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fev. — mars 2019


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sommaire

Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@chicmedias.com 06 86 17 20 40 Secrétaire de rédaction : Cécile Becker D. a. + graphisme : Star★light

ÉDITO 7 INTERVIEW DE L’ÉDITION 9 — 14 Peter Stamm

Ont participé à ce numéro : REDACTEURS Florence Andoka, Nathalie Bach, Cécile Becker, Nicolas Bézard, Valérie Bisson, Marie Bohner, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Emma Cozzali, Victoria Dockter, Sylvia Dubost, Christophe Fourvel, Xavier Frère, Julie Friedrich, Sylvain Freyburger, Loreena Guyomard, Noémie Kaps, Camille Locatelli, Guillaume Malvoisin, Mylène Mistre-Schaal, Antoine Ponza, Gilles Poussin, Nicolas Querci, Léa Signe, Martial Ratel, Yves Tenret, Aurélie Vautrin, Nathanaelle Viaux, Pierre Walch.

telex 18 — 19 FOCUS 20 — 34

La sélection des spectacles, festivals et inaugurations

PORTFOLIO 36 — 41 Anne Immelé

PHOTOGRAPHES & ILLUSTRATEURS Eric Antoine, Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Julian Benini, Laurence Bentz, Sébastien Bozon, Régis Delacote, Alexis Delon, Richard Dumas, Thibaud Dupin, Chloé Fournier, Benoît Linder, Stéphane Louis, Patrick Messina, Kathleen Meyer, Renaud Monfourny, Nicolas Moog, Elisa MurciaArtengo, Zélie Noreda, Arno Paul, Bernard Plossu, JC Polien, Olivier Roller, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Henri Vogt, Nicolas Waltefaugle.

SONS 42 — 59

Tout Leonard Cohen 43-45, Peter Astor 46-51, Grand Blanc 52-53, Napoleon Da Legend 54-55, Nicole Mitchell 56-58, Kazy Lambist 59

IMPRIMEUR Estimprim / PubliVal Conseils Dépôt légal : février 2019 ISSN : ISSN : 1969-9514 – © Novo 2019 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. Ce magazine est édité par ChicMedias & médiapop ChicMedias 12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 37024 € – Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane bruno.chibane@chicmedias.com – 06 08 07 99 45 Responsable administratif : Gwenaëlle Lecointe administration@chicmedias.com – 03 67 08 20 87 médiapop 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 € – Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr – 06 22 44 68 67 www.mediapop.fr ABONNEMENT Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. ABONNEMENT France : 5 numéros — 30 € Hors France : 5 numéros — 50 €

SCÈNES 60 — 73

Marlene Monteiro Freitas 61-62, La Dame aux Camélias 63, Célie Pauthe 64-65, Matthieu Cruciani 66-67, Raphaël Goussiet 68-69, Christophe Honoré 70-72, Tiago Rodrigues 73

Blutch

ÉCRITURES 74 — 83

, David Diop 80-81, Pauline Delabroy-Allard 82-83

75-79

ÉCRANS 84 — 93

Tournage de Zone blanche 84-93

ARTS 95 — 109

Füssli vs Edvard Munch 95-99, Musée des Beaux-arts de Mulhouse 100-101, Biennale d’art contemporain de Strasbourg + Aram Bartholl 102-106, Neil Beloufa 107-109

InSitus 110 — 119

DIFFUSION Contactez-nous pour diffuser Novo auprès de votre public.

SELECTA 120 — 122

www.novomag.fr

Disques 120 Livres 122

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Trois héroïnes

Par Philippe Schweyer

Je suis entré dans la chambre d’hôpital après avoir toqué doucement à la porte. La salle de bains était à droite en entrant et le lit au fond de la pièce, parallèle à la fenêtre. Mon ami m’a fait signe de m’asseoir sur la seule chaise à disposition. C’était une chose de lui parler au téléphone, c’en était une autre de me retrouver face à lui. Je lui ai tendu un exemplaire dédicacé de Nous étions beaux la nuit de Philippe Fusaro, un romancier qu’il avait connu dans une autre vie. Je me doutais qu’il n’aurait pas la force de le lire, mais j’espérais que ça lui ferait quand même plaisir. Pendant qu’il jetait un œil à la couverture, j’ai regardé par la fenêtre. Le vent faisait sursauter les peupliers disposés en quinconce le long du parking. Je ne voulais surtout pas être grave, mais je ne pouvais m’empêcher de penser à cette scène de La Notte, quand Jeanne Moreau et Marcello Mastroianni se rendent à l’hôpital pour visiter leur ami à l’agonie. Alors que je cherchais mes mots, il a actionné sa pompe à morphine. Depuis qu’il pouvait s’en administrer librement, la douleur était nettement plus supportable : « Quel jour est-on ? - Nous sommes le 27 janvier 2023 et Nicolas Sarkozy est de nouveau président ! - T’es con. - En fait, c’est un gilet jaune éborgné qui dirige le pays. Il faut dire que les tirs de flash-ball ont fait de sacrés ravages pendant que tu te planquais ici ces dernières années. - Arrête de déconner. Quel jour est-on ? - Dimanche 27 janvier 2019. - J’ai l’impression qu’il y a des gens à côté de moi. - Vu la taille de la pièce, c’est impossible. - Je me disais bien. Quand je tourne la tête, ils disparaissent. Vendredi l’oncologue est passé me voir à 23 heures. J’étais en train de rêver que j’étais dans un appartement complètement déformé et tout d’un coup il était là au bout du couloir. Ce toubib n’a pas de vie. - Il va repasser aujourd’hui ? - Je ne sais pas. - Peut-être qu’il t’injecte des produits à distance pour que tu le vois apparaître au milieu de la nuit alors qu’en fait, il se la coule douce à Courchevel ou Avoriaz ! - C’est possible. Si je le revois, il faudra que je lui demande s’il est vraiment venu me voir à 23h. - Et les infirmières ? - Il y en a une qui couche avec Houellebecq. 7

- Tu me donnes envie d’essayer ta morphine. - T’as lu son livre ? - Oui. J’ai bien ri au début. - Et après ? - C’est comme si j’avais passé le week-end à regarder la télé au lieu d’aller me promener en montagne. - Merde, faut pas que tu dises ça à ma petite infirmière. Elle est raide amoureuse de cette loque de Houellebecq. - T’es plus marrant que d’habitude. - Il vient la chercher tous les soirs. Je l’ai vu plusieurs fois qui attendait clope au bec en faisant ronronner le moteur de son SUV en-dessous de ma fenêtre. - Avec ce qu’il gagne, il pourrait la tirer d’ici… - Heureusement pour moi, elle aime ses patients. Si tu dis du mal d’elle, je te balance par la fenêtre ! Il paraît que ce salaud de Houellebecq parle super bien du monde agricole. - Son personnage de dépressif impuissant commence à me fatiguer. J’ai besoin de héros positifs en ce moment. - Comme les gilets jaunes ? - Je ne sais pas trop… Je te parle de vrais héros avec de vrais idéaux. - Les héros positifs, c’est bon pour les enfants. - Si c’est bon pour les enfants, c’est bon pour toi. - Fiche le camp d’ici ! Je ne suis pas un gamin ! » Je suis sorti à reculons, satisfait de constater que mon ami reprenait du poil de la bête. Une fois dans le couloir, je suis resté quelques secondes derrière la porte. J’ai repensé au film d’Antonioni, mais aucune folledingue n’est venue s’agripper à moi. J’ai encore attendu quelques secondes avant de marcher lentement vers la sortie. Au bout du couloir, j’ai croisé trois aides-soignantes qui rigolaient à gorge déployée. Elles étaient les vraies héroïnes qui rendaient le monde plus supportable. L’espace d’un instant, j’ai eu envie de les prendre dans mes bras pour les remercier d’être aussi joyeuses. La joie, la douceur et le réconfort, voilà ce dont on avait tous besoin.


PETER STAMM ÉCRIVAIN EN MIROIR

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Avec La douce indifférence du monde, Peter Stamm tend un miroir sur toute une vie d’écriture Par Nicolas Bézard ~ Photos : Nicolas Bézard

Christoph, l’écrivain d’un seul livre, tombe nez à nez avec son double et celui d’une jeune femme qu’il a aimée, 20 ans auparavant. Le nouveau roman de Peter Stamm condense et réactive les thèmes chers à l’auteur d’Agnès, son premier texte publié en 1998, qu’il met en abyme de la plus vertigineuse des façons. La douce indifférence du monde ressemble à un reflet d’Agnès qui aurait été déformé par le temps. Il y a plusieurs explications à cela. D’abord, j’ai beaucoup parlé d’Agnès dans les écoles allemandes ces dernières années car le livre était au programme du Bac. Le livre était donc très présent dans mon quotidien. Agnès a été adapté au cinéma en 2016 et j’ai rencontré l’actrice qui incarnait le rôle-titre. C’était un peu comme rencontrer une nouvelle version de « mon » Agnès, une sorte de double qui bien sûr n’était pas exactement l’Agnès que j’avais écrite, mais une personne bien réelle. Ensemble, nous avons beaucoup discuté du personnage. C’est sans doute une des raisons pour laquelle j’ai eu l’idée d’écrire le livre. Vous avez fait la connaissance de cette actrice à Stockholm, n’est-ce pas ? La ville dans laquelle le narrateur de votre histoire rencontre Lena, actrice de profession et lointain double d’Agnès. Oui, nous nous sommes rencontrés dans le cimetière boisé présent au début du livre. Je l’ai vue par la suite, à Berlin, et nous avons parlé du livre sur lequel j’étais en train de travailler. Je lui ai montré les pages que j’avais écrites. Il y a même dans le roman quelques phrases qui sont d’elle. Je les ai retranscrites directement, avec son accord bien sûr.

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La prestation de cette actrice correspondait-telle à l’image que vous vous faisiez d’Agnès ? Pas vraiment, mais elle l’a tellement bien jouée que c’est une alternative crédible. Son interprétation m’a beaucoup plu, mais ça n’est pas exactement ce que j’avais en tête lorsque j’ai écrit le livre. C’était il y a si longtemps que j’étais prêt à accepter des différences avec ce que j’ai écrit. Avec la distance des années – je ne suis plus le même qu’il y a 20 ans – Agnès m’apparaît comme un personnage différent de celui qu’il était à l’époque. En plus de la structure en 37 chapitres courts, il y a ces petits détails qui existaient dans Agnès et que l’on retrouve ici : un poème de Robert Frost, The Norton Anthology of Poetry, une chambre qui ressemble à celle d’Agnès, une scène où les personnages nomment des constellations dans le ciel étoilé… Il y en a d’autres encore, comme la robe bleue qu’essaye Lena dans le magasin… Ces détails, c’est un peu comme un jeu, mais pas l’essentiel du livre qu’on peut lire sans y prêter attention. Il y a des allusions à d’autres textes, comme la première pièce de théâtre dans laquelle joue Magdalena, et que j’ai écrite. On se dit que c’est une sorte de roman somme, qui dialogue avec tous vos livres précédents, le bilan d’une œuvre qui pourrait désormais évoluer vers autre chose… Vous avez probablement raison, mais je ne peux pas encore l’affirmer car je n’ai pas vraiment recommencé à écrire. Je n’ai écrit qu’une nouvelle depuis la parution du livre, en plus d’une série de discours sur mon travail pour l’Université de Essen. J’ai recommencé à écrire il y a deux semaines maintenant, mais je ne sais pas encore où cela va me mener.


Vous avez déclaré récemment que vous vouliez tendre vers une forme de silence du langage. Le silence, n’est-ce pas justement la fin du langage ? Je crois que Peter Handke a écrit que pour montrer le silence, il ne suffit pas d’être silencieux, il faut donner une forme au silence. Je suis assez d’accord avec ça. Nous finirons tous par devenir silencieux. Au moment de la mort, bien sûr, mais peut-être même avant. Je pourrais m’imaginer d’arrêter d’écrire un jour. Je n’en ai pas l’intention, mais sait-on jamais ? Vos derniers textes sont épurés, avec un nombre de personnages, de lieux et d’actions de plus en plus restreint. Vous tendez vers toujours plus de minimalisme. C’est vrai qu’il y a peu d’éléments dans ce nouveau roman. J’essaye de réduire le plus possible, en me posant la question de ce qui est seulement nécessaire à mon histoire. Mais il faut aussi parler d’un plaisir qui existe lorsqu’on écrit : celui de raconter, d’accumuler, de développer des choses. Le danger, à trop réduire, c’est de devenir solennel, sentencieux. Je trouve par exemple que l’écriture de Peter Handke a glissé vers cela. Elle est devenue celle d’un maître qui veut nous faire la leçon. J’ai beaucoup d’admiration pour le début de son œuvre mais maintenant je trouve qu’il est devenu insupportable, un peu comme son compère Wim Wenders au cinéma. Plus ils sont brefs, plus vos romans sont énigmatiques, proche d’une abstraction. Cela fait penser au travail de Patrick Modiano. Ce rapprochement vous paraît-il juste ? En tous cas j’adore Modiano, vraiment. Je trouve que c’est un écrivain formidable qui contrairement à Handke, a toujours su rester léger. Il me fait penser à un pianiste de jazz qui, en ne jouant que quelques notes, produirait une très belle mélodie. On a l’impression que c’est facile, aérien, qu’il est à l’aise avec son écriture. Le théâtre est souvent présent dans vos histoires. Dans La douce indifférence du monde, Lena joue Mademoiselle Julie de Strindberg. Cette pièce était déjà jouée par Gillian, dans votre roman Tous les jours sont des nuits. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette pièce ? Je n’y ai jamais réfléchi, mais c’est une œuvre que j’aime beaucoup. C’est une pièce sur un thème fort – l’identité – et qui parle d’une femme partagée entre son désir d’être elle-même et celui de jouer un rôle en société. Quand elle arrive enfin à sortir de son existence bourgeoise, on a l’impression qu’elle se met à jouer un autre rôle tout aussi éloigné d’elle 11

que le précédent. Sa tragédie, c’est qu’elle ne parvient jamais à se trouver elle-même. à propos de Tous les jours sont des nuits justement. Vous dites que l’écriture de ce livre a été difficile. Il vous a fallu l’interrompre pour la reprendre quelques années plus tard. C’est troublant parce qu’un des personnages de ce livre, Hubert, est justement un artiste qui n’arrive plus à créer. Je ne sais pas s’il faut y voir un lien. Le problème que j’avais avec ce livre, c’est que je racontais l’histoire de quelqu’un à qui il arrive un terrible accident, et qui ensuite se reconstruit. On commençait directement par une grande émotion négative, puis peu à peu la situation s’arrangeait, les choses s’apaisaient. C’est une forme de récit qui ne marche pas. Quand je l’ai compris, j’ai cessé d’écrire. Et puis un jour, j’ai trouvé un autre chemin pour raconter cette histoire. Mais pour moi, ça reste le moins équilibré de tous mes livres. Et pourtant un des plus appréciés. Oui, et cela m’étonne un peu. Par exemple mon éditrice américaine m’a dit que de tous mes romans, c’était celui qu’elle préférait avec Paysages aléatoires… Cela ne signifie-t-il pas qu’à un moment donné le texte vous a échappé ? C’est possible. À propos du dernier roman, il y a des gens qui me disent y avoir vu une forme de liberté que je n’avais pas avant. C’est peut-être à cause de cette personne réelle, cette actrice rencontrée à Stockholm. Le livre ne fait pas son portrait, mais avec sa rencontre, c’est quelque chose d’assez éloigné de mon intention initiale qui est entré dans le livre, quelque chose d’étranger, qui ne venait pas de moi. Christoph a dû faire un choix entre l’amour ou disons plus largement la vie, et l’écriture. Doit-on forcément choisir entre les deux ? J’espère bien que non ! Bon, j’avoue qu’on sacrifie parfois des choses pour l’écriture, mais écrire est aussi un plaisir. Ce n’est pas un sacrifice comme quelqu’un qui sacrifierait un être cher ou je ne sais quoi. C’est davantage un choix, même si j’aurais probablement mené une vie plus simple sans l’écriture. Qu’est-ce qui rend la vie plus compliquée quand on écrit ? Déjà la situation financière, tout simplement. Maintenant je suis à l’abri, je suis content avec ma vie, mais pendant des années j’ai vécu plus ou moins de rien. Enfin... pas de rien, en Suisse on ne


— Écrire est aussi un plaisir. — Peter Stamm, à Mulhouse

vit jamais de rien, c’est quand même beaucoup mieux que dans d’autres pays. Écrire est un travail assez compliqué, difficile. Je le 12.12.2018 me moque toujours un peu des écrivains qui parlent de la souffrance d’écrire car personne ne les oblige à le faire, mais quand ça ne marche pas, quand pendant des années vous n’arrivez pas à obtenir ce que vous voulez, cela doit être une souffrance, oui. Avez-vous déjà ressenti que l’écriture avait le pouvoir de vous mettre en dehors de votre propre vie, comme cela arrive à certains personnages de vos histoires ? C’est difficile à dire. Je crois que le contraire existe aussi : écrire peut nous rendre plus éveillé, plus attentif à soi-même et au monde. En tant qu’écrivain, je mène une vie privilégiée. Je peux chaque jour faire ce que je veux, il n’y a pas de chef pour me donner des ordres. J’ai le temps d’aller me promener dans la rue, de regarder les choses. À mes débuts je comparais souvent la vie de l’écrivain avec celle d’un moine. Aujourd’hui ce parallèle me paraît exagéré. Mais cela reste une vie très différente de celle d’un employé par exemple, qui lorsqu’il sort de son bureau, peut tout de suite penser à autre chose. On quitte facilement la peau de l’écrivain pour revenir dans celle de l’époux, du père de famille ? Dans mon cas, c’est assez facile, oui. Mais je connais des écrivains qui ont des problèmes avec ça, surtout lorsqu’ils ont des enfants. Ils me disent : je ne peux pas écrire quatre heures par jour et enchaîner avec les enfants qui reviennent de l’école. J’en connais même qui doivent passer trois jours de complète solitude avant de pouvoir se mettre au travail. Heureusement, je ne suis pas comme ça, sinon je n’aurais pas écrit beaucoup de livres.

à plusieurs. Tant qu’on ne demande pas à quelqu’un d’écrire de telle ou telle manière, je pense que cette méthode peut vraiment aider un jeune auteur à trouver son chemin. En revanche, ce qui m’inquiète un peu, c’est de voir des écrivains que j’aime et que je respecte se mettre à écrire pour le marché. Ça n’est que mon impression, mais je sens qu’ils n’écrivent plus ce qu’ils souhaiteraient véritablement écrire.

Chris, le double plus jeune du narrateur de La douce indifférence du monde accepte une dose de compromission dans son travail. Vous faites le constat un peu amer d’une littérature qui tend à devenir de plus en plus commerciale, avec des méthodes miracles pour fabriquer des intrigues à succès, et cette mode des ateliers d’écriture. Cette tendance vous inquiète ? Pas forcément les ateliers d’écriture car là j’imagine qu’il y a du bon comme du mauvais. De ce que j’ai pu observer, c’est normalement assez bien. Surtout quand le principe est de laisser écrire les participants, puis de lire les textes et d’en discuter

Vous a-t-on déjà demandé de changer la fin d’une histoire comme c’est le cas pour Chris ? Non. Par chance mes livres se sont toujours assez bien vendus alors je n’ai jamais été confronté à cela. Mais si j’écrivais un livre et qu’il ne se vendait qu’à quelques exemplaires, je ne sais pas ce que je ferais. J’espère que je n’accepterais pas ce genre de compromis, mais sait-on jamais ? Il faut bien nourrir ses enfants… En en parlant avec un ami artiste, nous sommes tous les deux arrivés à la même conclusion : nous préférions trouver un travail purement alimentaire pour gagner de l’argent plutôt que d’accepter de faire des compromis.

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Lors de notre dernier entretien, j’avais évoqué Antonioni à propos de votre manière de construire votre intrigue. Cette fois on pense davantage à Hitchcock, et à un film en particulier : Vertigo. Pour le thème du double évidemment, de l’histoire qui se répète, mais aussi pour ce qui ressemble à des clins d’œil : dans Vertigo, la femme s’appelle Madeleine et chez vous Magdalena. Et il y a ce passage de votre roman dans lequel Christoph suit Lena dans un musée de Stockholm, exactement comme James Stewart suivait Kim Novak dans un musée de San Francisco… Les points communs avec Vertigo ne sont pas intentionnels. J’ai revu le film il y a quelques années avec mes enfants. Hitchcock me plaît en général, mais en revoyant Vertigo, je me suis dit que la fin était tout de même un peu extravagante. En revanche la littérature romantique a été une inspiration. Ce sont des histoires qui m’ont toujours attiré, et pour ce livre j’en ai relu quelques-unes. Les Élixirs du Diable d’Hoffmann par exemple. J’aime le fait que ces histoires se déroulent dans des temps et des espace indéterminés. Chez nous on dit que l’Art

romantique est né en réaction à la révolution industrielle. Comme il y avait tous ces progrès techniques, les gens ont ressenti le besoin de se retourner vers le passé. Aujourd’hui, avec la digitalisation, il y a une situation similaire : si les ordinateurs sont plus intelligents que nous, s’ils peuvent faire notre travail, que reste-t-il de typiquement humain ? Peut-être des choses de l’ordre de l’irréel, de l’irrationnel. Christoph vous ressemble beaucoup. Néanmoins vous tenez à préciser que vous n’êtes pas dans l’autobiographie. Disons que je lui ai prêté une de mes chemises, mais cela ne veut pas dire qu’il est moi pour autant. Il vient du même village que moi. Comme lui, j’ai été portier de nuit. Nous avons fait les mêmes études à Zurich. Ses débuts en tant qu’écrivain sont plus ou moins les miens. Mais l’autobiographie signifie raconter sa vie, et ça je ne l’ai jamais fait, ça ne m’intéresse pas. Ce n’est pas seulement que je ne le veux pas : je ne le peux pas. Quand j’essaye d’écrire sur ma vie, je commence tout de suite à mentir, je n’arrive pas vraiment à décrire ce qui 13


compte pour moi. Bien sûr, il y a un peu de moi dans tous mes personnages, mais d’une certaine manière, et même si en apparence nous nous ressemblons, Christoph est moins proche de moi que Kathrine dans Paysages Aléatoires par exemple. On a l’impression que le temps est passé trop vite pour Christoph, qu’il n’a pas su le retenir comme il n’a pas su retenir Magdalena. Avez-vous peur de vieillir, Peter Stamm ? Ce n’est pas vraiment l’âge qui m’inquiète. La santé plutôt. J’espère rester en bonne santé le plus longtemps possible. Je ne suis pas souvent malade, mais quand c’est le cas, je ne suis pas un « bon » malade. La peur, c’est plutôt en rapport avec ma famille. Je veux voir grandir mes enfants mais je sais comme tout le monde que mon temps sur cette terre est limité, aussi j’espère rester avec eux le plus longtemps possible. En général, je pense qu’il ne faut pas retenir les choses à tout prix. Il faut savoir les laisser s’échapper. J’ai appris ça avec les peintres. Ils jettent des choses, ils n’ont pas un rapport possessif avec le matériel. Les écrivains ont souvent tendance à vouloir tout garder, y compris le plus petit bout de phrase. Et s’ils ne peuvent pas l’utiliser tout de suite ils vont essayer de le replacer ailleurs. Moi je trouve qu’il faut jeter des choses. La seule personne qui semble libre dans votre roman, c’est Lena. En général, vos livres suggèrent que les femmes ont plus de talent pour la vie que les hommes. Mais c’est le cas, vous ne trouvez pas ? Souvent, j’ai l’impression que ce sont les femmes qui font que « der Wagen läuft » [« la voiture continue de rouler »], comme on dit en allemand. Un auteur féministe Peter Stamm ? Oui, pourquoi pas. Mais on a dit aussi que j’étais anti-féministe, surtout avec le roman précédent, L’un l’autre, parce que je parlais d’une mère qui ne travaillait pas et s’occupait de ses enfants… En aucun cas je ne voulais dire que toutes les femmes doivent rester à la maison, mais pour la personne qui m’a fait cette critique, le simple fait d’écrire « femme au foyer » était problématique. J’ai trouvé ça un peu ridicule.

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Vous disiez récemment qu’on lit des romans pour savoir ce qu’on sait déjà. Est-ce qu’on écrit dans le même but ? Je crois oui. Ce qui est intéressant, ça n’est pas l’exotisme, mais plutôt de se confronter aux grandes questions, même si on trouve rarement des réponses. Il s’agit souvent des mêmes thèmes : l’amour, la mort, le temps qui passe. J’aime bien dire que pour développer son style, il faut d’abord se développer soi-même. Il est plus important de vivre que d’apprendre à faire de belles phrases. Écrire, c’est d’abord un travail humain. — Peter Stamm, La douce indifférence du monde, Christian Bourgois


telex & f o Théâtre, danse, opéra, musique de chambre, jazz, chanson, électro et pop : la sélection des spectacles, expositions et festivals du Grand Est.

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Colmar fête le printemps Comme chaque année, depuis déjà 9 ans, Colmar célèbre l’arrivée des beaux jours, en musique tout d’abord avec le Festival Musique et Culture dans des styles classique, jazz, pop, swing et gospel – à signaler la présence alléchante de La Féline, incarnée par Agnès Gayraud, fleuron de la pop made in France, le 18 avril. Et bien sûr de manière festive avec la contribution de ce qui fait la richesse de la ville : ses artisans et producteurs. Du 4 au 21 avril, à Colmar. www.printemps-colmar.com (E.A.) Crédit : Aleguirk

Espace multimédia Gantner Fraîchement labélisé « Centre d’art contemporain d’intérêt national », l’Espace Multimédia Gantner se distingue une fois de plus par son originalité dans le paysage muséal français. En ce début 2019, il poursuit son exploration de la culture numérique au travers d’une programmation exigeante. Le 26 mars, il convoque en concert Suzanne Ciani, pionnière de la musique électronique et papesse du synthé. Depuis les années 70, elle n’a cessé de sculpter ses morceaux en pièces de design sonore génératrices de folles vibrations. Mythique ! www.espacemultimediagantner.cg90. net (M.M.-S.) Crédit : Karel Chladek

BEATRICE CENCI La destinée tragique de cette peintre italienne, violée par son père et exécutée à Rome en 1599, a inspiré bien des artistes, des écrivains et des cinéastes. Le peintre baroque Guido Reni (ou son élève Elisabetta Sirani) a réalisé un portrait d’elle au début du XVIIe. Un tableau méconnu figurant dans les collections du musée du Louvre est présenté dans le cadre d’une exposition au Musée des Beaux-Arts de Strasbourg du 15 mars au 30 mai. Une belle mise en regard à l’occasion de la création française de l’opéra d’Alberto Ginastera, Beatrix Censi. Du 17 au 25 mars à l’Opéra national du Rhin. (E.A.) www.musees.strasbourg.eu www.operanationaldurhin.eu Crédit : Anonyme, Femme au turban, Paris, musée du Louvre Photo : Gérard Blot / RMN-Grand Palais

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ITALIART Considéré par les initiés comme le plus important festival italien en France, Italiart investit le centre historique de Dijon. Danse, théâtre – dont une représentation consacrée à Pier Paolo Pasolini –, concerts, performances, lectures et expositions, de quoi vivre l’Italie d’hier et d’aujourd’hui. Du 5 au 31 mars. www.ombradipeter.com (E.A.) ANNE PACEO Elle a tendance à enjamber les frontières, et à vivre le jazz en totale liberté. Anne Paceo aime James Blake, Boards of Canada, Coltrane, Steve Reich et le Requiem de Fauré. Ça tombe bien, nous aussi ! En cela, on l’aime, elle. Et on se réjouit de voyager longuement à ses côtés, en commençant par la soirée du 3 avril au Cheval Blanc, à Schiltigheim. www.ville-schiltigheim.fr (E.A.) Crédit : Sylvain Gripoix

HELLBATS C’est notre ami poète et artiste Matthieu Messagier en personne qui a dessiné la pochette de How We Learn To Die, le nouvel EP 5 titres des bien nommés Hellbats sorti récemment chez Productions Impossible Records, Kicking Records & Devil Rats Records. Une raison de plus de se procurer ce brûlot incandescent sans attendre la release party du 27 avril à la Poudrière à Belfort. www.hellbats.bandcamp.com (P.S.) Crédit : DR

TALENTS CONTEMPORAINS Depuis 2011, le concours Talents Contemporains soutient la création avec des artistes venus de tous horizons aussi bien géographiques que générationnels. D’où une diversité plastique appréciable. Les artistes lauréats de la cuvée 2019, Edouard Decam, Cristina Escobar, Sara Ferrer, Claire Malrieux, Camille Michel, Maël Nozahic, Benjamin Rossi et le collectif Sandra & Ricardo sont à découvrir jusqu’au 21 avril à la Fondation François Schneider à Wattwiller. www.fondationfrancoisschneider.org (E.A.)

