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AVRIL — JUIN 2019


www.mediapop-records.fr

MOUSE DTC

Dead The Cat MPR023 CD / Vinyle

DEEJAY SCRIBE PRESENTS

NAPOLEON DA LEGEND

Mulhouse 2 Brooklyn MPR022 / Vinyle

FÉROCES Joséphine MPR021 CD / Vinyle

FRED POULET

MANSON’S CHILD

SCARLATINE

NAPOLEON DA LEGEND

FÉROCES

THE HOOK

The Soleil MPR020 Vinyle 33T

Brooklyn In Mulhouse MPR017 CD / Vinyle

Catalog MPR019 Double album Vinyle 33T

Victor MPR016 CD / Vinyle

Scarlatine MPR018 CD / Vinyle

Too Much Blood MPR015 CD / Vinyle


www.mediapop-editions.fr L’homme qui aimait les livres Philippe Lutz

L’école de rame Nicolas Decoud

L’homme qui aimait les livres Philippe Lutz

Chroniques des années d’amour et d’imposture Christophe Fourvel

Les Grands Turbulents

Portraits de groupes 1880 – 1980

Let go Chloé Mons

Avant-propos et direction d’ouvrage Nora Philippe et Cloé Korman

Les sentiments de l’été Pascal Bastien

À vélo Bernard Plossu et David Le Breton

Lebensformen (Formes de vie) Janine Bächle

Ailleurs

Sublime

Présenté par Nicole Marchand-Zañartu

Dans la peau d’une poupée noire


©Grenier Neuf

CH D’U RON OR NE IQU PH RÉ ES ELI VO NE LU TIO N MAI

me 15 20:30 je 16 20:30 ve 17 20:30

THÉÂTRE DE HAUTEPIERRE

Théâtre / France

D’APRÈS

MOHAMMAD AL ATTAR MISE EN SCÈNE

LEYLA-CLAIRE RABIH THÉÂTRE DE STRASBOURG SCÈNE EUROPÉENNE maillon.eu

+33 (0)3 88 27 61 81


OURS

SOMMAIRE ÉDITO 6 — 7

Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@chicmedias.com 06 86 17 20 40 Secrétaire de rédaction : Cécile Becker

NOVOVISIONS 8 — 15 Novo fête ses 10 ans

Direction artistique : Star★light Graphisme : Clémence Viardot

INTERVIEW DE L’ÉDITION 18 — 24

Ont participé à ce numéro : REDACTEURS Françoise Abela-Keller, Florence Andoka, Nathalie Bach, Cécile Becker, Nicolas Bézard, Valérie Bisson, Marie Bohner, Benjamin Bottemer, Anne Borie, Caroline Châtelet, Léa Ciavarella, Héléna Coupette, Elise Deubel, Sylvia Dubost, Christophe Fourvel, Xavier Frère, Julie Friedrich, Sylvain Freyburger, Lisa Grimaud, Pauline Joerger, Paul Kempenich, Nicolas Léger, Camille Locatelli, Guillaume Malvoisin, Séverine Manouvrier, Fanny Ménéghin, Mylène Mistre-Schaal, Adeline Poidevin Segura, Antoine Ponza, Gilles Poussin, Léa Signe, Martial Ratel, Yves Tenret, Claire Tourdot, Aurélie Vautrin, Nathanaëlle Viaux, Pierre Walch. PHOTOGRAPHES & ILLUSTRATEURS Eric Antoine, Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Julian Benini, Laurence Bentz, Sébastien Bozon, Régis Delacote, Alexis Delon, Richard Dumas, Thibaud Dupin, Chloé Fournier, Benoît Linder, Stéphanie Linsingh, Stéphane Louis, Patrick Messina, Kathleen Meyer, Renaud Monfourny, Nicolas Moog, Elisa Murcia-Artengo, Zélie Noreda, Arno Paul, Bernard Plossu, JC Polien, Olivier Roller, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Henri Vogt, Nicolas Waltefaugle.

Stanislas Nordey & Édouard Louis

TELEX 28 — 30 FOCUS 32 — 48

La sélection des spectacles, festivals et inaugurations

PORTFOLIO 50 — 55 Nicolas Bézard

SONS 57 — 67

The Liminanas 57-59, Bertrand Belin 60-62, Mouse DTC + Superbravo 63-65, Chloé Mons 66-67,

COUVERTURE Starlight IMPRIMEUR Estimprim / PubliVal Conseils Dépôt légal : avril 2019 ISSN : ISSN : 1969-9514 – © Novo 2019 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés.

SCÈNES 69 — 77

Radhouane El Meddeb 69-71, Festival Théâtre en Mai 72-73, Festival Passages 74-75, François Chaignaud 76-77,

Pierre Pelot

CE MAGAZINE EST ÉDITÉ PAR CHICMEDIAS & MÉDIAPOP

ÉCRITURES 79 — 87

, Pierre-Henry Gommont & Frank Santoro 82-85, Kareen De Martin Pinter 86-87

79-81

CHICMEDIAS 12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 37024 € – Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane bruno.chibane@chicmedias.com – 06 08 07 99 45 Responsable administratif : Gwenaëlle Lecointe administration@chicmedias.com – 03 67 08 20 87

Abdelhamid Bouchnak 89-91, Sibel 92-95, Claire Burger 96-97

MÉDIAPOP 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 € – Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr – 06 22 44 68 67 www.mediapop.fr

Picasso chez Beyeler 99-101, Réouverture du Musée des Beaux-arts de Dijon 102-105, Georges Focus au Musée des Beauxarts et d’archéologie de Besançon 106-107, Anne Immelé à la Fondation Fernet-Branca 108-109, Ré flexions au Frac Alsace 110-111

ÉCRANS 89 — 97 ARTS 99 — 111

ABONNEMENT Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. ABONNEMENT France : 5 numéros — 30 € Hors France : 5 numéros — 50 €

INSITUS 113 — 118 SELECTA 120 — 122

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Disques 120 Livres 122

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Photos : Bernard Plossu, 2011 6


LA VIE, LA MORT, L’AMITIÉ Samedi 30 mars 2019, Lionel Shili, directeur artistique de Novo, nous a quittés à l'âge de 43 ans après avoir lutté comme un lion contre le cancer. Il y a plus de dix ans, quelques mois avant la parution du premier numéro de Novo, c’est une photo tirée de Husbands, sur laquelle quatre amis font les clowns torses nus au bord d’une piscine, que Lionel avait mise en couverture de notre tout premier horssérie. Désormais, comme les personnages du film de John Cassavetes, qui démarre par une scène d’enterrement, nous ne sommes plus que trois, Emmanuel Abela, Bruno Chibane et moi. Trois amis à avoir imaginé avec Lionel, au cours de l’été 2008, notamment au bord d’une piscine planquée au fond des Vosges, le magazine qui nous tient tant à cœur. L’idée était de faire épuré, « sobre et élégant » comme dirait Bruno. Avec Lionel, nous avons été servis au-delà de nos espérances. Jusqu’au bout, Lionel a défendu bec et ongles ses choix radicaux de mise en page. Pas question de céder à Bruno ou Emmanuel quand ils tentaient de lui imposer des encadrés ou le suppliaient de rajouter des infos qui risquaient de détruire l’équilibre de ses belles maquettes. Il était le gardien du temple, le « Lion de Dompaire », un personnage quasi mythique capable d’inspirer crainte et respect à nos collaborateurs les plus téméraires. Dans le train qui nous ramène de Nancy après la cérémonie et le pot d’adieu organisés pour Lionel, nous sommes loin de l’ambiance survoltée du film de Cassavetes. Alors que dans Husbands, Harry (Ben Gazzara), Gus (John Cassavetes) et Archie (Peter Falk), incapables de se quitter après l’enterrement de leur quatrième ami, se lancent dans une nuit de dérive fortement alcoolisée, nous nous contentons de parler de nos prochains bouclages et de nos enfants en buvant tranquillement les petites bouteilles d’eau achetées par Bruno avant de monter dans le train. Tandis que le paysage défile tristement, qu’Emmanuel (Peter Falk ?) pique du nez et que Bruno (Ben Gazzara ?) se plonge dans L’Equipe, je repense à tout ce que l’on a fait en dix ans avec Lionel  : plus de 50 numéros de Novo, des hors-séries pour les festivals EntreVues, Premiers Actes et C’est dans la Vallée, pour le Frac Franche-Comté ou la Biennale de la Photographie de Mulhouse, plus de 50 livres chez Médiapop dans les collections 7

Par Philippe Schweyer

Ailleurs et Sublime, des pochettes de disques, des centaines d’affiches, de flyers, de programmes, de catalogues pour la Kunsthalle, le Noumatrouff, la Poudrière, le Moloco, la Fondation Fernet-Branca, les Musées de Montbéliard, le festival Scènes de Rue, la biennale d’art contemporain Mulhouse 00… et aussi quelques logos, comme celui du Château de Lunéville que Lionel a pu terminer juste à temps au début de l’année. Je repense aussi au plaisir que nous avions à faire des livres ensemble. Au printemps 2011, pour le livre Far Out ! de Bernard Plossu, un photographe qu’il aimait beaucoup, nous sommes venus avec Bruno et Bernard passer deux jours dans son antre, à Dompaire. C’était un vrai bonheur d’être tous les quatre pour peaufiner les maquettes. Lionel, qui ne supportait pas de travailler avec quelqu’un dans son dos, s’est prêté au jeu et nous avons passé un merveilleux moment. Il reste de ces deux jours, un livre que nous aimons tous beaucoup, et quelques photos prises par Bernard Plossu lui-même, sur lesquelles on voit Lionel avec Aude, sa compagne, et Victor, leur fils chéri. Quand nous sommes revenus à Dompaire avec Bruno et Emmanuel trois ans plus tard, pour mettre la dernière main au Saut de l’Ange, notre livre hommage à Daniel Darc, là encore, tout s’est passé de manière très agréable et Lionel a accepté les idées les plus fantaisistes de Bruno dans la bonne humeur. Notre tristesse est immense, mais nous allons continuer avec Aude, qui a repris le flambeau de Starlight, et tous ceux qui nous ont rejoint dans l’aventure (liste évolutive page 5). Mêler travail et amitié, n’est pas de tout repos. Le talent va souvent de paire avec un caractère bien trempé. Il m’arrive de trouver mes amis plus dingos que les héros de Cassavetes. Bruno est dingo. Emmanuel est dingo. Lionel était dingo. Bizarrement, il n’y a que moi qui ne le soit pas. Grâce à eux et à tous les autres dingos qui travaillent à nos côtés, l’ennui n’existe pas et le plaisir finit généralement par l’emporter. Vive Novo. Vive l’amitié.


NOVOVISIONS Pour Lionel

Ce printemps, Novo fête ses 10 années d’existence. Ces belles années, on les retrace en quelques instantanés, citations, photographies et maquettes.

Husbands

de John Cassavetes — Hors-série Novo du Festival EntreVues novembre 2008

la culture n’a pas de prix www.novomag.fr

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— Il y a mille notes qu’on peut faire résonner en soi, en tant qu’actrice. Ce qui compte c’est de trouver la note juste, mais ça n’est pas facile. —  Isabelle Huppert Photo : Stéphane Louis — Novo #2 | mai 2009

— J’ai toujours essayé de travailler avec ce temps élastique qui contient en lui tous les temps de notre vie. —

Romeo Castellucci Photo : Christophe Urbain — Novo #1 | mars 2009

Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous lui dire ? Rien. Et lui n’aura rien à me dire non plus, j’espère.

Antonio Lobo Antunes Photo : Stéphane Louis — Novo #2 | mai 2009

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rencontres Propos recueillis par sylvia dubost

portrait : christophe urbain

MêME SI SES ENCRES ILLUSTRENT LES COUVERTURES DE SES LIVRES, LA PEINTURE ET L’ÉCRITURE SONT POUR GAO XINGJIAN, NOBEL DE LITTÉRATURE EN 2000, DES LANGAGES ET DES MODES DE PENSÉE BIEN DISTINCTS. SES TOILES, ROMANS, PIèCES DE THÉâTRE NAISSENT CEPENDANT D’UNE MêME RECHERCHE : CELLE DE LA FORME JUSTE QUI PERMETTRA D’EXPRIMER L’INDICIBLE.

TROUvER La vOiE Comment la peinture et l’écriture sont-elles apparues dans votre parcours ? Très tôt. Cela a été lié pratiquement toute ma vie, sauf pendant la révolution culturelle, où toute activité artistique était impossible : j’ai arrêté les deux. J’ai repris l’écriture en cachette quand j’étais à la campagne. J’avais besoin de m’exprimer pour me prouver que j’existais encore, que j’avais ma pensée. J’enterrais les manuscrits dans un pot. Mais peindre était impossible, cela prenait trop de place.

vous avez abandonné la couleur pour l’encre : ce choix d’un retour vers des techniques traditionnelles n’est pas anodin. Lors de mon premier voyage en France, j’ai vu tous les chefs d’œuvres de la peinture occidentale, et j’ai arrêté de peindre. Puis j’ai réfléchi à trouver ma voie. Picasso et Michaux ont utilisé l’encre mais ne connaissaient pas tout son potentiel. Les maîtres chinois le connaissent mais leur façon de travailler est très codifiée : ça m’ennuie, Comment ces deux modes d’expression sont-ils connectés ? de recopier tout cela. L’autre chose que j’ai apprise de la La peinture prend-elle parfois le relais de l’écriture, et inversement ? C’est très différent pour moi. L’écriture, c’est la langue, les mots, c’est le cerveau qui peinture occidentale, c’est qu’on peut tout faire ! On peut travaille. La peinture, c’est le regard, et ce regard ne passe pas par les mots. On ne peut même peindre avec les doigts, avec un couteau, un chiffon. pas expliquer exactement une vision, c’est perdu d’avance ; cela doit passer par un autre Ce n’est pas la peine de se contraindre à la pointe d’un langage. Quand je peins, ce n’est pas d’abord une idée, un concept, c’est d’abord une pinceau chinois ! vision. Derrière, il y a une autre façon de penser. vous avez toujours dit qu’en tant qu’écrivain vous ne représentiez personne ? La réalité et la fiction s’articulent-elles La voie personnelle, c’est la vraie voie. J’ai vécu une de la même manière dans la peinture et le roman ? C’est très différent. On ne peut pas exprimer une même chose de trois manières société où l’individu devait disparaître au profit d’une différentes, chaque art a ses motivations et ses expressions. C’est toujours lié à une identité collective soumise à une autorité politique. La créativité. Comment écrire un roman à notre époque, alors qu’on a tellement de littérature peut se faire tout seul, et même si l’on ne publie rien de son vivant. Si l’on éprouve la nécessité de fictions ? Il faut essayer d’exprimer ce qu’il est difficile d’exprimer par la langue : la langue est magique mais est aussi figée, on s’exprime souvent par des phrases toutes s’exprimer, cela a une valeur. Si l’auteur est sincère, il faites, parce que c’est la base de communication. Mais on doit toujours faire des touchera la réalité de l’existence humaine, et dépassera le efforts pour trouver une nouvelle expression. Dans un roman, la seule chose dont on temps, la langue et la culture. C’est ça la grande littérature, ne puisse pas se débarrasser, c’est la narration. Donc le plus important est de trouver celle qui laisse un vrai témoignage de nos conditions un ou des tons de narration intéressants. C’est comme cela que j’ai trouvé la structure humaines, qui joue le rôle que l’histoire ne peut pas jouer de mes romans, où plusieurs personnes désignent le même sujet*. Ce croisement car elle est toujours écrite et réécrite par les pouvoirs est plus intéressant qu’une intrigue. Et je ne considère pas mes romans comme des politiques. C’est une voie individuelle, mais elle est fictions. Au théâtre, raconter une histoire n’est pas intéressant, il y en a tellement ! communicable. C’est pourquoi je crois que la littérature Mais peut-on trouver une dramaturgie qui puisse évoquer ce qu’on a vécu, qu’on ne est une affaire personnelle. ❤ peut exprimer, et qui permette au spectateur d’éprouver les mêmes sensations ? En peinture, c’est encore différent. Ma peinture est loin des mots, des concepts, qui sont très à la mode : le cérébral n’y entre pas. Elle s’adresse d’abord au regard. Comment montrer une impression ? Entre figuration et abstraction, il y a un champ qu’on n’a pas encore exploré. Les impressionnistes suggéraient déjà cette possibilité-là. Je cherche à explorer ce potentiel du rêve et de l’imagination : j’appelle cela l’évocation. On n’entre pas dans le détail : c’est le flou qui parle, la pénombre, l’ombre ! L’ombre fait disparaître la réalité.

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L’ombre des mots, encres et aquarelles de Günther Grass et Gao Xingjian, jusqu’au 16 mai au musée Würth à Erstein www.musee-wurth.fr

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— Je ne cache pas être sensiblement favorable à un monde libertaire. — Claude Lévêque

Claude Lévêque, Tous les soleils, 2007 Commande publique, Haut Fourneau U4, communauté d’agglomération du Val de Fensch, Uckange.

— Novo #3 | juillet 2009

Michael Lonsdale Photo : Pascal Bastien — Novo #8 | mai 2010

numéro 7

03.2010

gratuit

Photo : Olivier-Henry Dancy ã ADGAP Claude Lévêque. Courtesy the artist and Kamel Mennour, Paris

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Serge Bozon

Photo : Christophe Urbain — Novo #26 | octobre 2013

The Dø

Photo : Marianne Maric — Novo #12 | janvier 2011

— Caramba, encore raté !  [Rires] — Christian Boltanski

Photo : Vincent Arbelet — Novo #11 | novembre 2010

Illustration : Sherley Freudenreich — Novo #7 | mars 2010 11


— Ma mère me disait : prends ce chocolat, serre-le très fort contre toi et il se transformera en diamant. — Charles Bradley

Illustration : Chloé Fournier — Novo #21 | octobre 2012

Connan Mockasin

Photo : Eric Antoine — Novo #17 | décembre 2011

— J’aime l’idée qu’en écoutant ma chanson, les gens s’inventent des histoires. — Chain & The Gang Photo : Christophe Urbain — Novo #23 | février 2013

La culture n'a pas de prix

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12.2015 —> 01.2016

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deep end de jerzy skolimowski, sortie en salle en copies neuves le 13 juillet www.carlottavod.com

BUt i miGHt die toniGHt ! par emmanuel aBela

pEu DE FiLms ont su magniFiEr LE FantasmE aDoLEsCEnt. QuarantE ans aprÈs sa sortiE, dEEp ENd, ChEF D’œuVrE DE jErzY sKoLimowsKi, garDE toutE sa ForCE DE suggEstion. unE CopiE nEuVE au Cinéma, suiViE D’unE prEmiÈrE éDition DVD Et BLuE-raY ChEz CarLotta préVuE D’iCi À La Fin DE L’annéE, ConstituE un éVénEmEnt pour LEs CinéphiLEs. « Serviette, tapis de bain, peignoir, drap et… chefs d’œuvre. » Deep End fait partie de ces films avec lesquels on passe une vie. Déjà culte dans les années 80, la moindre occasion de le voir au ciné-club était prisée, de même pour les rares diffusions à la télé. Une K7 vidéo enregistrée sur une chaine câblée nous a permis de grandir avec ce film à peu près autant qu’il nous a vu grandir : un détail nous avait échappé, mais un

semblant de maturité aidant, nous nous y attardons, délaissant le motif central pour la périphérie ou l’arrière-plan. Mais ce qui demeure, c’est le sentiment initial porté ici magistralement par John Moulder-Brown : cette impulsion mélancolique qui conduit à la vie, autant qu’elle annonce la mort. Mike, l’adolescent de 15 ans qu’interprète ce très beau jeune homme au physique déjà bowien, est partagé entre un passé trop récent – « Tout ça paraît si loin maintenant » – et un futur qui se refuse à lui. Tout garçon

de son âge a perçu, à un moment ou à un autre, cette vision de l’abîme. Là en l’occurrence, ce sont les petits jeux pervers, doux amers, de Susan, une jolie rousse plus âgée que lui, interprétée par Jane Asher, l’ex-compagne de Paul McCartney, qui déroutent le jeune homme. Plongé dans un monde qui se dérobe, les codes ne tardent plus à lui échapper. L’environnement – l’établissement de bains publics dans lequel il est recruté pour préparer et nettoyer les cabines de douche – exprime

plastiquement les instants de passage : les murs dont certains sont repeints dans des couleurs vives, rouge et orange, portent la marque d’hésitations psychologiques, entre la tentation d’une forme de pureté – dans ce que celle-ci présente d’éminemment rétrograde dans cette Angleterre du début des 70’s encore marquée par le puritanisme – et une forme de modernité, voire de franche émancipation. Mike aimerait tant avoir l’aisance de George Best, l’attaquant mythique de Manchester United, dribbler, tacler à l’envi et dribbler à nouveau, comme le lui suggère une cliente venue solliciter sa présence et ses services dans une scène aux forts accents métaphoriques au début du film, mais il ne sait y faire. Comme tous les gars de son âge, il aime le football et le fantasme allégrement, mais occupe dans son équipe le poste de gardien de but, loin parfois, trop loin de l’action véritable. Une manière comme une autre pour lui de se préserver. N’est pas George Best qui veut ! L’instant de plaisir se matérialise enfin lorsqu’il

enfourche sa bicyclette, prend de la hauteur dans la banlieue londonienne et guette Susan, le fruit de toutes ses obsessions. « Tu as vu Georgie Best marquer 6 buts à Northampton ? 6 ! Le deuxième de la tête. À peine effleurée, elle a volé dans les filets. Ou l’autre quand il a dribblé en remontant tout le terrain… Une feinte… Un dribble bien court, dribble et tir ! Non… Il l’a poussée dedans… Elle a atterri doucement… au ras du poteau… Georgie la rentre toujours… Oh boy, Georgie Best ! »

fans du célèbre groupe allemand. On le sait, Can a beaucoup écrit pour le cinéma, mais c’est sans doute ce large extrait, dans lequel le chanteur du groupe Damo Suzuki fait une apparition en vendeur de hot-dog, qui restitue avec le plus de vigueur la force rythmique et la tension contenues dans sa musique. L’instant est crucial, il coïncide avec la prise de conscience de Mike, toujours à l’affût, que la réalité n’est pas celle qu’il imagine et que l’issue se trouve ailleurs, dans une autre réalité dont il ne pressent pas encore l’existence. i

La musique est présente, bien sûr, on souligne régulièrement son importance, mais n’en déplaise à certains, les boucles réalisées par Cat Stevens, à partir des chutes de son album Tea for the Tillerman participent elles aussi à la dimension tout à fait intrigante des relations qu’entretiennent Mike et Susan. Après, il est évident que la présence en quasi intégralité des 15 minutes de Mother Sky de Can, ne peuvent que réjouir rétrospectivement les

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— Les choses de l’intime se jouent dans les chambres et dans les cuisines, pas sur les Grands Boulevards. Je filme là où ça se joue. — Jacques Doillon

Photo : Olivier Roller — Novo #27 | décembre 2013

Nathalie Quintane Photo : Olivier Roller — Novo #33 | février 2015

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— Une envie de se retrouver ensemble, de partager du plaisir : passer par le défi pour se rendre meilleurs. — Amala Dianor

Photo : Olivier Roller — Novo #44 | avril 2017

Mathieu Boogaerts Photo Arno Paul — Novo #44 | avril 2017

a l’ère de l’internet, elles défilent sous nos yeux vitesse grand V et nous rapprochent toujours un peu plus de l’univers des musiciens que l’on adore. ces vidéos sous forme de clips, de sessions ou encore de live servent les artistes et exaltent comme jamais leur musique. coup d’œil sur la production audiovisuelle en matière de musique dans le Grand est, excellent vivier de musiciens et de vidéastes.

Sound & ViSion pAR CéCile BeCker

Quand la musique est filmée, deux arts s’entrechoquent. Ce qui rend ce tour de maître souvent complexe. Qui n’a jamais vu un film où la musique est mal choisie ? Ou au contraire un film qui sait utiliser de manière décalée et sensible la musique ? Disons-le : c’est rare. Peu de réalisateurs ont réellement compris son usage et savent aujourd’hui la sublimer. On reparlait récemment de Godard qui, avec son One+One, construisait un triangle amoureux entre les Black Panthers, le nazisme, la pornographie et le rock incarné par les Rolling Stones. Étonnant. Le processus est tout aussi compliqué lorsqu’on parle de vidéo clips, il faut servir le propos de l’artiste et accompagner la musique pour la renforcer. Qu’est-ce que ça veut dire filmer la musique ? Tout simplement, la regarder autrement, entrer dans son intimité : son univers, sa construction, sa puissance scénique. Olivier Forest, directeur du festival Filmer la musique à Paris nous éclaire : « Il faut espérer qu’à cette question il y ait autant de réponses que de réalisateurs. Ce qui nous intéresse, ce sont toutes ces nouvelles formes qui surgissent sur Internet, avec des gens comme Vincent Moon et la Blogothèque qui se sont mis à filmer des concerts. Ce genre de formes est né grâce aux nouveaux moyens digitaux. Mais je crois que ce qui est le plus important c’est d’être animé par la passion de la musique. »

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— La politique c’est nous : nos vies, nos pays, notre monde, notre futur. — Inna Shevchenko

Illustration : Sherley Freudenreich — Novo #38 | février 2016


Par Emmanuel Abela

Élise est lisse !

Constantin Brancusi, Le Poisson, 1924

Formes simples, la nouvelle exposition thématique au Centre Pompidou-Metz confirme la tendance largement répandue au XXe que pureté = modernité. Avec cependant cette conclusion surprenante : la forme ne ferme pas, elle ouvre !

Le XXe est le siècle du ready-made et des abstractions, il est aussi le siècle de l’épure. Peintres, sculpteurs, architectes et designers ont tous tendu vers une forme qui accorde leur importance à ces éléments constitutifs qu’on qualifiera de “premiers” : forme, couleur et espace. On le sait, ils se sont inspirés pour cela à la fois de la nature, et de ce que celle-ci a pu inspirer elle-même à des civilisations plus anciennes, avec une volonté constante : renouer le lien à l’essentiel. Quand on compare la Tête d’une grande statuette féminine du Cycladique ancien II et certaines pièces de Brancusi, on constate qu’un même élan les lie. Un même souffle créateur qui tend à révéler l’affect au-delà de la forme même. Et donc à sublimer la matière. Pour des artistes comme František Kupka par exemple, il s’agissait de poursuivre ce qui avait été entrepris par les cubistes ou des artistes abstraits comme Wassily Kandinsky ou Piet Mondrian, à savoir dissocier esprit et matière, s’affranchir de la simple imitation – ce qui n’empêche pas de puiser dans les modèles formels qu’offre la nature – et tendre à la pureté : une obsession intellectuelle chez certains, spirituelle chez d’autres. Quand Marcel Duchamp s’arrête devant un avion au salon de la locomotion aérienne en 1912 et qu’il s’exclame que « la peinture est morte. Qui pourra faire mieux que cette hélice ? », le constat qu’il formule n’est en rien une boutade – il faut toujours se méfier des provocations de l’ami Duchamp ! Tout comme pour Fernand Léger et surtout Brancusi qui l’accompagnent ce jour-là, il sent que ses propres intuitions formelles trouvent des relais à tous les niveaux, et que ce sont bien elles qui vont conditionner une nouvelle approche de la modernité. À ce moment-là, Brancusi n’en est qu’à ses premières tentatives d’inspiration africaine, mais il sait déjà que ce qu’il explore le conduit vers un ailleurs dépouillé, dont il trouve sa source ici dans un haut de reliquaire du Gabon ou là dans la forme rectiligne d’une poupée de fertilité de l’archipel des Bijagos. Dès lors, la forme s’offre à lui, et de ses tentatives sans cesse renouvelées vers le longiligne, le courbe et le lisse – avec pourquoi pas, ce modèle d’hélice en tête ? –, il explore des voies qui auront un impact considérable sur les sculpteurs des générations suivantes : son grand admirateur, Richard Serra, mais aussi Tony Smith, entre autres artistes représentés dans le cadre de l’exposition. En visionnaire, Duchamp avait annoncé la mort de la peinture, mais celle-ci a, elle aussi, poursuivi sa quête de pureté. Les exemples sont nombreux, mais au-delà des avantgardes du XXe et de toutes les tentatives magnifiques – Klein, Rothko, etc. – attachons-nous au cas d’Ellsworth Kelly. Il est assez étonnant de constater – même si c’est le cas également pour bien d’autres ! –, combien cet artiste new-yorkais reste porteur d’une forme particulière de modernité : l’émotion naît du cadre, à une époque où la peinture s’affirmait justement hors-cadre. Comme dans un étonnant mouvement de balancier, la couleur, pourtant émancipée depuis un siècle, se retrouve à nouveau circonscrite sans que sa liberté de rayonnement n’en soit limitée. En cela, la présence des œuvres de Kelly donne tout son sens à cette exposition sur les Formes simples, parce qu’ici, contrairement à ce qu’on cherche à faire croire habituellement, la forme libère. FORMES SIMPLES, jusqu’au 5 novembre au Centre Pompidou-Metz www.centrepompidou-metz.com

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La culture n'a pas de prix

Leïla Slimani

Photo : Arno Paul — Novo #46 | octobre 2017

The Kills

Photo : Vincent Arbelet — Novo #41 | octobre 2016

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07.2018


new

shift (Post-Medium) _Biennale_internationale _de_design_graphique_Chaumont_2019_ advertisement_novo_magazine.pdf (show) 23.05 —22.09.2019 (close) Le Signe, Centre national du graphisme 1 (p lace) Émile Goguenheim 52000 Chaumont, France www.cndg.fr ... (search) +33(0)325357901 conseil départemental


Focus dans une galerie Ted Gordon Sans titre / Georges Focus

GEORGES FOCUS ET LA COLLECTION D’ART BRUT DE FRANÇOISE ET JEAN GRESET 9•03 9•06 2019

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STANISLAS NORDEY & ÉDOUARD LOUIS EN CONFRON— TATIONS Directeur du TNS, metteur en scène et comédien, Stanislas Nordey a commandé un texte à Édouard Louis. Paru en mai 2018, Qui a tué mon père, pamphlet autobiographique, est maintenant porté sur la scène du TNS. Par Cécile Becker ~ Photos : Pascal Bastien

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Édouard Louis, après vos deux premiers romans et Qui a tué mon père, on connaît plus que jamais votre enfance et ce qui s’y est joué. Quels sentiments gardez-vous de cette enfance-là ? Édouard Louis : Je ne sais pas pourquoi : j’ai détesté mon enfance et, à la fois, j’en suis immensément nostalgique. Ce qui m’intéresse dans l’écriture, c’est ça  : comment on peut être nostalgique d’une enfance détruite et détestée  ? La nostalgie vient sans doute du fait que l’enfance, c’est la conscience d’un monde qui grandit. Alors que devenir adulte, c’est se rendre compte que le monde est plus petit que ce qu’on pensait ; que les mentalités, les possibilités, les êtres sont un peu plus restreints. Peut-être qu’il y a quelque chose de cet ordre-là qui me fascine ? Beaucoup de gens disent que la violence est le fil conducteur de mes trois livres, mais en fait, comme vous le dites, c’est aussi l’enfance. Peut-être qu’écrire sur cette enfance c’est une manière de la vivre a posteriori, de rattraper ce que je n’ai pas vécu. Et puis j’ai grandi avec des corps détruits par l’humiliation sociale, par l’exclusion, par la persécution sociale. On parle un peu des classes ouvrières – il y a des films, des livres –, mais le milieu que je décris dans Qui a tué mon père n’est pas un milieu totalement ouvrier. Mon père a perdu son travail à 35 ans après un accident à l’usine, donc très vite, on a changé de classe sociale, on est tombé dans ce monde que Marx appelle le Lumpenprolétariat : en-dessous du prolétariat. Un monde avec des mécanismes, manières de penser, modes de vie très différents. Il y a aussi un “classicisme”, un racisme de classe, qui consiste à aplanir les classes populaires en faisant comme si tout était la même chose. En parlant de mon enfance, j’essaye de me venger de cette invisibilisation subie par les gens que je décris dans mes livres.

