierre Lemarchand, Le Mot et le Reste 55


UNE MAGIE CHAUDE À LAQUELLE IL EST PERMIS DE CROIRE

Dans Passe-passe, Martine Lombard croise des thèmes aussi sensibles que l’exil, la déshérence affective, le handicap ou le ravissement amoureux. Écrites dans une langue vibrante et ciselée, ses nouvelles dressent les touchants portraits de personnages cabossés qui rêvent secrètement de devenir un jour les magiciens de leurs propres vies. Des pères de famille à la dérive, un quiproquo dans une baignoire, le fantôme d’un activiste amérindien, un brochet à l’étroit dans son aquarium, l’amour fou, une bicyclette trop belle pour être honnête : faites dans le tissu de notre quotidien le plus prosaïque, les histoires de Martine Lombard révèlent toutes un accroc, une déchirure dans la trame apparemment sans fioriture du réel, laissant l’irrationnel et l’émotion surgir là où l’on s’y attend le moins. Née à Dresde, Martine Lombard a vécu son enfance et son adolescence en République Démocratique Allemande. Passée à l’Ouest en 1986, elle achève des études de langues à Paris avant d’exercer son métier d’interprète à la commission de Bruxelles puis au Conseil de l’Europe à Strasbourg – métropole où elle vit et travaille encore aujourd’hui. À mille lieues d’une littérature réduite à son sujet, marketée ou fabriquée pour atteindre un lectorat cible, ce recueil de nouvelles, qui fait suite à un premier roman paru en Allemagne en 2019 et non traduit en français, est porté par une écriture singulièrement visuelle, truffé d’observations et de détails saisissants. Tendre et lucide, un brin mélancolique, jamais désespéré, le verbe de Martine Lombard se pare d’une ironie mordante lorsqu’il s’agit d’évoquer certains aspects de la vie en RDA – ce pays dont elle s’est séparée, dit-elle, avant d’en avoir fait le tour – ou de pointer la violence consubstantielle à notre monde capitaliste. 56

Par Nicolas Bézard

Les voix que l’on entend dans ces textes sont familières. Elles nous parlent et finissent par constituer un chœur puissant – cette « force décuplée des perdants » que chantait Alain Bashung – dont on aimerait garder en nous l’écho, comme une magie chaude à laquelle il est permis de croire. Étiez-vous cette « jeune fille passionnée par l’American Indian Movement », capable d’écrire au gouverneur de Washington afin qu’il libère Russel Means, grand défenseur de la cause amérindienne ? Absolument. À mes yeux les populations natives d’Amérique incarnaient une forme de romantisme, une révolte, un idéal de vie. En banlieue de Dresde, la ville où j’ai grandi, se trouve aujourd’hui le Musée Karl May, du nom d’un auteur allemand très populaire à la fin du 19e siècle, et qui a largement contribué à diffuser le mythe de l’Ouest américain dans l’imaginaire collectif allemand. Bien que n’ayant qu’une connaissance très partielle des Indiens, il les a mis au cœur de ses histoires dont les plus connues furent adaptées au cinéma. Sous la RDA, sa villa est devenue un musée abritant une collection d’objets ayant appartenu aux différentes ethnies amérindiennes. J’adorais m’y rendre avec mes parents. Quant à Russel Means, connu pour ses engagements auprès des natifs américains, j’étais vraiment émue et fière quand j’ai découvert, en 1992, à Paris, Le Dernier des Mohicans dans lequel il tient un des rôles principaux. J’avais donc contribué à libérer une future star du cinéma ! À quoi ressemblait votre enfance en RDA ? Autant à une pénurie qu’à une féerie. Le quotidien avait un côté agréable, presque douillet. Les problèmes arrivaient plus tard, à l’adolescence. On ne pouvait pas réellement choisir son orientation scolaire. Assez vite, on se sentait précipité dans une sorte d’entonnoir.


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— Comme je sais que j’existe désormais sur le plan de l’écriture, je me sens plus forte. — À quel moment avez-vous pris conscience de ce rétrécissement ? Je l’ai toujours senti dans le sens où il ne fallait pas aborder certains sujets. À l’école, je devais faire attention à ce que je racontais à mes camarades. Cette idée de ne pas faire de vague vous poursuivait en grandissant. L’accès à l’Université était conditionné à une adhésion au parti. Vers 21, 22 ans, j’ai fait la connaissance d’un Français. Quelques semaines plus tard, la Stasi était devant ma porte. Était-ce pour me menacer ou pour me proposer de faire du renseignement ? Dès lors que vous aviez des projets d’émancipation, cela pouvait vous attirer des ennuis. Il m’est arrivé plus d’une fois de me sentir en danger. Quand avez-vous rencontré la littérature ? L’épisode le plus déterminant s’est produit en classe lorsque j’avais une douzaine d’années. On nous a fait lire un poème de printemps de Goethe, et cette lecture a été un déclic. Tout à coup, j’ai compris que quelque chose était là, à ma portée. Je me suis mise à inventer des fables mettant en scène des animaux. Comme je voulais fonder un journal, j’ai demandé à mon père d’installer une boite aux lettres dans notre jardin, sur laquelle j’avais inscrit le mot « rédaction. » J’écrivais trois contes originaux que je distribuais à autant de voisines. La première qui avait lu une histoire devait la remettre dans la boite afin que la suivante puisse venir la chercher. Je produisais régulièrement des textes pour satisfaire mon lectorat, mais au bout de quelques mois, c’est devenu trop épuisant, et j’ai dû me résoudre à fermer ma petite entreprise [rires]. Il y avait donc déjà le désir d’écrire et d’être lue. Surtout celui d’être à l’initiative. J’avais à cœur d’être prise au sérieux par les adultes, et je dois dire que ces dames du voisinage ont parfaitement joué le jeu. Il m’arrivait de trouver un billet ou une tablette de chocolat au fond de la boite. Il y avait déjà cette idée de donner rendez-vous à un lecteur pour se motiver à avancer, et d’une certaine manière, cela s’est répété avec l’écriture de ce recueil, qui est 58

né d’une sorte de contrat tacite passé avec mon éditeur. Je m’étais engagée à lui livrer un texte tous les mois. Il le lisait de son côté, puis nous en discutions autour d’un café. Passe-passe s’est presque construit autour de ce petit rituel. La vocation était précoce. Que s’est-il passé ensuite ? Il y a eu une longue phase où je n’ai plus rien fait. Il me manquait une chose essentielle : du vécu. Quand je suis arrivée à Paris, cela s’est aggravé, car je ne connaissais rien de la vie française. Il me semblait illégitime d’en parler. J’avais fait un mariage blanc et du jour au lendemain, il me fallait être autonome, trouver des moyens de subsistance, finir mon école d’interprète. Ces considérations-là ont pris le dessus pendant quelques années. Avec la volonté de ne plus revenir en RDA ? C’était un déchirement. J’avais l’impression de rater ce qui se passait là-bas. Lorsque le Mur est tombé, j’étais à Paris, autrement dit nulle part. J’ai toujours rêvé d’assister à un événement marquant comme le concert de Míkis Theodorákis après la fin des colonels en Grèce, ou la libération de Nelson Mandela… Mon événement à moi, je n’y étais pas. Avoir du vécu est-il une condition nécessaire pour écrire ? Je le pense. Il y a ceux qui savent très tôt ce qu’ils veulent et qui vont vivre de leur écriture, obtenir des bourses, participer à des résidences. Je vois ma situation comme un avantage : je n’évolue pas dans une sphère littéraire, j’exerce mon métier d’interprète, j’ai une vie de famille, et tout cela me permet d’avoir une forme de détachement par rapport à mes sujets. Mais aujourd’hui si on vous dit que vous êtes écrivaine, vous l’acceptez ? Je commence à l’accepter, oui. La littérature occupe une grande place dans ma vie. Elle est très présente. Lorsque j’écris, j’ai tendance à me refermer, à ignorer certaines distractions qui pourraient me faire dévier de mon texte, des contenus culturels par exemple. C’est comme si j’éprouvais de nouveau un besoin que je ressentais parfois au temps de la RDA : celui de m’éclipser, de sortir du circuit. Est-ce difficile d’écrire ? De bien écrire, oui. D’écrire pour soi, de prendre des notes, non. C’est même devenu un réflexe. J’essaie de me tenir prête, de rester sensible à ce qui se passe autour de moi. Bien écrire, cela suppose de savoir précisément pourquoi vous le faites. Dans le cas contraire, vous produirez peut-


être une page ou deux qui feront illusion, mais le reste se diluera très vite. Quel est le sens de ce titre, Passe-passe ? J’ai souhaité trouver un dénominateur commun à toutes ces nouvelles. Mes personnages cherchent à se sortir d’une situation, d’un système ou d’une relation qui les enferment. Ils y arrivent par une sorte de pirouette, alors qu’au départ ils semblaient condamnés à devoir renoncer à quelque chose. J’y vois un art de la transformation. Ce tour de passepasse, c’est une magie que chacun peut produire pour infléchir sa trajectoire personnelle. Vos personnages subissent différentes formes d’oppression – familiales, économiques, politiques. Vous n’êtes pas tendre avec la RDA, pas plus que vous êtes dupe du capitalisme qui l’a remplacé. La RDA et le capitalisme sont des systèmes de domination. Être née puis avoir grandi en RDA n’a pu que me rendre particulièrement vigilante et critique à l’égard du capitalisme. D’ailleurs, je retrouve ici des mentalités similaires à celles que j’ai pu côtoyer sous le communisme. J’entends encore des personnes qui me disent : « Mais comment as-tu fait pour vivre sous une telle dictature ? Moi je n’aurais jamais pu. » Cela révèle une absence de discernement par rapport au monde dans lequel ils vivent. À terme, cela donne des gens qui ne questionnent rien, qui font tout ce qu’on leur dit, et c’est dangereux. Par exemple, je trouve que je ne m’engage pas assez. Il y aurait toujours des raisons de s’engager davantage. En tant qu’écrivaine ? En tant que personne. Je fais partie de ces écrivains qui ne brillent pas par l’action. L’annexion de la Crimée, ou bien les événements récents en Biélorussie, ce sont des choses qui m’angoissent, m’interpellent. Je me documente. Je regarde où je peux éventuellement faire un don. Mais je n’adhère pas à une association. Je ne donne pas de mon temps. En Allemagne, les enseignants manifestent régulièrement avec leurs élèves dans le cadre des Fridays for Future. Je trouve ça admirable. Écrire, n’est-ce pas déjà une forme d’engagement ? Oui, à condition de sortir de l’entre-soi. Les Américains l’ont bien compris. Ils ont sorti la littérature des salons pour la déplacer dans la rue, dans la vie. Là-bas, quelqu’un qui a travaillé en usine ou enchaîné des petits boulots devient écrivain et ça ne choque personne. En France, cette porosité est admise dans d’autres champs artistiques, mais le mythe de l’écrivain qui ne fait qu’écrire, et qui n’a jamais fait que ça, reste encore vivace.

Il y a beaucoup de vous dans Passe-passe, mais aucun narcissisme. On sent que vous prenez un malin plaisir à fictionner, à développer des personnages. Je pense à un auteur américain, Alan Watts, qui disait à peu près ceci : un personnage est une création poussée à son paroxysme dans le but de pouvoir traiter une question. J’approuve complètement cette idée. Vous travaillez une écriture de la fissure intime, née de la friction entre des temps, des géographies, ou des façons de penser différentes. Vos personnages font l’expérience d’un déplacement intérieur, d’une révélation leur commandant de changer quelque chose dans le cours de leurs vies. Je crois que la question de l’inadaptation me fascine. J’aime ces gens qui ne font pas ce qu’on attendrait d’eux, qui se fichent de la norme. Comment vivent-ils ? Comment font-ils pour être heureux ? L’idée de la perte de contrôle m’intéresse aussi beaucoup. Ce qui arrive, par exemple, quand vous succombez au charme de quelqu’un au point de tout remettre en doute, y compris les fondements de votre quotidien. Cette inadaptation, l’avez-vous éprouvée vousmême ? Je l’ai même ressentie en tant qu’interprète. Au fond, c’est un métier où l’on s’expose beaucoup – ce qui est à l’opposé de ma nature. En quoi s’expose-t-on ? Vous devez comprendre très vite la logique de pensée d’une personne, pour la reformuler dans une autre langue. Il y a une mise en danger. À tout moment, les gens qui vous écoutent peuvent arracher leurs écouteurs et dire qu’ils ne comprennent rien, que vous n’êtes bonne à rien. Interpréter, c’est donc entrer dans la tête des gens, dans leur psychologie, dans leur manière de voir le monde. Une attitude qui se rapproche beaucoup du métier d’écrivain ? Bien sûr. C’est un exercice qui vous impose de vous effacer derrière la pensée de l’autre. Mais depuis quelques années, cela ne me suffit plus. Je veux aussi penser par moi-même, prêter attention à ma propre voix. D’autre part, j’ai l’impression d’être devenue une meilleure interprète depuis que j’écris. J’ai gagné en assurance, en précision. Il y a toujours cet effacement, mais comme je sais que j’existe désormais sur le plan de l’écriture, je me sens plus forte.

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Qu’est-ce qui suscite chez vous l’envie d’écrire ? Cela peut venir d’une situation observée dans mon quotidien, au travail, un geste qui sort du lot, un lieu particulier. La force du lieu, je l’ai découverte avec Templin, une petite ville au nord-est de Berlin. J’y étais en vacances avec mon fils, et je cherchais des activités à faire avec lui. J’ai vu qu’il y avait tout près un parc d’attractions sur le thème de l’Ouest américain et j’ai soudain compris qu’il s’agissait du camp où j’avais passé plusieurs mois dans ma jeunesse, dans le cadre d’un stage obligatoire de défense civile. Dans les années 20, l’endroit servait déjà au rassemblement des jeunesses communistes. Je n’ai trouvé aucune information sur la façon dont il a été utilisé pendant le nazisme, mais après la guerre et jusqu’à la réunification, c’est redevenu un camp à destination des jeunes. Si une partie du site a été rachetée dans les années 2000 pour construire ce Far West de pacotille, l’autre est restée intacte et n’a jamais trouvé preneur. Cela fait donc un siècle que s’y succèdent des personnes contraintes d’obéir à l’idéologie qu’on leur impose. Sur le plan littéraire, de qui vous sentez-vous proche ? Il y a des affinités électives, comme avec l’auteur américain Junot Díaz. Rien que le titre de son roman, This Is How You Lost Her, entre en résonance avec mes préoccupations. En ce moment, mes lectures sont davantage guidées par des considérations pragmatiques. J’ouvre un livre pour trouver des réponses purement techniques aux questions que je me pose, du genre : quel temps utiliser ? Comment architecturer une scène ? Je cherche à comprendre d’où vient le plaisir que je ressens à la découverte d’un bon texte, à quoi cela est dû. Réécrivez-vous beaucoup ? Énormément. Je jette à tour de bras. Si je juge qu’une scène n’est pas aboutie, je peux rester dessus pendant des jours, la reprendre inlassablement. L’étape où je soumets mon manuscrit à un relecteur est primordiale. C’est seulement à ce moment-là que le texte m’apparaît clairement, avec ses possibles défauts, ses déséquilibres. Comme s’il existait un niveau supérieur de perfection que je ne pouvais pas atteindre toute seule, avec ma propre exigence. Votre écriture dénote un sens précis du montage. Vous exprimez presque plus de choses entre les lignes, dans les silences, qu’à l’intérieur des phrases. Cette question du montage m’intéresse beaucoup. Les lecteurs sont plus exigeants depuis qu’il y a cet engouement pour les séries. En termes de dramaturgie, ils ne sont plus dupes. Ils ne veulent pas qu’on leur mâche le travail. Hélas, aujourd’hui, 60

le prêt à penser gagne du terrain, notamment dans les médias. Cela signifie qu’on ne fait plus confiance à la capacité des gens de réfléchir par eux-mêmes. On leur ôte cette compétence. Vous pensez au lecteur quand vous écrivez ? Avant je n’y pensais pas du tout. Maintenant c’est le cas, car j’ai envie de dialoguer avec lui, de trouver ce qui nous lie. Le fait d’écrire en français, n’est-ce pas une forme de désinhibition pour vous ? Mon premier roman écrit en allemand était dédié à mes parents. Juste avant qu’il soit publié, un correcteur m’a dit : « Tu sais, un livre peut blesser des gens qui n’auront pas la possibilité de répondre. » Mais après sa parution, mes parents n’ont fait aucun commentaire. J’ignore même s’ils se sont reconnus dans le texte, alors que d’autres proches ont été mal à l’aise. À cause de cela, mes lectures publiques à Dresde ont été un calvaire. J’avais presque l’impression de désavouer ma famille. Le fait d’écrire dans une autre langue m’a permis d’aborder ces sujets de façon beaucoup plus décontractée. Votre style est précis, tenu, musical, plein de vivacité. Comment l’avez-vous trouvé ? D’abord par une envie de sobriété. J’ai grandi en écoutant Jean-Sébastien Bach et Heinrich Schütz. C’est la musique de l’intériorité. Elle est dépouillée, introvertie, jubilatoire. L’écriture a pour moi à voir avec cette musique. Mais c’est une recherche perpétuelle. Il faut parvenir à atteindre le noyau. C’est assez comparable à ce qui se produit lorsque vous avez une grande révélation. Quelque chose dans votre esprit fait tilt, et soudain on se dit : c’est ça. Il faut savoir accueillir ce moment, se faire confiance. S’il y a bien une idée que je porte, c’est celle d’une langue de confiance. L’avez-vous trouvée ? Oui, mais j’accepte volontiers qu’on la remette en question, ce qui est toujours salutaire. Une petite dose de doute est nécessaire. Mais au fond, il y a cette confiance vis-à-vis de l’existence que j’aimerais faire transparaître dans mes histoires. La certitude qu’il est possible de se relever après avoir pris des coups. La conviction qu’il est possible d’exister sans écraser les autres. — PASSE-PASSE, Martine Lombard, Médiapop Editions




Jeunesses en scène En cette fin d’année, l’enfance est célébrée de tous les côtés. À trente piges (+ un), le festival Momix s’étend aux pros, une nouvelle opportunité réjouissante pour faire face à la crise. De son côté, Pinocchio (live)#2 revêt ses fils pour se métamorphoser en un vrai petit pantin.