YANN BACO L’espace Lézard à Colmar accueille une exposition de Yann Baco, dont la sculpture est certes d’une grande sobriété, mais aussi porteuse d’une matière dense, voire intense. Laquelle révèle les contours et les étapes successives de sa propre réalisation. L’épure au service d’un choc plastique. Du 3 mars au 24 avril. www.lezard.org (E.A.) La vie secrÈte des hauts Gros coup de cœur pour le livre d’Ivana Boris. Cette photographe injustement méconnue nous invite à un parcours quasi initiatique à travers ses visions du parc du Mercantour. En tournant les pages de son livre, on retrouve nos yeux d’enfant tour à tour émerveillé et saisi d’effroi face à des fragments de paysages souvent enneigés où semble régner un silence tout sauf rassurant. La vie secrète des hauts, Éditions de l’air, des livres. www.delair.fr (P.S.) Crédit : Ivana Boris, Le fort, massif de l’Authion


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Pépites

L’échappée belle Connu pour être le chanteur-guitariste et membre fondateur des Canadiens de Suuns, Ben Shemie s’offre cette année une virée en solitaire avec la sortie de A Skeleton, tout premier album solo édité chez Hands in the Dark à la mi-février. Et si le garçon nous avait habitué à des mélodies fiévreuses façon rock alternatif, il change ici de registre en optant pour la mélopée psychédélique lo-fi proche de l’expérimental… Comme il le dit lui-même, « cet album raconte les errances aléatoires et les rêveries métaphysiques d’un squelette – la muse fantastique de la machine, dépourvue de sexe ou de race, cette entité neutre. C’est une pièce immersive de musique drone et ambient, avec une grande part d’improvisation ». Du single dévoilé il y a quelques semaines, on retient une atmosphère spatiale et perchée à dix années lumières, où l’on retrouve cependant cette jolie voix délicieusement fantomatique qui nous avait déjà marqué dans Suuns – boucles ambiantes et répétitions sonores en prime. Mine de rien, Ben Shemie commence à tracer son chemin en solitaire, puisqu’il avait déjà collaboré avec Chloé sur le single Recall, et participé à la compilation du label de la demoiselle. On ne va pas s’en plaindre. Par Aurélie Vautrin — BEN SHEMIE, concert le 14 février au Consortium, à Dijon www.sabotage-dijon.com

D’une ville à l'autre, un point commun unit tous les acteurs du festival GéNéRiQ : montrer quelques-unes des pépites musicales émergentes du moment. Charité bien ordonnée commence par soi-même. GéNéRiQ crée himself associant pour l’occasion à l’accordéoniste Mario Batkovic, Reverend Beat-Man, patron du label rock’n’roll Voodoo Rhythm, sous le nom de code Beat-Man Batkovic & Double Bass Experiment. Markovic, musicien au répertoire baroque entre musique répétitive et jazz, demande en plus que dans chaque ville du festival un contrebassiste s’associe au duo ! Des invités aux horizons totalement différents : psychobilly, jazz, free... Un mélange potentiellement explosif et étonnant à découvrir à Dijon, Besançon, Belfort et Mulhouse. Quelques artistes confirmés, comme Brendan Perry de Dead Can Dance en visite à Besançon ou Arnaud Rebotini qui fera danser Dijon ou Mulhouse comme il sait si bien le faire. Et pour les nouveaux talents à suivre, on surveillera la jeune Joanna – même pas 10 concerts au compteur ! – et sa pop sensuelosexuelle. Les rockeurs de Bodega et Fontaine D.C. assumeront leurs statuts d’outsiders brit’ post punk et post rock. Enfin, Johan Papaconstantino, le français peintre et musicien, dont la pop électro déglinguée et orientale, risque d’en faire la coqueluche du festival. Par Martial Ratel ~ Photo : Joanna — GéNéRiQ, festival du 7 au 10 février, à Besançon, Dijon, Belfort Pays de Montbéliard, Mulhouse www.generiq-festival.com

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Les Étendues imaginaires, Siew Hua Yeo

L’Asie en mouvement Une palme d’or (Une affaire de famille du japonais Kore-eda), un authentique chefd’œuvre (Burning du Coréen Lee Chang-Dong), entre autres surprises et confirmations : le cinéma asiatique s’est porté comme un charme en 2018. La tendance ne semble pas vouloir s’inverser, l’année 2019 ayant débuté avec un film sidérant venu de Chine, An Elephant Sitting Still, premier et ultime long métrage du déjà regretté Hu Bo. En un quart de siècle, le Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul a contribué à cette reconnaissance, attirant quelques 600 000 spectateurs depuis sa création. Pour cette symbolique 25e édition, le FICA reste fidèle à sa volonté de faire découvrir le cinéma oriental dans ses acceptions géographiques, culturelles et stylistiques les plus étendues. Entre le Proche-Orient mis à l’honneur à travers une rétrospective Hiam Abbass, cette grande actrice palestinienne notamment vue chez Gitaï, Spielberg, Jarmusch ou Chéreau, et le Japon des maîtres qui ont influencé tout un pan du cinéma occidental moderne, le voyage réserve quelques escales de choix. Une section interroge le regard de cinéastes orientaux sur les diverses représentations du couple, passées et contemporaines. Une autre laisse carte blanche aux collaborateurs historiques du festival pour présenter chacun un coup de cœur. Enfin, les films programmés dans les différentes compétitions réserveront leur lot de surprises, le FICA se donnant pour mission d’affiner toujours un peu plus notre perception d’une Asie envoûtante, en perpétuel mouvement. Par Nicolas Bézard — FICA, festival jusqu’au 12 février au cinéma Majestic, à Vesoul www.cinemas-asie.com

Barrie Kossky par Jan Windszus

Contre vents et marées En 1981, les radios qualifiées jusqu’alors de radios pirates devenaient radios libres. L’année suivante, une autre pirate, patiente de deux siècles, devenait libre, elle aussi et lançait enfin ses colères sur scène. Ce qu’avait de piraterie la rebellion d’Alphise, c’est le refus de soumettre ses amours. En 1982, Les Boréales, dernière tragédie lyrique de Rameau, prenait enfin la lumière au Festival d’Aix-en-Provence, sous la baguette de John-Eliot Gardiner, plus de deux cents ans après leur composition, l’année même de la mort de leur auteur. Pour une raison demeurée, pour l’heure, inconnue, la partition bien qu’achevée et mise en répétition, n’aura pas été créée en 1764. C’est à la Maison de la Radio à Paris en 1964 qu’une première version en concert est donnée. Cette saison, l’Opéra de Dijon s’associe au Komische Oper de Berlin pour éclaircir certaines ombres liées à cette oeuvre ancienne mais encore si jeune dans ses fresques scéniques comparées à d’autres œuvres de Rameau comme Les Indes Galantes ou Castor et Pollux. On se souvient que les deux jumeaux stellaires sont venus visiter le plateau de l’auditorium, conseillés ardemment par la doublette magistrale Emmanuelle Haïm/Barrie Kosky, actuel intendant et chefregisseur du Komische. Ce dernier, chevillé à son idée fétiche indiquant que « rien ne peut rivaliser avec la magie, la glorieuse alchimie liée à ce spectacle de la voix surgie du corps », devrait porter haut la trajectoire sublime et révolutionnaire de cette autre fiancée des pirates qu’est Alphise, reine de Bactriane, amoureuse contre vents et marées et refuznik absolue. Par Guillaume Malvoisin — LES BORÉALES, opéra les 22, 24, 26 et 28 mars à l’Opéra de Dijon opera-dijon.fr 22


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Histoires méconnues Organique « Je suis devenu ce que font les années, tout ce qui a pu se passer, les souvenirs perdus ou complètement déformés…» La voix, rauque, singulière, est reconnaissable entre mille. La gueule, divinement cassée. Les paroles, taillées à la serpe – même si, cette fois, l’habituelle noirceur est éclairée par une certaine sérénité. Dans son onzième album, Les Rescapés, Miossec chante les vivants, les miraculés, les chahutés par la vie mais qui s’en sont sortis. Dont le sang s’écoule parfois sur le sol, goutte après goutte, blessure après blessure, mais qui, malgré tout, crèvent de cette folle envie de vivre. Des hommes dont il fait lui-même partie – lui, qui a dû s’échapper des tentatrices effluves de l’alcool sous peine d’y laisser son corps, sa peau et tout le reste. Un disque qu’il considère lui-même comme le plus personnel musicalement depuis Boire, en 1995. Fait « de chair et de sang », de tristesse et d’optimisme, mâtiné de groove et de notes de synthé, un peu naïf mais terriblement attachant. Et surtout, brillant de cette volonté furieuse de toujours rester à la marge, et même d’en faire le fer de lance d’une aventure métaphysique façon post-punk minimaliste. « Le disque s’est fait avec les mains, dans un cadre et avec un choix de couleurs sonores précis, volontairement limité… » Une honnêteté dans laquelle transparaît une certaine urgence, à vivre, malgré ça, malgré tout, avant de foncer dans le mur les yeux ouverts. Puissant. Par Aurélie Vautrin ~ Photo : Julien T Hamon — MIOSSEC, concert le 8 mars à L’Autre Canal, à Nancy ; 9 mars au Noumatrouff, à Mulhouse ; le 23 mars à la Laiterie, à Strasbourg ; le 16 mai à la Poudrière, à Belfort www.lautrecanalnancy.fr www.noumatrouff.fr artefact.org poudriere.com 24

« Tout part d’un restaurant vietnamien comme on peut en trouver à Strasbourg ou à Paris. Les gens connaissent ces lieux, mais n’imaginent pas le trajet, toutes les histoires qu’il y a derrière la femme qui est en cuisine. » Par ces mots prononcés au Théâtre National de Strasbourg en juin dernier, Caroline Guiela Nguyen résumait l’enjeu de la pièce dont elle est l’auteure et metteuse en scène. Saïgon, créée à Valence – berceau de la compagnie Les Hommes approximatifs qu’elle dirige – et Avignon, use les planches pour raconter des vies passées dans l’ombre, narre des destins personnels intriqués aux pans de l’histoire de France et du Vietnam. Caroline Guiela Nguyen a souhaité retracer au plus près « l’émotion » due à l’état d’errance et à l’absence des êtres chers. « Omniprésente », dit-elle, tant au Viêtnam qu’au sein de sa diaspora, puisque des centaines de milliers d’habitants ont été dispersés à partir des années 1950 par les troubles politiques causés par la France, les États-Unis et l’autoritarisme du parti unique, puis autorisés à revenir dans leur patrie. L’auteure a conçu en quelque sorte un document historique vivant, par le travail commun d’un texte bilingue avec sa troupe de comédiens vietnamiens et français, professionnels et amateurs réunis. En amont, des rencontres – consignées sur un blog en forme de carnet de voyage – à Hô-ChiMinh-Ville, l’archivage des récits dramatiques de la colonisation et de l’exil, viennent étayer la construction d’une pièce en forme de témoignage. Par Antoine Ponza ~ Photo : Jean-Louis Fernandez — SAÏGON pièce de théâtre du 27 au 28 février à la Filature, à Mulhouse www.lafilature.org


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ÉTOILE VERTE Cette jeune capverdienne, née à Cuba, qui a grandi entre le Sénégal, l’Angola et l’Allemagne, pour finalement s’installer à Paris, a pris le parti de construire sa carrière à son rythme. Elle fait preuve en cela d’une maturité étonnante, et impose un son qui s’inscrit dans la plus pure tradition de l’archipel de ses origines, mais qu’elle enrichit d’influences urbaines ou d’ingrédients jazz, afro ou brésiliens. Aujourd’hui, la légèreté, la sensualité et l’extrême intelligence de cette jeune femme font d’elle une star que le monde a accueillie comme il se doit. Depuis près de dix ans, elle multiplie les collaborations parmi les plus prestigieuses – après celle remarquée sous la forme d’un duo avec Aznavour en 2005 –, avec Benjamin Biolay, Piers Faccini, Youssou N’Dour ou Yael Naim. Aujourd’hui elle sent le besoin d’un retour aux sources, à ses racines capverdiennes, délaissant quasiment sur son dernier enregistrement le français ou le portugais, au profit de sa langue d’origine : le créole. Il en résulte un sentiment d’intimité renforcée, pour celle qui affirme que « la musique est le reflet de sa vie. » Soldant ses peines, exorcisant la part d’ombre qui émane d’elle pour retrouver sa pleine dimension solaire, elle nous entraine dans la danse. Elle nous rappelle : « Au CapVert on arrive à danser sur de la tristesse. » Nous sommes prêts à danser avec elle. Par Loreena Guyomard et Noémie Kaps Photo : Vanessa Filho — MAYRA ANDRADE, concert dans le cadre de l’Afrique Festival le 9 mars au Pré0, à Oberhausbergen www.le-preo.fr

Astor Piazzolla, France, juillet 1986 © AFP/Getty Images

ArsTango Pour la deuxième édition du festival Arsmondo, l’Opéra national du Rhin embarque ses voyageurs en Argentine, pays d’Amérique du Sud au riche patrimoine musical. En Europe, on en connaît surtout la traditionnelle musique des Andes et son instrument de prédilection, la flûte de Pan. Et puis, bien sûr, le célébrissime tango : une danse aux multiples métissages, dont on retrace l’évolution à partir du XIXe siècle, et qui aujourd’hui peut se pratiquer de diverses manières. Cette danse, avec le temps, est devenue chant et genre musical à part entière. Le Wonder Brass Ensemble, un dixtuor de cuivres et percussions strasbourgeois, se consacrera en mars à ces airs immédiatement reconnaissables, grâce à leur rythme si particulier issu de la habanera. L’ensemble interprétera des œuvres guidées par le spectre du tango, écrites par des compositeurs de divers horizons, notamment Lalo Schiffrin et Astor Piazzolla. Piazzolla semble, d’ailleurs, la vedette d’Arsmondo 2019, ses pièces étant inscrites au programme de cinq spectacles. Et pour cause, ce bandonéoniste argentin, infatigable compositeur-interprète pendant quarante ans, a révolutionné le tango instrumental et laissé une œuvre pléthorique, marquée par sa formation éclectique et sa connaissance de la musique occidentale, du jazz, de la musique électronique et populaire des années 1970. Bien que son écriture ait évolué et connu plusieurs périodes, Piazzolla s’est forgé un style unique et inépuisable. Parmi ses grands succès, citons Vuelvo al sur, Oblivion, Libertango ou encore Les Quatre saisons de Buenos Aires… Par Antoine Ponza — IMPOSSIBLE TANGO, concert le 23 mars, à l’Opéra du Rhin, à Strasbourg www.operanationaldurhin.eu

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Harmonia mundi Oublions tout ce que nous savons du Requiem : le latin, les envolées liturgiques, les dorures des églises et les volutes des cordes, car Fabrizio Cassol ne mâche pas ses mots : « Cette réinterprétation du Requiem de Mozart est le périple musical le plus téméraire qu’[il ait] entrepris. » Complices à la scène depuis plus de dix ans, Fabrizio Cassol et Alain Platel ont jeté leur dévolu sur cette pièce majeure de la musique sacrée en la reconstruisant et en fusionnant leurs influences musicales personnelles avec du jazz, de l’opéra et de la musique africaine populaire. Platel avait croisé le chemin de la mort à plusieurs reprises avec la perte de son père, de son chien fidèle et de son mentor Gerard Mortier. De savoir que Mozart n’avait pas achevé son Requiem ouvrait des perspectives de composition jubilatoires à Cassol. Avec un fond sonore interprétatif fait de l’accumulation des différentes écritures des morceaux par Mozart et de ce que d’autres y avaient ajouté, le Requiem devenait un formidable terrain expérimental. Sur scène, Alain Platel élabore une construction visuelle et physique évoquant la messe des morts ou la fosse commune. Il en résulte une pièce intense où les chants choraux sont repris par des solistes, créant une spatialité différente et expressive dans laquelle une mélodie succède à une autre, les chants constituant un dialogue entre humains. C’est tout le Requiem qui s’humanise. Par Valérie Bisson — REQUIEM POUR L., spectacle d’après Mozart, les 27, 28 février et 1er mars au Maillon (avec Pole-Sud), à Strasbourg

Le corps à l’ouvrage Pour sa 5 e édition, Extradanse, le festival de danse contemporaine, nourri de la diversité du monde, se consacre à la présentation d’une dizaine d’artistes nationaux et internationaux qui remettent en jeu des formes d’écritures chorégraphiques originales. Des Pays-Bas au Portugal, en passant par la Suisse et Israël, les nouveaux visages de la création investissent ce festival engagé porté par Pole-Sud, CDNC Strasbourg. Avec des pièces teintées de punk et de dissidence festive, ils interrogent le corps, l’autres corps, cet obscur objet du désir ; corps privé, corps social avec des limites de plus en plus ténues comme c’est le cas avec le Belge Jan Martens, qui présente Ode to the Attempt, solo selfiesque et distrait attestant les travers d’une technologie envahissante et aliénante. Dans la prise de conscience d’une ultra communication, d’une mondialisation désincarnée et de la perte d’identité, quelques propos dissidents émergent, comme ceux de l’Israëlien Metal Blanaru avec We Were the Future, imaginant avec un trio en prise avec le public, le dessin topographique d’un souvenir. Ou comment saisir l’insaisissable. Avec humour et une pointe de désillusion, Idiot-Syncrasy, du duo anglais Igor et Moreno, se concentre sur la jubilation et l’audacieuse liberté du corps dansant ou chantant. Jeux et croisements culturels se dévoilent dans ces spectacles ironiques, engagées et lumineux qui se prolongent autour de masterclass, rencontres et workshop, pour une plongée printanière dans un corps poétique qui a toute sa place dans la cité. Par Valérie Bisson ~ Photo : Ben Nienhuis — EXTRADANSE, festival du 19 mars au 5 avril, à Strasbourg www.pole-sud.fr 28


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Persona (multi) Grata Le cinéma, la littérature, le théâtre, la musique, la composition, l’écriture… Bertrand Belin traîne son élégance de cap en cap sans jamais perdre le sien. En 2019, c’est une multi-actu qui attend le crooner de Quiberon – pas étonnant pour un hyperactif comme lui. D’abord, l’homme reprend la route pour honorer une grande tournée de concerts, histoire de fêter avec son public la sortie de son nouvel album, Persona. Au menu, évidemment, du rock mâtiné d’une pointe de folk – à moins que ce ne soit le contraire, avec un petit soupçon de pop synthétique appuyant sur les cordes. Et puis, bien sûr, cette voix, lente, grave, caverneuse, reconnaissable entre toutes, qui te susurre à l’oreille des mots plus ou moins doux. Poésie singulière, faussement nonchalante, délicieusement directe. Dans l’Est de la France, on le croisera tout au long du printemps, de Strasbourg à Nancy en passant par Dijon et Besançon. En parallèle, Bertrand Belin vient tout juste de sortir son troisième roman, édité chez P.O.L, intitulé Grands carnivores, après Requin et Littoral… Et il est également à l’affiche du film Ma vie avec James Dean de Dominique Choisy – un petit rôle, mais quand même ! D’autant qu’il en a également composé la musique… Bertrand Belin, artiste prolifique – les copains de The Limiñanas le considèrent comme le « Nick Cave français ». On a envie de dire qu’il y a pire comme référence. Par Aurélie Vautrin ~ Photo : Benni Valsson — BERTRAND BELIN, concerts le 1er mars à la Laiterie, à Strasbourg ; le 2 mars à l’Autre Canal, à Nancy ; le 16 mars à La Vapeur, à Dijon ; le 18 mai à La Rodia, à Besançon www.artefact.org www.lautrecanalnancy.fr www.lavapeur.com www.larodia.com

L’œil de la nuit (Détail) ©Vincent Vanoli

50 nuances de gris Si son nom reste encore assez méconnu du grand public, son style, lui, est reconnaissable entre mille. Originaire de Mont-Saint-Martin – tout en haut du haut de la Meurthe-et-Moselle –, Vincent Vanoli est assurément reconnu par les connaisseurs comme une valeur sûre de la bande dessinée contemporaine. Il faut dire que l’homme a déjà plus d’une trentaine d’albums à son actif, notamment L’usine électrique, Les contes de la désolation, La Comète, Panique à Saint-Pancréas, Rocco et la toison ou L’Œil de la Nuit. À noter que la sortie de son petit dernier, Simirniakov, qui se déroule dans la Russie prérévolutionnaire de la fin du XIXe siècle, est prévue pour mars prochain. À l’instar des Joann Sfar ou autre Marjane Satrapi, son truc à lui, c’est le noir et blanc et gris. Dans chaque trait, chaque vignette, chaque bulle, on ressent un humanisme, une profondeur et une vaste culture artistique. Un engagement, une conscience. Et puis, c’est un univers bien à lui, mélange d’obscurité et de lumière, de réalisme et d’onirisme, de drame et de burlesque, de poétique et de fantastique. Ou comment l’ordinaire peut, sans prévenir, côtoyer son fameux copain extra. On se réjouit donc que le CCAM de Vandoeuvre nous propose une plongée dans l’univers de ce maître du dessin et grand raconteur d’histoires, en parallèle de la résidence de la Compagnie Ouïe/Dire. Par Aurélie Vautrin — POUR QUI SONNE LE GRIS exposition de Vincent Vanoli du 9 mars au 5 avril au CCAM / Scène nationale de Vandoeuvre www.centremalraux.com 30


Le choc des Titans Le monde est coupé en deux après la victoire des dieux de l’Olympe sur les Titans. Au centre du drame, la déesse Vénus sème le trouble… S’il a beaucoup compté dans la Venise de la seconde partie du XVIIe siècle, La Divisione del Mondo de Giovanni Legrenzi reste un opéra pourtant relativement méconnu de nos jours. « C’est une “comédie de mœurs” dans le meilleur sens de la formule. Il est rare de trouver un opéra aussi drôle, effronté et direct que celui-ci » confie Jetske Mijnssen, la metteuse en scène néerlandaise de cette première française, co-produite par l’Opéra national de Lorraine et de l’Opéra national du Rhin. « Ce dramma per musica se déroule parmi les dieux romains. Mais c’est avant tout le portrait d’une famille… Quatre générations, un arbre généalogique impressionnant, des personnalités engluées dans leurs relations, qui s’aiment et se détestent. Comme dans beaucoup de familles, chacun d’eux est “enfermé” dans ses relations avec les autres. En résumé, c’est notre propre histoire. Elle ne parle que de nous… » Des résonances curieusement actuelles, donc, dans cette relecture étonnante de la mythologie où Jupiter, Neptune et Apollon en voient de toutes les couleurs. Le terrain de jeu idéal pour Jetske Mijnssen, elle qui se dit « fascinée par les comportements humains, par la faiblesse humaine, par notre aptitude à détruire nos vies. » Joyeusement noir et furieusement baroque. Par Aurélie Vautrin ~ Photo : Klara Beck — LA DIVISIONE DEL MONDO, opéra les 8, 10, 12, 14 et 16 février à l’Opéra de Strasbourg ; les 1er et 3 mars à la Sinne, à Mulhouse, le 9 mars au Théâtre municipal de Colmar ; les 20, 22, 26 et 27 mars et le 24 mars, à l’Opéra National de Lorraine, à Nancy www.operanationaldurhin.eu www.opera-national-lorraine.fr

Marcel Duchamp, La Sonate, 1911

Tombeau pour le piano L’Arsenal proposera bientôt aux oreilles un concert d’un genre particulier, dans lequel le piano occupe une place centrale. Mais sachant que l’ensemble invité est constitué d’un violon, d’un alto, d’un violoncelle et d’une clarinette, où peut bien se trouver l’instrument ? D’abord, dans les transcriptions de compositeurs contemporains, Gérard Pesson et Filippo Zapponi. Au programme, il y aura ainsi une ballade de Brahms, pièce de jeunesse en si mineur qui ressemble bien à un exercice purement pianistique, puisque les deux mains de l’interprète doivent mettre en évidence tant un accompagnement d’arpèges qu’une mélodie envoûtante et romantique. Quelques notes de Chopin suivront : un prélude et sa célèbre étude n°11 opus 25 en la mineur, dite Vent d’hiver, car la main droite du virtuose montant et descendant à une vitesse folle les marches du clavier crée une impression de bourrasques neigeuses. La température ressentie restera identique à l’écoute de la dernière pièce, la Sonate n°9 opus 68 de Scriabine ou Messe noire, probablement en raison de ses dissonances propres à vous faire frissonner de la tête aux pieds. Le meuble privilégié des romantiques, à la complexité mécanique d’un corps humain, qui a provoqué les fantasmes des plus grands compositeurs, sera donc convoqué à leur façon par ses camarades de chambrée. Et sa présence fantomatique, appuyée par un comédien, qui, par le texte littéraire cette fois, rappellera ce qu’il inspira à certains auteurs, de Gide à Baricco. Par Antoine Ponza — LE PIANO SANS PIANO, concert le 10 mars à l’Arsenal, à Metz www.citemusicale-metz.fr 32


exposition collective www.kunsThaLLemuLhouse.com M A N I F E S TAT I O N O R G A N I S É E D A N S L E C A D R E D E L A S A I S O N F R A N C E - R O U M A N I E 2 0 1 9 M A N I F E S TAT I O N O R G A N I S É E D A N S L E C A D R E D E L A S A I S O N F R A N C E - R O U M A N I E 2 0 1 9

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14.02 —— 28.04

Pusha Petrov, Marsupium, 2010 – 48,2 × 72,6 cm, impression numérique – Courtesy d’Ovidiu Șandor

La Brique, The Brick, Cărămida


D.R.

