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La culture n'a pas de prix

04 —— 06.2017

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© Andrea Macchia

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+33 (0)3 88 27 61 81

DE ALESSANDRO SCIARRONI


sommaire

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Nº44 Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@chicmedias.com 06 86 17 20 40 Secrétaire de rédaction : Cécile Becker Direction artistique et graphisme : starlight Commercialisation : Anthony Gaborit

Ont participé à ce numéro : REDACTEURS 

Françoise Abela-Keller, Florence Andoka, Nathalie Bach, Émilie Bauer, Cécile Becker, Valérie Bisson, Marie Bohner, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Baptiste Cogitore, Jean-Damien Collin, Antoine Couder, Sylvia Dubost, Gabriel Franck, Xavier Frère, Sylvain Freyburger, Anthony Gaborit, Paul Kempenich, Déborah Klintz, Claire Kueny, Lizzie Lambert, Nicolas Léger, Camille Locatelli, Guillaume Malvoisin, Séverine Manouvrier, Marie Marchal, Alice Marquaille, Fanny Ménéghin, Nour Mokaddem, Aurélien Montinari, Alice Neurohr,Adeline Pasteur, Adeline Poidevin Segura, Martial Ratel, Christophe Sedierta, Yves Tenret, Claire Tourdot, Fabien Velasquez, Nathanaelle Viaux.

ÉDITO 5

CARNET Le monde est un seul 7 Pas d’amour sans cinéma 9 Une balade d’art contemporain 34-35 Ashiya 86-89 Take me somewhere nice 90-91 Regard 92 A world within a world 95 Scénarios imaginaires 96-97 Carnaval 98

PHOTOGRAPHES ET ILLUSTRATEURS

Éric Antoine, Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Julian Benini, Laurence Bentz, Olivier Bombarda, Sébastien Bozon, Ludmilla Cerveny, Nicolas Comment, Léa Crespi, Alexis Delon, Thibaud Dupin, Mélina Farine, Sherley Freudenreich, Sébastien Grisey, Hanamatsuri, Florian Hilt, Olivier Legras, Stéphane Louis, Patrick Messina, Renaud Monfourny, Arno Paul, Bernard Plossu, Olivier Roller, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Henri Vogt, Nicolas Waltefaugle.

CONTRIBUTEURS

Bearboz, Nicolas Bezard, Catherine Bizern, Léa Fabing, Christophe Fourvel, Jérôme Mallien, Ayline Olukman, Chloé Tercé, Sandrine Wymann.

COUVERTURE © Amaury da Cunha, photographie extraite du livre “Saccades”, Yellow Now, 2009. IMPRIMEUR

Estimprim – PubliVal Conseils Dépôt légal : avril 2017 ISSN : 1969-9514 – © Novo 2017 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés.

Ce magazine est édité par ChicMedias & médiapop

FOCUS 10 — 28 La sélection des spectacles, festivals et inaugurations

INSITU 30 — 33 Peinture, vidéo, installation, photographie… Tour d’horizon des expositions de notre grand Est

RENCONTRES 36 — 48 Alain Croubalian 36 Mathieu Boogaerts 38 Marcel Gauchet 40 Romeo Castellucci 44 Olivier Py 46

ChicMedias

12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 37024 € – Siret 509 169 280 00021 Direction : Bruno Chibane bruno.chibane@chicmedias.com – 06 08 07 99 45 Responsable administratif : Gwenaëlle Lecointe administration@chicmedias.com – 03 67 08 20 87

médiapop

12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 € – Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr – 06 22 44 68 67 www.mediapop.fr

ABONNEMENT — www.novomag.fr

Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. ABONNEMENT France : 5 numéros — 30 euros Hors France : 5 numéros — 50 euros DIFFUSION Contactez-nous pour diffuser Novo auprès de votre public .

MAGAZINE 50 — 81 Sur Michel Houellebecq 50 Peter Knapp 54 Tony Cragg 58 Jardin Infini au Centre Pompidou-Metz 60 Robert Cahen 61 Rodolphe Burger 62 Chassol 64 Musique Action 66 FIMU 67 Francesco Tristano 68 LGBTQIA 70 Festival Émergences 71 Amala Dianor 72 Thomas Jolly 74 Comédie de l’Est 76 CDN Besançon 78 La Filature 79 Grande 80 Festival Géo Condé 81

SELECTA Disques 82

Livres 84 3


JARDIN INFINI DE GIVERNY À L’AMAZONIE

18.03 > 28.08.17 centrepompidou-metz.fr #jardininfini

Certaines propositions sont réalisées dans le cadre du projet « NOE-NOAH » qui sollicite le soutien de l’Union européenne dans le cadre du programme INTERREG V A Grande Région (2014-2020).

Ernesto Neto, Flower Crystal Power, 2014. Vue d'installation d'Ernesto Neto : Gratitude à Aspen Art Museum, Aspen, 2014. Photographe : Tony Prikryl. Courtesy the artist and Tanya Bonakdar Gallery


Torrents d’amour

édito Par Philippe Schweyer

Le chanteur célèbre était enfermé en studio avec ses musiciens depuis des mois. Je l’ai suivi à la cuisine où il s’est servi un café avant de me lire un papier expliquant que les abstentionnistes du second tour risquaient de provoquer l’éclatement du plafond de verre qui avait jusque-là empêché le FN d’accéder au pouvoir. En repliant son journal, il a relevé la tête pour me sonder : – J’ai très envie d’écrire une chanson engagée, une chanson qui aiderait mon public à prendre conscience qu’une société bienveillante est encore possible, mais la peur du ridicule m’empêche d’aller au bout de mon idée. – Le ridicule ne tue pas. J’avais honte de dire des banalités pareilles, mais il a enchaîné sans y prêter attention : – Toute ma vie j’ai rêvé d’être un chanteur utile, mais je n’y arrive pas. Les bouts de rimes qui me viennent en tête ne parlent que d’amour, de soirées alcoolisées entre amis et du temps qui file à toute allure. J’aurais tellement voulu pouvoir être fier de mon disque… – Si Marine Le Pen est présidente, le succès de ton disque risque d’avoir un drôle de goût. – Justement, c’est pour éviter ça que je veux faire un disque utile ! À quoi bon passer tout ce temps en studio, si ce n’est pour sauver le monde ? – Plus personne n’écoute les chanteurs engagés. Le chanteur célèbre s’est pris la tête entre les mains. Le monde avait changé. Il avait envie de tout arrêter, mais il était trop tard pour faire machine arrière. Tout en tirant sur sa première cigarette de la journée, il s’est mis à rêver de légèreté et d’insouciance. Pour la première fois de sa vie, il mesurait la vanité de son travail. J’ai tenté de le consoler : – Les gens ont besoin de s’amuser. Donner du bonheur, ce n’est déjà pas si mal. – Tu voudrais que je continue à faire comme si tout était rose ? – La vie n’a jamais été rose… à part peut-être pour toi. – Tais-toi, tu ne connais pas ma vie. Tout en allumant sa deuxième cigarette de la journée, le chanteur célèbre s’est demandé si ce n’était pas lui qui avait changé. Quand il avait commencé à chanter, aucune guerre, aucune dictature, n’aurait pu lui enlever le goût d’écrire des chansons légères comme l’air. Je n’ai pas pu m’empêcher de remuer le couteau dans la plaie : – Tout le monde s’en fiche des paroles de tes chansons. – Alors qu’est-ce que tu fais-là ? Pourquoi le public continue-t-il de venir à mes concerts ? – Les gens ont terriblement besoin d’amour. – Tu crois ? – On a tous besoin d’amour. – Tu me prends pour un salaud ? – Les chanteurs sont tous des salauds. Le chanteur célèbre s’est levé d’un bond pour me serrer dans ses bras comme si j’étais un ours en peluche. Il avait les yeux humides comme un clebs en mal d’amour, mais ça n’a duré que quelques secondes. – Cette fois ça suffit, tu dégages de ma vie ! J’avais complètement foiré mon interview, mais ça n’avait aucune importance. Si même les salauds comme lui débordaient d’amour ne serait-ce que quelques secondes par jour, il y avait encore un peu d’espoir. Dehors, c’était enfin le printemps. Un haut-parleur invisible diffusait Modern Love à plein volume. J’ai piqué un sprint en imitant vaguement Denis Lavant dans Mauvais Sang. Un nouveau jour commençait. Tout était encore possible.

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LUDWIG, UN ROI SUR LA LUNE www.cdn-besancon.fr 03 81 88 55 11 Avenue Édouard Droz 25000 Besançon ARRÊT TRAM PARC MICAUD

TEXTE

FRÉDÉRIC VOSSIER MISE EN SCÈNE

MADELEINE LOUARN DU 4 AU 6 AVRIL 2017 AU CDN GRAND SALLE

MAYDAY

jEbRûLE

TEXTE

UN SPECTACLE DE ET AVEC

DOROTHÉE ZUMSTEIN

MARIE PAYEN

MISE EN SCÈNE

JULIE DUCLOS

DU 2 AU 18 MAI 2017 AU CDN LA CAVE EN PARTENARIAT AVEC LE FESTIVAL DE CAVE

DU 11 AU 14 AVRIL 2017

AU CDN GRAND SALLE

UNE COPRODUCTION DU CDN BESANÇON FRANCHE-COMTÉ


Le monde est un seul n°43 Par Christophe Fourvel

Quel est le visage de celui qui saura le mieux m’écouter et me comprendre ? à Paul S.  Le musicien catalan Jordi Savall a souhaité créer une formation musicale composée d’une vingtaine de migrants, musiciens professionnels. Ceux-ci transmettront leur savoir, leur musique, donneront des cours à une centaine de jeunes de toute nationalité, dans des conservatoires, des établissements scolaires et des centres d’accueil pour migrants. Puis, à partir de l’été 2017, l’orchestre se produira dans plusieurs villes d’Europe. Les auditions pour ce projet, intitulé « Orpheus XXI », ont commencé ce mois de mars, à La Saline d’Arc-et-Senans, dans un lieu qui n’est pas sans résonance lorsqu’il s’agit d’évoquer le sort des migrants ou des minorités. Quelque chose, bien entendu, distingue cette démarche de la plupart des actions menées pour favoriser l’accueil et l’intégration des réfugiés : elle n’hésite pas à mettre « du même » là où il y a de la différence. Or, créer ainsi du lien sur la base de nos passions partagées, n’est-ce pas « transiger » judicieusement avec toutes les peurs qui nous fondent ? « Les gens », « le peuple », celui que l’on stigmatise pour son intolérance, celui qui semble, à force d’étroitesse de vue, freiner nos belles envolées et nos projets de fraternité se voit si peu offrir cette chance de bâtir une relation singulière avec l’autre, l’étranger, le différent. Pourquoi ne proposons-nous pas aux ébénistes d’accueillir des ébénistes, aux cultivateurs, des cultivateurs ? Pourquoi ne pas trouver du lien là où la nature humaine ne voit que de la distance ? Présenter les cuisiniers aux cuisiniers, les sportifs aux sportifs, les mécaniciens aux mécaniciens. Offrir des espaces d’échange dans le cadre de formations communes à des gens concernés par les mêmes passions ? J’avais, ici même, parlé d’un roman finlandais de Roy Jacobsen intitulé Les Bûcherons. Des bannis des armées ennemies (en l’occurrence, russe et finlandaise) coupent du bois ensemble dans la forêt glaciale sous l’autorité féroce d’une division russe. Un jour, des soldats finlandais leur mettent la main dessus et leur demandent avant toute chose de quelles nationalités ils sont. Et là, à l’unisson, tous répondent « bûcherons ». 

Il demeure ainsi quelquefois une lueur d’espoir au fond du repli sur soi. Le rejet de l’autre est souvent le rejet « de plusieurs autres ». Et le rejet de la différence, de « plusieurs différences ». Deux enfants de couleur de peau différente acceptent de jouer ensemble parce qu’ils sont enfants et aiment les mêmes jeux. Ils se trouvent deux similitudes pour contrebalancer leur différence. Parfois et poétiquement, les choses n’ont pas à se quantifier. Dans ses mémoires, Pablo Neruda, évoque le poète andalou Pedro Garfias, réfugié après la guerre civile en Écosse où il passe ses soirées à boire sa mélancolie d’exilé dans un pub. L’homme éprouve une sympathie muette pour le patron du pub, un écossais pur jus. Alors, à tour de rôle, chacun entreprend de se raconter à l’autre. Le poète raconte sa guerre d’Espagne et l’Écossais, sans doute sa solitude de noctambule. Lorsqu’ils se séparent, c’est un déchirement. Pourtant, aucun des deux ne comprenait la langue dans laquelle l’autre parlait. Je n’ai jamais jamais saisi le moindre mot, disait Garfias. Mais quand je l’écoutais, j’avais la sensation, la certitude de le comprendre. Et quand je parlais, moi, j’étais certain que lui aussi me comprenait. La guerre d’Espagne nous ramène à sa manière sombre à La Saline d’Arc-et-Senans que l’Histoire du XXe siècle « réquisitionna » deux fois comme camp d’internement : pour les tziganes en 1942 et 1943 et précédemment, pour les Républicains espagnols. À ce propos, l’écrivain français Henri Calet écrivait ceci : […] les Espagnols en France, hommes, femmes, enfants […] ont fui les persécutions ou la mort, ils ont cherché refuge chez nous. En attendant la solution d’ensemble de ce problème douloureux, ne peut-on demander que soit rappelé aux responsables des camps de réfugiés le devoir élémentaire d’humanité, de pitié, qui s’impose à eux ? Faut-il dire encore que la plupart de ces réfugiés trouveraient leur place dans une France que l’on nous montre dépeuplée et allant au désastre, faute d’une natalité suffisante. Pourquoi s’obstine-t-on à repousser des bras qui s’offrent, des bonnes volontés qui peuvent redonner une vie à des villages, à des régions aujourd’hui abandonnées ?* Henri Calet avait échoué seul, pour une sombre histoire, quelques années auparavant à Montevideo en Uruguay. Là, au milieu de sa mélancolie d’exilé, un homme mit un rayon de soleil définitif dans sa vie. Il s’appelait Luis Eduardo Pombo. Il est des rencontres improbables, des visages qui changent à jamais nos vies. Ce sont parfois des étrangers lointains. Quel est le visage de celui qui saura le mieux m’écouter et me comprendre ?

*Un devoir sacré. Est-il possible que l’on renvoie à la mort les réfugiés d’Espagne qui demandent asile ? Henri Calet, La Lumière, janvier 1939 (article repris dans la revue Europe n°883-884)

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TRinitaires & BAM

avril juin Thee Oh Sees Le Peuple de l’Herbe Jeff Mills & l’Onl East Block Party #8 Vaudou Game Toots & The Maytals L’Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou Imany Juniore Last Train Jacques Georgio Festival We are a Young Team Xiu Xiu + Totorro + God Is An Astronaut Peter Peter Chut, Oscar ! Aquaserge Francesco Tristano & Kinan Azmeh ...

.fr s-b- Mam trinCiittéaimursiceale etz

Cité musicale - Metz

Licences 1-1097303 & 1-1097302, 2-1097304, 3-1097305


Pas d’amour sans cinéma n°29 Par Catherine Bizern

The Good Wife

Raccord sans fin La magie du cinéma est dans la coupe. Le spectaculaire du plan, la magie de la coupe. Le raccord renferme un monde, du temps et de l’espace que le spectateur habite tout entier. Le spectateur et lui seul. Tandis que les personnages et même le cinéaste en sont affranchis. Dans la vie, il n’y a pas d’ellipse. Qu’elle soit d’une demi-seconde, d’une heure, de quelques jours, ou de plusieurs années… Dans la vie, il faut prendre le risque du raccord entre deux plans, et le raccord n’en finit pas. Tout ce par quoi ma vie doit passer pour qu’elle passe. Tout ce dont au cinéma, fort de sa propre expérience et de son imaginaire, le spectateur charge le personnage, tout ce qui à vivre est parfois si fastidieux. L’incertitude, l’espoir, les répétitions, celles qu’on aime et celles que l’on n’évite jamais, la tristesse, la peur, les joies et les déconvenues, la sensation d’être immobile ou d’avancer à grands pas, ce que l’on apprend, ce qui échoue, ce que l’on fait mieux, ce qui ne réussit pas tout à fait, ce qui est beau, enrichissant, doux et ce qui est amer, décevant, douloureux… Tenter que le temps passe avec cette sensation parfois d’être enfermée entre le plan d’avant et l’image d’après. Il y a la naturopathe, l’ostéopathe, le coiffeur, les courses, toute la trivialité du quotidien et aussi les fêtes, les dîners, les enterrements, la mondanité et l’amitié. Entre le plan d’avant et l’image d’après il faut pleurer, rire, faire du sport, espérer, résister, se mettre en colère – contre soi-même et contre l’autre. Parler, téléphoner, écrire, lire, prendre des notes. Parler avec lui et parler de lui, parler de cinéma avec lui et avec d’autres, rencontrer d’autres hommes, faire l’amour parfois, poursuivre son analyse et expérimenter l’hypnose. À la fois remplir cet espace et ce temps du raccord et au milieu de tout ce qu’il faut vivre, espérer cheminer le chemin, le chemin qui nous fera accéder à l’image d’après.

Je ne veux ni attendre ni renoncer, je ne veux plus être seule mais l’aimer m’y contraint, je devrais lâcher prise mais c’est un déchirement, et il faudrait laisser faire le temps mais le temps n’y fait rien. Et dans ce raccord qui dure, aucun film pour me raconter comment m’en échapper. Coincée dans la collure. Alors parfois la nuit je m’enfonce allégrement dans le système clos d’une série – américaine de préférence – des meilleures The Wire, aux pires The Good Wife, tout y passe The Americans, The West Wing, House of Cards ou Deadwood, Narcos et Gomorra. Boulimie scopique, jusqu’à la lassitude extrême, quand les oiseaux du petit matin m’indiquent que la nuit s’achève et qu’il est temps d’aller me coucher. Tant de champ-contrechamp, de panoramiques sur la ville, d’inserts explicites, de regards appuyés qui ne doivent pas m’échapper, de confrontations qui me tiennent en haleine et de coups de forces narratifs. Derrière mon écran se cultivent d’étranges connivences, pernicieuses, parfois jubilatoires, gratifiantes rarement. De manière compulsive, les plans se succèdent et se multiplient, les séquences, les épisodes, les saisons. Je me repais d’un ressassement d’images imposées. Rien à voir avec l’image d’après et les heures qui s’étirent ne sont même pas les miennes. Au réveil, sans surprise, l’espace-temps du raccord n’a pas cédé.