Spoon Spoon, compagnie De Dansers

MOMIX

L’an dernier, le festival de spectacles jeune public Momix, organisé par le Créa à Kingersheim, devait fêter ses trente ans. La pandémie et les confinements ont conduit l’équipe à organiser une édition spéciale, sans public et réservée aux professionnels de la culture. Cette année, pour sa « trente + unième édition », le festival met à profit cette expérience en inscrivant à l’agenda un nouveau rendez-vous pour les professionnels. Et propose toujours une programmation éclectique pour le jeune public, dont plusieurs créations destinées plus particulièrement aux adolescents. Rencontre avec Philippe Schlienger, directeur du festival.

Par Coralie Donas

— Nous sommes un festival grand public, où les professionnels sont bienvenus. —

2022 signe le retour du grand public, et réserve également de nouveaux rendez-vous aux professionnels du monde du spectacle ? Nous restons éminemment un festival public, nous nous adressons au grand public et au public scolaire. Nous allons retrouver avec l’édition 2022 l’émulation avec les spectateurs, avec les habitants 64


de Kingersheim aussi. Mais nous accueillons également entre 150 et 200 professionnels de la culture à chaque édition de Momix. C’est l’occasion pour eux de repérer des créations pour les programmer dans les festivals, théâtres ou réseaux dont ils ont la charge. L’an dernier, en raison du confinement, nous avions organisé une édition très spéciale, dédiée aux professionnels. Elle avait permis la tenue d’une centaine de rendez-vous entre artistes et programmateurs, et a remporté un vrai succès dans un contexte qui était pourtant compliqué. Nous nous sommes alors rendu compte qu’un salon professionnel était un atout supplémentaire pour le festival. Ce salon, intitulé « Pro Art », pour « professionnels artistiques », se tiendra donc pendant les deux week-ends du festival de cette trente-et-unième édition.

artistique, leur réception des spectacles, contribuer à développer leur esprit critique. Cette année, les professionnels travailleront sur le sujet de l’engagement de l’artiste et du spectateur.

Comment fonctionnent les rendez-vous entre les artistes et les programmateurs ? Une vingtaine de compagnies se sont d’ores et déjà inscrites sur internet pour prendre des rendezvous avec des professionnels, programmateurs, responsables de structures culturelles, chargés de mission, institutionnels ou encore services culturels. Les rencontres sont ciblées et courtes, elles durent environ une demi-heure. L’objectif pour les artistes est essentiellement de vendre leurs créations à venir, celles qui seront prêtes en 2022 ou 2023. Le salon est donc aussi l’occasion de trouver des moyens de coproduction. L’an dernier, cela a permis à des compagnies de décrocher des aides à la production et d’être invitées à jouer ailleurs, jusqu’au Québec pour certaines. Momix, qui accueille un tiers de créations, est aussi un facilitateur pour permettre aux compagnies d’être vues, puis programmées ailleurs. Nous menons également un important travail en direction des enseignants.

Plusieurs spectacles destinés aux adolescents sont au programme de Momix ? C’est vrai que cette question nous taraude, la formation culturelle des adolescents passe plus par les réseaux sociaux et les applications numériques. Leur créativité s’y exprime, ils conçoivent des chorégraphies, font de la musique. Mais cette créativité échappe aux acteurs culturels classiques. Donc la question est de savoir comment les artistes souhaitent ou peuvent s’immiscer dans ce monde numérique pour dialoguer avec les adolescents à l’endroit où ils sont et coconstruire avec eux une production artistique. Trois spectacles du festival seront conçus ensemble par les artistes et les adolescents, en s’appuyant sur la dramaturgie interactive qui se développe sur les réseaux. C’est une tout autre façon de concevoir une production.

Vous êtes justement pôle de ressources pour l’éducation artistique et culturelle, PREAC, depuis quatre ans, comment mettez-vous en œuvre cette mission ? Le PREAC permet une immersion de trois jours pour les artistes, les enseignants, et les médiateurs culturels. Ils visionnent les spectacles et réfléchissent aux moyens de les partager avec le jeune public, et notamment les adolescents. En cela, le PREAC rejoint une thématique que nous traitons de manière générale, autour du spectacle vivant et des adolescents. Comment les faire venir au spectacle, mieux accompagner la sortie d’un spectacle ? Et dans les sujets abordés, comment accompagner la dimension intime de l’adolescence, aborder l’altérité, la relation amoureuse, la mort ? Les autres PREAC [42, en France, ndlr.] ont souvent une approche par discipline, comme le cirque, la danse. Nous avons volontairement fait le choix d’une entrée sur la thématique de l’adolescence et du spectacle vivant. Pour améliorer la rencontre

Trente + un

Quelle est la particularité du public adolescent e t d e s s p e c t a c l e s q u i s’a d r e ss e n t p l u s particulièrement à eux ? Jusqu’à environ l’âge de 10 ans, les enfants adhèrent naturellement au spectacle, c’est un moment de dialogue et de curiosité. Au-delà, pour les adolescents, la réception est moins évidente, ils sont nourris d’autres cultures. Les productions destinées aux adolescents sont en général très pertinentes, car elles se bâtissent à partir d’ateliers et de rencontres qu’organisent au préalable les artistes avec ce public.

Pour fêter son trentième anniversaire + un, le festival Momix invite le collectif rennais « Vitrine en cours » qui réalisera une performance et une exposition avec des œuvres réalisées sur des supports argentiques. Les artistes ont animé des ateliers avec des écoliers de Kingersheim, dont les travaux seront utilisés pour une installation. Au programme aussi, un focus sur les PaysBas, avec cinq spectacles et une exposition de l’illustratrice hollandaise Zeloot, qui réalise l’affiche du festival. Exposition aussi de l’illustrateur jeunesse Marc Boutavant, auteur notamment de Chien pourri. — MOMIX, festival du 27 janvier au 6 février, à Kingersheim. www.momix.org 65


Pinocchio(live)#2 Jeux d’enfants Par Aurélie Vautrin

De l’histoire mouvementée du Pinocchio de Collodi, Alice Laloy n’a gardé qu’un fragment : celui de la métamorphose. À la différence près qu’ici, ce sont les enfants qui se transforment en pantins… Une expérience aussi fascinante que singulière, acclamée au dernier festival d’Avignon. Pinocchio 8.4 (Extrait de l’exposition) © Alice Laloy


À l’origine du projet, il y a une image. Une photo, commandée par un magazine consacré aux arts de la marionnette pour en faire sa couverture. Nous sommes en 2014, Alice Laloy, issue de l’école du Théâtre National de Strasbourg, grime alors son bambin en pantin grâce à quelques accessoires et astuces de maquillage. Elle ne le sait pas encore, mais elle réalise alors son Pinocchio 0.0., point de départ d’une longue recherche photographique qui la conduira du Québec à la Mongolie, où l’art de la contorsion, patrimoine culturel, est enseigné dès l’enfance. De son périple, elle rapportera des centaines d’images – et l’idée d’une performance consacrée à cet infime espace-temps de la transformation, où l’on ne sait plus si l’on a devant soi des morceaux de bois ou un corps de chair. Ou l’inverse. « Ce Pinocchio, je ne l’ai pas imaginé tout de suite comme un spectacle – plus comme une performance, jouée dans un lieu ouvert, avec un public qui circule, se souvient la metteuse en scène. Quelque chose qui aurait fait concrètement le lien avec le travail photographique sur lequel je travaillais. » Puppet Master De sa longue réflexion naitra finalement un diptyque : une exposition de 45 photographies de corps-pantins singulièrement mis en scène à travers le monde, et une expérience scénique intitulée Pinocchio (live)#1, créée en 2019 lors de la Biennale internationale des Arts de la Marionnette à Paris. « Cette première version, c’était un prototype, une esquisse, même si le mouvement global, la ligne d’écriture, la trame chorégraphique, la musique étaient déjà là. » Pour le second live, pensé pour le festival d’Avignon, rien n’a donc vraiment été transfiguré… « Pourtant les changements sont partout. Dans l’appréhension de l’espace scénique, dans le rapport avec la lumière, dans le travail avec des contorsionnistes professionnelles, dans des détails de décors, de costumes, d’accessoires. Nous voulions aller encore plus loin dans l’expérience. » L’expérience de Pinocchio (live)#2, justement, c’est de nous inviter à la transformation, pas à pas, d’un enfant-danseur en marionnette à fils, d’un gamin plein de joie à un corps inerte, de la vie à la mort à la vie, peinture, couture, maquillage – mouvements identiques réalisés par des ados-ouvriers inexpressifs, ateliers mouvants, travail à la chaîne, cadence des tâches assénée par les coups de tambour et les battements d’un mégaphone. Au croisement du théâtre et de l’art scénique, de la danse et de la performance artistique, Pinocchio (live)#2 secoue les codes pour trouver son propre langage, poétique, singulier – fort et impressionnant, aussi, forcément, comme une plongée en apnée dans un monde déshumanisé, sans paroles ou presque, sans expressions ou presque. « Ça peut paraître étonnant, mais je suis plus théâtre de texte – la marionnette est arrivée par hasard, au fil de mes études, de spectacle en spectacle. Parce que

le pantin, pour moi, c’est un objet aussi puissamment vivant que puissamment mort, un objet de théâtre qui est déjà le théâtre en soi. Et je trouve ça vraiment fascinant. » Pour incarner ces marionnettes en devenir, Alice Laloy est allée rencontrer de jeunes danseurs du Centre Chorégraphique de Strasbourg. Dix gamins sur pile électrique, neuf-dix ans au compteur. Et une soif de jouer, de danser, de mouvoir leurs corps à l’extrême qui transpire dès leur arrivée sur scène… Avant de s’enfermer dans un mutisme physique, statues sans expressions, sans émotion, aux membres comme désarticulés, démantibulés, à qui l’on peint de grands yeux bleus sur leurs paupières fermées façon Jean Cocteau… De là à y voir une symbolique de notre société actuelle, il n’y a qu’un pas, qu’Alice Laloy laisse le spectateur libre de franchir – ou pas. « Ce n’est pas mon point de départ du tout, c’est même à l’opposé de mon travail. Je ne fais pas du théâtre politique – même si évidemment d’une certaine manière ça finit toujours par le devenir. Mais quoi qu’il en soit, mon point de départ est avant tout poétique. Ce Pinocchio est formé par plein de couches, travaillées par la matière, le plateau, l’écriture des corps, les relations qui se sont révélées sur scène, l’exploration sensible, le mouvement d’ensemble… Toutes ces couches ont fabriqué une écriture qui n’est pas univoque. Je me la formule comme de la poésie, parce que c’est ce dont je me sens le plus proche. » Pas de sens caché – en tout cas pas caché directement par sa créatricemanipulatrice, donc… Mais un instant suspendu de poésie, hors du temps et de l’espace, hors de la légende et de l’Histoire, que chacun reçoit selon sa propre sensibilité façon coup de poing dans le bas ventre, la plupart du temps. « C’est vrai qu’il y a mille lectures possibles de ce projet, et d’ailleurs je suis souvent surprise des retours des spectateurs sur mes spectacles. Et c’est justement ce qui les rend encore plus vivants, je crois. » Attendez-vous à être bousculé. Déstabilisé. À être ému, secoué, fasciné. Et surtout, surtout, oubliez tout ce que vous pensiez savoir sur Pinocchio. Une nouvelle histoire commence aujourd’hui… — PINOCCHIO(LIVE)#2, une production La Compagnie S’appelle Reviens, mise en scène Alice Laloy, spectacle les 11 et 12 mars au TJP - CDN Strasbourg Grand Est, à Strasbourg www.sappellereviens.com www.tjp-strasbourg.com

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Le feu aux poudres

Du folk à l’électrique, Grand March vibre de vitalité ; après avoir imposé son rock à la française au Mexique, La Femme revient enflammer l’hexagone ; et, au saxo, Manuel Hermia brille dans l’impro.