De l’autre côté du miroir Attention, pépite. Vous vous souvenez de la série britannique Broadchurch ? Son histoire, son décor, ses acteurs… Sa musique. Planante, ambiante, mystique. Eh bien, l’homme derrière le piano et l’ordi, c’est lui : Ólafur Arnalds, jeune compositeur islandais aussi célèbre sur son île natale que ses compatriotes Björk ou Sigur Rós. Multi instrumentiste et de l’or dans les doigts. Indomptable. Difficilement classable. Et comme lui, sa musique se joue des cases pour virevolter entre ambient et pop instrumentale, mélodies classiques et sonorités electro. Des compositions à la fois intemporelles et furieusement modernes, contemplatives, épurées, dans lesquelles on se love comme dans un plaid bien au chaud devant la cheminée. Les yeux brillants, et parfois, le cœur un peu serré. Une invitation au rêve avec ce truc en plus qui te transcende des pieds à la tête, qui t’emporte loin, très loin, au point que tu n’as plus qu’une envie : fermer les yeux et te laisser aller à t’envoler avec lui. À la fin de l’été dernier, Ólafur Arnalds a sorti re:member, un album tout en nuances, composé notamment à l’aide d’algorithmes issus de l’intelligence artificielle… Sur scène, c’est un live ambitieux, à michemin entre le concert et l’expérience visuelle immersive : un quatuor à cordes, un batteurpercussionniste, deux pianos semi-génératifs et autonomes, et lui-même aux synthés et au piano. Autant vous dire que l’on attend ça avec la même impatience qu’un gamin le gros bonhomme en rouge le soir de Noël. Par Aurélie Vautrin — ÓLAFUR ARNALDS, concert le 27 février à la BAM, à Metz www.citemusicale-metz.fr

Poèmes schubertiens La musicienne britannique Mitsuko Uchida, née en 1948, a encore bonne main, bonne oreille. Lauréate notamment du concours de piano Beethoven de Vienne en 1969, puis, l’année suivante, du concours Frédéric-Chopin à Varsovie, elle sera l’invitée de la Philharmonie du Luxembourg en mars prochain. Le concert, au grand auditorium, sera tourné vers l’un de ses musiciens de répertoire fétiche : Franz Schubert. Mitskuko Uchida interprète trois pièces pour clavier du compositeur allemand, et pas des moindres – si tant est qu’il y en ait. Tout d’abord, la plutôt célèbre Sonate en la mineur D537, écrite par le maître aux alentours de ses vingt ans. On l’entend, soigneusement choisie par James Ivory, dans Chambre avec vue, lorsque l’héroïne du film, jeune aristocrate anglaise et libre penseuse, s’assied au piano. La sonate commence par un mouvement grave et virevoltant, le deuxième prenant la forme d’une ballade délicate en mi majeur, tandis que le troisième, allegro vivace, constitue une victoire en demi-teinte en la majeur. L’interprète d’origine japonaise poursuivra son programme par une œuvre inachevée, la subtile Sonate en do majeur D840, dont seuls sont joués, en général, les deux premiers mouvements. On surnomme ainsi la pièce Reliquie (“Relique”). La dernière sonate du programme – D960, en si bémol majeur – est également la dernière composée par Schubert, l’année de sa mort, à 31 ans. Le premier mouvement, douloureusement foisonnant, est suivi d’un mystérieux andante puis d’un scherzo jubilant. La sonate se conclut en un triomphe tapageur. Par Antoine Ponza ~ Photo : Justin Pumfrey — MITSUKO UCHIDA – SCHUBERT III, concert le 11 mars à la Philharmonie du Luxembourg www.philharmonie.lu

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Closer Par Anne ImmelĂŠ

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Quelques photographies visibles dans l’exposition Comme un souvenir… à la Fondation Fernet-Branca du 24 février au 5 mai, à Saint-Louis. — www.fondationfernet-branca.org 41


le rendezvous des anges Leonard Cohen révélé, Pete Astor en week-end alsacien, Grand Blanc confirmé, une passerelle entre Mulhouse et Brooklyn et le jazz de Nicole Mitchell qui fait la part belle à la vitalité. 42


Leonard Cohen L’envolée Par Emmanuel Abela

Deux ans après sa mort, trois ouvrages tentent de nous livrer des clés de lecture de l’œuvre magistrale de Leonard Cohen. Lors d’une rencontre intense et délicieuse à la Librairie Kléber, Sylvie Simmons, rock-critic et biographe, Christophe Lebold, auteur de L’Homme qui voyait tomber les anges et Nicolas Richard, traducteur du dernier recueil The Flame, échangent librement autour d’une personnalité décidément rayonnante : Leonard Cohen. Échange choral. Dans la biographie que vous consacrez à Leonard Cohen, I’m Your Man, Sylvie, vous citez Virginia Woolf  : «  Un biographe peut s’estimer heureux s’il parvient à cerner six ou sept facettes d’une personnalité qui en compte des centaines. » Vous qui le connaissiez bien, certaines facettes se sontelles imposées plus que d’autres ? Sylvie Simmons  : Quand on commence une biographie, on se fixe une ligne, mais ce qu’on cherche fondamentalement c’est ce qui constitue l’ADN de la personnalité qu’on cherche à révéler. Quelque chose liée éventuellement à l’enfance. Christophe Lebold : Ce qui est merveilleux chez Leonard Cohen, et on le voit très bien dans la biographie de Sylvie Simmons, et que j’essaie de révéler modestement dans mon livre, c’est que le poète s’attache à être dans une alchimie du langage et qui, par le langage, cherche à trouver l’essence du vivant ; il consacre toute sa vie à cela. On se rend compte que Cohen a vécu mille vies, dont la plupart cachées. Ce qui l’intéressait c’était la vie secrète, la vie du cœur. Son dernier recueil de poèmes s’intitule The Flame. Il part de cette idée qu’une vie brûle à l’intérieur, et qu’elle a brûlé dans toutes ses existences. 43

Ce qui surprend c’est l’extrême rigueur, Sylvie, que vous avez apporté à ce travail de biographie. Ce souci de vérité a été un souci constant chez vous, était-ce la peur de trahir quelque chose de Leonard Cohen lui-même ? Sylvie S. : Il me faut vous raconter une anecdote. Alors que je vivais à Londres en 2001, j’ai fait une interview de Leonard Cohen. Cet entretien a duré trois jours. Quand je l’ai retranscrite j’avais le sentiment d’avoir obtenu la meilleure interview du monde avec lui. Mais peu de temps après, il m’a critiquée : il a affirmé qu’il avait dit des choses avec une grande élégance, mais que ça ne signifiait presque rien. Je me suis sentie trahie. Dès lors, je me suis dit qu’il me fallait découvrir cet homme. C’est pour cela que j’ai multiplié les interviews avec de nombreuses personnes pour aborder tous les aspects de sa vie. J’ai fonctionné comme avec les poupées russes : de mystère en mystère, ça me permettait de progresser.


Vous relatez qu’à la mort de son père, lors d’un rituel solitaire, le garçon de 9 ans inscrit quelques mots sur un petit bout de papier et l’enterre dans le jardin sous la neige. Il indiqué que c’est le tout premier texte qu’il n’ait jamais écrit. Il dit ne pas se souvenir des mots inscrits sur le papier et qu’il a « tourné et retourné la terre pour le retrouver. » « Je ne fais rien d’autre que cela, au fond, rechercher cette note. » On le constate, la perte est inscrite dès le départ, le travail de reconstruction est permanent, celui des mots. Sylvie S. : Je crois qu’il s’est reconstruit lui-même de manière constante. Mais je ne pense pas qu’il m’ait dit la vérité au sujet de cette note dont il aurait oublié les mots. Une chose pareille, on ne l’oublie jamais. Je pense que c’est un secret qu’il a voulu garder. Je lui ai posé la question à plusieurs reprises, mais il ne m’a pas répondu. Ce que j’ai supposé c’est que pour lui c’était l’occasion de creuser un trou dans la neige et d’y placer ses mots, ce qui en soi est très poétique… C.L.  : Cette histoire est magnifique  ! En plus, ça se passe dans une minorité juive, dans un milieu anglophone, dans une ville, Montréal, majoritairement francophone. C’est un petit garçon, il sait que ça s’appelle un nœud papillon. Il sait que les gens en portent et que son père en portait. Je ne sais pas s’il le fait consciemment, mais il enterre ce poème dans le nœud papillon de son père, un peu comme s’il exprimait la crainte que la chose pût s’envoler. Pour qu’elle continue à brûler et à nourrir toute l’œuvre à venir, il enterre le papillon. C’est peut-être cela son secret : on fait des choses, mais on ne sait pas qu’on le fait. En cela, c’est un acte poétique merveilleux. On découvre dans l’ouvrage que Cohen écrit tout le temps, il a constamment sur lui un carnet et de quoi écrire. Ces carnets il les perd parfois, il les retrouve de temps en temps dans des endroits incroyables : Adam, son fils rapporte qu’il en a trouvé un dans le réfrigérateur. Ces carnets, il les reprend, si bien que des poèmes entamés des années plus tôt peuvent être amendés parfois même des décennies plus tard. Nicolas Richard : Ce qui est intéressant avec le recueil The Flame, c’est qu’on a le sentiment de pousser la porte du labo du chimiste : on y trouve des poèmes, des textes de chanson définitifs, utilisés dans des albums, mais aussi des extraits de carnet. On peut trouver deux versions différentes du même texte, à des degrés d’évolution différents. Ce qui assez grisant pour le lecteur c’est de constater les différents niveaux d’aboutissement

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de son travail, et presque de le voir à l’œuvre. Tous les textes publiés dans The Flame ont été repris au cours des derniers mois de sa vie. En puisant dans un matériau vaste sur des périodes très longues, il a décidé que ce qu’il donnait à lire constituait une version définitive, que le texte ne fît que 3 lignes ou plutôt 3 pages. Il estimait que c’était prêt à être montré au public. C’est touchant parce qu’on sent qu’au crépuscule de sa vie il pense à la manière dont ces textes vont être lus. Sylvie S. : Il faut savoir que cet homme a connu une grande dépression pendant presque toute sa vie, de son adolescence à ses 70 ans. Il constatait la brisure du monde dans lequel nous vivons. En perfectionniste, il a constamment cherché à se montrer authentique, même si au final pour lui rien ne lui semblait parfait. C.L.  : J’ai eu la chance de passer le voir à Los Angeles alors qu’il travaillait sur ce recueil. J’ai pu voir les transcriptions de ses carnets. Je passais du temps dans ses archives. Là, j’ai pu constater qu’effectivement il a écrit Hallelujah pendant des années, qu’il a réécrit les mêmes strophes, les a retracées pendant dans des années. Il arrive que des textes qui ont servi pour deux chansons ne constituaient qu’une seule chanson au départ. Il s’estimait pauvre en idées et utilisait souvent cette image du rongeur qui gratte le fond du tonneau. Au fil des pages, on voit le processus alchimique de l’écriture : il se sent obligé d’écrire parce que c’est sa main qui va écrire, qui va trouver la chose juste. C’est son corps qui va exprimer, au bout de la 150e réécriture, cette chose qu’il ne savait pas qu’il avait à dire au moment où il a commencé son texte. À quel moment, le texte lui semble-t-il terminé ? C.L. : C’est Yeats qui disait qu’un poème n’est jamais achevé, il est abandonné. Entre les versions que j’ai pu lire et celles qui sont publiées, il y a des différences qui tiennent au fait qu’il les a encore retravaillées avant sa mort. S’il avait vécu quelques mois de plus, peut-être aurait-il prolongé ce travail de réécriture. L’écriture, c’est la vérité, vous savez, mais une vérité qu’on ne connaît pas encore. Sylvie le relate : il lui est arrivé de se retrouver plusieurs fois en studio et de devoir annuler la séance d’enregistrement parce qu’au moment d’interpréter le texte, il estimait que ça n’était pas possible. « Ça n’est pas vrai, disait-il, ce que je dis n’est pas la vérité. » Vous imaginez le sentiment d’humiliation…


Vous rapportez, Sylvie, ce que Cohen a dit dans le New York Times, à savoir que pour lui « il n’y a aucune différence entre une chanson et un poème. » Pas de distinction donc, pour lui. Une même forme écrite déclinée ? Sylvie S. : Il savait qu’il existait une différence entre poésie et chanson, mais parfois un poème devenait une chanson. C’est le cas de Suzanne par exemple. Mais alors qu’il était poète, il aspirait à une forme populaire. Il en avait parlé à son éditeur. Le disque lui a permis d’élargir l’audience de sa poésie.

— Leonard Cohen constatait la brisure du monde. — Sylvie Simmons, le 06.11 à la Librairie Kléber à Strasbourg

Christophe, vous évoquez à son égard le fait qu’il est Casanova, un moine, un plaisantin mélancolique, un poète, une star, un troubadour et un ange. Vous le qualifiez d’« éternel passant ». Il est dans le paradoxe selon vous, mais il trace des lignes droites. Il est en chute constante. C.L. : Son judaïsme n’est qu’un des facteurs – un facteur important – pour comprendre cela. Il avait cette idée que le monde ne pouvait pas être habité. Toutes les traditions spirituelles ont une manière de formuler cette vérité. Dans le bouddhisme, on trouve le sermon du feu [formulé par le Bouddha quelques mois après son éveil, ndlr] : le monde est en feu. Je vous parle, je suis en feu, nos cœurs sont en feu, je ne peux pas toucher les autres parce qu’ils sont en feu. Le monde ne peut pas être habité, il ne peut être que traversé. On peut tenter, dans son existence, de rétablir l’hospitalité du monde, mais toujours de façon provisoire. Et pour Leonard Cohen, on en parlé et c’est présent dans son œuvre, le moyen absolu de rétablir l’hospitalité du monde c’est d’aller habiter le feu lorsqu’un homme et une femme se rencontrent. Pour lui, c’est un épisode mystique, une manifestation et une actualisation de Dieu qui rend le monde habitable le temps d’un instant. Ça se manifeste chez lui par l’évocation d’un homme en imperméable, à la fois cette sorte de détective métaphysique à la recherche du sens de l’existence et le Juif errant, cette figure romantique de l’homme qui traverse le monde de chambre d’hôtel en chambre d’hôtel. C’est le lieu où l’hospitalité du monde peut être rétablie parce qu’on n’y est pas chez soi. La vérité de notre inscription dans le monde n’est possible que cette nuit-là parce qu’elle nous met au bon endroit. — Sylvie Simmons, I’m Your Man, L’Échappée Christophe Lebold, L’homme qui voyait tomber les anges, Le Camion Blanc Leonard Cohen, The Flame, trad. Nicolas Richard, Seuil 45


One with him

Par Emmanuel Abela - Photos : Dorian Rollin

Le songwriter pop Peter Astor nous a fait le plaisir d’une visite automnale en Alsace. Récit en images et rencontre.

L’ami Peter Astor nous donne régulièrement de ses nouvelles : ses cartes postales prennent des formes diverses, même si elles manifestent toutes la même humilité depuis ses exploits pop étincelants au sein de The Loft ou The Weather Prophets, groupe culte avec lequel il a enregistré une poignée d’albums remarquables sur le label Creation au cours des années 90. Depuis, en marge des cours de musicologie qu’il donne à l’Université de Westminster, il se consacre à l’écriture et à la publication de quelques albums, que ce soit sous le nom de The Wisdom of Harry ou plus récemment sous celui de Pete Astor. Ces disques le situent à l’égal d’un Ray Davies des Kinks ou d’un Robyn Hitchcock, les tenants d’un songwriting à l’anglaise : mélodique et élégant. Lorsqu’il y a de cela à peu près un an, il publiait One for the Ghost sur le label d’Hambourg Tapete Records – également hôte d’un certain Lloyd Cole – , nous disions qu’il arrivait à nous « surprendre avec la fraîcheur du vieux sage : celui qui sait depuis bien longtemps mais ne le montre pas. » En guise de surprise, nous ne supposions pas être aussi bien servi lorsqu’une annonce en message privé sur facebook nous a invité à un concert intimiste. Bien sûr, nous allions y retrouver tous nos amis, garants d’une pop dont la modernité puise dans la tradition ; ces combattants d’une cause loin d’être perdue, qu’on retrouve aussi bien à Strasbourg qu’à Colmar et Mulhouse. Ça tombe bien, notre illustre ami britannique était convié par Nicolas Jeanniard, ardent défenseur des expériences pop indie, à profiter d’un court séjour en Alsace, pour découvrir les trois villes et s’y produire, deux fois en appartement, une fois à bord d’une barque lors d’une balade automnale qui restera légendaire le long des canaux de la petite Venise colmarienne. Accompagné du sublime James Hoare – Veronica Falls, Ultimate Painting –, il a livré des performances comme il en a le secret : sincères et immédiates, avec cette subtile touche 60’s qui magnifie chacune de ses compositions country-folk. Pour l’occasion, il a puisé dans un répertoire récent, mais a adressé quelques clins d’œil amicaux à ses hôtes. Après un set strasbourgeois généreux en deux temps, on en a profité pour échanger avec Pete autour d’un verre de vin, un morceau de pain et du fromage. 46


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— Aujourd’hui, je dois accepter ce que je suis. —

Répétition de Pete Astor et James Hoare à Hunawihr le 9 novembre 2018

Depuis Spilt Milk en 2016, vous semblez retrouver une certaine fréquence dans les enregistrements. Comment l’expliquez-vous ? Je crois simplement que j’ai réalisé que j’en avais besoin, que c’était la bonne chose à faire pour moi. Je me suis rendu compte que de m’impliquer ainsi me rendait heureux. Il me faut faire des choses, y compris de petites choses. Dieu me le demande, je le fais. Rien de plus charmant que de jouer de la musique, de tenter de le faire de manière fluide. Là, ce soir je constate que j’ai beaucoup d’amis, c’est très appréciable. 48

Que révèle un show intimiste de vos propres chansons ? D’écrire ces chansons, c’est ce qui me permet de me connecter aux gens. J’aime écrire ces chansons, les chanter. J’en suis fier, parfois même époustouflé. Ce soir, j’ai interprété quelques vieilles chansons que j’ai écrites à l’âge de 22 ou de 25 ans, et je constate que les gens les connaissaient. Celles que j’écris aujourd’hui me semblent bien aussi, du moins je le pense. Pour moi, de les voir reçues ainsi, c’est un cadeau.


James Hoare et Pete Astor arrivent à Strasbourg au parking Gutenberg

Par le passé, vous sembliez ambivalent quant à la relation que vous entreteniez au fait d’être un musicien. Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? Exactement à l’opposé. Je pensais que le fait d’être un musicien était à l’origine de tout ce qui me semblait faux dans la vie. J’estimais que ça me causait des ennuis. Aujourd’hui, je dois simplement accepter ce que je suis. C’est le sens même de ma vie. Le fait d’être signé sur un label qui aime la pop, Tapete Records à Hambourg, cela facilite-t-il les choses pour vous ? Oui, sans doute, ils sont géniaux, ils font un travail remarquable et je les aime énormément. Je me sens chanceux, mais j’ai toujours eu cette chance de signer sur des labels avec des gens bien qui m’ont permis de faire ce que j’aimais : Creation, Matador, Heavenly, Cherry Red ou Fortuna Pop. Ça va à l’encontre de cette histoire qui voudrait que je me sois fait mettre de côté, ça n’a jamais été le cas. Le titre One for the Ghost fait allusion à ce verre de vin qu’on sert à celui qui n’est plus là… Oui, mais pas seulement, il rend hommage à tous ces fantômes qui nous environnent, les bons, les moins bons. Les miens, les vôtres. J’ai toujours habité à Londres, et je peux l’affirmer : ils sont partout ! Ce sont les produits de l’Histoire – l’Histoire crée bon nombre de fantômes ! En 2014, vous avez écrit un ouvrage sur Richard Hell. Fait-il partie de vos héros personnels ? Oh oui, c’est mon John Wayne à moi. C’est un génie, il est grand, c’est une figure américaine essentielle. Parmi vos héros, on retrouve également le groupe Can que vous avez vu en concert. J’étais très jeune, ça a fait partie de mon éducation. J’étais intéressé par la musique. Je les ai vus à l’époque de Soon Over Babaluma, ils étaient absolument fantastiques, avec un air cool – c’étaient des freaks, pas des hippies. Concert strasbourgeois devant une audience captive

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À Mulhouse, Pete Astor profite d’un instant d’intimité pour composer

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Fin de séjour alsacien avec un concert mulhousien de toute beauté

Quand on vous écoute comme ce soir, on a le sentiment que vos chansons sont simples, alors qu’elles ne le sont pas. Oh, je prends cela comme un compliment ! Toutes mes chansons sont assez simples. Elles restent originales, mais on n’a pas besoin d’atteindre un haut niveau pour les interpréter. Aujourd’hui, on se pose la question du format chanson du côté des groupes anglais. Ne sont-ils pas en train de s’en détourner ? Je ne crois pas non, ils continuent d’en écrire, c’est le cas pour Shame ou Idles. De même pour Bill Ryder-Jones [l’ex-The Coral qui poursuit une carrière solo, ndlr] que j’adore. J’écoute des choses plus anciennes, mais ces gens-là peuvent me 51

toucher. Je trouve même assez incroyable que les gens continuent d’écrire des chansons. Vous vous en souvenez sans doute, mais il fut un temps où l’on a cru que c’était fini : c’était au moment de l’apparition de ces musiques de jeu vidéo, vous voyez. On pensait que la musique allait mourir, mais on constate aujourd’hui que non. Les gens restent en quête, ils se tueraient pour écouter de la bonne musique. Rien n’a changé, et c’est à cela que nous appartenons : ces chansons, les leurs, ou celles que j’ai interprétées ce soir font partie d’un tout qui s’appelle l’art. Pete Astor, 9 et 10.11 2018 Strasbourg, Colmar & Mulhouse


GRAND BLANC Bercés d’illusions Par Benjamin Bottemer ~ Photo : Boris Camaca

Le groupe messin Grand Blanc louvoie toujours au cœur d’une réalité fantasmée, ensorcelante. 52


Il se passait déjà quelque chose en 2014 : les EP de Grand Blanc laissaient entrevoir une énergie étrange brute, galvanisante, qui a repris forme dans leur premier album Mémoires vives : sur les beats électroniques et les accords profonds des guitares se dessinait « une musique topographique » tissant sa toile au fil d’une prose sombre et énigmatique, portée par des chants mâles et femelles parfaitement connectés et complémentaires. Beaucoup de puissance et de hargne pour l’un des meilleurs disques électro-pop de 2016. Intensément cinématographique, Mémoires vives voit lui succéder Images au mur, dont le rythme plus posé, versant dans un onirisme apaisé, évoque plutôt un voyage en treize vignettes dans un album photo à la beauté singulière. Le fruit de deux années marquées par les tournées pour ramener un matériau brut dont l’esprit « lost in translation » plane largement sur ce nouvel opus. « En tournée, tu traverses plein d’endroits, plein de villes, mais de manière brève, superficielle, explique Benoît, chanteur et guitariste. Tu en gardes des images un peu désincarnées, l’impression d’être perpétuellement dans un “ailleurs”... tout apparaît entre voyage et fantasme. C’est une bonne façon de voyager pour écrire des chansons, mais il faut laisser infuser. » Manifeste pour un rêve Une brève retraite permettra à la bande de mettre à plat les souvenirs accumulés pour donner naissance à Images au mur. Si le rythme a ralenti, on a davantage l’impression d’y découvrir le résultat d’une transformation, la naissance d’un nouvel hybride. L’atmosphère reste profondément urbaine, Grand Blanc est toujours accro aux sons synthétiques comme à l’énergie charnelle de la musique des années 80 et continue de rassembler ses esprits autour de chansons en forme d’énigmes entêtantes. Car Images au mur distille sa magie au fil des écoutes, « infuse » comme il a infusé dans l’esprit de ses créateurs. « On s’est plongés dans notre vécu, sans être narratifs parce qu’on veut que nos chansons soient disponibles pour ceux qui les écoutent, indique Benoît. Par rapport à Mémoires vives, il y a quelque chose de hargneux, de direct, qui est moins présent : on raconte comment on a grandi, et la forme musicale est celle qui dit le plus de choses. » Musicalement aussi bien que vocalement, l’orage s’est calmé mais l’électricité est toujours dans l’air. La voix de Benoît se fait moins impétueuse mais gagne en profondeur, celle de Camille continue son travail de sape sur notre esprit comme un venin à diffusion lente ; encore davantage, les mots se plongent, se confondent presque dans la musique, l’étrange prose qu’affectionne

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Grand Blanc renforçant un sentiment d’immersion, parcourue de mantras modernes laissant à chacun le loisir d’y apposer du sens. « Comme le dit Georges Didi-Huberman dans son livre Survivance des lucioles, l’imagination est une force politique. Une chanson ne crée pas un programme, mais questionne notre rapport au monde : nos textes déconstruits créent des espaces de liberté, pour nous et pour les auditeurs. » Prédateurs sensibles On y retrouve parfois des indices, comme dans Los Angeles où est clamé « demande à la poussière », référence au livre de John Fante qui exprime bien l’impression d’irréalité et de flottement ressentie au contact de la Cité des Anges. « C’est un lieu qui n’est pas à la hauteur de sa légende, hyper fantasmé. Une chanson, c’est parfait pour questionner le fantasme et l’ailleurs. » C’est aussi le propos de Ailleurs, première chanson ayant émergé lors de l’écriture, et qui évoque les notions de refuge et de fuite ; Television parle quant à elle d’un flux rassurant et du brutal retour à la réalité. Et ces Îles perdues, les retrouvera-t-on sur une carte, lors d’une traversée ? Rien n’est moins sûr. « Ce sont des questions proches de nous, c’est comme ça que l’on essaye de rester sincères. Le moment où tu décides d’écrire est capital, comme le fait qu’une chanson devra toujours rester raccord avec ce que tu es : c’est essentiel si tu veux gagner le pari qu’elle résonne encore en toi quand tu la joueras des années plus tard. » Après l’équipée le long de la Fury road de Mémoires vives, on flotte, on dérive à l’écoute d’Images au mur ; langueur ne voulant pas dire nonchalance. À la production, on gagne en richesse ce que l’on perd en énergie brute, on perçoit plus de finesse, de tentatives aussi : la reprise de Dream Baby Dream de Suicide, si elle est méconnaissable, aura constitué un terrain de jeux pour Grand Blanc, toujours affamé de nouvelles proies mutantes, saisies dans ce que les années 80 et 90 nous ont laissé de meilleur : une invitation au rêve. — Grand Blanc, Images au mur, Les Disques Entreprise


DJ Scribe & Napoleon Da Legend Artisans du rap Par Sylvain Freyburger ~ Photo : Lite

Par-delà des délires pharaoniques d’IAM, la connexion souterraine entre l’Égypte antique et le hip-hop s’étend de Mulhouse à Brooklyn avec DJ Scribe et Napoleon Da Legend alias Pharaohgamo. 54