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focus

MayDay

Théâtre en mai

Nabucco reverdit De l’épisode de Nabucco, on connait surtout la version de Verdi, son chant insurrectionnel garibaldien (Va, pensiero) repris à outrance par la variété empesée ou les footeux pléthoriques. Pourtant, le souverain despote de Babylone avait déjà marqué la musique de son empreinte brutale. Michelangelo Falvetti, sur un livret de Vincenzo Giattini, en tisse un magnifique dialogo en 1683. Il est créé à Messine, cité tout juste remise d’une révolte appuyée par Louis XIV. D’un souverain omnipotent à l’autre. Le Baroque a ceci de fascinant qu’il convoque sans faillir, dans ses volutes et ses ors ciselés, l’évocation du brutal et du monolithe. Falvetti pousse la finesse des traditions baroques issues de Rome et de Venise dans l’âpreté de ses préoccupations insulaires donc foncièrement dissidentes. Son Nabucco à six voix est aussi sensuel qu’une Judith charmant Holopherne, grenouillant de cadences chauffées à blanc. Fournaise. Ananias, Azarias et Misaël, amis du prophète Daniel, refusent de se plier au culte de Nabucco et passent donc à la casserole, sauvés in extremis par un ange. C’est aussi sans doute un coup d’aile de cet ange qu’a reçu Leonardo García Alarcón, à la tête de cette relecture donnée à l’Opéra de Dijon en compagnie de la Cappella Mediterranea et du Chœur de chambre de Namur. Le chef argentin pousse même l’insolence jusqu’à ajouter à son ensemble des percussions iraniennes, Duduk et Ney. Et la Méditerranée de montrer qu’elle peut être autre chose qu’un tombeau liquide, une source continuant d’irriguer l’Art Occidental. Par Guillaume Malvoisin

NABUCCO, opéra le 3 mai à l’Opéra de Dijon www.opera-dijon.fr

C’est sous le parrainage d’Alain Françon que se déroulera une nouvelle édition du festival Théâtre En Mai. Il présentera sa dernière création en ouverture du festival Le temps et la chambre de Botho Strauss, traduit par Michel Vinaver, collaborateur de longue date d’Alain Françon avec lequel il partage un goût pour une écriture fragmentaire. Le dimanche 21 à 11h, une conversation avec le metteur en scène est programmée à l’ENSA de Dijon. Pour le reste de la programmation, on trouvera parmi la quinzaine de pièces proposées plusieurs créations traitants de destins féminins, c’est le cas pour Une Maison de Poupée d’Enrik Ibsen, ou le combat d’une femme pour être l’égale d’un époux qui la considère comme un charmant trophée sans cervelle. MayDay mis en scène par Julie Duclos qui explore la psychogénéalogie et la transmission du pire entre plusieurs générations de femmes. Enfin, Où les Cœurs s’éprennent, d’après Éric Rohmer, explore diverses manières de vivre le couple à travers les questionnements de Louise et Delphine. Le Rimini Protokoll présentera Nachlass, Pièce sans Personne, un spectacle déambulatoire pensé comme une installation que le spectateur découvre en pénétrant successivement dans huit salles qui révèlent chacune des secrets liés à une personne. Nachlass en allemand signifie héritage, c’est ce que l’on découvre en visitant chacune des pièces, guidé par une voix off qui explicite le contenu des espaces et transforme des objets hétéroclites en matière sensible. Cette année encore une programmation exigeante confirme le caractère incontournable du festival dijonnais dans le paysage théâtral français. Par Adeline P. Segura – Photo : Jean-Louis Fernandez

THÉÂTRE EN MAI, festival de théâtre du 19 au 28 mai au théâtre Dijon Bourgogne, à Dijon www.tdb-cdn.com

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12 ans de Résidences croisées Alsace, France / Saguenay—Lac-Saint-Jean, Québec Regards d’artistes français sur le Québec

exposition 18 fév — 28 mai 2017

Frac Alsace Sélestat entrée libre

Matthieu Husser

Mathilde Benignus

Myriam Mechita

Myriam Colin

Karen Muller

Bertrand Flanet

Saba Niknam

Marion Galut

Marie Prunier

Katrin Gattinger

Till Roeskens

François Génot

Paul Souviron

Sébastien Gouju

Alexis Thépot

Valérie Graftieaux

Céline Trouillet

Cécile Holveck

Gretel Weyer

en savoir + sur l’exposition et ses rendez-vous + exposition-panache.tumblr.com

© d’après Mathilde Benignus

panache

Guillaume Barth


focus

Lorfevre Duo avec le projet Orphée Grand Fou

It’s an emergency !

Manon Falippou, Les Ténèbres du dedans

Plongée souterraine En 2005, le Musée de la Résistance de Besançon commande au metteur en scène Guillaume Dujardin une pièce sur un philosophe-résistant allemand : Le journal de Klemperer. Il est évident pour le metteur en scène que la pièce doit être représentée dans un lieu souterrain. Elle se jouera finalement dans une cave, espace où l’on se cache pour exister. Ainsi naît le Festival de caves. Douze ans plus tard, des rendez-vous sont donnés dans 92 communes de la France entière. Les spectateurs seront guidés vers les caves de particuliers où les attendront les comédiens de la compagnie Mala Noche. Oui, une des singularités du festival de caves infère que les lieux soient tenus secrets jusqu’aux représentations du soir : la magie commence dans la rue. Les pièces qui sont jouées peuvent être des commandes, des écritures de plateau, des textes denses, légers, improvisés… Pas de thèmes imposés, le mot d’ordre c’est LIBERTÉ. Les pièces sont toutefois écrites pour 4 ou 5 comédiens maximum, c’est juste une question d’espace. Guillaume Dujardin, le créateur de ce festival explique que les représentations sont vues par un faible nombre de spectateurs « … pas pour une masse humaine mais pour des individus ! On veut se rapprocher au plus près de leur imaginaire ». Gaston Bachelard écrivait « descendre à la cave, c’est rêver… », on peut dès à présent ajouter que c’est aussi accéder à la liberté.

Un artiste émergent c’est un artiste en début de carrière qui a nécessairement besoin d’un espace de création, de financements, d’aide administrative, d’un réseau et d’une connaissance de la communication actuelle. Rien de très « artistique » à première vue. Pourtant toutes ces dénominations très pragmatiques et terre-à-terre sont étroitement liées à la vie d’un artiste. Le dispositif Émergences, mis en place à Besançon en 1986, aide les artistes à accéder à tous ces besoins afin de devenir visibles auprès du public. Cette année, la musique est à l’honneur, et trois équipes artistiques présenteront des spectacles articulés autour de cet art majeur. L’association Tralalère, composée de deux musiciens bisontins offrira un spectacle jeune public mêlant jazz et musiques du monde. Puis le mythe d’Orphée et d’Eurydice, source d’inspiration de tant de peintres, sculpteurs, poètes et musiciens sera mis à l’honneur par Lorfevre Duo, qui présentera un petit opéra de poche influencé par les mélodies de l’Ouest, de l’Est et de folk-blues. Enfin, les 24 musiciens d’Orkestra réinterpréteront électriquement Ravel, Saint-Saëns et bien d’autres, une autre façon de décloisonner le monde de la musique. La semaine des Émergences se poursuivra le soir dans les bars de Besançon où le public aura le plaisir d’écouter gratuitement des groupes de la région. La quête d’un artiste c’est de devenir visible aux yeux du monde. Le dispositif Émergences est une des étapes vers l’existence dans la voie publique. Par Nathanaelle Viaux – Photo : Yves Petit

Par Nathanaelle Viaux

FESTIVAL DE CAVES, festival de théâtre du 28 avril au 24 juin, dans toute la France www.festivaldecaves.fr

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SEMAINE DE LA NOUVELLE CRéATION ÉMERGENCES, du 6 au 9 juin à Besançon www.besancon.fr/emergences


17 MARS 04 JUIN 17

LA TIMIDITÉ DES CIMES COMMISSAIRE : BEATRIZ ALONSO LAURÉATE 2016 DU PRIX MARCO/49 NORD 6 EST/SFKM ARTISTES : LARA ALMARCEGUI, HELENA ALMEIDA, KADER ATTIA, JEREMY DELLER, MARTA FERNÁNDEZ CALVO, DORA GARCÍA, JIRÍ KOVANDA, AMALIA PICA, RITA PONCE DE LEÓN, ALEX REYNOLDS, CECILIA VICUÑA COPRODUCTION : 49 NORD 6 EST MARCO-MUSEO DE ARTE CONTEMPORÁNEA DE VIGO ET SFKM-SOGN OG FJORDANE KUNSTMUSEUM

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OUVERTURE : MARDI-VENDREDI 14H-19H SAMEDI &–DIMANCHE 11H-19H

LE 49 NORD 6 EST BÉNÉFICIE DU SOUTIEN DE LA RÉGION GRAND EST ALSACE CHAMPAGNE-ARDENNE LORRAINE ET DU MINISTÈRE DE LA CULTURE ET DE LA COMMUNICATION - DRAC GRAND EST.

VISITES GUIDÉES GRATUITES MERCREDI À 17H & WEEK-END À 11H & 17H

E-MAIL : INFO@FRACLORRAINE.ORG


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France Mutant

Le laboratoire du bruit et du métal

Écouter le Monde Chaque année Rencontres et Racines s’affirme un peu plus comme l’un des grands rendez-vous culturel du l’Est de la France pour les amateurs de musique et de découvertes en tout genre. Autour des valeurs de paix, d’ouverture et de solidarité, cette aventure humaine a rassemblé l’année dernière plus de 40 000 personnes et compte bien se dépasser cet été, en alignant dans sa programmation des artistes à la renommée mondiale ou des pépites en devenir. Avec Toots and the Maytals en tête d’affiche, véritables légendes vivantes du ska et du reggae auquel ils ont donné leurs lettres de noblesses dans les années 60, le festival démontre sa capacité à faire venir des grands noms de la musique internationale. Mais Rencontres et Racines c’est avant tout des artistes français qui viennent représenter une multitude de genres musicaux différents. Ainsi les amateurs de hip-hop, venus assister aux concerts de Chinese Man ou des excellents Tourangeaux de Chill Bump, pourront échanger leurs découvertes avec les fans d’électro attirés par Broken Back ou Talisco ou les addicts du reggae. Rencontres et Racines c’est un festival de musique, certes, mais aussi un moment privilégié pour les innombrables associations qui viendront profiter de l’événement pour aller à la rencontre du public et se faire connaître afin de mener à bien leurs projets humanitaires et caritatifs à travers le monde. Du Tibet à l’Afghanistan en passant par le Burkina Faso, le Mali ou la France, le tissu associatif présent lors du festival se mobilise pour la défense des populations ou milite en faveur de l’écologie. Par Paul Kempenich – Photo : Mesh Photography

RENCONTRES ET RACINES, festival du 30 juin au 2 juillet à Audincourt www.rencontresetracines.audincourt.fr

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Il y a quelques années, deux programmateurs, Kem Lalot (Les Eurockéennes) et Renaud Meichtry (Le Romandie, CH) ont eu envie d’inventer un festival autour des pratiques divergentes. Ils nommèrent ce festival : Impetus. Cette année le fil rouge du festival est la musique noise, mais pas seulement la musique, les programmateurs souhaitent aussi faire découvrir aux spectateurs une forme d’esthétisme radical du monde artistique. Ainsi le public découvrira de nombreux artistes comme AZAR, un performeur qui fabrique ses propres « machinasons », ou l’installation de l’artiste Gérôme Nox, Drône, aux studios de répétitions du Moloco et les vidéos de l’Alsacienne Anne Zimmermann : L’Autopsie et sa dernière création, Lucidum. Au cours de ces quelques jours, nous nous interrogerons sur la pratique du tatouage : est-ce aujourd’hui un art encore considéré comme divergent alors qu’on l’aseptise de plus en plus. Le tatouage d’un dauphin est-il un acte radical ? Éléments de réponse avec la diffusion du documentaire Tous tatoués, suivi d’un débat, ou le groupe Tat2noiseact qui se tatoue sur scène, en plein concert… Impetus explore les styles musicaux et s’intéresse aux artistes qui détournent leurs instruments, Erwan Keravec par exemple nous dévoilera comment il éloigne radicalement sa cornemuse de sa culture d’origine. Impetus décloisonne les sons, et confronte le public à des bruits et à des éléments perturbateurs. Par Nathanaelle Viaux

IMPETUS, festival du 5 au 8 mai dans le nord de la Franche-Comté et le Jura suisse www.impetusfestival.com


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THÉÂTRE DIJON BOURGOGNE CENTRE DRAMATIQUE NATIONAL

THÉÂTRE

THÉÂTRE

— GRAPHISME DATAGIF

EN MAI

EN MAI 03 80 30 12 12 TDB-CDN.COM

FESTIVAL DU 19 AU 28 MAI 2017

damien Cabanes Rachel Lumsden

2, rue du Ballon 68300 Saint-Louis (Fr)

www.fondationfeRnet-bRanCa.oRG

19 mars —14 mai 2017


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Dans l’expectative

La compagnie strasbourgeoise l’iMaGiNaRiuM propose un spectacle en deux temps. Tout d’abord, La Pièce, puis Incursions / Excursions. C’est une curiosité que la troupe présente comme un événement théâtral et chorégraphique. Cette forme mixte réunit le théâtre et la danse autour des œuvres de deux auteurs : Le Marque page et Le Thème Étranger, recueils de nouvelles de Sigismund Krzyzanowski, et les six premiers volumes de Julius Corentin Acquefacques, bande dessinée de Marc-Antoine Mathieu. Après avoir nourri son imaginaire de l’œuvre de Krzyzanowski et de Mathieu, Pauline Ringeade, metteure en scène de la compagnie, a souhaité proposer une adaptation personnelle d’une poétique qui résonne avec son propre travail. La Pièce, libre adaptation des textes cités, parle du rapport de l’homme à son cadre de vie et des possibilités offertes par la rêverie et la fiction quand celui-ci se fait trop exigu. Le personnage de Julius s’évade de la petite pièce où il vit en arpentant les chemins proposés par son imaginaire en ayant pleinement conscience de son état de personnage fictif. Incursions / Excursions interroge également le lien entre le réel et l’imaginaire, à travers une série de petites formes convoquant tour à tour les univers des deux auteurs, invitant les spectateurs à un voyage entre plusieurs lieux. Cette seconde partie a pour but d’inclure le public dans la création, lui offrant la possibilité de déambuler dans des installations et des espaces de rencontre aménagés. L’ensemble réuni sous l’imprononçable intitulé de Fkrzictions surprend par sa forme rare et fait office de passerelle entre des auteurs a priori sans lien.

Longtemps mis de côté pour l’âpreté de son propos, Howard Barker est à l’origine de textes transgressifs et acérés. Und n’avait été montée qu’une seule fois en France et une fois en Grande-Bretagne, par son auteur lui-même, avant que Jacques Vincey s’en empare. C’est une traduction de son collaborateur Vanasay Khamphommala, auteur d’une thèse sur l’œuvre de Barker, qui convainc le metteur en scène de porter à la scène ce monologue injustement méconnu. L’autre élément marquant de cette production est la présence éclatante de Natalie Dessay. La célèbre soprano offre, à cinquante ans, une première et bouleversante interprétation théâtrale. Loin de sa zone de confort, la cantatrice incarne les mots de Barker en partageant la scène avec le musicien Alexandre Meyer. Une femme attend un homme, telle est l’intrigue de Und. Dans une robe fourreau qui limite sa mobilité, coiffée d’un chignon monumental, le teint diaphane et la silhouette hiératique, le personnage doit s’en remettre au texte et à la voix pour tout signifier. Comme une statuette rouge carmin qui cristallise toute l’attention et la tension, elle occupe le centre de la scène, le musicien se tenant à l’écart, dans un autre espace scénique. Audessus d’elle, des blocs de glace fondent en pluie pendant toute la durée de la représentation et se brisent avec fracas, provoquant la surprise et le sursaut sur scène et dans le public. C’est un pari osé pour Natalie Dessay que d’arriver au théâtre en donnant corps à un texte aussi abrupt, une audace qui n’a rien d’une récréation mais qui pourrait se révéler être le point d’orgue d’une carrière d’exception.

Par Adeline P. Segura – Photo : M. Dineur

Par Adeline P. Segura

FKRZICTIONS, événement théâtral et chorégraphique les 3 et 5 mai au Granit, à Belfort www.legranit.org

UND, théâtre le 10 mai au théâtre de la Coupole, à Saint-Louis www.lacoupole.fr

Existences claustrophobes

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Semaine de la nouvelle création

Du mardi 6 au vendredi 9 juin 2017 à Besançon

10e édition

ASSOCIATION TRALALÈRE CONTE MUSICAL JEUNE PUBLIC ESPACE – LES 2 SCÈNES

LE BASTION CLASSIQUE ÉLECTRIQUE LA RODIA

LORFEVRE DUO SPECTACLE MUSICAL PETIT THÉÂTRE DE LA BOULOIE

Photographie : Yves Petit, Gliz (2016)

¡ CIEL ! ORphée Orkestra grand fOu

Tarif unique : 5€ | Plus d’infos : www.besancon.fr/emergences

Tous les soirs, concert gratuit dans un bar de la ville La semaine des Émergences est organisée par la Ville de Besançon en partenariat avec le Centre Dramatique National Besançon Franche-Comté, la Rodia-Scène de musiques actuelles, Les 2 Scènes – Scène nationale de Besançon et le service culturel du CROUS


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Preuve d’Amour de Roberto Arlt, compagnie Zéfiro Théâtre

Milonga de printemps

Après avoir connu les injustices de la colonisation, libéré l’Alsace en 1945, subi les violences de l’armée française et du FLN pendant la guerre d’indépendance, les jeunes Algériens ont hérité d’un pays déstructuré, ravagé par le chômage. Fuyant la guerre puis la misère, ils ont rejoint la métropole jusqu’en 1974, laissant souvent derrière eux leur famille pour faire tourner l’industrie française. La vie n’est pas facile, malgré le soutien de la CGT : inégalités avec les ouvriers français, conditions de travail et de logement particulièrement dures... Les foyers sont construits à partir des années 50 pour résorber les bidonvilles. Sur trois millions de travailleurs entrés en France sur cette période, 500 000 y sont restés après leur retraite : on les appelle les Chibanis, les “cheveux blancs” en arabe. Ceux-ci sont particulièrement nombreux à Mulhouse, où plus d’un immigré sur quatre est âgé de plus de 55 ans. L’exposition inaugurée et mise en forme au Musée Historique de Mulhouse, les tire de l’oubli de manière touchante et pédagogique : en 24 tableaux, les témoignages recueillis depuis 2010 au sein des résidences Aléos et Adoma, les documents d’archive, les photos prises par le Photo-Club de Riedisheim et les textes élaborés en collaboration avec les historiens Yves Frey et Marie-Claire Vitoux rendent justice à la vie laborieuse de ces exilés qui ont écrit une page méconnue de l’histoire de la France moderne. Il paraît urgent de la remettre en mémoire et de l’honorer à l’heure où les préjugés et l’intolérance semblent gagner les esprits et les intentions de vote.

Le tango a trouvé sa place à Mulhouse grâce à un festival pimpant et pléthorique, conciliant, pour le meilleur, une exigence artistique pointue avec une vraie dynamique populaire et conviviale. Pour sa 5e édition déjà, le Printemps du Tango décline les formes qui ont fait son succès dans des lieux toujours renouvelés. Les milonga se tiendront au Pax de Bourtzwiller et à la gare, aussi bien que sur la place de la Réunion, dans le hall de la Filature ou à la Cité du Train, tout ceci en compagnie d’orchestres et de musiciens nommés Trosman – Maguna, Quinteto Silbando, Tomàs Gubitsch, Otros Aires, Sabatier/Helou ou encore Gonzalo Gudino Quartet. Aux délices de la musique et de la danse s’ajoutent le plaisir du rire avec une performance de clown tango ; du savoir, avec deux conférences, où l’on apprendra entre autres à quel point le tango est bon pour la santé ; de la politique, avec une exposition consacrée à Eva Perón ; et comme toujours de la gastronomie, avec par exemple une dégustation de produits argentins au cœur du marché du Canal Couvert. Initiations gratuites et masterclass côtoient un grand spectacle contemporain, Tu, el cielo, y tu, chorégraphié par Catherine Berbessou et joué à la Filature. Autre moment phare et inédit : pour la première fois, un spectacle équestre figure au programme du festival. On pourra y voir des chevaux danser le tango sur la place de la Réunion, pour un « poème visuel », tout à la gloire d’une culture dont la richesse continue de nous éblouir.