La Femme et les autres

Par Fabrice Voné ~ Photo : Oriane Robaldo

C’est depuis leur tournée au Mexique que Sacha Got, membre fondateur de La Femme en compagnie de Marlon Magnée, nous donne des nouvelles du groupe français le plus excitant depuis une dizaine d’années. Au propre comme au figuré, c’est-à-dire aussi bien sur YouTube que sur… Pornhub. Ils seront à voir en vrai à Nancy et à Strasbourg courant janvier. 70

Racontez-nous vos trois dates au Mexique ? On a fait deux dates à Mexico et une à Guadalajara. Franchement, on a eu un super accueil, le public mexicain nous adore. Les salles sont complètes, les gens sont à fond, ils viennent même avec des faux t-shirts. Ils nous attendent à la sortie de l’hôtel et à l’aéroport, un peu comme un groupe de rock des années 60. Cela ne nous arrive qu’ici. Ils nous reçoivent comme du pain béni. Qu’est-ce qui fait que vous avez cette stature là-bas ? Contrairement à ce qui se passe en France, aux États-Unis ou ailleurs, le rock est un genre encore hyper important et super écouté. Chez nous, c’est le rap et l’électro qui constituent les grandes familles musicales tandis que les groupes de rock sont devenus des dinosaures. Au Mexique, il y a encore plein de jeunes avec des perfectos, des t-shirts des Ramones, et en plus, ils adorent ce qui est français. Et nous, on coche ces deux cases. Vos prochaines dates, en 2022, vous emmèneront en Europe puis aux États-Unis, comment expliquez-vous cette capacité à vous exporter ? Dès le début de La Femme, on a commencé à tourner aux États-Unis sur des scènes underground alors que personne ne nous connaissait là-bas. On a nous-mêmes forcé notre destin parce qu’on n’a pas attendu qu’on nous y invite. On s’est rendu compte qu’il y avait un public pour ça et que les gens adoraient tout ce qui était exotique. Au contraire de


de LeoLulu, couple franco-allemand qui cartonne sur ce site porno homemade… Il se trouve que Lulu, l’homme de ce couple, est un ami d’enfance du frère de Marlon. Ils avaient déjà utilisé un de nos sons pour une de leurs vidéos et ça faisait un moment qu’ils souhaitaient qu’on fasse une collab’. Le texte de la chanson s’y prêtait bien. Trois jours après sa mise en ligne, il y a davantage de vues chez eux que sur votre chaîne Youtube… [Il se marre.] De toute façon, cela fera toujours de la promo pour l’un comme pour l’autre.

ce qu’on nous disait en France, comme le fait qu’on doive chanter en anglais pour jouer à l’étranger, on s’est en fait rendu compte qu’en chantant en français, cela leur rappelait Serge Gainsbourg, Plastic Bertrand… Un des bons côtés de la mondialisation pour la musique, c’est que les gens écoutent de plus en plus de tout. On voit des groupes comme les Turcs d’Altın Gün qui arrivent à jouer partout à l’étranger, pareil pour Tinariwen. Pour les étrangers, je pense qu’on est un groupe exotique et les gens écoutent avant tout la musique au lieu des paroles. Tout comme nous lorsqu’on écoutait des groupes américains au collège alors qu’on ne comprenait rien. Dans votre actualité, votre troisième album Paradigmes s’est décliné en film, dans quel but ? Quand on a commencé à vouloir faire les clips de cet album, on réfléchissait à un concept. Pour le morceau Paradigme, on avait imaginé un générique d’une émission de télé façon années 1970 et pour Disconnexion, un plateau d’une émission de débats à la [Michel, ndlr.] Polac. On s’est dit qu’on allait regrouper ces clips dans un set-up pour des raisons pratiques et économiques en tournant dans un seul et même lieu. À partir de là, on s’est dit que l’émission de télé serait un bon moyen de regrouper tous nos clips dans un film, c’était comme une suite logique. Dernier clip en date, celui de Divine Créature qui existe en deux versions : l’une sur YouTube et l’autre, non censurée, sur Pornhub via le compte

Born Bad Records qui édite vos albums en vinyle fête ses 15 ans, que représente ce label pour vous ? Pour moi, JB de Born Bad [Jean-Baptiste Guillot surnommé JB Wizz, fondateur du label, ndlr.], c’est un des personnages les plus braves du business en France. C’est un des rares qui tient sa baraque tout seul. On a découvert ce label quand on était adolescents, on écoutait les compiles qu’il sortait et ça nous a nourri et influencé. Cela a même aidé à la création du groupe, il était logique qu’on fasse une collaboration avec lui. Comme je dis, c’est un des seuls qui est intègre à 100 %, qui prône le bon goût et qui va chercher la qualité avant de chercher des vues et le succès. C’est rare de nos jours, c’est vraiment quelqu’un d’exceptionnel. On sait que tout ce qu’il sort est fait avec passion, ça vient du cœur contrairement à d’autres gens de labels qui vont nous dire « Ah, j’adore ce que vous faites » et qui après vont nous avouer qu’ils adorent des trucs horribles. En fait, ils adorent juste ceux qui font des vues alors que lui se battra pour ses projets jusqu’au bout. Pour la culture et pour la musique. C’est exceptionnel de nos jours. Quels sont vos groupes préférés de ce label ? Il y a ce groupe du Bénin, Star Feminine Band, qui est cool. Sinon, on aime bien Cheveu et Nathan Roche, le chanteur du Villejuif Underground. Vous qui sillonnez le monde, y a-t-il un lieu qui vous inspire plus particulièrement pour composer ? Pas spécialement. Il y a des pays qui m’inspirent plus que d’autres comme l’Espagne et le Mexique, par exemple. C’est marrant mais quand j’étais plus jeune, j’étais fasciné par l’Angleterre et les ÉtatsUnis. Maintenant, je suis plus inspiré par le sud comme la scène turque, la scène grecque et les musiques folkloriques espagnoles. On va d’ailleurs sortir prochainement un album en espagnol. — PARADIGMES : SUPPLÉMENTS, La Femme, Disque Pointu — LA FEMME, concert le 22 janvier à L’Autre Canal, à Nancy, et le 27 janvier à La Laiterie, à Strasbourg lautrecanalnancy.fr / artefact.org 71


Grand March, Puissance de feu Par Emmanuel Abela ~ Photo : Benoît Linder

Le quintet strasbourgeois passe à l’offensive avec Start a War, un album qui marque un nouveau départ sonique. Qu’on se le dise, Grand March est passé à l’électricité. Inutile de crier à la trahison, on sentait le groupe strasbourgeois fortement enclin à le faire lors de ses enregistrements précédents avec des références appuyées à Nick Cave ou PJ Harvey. La vraie surprise vient d’ailleurs : une source musicale très ancrée dans les années 60 et ce moment précis où des artistes américains country-rock prennent conscience d’une possibilité électrique et l’explorent à fond. Le résultat surprend et peut renvoyer à des modèles d’un blues anguleux, de Jefferson Airplane au MC5 par certains aspects. Hélène Braeuner, chanteuse du groupe, explique cette bascule par « le travail d’harmonisation des voix et du clavier » d’Antoine Thépot. Elle évoque un « triangle » qui se fait par le lead de la guitare très

présente de François Bogatto, les voix doublées ou triplées selon les cas et la présence de ce clavier « qui vient du jazz et apporte une couleur enrichie ». Fred Lichtenberger, le batteur, réagit à une courte allusion à l’évolution de Dylan au milieu des années 60 : « À notre humble niveau, nous avons aussi vécu ce parcours qui conduit du folk au rock. » Il rappelle que Grand March a démarré folk, une démarche poursuivie et amplifiée avec un sideproject, Backyard Folk Club – « Nous avions les pieds et les deux mains dans le folk pur » –, mais il a semblé nécessaire de « contrebalancer tout cela. Parce que l’envie était là et parce que les tensions positives nous invitent constamment autant du côté de l’acoustique que de l’électrique. » Tous deux estiment que « c’est le produit de douze ans d’une évolution. » Une évolution naturelle qui les conduit vers un propos musical très actuel, sans revival aucun, dans un mouvement continu. Ce qui semble une évidence, c’est le maintien d’une ligne mélodique claire. La chanson est là, elle est simplement habillée d’une puissance sonore nouvelle. Une manière de la perdre pour mieux la révéler… Fred acquiesce, puis s’accorde la métaphore culinaire : « Pour le plat, on a l’exhausteur de goût, et on en rajoute selon les besoins. » Hélène nous explique qu’elle prenait conscience que « la mélodie ne racontait pas son histoire toute seule » .Ce qui lui a permis de « mieux dialoguer avec la guitare et le clavier », y compris sous la forme d’un jeu subtil de questions-réponses. Elle évoque dans cette « joie de l’électrisation, une volonté très collégiale de recréer une dynamique de scène ». Il est vrai qu’à l’écoute on a le sentiment d’un album taillé pour la scène, conçu et enregistré pourtant au cours d’une période où l’accès à la scène, justement, est contredit par les événements. L’écriture des chansons a précédé les confinements successifs, mais celles-ci enregistrées contiennent en elles un idéal de libération, une vitalité renforcée : cette volonté de se retrouver, d’échanger, de jouer face à un public. « Il leur a manqué une étape 72


à ces chansons : généralement, avant de les enregistrer, nous les jouions sur scène. Or, nous n’avons pas eu cette opportunité-là. » D’où le fait que cette « matière extensible » trouve aujourd’hui son prolongement scénique sous des formes très variées, à nouveau folk selon les dispositifs, blues ou carrément rock. On s’étonne – mais pas tant que cela finalement ! – de la tonalité frondeuse du titre de l’album, Start a War. Porte-t-il quelque chose d’une impulsion inquiète ? Une guerre ? Contre qui ? Pourquoi ? Tous deux sourient, assurés de leur effet. « Contre soi », s’aventure Hélène. « C’est le titre d’une des chansons de l’album, précise Fred. Elle s’attache à différents temps : celui de l’écriture de l’histoire que tu cherches à raconter. Et à ce moment où tu te réveilles et tu te dis : là, je vais au combat ! » Les deux voix se mêlent avec enthousiasme. « Oui, et cette guerre que tu mènes avec toi-même pour raconter cette histoire, renchérit Hélène. Après la raison qui fait que ce titre est devenu celui de l’album ne présente rien d’innocent : Start a War manifeste chez nous la volonté d’y retourner. Intuitivement, cela signifie que Grand March se devait de remonter au front de manière symbolique. Et de manière concrète de s’accorder la possibilité d’y aller franchement. Bref, de s’assumer pleinement. » Le geste contenu dans le titre trouve son prolongement dans une pochette au graphisme épuré de la graphiste Fanny Walz, sublime dans sa version sérigraphiée pour l’édition vinyle, découpée et pliée à la main par les membres du groupe. Un objet d’art à part entière. « Ce geste, nous explique Fred, nous voulions le pousser jusqu’au bout : un geste auquel nous voulions participer nous-mêmes, dans sa conception aussi bien que dans sa fabrication. » Selon Hélène, la tonalité noire et or était inscrite au début du projet, d’où une recommandation auprès de la graphiste qui lui a offert la plus belle des illustrations. Il en résulte une double touche de peinture, qui apparaît comme l’étendard d’une intention, dans un mouvement simple, mais si fort dans sa sobre dynamique picturale. Les troupes sont prêtes désormais, elles peuvent se rallier à Grand March. Et partir à l’assaut, dans un mouvement réjouissant. — GRAND MARCH, Start a War, #14 Records www.grandmarch.fr

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Manuel Hermia Frit jazz, saisi au cœur Par Guillaume Malvoisin ~ Photo : Benoît Linder

Manuel Hermia dressait des KaijU et des cheeseburgers lors du dernier festival Jazzdor. Le saxophoniste a posé son tablier le temps d’une rencontre. Manuel, pendant le shooting de cette interview, tu as entendu les balances des sax de l’autre groupe, Koma Saxo. Tu as décroché direct. J’ai une oreille de saxophoniste donc j’entends d’abord ces fréquences-là. C’est marrant, il n’y a rien à faire. Un bassiste va d’abord écouter les basses. On est attiré par certaines gammes de fréquences ou certains instruments. Moi, c’est par la mélodie et les hauts médiums. Tu te souviens de ta toute première improvisation ? J’avais 11 ans. Je faisais de la clarinette classique depuis un an. Ma mère a rencontré un monsieur qui devint mon beau-père pendant toute mon adolescence. Il était architecte, féru de jazz et de free jazz. On avait une vraie médiathèque à la maison, il y avait cinq mille plaques. À ce momentlà, je me destine au jazz, par les extrêmes. Comme je faisais de la clarinette, je jouais du New Orleans, enfin j’essayais. Et ce qu’on écoutait à la maison, c’était Albert Ayler, Archie Shepp, Coltrane et beaucoup de free. Très vite, j’ai découvert le mot « improvisé. » Je me suis lancé dans des impro libres, tout seul et vers 11 ans. Ça, je me souviens, ouais. 74


Et de la sensation reçue ? Ah oui. Je me souviens surtout de la révélation. Je me suis dit : « Ah ouais, on peut faire ça, le faire vraiment. » Parce qu’évidemment dans le milieu académique, on pouvait pas. Ça ne se faisait pas et même quand j’en parlais, c’était très très mal perçu, car à l’époque, je faisais des concours classiques de clarinette et tout. Le jazz avait réellement aussi mauvaise presse ? Il y avait une vraie frontière. On appelle ça le conservatoire en France, en Belgique c’est les académies. Il y avait un directeur qui m’avait interdit de m’inscrire en saxophone. Il savait que je voulais faire du jazz, mais ne voulait pas que je détruise mes acquis. C’est hallucinant. Y avait pas de conservatoire supérieur de jazz à l’époque en Belgique, j’ai passé mon examen en Hollande. On m’a dit : « On te prendrait bien, mais tu souffles dans ton saxophone comme dans une clarinette. C’est dommage parce que tu improvises bien » et alors là, je me suis rendu compte des dégâts de ces débilités. J’ai vu un conservatoire supérieur à La Havane. Y a trois départements : classique, jazz, afro-cubain. Quand tu rentres, tu es obligé de tout faire. Tout est mis à égalité. C’est magnifique. Ça devrait être comme ça la Belgique, partout, toujours. C’est quoi le jazz quand tu l’approches pour la première fois ? Au départ, juste une musique dans un espace de liberté. Après, j’ai quand même vite pris conscience de ce qu’il y avait derrière parce qu’on m’en parlait. Et puis les premiers concerts que j’ai vus, c’était Sun Ra, l’Art Ensemble Of Chicago, Shepp, quand même des trucs assez barrés. Et j’étais conscient du message. En même temps avec l’Art Ensemble, on ne peut pas trop le rater non plus. Par contre, ça m’a jamais posé problème d’être blanc et européen pour faire ça. En 2011, avec Manolo Cabras et Joao Lobo, on a fait un album où on a essayé vraiment d’apporter du sens. L’album s’appelle Austerity et on s’est dit : « Finalement, ce cri qu’il y a dans le free, il est universel, on peut l’importer de n’importe quelle époque, n’importe quel contexte, à partir du moment où il fait sens, il fait sens. » Tu te préoccupes de cet aspect politique ? J’ai vécu deux ans aux États-Unis aussi ça m’a aidé à comprendre mieux un peu ce que les afroaméricains vivaient là-bas. C’est quand même assez… Je ne m’attendais pas à voir un tel, une telle ghettoïsation. Je suis arrivé à 20 ans à Los Angeles tout heureux d’arriver dans une ville hyper cosmopolite et en fait j’ai rarement vu autant

de racisme de ma vie. Je me suis tout de suite approprié cette musique comme espace de liberté. Ce que j’aime c’est l’improvisation. Comme pour la musique indienne que j’adore jouer. Elle a créé, simplement et depuis trois millénaires, un espace pour l’improvisation. Il est écrit nulle part que ça n’appartient pas à tout le monde. C’est vrai, tu joues aussi du Bansuri. Au départ, c’était un peu un amour choc, comme ça, vraiment un grand choc. On joue un peu de modalités dans le jazz mais pas tellement. La diversité qu’il y a dans la musique modale en Inde, c’est hallucinant. Y a 3 000 ans de répertoire, c’est à dire six fois plus que notre époque classique, c’est un truc de ouf. Tu mélanges le jazz et la musique indienne ? Au départ, je me suis lancé là-dedans comme un monde séparé et puis très vite j’ai eu envie de créer des ponts. Par exemple, avec le trio, avec Sylvain Darrifourcq et Valentin Ceccaldi, j’utilise des bribes de ça, comme d’autres choses, comme des bribes d’idées jazzisitiques ou des bribes de bruitisme. J’ai beaucoup de plaisir à mélanger des langages qui ne viennent pas du même endroit. Après, parfois il faut chercher un peu pour que ça puisse fonctionner. Mais c’est ce que je cherche. Pouvoir faire cohabiter tout ce langage un peu free où il y a du bruitisme et de l’organisation de notes un peu chaotique, c’est-à-dire non idiomatique, je préfère appeler ça comme ça. Juxtaposer ceci avec des langages idiomatiques arabes, vieux style ou hard bop. Tu juxtaposes aussi ton goût pour le mélodique et les idoles du Free. Je crois que j’aime vraiment l’équilibre entre les deux. Et puis, c’est quelque chose qu’on partage un peu tous les trois, ici, dans le groupe. On aime la mélodie, on aime le groove. On aime aussi les formes assumées, contemporaines, mais on n’a pas envie de sacrifier l’un au prix de l’autre. Pour moi, la mélodie est très importante, le cri aussi, le chaos aussi, et je cherche toujours un genre d’équilibre, mais c’est vrai que j’aime profondément les deux en fait. Comment s’est créé le trio qui joue à Jazzdor ? C’est un choix d’affinité musicale, un flash humain, quoi. C’est une rencontre. J’ai entendu Valentin puis on s’est rencontrés, lui il m’a entendu aussi et puis voilà, on a vraiment eu une envie… J’appelle ça des flashs, au même titre qu’on peut avoir des flashs amoureux, y a des flashs musicaux 75


— Pour moi, la mélodie est très importante, le cri aussi, le chaos, et je cherche toujours un genre d’équilibre. — à Jazzdor

où on sent qu’il y a une rencontre à faire. On a eu de la chance que ce jour-là il y ait eu quelqu’un qui nous connaissait bien tous les deux à Orléans, qui nous a mis une date d’emblée pour le festival l’année d’après. Et puis Valentin venait de rencontrer Sylvain Darrifourcq, il m’a dit : « Faisons ça avec lui parce que, tu vas voir, ça va bien coller. » C’est d’abord un choix humain plus qu’un choix musical ? Sylvain et Valentin font partie d’une certaine mouvance du jazz actuel. Ils sont aussi ce qu’ils sont tous les deux, en tant que personnalités avec des exigences artistiques que j’apprécie beaucoup. Je suis rentré dans leur façon de faire. Je suis arrivé avec mon bagage, mais j’ai été séduit par leur façon de faire : on prend le temps, on cherche, on dit souvent : « Non, c’est pas ça » on continue à chercher. Ils m’ont vraiment surpris par ce niveau d’exigence, que je n’ai pas toujours rencontré dans mon entourage à un tel degré, et aussi avec une attitude assumée de regard contemporain sur la musique, à dire : « Voilà, on cherche une forme qu’on puisse défendre, qu’on puisse expliquer, qu’on puisse comprendre, qui ne ressemble pas à autre chose, qui soit nous, mais qui ne soit pas du remâché. » Trio tout à fait démocratique ? Oui, on part toujours d’un matériau que quelqu’un amène et puis on le traite ensemble. Et puis là, dans la façon de le traiter il y a aussi une définition d’une structure, d’une certaine élasticité. Ce qu’on aime bien, c’est qu’on a des points de rencontre, on a des thèmes et puis il y a de grandes fenêtres d’impro. On sait comment on va construire, mais il y a une grande liberté, donc c’est un bon mix entre les deux, et il y a parfois des gens qui nous disent : « Ce que vous faites, c’est du free. » Non, c’est pas parce qu’il y a du cri et parfois beaucoup d’énergie que c’est du free. En fait, c’est très structuré, on sait bien où on va.