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Et vous, Stanislas Nordey, votre enfance ? Stanislas Nordey : Ma capillarité avec un certain nombre de questions ou d’histoires vient aussi de mon enfance. Mais c’était une enfance différente : je suis issu d’un divorce et d’un déclassement social [Jean-Pierre Mocky et Véronique Nordey se séparent au début des années 70, ndlr]. À partir de 5 ans, ma mère faisait des ménages, enchaînait les petits boulots ; pour qu’on bouffe il fallait aller voler des patates dans les champs… C’est une chance extraordinaire pour moi d’avoir pu appartenir à deux classes sociales à l’intérieur même de mon enfance. Je n’en ai pas souffert mais j’en ai une compréhension profonde. Tout ça se double d’une autre chose qui est particulière, mais qui n’est pas rien dans mon histoire : je descends d’esclaves. Mon arrière arrière-grandpère est parti de Pointe-Noire comme esclave dans les bateaux. Cette histoire-là, je la porte ; elle m’a donné un œil supplémentaire pour pouvoir regarder le monde. J’ai l’impression que la difficulté aujourd’hui vient du fait que les gens connaissent très peu de choses autour d’eux. On vit dans des sortes de ghettos : on parle toujours des ghettos de pauvres mais il y a aussi des ghettos de riches... Un détail biographique qui est assez marrant, c’est vraiment une coïncidence totale – ou pas, parce que les livres vous transforment aussi  : Édouard m’a envoyé son bouquin le 4 ou le 5 décembre 2017 et le 24 décembre, je revoyais mon père que je n’avais pas vu depuis 33 ans et rentamais un dialogue avec lui. Il semblerait que ce soit le bon moment de monter Qui a tué mon père… il n’y a pas de hasard. Cette amitié qui est la vôtre et qui vous a poussé, Édouard, à répondre à cette proposition d’écriture de Stanislas, sur quoi est-elle fondée ? E.L. : Quand j’ai écrit ce livre, j’ai beaucoup parlé d’une littérature de confrontation. À partir du moment où tu publies quelque chose c’est un acte public, donc tu es engagé dans le monde. Les livres ne sont plus censurés comme ont pu l’être ceux de Violette Leduc ou de Jean Genet. On est à un moment civilisationnel, où les gens qui ont le plus souvent accès à la culture ont réussi à inventer des stratégies de diversion face à ce qu’il se dit... C’est exactement ce que Geoffroy de Lagasnerie [philosophe et sociologue, grand ami d'Édouard Louis, ndlr] décrit


— Pour moi, le théâtre doit poser du désaccord, de la discorde. — Stanislas Nordey

lorsqu’on passe devant un SDF et qu’on l’ignore : à partir du moment où vous inventez cette technique de fuite, il n’y a même plus besoin de censurer… Il y a quelque temps, j’étais à une adaptation au théâtre d’Histoire de la violence [son précédent roman où Édouard Louis raconte son viol et cherche à le comprendre en le replaçant dans le contexte de domination actuel, ndlr] et quelqu’un, qui était très bourgeois me dit  : “Ah mais moi ce que je trouve formidable c’est que ce n’est pas un texte sur le viol, ce n’est pas un texte sur le racisme, ce n’est pas un texte sur la violence, c’est un texte sur la possibilité d’être.” C’est quand même un texte sur le viol, sur le racisme, sur la violence sociale ! Là on voit très bien que la bourgeoisie met en place des mécanismes pour ne pas être confrontée à ce qui est en train de se passer. La littérature de confrontation empêche justement de tourner la tête, elle confronte la personne à ce qui est en train de se dire sur la violence. Et le théâtre de Stanislas est tout autant confrontationnel. Je l’admirais déjà pour ça. Il est dans la réalité du monde, de la société, des gens, des corps, des vies, des expériences. Aujourd’hui, il y a beaucoup de manière de penser les classes populaires qui sont des manières de ne jamais penser les femmes, les genres, les sexualités et les racismes. Beaucoup de gens disent encore que le discours d’un Trump ou du Front National fonctionne parce qu’on a parlé plus de l’homosexualité et du racisme que de problèmes de classes… Stanislas échappe à ça, il est plus proche de la vérité, parce que la vérité fonctionne avec cette complexitélà. Il ne pense pas une chose au prix de l’exclusion d’une autre. Dans Qui a tué mon père, quand je dis que mon père s’est exclu du système scolaire à cause de l’obligation de la masculinité ; d’être un vrai homme c’était s’exclure du système scolaire. Écouter à l’école et être bon à l’école, c’était un truc “de PD ou de filles”, alors qu’il aurait pu étudier, avoir des diplômes, un métier mieux payé et une vie plus facile. Le problème de la domination masculine devient un problème de classe. 21

Et cette amitié-là, comment s’est-elle traduite dans le travail de mise en scène ? S.N. : Je suis devenu ami virtuel avec Édouard en le lisant. Histoire de la violence m’avait à ce point ravagé que j’en avais proposé une lecture, ici au TNS. C’est à ce moment-là que je l’ai rencontré. Il y a certains livres qui font que vous reconnaissez tout et que vous ne reconnaissez rien à la fois. C’est vous et ce n’est pas vous en même temps. J’ai toujours fonctionné comme ça, avec Pasolini, Peter Handke, Falk Richter, Pascal Rambert… C’est tout d’un coup des gens qui me constituent. En tant qu’acteur, j’ai envie d’investir le corps : je rentre à l’intérieur et je deviens. C’est peut-être une particularité de l’acteur que je suis. Quand j’ai commencé à travailler dramaturgiquement le texte de Qui a tué mon père, c’est apparu naturellement : le mec qui parle, c’est Édouard Louis, donc il faut que je sois Édouard Louis. Ça ne veut pas dire que je vais me teindre les cheveux, mais ça veut dire en tout cas plonger à l’intérieur de lui et en même temps créer un hybride de ce que pourrait être un Édouard et un Stanislas. Quand j’ai demandé à Édouard d’écrire, je ne lui ai pas demandé : “Écris sur Macron, écris sur ton père” et ce texte est tombé juste. Il faut que ce qu’on dit sur les scènes de théâtre soit percussif, que ça ait du sens ; face à la situation politique, ce n’est pas possible de faire autrement. Édouard Louis parle d’agresser la littérature, et dans cette vision de théâtre citoyen que vous portez, est-ce que vous avez au même titre envie d’agresser le théâtre ? S.N.  : Je pense qu’il y a beaucoup de choses épouvantables qui se font au théâtre. Le théâtre public aussi est un grand marché, malheureusement… Alors, comment lutter  ? On se met en danger, constamment. Le grand truc de mes amis, alors que je mets en scène le texte d’Édouard, c’est d’avoir peur pour moi. Ils ont peur que je ne sois pas renommé à la direction du TNS [le Ministère devrait donner sa réponse quant à son renouvèlement ce printemps, ndlr]. Il ne faut pas agresser Macron… Si on commence par là, on n’a pas fini... Le théâtre à sa naissance, la tragédie, le théâtre grec c’était un théâtre qui était brûlant. Il y a eu un tournant


à la fin du XIXe siècle où il devient un théâtre de chambre. Tout à l’heure Édouard parlait de la forme de théâtre qui l’intéressait chez moi, cette adresse, c’est une manière pour moi de revenir à l’essence du théâtre, qui est le saisissement. Je travaille quand même avec de l’argent public, il y a une question éthique. Alors comment est-ce qu’on peut saisir le public ? Comment on violente le spectateur pour qu’il ne soit pas dans un confort ? Le saisir et le forcer à voir ce qui est ? L’emprisonner ? S.N.  : Non, je voudrais que ce geste lui permettre d’être libre. Le théâtre que je fais est un théâtre que je veux sensuel et pas consensuel. Ce qui me plaît c’est quand les gens s’engueulent à la sortie, quand ils ne sont pas d’accord avec ce qu’ils ont vu esthétiquement ou politiquement. Pour moi, le théâtre doit poser du désaccord, de la discorde... Ça me fait toujours peur quand tout le monde trouve ça bien. Dans son Manifeste pour un nouveau théâtre, Pasolini disait qu’idéalement, il n’y avait pas de décor, pas de lumière, pas de mise en scène, juste les acteurs qui disaient au public, sans applaudissement mais qu’on parle de ce qu’on vient de voir. C’est assez beau. E.L.  : C’est drôle ce que Stanislas dit sur le côté brûlant de la tragédie antique. Le prochain manuscrit que je dois rendre au Seuil pour un roman et que je suis en train d’écrire est intitulé

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provisoirement Retour de la tragédie. Je pensais exactement à ça : comment essayer de retrouver ce geste-là, ce geste de confrontation par la forme littéraire, théâtrale, artistique. Je crois aussi beaucoup qu’on mesure la qualité d’un écrivain ou d’un artiste par le nombre d’insultes qu’il ou qu’elle reçoit et par le nombre de discorde qu’il ou qu’elle crée. Moi je suis très content quand les gens m’insultent, quand la droite m’insulte – la droite au sens le plus large, au sens où Marguerite Duras disait “la droite, la mort” ; c’est-à-dire ce qui s’oppose à la nouveauté, à la possibilité, à la liberté et à la vérité. La lutte politique s’exprime partout et y compris à travers l’art… Il y a cette idée très belle de Pascal, le philosophe, qui dit qu’on sait la vérité sur nos vies, sur le monde et l’histoire de nos vies, et on essaye de lutter contre la vérité qu’on connaît. Il y a des gens qui ne veulent pas la voir. Pascal dit que c’est là qu’on construit le divertissement au sens large. Mais il y a des lieux de vérités pures : un corps violé, un corps détruit par l’usine, un corps humilié au moment où il se fait traiter de sale noir ou de sale arabe. Je suis dans cette recherche-là, de ces lieux de vérités pures et notamment dans Qui a tué mon père.


Parlez-vous avec Stanislas de cette honte que vous avez pu ressentir en tant que transfuge de classe ? Ce sentiment qui fait qu’on ne se sent jamais à sa place et qui peut nous faire renier une partie de notre histoire, voire notre famille ? E.L.  : On a beaucoup parlé de mon père avec Stanislas et aussi d’une autre honte. Moi, je n’ai plus vraiment honte d’être un transfuge, je ne me sens pas illégitime. Si je suis face à la bourgeoisie qui dit quelque chose de vulgaire ou de méprisant socialement, ce sont d’eux que j’ai honte ; ce sont eux que je sens plouc. Quand je suis arrivé à Paris, il y a des moments où je ne disais pas ce que mes parents faisaient, je mentais. Je disais que mes parents étaient universitaires, écrivains ou journalistes, mais ça n’a pas duré longtemps. Avec Stanislas, nous avons parlé de la honte de souffrir ressentie par quelqu’un comme mon père. Mais ce sentiment, évidemment, mon père n’en parlerait pas. Un des grands principes de la violence sociale, c’est de faire croire aux gens – comme le fait Macron – que, s’ils souffrent, c’est de leur faute. Les gens ont honte de souffrir, ont honte d’être pauvre. Quand j’ai publié Eddy Bellegueule, ma mère m’a demandé : “Pourquoi tu dis qu’on est pauvre ?”, la même phrase qui a été formulée à Didier Eribon [sociologue et philosophe, auteur de l'excellent Retour à Reims et autre grand ami d'Édouard Louis, ndlr] , les mêmes mots, la même syntaxe, la même chose ; alors que nos mères avaient 40 ans d’écart… On voit que c’est une structure sociale qui

s’empare d’un corps et qui fait dire quelque chose. La honte qui m’importe dans ce texte, elle est là ! C’est pour ça que c’est important que le texte soit dit par quelqu’un qui n’est pas mon père, ça aurait été artificiel… faux tout simplement. Mon père a l’impression que c’est comme une forme d’aveu de faiblesse, lui qui est si préoccupé, obsédé par sa masculinité. Il faudrait que les classes populaires n’aient plus honte. Comme il y a une raréfaction des discours en politique sur les classes populaires et même dans les discours artistiques, les gens sont enfermés dans cette honte-là… S.N.  : [Un temps] La honte, ce n’est pas central chez moi. Ma mère m’en a beaucoup protégé, elle me disait tout le temps ça : “oui bah oui on vivait dans les beaux quartiers et puis maintenant non, ce n’est pas grave, l’essentiel c’est d’être heureux”, et puis on était heureux. Je connais la petite honte, tu fais pipi dans ta culotte et t’as une tâche. L’autre honte ne m’est pas familière. Je la reconnais chez d’autres gens, je peux la voir, mais je ne la connais pas.

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CRITIQUE Un geste magistral qui ne questionne pas les limites du texte. Par Caroline Châtelet

Ce qui surprend de prime abord dans Qui a tué mon père est cette absence d’interrogation finale, que la formule sous-entendrait presque. Mais non, ce n’est pas une question que pose l’auteur dans ce texte court, ramassé. Constatant dans un premier temps la déchéance physique de son père, il déroule ensuite des souvenirs d’enfance qui rendent compte du gouffre les séparant, mais aussi de l’amour, bien présent, en dépit de l’homophobie du père. Revient également, lancinante, sa culpabilité : pour avoir fait honte enfant à son père, et pour avoir déclenché une bagarre entre ce dernier et son frère aîné  : «  À ce moment-là, j’aurais pu tuer mon père ». Mais le « Qui » de l’intitulé désigne d’autres coupables, nommés dans la troisième et dernière partie : Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande, Emmanuel Macron, etc. Autant de responsables politiques dont les actions ont accentué la misère sociale et acculé les plus précaires. Si cette séquence interpelle de prime abord par son positionnement politique, elle demeure trop survolée et vire à la succession de clichés (à l’image du livre, dont on a le sentiment qu’il est écrit à la va-vite). Ce qui paraît surtout étrange dans cet ouvrage est le retournement opéré par Édouard Louis. Après avoir critiqué avec virulence sa famille dans En finir avec Eddy Bellegueule, l’auteur célèbre ici le père, sans interroger ni son revirement ni ses contradictions. Le ton empreint de misérabilisme change simplement de camp – non plus pour signifier le divorce père-fils que l’amour-malgré-tout. Se saisissant du texte, Stanislas Nordey le porte seul en scène. Sur un vaste plateau avec en fond de scène une image en noir et blanc de ville sur laquelle se superposent des arbres – l’échelle irréaliste entre les maisons et les troncs signalant peut-être l’espace imaginaire, un lieu où les souvenirs se reconstituent dans un écart avec la réalité –, le comédien se tient assis à une table. Face à lui, un mannequin, figure du père à qui le fils s’adresse, et qui va au fil du spectacle se multiplier. Peuplant progressivement l’espace, ces

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personnages signalent par leur position (de dos, au sol, assis la tête dans les mains) l’état d’un homme abattu, brisé. À l’image de l’intitulé du livre, la mise en scène de Nordey choisit de porter le texte sans le questionner. Cela donne lieu à quelques séquences poignantes, à des images efficaces et mémorables, à une interprétation impeccable. Subsiste, néanmoins, un malaise face à l’ensemble, aussi puissant soit-il. Par sa maîtrise, la mise en scène accentue l’intensité et la force politique du texte, elle le sublime. Sauf qu’à ne pas interroger la position ambiguë d’Édouard Louis, son auto-complaisance, sa dénonciation bien rapide, le spectacle court le risque d’offrir un discours, notamment politique, complaisant à entendre pour le spectateur. — QUI A TUÉ MON PÈRE Théâtre du 2 au 15 mai au TNS, à Strasbourg www.tns.fr — QUI A TUÉ MON PÈRE Édouard Louis, éd. Seuil


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PRINTEMPS KLASSIC Qui a dit un jour que la musique classique n’était pas l’affaire de la jeunesse ? Passionnés de musiques, les deux frères Olivier et Gautier Duong, respectivement pharmacien et comptable, ont organisé depuis 2015 une série de cinq concerts dans la ville, avec un auditoire sans cesse croissant. Là, ils viennent combler un vide qui se fait ressentir avec l’absence d’un festival classique digne de ce nom depuis quelques années. Ils font même mieux que cela : avec une ferveur nouvelle, ils mettent l’accent sur de jeunes talents pianistiques, dont Dmitry Masleev, vainqueur du prestigieux concours Tchaïkovski, qui donnera le concert d’ouverture. Longue vie à ce nouveau et beau festival. Du 7 au 11 mai au Palais de la Musique et des Congrès & à l’auditorium de la Cité de la Musique et de la Danse. www.printemps-klassic.fr

REGARDS DE VI(LL)E Ouvrir des espaces, investir de nouveaux champs, rassembler autour de territoires artistiques ; telle est la proposition formulée par la Ville de Schiltigheim aux Halles du Scilt. Dans ce lieu atypique, une friche industrielle redevenue un lieu de vie, débute un nouveau cycle d’expositions avec le travail sensible de deux artistes qui proposent un double regard sur Schiltigheim avec la galerie Bertrand Gillig : celui du patrimoine en friche revisité par Patrick Bastardoz et celui tout en modernité du graffeur Felix Wysocki connu sous le nom d’« Apaiz ». Jusqu’au 28 juillet aux Halles du Scilt à Schiltigheim. www.ville-schiltigheim.fr Visuel : Patrick Bastardoz, Entrepôts, 150 x 80.

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RENCONTRES ET RACINES Comme chaque année, le festival Rencontres et Racines présente une affiche diversifiée, organisée autour de stands associatifs s'articulant autour de la solidarité, des saveurs du monde et des valeurs humanistes. Qui mieux que Calypso Rose pour affirmer cet esprit de convivialité ? Ou les Négresses Vertes, porteurs depuis plus de trois décennies d’un esprit alternatif ? Ou encore Hoshi, révélation impertinente de la chanson française ? Les 28, 29 et 30 juin à Audincourt. rencontresetracines.audincourt.fr Visuel : Hoshi

JOURS DE DANSE Déjà la 10e édition de Jours de danse, le festival organisé par la compagnie Pernette au cœur de Besançon. Durant trois jours se produisent compagnies amateures et professionnelles. Une invitation à se plonger « corps et âmes » dans le mouvement, avec des croisements de discipline – danse, arts plastiques, mapping et musique live. Les 27, 28 et 29 juin, à Besançon. joursdedanse.compagnie-pernette.com


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LES DIVAS DU GENRE Les Divas du Genre nous donnent rendez-vous pour une 4e édition. Le temps d’une soirée nous plongerons dans l’atmosphère d’un cabaret burlesque avec cette année des chants looper, des clowneries, de la poésie et beaucoup de surréalisme. Le tout doublé d’une exposition qui prouvera – si besoin était – que pilosité peut rimer avec corset. Parmi les figures, à signaler la présence de Rosie Volt, grande fan de Dalida, de La Callas et de Nina Hagen, qui ne se contentera pas de rendre hommage à ses idoles, mais se livrera à une performance avec la créativité qu’on lui connaît. Elle sera suivie des Divas Velues et de Mika Rambar, pour une soirée haute en couleurs. Le 17 mai au CDN de Besançon. www.cdn-besancon.fr Visuel : Big Bertha par JC Picone

ATELIERS OUVERTS 20 ans ! 20 ans que les Ateliers ouverts, portés par l’association Accélérateur de particules, nous permettent de rencontrer les artistes dans leur antre, de découvrir leurs œuvres, de mieux comprendre leur travail en particulier et le processus de création en général. Cette année : 2 week-ends, 132 ateliers, 372 artistes dans toutes l’Alsace et même Outre-Rhin. Rendez-vous sur leur site pour découvrir les adresses, la sélection d’ateliers de l’équipe du MAMCS, qui fête lui aussi ses 20 ans, et l’agenda des événements. Et rendezvous aussi le 17 mai au Bastion 14 pour une méga teuf de vernissage ! Les 18-19 + 25-26 mai à Strasbourg et dans toute l’Alsace. www.ateliers-ouverts.net Visuel : Atelier de Sébastien Haller

« LE COURAGE C’EST LA PEUR » Cette mésaventure arrivée à un vitriot de 42 ans n’est pas banale. Nicolas Carré, se restaurait dans une cafétéria en surplomb d’un torrent du Montana aux États-Unis lorsqu’un grizzli a surgi sur la terrasse, semant la panique 29

chez les touristes. S’ils eurent tous le réflexe de bondir vers l’intérieur du restaurant panoramique, notre touriste francophone lui, n’ayant pas compris la nature des cris, s’est vite retrouvé seul avec le plantigrade affamé sans la moindre possibilité de fuite. « J’étais tétanisé, je regardais les gens derrière la vitre me faire signe de ne surtout pas bouger, l’ours se bâfrait avec les plateaux repas autour de moi ». Ces rencontres sont fréquentes dans cette région de randonnées pédestres et les consignes de sécurité en cas de face-à-face sont données à tous les randonneurs, mais être piégé sur une terrasse de 50 mètres carrés avec un spécimen est rarissime. « Quand j’y repense, c’est drôle, personne ne pensait à me filmer » s’étonne Nicolas. Pourtant, il est resté immobile une bonne heure selon les témoins, l’animal prenant sa collation presque indifférent à cette présence humaine à ses côtés. Lorsque les télévisions locales lui ont demandé comment il avait fait pour rester aussi stoïque devant le grizzli, Nicolas a répondu : « Mon courage venait de ma peur, une peur horrible. » Visuel : Nicolas Carré, témoin du jour Texte : Daniel Foucard / Photo : Elsa Laurent


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GOTICO-ANTIQUA Ce ne sont pas les graphistes qui vont nous contredire : la typographie est au cœur d’un système de pensée ; en cela elle mérite qu’on s’y attache pleinement. L’École Nationale Supérieure d’Art et de Design de Nancy lui consacre cette année en collaboration avec l’ANRT (Atelier national de recherche typographique), un symposium ainsi qu’une exposition, Gotico-Antiqua. Avec la présence de conférenciers éminents, les deux retraceront le contexte historique et les enjeux d’un métier essentiel du XVe à nos jours. Les 25 et 26 avril pour le colloque et jusqu’au 17 mai pour l’exposition, à l’ARNT, à Nancy. www.gotico-antiqua.anrt-nancy.fr

LE PRINTEMPS DU TANGO C’est déjà la 6e édition pour le printemps du tango ! En accueillant dans des lieux hors normes des pointures et des talents émergents, le festival aura de quoi séduire le plus grand nombre, avec le retour du Sexteto Fantasma, des formations nouvelles comme le trio Lunfa et le duo Doble Filo, ou encore les talentueux musiciens de Ruben Peloni y los Tanturi, l’immanquable Daniel Mille, les déjantés de Serpientes… Sans oublier des spectacles inédits sous toutes leurs formes et des créations pour voyager à travers la culture argentine. Du 7 au 10 juin à Mulhouse. leprintempsdutango-mulhouse.fr

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BIENNALE INTERNATIONALE DU GRAPHISME S’inscrivant dans la continuité de l’emblématique festival de l’affiche de Chaumont, la 2e Biennale internationale du graphisme, organisée par le Signe célèbre durant quatre mois le design graphique et permet à tous ses acteurs de se retrouver, de partager autour de la pratique et de son actualité, d’envisager ses enjeux à travers de nombreux événements dans toute la ville. Post Medium est la thématique de cette 2e édition, un terme qui se déploie à travers une exposition éponyme, qui peut être interprété de trois manières différentes : post-print, multi-support ou au-delà du support. L’occasion de se familiariser aussi bien avec la jeune création que des artistes majeurs de la scène du design graphique avec les expositions monographiques de Frédéric Teschner, Karl Nawrot, Camille Trimardeau. Du 23 mai au 22 septembre au Centre National du Graphisme, à Chaumont. centrenationaldugraphisme.fr


© tempsreel.fr - Guido Reni, Adam et Eve au Paradis, vers 1620 - Transfert de l'État à la Ville de Dijon : Musée du Louvre, Paris - Dépôt de l'État de 1809, transfert définitif de propriété à la Ville de Dijon, arrêté du Ministre de la Culture du 15 septembre 2010 © musée des Beaux-Arts de Dijon/Hugo Martens

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Bruit Noir

Pêle-mêle Le festival se veut un espace de liberté. Frondeur, pluridisciplinaire, il accorde son importance à la jeune création : électro, psychédélique, expérimentale, toutes les approches sont possibles dans un vaste fourre-tout qui mêle concerts, performances, expositions, dégustations culinaires – et ouais ! – et même une braderie de disques et affiches. En ces temps parfois sombres, renouons avec une forme de noirceur à l’occasion des performances punk – mon Dieu, très punk – de Frustration et poétique de Bruit Noir, le duo formé par des membres de Mendelsohn qui viennent une fois de plus bousculer bruyamment les codes et nous éprouver dans nos vaines certitudes. Par Emmanuel Abela ~ Photo : Simon Gosselin — MV, festival du 8 au 12 mai, à Dijon www.festivalmv.com

Leonardo García Alarcón

L’eau à la bouche Après Nabucco, le déluge. Falvetti, Leonardo García Alarcón, la Cappella Mediterranea et le Chœur de Chambre de Namur. Le quarté gagnant est de retour à l’Opéra de Dijon. On avait, depuis, vu le chef argentin aux prises avec le Prometeo d’Antonio Draghi puis la Messe en si de Bach. Alarcón retrouve en mai prochain Michelangelo Falvetti. Ce compositeur sicilien (1642-1692), transfuge de Calabre et ordonné prêtre quelques années plus tôt sait ce que l’édification des foules doit aux inventions, aux grands oraux publics et à l’expressivité dramatique. Ses deux dialoghi sacrés – Il Nabucco, entendu à Dijon en 2017, et ce Il diluvio universale – mixent le matériau opératique au macabre populaire et aux tarentelles toutes de concision dentellière. Tapis royal pour la Capella Mediterranea qui peut ainsi pousser un peu plus sa finesse d’exécution dans l’âpreté de préoccupations spectaculaires, et contester avec l'élan de l’empreinte musicologique, en invitant, par exemple, une fois encore le zarb de Keyvan Cheminari à les rejoindre sous les eaux. Il diluvio universale, dialogue biblique à cinq voix et en quatre parties, est créé à Messine en 1682 et en dialecte sicilien. Il devient tubesque, plus de trois siècles plus tard, depuis le festival d’Ambronay de 2010, où l’œuvre a été créée et enregistrée par Leonardo García Alarcón. Compositeur progressiste pour chef réformateur, il devrait être intéressant d’entendre aujourd’hui les ressorts d’un théâtre lorgnant sur la grandiloquence, afin de provoquer, chez l’auditeur, la conscience politique comme la crainte de Dieu et d’une condition de mortel toujours aussi loin d’être pérenne. Le vieux Noé devrait recevoir, cette fois encore, quelques éclaboussures. Par Guillaume Malvoisin ~ Photo : Vincent Arbelet — IL DILUVIO UNIVERSALE, opéra le 29 mai à l’Opéra de Dijon www.opera-dijon.fr

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FOCUS IRAK #3

La Maladie du Machrek

DU 9 AU 12 AVRIL 2019

© Alain Richard

The Swimming Pool (21st Century Museum of Contemporary Art, Kanazawa) © nhayashida (creative commons)