Par Sylvain Freyburger

Par Sylvain Freyburger

DE L’IMMIGRÉ AU CHIBANI,
 exposition jusqu’au 21 mai au Musée Historique, à Mulhouse www.mulhouse-alsace.fr

LE PRINTEMPS DU TANGO, danse du 8 au 11 juin, à Mulhouse www.leprintempsdutango-mulhouse.fr

Groupe d’immigrés à Huningue devant le foyer Le Rhône, années 1960. © coll. Archives de Saint-Louis

Cheveux blancs, visages mats


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FKRZICTIONS ÉVÈNEMENT THÉÂTRAL ET CHORÉGRAPHIQUE LIBREMENT ADAPTÉ PAR PAULINE RINGEADE D’APRÈS SIGISMUND KRZYZANOWSKI ET MARC-ANTOINE MATHIEU LA PIÈCE THÉÂTRE ET DANSE DU 3 AU 5 MAI À 20H

03 84 58 67 67 | WWW.LEGRANIT.ORG

© M. Dineur

EXCURSIONS / INCURSIONS RENCONTRE, LECTURES MUSICALES, PERFORMANCE DANSÉE, INSTALLATION DE RÉALITÉ VIRTUELLE, SIESTES SONORES, EXPOSITION DU 1ER AVRIL AU 9 MAI


Le sang de l’Afrique

O Lord ! D’être fils de pasteur texan, ça laisse parfois des traces, dont certaines indélébiles. Nul besoin de l’étendre sur un divan pour constater les dommages chez James Leg alias The Reverend. La religion a fait son œuvre, et le pauvre garçon lutte comme il peut dans un monde dévasté. Du coup, le blues, le gospel, le rock’n’roll et la soul, il les vit à l’orgue sur son Fender Rhodes – comme Ray Manzarek des Doors – non seulement comme une libération, mais aussi et surtout comme une mission. De manière viscérale en figure christique inquiétante, et bien sûr sans concession ! Avec ce sens de la démesure qui a pu habiter un certain Captain Beefheart par exemple ou même Screamin’ Jay Hawkins, deux modèles parmi tant d’autres dont il adopte cette vision d’un blues déstructuré, coupé de ses racines rurales, pour embrasser des formes urbaines parfois même futuristes. Sa version de Forest de The Cure montre qu’il est capable de s’aventurer sur d’autres territoires à la manière de Stiv Bators, l’ex-Dead Boys, fondateur – et ça ne s’invente pas ! – des éphémères Lords of the New Church dans les années 80. On l’a compris, on va au concert comme au sermon avec une ferveur endiablée. Ce ne sont pas les Mulhousiens très habités de The Hook qui, en première partie de la soirée programmée au Nouma, chercheront à calmer le jeu. Bien au contraire… Par Emmanuel Abela

JAMES LEG, concert le 27 avril au Noumatrouff à Mulhouse ; le 29 avril à la Souris Verte à Épinal www.noumatrouff.fr www.lasourisverte-epinal.fr

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Dans la famille Kuti, je demande le fils. Oui, mais ils sont plusieurs ! Alors, je demande le cadet, Seun. Et pourquoi le cadet ? Parce que précisément dans la tradition yoruba – ce grand groupe ethnique présent au Nigéria –, c’est bien le cadet qui est porteur de la tradition. Parmi les enfants de l’immense Fela Anikulapo Kuti, on ne fera pas offense à Femi Kuti de nier qu’il a su faire fructifier l’héritage de son père lui faisant même emprunter des chemins de traverse vers la musique électronique, mais c’est effectivement Seun qui s’inscrit le plus dans une approche orthodoxe de l’afrobeat. Avec l’appui de l’orchestre Egypt 80, il reprend le flambeau de l’afrobeat au service de l’Afrique éternelle. Il retourne à la source d’une musique qui puise autant dans le jazz, le funk que les rythmes yoruba originels. Il le fait consciencieusement au saxo avec le même brio que son père, et sans nul doute la même verve subversive. En ces temps d’infortune, son message prend sa pleine dimension. Go Africa go! Par Emmanuel Abela

SEUN KUTI, concert le 11 avril à l’Espace Django Reinhardt, à Strasbourg www.espacedjango.eu


ESPACE D’ART CONTEMPORAIN ANDRÉ MALRAUX Administration : 6 route d’Ingersheim 68000 COLMAR 03 89 24 28 73 ou artsplastiques@colmar.fr ENTREE LIBRE - Du mardi au dimanche de 14h à 18h, excepté le jeudi de 12h à 17h.

Bernard LATUNER

du 1er avril au 28 mai 2017

2013 fin de la préhistoire

28 avril 30 juillet 2017

Pierre Mercier

MUSÉE D’ART MODERNE ET CONTEMPORAIN WWW.MUSEES.STRASBOURG.EU

Pierre Mercier, Promenade sage, 2015. Vidéo avec défilement d’un texte de Charles de Bovelles, 6'30. Graphisme : R. Aginako

Rien n'a jamais cessé de commencer


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Explorer l’insondable

L’œil vif

Situations Rooms de Rimini Protokoll © Ruhrtriennale / Jörg Baumann

Lors de sa création en 1978, le festival Perspectives voulait faire découvrir au public allemand de Sarrebruck la jeune création française. En 2002, il devient un événement transfrontalier et bilingue. Perspectives s’attache désormais aux formes théâtrales les plus innovantes, produites dans les deux sphères linguistiques, et invitant le public à circuler d’un pays à l’autre, parfois vers des lieux insolites. Il a toujours réussi à maintenir le difficile équilibre d’une programmation à la fois exigeante, en prise avec le monde et les formes artistiques contemporaines, et ouverte à tous les publics. Pour son 40e anniversaire, il parvient ainsi à tricoter une affiche à la fois légère et grave, et à réunir un panel de compagnies particulièrement excitant. Si une large place est faite au cirque, qui induit souvent plus de légèreté, le programme du volet théâtre est assez frontalement politique. On retient tout particulièrement les spectacles germanophones. VERRÄTER. Die letzten Tage de Falk Richter dresse le portrait d’une famille face à une révolution nationaliste ; Empire de Milo Rau s’attache au mythe européen confronté aux flux migratoires par le biais du théâtre documentaire ; Situations Rooms de Rimini Protokoll, façon jeu vidéo grandeur nature, transforme le spectateur en acteur de conflits désormais mondialisés ; King Size du génial Christoph Marthaler observe avec nostalgie et drôlerie l’ambiguïté des rapports humains. Autant de propositions qui prouvent que Perspectives n’a rien perdu de son acuité et de sa pertinence. Par Sylvia Dubost

PERSPECTIVES, festival du 1er au 10 juin à Sarrebruck, Metz, Forbach, Sarreguemines, Saarlouis, Petite-Rosselle www.festival-perspectives.de

C’est un terme pudique, neutre et anodin fréquemment utilisé par les médias pour évoquer le plus souvent des réalités effroyables : Les Événements, c’est le titre choisi par le dramaturge britannique David Greig pour baptiser un texte écrit en réaction à la tuerie de masse commise en 2011 par le terroriste d’extrême-droite Anders Breivik, qui a tué 77 personnes à Oslo et sur l’île d’Utoya. La pièce tente de répondre à une question : pourquoi ? Celle que se pose Claire (Romane Bohringer), pasteur de gauche responsable d’une chorale communautaire, lorsqu’elle apprend qu’un garçon de sa connaissance (Matthieu Sampeur) a tiré sur « ceux qui ne sont pas d’ici ». Elle symbolise ce besoin irrépressible de comprendre, besoin qui est le nôtre et que l’on partage avec les communautés impliquées lors de ces manifestations extrêmes de nos dysfonctionnements sociaux. Dans Les Événements, le théâtre rejoint sa fonction première de forum : l’auteur et le metteur en scène Ramin Gary ont choisi d’incarner sur scène cette communauté, à la fois actrice et spectatrice, par le biais d’une chorale dans la lignée du chœur des vieillards de l’Orestie d’Eschyle. Cette pièce puissante, donnée plus de 400 fois au Royaume-Uni, en tournée en Irlande, aux États-Unis, en Norvège et en Autriche, cristallise ce qui échappe à notre compréhension, à notre perception même, mais aussi ce qui nous rassemble, publics, communautés, esprits, dans une quête prenant place sur scène. Par Benjamin Bottemer – Photo : Éric Didym

LES ÉVÉNEMENTS, du 25 au 29 avril au Centre Dramatique National de la Manufacture, à Nancy www.theatre-manufacture.fr

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CDC - STRASBOURG

FESTIVAL

Cie Ouïe/Dire × Hugues Reinert × AeuhW Christian Zanési × Marc Namblard Les Fruits du Hasard × Cie Pardès Rimonim Cie Sound Track × Les dents de la Meurthe Orties Bruyantes × Le Un Ensemble Jean-Luc Guionnet × Isabelle Jelen × Praag Didier Lasserre × Double Nelson Balungan × Monsieur Gadou × Gordon Monahan Marie Cambois × Collectif Revue & Corrigée Heidi Brouzeng × Gaëlle Rouard Brussel × Lotus Eddé Khouri × David Chiesa Christophe Cardoen × Olivier Benoît Ark4 × Azéotropes × L’Archipel Nocturne No Noise No Reduction × Alain Savouret Ahmad Compaoré × Romain Baudouin × Spoon God Ultim’Asonata × Fred Frith × Camel Zekri Gilles Laval × Grand Sax Boulevard Jean-Philippe Gross × Stéphane Rives Cellule d’Intervention Metamkine ...

EXTRA DANSE 03 ∠ 17 MAI 2017 Mickaël Phelippeau Miet Warlop Christian Rizzo Alessandro Sciarroni Boris Gibé / Florent Hamon Emio Greco / Pieter C. Scholten Alexander Vantournhout / Bauke Lievens

T + 33 (0)3 88 39 23 40 POLE-SUD.FR / � � �

SIGNELAZER.COM | PHOTO © LI WEI

Amala Dianor

ccam / scène nationale de vandŒuvre rue de parme, 54500 vandœuvre-lès-nancy www.musiqueaction.com

licences : 540-249/250/251 × Design graphique : Studio Punkat × Dessin : Dominique Répécaud


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Aux armes, citoyens !

Dessin de costume © Julia Müer

La reine de Babylone Deux siècles après sa création au théâtre de La Fenice de Venise, la célèbre reine guerrière Semiramide est de retour pour cinq représentations à l’Opéra national de Lorraine dans une nouvelle édition dirigée par le brillant vénézuélien Domingo Hindoyan. Inspirée de la pièce éponyme de Voltaire (1748), Semiramide est l’une des œuvres incontournables du répertoire de Gioachino Rossini (1792-1868). Elle marque un tournant dans la carrière du compositeur italien puisqu’il renoue avec l’univers noble et tragique de l’opera seria. Créé en 1823, cet opéra en deux actes raconte l’histoire de Sémiramis, épouse meurtrière et mère incestueuse. Malgré un premier accueil réticent, Semiramide est l’opéra tragique de Rossini le plus longtemps représenté. Pour cette édition, c’est la soprano Salome Jicia, née en Géorgie, qui endosse le rôle-titre. Elle est accompagnée de l’argentin Nahuel Di Pierro dans le rôle d’Assur et du contreténor argentin Franco Fagioli dans le rôle d’Arsace. Le chœur est interprété par l’Opéra national de Lorraine et de l’Opéra-Théâtre de Metz-Métropole, suivis par l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy. Par Émilie Bauer

SEMIRAMIDE, les 2, 4, 7, 9 et 11 mai à l’Opéra national de Lorraine, à Nancy www.opera-national-lorraine.fr

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Le monopole anglo-américain cessera-til un jour d’accaparer nos discothèques ? Qu’ont-ils ces compatriotes à guitare à crucifier la langue française sur l’autel de la pop ? Aquaserge serait-il le seul résistant ? Résistant sur la forme, ce quintet explore depuis ses débuts une certaine lascivité à la française : quand la bossa nova flirte avec le yéyé évoluant en triangle amoureux avec une légère musique d’ascenseur et une musique baroque bien roulée. Une pop protéiforme donc, qui n’en reste pas moins inspirée par ce qui se cultive de mieux sous la bruine anglaise : Soft Machine en chef de file. Aquaserge, résistant aussi à toute forme d’inertie sonore qui voudrait qu’un album réunisse sur ses pistes une déclinaison monotone d’un seul et même titre. Julien Gasc, poète sous ses airs je-m’en-foutiste déplore : « Il faut sonner comme ci ou comme ça, que rien ne déborde : il faut un beat derrière, des guitares, sonner 80, il n’y a plus vraiment de surprises dans le songwriting. Chez Aquaserge, ça part un peu en vrille. On se fait plaisir avant tout ». Aquaserge a peut-être finalement plus à voir avec l’underground américain qu’avec la chanson française : une manière collective et totalement libre d’envisager la musique, rare dans nos milieux conservateurs. Sans cesse, Aquaserge déraille et c’est sans doute cette souplesse qui leur a valu d’accompagner de nombreux musiciens : de Bertrand Burgalat à Forever Pavot en passant par Melody’s Echo Chamber ou Tame Impala. Dernier coup d’éclat ? Un voyage fanfardesque, surréaliste et loufoque sur Laisse ça être, album paru en janvier dernier. Par Cécile Becker – Photo : Christophe Urbain

AQUASERGE, concert le 21 avril aux Trinitaires, à Metz www.trinitaires-bam.fr


25 . 04 . – 0 6 . 05 . 2017

sans

Des hom mes e n d eve n i r

ESTHER HOVERS Structures of Power

Création

Des hommes en devenir D’après le roman de Bruce Machart Mise en scène, adaptation : Emmanuel Meirieu Collaboration artistique, coadaptation : Loïc Varraut

BRUNO BALTZER & LEONORA BISAGNO Y’a pas photo

06.05.2017 - 09.06.2017

www.centredart-dudelange.lu

Avec Stéphane Balmino Jérôme Derre Xavier Gallais Jérôme Kircher

Salle Michel Saint-Denis 25.04.17 à 19h 26.04.17 à 20h30 27.04.17 à 19h 28.04.17 à 20h30 29.04.17 à 18h 02.05.17 à 19h 03.05.17 à 20h30 04.05.17 à 19h00 05.05.17 à 20h30 06.05.17 à 18h

« Un jeune écrivain déjà virtuose. » Télérama « Digne descendant de Faulkner. » Les Inrockuptibles « Emmanuel Meirieu s‘impose en maître de l‘émotion. » Le Monde

Comédie De l’Est Centre dramatique national d’Alsace 6 route d’Ingersheim 68000 Colmar 03 89 24 31 78

Retrouvez toute la saison sur comedie-est.com


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Étrangeté

Péché mortel Incise rock sur l’un de nos groupes garages favoris : Thee oh Sees, passionnant et infatigable. À sa tête : John Dwyer, quadragénaire possédé qui s’est probablement mis en tête de dresser un tableau exhaustif du rock contemporain avec une audace et une spontanéité incomparables. Élevé dans la plus pure tradition américaine du rock indé, il fait du roller, écoute Van Halen, fume des joints, prend de la drogue et se bagarre. Un terrain fertile pour un son à la fois juvénile – entendre : jouissif – mais tout autant recherché, puisque le gamin, passionné de musiques, explore autant les classiques rock que les maîtres krautrock et les expériences jazz. Des aspirations musicales à retrouver d’abord avec les géniaux Coachwhips, puis sous la houlette des non moins géniaux Thee Oh Sees. « Le plus grand groupe de rock’n’roll au monde » selon Jim Jarmusch, publie un album par an et signe trois opus indispensables : Putrifiers II, bijou de pérégrinations psychédéliques, Floating Coffin, album musclé, ou le plus récent, A Weird Exits, totalement décadent dans un format proto-heavy. Des refrains efficaces, des mélodies entêtantes et une voix, celle de Dwyer, reconnaissable parmi 1000. Ce n’est pas Ty Segall qui dira le contraire. Testés et approuvés : ils sont redoutables sur scène. Par Cécile Becker

THEE OH SEES, en concert le 6 juin à la BAM, à Metz www.trinitaires-bam.fr

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Depuis qu’il a quitté la direction du centre chorégraphique national de Grenoble en 2015, le danseur et chorégraphe Jean-Claude Gallotta se consacre aux seules créations de sa compagnie fondée en 1979, le Groupe Émile Dubois. Sa liberté retrouvée coïncide parfaitement avec la volonté de l’artiste de produire des spectacles plus intimes. Pour L’Étranger, c’est la mort de sa mère et les réminiscences d’une jeunesse algérienne qui l’ont conduit à travailler sur le texte d’Albert Camus. C’est la première fois que le chorégraphe utilise la littérature pour un spectacle ; ici, l’œuvre de Camus sert la nostalgie d’un passé désormais révolu et le sentiment d’absurdité qui accompagne un deuil. Des extraits choisis sont lus par Gallotta, qui contrairement à Meursault, narrateur froid qui vit le deuil de sa mère sans état d’âme, agrémente le texte de documents sensibles : films de famille, archives personnelles d’une enfance sublimée, ainsi que des extraits empruntés à Tarkovski, Visconti, Fellini ou encore Capra. Pour cette œuvre intime, le chorégraphe dirige ses trois danseurs fétiches : Béatrice Warrand, Ximena Figueroa et Thierry Verger. Forts d’une longue expérience commune, tous les trois explicitent le texte dans des scènes courtes. La danse apporte la lumière qui fait défaut au récit et donne du relief à l’histoire de Meursault qui peut se résumer en une lutte entre les instincts de vie et de mort qui se partagent la conscience du narrateur. Par Adeline P. Segura

L’ÉTRANGER, pièce chorégraphique le 4 mai au Carreau, à Forbach www.carreau-forbach.com


CONCERT GRATUIT

JEUDI 27 AVRIL 19H30 NANCY - L’AUTRE CANAL

MAI LAN

LYSISTRATA Lauréat du Prix Ricard S.A Live Music

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WWW.RICARDSA-LIVEMUSIC.COM ricardsa.livemusic •

@RLM_Team •

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RICARD S.A. au capital de 54 000 000 euros - 4 et 6 rue Berthelot 13014 Marseille - 303656375 RCS Marseille - Groupe Soumère Licence 2ème catégorie : 1027566 - Licence 3ème catégorie : 1025472. Crédits photos : Alexandre Brisa (Møme) et PANAMÆRA (Mai Lan)

MØME


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Michel Portal

French Jam Jérôme Klein

Get Up Like a Jazz Machine Jeune et vibrant de la pure énergie du jazz : voilà comment décrire en peu de mots le festival Like a Jazz Machine, dont la 6e édition se déroulera fin mai, au Luxembourg. Créé en 2012, le festival a su imposer sa capacité à élaborer un fabuleux panorama de la scène actuelle du jazz dès la première édition, en réunissant dans cette petite ville luxembourgeoise tous les ingrédients nécessaires à une programmation unique, goûteuse et énergisante : beaucoup d’éclectisme, énormément de talent, un brin d’insolite et une belle dose de découverte. Sur scène se côtoient bien sûr les plus grands noms, véritables légendes vivantes venues briller une nouvelle fois sur scène, tels Carla Bley, Joachim Kühn ou Erik Truffaz. Mais on y découvre aussi de jeunes talents en pleine expansion, notamment grâce aux résidences d’artistes mises en place par le festival. Celles-ci ouvrent un large champ de liberté créative aux artistes invités – Bojan Z et Jérôme Klein cette année – et représentent pour les deux musiciens une belle occasion de développer de nouveaux projets musicaux in situ, spécialement pour le festival, et pour nous la possibilité de se laisser emporter par leur énergie débordante. À ce savant mélange entre grands noms et découvertes inédites s’ajoute la multiplicité des genres et styles musicaux portés par des artistes issus d’horizons larges et variés, mais réunis autour de l’envie de dire leurs racines et leurs influences. Quoi de mieux qu’un tel cocktail printanier pour explorer et célébrer la vitalité du jazz ?