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Le sax ténor et le violoncelle sont les deux instrus qui ont le timbre le plus proche de la voix humaine. On en est conscients, mais on essaye juste de ne pas se rentrer dans les pattes au niveau des fréquences. Ce qui est le plus fou avec le violoncelle, je trouve, c’est que c’est un instrument qui peut remplir plusieurs fonctions. Il peut prendre une fonction de basse, il peut prendre une fonction harmonique, il peut prendre une fonction mélodique, en passant de l’un à l’autre beaucoup plus facilement qu’une contrebasse ou qu’un sax. Et Valentin, il fait les trois comme un monstre. En parlant de monstre, tu joues du sax ténor. Coltrane, il est toujours aussi bon aujourd’hui ? Ouais… Je le mets au même niveau qu’un Bach, c’est intemporel. C’est une musique à l’état brut, donc de prime abord, c’est pas un son qui peut vieillir. Il y a un tel centrage et une certaine émanation spirituelle dans son son, je ne crois pas que ce sont des choses qui vieillissent. Donc voilà, je lui souhaite l’éternité. manuel-hermia.com




Tuer le Temps En toute intimité, Lilith Kraxner et Milena Czernovsky capturent l’ennui, le corps, le temps… et beaucoup de toi, moi, nous. Enfiévrée, la lutte entre délire et réalité de Kirill Serebrennikov s’empare du Petrov d’Alexei Salnikov. Un récit vertigineux où le temps passe et ne passe pas, sans distinction, comme confiné. Pour s’y retrouver, l’essentiel reste peut-être de ne pas en avoir Rien à foutre.


Cinéma enfiévré Par Caroline Châtelet

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Avec La Fièvre de Petrov, le metteur en scène et réalisateur russe Kirill Serebrennikov livre un film aussi complexe que passionnant.

Petrov a de la fièvre. Petrov est peu bavard, mais sa fièvre va parler pour lui. De toussant maladivement dans un autobus l’homme va se retrouver à exécuter des bourgeois sommairement en compagnie d’une milice qui l’a arraché à l’autobus dans lequel il se trouvait ; voyager dans un corbillard ; avaler une aspirine périmée depuis des décennies ; se remémorer une scène de son enfance – scène essentielle puisque c’est là que l’enfant doute pour la première fois de la réalité qui l’entoure. Le film déroule ainsi pendant plus de deux heures son récit sinueux, entre progression rhizomique et circulaire, le pivot étant la scène d’enfance qui revient par trois fois, de trois points de vue différents. Et si Petrov finit par rentrer chez lui, le doute subsiste jusqu’à la fin sur toutes ces actions. La fièvre étant propice au délire, il est difficile en effet de démêler les fils et de savoir avec certitude ce qui relève du rêve, du fantasme, du délire ou de la réalité. Chose certaine, tous les personnages croisés par Petrov ont, à un moment ou un autre, fait partie de sa vie, proche ou lointaine. Ces figures mouvantes, entourage avec lequel l’homme communique bien peu, ne rendent que plus criante la solitude dont il est l’objet. Autre certitude, l’ensemble dessine un portrait génial et aux accents hallucinés mais néanmoins bien concrets par leur âpre dureté de la Russie contemporaine. Un pays où tout est possible, où les paradoxes se conjuguent en permanence, où la violence sociale et politique comme le racisme et l’antisémitisme sont quotidiens et omniprésents. Un pays où les artistes de théâtre semblent condamnés à ne produire et jouer que de médiocres spectacles pour enfants, mais où les morts peuvent se relever, quitter leur cercueil pour tranquillement rentrer chez eux. En adaptant ce roman de l’auteur russe Alexei Salnikov « Les Petrov, la grippe, etc. » paru en 2016, le metteur en scène et réalisateur Kirill Serebrennikov 81

signe un film magistral par sa maîtrise rappelant à quel point les maladies de la Russie actuelle s’ancrent dans son histoire. Parfois, même, c’en serait trop, toute cette maîtrise. Comme si la géniale liberté formelle de Serebrennikov – où le réalisme dur côtoie les codes des Marvel, où l’on passe de la couleur au noir et blanc, d’un format et d’une échelle à l’autre –, venait parfois faire écran aux émotions. Un sentiment d’autant plus étrange que Leto, le précédent opus de Serebrennikov, qui offrait un portrait du milieu rock underground dans les années 80, était puissamment mélancolique. Pour autant, ce qui saisit et fait de La Fièvre de Petrov un film passionnant c’est, outre sa beauté, la puissance de son propos et sa rage fiévreuse, féroce. Un propos porté par un artiste au regard incisif et mordant qui ne désarme pas face aux autorités russes : Kirill Serebrennikov est, en effet, embarqué dans un interminable feuilleton judiciaire. Accusé de détournements de fonds par les autorités (dans le théâtre qu’il dirigeait à Moscou), l’artiste a été assigné à résidence (sans téléphone ni internet) de l’été 2017 à avril 2019. Il a depuis été condamné à une peine de trois ans de prison avec sursis. Autant de tentatives de réduire au silence un artiste connu pour ses engagements (soutien au groupe Pussy Riot, lutte contre la limitation des droits des personnes LGBT, défense de la liberté d’expression, etc.) mais qui sont pour l’instant inopérantes. Et pour se convaincre ou prolonger la découverte de l’univers d’un artiste maîtrisant les images et les émotions, on ne saurait trop conseiller d’aller à La Filature à Mulhouse où en mai 2022 (les 17 et 18) jouera Outside. Ce dialogue poétique et post-mortem entre Serebrennikov et le photographe chinois Ren Hang offre une proposition aussi esthétique que politique à la beauté rare. — LA FIÈVRE DE PETROV, au cinéma depuis le 1er décembre


Rien à foutre

Par Cécile Becker ~ Photos : Zélie Noreda

Ça fait du bien de l’écrire. Cette expression libératrice (ou répétée comme une prière comme pour s’en persuader ?) est le titre du long-métrage d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre, présenté en avant-première au festival EntreVues à Belfort et sur les écrans le 3 mars 2022. Quand ce qui nous entoure est régi par la performance, comment revenir à l’essentiel ? 82


Premières images. Nous sommes au comptoir d’une compagnie aérienne low coast. Gros plan sur une hôtesse de l’air interprétée par Adèle Exarchopoulos. Une manager parle, le paysage est posé : performance et compétition. Les hôtesses et steward sont tenus de vendre à tour de bras parfums et autres accessoires à bord. C’est chacun pour soi. Rien à foutre de l’esprit d’équipe ou des états d’âme. L’important c’est le chiffre d’affaires ; pourvu qu’il soit généré le plus vite possible. Rien à foutre. À bord et dans les airs, Cassandre (Adèle Exarchopoulos) – personnage dont nous n’apprenons le prénom qu’au bout de 40 minutes comme pour signifier son effacement le plus total – semble en avoir rien à foutre, de rien, ni de personne. « Tu t’attaches pas, t’aimes les gens pendant deux heures, et puis salut. » Elle enchaîne les vols, les fêtes et les aventures d’un soir glanées sur Tinder. Les choses zappent, lassent, les amours passent ; Cassandre est au-dessus de tout, mais (et c’est la seconde partie du film) les traumatismes qui la hantent finissent inévitablement par la rattraper avec un retour dans la maison familiale. « Cette distance elle existe chez Cassandre dans une forme d’auto-conviction initiale, explique Julie Lecoustre, autrice et réalisatrice au même titre que son binôme Emmanuel Marre. C’est-à-dire que le rien à foutre de Cassandre, c’est un post-it mental pour ne pas oublier d’en avoir rien à foutre. Pour fuir, aller de l’avant, et laisser derrière soi la tristesse, la douleur et la souffrance. En fait, le film observe à quel point elle n’en a pas rien à foutre. On avait en tête cette idée qu’au début du film, Cassandre soit plutôt ok avec le fait de rouler pour sa pomme, avec la philosophie de sa compagnie. Ce mode de vie lui va parce qu’elle s’y fond et s’y oublie mais quelque part, elle essaye d’en sortir. Pour nous, c’est un film sur le détachement et la naissance de l’attachement. » L’hermétisme et la froideur de façade du personnage n’enlèvent en rien à l’empathie titillée chez le spectateur. Cassandre parle peu, ne se révolte pas. Tout passe dans ses regards (quelques plans s’attardent sur son visage) et dans ce qu’elle ne dit pas. « On est vraiment partie de son incapacité à exprimer les choses, comme beaucoup de gens finalement, constate Emmanuel Marre. Elle a acheté un rêve, un horizon plus large en travaillant pour cette compagnie mais découvre que la petite ville dans laquelle elle a grandi, cette vie qu’elle croyait petite n’a pas moins d’importance. » Rien à foutre parle aussi de géographies : ces lieux que l’on traverse, ces lumières qui nous touchent, qui infusent nos émotions. Julie Lecoustre confirme : « On a un intérêt viscéral pour le côté commun, banal, ordinaire. Nos plus grands drames intimes et tragédies personnelles ne sont pas dans des endroits grandiloquents, ils peuvent être sur un rond-point [la

mère du personnage est décédée dans un accident de voiture, ndlr], dans un lotissement, une rue… des endroits qui sont le cadre de nos vies intimes. » Le cadre plus large dans lequel le film se loge (mise en compétition, disparition du sensible derrière des enjeux financiers) est aussi une manière pour le duo d’insister sur l’économie actuelle, qui, peu à peu, rogne sur l’intime et rend parfois impossible l’expression d’émotions. En toile de fond, deux questions se posent : comment se révolter à grande échelle, collectivement, quand nos luttes internes sont difficilement exprimables et s’effacent derrière le tintamarre ambiant ? Qu’est-ce que la réussite ? Cette dernière s’exprime dans le film par des bouts de vie de ficelle mis en scène sur les réseaux sociaux ; quand la tyrannie de l’apparence force le rêve bigger than life. Formellement, Julie Lecoustre et Emmanuel Marre empruntent d’ailleurs aux codes des réseaux sociaux pour filmer quelques scènes : dont deux où l’intime, justement, s’exprime et qui semblent être tournées avec un téléphone dont le flash est activé – le duo dit s’être inspiré ici des photographies de Juergen Teller et Nan Goldin – ; ou caméra embarquée au-devant ou à la suite de Cassandre. L’image bouge, rebondit, suit, se pose, s’arrête, souffle ; comme pour suivre les remous du personnage. La colorimétrie de la première partie du film, rutilante et glaciale à la fois, correspond à l’artificialité d’une vie mécanique et surexposée ; dans la seconde, le duo s’est autorisé plus de douceur et notamment le 16 mm pour appuyer sur l’atmosphère désuète qu’on associe à un retour dans la maison familiale avec ce que cela suppose d’authenticité. Rien à foutre, duel sur le fond comme dans la forme, interroge et infuse pour ce qu’il met en jeu de soi : que souhaitonsnous fondamentalement ? Quel rapport construire avec le monde et les autres ? Qu’est-ce qui est vrai et qui ne l’est pas ? Un plaidoyer pour ne pas en avoir rien à foutre. — Rien à foutre, de Julie Lecoustre et Emmanuel Marre, le 3 mars 2022

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QU’EST-CE QUE J’PEUX FAIRE, J’SAIS PAS QUOI FAIRE Par Nicolas Bézard ~ Traduction : Emilie Girardin ~ Photo : Nicolas Bézard

Et si, de nos jours, « montrer du temps » était ce que le cinéma pouvait proposer de plus fort et de plus transgressif ? Beatrix, le premier long-métrage de Lilith Kraxner et de Milena Czernovsky, s’offre un détour par le cinéma des origines pour mieux bousculer nos habitudes de spectateurs. « Festival international du jeune cinéma indépendant et novateur », voilà un sous-titre que le festival Entrevues de Belfort n’aurait pas volé en donnant l’opportunité à ces très jeunes réalisatrices autrichiennes – toutes deux poursuivent des études aux Beaux-Arts et à l’Université de Vienne – de présenter cette œuvre énigmatique, envoûtante. Beatrix se retrouve à passer seule son été dans une grande maison. Pour tuer le temps, elle fait le ménage, arrose des plantes, consulte le télétexte sur un vieux téléviseur, s’adonne à quelques séances d’essayages. On la regarde dresser une table pour des invités d’un soir, se faire belle pour un prétendant rapidement éconduit. Plus tard, elle se coupe les cheveux devant la glace. Lentement, les traits de son visage changent. Les sentiments qu’on y lit aussi. Beatrix, c’est l’histoire du temps qui ne passe pas, de l’avenir indécidable, du confinement désœuvré. Un temps fait de petits riens et de grands rêves qu’on ne connaîtra jamais, les auteures ayant l’intelligence de nous épargner toute psychologie. Beatrix, c’est aussi une pleine et réjouissante confiance accordée au cadrage comme matrice subtile de suspense, de beauté, de cocasserie. Il ne se passe rien dans Beatrix, et il s’y passe l’essentiel : la naissance d’une émotion, l’éclosion d’une actrice, et l’avènement d’un duo de cinéastes sur lequel il faudra forcément compter. 85