TEXTE YVES RAVEY ADAPTATION JOËL JOUANNEAU ET SANDRINE LANNO MISE EN SCÈNE SANDRINE LANNO

DU 28 AU 29 MARS 2019

© Fakhri El Ghazel

DU 14 AU 24 MAI 2019

Création | Une coproduction du CDN Besançon Franche-Comté

TEXTE ET MISE EN SCÈNE JEAN-MICHEL RABEUX D’APRÈS LES MOTS D’AGLAÉ

TEXTE D’APRÈS HORACE DE HEINER MÜLLER MISE EN SCÈNE ET SCÉNOGRAPHIE HAYTHEM ABDERRAZAK

www.cdn-besancon.fr | 03 81 88 55 11

Avenue Édouard Droz 25000 Besançon | Arrêt Tram : Parc Micaud


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Déflagration Dame de Joie « J’ai beau être une pute, je ne suis rien qu’une femme. J’ai beau être une femme je ne suis rien qu’une pute. » Seule sur scène, la comédienne Claude Degliame raconte Aglaé, une prostituée de Marseille, originaire de la banlieue parisienne, marchande de plaisir depuis plus de soixante ans. « Un métier comme les autres », répète-elle à l’envi. Cette femme, l’actrice et son metteur en scène, Jean-Michel Rabeux, l’ont rencontrée il y a quelques années déjà, autour d’une bouteille de rosé, au cœur de la cité phocéenne. « Aglaé c’est une Dame, avec majuscule, c’est le mot qui nous est venu. Une aristocrate. De Sarcelles, mais une vraie, pas par le sang, par l’altitude. Une que l’avis de la société sur sa pensée, sur son mode de vie, laisse de marbre. C’est une qui diffère. Elle nous a plu pour ça, elle diffère. Ce n’est pas tant son métier qui nous a retenu, c’est sa différence », souligne Jean-Michel Rabeux. Un témoignage fort, sans chichis ni pincettes pour dire une certaine vision de l’homme et de l’humanité. Alors, comme au milieu des clients d’un cabaret, la comédienne se déplace parmi les spectateurs, les interpelle, les pousse à la réflexion, quitte à provoquer pour mieux émouvoir. Les mots sont parfois tendres, souvent saignants – ceux d’une femme à la marge et bien contente de l’être. « Les rapports que les gens entretiennent avec la prostitution sont plutôt de l’ordre de l’ombre, pour ne pas dire des ténèbres, nous recherchons une mise à la lumière, délicate peut-être, mais aussi crue que peut l’être Aglaé. » Par Aurélie Vautrin ~ Photo : Alain Richard — AGLAÉ, théâtre du 14 au 24 mai au CDN Besançon - Franche-Comté www.cdn-besancon.fr 34

Qu’on se le dise : après 6 mois d’absence en les murs, La Rodia rouvre ses portes. Les festivités débutent le 8 mai avec Electro Deluxe – et le projet des élèves de la MJC Palente et du Conservatoire à Rayonnement Régional du Grand Besançon –, puis se poursuivtent avec Catfish le 10 et Fakear le 11. Mais l’événement, c’est bien la venue des Hot Snakes, ce groupe de post-harcore – excusez du peu ! – américain, avec à la manette un certain John Reis, par ailleurs leader de Rocket from the Crypt. Inutile de dire que ça va décoiffer au moment où le groupe reprend son envol sur le mythique label Sub Pop. Rien de tel qu’une déflagration sonique pour célébrer la réouverture de La Rodia en fanfare. Par Emmanuel Abela — HOT SNAKES, concert le 2 juin à La Rodia, à Besançon www.larodia.com


Graphisme Datagif

THÉÂTRE TDB-CDN.COM

EN MAI

TEL : 03_80_30_12_12

30 ÉDITION E

01 L’ÉCOLE DES FEMMES Molière / Stéphane Braunschweig / Du 23 au 26 mai

02 A PARTÉ

Cie Bleus et Ardoise / Françoise Dô / Du 24 au 26 mai

03 LA BIBLE, VASTE ENTREPRISE DE COLONISATION D’UNE PLANÈTE HABITABLE LA gALERIE / Céline Champinot / Les 24 et 25 mai

04 EN RÉALITÉS

Cie Courir à la catastrophe / D’après La Misère du monde de Pierre Bourdieu / Alice Vannier / Du 25 au 27 mai

05 HÉLOÏSE OU LA RAGE DU RÉEL [création] Cie La Seconde Tigre / Myriam Boudenia / Pauline Laidet / Du 25 au 27 mai

06 QUE VIENNENT LES BARBARES

Cie du Dernier Soir / Sébastien Lepotvin, Myriam Marzouki / Du 27 au 29 mai

07 HARLEM QUARTET

Les Lucioles / D’après Just above my head de James Baldwin / Élise Vigier / Du 28 au 30 mai

08 PRETO

Companhia brasileira de teatro / Marcio Abreu / Les 28 et 29 mai

09 OÙ LA CHÈVRE EST ATTACHÉE, IL FAUT QU’ELLE BROUTE Cie Dans le Ventre / Rébecca Chaillon / Du 29 au 31 mai

10 ATOMIC MAN, CHANT D’AMOUR Cie La Maison / Julie Rossello Rochet, Lucie Rébéré / Du 30 mai au 1er juin

11 LES BIJOUX DE PACOTILLE

Cie La Part des Anges / Céline Milliat Baumgartner / Pauline Bureau / Du 31 mai au 2 juin

12 SOUS D’AUTRES CIEUX [création]

Cie Crossroad / D’après l’Énéide de Virgile / Maëlle Poésy, Kévin Keiss / Du 31 mai au 2 juin

13 FANTAISIES,

L’IDÉAL FÉMININ N’EST PLUS CE QU’IL ÉTAIT Carole Thibaut / Du 31 mai au 2 juin

14 PERDU CONNAISSANCE

Cie Théâtre Déplié / Adrien Béal, Fanny Descazeaux / Les 1er et 2 juin

15 DIRE L’EXIL [lecture]

L’atelier des artistes en exil / Judith Depaule / Le 1er juin


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Komorebi, à La Vapeur, à Lyon, 2018 © Guillaume Arbez

Le FIMU créatif Atelier préparatoire du spectacle Sauver les mots

Des mots et des choses La deuxième édition de la biennale Parlemonde prendra place à Montbéliard en mai. Le festival, consacré aux langages, traduit cette thématique au-travers d’une programmation diverse de spectacles, concerts, installations, ateliers et colloques. La spécificité de l’événement réside dans son lien au ministère de l’Éducation nationale, soit l’implication de jeunes allophones (qui maîtrisent une langue étrangère maternelle), notamment mobilisés via des groupes scolaires des agglomérations environnantes. Quelques exemples. Un parcours sonore, Héritage, donnera à entendre la mise en musique de comptines intergénérationnelles en plusieurs langues, grâce au travail conjoint des enfants de l’école Coteau Jouvent et d’un compositeur associé à la scène nationale de Montbéliard, Thomas Boichard. Une des conférences abordera le sujet du langage chez les tout petits et de la valorisation des langues parfois multiples des écoliers. Un spectacle coordonné par le metteur en scène d’origine espagnole Jorge Picó, également associé, et intitulé Sauver les mots. Basé sur les textes d’autrices contemporaines, il a été réalisé avec une classe de quatrième et les élèves d’une unité pédagogique pour élèves allophones arrivants (UPE2A) du collège Les Bruyères de Valentigney. La pièce mettra en scène une réflexion vivante sur les sens profonds des mots, en termes sociaux et idéologiques, ainsi que de l’effet qu’ils peuvent avoir, lors de leur apprentissage, sur la compréhension d’une nouvelle culture. Par Antoine Ponza — FESTIVAL PARLEMONDE, du 9 au 11 mai à MA scène nationale, à Montbéliard www.magranit.org

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Une quinzaine de scènes, un village associatif, les musées de la Ville à entrée libre… Le Festival international de musique universitaire soufflera avec entrain sa trente-deuxième bougie en juin prochain, à Belfort. Le FIMU (son petit nom) se distingue non par genre, puisqu’il se réclame d’un éclectisme absolu, entre jazz métal et quatuor de flûtes, ou provenance géographique, du tribal (l’Orchestre des quartiers) au local (Naïnako, de la folk malgache), mais par son attachement à l’apprentissage et à la réflexion. Les groupes ou ensembles choisis par le jury sont liés à des structures universitaires et par leur constitution vigoureuse censés décloisonner les genres, favoriser la curiosité du public et promouvoir l’accès à la musique, selon les vœux du festival. De nouveaux formats stimulants ont été annoncés pour cette édition : déambulations, concerts surprises, ateliers participatifs et le retour du FIMU « hors-piste », des concerts associant des salles et des styles qui habituellement ne se rencontrent guère. L’opéra – rock ou baroque – a également été ajouté à la carte. Enfin, de la musique sera même concoctée sur place, grâce à un partenariat débuté l’an dernier avec le SOKO festival de Ouagadougou, au Burkina Faso. Les chanteuses/instrumentistes de Komorebi et le DJ franc-comtois Dudy, déjà habituées et connu du lieu, avaient retroussé leurs trois paires de manches pour une création originale. Ils viendront la revisiter, accompagnés des Burkinabés Achille Ouattara et Moïse Ouattara, plutôt portés sur le jazz. Par Antoine Ponza — FESTIVAL INTERNATIONAL DE MUSIQUE UNIVERSITAIRE, du 6 au 10 juin, à Belfort www.fimu.com


© Alejandro Guerrero

Brocante sonore Zic Zazou

VENDREDI

19 AVRIL 20h

SAMEDI

18 MAI 20h

www.larodia.com

intra muros Alexis Michalik

MERCREDI

29 MAI 20h

Nominations Molières en 2014 et 2017

RENSEIGNEMENTS ET RÉSERVATIONS 03 88 30 17 17 • www.lepointdeau.com Le Point d’Eau 17, allée René Cassin • 67540 Ostwald

Identité graphique Parade Studio

(Ré)ouverture

Cie Entre Nous

Printemps 2019

LE GRENIER

Electro Deluxe ● Fakear Bertrand Belin ● Shellac Red ● Bertrand Burgalat Davodka ● Jazzy Bazz Catfish ● Horskh ● Mula Pouvoir Magique Guts dj set ● Dj Suspect A. Massaï ● Bien Urbain Hot Snakes ● Anémone Le Retour du Boogie vs Mighty Worm Rockin djs Powerwolf ● Flèche Love Création élèves du CRR et de la MJC Palente Wormhole + ...


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Bourgeonnante jeunesse En mai dernier, ils flânaient sur le campus universitaire de Strasbourg, oscillants entre performances, concerts, colloques, librairie éphémère, lectures et bains de soleil. Les Strasbourgeois découvraient le festival DémoStraTif – festival universitaire des arts de la scène. Il invitait étudiants-artistes de la région et ses alentours à se produire et échanger avec professeurs et professionnels du spectacle vivant. Le fil rouge du festival s’articulait autour de la notion d’illusions collectives sur laquelle s’est interrogé Thierry Simon – auteur, metteur en scène et artiste associé au festival. Au cours de ses déambulations, il laissait aller sa plume à la rédaction de Mai-Days, crash texte témoin des quatre jours d’effluves artistiques. C’est sous le prisme du légendaire et du sacré que les esprits embrasseront cette seconde édition qui sondera la question de Mythe(s) Persistant(s). L’autrice et metteuse en scène Sandrine Roche s’acquittera du rôle d’artiste associée et de pilier dans la réflexion autour de cette thématique. C’est la promesse d’une programmation éclectique et ambitieuse d’initier la rencontre, de rassembler jeunes artistes et professionnels qui se dessine pour ce nouvel épisode. Le collectif BIS, la compagnie des Ô, le conservatoire de Colmar, le graffeur FosR… sont un avant-goût des artistes qui seront sur place. Découverte, fraîcheur, rendez-vous, convivialité et réflexion sont les mots d’ordre d’un festival qui se veut audacieux. Sacha Vilmar, étudiant en master d’arts du spectacle et initiateur de l’évènement, lance sa revue d’hypothèses DARE DARE 01 (librairie du TNS et à la libraire Kléber), rétrospective de l’édition passée et melting pot de photos, croquis, entretiens et articles. Par Léa Ciavarella ~ Photo : Teona Goreci — FESTIVAL DEMOSTRATIF, du 14 au 17 mai sur le campus de l’Esplanade, à Strasbourg www.demostratif.fr

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Rock’n’roll Dans ce monde inodore et indolore – bref, insipide – qu’on tente de nous imposer, les Fat White Family sont presque les derniers à faire peur. Même si leur disque peut donner le sentiment qu’ils se sont rangés méfions-nous de l’eau qui dort : ces gars-là, passablement foutraques, retrouvent l’animalité qui sommeille en eux dès qu’ils foulent la scène. Et ce qui s’annonce comme un déhanché sexy, groovy aux entournures, tourne vite à la franche régression, parterre. Généralement, un hurlement suit : le hurlement de tous ceux qui refusent de se laisser conditionner par le narcissisme ambiant et de tous ceux qui continueront à clamer haut et fort qu’ils restent libres – et même bien plus que cela ! –, dans un ultime sursaut salutaire. Par Emmanuel Abela ~ Photo : Duncan Stafford — FAT WHITE FAMILY, concert le 31 mai à La Laiterie, à Strasbourg www.artefact.org


10 -> 19 mai 2019 ——— METZ TrE Héâ pLACE DE LA rÉpuBLiquE et ailleurs

studiohussenot.fr / photo pascal rome

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www.festival-passages.fr | |

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LE PRÉ OBERHAUSBERGEN

WATI WATIA ZOREY BAND

LES CONFÉRENCES GESTICULÉES

VEN 03 MAI 2019 - 20H00

DU VEN 10 MAI AU DIM 12 MAI 2019

MORIARTY PRÉSENTE MUSIQUE ALTERNATIVE / INDÉ

FRANCK LEPAGE, KATIA BACLET, ANTHONY POULIQUEN

Le PréO Scène, 5 rue du Général de Gaulle - 67205 Oberhausbergen / www.le-preo.fr - 03 88 56 90 39


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Cosmos Todo Tango Créé en mai 1968 à Sala Planeta, Buenos Aires, Maria de Buenos Aires est le seul opéra composé par Astor Piazzolla sur un texte du poète Horacio Ferrer. Tout en sensualité, cette nouvelle production pour 16 danseurs est chorégraphiée par un jeune artiste vivant et créant à Buenos Aires, Matias Tripodi, danseur, pédagogue et expert passionné du tango et sera montrée dans le cadre de la deuxième édition du festival Arsmondo, consacré à l’Argentine, du 15 mars au 17 mai. Maria de Buenos Aires est une forme unique d’opéra-tango qui nous plonge dans les méandres de l’âme de la belle Maria, femme libre et sensuelle, qui se donne avec ivresse à la ville, à la poésie, à la danse et aux hommes. Horacio Ferrer disait d’elle qu’elle était née « un jour où Dieu était ivre mort ». Mais Maria est aussi un prétexte à l’histoire même du tango, confrontée à l’expression brutale du machisme et de la virilité, ce sont aussi des sentiments d’exil et de nostalgie, des peines de cœur et des désirs inassouvis qui s’illustrent et se codifient dans les pas de danse, les rythmes et les chants. Pas de deux, abrazo (enlacement), figures lascives et mouvements à connotation sexuelle s’élaborent dans les nuits de Buenos Aires et scandalisent la société puritaine. Maria de Buenos Aires dit toute la mélancolie et la violence des désirs qui se mêlent dans les corps habités par la musique. Béatrix Cenci est l’autre temps fort ; première collaboration entre deux incroyables artistes qui ont marqué en profondeur la culture argentine. Par Valérie Bisson ~ Photo : Diana Deak — MARIA DE BUENOS AIRES, opéra du 26 avril au 17 mai dans le cadre du festival Arsmondo jusqu’au 17 à l’Opéra national du Rhin, à Strasbourg, Colmar et Mulhouse www.operanationaldurhin.eu

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Sun Ra n’est plus – le maître est décédé en 1993 –, mais son esprit continue de flotter au-dessus de nos têtes. Son principal acolyte – disciple ? –, Marshall Allen a repris le flambeau pour distiller la bonne parole aux ouailles en manque de sensations interstellaires. Avec des prestations scéniques hautes en couleurs qui n’auraient rien à envier à la démesure Funkadelic, le groupe mythique nous entraîne loin, aux confins du jazz le plus aventureux. Il retourne à sa source africaine la plus pure, avec des danses incantatoires, pour un voyage qui s’annonce comme une mise en orbite. Seul danger, le risque de ne pas en revenir – au sens propre comme au figuré. Par Emmanuel Abela ~ Photo : DR — THE SUN RA ARKESTRA, concert le 7 mai à l’Espace Django, à Strasbourg www.espacedjango.eu


© Blutch / Dargaud 2019

Damien Deroubaix, Wunder der Natur, 2017-2018. Huile et collage sur toile, 200×150 cm. Collection privée. Photo: Blaise Adilon © ADAGP Paris 2019. Graphisme: Rebeka Aginako

6 avril – 25 août 2019

Damien Deroubaix

Headbangers Ball — Porteur de lumière

une exposition du Musée d’Art moderne et contemporain


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Vaincre le harcèlement scolaire « Différente, différente » entourent d’invectives les petits embêteurs de Marion(s) ; les mêmes sans doute qui criaient « pas de papa ! pas de papa ! » dans la nouvelle de Maupassant Le Papa de Simon. Par la danse, le cirque et le slam, la compagnie Kalijo actualise dans son spectacle un discours prévenant des cruautés précoces, en s’inspirant du témoignage d’une mère, Marion, 13 ans pour toujours. De la cour de récréation aux réseaux sociaux, qui peuvent se transformer en village virtuel où se poursuivent les brimades après la classe, le harcèlement, notamment entre enfants et dans le cadre scolaire donc, n’est pas une réalité nouvelle. La dernière étude de l’Unicef à ce sujet (2018) montre qu’un enfant sur deux dès l’âge de sept ans est victime d’ « attaques ou moqueries blessantes à l’école ». Par ailleurs, la discrimination liée aux vêtements ou à la posture touche plus particulièrement les filles. Une explication : l’école « reproduit en son sein la rudesse des rapports sociaux qui caractérisent la vie en société », à l’heure où la hantent des discours virilistes, sexistes ou normatifs. Le jeune Simon, en 1879, trouvait un papa de substitution, les moqueries prirent fin. La jeune Marion, en 2013, était harcelée au collège et mit fin à sa vie. Pour que le retour à une norme ou le suicide ne soient plus les seuls horizons des victimes, la compagnie Kalijo appelle à la vigilance. Quand l’altérité ne suscite plus une positive curiosité, mais au contraire une négation agressive, alors elle devient un poids, parfois mortel. Par Antoine Ponza — MARION(S), spectacle le 24 mai au Point d’eau, à Ostwald www.lepointdeau.com

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En compagnie créole Pour ceux qui auraient pu en douter, Moriarty sait pleinement se renouveler. Le groupe le prouve avec ce projet qui associe ces membres les plus éminents, dont Rosemary Standley, à la chanteuse Marjolaine Karlin, pour un projet centré sur l’Île de la Réunion. Le Wati Watia Zorey Band qui naît de cette rencontre s’attache à l’œuvre du poète et musicien Alain Péters, un natif de l’île malheureusement disparu à l’âge de 43 ans. Du coup, exit le blues, pour une plongée au cœur de nouveaux espaces musicaux, colorés et chaleureux, sous la forme d’un bel hommage en français et en créole qui mêle instruments traditionnels réunionnais, guitare électrique et saxophone. Par Anne Borie ~ Photo : N’Krumah Lawson Daku — WATI WATIA ZOREY BAND DE MORIARTY, concert le 3 mai au PréO, à Oberhausbergen www.le-preo.fr


(Con)Vivências 25.05 – 01.09.2019

Jonathas de Andrade Ricardo Basbaum Lygia Clark Opavivará ! Amilcar Packer Cristina Ribas & Lucas Sargentelli Laura Taves Commissaire invitée : Adeline Lépine

Paul Kiddo, Kolmanskop d’un autre angle, 2014, acrylique sur carton sur bois Collection Würth, Inv. 16630, photo : Volker Naumann, Schönaich

Le 2019, Crac Centre régional d’art contemporain de Montbéliard


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Combler le vide Acoustique artistique Pour la dernière de sa saison anniversaire post-cinquantenaire, le CCN Ballet de Lorraine de Nancy met les bouchées double avec Piano / Piano, soirée acoustique avec deux pièces jouées l’une après l’autre. For Four Walls, tout d’abord, de Petter Jacobsson et Thomas Caley d’après le Four Walls de Merce Cunningham – une création dramatico-chorégraphique qui, pour la petite histoire, ne fût jouée qu’une fois, en 1944, et dont seule la partie sonore de John Cage existe encore. « C’était une pièce de jeunesse, pleine d’émotions contraires et très intimes, prémices de ce que nous identifions comme emblématique du travail du duo », expliquent les deux metteurs en scène. Loin d’eux l’idée de recréer l’œuvre perdue : ce For Four Walls serait plutôt « une réfraction en lien avec son histoire et notre histoire avec Merce ». Le bonus ? La musique interprétée en direct par la pianiste Vanessa Wagner. Dans la seconde partie, la chorégraphe Olivia Grandville bouscule les énergies pour éveiller les consciences dans Jour de colère… Une œuvre qui s’appuie sur l’énergie folle de Julius Eastman, compositeur activiste, noir, et gay, figure injustement méconnue du minimalisme américain. Sur scène, 24 danseurs, qui « usent et abusent des corps affutés, des jambes acérées, des pirouettes et grands jetés désordonnés. C’est le sens de l’énergie que je voudrais déployer ici, en écho à la formidable vitalité qui traverse la musique du compositeur, et dans l’écart qu’il ouvre lui-même entre musique savante et influence populaire. » Les amateurs devraient apprécier. Par Aurélie Vautrin ~ Photo : Arno Paul — PIANO / PIANO, concerts du 23 au 26 mai au CCN Ballet de Lorraine, à Nancy www.ballet-de-lorraine.eu

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C’est en mettant en scène En attendant Godot et Fin de partie que Bernard Lévy fait la connaissance de Thierry Bosc, qui deviendra au côté de son épouse Emmanuelle Grangé, l’un de ses personnages dans un autre monument de l’absurde, Les Chaises d’Eugène Ionesco. Le couple, deux vieillards isolés sur une île, met en branle un vaste projet : accueillir une audience pour recevoir la parole de l’homme, auteur et penseur, qui semble détenir un message universel à leur transmettre. Les chaises vides qui s’accumulent semblent ne devoir accueillir que des auditeurs fantômes, et s’amoncellent entre l’homme et la femme, au point de les tenir chacun éloignés l’un de l’autre. Devenu un classique en tant que fable poético-burlesque, Les Chaises posent de nombreuses questions invitant à envisager de multiples façons de percevoir l’œuvre, et dont s’empare volontiers Bernard Lévy : l’entreprise du vieil homme confine-t-elle uniquement au symbolique, au métaphysique ? Ces chaises sont-elles le réceptacle de ceux qui ne sont plus ? Ou ne pourrait-on pas, comme le suggère le metteur en scène, « l’ancrer davantage dans le réel » en imaginant une tentative, auprès de sa compagne, de rassembler leurs souvenirs, de tenter un dernier grand projet, d’exposer leur manifeste ? Au sein d’une pièce où est également évoquée l’incommunicabilité du réel, c’est aussi l’univers et la langue de Ionesco qui peuvent emporter une audience cette fois-ci bien palpable. Par Benjamin Bottemer Photo : Régis Durand De Girard — LES CHAISES, théâtre du 24 au 27 avril au Théâtre de la Manufacture, à Nancy www.theatre-manufacture.fr


Saison 2018 | 2019

Musiques live For Four Walls – Création

Chorégraphie : Petter Jacobsson et Thomas Caley Musique : John Cage / Piano : Vanessa Wagner

JOUR DE COLÈRE – Création

Chorégraphie : Olivia Grandville Musique : Julius Eastman / Piano : Melaine Dalibert Guitare électrique : Manuel Adnot

Jeudi 23 mai 2019 à 20h Vendredi 24 mai 2019 à 20h Dimanche 26 mai 2019 à 15h

À l’Opéra national de Lorraine

N° licences entrepreneur du spectacle : 1-1057128 / 2-1057129 / 3-1057130. Photo © Arno Paul

ESPACE D’ART CONTEMPORAIN ANDRÉ MALRAUX 4 Rue Rapp 68000 COLMAR rens : 03 89 24 28 73 ou artsplastiques@colmar.fr ENTREE LIBRE du mardi au dimanche de 14h à 18h, excepté le jeudi de 12h à 17h.

21 > 24 MAI GRANDE SALLE

DJ SET (SUR) ÉCOUTE MATHIEU BAUER

Des instruments, des platines et des vinyles, des enregistrements et même... du silence ! Musiciens et comédiens jouent avec le volume, avec le grain de la voix ; enchaînent, comme dans un cabaret, des morceaux, des réflexions et des sensations. Un spectacle où l’on apprend à ouvrir grand nos capteurs, à entendre différemment !

BLIND TEST MUSICAL ÉCLECTIQUE Par Jérôme Didelot (Orwell) et Mathieu Rémy (maître de conférence, auteur de Les lieux du rock- éditions Tana) Jeudi 23 mai à 20h30 – Entrée libre Mar, Mer et Ven à 20h - Jeu et Sam à19h – LOCATIONS : 03 83 37 42 42 – Plein tarif 22 €, réduit 17 €, jeunes 9 € – Billets et abonnements en ligne sur WWW.THEATRE-MANUFACTURE.FR Spectacle présenté en partenariat avec

Avec le soutien du Conseil Départemental de Meurthe-et-Moselle et de la métropole du Grand Nancy

Graph & illus danielmestanza

ballet-de-lorraine.eu t. 03 83 85 69 08


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Et la lumière fut

Kazy Lambist

C’est le Bon Moment À Nancy, L’Autre Canal organise une grosse fête à la fin du mois de mai – et la bonne nouvelle, c’est que tout le monde est invité ! Bon Moment, c’est le petit bonbon des festivals pré-estivaux, bien loin des grosses machineries (inter)nationales… Plutôt façon party à taille humaine entre potes. Avec il faut l’avouer, une short-list à refiler des picotements dans le bas-ventre, sur laquelle on retrouve notamment Kazy Lambist et sa dream pop vaporeuse qui, décidément, apprend à se rendre incontournable… Les petits mecs de Bumcello, duo d’improvisateurs fous déjà venus faire du bruit en 2007, à l’ouverture de L’Autre Canal. Camp Claude, une pop envoûtante portée par le joli brin de voix de Diane Sagnier… Et puis aussi Rizan Said, autoproclamé King of keyboard, qui fera bouger votre corps avec sa trance techno syrienne, mêlant électro et musique traditionnelle du Moyen-Orient. Ah, et aussi, Bruit Noir, de l’exigeant label Ici d’ailleurs, slam noise à base de poésie hurlante et délicieusement provoc… C’est clair, Bon Moment joue la carte de l’éclectisme, allant du rock à l’afro-beat en passant par la pop langoureuse. Et encore, on en garde quelques-uns sous le coude pour conserver l’effet de surprise ! Enfin, pour compléter le tout, L’Autre Canal prévoit aussi des découvertes gastro-œnologiques, des ateliers autour du jeu vidéo, du recyclage et de la musique. Sur le papier en tout cas, voilà un festival qui porte furieusement bien son nom. Par Aurélie Vautrin ~ Photo : Henir Vogt — BON MOMENT FESTIVAL, du 24 au 26 mai à L’Autre Canal, à Nancy www.lautrecanalnancy.fr 46

Musique Action dure sept jours comme les sept jours de la Création. Sept jours de belles créations, serions-nous tentés de rajouter, tant ce festival – comme lors des 34 éditions précédentes – nous a ouvert la voie à des découvertes musicales et sonores ; mais aussi chorégraphiques ou vidéo, dans un grand tout qui émeut d’année en année. Une fois de plus, la programmation s’attache aux grands compositeurs du répertoire contemporains, tels Morton Feldman, Iannis Xenakis ou Moondog, interprétés ou « convoqués » ici ou là, non comme cautions mais comme guides pour des instrumentistes de renom, parmi lesquels Lê Quan Ninh ou les membres des Percussions de Strasbourg, ou pour tous ces artistes dont JeanPhilippe Gross, qui continuent d’explorer toutes ces formes lumineuses. Par Emmanuel Abela Photo : Jean-Philippe Gross ©Viallet Greff — MUSIQUE ACTION, festival du 6 au 12 mai, au CCAM à Vandœuvre-lès-Nancy www.centremalraux.com


COSMOS : 2019 EXPOSITION DU 13 AVRIL AU 20 JUILLET 2019

1 RUE DE LA VARONNE ■ 90140 BOUROGNE 0384235972 lespace@territoiredebelfort.fr Entrée libre du mardi au samedi de 14 h à 18 h Le jeudi de 14 h à 20 h ■ Fermé les jours fériés

L'Espace multimédia Gantner sera fermé du 1er au 21 août 2019 ESPACE MULTIMÉDIA GANTNER www.espacemultimediagantner.territoiredebelfort.fr

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Saison 19|20

DÉPARTEMENT DU TERRITOIRE DE BELFORT | COMMUNICATION | AVRIL 2019 | N° DE LICENCE : 1-1098509 | PHOTO : LOGICS OF GOLD — MARIE LIENHARD

À l'ère des nouvelles technologies, de l'exploration de Mars, comment les artistes contemporains regardent-ils, s'approprient-ils, interrogent-ils le cosmos ?