Michel Portal et le Quatuor Ebène se sont rencontrés pour la première fois en 2013 où ils ont partagé ensemble la scène du Festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés. Ces cinq virtuoses français ont pour point commun un répertoire musicale éclectique allant de la musique classique au jazz, en passant par la musique contemporaine. Michel Portal est sans aucun doute l’une des figures majeures du jazz français et européen du XXe siècle. Compositeur et polyinstrumentiste complet, il se place au-delà de toute notion de genres et produit une musique sincère, lyrique et spontanée. Artiste de renommée internationale tant dans le monde du jazz que dans le monde classique, il collectionne les prix prestigieux. C’est notamment dans l’improvisation qu’il s’est le plus illustré. Il est à l’origine du mouvement « Free » en 1968 en France et devient en 1971 l’un des musiciens majeurs de l’improvisation lorsqu’il crée son propre ensemble, Michel Portal Unit, qui accueille les musiciens européens et américains privilégiant l’improvisation libre. Le 10 mai, il sera accompagné du jeune quatuor à cordes fondé en 1999 et composé de Pierre Colombet et Gabriel Le Magadure au violon, Adrien Boisseau à l’alto et de Raphaël Merlin au violoncelle. Ils ont été récompensés en 2010 par une Victoire de la musique de la meilleure formation de chambre et connaissent un succès international. Ensemble, ils prouvent que la musique n’est pas une question de génération mais bien une histoire de passion. Par Émilie Bauer – Photo : Jean-Marc Lubrano

Par Alice Neurohr

LIKE A JAZZ MACHINE, festival du 25 au 28 mai, à Dudelange (Luxembourg) www.jazzmachine.lu

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QUATUOR EBENE & MICHEL PORTAL, concert le 10 mai au Grand Auditorium de la Philharmonie, à Luxembourg www.philharmonie.lu


Alex Seton, Deluge in a paper cup, 2015 - ©courtesy of the artist/ Galerie Paris-Beijing.

Talents Contemporains 29 avril 10 septembre 2017

Lauréats du concours 2015 : Akmar • Julie Chaffort • Rebecca Digne • Mathilde Lavenne • Benoît Pype Alex Seton • Zhang Kechun Commissaire d’exposition / Curator: Auguste Vonville

Fondation François Schneider, Wattwiller, Haut-Rhin, France Du mercredi au dimanche de 10h à 18h / From Wednesday to Sunday: 10 AM to 6 PM www.fondationfrancoisschneider.org

Les artistes s’exposent → Alsace 18e édition

13-14  & 20-21 mai 2017 14h →20h


Henry Valensi La Musique des couleurs Nombreux sont les artistes à avoir posé la question de la relation intime entre musique et peinture. Peut-être cherchent-ils à exprimer des sensations qu’ils vivent en parfaits synesthètes pour certains d’entre eux. Henry Valensi, peintre, illustrateur, voyageur et conférencier, est allé plus loin dans le décloisonnement des arts. En chef de file du mouvement musicaliste, il fait résonner lignes, couleurs et rythmes. Une œuvre singulière à (re)découvrir. (E.A.) Du 15 avril au 17 septembre au Château des Ducs de Wurtemberg, à Montbéliard www.montbeliard.fr Henry Valensi, Autoportrait, 1930 Gouache sur papier, 46.5 × 37 cm – Collection Philippe Bismuth, Paris ADAGP Paris, 2017

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InSitu

Le chant des Terres Qu’est devenue notre relation à la terre face au changement climatique de demain et aux catastrophes naturelles d’aujourd’hui ? Les œuvres exposées se font écho de ces bouleversements pour créer un espace poétique afin que le chant des terres devienne un champ d’exploration écologique mais avant tout critique. D’un geste quasi démiurge, les artistes s’approprient les incartades d’une nature déréglée pour les sublimer et révéler la fragilité de notre environnement. (E.B.) Du 8 avril au 10 juin, à l’Espace multimédia Gantner, à Bourogne www.espacemultimediagantner.net

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InSitu

Richard Serra Depuis plus de 40 ans, Richard Serra – né en 1938 à San Francisco – est devenu l’un des artistes contemporains les plus influents. Il s’est fait connaître grâce à ses sculptures d’acier aux dimensions monumentales. Mais c’est un pan de son œuvre moins connu que dévoile le Kunstmuseum : entre 1968 et 1979, l’artiste américain réalisa 15 films et 6 vidéos. Pour la première fois, ces œuvres filmiques sont présentées en quasi intégralité et dans leurs formats originaux afin de dévoiler au grand public un nouvel aspect de son travail. (E.B.) Du 20 mai au 15 octobre au Kunstmuseum, à Bâle www.kunstmuseumbasel.ch Richard Serra, Hands Tied, vidéo, 1968

Damien Cabanes Pour l’artiste français Damien Cabanes, peindre est son quotidien et tout ce qui y figure peut devenir le sujet de sa peinture. De son atelier, au paysage, en passant par la représentation de figures, il s’inspire des motifs de sa vie courante pour ses œuvres figuratives. D’un geste mimétique, il cherche à reproduire le réel pour le sublimer grâce à une palette de couleurs construite et très riche. (E.B.) Damien Cabanes, Intérieur d’atelier, 2015, 216×295cm, huile sur toile – © courtesy galerie Eric Dupont, Paris

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Damien Cabane, Rachel Lumsden et Martine Martine jusqu’au 14 mai à la Fondation Fernet-Branca, à Saint-Louis www.fondationfernet-branca.org


La timidité des cimes La timidité des cimes est un phénomène botanique permettant la coexistence harmonieuse de chaque arbre dans la canopée. L’exposition collective s’inspire de cette intelligence naturelle et de ses limites afin de penser à de nouvelles formes alternatives du « vivre ensemble ». Les œuvres créent de nouveaux scénarios participatifs et des modes de cohabitation promouvant le respect de l’altérité et de la diversité, sans jamais pour autant nier la part d’instabilité, de conflit et même d’utopie. (E.B.) Jusqu’au 4 juin au FRAC Lorraine, à Metz www.fraclorraine.org Jiri Kovanda, Kissing Through Glass, 2007 Collection 49 Nord 6 Est – Frac Lorraine, Metz ©J. Kovanda

En l’occurrence Susan Morris, Motion Capture Drawings

Voilà une réflexion sur les modalités d’apparition et de perception de l’œuvre d’art par les étudiants du Master Critique & Essais de l’Université de Strasbourg. Les œuvres, issues de la collection du FRAC Alsace, sont singulières voire déroutantes. En faisant appel à l’expérience sensible du spectateur, elles dévoilent leur pleine capacité à créer un lien avec son observateur. (E.B.) Jusqu’au 21 mai au Ceaac, à Strasbourg www.ceaac.org

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Alain Croubalian 13.10

Le Gambrinus

Par Jean-Damien Colin Photo : Dorian Rollin

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Mulhouse


« Bon, je suis Suisse c’est pour ça que je joue de la guitare électrique. Il faut dire que c’est quand même une invention suisse, tu le sais ça ? - Non, vas-y - En fait, c’est une invention bâloise. - La guitare ? - La guitare électrique. - Électrique. D’accord, mais explique-moi… - C’est un certain monsieur Richenbacher qui a fui la Suisse en 1890 pour aller en Amérique. Il a d’abord atterri dans l’Ohio chez des parents suisses et après il est parti en Californie. Monsieur Richenbacher était électricien, électronicien. Il construisait notamment des micros. Alors quand il est arrivé en Californie, il s’est mis avec un constructeur de guitare hawaïenne. À cette époque, ça ressemblait à une poêle à frire avec des cordes et ça se jouait sur les genoux. Comme il faisait des micros, il a décidé de se mettre avec un autre monsieur européen pour faire les premières guitares Richenbacher. En 1931 quand même. La première production date de 1932. Donc effectivement Rickenbacker c’était la première guitare électrique bâloise ! Ça, c’est typique des Dead Brothers. Quand nous faisons un concert, ça se passe un peu comme ça. Je raconte des histoires et j’adore ça ! La question, en fait, c’est “comment on tombe en rock’n’roll”. Parce qu’on commence par la guitare acoustique évidemment, puis par tout ce qui est acoustique et enfin par la musique que l’on voit à la télévision, par la variété… La première expérience musicale que j’ai eue, c’était lorsque j’ai habité un an en Jamaïque à l’âge de 6 ans. J’ai eu droit à une overdose de groupes de calypso sur la plage, genre tous les jours. Et puis les night-clubs, le piano et les crooners. Ça fait beaucoup. Alors, quand on tombe en rock’n’roll à un certain moment et qu’on prend la guitare électrique, il y a plein de choses qui s’intègrent. Quand vous m’avez fait jouer acoustiquement à Colmar avec Chris Wilson, quand même [premier concert de la Fédération Hiéro Colmar en avril 1993, ndlr], nous tentions d’éviter une expérience régulière à l’époque : tu as l’aspiration d’être musicien, tu te dis musicien, tu fais des concerts, mais si tu es assis à la plage avec des joueurs de tablas égyptiens, ils te disent : “Ah t’es musicien ? Super, joue voir quelque chose !” Alors, là, toi tu dis : “Ah oui, mais il me faudrait une scène, deux amplis, des lumières, l’ingénieur du son puis là je vous montre ce que je sais faire.” Ça ne va pas. Quand vous nous avez proposé ça, c’était l’occasion de s’y mettre et ça ne nous a plus lâché. Je pense que c’était juste la bonne époque pour ça. Et aujourd’hui je découvre le sistre comme j’ai redécouvert la guitare ou les guitares acoustiques, un drôle d’instrument qui sonne un peu bizarre. Le sistre de Thuringe… Un instrument interdit pendant la Seconde Guerre mondiale en Allemagne parce que c’était l’instrument favori des Waldvogel, un groupe communiste… [Alain Croubalian saisit l’instrument et joue quelques accords, ndlr] Quand j’ai quitté le Canada pour l’Europe, c’est ce que je voulais retrouver. D’où venait la musique que j’aimais ? Le rock’n’roll, la country, le cajun, la musique québécoise… De quoi ? Des valses tchèques : je voulais voir la Tchéquie ; et des valses viennoises : ma femme est Viennoise. Quand tu es en Amérique et que tu regardes l’Europe, tu vois une espèce d’amas de trucs qui se passent sur une toute petite surface. Tu te dis qu’il suffit de faire un pas de côté pour voir quelque chose de nouveau. Et puis les connexions et les mélanges, c’est ça qui fait que l’Europe ça n’est pas fini !

J’ai retrouvé un amour de la guitare en croisant les Égyptiens. Ce sont mes autres racines évidemment… Toute notre tradition de la guitare électrique vient de la guitare espagnole, du luth et de l’oud. En fait, du Moyen Âge, mais que les Arabes nous ont fait redécouvrir à la Renaissance et donc, ce n’est pas étonnant que j’adore la musique surf ! Faut quand même rappeler que le plus grand guitariste de surf, Dick Dale, était libanais d’origine et quand il reprend le titre Misirlou, c’est en traditionnel égyptien, c’està-dire en faisant la mélodie sur une corde comme le font tous les musiciens arabes. Cette connexion, entre la culture arabe, la culture médiévale et la guitare électrique, je la sens très forte. Après la Seconde Guerre mondiale, le folklore germanique c’était « no go », personne ne voulait y toucher, évidemment. Surtout les jeunes dans les années 50-60, il fallait que ce soit fresh, américain et pop, plus populaire. Le problème c’est que cette musique s’est figée dans les années 30 et aujourd’hui c’est une pièce de musée, on n’a pas le droit de transformer, d’y toucher. Les gens hurlent au sacrilège si on met de la guitare électrique sur un morceau de Jutz. Ça, ça ne va pas. C’est notamment venu parce que les élites de gauche ne voulaient pas toucher non plus à ce folklore. Donc ils ne s’en sont pas occupés, ils se sont occupés de subventionner le jazz, le free jazz et puis encore le free jazz parce que ça faisait élitaire et chic. Le problème c’est que ce sont les partis nationalistes qui, aujourd’hui, se font les seuls dépositaires de cette tradition. Les Irlandais n’ont pas de problème avec leur folklore, c’est le top le folklore irlandais ! Le folklore américain aussi puisqu’il y a le rock’n’roll, le blues ou la country… C’est dommage que chez nous, il n’y ait pas ça. Quand je regarde le Jodlerfest en Suisse, c’est mort. Le Jodlerfest, c’est l’événement de la musique traditionnelle suisse une fois dans l’année. Il y a un concours qui ne se gagne pas sur la beauté des morceaux ni sur l’interprétation, non. Celui qui gagne, c’est celui qui se rapproche le plus du temps originel, le concours se contrôle avec un chronomètre ! C’est très suisse ça… Il y a un morceau de musique folklorique suisse du XIXe siècle sur notre disque et ça sonne très actuel, donc il n’y a pas de raison de laisser ça aux imbéciles. Mais le public du folklore ne suit pas pour l’instant parce que c’est un public traditionaliste, conservateur, qui a peur de la nouveauté justement. Il y a 10 ans quand nous sommes arrivés avec des tubas en Autriche, on nous regardait de travers. Ils en étaient à la techno et au hardcore, ils disaient : « Mais ça, c’est la musique de nos grands-parents nazis ! Non, on ne veut pas voir ça. » Je n’en ai rien à foutre de tes grands-parents nazis, moi, je ne les connais pas, et ce truc, c’est un tuba. Et ça, mec, ça, c’est du heavy metal ! »

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Mathieu Boogaerts 18.02

Les Trinitaires

Metz

Par Benjamin Bottemer Photo : Arno Paul

L’air pur Quelques minutes avant le concert de Mathieu Boogaerts aux Trinitaires, on traîne un peu près du bar installé dans la cour, où sont projetées les images bucoliques d’un lumineux sous-bois où serpente un ruisseau : la vidéo diffusée en concert lors de la tournée de l’album 2000. On se souvient aussi du clip champêtre d’Avant que je m’ennuie sur son album éponyme il y a quatre ans, ou encore de ces fragments de vidéos où Mathieu, guitare à la main, s’installe en pleine nature pour gratouiller sur les chansons de son dernier album, le bien-nommé Promeneur. « C’est très difficile de trouver un titre, commente-t-il. Ce mot m’est venu, je ne l’ai pas cherché. Ça m’évoque mon rapport à la vie, une errance des sentiments, être là sans être là... » Mathieu Boogaerts a peut-être trouvé là le titre idéal pour résumer vingt ans de carrière : une longue balade le nez en l’air, afin de laisser venir à lui ces petits riens qui font les belles chansons, pures et sincères.

Morceaux de morceaux S’il semble toujours un peu dans la lune, Mathieu Boogaerts a les pieds sur terre, à l’image du vagabond qui chemine inlassablement à la rencontre de lui-même et du monde, du voyageur qui ne cesse de changer d’air pour s’inspirer. Il a vécu à Paris, Berlin, Bruxelles, Barcelone ou Nairobi et vient tout juste d’emménager, en famille, à Londres. « J’ai la bougeotte, le goût de l’aventure... il y a tellement de réalités... explique-t-il. Je n’avais pas un désir spécifique d’Angleterre, je ne l’associe pas non plus à un projet artistique bien que j’ai un fantasme musical sur ce pays. Peut-être que je le concrétiserais plus tard. » Fantasme, le mot revient souvent. Car tout part de là : laisser l’imagination vagabonder, capturer une idée comme un papillon, puis l’étudier avec l’application d’un entomologiste rêveur. Quelques notes sur une guitare, « 99% de lâcher prise » et une petite forme apparaît, atterrit sur un dictaphone toujours à portée de main en attendant d’être exploitée plus tard. Ces petits bouts de chansons, Mathieu en a environ 250 en stock ; certaines ont plus de quinze ans. Et encore, ces morceaux-là sont ceux qui ont « passé le cap ». « Je commence à fantasmer une chanson à partir du moment où je suis en phase avec la guitare, et puis je trouve le ton, ça peut venir de quelques mots. Concernant Pourquoi pas, c’est parti de « faire tomber le verrou, la cloison, l’écrou » puis je me suis dis : « ok, s’évader, s’ouvrir... », le décor était planté. La suite, ce sont des heures de travail. »

Pour que ces rêveries donnent des chansons, Mathieu Boogaerts part en voyage et oublie tout : pour son précédent opus, il s’embarque sur un cargo reliant Le Havre à Pointe-à-Pitre. Pour Promeneur, il part en Ouzbékistan, au Kazakhstan et au Kirghizistan. « Ce sont des moments très grisants, précieux, où je suis au plus près de mes sentiments. » Ces séjours loin du foyer, presque ascétiques, constitués de seize heures d’écriture quotidiennes, expliquent peutêtre pourquoi ses chansons ressemblent parfois à des missives, des invitations lancées à un être aimé, ou bien à des extraits d’un journal de voyage hors d’une société étriquée aux aspirations matérialistes. Les mots sont simples, les mélodies aussi ; restent les émotions. Ce sens de l’épure, il l’affûte depuis plusieurs années. « Si j’étais designer, je serais attaché à la pureté, je privilégierais des formes simples ; confortables, modernes, mais évidentes. C’est là qu’une chanson « passe le cap », et c’est valable aussi bien pour les mots que pour la musique, comme en cuisine, où chaque ingrédient est important. Je cherche juste la résonance d’un mot avec un accord. »

Pas si simple Sur Promeneur, le violon de Sarah Dayan vient subtilement habiller les claviers, la guitare et les percussions, emprunts lointains aux musiques cubaines et brésiliennes chéries par Mathieu. « Il n’y a pas de choix stratégique d’un point de vue musical, j’évite juste de refaire ce que j’ai déjà fait avant. Sur Promeneur, je voulais partir d’une guitare/voix, puis ajouter des éléments : c’est une option, ça pourrait être autre chose. » On retrouve sur scène ce dépouillement, cette simplicité trompeuse qui émane de ses chansons. Celles-ci ne sont jamais vraiment des chansons d’amour, ni de pures introspections, ni des tranches de vie ou des anecdotes poétiques : elles sont un peu tout cela à la fois. Il y laisse des espaces, dans la musique et dans le sens, aussi. Peut-être la raison pour laquelle il ne rencontre pas le grand succès populaire qu’il espérait, sans vraiment en comprendre la cause. À l’évocation de cette hypothèse, il est plus songeur que jamais : « Peut-être... » Un bon titre pour un futur album.