Henri Langlois aimait à rappeler qu’avant de devenir un art narratif, le cinéma avait été, à son commencement, un art plastique, et que demeurait là sa véritable vocation. Avez-vous vu des films des frères Lumière, et le but de votre cinéma n’est-il pas de montrer, plutôt que de raconter ? Lilith Kraxner : Nous avons vu des films Lumière, mais il ne s’agit pas d’un référent conscient. Ce qui importait pour nous en effet, c’était de montrer. Montrer cette jeune femme, passer du temps avec elle, donner à ressentir quelques fragments de son été. Le fait de raconter une histoire passait au second plan. Beatrix rappelle ce cinéma des premiers temps par vos choix artistiques très affirmés : plan séquence, cadre fixe, tournage en pellicule et usage du format carré. Milena Czernovsky : Nous avons choisi de tourner en 16mm car cela permet une concentration qui n’existe pas en numérique. C’est une limitation technique que je qualifierais de créative, car elle nous oblige à bien penser chaque plan avant de commencer l’enregistrement. La pellicule induit une performativité, dans le sens où elle n’est pas illimitée et où nous devons faire attention à ne pas la gaspiller. Cela convenait bien à notre actrice, Eva Sommer, elle-même performeuse, et qui a l’habitude d’un temps de création unique, non réitérable. L.K. : En plus de nous limiter à des plans fixes, nous avons décidé de ne jamais renseigner Eva sur la manière dont nous allions la cadrer. Elle entrait et sortait de l’image sans le savoir. C’était important de donner au spectateur cette sensation qu’il y a un derrière, un devant, un alentour, un hors-champ à ce qu’il voit. Nous voulions filmer ce corps de très près afin de proposer une expérience physique du personnage. Comment réalise-t-on un film à quatre mains ? M.C. : De l’écriture du scénario à la production du film, en passant par son tournage, son montage, le travail sur les décors ou les costumes : nous avons tout fait ensemble. Mais Beatrix s’est aussi construit autour du dialogue engagé avec l’actrice, un dialogue essentiel, car il nous a permis de


dégager des consensus, d’avancer toutes les trois sur la même ligne. L’action se déroule entièrement dans une propriété, et ce n’est qu’au bout d’une heure qu’apparaît l’extérieur, la rue, au détour d’un plan furtif. Chose étonnante : il nous est impossible de reconstituer mentalement l’espace de cette maison. Au compte-gouttes, vous nous laissez en découvrir de nouvelles facettes, jamais directement connectées entre elles. Était-ce pour mieux nous faire ressentir cette légère désorientation qui semble gagner votre personnage ? L.K. : Il nous tenait à cœur que le spectateur découvre la maison en même temps que Beatrix. Notre choix de travailler en plans fixes nous a contraints à ne montrer que des fragments de cette maison. Notre but était de créer des espaces vides pour que les personnes qui voient le film puissent les combler avec leur imagination, leur expérience de vie propre. C’est un film sans musique additionnelle, attentif aux sons les plus anodins : pépiements d’oiseaux, bruissements de la végétation, bruits triviaux ou domestiques de la mastication d’une feuille de salade, de l’aspirateur, des marches d’un escalier qui grince. Vous avez une façon très rythmique et mélodique de mettre en avant ces sons, en les entrecoupant de silence. M.C. : Nous avons choisi volontairement de ne pas mettre de musique dans le film, car nous avions envie de raconter cette histoire de la manière la plus honnête et la plus naturelle possible. Nous ne voulions pas influencer ou guider les spectateurs dans leurs émotions. En revanche, nous avons porté notre attention sur les sons que l’on peut entendre dans cette maison, en tâchant de les intensifier. Nous voulions donner le sentiment que la maison vit, qu’elle possède une sorte de langage qui lui est propre. Beatrix est un grand film sur l’ennui. Vous parvenez à filmer l’ennui sans que le film ne le soit jamais, ennuyeux. M.C. : Beatrix est dans une phase de sa vie où elle ne sait pas vers qui ou vers où aller ni comment se développer. Trop de directions s’offrent à elle, et devant cet éventail de possibilités, elle décide de ne rien faire. Il était important aux yeux d’Eva de comprendre l’état d’esprit de Beatrix, et de savoir précisément ce que la solitude signifiait pour elle. Se comporte-t-on de manière différente en l’absence du regard des autres ? N’est-on vraiment soi-même que dans ce genre de situation ? Filmer l’ennui, c’est filmer le temps. Comment filme-t-on le temps ? Est-ce par exemple en montrant son effet sur un corps humain, avec des cheveux, des poils et des ongles qui repoussent, et qu’il faut couper ? 86

L.K. : Absolument. Le temps est palpable dans la façon dont Beatrix interagit avec son corps et s’en occupe. Par ailleurs, nous avons tourné les scènes dans l’ordre chronologique, car nous désirions ressentir nous-mêmes cette sensation réelle du temps qui passe. Les plans ont été filmés avec la lumière disponible, celle du soleil et des éclairages de la maison. Nous n’avons pas utilisé d’éclairage additionnel. En fonction de l’ambiance que nous souhaitions obtenir, nous étions obligées d’attendre certains moments de la journée ou de la nuit pour filmer. C’était une expérience du temps particulièrement forte. Le film développe une grande sensibilité à la couleur, à la lumière – un jeu avec des régimes lumineux mouvants, changeants. On pense à la peinture, notamment aux impressionnistes. L.K. : Dans ce film comme dans nos précédents travaux, nous avons accordé une grande attention à la couleur. L’idée était non seulement que les couleurs soient présentes dans le film, mais qu’elles soient signifiantes, qu’elles disent quelque chose du personnage et de sa situation. M.C. : La maison du film est celle où nous habitions. Nous avons simplement remplacé nos effets personnels par ceux du personnage. Cette connaissance intime de la maison a grandement simplifié les choses. Le fait de savoir quand la lumière y était la plus belle, par exemple, nous a permis de planifier au mieux le tournage. Très resserré autour du corps de Beatrix, le cadre s’élargit peu à peu pour finir par accueillir une coprésence, à la toute fin. L.K. : C’était intuitif, pas forcément pensé à l’avance. Et ça a certainement à voir avec le fait que nous avons dû cadrer nous-mêmes la première moitié du film, car notre chef opératrice n’est arrivée qu’en cours de tournage. Du reste, dans la seconde partie, les personnages sont plutôt à l’extérieur de la maison. Nous avions donc la possibilité de reculer la caméra afin d’obtenir des plans plus larges. Un mot sur l’actrice qui incarne Beatrix, Eva Sommer ? M.C. : Nous avons pensé à elle dès la phase d’écriture, mais nous ne lui avons jamais donné le scénario. Tout devait passer par des échanges, des discussions préalables au sujet de ce qui allait être tourné, comment et pourquoi. Pour incarner Beatrix, Eva a éprouvé le besoin d’en connaître les contours, les motivations. Le personnage s’est donc construit avec elle, pas à pas, dans un état de disponibilité, de confiance réciproque. instagram.com/beatrix.film


Rien ne se perd… … tout s’assemble. Au 19, Crac, les assemblages se font les allégories de nouveaux imaginaires impalpables, et à la galerie Interface, l’artiste Daniel Buren fait foisonner les points de vue. Mais les assemblages ne prennent pas vie qu’à travers la matière. Au Musée Tinguely, c’est la collaboration artistique qui est mise à l’hommage, et avec elle, Seppi, un ami capable de donner vie à des gribouillis. Au Centre Pompidou-Metz, c’est l’écriture qui est célébrée, et au MBAA de Besançon, ce sont les plus belles pièces du don Jacquemin, une collection d’estampes réunies au cours de la vie du couple.


Point de vue avec Buren

Par Martial Ratel ~ Photo : Vincent Arbelet

Rencontre avec l’artiste Daniel Buren à l’occasion de la présentation de son œuvre Point de vue ascendant, travail in situ. Une œuvre visible jusqu’en décembre 2022, à l’invitation de la Galerie Interface dans le jardin de la Banque de France de Dijon. Qu’est-ce que vous voulez nous dire de cette œuvre ? Cette œuvre, c’est une question de points de vue. Si on se promène devant, il n’y a pas qu’un point de vue où tout se recompose. On peut se déplacer et, tous les cinq ou six pas, on raccorde les losanges du plan incliné et du toit. Chacun ajuste à sa vue et à son œil. Les dessins s’assemblent devant nous, ils semblent tous égaux mais les tailles des losanges sont différentes. Ce rapport de taille peut amener ensuite à d’autres interrogations sur d’autres aspects. C’est très ouvert. On peut voir des choses que je ne n’avais pas pu voir. 88

Sur l’œuvre, vos fameuses bandes sont très discrètes. Il est possible de ne pas les remarquer. Ce n’est pas nouveau. Autant, j’ai pu faire des murs de 200 mètres carrés avec de grandes bandes alternées, autant j’ai pu être extrêmement discret. Ça dépend… de ce que j’ai envie de faire. Le problème, c’est que les bandes, il y en a toujours [rires]. Aujourd’hui, je ne dirais pas comme il y a 55 ans : « Demain, ce sera peut-être autre chose ! » Ce type d’œuvre, vous l’appelez « travail in situ. » C’est-à-dire ? J’utilise ce mot pour 95 % de mes travaux. Travail in situ ça veut dire que ce travail est fait sur place. Ça veut aussi dire que, sur place, ce qui compte ce n’est pas seulement le lieu, l’architecture, l’arbre, la maison, etc. Mais ce sont aussi les gens qui permettent de le faire – c’est avec eux qu’on va avoir un minimum de discussions – et ce sont aussi toutes les parties prenantes : n’importe qui se promenant là où ça se passe et a fortiori les gens qui habitent dans le coin. In situ, ça englobe tout cela et pas seulement ce qui est le plus visible, le rapport à l’œuvre. À l’opposé, il y a ce que j’appelle « le travail situé. » Avec certaines règles à suivre, ce sont des travaux qu’on peut positionner dans certains lieux. Le travail n’est pas « cuit » le jour où l’exposition est finie ou la pièce détruite. C’est plus traditionnel, sans aller jusqu’à dire que c’est comme une peinture qui est transportable. Dans in situ, c’est plus radical : les choses ne sont même pas transportables. 3000, c’est le nombre vertigineux d’expositions que vous avez réalisées depuis le début de votre carrière. Ça ne fait que quelques années que je connais ce nombre. J’ai une personne qui s’occupe de mettre de l’ordre dans mes archives. Dans cette somme, il y a les expositions de groupe et les expositions


personnelles, les expositions intérieures et extérieures… 3000, attention, ce n’est pas le nombre d’œuvres parce qu’il peut y avoir 10 œuvres par exposition. J’étais moi-même très surpris ! Et c’est encore plus fou quand on fait la division : ça veut dire que depuis 50 ans sans aucun arrêt, j’ai fait 60 expositions tous les ans ! Sans panne d’inspiration ? À partir du moment où j’ai choisi de travailler sur « le lieu », le lieu étant toujours différent, je suis poussé par « quelque chose » qui va prendre « quelque chose » de ce lieu. Ça n’a rien à voir avec l’inspiration comme face à une toile ou une page blanche ou un morceau de marbre. En admettant que je n’aie plus d’inspiration, il y a toujours le lieu. Vous faites une hiérarchie entre certaines de vos réalisations sur ses 3000 expositions ou vous prenez l’ensemble ? J’aurais tendance à prendre l’ensemble [rires]. On qualifie parfois votre travail de « provocation institutionnalisée ». C’est ceux qui ne peuvent pas s’en sortir en parlant juste de provocation [rires], il faut qu’ils se rattrapent en disant « c’est juste de la merde ».

Ces critiques, c’est surtout en France, ne doivent pas savoir ce que je fais réellement. Ces gens ne connaissent que deux de mes travaux. Qu’estce qu’ils diraient s’ils connaissaient vraiment l’ensemble de mon travail ? C’est la troisième fois que vous travaillez à Dijon avec la galerie Interface, avant, dès 1982, c’était avec le Consortium. Ça veut dire qu’on m’a invité et que Dijon m’a attiré. Et à Dijon comme ailleurs, jamais, même pour des endroits ou des musées que j’aime, je n’irais dire : « J’aimerais faire quelque chose chez vous ». La fameuse attraction, elle est d’abord toujours dans un sens : celui qui attire. Contre les apparences, je ne vais jamais chercher des expositions. — POINT DE VUE ASCENDANT, TRAVAIL IN SITU / DANIEL BUREN, exposition jusqu’en décembre 2022 à la Galerie Interface, à Dijon www.interface-art.com

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FAIRE DE RIEN UN TOUT Par Lucie Chevron

Au 19, Crac de Montbéliard, matières et allégories fusionnent pour édifier de nouveaux imaginaires impalpables. Se souvenir du présent, esprits de l’assemblage, est née d’une rencontre. Celle d’Anne GiffonSelle, directrice du 19, Crac de Montbéliard, ayant longuement étudié une frange des assemblagistes californiens des années 1950 et 1960, rattachée à la Beat Generation, avec Arnaud Zohou et ses recherches sur le vodoun du Bénin. De part et d’autre du monde, on pratique l’assemblage. Tantôt spirituelles et/ou populaires, tantôt politiques et/ou sociales, de nouvelles réalités symboliques émanent des compositions faites de rebuts hétéroclites. Installations, sculptures, peintures, collages et textes ne s’inscrivent pas dans l’ensemble de ces imaginaires. Tous cependant se rejoignent dans l’empirisme matérialiste et l’expérience souvent collective du sensible. D a n s l a p r e mi è r e s al l e , f a i s a n t o f f i c e d’introduction aux grands axes abordés au cours de la visite, trônent trois pièces emblématiques. En entrant, sur la gauche, de petits objets colorés et scintillants se révèlent. La géométrie des formes et la composition picturale des œuvres de Sarah Pucci évoquent la minutie de la joaillerie, des créations chocolatières, mais surtout du kitsch des objets liturgiques. Chaque année, à l’occasion des fêtes de Noël, l’artiste américaine envoyait à sa fille, Dorothy Iannone, elle-même artiste, ces précieuses réalisations confectionnées par ses soins. Constituées harmonieusement à partir de milliers de perles, sequins et paillettes récupérés, ces sculptures matérialisent son amour maternel et du Christ. Versant spirituo-populaire. Plus loin, une photographie d’une œuvre de Noah Purifoy, Aurora Borealis. Moins mystique, son utilisation du rebut à des fins d’assemblage se situe au carrefour d’une tradition de la récupération et d’une

Se souvenir du présent, esprits de l’assemblage, Montbéliard, Le 19, Crac de Montbéliard. Crédit photo : A. Pichon

critique des gouvernances américaines. Après les émeutes raciales de 1965, dans le Watts, un « ghetto noir » en périphérie de Los Angeles, il coconçoit l’exposition collective 66 Signs of Neons. Faites à partir des vestiges signataires d’un combat fratricide, récupérés directement dans les ruelles déboulonnées du Watts, les œuvres présentées attestaient déjà de sa vision engagée et thérapeutique de l’assemblage. Plus tard, en 1989, il crée sur ce même modèle, son « Outdoor Museum », une composition à taille 90


Et, telle une passerelle entre ces diverses faces de l’assemblage, une petite statuette de bois emplie de matériaux composites nommée Bociò siège au milieu de ces deux œuvres. Originaire du plateau d’Abomey au Bénin, fabriqué et utilisé au cours du XIXe siècle, cet objet de protection vodoun, aujourd’hui déchargé de son pouvoir, était planté dans la terre afin d’écarter les dangers extérieurs et intérieurs. Partout dans l’exposition, les pièces vodoun, issues de la collection de Gabin Djimassé, sont placées à la charnière, en regard des créations exposées. Symboliquement installée au centre de la seconde salle, une tenue d’adepte Lègba datant du XXe siècle. Originellement, cet habit cérémoniel était porté par un possédé, lors des festivités publiques en l’honneur de la divinité Sakpata. À l’image de son rôle premier de médiateur entre les hommes et les dieux, ce vêtement joue ici un rôle d’intermédiaire entre toutes les idées traversées dans les œuvres. De même, un Ganbada, talisman constitué de crin de cheval, de terre, d’ossements d’animaux, de ficelles et de cadenas, etc., est positionné en regard d’un assemblage de l’artiste franco-haïtienne Gaëlle Choisne. De cette scénographie, est bâti un écho avec le vodou haïtien et l’importance du bricolage dans la culture de ce pays.

environnementale située au beau milieu du désert de Joshua Tree. Sur la photographie capturée outreAtlantique que nous présente Le 19, les planches de bois, portes et volets, tuyaux, rebuts d’acier et filets de pêche raccordés forment la façade d’une maisonnée délabrée. Elle rappelle à la fois les villes fantômes désertées par les pionniers autant qu’elle figure les disparités économiques américaines dont certaines populations discriminées sont les victimes majoritaires. Versant socio-politique. 91

Tout au long de la visite, le credo reste inchangé. Spatialités, temporalités et propos sous-jacents se croisent, se juxtaposent, sans hiérarchie. Réunies en ce lieu, elles forment un assemblage, comme une mise en abîme de cette pratique artistique. Une table alchimique élaborée à partir de débris pour personnifier les maux féminins, une monumentale tapisserie de canevas populaires découpés puis cousus d’où se télescope des stéréotypes artistiques et là aussi féminins, des dizaines de leurres de pêche faits de plumes, objets résiduels et bijoux, pour célébrer la nature dans toute sa dangerosité et ses possibilités de dialogue, etc. Des liens formels se tissent, des idées se rencontrent. Il émane de l’espace une énergie sensible. L’esprit authentique de l’assemblage. — SE SOUVENIR DU PRÉSENT, ESPRITS DE L’ASSEMBLAGE, exposition jusqu’au 16 janvier au 19, Crac – Centre régional d’art contemporain, à Montbéliard le19crac.com


En toute discrétion, de l’intime vers l’universel Par Nathanaelle Viaux

Discrètement et tout au long de leur vie, Michel et Christiane Jacquemin ont déniché 600 gravures, 17 dessins et 200 planches, cartes et livres de voyage. Leur collection se dévoile au MBAA de Besançon.