Dans les années 90, le groupe Mat Twice, avec Scribe en DJ, représentait la face la plus rageuse de la scène hip-hop mulhousienne. Scribe s’est ensuite lancé dans la production de mixtapes avant de ressurgir en 2012 pour mener le projet Back Inna Dayz, révélant une nouvelle génération de rappeurs locaux. Ses soirées organisées au Gambrinus ont depuis permis aux fêtards mulhousiens de vibrer avec Jimmy Jay ou Dee Nasty aux platines. Un soir de 2017, c’est un rappeur installé à Brooklyn qui est passé au micro : Mulhouse découvrait Napoleon Da Legend, membre du groupe Dysfunkshunal Familee et activiste prolifique du mythique district newyorkais. De la rencontre sont nés deux EP’s placés sous la direction artistique du Scribe. Brooklyn in Mulhouse et le tout récent Mulhouse 2 Brooklyn jumellent les deux cités populaires avec fougue et authenticité, validée par les parrains new-yorkais ou parisiens à qui on ne la fait pas. Scribe : Napoleon, c’est une machine, une bête. Il vit hip-hop, il respire hip-hop, il sort un nouveau projet tous les mois… Rien à jeter, une exigence dingue, il lui arrive de reprendre tout un couplet pour changer un mot. Il est né à Paris, de parents comoriens qui ont ensuite bougé à Washington DC. Il s’est installé à Brooklyn il y a cinq ans, pour le hip-hop, évidemment. Brooklyn in Mulhouse, le 1er EP de votre projet commun, a été bien reçu là-bas ? Il a été programmé à New York sur une demidouzaine de stations FM ! Pour la suite, Mulhouse 2 Brooklyn, en tant que directeur artistique, j’ai réuni tous les intervenants pour leur donner les directions à prendre, je les ai fait chier mais ils me remercieront : il faut être à la hauteur ! Le point de départ, c’est Dee Nasty : il a joué le premier volume dans son émission sur RFI, relayé par mille antennes dans le monde, il m’a promis un remix pour le deuxième… Il a donc fallu le faire ! Le titre Kwassa Kwassa est à moitié rappé en français : qui trouve-t-on derrière le micro ? C’est Khadaf, un Mulhousien qui est là depuis nos premiers faits d’armes. Il a été choriste et danseur pour Mat Twice. Le lien évident avec Napoleon, c’est les Comores, dont ils sont tous deux originaires. Le morceau est conçu comme une conversation entre deux cousins comoriens, l’un qui a émigré à Mulhouse, l’autre à New York. Ils se rejoignent sur le refrain, façon ping-pong. Les Comores, c’est quatre îles dont une française, Mayotte, sur laquelle les trois autres veulent se barrer. Le Kwassa Kwassa, c’est leur barque, faite pour 55

six mais ils y montent à cinquante… Macron a parlé des barques qui nous « ramènent du Comorien », on a inclu cet extrait à la fin. Voilà la vision de notre président. C’est du lourd. Mais on n’a pas voulu faire un truc trop politisé à la Assassin, plutôt une histoire humaine. Il y a encore du monde derrière ce titre. Les chœurs sur le refrain sont de Rockness, de Heltah Skeltah, un groupe énorme de Brooklyn. Quand il était ado, Khadaf n’avait que ça dans son casque, au lycée Schweitzer à Mulhouse. Il a complètement influencé sa façon de rapper. Sinon, j’ai tenu à étoffer l’équipe mulhousienne. La prod’ est de Flotech, le beatmaker de Mat Twice et d’autres groupes mulhousiens. L’ingé son, c’est K-Rip, il a un don, il va tellement vite. On a vingt ans d’écart mais ça ne change rien, si je lui demande un truc, il termine ma phrase en un clic de souris. Les scratchs et le remix sont réalisés par DJ Killa, de la ZUP des Coteaux. Super équipe. Le rap sans scratch, ça dégage ! Tu ne dois donc pas toujours te retrouver dans la production rap actuelle… 99% de ce qui est étiqueté “rap” ne l’est plus à mes yeux. Il manque des éléments, ça ne correspond pas au cahier des charges. Je ne fais pas là un procès à la jeunesse, ce n’est juste pas ma musique. Je me retrouve bien dans la démarche de Médiapop – qui n’est pourtant pas orienté hip-hop – et de Bot’fess, parce qu’ils ont vécu avec le vinyle. Le rap ça ne peut pas être une clé USB. C’est devenu un métier d’avant, comme un relieur qui travaille avec du cuir, de l’or, et non pas avec une imprimante 3D… On est un peu les artisans du rap ! Ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui Akai émule ses machines qui faisaient boom en 80 : il y a une chaleur qu’on a perdu dans la production actuelle. Le rap, c’est un mec qui crache ses tripes, un DJ derrière lui… On a peut-être gardé cet esprit ici : Mulhouse a la chance d’avoir longtemps échappé à Skyrock ! — Brooklyn in Mulhouse et Mulhouse 2 Brooklyn, Bot’fess records/Médiapop Records www.mediapop-records


NICOLE MITCHELL BEAUTéS NOUVELLES Par Guillaume Malvoisin ~ Photos : Sébastien Bozon

Porte-Flambeau de l’Afro-Futurisme, la flûtiste Nicole Mitchell continue à lancer des ponts entre traditions et inventions. 56


Penses-tu faire des disques de combat ? Quand tu poses un disque sur ta platine, il y a toutes ces chansons et tu te sens bien, mais ensuite ? J’en parlais ici même il y a deux ans avec Joe McPhee qui regrettait qu’aujourd’hui les mômes se regroupent mais pour chasser les Pokemons. Ah ah, oui  ! Mais je crois que cela ne s’est pas perdu. Ce qui s’est perdu, c’est l’engagement musical comme possibilité de protestation ou même seulement de la musique dans les manifestations. J’étais trop jeune pour être impliquée dans le Mouvement des Droits Civiques mais les aînés m’ont appris que 75 % des protestations étaient faites en musique. Ils chantaient. Les musiciens jouaient, bien entendu, mais forgeaient également les outils nécessaires au courage dont on avait besoin dans ces moments-là. C’est quelque chose qui manque aujourd’hui. Je crois qu’il y a beaucoup de musiciens qui écrivent de très belles protest songs, aujourd’hui, mais je ne pense pas qu’ils défilent beaucoup. Ta musique semble montrer aussi que le monde d’aujourd’hui a un besoin fondamental de récits. Je crois que la vie elle-même est une histoire. Nous avons chacun la nôtre, et tous un peu la même qui connait la peine, la joie et tout ce qui touche au désir. Nous avons nos rêves et nos envies de paix. Nous avons tous envie d’être aimés mais nous ne pouvons échapper à la douleur. C’est ce qui nous pousse à apprécier la vie, à nous apprécier les uns et les autres sans quoi la douleur serait plus vive. L’idée de séparation des hommes en fonction de leur couleur ne devrait pas avoir de place ici. Elle a causé assez de dégâts comme cela. Regarde les bébés, malgré leur différence de peau, ils ont les mêmes besoins, les anciens aussi. Cette séparation n’a plus aucun sens. La musique fait-elle donc partie de ces besoins fondamentaux de l’humanité ? Bien sûr  ! Si on remonte à l’époque où la Motown était cette usine à tubes de black music. La ligne éditoriale était très stricte quant à la validation de telle ou telle chanson. Il y avait ce qu’on appelait le sandwich test : si tu étais prêt à dépenser l’argent de ton déjeuner pour acheter cette chanson, alors elle pouvait sortir sur disque. Ces chansons te poussaient à sauter des repas ! La musique est un besoin de l’âme, pour trouver qui tu es, te sentir plus fort. 57

C’est ce que tu cherches dans ta musique en reliant des choses familières à des tentatives plus expérimentales ? Il y a un jeu physique, sensoriel et émotionnel dans l’écoute de la musique. Elle peut te faire penser à quelque chose d’autre ou provoquer des souvenirs, évoquer des couleurs. Et alors, de cette familiarité, la musique t’aide à créer une beauté nouvelle, qui devient rassurante. Mais pour cela, il faut dépasser le goût des choses familières. Improviser, c’est chercher des choses nouvelles ou seulement emporter ailleurs et avec soi le public ? Je vis mon propre voyage mais j’espère que les gens monteront dans le même wagon. Si je me transporte ailleurs en jouant, je m’oublie, je vis et respire seulement pour la musique qui se joue alors… mais tu sais quoi ? Je trouve qu’on réfléchit toujours un peu trop. [rires] Quand je joue, j’espère qu’on s’oublie et qu’on voyage dans le son. Voilà ce que j’aimerais quand j’improvise. L’improvisation rebute pourtant parfois, et on a souvent, à tort, l’impression qu’il faut en comprendre quelque chose et non seulement le ressentir. Mais peut-être est-ce un réflexe très français. Je crois qu’en Europe, il y a une véritable ouverture pour l’improvisation en musique. Aux USA, ça a été un combat contre la tradition. Ce qu’on appelle du mot « jazz » a toujours été balancé entre tradition et innovation. L’improvisation n’est qu’une histoire d’ajustement au moment. C’est une grande responsabilité de jouer sans plan préétabli et de compter sur l’instant, parfois même collectivement. Le public commence à le comprendre. Il y a peu, il y avait encore des murs bâtis entre la musique improvisée, la musique contemporaine européenne, le jazz traditionnel ou le free. La jeune génération se fiche vraiment d’appartenir à un genre défini. Elle joue. Tout en sachant d’où elle vient, ce qu’elle a vécu et ce qui l’a influencée. C’est mon cas par exemple. Anthony Braxton m’a toujours dit de faire ce que je voulais. D’autres comme Roscoe Mitchell ou Cecil Taylor ont payé le prix de scruter leur musique comme des scientifiques scruteraient leurs paillasses. Ils m’ont offert tellement de possibilités à explorer que je dois veiller à continuer de le faire.


Tu as été la première femme présidente de l’Association for the Advancement of the Creativ Musicians (AACM). Je ne me suis jamais posé la question en termes de pouvoir mais bien sûr, cela n’oblitère pas la question de l’égalité des genres dans la musique. Est-ce que je dois écouter ta musique en considérant que c’est une femme qui la compose et la joue ? En fait, je crois que j’ai décidé de te mettre au courant de cela en ajoutant ma voix à ma flûte. [rires] Aucun homme ne peut sonner comme cela ! Tu as également féminisé ton ensemble en le nommant Black Earth. Je ne fais pas qu’honorer la planète Terre, la source de vie dont nous dépendons en faisant cela mais aussi ce dont nous avons tous besoin pour grandir et évoluer au-delà du langage et des séparations simplistes du noir et du blanc. Le ciel, la nuit, est une chose prodigieuse, non ? Bien entendu, Black Earth fait référence également à l’Afrique Mère, où chacun de nous peut revendiquer ces racines. Est-ce que les musiciens noirs doivent lutter aujourd’hui encore pour que le public reconnaisse l’héritage musical venu d’Afrique ? Il y a eu une très longue période où certains se sont ingéniés à tenter de prouver que le jazz n’avait aucun lien avec la culture afro-américaine. Ce qui était assez problématique… [rires] Mais je crois que c’est résolu même s’il reste quelques réfractaires qui veulent perpétrer les distinctions de races et 58

l’oppression de l’une par l’autre. Cette notion de white supremacy n’a été établie que pour justifier l’esclavage. Comment pourrais-tu sinon justifier toute cette violence à l’égard du peuple noir ? Comment se sont transformés aujourd’hui les combats des musiciens noirs des années 60 ? Doit-on considérer l’apparition du moment hip hop ? Sans aucun doute. D’autant plus pour les musiciens de ma génération, qui ont grandi avec l’émergence de ce mouvement. Dans les années 60, il y avait beaucoup de collectifs organisés autour de la question de l’auto-determination, de l’indépendance d’un art black. Le hip hop a pris, en quelque sorte, le relais de ces questions au mitan des 90’s. Il y avait plus d’individualités mais il était question de connections fortes à établir entre la musique et la rue. À Chicago, autant que je m’en souvienne, il y a toujours eu un problème de violence et d’armes à feu. C’est une ville à forte ségrégation. Les quartiers à majorité noire n’avaient aucun accès à l’apprentissage de l’art. L’AACM a mis en place l’école du samedi pour que les mômes puissent apprendre un instrument. Comme cela, ils apprennent la musique à l’église et à l’école. Le musicien trouve ainsi sa fonction sociale. Le potentiel de changer une part du monde se trouve là, il faut en trouver les ressources. C’est aussi une part de ce que fait le hip hop, avec des collections de disques, des platines et des voix. — Nicole Mitchell, 23.08.18 Motoco, Mulhouse (Festival Météo)


KAZY LAMBIST Joyeuses ritournelles Par Victoria Dockter et Emmanuel Abela ~ Photo : Henri Vogt

Comme souvent ces derniers temps, il a suffi de quelques EP’s, très vite repérés, pour que les choses s’emballent très vite. Et c’est tant mieux pour ce jeune montpelliérain plein d’entrain qui s’attache aux fondements de la pop pour livrer des compositions électroniques très originales. Il s’inspire pour cela du hip hop américain, mais aussi, et de manière plus étonnante, de figures éternelles comme le songwriter américain Elliott Smith : « Oui, ce que je cherche c’est cette simplicitélà, une émotion immédiate construite sur la base d’une belle idée. » Il est vrai que ce qui semble une évidence chez lui, c’est l’approche mélodique, même s’il l’admet spontanément : « Ça n’est pas tant réfléchi. C’est l’addition des éléments qui créent la composition. Je n’écris pas les textes à l’avance, mais seulement une fois la structure posée : un mot en suggère un autre, et ainsi de suite. » Il ne semble surtout pas réfractaire à l’élément acoustique –  comme la boucle d’une guitare, laquelle vient se glisser de manière subtile entre les notes électroniques. On le sait, il a flashé sur des groupes comme Air, et notamment sur la B.O. de Virgin Suicides ou certains titres de Daft Punk, dont l’instrumental Veridis Quo. Comme bon nombre d’artistes de sa génération, Flavien Berger ou L’Impératrice, il puise à la source de ces arrangements 70’s qu’on rencontrait chez Gainsbourg, période Jean-Claude Vannier. Peut-être est-ce sa manière bien à lui – comme Sébastien Tellier par le passé – de retourner à une forme de sensualité à la française. « Tous les artistes de ma génération, nous explique-t-il, ont dû recevoir un héritage commun. Il vient de nos parents. C’est étrangement le cas aussi pour des artistes britanniques comme Bonobo [Simon Green sur le label Ninja Tune, ndlr], une référence pour nous tous. » Il n’y a rien d’étonnant au fait que cet amoureux du cinéma d’Éric Rohmer se soit vu adoubé par le créateur de mode Jean-Charles de Castelbajac. « On m’avait avisé qu’il plaçait ma musique sur ses peintures sur Instagram. Il m’a demandé une bande sonore pour une exposition à Montpellier ; nous l’avons éditée en vinyle, je lui ai suggéré de signer la pochette, c’est ce qu’il a fait. » Un parrain prestigieux pour cet artiste qui, sans se formaliser, entame une bien belle carrière. À suivre donc de très près. — Kazy Lambist, 29.11.18 Laiterie Strasbourg

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Retour aux sources Le théâtre renoue avec son passé, la danse avec le geste premier. Dans son mouvement, on lit une nécessité : puiser à la source pour tendre à la modernité.

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Marlene Monteiro

Deus does not exist Par Valérie Bisson Photo : Andreas Merk

Marlene Monteiro a présenté Bacchantes – Prélude pour une purge en décembre dernier au Maillon. Rencontre.

Mauvaise idée que de se fier à l’apparence gracile de la jeune chorégraphe Marlene Monteiro Freitas. Née au Cap Vert, elle fait ses études de danse à l’école P.A.R.T.S. de Bruxelles, puis à l’E.S.D. et à la Fundação Gulbenkian de Lisbonne. Marlene a créé 8 pièces à ce jour, des œuvres dont le dénominateur commun est l’ouverture et l’intensité. Elle travaille régulièrement avec Loic Touzé, Boris Charmatz ou Ohad Naharin. Le spectacle (M)imosa, créé en 2011, une collaboration avec Trajal Harell, François Chaignaud et Cecilia Bengolea, avait marqué les esprits lors d’une ouverture de festival à Pôle Sud. Décalé, drôle et pointu, le spectacle annonçait l’émergence d’un vivier créatif déterminé à se libérer de pas mal de codes de conduite… Elle nous renseigne sur son approche. 61


Votre approche de la chorégraphie brise les codes de la danse contemporaine et déstabilise fortement le spectateur ; pouvez-vous nous en dire un peu plus ? Mon rapport à la danse et à la musique ne se construit pas dans une quête de sens. Dans le cas des Bacchantes, mon lien à la tragédie grecque s’est éclairé lors des premières recherches, j’ai été très touchée par la façon dont Nietzsche en parle, disant qu’Euripide et Socrate lui avaient fait beaucoup de mal en mettant le sens au-dessus de la représentation. Euripide, avec les Bacchantes, renoue avec le mystère et l’irrationnel. Pour moi, l’expérience de la scène en général et de la tragédie grecque en particulier est plutôt intense et musicale et passe au-delà de la compréhension. La tragédie doit s’opérer d’une autre façon. Pourquoi avoir choisi une forme antique comme prétexte ? La mythologie grecque m’attire beaucoup, les histoires entre les dieux, l’amour, il y a quelque chose de fascinant dans les mythes. J’aime particulièrement l’intervention du Deus ex machina qui fait basculer le sens et produit décalage, humour et lâcher-prise. En s’échappant de la cohérence, on gagne en liberté. Travailler avec une forme très ancienne était aussi un challenge, j’étais troublée par l’idée du masque, que je n’utilise jamais, l’helléniste Françoise Frontisi-Ducroux m’a expliqué que dans la Grèce antique le masque est un devenir, il n’y a pas l’idée d’un sujet derrière le masque, porter le masque c’est être. Mais la psychanalyse est passée par là entre temps. Chaises, pupitres et mouvements qui trépignent créent un univers visuel puissant et très particulier. Comment vous viennent ces images ? Quand j’ai commencé à travailler au studio, je n’ai pas perdu de vue l’importance de la musique dans la tragédie grecque. J’ai réfléchi à la figure du musicien et à sa posture, assise, derrière un pupitre. En visitant la Grèce et ses musées, j’ai constaté qu’il y avait énormément de corps assis, partout, sur les vases et les bas-reliefs. Les techniques antiques de représentation et la narration s’opèrent grâce à de petits éléments très précis : l’assise de profil, de face, la présence des yeux, voir ou être vu, tout a un sens. Un corps assis est un corps coupé en deux, comme le corps démembré de Penthée. Alors, j’ai démembré le pupitre, indissociable de la musique, et j’ai trouvé d’autres corps, parapluie, sexe, aspirateur, bicyclette… Métamorphosés et défragmentés, les pupitres ont donné d’autres sens et m’ont permis de les faire sortir d’une fonction 62

unique. Tout cela est à mettre en situation, être en train de rêver, de parler, être hors de soi ou être présent ; ce qu’on voulait c’était mettre une histoire en image. Le spectacle gagne en intensité lors de la projection du film documentaire de Kazuo Hara (…) et déstabilise un peu plus le spectateur. Pourquoi ce choix ? La pièce d’Euripide est tendue vers le retour de la mère tenant la tête de son fils comme un trophée. Sorties de la cité, les femmes ne sont plus cadrées par le pouvoir en place et se laissent aller aux rites dionysiaques. Agavé, dans sa transe, voit son fils comme un lion, le chasse et le démembre. Elle redit ce qu’on a de sombre en nous, l’irrationnel, le désordre, l’ombre, le mystère, ce qui ne fait pas de sens. Le seul sens qui vaille est celui du jour et la nuit, un sens circulaire, cyclique ; c’est ici qu’arrive le film de Kazuo Hara, montrant que la naissance est aussi violente que la mort. En pensant aux matricides, je me suis souvenue de ce film, intensité et émotion font écho à la perception de la musique et redonnent au corps sa puissance ; des choses surgissent, sans que l’on comprenne toujours pourquoi, on retrouve ça dans les rêves, les actes manqués… Quelle purge pour quel corps ? Je crois vraiment à l’expérience théâtrale émotionnelle mais qu’on y arrive ou pas, c’est l’assemblage poétique qui donne de la marge. Aujourd’hui, on est dans une autre étape, reprendre une tragédie grecque n’a pas de sens, il faut qu’émerge ce qu’on ne sait pas encore. Quand je travaille je collectionne des choses qui sont en relation, directe ou indirecte. J’ai aussi pensé à la mort de Pasolini, démembré lui aussi. Le propos politique se lit en filigrane et j’aime insister sur le fait que sur scène ne se trouvent pas des personnages mais des figures, j’élabore une fiction avec une relation très directe à la vie et ça crée mon univers. — Marlene Monteiro, le 12 décembre au Maillon


TNS L’absolu de la beauté Par Caroline Châtelet ~ Photo : Philippe Chancel

Arthur Nauzyciel signe un spectacle où la perfection scénique rare exclue tout autre geste. S’amuser à comparer les documents de communication (programmes de salle, sites Internet) d’un spectacle avec l’œuvre elle-même met au jour, parfois, quelques écarts. Ainsi, depuis sa création en septembre 2018 à Rennes, La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils dans la mise en scène d’Arthur Nauzyciel est annoncée comme traitant de la prostitution et de son institutionnalisation. À travers l’histoire de Marguerite Gautier la demi-mondaine, de sa liaison avec le jeune bourgeois Armand Duval, se déplierait un récit dénonçant la suprématie de la marchandisation des corps dans une société bourgeoise corsetée. Étrangement, au sortir du spectacle, ce n’est pas cela qui ressort – l’on mettra, alors, ce tropisme d’interprétation sur le compte d’un dossier de présentation du projet extrêmement documenté sur ces points. Ce qui domine, plutôt, est le sentiment d’avoir pendant près de trois heures regardé, appréhendé, la beauté. Une beauté absolue, pure, aussi entière que lointaine, la distance éprouvée avec le récit nous rappelant que le tragique destin de la jeune femme n’est pas de notre monde. Cette histoire, Arthur Nauzyciel la porte au plateau en mêlant les deux versions de Dumas fils, celle du roman (datant de 1848) et celle de la pièce (écrite dès 1849, jouée à partir de 1852 seulement en raison de la censure). Réalisée avec l’autrice, plasticienne et vidéaste Valérie Mréjen, l’adaptation saisit par son respect de la langue, sa clarté dans le récit. Cette sensation de limpidité, d’évidente pertinence se retrouve dans les artifices scéniques et c’est dans une scénographie dominée par un rouge carmin du sol au plafond (nimbée, presque) que les personnages évoluent et que les 63

étapes du parcours de Marguerite se succèdent. De sa vie de courtisane évoluant dans un monde de plaisirs à sa rencontre bouleversante avec Armand ; de leur relation à Paris à leur retraite quelques temps à la campagne ; de leur séparation (à la demande du père d’Armand) à la mort dans l’isolement de la jeune femme, l’ensemble se déploie lentement dans une langueur suave. Interprété avec justesse par les comédiens – Marie-Sophie Ferdane incarnant une Marguerite déterminée, consciente de ses actes – le spectacle dégage une mélancolie rare. En contrepoint, parfois, est projeté un film en noir et blanc. Réalisées par Pierre-Alain Giraud, ces séquences, empreintes elles aussi de douceur, dessinent d’autres lieux, d’autres temps, disant à leur manière l’évolution des sentiments au sein du couple. Mais que produisent cette beauté folle, cette unicité esthétique sensuelle et virtuose ? Loin d’élaborer une critique d’un monde bourgeois confit de moralisme, cette Dame aux camélias propose un univers enclos, sans échappatoire possible. Marguerite elle-même accepte les règles de ce monde, et ne remet pas en cause sa mise au ban en raison de son statut de femme dépravée. La beauté, l’érotisme et la fatalité sociale s’étirant dans un même mouvement, tous acceptent la violence sociale et le retour à l’ordre. La perfection est totale, et ne laisse ici aucune place à une remise en cause des mécanismes de domination. — LA DAME AUX CAMELIAS, théâtre, du 28 mars au 4 avril, Théâtre national de Strasbourg, www.tns.fr


CÉLIE PAUTHE LE PIRE DES CRIMES Par Nathalie Bach ~ Photo : Elisabeth Carecchio

Mis en scène par Célie Pauthe et adapté du roman éponyme par Christine Angot, Un amour impossible donne corps à ses voix. Par quoi avez-vous été animée pour vouloir faire théâtre de ce roman ? La sensation d’avoir rencontré un grand livre, dévoré en une nuit, qui déposait quelque chose à la fois de très profond, de très universel et d’urgent. Comme il a été urgent de rencontrer Christine Angot puisque ce spectacle a été créé un an et trois mois après ma première lecture et qu’il témoigne de cette même urgence et nécessité de transmettre cette parole. 64

Je crois que le vrai déclencheur est la relation mèrefille à laquelle je me suis véritablement attachée, qui est comme le personnage central. L’impulsion finale s’est concentrée sur les trente dernières pages qui sont déjà, en quelque sorte, du théâtre dans la mesure où l’on rentre dans un dialogue extrêmement serré entre ces deux femmes qui redéplient toute leurs vies à travers cette tragédie qui les a séparées, à savoir le viol de l’adolescente par son père.


En 2000, dans Quitter la ville, Christine Angot déclarait : « Je ne lave pas mon linge sale. Mais le drap social ». C’est une des très grandes forces de son œuvre : relire cette histoire non pas uniquement à l’aulne du drame privé, familial, ô combien intime, ô combien tu, mais aussi depuis le socle politique et social dans laquelle elle est aussi contenue. C’est en quelque sorte une mise à nu de cette organisation sociale, cette logique de faire qui est au fond un crime de classes. Si Rachel, la mère, n’avait pas été pauvre, juive et seule dans cette intersectionnalité tissée et marquée elle-même par son père d’une humiliation d’une autre sorte, peut-être se seraitelle sentie autorisée à porter plainte, à parler, à dire, à nommer. Comme il est évident que le père de Christine ayant conscience de tout cela se permet d’aller aussi loin. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui un pervers manipulateur, il y en aura malheureusement toujours mais quelquefois la société leur fait un lit et les couvre. Dans les cas d’inceste, dont on sait que l’on ne s’en remet jamais vraiment, la complicité de la mère, passive ou non, est au moins aussi criminelle. Le propos de Christine Angot peut sembler ambivalent. Si l’on ramenait l’histoire à notre époque, Rachel aurait-elle entamé une action en justice ? Nous sommes dans les années 60, Rachel sait que le combat est perdu d’avance, que l’impunité est assurée pour le père de Christine. Elle a intériorisé une logique de classes, de domination, dont nous ne sommes toujours pas sortis, avec en plus un sentiment d’infériorité extrême et surtout un manque total de confiance en la justice. Mais oui, aujourd’hui je pense qu’elle aurait tenté quelque chose. Les mouvements comme Meetoo semblent avoir posé un avant et un après. Je crois que nous vivons à ce sujet une forme de révolution qui, dans des années déterminantes, change jusqu’à la manière dont on se pense dans le monde. Même si en France on est très en retard notamment sur le délai de prescription qui existe encore.

fer que décrit Christine chez son père, cet univers carcéral et en même temps bourgeois. C’est d’une complexité affolante puisque la mère sait que financièrement elle ne pourra pas donner à sa fille ce que donne le père et essaie de s’en sortir par une esquive sociale. Un amour impossible est-il un leg, un viatique ? C’est un livre que Christine a absolument tenu à écrire du temps où sa mère vivait encore, comme une forme de restitution nécessaire. Il réinterroge le silence de Rachel à travers un prisme sociétal. C’est une littérature qui a aussi pour fonction de raconter d’un point de vue humain ce que la justice n’aurait pas pu faire, c’est un combat, un refus de se laisser enfermer dans un statut victimaire et de démonter les mécanismes et la responsabilité de tout un corps social. Un amour impossible est un travail de désassignation qui fait sa force de déflagration. Oui, c’est un travail sur une très grande douleur qui n’est pas pour en faire un pleur mais une arme, à renvoyer, et à donner au monde. L’adaptation de Christine Angot est amplifiée par l’incarnation de Bulle Ogier et Maria de Meideros. Le fait que Christine fasse elle-même l’adaptation a été un grand cadeau, elle a été bien au-delà de la transposition puisque c’est devenu un livre pour nous. Elle l’a écrit en pensant à Bulle et Maria ce qui lui confère un caractère extraordinaire et particulier. J’ai une admiration immense pour ces deux actrices. Et puis, le théâtre offre ce potentiel de pouvoir déposer tous les âges, toutes les mémoires affectives en une partition. Ici, la tragédie est annoncée en amont et la mise en scène permet de basculer à vue dans plusieurs temporalités vers ce long chemin, cette quête d’amour, même impossible, recherchée entre la mère et la fille. « Trêve de nostalgie, c’est aujourd’hui et maintenant ». — UN AMOUR IMPOSSIBLE, théâtre du 6 au 8 mars au Théâtre Dijon Bourgogne ; du 14 au 23 mars au Théâtre National de Strasbourg www.tdb-cdn.com / www.tns.fr

Dans cet impossible, le mot amour fait-il encore sens ? C’est toute la beauté du livre, avec ce titre gigogne où s’emboîte l’amour entre la mère et la fille. Et la fille pour le père parce que malgré tout elle l’a aimé. C’est bien le drame des enfants violés. Parce que l’amour du père pour la fille, par définition, il n’y en a pas ? En effet, c’est d’ailleurs une psychologie qui m’échappe totalement. Ce qu’on entend, c’est l’en65