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Marcel Gauchet 18.02

Librairie Kléber

Strasbourg

Par Emmanuel Abela et Françoise Abela-Keller Photo : Olivier Roller

Au moment de débuter la publication de ce cycle autour de la démocratie en 2007 [L’Avènement de la démocratie, T.1-4, Gallimard], supposiez-vous que la démocratie serait aussi mise à mal dix ans plus tard ? Sans prétention particulière, je ne crois pas avoir été surpris par le développement des mises en question de la démocratie. En 2002, j’avais publié un recueil d’articles intitulé La démocratie contre elle-même [Gallimard, ndlr]. J’y avais formulé un premier constat de crise. Au fond, la motivation qui m’a guidé dans cette anamnèse est largement liée à cette préoccupation qui semblait monter et qui s’est affirmée depuis. Un certain nombre d’événements, en Russie, en Turquie et aux Etats-Unis, sème le trouble. Peut-on y voir une coïncidence ? Vous évoquez des cas de figure très différents. On ne peut pas mettre sur le même plan ce qui s’est passé récemment avec Trump, avec ce qui s’est passé anciennement avec Poutine et ce qui se passe aujourd’hui avec Erdoğan. Mettons de côté ces deux derniers cas parce qu’ils relèvent de pays en transition vers la modernité, qui sont eux-mêmes très différents – la Russie n’est jamais sorti d’une sorte de désordre alors que la Turquie semblait sur la voie d’une modernisation. Le cas qui nous concerne au plus haut point c’est celui absolument extraordinaire de la démocratie qui nous apparaissait comme la plus enracinée, la plus stable du monde. Quand j’étais petit, on nous expliquait qu’en France on rencontrait des contestataires de la démocratie, les communistes, mais qu’en revanche rien de toutes ces horreurs n’existait aux Etats-Unis. C’était sans discussions ! [rires] Et aujourd’hui, nous constatons que les Etats-Unis se situent à l’avant-garde de la remise en question de la démocratie par le dedans. Trump ne se propose pas de subvertir la démocratie, ni d’en sortir ou de mettre autre chose à la place, mais il instaure un mode de gouvernement erratique avec un autoritarisme d’un genre particulier. Ça n’est pas un autoritarisme porté par une doctrine – Trump n’a pas l’air de porter la moindre doctrine –, mais une forme de conservatisme banal. Son style, lui, ne présente rien de banal, mais il est plébiscité par une grande partie de la population. Il en résulte un ébranlement des repères sur le fonctionnement de la démocratie. Alors que la démocratie vise à élire des gens dans lesquels on peut se reconnaître, Trump constitue une anomalie incompréhensible. On peut y voir un signe de dysfonctionnement, même si c’est

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—N  ous allons nous en sortir parce que c’est insupportable pour tout le monde. — lié à des problèmes économiques et cette fracture entre ceux qui gagnent grâce à la globalisation et ceux qui perdent. Ça n’est plus la lutte de classes à laquelle nous étions habitués, ni celle du capital et du travail, c’est une autre division, laquelle pèse très lourd. D’autre part, c’est lié à un style de rapports sociaux caractérisés par l’individualisation dont Trump est l’exemple même : il fait fi de la civilité démocratique – le respect de l’interlocuteur, le respect des formes et le respect de la légalité vis-à-vis de laquelle il adopte une posture désinvolte. Cette attitude, on la retrouve partout. C’est ce qu’on appelle “populisme” d’un mot très vague pour bien désigner ce dont il s’agit, que ce soit en France ou en Italie. Le plus proche de Trump à beaucoup d’égards ça serait Beppe Grillo, cette sorte de showman qui ne retient que le show dans la vie, ce qui en soi n’est pas très convenable en politique. Pour vous, paradoxalement, ces événements montrent que les principes démocratiques l’« ont emporté comme jamais » avec la dimension exacerbée de l’individualisme. Oui, tout à fait ! L’idée classique de la démocratie c’était le règne des lois. La volonté collective se traduit dans des règles qui s’appliquent à ceux qui les font, même si on le constate, ceux qui établissent les règles ont tendance à se placer au-dessus d’elles. Mais malgré tout, c’était cela l’idéal. On en arrive aujourd’hui à une démocratie où les positions de pouvoir sont exercées de plus en plus par des gens qui se considèrent comme des individus privés dans l’exercice de leur fonction et qui sont plébiscités pour cela. Là, on rejoint les deux cas que vous évoquiez au départ, Poutine et Erdoğan. Concernant Poutine, la starisation est là, même si les méthodes semblent plus anciennes. Il est archaïque. Il n’a pas encore atteint le stade supérieur ! [rires] Avec un phénomène, dans les deux cas, de forte adhésion populaire… C’est ce qui est intéressant. Ce sont des produits de la démocratie, non pas des dictateurs qui ont pratiqué de coup d’état. Même si l’on constate la dimension autoritaire, ce ne sont pas des régimes dictatoriaux. Ce sont des régimes plébiscitaires qui reposent sur le fait qu’une grande partie de la population se reconnaît dans cette manière d’être. C’est bien plus inquiétant. Contre toutes les attaques extérieures de la démocratie, on peut se défendre – ça ne veut pas dire que c’est toujours facile ! Mais là, ça vient du dedans. C’est une corruption interne où l’idée démocratique est remplacée par le bon plaisir personnel de gens qui, au fond, incarnent un idéal. Autrement dit, dans un rapport assez souple à la vérité et aux lois. 42

Dans votre ouvrage, vous placez tout le monde dos à dos par rapport à cette incapacité à sortir du mécanisme individualiste. Nous allons nous en sortir parce que c’est insupportable pour tout le monde. [rires] Vous exprimez une vision très optimiste ! Je ne veux pas laisser sous-entendre que de manière automatique les choses vont s’arranger – je n’ai pas cette naïveté-là, ce sont des choses auxquelles j’ai cru dans ma jeunesse. Non, ce que je veux dire c’est que l’individualisation est source de contradictions, elle provoque une frustration énorme chez les individus. Ce qui me frappe le plus dans l’état de nos sociétés, c’est combien les gens sont perplexes à l’égard d’euxmêmes. Cette perplexité, ils l’affirment à tout-va via les réseaux. Vous nous dites que la Silicone Valley contribue à l’ultra individualisme en créant les outils qui l’accompagnent. On pense que la technique est totalement indépendante de la société, elle ne serait que la résultante du travail de chercheurs et ingénieurs. Et pourtant cette technique traduit l’état de la société, en particulier dans le domaine numérique. Beaucoup de gens ont souligné les liens intimes entre la naissance de la technologie numérique et l’avènement des hippies de la grande époque, qui ont trouvé, d’une certaine manière, le moyen de devenir milliardaires tout en diffusant leur idéal politique, un peu anarchisant dirons-nous. Mais le fait qu’ils soient milliardaires et qu’ils affichent en même temps une idéologie libertaire, ça va très bien ensemble – même si nous sommes plus habitués à un anarchisme désintéressé. Eux, ils ne voient pas de contradiction entre leur réussite individuelle et le fait de mettre à disposition des technologies qui permettent à tout le monde de s’exprimer. Dans ce cas-là, la technologie ne constitue qu’un amplificateur de tendances déjà à l’œuvre dans notre société. Aujourd’hui, il est assez fascinant d’observer la manière dont la technologie matérialise quelque chose d’inouï dans l’Histoire humaine à savoir la possibilité pour nous d’être reliés à tout le monde, mais selon notre choix. Il y a peu de temps, pour établir des rapports sociaux, il fallait s’insérer dans un cadre, celui de la communauté. Là non, sans jamais sortir de votre chambre, vous pouvez choisir vos amis et éliminer les autres. Vous créez ainsi des rapports avec lesquels vous êtes liés et déliés en même temps, ou mieux encore : vous êtes liés sans les contraintes du lien. Ça ouvre des perspectives vertigineuses. Malheureusement, on assiste au dictat de l’opinion personnelle livrée tous azimuts. La démocratie ça n’est pas simplement la liberté pour chacun d’exprimer son opinion personnelle. Le drame des réseaux sociaux c’est d’installer une image enfantine et simpliste de la démocratie. J’ai eu une discussion avec mon ami Yves Michaud qui vient de


publier un petit ouvrage Citoyenneté et loyauté [Kero, 2017, ndlr]. Au début de la lecture, j’étais choqué : il affirme que nous vivons comme jamais dans une démocratie, la preuve étant que tout le monde a le loisir de s’exprimer. Je ne suis pas d’accord : la démocratie ça n’est pas cela. Tout le monde s’exprime oui, mais pour bâtir dans un deuxième temps une orientation collective dans laquelle peuvent se reconnaître y compris ceux qui s’y opposent. Comme ce deuxième temps est éliminé, on en arrive de plus en plus à une démocratie protestataire, et de moins en moins à la démocratie. Le résultat est là : les gouvernants font ce qui les arrange. On leur laisse la main libre. De gueuler dans son coin ne constitue pas une fin en soi.

— Ce qui me frappe le plus dans l’état de nos sociétés, c’est combien les gens sont perplexes à l’égard d’eux-mêmes. — À chaque élection, on en arrive ainsi à nier la légitimité de celui qui est élu. Oui, l’élection consiste à élire une personne, et non plus une politique. Du coup, on ne se reconnaît pas dans la politique que la personne élue mène. Dans ces conditions, il n’y a plus de fonctionnement politique possible. C’est la porte ouverte à la contestation systématique. On sort du débat démocratique qui consiste à opposer une idée à une autre pour s’attacher à des individualités sans direction politique claire. La démocratie n’est pas contestée, mais elle est vidée de son contenu. En créant un théâtre d’ombres, la paralysie est garantie. Après les totalitarismes, on se retrouve donc face à une nouvelle épreuve très dangereuse pour la démocratie. Elle est dangereuse parce qu’elle touche les démocraties de l’intérieur. Nous assistons à un processus de désagrégation dans les gènes mêmes du corps démocratique, où s’affirment des principes de dérive ou de délitement. C’est naturellement beaucoup plus insidieux que dans les totalitarismes qui avaient au moins une vertu : réveiller les esprits les plus assoupis. Là, comme les choses s’opèrent avec la large inconscience des citoyens, c’est redoutable. On ne situe pas de mécanisme de rappel, sinon au sein de chaque inconscience individuelle, le sentiment de quelque chose qui ne tourne pas rond. Sentiment, Dieu merci, tout de même assez répandu. Après, même si la situation constitue une nouvelle grande épreuve pour la démocratie, je ne pense pas qu’elle soit plus fatale que la précédente.

Oui, vous situez l’Europe à un tournant historique. Vous lui attribuez un nouveau destin, d’où ce titre Le nouveau monde [le tome IV de la série, ndlr] qui ne fait pas allusion à l’Amérique mais bien à l’Europe. Il faudrait que les Européens s’en aperçoivent. Le problème des Européens c’est qu’ils ont cessé de croire en eux-mêmes. À quoi est-ce lié ? C’est lié à la catastrophe principalement, et à ces deux guerres destructrices auxquelles il faut rajouter un fait historique compréhensible : là où les Américains pouvaient avancer dans le monde démocratique sans porter le poids du passé, l’essentiel de l’Histoire européenne depuis deux siècles a consisté à se battre avec son propre passé. Avec un acharnement, dont l’hitlérisme a constitué un moment paroxystique, avec des échos partout ailleurs. Les Européens ont désormais cette chance extraordinaire d’avoir réglé leurs problèmes avec leur passé, mais en revanche l’affaiblissement qui a résulté de ces conflits a conduit au sentiment, de plus en plus installé dans la conscience des dirigeants européens, d’un modèle américain. Le vrai drame de l’Europe c’est cela : l’aliénation à ce modèle américain. Du fait de l’effet protecteur ? Mais bien sûr. Attention, je ne suis pas anti-Américains ! Ce qu’il faut en revanche que les Européens comprennent c’est qu’ils ne sont pas destinés à devenir des Américains. Ils sont autre chose, parce que l’Histoire en a fait autre chose. Il leur faut reprendre le fil de leur propre Histoire qui au fond, dans le contexte de la Guerre froide, leur a échappé. Avec la menace russe et la protection américaine, ils ont cessé de se penser eux-mêmes. Le sens de mon livre, c’est le réveil de la conscience du destin européen dans ce qu’il présente d’original. Nous sommes empêtrés dans des problèmes d’intendance qui restent très secondaires, même si je ne veux pas minimiser la question monétaire ni l’importance de l’harmonisation fiscale. Mais enfin, ça n’est pas cela, l’Europe. Cela va au-delà. Que les Européens reprennent le cours d’une Histoire qui reste exceptionnelle ! Je vais vous avouer quelque chose, et ça ne veut pas dire que j’y crois. Je décèle une ruse de la raison : dans la victoire de Trump, il y a peut-être une chance à saisir…

— Les Européens ont désormais cette chance extraordinaire d’avoir réglé leurs problèmes avec leur passé. — 43


Romeo Castellucci 08.03

deSingel

Anvers

Par Sylvia Dubost Photo : Christophe Urbain

Qu’est-ce qui vous a mené à adapter le texte De la démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville ? D’abord mon intérêt pour la littérature américaine, je suis naturellement attiré par les écrivains américains, Poe, Melville, Faulkner, etc., jusqu’à David Foster Wallace. À partir de là, il y a quelques années, j’ai rencontré Tocqueville, et j’ai découvert un livre très beau, par l’écriture, la langue, les thèmes, l’analyse politique, l’aventure humaine qu’il raconte. Mais je le considère d’abord comme un roman, et j’avais envie d’en faire un spectacle depuis au moins 5-6 ans. Le rapport à l’actualité ne vous intéresse pas, mais c’est tout de même une coïncidence incroyable… Ça me dérange, cette coïncidence ! Mais la chose intéressante, au-delà du portrait de la nouvelle démocratie américaine, c’est l’analyse de Tocqueville de la démocratie en elle-même. Il montre aussi le paradoxe de la naissance de cette démocratie parfaite, où il y a beaucoup de signaux troublants et obscurs. Aujourd’hui, on parle de la tyrannie de la majorité. À l’époque, il y avait déjà des gens qui avaient formé les consciences et l’opinion publique, et Tocqueville avait compris le rôle fondamental de la communication. Alors la démocratie devient un problème, elle n’est pas totalement rayonnante de lumière. Platon aussi était contre la démocratie, plus ou moins pour les mêmes raisons. Mais ce n’est pas mon devoir de donner une analyse politique ; disons que c’est un spectacle sur la crise politique. Qu’en avez-vous gardé ? Ce que j’en ai pris, c’est le début, où il parle des trois races, de la nature, de la naissance de l’Amérique à travers ce qu’il nomme les fondements puritains. C’est-à-dire la conception puritaine de la vie, de l’égalité, de la terre, les conditions de la communauté humaine, de la loi, de l’être. Ils jettent la semence dans ce désert, et comme un virus, se répandent sur tous les premiers états de l’Amérique. Jusqu’à la Guerre de Sécession. Ces fondements sont toujours très présents aujourd’hui. Dans le spectacle, j’ai utilisé le portrait des pèlerins fait dans le livre, et j’en ai gardé le noyau le plus petit, une famille. Quelque chose arrive qui fait tomber les illusions, l’American Dream s’effondre, avant d’inaugurer le reste. La femme a compris qu’il n’y a rien, qu’il n’y a que le vide. Et le rapport avec le vide, le désert, l’espace, est très important dans la culture américaine. Aux fondements de la démocratie en Amérique, en tout cas dans votre spectacle, il y a un sacrifice… et une tragédie. Cette femme refuse d’entrer dans la nouvelle société comme l’imaginent les puritains, avec la loi, le rôle de l’argent, le rapport individuel avec dieu. L’individualisme américain vient de cela. Dans leur code de comportement, il y avait les 10 commandements pris à la lettre. Il n’y avait pas l’amour, le pardon, mais la loi. J’avais aussi fait un travail sur Hawthorne, dans The Minister’s Black Veil. C’est un Père fondateur de la littérature américaine, qui a toujours écrit des romans et des nouvelles à partir des communautés puritaines de Nouvelle-Angleterre. J’étais intéressé par ce monde sévère, iconoclaste. Tout cela était une matière dramaturgique extraordinaire.

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Avant Tocqueville, le modèle démocratique était la démocratie athénienne… On s’est formé avec la démocratie athénienne. En Grèce, le moment où naît la démocratie est aussi celui de la naissance de la tragédie, et ce n’est pas une coïncidence. La tragédie peut être considérée comme la naissance de la théorie de l’homme. C’est un produit de la ville, l’expression de la ville, et tous les chefs, les politiciens, tout le monde était au théâtre. C’était le moment le plus important, où l’on formait les esprits en montrant la dysfonction de l’homme, le mal, la part d’ombre, pour pouvoir l’améliorer. C’est un outil politique. Tout cela n’existe pas en Amérique : les puritains excluent tout rapport avec le mal, et c’est le problème selon Tocqueville. Il est fasciné par la force immense de ces hommes qui inventent une nouvelle société, avec une certaine naïveté dans leur conception de la vie. Par ailleurs, en Grèce, la démocratie arrive lorsque les hommes sortent de leur rapport avec les dieux ; en Amérique, le président jure sur la Bible. La religion et la tragédie sont deux éléments qui traversent toute votre œuvre… Je ne suis pas un spécialiste des religions, je n’ai aucun intérêt pour la salvation, je ne suis pas croyant, mais la religion est un thème qui traverse toute notre histoire occidentale, même à notre époque. C’est une dimension indépassable. Il s’agit de traiter cela. Le théâtre est une forme religieuse, cela a toujours été comme ça. Tout est religieux. La religion se cache partout, au supermarché, dans la politique par exemple, partout, dans la communication… L’église est peut-être le lieu le moins religieux aujourd’hui. Le rapport avec dieu, c’est le rapport avec celui qui manque par définition. Dieu représente le vide. Le théâtre aussi est l’histoire du manque ; la tragédie traite du vide, elle est née quand les dieux sont morts, quand on s’est rendu compte du vide, du manque de sens. Qu’est-ce que ça donne, alors, la démocratie sans tragédie ? Les dieux sont revenus dans une forme névrotique.