Anthony van Dyck, Pierre Brueghel le Jeune, vers 1630, tirage des années 1720, eau-forte sur papier vergé (MBAA, inv. 2020.7.142) 92


En 2019, dix ans après le décès de son époux, Christiane Jacquemin fait don de ce patrimoine culturel au Musée des Beaux-Arts et à la Bibliothèque d’étude et de conservation de Besançon. Un acte empreint d’une grande générosité, car c’est offrir au monde une part d’eux-mêmes. À travers cette collection se découvrent des œuvres chargées d’histoires et d’émotions aux sujets très différents, comme un épisode de l’Iliade, un paysage flamand, un pâtre avec un taureau les pieds dans l’eau, une femme allaitant son nouveau-né. L’exposition dévoilant les 250 plus belles pièces de la collection se visite en trois temps. Elle embarque le visiteur dans une valse à travers les siècles, cinq exactement, où se succèdent gravure à l’eau-forte, gravure au burin, et lithographie. Face aux œuvres, le visiteur peut s’amuser à deviner si l’estampe qu’il regarde utilise telle ou telle technique, faisant de sa visite un jeu. L’eau-forte, grande passion des collectionneurs Dans ce premier temps, la technique de l’eau-forte, aussi nommée « le procédé des peintres », car c’est une technique très accessible pour les artistes, est dévoilée. C’est un procédé libre par rapport à celui du burin, plus dur et plus linéaire, que l’on retrouve dans des portraits d’Anthony van Dyck, grand acteur de cet art au xviie siècle en Flandres, et des gravures inspirées par l’héritage de Rembrandt, le grand maître de ce procédé. Michel et Christiane Jacquemin possédaient d’ailleurs une estampe de Rembrandt, qui n’est pas exposée, car c’est un tirage tardif de la fin du xviiie, pas très joli. D’autres artistes se succèdent, montrant leur ingéniosité à l’eau-forte : Johannes van Vliet, William Bailli, un militaire écossais, Anthonie Waterloo, peintre lillois mais néanmoins néerlandais, Jacques Callot, et le grand Albrecht Dürer. L’art de l’estampe est un travail très fin, minutieux, minuscule, où une loupe est parfois nécessaire pour ressentir le travail d’orfèvre des artistes. Toutes ces lignes, tous ces traits, saisissent et frappent le visiteur d’une étrange exaltation. Les sujets du quotidien Dans un deuxième temps, sont exclus les sujets savants, religieux ou historiques, qui ne sont pas le cœur de la collection des Jacquemin, et la place est laissée aux portraits de la fin du xvie, des gravures au burin aux traits parallèles, et dépourvues de courbes, de spontanéité ou de libertés. Se laissent alors contempler des gravures flamandes et hollandaises, ainsi qu’une lithographie de Renoir. Une vidéo présente d’ailleurs en détails cette troisième technique de gravure. On constate au cours de la visite que le couple Jacquemin était très attaché à collectionner des portraits d’artistes, de notables, de personnes influentes. Ils trouvaient les estampes chez des

Eugène Bléry, La Clairière aux roches (Fontainebleau), 1865, eau-forte sur chine appliqué sur papier vélin (MBAA, inv. 2020.7.318)

marchands spécialisés, et pour les livres, lors de ventes aux enchères. C’est ainsi qu’ils ont pu obtenir des épreuves de Berthes Morisot, un peu usées, car la plaque était déjà abîmée, conséquence d’un très grand nombre de tirages. Puis, nous traversons des paysages de vie à la campagne en Italie, une estampe de Venise, des scènes animalières fantasmées, une girafe plus petite que la civette, mais également d’autres œuvres au contraire très réalistes comme le marchand de tortues dans les bas-fonds de Londres de Auguste-André Lançon. Ces scènes subjuguent par la force des contrastes du noir et blanc. La magie des estampes opère. Besançon et la Franche-Comté En passant par l’Italie et les Pays-Bas, croisant des paysages français de Daubigny père et fils, cette merveilleuse exposition, saisissante et touchante, s’achève sur le fond de livres de voyages et de cartes de la région où nous nous précipitons pour retrouver Besançon, si chère au couple Jacquemin. C’est sur cette tension entre le familial et le lointain, « l’ici et l’ailleurs », que se clôt cette balade dans le temps, contemplative et passionnante. — EN TOUTE DISCRÉTION, exposition jusqu’au 27 mars au musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon www.mbaa.besancon.fr 93


Josef Imhof et Jean Tinguely travaillant sur Chaos No. 1, Columbus, Indiana, 1974. © Photo : Leonardo Bezzola.

LES COPAINS D’ABORD

Par Lucie Chevron

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À Bâle, le Musée Tinguely rend hommage à celui qui fut pendant vingt ans l’assistant et l’un des amis les plus chers de Jean Tinguely, Josef Imhof dit Seppi. Plus qu’une exposition d’art, Merci Seppi. Un cadeau merveilleux, présentée au Musée Tinguely, est une ode à l’amitié. C’est en 1971, à l’occasion de son monumental projet Crocodrome (qui finalement verra le jour en 1977), que Jean Tinguely poste une offre d’emploi, souhaitant recruter un « soudeur sachant jouer au Jass et conduire une voiture ». Ainsi, une intense relation débutait entre le sculpteur et celui qui lui restera fidèle jusqu’à sa mort. Ensemble, ils ont pensé et réalisé les nombreux projets de l’artiste disparu il y a trente ans. L’un était la tête pensante. Sur des morceaux de cartons, feuilles et serviettes de papier, mouchoirs et nappes, Tinguely formulait le dessin de ses idées. Et, comme le ferait une abeille ouvrière, le second donnait vie aux œuvres. Si certaines de ces « consignes de travail » sont précises et détaillées, d’autres à l’inverse, semblent avoir été griffonnées en quelques secondes. Seuls les éléments essentiels étaient indiqués par Tinguely. Le temps passant, un simple gribouillis au coin d’une table, et l’homme de l’ombre appréhendait dans toute son intensité les intentions de l’artiste. En un mot, ils se comprenaient, telles les deux faces d’une seule pièce. Au fil de ces nombreuses années de collaboration, Seppi a méticuleusement conservé pas moins de quatre-cents œuvres papier, dont il a fait don au musée. L’envers du décor. Les croquis, dessins, gravures, collages, aquarelles, affiches se bousculent, tout comme les courriers, lettres, feuillets d’exposition et cartons d’invitation, sur lesquels, parfois, Tinguely ou sa femme, la sculptrice Niki de Saint Phalle, ont apposé des mots destinés à l’artisan. Certains attestent de la relation professionnelle qu’entretenaient les deux hommes. D’autres également font foi de la sincère amitié qui les unissait, à l’image d’un vieux couple qui, parfois, se chamaillait. À partir de ces traces mémorielles, Seppi aime raconter des anecdotes. Derrière un courrier datant de 1978 se cache le récit hilarant d’un vol de fer dans l’entrepôt d’un certain sculpteur, Bernhard Lunginbühl. Documents d’archives autant qu’objets d’art, tous témoignent d’une tranche de l’œuvre de l’artiste. On y croise les prémices de certains

Jean Tinguely, Lieber Sepi ich danke Dir für “Munchen”, 1976. Donation de Josef Imhof. © 2021 ProLitteris Zurich; Musée Tinguely, Bâle.

de ses projets les plus importants : du Cyclop, réalisé en collaboration avec sa femme, au Klamauk, en passant par son Pit Stop ou la Fontaine Stravinsky. En ce sens, l’exposition se fait autant la rétrospective d’une longue amitié, que d’une collaboration professionnelle et du travail préalable à la réalisation d’une œuvre habituellement inaccessible au public. Pour cette raison, le Musée Tinguely a souhaité dire à Seppi, merci. Merci pour ce « cadeau merveilleux ». — MERCI SEPPI. UN CADEAU MERVEILLEUX, exposition du 17 novembre au 13 mars au Musée Tinguely, à Bâle www.tinguely.ch

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Sous leurs griffes Par Benjamin Bottemer

La plus noble invention de l’Homo sapiens prend les chemins de traverse dans Écrire, c’est dessiner au Centre Pompidou-Metz. Célébrer l’écriture manuscrite au musée semble donner raison à ceux qui prédisent sa disparition prochaine. « Ces dispositions humaines survivent à tout et sauront se réinventer », nous assure le texte de présentation d’Écrire, c’est dessiner, qui fait le parallèle avec la poésie. S’attachant à souligner le dynamisme de l’écriture à travers le lien étroit que celle-ci entretient avec le dessin, la nouvelle exposition du Centre Pompidou-Metz est d’ailleurs née à l’initiative d’une poète et plasticienne : Etel Adnan, qui évoquait le souhait d’une exposition « où l’on regarde les manuscrits comme des tableaux » .Les œuvres, les sensibilités et la parole de l’artiste libanaise jalonnent Écrire, c’est dessiner ; ses leporello (ou livres-accordéons) colorés, pouvant se déployer sur plusieurs mètres, nous accueillent à l’entrée de la galerie abritant manuscrits moyenâgeux, parchemins de l’Égypte antique, toiles d’art moderne jusqu’à une œuvre éphémère de street-art.

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Rachid Koraïchi et Mahmoud Darwich, Une nation en exil, 1981-1987

Au bas de la page, en haut du mur Ce n’est cependant pas à une histoire de l’écriture que nous invite l’exposition, qui puise notamment dans les collections prestigieuses de la Bibliothèque nationale de France et du Louvre, ainsi que dans les fonds d’institutions régionales. Écrire, c’est dessiner dévoile une diversité de supports, de signes et de combinaisons : autant de rapports à l’écrit, de croisements entre l’écriture et le dessin porteurs de récits multiples. On y observe les symboles les plus ésotériques jusqu’aux lettrages les plus soignés, en passant par d’illustres griffonnages ; comme ce chaotique manuscrit de L’Homme qui rit de Victor Hugo. Au sein de l’exposition, les œuvres contemporaines bénéficient d’un vaste espace à même de mettre en valeur le volume des leporello ou des céramiques de Rachid Koraïchi, et la monumentalité de pièces comme Azur de Nancy Spero, constituée de 39 sérigraphies et lithographies, ou la fresque de Pélagie Gbaguidi. Trois « cabinets d’écriture » plus intimistes sont consacrés aux manuscrits anciens.


Suivre à la lettre ?

Pierre Richard, Album I, vers 1855

Etel Adnan, Rihla i lâ Jabal Tamalpaïs [Voyage au mont Tamalpaïs], 2008

À travers sa scénographie, Écrire, c’est dessiner semble nous faire voyager du langage académique des copistes et des scribes vers un monde de plus en plus hors cadres : des alphabets inventés d’A.R. Penck ou de Frédéric Bruly Bouabré en passant par des œuvres où lettres et dessins se croisent, se superposent, se mêlent, pour finir sur les pages d’écriture abstraite d’Irma Blank ou de Pierrette Bloch. Comme pour achever la déconstruction de l’écriture en tant que code, donner à voir ses formes les plus primordiales, mieux célébrer les mouvements et les formes. Entre esthétique, mémoire et sens s’invitent le graphisme, la couleur, l’amour du trait, prenant toute leur place. En nous convainquant qu’Écrire, c’est dessiner, l’exposition atteint un objectif à vrai dire secondaire. Son intérêt réside peut-être avant tout dans l’intense émotion que l’on éprouve dans la contemplation de ces marques si diverses et pourtant familières, universelles. — ÉCRIRE, C’EST DESSINER, exposition jusqu’au 21 février au Centre Pompidou-Metz, à Metz centrepompidou-metz.fr

Entre toutes les mains À l’entrée du premier, baptisé « L’écriture et le dessin ne faisant qu’un », l’atmosphère invite à la contemplation d’un papyrus funéraire, d’un manuscrit à peintures du viiie siècle ou d’ouvrages finement ouvragés du xive siècle. Auprès de ces éminences, on découvre aussi les albums mystiques de Pierre Richard, cultivateur interné à l’asile de Gorze au milieu du xixe siècle. Dans « Ce qui parle toujours en silence, c’est le corps », place au geste, parfois bien moins minutieux mais tout aussi habité : carnets de notes, manuscrits, lettres d’Arthur Rimbaud, Vincent Van Gogh ou encore Rainer Maria Rilke sont comme autant de reliques. L’art des calligraphes japonais fait face à celui de Cy Twombly, l’artiste américain symbolisant idéalement cette capacité de la lettre à sortir du champ de l’écriture, à s’éloigner des codes pour rejoindre le trait du peintre. Après un détour par les gravures réalisées par Louise Bourgeois dans une série pensée comme un journal intime se déploient les eaux-fortes de Rachid Koraïchi, réalisées à partir de poèmes de Mahmoud Darwich. Le graveur et sculpteur algérien souhaitait « saisir esthétiquement l’émotion à la source de son poème » en les ouvrageant à la manière des Mou’allaquât de la poésie arabe pré-islamique. À leurs côtés, les « logogrammes » de Christian Dotremont évoquent le même jaillissement du texte et des symboles.

Pierre Alechinsky, Pense-bête, 1980

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La Sculpture en son château. Variations sur un art majeur C’est au cœur d’un xviiie siècle joyeux où naïades, angelots enjoués et autres déités sublimées ornaient meubles, fontaines et jardins, que nous emmène la nouvelle exposition du Château de Lunéville. Un inventaire plutôt exhaustif des formes que prend la sculpture au sein des résidences ducales de Lorraine et des enjeux de pouvoir qu’elle recouvre. Un art qui, loin du hiératisme parfois pesant des bustes d’apparat, s’en va faire un tour du côté de la fantaisie rocaille, de la mythologie galante et d’une opulence pleine d’imagination. (M.M.S.) Jusqu’au 9 janvier au Château de Lunéville www.chateauluneville.meurthe-et-moselle.fr

Bronzier parisien, Figure en espagnolette sur le cadre du miroir de toilette de la duchesse de Lorraine, Musée du château de Lunéville © Paris, galerie Steinitz 100


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La panthère des neiges © Vincent Munier

La panthère des neiges En 20 photographies, La Panthère des neiges raconte la quête du Vosgien Vincent Munier, dans les solitudes glacées du toit du monde. Ses instantanés disent les heures d’attente et l’obstination passionnée déployée pour saisir l’image discrète de ce félin rare, que certains appellent « fantôme des montagnes ». Une série qui dégage l’épure absolue des grands espaces, entre rocs abrupts, neige immaculée et pelages mouchetés à peine perceptibles à l’œil nu. (M.M.S.) Jusqu’au 8 janvier au siège du Conseil Régional, à Strasbourg www.grandest.fr

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Julia Steiner, screening present spaces 3.