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L’élégance du spleen Avec un quatrième album sous le bras depuis le mois d’octobre dernier, Alix, Jacques et Mattia ont repris la route pour un nouveau marathon de dates, entre jolies salles et gros festivals. Dix ans que le trio bordelais (se) la joue poètes modernes, à la fois doux rêveurs et fins analystes du monde qui les entoure… Et tout autant qu’ils s’amusent à mêler sonorités electro résolument actuelles, et musique psychédélique à la Bontempi sauce années 80. Avec en prime, une façon bien à eux de chanter leur rap, ou de rapper leurs chansons, on ne sait plus vraiment, un truc hypnotique ultra esthétique entre innocence d’enfants perdus et sagesses d’anciens sur la fin. « T’es pas la femme de ma vie, toi t’es la femme de la tienne », glissentils ainsi dans Au Baccara, le titre éponyme qui donne son nom à l’album. Un disque résolument hors normes, hors cases, clairement avant-gardiste même si réalisé à l’ancienne, que les trois potes considèrent comme leur album préféré, où l’on parle d’amour, de mort, d’alcool. « Et si le son de cette “musique botanique, romantique et pathétique [sic !] évolue, c’est pour mieux explorer et tout remettre en jeu » nous promettent-ils sur le papier. Il faut dire que le Baccara, c’est justement le jeu de cartes des arrières salles des casinos, celui réservé à une certaine élite capable de miser des sommes astronomiques sans avoir peur de les perdre. Une manière pour Odezenne de rappeler l’urgence de vivre, quelqu’en soit le prix. Par Aurélie Vautrin Photo : Édouard Nardon & Clément Pascal — ODEZENNE, concert le 3 mai à la BAM, à Metz www.citemusicale-metz.fr

Les quatre musiciens du Taylor consort.

Basse continue Quatre jeunes gens bien élevés, lauréats en 2017 du Concours international de musique ancienne du Val de Loire présidé par William Christie, ont pris la route à l’occasion de la sortie de leur disque Opus 1. Le Taylor Consort a été formé autour du claviériste Justin Taylor, composé par ailleurs de Louise Pierrard, gambiste, des violonistes Théotime Langlois de Swarte et Sophie de Bardonnèche – membre des Arts florissants. Leur programme actuel, qui fera l’objet d’un concert à l’Arsenal, explore l’art du trio baroque, auquel Arcangelo Corelli a donné ses lettres de noblesse à la fin du XVIIIe siècle. Du compositeur privilégié des sonata da camera (sonates de chambre), l’ensemble interprètera la sonate n°8 en si mineur ainsi que la chaconne en sol majeur et ses brillantes symétries, douzième pièce du même opus 2. D’un quart de siècle plus tard mais dans la même tonalité, on trouvera la troisième sonate de l’op. 1 de Jean-François Dandrieu – petit génie du clavecin à l’instar de Mozart, sans doute éclipsé par ses confrères italiens – et les rares sonates n°4 et n°6. Puis, exactement contemporaine, parmi les premières œuvres imprimées du grand Vivaldi, la sonate op. 1 n°1 en sol mineur pour deux violons et basse continue. Le répertoire français sera aussi honoré par une Gavotte et six doubles, de Rameau, d’intimistes variations. Justin Taylor déploiera un registre de clavecin solo, avec trois des cinq cent cinquante sonates de Scarlatti. La K27, un double mouvement de chromatismes descendant, la K32, un air simple et pénétrant et la débordante K18, qui annonce peut-être la pièce centrale du programme. Taylor, en effet, a tissé un lien baroque à une œuvre du compositeur hongrois György Ligeti, Continuum (1968), qui met en relief et porte à ses limites la mécanique grondante du clavecin. Par Antoine Ponza — LE TAYLOR CONSORT, concert le 24 avril à l’Arsenal, à Metz www.citemusicale-metz.fr 48


Tous les visages de la musique

Arsenal • mer 22 mai – 20h

Cécile McLorin Salvant & Sullivan Fortner

jazz

Informations et réservations : citemusicale-metz.fr ou par téléphone au 03 87 74 16 16

Photo © Mark Fitton N° de licences d’entrepreneur de spectacles de Metz en Scènes : 1-1112124 (Arsenal) / 2-1112126 / 3-1112127.


Goodbye South, Goodbye Par Nicolas Bézard

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Son pot d’échappement a l’air foutu. Chef, ta moto va exploser. C’est encore loin ? On arrive. Allez ! Hue !

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Le calme. L’absence d’enjeu. Tu rêves tes images. Tu les sens descendre en toi. Longtemps. Tu vis l’attente, magnifique, parce qu’elle est celle de l’enfance. Aucune récompense. Juste cette attente. La certitude d’avoir vu.

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Tête d’Obus se bagarrait. Patachou avait fait des ardoises dans des bars à gigolos. Kao s’était fait tatouer à la pointe électrique. C’était de Tokyo. Une tête de démon. Un long tunnel entre deux régions. La lumière changeait. C’était le sud. Kao voulait quitter le sud.

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La pop en majesté La scène musicale française reste florissante : elle est l’une des seules à pouvoir générer tant de singularités. Cette spécificité, elle la doit sans doute à l’esprit d’aventure d’Alain Bashung, à qui Chloé Mons rend un merveilleux hommage.

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THE LIMIÑANAS

À L’ÉTAT BRUT Par Aurélie Vautrin ~ Photo : Arno Paul le 31.01 à L’Autre Canal / Nancy

THE LIMIÑANAS, C’EST LE MÉLANGE DES GENRES ET LE SON QUI ENVOIE, LES BARRIÈRES QUI SAUTENT ET L’ANTICONFORMISME D’UN ROCK FUTURO-VINTAGE QUI BRILLE PAR SON INTELLIGENCE. RENCONTRE. 57


Elle, cheveux de feu sur tenue noire, ponctuant d’une voix douce les mots de son homme sur scène et dans la vie. Lui, barbe de 300 jours façon biker américain, les mots qui claquent. Trois bouteilles d’eau et une heure devant nous pour refaire le monde et l’histoire et le rock. Malgré un succès retentissant, OutreAtlantique d’abord, dans l’hexagone à présent, ils ont gardé la simplicité de ceux qui ont (beaucoup) roulé leur bosse avant d’en arriver là. Pourquoi parler de « bricolage  » pour décrire votre musique ? Ça colle bien avec notre manière de faire. On enregistre dans un garage, avec assez peu de matériel, plein d’instruments que l’on a chiné à droite à gauche… Des guitares électriques que j’achète depuis que j’ai 14 balais, des orgues italiens en plastique des années 60, des synthés super cheap, des basses marocaines, un ukulélé, une cithare… L’idée c’est de pratiquer –  souvent très mal d’ailleurs, mais surtout sans honte et sans prétention – un tas d’instruments qu’on ne maîtrise pas du tout, pour donner de la texture, de la couleur à la musique. En fait, la base d’un morceau, c’est une sorte d’accumulation de boucles jouées par divers instruments. De la bricole, quoi. Comment on se retrouve à écouter du rock garage quand on habite dans un petit village des Pyrénées-Orientales ? C’est un constat que tu peux faire dans plein de villes du monde : parce qu’on s’ennuyait. On a eu la chance folle qu’à Perpignan, il y ait de super bons disquaires, des librairies SF où on passait tous nos samedis… Au lycée, dès qu’on a pu commencer à bricoler des trucs sans savoir jouer, on l’a fait. Au départ, Marie ne jouait pas, c’était celle qui nous sauvait la vie tout le temps, nous ramenait de soirées… Et puis un beau jour, on a créé Les Bellas, elle s’est mise à la batterie. Et quand Les Bellas se sont arrêtés, on a monté Les Limiñanas, tous les deux, juste pour le plaisir de faire des chansons, sans aucune ambition, frustrés par les splits successifs des groupes depuis nos seize ans. C’est parti comme ça.

Faire de la musique, sans se poser de questions, finalement. Exactement. On n’a jamais rien prévu, le premier 45 tours, les deux labels américains, la tournée là-bas, les autres albums. Je suis persuadé que si les choses doivent arriver, elles arrivent. On fonctionne à l’envie, on ne s’arrête jamais. Les disques, les live, les DJ-sets – là on vient de terminer la BO d’un film indépendant, où il n’y a quasi que de l’électro… La dernière fois qu’on a voulu ne rien faire pendant huit jours, on a tenu une journée ! En 2018 il y a eu, quoi, 110 concerts… 110 concerts  ! Pour quelqu’un qui disait dans Libé deux ans plus tôt « pas question de faire plus de 25 dates » ! [rires] Alors, j’avoue, cette interview, je l’ai affichée dans les toilettes du studio, je la vois tous les jours, et ça me fait sourire, c’est vrai. N’empêche, à l’époque c’est vraiment comme ça qu’on voyait les choses, on bossait encore, on ne voulait pas être dépendant de la scène pour bouffer. Et puis, on a eu le bon label, le bon tourneur, les droits d’auteur… Il n’y avait pas l’obligation d’y aller, juste l’envie et l’opportunité. Si à un moment donné, ça devient une contrainte, on lèvera le pied. Du coup, vous composez en route ? Non, pas du tout. Je pense que c’est une erreur de se disperser, de travailler de temps en temps sur un bout de morceau… Au contraire : on fait tout sur un mois pour garder une unité d’ensemble, en piochant dans ce qui reste du précédent. Pour Shadow People, on a gardé 10 titres, vu qu’on réfléchit l’album en termes de vinyles. Alors avec les tracks restantes, on va refaire des arrangements, changer des trucs, en trouver d’autres… En sortira 25 démos qu’on va écouter dans la bagnole ou en faisant la vaisselle, au grand dam de notre fils qui ne vit que pour le r’n’b’… Et on gardera les tracks qui survivent à la seconde semaine d’écoute. Après, soit on va piocher dans des textes que l’on avait mis de côté, soit on va écrire dessus, avec l’idée de structurer le disque, comme un film, avec un début, un milieu et une fin. Justement, pourquoi scénariser vos albums ? Parce que c’est plus excitant à faire, j’adore l’idée de raconter une histoire… J’aimais tellement ça quand j’étais môme avec les disques de Gainsbourg, ou Fun House des Stooges. Je les écoutais au casque, et je me faisais des films rien qu’avec la musique…

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Ça fait plusieurs fois que tu parles de cinéma, on sent que les films ont également eu un impact fort… Oui carrément, pour les mêmes raisons que la musique, parce qu’on s’emmerdait – et ça reste une chance finalement, avec le recul. Du Sergio Leone sous perfusion, Audiard, Ventura, Gabin… À bout de souffle et puis Conan, L’Empire contre-attaque, Dario Argento, Peter Jackson, Bruce Lee, Indiana Jones… Aujourd’hui, un mec que j’adore profondément c’est Alexandre Astier. En plus il fait de la musique. Il a tout compris. Tiens, tu as vu Spinal Tap de Rob Reiner ? C’est une parodie de tournée de hard rock US dans les 80’s, où le groupe rencontre toutes les galères imaginables : quand tu le verras, dis-toi que tout ce qui se passe, on se l’est déjà mangé. Même pire parfois ! Vous invitez pas mal de (beau) monde sur vos albums… Anton Newcombe, Emmanuelle Seigner, Bertrand Belin, Peter Hook, rien que sur le dernier ! On adore ça. Pas dans l’idée de faire du featuring ou de cibler un public plus large, juste parce que l’on croise plein de monde sur les routes. Hormis peut-être Peter Hook à qui l’on a demandé – on était tellement fans qu’on rêvait juste de lui faire dire « bonsoir » dans le micro ! Les autres, ce sont des histoires de rencontres. À l’époque, quand on organisait des concerts dans les caves dans les 90’s, il y avait le plaisir du live, mais aussi celui du partage avec des mecs que tu adores, qui te racontent Berlin ou Memphis… Ces émotions-là, passer du temps, partager, ça nous nourrit depuis que l’on a 14-15 ans. Et l’idée du vocal-track à la Gainsbourg, c’est venu comment ? Par l’incapacité de chanter autrement, déjà ! [rires] Mais on ne le fait pas sur scène, par timidité sans doute, alors on se fait « engueuler » assez régulièrement après les concerts [rires], c’est vrai que le live est vraiment différent de l’album. Et pourquoi ce choix, justement, d’une formation live si distincte de l’album studio ? Parce que je trouve ça hyper chiant un groupe qui refait exactement l’album sur scène ! En concert, on a trois ou quatre autres musiciens, parfois un danseur… On s’est laissé la liberté pour créer un style live qui ne trahit pas les disques mais les amène ailleurs. Marie et moi, on drive le tout, mais j’adore ma place. Chanter, c’est autre chose. Pas question de faire foirer le concert à cause de ça.

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À ce point-là ? Oui ! Bon en même temps, on est tous à moitié psycho, on a tellement galéré à foirer des concerts à cause de problèmes techniques… Par exemple on ne picole jamais un verre avant, on ne boit pas, on ne se défonce pas, c’est hors de question. Tu es en train de dire que l’on nous a menti tout ce temps, sur le fameux sex, drugs and rock’n’roll… Ah mais carrément, il faut faire des concerts de rock en étant sobre ! Je trouve ça débile de travailler sur ton album, enregistrer ta musique, bosser, créer un live, faire des bornes, loin de ta famille, et puis laisser les gens payer leurs places, parfois une piaule d’hôtel… Et leur faire une bouse parce que tu t’es mis une bouteille de vin ou de whisky. Je trouve ça lamentable. Alors c’est sûr, aller faire le cake sur scène, ce n’est pas une position naturelle, mais si tu es obligé de te mettre une taule, c’est que peutêtre que ça te fait trop souffrir et qu’il ne faut pas le faire… Bon, je vais passer pour un gros fasciste, hein, mais je vis les choses comme ça. Peut-être aussi parce que chercher à ne pas décevoir les gens, c’est un bon moyen pour continuer à exister.


BERTRAND BELIN

EN DÉCOUDRE AVEC LA VILLE Par Emmanuel Abela & Cécile Becker ~ Photo : Alexis Delon / Preview Le 01.03 à La Laiterie / Strasbourg

Persona, son dernier album, et Grands carnivores, son troisième roman, nous ont surpris à bien des égards. S’ils se laissent dompter avec quelques difficultés, (puis adopter dans leur entièreté), c’est peut-être parce qu’ils s’inscrivent dans des territoires qu’on ne connaissait pas au chanteur : la ville, les mouvements frénétiques et même, la politique. Le maintenant. Alors qu’on se figurait sur les précédents albums un paysage musical plutôt isolé, Persona semble s’être déplacé en ville, tout comme votre livre Grands carnivores. Pourquoi cette urbanité-là ? Il y avait déjà quelques percées dans mes précédentes chansons : quand les gens dormaient dans les parcs ou les halls de banque. Mais c’est vrai qu’il y a eu une montée en puissance de la ville. Hypernuit notamment était dans un ailleurs pré-urbain. J’ai souvent mis le tumulte de la ville de côté parce que je trouvais qu’il était tapageur, bruyant et qu’il prenait tout l’espace de la communication, du récit, de la publicité, du commerce. Il m’a fallu du temps pour voir qu’à travers ce tissage d’émotions mercantiles et d’intentions rentables demeuraient la solitude, et l’animalité de l’Homme. C’est aussi un rappel pour moi que le silence, le dénuement, même la pauvreté, en terme d’événement intime, ça existe... La ville s’est rappelée à moi par les événements tragiques qui s’y sont déroulés, à Paris, à Strasbourg… Tout ça a mis la ville sous tension et j’ai pu la regarder autrement. J’ai vu des corps apparaître, des visages, des danses : comment ces corps dansent-ils quand ils sont dans la méfiance ? Ces événements, je crois, ont révélé des corps dans l’espace.

Sur Persona, les sons électroniques, participentils aussi à l’inscription de ce décor ? Il est possible que ça donne un caractère plus urbain à l’ensemble. Mais je crois que les mots, les arrangements et la musique montrent plus globalement une considération pour le présent. Vous nous disiez dans un précédent entretien que «  la ville constituerait toujours un obstacle  » pour vous, alors, avez-vous fini par l’embrasser, cet obstacle ? C’est vrai que des événements intimes et personnels m’ont conduit à penser les choses différemment. Mais je considère tout de même que le paradis perdu pour moi c’est l’océan et le calme océanique, c’est lié au fait que j’ai grandi au bord de la mer, au-delà de toute analyse freudienne. J’opposerai toujours le tumulte de la ville, le fourmillement de volontés croisées à l’absence de volonté des flots, à la répétition des vagues. Quand j’écris sur l’eau, il y a une chose que j’y mets souvent : c’est cet effet de transparence. Si vous passez près d’un port, vous pouvez parfois voir en transparence, au fond, un caddy de supermarché ou un vélo tombé là. Quelque chose qui appartient à un autre monde, celui de l’industrie. Ça crée une très belle situation de vertige. Ce pouvoir de transparence c’est ce que j’aime, voir les choses comme si elles étaient projetées dans un autre temps.

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Un peu comme sur votre album, ce Grand duc qui voit tout, entend tout ? J’ai choisi le grand duc pour le regard dans la nuit, pour sa capacité à voir quand les autres ne voient pas. Je pense, à tort ou à raison, que quand on est exclu de la ville – quand on est le cul parterre sur un carton à regarder les gens rentrer des courses et de l’école le soir, et qu’on voit cette société s’agiter –, on a comme un effet de recul dont rêvent les philosophes. En regardant à ras du sol, on voit la société dans laquelle on vit, plus que si on y était inclus. À chaque album, chaque livre, on voit des mots qui reviennent, comme des motifs : il y eut “douve” et “silhouette”, il y a maintenant “cul”… Ce sont des mots qui sont intéressants parce qu’ils permettent, à peu de frais, de décrire une situation très simple, c’est souvent des emplois métaphoriques. Par exemple, pour “douve”, il faudrait des phrases entières pour expliquer ce creux entre le soi, le moi et l’autre. Ce mot exprime les secrets, l’humeur… J’ai recours à des mots particuliers pour leur côté pratique. Ils décrivent des espaces qui ont à voir avec le langage et la communication. Dans une interview parue dans Le Monde, vous disiez que la naissance de la violence vient de la perte du pouvoir des mots. Comment leur redonner ce pouvoir ? Si j’avais seulement le début d’une réponse… Je ne dirais pas que, dans tous les cas, la fin des mots occasionne le début de la violence, mais dans beaucoup de cas, l’absence d’explication et le refus de communiquer imposent un silence qui lui, devient le fruit de tous les fantasmes. La violence est plus liée à la capacité qu’on a de se construire de faux récits sur la base du silence. Il peut y avoir des effets néfastes à cet imaginaire ; la machine à faire des plans sur la comète. Quand on voit quelqu’un à la télévision ou dans les médias qui a l’air d’être saillant par rapport à sa provenance sociale, c’est souvent quelqu’un qui ne s’exprime pas comme les autres, qui a appris à avoir un vocabulaire, un phrasé, peut-être même un chant spécial et qui peut en découdre avec des gens dont le langage est la propriété. Le langage est un territoire commun. Et il n’est pas une question de savoirs, parce que le savoir se trouve partout y compris chez le facteur, le boulanger. Tout le monde a son propre savoir qui est très riche, sa syntaxe, son vocabulaire duquel l’autre peut être exclu. Il y a un plafond de verre au langage : le langage peut se rebeller lui-même. À être mal utilisé il peut retomber sur nous en pluie. Par exemple, plus aujourd’hui qu’auparavant,

grâce à tous les canaux de communication, on commence à savoir et à reconnaître quand un responsable politique évite de répondre aux questions qu’on lui pose. Ou quand il adopte un vocabulaire qui n’est pas le sien. Plus dans le roman que sur le disque, vous prenez clairement des positions politiques qui dénoncent notamment le mépris social et en creux, les inégalités. C’est quelque chose qu’on ne vous connaissait pas. La forme du roman me permet de le faire. Et puis je crois que je suis un peu obligé, il faut parler d’où l’on est. Si je me sens moins légitime à parler d’écologie par exemple, je me sens plus légitime à évoquer la place des femmes dans la société à parler de la violence, ou de la violence de vivre sous la menace planante de la pauvreté. Et il y a aussi autre chose que j’espère avoir réussi à transmettre : il y a le savoir encyclopédique, universitaire qui est considéré comme la vraie conscience du monde. Or, la conscience du monde tronquée, incomplète, la connaissance fragmentaire, tout ça existe. Ces gens font l’histoire de leur pays et en sont aussi l’histoire. Le monde est fait de ça et c’est ça qui fait le monde. Tout ça n’est jamais pris en considération. Je pense qu’il faudrait plus se dire la façon dont on voit le monde. Dans Grands carnivores, vous dites que l’homme est plus prompt à se rebeller au printemps, et vous, vous rebellez-vous ? Le beau temps donne peut-être plus de force. Il m’arrive d’avoir des velléités soudaines d’engagement et puis je finis par me dire qu’après tout je suis chanteur, je ne suis pas à l’aise dans la foule, mais il faudrait que je dise, que je montre mon opposition, et puis non, et puis l’année prochaine. Je vote, je m’intéresse à la vie politique, j’essaye de ne pas être aveugle, et inclure tout ça à ce que j’écris me semble aujourd’hui inévitable.

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SUCRÉ SALÉ C’EST PEUT-ÊTRE LE PROPRE DE LA POP QUE D’ÊTRE CONSCIENTE D’ELLE-MÊME. DERRIÈRE LE VERNIS COLORÉ POINTE UNE CERTAINE GRAVITÉ. LA PREUVE AVEC SUPERBRAVO ET MOUSE DTC.

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SUPERBRAVO DOUCEUR CHARNELLE Par Aurélie Vautrin ~ Photo : Arno Paul La scène, ça fait un petit moment qu’ils la pratiquent. Pourtant c’est au milieu des jeunes pousses de la pop frenchie que brille Superbravo, le nouveau projet de la pétillante Armelle Pioline, belle échappée de feu Holden. Une pop minimaliste, vivante, changeante. Sonorités aux doux accents vintage, paroles mélancoliques dans la langue de Philippe Katerine… Douceur lancinante, douleur inhérente. Rencontre avec un trio à l’alchimie communicative. Comment passe-t-on d’un projet solo avec des titres en anglais, à un trio avec des chansons en français ? Armelle  : C’est super simple  : même s’il a le même nom, ce n’est pas le même projet. Le premier jet de Superbravo – moi toute seule avec mon petit orgue  – c’était une sorte de thérapie de retour de tournée, une gymnastique pour éviter les coups de blues. Le temps a passé, Holden s’est séparé, et quand on a monté notre truc, on a fait une grande liste de noms… Et c’était toujours Superbravo qui revenait. Alors on l’a gardé, en se disant que le premier disque avait été ultra confidentiel, que ça n’aurait pas une incidence dingue. Finalement, le premier vrai album de Superbravo pour moi, c’est L’Angle vivant. Ça fait quoi de refaire des interviews de « jeune premier » ? [rires des trois] Armelle : Ça nous met un petit coup d’éclat ! En plus, cette année on a gagné le Fair, et la moyenne des autres lauréats c’était genre 25 ans… C’est sûr qu’il nous arrive les mêmes choses qu’à un groupe de jeunes qui démarre… Parlez-moi un peu de ce rapport je dirais « charnel » que vous avez avec la musique. Armelle  : J’aime bien ce mot, «  charnel  », ça veut dire que ce n’est pas une musique cérébrale, mais plus dans l’émotionnel, ça me parle. Julie  : Notre approche est très intuitive, il y a quelque chose d’« organique ». On n’est pas fort de notre instrument, plutôt fort de notre capacité à laisser les choses venir, et à les renforcer mutuellement. Armelle  : C’est exactement ça, et pourtant, je trouve que Michel sur sa guitare est beaucoup plus « charnel » que des mecs comme John McLaughlin, qui sont des techniciens de ouf mais qui ne me font rien. Julie : On est parti sur ce projet avec des contraintes – un trio, tous autodidactes, en s’en servant pour en faire quelque chose de vivant. Cela amène à des contorsions que l’on n’aurait jamais imaginées autrement. L’équilibre se réinvente à chaque morceau.

Michel : On est trois sur scène, donc quand ça flanche, il faut faire corps. On pourrait ajouter un batteur ou un bassiste, mais ça casserait notre histoire. Vous faites des impros pendant les concerts ? Julie : Oui, on adore ça. On a des choses très dessinées, très écrites, et en même temps, des espaces structurés, qui renforcent je pense cette impression de lâcher prise. C’est quoi « L’angle vivant », qui a donné son titre à l’album ? Armelle : Je trouvais que ça sonnait comme un truc hyper vivant, positif, curieux. Ouvert. Et puis ça n’existe pas, l’angle vivant – je crois que c’était ça qui m’amusait. Michel  : C’est surtout une fulgurante d’Armelle, et on sait qu’elle reviendra toujours dessus, alors on gagne du temps et on accepte direct. Armelle  : Mais il est super ce titre quand même, non ? Vous parlez de « positivité », mais tout n’est pas vraiment « positif » dans cet album… Julie : Ah oui, non, c’est même assez sombre, tu peux le dire. En même temps, on résonne avec notre monde… On propose juste un « angle de vision ». Votre disque est un peu nostalgique dans les sonorités… Julie : Mélancolique, plutôt, non ? On utilise des instruments un peu vintage, qui peuvent donner cette couleur « nostalgique », mais en revanche, absolument pas dans le sens «  regret du temps passé ». C’est plus une histoire de goût. Armelle  : On est plus Velvet (Underground) que Chris (and the Queens), quoi ! Superbravo, ça m’a fait penser à super-héros. Ça vous brancherait d’avoir un super-pouvoir ? Armelle et Michel : Oui ! Devenir invisible ! Julie : Ah bon ? Mmh. Mais je l’ai déjà celui-là. Je dirais… Propager l’amour. Armelle : [rires] Mais tu l’as déjà aussi, celui-là, non ? Quel serait votre super-accessoire ? Armelle : Une lampe d’Aladin… Oh, non ! Un distributeur d’amphét’ ! Un truc avec des hallus de ouf, et le lendemain, nickel ! Michel : Moi je dirais un coffre qui se remplit de billets tous les matins, pour régler une fois pour toute l’histoire de l’argent. Et puis vivre. Mais au final, vous êtes plutôt super-héros ou super anti-héros ? Armelle : Je crois que l’on peut tous répondre d’une seule voix : super anti-héros. Évidemment.

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MOUSE DTC PETITE SOURIS DEVIENDRA GRANDE Par Emmanuel Abela ~ Photo : Henri Vogt

Si la rencontre artistique s’est opérée devant un ordinateur, il semblerait que l’alchimie se soit faite d’emblée. Une phrase, une ébauche de texte puisée par Arnaud Dieterlen dans les carnets de notes d’Hermance Vasolida et les voilà tous deux lancés. « Parfois ça vient d’une petite phrase qui nous fait rire », confirme-t-elle, insistant sur la sonorité de la langue, cette chose rythmée à laquelle Arnaud, en tant que batteur, est forcément sensible. Lui, qui a côtoyé Alain Bashung pour l’avoir accompagné, s’attache aux possibilités du français. Ça doit claquer, qu’importe le sens premier finalement. Il en va de même pour leur collaboration avec Miossec. Avant de se retrouver pendant une semaine à Ouessant pour écrire ensemble et compléter les chansons, Christophe leur envoyait des bouts de phrases par SMS. On aurait tort en revanche de les distinguer tous les deux de manière caricaturale, le rock pour lui, le disco pour elle, les deux se partagent des 65

passions communes, ils inversent les rôles à l’envi et se retrouvent sur ces formes hybrides que ne renieraient pas les pionniers d’un genre mutant à la fin des années 70 et au début des années 80. Ces gars qui venaient du prog-rock et qui s’adonnaient au disco, The Buggles par exemple. Arnaud réagit spontanément : «  Oui, mais là, c’est Trevor Horn quand même ! » Et de nous rappeler qu’il a lancé son fameux label ZTT – Zang Tumb Tuum pour les intimes ! – dans les années 80, avec Frankie Goes to Hollywood et Propaganda. « Ça a un peu vieilli, quand même ! » Il faut croire que pas tant que ça : on retrouve quelque chose de ces raccourcis aux claviers qui donnent une coloration si singulière à Mouse DTC. On sent aussi que d’un point de vue rythmique, il s’éclate l’ami Arnaud ; il se lâche comme sur le titre Homosexualis Discothecus. L’occasion pour Hermance d’affirmer des points de vue, même s’ils s’expriment sous la forme de boutades  –  «  Oui, on cultive ce petit côté politique sans donner de leçons. » – avant d'avouer : « On arrive à toucher du doigt ce qu’on cherche. » Un juste équilibre sans doute qui les amène derrière ce semblant d’insouciance à une petite pointe de gravité. Ils admettent effectivement cette double lecture de chansons qui s’appuient sur une dimension très fun pour finalement nous dire des choses en phase avec notre époque. Ce qui n’est pas, on l’admettra, la moindre des choses. — DEAD THE CAT www.mediapop-records.fr en concert le 4 mai à l'Antonnoir, à Besançon


SOMMES-NOUS LE SOUVENIR ? Par Emmanuel Abela ~ Photo : Renaud Monfourny

AVEC LET GO, CHLOÉ MONS NOUS LIVRE UN SUPERBE JOURNAL DE DEUIL APRÈS LA DISPARITION D’ALAIN BASHUNG.