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Olivier Py 09.03

Opéra national du Rhin

Strasbourg

Par Nathalie Bach Photo : Pascal Bastien

Vous semblez habité. On a l’impression qu’à part la mort, rien ne vous freinera. C’est vrai, je n’ai pas renoncé à beaucoup de choses. Je n’ai pas tout bien fait mais j’ai tout fait, même si je regrette toujours d’être un mauvais musicien et puis je n’ai pas toujours une haute estime de moi-même non plus. Je suis comme tout le monde, avec, dit-on, peut-être une capacité de travail hors du commun. Mais enfin il faut imaginer des vies comme la mienne ou celle de Pierre-André [Weitz, collaborateur d’Olivier Py, notamment sur les costumes et les décors, et enseignant à la HEAR. Il a participé à la rencontre à la librairie Kléber, ndlr], c’est-à-dire sans vie de famille où du matin au soir nous ne sommes concernés que par une chose, l’art. Il n’y a rien d’autre. En dehors des répétitions, que je fasse des choses aussi rébarbatives que du management, tout cela est au service de l’art, cela donne une énergie. Vous savez, ma grande activité, on me la reproche plutôt. Vous avez pourtant cette faculté d’être toujours dans votre vérité, même quand vous chantez Le Tango Corse avec Patricia Petitbon. Alors là, j’étais terrorisé, ça m’a empêché de dormir pendant trois jours ! Avec l’âge, je me suis un peu débarrassé de la crainte de la critique. Je fais ce que j’ai envie de faire pour ma jouissance très personnelle en espérant la faire partager avec une intégrité par rapport à mon plaisir et à mon désir. En tant que metteur en scène, vous avez le trac ? Non. J’essaie de travailler suffisamment en amont pour ne pas avoir d’angoisse. Quand j’arrive sur le plateau, je sais ce que je veux faire pour pouvoir le proposer calmement aux artistes, cela permet d’être souple. Plus jeune, j’essayais de partir du sens et de forcer la matière, pour que ça obéisse, mais la matière se venge ! Pour avoir une bonne herméneutique, il vaut mieux laisser advenir les choses et de toute manière le plateau déjoue toujours le plan et c’est tant mieux. C’est aussi pour cette raison que je ne fais jamais de travail autour de la table, cela m’est impossible. Dès la première heure, il faut qu’on soit sur le plateau sinon j’assomme tout le monde avec les livres que j’ai lus, je joue au professeur et après sur le plateau rien n’est résolu ! Est-ce qu’un peintre passe des heures avant de jeter sa peinture sur la toile ? Et puis je crois que je suis rapide. Il m’arrive

d’arriver une heure plus tôt et de jouer tous les rôles, de faire la chorégraphie aussi. J’ai interrogé les lycéens qui sont venus à la générale. Leur vision de Salomé, pour certains, est celle « d’une ado en rut avec une mère chelou, un beaupère dégueu et qui se prend un mur d’un mec trop cool ». Ah ah ! J’adore ! Mais oui, oui c’est plutôt bien vu, même si ça fait l’impasse sur les questions spirituelles et Salomé est un personnage hautement spirituel ! Je suis content qu’ils aient vu une adolescente, ça prouve qu’ils se sont projetés. Avec Helena Juntunen on a tout de suite travaillé dans ce sens. Je lui ai dit que les ados avaient toujours raison, surtout quand ils sont chiants. C’est pour eux que nous faisons ce métier, ils sont notre espoir. J’aime d’ailleurs beaucoup le public strasbourgeois. On dit que l’opéra est une distraction de classe, à Strasbourg j’ai exactement le sentiment inverse. Je connais peu de maisons comme l’Opéra National du Rhin qui, en plus d’un savoir-faire exceptionnel, ait un public aussi métissé sur le plan social que générationnel, on en a tellement besoin. La sacralité du théâtre doit prendre sa place dans la société, pour tous, le public doit représenter la république. Quel est l’enjeu dans Salomé ? Disons que cela se passe entre Éros et Agapé, un monde où tout le monde a perdu. Jean-Baptiste se fait couper la tête en échange de la puissance de l’Éros, qui est une fausse puissance. Cela incarne la violence du refoulé sexuel et puis ça met en œuvre les contradictions faites au christianisme dont Nietzsche, Freud, Feuerbach sont les réfutations. Aujourd’hui, peut-être ne reste-il que Nietzsche… Vous évoquez Freud, le refoulé, quel est votre rapport à la psychanalyse ? La psychanalyse peut aider l’art dans le sens où elle dit que tout est possible, que sur scène on a tous les droits et que justement on ne doit pas enfermer les règles de la psychologie qui, elle, ne fait pas de l’art, jamais. Par exemple, les acteurs tenus par la psychologie freinent l’art théâtral. La psychanalyse est extrêmement libératoire parce qu’elle a redonné une place aux monstres, aux mythes, à l’imaginaire, pour un artiste c’est nécessaire. Elle a rendu tout réel et je serais probablement différent si je n’avais pas

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rencontré Lacan sur ma route. Cela m’a appris à être libre. Il y a aussi une chose que j’aime dans la psychanalyse et qui est aussi ce que j’aime chez Proust, c’est qu’à la même époque s’est révélée la nécessité de lire les signes et ça me plaît beaucoup parce que le geste du metteur en scène, c’est souvent ça. On peut se moquer du metteur en scène qui a les bras croisés en faisant « hum, hum » mais c’est certainement mieux que celui qui interdit. Quelle a été l’impulsion pour créer Salomé ? J’ai eu le choix de pouvoir le proposer, ce qui est rare. J’ai toujours voulu monter un Strauss, même si je me sens plus proche d’Elektra. Mais à Strasbourg, Salomé n’a pas été monté depuis longtemps, et j’en avais très envie. Strauss, Mahler et Wagner sont mes musiciens préférés, je les écoute en boucle comme beaucoup de gens écoutent de la variété. Et vous, vous en écoutez ? Ah mais oui, même si je pense que la variété proprement dite a tué la chanson française, la bonne variété, c’est difficile. Ce que je n’aime pas c’est quand ça ne chante pas. Dalida, Lara Fabian, ça chante, j’aime bien. Vous êtes sensible au texte ? Non, pas pour Lara Fabian ! Disons que le répertoire ne me semble pas à la hauteur mais c’est une voix extraordinaire. Une chanson, c’est magnifique. « You’re nothing without a song. » Le jazz… J’en écoute énormément. Mon quotidien, c’est la musique romantique allemande et le jazz. Mais Wagner a été mon plus grand choc. J’avais vu Tristan et Isolde à la télévision et j’ai eu une sorte de crise d’épilepsie, une perte de conscience. Cette musique est littéralement rentrée dans mon corps. On se dit qu’entre les paraboles d’Oscar Wilde et l’intensité de Strauss, vous n’édulcorez rien. Quelles sont les résonances politiques de Salomé, c’est-à-dire entre la fin du XIXe et aujourd’hui ? Le bon goût, c’est ce qu’on a quand on n’a plus rien, alors non je n’édulcore jamais. On est dans un monde émotionnellement, plus que politiquement, correct. Un monde qui ment, anxiogène. L’analogie avec notre époque, c’est une Europe qui s’effondre, décadente, qui a perdu tout sens, c’est certain. Il n’y a qu’à voir la mascarade que représente cette élection présidentielle. Vous êtes inquiet ? Extrêmement. Pour la première fois de ma vie. Il n’est pas impossible que Marine Le Pen gagne, je ne le pense pas, mais ce n’est plus impossible. Depuis Trump, le Brexit, les mots sont défigurés. Pourtant cet effroi n’est pas forcément partagé par mes conci-

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toyens qui pensent que finalement, ce ne serait pas si grave. D’ailleurs, et c’est bien ce qui est effrayant, le Front National a un programme culturel, contrairement à ce que l’on croit, il cite même Jean Vilar en préambule ! Le fascisme n’arrive jamais de façon frontale. Oscar Wilde n’était pas croyant, contrairement à vous, mais il avait fait de l’art sa religion. Que signifient ces deux mots aujourd’hui ? En ce qui concerne la religion, celui qui croit que le Christ est à lui se trompe. Il y a une extraordinaire capacité des intégristes, de quelque religion que ce soit, à faire rapt de tout signe afin de prouver leur délire, leur malheur de ne pas être aimés. Je suis de plus en plus surpris de voir l’église catholique, qui est la mienne, et que je continue d’aimer, se voir compromise dans cette dévaluation et cette perversion des valeurs de l’Evangile à des fins politiques qui sont nauséabondes. Cela me fait souffrir profondément, j’espère rappeler dans Salomé, justement, qu’il y a d’autres façons de considérer le spirituel, la foi. J’ai l’impression que l’art peut faire quelque chose, que oui il peut vraiment se mettre en rivalité avec une curie qui ne cesse de nous décevoir. Et pour parler plus précisément de l’art, j’ai souvent le sentiment que dans le monde de la culture, peu de gens l’aiment, c’est étrange. Aujourd’hui, les fils et filles de bourgeois sont moins pressés d’être médecins ou avocats mais peuvent travailler dans l’art et la culture, ce n’est plus scandaleux. On a envie de jeter ce pavé dans la mare, de leur poser la question : « Ça vous fait quelque chose, une œuvre d’art ou ça vous fait autant d’effet qu’une pièce de viande ? » Vous sentez-vous dans la filiation de Wilde, c’est-àdire d’un certain dandysme ? Mais pour cela il faut être beau ! Vous n’êtes pas en reste… Mais non, il faut être TRÈS beau ! Et TRÈS riche, et je ne suis aucun des deux. Et puis un dandy, c’est quelqu’un qui ne fait rien, moi je travaille ! Justement, pourriez-vous arrêter de créer ? Oui, je crois que je pourrais vivre les choses un peu autrement. À condition que je puisse continuer à être en lien perpétuel avec les œuvres comme je le suis particulièrement depuis que je dirige le Festival d’Avignon. Je suis un esthète, c’est comme une maladie, c’est compulsif. Jamais je ne pourrai m’arrêter d’aller au théâtre, au musée. Et d’écouter de la musique. Vous avez l’air plutôt heureux, nous sommes à quelques heures de la première de Salomé… Oui, je suis souvent heureux : pour un bipolaire, c’est plutôt bien. Il faut l’accepter. En tous cas, je suis heureux du spectacle !


887 : UN BOULEVERSANT MONOLOGUE PAR UN MAGICIEN DU THÉÂTRE !


Par Yves Tenret Photo : Renaud Monfourny

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Le cas Houellebecq Vive, charmante, hyper pertinente et ultra compétente, Agathe Novak-Lechevalier, la préfacière de l’anthologie de poésie Non Réconcilié parue chez Gallimard en 2014 est l’unique responsable des magnifiques Cahiers de l’Herne consacrés à Michel Houellebecq. Elle échange avec notre old funky boy, Yves Tenret.

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— Il préconise une révolution froide. Il suffirait de se mettre hors du flux informatif et publicitaire pendant quelques secondes pour faire gripper la machine. — Yves Tenret : Vous venez de me demander si j’aimais Houellebecq et c’est amusant parce que je pensais commencer cette interview en soulignant que c’est la première fois, me semble-t-il, qu’il y a autant de Je dans les Cahiers de l’Herne et c’est là que c’est étonnant, il ne s’agit pas du Je de l’auteur mais du Je des contributeurs. 60 à 70% des contributions commencent par Je. J’ai rencontré Houellebecq à tel endroit, j’ai été dans sa chambre d’hôtel à la Place d’Italie, à l’hôtel Citadines, c’était un peu triste, j’avais peur parce qu’il a la réputation de suggérer aux journalistes, et surtout aux journalistes allemandes, de coucher avec lui [Agathe rit, ndlr], j’étais à l’école et aux scouts avec lui. Ceci admis, votre écrivain favori vous a adoubé sur France 2, cela a été sa seule intervention pour la promotion de ce Cahier de l’Herne et je pense que c’est une réussite totale, pour les Cahiers, pour l’auteur et pour vous, en ce sens que cela a fait événement exactement comme s’il avait sorti un livre. Agathe Novak-Lechevlier  : Oui. En effet, l’un des parti pris de ce Cahier a été de faire beaucoup appel à des gens qui l’ont connu, qui ont été présents un moment dans son parcours. Il y a donc énormément de témoignages et c’est un cahier moins universitaire que d’autres. Ces témoignages donnent une nouvelle vision de Houellebecq, une vision vécue et amènent un ton particulier à ces Cahiers. Ce n’est pas un livre qu’il a fait mais ce Cahier contient néanmoins quantité d’inédits, datant de périodes très diverses et qui n’avaient jamais été publiés avant, des poèmes, un fragment d’autobiographie, une pièce de théâtre, beaucoup d’articles, de mini essais, des préfaces. C’est ce que dit le bandeau : Houellebecq inédit ! Y.T.  : Il y a toujours de l’ambiguïté lorsque l’on parle de Houellebecq et dans cette idée d’inédit, il y a aussi une idée journalistique : d’autres aspects de sa personnalité, non ?

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A.N.-L. : Oui ! C’est exactement ce que je voulais dire. Et cela parle aussi de la réception de ses œuvres. Y.T. : Effectivement, là aussi, cette approche sociologique est spécifique à ce Cahier. Et moi qui préfère commenter Houellebecq que de le lire, du coup je suis plutôt content. [Agathe rit]. Ce numéro parle aussi de la construction d’une image, d’une carrière. A.N.-L. : Oui. Nous publions, par exemple, 20 pages de correspondance avec Teresa Cremisi, l’une de ses éditrices, dans lesquelles on sent à quel point elle est présente pour lui. Ils discutent tous les deux et il y a une forme d’amitié très profonde qui se crée. Il est question de quatrième de couverture, de chiffres de vente, de prix littéraires, mais quand il lui demande qu’elle lui raconte les manœuvres qu’elle fait pour le Goncourt, elle lui révèle 2, 3 choses étonnantes sur ce que cela nécessite comme stratégie et il lui répond : Oh la la, ma pauvre Teresa, ce que vous me dites est pire que ce que j’imaginais ! Donc il y a une stratégie mais lui est assez à l’écart de tout ça. De la même manière, les gens qui imaginent que son attitude à la télévision est une pose peuvent lire l’article de Pierre Lamalattie qui raconte qu’il l’a connu à l’école d’Agro et qui le décrit à 18, 19 ans comme une espèce d’ermite pouvant bouquiner toute la journée et ne se nourrir que de camembert. Y.T. : Oui, je reconnais que votre Cahier a pulvérisé pas mal de mes préjugés sur le sujet. Dans son interprétation vocale de Présence humaine, mise en musique par Bertrand Burgalat, notre écrivain articule, est ferme, hargneux, comme dans sa postface au SCUM Manifesto de Valerie Solanas ou au début de Rester vivant. [Agathe rit] A.N.-L. : Il y avait eu un article Portrait de l’artiste en vieux singe et qui le représentait comme un stratège. Il n’est pas comme ça. En fait, même, ça l’ennuie et c’est pour ça qu’il délègue. Nous publions d’ailleurs un article de lui, complètement ironique, Je suis normal. Écrivain normal dans lequel, à la fin, il décide qu’il va devenir star. [rires] Ceci dit, il a de l’agressivité, ses textes ont une force d’attaque, il le dit dans Rester vivant : « Cette société a pour but de vous détruire. Passez à l’attaque ! » À un autre moment, il dit : « Toute société a ses points de moindre résistance, ses plaies. Trouvez la plaie, mettez le doigt dessus et appuyez bien fort. » Il préconise une révolution froide, et pour cela il suffirait de faire un pas en arrière, dit-il, de se mettre hors du flux informatif et publicitaire pendant quelques secondes, pour faire gripper la machine. Moi, c’est ça que j’aime chez Houellebecq ! Je suis donc loin de vouloir l’édulcorer, de lui enlever cette force incisive qu’il a. Y.T. : Il y a un livre que je n’ai jamais ouvert, c’est celui qu’il a commis avec B.-H.L. A.N.-L. : C’est un objet en effet très étrange mais je pense que vous avez tort et qu’il faut vraiment le lire. On ne peut pas


faire plus différent dans le style qu’entre eux deux. Houellebecq se livre énormément dans ses lettres et c’est intéressant parce qu’il dit des choses qu’il n’a jamais dites ailleurs. Il raconte son histoire familiale, son enfance. Il y a aussi des passages plus théoriques sur la poésie, sur le philosophe Pascal et sur plein d’autres choses. Et j’aime bien aussi l’article de Bernard-Henri Levy que nous publions et dans lequel il raconte que Houellebecq lui a envoyé un tweet disant « Je vais me suicider » et auquel, il lui a répondu : « Faisons un dernier repas avant. » Comme Houellebecq est un artiste qui travaille à se faire télescoper des réalités différentes et bien là, il a trouvé B.-H.L. avec qui il se télescope. Y.T. : On peut parler de Joaquim Vital qui est aussi l’un de mes éditeurs. Je crois qu’à la Différence, à présent, ils détestent Michel Houellebecq, ils se sont sentis trahis, non ? Un jour, j’ai dit du bien de lui là-bas, on m’a jeté un regard noir, j’ai senti que j’avais commis un impair, que je devais me justifier et donc j’ai dit : j’aime bien son ambition ! [Agathe rit] A.N.-L. : C’est vrai que Joachim Vital a eu une importance fondamentale un moment dans la carrière de Houellebecq. Il aura été le premier à le publier. C’est vrai que très clairement, ils se sont sentis trahis mais cela n’a pas empêché qu’à la mort de Joaquim Vital, Houellebecq écrive un article qui figure dans le Cahier dans lequel il dit toute l’admiration qu’il a eue pour cet éditeur qui était une sorte de dinosaure, qui fonctionnait à l’instinct, au flair qui avait cette capacité à sentir un auteur et à tout faire pour le publier sans se préoccuper d’une raison commerciale. Y.T. : C’est grâce à eux aussi qu’il a écrit cette préface à Remy de Gourmont, préface dans laquelle il théorise pour la première fois son rapport à la poésie, non ? A.N.-L. : Oui, c’est Claude Michel Cluny qui la lui a commandé. Et ça a aussi été une étape fondamentale dans son parcours. Y.T. : Comment est sa définition de la poésie ? A.N.-L. : Pour lui, c’est l’intuition pure d’un instant. Y.T. : Et un refus de l’intelligence ? A.N.-L. : Oui, c’est ça. Il dit clairement : il n’y a pas de poète intelligent. Le titre de la préface est Renoncer à l’intelligence. Il écrit dans l’instant, il ne retouche pas. La rime est pour lui une aide, les mots s’engendrent les uns les autres sans intervention de la pensée. Y.T. : Une autre des caractéristiques de ce Cahier est la quête d’une antériorité des motifs d’inspiration repoussée toujours plus loin dans le temps, des strates, une archéologie. A.N.-L. : Oui, il y a une procédure d’enquête. C’était aussi l’un des côtés passionnants : retrouver d’anciens témoins. Mais attention, je n’ai pas cherché à construire une cohérence pardessus tout ça, un système avec des effets et des causes, une explication globale. Au contraire, et c’était ce qui était génial avec ce travail, j’ai pu faire quelque chose de complètement éclaté, multiplier les points de vue, lancer des hypothèses, dessiner un portrait diffracté pour que chaque lecteur puisse se forger son propre portrait de Houellebecq. Y.T. : Je l’ai expérimenté sur moi. Ça marche ! [Agathe rit] On apprend beaucoup de choses et on peut se faire sa propre opinion. Par exemple, sur son enfance difficile. Il y a un moment où il pleure en public et pour moi quand on a eu une enfance difficile, cela me paraît impossible…

— Houellebecq écrit dans l’instant, il ne retouche pas. La rime est pour lui une aide, les mots s’engendrent les uns les autres sans intervention de la pensée. – A.N.-L. : Je suis aussi contente qu’il commence à susciter des études universitaires parce qu’il y a eu un moment où Houellebecq n’était approché que d’un point de vue psychologique. On essayait d’analyser ses souffrances de petit garçon et on réduisait tout à ça. Ou alors, on l’envisageait dans une optique étroitement médiatique, uniquement du point de vue des polémiques qu’il suscitait. On ne s’occupait pas du texte mais que du buzz, de son point de vue politique, etc. Y.T. : Revenons à la question de départ. Est-ce que je l’aime ou pas ? [Agathe rit] Il y a des choses qui m’excitent dans sa démarche et il y a des choses qui me rebutent. Je suis très attiré par les lisières des villes, les grandes surfaces, j’habite moi aussi dans le XIIIe arrondissement et j’aime beaucoup ses descriptions d’échangeurs routiers. Bref, son côté pop et ses essais hargneux me plaisent… De quoi n’avons-nous pas encore parlé ? Ah oui, du challenger qui reconnaît sa défaite et qui conclut son article de façon un peu mièvre, Emmanuel Carrère… [Agathe rit] A.N.-L. : Comme quoi, Houellebecq qui déteste la psychologie amène les gens à s’interroger sur eux et sur leur propre rapport à la littérature. Il nous oblige à nous poser des questions et à nous positionner par rapport à ce qu’il dit. Cela me semble salvateur par rapport au moment actuel. Propos recueillis dans les locaux d’Aligre FM, pour l’émission La Vie est un roman, le 14 février 2017 Cahiers de L’Herne, Michel Houellebecq, sous la direction d’Agathe NovakLechevalier, L’Herne

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Par Nathalie Bach

Hors les mots

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L’un est peintre, photographe et cinéaste – il expose ses dessins pour la première fois au Musée Tomi Ungerer. L’autre est auteur et journaliste. À deux, Peter Knapp et Emmanuel Abela publient une vision nouvelle et résonante du thème biblique de Lot et ses filles. Divine rencontre.