Transmergence #03. Visions en noir et blanc Le FRAC Alsace s’attaque aux contrastes et polarise les opposées de la palette. Exposition chorale, Visions en noir et blanc permettra de revoir l’étonnante fontaine d’Anaïs Dunn où l’eau sombre fait détonner la transparence du verre soufflé, ou les clairs-obscurs texturés de la suisse Julia Steiner. Notons aussi la présence magnétique de l’artiste suisse Pàvel Aguilar, qui, à partir d’une éruption volcanique imagine une symphonie bicolore. (M.M.S.) Du 4 décembre au 27 février au Frac Alsace, à Sélestat www.frac.culture-alsace.org 102


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Arts de l’Islam, un passé pour un présent Après sa réjouissante création en 2003, le département des Arts de l’Islam du Louvre essaime cette année dans plusieurs villes de France, pour mieux mêler ses œuvres aux collections nationales et régionales. Dans le Grand Est, le Musée des Beaux-arts de Dijon et la Galerie Poirel de Nancy accueillent une dizaine d’œuvres historiques et contemporaines. Ivoires, céramiques, tapis persans ou lampes de mosquée ouvragées y sont mis en perspective avec des œuvres plus actuelles. Une initiative unique, pour poser un regard augmenté sur le passé, le présent et le futur de la civilisation islamique. (M.M.S.) Jusqu’au 27 mars au musée des Beaux-arts de Dijon, à Dijon, à la Galerie Poirel, à Nancy, et dans 16 autres lieux en France www.musees.dijon.fr www.poirel.nancy.fr expo-arts-islam.fr

Portrait de jeune femme aux roses, Iran, dynastie qajare, 19e siècle © musée des Beaux-Arts, Dijon / François Jay 103


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Paul Henreid dans Casablanca. Réalisé par Michael Curtiz, 1942 © Warner Bros

La Marseillaise Médaillons, partitions, affiches de cinéma, documents d’archives et tableaux aux accents historiques attestent du destin mouvementé de la Marseillaise. Cette exposition pluridisciplinaire croise les registres de l’histoire, de la musicologie et des arts visuels depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours pour mieux cerner les tours et détours de ce chant de guerre devenu hymne national, né à Strasbourg et nommé d’après la cité phocéenne. (M.M.S.) Jusqu’au 20 février au MAMCS, à Strasbourg www.musees.strasbourg.eu

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Jean-Jacques Henner dessinateur Chercher le dessinateur derrière le peintre, c’est le défi que s’est lancé le Musée des Beaux-arts de Mulhouse avec cette exposition temporaire consacrée à JeanJacques Henner. Par ailleurs très bien pourvu en œuvres du maître, le musée nous prend par la pointe du crayon en présentant une petite centaine d’œuvres graphiques. Des esquisses préparatoires qui disent la fulgurance de l’inspiration, la quête inlassable d’un idéal cent fois crayonné et la force du dessin sur papier ou, parfois, sur des supports plus insolites ! (M.M.S.) Jusqu’au 30 janvier​ au Musée des Beaux-arts de Mulhouse, musees-mulhouse.fr

Etude d’après l’Eglogue, après 1879 ©Bibliothèque de Mulhouse 105


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Vue de l’exposition Resisting Permanence, 2021 Guillaume Barth, Voyage vers Hyperborée, 2020 © La Kunsthalle Mulhouse - photo : David Betzinger

Resisting Permanence Avec une expo hybride en forme d’ode à l’impermanence, la Kunsthalle célèbre les vertus du changement. En 6 films et vidéos, elle fait acte de résistance et se mesure à des thématiques complexes telles que la liberté ou la responsabilité. Parmi les 6 artistes vidéastes rassemblés par la curatrice Chantal Molleur, Guillaume Barth nous fait voyager dans la lumière du Grand Nord tandis que Mariana Murcia challenge nos perceptions en nous immergeant dans des eaux peu familières… (M.M.S.) Jusqu’au 9 janvier dans le cadre de Regionale 22 à la Kunsthalle, à Mulhouse www.kunsthallemulhouse.com

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Transanatolia © Mathias Depardon

Transanatolia Au fil de sa carrière, le photographe Mathias Depardon a posé son objectif le long de nombreuses frontières (Mexique, Italie, Calais…). Une quête qui l’a mené sur les anciens territoires de l’Empire Ottoman pour en saisir les contours, les enjeux et les mythes. De la Turquie aux confins de l’Asie, en passant par l’Azerbaïdjan et le Caucase, Transanatolia fait défiler lacs sertis de monts aux flancs arides, vestiges des splendeurs passées, cartes postales immobiles de la Mer noire et livre le portrait d’un « Wild West » saisissant. (M.M.S.) Jusqu’au 16 janvier à la Filature, à Mulhouse www.lafilature.org 107


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Benjamin Seror, Depressing Times, 2021. Courtesy de l’artiste. Vue d’exposition au CRAC Alsace par Aurélien Mole.

Fascination Des grappes de fleurs jaune vif, une botte de bégonias agitée par la brise, une rose solitaire… Les installations de Benjamin Seror proposent une série de plans végétaux hypnotiques accompagnés d’une mélodie composée par l’artiste. Pièces sonores aux accents mélancoliques et vidéos se complètent pour mieux titiller nos émotions. Fascination envisage le son comme un transmetteur, un révélateur de nos horizons culturels et de nos états d’âme fluctuants. (M.M.S.) Jusqu’au 30 Janvier Au CRAC Alsace, à Altkirch www.cracalsace.com

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Botanica Une flore composite étend son étonnante frondaison à la Fondation François Schneider. Paysages aquatiques, troncs sinueux, forêts buissonneuses, hampes fleuries ou encore essences exotiques, une trentaine d’artistes de Motoco, ruche Mulhousienne rassemblant créatifs de tout poil, font éclater leur talent et leur fascination pour le vivant. Une sublimation du sauvage en technique mixte à découvrir jusqu’au printemps. (M.M.S.) Du 11 décembre au 27 mars à la Fondation François Schneider, à Wattwiller www.fondationfrancoisschneider.org

Sophie Weigel, Umbra#3 © Sophie Weigel 109


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Thierry Girard, Kanda station, The Yamanote Line, Tokyo, 2012 © Thierry Girard

Thierry Girard, Par les forêts, les villes et les villages, le long des voies et des chemins La Fondation Fernet-Branca propose un bel aperçu des dernières recherches photographique de Thierry Girard. Roadtrip rural, déambulation sur les traces laissées par la 2e Division Blindée dans l’Est de la France, itinéraire artistique au fil de la route du Tokaïdo… Des perspectives urbaines tokyoïtes saturées de fils et de néons aux solitudes de la Haute Saône en passant par la silhouette abandonnée d’une salle des fêtes sous le crachin des Ardennes, Thierry Girard capture un réalité sans concession pour mieux nous entrainer dans l’épaisseur du paysage. (M.M.S.) Jusqu’au 13 février à la Fondation Fernet-Branca, à Saint-Louis www.fondationfernet-branca.org 110


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Goya Ce sont les deux faces d’un même œuvre : Goya peintre de cour, portraitiste de renom et Goya romantique torturé, puisant son inspiration dans les superstitions de son temps. Sobrement intitulée Goya, la dernière exposition de la Fondation Beyeler nous mène du bout de son pinceau au fil d’univers diamétralement différents et parfois ambigus, depuis la délicatesse pudique d’une mantille aux rites en clair-obscur d’un univers inquiétant, hanté de sorcières et de boucs hébétés. (M.M.S.) Jusqu’au 23 janvier à la Fondation Beyeler, à Bâle www.fondationbeyeler.ch

Francisco de Goya, Vol des sorcières (Vuelo de Brujas), 1797–1798 Museo Nacional del Prado. Madrid © Photographic Archive. Museo Nacional del Prado. Madrid 111


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Écrits d’Art Brut Wilde Worte & Denkweisen C’est en convoquant 13 créateurs et créatrices d’Art Brut, splendides autodidactes souvent trop peu connus, que le musée Tinguely rend hommage à l’écrit. À l’écriture débridée pratiquée par un analphabète (Pascal Vonlanthen), à l’insolence des lettres, égrenées au hasard sur une boîte à pizza (Giovanni Bosco) ou aux histoires brodées sur la toile d’un manteau (Arthur Bispo do Rosàrio). Poètes analphabètes, musiciens dessinateurs, anonymes ou internés, ces artistes de tous les moments laissent parler leur singularité. (M.M.S.) Jusqu’au 23 janvier au musée Tinguely, à Bâle www.tinguely.ch

Laure Pigeon, Lili, Adèle, Pierre © Collection de l’Art Brut, Lausanne 112


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Ray Smith, Sans Titre, 1989 © Photo : Volker Naumann

Bestĭa Portée par toute une génération d’artistes, la fascination pour le vivant envahit le monde de l’art qui emprunte de plus en plus souvent les sentiers du sauvage. Dans cette mouvance, le Musée Würth propose un bestiaire contemporain réjouissant en hybridant ses collections à celles du Musée Zoologique de Strasbourg et à quelques pièces du Frac Alsace. Animaux fantasmés, créatures métissées, bestioles indomptables ou d’une candeur désarmante, Bestĭa transcende les frontières entre art et sciences et nous emmène vers d’autres territoires. (M.M.S.) Jusqu’au 7 septembre au Musée Würth France, à Erstein www.musee-wurth.fr 113


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Weather Stork Point, Camille Blatrix Entre design, ébénisterie, peintures hypnotiques et installations néo-futuristes, Camille Blatrix aime brouiller les pistes. De l’ordre du ready-made, ses œuvres-objets aux couleurs pop vouent un culte à l’étrangeté et activent l’espace d’exposition avec une intensité inédite. Inspiré par l’univers des GAFA, des start-ups et des grandes franchises, l’artiste en détourne volontiers les codes, à l’image de l’œuvre « They Play we Play » où l’enseigne de la chaine Starbucks, apparaît transfigurée et dénuée de son aura étoilée. (M.M.S.) Jusqu’au 30 janvier à la Synagogue de Delme, à Delme www.cac-synagoguedelme.org

Camille Blatrix, They play We play, 2021. Vue de l’exposition Weather Stork Point de Camille Blatrix, CAC-La synagogue de Delme, 2021. Photo : OH Dancy 114




Les dorades de la piscine municipale ont-elles des caries ? Par Lucas Zambon

Au risque de devenir mélancolique il faut bien faire ce constat : notre époque ressemble à une fin de soirée où il faudrait ramasser ses affaires, ranger et partir. Une situation qu’en bon fêtard on ne veut pas voir arriver. Alors on la repousse, le regard glisse vers les corps qui dansent encore, on reprend un verre. Les couche-tard replongent un peu dans l’extase, on écoute les dernières notes de biodiversité qui s’éteignent au lointain. Et puis on s’y met doucement, à ramasser ses affaires, faire le ménage et partir. J’ai toujours eu peur des départs, c’est beaucoup de travail, on pourrait se dire qu’on peut disparaître comme ça, on en a peut-être le droit. Pourtant en agissant de la sorte on ne répond pas aux besoins sociaux des autres invités et nous ne remercions pas nos hôtes pour leur hospitalité. En plus, on ne répond pas à son cœur qui crie son amour. En se volatilisant, on oublie le désir et la tendresse, on ne fait pas honneur à la joie, aux espoirs qui nous ont bercés toute la nuit. On ne peut pas vivre sereinement dans l’ingratitude. Alors, nous allons prendre le temps 117

de remercier nos hôtes, ces environnements que nous avons façonnés depuis si longtemps, les serrer dans nos bras, leur tirer doucement la main pour les emmener voir l’aube qui se profile. Ensemble, on fera briller l’émail de nos bouches souriantes sous l’éclat du soleil naissant. C’est avec cette vision splendide en tête que je commence, à huit heures pétantes, ma journée de travail. Je crois qu’il est temps de faire un état des lieux de la situation actuelle. J’ai déniché récemment un travail convenable à la piscine municipale en lien avec l’hygiène. Je pariais alors que mon professionnalisme et ma motivation me feraient rapidement progresser dans la hiérarchie. Les élus avaient d’abord eu beaucoup d’appréhension. J’étais venu en plein conseil municipal leur exposer mon audacieux plan de restructuration de l’institution aquatique communale. Les personnes du conseil étaient des gens d’une autre génération, peu conscients des enjeux de notre temps. Ils avaient vécu dans une époque


Lucas Zambon est le lauréat du prix Novo décerné à la biennale mulhouse 021. Ce jeune artiste pluridisciplinaire nous dévoile sa poésie au travers d’une nouvelle délicieusement absurde. où la science, le progrès, l’abondance, et l’aide probable de quelques extraterrestres, dont le génie technologique couplé d’une certaine naïveté allaient permettre à l’humanité de coloniser toutes les exoplanètes de l’univers. Les formes de vies carbonées avaient un grand avenir et une galaxie entière qui les attendaient. Peut-être que les aliens n’avaient pas été aussi stupides que prévu ou peut-être que cet espoir se basait sur des présupposés écologiquement foireux. En tout cas, les perspectives avaient quelque peu changé. Je savais que je devais agir avec circonspection, lucidité et bienveillance. En premier lieu, pour les apprivoiser, je leur montrais mon expertise dans le domaine : saviezvous que les traits bleu foncé au fond du bassin permettent aux nageurs de suivre leur ligne sans dévier ? Quelques minutes plus tard, une fois mon autorité admise dans le domaine, j’avais présenté un somptueux diaporama interactif pour les sensibiliser à ma cause. J’avais quelque peu fait varier les chiffres et les courbes pour donner un côté plus dramatique à ma présentation. L’effet avait dépassé toutes mes espérances. Chacun essayait de garder sa contenance. Finalement, les élus, dans un ensemble de phrases vagues, reconnaissaient que la situation dépassait complètement leur domaine de compétence. Sans perdre la face, ils se félicitaient de m’avoir embauché et de bénéficier de mon expertise. Ils me donnèrent leur feu vert pour mon nouveau poste. 118

Happiness manager de la piscine municipale. Ma mission consistait alors à répondre à une question cruciale pour l’évolution territoriale et culturelle de la ville : les dorades de la piscine municipale ont-elles des caries ? J’avais rapidement résolu les premières problématiques inhérentes à ma fonction. La première qui n’est pas des moindres : le manque flagrant de dorades endémiques dans le bassin de la piscine. J’avais surmonté la difficulté grâce à quelques astucieux aller-retour chez un éleveur en gros qui m’avait fait un bon prix. Pour le transport, le C15 des services techniques temporairement combiné avec un récupérateur d’eau de pluie avait parfaitement fait l’affaire. La réinsertion des dorades dans leur piscine naturelle effectuée, je ne doutais plus d’arriver à mes fins. C’est alors que je me suis retrouvé confronté à un problème pour le moins imprévisible. Malgré ma patience et des heures minutieuses d’observation, je ne voyais jamais sourire les dorades. Mon éthique professionnelle et personnelle m’interdisant l’abattage du banc pour vérifier les mâchoires une à une, je devais alors m’appuyer sur les expériences de mes aînés. Après des recherches sérieuses à la bibliothèque municipale adjacente, où j’espérais un jour être promu pour inspecter les pélicans, j’avais recueilli les informations suivantes : « Poisson de couleur gris argenté, au corps ovale comprimé latéralement et au front bombé, broyeur de coquillages grâce à une forte dentition. Elles sont caractérisées par une nageoire dorsale tenue par 10-13 épines et 10-15 rayons mous. La nageoire anale comporte quant à elle 3 épines et 8-14 rayons mous, et les rayons branchiostegaux sont au nombre de 6. Le maxillaire est dissimulé par un fourreau quand la bouche est fermée. Les vertèbres sont au nombre de 24. On peut observer la dentition des dorades en de très rares occasions, uniquement en début de journée. Cette expérience est décrite par ses observateurs comme unique. La rareté des témoignages similaires serait corrélée selon le Seaside Institute of Michigan (S.I.M.) au fait que ces heures correspondent à celles du repos des individus de cette espèce. » La tâche était beaucoup plus périlleuse que je ne l’imaginais. Face à une situation de crise de cette ampleur, il fallait faire appel à des idées innovantes. Cette vérité est alors devenue mon parti pris, ce qui m’a permis de persister ces deux dernières semaines dans ma mission. J’ai décidé d’allier productivité et efficience avec activités sociales divertissantes. Ainsi j’étais en mesure de déployer une grande énergie et une grande créativité dans mon travail. Logistiquement, j’étais capable de ne pas m’endormir avant l’aube et d’être dans un état de conscience