Un mot sur le titre : ce n’est pas Let’s go (« allons-y »), mais bien Let go, un choix très fort. Oui, c’est bien « laisser partir ». Je vois dans ce titre une notion d’abandon par rapport à ce qui arrive, une forme d’acceptation face à des événements qui se révèlent parfois violents. Pour moi, ce titre évoque plein de choses mais d’une façon simple. Ce titre semble s’adresser à votre lecteur, qui est invité lui aussi à « laisser partir ». Oui, c’est vrai. Ce titre parle au lecteur, il exprime la fonction même du livre. La forme correspond au fond. Je vois ce livre comme un objet transitionnel à un moment de ma vie. Ça a été très important de le faire, je l’ai vécu comme une nécessité. Quand j’entends les lecteurs en parler, ils le voient effectivement comme cela aussi. Le livre leur fait du bien : Laisser partir, c’est dans l’ordre des choses. La disparition d’un être aimé est une situation banale – chacun la vit à un moment ou à un autre –, mais elle est vécue de manière extraordinaire, au sens premier du mot. Ce voyage, on le fait tous. Alors oui, il y a une invitation à le vivre bien. Personnellement, je l’ai vécu d’une manière extrêmement « terrienne » et je pense que c’est ce qui m’a sauvée.

Rappelez-nous les conditions de cette rédaction qui porte principalement sur la dernière semaine de l’homme que vous aimez. Des notes ont-elles été posées au préalable sous la forme d’un journal ? Oui, c’est exactement cela. Je tiens mon journal depuis toujours –  j’ai des caisses de journaux de chaque époque. [rires] Durant cette période, je l’ai tenu aussi. Très vite, après la mort et l’enterrement d’Alain, j’ai ressenti le besoin que ça existe, de donner à ces textes une réalité. Que ça ne parte pas comme ça dans mes souvenirs. Ça rejoint la condition d’artiste : ce besoin de fabriquer un objet. Et de le montrer au monde. On suppose que vous avez ressenti le besoin de les écrire, et même de les écrire assez vite ? Très vite, j’ai rassemblé ces notes, puis je les ai organisées de manière à les rendre lisibles. De même pour les photos, je les avais prises tout au long de ces moments. J’ai estimé qu’elles fonctionneraient bien avec le texte.

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Il fut un temps, au XVIIe-XVIIIe, où l’on appelait ce type de journal, un « journal d’affliction », on connaît notamment celui de Mary Shelley après la disparition de Percy Shelley. Là, nous ne sommes pas tant dans l’affliction, mais plus dans une approche documentaire, distanciée, qui relate des faits. Je suis intriguée par cette référence à Mary Shelley. Étrangement, depuis la disparition d’Alain, je n’arrive plus à lire de fictions, mais plutôt des journaux intimes. Ces textes, je ne les ai pas retouchés. Je ne sais pas s’ils sont si distanciés. Je n’arrive pas à me rendre compte. J’ai l’impression au contraire de m’être mise complètement à nu. En fait, rien n’a été réfléchi. Je ne parlais pas forcément de retenue. Je pense qu’il y a une pudeur. Elle est complètement intégrée en moi – c’est ainsi que je m’exprime de moi à moi-même. C’est justement de cette forme de pudeur que naît une véritable émotion. Laquelle renvoie à la tristesse de chacun – ça concerne la relation qu’on entretient tous à Alain, mais aussi à nos proches, ceux qu’on a vu disparaître. Dans tout ce que je fais, que ce soit en chansons ou dans ce livre comme dans celui que je prépare, un peu différent, je travaille sur le matériau qui est ma vie parce que j’ai le sentiment que je ne peux parler que de ça et que c’est là où je peux me montrer honnête. Je sais de quoi je parle, et je me sais traversée par des choses – tout me traverse. J’aime rendre compte de cela. Ce qui m’importe c’est la 67

trace. En cela, dans cet ouvrage, je me sens au plus proche de la vérité. Vous avez souhaité dans un deuxième temps parler des instants de reconstruction avec Poppée. Évoquer ce temps d’après, et cette présence d’Alain dont vous guettez les manifestations ici ou là dans un échange direct. Oui, c’est ce que je disais à l’instant. On se pose la question de savoir ce que laisse l’autre, une fois parti. Là, il est vrai qu’on peut toucher au surnaturel. Sont-ce là de vraies traces ou des traits de l’esprit ? Je n’ai pas la réponse, mais ce qui est sûr c’est qu’on traverse des moments très étranges quand on perd quelqu’un. Et ça n’est qu’à l’issue de tous ces récits que vous relatez votre rencontre avec Alain dans le cadre d’un dialogue très touchant. De placer cette rencontre en fin de volume, est-ce pour montrer que rien ne s’achève ? De finir le livre sur la disparition, ça ne me semblait pas vrai par rapport à ce que je ressentais. De placer la rencontre à la fin, ça me permettait d’éviter tout pathos et surtout ça me paraissait très beau. Comme un souvenir, un commencement ou quelque chose qui ne finira jamais... — LET GO www.mediapop-editions.fr Rencontre le 25 avril à la Fnac de Strasbourg et le 22 mai à la Fnac de Nancy


La justesse de la scène Le chorégraphe Radhouane el Meddeb nous le rappelle : dans la danse, le potentiel humain est exploité en entier, nulle possibilité de se dérober. Il en va de même pour le théâtre, d’où la nécessaire expression d’une sincérité absolue, corps et esprit. 68


RADHOUANE EL MEDDEB CES PETITS RIENS Par Valérie Bisson - Photos : Olivier Roller

HABITUÉ DES SCÈNES STRASBOURGEOISES, LE CHORÉGRAPHE RADHOUANE EL MEDDEB REVIENT, LE TEMPS D’UNE RÉSIDENCE À POLE-SUD. Après avoir livré son troublant Lac des Cygnes, Radhouane El Meddeb entame une résidence à Pole Sud en avril pour achever sa prochaine création, Amour-S, lorsque l’amour vous fait signe, suivez-le… Le spectacle sera présenté à Pole-Sud la saison prochaine, avec un aperçu ouvert au public sous la forme d’atelier fin avril, puis dévoilé les 4 et 5 juin aux Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis à Montreuil. Conçu à partir du Prophète de Khalil Gibran, Amour-S met en scène deux hommes et une femme, accompagnés d’un piano, dans un hymne à l’amour qui interroge le corps passionné. Exercice tant charnel que spirituel que Radhouane El Meddeb développe dans un questionnement partagé. 

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Que pouvez-vous nous dire au sujet de votre prochain spectacle Amour-S présenté à Strasbourg la saison prochaine ? Ma nouvelle création mijote depuis un moment puisqu’elle est partie de mon envie de retravailler avec deux de mes danseurs. Je n’ai presque jamais retravaillé avec les mêmes danseurs car j’ai à chaque fois l’impression de confectionner des rôles sur mesure et de construire sur la singularité et l’entité de chacun. J’avais du mal à me séparer de cela et je voulais travailler sur le thème de l’amour, de la passion ; ce désir est venu de mes discussions avec des interprètes avec qui on échangeait autour des questions de l’amour de soi, l’amour de l’autre, du manque… Finalement j’ai invité deux danseurs avec qui j’avais travaillé sur des expériences radicalement différentes, j’ai aussi rencontré une jeune danseuse vive et curieuse et un jeune compositeur-pianiste lui aussi passionné, amoureux de son métier et amoureux de la vie. J’ai gardé mon collaborateur artistique et tous ensembles nous avons essayé de construire le spectacle et d’amener le corps à l’amour et l’amour au corps. Comment le choix du trio s’est-il imposé à vous ? C’est un format particulier qui s’est aussi imposé par le choix des interprètes. Le travail a acquis sa profondeur grâce à ces trois corps différents, ces trois expériences de danse différentes. Il y a William Delahaye, danseur urbain, qui fait du hip hop et qui a dansé dans Heroes, dont l’univers particulier me touche, on trouve Rémi Leblanc Messager avec qui j’ai travaillé dans Au temps où les


arabes dansaient et Chloé Zamboni, jeune danseuse sortant du conservatoire, pleine de savoir-faire et d’envie de faire. Enfin, le compositeur et pianiste Nicolas Worms qui, par sa musique et la qualité de son regard, s’est imposé à la scène. Il va témoigner et partager son univers et sa partition, j’ai trouvé normal qu’il soit sur scène et qu’il interprète à sa manière le mouvement du corps amoureux. Nous avons tous construit et témoigné du vécu amoureux, du besoin d’aimer, d’être aimé, avec une question essentielle : comment l’amour pourrait nous réunir et simplifier beaucoup de choses ?

— Dans la danse, il y a un rapport à l’ici et au maintenant. —

Le passage du théâtre à la danse, des mots au corps, est emblématique de votre parcours. Vous vous appuyez sur un texte poétique pour construire un corps poétique, comment s’opère ce passage, qu’incarne-t-il ? J’ai travaillé à partir du Prophète de Khalil Gibran, auteur libanais, exilé, qui combine les sources occidentales et orientales. Il était aussi graphiste, peintre, attaché à l’image et au geste. Ses écrits sont très

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sensibles, on y perçoit beaucoup d’humanité, c’est ce que je voulais mettre en avant dans ce spectacle. Parler de la passion, c’est aussi parler du corps, le lieu de l’amour où le lien se construit en fonction des choses qui sont dites ou pas, des secrets, des pensées qui se dansent et se transposent. Le corps amoureux est dans un état proche de l’extase, il devient planant, mystique, c’est un état très profond que nous recherchons tous. Cela a affaire avec l’émerveillement, l’étourdissement, cet état nous prend et nous amène loin, à un état sauvage, essentiel. Toute histoire d’amour et de transformation naît d’une rencontre, avec une œuvre, un être, soi-même… Comment parleriez-vous de votre rencontre avec la danse ? À un moment de ma vie, j’ai eu besoin de m’exprimer autrement, de créer ma propre écriture. Dans la danse, il y a un rapport à l’ici et au maintenant, à l’instant qui est très fort. Le rapport de la danse à la sincérité, à la vie m’a toujours bouleversé et je dis souvent que le théâtre ne me suffisait plus.

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J’ai toujours rêvé de danser, quand je suis en mouvement, je plane. Il y a une véritable élévation. Je crois beaucoup à la force et à l’effet des mots, j’adore le langage mais je me dis toujours que le corps en mouvement l’a précédé. La danse est un retour à une spontanéité dont je me nourris, j’avais besoin de ce retour à moi-même. J’ai une grande confiance dans l’intuition, ce qui me prend, qui est immédiat, qui me meut. Quand je danse, je peux exploiter un potentiel humain en entier, dans son ambiguïté, dans ses contradictions ; tout cela est rendu possible par l’instantanéité, plus profonde et plus sincère que les mots. C’est une appropriation de l’art de la danse que j’ai effectué avec beaucoup de simplicité. — AMOUR-S, spectacle dévoilé les 4 et 5 juin aux Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, à Montreuil www.pole-sud.fr


THÉÂTRE EN MAI L’ART DE LA PROSPECTIVE Par Caroline Châtelet - Photo : Vincent Arbelet

POUR SA TRENTIÈME ÉDITION, LE FESTIVAL THÉÂTRE EN MAI IMAGINE UNE PROGRAMMATION PLUS « PROSPECTIVE QUE RÉTROSPECTIVE ».

Le Théâtre Dijon Bourgogne profite de cet anniversaire pour exhumer la liste des artistes accueillis au fil des éditions. Que l’on soit spectateur béotien ou averti, il y a quelque chose d’un peu mystérieux, voire, un brin mélancolique, à voir ainsi ces listes défiler. Parce que ces noms qui reviennent ou disparaissent dessinent des paysages, des histoires, des vies, des compagnonnages, des ruptures et des éloignements. Outre le fait que les territoires esthétiques et politiques que tous ont contribué à forger ne sont plus tout à fait les nôtres aujourd’hui, cet inventaire opère un rappel essentiel : programmer, c’est aussi éliminer. Toujours évoqué sous son versant positif – accompagner, rendre visible, permettre l’émergence, etc.  –, la sélection des spectacles a son revers : celui d’éliminer des propositions, d’empêcher des artistes d’entrer dans le champ du visible. La très faible présence d’artistes femmes dans les premières éditions renvoie, ainsi, à la structuration actuelle de l’institution théâtrale, majoritairement masculine. Une répartition qui, on le pressent de plus en plus, appartient désormais au passé. Rencontre avec Benoît Lambert, directeur du Théâtre Dijon Bourgogne, afin d’échanger sur les territoires que dessine aujourd’hui le festival. Comment avez-vous conçu cette édition ? Nous nous sommes posé la question avec Sophie Chesne [conseillère artistique et directrice des productions avec qui Benoît Lambert conçoit la programmation, ndlr] de la dimension commémorative et nous avons décidé d’alléger la frappe. La présence de

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Stéphane Braunschweig [metteur en scène, directeur du théâtre national de l’Odéon et parrain du festival 2019, ndlr] va nous permettre d’avoir un témoignage sur les débuts. Après, lorsqu’on regarde la liste des artistes accueillis depuis 1990 elle est impressionnante : quasiment tous les metteurs en scène quinquagénaires importants aujourd’hui y sont passés. L’idée initiale de la première édition était d’offrir un espace de rencontre et d’accompagnement pour une nouvelle génération d’artistes. Nous nous sommes rendu compte que le festival continue d’accompagner une génération artistique. Quels seraient les traits saillants de cette génération que vous accompagnez ? Ce qui nous a frappés, c’est l’apparition forte des femmes, qui ne sont plus minoritaires du tout. Souhaitant inviter des artistes dont les rencontres ont été importantes pour nous lors des éditions passées (Pauline Bureau, Elise Vigier, Myriam Marzouki, Leyla-Claire Rabih, etc.), cela nous amène à avoir une majorité de femmes. Depuis 2013, le festival est a minima paritaire, le plus souvent majoritairement féminin. Quatre compagnies sont associées au TDB (compagnies Crossroad, Les Endimanchés, Théâtre déplié, et le groupe LA gALERIE), dont trois jeunes. Ayant rencontré ces équipes par le festival, et ce dernier ayant été un moment important dans leur parcours, nous avons souhaité leur présence à nos côtés. Les choses se sont faites comme ça, avec le désir de la prospective plus que de la rétrospective.


Benoît Lambert, directeur du Théâtre Dijon Bourgogne

Y a-t-il d’autres points communs aux artistes réunis ? Il y en a un, quoique j’ai un peu de scrupule à le nommer – parce que je le trace ailleurs : il y a une sorte de billet politique sur la programmation du festival. Mais c’est un trait de nature, une appétence, et nous n’avons jamais voulu faire une programmation thématique. Nous n’avons jamais programmé sur la seule foi d’un propos, ce n’est pas parce que des objets parlent de ceci ou cela qu’ils sont intéressants. Ce sont toujours des manières de faire du théâtre qui nous ont intéressés. En même temps, je constate qu’il y a une thématisation dans le sens d’un souci politique renouvelé chez les jeunes artistes. L’autre chose qui me frappe est la disparition du répertoire théâtral – lorsque la jeune génération s’intéresse au patrimoine, elle se saisit du patrimoine cinématographique et également un peu littéraire. Deux grands axes dominants également sont les réécritures de plateau et le théâtre documentaire, amenant des alliances nouvelles entre des équipes artistiques et des auteurs. Il est dit dans sa biographie que Stéphane Braunschweig, ayant étudié la philosophie, estimait « faire de la philosophie contre la philosophie ». Estimez-vous, avec Théâtre en mai, encourager des artistes à faire du théâtre contre le théâtre ? Non, ou pas de façon stratégique, consciente. Cela d’autant moins que je ne sais pas si je saurais dire ce que cela signifie… Comme le disait le sociologue Pierre Bourdieu, en art on ne se pose qu’en s’opposant. Il est évident qu’une nouvelle

génération artistique fait toujours peu ou prou du théâtre contre les générations qui l’ont précédées, au risque parfois de quelques simplifications. Nous n’avons jamais cherché, avec le festival, à être autre chose qu’une chambre d’enregistrement. Ce qui est naïf, puisque le programmateur, s’il prétend seulement rendre compte de la réalité, contribue à la constituer. Mais ce qui me frappe, c’est la confiance intacte de ces jeunes artistes dans le théâtre. Le fait que des vingtenaires ayant grandi dans un univers mental et symbolique complètement différent du mien investissent avec autant d’enthousiasme et parfois de simplicité artisanale – le prurit technologique n’a pas envahi tous les plateaux  – le théâtre, c’est cela que je retiens. Pour ces jeunes gens, le théâtre a des choses à dire, des processus à inventer. Après, la tristesse qui peut nous saisir est celle de voir cette génération arriver dans un désert. Les moyens publics pour la création ont été non pas contractés – parce qu’ils n’ont pas en tant que tels gravement diminué –, mais ils ne sont pas du tout à la hauteur de leur créativité. — THÉÂTRE EN MAI festival du 23 mai au 2 juin à Dijon www.tdb-cdn.com

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LES PROJETS ET LEUR RÉALITÉ Par Caroline Châtelet - Photo : Julie Meresse

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POUR SA NOUVELLE ÉDITION, PASSAGES RELIE LES MONDES ET ACCOMPAGNE DE STIMULANTS PROJETS ARTISTIQUES AU GRÉ DE LEURS PARADOXES. Le festival Passages n’a de cesse de donner à voir et entendre des dramaturgies, des artistes, des paroles peu visibles sur nos scènes. Ce travail de passeur et de saute-frontières, Hocine Chabira le prolonge avec intelligence depuis qu’il a succédé à Charles Tordjman à la tête du festival en 2015. Pour 2019, outre la présence d’artistes venus de pays africains, des Caraïbes, ou encore de Syrie, d’Irak, etc., figure un projet ambitieux : Pandora’s Box. Soit des formes théâtrales courtes imaginées par des artistes de quatre pays (Allemagne, France, Hongrie, Pologne) autour de la montée des nationalismes et du populisme en Europe. Créé à Berlin le 15 mars dernier, Pandora’s Box a donné lieu depuis à des réagencements qui racontent aussi certains points d’achoppements du projet européen. Récit d’une œuvre en évolution. Le 16 mars, je retrouve Philippe Malone (auteur d’une quinzaine de pièces de théâtre) et Laurent Vacher (metteur en scène dont la compagnie du Bredin est installée en Lorraine) à l’Akademie der Künste de Berlin. À quelques heures de la deuxième, l’auteur et le metteur en scène évoquent la genèse du spectacle. Philippe Malone connaissait Monika Dobrowlanska, autrice et metteuse en scène polonaise installée en Allemagne. Souhaitant initier une collaboration aventureuse entre des artistes issus de cinq pays (Allemagne, Biélorussie, France, Hongrie, Pologne), elle sollicite Philippe Malone pour le versant français. « Monika cherchait une structure qui puisse aussi développer le projet à partir de la France. Il fallait quelqu’un qui soit solide, artistiquement et économiquement. » Ne se voyant pas assumer la partie mise en scène, Philippe Malone suggère Laurent Vacher, avec qui il collabore régulièrement depuis vingt-et-un ans. Pour le projet, les consignes sont sommaires : un texte court s’interrogeant sur la montée des nationalismes en la problématisant depuis le pays d’origine et puisant dans le documentaire. Mais au fil des mois, les écarts entre pays se dessinent : tandis que la Biélorussie se retire pour des raisons économiques et politiques, l’impossibilité pour l’auteur et metteur en scène hongrois Ákos Nemeth à trouver une structure dans son pays l’amène à monter son texte à Berlin, avec les comédiens (allemands et polonais)

de Monika Dobrowlanska. C’est qu’il faut saisir que Pandora’s Box est un projet de franc-tireur : ce n’est pas une initiative verticale impulsée par une institution théâtrale ayant pignon sur rue, mais une action de petites structures indépendantes. Les équipes se retrouvent début mars à Berlin pour « assembler » les trois petites formes. « La réalité hongroise, allemande, polonaise, française n’ayant rien à voir politiquement, nous savions que chacun de nous allait aborder différemment ces problématiques  », raconte Laurent Vacher. Après avoir assisté à la représentation du soir, force est de souligner le caractère kaléidoscopique de l’ensemble. Les trois propositions creusent des univers disparates, tant dans les formes et les récits dépliés, les types de jeu proposés, que les enjeux abordés. Tandis que dans Psychose de la solitude, l’auteur et metteur en scène Ákos Nemeth effleure l’antisémitisme avant d’aborder la question du genre via la transidentité ; la pièce de Monika Dobrowlanska confronte de manière extrêmement didactique une polonaise et une allemande, chacune renvoyant aux clichés politiques de son propre pays. Quant à Mes amis (Safe européen home), Philippe Malone et Laurent Vacher explorent à travers Leyla, jeune cadre (très bien interprétée par Lia Khizioua Ibanez), le retour du refoulé que constitue l’injonction perpétuelle à l’intégration adressée aux enfants d’immigrés dans la société française. Au-delà des multiples formes et propos, ce qui interpelle sont les écarts dans la subtilité et l’aboutissement. Avec sa compagnie stable, au travail reconnu et soutenu financièrement, Laurent Vacher et son équipe ont eu les moyens d’affiner les enjeux de leur démarche. Là où le projet d’Ákos Nemeth laisse sceptique en ce qu’il demeure très flottant, celui de Monika Dobrowlanska désespère par son didactisme et son moralisme. Comme si son ambition n’était pas artistique mais plutôt éducative (dans le pire sens du terme). Quelques semaines plus tard, je recevrais un communiqué de la compagnie du Bredin. Dans celui-ci, Laurent Vacher annonce la présentation seule de Mes amis (Safe européen home) lors de Passages. Si ce choix – difficile à prendre, on l’imagine – est un choix artistique, il est également, comme le précise Laurent Vacher, « peut-être une autre façon de raconter l’Europe et d’ouvrir le débat, en questionnant la place des artistes, de la création indépendante en Europe, de la liberté de parole, et des moyens qui leur sont proposés. » À quelques semaines des élections européennes, ce mail résonne particulièrement, en ce qu’il me renvoie, par ricochets, à ma position face à l’Europe. Et que si je défends celle-ci, je défends, surtout, qu’elle ne se fasse pas dans n’importe quelles conditions. — FESTIVAL PASSAGES, festival 10 au 19 mai, à Metz — PANDORA’S BOX, théâtre, 14 et 15 mai, à Metz

www.festival-passages.org 75


DRÔLE D’ENDROIT POUR UNE RENCONTRE Par Valérie Bisson - Photo : Alexander Kargaltsev

LA DANSE S’INVITE DANS LES LIEUX LES PLUS INSOLITES. C’EST LE CAS POUR RVP DE THÉO MERCIER ET FRANÇOIS CHAIGNAUD, À DÉCOUVRIR DANS LE PARKING DU MAMCS.

François Chaignaud 76


Certains parkings souterrains ont laissé dans nos mémoires une trace vivace tel celui de La Femme d’à côté de François Truffaut où Mathilde, en proie à la violence de son désir, se laisse glisser dans son propre abîme. L’artiste et metteur en scène Théo Mercier et le chorégraphe François Chaignaud risquent à leur tour de marquer fortement nos bases de données mentales avec leur danse performative RVP – rituel motomachique, présenté par Le Maillon dans le parking du MAMCS. François Chaignaud, au chant et à la danse, nous parle de sa performance. Un mot sur le titre initial du spectacle : Radio Vinci Park ? Les parkings Vinci avaient mis en place des stations de radio qui s’appelaient Radio Vinci Park destinées à apaiser les inquiétudes du consommateur de places de parking. La radio diffusait les grands « hits » de la musique classique, comme s’ils avaient eu la faculté d’éloigner ou d’apaiser les angoisses du visiteur. Le spectacle est un clin d’œil à cet étrange marketing. Il commence dans ce qui serait le studio d’enregistrement. Cet espace, qui est aussi l’antichambre de l’arène qui me confrontera au motard, est habité par Marie-Pierre Brébant jouant au clavecin quelques standards classiques ainsi que d’autres pièces plus insolites annonçant la suite de la performance. Le parking souterrain est un lieu scénique improbable ; Théo Mercier le considère comme « une métaphore de l’enfer contemporain ». Quel est votre regard ? Nous jouons parfois dans d’autres endroits, ce sont toujours des lieux qui évoquent la claustration, l’insécurité, le passage : de grandes halles, des entrepôts ou des parkings ferroviaires désaffectés. Le parking souterrain a un aspect infernal... Faits divers et films nous le font voir comme le théâtre idéal d’une agression potentielle, d’une mauvaise rencontre. Je le vois aussi comme le dortoir des engins de morts que sont les véhicules, l’endroit où se repose le monstre qui tue et maintient en vie nos sociétés en les connectant et en les asphyxiant de pollution. La dimension morbide, mythologique et métaphorique de ces entrailles urbaines est puissante. Vous dansez dans un parking souterrain face à un motard cagoulé faisant vrombir son engin de manière insistante… La pièce s’appuie sur un antagonisme très basique : la machine et le corps, le masculin et le féminin, le vainqueur et le vaincu, le noir et le blanc, le mort et le vif, le moteur et le cœur. Le spectacle vient faire trembler ces antithèses ; la danse s’engouffre dans ce paradigme binaire pour en saisir l’impact archétypal tout en le désossant, en le pulvérisant. Il y a un passage de relais entre moi, qui commence par une danse et des chants de sortilèges, gainés et acrobatiques, et le motard qui y répond avec la puissance explosive de son moteur et de ses rugissements assourdissants. De cette rencontre, 77

presqu’impossible, entre nos corps et nos moyens d’expression, naissent des images de trouble, de métissage, de désir multiple. Elle n’enserre pas les personnages dans une identité prévisible. Qu’en est-il de votre costume et de la prouesse technique qui consiste à danser sur des talons de 12… Mon costume est composite ! Il assemble des signes issus de mondes épars  : les escarpins qui charrient des connotations de séduction, de féminité et de jeux de pouvoir, l’accumulation, aux poignets et aux chevilles, de bracelets mexicains faits de clochettes composées de courges séchées qui ont un aspect musical, percussif et organique et enfin le grand kimono blanc qui évoque autant le peignoir de boxeur que la cape de l’élégante. Le costume et la silhouette sont déterminants dans l’invention de la danse et de la fiction de cette créature. J’aime travailler avec des aspects très concrets : le claquement des talons, le son des grelots, l’essoufflement et son apnée. Imposante par le bruit, par l’aura, cette silhouette est paradoxale parce qu’aussi très vulnérable  ; la peau est au contact de la machine. Les 12 centimètres gagnés ne sont acquis qu’à condition d’un effort important – pour ne pas déraper, ne pas tomber. J’aime beaucoup la précarité et la puissance de cette situation. Il me semble que l’on retrouve souvent ce genre d’oppositions dans vos créations ? Oui, cela m’intéresse de créer des situations capables de générer de l’empathie entre le plateau et le public, lorsque le corps atteint des limites surnaturelles autant qu’il dévoile ses efforts, sa vulnérabilité et sa finitude. Dans RVP, ma danse a une dimension menaçante, augmentée par le son que le costume produit, elle est cassante et dangereusement puissante par certains sauts ou poses acrobatiques. En même temps, elle ne cesse de révéler les conditions dérisoires de cette puissance : la force d’un mollet, l’entêtement d’un métatarse... C’est très fragile, mais cela me garantit d’être entièrement, intégralement engagé, présent, corps et neurones bandés vers le geste et le son. Je recherche ce genre de situation où la dimension décorative de la danse se greffe à une situation si intense qu’on ne peut la traverser qu’en étant absolument et totalement investi. — RVP danse du 22 au 24 mai au Parking historique Petite France, à Strasbourg www.maillon.eu


La noblesse du récit L’écrivain Pierre Pelot nous le relate : chez les Indiens, les histoires sont des êtres vivants. En cela, elles sont estimables et méritent d’être racontées. C’est ce que font de manière presque physique l’autrice Kareen de Martin Pinter ou des illustrateurs tels que PierreHenry Gomont ou Frank Santoro. 78


PIERRE PELOT ATTRAPEUR D’HISTOIRES

Par Marie Bohner ~ Photos : Pascal Bastien

CHEZ LUI, DANS LES VOSGES, PIERRE PELOT NOUS EXPLIQUE COMMENT « TRICHER DE BELLE MANIÈRE ».