CDE Entrée en matière Par Nathalie Bach ~ Photo : Pascal Bastien

Carte blanche à Émilie Capliez et Matthieu Cruciani : les nouveaux directeurs de la Comédie de l’Est nous ouvrent un univers vaste et singulier. Rapport sur moi est présenté comme la signature de votre compagnie The Party. Un titre introspectif qui marque aussi votre prise de fonction, un heureux hasard ? Matthieu Cruciani  : En fait nous signons chacun un spectacle pour cette occasion. Émilie avec une première étape de travail de sa création Little Nemo qu’elle présentera la saison prochaine… Émilie Capliez : Et Rapport sur moi que Matthieu a mis en scène et qui a été la première création de notre compagnie lorsque nous étions à SaintEtienne. M.C.  : Oui, ça nous paraissait amusant de boucler la boucle de cette façon avec un format qui mêle littérature et musique. Après, le mouvement de Rapport sur moi n’est pas tant une démarche 66

égocentrique qu’une démarche d’émancipation. Ce que l’auteur, Grégoire Bouillier, répète beaucoup, c’est de permettre aux gens de prendre la vie à leur niveau personnel avec un regard de réalité et de liberté sur soi. Son écriture apporte au spectacle sa part de légèreté, d’humour, de profondeur et de joie. Nous sommes d’ailleurs très heureux puisqu’il sera présent lors de cette carte blanche. Comment a-t-il réagi lors de la création ? M.C. : Bien, et de mieux en mieux ! C’est devenu pour lui un spectacle formidable. Il était à l’époque très surpris qu’on s’en empare. Ça fait partie de mes marottes mais je crois que lorsqu’on décide de mettre un auteur en scène il faut lui être un peu


infidèle. Il faut le tordre, en faire théâtre, en faire plateau. Par exemple dans la pièce est intégré Some Kind of Monster, le documentaire sur Metallica et ça ne se passe plus dans un appartement mais dans un local de répétitions. D’entrée je délocalise le côté romanesque pour en faire quelque chose qui ne nous appartient plus, Grégoire l’a très bien pris ! Dans ce récit totalement autobiographique, Grégoire Bouillier n’a changé aucun nom. Fautil tout dire dans un roman ? M.C. : Il faut pouvoir dire et quitte à dire autant essayer de tout dire. Ça a posé de gros soucis de famille à Grégoire, sa mère a tenté de lui faire un procès et l’avocat a eu cette phrase géniale qui a mis fin aux poursuites : « Vous avez de la chance que tout soit vrai. » Une vie incroyable commençant d’ailleurs par une partie de jambes en l’air à trois qui aurait donné naissance à l’auteur. M.C. : Ah, voilà ! Du coup chez lui ce sont toujours un peu des odyssées, à savoir comment on rentre chez soi. Rentrer à Ithaque c’est concret, on rentre à la maison. Chez Grégoire, rentrer chez soi c’est se réemparer de sa vie. En fait, c’est l’histoire d’un homme qui, la quarantaine passée, établit un rapport sur sa vie en essayant de s’en saisir avec des mots, en en cherchant le sens comme nous le faisons tous à longueur de temps, c’est aussi simple que ça. Nous avons vraiment centré les choses autour de toutes ses rencontres, des figures féminines qu’incarne Emilie tour à tour, avec la musique comme bande-son d’une vie. Partir du roman pour en faire théâtre, comment avez-vous procédé ? M.C. : Par tentatives. E.C. : Par des passages dans le texte qui nous plaisaient particulièrement. M.C.  : En commençant par mettre les instruments de musique au centre, et comme dans ces albums-concepts des années 70 imaginer comment mettre ces passages en musique en gardant les tentatives à vue. Ce spectacle a été écrit comme on l’a répété, comme une politesse faite au spectateur de montrer les difficultés d’une création. Il faut qu’il y ait des contradictions sur un plateau pour qu’il soit vivant. E.C. : C’est tout ce qu’on a pu étoffer autour de cette trame narrative, de tous ces moments de silence et de musique qui ne sont pas induits dans le texte et le mettent en valeur différemment.

mesure du récit incarne les différentes femmes de la vie de l’auteur, la mère, l’amante, enfin il y en a vraiment beaucoup ! Ce qui est assez amusant c’est que le manque de réalisme d’un personnage à l’autre rend les choses très fluides. Il y a deux lectures assez immédiates où le burlesque compose directement avec la matière douloureuse. E.C. : C’est un projet doux-amer où sous la drôlerie vivent les failles, quelque chose de solitaire et mélancolique. Ce sont des allers-retours qui sont très présents dans notre travail d’une façon générale. M.C. : Nous aimons la pudeur, celle qui offre le plus important de nous sans embarrasser l’autre. La littérature est-elle un endroit de sublimation, de catharsis ? M.C. : C’est un endroit de saine mythomanie. Sauf que dans le cas de Rapport sur moi, la réalité de la vie de Grégoire dépasse toutes les fictions imaginables  ! Mais oui, elle a une dimension de sublimation dans le sens où elle enrichit et multiplie les regards en nous, où elle permet de tourner et d’être un peu plus mobiles en face de cette chose un peu intangible qu’est la réalité. E.C. : En tout cas, la rencontre avec Rapport sur moi nous a permis de braquer un univers qui nous touchait profondément tout en permettant de nous présenter. Justement, aucune création n’est anodine. Pensez-vous que tout est politique ? M.C. : Tout est littérature. E.C. : Tout est poétique et politique. — RAPPORT SUR MOI, pièce de théâtre du 5 au 9 mars à la Comédie de l’Est, à Colmar — LITTLE NEMO, spectacle musical avec Françoiz Breut (première étape de création), les 6 et 9 mars à la CDE, à Colmar — FRANÇOIZ BREUT, concert dans le cadre d’une journée The Party le 9 mars à la CDE, à Colmar www.comedie-est.com

Emilie, qui êtes-vous dans ce spectacle ? E.C. : Je suis une chanteuse qui au fur et à 67


La Manufacture Mécanique sociale Par Benjamin Bottemer ~ Photo : Kathleen Meyer

Dans Robots, Raphaël Gouisset préfère l’absurde à l’apocalyptique, mais fait aussi chauffer nos circuits.

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Le mot “robot” vient du tchèque “robota” qui signifie « travail, besogne, corvée » et apparaît pour la première fois en 1921 non pas dans un obscur traité de mécanique, mais sur scène, dans la pièce Rossum’s Universal Robots de Karel Capek. Quel endroit plus indiqué que le théâtre pour fabriquer une personnalité de toutes pièces et aborder des questions sociétales comme l’exploitation et l’aliénation ? Presque un siècle plus tard, Raphaël Gouisset aborde ces questions à sa manière dans Robots ; ou plutôt, il les démonte, les bricole pour exposer sur scène des interrogations scientifiques et sociales sous le prisme de la déjante. Internet, le numérique, la robotique, les imaginaires et les questions qui les accompagnent sont les thèmes de prédilection de ses spectacles. « J’ai toujours passé beaucoup de temps derrière un ordinateur ; pour optimiser ce temps perdu, j’ai décidé d’en faire des spectacles », nous explique-t-il. Le résultat est aussi jouissif que malin. Traverser l’écran Au sein de la compagnie Les Particules, Raphaël varie les sujets et les formes, adepte d’une esthétique cheap où les mécanismes sont mis à nu. Dans Worldwidewestern, il est un aspirant cow-boy qui vit son rêve à travers l’écran et le réseau, tandis que You Me Our Love and the Electronic guy se joue à distance entre comédiens connectés et internautes, avec commentaires en live en prime. La solitude et la virtualité sont au cœur de ces créations où le Net est une machine à fantasmes mais aussi « un coffre à jouets et un moyen de faire entrer la réalité sur scène » pour le metteur en scène et comédien à l’imagination débordante, qui n’a pas besoin de plus de quelques accessoires, un ordinateur et un vidéo-projecteur pour nous faire entrer dans son univers. Le décalage y est permanent et les interrogations, derrière les rires, jamais très loin. Avec Robots, il exploite aussi bien les références pop du fan de SF que des questions de robotique et d’éthique très sérieuses. Dans cette pseudoconférence scientifique, il répond au côté d’Aurélien Serre à des questions telles que « La mécananthropie imposée à Dark Vador a-t-elle été source de discrimination pour lui ? », « Ne sommesnous pas déjà des sortes de robots ? » ou « Est-ce qu’un jour, dans les bus, les robots devront s’asseoir au fond ? ». Ces questions sont posées aléatoirement par un Turtlebot, un robot aux airs de guéridon roulant affublé d’un visage vaguement humain, qui évolue sur scène. « Au début de la création, la présence du robot n’était même pas prévue, du coup ça a évité de lui donner une place trop centrale, explique Raphaël. On voulait qu’il soit très limité, à tel point qu’il en devienne absurde. »

L’esprit dans la machine Dans Robots, la machine est à la fois accessoire et personnage. Bénéficiant d’une réelle attention de la part des comédiens, voire d’une certaine tendresse, le sympathique Turtlebot est le reflet de l’approche plutôt positive entretenue par son créateur à l’endroit de ses congénères. « Le robot est souvent présenté, au théâtre ou dans d’autres œuvres de fiction, comme une figure négative. Par exemple le concept de singularité, où la machine surpasserait l’humain, est souvent évoqué. Je pense qu’il y a plein de questions plus réalistes et intéressantes à aborder avant d’en arriver là. » Raphaël a déjà joué Robots dans des universités, où il a pu vérifier la justesse des propos exprimés dans la pièce, et on lui a également assuré que celleci constitue un excellent objet de médiation. Artiste associé au Théâtre de la Manufacture pour cette saison, Raphaël est intervenu auprès d’étudiants ingénieurs et designers d’Artem, pôle universitaire à Nancy, pour lesquels il a créé une performance avec un robot réalisé par les étudiants. « Tous les ingénieurs n’ont pas cette réflexion humaine, éthique, qui est essentielle. Il ne faut pas oublier que derrière chaque robot, il y a un homme. C’est un peu la même chose dans ma pièce : il faut que les comédiens sur scène transpirent pour que ça marche ! Pour nous, parler de robotique c’est toujours parler des hommes, de la société avant tout. » — ROBOTS, théâtre du 26 février au 2 mars au Centre Dramatique National la Manufacture, à Nancy www.theatre-manufacture.fr lesparticules.org

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Le spectacle d’après Par Caroline Châtelet ~ Photo : Jean-Louis Fernandez 70


Avec Les Idoles, Christophe Honoré convoque ses fantômes pour nous interroger sur notre présent. Zéro. Lors de La Dispute, émission de critique (musicale, dramatique, cinématographique, d’art, littéraire) de France Culture, Les Idoles de Christophe Honoré divisa les journalistes présents. Tu me diras, cher.e lecteur.rice, que c’est là le propre de l’exercice. Certes. Sauf que fait intéressant, les désaccords ne s’en tenaient pas à un simple jugement de valeur – « j’ai aimé », « je n’ai pas aimé » – mais interrogeaient le sens politique de l’œuvre, en l’inscrivant dans son contexte. Après avoir reconnu certaines qualités – « le dispositif fonctionne extrêmement bien » –, la journaliste Lucile Commeaux (France Culture) évoqua un spectacle « extrêmement confortable (...). Ce que fait Honoré, c’est un panthéon dans tout ce que la forme peut avoir d’extrêmement lourd, écrasant (...). Je ne me suis pas ennuyée parce que les textes sont beaux et qu’on a, en effet, envie d’entendre ces auteurs et de se rappeler ce qu’ils ont fait. Le seul problème, c’est que le spectacle ne produit aucune pensée, ni politique ni critique de quelque sorte que ce soit sur l’homosexualité, le sida, l’évolution de cela. » Quelques minutes plus tard, Marie-José Sirach (L’Humanité) lui répondit : « Il y a une vraie pensée politique sur le sida et l’homosexualité. (…) Cette maladie continue de faire des morts (…). Que Christophe Honoré remette sur le plateau cette question me semble pertinent à l’heure où nous sommes dans une confusion, où nous oublions très vite ce qui s’est passé il y a vingt ans. Les échanges à la fois réels – à partir de leurs écrits et prises de positions – et relevant de l’improvisation – chacun s’est mis dans la peau de son personnage – font qu’ils parlent tous au présent de ces questions. » Pour la spectatrice-auditrice que je suis, cette séquence est d’autant plus intéressante que par certains aspects, tout ce petit monde a raison. Le spectacle se situe à la confluence de ces deux positions, et si Christophe Honoré n’ambitionne en rien de produire un spectacle déroulant un geste politique, Les Idoles se révèle, par certains aspects, politique malgré lui.

Un. Aux alentours des Idoles gravitent trois autres œuvres de Christophe Honoré. 1) Nouveau roman, spectacle créé en 2012 et réunissant au plateau les figures du mouvement littéraire français d’après-guerre. Sur un vaste dispositif scénique échangeaient, débattaient, se confrontaient, entre autres, Nathalie Sarraute, Catherine et Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, Michel Butor, ou encore Marguerite Duras. Cela sans mimétisme ni recherche de ressemblance physique entre l’auteur et le comédien qui l’incarnait. Il ne s’agissait pas de rendre compte de manière objective du Nouveau roman, mais plutôt, à partir d’un travail d’écriture et de recherche, d’amener chaque comédien à être lui-même pour, peut-être, rencontrer son personnage. 2) Plaire, aimer et courir vite. Présenté en compétition lors du festival de Cannes 2018, le film raconte la liaison entre Arthur, jeune étudiant breton, et Jacques, auteur parisien atteint du sida. Autobiographie à demi camouflée, le film se signale comme tel : lors d’une scène, Jacques lit dans son bain Un Homme au singulier, un récit dans lequel son auteur Christopher Isherwood réalise son autoportrait à mots couverts. Mais ce caractère d’autofiction est chez Honoré à double entrée, le réalisateur étant autant l’écrivain (quarantenaire, parisien, père d’un enfant qu’il a eu avec une amie, de caractère versatile, ayant du mal à se considérer comme un véritable auteur) que l’étudiant (dévorant des livres, se voyant faire du cinéma, orphelin de père, directeur de centre de vacances). À travers le film se joue la rencontre éphémère mais essentielle entre un jeune homme et son pygmalion, celle que Christophe Honoré s’est (possiblement) rêvée. 3) Ton père, autofiction publiée à l’automne 2017. À l’invitation de Colette Fellous, directrice de collection au Mercure de France, Honoré se colle à l’exercice de l’autoportrait. Treize années après la publication de son dernier livre pour adultes – l’auteur ayant continué à écrire des livres pour enfants –, il ausculte son état de père gay dans une France déchirée il y a peu par la loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe. Franc, parfois impudique, le livre brosse le portrait d’un homme solitaire, individualiste, parfois acariâtre et en proie au doute. 71


Deux. Avec Les Idoles, Christophe Honoré reprend le dispositif de Nouveau Roman, en réunissant au plateau des personnes ayant réellement existé : Jean-Luc Lagarce (Julien Honoré), Hervé Guibert, Bernard-Marie Koltès, Serge Daney, Jacques Demy et Cyril Collard. Interprétés par six comédiens (Youssouf Abi-Ayad, Harrison Arévalo, JeanCharles Clichet, Marina Foïs, Julien Honoré, Marlène Saldana), ces six-là, contrairement aux figures du nouveau roman, n’ont pas constitué une bande ou un mouvement. Ce qui les réunit, c’est la position qu’ils ont occupée dans la construction intellectuelle et personnelle d’Honoré, ainsi que leur trajectoire. Auteurs dramatiques (Lagarce, Koltès), écrivain (Guibert), cinéaste (Demy), journaliste et critique de cinéma (Daney) ou tout cela à la fois (Collard, également réalisateur, acteur et musicien), tous étaient homosexuels (ou bi) et sont morts du sida entre 1989 et 1995 entre l’âge de 35 et 59. Le spectacle débute par une prise de parole à la première personne. Dans une scénographie juxtaposant des espaces urbains (couloirs de métro, abribus) propices aux rencontres furtives entre hommes, une enceinte diffuse un texte dit par Honoré. Tiré du dernier chapitre de Ton père, cet extrait raconte sa découverte, lorsqu’il est âgé de vingt ans, de Jours étranges, spectacle monté par le chorégraphe Dominique Bagouet – lui aussi mort du sida, en 1992. Dans cette pièce créée en 1990 puis reprise en 1993 par les mêmes danseurs, Bagouet réalise un retour vers l’adolescence. Le chorégraphe explore ses états et ses émotions, en s’appuyant sur cinq chansons de l’album Strange Days des Doors (Bagouet avait seize ans à la sortie de l’album, en 1967). Adresse valant pour Jours étranges mais résonnant avec Les Idoles, Christophe Honoré précise « Ce n’est pas l’original que nous allons voir. » Comme il l’écrit dans Ton père, Christophe Honoré réalise face à cette pièce chorégraphique « une danse d’après. Nous sommes après la mort de celui qui l’a inventée. Mais nous sommes juste après. (...) Se déroule là un événement qui ne nous est pas adressé mais auquel nous sommes conviés. » En inventant la bande des Idoles, Christophe Honoré conçoit, à sa manière, le spectacle d’après.

Trois. En quinze séquences, les six hommes vont échanger, parfois âprement, d’autres figures les rejoignant, telles la comédienne Elizabeth Taylor, figure de proue de la lutte contre le sida. Au fil des discussions se dessine leur vie, leurs positions, leurs œuvres, leurs accords et divergences. En brisant volontairement l’illusion et en refusant la ressemblance physique, le spectacle nous fait accepter une autre convention : si chacun porte les idées de son personnage, celui-ci est aussi nourri de la personnalité de chaque interprète. Ainsi, la (géniale) Marlène Saldana incarne un Jacques Demy aussi fantasque et excentrique (à l’image de la comédienne), qu’en retrait volontaire du groupe – son homosexualité et sa maladie seront longtemps cachées. Pour autant, ces morts ne sont pas revenus là pour un geste commémoratif. Tous s’interrogent sur leur position face à leur homosexualité et leur maladie, leur position politique, ainsi que sur l’après. Comment ont-ils choisi, ou pas, de s’engager via leurs œuvres dans la lutte contre la maladie ? Comment la perception de leurs créations a-t-elle évoluée ? Quelles seraient leurs actions et pensées aujourd’hui ? Si l’ensemble souffre de quelques longueurs et peut avoir certaines tonalités confortables ou trop aimables ; si, en raison de sa structure séquencée certaines scènes marquent plus que d’autres – telle celle où Hervé Guibert (Marina Foïs) cite un extrait de son autofiction À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, racontant la mort de Michel Foucault (renommé Muzil) – Les Idoles nous adresse par son dispositif un rappel et une question. Rappel de la violence et de l’exclusion inouïes subies par les malades du sida. Question, passionnante, ainsi formulée par Serge Daney : « À qui avons-nous fait place ? » Christophe Honoré n’a rien d’un artiste militant ou engagé politiquement – lui-même ne s’en cache pas –, mais le spectacle dépasse la seule mélancolie consolatrice. La question du manque, du doute, le lyrisme et les forts accents romantiques (la marque d’Honoré) de l’ensemble sont ici sublimés et participent, malgré eux peut-être, d’un geste fort : nous interpeller sur notre présent. — LES IDOLES, théâtre, les 14 et 15 février, MA scène nationale, Le Granit, à Belfort www.magranit.org

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Tiago Rodrigues L’art du souffle Par Caroline Châtelet

Avec Sopro, Tiago Rodrigues conçoit un émouvant et puissant geste théâtral. Parmi les questions régulièrement adressées à un critique figure celle de la redite : peut-on écrire plusieurs fois sur un même spectacle sans répéter les mêmes mots, phrases, idées ? À cette interrogation – certes sensée –, la critique oppose la sienne : au-delà de l’argument financier, qu’estce qui fait que le désir d’écrire sur certaines œuvres demeure ? Il y a de prime abord, dans cette manière de vouloir reprendre un sujet, l’ambition de l’épuiser. Tentative vaine, car on n’épuise pas une création. Chaque nouvel article vient, plutôt, prolonger des interrogations précédentes, en creuser de nouvelles, refaçonner le rapport à l’objet – d’autant qu’entre-temps, la mémoire fait son travail. Ce processus stimulant se révèle d’autant plus intéressant lorsque l’œuvre traite elle-même de la mémoire, comme Sopro, de Tiago Rodrigues. Dans ce spectacle créé en 2017, l’auteur, metteur en scène et acteur Tiago Rodrigues – également auteur de The Way She Dies, à l’affiche du Maillon à Strasbourg du 20 au 22 mars  – réunit une poignée de comédiens et la souffleuse Cristina Vidal. Travaillant depuis plus de quarante ans au Théâtre Dona Maria II de Lisbonne – dont Tiago Rodrigues a pris la direction en 2015 – Cristina Vidal constitue la matrice de Sopro. Lorsque le spectacle débute, elle est la première à pénétrer le plateau modestement meublé d’une banquette. Dans cet espace ouvert et ceint de voiles blancs animés par un léger souffle de vent – Sopro désigne le « souffle », en portugais –, des herbes folles, dont des roseaux, poussent de ci, de là. Si tout nous signale sobrement que le lieu représenté est un 73

théâtre, ce théâtre-ci, avec l’abandon dont il est l’objet, est un espace métaphorique, imaginaire. Bientôt, les comédiens rejoignent Cristina Vidal, et dirigés par cette dernière (qui leur indique leur place et leur souffle scrupuleusement leur texte), ils vont représenter la mémoire de la souffleuse. Dans cette plongée dans ses souvenirs, l’intime se mêle à l’artistique tandis qu’affleure le politique. Le récit de sa première venue dans ce théâtre, de son embauche, de la maladie et la mort de sa directrice s’entremêlent avec des extraits de pièces jouées là. Ces fragments de pièces sont interprétés dans une négociation subtile entre un jeu naturaliste, psychologisant et un jeu distancié, manière de rappeler que reprendre une œuvre précédente n’est pas imiter à l’identique : là aussi, le temps a fait son œuvre, les conditions, les intentions, le contexte de jeu diffèrent. Tissage brillant, émouvant et intelligent du travail et de la vie, Sopro pose aussi en sous-main, avec l’évocation furtive des difficultés financières récurrentes, la question de la disparition. Que resterait-il, si ce théâtre, ou d’autres, venaient à fermer ? La mémoire. Mémoire des lieux, des œuvres, partagées à parts égales entre ceux qui les conçoivent et ceux qui y assistent. La présence de roseaux – plante symbolique renvoyant au calame, la plume utilisée par les scribes égyptiens et signifiant le passage de l’oral (souffle) à l’écrit – nous rappelle alors ici que si le théâtre peut ployer sous les coups du sort, il ne rompra pas. Art de l’éphémère, sa permanence est dans la mémoire et même s’il doit prendre d’autres formes, il continuera de se transmettre et d’exister. — SOPRO, théâtre, du 5 au 8 mars, Centre dramatique national de Besançon (en partenariat avec les 2 scènes), et le 16 mars, MA scène nationale à Montbéliard. www.cdn-besancon.fr www.mascenenationale.com


Le regard du lecteur Au final, le lecteur est seul juge, il s’approprie l’œuvre et la fait vivre. C’est le cas avec Blutch à l’honneur à Strasbourg et pour les grands romans signés David Diop ou Pauline Delabroy-Allard.

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BLUTCH Dessin-monde Par Emmanuel Abela ~ Photo : Benoît Linder 75


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Le dessinateur Blutch revient chez lui à Strasbourg. Il suffit parfois d’une image pour éclairer une œuvre. Celle de Christian Hincker, tout petit à Illkirch-Graffenstaden, rejoignant son père à la cave, assis sous les néons à proximité de la grande table à dessin, « intimidante », peut nous renseigner. Le soin apporté par son père à son matériel dans cet espace protecteur conduit le petit Christian à un acte libérateur : le dessin. Il a 3 ou 4 ans, et fait du dessin son mode d’expression, voire exclusif, un temps. « Le dessin surgit avant la culture », nous relate-t-il dans un entretien à paraître dans la monographie que lui consacre Dargaud sous le titre d’Un autre paysage. Il dessine à l’envi ce qu’il voit, et non ce qu’il imagine : des voitures, des camions, bon nombre de véhicules aperçus sur le chemin de l’école. La bande dessinée ne vient que dans un deuxième temps. Comme pour tous les mômes de ce début des années 70, elle prend la forme de ces Lucky Luke – « la grande affaire de ma vie » –, offerts à l’occasion d’un plein d’essence, puis il y a Picsou Magazine. Contrairement aux autres mômes qui s’attachent aux historiettes, lui s’attache au trait  ; il distingue les auteurs, fait du troc avec ses camarades pour obtenir les histoires dessinées par Carl Barks qu’il distingue des Italiens qu’il affectionne tout autant, Luciano Bottaro et Romano Scarpa. Il se crée ainsi sa propre grammaire visuelle, aiguise son regard. Des années plus tard, il fascine ses amis à l’école par sa capacité à retranscrire, tout en les détournant, les situations qu’il rencontre. Il le fait avec une certaine gravité, sûr de son effet, avec quelque chose qui n’est pas encore dit d’une forme de séduction par le trait. Lui, le gamin un peu introverti, pour qui la parole n’est pas une évidence – jusqu’au jour où il a commencé à parler beaucoup et à tout tourner en dérision ! – s’exprime par le dessin, toujours et encore. Il devient Blutch, « un personnage qui s’installe malgré [lui]. » Et qu’il accueille à bras ouverts. Il est étonnant de constater comment ce sobriquet utilisé un jour par un camarade de classe s’est popularisé au point de supplanter le prénom de Christian.

Dessin pour la couverture de la Beauté (Futuropolis), crayon et crayons de couleur sur papier, 2008

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Mais qui est Blutch ? C’est un dessinateur qui dit les choses par le dessin, qui observe ce qui l’environne, se l’approprie non sans difficulté et le pose sur le papier. Lorsqu’il choisissait les œuvres qui allaient constituer sa carte blanche au MAMCS – quelle merveilleuse idée ! –, j’ai eu la chance de me retrouver à ses côtés ; je constatais l’extrême vivacité de son regard : les choses faisaient sens immédiatement, aussi bien dans l’acceptation que le refus  ; la sélection mentale était ferme, précise et quasi définitive. C’est quelque chose que j’ai pu constater très tôt. Avant tout, Blutch est un regard. Comme pour certains cinéastes ou photographes, la réalité passe par le filtre de ce regard-là : la composition générale, un détail perçu ici, une incongruité visuelle là, tout s’intègre dans l’instant, et s’agrège d’une pensée sans filtre. Tout passe du cerveau à la feuille de papier, de manière directe et presque immédiate, y compris ce qui est de l’ordre de l’écoute : une conversation, et le voilà qui fait apparaître les mots, une évocation furtive, sous une forme comme une autre, parfois avec dérision d’autres fois de manière plus sérieuse. J’ai eu l’occasion de beaucoup l’interroger sur cette manière particulière de « dire » les choses : il a tendance à s’accabler, à se cacher derrière le fait d’avoir eu du mal à construire et à ordonner sa pensée – ce qu’on ne croit pas un seul instant ! –, avant de nous affirmer de manière définitive : « Tout mon être s’est concentré sur le dessin qui est devenu le moyen de “dire”. » Pour mieux comprendre cela, il faut le voir dessiner. Je me souviens de cette fois où il réalisait un dessin au Musée Tomi Ungerer. Tout en poursuivant la conversation, j’observais sa manière de faire. Lui, ne disait plus rien, il s’était enfermé dans une bulle protectrice –  laquelle paradoxalement restait ouverte au monde  –, il faisait naître des formes plutôt spontanées qui restituaient tous les éléments de la conversation en cours, avec en prime un bel hommage à Balthus, parmi ses références évidentes, qui venait d’être mentionné. C’est saisissant de constater cette manière de condenser un tout – une situation, une discussion, des allusions – sur une feuille, muni d’un simple crayon. Sous la forme d’un dessin qui contient tout, ou presque.