modifié pour accéder à la vérité intérieure et transcendantale de ces mystérieux animaux. Après quatorze nuits infructueuses d’observation, je commençais à subir un manque de sommeil intense et à vivre dans un état second permanent. « Quand le bout des orteils atteint enfin le fond du bassin de natation, on peut prendre son élan pour sauter hors de l’eau. » Les conseils d’Emhyr, quatorze ans, actuellement en formation au collège municipal en vue d’obtenir son brevet, étaient précieux. Il avait, par ambition personnelle et professionnelle, avec un soupçon d’altruisme peut-être, décidé d’effectuer son stage de fin d’études dans notre prestigieuse institution. Je remerciais le destin qui nous avait envoyé ce jeune talent. Il ajoutait alors à son analyse que, certes, le saut se déroulerait probablement avec moins de grâce que ceux des dauphins, mais que comme ils se font rares dans la région, cela laisse peu de vraie concurrence dans cette discipline. Je méditais son conseil et décidais alors de me recentrer sur l’ensemble des missions qui incombaient à mon poste. Avec l’agilité d’un happiness manager, mon travail consistait à : prendre le ph de l’eau, détartrer les dents, laver à l’eau claire les mirages, départager équitablement deux cosmos jaloux, plier les serviettes, vérifier que le petit Jérémy ne court pas (encore une fois) le long du bassin, déboucher les filtres de la piscine remplie d’écailles, rassurer les usagers : non les dorades ne mordent pas !, ranger en fin de soirée, ne pas s’enfuir, répondre aux besoins sociaux des dorades en travaillant à la piscine municipale, nourrir tout ce beau monde, passer la serpillière, faire deux ou trois longueurs pour garder la forme, corriger le rapport de stage d’Emhyr (je lui dois bien ça), lutter contre la guerre, le refroidissement des bassins, le réchauffement climatique, les pipis intempestifs dans l’eau, les distributeurs de bonnets de bain vides, les trottinettes électriques, la faim dans le monde. Jusque-là tout va bien. Si j’effectue cet état des lieux aujourd’hui, c’est que malgré ma conscience professionnelle aiguë, le doute concernant le succès de ma mission m’envahit de plus en plus souvent. Comment faire sourire les dorades pile au bon moment pour observer avec assez de précision leur hygiène dentaire ? L’échec des rayons X et de la thalassothérapie m’amène vers des pistes de recherches demandant un fort apport logistique pour lesquelles j’aurais du mal à convaincre les élus. Peut-être qu’il est possible de développer une thérapie de stimulation des zygomatiques en état de somnambulisme ? Aurais-je alors assez

d’argent grâce à mon salaire d’employé municipal pour commanditer Di Caprio pour l’Inception de niveau trois d’un si grand nombre de sparidés ? Les dorades seront-elles consentantes pour ces soins dentaires ? Ont-elles pensé à prendre leur carte vitale ? Leurs mutuelles couvrent-elles les frais de détartrage ? S’il faut leur poser des appareils dentaires, les bagues ne risquent-elles pas de les faire couler ? Si elles décidaient de se passer de mes services pour se tourner vers le secteur privé ? Qu’en penseraient les élus ? Mon honneur d’employé municipal pourrait-il se remettre d’un tel affront ? La prestigieuse institution que je représente serait-elle définitivement entachée par mon terrible échec ? Si vous avez des conseils à me fournir, n’hésitez pas à m’écrire à l’adresse de la piscine municipale, c’est aussi moi qui relève le courrier. Face à la difficulté de la tâche et à la pression qui en découle, je dois avouer que je pense parfois à une possible reconversion. « Dentiste pour dorades » n’est peut-être pas – comme me le disaient mes parents à maintes reprises, mais que voulez-vous, je suis têtu – un « choix judicieux » de carrière professionnelle. Pour méditer là-dessus je vais retourner faire la fête encore une fois, car je sens venir le moment où il va falloir ranger, non pas seulement la soirée de la veille, mais tout le festival. Là on verra bien si j’ai fait le bon choix professionnel et si mes talents d’happiness manager et ma méthode de productivité agile ne sont pas finalement indispensables. www.lucaszambon.fr

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L’URINE DE CHAT C’EST DE LA MÉDECINE PURE Par Stéphanie-Lucie Mathern ~ Photos : Benoît Linder

MICHEL APPRILL

« Et le médecin s’est transformé en mage, ayant seul le pouvoir de faire des miracles qui exorcisent la peur engendrée par la survie dans un monde devenu menaçant. » Ivan Illich, La convivialité. Dans une histoire primitive, le médecin était d’abord prêtre. Le religieux et le médical sont intimement liés. Michel Apprill ouvre sa porte en blouse blanche avec une médaille de la vierge – cadeau de baptême de ses parents. 120

Rien au mur. Clinique. On redoute souvent le pire aspect des choses. Ici, pas de reproduction de Monet ou de Rothko, pas de France Soir 1997 dans la salle d’attente. Seule une lourde armoire de famille – lointain présent de mariage – aux armes des Habsbourg-Lorraine. L’incarnation et la généalogie ont là toute leur importance. Son nom viendrait de Trèves, cette ville romaine allemande. Caius Julius Aprilius, justes descendants du SaintEmpire. L’élan se tourne vers le passé. Alsacien depuis 1688, il fantasme les grandes invasions, mais refuse qu’on vienne chez lui. Michel Apprill a plutôt le look de l’architecte, t-shirt noir au col rond très haut et jean de la même couleur. « Avant, j’étais un amoureux fou du nœud pap de chez Hermès, puis je suis passé à la cravate noire, puis au t-shirt, plus pratique. » Son évolution me plaît – on passe de la Renaissance à Malevitch dans une seule vie d’homme. La peinture compte. Il aime les papes de Bacon, mais surtout Le retour du fils prodigue de Rembrandt et La descente de croix de Rubens à la cathédrale d’Anvers, « tellement puissante que l’on oublie que c’est un triptyque ». Rubens, le spécialiste du rond et du maladif. Michel est avant tout collectionneur de céramiques. De Longwy en passant par Sèvres et Meissen. Il possède la célèbre Odore di femina avec ses roses coupantes de Johan Creten et un crâne girly de Myriam Mechita. La porcelaine est friable. Cela ressemble à un amour mélancolique pour ce qui fut glorieux. Sa représentation définitive est celle de l’espace et du temps, son propre mouvement sur terre. Il aime le voyage et l’énergie qui circule, surtout entre les corps. L’humanité ressemble à un matériel d’observation et d’expériences. Une passion pour les ballets – « Londres et Moscou sont les deux peuples de théâtre de la planète. » – Shakespeare et Tchekhov. « J’ai découvert la peinture italienne à la National Gallery. Au Louvre, on ne s’en sort pas. »


Il n’aime la musique que pour sortir et se vider la tête, même si on peut le voir régulièrement à des concerts : « Je n’écoute pas de disques. » Pour lire, sa préférence va à la Pléiade, pour les commentaires, le sens, la dissection. Il aime Céline. On peut d’ailleurs le comparer à une sorte de Semmelweis, ce médecin hongrois qui œuvra pour l’hygiène des mains et finit malade mental à force de ne pas être entendu. Il a lu Ulysse de Joyce alors que peu de gens en viennent à bout. Aujourd’hui, Dante et Flaubert : « Madame Bovary, c’est la scène de la calèche ! » Nous passons rapidement au Don Juan de Castellucci, des différentes mises en scène de Bob Wilson, de sa première fois à l’opéra pour Cosi Fan Tutte. J’apprends qu’il consulte ses messages dans son bain : « J’ai planté deux téléphones comme ça. » Cultivé, drôle, singulier, il reçoit évidemment les pires commentaires sur Google avec orthographe lettriste : « Senblable à de l’escroquerie/Une expérience digne d’une mauvaise caméra cachée !/Personnage condescendant/Cabinet très sal/le « professionnel » à poil sous ses vêtements/Très méchant et raciste/Évitez d’aller chez se mecain. » Sa réaction ? « On m’a sali, j’ai une femme de ménage maintenant. » Sa présence même est un remède et rétablit un ordre troublé. Pour que la souffrance appelle la médecine, il faut qu’elle touche ou prenne pour lieu un aspect du corps. Nous parlons des allergies. Lui est allergique aux graminées, le pollen. « Les acariens, c’est l’allergie la plus facile. Vous ne voulez pas des housses anti-acariens ? » L’allergie n’est jamais loin de l’intoxication, des bons restaurants. Il évoque les souvenirs de pattes de tortue dans les bouillons chinois et le besoin de sortir la bouche en feu d’un bouiboui indien. Dans la ventriloquie générale, on ne peut éviter la question du vaccin. La santé est devenue le bien suprême, l’ultime priorité, les bonnes gens prêts à y sacrifier leur liberté. Il nous raconte la grande histoire du vaccin contre la variole. Une histoire de Turcs et de harems, des achats de gamines en Géorgie, les pustules qui défigurent les gens (voir le portrait de Louis XV par Quentin de la Tour). On a vacciné avec le pus bon nombre de bien-portants. Lord et Lady Montaigu ont attrapé cette variole. Ils ont immédiatement fait vacciner leurs enfants. C’est l’esprit éclairé des Lumières. Il y a toujours une sorte de réticence en France, un esprit de cour. Le Duc d’Orléans sera le premier à faire vacciner ses enfants et Louis XVI finira par s’y résoudre. Les lumières plutôt que les ténèbres du Moyen-Age. Mais la mort est le seul remède pour la santé. Michel avait peur de la plaie qui ne se ferme pas. Le corps est certainement le bastion de la sagesse ultime.

Aujourd’hui 28 novembre, jour de mon anniversaire, Michel Apprill est mort. La gloire, même posthume, est un sous-produit, disait Valéry. Malgré sa disparition, ce portrait sensible d’une rencontre où nous avons parlé de lui et du monde dans lequel nous vivons, fait office de dernier hommage.

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AN PIERLÉ

HORS CHAMPS Par JC Polien

La chanteuse devait se produire ce soir-là dans le cadre du festival GéNéRiQ de Besançon. Lors de la balance, elle m’a reconnu au premier regard croisé dans un couloir collatéral de la cathédrale Saint-Jean. À ma grande surprise et après bien des années, elle se souvenait encore avec précision de notre séance photo dans un Lavomatic du 9 e arrondissement de la capitale. Je lui avais demandé à l’époque de prendre la pose dans l’un des tambours de lave-linge… Tout en nous remémorant les images faites ensemble à Paris et n’ayant pas le goût de faire d’elle un portrait classique, je l’ai entraînée dans un premier temps au-dehors où, sans résistance, cheveux défaits ou attachés, elle m’a offert très humainement toutes sortes de poses. Méconnaissant tout à fait les lieux, j’abordai le second temps à l’intérieur cette fois où, campée devant la Vierge, je lui demandai de porter à ses lèvres sa petite barrette à cheveux. Pas de message ici, pas de véritable mise en scène, juste l’image d’une femme, qui pourrait être une sœur, une cousine, une amie, une femme attentive et révélant une authentique simplicité. Besançon, image du 15 février 2017

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lectures

LE CINÉMA QUE JE FAIS, ÉCRITS ET ENTRETIENS De Marguerite Duras – P.O.L. 21 VIRAGES De Fred Poulet – En exergue On connaissait Fred Poulet chanteur inspiré et fou de vélo (Walking Indurain), cinéaste expérimental et fou de foot (Substitute tourné avec Vikash Dhorasso pendant la Coupe du Monde 2006), on découvre un écrivain en immersion dans les pensées du légendaire Marco Pantani à la veille de l’étape de l’Alpe d’Huez sur le Tour de France 1997. Impossible cette nuit-là pour le pirate cabossé de trouver le sommeil. Alors, il se fait l’ascension en solitaire dans son lit, comme un chemin de croix en 21 virages, repense à l’année blanche qu’il vient de passer après un terrible accident, se tourmente en pensant à la femme qu’il a rencontrée en boîte de nuit… Mais, c’est quand le malheureux grimpeur affronte une terrible fringale que le livre atteint véritablement des sommets. (P.S.) Les formes du visible Philippe Descola – Seuil On constate trop souvent le décloisonnement des disciplines alors que leur croisement ouvre tant de perspectives. Alors quand l’ethnologie foule le territoire de l’Histoire de l’art, on applaudit des deux mains. Dans cette somme, l’anthropologue Philippe Descola mêle, avec une verve poétique sans nulle autre pareille, rigueur scientifique, anecdote et commentaire illustré, pour dénicher chez les Aborigènes, chez les Koryaks en extrêmeorient russe ou chez des moines florentins, entre autres dizaines d’exemples leur capacité à faire apparaître l’invisible – entendez le nonhumain, dans la sphère de la figuration. D’une telle lecture, on ne peut sortir que troublé, émerveillé. Transcendé. (E.A.) 126

Comme ses écrits, le cinéma de Marguerite Duras est avant tout une expérience poétique à la radicalité formelle augmentée d’explorations musicales, sonores et photographiques tout aussi liminaires. La maison P.O.L. rassemble pour la première fois un ensemble de textes inédits autour des dix-neuf films réalisés par l’autrice entre 1960 et la fin des années 1980. Interviews, dossiers de presse, notes de tournages et autres nourrissent cet ouvrage arrêté sur nos phares nocturnes que sont Détruire, dit-elle, Des journées entières dans les arbres ou Les Enfants, toute dernière œuvre cinématographique de l’écrivaine. La réflexion sur le cinéma que menait celle qui possédait le pouvoir inlassable de nous transporter vers l’émotion, vers les territoires inconnus de la langue, de la passion, des contrées inconscientes, nous éclaire d’une nouvelle et absolue maturité. Et, dans cet audelà, nous autorise à continuer à nous faire notre cinéma. (V.B.) L’origine du monstre D’Émilie Gleason – Les Requins Marteaux Après le Déluge, passé dans un « paquebot zoologique » où toutes les espèces copulent entre elles, Sem, la fille de Noé, est chargée par Dieu de perpétuer l’espèce. Manque de pot, les rares survivants sont des abrutis, son père la pourchasse, juché sur une tortue, et ses deux frères sont des détraqués… Dans cette BD totalement déjantée, où fusent les répliques absurdes (« J’ai horreur d’avoir le sillon interfessier humide ! »), Émilie Gleason (prix Révélation à Angoulême en 2019) livre une parodie trash et délurée du récit biblique. C’est drôle et irrévérencieux, mais aussi pessimiste : on se demande, à la fin de l’histoire, si l’humanité mérite d’être sauvée… (N.Q.)



sons

COURTNEY BARNETT Things Take Time, Take Time / Marathon Artists

COCO Self titled / Awal La sensation de la fin de l’année, c’était Coco. Après plusieurs mois à jouer le jeu de l’anonymat et du mystère, au point de déchaîner les forums, ce groupe venu de Los Angeles a fait tomber le masque à la rentrée. Après la mise en ligne de leur morceau Empty Beach mélangeant orgue Hammond mélancolique et vagues vocales cocooning, Coco publie un album éponyme moderne et novateur. Les morceaux éthérés empreints de nostalgie ont la saveur d’une tarte d’automne ; en nous envoyant pendant 34 min dans une dimension réconfortante, faite de douceur, ils nous feraient oublier la vie matérielle. Une dreampop digne des plus grands maîtres du genre. (C.J.) JULIEN RIBOT, Do You Feel 9? / December Square Serait-il l’un des secrets les mieux cachés en France ? Depuis Hôtel Bocchi, il y a de cela vingt ans, certains le savent : Julien Ribot est un discret ; il n’en est pas moins l’un des artistes les plus incroyablement féconds qui soient, s’adonnant à l’envi à la musique de film, à la production et aux collaborations les plus diverses. Son nouvel album Do You Feel 9? est la parfaite démonstration d’une ambitieuse pop à la française : psychédélique à souhait, très visuelle, avec cette part de candeur qui la rapproche des meilleurs Flaming Lips. Soulignée par des arrangements luxuriants elle est à l’image du personnage : fantasque et généreux. (E.A.) 128

Se serait-elle sentie en danger, notre jeune amie australienne, au point de s’isoler chez elle, à Melbourne, pour nous livrer cette poignée de chansons intimistes ? Il y a des chances tant elle retourne à une forme pop première et immédiate, éloignée de ses ambitions soniques récentes. Très proche en cela de la production minimale de son grand ami, Kurt Vile, elle le fait avec une maîtrise désarmante. Et avec un cynisme qui raille ses propres angoisses, elle opte pour une forme contemplative distanciée salutaire en cette période si incertaine. De la belle ouvrage, décidément. (E.A.) AMA LOU At Least We Have This / Interscope Depuis quelques années la scène pop R’n’B britannique voit émerger une nouvelle génération d’artistes féminines rivalisant de talent. Ama Lou en est – sans nul doute – l’un des exemples les plus prometteurs. En 2018, elle avait impressionné avec son EP, DDD (Dawn, Day, Dusk) dont elle avait poussé le concept jusqu’à réaliser un court métrage aux couleurs d’un Wes Anderson. On ne saurait que saluer cette initiative d’une artiste qui prend son temps. En effet, At Least We Have This fait figure de préface à un album très attendu sur lequel elle travaille depuis deux ans. Il y a de fortes chances que ses mélodies puissantes et ses textes assurés l’élèvent bientôt au rang de ses éminentes compatriotes Jorja Smith, Arlo Parks ou encore la patronne M.I.A. (C.J.)






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