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« Vous vous êtes trompés en montant sur l’autre versant, j’ai tout de suite su que c’était vous ! » Sourire moqueur et barbe fleurie, Pierre Pelot nous attend de pied ferme sur le seuil. Sa maison des Vosges est cachée dans les arbres, nid d’aigle fourmillant de chats. Le dernier livre de l’écrivain prolifique, Braves gens du Purgatoire, est sorti début 2019. L’occasion d’aller causer écriture, cinéma, désirs et frustrations, autour d’une tarte aux pommes maison préparée par sa compagne, Irma. Vos personnages sont toujours très ancrés dans un lieu, un milieu, une culture. Cet ancrage semble vous permettre une grande liberté d’écriture, à la mesure des contraintes qui pèsent sur les personnages... C’est la vie  ! Tous autant que nous sommes, nous ne vivons pas seuls sur une île. Nous sommes entourés d’un milieu social. Il y a des règles. On ne les a pas choisies, mais il faut les respecter ou tricher de manière intelligente. Il faut apprendre à tricher de belle manière. Moi j’aurais tendance à appeler à la désobéissance civile pour survivre correctement. J’ai passé ma vie à faire ce que je voulais, socialement et professionnellement. J’ai aussi décidé très vite de ne pas faire un grand nombre de choses. La liberté, ça se paie. Personne ne vous oblige avec un fusil dans le dos, alors il faut assumer et se débrouiller au milieu du chaos. Vous dites que les romans de Caldwell vous ont appris à regarder les autres… J’ai eu la chance d’avoir une grande sœur, mon aînée de 12 années, qui lisait énormément. Je lui piquais ses bouquins, souvent des séries noires. Caldwell, Faulkner, tous ces gens du sud de l’Amérique me donnaient une autre famille. Je m’y trouvais bien. Ces histoires se passaient dans l’Amérique profonde, avec des personnages pas toujours rigolos, pas vraiment la grande bourgeoisie... Je me suis rendu compte que je trempais dans le même milieu. Même s’ils ne buvaient pas la même bière, les rouages dans les têtes étaient les mêmes. J’ai appris à regarder les gens, à en aimer certains. Dans votre écriture, comme dans votre peinture, il y a des portraits récurrents de femmes. On y trouve un rapport simple, une grande proximité doublée de quelque chose qui les rend inaccessibles. Je n’aurais jamais pensé dire ça, mais j’aime l’entendre. De mon écriture on a dit longtemps qu’elle manquait de personnages féminins. Ils n’étaient pas au-devant de la scène. Mais au fur et à mesure du temps les femmes se sont imposées. Dans mon dernier livre, il y en a une que j’aime beaucoup. Une dure – douce aussi, bien sûr. C’est peut-être un truc de vieux, mais plus le temps passe, plus je les aime, les personnages féminins… En peinture c’est pareil, ce sont de beaux paysages, parce que les paysages, pour moi, sont des personnages importants. Comme les saisons.

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Vos livres ont un terreau commun mais des styles d’écriture très différents. Dans Méchamment Dimanche par exemple le texte fonctionne par ellipses, comme une rêverie. Dans Braves gens du Purgatoire il y a de très longues phrases qui semblent plutôt répondre à une envie de creuser toujours plus profond. Ce sont deux histoires totalement différentes : on ne raconte pas toutes les histoires de la même manière. Méchamment Dimanche était une plongée en arrière, un petit garçon dans les années 60. J’ai fait appel à mes souvenirs, comme les jeux plus ou moins idiots des gamins. Faire des pointes de flèches en mettant des clous sur les rails avant que le train passe, ça marche très bien  ! [Rires] Pour Braves gens du Purgatoire, c’est autre chose. Je ne fais pas exprès de faire des longues phrases. Dans C’est ainsi que les hommes vivent j’ai écrit une phrase qui fait 4 pages. J’écrivais, ça roulait bien, ça chantait, et c’est en arrivant au point final que je me suis aperçu qu’elle faisait 4 pages. Ce n’est pas vrai que ça étouffe ou que ça submerge. Pour une belle musique, l’écrit demande à être travaillé comme ça. Mais quand j’ai relu la première page de Braves gens du Purgatoire dans les épreuves, je me suis dit : « Ouh la, il y a des gens qui vont éternuer. » Tant pis. Est-ce que vous relisez vos textes à voix haute ? Rarement, par contre j’ai eu la chance d’entendre Bernard Giraudeau lire des passages de C’est ainsi que les hommes vivent, c’était formidable. La musique de l’écriture correspondait à celle de la lecture : c’est le signe que ça marche. Vous avez une affection particulière pour les mots, parfois rares, sophistiqués ou non. D’où vient cette gourmandise ? Pour C’est ainsi que les hommes vivent, il a fallu écrire une histoire qui se passait au XVIe et au XVIIIe siècle. J’ai lu, surtout des dictionnaires, pour comprendre comment les gens communiquaient. Je suis tombé sur un trésor. On lit un mot, on ne le connaît pas, et pourtant on en comprend le sens. Pour mes 5 bouquins préhistoriques, qui racontent l’évolution de l’homme pendant le Paléolithique, sur 2 millions d’années, j’ai travaillé avec Yves Coppens. Je savais que mes personnages étaient dotés de parole. J’ai inventé des langages pour eux, j’y ai pris un plaisir fou. Quand on veut désigner une panthère noire, à quoi fait-on référence ? Son apparence ? Son cri ? Sa dangerosité ?


Dans la scène d’ouverture de Braves gens du Purgatoire un des personnages, Simon Clavin, écrivain, explique un mot à Lorena, la jeune fille, persuadé qu’elle n’en comprend pas le sens… Il fait le malin… [Rires] Quel rapport entretenez-vous avec le cinéma ? J’aimerais bien en entretenir plus  ! Quand j’étais tout petit, il y avait un cinéma dans le village, ici, on y allait le samedi. Mon premier film était un western. J’ai eu peur ! Quand j’écris, je raconte un film. Je la vois, mon histoire. Quand je pense au nombre de fois où les gens m’ont dit que mes livres feraient des films terribles, je ne comprends pas pourquoi ça ne se fait pas. Vous avez écrit plus d’une centaine de livres. Est-ce que vous avez aujourd’hui un recul qui vous permet de considérer votre œuvre dans son ensemble ? Quand je vois la liste de mes livres, ça a plutôt tendance à me faire peur. J’ai passé les neuf dixièmes de mon existence assis sur une chaise làhaut à raconter des histoires, qui sont un peu ma vie, mais en trichant… ça fout le vertige. Au milieu de tout ça, il y a quand même quelques livres que je suis fier d’avoir écrit, comme C’est ainsi que les hommes vivent, Ce soir, les souris sont bleues… Et Braves gens du Purgatoire, d’autant plus qu’en principe, après, il n’y en aura plus. C’est une décision définitive ? Pour le moment, oui. [Sourire] Dire «  pour le moment  », c’est déjà se trahir un peu… Vous avez l’impression d’être arrivé au bout de quelque chose en termes d’écriture ? J’ai toujours envie d’écrire. Publier c’est différent. L’édition, ce n’est pas rigolo. Il y a un an, quand j’ai pris cette décision, j’étais dans une période difficile, vraiment fatigué. Même l’écriture devenait pénible. Et puis c’est passé, et j’ai à nouveau des histoires qui sont prêtes à venir. Comment viennent-elles ? Elles s’imposent. Il y a une peuplade d’Indiens d’Amérique du Nord qui pensent que les histoires sont des êtres vivants qui volent au-dessus de nous en attendant qu’on les attrape pour les raconter. Ils ajoutent : « Mais où vont les histoires qui ne sont pas racontées ? » J’ai trouvé ça beau, je me suis dit que c’était vrai. Tout à coup on en attrape une qui a volé un peu trop près, à portée de main, une histoire de séduction. C’est peut-être justement en restant assis là-haut qu’on devient un bon attrapeur d’histoires ? Peut-être bien. On va se dire ça, tiens.

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PIERRE-HENRY GOMONT & FRANK SANTORO,

LA VÉRITÉ DU TRAIT Par Benjamin Bottemer

PIERRE-HENRY GOMONT LES PERSONNAGES FONT VIBRER L’HISTOIRE le 6.12 à la Librairie Hisler BD à Metz Lorsque Pereira prétend sort en 2016 chez Sarbacane, c’est déjà le sixième album de Pierre-Henry Gomont, mais le premier qui recueille un tel enthousiasme critique et public. Adapté d’un roman de l’auteur italien Antonio Tabucchi, il décrit la prise de conscience politique d’un placide journaliste sous la dictature de Salazar, au Portugal. Une histoire plus intime que politique où l’on découvre le talent de Pierre-Henry Gomont pour sculpter des personnalités complexes et les mettre sur papier. Car s’il est un formidable conteur et sait camper des personnages crédibles et attachants, c’est aussi grâce à son trait qu’il inscrit ceux-ci au sein d’une réalité convaincante. « Ce qui m’a plu chez Tabucchi, c’est qu’à aucun moment il ne dit au lecteur ce qu’il doit penser, explique l’auteur. J’essaye de faire la même chose dans mes albums. »

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AUX QUATRE COINS Dans son dernier opus Malaterre, Gabriel Lesaffre, escroc irascible, égoïste et manipulateur entraîne ses enfants dans un lointain pays et dans sa lubie pour un vaste domaine en pleine jungle. Drame familial, mais aussi récit initiatique où se dessinent les portraits croisés de ceux qui gravitent autour d’un anti-héros tumultueux, l’album est également, à l’image des précédentes réalisations de Pierre-Henry Gomont, une invitation au voyage : après l’Inde ou la Norvège avec Rouge Karma et Kirkenes, la campagne profonde (Crematorium) ou les environnements urbains déshumanisés (Catalyse et Les Nuits de Saturne), voici l’Afrique. Une diversité de cadres qui sert aussi bien à « créer des albums en réaction aux précédents » qu’à effectuer des expérimentations graphiques. « Cela me permet de me réinventer à chaque fois. Je n’ai pas étudié le dessin, j’ai donc toujours dû chercher des points de vue, un langage... ce qui a suscité pas mal d’interrogations et de doutes chez moi. » Là où Pereira prétend offrait le contraste saisissant entre la lumière blanche de Lisbonne et le bleu du ciel et de la mer, Malaterre est beaucoup plus luxuriant, foisonnant et chaotique. Un véritable bonheur pour les yeux où l’esthétique fait sens, comme toujours chez Pierre-Henry Gomont. « Du décor au graphisme de chaque personnage, tout doit être signifiant, précise-t-il. Le rapport du texte à l’image peut faire émerger l’humour, l’émotion, mais il n’a pas pour fonction de dire des choses au premier degré. Ce rôle-là doit être celui du dessin. La moiteur et l’excès de vie de Malaterre est le reflet de la personnalité de Gabriel, une pulsion qui est aussi destructrice, comme la nature dans les pays équatoriaux. » SUIVEZ LES TRACES Diamétralement opposé au peu charismatique mais bienveillant Pereira, Gabriel est le véritable point de départ de Malaterre. « Il me fallait trouver sa façon d’être, de bouger, d’exister dans mon dessin. C’est comme ça que je débute un ouvrage, par le dessin : je ne veux pas écrire à partir d’idées abstraites, conceptuelles. La complexité émergera d’elle-même. » L’auteur, qui se sent proche de Blutch, Christophe Blain ou encore Gipi, aime « la vivacité, le mouvement » et sait appliquer « l’éthique minimaliste » à son dessin : « Il ne faut jamais qu’il soit bavard, car un trait concurrence l’autre. » Dans Malaterre, les volutes de fumée et la flamme de l’éternelle cigarette de Gabriel, l’élancement permanent de son corps, aussi maigre qu’électrique, en dit beaucoup. De la même façon, un contremaître calme et massif, un ado qui navigue entre colère et exaltation, une maman dévastée, tout est dit en quelques coups de crayon, le langage étant davantage une façon de faire avancer l’histoire qu’un commentaire devenu inutile. Parfois, dans les bulles même, les mots s’effacent pour laisser place à un dessin simple et éloquent. « La rapidité de lecture du dessin amène quelque chose de vraiment profond, que l’on reçoit sans analyser. » Ce qui n’empêche pas Pierre-Henry Gomont de manier une prose habile à travers la voix complice de son narrateur. 83

RÉCIT AIMANT C’est justement en découvrant une bande dessinée capable de la même force que la littérature que Pierre-Henry Gomont s’est convaincu de devenir auteur à plein temps et d’abandonner sa carrière naissante dans un cabinet de conseil. Il se tournera ensuite vers une thèse de sociologie tout en publiant ses premiers albums. « Cette thèse m’a vraiment appris à penser, même s’il n’y a aucune ambition ethnologique dans mes albums, indique Pierre-Henry Gomont. Ça m’a aidé à comprendre les autres et à nourrir mon empathie. » L’empathie, c’est justement ce que l’on ressent au contact de ses personnages : c’est là que réside une grande partie de la force de ses œuvres. Dans Malaterre, son trait se rapproche encore de l’essentiel, le rythme particulier de la bande dessinée est encore plus maîtrisé au fil d’un récit émouvant et plein de vie. On attend avec impatience le nouveau projet de Pierre-Henry Gomont, qui nous emmènera encore une fois vers un nouveau monde, loin des terres familières et des archétypes, entre New Jersey et Kansas. — PIERRE-HENRY GOMONT Malaterre, Dargaud


FRANCK SANTORO ARTISTE COMPLET, IL TRACE SON HISTOIRE AVEC LE DOIGTÉ ET LA SENSIBILITÉ D’UN PIANISTE DE JAZZ. le 1.02 à la Librairie Hisler BD à Metz

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Un jour de 1995, Chris Ware, qui n’est pas encore le pape de la bande dessinée indépendante américaine, reçoit par la poste une enveloppe d’un format inhabituel : à l’intérieur, Storeyville, une histoire d’amitié et de hobos réalisée par Frank Santoro, alors adolescent. « Storeyville a été l’un des moments-clés de ma vie d’auteur de bandes dessinées, je considère ce livre comme l’une des étapes importantes du développement de ce medium », déclare-t-il dans la préface de l’édition française de Storeyville, éditée par Ça et là en 2009. Au moment où son dernier livre Pittsburgh, enquête fragmentaire autour de la famille de l’auteur et du divorce de ses parents dans la vieille cité industrielle, s’apprête à sortir aux États-Unis, nous rencontrons Frank Santoro, venu en France à l’occasion du festival d’Angoulême, où son livre a été sélectionné. « La France, c’est Hollywood pour un auteur de BD », dixit l’intéressé. Il faut dire que la France a été le premier pays, l’an dernier, à éditer Pittsburgh, toujours grâce aux éditions Ça et là. Ces dix dernières années, Frank a poursuivi les allers-retours entre les comics, la peinture et « la liberté ». Une liberté qu’il applique dans son approche littéraire et graphique unique où la main prolonge l’émotion, où la couleur est « un code », avec un feeling qu’il compare à celui des jazzmen.


Un jour de 1995, Chris Ware, qui n’est pas encore le pape de la bande dessinée indépendante américaine, reçoit par la poste une enveloppe d’un format inhabituel : à l’intérieur, Storeyville, une histoire d’amitié et de hobos réalisée par Frank Santoro, alors adolescent. « Storeyville a été l’un des moments-clés de ma vie d’auteur de bandes dessinées, je considère ce livre comme l’une des étapes importantes du développement de ce medium », déclare-t-il dans la préface de l’édition française de Storeyville, éditée par Ça et là en 2009. Au moment où son dernier livre Pittsburgh, enquête fragmentaire autour de la famille de l’auteur et du divorce de ses parents dans la vieille cité industrielle, s’apprête à sortir aux États-Unis, nous rencontrons Frank Santoro, venu en France à l’occasion du festival d’Angoulême, où son livre a été sélectionné. « La France, c’est Hollywood pour un auteur de BD », dixit l’intéressé. Il faut dire que la France a été le premier pays, l’an dernier, à éditer Pittsburgh, toujours grâce aux éditions Ça et là. Ces dix dernières années, Frank a poursuivi les allers-retours entre les comics, la peinture et « la liberté ». Une liberté qu’il applique dans son approche littéraire et graphique unique où la main prolonge l’émotion, où la couleur est « un code », avec un feeling qu’il compare à celui des jazzmen. RYTHMES ET RÉMINISCENCES Miles Davis, Sun Ra, Charlie Parker, Dizzy Gillespie s’inviteront donc dans les propos de Frank Santoro au même titre que Moebius, Chris Ware, Edgar Degas ou Jack Black, l’auteur de I Can’t win, dont Storeyville est librement inspiré. « Le jazz et les comics ont beaucoup de choses en commun : il y a un même flux d’énergie, ce sont tous les deux des collages de formes artistiques issues d’horizons divers, décrit l’auteur. Dans un comic, tu dois improviser entre les cadres et les limitations, et si tu les maîtrises tu peux avoir une grande liberté. Comme en musique, en bande dessinée chaque ligne, chaque mot doit être en relation, de la première à la dernière page. » C’est le sentiment à l’œuvre au sein de Storeyville, dont la trame se renforce, se tend, se brouille ou disparaît au fil du voyage de Will à la recherche de son mentor Rudy. Sur le modèle des récits initiatiques du Grand roman américain, cette histoire d’errance et d’amitié s’achève sur un message : « Continue ta route et suis ton propre chemin. » C’est aussi ce que répétait la famille de Frank Santoro, qui l’enjoignait à quitter la Pittsburgh en décomposition du milieu des années 90. Ce qu’il finira par faire pour vivre à New York, travailler auprès de peintres et dans des galeries d’art, tout en restant irrémédiablement attiré par la ville, où il réside désormais. « Lorsque l’idée de cet album sur Pittsburgh a germé, j’avais réuni énormément de matière sur l’histoire de la ville, je pensais pouvoir y intégrer l’histoire de ma famille de manière

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plutôt distante, mais ça a évolué très différemment. » La forme répond à la démarche : c’est comme si des clichés d’un album-photo de jeunesse, les dessins des cahiers d’enfance, les blocs-notes traînés au fil de l’existence se superposaient et libéraient leur contenu : les meurtrissures de la guerre du Vietnam, les familles protectrices ou tyranniques, les origines, les religions et les valeurs qui se télescopent... « En fait, l’histoire de cette ville a forgé celle de ma famille, elles se sont effondrées en même temps : l’album est une réflexion sur cette relation entre les deux phénomènes. » LA VIE EN COULEURS Pittsburgh se penche sur les familles du père et de la mère de Frank Santoro, divorcés depuis trente ans et qui continuent à s’ignorer alors même qu’ils travaillent dans le même hôpital. En tentant de comprendre cette situation, l’auteur se rapproche de ses grands-parents, de son parrain, et ce sont autant de fragments du passé qui se recomposent sous nos yeux. Le graphisme de Pittsburgh multiplie de manière apparente les collages, esquisse une architecture changeante à chaque page, expressif, instinctif et faussement naïf. « Je n’ai fait aucun script pour cette histoire. Chris Ware disait : “Si tu fais un script, tu n’en seras ensuite que l’illustrateur”. Je dessine une image après l’autre, c’est l’unique langage que je veux pratiquer, l’expression directe des lignes et des couleurs. Conserver une naïveté me rapproche de ce que je suis intimement, sans perdre l’émotion et l’énergie. » La débauche de couleurs, pour lesquelles il a parfois utilisé ses crayons d’enfant, traduit celle des émotions : elles en constituent la substance. « C’est presque comme de la synesthésie pour moi : le bleu était la couleur du bandeau de ma mère, du canapé de mon père, je l’associe à l’amour, illustre Frank Santoro. C’est un langage, presque une connexion avec Dieu. » Pittsburgh n’a pas fini de l’obséder : l’auteur a rassemblé des centaines de pages pour un prochain album, qu’il a pour l’instant mises de côté ; pas facile d’être édité et distribué lorsque l’on est auteur de bandes dessinées aux États-Unis. Se (re)plonger dans ce premier volume très personnel consacré à sa ville d’origine, où chaque page est emplie d’émotions et de trouvailles graphiques, c’est se convaincre à chaque coup d’œil que l’on a affaire à un artiste total, et à un auteur à part dans le monde de la bande dessinée, aux États-Unis comme ailleurs. — FRANK SANTORO Pittsburgh, Éditions çà et là


SOUFFLE AU CORPS Par Nathalie Bach ~ Photo : Pascal Bastien

LES ÉDITIONS LA DERNIÈRE GOUTTE PUBLIENT POUR LA DEUXIÈME FOIS LA ROMANCIÈRE KAREEN DE MARTIN PINTER. À LA PUISSANCE DU RÉEL ET DE SES ABYSSES, OUBLIE QUE TU RESPIRES OBLIGE. AVEC MAESTRIA. 86


Il est assez rare qu’un livre ait un impact physique et organique aussi fort sur le lecteur. Respirer est effectivement difficile tant le récit prend au corps. C’est vraiment une chose sur laquelle j’ai beaucoup travaillé, c’est-à-dire le côté de l’effort physique de l’apnéiste. Après, bien sûr, il y a le mental, mais je voulais cette expérience sur la respiration, en plus de l’aspect symbolique, cette construction sur le souffle. Vous pratiquez ce sport depuis des années, n’estce pas ? Si on le pense, c’est que c’est vrai ! [rires] En réalité je n’ai jamais fait d’apnée de ma vie, mais comme tout le monde, je me suis retrouvée un jour au fond d’une piscine ou sous la mer. À l’origine d’Oublie que tu respires, c’est un livre qui m’est tombé entre les mains, L’homme-dauphin de Jacques Mayol. Ce qui m’a passionnée, c’est que ce n’est pas uniquement un sport de l’extrême mais un univers très particulier. C’est tout de même la seule discipline où il faut arrêter la chose qui nous fait vivre immédiatement, respirer. J’ai compris qu’en suivant le souffle qui rentre et qui sort, s’inscrivent dans le corps des expériences personnelles, des traces, et puis il y a la douleur, ce signal qui marque notre décision à franchir la limite ou non. Pour les apnéistes, il faut décider très vite. Avec mon personnage, Giuliano, on rentre dans une zone qui est du domaine de l’ordalie, c’est-à-dire en se mettant véritablement entre les mains de Dieu. En faute, coupable de quelque chose, si on arrive à s’en sortir, c’est Dieu qui l’a voulu. Ça n’enlève pas la faute, mais cela permet la réinsertion au fautif dans la société. Nous ne sommes plus au Moyen-Âge mais pour certains sportifs l’idée de s’en remettre au destin, donc à quelque chose dont nous ne dépendons plus, est très importante. La culpabilité est d’ailleurs la clef du roman… … dont essaie de se laver Giuliano dans l’eau de la mer, dans les records enchaînés qui ne laissent pas errer son esprit, dans cette minute où beaucoup d’apnéistes se demandent s’ils vont réussir à remonter. Jacques Mayol a raison, passé le mur des 30, 40 mètres, il se passe quelque chose de gazeux, dans le cerveau, la compression des poumons, physiquement on n’est plus pareil. Pour Giuliano, même en fermant tout, c’est pourtant la mer qui s’achemine à l’intérieur de lui, qui lui parle, lui raconte son histoire et il ne va comprendre les choses qu’à travers ces va-et-vient répétitifs. Ne pas savoir la faute que l’on a commise rend fou.

C’est aussi une parabole du monde actuel dont les accents stoïciens viennent s’éprouver et s’effondrer en même temps. Précisément, Oublie que tu respires réunit le corps et l’esprit. On vit dans un monde de contrôle, de connaissances et de compétences incroyables où malheureusement l’écoute de soi, donc des autres, a de moins en moins sa place. On segmentarise, dans tous les domaines. Parce que là où il y a un besoin il y a un intérêt, c’est le capitalisme pur. Au bout de la logique de ce roman, quand Giuliano est confronté à sa fragilité alors advient enfin ce qu’il attendait inconsciemment, mais tard. Le déni… L’éveil de la conscience, même dans la difficulté, est toujours vital. Le lien que nous avons avec nous-mêmes détermine celui que nous avons avec les autres, cet impalpable, cet invisible, cet indicible. Chaque vie nous parle de nous. Une partie de l’histoire se passe au Japon ou justement l’espace-temps est très différent. Dans ce « ma » ou les ama [femmes plongeuses, ndlr] se meuvent. C’était un choix intuitif ? Intuitif je ne sais pas parce qu’il me fallait tout de même une chaîne de vies et certainement, oui, une autre notion de l’intervalle. C’est aussi un livre magnifique de Fosco Maraini sur les ama qui m’y a amenée. Ces femmes plongeuses pêcheuses, apnéistes par nécessité et qui n’existent quasiment plus, faisaient lien pour moi. Ce qui est incroyable c’est que si elles pratiquaient la pêche de cette façon, c’est qu’on s’est aperçu qu’elles avaient une capacité pulmonaire plus grande que les hommes. Oublie que tu respires parle à la première personne, le je de Giuliano, qui aurait pu être féminin. Non, je ne pense pas. Il me fallait créer une sorte de distance analytique, extirper mes pensées, ne pas y être pour y être totalement et le plus simple a été de changer du tout au tout. C’est un titre qui traduit une injonction. Pour une conjuration ? Chez les apnéistes, « oublie que tu respires » est un mantra. Je crois que je l’ai totalement appliqué dans l’écriture de ce roman. Il y a eu beaucoup de coupes, jusqu’à arriver à l’os, jusqu’à l’extrême, à la vérité de Giuliano qui ne pouvait arriver que dans l’assèchement. Avec ce roman, ma descente en apnée, je crois que je l’ai faite. —K  AREEN DE MARTIN PINTER, Oublie que tu respires, éd. La dernière goutte

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Géo— graphie du cinéma Comme nous l’affirme Claire Burger, le cinéma s’ancre dans un territoire. La preuve avec son merveilleux C’est ça l’amour, mais aussi avec Sibel de Çağla Zencirci et Guillaume Giovanetti et Dachra d’Abdelhamid Bouchnak, premier long métrage d’horreur tourné en Tunisie. 88


AU DIABLE LES CODES Par Marie Bohner ~ Photo : Dachra / Hatem Nachi

AU FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM FANTASTIQUE DE GÉRARDMER, DE JEUNES ARTISTES EXPLORENT LES SENTIERS DE TRAVERSE POUR MIEUX PARLER DE LEUR MONDE. PARMI EUX ABDELHAMID BOUCHNAK. Dachra, premier long métrage du réalisateur tunisien Abdelhamid Bouchnak, est sorti dans les salles tunisiennes fin janvier, juste avant sa projection hors compétition au Festival international du film fantastique de Gérardmer. Dachra, un possible « village lointain », est aussi le premier film de genre produit en Tunisie. Il a déjà été projeté dans de nombreux festivals internationaux, dont la clôture de la Mostra de Venise, et pourrait préfigurer, en grandes pompes, l’avènement d’une nouvelle vague de création cinématographique tunisienne. Une perspective réjouissante – n’en déplaise aux fâcheux.

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Tourné en 3 semaines avec un budget de 30 000 €, Dachra fait montre à la fois d’une économie de tournage rudimentaire et d’un résultat d’une efficacité redoutable. Sorti dans « les 15 salles de cinéma tunisiennes », dixit le réalisateur, le film a battu des records d’audience : 100 000 entrées au bout de 15 jours, plus de 200 000 au moment de l’écriture de cet article un mois après. Financé par des fonds indépendants « parce qu’il y avait une urgence à faire ce film, et que ça prend au moins un an de demander des financements publics », Dachra a mis les équipes à rude épreuve pendant le tournage. « Nous n’avions pas le luxe d’un confort plateau, explique Abdelhamid Bouchnak. Nous étions en forêt, en pleine montagne, en hiver. L’équipe a fait preuve d’une grande patience. » Pari réussi, puisque l’inconfort suinte à travers toutes les images du film et se transmet au spectateur comme de la glu. L’esthétique de la morbidité Le mal-être du spectateur est bien l’un des objectifs du film. Les couleurs fantomatiques et maladives, brouillées d’eau, délavées, remplissent bien cet office. Abdelhamid Bouchnak dit avoir cherché du côté de Stalker d’Andreï Tarkovski pour ces teintes pleines de morbidité. « Les paysages nuageux et gris, ça m’attriste. Je voulais travailler là-dessus, en particulier sur l’étalonnage, réalisé à partir de couleurs froides. La seule source de chaleur présente dans chaque image, c’est une note de rouge, le sang ou le feu. » Les plans sur les bâtiments, nombreux et précis, utilisent l’architecture pour « écraser les personnages. Je veux les mettre dans un coin pour montrer leur insignifiance. » Un plan superbe notamment suit les trois protagonistes, figures miniatures, dans une


lente progression le long d’un mur blanc délabré et immense. Un sentiment d’absurdité diffus naît alors, qui fait écho à la colère que le réalisateur laisse émerger du film. Il s’indigne face à des faits divers, notamment de sacrifices rituels d’enfants, folkloriques dans l’horreur, qui émaillent régulièrement l’actualité tunisienne : c’est la genèse de Dachra, la raison de l’urgence de sa production. « Égorger un enfant dans un rite de sorcellerie pour déterrer un trésor », comme ça a été le cas dans un fait divers il y a 4 ans, « c’est la décadence de l’être humain avec un grand D. À ce stade, l’être humain n’a plus de valeur ».