C’est l’histoire d’une sidération. Il y a une quinzaine d’années, Peter Knapp prend l’avion pour New York. N’ayant rien emporté à lire, il emprunte la bible à sa fille et à la lecture du chapitre XIX particulièrement, la mémoire de ses cours de catéchisme refait surface et bute sur ce vide, cet après, statufié par la représentation de la femme de Lot. L’artiste découvre alors la suite de l’histoire, « à 70 ans ! », avec, entre autres, les différents incestes, totalement occultés. Il s’en émeut, se questionne. « Je me suis absolument passionné pour l’Ancien Testament, je trouvais incroyable ce surréalisme là-dedans, entre les pieds, les mains coupées et les têtes roulées… Mais pour moi cette histoire de Lot s’arrêtait à la punition de sa femme pour s’être retournée sur Sodome en feu, c’est-à-dire qu’on reportait sur elle le poids de la culpabilité à cause de sa curiosité. On ne retient que ce passage. J’ai trouvé cela injuste. Et puis ce qui m’a le plus intrigué, c’est la fin de l’histoire. Où sont les femmes ? » Il propose alors à plusieurs gens d’églises d’exposer ses dessins et se heurte systématiquement à des refus. « Pourtant, j’aurais aimé que les gens voient cela, en un mot, que l’Église rectifie le tir ! Pour notre Lot, avec Emmanuel, nous sommes partis d’une traduction du grec vers le français en 1648 par les moines de Cluny. En pensant à tout cela, je ne peux m’empêcher de penser que le Moyen Âge de l’Église nous a foutu en l’air et nous a fait perdre tellement de temps ! » Le beau Zurichois aime à rétablir la vérité. Comme il l’a fait en réalisant Derniers jours à Auvers sur Vincent Van Gogh pour la télévision « parce que si le Van Gogh de Pialat était un très bon Pialat, en revanche, c’était un très mauvais Van Gogh. D’où vient cette légende du fou pauvre alors qu’il parlait 4 langues et mangeait au restaurant tous les jours ! De la même façon, la

découverte de L’Écriture ou la vie de Jorge Semprún a redonné une réalité à l’horreur du système concentrationnaire que j’ai découvert à 14 ans. Ce qui est extrêmement important, c’est que tant de gens se soient tus parce qu’ils ont été dans l’incapacité de dire ce qu’ils ont vécu, même à leurs proches. Jorge, à force d’écrire, a retrouvé une vie. Lorsqu’il a découvert mes croquis, que j’ai voulu lui faire voir plutôt que de lui parler de son livre, il m’a dit “mais ils sont terribles !”, je lui ai répondu : “Tu n’as pas relu ton livre !” La haine et l’émotion que j’éprouve par rapport à cette époque si épouvantable sont passées par le trait, il a fallu que je dessine et de toute façon il faut toujours que je dessine, avant toute démarche artistique d’ailleurs, je ne peux pas faire autrement. Mon approche, c’est la visualisation, en dehors de toute interprétation, c’est la transformation par l’image, la chose qui se vit à l’instant », nous explique cet artiste incroyable dont on découvre les dessins pour la première fois au Musée Tomi Ungerer. C’est l’histoire d’un carnet. Arrivé dans la boîte aux lettres d’Emmanuel Abela et déjà paginé, avec juste ces quelques mots « Que penses-tu de mon Lot ? Je crois qu’un format 23 x 23 serait plus heureux. Réécrire l’histoire ? On s’appelle au phone. Peter. » Croquis noirs sur fond d’or, violents, sexuels, sensuels, candides ou mortifères, tous témoignent pourtant d’une même obsession, la quête de l’humain. Leur liberté et leur pureté l’avalisent, la nommant à tous les chaos, les plus indicibles aussi. Cette fois, la sidération est du côté d’Emmanuel Abela. C’est le fruit d’une rencontre. Entre Peter Knapp et Emmanuel Abela, déjà longue est la route depuis 2009. Après diverses approches, notamment par un remarquable hors-série que lui consacre Novo – Peter Knapp by Novo en 2011 –, l’amitié s’inscrit entre les deux hommes, pérenne et joyeuse. L’un et l’autre se rendent visite, de Bischheim à Paris, de Klosters à Grendelbruch, leurs passions communes les rapprochent à chaque fois, et c’est au « au phone » ou sur la terrasse du Brant, place de l’Université à Strasbourg, que le projet de l’édition de Lot et ses filles sera acté. « Sans oser le dire », Emmanuel Abela, le si pudique, commence à écrire un texte. « Je savais que mon désir était là. Ce que je souhaitais particulièrement c’était de correspondre à ce que je saisissais dans ces dessins, d’un point de vue stylistique livrer une langue désuète, presque datée, sans sombrer dans l’exercice de style. Pour moi, ces dessins sont orientés par rapport à une facture des années 50, 60, plastiquement, graphiquement. Pour l’élaboration du texte, le risque était de donner du sens là où il n’est pas clairement exprimé. Je ne pouvais ni combler les vides ni les espaces que je considère comme

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Visuels : Peter Knapp, Lot et ses filles, 2001 Encre de Chine et vernis sur papier © Peter Knapp Photo : Peter Knapp

des ellipses magnifiques et je ne pouvais pas donner de morale à ce texte et encore moins illustrer un dessin. D’autant que Peter, avec quelques anachronismes maîtrisés, voyait dans ses illustrations une tonalité plutôt humoristique au départ ! “Le rire, pour être vraiment humain”, comme il le dit souvent. Et puis il ne faut pas oublier une chose, c’est que la figure essentielle finalement ça n’est ni Lot ni

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ses filles, c’est Abraham. C’est l’élément commun dans les traditions chrétiennes, juives et musulmanes. Alors, petit à petit, j’ai soumis à Peter un de mes textes, puis deux et ainsi de suite. Ils lui ont plu et c’est comme ça que le parti pris de l’ouvrage a été d’associer un verset extrait de la Genèse, un dessin de Peter et un texte que je rédigeais. Tout cela avec l’idée de faire écho à notre époque, parce qu’aujourd’hui, dans le sens de la crainte et de l’incompréhension d’un peuple qui ne comprend pas ce qui lui arrive, nous serions tous les habitants de Sodome ! Lot et ses filles est un des thèmes les plus représentés à l’époque


baroque, comme l’atteste le superbe Simon Vouet au Musée des Beaux-Arts, ici à Strasbourg. Mais l’iconographie ne retient qu’une seule scène, celle qui fait coïncider les incestes successifs dans la montagne avec la destruction de Sodome, comme si l’on cherchait à établir un lien entre ces événements. Or, le récit est plus complexe, plus énigmatique et je crois que c’est ce qui a fasciné Peter. C’est la question du sens, de la religiosité, de la perte du lien de l’homme vers l’homme, de l’érosion du langage c’est-à-dire de ne plus entrer en relation avec soi et par conséquent avec l’autre et qui amène à des actes irrecevables. À la fin de Lot et ses filles, c’est comme une forme de contamination. On aboutit à un reste d’animalité qui n’a rien à voir avec l’érotisme au sens propre. C’est la perte du lien avec Dieu, si l’on considère que d’une certaine façon Dieu est constitutif d’une certaine humanité, ce que les anthropologues expliquent très bien. À partir du moment où la démarche intellectuelle commence, elle conceptualise les éléments et la projection conduit de suite à la transcendance. Après avoir vécu de cette sorte pendant des millénaires, nous sommes les premières générations à être en rupture totale avec ça. La question, c’est que faire de cette rupture ? »

« Je connais déjà tout ça par cœur, s’écriait Ursula. C’est comme si le temps tournait en rond et que nous étions revenus au tout début. » Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude Emmanuel Abela, dont on découvre l’étonnante poésie, n’en a pas fini de sonder l’humanité. Ce passionné insatiable explore toutes les terres du langage et de la représentation. Homme de « liens » par excellence, il va continuer à faire vivre l’œuvre de son ami dans un prochain ouvrage dont le titre Total Knapp augure de sa conséquence. Ces deux-là se sont trouvés, d’une même sensibilité, d’une même galanterie, et peut-on souffler qu’un déjeuner en leur compagnie tient autant du travail que du fou rire ? « J’aimerais tant raconter la vie sexuelle de Joseph ! Lui qui n’a jamais sauté sa femme alors qu’elle est enceinte ! », glisse malicieusement Peter. « C’est dingue que tu me dises cela, je trouvais justement qu’il y avait des similitudes avec le personnage de Lot, cette dimension veule et passive », lui répond Emmanuel en riant. Le phone va phoner. PETER KNAPP ILLUSTRATEUR (dessins 1952-2016), exposition jusqu’au 2 juillet au Musée Tomi Ungerer dans le cadre des Rencontres de l’Illustration, à Strasbourg www.musees.strasbourg.eu Peter Knapp et Emmanuel Abela, Lot & ses filles, chicmedias éditions, Coll. desseins (sortie le 20 avril) www.chicmedias.com Rencontre avec Peter Knapp le 21 avril à la Librairie Kléber www.librairie-kleber.com

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Par Benjamin Bottemer

Des tonnes d’idées

Pour Tony Cragg, figure britannique majeure de la sculpture contemporaine, l’émotion se cache sous la surface. Une exposition au Mudam Luxembourg nous invite à retracer l’inlassable

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Au sein des espaces les plus volumineux du Mudam, dont le Grand hall et les salles à l’étage, se déploient une quarantaine de sculptures qui impressionnent par leur taille et leur subtile complexité. Les colonnes elliptiques de Points of view, celles, imbriquées de Lost in thought, les stratifications et compressions d’Even after, Versus et Pool, les courbes d’Outspan, évoquant un coquillage ou une oreille humaine, ou de Spring, coup de pinceau figé dans l’air... Des œuvres présentant une grande diversité de formes et de matériaux (bois, verre, bronze, pierre, acier, fibre de verre...). Tony Cragg use de techniques extrêmement pointues de travail de la matière ; on pense notamment à sa technique de fonte du bronze permettant d’obtenir des formes inédites, presque liquides. Un processus fascinant, mais qui ne constitue que la partie visible de l’iceberg. « La science explique seulement comment fonctionnent les choses, c’est l’art qui donne sa valeur, sa signification, à la matière », rappelle celui qui a travaillé dans un laboratoire de biochimie avant que son goût pour le dessin ne le mène vers des études d’art au Royal College of Art de Londres, conclues en 1977. Le sculpteur britannique, qui vit et travaille à Wuppertal en Allemagne, où l’on peut visiter son Skulpturenpark, se définit comme «  un matérialiste  » s’intéressant à la façon dont « le matériau nous touche », privilégiant une approche émotionnelle et sensorielle de l’art  : sous la surface, ce sont des mondes à explorer, ceux de la nature, de la vie organique, et par prolongement de notre cerveau et de notre esprit. « Ce sont des fictions, pas des formules mathématiques », dit-il à propos de ses Early forms, l’une des grandes familles de son œuvre : fruits de recherches sur la surface et la texture débutées à la fin des années 80, elles représentent la base et le développement de son travail à venir. « Ces Early forms parlent des matériaux et de leurs effets ; ces derniers sont tout pour moi. La sculpture a dépassé la tradition de copie qui prévalait jusqu’au XIXe siècle. Je crois en la sculpture car aujourd’hui elle peut nous proposer de voir ce qui se cache sous sa surface. »

Tony Cragg prévient : « Je ne suis pas un artiste conceptuel. » Chacune des réalisations du britannique est solidement ancrée dans la réalité, dans le monde qui nous entoure, tout en invitant à un voyage intérieur, à un rêve, à des fantasmes de géologie ou d’anatomie déformés, étirés, développés, signes d’un imaginaire aussi riche que le travail de la matière est sophistiqué. À la base de ses Early forms, on retrouve d’ailleurs, comme un clin d’œil à ses débuts de laborantin, la fonte de récipients de laboratoire, flacons, éprouvettes et autres ustensiles industriels. « Mon travail ne relève ni de la nature ni directement du monde industriel. Il existe un moyen unique de créer de nouvelles formes. » L’œuvre de Tony Cragg – s’il insiste sur son refus de « reproduire » – évoque souvent des entités biologiques familières : colonnes comme des arbres, constituées de strates parfois faites de pièces de bois agglomérées, référence aux organismes minéraux primitifs dans Forminifera, autoportrait déroutant autour des cinq sens avec Making Sense... Cette supposée fantastique leçon de science naturelle ne serait que le fruit d’une observation superficielle ? Pour l’artiste, ce qui compte avant tout, c’est une notion de mouvement, de dynamique sous l’immobilité apparente. « Tout ce que nous avons sous les yeux est en mouvement permanent, le fruit de changements métaboliques constants et infinis : un arbre, notre corps, le soleil... celui-ci ressemble à une boule dans le ciel, mais si l’on pouvait tourner autour comme avec une sculpture, on verrait les innombrables explosions atomiques qui témoignent de son intense activité intérieure. Comment exprimer cette dynamique, toute cette émotion, cette folle complexité à travers la pierre ? », s’interroge Tony Cragg. À ses débuts, Tony Cragg accumulait des objets de production industrielle de la vie courante, essentiellement en plastique. Disposés au sol ou sur les murs, ils semblent plats, écrasés. Bien avant les Early forms et les œuvres de Cragg qui s’étendront, s’étireront, contenant en eux une foule de mouvements et de vie, cette démarche première s’apparentait à un travail de recherche sur les matériaux et leur usage. « Ce matériau trouvé, ces bouts de plastique sont le reflet des décisions industrielles ennuyeuses qui façonnent notre monde. Les procédés industriels appauvrissent les matériaux en leur donnant des formes plates, répétitives, primitives. » Tony Cragg confie avoir souvent entendu, à propos de son travail, que celui-ci serait déconnecté de tout message politique. Il réagit : « L’observation la plus pertinente et la plus politique que l’on puisse faire à propos de nos existences, c’est que tout ce que nous avons en tête, notre monde intérieur est influencé par ce qui vient du monde extérieur : les formes, les émotions... Vivre dans un monde simpliste et stérile affecte votre esprit, votre sensibilité et votre attitude dans la vie. Je crois que la sculpture, c’est créer à travers chaque nouvelle forme une nouvelle idée, une nouvelle émotion, et une nouvelle liberté. » TONY CRAGG, exposition jusqu’au 3 septembre au Mudam de Luxembourg. www.mudam.lu Tony Cragg, Early Forms, 1993 © Adagp 2017, Paris / Tony Cragg, photo : Michael Richter

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Par Benjamin Bottemer

Natures vivaces Si son image est le plus souvent celle d’un espace clos où la nature est domestiquée, ce sont des jardins libres et sauvages que dévoile le Centre Pompidou-Metz : des visions protéiformes, au sein d’une exposition organique, truffée d’expériences sensorielles.

Un climat contrôlé, des frontières tracées, une quantité d’éléments limitée : le musée est un jardin, la mise en scène du bouillonnement de la création. Il constitue un espace contraint, orienté, mais où l’on peut y être « jardinier dans sa tête » comme le formule Thierry de Cordier, qui se replie dans sa Jardinière pour donner forme à des écrits de plus en plus entremêlés. C’est ainsi que le Centre Pompidou-Metz cultive entre ses murs un espace propice à l’évasion, par le plaisir, la réflexion, la contemplation, qui nous invite à une connexion avec la nature mais aussi à un voyage au cœur de l’imaginaire qu’elle évoque. Défrichons : sur les peintures abstraites de František Kupka et de Hilma af Klint germent Le Jardin sombre surréaliste d’Yves Tanguy, puis émergent d’insondables minéraux : le

Hilma af Klint, The Dove, N°2 (« La Colombe, n°2 »), 1915

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bloc d’anthracite, concentré de vie aux 300 millions d’années d’existence de Giovanni Anselmo, ou encore le jardin cosmique et tellurique de Philippe Parreno. Plus loin, dressés hors-sol au sein d’un espace monographique où se côtoient golems et collages d’ailes de papillons, les fragments du Jardin de l’Ubac de Jean Dubuffet, « ensauvagé » en opposition à la luxuriance artificielle des jardins bourgeois de l’arrière-pays niçois. Dans cette première galerie pensée comme « un village de jardins privés » par le scénographe Daniel Steegmann Mangrané, on déambulera aussi parmi des métamorphoses, des germinations, des pollinisations (Pétales et jardin de la nymphe Ancolie de Max Ernst, l’explosion de couleurs de Densité Neutre de Wolfgang Tillmans) avant d’être atteints par une bouffée délirante dans des jardins psychotropes envahis de champignons mutants et de datura, jusqu’à la dérangeante vision des sillons mutants et pollués du japonais Tetsumi Kudo. Après un détour par le singulier « jardinthérapie » de Derek Jarman et les herbiers des laborantins Émile Gallé, Pierre Huyghe et Claude Monet, il est temps d’entrer définitivement dans la lumière. Au sommet du Centre Pompidou-Metz, la galerie 3 est un espace totalement décloisonné parsemé de « bosquets », baptisé « De Giverny à l’Amazonie » : on y étudie le jardin mondialisé de Monet, qui prendra malgré lui une dimension politique à l’instar d’Island for Weeds de Simon Starling, radeau de plantes indésirables importées d’Espagne par l’artiste. Aquarium trouble, fragment de jungle tropicale/bibliothèque, labyrinthe végétal de peintures multicolores ou abri minéral et végétal... dans cette galerie ouverte invitant à la flânerie, attirante et lumineuse, la mutation est toujours bien présente ; comme pour rappeler la célébration des croisements et des expérimentations inscrite dans l’ADN de ce Jardin infini. JARDIN INFINI, exposition jusqu’au 28 août au Centre Pompidou-Metz www.centrepompidou-metz.fr


Par Emmanuel Abela

Au bout des doigts La Philharmonie de Paris rend hommage à Pierre Boulez avec l’installation-vidéo que lui a consacrée le mulhousien Robert Cahen en 2011.