Nous échangions récemment à propos de Lune L’envers, et je lui faisais remarquer que la clé je l’avais trouvée dans un dessin précisément – peutêtre étais-je passé à côté dans un premier temps – ; le personnage de Lanz qui revêt les traits de Blutch s’attaque à la voiture de Winnetou – réminiscence visuelle de la case où l’on voit le cadavre de Lopez chevauchant l’écume comme un vrai diable dans le Blueberry, Ballade pour un cercueil de Giraud et Charlier ? – ; en observant longuement ses lignes de force et l’extrême puissance du trait, je tirais la conclusion que ce dessin-là valait pour luimême, comme chaque case de la bande dessinée. Comme chaque dessin en définitive, avec cette force dramatique incroyable qui permettait encore une fois d’embrasser à elle seule la dislocation du monde. Je n’en étais pas à une révélation près, mais celle-là a fait l’effet d’un choc. Elle rouvre la perspective de tout regarder d’un œil nouveau. Sans titre, encre et lavis d’encre, pinceau sur papier, 2011

En cela, les expositions strasbourgeoises offrent la meilleure des occasions. Rarement – peutêtre jamais  ?  –, un artiste, strasbourgeois qui plus est, aura-t-il été l’occasion d’un tel coup de projecteur que ce soit à l’occasion des jeunes Rencontres de l’Illustration ou même en général : pas moins de cinq lieux permettent de découvrir la diversité – le mot est faible – d’une pratique ouverte, avec une riche exposition rétrospective au Musée Tomi Ungerer, cette carte blanche au MAMCS qui permet à Blutch de faire converser ses propres dessins avec un choix d’œuvre au Cabinet des Estampes, au Cabinet d’art graphique et à la Bibliothèque des Musées – les filiations deviennent une évidence –, la présentation des planches de Pour en finir avec le cinéma à l’Aubette, une exposition plus centrée sur la jeunesse avec des planches issues du Petit Christian et de Mais où est Kiki ? – un album à paraître en septembre – et enfin un dialogue de dessins avec Anne-Margot Ramstein au Shadok – une série de dessins réalisés en réponse les uns aux autres sur une période toute récente, une merveille à elle seule ! La circonstance est belle, elle est rare de pouvoir découvrir la vitalité d’un trait qui matérialise une idée ultime. Celle en capacité de se passer des mots, et de toucher ainsi à l’informulable. À l’informulé.

Le pays de la soif, lithographie (Mel Publisher)

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— BLUTCH, Cinq expositions dans le cadre des Rencontres de l’Illustration (avec les Musées de la ville de Strasbourg et le festival Central Vapeur) ; Un autre paysage. Dessins 1994-2018, du 22 mars au 30 juin au Musée Tomi Ungerer – Centre international de l’Illustration ; Art mineur de fonds, du 22 mars au 30 juin au MAMCS ;  Pour en finir avec le cinéma, du 22 mars au 30 juin à L’Aubette 1928 ; Hors-la-loi, du 22 mars au 20 avril à la médiathèque André Malraux ; La Reprise, du 21 au 31 mars, dialogue de dessins, Blutch + Anne-Margot Ramstein, au Shadok ; Rencontres avec Blutch au MAMCS le 24 mars, à la Librairie Kléber le 30 mars, à la médiathèque André Malraux le 5 avril. www.musees.strasbourg.eu centralvapeur.org À paraître : Un autre paysage, Dargaud

Projet d’affiche non retenue pour le film Les Garçons sauvages de Bertrand Mandico

— Pour moi, le dessin matérialise une idée qui se passe de mots. — Blutch 79


David Diop L’humanité à nu Par Emmanuel Abela ~ Photo : Henri Vogt

Frêres d’âme, le choc littéraire de l’automne dernier continue de vivre en nous. Échange avec son auteur, David Diop.

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Dans votre roman, après la perte de son meilleur ami, le tirailleur sénégalais Alfa Ndiaye décide de faire preuve d’« humanité » avec ses ennemis. Quand on sait le sort qu’il leur réserve, on s’interroge. Était-ce là une manière pour vous de dire qu’à un tel niveau de barbarie et de déshumanisation, les codes s’inversent ? La question est intéressante. J’ai voulu montrer que dans une situation cataclysmique comme celle de la Première Guerre mondiale, la limite entre l’humain et l’inhumain est fluctuante. Je reprends souvent les mots de Blaise Cendrars qui qualifie cette guerre d’« usinière », d’« industrielle » : les obus coupent des têtes, tranchent les membres, éventrent les soldats. De placer ce récit dans un tel contexte, c’était me donner la possibilité de réfléchir sur la condition humaine dans une situation de crise extrême. Dans ce chaos, Alfa constate la violence à hauteur d’homme. Avec cette sorte de psycho-récit, j’ai choisi de donner au lecteur l’accès au subconscient du personnage que j’ai inventé. Sans filtre. Nous avons tous des grands-parents ou arrière-grands-parents qui ont fait la guerre mais qui n’en parlaient pas. Ma mère hollandaise m’a souvent évoqué mon arrière-grand-père gazé à l’ypérite, mort prématurément. Elle me racontait qu’il n’en disait rien. Personnellement, j’étais très impressionné par ces soldats qui ne parlaient pas, qui se muraient souvent dans le silence pour ne pas dire ce qu’ils avaient souffert – un silence qui impose le respect. La traduction de leurs pensées ainsi de manière directe était pour moi le moyen d’arriver jusqu’à l’intimité qu’entretenait le soldat à la guerre. On ne peut pas cacher ce qu’on pense, le lecteur fait irruption dans les pensées du personnage, il entre par effraction dans sa conscience. C’est aussi une manière de renouer avec l’oralité propre à la culture africaine. De faire dire au personnage ses pensées sous la forme d’un discours, c’est une convention littéraire. L’expression de la pensée dans la vie est très complexe, on pense par image, par flash, par schéma, moins par discours. Là, mon approche est conventionnelle, mais elle m’arrange effectivement parce qu’elle me permet de rejoindre une tradition : l’oralité de la chanson de geste ou des récits des griots qui, en Afrique, font les louanges d’une famille, vantent les mérites d’un lieu ou racontent l’histoire d’un pays. Là il se trouve que c’est le personnage – un personnage singulier que je situe comme un lutteur – qui paraît se chanter à lui-même sa propre histoire.

Cette manière de faire permet de jouer sur le rythme du récit : un rythme haletant calqué sur le rythme de la langue wolof. Oui, mais je voulais éviter toute forme d’exotisme. Alfa ne parle pas le français, j’ai voulu suggérer par l’usage d’un français un peu particulier, l’idée que ce français s’est construit sur la base d’une autre langue. On peut aisément jouer sur le rythme du français et organiser le récit par la répétition. On vous sait professeur à l’Université, spécialisé en littérature du XVIIIe à Pau. Auriez-vous puisé dans certains récits à la première personne des modèles pour Alfa, pour avancer ainsi sans fard, au fil du récit ? Ce qui me plait dans la langue et l’écriture du XVIIIe, c’est la façon dont une unité très complexe se retrouve traduite, et donc écrite, pour toucher le lecteur. De manière simple dans la formulation. C’est une écriture qui relie la littérature à l’humanité et avec une dimension orale dans l’écriture, y compris pour des textes très théoriques. Cet art de la conversation me fascine, mais là ce n’est pas tout à fait la même chose. Pour ce monologue assez particulier, j’ai essayé de retrouver une intensité émotionnelle. Cette émotion que j’ai ressentie en lisant des lettres de poilus. C’est cela qui m’a poussé à écrire ce texte et à rechercher des lettres littéraires avec un tel degré d’intimité. Le fait d’utiliser un psycho-récit, de donner accès directement aux pensées les plus secrètes de ce personnage, ça intègre le lecteur. D’une certaine façon, il devient complice du personnage et partage une proximité en décalage avec ce qui peut sembler raisonnable. Vous nous faites basculer avec Alpha  : nous perdons nos repères, ses espoirs sont les nôtres tout comme ses souvenirs, et au moment de la bascule, nous plongeons ensemble. C’est un peu ce qui fait l’étrangeté de ce texte car on partage une folie. Vous attachez beaucoup d’importance à un deuxième temps : la relecture. Un ouvrage comme celui-là continue-t-il d’être écrit par les lecteurs ? Oui je crois que c’est le cas de tous les livres. Les livres appartiennent aux lecteurs. Les lecteurs qui viennent me voir et me posent des questions, formulent des interprétations du livre que j’accepte systématiquement et qui ajoutent des couches de sens à mon propre texte et c’est ça que je trouve merveilleux. Ce roman court laisse la possibilité d’une relecture. J’ai très vite compris que je souhaitais que le lecteur relise certaines pages. — David Diop, le 6.12.18 à la Librairie Kléber Strasbourg

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Pauline DelabroyAllard

Ça raconte Sarah est un roman écrit à la première personne, pourtant on ne connait pas le prénom de la narratrice. Qui est le « je » du récit ? S’agitil d’une autobiographie ou même d’une autofiction ? Le « je » du récit n’a pas de prénom afin de mettre en lumière celui de Sarah. Il se trouve que ce personnage de la narratrice peut parfois présenter des ressemblances avec moi, mais il s’agit bien d’un roman, comme indiqué sur la couverture du livre. J’aime souvent dire que tout est vrai et que tout est faux, et c’est vraiment le cas. Je me suis évidemment inspirée de choses vues, entendues, vécues, et puis j’ai aussi tout inventé ! Vous vous attachez moins à la maladie de Sarah qu’à la disparition de ses sentiments amoureux à l’égard de la narratrice. Ça raconte Sarah n’est-il pas davantage le récit d’un amour et de sa fin qu’un tombeau à la femme aimée ? Ça raconte Sarah est avant tout le récit d’une passion. La maladie n’est surtout qu’une métaphore pour dire la mort, la mort du sentiment, la mort de l’amour, mais aussi la contagion, l’envahissement progressif du corps, des corps, par cette chose violente qu’est forcément le sentiment passionnel.

Femme fatale Par Florence Andoka ~ Photo : Agence Opale

Dans Ça raconte Sarah, l’envoutant premier roman de Pauline Delabroy-Allard publié aux Éditions de Minuit, Sarah est belle et cruelle, inoubliable comme un refrain impossible murmuré trop longtemps.

Dès les premières pages, il est question d’un premier deuil amoureux. Le temps de la relation amoureuse est-il cyclique ? Oui, bien sûr, les histoires d’amour se terminent forcément, et même s’il leur arrive de renaître de leurs cendres, elles sont loin d’être linéaires ! La narratrice et Sarah éprouvent sans cesse des joies immenses et des peines tout aussi profondes. Est-ce le propre de la passion ? C’est bien là que se trouve la distinction, pour moi, entre histoire d’amour et passion. La passion est une suite de montagnes russes, un rythme effréné, la magie blanche mêlée à la magie noire, quelque chose de très lumineux et de très sombre à la fois. Le sentiment amoureux est bien plus tranquille, moins anxiogène. Au fil du texte il y a des phrases qui reviennent comme une rengaine. Quel est votre rapport à la poésie et à la musique ? Un rapport très fort ! Je ne peux me passer ni de musique ni de poésie. La poésie est probablement ce que je préfère lire, et je ne peux passer une journée sans écouter de la musique. Or, c’est curieux, mais pendant le temps d’écriture du roman, justement, je n’ai absolument rien pu écouter. J’avais besoin de silence uniquement, comme si c’était impossible de faire coïncider l’écoute et l’écriture. Pourtant, j’ai pensé mon roman comme un morceau de musique, avec ses leitmotivs, ses nuances, ses couleurs, ses thèmes exposés en mineur qui explosent plus tard en majeur. 82


Il arrive au cours du récit que vous digressiez en apportant des informations très précises sur l’origine d’un mot, la production d’un film… comme si la connaissance venait interrompre ou nourrir l’histoire de cet amour. Comment ces éléments sont-ils apparus ? Il était nécessaire pour moi de ponctuer mon texte de moments de ce que j’appelle « l’écriture objective » pour ralentir l’essoufflement provoqué par la folie amoureuse de mes deux personnages. Pour la narratrice, qui a un esprit assez cartésien, il est rassurant de chercher des définitions dans le dictionnaire comme pour palper la réalité de ce qu’elle est en train d’éprouver et qui lui semble parfois “sur-réel” ou “ir-réel”. Les passages d’écriture objective permettent alors de revenir au concret lorsque le cœur s’emballe trop, de toucher du doigt une certaine réalité. Si c’est écrit alors c’est que c’est vrai. Mais les passages donnent aussi des clés pour la relation nouée entre la narratrice et le personnage de Sarah, aucune des références qui s’y trouve n’est anodine, chaque mot est évalué et fait sens.

Le deuil amoureux nécessite pour la narratrice de se perdre à Trieste. Est-ce une référence au romantisme de la Mitteleuropa ? Oui, évidemment. Trieste est une ville chargée d’histoire littéraire et de références. C’est la ville de Joyce, d’Umberto Saba, de tant d’autres. Pour ma part, c’est Franck Venaille qui m’a donné envie de découvrir cette ville et le choc esthétique fut si intense que j’ai tout de suite ressenti l’envie de faire le portrait de cette ville. C’était il y a des années, je ne pensais pas que ça deviendrait une partie entière de mon roman. On y parle toutes les langues, toutes les religions sont représentées, il y a le port noble et le port désaffecté, les ruelles italiennes et l’architecture rigide autrichienne. Trieste est une ville fascinante, où l’on peut vraiment devenir qui l’on veut. Ça raconte Sarah est votre premier roman, quels sont vos projets à venir ?  Aujourd’hui, j’attends avec impatience la sortie de mon album jeunesse, Avec toi, qui sort le 6 février aux éditions Thierry Magnier. Et j’attends avec impatience de retrouver du temps pour me lancer dans l’écriture d’un deuxième texte long, qui commence à me trotter dans la tête.

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Temps réel Le cinéma naît en plateau. Plongée en coulisses à l’occasion d’un tournage dans les Vosges. Reportage, rencontres, émotions et vibrations avec le paysage comme personnage principal.

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ZONE BLANCHE Par Marie Bohner ~ Photos : Pascal Bastien

Zone Blanche, une série made in France & Belgique, mais surtout terriblement vosgienne, sombre comme la poix et addictive en diable, produite et diffusée par une chaîne de télévision publique à une heure de grande audience. C’était le défi du choc culturel de Zone blanche, diffusée sur France 2 en 2017, qui a récolté plus de 13 % en moyenne de part d’audience par épisode et a trouvé un succès d’estime international à travers sa diffusion sur Amazon Prime et par de nombreux prix au Festival de Créations Télévisuelles de Luchon 2017, ainsi que le Fipa d’or 2017 de la meilleure musique originale dans la catégorie série. Coupé, moteur, ça tourne  Lorsque nous arrivons dans les contreforts vosgiens avec Pascal Bastien, photographe de son état, il ne pleut pas, mais nous savons que la trêve ne va pas durer. La pluie, comme la forêt, colorent l’ambiance de Zone blanche plus que n’importe quel décor artificiel ne saurait le faire. Partis de Strasbourg vers midi, il est 14h quand nous arrivons, ponctuels, sur le boulevard Kelsch de Gérardmer. L’effet est saisissant : le boulevard, coupé à la circulation, arbore des projecteurs disproportionnés, yeux exorbités tournés vers l’entrée d’un bar, des camions dégorgeant de matériel posés aux alentours. Une foule de techniciens et de techniciennes en noir s’agitent en ballet frénétique.

Créée par Mathieu Missoffe, Zone blanche méritait bien un deuxième opus. Rencontre avec les équipes en plein tournage par une journée fraîche de mai 2018 à Gérardmer et Xonrupt-Longemer. L’endroit est exigu, favorise la promiscuité. Le bar ainsi que l’étage ont déjà servi de décor dans la première saison. On y rencontre aujourd’hui Laurent Capelluto et Marina Hands, mais aussi le catering et la cantine de l’équipe déco. Une jolie fille aux cheveux longs retenus en queue de cheval passe deux bonnes heures à dire, à intervalles réguliers : « Silence s’il vous plaît. Ça tourne. » puis, après un moment : « Coupé. » Pendant ce tempslà, nous attendons le créneau magique de l’interview, quelques minutes autorisées en deux scènes. Pas d’accès à la pièce même du tournage, à l’étage : les techniciens eux-mêmes ont du mal à s’y caser. Nous nous imprégnons donc de cette ambiance de ruche en rêvant à ce qui se passe au-dessus. Une personne passe près de nous, tatouage en forme d’écran noir sur l’avant-bras. Dedans, il est écrit : « The end. »

Premier spot : Le Grattoir C’est un haut lieu de la vie culturelle alternative. On y trouve, pêle-mêle et à des horaires qui varient un peu selon l’humeur du jour et la soirée de la veille, un pâté lorrain fait maison par Sophie qui y développe une restauration terroir, des banquettes en bois et des chaises rustiques de chalet de montagne bricolés par une bande de potes, des lurons chevelus et une mirabelle à faire pâlir les morts. C’est un lieu joyeux, dans son jus, authentique.

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Ensuite : la maison Le deuxième rendez-vous est une maison d’architecte, rue des Berleux à Xonrupt-Longemer. Le temps a fraîchi soudainement et il commence à pleuvoir dru. Le tournage avec Suliane Brahim et Naidra Ayadi se passe à l’intérieur, mais le lieu est à nouveau trop étroit pour que nous y soyons : c’est depuis le dessous d’une bâche que nous observons la scène muette, à travers une baie vitrée, avec une partie de l’équipe technique. Elle est composée ici d’environ 50 personnes, plus de 80 sur les deux sites cumulés. Chaque équipe tourne 3 à 6 scènes par jour. Nous sommes arrivés à 17h30 – le tournage est prévu jusqu’à 2 heures du matin. Il fait froid et humide. Une tasse à café pleine de mégots traîne dans un abandon temporaire sur le sol, sous une gouttière. Quelques mots échangés avec l’équipe beauté : Vincent, Français, et Laura, Belge, tous deux coiffeurs et enthousiastes d’être à nouveau de l’aventure. Vingt fois d’affilée, Suliane Brahim mord dans une pomme et enfile un pull. Plan large, plan resserré. Le scripte joue un rôle essentiel, comme l’est la détermination du réalisateur. Nous, inutiles, attendons debout notre fenêtre de tir pour l’interview. Un tournage a quelque chose d’épuisant, use les nerfs, provoque des pointes d’impatiences. Nous ne comprenons pas tout, si ce n’est que chacune des abeilles de cette ruche connaît parfaitement sa partition. De l’ennui naît l’observation de ce qui se déroule autour de nous. Une mécanique étonnante est à l’œuvre, et l’ambiance est électrique, malgré les interruptions incessantes. L’agacement passe comme un souffle, et nous laisse profondément séduits par cette démarche d’artisan.

De la première saison sortie en 2017, on se souvient d’une forêt sans début ni fin, de ses habitant-e-s soumis-e-s à ses lois et d’enquêtes criminelles comme des échos absurdes – parfois drôles – dans l’immensité. Il y fait plutôt mouillé, pétri de sang, d’humus et d’esprit potache. Jusqu’à l’agression de celle par laquelle tout se crée, tout s’efface : le Major Laurène Weiss. Quand la saison 2 commence, deux mois ont passé. On y retrouve une Laurène sauvée des brumes, des représentants de l’ordre avec des comptes à rendre, un procureur toujours curieux, souvent suspect, des pollutions industrielles, des rebelles éco-terroristes et un Dieu celte aux bois de cerf. Oh oui.

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Portrait Laurent Capelluto

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Ma femme me dit toujours Il a une bonne bouille aux joues pleines à fossettes, yeux noirs pétillants. Les boucles noires révèlent des origines italiennes, soulignant l’apparente bonhomie d’une douceur avisée. Laurent Capelluto est un acteur belge, qui sévit au théâtre, notamment avec Bacri et Jaoui, comme à l’écran, dans la série Les Revenants ou les films de Cécilia Rouaud. Pour Zone blanche il incarne le procureur Franck Siriani, par lequel la communauté de Villefranche et ses mystères se révèlent. C’est avant tout cela que Laurent Capelluto a retenu de sa première lecture du scénario : le procureur est « une porte d’entrée ». C’est lui qui prend le spectateur par la main pour lui faire découvrir cet univers étrange, lui qui en paie les pots cassés avec humour et qui donne, ce faisant, de la légèreté à une atmosphère parfois étouffante. « Le spectateur, et le lecteur que j’étais alors, découvrait l’endroit à travers lui, qui n’est pas un type tout à fait classique, ne seraitce que par ses allergies. Le personnage est construit comme ça : dès les premiers épisodes, il voit des choses franchement étranges, il y réagit. J’ai tenté de garder cette émotion première que j’avais eue en lisant, de lui insuffler le prolongement naturel de la découverte de cet univers. » On avait dit à Laurent Capelluto de travailler son personnage en cherchant du côté de Colombo. Ce que Laurent Capelluto apprécie particulièrement chez Colombo, c’est « cette façon qu’il a de passer pour un con pour mieux piéger la personne en face de lui après. » Pourquoi le procureur est-il là ? Son apparente vulnérabilité, qui suscite une compassion amusée –  pas loin de la «  Schadenfreude  » allemande)  – chez le spectateur, permet de découvrir un caractère en creux, fort de son propre mystère. Qu’a-t-il fait pour mériter cela ? Ces questions récurrentes de la première saison devraient trouver quelques réponses dans la saison 2, notamment par le biais de ses échanges avec un nouveau personnage incarné par Marina Hands. L’inconfort dans lequel on voit le personnage de Laurent Capelluto patauger pendant toute la première saison est à peine joué, tant l’homme n’est pas familier du fantastique. « Je suis sensible par rapport aux films d’horreur, mais mon épouse est plutôt fan de films de genre. Et mon fils de 13 ans n’est attiré que par ça, par exemple It de Stephen King… Nous sommes allés voir récemment Ready Player One de Spielberg, dont une partie se passe dans l’hôtel de Shining. Depuis il veut absolument voir Shining : je l’ai prévenu que c’était un truc qui pouvait vraiment le traumatiser. Ma femme m’a raconté, à propos des grands réalisateurs de films de genre, comme Romero ou Wes Craven, que dans la vie ce sont des gens absolument doux, d’une grande gentillesse. Cela me fait penser qu’ils mettent toutes leurs angoisses et leurs pulsions négatives dans les histoires qu’ils racontent. Je crois que c’est utile, ce cinéma-là. » Là où il y a de la peur, il faut rassurer,

là où l’on souffre il faut de la consolation. Laurent Capelluto aime réparer les équilibres. La forêt et la nature sont aussi des sensations n o u v e l l e s p o u r l u i . « Je ne c o n na i s pa s particulièrement, même si depuis quelques années avec ma femme… ça fait très Colombo, non, de la citer tout le temps comme ça ? [rires] Donc avec ma femme on fait des randonnées. Mais j’ai été élevé dans un milieu plutôt urbain, en partie en Afrique dans des quartiers d’expat. » Ainsi progresse-t-on dans la boue et les feuilles mortes de Zone blanche au rythme d’un procureur hésitant et parfois amusé, on peine avec lui, on souffle, on s’étonne. On joue même un peu les cyniques, temporairement, quand on reprend un peu d’assurance face à cet univers singulier.

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Marina Hands

Marina ! La nouvelle saison de Zone blanche donne l’occasion de renouer avec une actrice de cœur pour Novo : Marina Hands. Présente au cinéma comme au théâtre, singulièrement physique, elle rejoint la série pour y incarner un nouvel élément, une inspectrice de l’environnement, proche du procureur, du nom de Delphine Garnier. On la rencontre brièvement lors du tournage d’une scène dans le bar du Grattoir, à Gérardmer, avec son chien. Elle explique qu’elle n’avait pas vu la première saison, qu’elle a lu le scénario de la deuxième avant de voir les images, qu’elle a été conquise. « Débarquer pendant une deuxième saison c’est rentrer dans un univers, évidemment. Mon idée était de me laisser faire, me laisser porter par cette équipe déjà constituée. Faire l’actrice de films. [rires] » Elle ajoute que le rapport de la série à la nature, « intemporel, n’a d’attachements ni sociaux ni bourgeois, c’est un contre-univers ». Et qu’elle aime ça. 89


ENTRETIEN

SULIANE BRAHIM 90

Dense, par absorption Malgré ou peut-être grâce à une taille menue et délicate, Suliane Brahim est aussi insondable qu’explosive. Sociétaire de la Comédie-Française depuis 2016, on l’a vue sur les planches aux côtés de Catherine Hiegel, mais aussi François Orsoni, Valérie Donzelli, Vincent Macaigne… Elle tient dans Zone blanche le rôle principal, celui du Major Laurène Weiss, un profil qui cultive une part de ténèbres tout en s’évertuant à faire communiquer les mondes. Équilibriste en clair-obscur. Entretien rapide, debout, presque volé.


Comment passe-t-on d’un univers comme celui du théâtre et de la Comédie-Française à celui de Zone blanche ? De manière générale je fais beaucoup de théâtre, moins d’images... Là c’était le baptême du feu. La vraie différence, c’est peut-être qu’au théâtre il n’y a pas de décor naturel. Zone blanche, c’est les escapades en forêt : courir après des loups, jouer au bord des cascades… C’est un vrai plaisir de passer de ça aux décors de théâtre, et vice versa. Il y a une question de rythme aussi peut-être : tenir un personnage sur la durée, sur deux saisons maintenant... À la Comédie-Française nous jouons les pièces très longtemps : j’ai l’habitude de tenir des partitions dans le temps. Mais les séries offrent une traversée. On a l’impression que le tournage est sans fin, et que les acteurs, comme les personnages, doivent braver la fatigue et le stress. Il y a des moments où ça nous échappe : ça fait partie de l’adrénaline du projet. Alors tout se sédimente, la frontière entre l’acteur et le personnage a tendance à s’effacer. Le Major Laurène Weiss, que vous incarnez, est un personnage qui fait des allers-retours entre plusieurs univers de la série. C’est une passeuse, dans l’émotion. Comment avez-vous travaillé ? Le Major est tout le temps-là, et en même temps… C’est un peu comme Hamlet ou Don Juan, c’est surtout un personnage qui en rencontre d’autres. Je me suis laissée imprégner : le procureur Siriani, les affaires que le Major doit régler, les nouveaux personnages, celui de sa fille… J’ai absorbé ce qu’ils me donnaient. Cela va bien à mon personnage qui ne parle pas beaucoup. Je me demande régulièrement à quel moment elle va exploser à force d’absorber tout comme ça.

Vous êtes en dialogue avec les réalisateurs et les scénaristes pour l’écriture de la série ? C’est un travail très collectif. D’ailleurs pour la saison 2 on retrouve les mêmes équipes  : réalisateurs, chefs opérateurs, équipes techniques, les mêmes acteurs avec des nouveaux en plus. On avait tous très envie de donner une suite, ensemble. Quels sont les retours qui vous ont le plus marqué par rapport à la première saison ? Avec Amazon d’abord nous avons beaucoup de retours depuis l’étranger : c’est très agréable. Se dire qu’à l’autre bout du monde, des gens aiment la série justement par ce qu’elle a de français. Ça leur semble exotique, c’est rigolo. Et puis nous étions tous contents d’essayer de proposer pour France 2 un univers différent, fort et noir. Je sais que quelques personnes sont peut-être restées à côté, parce que c’était trop sombre, qu’elles avaient peur. Mais ceux qui sont rentrés dans la série ont vraiment aimé. Ils attendent la suite. C’était le pari : faire une série à la fois policière, en même temps un peu fantastique. On avait envie de partager ça, et c’est génial de voir qu’au-delà de nous, cet univers plaît aux autres.