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Abdelhamid Bouchnak invite les spectateurs à une virée mortelle au cœur de croyances archaïques, avec la volonté farouche de lever le voile. Nous suivons donc Yasmine, l’héroïne, comme ses deux acolytes – aveuglément. La jeune journaliste prête à tout, quitte à y laisser des plumes, pour faire éclater la vérité. Il n’en fallait pas plus pour se demander si Abdelhamid Bouchnak ne s’est pas offert, dans ce personnage, une représentation de lui-même. « Yasmine, c’est moi, plus qu’un peu ! J’ai mis tout ce qui me terrifie dans ce film. J’ai la même curiosité macabre que Yasmine, mais dans la vraie vie je n’ose pas y aller. Elle, elle va jusqu’au bout. »


Genre or not genre ? Les acteurs principaux de Dachra étaient inconnus à l’écran jusqu’à la projection du film. Ce sont pour l’essentiel des ami.e.s d’Abdelhamid Bouchnak, camarades de théâtre à Tunis. Un choix facilité par le fait d’avoir une production indépendante, sans exigence de casting autre que celle du réalisateur. Un choix judicieux, puisque Yasmine Dimassi, Aziz Jebali et Bilel Slatna portent la narration avec une fraîcheur et une sincérité convaincantes de bout en bout. Quelques petites errances narratives dans les décisions prises par les personnages vers la fin du film égarent un peu le spectateur, mais dans l’ensemble le fil narratif tient

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avec une remarquable efficacité. Et l’humour développé dans la relation entre les deux hommes permet, à intervalles réguliers, d’aspirer une goulée d’air salutaire dans une atmosphère par ailleurs saturée d’angoisse. L’épaisseur de la tension lors de la projection au festival à Gérardmer était palpable. La rangée de derrière sursautait bruyamment et collectivement, le souffle court, aussi souvent que Dachra venait briser sauvagement leurs défenses de spectateurs aguerris du film d’horreur. Diablement efficace. En Tunisie, Abdelhamid Bouchnak explique qu’on observe parfois des crises de panique ou des évanouissements dans les salles. « Beaucoup de spectateurs sont très jeunes, ils découvrent le cinéma avec Dachra. C’est bien, mais c’est triste aussi sur ce que ça raconte de la culture cinématographique en Tunisie pour l’instant. » Le film aborde des questions taboues de la culture tunisienne, « l’atmosphère est lourde dès le début du film parce que les gens savent que ça existe. C’est malheureusement un truc culturel dont personne n’ose parler, mais auquel tout le monde est confronté. La Tunisie est un petit pays, tout le monde est au courant de tout. Ces crimes violents déstabilisent la population. » Pour les puristes du « genre », Abdelhamid Bouchnak est à la fois un nouveau venu et un iconoclaste. Si beaucoup s’accordent à dire qu’il s’inspire du Blair Witch Project, des films du genre du Found Footage ou de Cannibal Holocaust, lui-même chercherait plutôt ses maîtres du côté de Stanley Kubrick, Martin Scorcese ou Quentin Tarentino, à cause de leurs colorations uniques et toujours renouvelées. C’est peut-être ce manque de déférence aux canons du « genre » qui lui vaut des critiques « constructives » [sic] du type : « C’est comme Blair Witch Project, mais en moins bien. » Dachra n’a pourtant pas grand-chose à voir avec ces augustes prédécesseurs qu’on veut lui imposer, ou ne s’en approche que pour mieux s’en distancer. Et surtout, c’est bien ici avant tout depuis la Tunisie qu’on parle, et ça c’est nouveau et ça change tout en termes d’ancrage comme de perspectives. Et comme Abdelhamid Bouchnak ne respecte décidément aucun code imposé, puisque le succès bat son plein dans l’épouvante avec Dachra, son prochain film sera une comédie. « Ce sera un film populaire, grand public, pas prétentieux, qui trouvera peut-être moins sa place dans les festivals. Je l’assume pleinement. » Promis, le film sera « étrange » quand même, et baigné d’humour noir. Ouf.


SIBEL M’ÉTAIT CONTÉE Par Nicolas Bézard ~ Photos : Nicolas Bézard Le 16 février au Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul

CONTE CRUEL PORTÉ PAR UNE ACTRICE EN ÉTAT DE GRÂCE, SIBEL EST UNE BOUFFÉE D’OXYGÈNE DANS UN CINÉMA FRANÇAIS TROP SOUVENT LIMITÉ AUX FRONTIÈRES DE SON HEXAGONE.

Aux confins de la Turquie, une jeune femme armée d’un fusil progresse dans la touffeur d’une forêt ancestrale. Sa proie est un loup, cet animal mythique qui lui vaudrait la reconnaissance de ses pairs. Visible en avant-première au FICA de Vesoul, le long métrage de Çagla Zencirci et de son compagnon Guillaume Giovanetti a fait forte impression auprès des festivaliers. Rencontre avec les auteurs de ce film coup de poing. Parlez-nous de la genèse de Sibel. Guillaume Giovanetti : Au départ, il y a eu cette lecture de l’ouvrage de Michel Malherbe, Les langages de l’humanité. Le livre nous apprenait l’existence d’une langue sifflée dans une vallée du nord-est de la Turquie. C’était en 2003, l’année de nos débuts avec Çagla. Cette histoire nous est restée dans la tête jusqu’à ce jour de 2014 où nous avons voulu vérifier si cette langue existait toujours. Après quelques recherches, nous sommes finalement tombés sur ce village, Kusköy, ce qui en turc signifie “le village des oiseaux”. Non seulement cette langue existait, mais elle était fascinante dans le fait qu’il s’agissait d’une transcription des

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syllabes du turc en sons sifflés, avec des variations de sons permettant d’exprimer les choses aussi bien que n’importe quelle autre langue. Les villageois l’utilisant à l’origine pour communiquer d’un pan à l’autre de la vallée, l’arrivée du téléphone portable la mettait sérieusement en péril. Il nous semblait donc urgent d’en faire quelque chose. Nous sommes restés dans le village plusieurs jours, hébergés par le maire. Un jour, alors que nous étions au café, nous avons vu passer une jeune femme dans la rue qui revenait du champ. Des gens lui ont parlé en turc et elle leur a répondu en langue sifflée. On tenait notre film. Votre approche est quasi documentaire. Çagla Zencirci : Nous avons toujours travaillé de cette façon. Nous allons quelque part, nous rencontrons des gens qui nous racontent leurs histoires, ces histoires nourrissent notre scénario, et nous tâchons ensuite de convaincre ces gens de tenir leurs propres rôles dans le film. Tous les récits que l’on entend dans Sibel, le « Rocher de la mariée », le loup, le terroriste, nous les avons entendus sur place.


Sans être appuyée, la référence au Petit Chaperon rouge est présente. Cette dimension du conte est importante pour vous ? Ç.Z. : Absolument. Si nous partons de sujets très locaux, nous essayons toujours de leur donner une portée universelle. Dans Sibel, le conte est un outil qui nous permet de toucher des gens qui n’ont absolument aucun rapport avec la culture de ce village. La morale qu’il contient s’adresse à tous les spectateurs, quelles que soient leurs origines sociales ou ethniques. On aimerait que nos films restent difficiles à situer dans l’espace et dans le temps. Si vous enlevez les portables et les voitures, le village avait exactement cet aspect-là il y a 500 ans.

Sibel est prédestinée à s’émanciper du carcan familial, ancestral, social. Au début, bien que l’idée soit farfelue, les femmes redoutent une contagion de son handicap, et à la fin, c’est la force et la volonté de Sibel qui deviennent contagieuses. G.G. : Cette idée de contamination nous est venue dès la phase d’écriture. Lorsque nous les avons rencontrées, il émanait des femmes du village une énergie très communicative. Nous savions que notre personnage devait avoir cette énergie dès le début du film, même si elle aurait dans un premier temps des difficultés à la maîtriser. Nous nous intéressons aux personnages qui sont à la marge

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car, du fait de leur position excentrée, ils révèlent quelque chose du cœur d’une société, et donc de son fonctionnement. Il nous paraissait intéressant de montrer comment notre héroïne allait réussir petit à petit à déclencher un processus de prise de conscience au sein de la communauté qui la rejette, et faire évoluer certaines mentalités. Il y a cette langue sifflée mais aussi tout ce qui passe par le regard. Celui de Damla Sönmez, votre actrice, nous transperce. Le regard circule dans le film. Tour à tour il juge, trahit, révèle, rapproche, et pour finir, il semble transmettre un espoir. Ç.Z. : En Occident, la personnalité se rapporte souvent à l’individu mais plus on va vers l’Est, plus elle est affaire de communautés, de groupes de personnes qui vous définissent par leurs regards. En ce sens, le personnage du père de Sibel est singulier car en tant qu’homme intuitivement moderne, il a suffisamment de caractère pour faire face à la pression des jugements extérieurs. Il soutient donc ses deux filles dans leurs choix de vie diamétralement opposés. G.G. : Vous avez utilisé le terme adéquat dans la mesure où la première phrase du scénario était : « Sibel nous regarde avec ses yeux qui nous transpercent comme deux flèches. » Avant même qu’elle ne se mette à parler, c’est ce regard intense qui nous a tout de suite fascinés chez Damla Sönmez. La colère intérieure de Sibel et son rapport viscéral à la forêt fait penser au personnage de San dans Princesse Mononoke d’Hayao Miyazaki. On imagine qu’il y a eu un grand travail en amont avec l’actrice pour arriver à ce résultat. Ç.Z. : Guillaume et moi sommes des fans d’animation japonaise, il y a peut-être eu une inspiration de ce côté-là, oui. Nous avons rencontré Damla deux ans et demi avant le tournage afin de pouvoir construire le personnage avec elle. C’est une actrice qui a la particularité de faire passer sur son visage un large éventail de sentiments humains en très peu de temps. Comme son personnage ne parlait pas, Damla a proposé d’utiliser son souffle à la place des mots, et nous avons donc calé le film sur sa respiration. Il y a quelque chose de presque tachychardique dans les premières scènes, puis sa respiration s’apaise à mesure qu’elle prend confiance en elle. G.G. : Nous avons travaillé avec Damla comme nous le faisons habituellement avec nos acteurs non professionnels. Il s’agit de créer une relation de confiance avec les personnes que l’on filme, de passer du temps avec eux. C’est ce que nous avons fait avec Damla en parlant avec elle du personnage, en lui apportant des références, et bien sûr en l’emmenant au village où elle a pu vivre et travailler avec les femmes, se

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laisser inspirer par tout ce qu’elle voyait sur place. Elle a été jusqu’à apprendre cette langue sifflée, ce qui n’a pas été sans mal car au début elle était incapable de sortir le moindre son. Elle s’est battue pour y parvenir et a été très active dans ce qu’elle a apporté au personnage. Votre filmage est particulièrement physique, nerveux. La caméra est souvent à l’épaule. Vous rentrez dans le muscle du plan. J’imagine que cette énergie était indispensable pour retranscrire à l’écran la force du personnage. G.G. : Il nous fallait cette cohérence. Sibel a beaucoup d’énergie à donner, elle est habitée par une rage qu’elle ne parvient pas à canaliser, il fallait donc que la façon de la filmer soit en cohérence avec cette tension. Notre chef-opérateur Éric Devin a tissé une relation très intéressante avec Damla. Ils ont rapidement trouvé des automatismes. Ç.Z. : Pendant les pauses je voyais souvent Éric et Damla tenter des choses au cadre. Éric suivait Damla avec sa caméra et après un certain temps je me suis dit : “Mais ils sont en train de valser !” Cela veut dire que vous n’avez pas eu recours à un storyboard. G.G. : On configure les choses pour que l’inattendu arrive, donc pas de storyboard en effet. Nous laissons une grande place à l’improvisation pendant le tournage. L’idée est d’obtenir un résultat qui puisse dépasser nos espérances. Réaliser un long métrage est si difficile en termes de pression, d’attente, qu’il faut tout de même qu’il se produise quelque chose d’un peu magique. Ça n’arrive pas souvent, peut-être une ou deux fois par film, mais lorsque c’est là, devant nous, on comprend soudain pourquoi on fait ce métier. Vous avez tourné dans des conditions difficiles : montagne, forêt, humidité, nuit. Ç.Z. : Il y a eu de vrais imprévus. Par exemple, nous avons choisi ces montagnes parce qu’elles étaient censées être plongées dans le brouillard une grande partie de la journée. Avec l’équipe, nous étions prêts à effectuer chaque jour les trois heures de déplacements nécessaires pour capter cette ambiance. Mais dès la première journée de tournage : grand soleil. [Rires] G.G. : Ça ne s’est plus arrêté ensuite. Les villageois n’avaient jamais vu ça, ils étaient aux anges. Nous, nous l’étions un peu moins ! Ç.Z. : Il nous a fallu changer nos plans, revoir notre conception du film en termes de lumière par exemple. Ça a compliqué les choses mais au final, je pense qu’on s’en est bien sorti, car tout le monde était extrêmement motivé.


La qualité de cette lumière participe à la beauté du film. G.G. : Comme on ne pouvait pas lutter contre ce soleil, on s’est adapté. Au troisième jour, nous avons compris que le film serait lumineux, et que si nous allions contre, ça n’allait pas fonctionner. Ç.Z. : En général, un film se met à devenir vivant et à se séparer de vous dès la préparation. Il « choisit » ses propres personnes. Il y en avait certaines avec lesquelles nous avions envie de travailler et cela n’a pas pu se faire. D’autres sont venues à leur place et le film a commencé à choisir à ce momentlà. Pendant le tournage, le film a opté pour un grand soleil alors que nous avions écrit une histoire

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brumeuse. Là encore, il a fallu s’adapter. Et dans la dernière étape du montage, j’ai toujours l’impression que le film est comme un enfant qui commence à se mettre debout. Nous lui disons : “Vas-y, marche, marche maintenant !” L’enfant se dresse alors sur ses deux jambes et avance dans une direction que nous n’aurions jamais imaginé prendre. Inutile alors de lui dire de ne pas y aller. Il faut simplement l’accompagner, et veiller à ce qu’il ne tombe pas.


CLAIRE BURGER UN TRUC QUI TE PÈTE À LA GUEULE Par Cécile Becker ~ Photo : Alexis Delon / Preview

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APRÈS PARTY GIRL, LA RÉALISATRICE ORIGINAIRE DE FORBACH CONTINUE SON EXPLORATION DES TERRITOIRES INTIMES AVEC C’EST ÇA L’AMOUR. C’est étonnant, n’est-ce pas, cette capacité que peuvent avoir certains films à résonner tout pile avec ce que vous êtes en train de vivre, de lire, de chercher, de constater. À moins que ce ne soit nous qui nous mettions au diapason – et ce, peu importe les circonstances, c’est aussi la force du cinéma – des luttes internes des personnages ? À moins que ce ne soit nous : trop sensibles, trop perméables aux mises en scène de l’intime qui interrogent la famille, véritable ou composée, la géographie, le lien social et les rapports amoureux ? Ce qui est sûr, c’est que le cinéma de Claire Burger, autant qu’il « introspecte », nous pousse à l’introspection. Parce que ce film vient d’elle. « En 2014, pendant la promo de Party Girl, j’ai eu envie de revenir à Forbach pour explorer ça. J’étais moi-même en train de vivre tout un tas d’histoires amoureuses compliquées et à ce moment-là, capable de comprendre des choses que je n’avais pas comprises quand mes parents se sont séparés. Tout ça m’a donné envie de me pencher sur la question de l’amour. » Le cinéma de Claire Burger est donc un cinéma de miroir, extrêmement subjectif, qui reflète par bribes les interrogations, mémoires, et propres projections de la réalisatrice –  C’est ça l’amour a été tourné dans la maison de son père – et qui force, avec beaucoup de douceur, à nous regarder profond. Et puis  : il y a ce bref instant où Mario, magistralement interprété par Bouli Lanners, confortablement installé sur son canapé, feuillette un ancien numéro de Novo. C’est un détail (renseignement pris, le père de Claire Burger est un lecteur assidu de revues culturelles), mais qui, ajouté au lien que nous entretenons avec Le Carreau à Forbach où une grande partie du film est tourné, ne nous aura décidément pas aidés à conserver le peu d’objectivité qu’il nous restait… Car l’histoire est somme toute, assez banale : Mario, fonctionnaire à la préfecture, se voit quitter par sa femme et doit élever seul, ses deux filles adolescentes. Cette rupture, loin de constituer un nouvel élan, le lamine, le déstabilise, le déshabille d’une

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identité qu’il croyait vissée à la famille (« Toute ma vie, c’est vous aimer », dira-t-il). Ainsi, lorsqu’il décide de participer à la construction d’une pièce de théâtre, Atlas, co-écrite avec (et jouée par) les habitants, ce n’est, en premier lieu, pas pour se confronter à la nouveauté mais bien pour tenter de conserver une accroche avec Armelle, sa femme, régisseuse de la salle. Le film multiplie les mises en abymes et réussit le tour de force de ne jamais nous perdre  : il y aura les engueulades captées dans la maison familiale, le bonheur simple d’un air italien chanté à tue-tête dans une voiture, les scènes de ce groupe de théâtre hétérogène laissant planer le fantôme de la violence sociale, Mario à la préfecture, qui, devant le dédale administratif imposé aux immigrés et trimballant sa tristesse comme un boulet, pètera les plombs découragé par son propre dénuement et par celui laissé par une société aux abois. Il y aura aussi la difficulté du père à saisir et gérer les quêtes identitaires de ses deux filles : l’aînée, plus intéressée par l’appréhension de son désir sexuel que par l’amour, la cadette, désorientée par la découverte de son homosexualité… Les histoires parallèles se multiplient confirmant qu’un bouleversement intime, quel qu’il soit, emporte tout sur son passage. Tout est lié. Claire Burger explique : « Mes films se sont toujours inscrits dans un territoire, dans une géographie mais aussi dans une société. Il y a quelque chose de vrai dans cet effet poupée russe. J’ai vécu la découverte de mon homosexualité à Forbach, au moment où mes parents se séparaient et dans une ville qui était en train de traverser une crise sociale avec la fermeture des mines. À l’intérieur de moi, tout s’est mélangé : je ne sais plus très bien si, quand j’étais ado, mon sentiment d’angoisse absolu venait de la découverte de mon homosexualité, de la situation de mes parents où de l’ambiance d’une ville extrêmement oppressante. Et en fait, je pense que c’est les trois. Ces choses-là s’alimentent les unes les autres. Ça m’intéresse de travailler comme ça : élargir et focaliser.  » Car c’est dans la complexité qu’on trouve la justesse, si chère à Claire Burger qui n’hésite jamais à dire et faire dire l’émotion la plus pure, débarrassée de tout ego. Pas tricher. Parce que l’amour et la rupture, c’est perdre sans doute un morceau de soi et essayer autrement. Parce que seul, ou ensemble, mais avec qui ? Parce que s’affirmer dans la solitude, c’est déjà compliqué, alors communiquer avec ceux qu’on aime, t’imagines comme c’est douloureux ? Parce que tout se joue à ces endroits-là. Parce que tu vois, C’est ça l’amour. Un truc qui te pète à la gueule.


L’art, mouvement perpétuel L’art est une impulsion permanente : il se vit au contact des œuvres qu’on peut découvrir dans des espaces ouverts à tous, et s’autoalimente comme dans le cas du jeune Picasso qui décline ses classiques ou de la photographe Anne Immelé qui revisite l’univers de Tarkovski. 98


YO PICASSO

Par Mylène Mistre-Schaal

DE 1900 À 1906, PABLO RUIZ PASSE DU BLEU AU ROSE, ET DEVIENT PICASSO. Une période, c’est un espace-temps, une étape si l’on veut, une lubie peut-être… mais, peut-elle avoir une couleur ? Chez Picasso, le recours à la couleur tente de faire le lien entre les influences, de donner une cohérence à la force vitale, presque obsessionnelle, qui ne cesse de parcourir son œuvre. À Bâle, ce sont les toiles, dessins et sculptures du jeune Picasso qui s’exposent, celles des périodes dites « bleue et rose », produites au tout début du XXe. À 19 ans seulement, le peintre vient d’arriver à Paris et déploie un style insaisissable, que le monochrome seul, peine à définir. Nourri par le postimpressionnisme, le fauvisme ou l’expressionnisme, ces années sont une succession d’expériences et d’allers-retours. En quelques mois à peine, couleurs vives et touche grasse (La Buveuse d’absinthe, Margot) laissent la place à des corps stylisés entourées d’un cerne noir (Arlequin et sa compagne, La gommeuse), pour mieux laisser se déployer, dès 1905, une galerie de portraits à la simplicité monumentale. Au total, un peu plus de 70 œuvres incarnent un temps de création si riche, qu’il semble difficile de le figer en une simple ligne chronologique. Si le point de départ de l’accrochage est 1901, date à laquelle Picasso arrive à Paris et qu’il se finit en 1906, année de ses premières expérimentations cubistes, les commissaires ont tenu à ne pas s’enfermer dans un temps trop académique : « Les périodes sont envisagées comme un continuum plutôt qu’une succession d’épisodes bien circonscris. Un ensemble de variations que l’artiste a sans cesse retravaillées et réimaginées durant les décennies suivantes », précise le catalogue. Une véritable invitation à laisser sa pensée ricocher de salles en salles, d’années en années. En prenant pour seul point commun le traitement de la figure humaine, que l’on retrouve partout (Portraits, autoportraits, corps en pied, bustes sculptés…) l’exposition bâloise se distingue de sa première étape parisienne (Musée d’Orsay), qui mettait à l’honneur de nombreuses esquisses et pièces d’archives.

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Il est assez facile d’imaginer l’activité débordante du jeune peintre que l’on sait productif (pas moins de 508 tableaux, entre 1901 et 1907). Un Picasso fougueux, peignant la nuit et dormant le jour, fréquentant les cabarets de Montmartre et le laboratoire créatif qu’est le Bateau-Lavoir. Dans un Paris coloré sur fond de vie de bohème, nourri par l’affinité intellectuelle et amicale avec Guillaume Apollinaire ou Max Jacob qu’il fréquente assidûment. Durant ces années Picasso semble toujours en mouvement, cherchant l’inspiration partout, dans les faubourgs parisiens mais aussi en Espagne, où il retourne plusieurs fois entre 1901 et 1906. Pourtant, par rapport au tohu-bohu de sa biographie, l’inertie qui se dégage des compositions du jeune Picasso, nous surprend. Tout comme le calme presque indifférent des visages et des silhouettes qui se dévoilent au fil du parcours. Immuables et résignées, elles sont d’une simplicité et d’une stabilité étonnantes de maturité. Ancré dans le silence de la toile, le corps massif de Femme assise au fichu est palpitant d’ombres bleutées, tirant parfois vers le vert. Légèrement courbée, la femme fait dos à la seule ouverture de la pièce, une fenêtre encadrant un ciel désormais inatteignable. Plongée à l’intérieur d’elle-même, cette femme devient la solitude. Elle fait partie du cycle que Picasso consacre à la prison de femmes Saint-Lazare à Paris, où les prostituées atteintes de maladies vénériennes étaient mises en quarantaine. Dans ces toiles aux reflets sombres, le peintre se penche sur la tragédie quotidienne des petites existences, et les élève au rang d’allégories universelles. Mendiants, prostituées et alcooliques deviennent l’incarnation d’une émotion à l’état brut, sans que le pathos ne l’emporte pour autant. Ils sont, tour à tour, le désœuvrement, la mélancolie ou encore l’addiction, un reflet sans cesse décliné des préoccupations matérielles et existentielles d’un Picasso en devenir. Quelle que soit la période, rares sont les visages à esquisser un sourire ou à engager une conversation silencieuse avec le regardeur. Même lorsqu’ils sont tournés vers nous, leurs yeux semblent nous passer à travers, comme si leur intensité se posait ailleurs. Sans pour autant être vides, les pupilles brouillées d’Arlequin (Tête d’arlequin, 1905) sont absorbées dans une mélancolie digne. La même année Femme de l’île de Majorque, fait preuve d’une indifférence énigmatique soulignée par le halo coloré d’une patine où le rose se mêle au bleu et la gouache à l’aquarelle. Un mystère de simplicité que Picasso instille aussi dans le cycle de peintures et de dessins qu’il consacre aux Saltimbanques. À mi-chemin entre la scène de genre et le portrait de groupe, ils forment un ensemble attachant, saisissant une vie de plein

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air sur fond de paysages dépouillés. Ils évoquent les coulisses silencieuses, parfois tendres et souvent désœuvrées, d’un monde au ralenti. À propos de la couleur, Picasso invoquait la « nécessité intérieure » comme une force irrépressible s’imposant à lui. Une « palette état-d’âme », en quelque sorte. En redécouvrant les œuvres figuratives de ses débuts, on ne peut que constater leur profondeur émotionnelle. Sans relâche, le peintre a tenté de saisir l’essence psychologique de ses personnages, et ce bien avant de songer à en simplifier les contours. S’en dégage une intensité singulière, que les géniales expérimentations cubistes nous ont parfois fait oublier. Au fil des influences, Picasso fait émerger des corps hors du temps. Dans Nu sur fond rouge (1906) une jeune femme, les yeux comme les fentes d’un masque, incline gracieusement la tête. La douce courbe de ses seins dialogue déjà avec les lignes angulaires du cubisme naissant. Son corps à la pudeur archaïque emblématise à lui seul ce que l’accrochage, Le jeune Picasso, périodes bleue et rose, tente de mettre en lumière : « Le cubisme n’apparaît plus comme une rupture radicale dans l’œuvre de Picasso, mais bien comme le prolongement des concepts artistiques des périodes bleue et rose. » Au-delà des couleurs et des périodes, au-delà de la chronologie et des courants artistiques, Picasso a su développer un style qui relève de l’oxymore : une simplicité audacieuse ; des formes originelles, et, en même temps, profondément avant-gardistes, qui le rendent intemporel. — LE JEUNE PICASSO, PÉRIODES BLEUE ET ROSE, exposition jusqu’au 26 mai, à la Fondation Beyeler à Riehen / Basel www.fondationbeyeler.ch


Pablo Picasso, Femme assise au fichu, huile sur toile, 100 x 69.2 cm, 1901. The Detroit Institute of Arts, Héritage de Robert H. Tannahill © Succession Picasso / 2018, ProLitteris, Zurich Photo : © Bridgeman Images

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AU CŒUR DE LA VILLE

Par Emmanuel Abela ~ Photos : Vincent Arbelet

LE MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE DIJON EST ENGAGÉ DANS UN PROJET DE RÉNOVATION DEPUIS PRÈS DE 20 ANS. CE TRAVAIL AU LONG COURS, DE GRANDE ENVERGURE, S’ACHÈVE EN MAI. VISITE DE CHANTIER EN IMAGES.

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En relation avec les équipes des Musées, et sur la base d’un projet muséographique conséquent, le projet de rénovation du Musée des Beaux-Arts de Dijon se pose comme un élément structurant pour l’attractivité de la ville et sa vie culturelle. Dès 2005, le concours d’architecture est remporté par les ateliers Lion, architecte urbaniste à Paris, associé à une maîtrise d’œuvre patrimoniale. Les Dijonnais le savent bien : l’ensemble des travaux ont été répartis par tranches pour permettre de prolonger une offre muséale sur l’ensemble de la période. Une bonne partie des services attenants, parfois extérieurs au Musée comme la Trésorerie Municipale, ont été déplacés. De même pour les bureaux et les réserves. Ceux-ci nuisaient à sa lisibilité, mais aussi à son accessibilité. Autour de la Cour de Bar, tout est dévolu au Musée : elle devient un lieu de vie, une agora, avec des contacts visuels en permanence de l’intérieur vers l’extérieur ; un espace de vie préservé, qui au cœur de la ville piétonne, constitue un écrin patrimonial à disposition des citoyens. De l’extérieur, on peut entrer dans la Cour, on la traverse, on peut s’arrêter au Musée ou prendre le temps. Une fois entré, de magnifiques espaces s'ouvrent au regard du visiteur.

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La visite de chantier se fait au milieu des œuvres en train d’être progressivement installées ; l’effet est saisissant. Durant toute la période des travaux, un vaste travail a été mené qui a visé à recenser durant leur déplacement les 130  000 œuvres conservées, mais aussi à les restaurer. Sur une surface augmentée à 4200 m2 sur trois étages, la scénographique confronte la peinture à des objets – de la céramique, du mobilier pour les parties plus anciennes, des statues cycladiques face à de l’art contemporain par exemple. Dans le cadre de ce Musée encyclopédique, le parcours a été affiné afin de créer des cheminements, de manière chronologique avec des parcours qui vont du Moyen-Âge au XXe. Les Collections s’adaptent à merveille au Palais, ce qui permet au public de s’approprier les œuvres. On a hâte, rendez-vous est pris : vivement le mois de mai ! — MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE DIJON, inauguration le 17 mai www.beaux-arts.dijon.fr

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ART BRUT, LE RETOUR DU REFOULÉ Par Florence Andoka

AU MBAA DE BESANÇON, L’ŒUVRE DE GEORGES FOCUS, ARTISTE DU GRAND SIÈCLE, FAIT FACE À DES PIÈCES DE LA COLLECTION D’ART BRUT DE FRANÇOISE ET JEAN GRESET.

Georges Focus, L’Accouchement de Cybèle, pierre noire, plume et encre brune, graphite. Bande de papier rajoutée en partie supérieure. Paris, collection particulière, pl.15 © École supérieure des beaux-arts, Paris, 2008

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Au XVIIe siècle, Georges Focus est connu pour peindre des paysages, mais voici que sa carrière prend un nouveau virage lorsqu’il est interné en milieu asilaire. L’homme n’arrête pas sa pratique, au contraire. Dans la chambre qu’il occupe seul grâce à ses rentes, il poursuit son œuvre avec des dessins emplis d’écritures et de figures fiévreuses. L’Accouchement de Cybèle est sans doute le dessin le plus troublant de Focus. Dévoilant une parturiente, un crabe au sein, vulve béante accouchant dans le même mouvement d’un petit cheval et d’un enfant, tandis que se tient à ses côté toute une kyrielle de personnages dont un petit écureuil couronné. Parce que devenu fou au cours de son existence, Georges Focus serait ici le représentant de l’Art Brut, avant l’Art Brut, c’est-à-dire avant la définition qu’en donne Jean Dubuffet en inventant le terme en 1945, tandis qu’il composait depuis quelques années une collection de dessins réalisés par des personnes en milieu hospitalier. « Nous entendons par là [Art Brut] des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique » écrit-il dans L’Art Brut préféré aux arts culturels en 1949. Pourtant, Georges Focus n’est en rien dépourvu d’éducation artistique et c’est là que la confrontation avec la collection Greset se révèle féconde. Parmi les artistes exposés on trouve des figures comme Joël Lorand ou encore Marinela Pelosi, deux artistes actuels dont les biographies ne laissent pas vraiment supposer qu’ils soient indemnes de culture artistique. D’ailleurs qu’est-ce qu’une culture artistique ? Que faut-il entendre par là et estce encore possible à l’heure de la mondialisation et des nouvelles technologies ? On peut alors supposer, et c’est d’une certaine manière ce que nous invite à faire La Folie du jour, que l’Art Brut est une notion qui correspond à l’idéologie d’une époque. Il ne s’agissait pas de se limiter à des éléments biographiques mais bien d’identifier et de s’inspirer, dans cette première moitié du XXe siècle où les artistes des avant-gardes ont à cœur de se renouveler formellement, des productions de celui que les acteurs de la culture occidentale perçoivent comme « l’autre », c’est-à-dire cet individu qu’ils estiment échapper aux critères du sujet cartésien doté de raison. « Le sauvage, le noir, le fou, l’enfant », autant de catégories d’individus dont les artistes d’avant-garde convoitent les pratiques, de Picasso à Breton en passant par Dubuffet. Aujourd’hui, cette désignation d’Art Brut est remise en question à l’heure de la déconstruction des catégories et des rapports de force qu’elles impliquent. Ainsi, se sont multipliées ces dernières années des expositions tentant de mettre à mal la notion posée par Jean Dubuffet. Ce processus implique l’intégration de l’Art Brut par les acteurs du marché de l’art mondialisé, et donc par la nécessaire confrontation d’artistes dits bruts

avec les autres. On assiste cependant à un retour en grâce paradoxal de l’Art Brut, dont la collection Greset composée de plus de 350 pièces est aussi un témoignage. Les différentes sections qui scandent l’exposition La Folie du jour, « proposodie, diplopie, zooscopie, sténoscopie, dystopie, panoplie et périscopie », nous éclairent sur certains points. Ces termes, parfois inventés par les commissaires de l’exposition, tentent de cerner des récurrences dans les productions des artistes exposés, ce sont le plus souvent des figures animales, un dédoublement et une répétition des motifs, des visages qui surgissent, une saturation de l’espace par prolifération d’éléments. Une esthétique à l’œuvre dans la pratique de Marie-Rose Lortet, de Chomo, de JeanChristophe Philippi, de Rosemarie Koczy ou encore de Ted Gordon. C’est aussi ce que l’on décèle dans certains dessins de Georges Focus. Pourtant ces traits soi-disant caractéristiques de l’Art Brut, sont aussi présents chez un artiste contemporain majeur comme Damien Deroubaix, fêté et collectionné sans étiquette brute. L’Art Brut, tel qu’il se présente aujourd’hui serait donc, non plus l’art des fous, des handicapés et des reclus, dont il faut exploiter à fond les tristes biographies, mais peut-être plus profondément, une tendance esthétique qui ressurgit et contrebalance de ce fait les démarches post-fluxus, les formes épurées, les œuvres volontairement sans aura, largement représentées dans le paysage institutionnel. Alors si l’Art Brut doit encore perdurer, c’est peut-être au sens d’une alternative possible, d’une liberté prise à l’égard d’autres formes, d’un retour d’une figuration déjantée où des créatures de tout poil cohabitent, d’un art exutoire qui se pratique sans assistant, sans studio, sans subvention, ne se justifie de rien sur le plan des idées, n’attend aucun texte critique, peut connaître la gloire et le marché comme rester au fond d’un tiroir. C’est aussi dans cet élan romantique que Dubuffet a défini l’Art Brut dès le départ, comme un geste artistique, où les auteurs tirent « tout de leur propre fonds et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode […]. Une opération artistique toute pure, brute réinventée par son auteur à partir de ses propres impulsions ». — LA FOLIE DU JOUR, GEORGES FOCUS ET LA COLLECTION D’ART BRUT DE FRANÇOISE ET JEAN GRESET, exposition jusqu’au 9 juin au Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon www.mbaa.besancon.fr

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ANNE IMMELÉ FIXER L'IMPALPABLE Par Nicolas Bézard ~ Photo : Nicolas Bézard

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L’IMAGINAIRE D’ANNE IMMELÉ EST PROFONDÉMENT LIÉ À CELUI D’ANDREÏ TARKOVSKI. BIEN QUE DE NATURES DIFFÉRENTES, LEURS IMAGES ONT EN PARTAGE UN GOÛT POUR LES RUINES, LES LUMIÈRES HUMIDES, UNE CERTAINE QUALITÉ DE SILENCE.


« On ne voit jamais une chose pour la première fois, mais toujours une seconde fois  ; quand elle se lie à une autre  », a écrit Cesare Pavese. L’exposition Comme un souvenir… présentée à la Fondation Fernet-Branca établit un rapport subtil entre les films du cinéaste russe Andreï Tarkovski et l’univers d’Anne Immelé, photographe influente dans l’espace rhénan. Par les dimensions variables de ses images, l’alternance de tirages noir et blanc et couleurs, les manières simples ou plus complexes de les présenter, de les faire respirer en mettant à profit le blanc du mur, Anne Immelé élabore une scénographie faite de rythmes, de scansions, mais se révélant au final d’une grande unité. Cette fluidité si propre au temps de la contemplation se retrouve dans les pièces du sculpteur Pierre-Yves Freund et la courte série photographique de Dove Allouche, habiles contrechamps à des images qui questionnent bien plus qu’elles illustrent, comme nous le rappelle la photographe. Quand avez-vous pris conscience que les images de Tarkovski avaient quelque chose à voir avec les vôtres ? Ce qui relie des images, des imaginaires, est à la source de mon désir artistique. Comme toute production d’images, mes photos sont prises dans un jeu de relations, d’influences, parmi lesquelles les images filmées par Tarkovski. La puissance contemplative de ses images m’a marqué. Au-delà de cette réminiscence tarkovskienne, vos images invitent à un itinéraire cinéphilique plus ample. Êtes-vous à la recherche de ce qui, dans le réel, relèverait du cinéma, ou de son souvenir ? Je suis d’abord dans une relation à ce que je vois, c’est le réel qui provoque la photographie. Mais ma vision est nécessairement déjà « habitée », nourrie par les images de fiction. Le réel apparaît comme un décor de film et la personne photographiée devient personnage. La vision de Tarkovski privilégiait l’horizontalité, le format allongé de l’image. Vos photographies, elles, sont au format carré. L’exposition ne se veut pas une illustration des images filmées par Tarkovski. Ainsi j’ai gardé un format que j’utilise depuis longtemps. Au départ, plus que le format carré, ce qui m’a plu est l’usage de l’appareil photo moyen format permettant de regarder par au-dessus, de rester en contact avec le réel et de voir sa future représentation en même temps. Cette simultanéité de vision est l’un des moteurs de mon envie de photographier. Le format carré permet une forme d’évidence, du fait que sa composition est d’apparence harmonieuse, équilibrée. Mais cette harmonie est précaire, vacillante, c’est cela qui donne la puissance expressive du format carré.

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L’exposition fait dialoguer le proche et le lointain, l’intime et l’hostile. Vous saisissez des corps dans une forme de plénitude, d’éternité qui contraste avec le caractère âpre et transitoire, profondément altéré, de vos paysages. Pouvez-vous nous préciser ce qui se joue dans cette dialectique ? En rapprochant deux images, des relations à la fois souterraines et visibles se créent. J’essaie d’éviter des relations directement narratives ou trop formelles, je ne cherche pas non plus dans le paysage naturel ou urbain une équivalence émotionnelle, ce sont des présences, des états des choses qui sont rapprochés. Pour fixer le transitoire, le fugitif, l’impalpable, j’ai souvent eu recours à la double page en créant des diptyques notamment dans les livres WIR et Les Antichambres. Dans l’espace d’exposition de la Fondation Fernet-Branca, les diptyques s’accompagnent de triptyques, euxmêmes pris dans le flux de la séquence. À quoi correspondent les trois mouvements qui structurent l’exposition ? Elle se déploie en trois parties : La pensée-paysage, Éterniser le temps perdu et Comme un souvenir. Chaque partie correspond à un film et ouvre plusieurs dimensions. La première s’ouvre avec le début de Solaris, extrait dans lequel la figure humaine est filmée dans sa relation poétique au paysage. Les photographies exposées sont issues des séries WIR, Les Antichambres et des lacs, elles montrent des éléments physiques transitoires liés à des états de pensées et d’émotions. La deuxième partie est en lien avec Le Miroir, film autobiographique, qui a pour point de départ les souvenirs d’Andreï Tarkovski. Le montage du film intègre aussi des images d’archives, montrant la guerre d’Espagne, le régime de Mao, l’armée russe avançant péniblement dans la boue… Une nostalgie de l’enfance s’en dégage mais aussi un temps non linéaire, captant des instants de vie intime ou non, dont certains ressurgissent d’un temps passé à jamais perdu. Je retrouve dans ce film l’attrait pour la captation de la vie dans son instantanéité même, c’est ce qui caractérise aussi mon travail photographique. Dans cette partie certaines de mes photos inédites sont présentées dans une séquence qui alterne des paysages (principalement dans le nord de l’Italie) et des réminiscence de l’enfance. La troisième partie est lié au film Stalker. Selon Tarkovski, Stalker montre un état désespéré du monde, le personnage de l’écrivain y médite sur son ennui de vivre dans un monde régi par des lois immuables. C’est le souvenir de ces images, mais aussi la dimension de quête et d’errance présente dans Stalker que l’on retrouve dans les photos exposées. L’attraction de la Zone et l’esthétique de la ruine y resurgissent, comme un souvenir. — COMME UN SOUVENIR, exposition jusqu’au 5 mai à la Fondation Fernet-Branca, à Saint-Louis fondationfernet-branca.org


MONTRER / DÉ-MONTRER Par Marie Bohner

POUR FELIZITAS DIERING, DIRECTRICE DU FRAC ALSACE, L’IDÉE DE L’EXPOSITION RÉ FLEXIONS AU FRAC ALSACE EST « D’INITIER UNE CONVERSATION AUTOUR DE LA COLLECTION PUBLIQUE ». L’exposition Ré flexions permet de découvrir les œuvres acquises par le FRAC Alsace en 2017-2018 sur les murs mais aussi dans les espaces de documentation, en ligne, par le biais d’archives et des conversations qui ont mené à leur acquisition. Une démarche d’ouverture et de transparence soulignée par une conversation entre Felizitas Diering, directrice du FRAC Alsace, Bernard Goy, représentant de la Direction régionale des affaires culturelles et Maren Ruben, artiste membre du Comité d’acquisition, à la fin du livret d’exposition. « Cette nouvelle

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manière de présenter les œuvres dans cette exposition, accompagnées des dossiers d’artistes, parfois des autres œuvres proposées, des documents administratifs, des lettres, c’était une idée intuitive, un nouveau paradigme de lecture, nous explique la directrice. La richesse et la diversité des informations, des fiches techniques d’œuvres aux emails échangés avec des artistes, les procédures, les critères, le fonctionnement : la complexité derrière chaque acquisition m’ont passionnée. Je pensais que ça pourrait être intéressant également pour le public. L’œuvre de Jean-Marie Krauth Que Faire ? –  200 tampons en 150 langues et dialectes, produits dans le monde pendant 23 ans  –, m’a inspirée pour cette démarche de visibilité du fonctionnement administratif.  » La démarche est aussi étonnante que bienvenue, puisqu’elle permet, à un moment où des manifestations prennent la rue pour demander des comptes aux institutions, d’interroger le fonctionnement même de l’institution en le donnant à voir. «  En somme, cela partait d’un pur intérêt artistique, inspiré par des œuvres et le travail quotidien au FRAC, mais probablement aussi, indirectement, par l’environnement, les manifestations sociales et politiques. Sans toujours en être consciente, je suis une “enfant de mon temps”. » L’exposition des œuvres et de la façon dont elles ont été choisies est aussi une manière d’assumer ce qu’est un FRAC en tant qu’institution publique d’un pays, issue d’une histoire sociale et politique,


Eva Borner, Invisible people, 2016 © Eva Borner

influencée par les artistes mais surtout vecteur d’influences artistiques et politiques. « Notre histoire de l’art reflète les pouvoirs et valeurs occidentales, le marché de l’art, notre façon de collectionner et d’exposer. Il y a d’autres histoires de l’art, liées à d’autres régions, valeurs et cultures, y compris les contre-cultures, souvent liées à des formes d’art plus éphémères, moins permanentes. C’est important d’être ouvert et critique au même temps » explique Felizitas Diering dans la conversation à trois voix retranscrite dans le livret d’exposition. L’objectif est de faire comprendre ce que l’art vaut, son prix de vente mais aussi son coût de production, et les richesses qu’il crée en termes de mémoire matérielle et immatérielle. Des questions toujours controversées et parfois taboues depuis l’avènement de l’art conceptuel mais aussi avec les périmètres mouvants de la forme des œuvres contemporaines, parfois digitales et/ou protocolaires. Felizitas Diering décrit une œuvre récemment acquise : « RYBN est un collectif extradisciplinaire basé à Paris. Ses projets se déploient souvent en dehors des lieux de l’art, ils interviennent dans d’autres espaces, les réseaux, les marchés financiers…. L’œuvre ADM9 : Sismogramme du Forex est un sismogramme qui représente les variations du taux de change Euro/ US Dollar en 2012, au paroxysme de la crise de l’Euro. C’est l’enregistrement d’un effondrement possible en utilisant une ancienne technologie d’enregistrement

des tremblements. Un vrai sismographe, nourri des données du marché financier, transcrit les ondes de choc du système boursier. Cette œuvre fait partie de leur recherche autour du data mining (l’exploration de données, ADM signifiant Anti Data Mining). » À chaque nouvelle forme d’art ses expert.e.s, celles et ceux qui peuvent, par leur sensibilité et leurs connaissances de l’histoire de l’art, proposer des acquisitions parce qu’elles font, à leur avis, sens par rapport à la période contemporaine. Moins scientifiques et systématiques que celles de musées, les collections des FRAC sont aussi pensées par des collectifs en dialogues constants avec des artistes vivants. Comme l’explique Bernard Goy : « Ce ne sont pas des choix faits au hasard, mais ils ne suivent pas non plus une perspective strictement savante. Les FRAC sont aussi faits pour soutenir des artistes vivants, et donc se tromper – ou avoir raison – dans l’histoire. » Le droit à l’erreur revendiqué par l’institution n’est pas une chose commune dans la gestion du bien public. Souvent il suffit de donner à voir pour laisser naître une forme d’esprit critique. —RÉ FLEXION, exposition jusqu’au 22 mai au Frac Alsace, à Sélestat www.frac.culture-alsace.org

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Peinture, sculpture, photographie, installation, expérimentation, vidéo et performance : autant d’actes pour l’art à découvrir partout, dans l’Est de la France.

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in situ

Damien Deroubaix, Wunder der Natur, 2017-2018. Huile et collage sur toile, 200 x 150 cm Collection privée. Photo : Blaise Adilon © ADAGP Paris 2019

Damien Deroubaix, Headbangers Ball – porteur de lumière.

Pour la belle saison, les murs du MAMCS se parent de visions crépusculaires où planent des chauvessouris. Véritables énigmes visuelles, les toiles de Damien Deroubaix mêlent les références : squelettes dansants, fétiches, crânes flottants et fougères s’hybrident sans concessions. L’alliance de la gravure, du collage et de la peinture à l’huile est au service de ce monde chaotique, inquiétant et fascinant à la fois. Autant de vanités ésotériques porteuse d’une lumière singulière sous le signe du heavy metal. (M.M.-S.) Jusqu’au 25 août au MAMCS, à Strasbourg www.musees.strasbourg.eu

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in situ

Effets secondaires L’art occasionne parfois des séquelles irréversibles, rarement dépourvues d’effets secondaires. En choisissant pour titre un terme médical, le CEAAC prend le phénomène de contagion pour fil conducteur. Il touche le corps aussi bien que l’esprit et se manifeste, entre autres, sous forme de coulure (Michel François), de sculptures tentaculaires aux formes virales ou organiques. La contagion se fait aussi synonyme de répétition et de prolifération des images. Parfois, elles se multiplient jusqu’à envahir notre espace mental. (M.M.-S.) Jusqu’au 19 mai au CEAAC, à Strasbourg www.ceaac.org

Franziska Furter, Airborne, 2007, polystyrène, bois, colle, peinture, dimensions variables (100 x 250 x 250 cm environ), Frac Alsace © Franziska Furter.

Circulation alternée Artiste céramiste, Marie Heughebaert considère son œuvre comme un chantier permanent. Son travail reprend le vocabulaire visuel du BTP et joue avec le mobilier urbain. Cônes signalétiques, tuyaux ou balises prennent une signification nouvelle quand ils sont réalisés en grès émaillé et érigés en totems ou sculptures. Trompe-l’œil des temps modernes, ils racontent la ville comme un espace d’expérimentation en perpétuel devenir. (M.M.-S.) Jusqu’au 12 mai, à l’Espace d’Art Contemporain André Malraux, Colmar www.colmar.fr/espace-malraux

Marie Heughebaert, En cours (peindre), 2015

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Emily Jones, As a Bird would a Snake Le langage de l’artiste britannique Emily Jones sonne comme une invocation d’un autre temps, mêlant les références et les supports. Gouttes d’eau dans un château de sable, broderies, rangs d’oignons sur un séchoir éclairé de bougies et mosaïque font partie de son vocabulaire plastique pour sa première exposition personnelle en France. D’installation en installation, se dessine un parcours surprenant qui évoque les mutations et les interactions constantes du vivant, non sans un certain penchant pour l’absurde. (M.M.-S.) Jusqu’au 26 mai à La Synagogue de Delme www.cac-synagoguedelme.org Emily Jones, Social Stomach in Folk Hall for a Village, 2018, Courtesy de l’artiste

Caméra Silex Patates germées No Name est un collectif de jeunes artistes composé d’étudiants de la HEAR de Strasbourg. 20 d’entre eux s’exposent au Casino Luxembourg, autour d’un titre plutôt énigmatique : Caméra Silex Patates germées. Une énumération comme une ritournelle, qui rassemble des réalités a priori disparates. Pourtant un concept englobe tous ces mots : l’évolution. Comprise au sens large, elle se décline dans les œuvres présentées qui racontent à leur manière la dialectique du changement et de la continuité.  (M.M.-S.) Du 20 avril au 20 mai au Casino Luxembourg www.casino-luxembourg.lu Zoe Filloux, Il y a eu une maladie dans les arbres, 2019, videostill

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Sonia Delaunay, Prismes électriques, 1914 Huile sur toile, 250 x 250 cm Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris, achat de l’État, 1958, attribution 1958 © Centre Pompidou, Mnam - CCI/Philippe Migeat/Dist. RMN-GP © Pracusa S.A.

Le cosmos du cubisme, de Picasso à Léger Alors que la Fondation Beyeler met à l’honneur les œuvres figuratives du tout jeune Picasso, le Kunstmuseum se penche sur un courant artistique dont le peintre ibère fut l’un des instigateurs. L’accrochage explore toute la galaxie cubiste depuis Georges Braque et ses natures mortes enfumées jusqu’aux variations colorimétriques de Sonia Delaunay ou de Fernand Léger. En 130 toiles,

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il retrace l’importance de ce mouvement d’avantgarde et en décline les potentialités. Un déploiement de formes et de couleurs qui ouvrent la voie vers de nouvelles destinations picturales. (M.M.-S.) Jusqu’au 4 août au Kunstmuseum Neubau, à Bâle www.kunstmuseumbasel.ch


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Lois Weinberger, Debris Field En véritable artiste botaniste, Lois Weinberger convoque bien souvent agriculture, réflexion sociétale et engagement politique dans son travail. Avec Debris Field, il s’éloigne un instant de la terre génératrice de vie, pour se pencher sur la terre porteuse des traces du passé. Archéologue du souvenir, il exhume les vestiges de plusieurs siècles d’occupation de la ferme de ses parents. Une plongée poétique dans les menus objets du quotidien sous la forme d’accumulations aux accents « Nouveaux Réalistes ». (M.M.-S.) Du 17 avril au 1er septembre au Museum Tinguely, Bâle www.tinguely.ch Lois Weinberger, Debris Field, 2010–2016 / Photo : Paris Tsitsos © Studio Weinberger

Biennale Mulhouse 019 Cette année encore, la Biennale de Mulhouse 00 se démarque de sa prestigieuse voisine Art Basel en prêtant ses cimaises à la jeune création dans l’art contemporain. Pour sa treizième édition elle rassemble 80 plasticiens fraîchement diplômés, issus des meilleures écoles d’art européennes. Une immersion internationale en quête des talents de demain et sur la trace de leurs nouveaux cheminements esthétiques. La manifestation trouve également des échos plastiques et sonores dans toute la ville : à la Filature, au musée des beaux-arts et même au Noumatrouff. (M.M.-S.) Du 8 juin au 11 juin, au Parc des Expositions de Mulhouse, Mulhouse www.mulhouse.fr

Aurélien Finance, absence de soit, technique mixte, 2018

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Nelly Monnier, La république des champs Vive la république des champs et des chemins de traverse dans laquelle le pinceau voyageur de Nelly Monnier nous embarque ! Entre figuration et abstraction, l’artiste se saisit de morceaux de paysages, qu’elle stylise en de larges coups de pinceau. Comme un fondu enchaîné, enchevêtrant troncs, mousses et aiguilles de pin. Ces Braconnages, comme elle les appelle, s’intitulent sobrement Sundgau, Forez ou Lucé et évoquent une mosaïque de territoires à redécouvrir. (M.M.-S.) Nelly Monnier, Brie, huile sur toile, 40 x 50 cm, 2019 / Pays de Vesoul, huile sur toile, 81 x 116 cm, 2019 Sundgau, huile sur toile, 81 x 116 cm, 2019

Jusqu’au 8 juin au 19, Crac Exposition hors les murs à l'École d'art de Belfort www.le19crac.com

Cosmos 2019 À l’Espace multimédia Gantner, le cosmos, son cortège d’astres et de constellations, sont sur toutes les lèvres. Dans l’exposition de ce printemps, l’occasion est donnée au numérique de se frotter à l’extra-terrestre. Les premiers pas de l’Homme sur la lune y sont traduits en code informatique binaire (David Guetz) tandis que la course du soleil, captée par le duo Lingjie Wang et Jingfang Hao, dessine des œuvres délicatement poétiques. En nous menant à la frontière du paranormal – à l’image de la série culte à laquelle l’exposition emprunte son titre, Cosmos 99 –, Susan Hiller capte le chant des étoile mêlés au crissement du Big-bang et réalise une fresque contemplative truffée d’ondes gravitationnelles ! (M.M-S) Jusqu’au 20 juin à l’Espace multimédia Gantner, à Bourogne www.espacemultimediagantner.cg90.net

Jingfang Hao et Lingjie Wang, Sundrawing, 2018

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S t r a s b o u r g … c o n n e c t é e à l’ e s s e n t i e l

Welcome Byzance -Istock

GRANDIR


sons

BETH GIBBONS L’annonce du projet nous a paru improbable et pourtant tellement excitante : Beth Gibbons s’empare de la Troisième Symphonie de Henryk Górecki, dite «  des chants plaintifs  » avec l’Orchestre Symphonique de la radio polonaise et le sublime Krzysztof Penderecki à la baguette. La crainte était là, la pièce est difficile et peut aisément sombrer dans le pathos. Or, la chanteuse de Portishead a su trouver la bonne distance. Soutenue par un orchestre tout en retenue, elle place la fragilité là où elle doit se situer, celle d’une mère pleurant son fils. De la supplication déchirante l’on passe à la prière avec un naturel qui nous saisit. L’expression du deuil est entière, l’espoir semble s’éloigner. (E.A.)

VAILLANT Magie Noire — Herzfeld Il fut un temps où l’électronique restait un fantasme, cet ailleurs devenu accessible à la fin des années 60 et au début des années 70 qui a servi de destination à tant d’artistes éminents : Kraftwerk, David Bowie ou certaines formations post-punk. Avec les longues plages instrumentales de son projet Vaillant, Olivier Stula – par ailleurs membre de Second of June  – expérimente cette manière première d’aborder les sons synthétiques. Il le fait avec l’humilité de celui qui s’approprie l’outil, même si on le soupçonne d’en savoir long sur ses possibilités. Il y a une forme de grâce dans son geste artistique : cette chose touchante, incertaine et délicate, qui conduit à l’émotion. (E.A.)

CASS MCCOMBS Tips of the Sphere — Anti

SASAMI Sasami — Domino

Cass McCombs est un prodige ; McCombs est une nécessité ; Cass McCombs est un miracle. Avec son neuvième album, le songwriter californien a beau nous faire croire qu’il mûrit voire qu’il s’assagit, il nous prend au dépourvu et creuse au plus profond de nos sentiments. On se croirait tout droit tombé sur un de ses vieux disques 70’s, mi progressif mi country-rock, avec cette posture désinvolte comme si rien n’importait finalement. Ni la vie ni la mort ni le désir. Or, voilà qu’avec majesté il nous embarque dans une odyssée céleste, qui à l’image de la pochette – l’une des plus belles qui soit ! –, ouvre des voies infinies. (E.A.)

En art, on le sait, rien de tel que l’esquisse. Sur son premier album solo, Sasami, du groupe Cherry Glazerr, a cultivé un goût pour l’immédiateté avec une série de chansons comme autant de lettres restées à l’état de brouillon ou de notes éparses consignées dans son journal personnel. Certains manifestent une forme de frustration, d’autres – dont nous sommes ! – jugent au contraire que l’exercice a permis de livrer son lot de petites merveilles intimistes. L’esprit shoegaze d’une forme d’adolescence qui se prolonge débouche étrangement sur des pièces soniques d’une grande maturité. Lesquelles laissent présager un bel avenir pour cette jeune artiste audacieuse. (E.A.)

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lectures

LUPERCALES De Jean-Pascal Dubost — L’Atelier Contemporain

REPRISE De Anne-Margot Ramstein et Blutch — 2024

À partir des célébrations antiques des Lupercales, Jean-Pascal Dubost imagine un texte réjouissant. Un couple, Luperca et Lupercus, se livre à de multiples expériences érotiques, auxquelles font écho les dessins truculents d’Aurélie de Heinzelin. Entre poésie, conte et autofiction, Lupercales est un livre précieux dans le paysage littéraire contemporain, parce qu’il emprunte une autre voie que celle de Sade et de Bataille, extirpe désir et sexualité de la dialectique des rapports de force, renoue avec la puissance comique d’auteurs comme Pétrone, l’Arétin ou Rabelais. Si le trivial est ce qui permet la félicité, c’est ici dans le cadre d’une expérience joyeuse qui éloigne l’angoisse de la mort. (F.A.)

À chaque édition des Rencontres de l’Illustration de Strasbourg est initié un dialogue de dessins. Le principe est simple : un tirage au sort définit celle ou celui qui débute, ici en l’occurrence Anne-Margot Ramstein, et de dessin en dessin, les réponses se font à distance. Mieux que cela, un récit trouble naît de l’échange ; une paire d’yeux dans le noir devient un chat, des chiens apparaissent au loin, femmes-chiens qui entourent une jeune femme, laquelle nous entraîne dans la danse. La dimension surréelle est là sans qu’aucun des deux, dessinateur et dessinatrice, ne prenne le pas sur l’autre, avec des effets de mise en abyme saisissant. Un merveilleux ouvrage. (E.A.)

POUR UNE CRITIQUE DE LA VIOLENCE RUE À SENS UNIQUE De Walter Benjamin — Allia On connaissait les deux facettes du philosophe allemand Walter Benjamin, l’une grave et visionnaire, l’autre plus facétieuse : elles sont merveilleusement représentées ici, avec deux ouvrages, le premier qui sous la forme d’un essai interroge la légitimité de l’usage de la violence – question essentielle en ces temps troublés, et le second comme une suite de notes ou aphorismes sur l’état d’un monde qui nous échappe : c’est souvent très amusant, même si entre les lignes on lit la profonde mélancolie d’un auteur qui mesure le désastre à venir. (E.A.)

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STOCKHOLM 73 De Daniel Lang — Allia De ce journaliste du New Yorker, nous avions déjà lu Incidents sur la colline 192 dans la même collection à propos d’exactions américaines – viol et assassinat – au Vietnam. Quelques années après, il s’est intéressé d’une prise d’otages dans une banque à Stockholm. Sur la base des témoignages recueillis, l’auteur nous fait vivre l’événement, heure par heure, et s’attache à la relation trouble qui fait que les otages expriment de l’empathie, voire de l’affection, à l’égard de leurs ravisseurs. Ce huis-clos étouffant donne naissance à l’expression « syndrome de Stockholm ». Le récit nous démontre une fois de plus que la vérité se situe parfois ailleurs, de manière nuancée, ni d’un côté ni de l’autres, mais dans l’entre-deux. (E.A.)


1er PRIX DU LIVRE GRAND EST La Région Grand Est est fière de présenter les deux lauréats.

XIBALBA

de Simon Roussin - Les éditions 2024 Prix livre illustré

STOCKHOLM

de Jochen Gerner - éditions Be-pôles Prix livre d’artiste

www.grandest.fr/prixlivre/

Région Grand Est - Direction de la Communication - Avril 2019 - Crédit photo : Simon Bailly, illustrateur diplômé de l’École Supérieure d’Art d’Épinal

Jury présidé par Olivier Guez, Prix Renaudot 2017.


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NOVO 54  

54ème numéro du magazine NOVO (un numéro dédié à Lionel Shili aka Starlight)

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