La série construit un univers qui lui est propre, qui pourrait se situer au Canada, en France ou aux États-Unis… Comment navigue-t-on dans un monde qui a ses propres codes, avec peu d’ancrage dans le réel ? Pour la plupart nous n’étions jamais venus dans les Vosges. Je n’imaginais pas qu’il y avait des forêts aussi magnifiques. Alors oui, peut-être que le spectateur qui ne connaît pas les Vosges se dit que c’est le Canada. Mais pour nous, en vrai, c’est palpable un peu plus à chaque jour de tournage : c’est la France, c’est les Vosges… Avec ce que ça peut avoir d’hostile aussi : pendant la première saison on était tout le temps sous la pluie, les pieds dans la boue. Ça a forgé l’univers de la série, d’une façon presque inconsciente.

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La forêt a des yeux La forêt des Vosges est actrice à part entière dans Zone blanche. Elle est vivante, inquiétante, organique et hante l’univers de chacun des personnages. On y retrouve ce qui a inspiré si fort l’œuvre de Gustave Doré : « J’ai visité tous les pays de grandes montagnes, savoir les Alpes, les Pyrénées, les Sierras Nevadas. Eh bien je trouve que ces montagnes des Vosges, sans égaler ces dernières en élévation, leur sont supérieures sur tous les autres points. […] La végétation y est d’une richesse et d’un grandiose qui dépasse tout ce que j’ai vu. Les arbres y sont d’une élévation énorme […]. Les paysages de ce pays font songer à ces forêts enchantées que peint l’Arioste et aux jardins fabuleux du Tasse. Il semble que l’on se trouve dans ce milieu fantastique des romans de chevalerie. » Pascal Wyn, le producteur exécutif de la série pour Ego Productions, l’affirme : « Il y avait une évidence à tourner dans les Vosges, même si ce n’était pas inscrit dans le scénario. Nous avons fait tous les repérages à partir de Gérardmer. » Pour Zone blanche, c’est dans une atmosphère saturée d’humidité et rythmée par un banjo entêtant qu’on décèle des influences de polar et de western, mais aussi de conte à la lisière du fantastique. Fargo, Twin Peaks, Stranger Things et Les Grandes Gueules font un bel arbre généalogique. — Diffusion de la série sur France 2 à partir du 11 février.

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Grand écart Dialogue à distance entre Füssli et Edvard Munch, focus sur le paysage, dossier sur la première Biennale d’art contemporain de Strasbourg et échange nourri avec Neil Beloufa : l’art se vit avec ses rapprochements, dans l’espace et le temps.

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MUNCH-FÜSSLI : RETENIR LES OMBRES Par Mylène Mistre-Schaal

Edvard Munch, Die Wolke, 1908-1909 ©Museum Kunst der Westküste, Alkersum Föhr, Foto Lukas Spörl

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Le Kunstmuseum de Bâle et la Haus der Graphische Sammlung de Fribourg-enBrisgau honorent respectivement Füssli et Munch. Deux artistes aux univers contrastés, que nous avons eu envie, subjectivement, de mettre en résonance.

Füssli, Titania caresse la tête de l’âne de Bottom, 1793-1794 © Kunsthaus Zürich

Janvier est propice aux états d’âmes. Avec ses rubans de brume, ses nuits plus longues que les jours et son lot d’espoirs en forme de bonnes résolutions. Son étymologie se déploie d’ailleurs à l’ombre de Janus, dieu romain des commencements et des fins, des choix et des passages dont le visage double trahit l’incertitude. En écho, notre mythologie contemporaine a élu le troisième lundi du mois de janvier, comme le plus morose de l’année : le Blue Monday, jour pâle, propice à un spleen qu’il faudrait à tout prix éviter. Ce choix, relève d’une équation contestable et de variables arbitraires mais a le mérite de révéler le rapport ambigu que nous avons envers ces journées en demi-teintes qui exacerbent nos zones d’ombre... Si, pour une fois, plutôt que de les contourner, nous nous laissions glisser dans une mélancolie douce-amère ? Pour mieux explorer les ressorts du tragique et envisager les drames de l’existence ? Comme autant de « paysages états-d’âme », deux expositions fouillent l’imaginaire torturé de deux 96

figures majeures de l’histoire de l’art : Johann Heinrich Füssli et Edvard Munch. Le romantique et l’expressionniste, nous confrontent à des univers souvent ambigus où les Hommes se débattent conscients de leur grandeur et de leurs limites. Le Kunstmuseum de Bâle, envisage la dramaturgie très littéraire du plus anglais des peintres suisses, Füssli, au travers de toiles souvent magistrales. À Fribourg-en-Brisgau, c’est en toute intimité que la Haus der Graphische Sammlung présente une petite vingtaine de gravures du norvégien Edvard Munch. Une introspection au sein de drames plus personnels et largement autobiographiques. Les deux artistes partagent un goût commun pour les états extrêmes, avec une intensité trouble et fascinante. À des périodes différentes, Füssli ouvre le XIXe (1741-1825) tandis que Munch le referme (1863-1944), ils font preuve d’un esprit rebelle et tourmenté. Chassé-croisé subjectif au travers de thèmes qui les rapprochent ou qui les éloignent.


Mythes fondateurs D’Edvard Munch, nous reviennent facilement en mémoire les toiles bariolées de contrastes. Il est un peu plus rare de croiser ses œuvres sur papier au trait charbonneux. Elles disent autrement encore son profond malaise tapi au creux d’une modernité naissante. L’obsession pour la mort et la maladie, les réveils englués par son addiction à l’alcool (Le lendemain) ou ses amours tumultueuses nourrissent la force expressive de celui qui voulait « peindre sa propre vie ». L’enfant malade, composition délicate noyée de chagrin, retrace la mort tragique de sa jeune sœur des suites de la tuberculose. Munch, alors au seuil de l’âge adulte, reste fortement marqué par cet épisode dont il ne réalise pas moins de 6 versions, peintes et gravées. Cette scène, deviendra l’une de ces images fondatrices qui le hantent et qu’il ne cessera de décliner en séries, variantes et répétitions, frôlant parfois l’obsession. Personnalité contradictoire et excentrique Füssli puise son sens du tragique ailleurs que dans les affres du quotidien. Son goût pour les états psychologiques extrêmes lui vient de sa culture littéraire et d’une fréquentation assidue des cercles intellectuels de son temps. Le Kunstmuseum de Bâle nous le présente largement inspiré par la tragédie dans ce qu’elle a de plus noble depuis Homère jusqu’à Shakespeare, en passant par les contes et légendes germaniques. Interprète génial, il parvient à n’en retenir que la quintessence pour réaliser une véritable acmé picturale et capturer « le moment médian, le moment du suspense, la crise… » comme il le disait. Qu’il dépeigne la délivrance d’Œdipe sous les foudres divines (La mort d’Œdipe) ou qu’il rende hommage à la force sculpturale de Thor (Thor en train de combattre le serpent de Midgard) Füssli suspend l’instant sans jamais sacrifier la beauté du geste ni la puissance de l’émotion.

tache claire, hypnotique, qui polarise le regard. Au second plan, les contours musculeux d’Amour s’effacent presque, ternis par la beauté de son amante. Les corps portent en eux toute l’intensité du drame. Indéniablement inspiré par les étés norvégiens, où nuit et jour mêlent leurs lumières à des heures improbables, Edvard Munch accorde une place de choix aux astres et à leurs reflets changeants. À Fribourg, la gravure sur bois Mondschein (Rayon de lune) saisit le portrait nocturne de Milly Thaulow, amante de l’artiste. Son ombre s’écrit sur le mur derrière elle tandis que les traits de son visage, à peine dévoilés prennent une expression énigmatique presque fantomatique. Bien plus contrastée Anziehung I (Attraction I) accentue les masses noires du littoral et assombrit les visages d’un couple aux yeux creux dont les bouches se dissolvent. Déjà une sourde angoisse habite le paysage ouvrant sur une perspective aux lignes nerveuses qui rappellent Le Cri. La noirceur n’y est pas que nocturne, mais évoque l’antagonisme entre un homme et une femme tout en soulignant les désirs troubles d’une attraction qui devient répulsion.

Lumières noires Dans les toiles de Füssli, il semble ne jamais faire jour. Comme autant de scènes plongées dans des abîmes, hors du temps terrestre. Les cieux sont denses, parfois rougeoyants ou soufrés mais toujours chargés d’une intensité saturnienne. À eux seuls, ils sont comme de petits fragments d’abstraction, échos d’une nature déchainée ou de l’ire des dieux. Les couleurs sont assourdies par une palette qui s’attache aux nuances de gris, de noir et d’ocre. Le peintre qui n’a cessé d’essayer, en vain, de « faire la cour aux couleurs » excelle finalement dans l’art de retenir les ombres. S’y détachent des corps souvent spectraux, nus ou voilés de blanc, qui diffusent un halo laiteux. Ils donnent lieu à des clairs-obscurs saisissants. L’étreinte désespérée d’Amour et Psyché évoque une Pietà amoureuse mise en relief par un fort contraste lumineux. Le corps sans vie de la jeune femme crève la toile en une Füssli, Amour et Psyché, vers 1810, © Kunsthaus Zürich 97


Edvard Munch, Anziehung I ©Museum Kunst der Westküste, Alkersum Föhr, Foto Lukas Spörl 98


Aux confins de l’imaginaire En 1908, Edvard Munch est au plus mal. Une dépression nerveuse l’amène dans la clinique privée du Dr. Daniel Jacobson à Copenhague. En quelques mois il tapisse les murs de sa chambre d’Alpha et Oméga, un poème en prose illustré. Conte sensible et cruel, il retrace la destinée des premiers Hommes, Alpha et Oméga sorte d’Adam et Eve scandinaves. Accompagnant le texte, 22 lithographies – 12 sont exposées à Fribourg et constituent le cœur de l’accrochage – peuplées d’animaux exotiques et d’êtres hybrides ancrent le récit dans un imaginaire primitif, sans pour autant lui faire perdre sa portée universelle. Chacune d’elle déploie un trait qui va à l’essentiel, comme une écriture instantanée, avec ses pleins et déliés, sa vivacité et ses ratures. Dans la fraicheur d’une crique, Oméga dénudée étreint un serpent alors qu’Alpha, témoin impuissant, prend son menton entre les mains en penseur mélancolique (Die Wolke, Le nuage). Tout est dit ici d’un couple qui s’ennuie, se trompe puis se déchire. L’histoire, on le devine, finit mal… et la frustration des protagonistes conduit à la crise, irréversible et autodestructrice (Omega weint, Oméga pleure ; Alphas Tod, La mort d’Alpha). Au travers de cette fiction cathartique, Munch réinvente un mythe fondateur, mâtiné de ses propres déceptions amoureuses afin de mieux pointer l’inconstance et l’absurdité des sentiments humains. À sa manière, Füssli se délecte lui aussi à l’idée de pousser l’imaginaire dans ses retranchements. Par son attrait pour les sombres clartés, les héros vacillants et compositions à l’équilibre précaire, tout comme par ses thèmes de prédilection qui mêlent peur et fascination, songes, cauchemars et étrangetés. Dans nombre de ses toiles, il libère un cortège d’êtres nocturnes dont on ne sait jamais s’ils sont maléfiques, bénéfiques ou les deux à la fois. Depuis les trois sorcières de Macbeth, les fées ailées du Songe d’une nuit d’été jusqu’aux fantômes d’Hamlet, les limites entre fantaisie débridée et la folie restent poreuses. Folie irréversible dans le cas de Lady Macbeth somnambule, poursuivie par les remords jusque dans ses nuits. Ses cheveux défaits, ses pupilles effarées et son index levé soulignent une détresse inextricable. C’est Le Cauchemar, dans sa version de 1810, qui a été retenu par le Kunstmuseum pour clore l’exposition. Dérangeante et énigmatique, la petite toile ne se laisse pas interpréter facilement, comme un point final qui n’en serait pas un. Une ode à l’irrationnel, une métaphore de l’insaisissable qui invite aux questionnements existentiels.

Füssli, LadyMacbeth, Schlafwandeln, vers 1783, Louvre, Paris ©RMN-Grand Palais (musée du Louvre), Hervé Lewandowski

Plus que ce que l’on voit réellement, ce sont « les images derrière la rétine » qui passionnaient Munch, de celles qui voisinent avec l’opacité et l’inconstance, de celles que l’on devine dans l’introspection. Sa pensée, nourrie d’ésotérisme hérite des questionnements romantiques et des théories de l’âme sur lesquelles Füssli s’est aussi penché, par son intérêt affirmé pour les rêves, les méandres de l’imaginaire et tout ce qui relève de l’inconscient. En renouant, tant bien que mal, avec l’esthétique des déséquilibres et les vertiges de nos existences tous deux partagent la même fulgurance  : ils nous apprennent à retenir les ombres, pour mieux les dompter et faire une force de nos ambivalences. — Füssli, Drame et théâtre, jusqu’au 10 février au Kunstmuseum Basel — Fascinante Norvège. Edvard Munch, jusqu’au 17 mars à l’Haus der Graphische Sammlung im Augustinermuseum, Freiburg im Breisgau

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Musée des Beaux-Arts de Mulhouse Nature et découvertes Par Mylène Mistre-Schaal

Par monts et par vaux, les cimaises du Musée des BeauxArts de Mulhouse s’ouvrent au paysage. Un nouvel éclairage sur le XIXe et l’occasion de redécouvrir les collections du musée. 100

André Engel, Le lac Léman et le Mont Blanc, Legs Engel 991 ©Giannelli


Paysages 1830-1940 s’attache autant à la « révolution du regard » porté aux espaces naturels qu’à ses évolutions constantes depuis la fin du XIXe et le début du XXe. En remontant au fil de ce siècle improvisé, l’exposition parvient à décrypter l’arrière-plan culturel de «  l’objet paysage  », sans en amoindrir le charme pittoresque pour autant. Sans oublier que, face à un paysage, ce que l’on aime avant tout, c’est de se laisser saisir, de s’absorber dans les replis apaisants de la contemplation. Affranchis de toute narration, les paysages présentés à Mulhouse jouent de leur rapport souvent subjectif à la réalité topographique et proposent un détour par la « réalité poétique » propre à chaque artiste. Certaines œuvres, qui dormaient dans les réserves du musée depuis plus d’un siècle, permettent la rencontre avec des peintres peu connus, tels que Camille Bernier, voire oubliés, comme Jean Koch ou le munsterois Nicolas Constant Pierrat. Toile après toile, la France – et, dans une moindre mesure la Suisse et l’Allemagne – se dessine comme un terrain de jeu pictural aux panoramas variés : contreforts du Jura, Doubs, Lorraine, Bretagne…

Le parcours de l’exposition emmène le spectateur par monts et par vaux, des Alpes suisses vers la mer. L’occasion de se remémorer que le pleinairisme ne se résume pas à Barbizon ou Fontainebleau : « On n’a pas assez souligné l’importance de certains peintres dans la construction identitaire de ces régions. La plupart de ceux présentés dans cette exposition se sont attachés à caractériser les spécificités du territoire dont ils étaient originaires » rappelle la commissaire de l’exposition Isabelle Dubois-Brinkmann. Le pinceau des paysagistes semble à la fois vouloir capter et étendre la fugitivité de l’instant, pour mieux retenir la force d’une atmosphère. Il saisit, inlassablement, la paisible lenteur d’un méandre du Doubs ou l’immuabilité d’un paysage rural, quitte à parfois le figer dans la représentation archétypale d’une France pastorale à mille lieues de la révolution industrielle. Pour les peintres du XIXe, peindre la nature c’est avant tout saisir l’espace, décliner les plans et ouvrir les horizons. Le paysage est une invitation à recadrer indéfiniment le monde, depuis les traditionnels panoramas aux formats verticaux, plus hardis, qui s’étendent pour mieux saisir la verte frondaison des arbres. Dans les collections mulhousiennes, une œuvre de Gustave Courbet, la Réserve de chevreuil, se singularise par son approche très personnelle d’un fragment de paysage. Courbet semble avoir placé le focus sur un couple de cervidés dont la silhouette se détache nettement sur un fond opulent. Bien que légèrement floue, la touche emportée du décor permet presque de sentir l’humidité moussue du fond de vallée. Un gros plan, très probablement inspiré par l’invention récente de la photographie (1839) qui ne sera pas sans influence sur l’œil des peintres paysagistes. L’attention portée au détail, au rendu des matières et des éléments devient, à l’orée du XXe, plus intuitive encore, comme dans ces marines où le ciel et la terre se rejoignent telles deux partitions abstraites qui bientôt se confondent. Dans la même veine, Premières collines du Jura, saisissante toile d’Henry Grosjean est probablement l’une des plus audacieuses de tout l’accrochage. En une harmonie chromatique de beiges et de taupes, le peintre parvient à décanter les lignes des reliefs pour mieux laisser vibrer les couleurs en une succession de plans dépouillés. Il nous rappelle par-là, que le paysage, sans cesse réinvesti de nouvelles fonctions esthétiques, ouvre la voie vers l’abstraction. Mais aussi, que son existence dépend avant tout de l’œil de celui qui prend le temps de le regarder. — Paysages 1830-1940, Futaies, alpages et rivages, exposition du 9 février au 8 juin au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse www.musees-mulhouse.fr

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Biennale d’art contemporain de Strasbourg RE-Connection Par Emmanuel Abela et Emma Cozzani

La première édition de la Biennale d’art contemporain de Strasbourg, Touch Me, pose la question de la citoyenneté à l’ère du numérique.

Trevor Paglen, NSA-Tapped Fiber Optic Landing Site, 2015, Impression numérique 121,92 x 152,40 Biennale d’art contemporain de Strasbourg

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Il suffit de se projeter en arrière, dans ce temps de l’avant, pour mesurer à quel point le numérique a considérablement modifié nos vies. On a longtemps vanté les mérites de cette révolution qui n’a d'égale que celle de l’Imprimerie au XVIe, mais aujourd’hui des voix discordantes nous mettent en garde sur les effets quotidiens de nos addictions : la connexion à outrance – à laquelle il faudra trouver un jour un nom – a ses effets pervers, elle nous transforme, nous fragilise et nous expose. C’est en cela qu’une image comme celle de Trevor Paglen se montre si puissante. Derrière l’insouciance affichée d’une plage de sable fin se cache un drame latent : « Edward Snowden a révélé que nous ne glissons pas vers un état de surveillance : nous vivons déjà en son cœur », nous explique cet artiste, parmi les personnalités les plus influentes au monde, dont le travail plastique s’étend au journalisme d’investigation et à l’ingénierie. Sa photo nous montre un

littoral sous lequel les câbles de communication se rejoignent dans ce que la NSA appelle un « goulot d’étranglement ». Derrière le visible se cache un invisible déconcertant, quelque chose qui, de manière sous-terraine, dit une menace constante. Yasmina Khouaidjia, la commissaire de la première Biennale strasbourgeoise, nous confirme le propos d’une exposition qui a à cœur de nous alerter : « Tous ces artistes nous invitent à la réflexion, de manière grave, ironique ou plus humoristique, sur nos usages et leurs conséquences. Certaines positives, d’autres plus dangereuses, concernant le respect de nos libertés fondamentales. » En parcourant les salles de l’ancien Hôtel des Postes – cette sorte de forteresse néo-médiévale au cœur de la Neustadt, amenée à être réhabilitée très prochainement –, on mesure la diversité des approches : certaines carrément militantes, d’autres plus distanciées, épousent toutes les problématiques d’aujourd’hui autour du numérique. Le propos est ample – les espaces sont optimisés pour donner leur pleine dimension à l’ensemble –, cohérent et surtout complet. Il nous amène à nous interroger sur la relation personnelle et collective que nous entretenons à l’Internet, les réseaux sociaux et bien sûr à cette extension de nous-mêmes que constituent, notamment pour les jeunes générations, le smartphone et la tablette. Parmi les œuvres remarquables signées Evan Roth, Philippe Lachenmann – sa sublime installation vidéo DELPHI Rationale –, Jia, Paolo Cirio ou Aram Bartholl, l’une d’entre elles fait son effet : il s’agit de This You Is Me de l’artiste allemande Anike Joyce Sadiq, une installation qui implique fortement le visiteur ; ce dernier se sent rapidement environné d’une ombre bienveillante, laquelle l’enveloppe et le cajole de manière étrangement intrusive, mais surtout très poétique. Elle entre en écho parfait avec la finalité affichée par Yasmina Khouaidjia qui a cherché à créer son parcours autour d’un espace vide – de manière tout aussi poétique –, au cœur de l’exposition. « Les salles de la poste ont été désertées, c’est l’une des conséquences de la révolution digitale. J’ai décidé de laisser l’une de ces salles vide. On peut la contempler à travers les meurtrières. C’est un hommage à la destination première de ce bâtiment, mais c’est aussi une manière de magnifier ce vide auquel nous n’avons plus trop le droit, mais auquel nous pourrions aspirer davantage, que ce soit dans nos rapports quotidiens à l’Internet et à la collecte de nos données personnelles. » (E.A) — BIENNALE D’ART CONTEMPORAIN DE STRASBOURG, exposition jusqu’au 3 mars à l’Hôtel des Postes, à Strasbourg

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Aram Bartholl Faire état du monde Propos recueillis par Emma Cozzani ~ Photo : Henri Vogt

Si l’art peut quelque chose, c’est peut-être nous raconter à nouveau des histoires que nous pensions connaitre pour en révéler les tensions et intérêts sous-jacents. Aram Bartholl, artiste allemand présenté à la Biennale de Strasbourg est de ceux-là. Son travail aborde les technologies d’aujourd’hui et leurs usages, et observe avec une distance amusée nos biais et nos nouveaux comportements face à eux. Alors, humains après tout ? Pouvez-vous évoquer en quelques mots les œuvres que vous présentez à la Biennale de Strasbourg ? Dead Drops est un ensemble de clés USB scellées dans les murs de l’espace urbain et accessible à tous. Chacun est libre d’accéder à son contenu, de l’augmenter. Chaque clé USB est comme un hotspot localisé géographiquement dans la ville, et représente une sorte d’adresse I.P. dans le réel. L’installation Point of View utilise des images provenant de banques d’images destinées à la publicité montrant des mains manipulant des smartphones. Ces images sont agrandies, imprimées et contrecollées. Chaque visiteur se trouve face à une installation à l’échelle de son propre corps. Ça crée une étrangeté de voir un geste, un objet devenu quotidien reproduit avec un rapport d’échelle différent. Les écrans des smartphones sont évidés, l’installation fonctionne vraiment comme un cadre — de prise de vue, de jeu, de réflexion — et interroge le rapport que nous entretenons à notre propre image à travers le smartphone et les nouvelles technologies. Je présente également deux œuvres de la série Are you human ? L’une est la sculpture en acier d’un code captcha Yahoo aujourd’hui obsolète. Les code captcha sont uniques et éphémères par essence, ils sont générés à l’instant précis de chaque présence virtuelle d’un visiteur sur un site. J’aime particulièrement cette œuvre parce que l’acier est un matériau qui rouille et change d’apparence dans le temps ; cette sculpture peut être vue comme une archive physique d’une pratique propre à un usage en ligne. Are you human ? comprend aussi une œuvre plus récente qui consiste en une série de photographies de frontières issues de banques d’images. Elles sont présentées sous la forme des reCaptcha qui

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demandent aux utilisateurs de justifier qu’ils sont bien humains en sélectionnant un élément précis dans l’image. Les textes sont issus de spams qui cherchent à nous atteindre, à parvenir jusqu’à nous. En liant des images de frontières à des textes de spam, c’est la question de l’accès qui m’intéresse. L’esthétique parfois lisse dégagée par certaines de vos œuvres peut surprendre… Toute œuvre est politique. Je travaille volontairement en utilisant des images le plus souvent issues de banques d’images et qui représentent une forme d’abstraction idéalisée du monde réel. Vos œuvres traitent du rapport de chaque individu à cet espace numérique auquel il a accès ou non. Il me semble que ces enjeux dépassent les simples questions de navigation, mais modèlent également nos perceptions et nos modes de pensées. Faut-il se ressaisir du réel, de nos outils et moyens de communication ? Alors que le savoir accessible en ligne s’agrège et augmente de manière exponentielle, j’observe en même temps une forme de crise. Certes, nous avons amassé des données, des savoirs, des textes, des images mais nous ne sommes plus sûrs de rien. Aujourd’hui, les utilisateurs baignent dans un espace au sein duquel discerner le vrai du faux est devenu une pratique courante et tolérable. La question de la « vérité » devient une propriété à démontrer ou infirmer. Quant à l’éthique, je suis intéressé par l’amalgame et le flou qui intervient lorsque j’entends qu’un État a rencontré Facebook pour statuer sur des questions touchant aux données privées et à la confidentialité. La plupart des citoyens se retrouvent face à des décisions prises sans leurs consultations, alors qu’ils sont la source même de chaque problématique puisqu’il s’agit avant tout de leurs données et de leurs vies privées. Les réseaux sociaux nous permettent de nous créer des avatars en entérinant des comportements dont les seuls décisionnaires sont les compagnies qui les gèrent. Si un algorithme a le pouvoir de changer subtilement mais durablement la manière de consommer les images d’une population entière, sommes-nous encore libres de choisir une alternative ?


Je m’interroge sur la notion d’humanité car notre réalité est transpercée de toutes parts par les réseaux sociaux, les habitudes et les comportements qu’ils génèrent. Le smartphone a introduit de nouvelles manières de communiquer, notamment dans les sphères intimes tandis qu’Internet monétise votre présence en ligne et traque vos empreintes. Si nos comportements sont induits par des algorithmes, à quel point restons-nous humains, ou le sommes-nous encore ? Bien que la plupart des algorithmes des réseaux sociaux aient été écrits par des humains, il n’y a que très peu de personnes qui savent réellement ce qui se passe dans nos mobiles et tablettes. Ces objets, et leurs pratiques, font aujourd’hui partie de nos vies. Pourtant, ce sont de véritables boites noires ! Nous n’avons pas la maitrise de nos données. Mon travail traite en partie de ça : peut-on, en tant que citoyen, reprendre la main sur nos données, leur donner du sens et choisir ce qui est monnayable, montrable, accessible ? Dans les pays européens comme la France ou l’Allemagne, il y a un double discours : beaucoup dénoncent la surveillance de masse telle qu’elle existe en Chine avec le réseau Skynet ou aux ÉtatsUnis par le biais des révélations d’Edward Snowden. Pourtant, même dans ces pays européens, nos données de localisation sont transmises et archivées en permanence. Les déplacements de tout un chacun deviennent des coordonnées stockées dans le temps, qu’il suffit de visualiser pour se rendre compte du vertige provoqué par l’immensité du stockage de ces données. Finalement, le degré d’abstraction auquel l’espace virtuel et les outils de communication sont parvenus arrivent à destituer les citoyens de toute emprise sur leurs propres données.

s’agit de leur faire prendre conscience du flux ininterrompu de données qu’ils génèrent malgré eux et qui se retrouvent transmis via les antennes relais. De la même manière, en retirant temporairement un objet aussi utile que le téléphone de la vie d’un individu durant un laps de temps, cela permet de se rendre compte des automatismes générées par cet outil devenu si pratique. À tel point qu’il remplace parfois un savoir comme lire une carte et s’orienter dans un espace urbain sans GPS. Finalement, qu’est-ce qui est en train de disparaitre et qui vous semble important de préserver ? L’anonymat, le secret, l’intériorité, l’entre-deux, l’indéterminé. Ce plasma vivant dans lequel peuvent naître des émotions et de fabuleuses idées hybrides.

Votre pratique englobe des problématiques liées aux usages et aux réseaux. Ces notions me semblent proches de la transmission et de l’interactivité… Je ne suis pas un artiste dont les œuvres utilisent des outils multimédias, mais un artiste dont les œuvres traitent et questionnent le multimédia et le numérique. L’interactivité n’intervient pas forcément dans la matérialité de l’œuvre. Je considère mes projets interactifs dans le sens où ils génèrent des échanges et des transmissions entre les participants, et entre moi-même et les participants à partir d’une expérience faite collectivement. Mon travail n’a pas une portée politique mais citoyenne. J’affectionne les workshops durant lesquels je peux proposer non plus des formes plastiques, mais des protocoles de travail et de réflexion commune : en proposant aux participants de créer des boites permettant d’isoler leurs téléphones cellulaires, il

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Yasmina Khouaidjia, La cité de l’immédiat Par Emmanuel Abela ~ Photo : Pascal Bastien

Premier instant bilan avec la curatrice de la Biennale d’art contemporain de Strasbourg

Nous sommes à quelques semaines de la fin de cette première Biennale strasbourgeoise. Comment as-tu vécu ces premières semaines d’exposition ? Positivement, avec beaucoup de fierté et d’émotion. À chaque visite, c’est très touchant de mesurer l’attention du public. Un public que je situe dans sa grande diversité : avec ce sujet autour du numérique, on attire des gens très différents. Sous la forme d’un clin d’œil, nous avons proposé un tarif digital native, et finalement ça nous a permis de toucher le jeune public. Aujourd’hui, on constate qu’il y a autant de digital natives que de personnes plus âgées pour un volume de plus de 5000 visiteurs [à mi-parcours, ndlr]. L’exposition amène-t-elle le public à une prise de conscience ? Énormément. J’étais surprise au départ, mais je suis obligée de l’admettre : ça éveille les consciences. Ça ne veut pas dire que le public ne savait pas, simplement ça remonte. C’est sans doute lié au fait que nous présentons trois générations d’artistes qui s’engagent et lancent un appel à la sensibilisation. Du coup, la parole se libère autour d’une prise de conscience qui s’exprime ouvertement. Je leur rappelle qu’on vit la révolution digitale depuis 23 ans mais que ça ne fait que 10 ans qu’on utilise des smartphones ; ils sont surpris et ont le sentiment d’avoir toujours vécu avec. Nous n’avons pas forcément pris le temps de mesurer ce que cette immédiateté a eu comme effets sur l’évolution de notre comportement, en tant qu’êtres humains : changement de notre acuité visuelle, diminution de notre capacité de mémorisation ou perte d’orientation. Même si nous développons d’autres choses à côté, ces éléments qui nous constituent sont en train de se transformer très vite. Ce qui les surprend le plus est la question de la matérialité d’Internet. A-t-on cherché à se protéger ? Il y a ce sentiment répandu qui dit : « oui on a accès à plein de choses », « oui on peut se renseigner et communiquer plus vite », mais finalement quel est le prix à payer ? Que cède-t-on ? Que donne-t-on en retour ?

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NEIL BELOUFA

La compromission comme moteur Par Cécile Becker ~ Photos Guillaume Chauvin


La journaliste n’en est toujours pas revenue. Pourtant, la journaliste a tout suivi, ou presque. Dans le cadre d’expositions à La Chaufferie, la galerie de la HEAR à Strasbourg, il devient de plus en plus fréquent d’associer une démarche pédagogique : avec Neil Beloufa, elle fut poussée et totale. Premier acte : une conférence dont le format enlevé fut une surprise pour la journaliste plutôt habituée à la novlangue absconse souvent de rigueur dans l’art contemporain. Neil Beloufa avait alors tracé les contours d’une « machine » (selon ses propres mots) à créer ouverte, collaborative et critique. La journaliste s’était alors interrogée : un procédé de création s’attachant à embrasser les paradoxes d’une société capitaliste pour mieux

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en dénoncer ses dérives – non sans humour – estil honnête quand son auteur est le pur produit d’un marché de l’art dopé à une (prétendue) « subversion » ? Neil Beloufa a été exposé à la Biennale de Venise, au MoMA, au Palais de Tokyo, à la Fondation Pejman en Iran. En quelques secondes de recherches sur Internet, on lit de lui qu’il est « prolifique et inclassable », qu’il est une « star de l’art contemporain », qu’il « brouille les lignes de l’art contemporain  ». Imbriqué à ce marché de l’art über démocratisé, il l’est, et il le sait. Deuxième acte : la projection de son film, Occidental, western contemporain se jouant des archétypes hollywoodiens. Troisième acte : un workshop d’une semaine mené avec des étudiant.e.s volontaires qui ont toutes et tous produit des films dont l’héroïne est une voiture. Dernier acte : une exposition montrant le résultat de la semaine de workshop mis en espace par quatre étudiant.e.s (Ludovic Hadjeras, Jules Maillot, Alexandre Caretti et Garance Oliveras) qui ont passé plusieurs jours dans l’atelier de Neil Beloufa à Montreuil pour formaliser le dispositif de monstration. Le résultat ? Assez jouissif. En vrac : il y eut des murs en polystyrène sur lesquels ont été projetés les films, des casques de moto servant à écouter les sons de chaque vidéo, une voiture démontée, et des néons de couleur. L’occasion pour les étudiant.e.s de produire sous contrainte et d’être parties prenantes d’une exposition, mais aussi de se plier à un système de travail « plein de libertés » (celle de demander aux étudiant.e.s de ne pas chercher à justifier ou intellectualiser leur geste en est une, et une sacrée !), collectif (« Tout le monde est l’auteur de tout »), mais dans le même temps « anti-démocratique ». Car si Neil Beloufa affirme « n’avoir aucun rapport avec le résultat » et s’être tenu à l’écart, il sait aussi qu’en adhérant à son système, les étudiant.e.s ont fait “du Neil Beloufa”. Alors, la journaliste a cherché à comprendre ce système, résultat d’une pensée, qui, au fil des années s’est construite en fractales, contredite, constituée de tout, de rien mais surtout de nuances. Alors la journaliste, en réécoutant l’entretien, s’est perdue en cherchant à le comprendre et a fini par avouer son incapacité à le coucher sur papier, incapacité qui résonne avec celle, plus délicate encore, à traverser un monde habité par les paradoxes et les antagonismes. Alors la journaliste s’est dit qu’il était sans doute plus adapté de le laisser parler.


Que vaut « une posture critique » dans le monde de l’art aujourd’hui ? C’est devenu la nouvelle académie. Si on considère que l’expressionisme abstrait c’est l’idéologie capitaliste et que le réalisme soviétique c’est la communauté, clairement l’autocritique c’est le néolibéralisme. J’essaie de dire qu’il y a d’autres possibilités pour faire en sorte d’avancer avec ce paradoxe hyper violent. On vit une période de réévaluation culturelle : les modèles ne fonctionnent plus, les projets artistiques sont chiantissimes, les ¾ du temps c’est stérile. Le mythe de l’indépendance a vraiment foutu le bordel… Il y a un truc où plus personne n’a vraiment envie d’aller voir une expo. Mais alors, comment faites-vous pour « faire » ? J’ai un conflit d’intérêts, ça me rend fou. J’ai une croyance profonde dans l’art, je trouve ça hyper important et quand j’y réfléchis vraiment, je me dis que ça n’a aucun sens. Je joue avec tout ce qui m’entoure, moi y compris, parce que j’ai conscience d’être plein de paradoxes et de participer au monde dans lequel je vis. Je l’intègre et je joue avec, à l’intérieur. Aujourd’hui, je considère ma compromission comme un moteur. S’il y a quelque chose que je trouve ridicule, que je veux dénoncer, j’essaye de le regarder avec amour. J’ai fait des films avec des agents immobiliers et je ne dis jamais que les agents immobiliers sont des cons. Je travaille avec eux. Je m’amuse, eux aussi. Mais en même temps j’essaye d’avoir un regard critique. J’ai essayé d’être plus trash, d’être plus indépendant, c’était intéressant, mais en fait, je crois que c’était pire. Maintenant, cette compromission, je l’accepte, ce qui rend les choses plus compliquées encore. J’appelle ça “la spirale”, je me contredis en permanence. C’est donc aussi accepter de baisser les bras, en quelque sorte ? Je produis toujours des systèmes qui sont voués à l’échec. À un moment, de toute façon, ça finit toujours par foirer parce qu’on se retrouve à être son propre tyran, ou à proposer des choses qui ne fonctionnent pas. Il faut accepter que les choses se transforment. Accepter qu’on est dépendant de quelque chose. La servilité, je l’affirme. Par exemple, on m’a invité à une conférence avec des diplomates et des chercheurs  : “la diplomatie culturelle à l’heure du populisme” financée par des fonds européens. Je leur ai sorti une installation issue d’une de mes premières expos dans laquelle on retrouvait un texte auquel moimême je ne comprenais rien. Ensuite, je leur ai

lu le commentaire d’un mec d’extrême droite qui m’insultait : il disait que j’étais “un putain de migrant tunisien qui jetait ses merdes”. Je ne suis ni Tunisien, ni migrant. Il n’a pas utilisé le bon vocabulaire pour exprimer son énervement face à une pièce qui était mauvaise, et surtout face à un texte incompréhensible. Les gens ont été désolés pour moi et je suis devenu ce qu’on appelle la victime dominante, un truc que l’Occident adore. Mais dans le même temps, dans ce texte, j’ai moi aussi utilisé un très mauvais vocabulaire typique de l’art contemporain. Et bien ces deux antagonismes, j’essaye maintenant de les connecter parce que j’estime qu’ils sont tous les deux justes. Idem quand je pense aux discours sur la précarité de l’art, c’est vrai, c’est compliqué, c’est mal payé mais il ne faut pas oublier qu’il y a 1% de la population qui a le droit de réfléchir en se levant le matin. On n’arrête pas de me dire que mes propositions sont radicales et engagées, mais qu’est-ce qu’ils font alors les militants qui prennent des risques ? C’est faux de dire qu’en faisant une exposition dans une galerie on est radical. Il y a un gros problème de vocabulaire aujourd’hui. Alors, c’est quoi l’art contemporain ? La puissance de l’ère libérale est telle que l’art aussi a plié. L’art contemporain devient un genre, ce n’est plus de l’art. C’est une industrie culturelle et quand ça devient une industrie il y a l’uniformisation. On est devenu Netflix. Mais l’art ça ne doit pas faire beaucoup plus que ça : l’art ça gratouille en bas de la colonne mais ce n’est pas un coup de hache.

— L’art, ça gratouille en bas de la colonne mais ce n’est pas un coup de hache. — Neil Beloufa, La HEAR, 10.01.19

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Peinture, sculpture, photographie, installation, expérimentation, vidéo et performance : autant d’actes pour l’art à découvrir partout, dans l’Est de la France.

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Pablo Picasso, Femme en chemise (Madelein), 1904–1905 Huile sur toile, 72,7 x 60 cm London, Tate, Hinterlassen C. Frank Stoop, 1933 © Succession Picasso / 2018, ProLitteris, Zürich Foto: © Tate, London 2018

Le jeune Picasso. Période bleue et rose À propos du passage de sa palette aux tons bleus, Picasso invoque la « nécessité intérieure » comme une force irrépressible vers la couleur. Une force vitale, parfois obsessionnelle, qui ne cesse de parcourir son œuvre protéiforme. À Bâle, le parcours accompagne les premières années du jeune Picasso entre Madrid et Paris. Six années intenses de création, nourries d’expérimentations diverses à la recherche d’un essentiel qui se fraie une voie vers le cubisme. (M.M.-S.) Jusqu’au 26 mai, à la Fondation Beyeler, Riehen / Bâle www.fondationbeyeler.ch 111


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Cyprien Gaillard. Roots Canal Roots Canal, s’organise comme un triptyque au travers de trois séries d’œuvres de Cyprien Gaillard. Chacune d’elles pointe, à sa manière, la complexité des liens entre l’humain, l’urbain et la nature qui souvent s’y infiltre. En érigeant des engins de chantier en sculptures monumentales il fait s’entrechoquer destruction et construction pour leur substituer la notion de métamorphose. Ces fragments de machines, complétés par des inserts de matières précieuses (onyx) évoquent la fragilité et la dualité. Le thème se décline dans une projection grand format (KOE) et une vidéo nocturne aux reflets hallucinés. (M.M.-S.) Du 16 février au 5 mai au Musée Tinguely, à Bâle www.tinguely.ch

Cyprien Gaillard, Ivory Billed Stubtail, 2013 © Cyprien Gaillard, Courtesy the artist, Sprüth Magers and Gladstone Gallery

Serge Lhermitte, puis vint le blanchiment des exosquelettes De ses titres grinçants d’ironie Et Dieu créa la T.P.E, à la faveur d’une conjoncture plus porteuse ou À la poursuite de l’extension des échanges, on retient l’importance que prend le monde du travail dans l’œuvre de Serge Lhermitte. L’autoentreprenariat, l’industrie ou les mutations urbaines sont pour lui autant de terrains d’exploration photographique. Ses visions nocturnes de zones industrielles vidées de présence humaine, s’accompagnent de dessins au néon et proposent une révision saisissante de la tradition du clair-obscur. (M.M.-S.) Serge Lhermitte, À la poursuite de l’extension des échanges,2014

Du 9 février au 14 avril au 19, Centre régional d’art contemporain, à Montbéliard www.le19crac.com

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Survivre ne suffit pas Heureusement, survivre ne suffit pas. Vivre, c’est bien mieux et l’art fait partie de la vie. Placée sous cette devise salutaire, la nouvelle exposition du Frac Franche-Comté présente les acquisitions de ces trois dernières années. Construite autour de deux versants, l’un politique et l’autre poétique, elle aborde des questions essentielles, sociétales, civilisationnelles avec une grande diversité de tons et de moyens. L’occasion d’approcher, entre autres, les dernières créations d’Ann Veronica Janssens, d’Edith Dekyndt ou de Matthieu Saladin. (M.M.-S.) Jusqu’au 28 avril au Frac Franche-Comté, à Besançon www.frac-franche-comte.fr

Julien Discrit, Pierres (améthyste), Collection Frac Franche-Comté, 2017 © Julien Discrit. Photo : Nicolas Waltefaugle

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Edit Oderbolz, Floorplan, 2018 Courtesy de l’artiste Photo : A.Mole

Water your garden in the morning, Edit Oderbolz En parlant de jardin, l’artiste suisse Edith Oderbolz, s’attache avant tout à retisser les liens entre extérieur et intérieur. Ses installations exploitent les recadrages architecturaux et invitent à relire les espaces. Un cadre métallique, simplement posé au milieu d’une pièce en fragmente la perception, tout en mettant ses ouvertures en abîme. Une fenêtre dans la fenêtre. Fragmentation, distorsion mais aussi subversion d’un lieu, comme le rideau aux larges bandes colorées, qui, aussi surprenant qu’incongru, redéfinit la profondeur d’un des couloirs du Crac. (M.M.-S.) Jusqu’au 31 mars au Crac Alsace, à Altkirch www.cracalsace.com

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La Brique, the Brick, Cărămida En présentant plusieurs générations d’artistes roumains du XXe siècle, la Kunsthalle retrace la géographie mouvante des sensibilités au sein d’un pays à l’histoire complexe. Une pluralité de langages formels se déploient, depuis les avant-gardes jusqu’à la création contemporaine comme autant de manières d’éprouver la liberté d’expression. Un astre jaune au tracé minimaliste, les lignes plus surréalistes d’une femme oiseau ou les collages en forme de satyre d’Ion Bârlădeanu s’affranchissent à leur manière de l’esthétique du réalisme socialisme. (M.M.-S.) Du 14 février au 28 avril à La Kunsthalle, à Mulhouse kunsthallemulhouse.com

Ion Bitzan, Le Soleil, 1971 Courtesy of Ovidiu Sandor Collection


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40 ans après. La photographie au Cambodge aujourd’hui. Christian Caujolle, organisateur du festival Photo Phnom Penh, a le Cambodge dans l’objectif. 40 ans après, présente le talent de 5 photographes qui disent leur pays au moyen de dispositifs originaux. Philong Sovan shoote ses portraits à la lumière des phares de son scooter tandis que les papiers découpés de Mak Remissa évoquent, avec une délicatesse étonnante, le génocide khmer rouge. Ti Tit, jeune photographe adepte des réseaux sociaux, met en scène son propre corps avec humour et sensibilité, pour mieux donner de la hauteur au selfie ! (M.M.-S.) Du 27 février au 17 avril à La Filature, à Mulhouse www.lafilature.org ©Ti Tit

Stéphane Pencreac’h, Minos, 2014 Courtoisie Galerie Vallois Photo : Christian Kempf / Studio K.

Stéphane Pencréac’h – Via Crucis Une pièce de tissu rouge profond déploie ses replis : linceul, rideau ? Elle lève le voile sur les thématiques abordées par Stéphane Pencréac’h, imprégnées d’ombres et de figures christiques, d’hommes de douleur et de gisants. L’exposition Via Crucis, chemin de croix, se développe conjointement à l’Espace André Malraux et au musée Unterlinden. Toiles, installations et sculptures mêlent références mythologiques, inspirations bibliques et angoisses contemporaines. Ainsi, surgissent parfois des profondeurs de la toile, le masque grimaçant d’un loup garou ou le visage d’un alien crucifié… (M.M.-S.) Jusqu’au 10 mars à l’Espace d’Art Contemporain André Malraux et au Musée Unterlinden, Colmar www.colmar.fr/espace-malraux www.musee-unterlinden.fr

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Ukraine, de Maïdan à la guerre Les prochaines élections présidentielles, dont le premier tour se tiendra le 31 mars, pourraient redistribuer les cartes en Ukraine. D’ici là, les photos de Guillaume Herbaut offrent un contexte éclairant sur ce pays divisé entre ses aspirations européennes et son héritage russe. La scission s’est opérée à l’hiver 2013 avec les émeutes de la place Maïdan à Kiev. Happé par le conflit, le photojournaliste raconte cette guerre momentanément figée de façon chronologique et « pour qu’on comprenne les choses sans être uniquement focalisé sur l’uniforme, l’arme et le mec dans la tranchée ». (F.V.) Jusqu’au 31 mars à Stimultania, à Strasbourg www.stimultania.org

Guillaume Herbaut, Inna Shevchenko, 2013


in situ

Ré-flexions. Autour des nouvelles acquisitions Reflet subjectif de la « diversité de l’écosystème contemporain », Ré-flexions présente une partie des nouvelles acquisitions du FRAC Alsace. Construite autour de la notion de rencontre, de voyage et d’interaction, elle envisage les liens multiples que l’homme tisse avec son environnement. Installations sonores, vidéo, sculptures et dessins y sont présentés comme autant de formes qui nous invitent à re-penser la réalité plurielle du monde. (M.M.-S.)

Eva Borner, Invisible people, 2016 © Eva Borner

Du 2 mars au 19 mai au Frac Alsace, à Sélestat www.frac.culture-alsace.org

Présences voyageuses L’histoire de l’art s’est bien souvent penchée sur le nomadisme des peintres et sur l’influence de leurs voyages dans la construction de leur esthétique. Il est plus rare qu’elle se soit intéressée à l’impact changeant d’une œuvre en fonction de son lieu d’exposition. Avec Présences voyageuses, le Frac Lorraine, valorise cette géographie des émotions en présentant des morceaux choisis de ses collections par rapport à leur parcours. Prônant une approche multiple de l’art, l’exposition décortique l’histoire de ces œuvres et met en avant le regard sans cesse renouvelé que l’on a posé sur elles, à différents endroits du monde. (M.M.-S.) Du 1er mars au 2 juin au FRAC Lorraine, Metz www.fraclorraine.org

Nina Beier & Marie Lund, History Makes a Young Man Old, 2008 Collection 49 Nord 6 Est - Frac Lorraine, Metz

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20 ans ! dans les coulisses du Musée des Beaux-Arts de Nancy

Laurent Beaudoin, Carnets de croquis, 1989-1990, Plume et encre sur papier Archives Beaudouin architectes ©Agence Beaudouin

Le visage et l’esprit d’un musée sont en permanente mutation et l’histoire du Musée des Beaux-Arts de Nancy s’écrit au gré de ces réinventions. Architecturales d’abord, dépendantes de l’enrichissement des collections ensuite, et enfin, intrinsèquement liées à son activité plus secrète de conservation et de restauration des œuvres. Le visiteur est invité à se glisser dans l’envers du décor pour mieux redécouvrir les collections sous un angle nouveau. 20 ans ! déploie un panorama en trois temps, à l’image d’un musée vivant qui se construit aussi avec son public. (M.M.-S.) Du 23 février au 24 juin au Musée des Beaux-Arts, à Nancy mban.nancy.fr

Buveurs de quintessences Avec son titre à la poétique inspirée de Baudelaire, Buveurs de quintessences, rassemble 12 artistes qui se penchent sur leur statut de créateurs contemporains. Installations, œuvres et performances déclinent une simplicité furtive, presque pudique. Avec une neutralité toute minimaliste elles frôlent l’espace, abordent les notions de plein, de vide et d’infini… Élémentaire, comme le baiser de lumière de deux téléviseurs se faisant face (The Kiss). Un ensemble d’œuvres souvent dépouillées qui laissent l’espace qui les entoure devenir signifiant et appellent une réflexion au-delà du regard. (M.M.-S.) Jusqu’au 7 avril au Casino Luxembourg www.casino-luxembourg.lu Kelly Mark, The Kiss, 2007 Photo : Jessica Theis


sons

ELIAS DRIS Beatnik or Not to Be — Vicious Circle

BENJAMIN BIOLAY & MELVIL POUPAUD Songbook — Barclay

Est-ce parce qu’il est hyperlaxe qu’Elias Dris semble en mesure de faire le grand écart ? Si l’on en juge son dernier album, il a réussi à pleinement renouveler le folk de ses débuts en l’enrichissant de boucles électroniques 80’s, certaines à la limite de la distorsion. Laquelle renforce la dimension mélodique du tout. Ça surprend à la première écoute ceux qui s’étaient familiarisés avec son univers acoustique intimiste – l’album de reprises de Simon & Garfunkel qu’il vient de publier avec Morgane Imbeaud semblait confirmer la tendance –, mais on s’attache rapidement à cette orchestration nouvelle qui s’impose comme une évidence. Les chansons sont là, vibrantes, elles rayonnent. Bref, lui, on n’a pas fini de l’aimer beaucoup. (E.A.)

Songbook, émanation de la tournée du même nom, le confirme : sur l’écran noir de ses nuits blanches, « BB » se fait son cinéma, bien aidé par son ami acteur Melvil Poupaud, discret au chant, mais crédité à la basse, à la batterie et à la guitare. Qu’on ne s’y trompe pas, la griffe de l’auteur et interprète des Cerfs-Volants est partout dans ce Songbook qui, en plus de puiser dans le répertoire maison, revisite dans un style bossa ou jazz quelques raretés de Brassens, Salvador ou Ferrer – La Rua Madureira, sommet d’élégance. Au fil de l’écoute, l’arrangeur talentueux s’éclipse derrière une voix très mise en avant, confirmant qu’avec les années et le concours du tabac brun et des alcools forts, il est devenu ce grand crooner français qu’on attendait plus. (N.B.)

TIM PRESLEY’S WHITE FENCE I Have to Feed Larry’s Hawk — Drag City - Modulor

STEPHEN MALKMUS Groove Denied — Domino

Il est rassurant de constater qu’il est possible de dépasser le gimmick psychédélique. Après bien des expériences, dont certaines malheureusement inégales, Tim Presley de White Fence aborde les choses avec une simplicité retrouvée et ça tombe bien : le minimalisme lui sied à merveille. Sur la base de quelques notes diffuses, il s’installe dans un territoire resté vierge pour lui et s’y étend davantage. Ce qui le rapproche de certaines expériences arty menées en leur temps par des figures telles que Mayo Thompson de Red Crayola – dont il imite le phrasé unique –, avec cette touche irrésistiblement californienne qu’on lui connaît par ailleurs. Sublime, envoutant, et terriblement addictif. (E.A.) 120

À l’annonce de la sortie de l’album électronique de Stephen Malkmus, on feint un temps la surprise, mais on se souvient très vite des premières expériences soniques de Pavement. Le groupe n’y allait pas de main morte, et l’on sait son leader prompt à retrouver l’énergie première de ses tentatives-là. C’est le cas ici, où il renoue avec une forme anguleuse, décharnée et pleine de cette ambigüité qu’on aime tant chez lui. L’occasion d’un hommage indirect – surprenant, lui ! – à la new wave anglaise early 80’s et au DIY. Mais chassez le naturel, il revient au galop : au détour d’une poignée de morceaux électro, cet amoureux de Can et de Frank Zappa retourne à ses guitares simplement pour nous dire qu’il n’a jamais cessé de ne faire qu’un avec lui-même. (E.A.)


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lectures

LE RITUEL DES DUNES De Jean-Marie Blas de Roblès — Zulma JUSQU’À CE QUE LES PIERRES DEVIENNENT PLUS DOUCES QUE L’EAU D’António Lobo Antunes — Christian Bourgois On a beau le dire, et même sans doute le répéter : pour nous, António Lobo Antunes est aujourd’hui le plus grand. Il le prouve une fois de plus avec ce récit d’une violence inouïe. Avec cette histoire dramatique d’un sous-lieutenant et de son fils adoptif, kidnappé après le massacre de sa famille, il nous fait vivre la guerre en Angola de l’intérieur. Il donne une voix à toutes ces bouches qui parlent en même temps pour nous livrer les sensations de manière simultanée – un constat, pensée, une rêverie ou un cauchemar éveillé –, avec une écriture physique, proche de la dislocation. Sublime et déchirant. (E.A.) Villa Crimée De Célia Houdart — P.O.L Nos espaces intérieurs sont autant de chantiers et de labyrinthes qui prennent formes dans nos déambulations géographiques et nos habitations. Villa Crimée n’est point une carte du tendre mais plutôt un plan AutoCAD de la vie psychique : placer la cuisine, déplacer le bureau, imaginer la chambre d’enfant. Né d’une commande de Sarah Bitter, architecte pour l’agence Metek, ce petit livre est une exploration paisible et fragmentée d’un immeuble de l’Est parisien, la Villa Crimée, 168, rue de Crimée, dans le XIXe arrondissement de Paris, réhabilité par l’agence en logements sociaux. Il pose les questions fondamentales de l’habitat décent et du beau pour tous avec la précision de l’arpenteur et l’intention poétique de l’auteur. (V.B.) 122

Jean-Marie Blas de Roblès est coutumier du fait : il aime augmenter, voire remanier certains textes plus anciens. C’est le cas pour Le Rituel des Dunes qu’il revisite 30 ans après sa première publication en 1989. Le travail de réécriture d’un ouvrage dont il a redécouvert certaines qualités, l’amène à repenser la structure d’une forme imbriquée avec lesquels les récits du personnage principal, Roetgen déjà croisé dans Là où les tigres sont chez eux, viennent se mêler à une réalité qui finit par lui échapper. Derrière la folie de Beverly, son amie américaine rencontrée en Chine, ce qui se fait jour c’est la force de la rencontre et au-delà de cela, de l’amitié. (E.A.) LES POLAROÏDS D’Éric Neuhoff — Éditions du Rocher Dans les histoires d’Éric Neuhoff, les croissants sont gras, le passé ressemble à des 45 tours usés, il pleut à Saint-Tropez, et les filles se prénomment Maud, Claire, Camille ou Chloé. Certaines se trémoussent sur My Baby Don’t Care, d’autres écoutent You Can’t Always Get What You Want à fond dans leur walkman. On les retrouve en général au bar de la plage, leurs jambes nues poudrées de sel, comme dans les photos de Claude Nori. On sait depuis longtemps qu’Éric Neuhoff est un type impossible. Il écrit pour Le Figaro, porte des vestes en velours côtelé, marche pieds nus dans des mocassins en cuir, boit souvent des coups avec ses copains Denis Tillinac et Patrick Besson. Pour couronner le tout, il joue au tennis. Mais certaines de ces 17 nouvelles sont de tels bijoux d’écriture, qu’on serait enclin à tout lui pardonner. (N.B.)


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NOVO 53  

53ème numéro de NOVO, le magazine qui se prend pour une revue.

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