Robert Cahen, Le Maître du temps – Pierre Boulez dirige Mémoriale, deux projections HD en boucle, 2011

Pour qui la découvre, l’installation-vidéo Le Maître du temps : Pierre Boulez dirige Mémoriale de Robert Cahen a ceci de saisissant qu’elle nous plonge au cœur de l’intimité d’un homme. Il fallait de la confiance de la part du célèbre compositeur français, disparu l’an passé ; celle-ci naît à l’occasion d’une première collaboration en 1984 pour le compte de la télévision. On demande à Robert Cahen de créer un prototype d’émission de musique contemporaine et lui suggère de filmer Répons. Il écoute l’œuvre, l’apprécie et accepte de relever ce qui constitue un défi. Robert Cahen se souvient de sa rencontre avec Pierre Boulez au moment de lui soumettre le dispositif imposant de pas moins de 10 caméras. « Un moment émouvant. Boulez a été, comme il sait l’être, très attentif avec les gens avec lesquels il travaille. » À l’issue d’une « aventure extraordinaire », le film a été présenté en avant-première au Centre Pompidou, en présence d’Olivier Messiaen, puis à la télévision et en stéréo sur France Musique. Le travail a plu, y compris à l’intéressé lui-même, Pierre Boulez.

Bien plus tard, à l’occasion des 80 ans du compositeur, en 2005, Robert Cahen « s’est laissé aller » selon ses propres mots, à lui suggérer un nouveau projet singulier : le filmer seul, de face et de dos, en train d’exécuter une œuvre de son choix ; l’idée était de le faire dans les conditions réelles, en présence des musiciens qu’on ne verrait pas. Très aimablement, Boulez accepte de suite. Son choix se porte sur Mémoriale, une pièce écrite en 1985, en hommage au flûtiste Lawrence Beauregard, dont il estimait qu’il était « le modèle de ce que devrait être, idéalement, tout musicien du futur ». On situe aisément la charge symbolique d’un tel choix. D’autant plus que Lawrence était présent au moment du tournage de Répons avec l’Ensemble Intercomporain. Le but du dispositif était de s’attacher à la gestuelle particulière que Pierre Boulez avait inventée pour interpréter ses propres pièces. « Dans cette œuvre, admet Robert Cahen, on ne peut pas constater l’étendue de sa gestuelle, mais on peut lire la musique au bout de ses doigts. » Le trouble naît de la relation qui s’établit entre le spectateur et le compositeur, isolé, sur fond noir. En 2012, le ZKM à Karlsruhe a invité Pierre Boulez. Son directeur, Peter Weibel, a insisté pour lui montrer la pièce. Robert se souvient qu’il est resté debout pendant les 7 mn, il se regardait en train de diriger, notamment de dos. À l’issue, il était content. Il a même eu l’occasion de décrire son sentiment : « Je suis touché par l’efficacité de la liberté d’écoute, la beauté que propose Robert Cahen dans cette mise en espace de Mémoriale. » Aujourd’hui, l’œuvre connaît une belle renommée, mais c’est sans doute à la Philharmonie de Paris qu’elle connaît sa plus belle présentation dans un espace entièrement dédié, insonorisé vers l’extérieur pour renforcer sa dimension intime. Pour l’anecdote, en disciple de Pierre Schaeffer, Robert Cahen n’a pas pu s’empêcher de mentionner à Pierre Boulez celui avec qui il a débuté à l’ORTF. « Je savais qu’il minimisait son importance, se souvient-il amusé. J’ai souhaité la lui rappeler. Je ne suis pas sûr qu’il ait changé d’avis, mais je sais qu’il m’a entendu. » ROBERT CAHEN, exposition jusqu’au 16 juin à la Philharmonie de Paris www.philharmoniedeparis.fr

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Par Antoine Couder Photo : Dorian Rollin

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Good for the show Rodolphe Burger est actuellement en tournée pour défendre son nouvel album, le bien nommé Good. On the road again…

Avec le guitariste et chanteur alsacien, ils sont donc trois sur scène : Sarah Murcia est à la contrebasse et complète le chant, Christophe Calpini est en charge des « rythmiques électroniques ». Ce dernier règne sur la tonalité générale, y implantant par petites touches ce génie suisse qu’il a su insuffler dans le mixage de cet album élaboré entre Lausanne, Rome, Paris et autour duquel s’articule cette tournée qui va se poursuivre jusqu’à l’été. Good, dont le titre avenant trompe un peu son monde, marque le grand retour solo de Burger (le premier album depuis No Sport en 2008). Il permet aussi de mesurer tout le chemin parcouru depuis Kat Onoma et ces premières années 2000 durant lesquelles le musicien a puisé de nouvelles influences en travaillant avec les uns et les autres, jusqu’à ce que le besoin de reprendre la main ne se fasse impérieux, qu’il ne retourne l’ordre des priorités et attrape au vol un peu de cet air du temps entre les saillies rock’n’roll et les torpeurs électroniques des dernières années. Good ? Certainement pas une synthèse qui serait sans doute indigeste mais un travail de collectionneur méticuleux qui cherche la cohérence générale dans l’incertitude ambiante. Les titres déboulent, parfois à rebrousse-poil, toujours marqués par un peu d’ivresse, un peu d’inquiétude, et cette pointe de sarcasme qui vient masquer une lassitude qui prend racine, lorsque tout ce qui arrive de bon ne peut faire oublier la présence de signes qui ne trompent pas : ceux de la mort et de la disparition qui indubitablement s’annoncent. Par chance, il y a cette plasticité de l’électronique qui enveloppe le son et permet à chaque fois de trouver un espace de redéploiement et créer ce qui prend la forme de véritables sculptures sonores. Sur Cummings par exemple où la voix

de Sarah Murcia répond en écho à celle de Burger, qui, de son côté se colle à celle du même E.E Cummings (1894-1962), extraite d’une archive sonore et réenregistrée pour l’occasion. Belle façon de « retoucher le réel avec du réel » (Robert Bresson) comme c’est encore le cas pour Good, le titre qui ouvre l’album, où cette fois on entend la voix d’un acteur de théâtre alors dirigé par Samuel Beckett et qui apparaît sous la voix de Burger. En live, tout cela prend bien sûr, chaque fois, une texture particulière mais cette logique de l’enregistrement faite d’entremêlement, de chamanisme, « de ce moment indécidable où l’on ne sait plus » est peut-être l’un des fils rouges du travail du musicien. Au sein de Kat Onoma, il y avait déjà cette ambition de trouver et d’enregistrer un son à la fois original et actuel, celui qui correspondrait à ce qu’est devenu le rock’n’roll au moment où le groupe commence à composer, à la fin des années 1980, mais qui cherche à en faire revivre précisément l’épopée. Ambition qui tourne rapidement à l’obsession et qui s’envisage encore aujourd’hui dans une certaine duplicité ; à la fois comme un lâcher prise, une remise en question des paradigmes (cf. l’album Meteor Show, 1998) et en même temps un travail d’orfèvre, millimétré, intraitable sur ce qu’il faut couper ; plus proche cette fois d’une sorte d’artisanat phonographique. Audelà d’un travail de résolution de ces tensions contradictoires, le studio demeure plus que jamais le lieu d’une interrogation technologique. Comment conserver les sensations de spontanéité dans une programmation algorithmique, comment introduire de l’imprévu dans la régularité métronomique, la tyrannie de la machine ? Interrogations qui datent d’ailleurs du rock’n’roll, de l’enregistrement de la musique électrique qui

a obligé à repenser ce qui était d’abord du copié-collé de partition (la musique savante) ou un pur système d’improvisation (le jazz). Sur ce point, la musique de Burger se caractérise toujours par son actualité dans le sens où elle ramasse l’interrogation du point d’origine (le rock’n’roll) et l’emmène jusqu’à ce qu’il s’est passé après, la numérisation et la place dominante qu’a finie par prendre la production électronique. C’est ce chassé-croisé que l’on retrouve dans Good qui alterne les moments rock, guitare à l’avant, et les déambulations électroniques durant lesquelles c’est la voix qui apparaît au premier plan, moins filtrée ou, au contraire, ciselée comme un fil de barbelés qui repousse en arrière les guitares, les réduisant parfois à un simple écho. Il y a là l’idée de faire en sorte que le rock soit aussi une musique que l’on écoute, et pas seulement cette vibration qui finit par tout emporter avec elle, tout particulièrement en live. Une évidence avec Lenz, poème éponyme de Buchner, dont le musicien reprend une partie du texte au-dessus des bruissements électroniques et d’une guitare timide qui semble remonter de cette vallée de Waldersbach que le poète traversa alors, en 1777. Même si cette chanson n’a pas été écrite pour l’album, elle apporte ici dans sa position conclusive, sa pensivité bourdonnante, une sorte de signature secrète. Le jeu entre folie et poésie renvoyant encore à cette tentative de studio de mettre un peu d’intelligibilité dans ce chaos fondamental de la musique dont on écoutera avec gourmandise le résultat en session live. RODOLPHE BURGER, concert le 18 mai à La Laiterie, à Strasbourg www.artefact.org

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Par Cécile Becker Photo : Flavien Prioreau Huck

Pensées musicales Plus Steve Reich, Robert Wyatt ou Miles Davis que Phoenix ou Sébastien Tellier (bien qu’il ait travaillé avec eux), Chassol compose avec un sens inouï de l’harmonie et y appose le tampon pop : des tubes cérébraux qui emportent tout sur leur passage.

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D’où vient ce besoin de penser, voire de conceptualiser la musique ? Penser les choses n’enlève rien à la magie. D’expérience, je me rends compte que j’apprécie mieux une chose si je la connais mieux. Ça me fait plaisir d’y réfléchir parce que ça enrichit ma connaissance. Du coup, je sais comment aimer. J’ai appris le jazz, donc j’ai appris à avoir une pensée élastique. Ce qui me frustre, ce sont mes propres limites, de ne pas pouvoir jouer ou penser des choses plus riches.

Est-ce qu’il y a des philosophes ou des écrivains qui t’aident à penser la musique aujourd’hui ? Oui, évidemment, il y a Herman Hesse. Il a écrit Le Jeu des perles de verre notamment, qui est vraiment très lié à la musique. Et puis j’ai fait philo à la fac. En deuxième année, on avait fait Spinoza qui m’a bien aidé à me poser des questions, à organiser des réflexions : l’idée de la nature avec un grand N, la substance, tout est dans la nature. C’est quelque chose qui m’est très pratique.

Est-ce qu’il y a quelque chose de synesthésique là-dedans ? Il y a des lignes architecturales, en effet. Ça ressemble à un graphique, avec une abscisse et une ordonnée. Le rythme avance de la gauche vers la droite, de façon horizontale, et l’harmonie évolue de bas en haut, en avançant aussi. La musique est une synthèse de la diagonale. Il y a des briques, des cubes.

Et des compositions qui t’aident à augmenter ta musique, à la nourrir ? J’écoute les mêmes choses depuis que j’ai 17 ans. Là, j’écoute beaucoup M.S. Subbulakshmi, c’est une chanteuse indienne qui a chanté pendant 60 ans avec sa fille : des jolis sons parfaits avec des mélodies complètement dingues. Ce sont des morceaux qui durent une trentaine de minutes, dédiés à Dieu. J’écoute ça et les Bombay Sisters ou les Gundecha Brothers qui font la même chose. Beaucoup de musiques de films aussi Jerry Goldsmith, Bernard Hermann, Alex North (Un tramway nommé désir, Spartacus). J’écoute The Cure, toujours, l’album Boys Don’t Cry, Magma, que je suis allé voir en concert à l’Olympia avec orchestre.

Considères-tu le système traditionnel de notation de la musique trop restreint ? D’ici à ce qu’il soit trop restreint, il faudrait vraiment être un gros tueur. [rires] Ce que je constate, c’est que dans l’histoire de la musique, beaucoup de compositeurs ont inventé leur propre système de notation parce qu’ils ont d’autres choses à dire, je pense à György Ligeti par exemple. Je me suis rendu compte qu’au fur et à mesure, je me suis mis à écrire différemment : j’écris des mots, je dessine des graphiques, des flèches, des cubes, qui se mélangent avec une écriture plus traditionnelle. As-tu toujours pensé la musique de cette façon ou est-ce que tes études ont contribué à cette pensée musicale ? Apprendre des noms de note ce n’est pas quelque chose d’absolu, c’est quelque chose de très culturel donc c’est déjà une sorte de mise à distance, de rapport indirect. En revanche, j’ai connu beaucoup de choses grâce à la télévision. Il faut compter sur les gens pour partager leurs savoirs et ne pas négliger ces objets de la culture populaire qui permettent d’armer le peuple, en quelque sorte.

Suis-tu la musique contemporaine, les compositeurs d’aujourd’hui ? Je suis Bryce Dessner, des National et toute une bande de gars qui gravitent autour de lui : Nico Muhly, un jeune qui écrit des choses pour orchestre, branché mais très sérieux, le protégé de Philip Glass. Bryce Dessner, Nico Muhly, Sufjan Stevens et James McAlister ont sorti un album ensemble : Planetarium. J’écoute John Adams aussi. Et la musique concrète ? Non pas vraiment. Je suis arrivé à la musique concrète par la musique de films en fait. C’est par le cinéma que j’en suis venu à intégrer des sons du quotidien à ma musique, parce que je considère les images aussi musicales que la musique elle-même.

C’est drôle, parce qu’on te rapproche très naturellement de ces milieux-là, en même temps que de la pop, alors que des compositeurs issus du milieu de la musique contemporaine qui s’intéressent à la chose pop sont souvent décriés… Il y a eu un moment je pense où la musique contemporaine avait besoin d’être radicale, notamment aprèsguerre, mais selon moi, ce n’est plus du tout le moment. C’est un langage hyper sophistiqué, très dense, mais c’est une musique qui refuse la transe, la répétition, comme si le fait de danser faisait de toi un primate. Le vieil homme blanc qui parle à travers la musique contemporaine a peur de sa fin prochaine en fait. Cette façon de jouer les sérieux m’énerve. Par exemple, il y a un documentaire très cool de Peter Greenaway : Four American Composers. Il y a John Cage, Robert Ashley, Meredith Monk et Philip Glass. À un moment, Cage est interviewé et il dit : cette musique contemporaine sérieuse, il y a des gens qui ne la jouent pas assez sérieusement, d’autres qui la jouent trop sérieusement et il y a des gens qui la jouent “just right”, et il dit ça en éclatant de rire. C’est dédramatisé, il y a le sérieux mais aussi une certaine idée du décloisonnement là-dedans. Je me sens plus proche des compositeurs américains. À quoi ressemblerait la composition parfaite ? Un langage n’est jamais objectif, c’est quand ça s’arrête de parler que le langage est parfait. Alors je dirais justement 4’33’’, c’est ça le morceau parfait. CHASSOL, concert le 15 juin à l’Auditorium du Conservatoire, à Strasbourg, dans le cadre du festival Contre-Temps (avec notamment Vaudou Game et Efdemin) du 8 au 18 juin www.contre-temps.net

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Par Emmanuel Abela Photo : Arno Paul

La chasse aux papillons La silhouette de Dominique Répécaud plane sur la prochaine édition de Musique Action. Laquelle lui est intégralement dédiée. Hommage.

Même s’il ne situait pas d’instant déclencheur, la musique a toujours occupé une place dans sa vie. La radio, « objet de fascination » l’a façonné, autant que ses expériences chorale et instrumentale. Dominique Répécaud se souvenait cependant d’un premier coup de cœur, L’Auvergnat de George Brassens, dont il percevait la puissance « poético-musicale, avec un positionnement politique, une apparente simplicité et une adresse très directe qui [l’]interpellaient. » Ses parents, qui n’avaient rien à voir avec le milieu artistique, écoutaient de la musique. Ainsi, pour Dominique, la familiarité existait avec le classique et le lyrique. De même, très tôt, avec le jazz qui l’éveillait au son des clarinettes, puis aux saxophones. Bien sûr, il subit comme beaucoup d’autres de sa génération le choc de l’arrivée des Beatles et des Stones – « C’était la première fois que l’on entendait dans le poste un son de disto, ça peut paraître ridicule de nos jours, mais ce son-là nous a vrillé la tête ! » –, qui le détournèrent de la culture classique au profit de la pop et l’underground. Dès 1967, à l’âge de 13 ans, il monta un premier groupe avec une approche très do it yourself qui ne disait pas encore son nom. Il pratiqua la guitare, mais sans la vocation d’épouser une carrière d’instrumentiste professionnelle, en pleine conscience de ses propres limites. « Les vrais génies, c’était Jimi Hendrix ou Robert Wyatt ! » Par contre, très tôt, il exprima la volonté de mener des actions culturelles, d’abord dans le Jura, la région où il habitait, puis à Nancy dès son arrivée en 1982. Il fit partie de l’équipe de bénévoles au Centre Culturel André Malraux, à Vandœuvre-lès-Nancy, au moment de la création de Musique Action International en 1984, il en prit la direction artistique en 1987. Il imprima sa marque, une ouverture d’esprit qu’il attribuait à ses

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propres découvertes musicales : Gong, Magma, Catherine Ribeiro ou Etron Fou Leloublan. Des artistes à mi-chemin entre pop, jazz, chanson et avant-garde. « Pour moi, il n’y a pas de domaine que je place au-dessus des autres. Ça se retrouve dans la philosophie de la programmation. J’ai toujours eu l’intuition que d’autres langages que le langage écrit, la littérature voire la philosophie, nous permettaient une compréhension du monde, et c’est le cas du langage sonore », nous formulait-il en 2013, à l’occasion de la 30e édition de Musique Action. Sa disparition tragique l’an passé n’y changera rien, son propos restera d’actualité longtemps encore. Tant qu’il y aura des gens pour jouer de la musique et d’autres pour venir l’écouter. MUSIQUE ACTION, festival du 3 mai au 28 mai, à Vandœuvre-lès-Nancy www.musiqueaction.com


Par Nathanaelle Viaux Photo : A. Plaveski

Effacer les frontières Le FIMU (festival international de musique universitaire de Belfort) tire sa révérence à toutes les musiques, d’ici et d’ailleurs, et les rend accessibles en proposant une liste vertigineuse de concerts gratuits.

La cité du Lion aime la musique et le fait savoir. Delphine Mentré, adjointe au maire de Belfort explique : « Depuis 30 ans, la ville évolue avec la musique et le FIMU est un projet fort que la ville veut continuer à soutenir. » On passe d’une ville industrielle à une ville culturelle qui rayonne de plus en plus en France voir au-delà. Ce festival permet de montrer un autre visage de Belfort. Depuis 31 ans, le festival international de musique universitaire (FIMU) co-porté par la Ville et par les associations étudiantes locales, se singularise par son choix d’éclectisme (terme qui, pour certains puristes pourrait être un gros mot, pour le FIMU il est essentiel). Cet éclectisme efface les frontières géographiques et décloisonne cette discipline qui segmente beaucoup les genres. Pour Matthieu Spiegel, qui vient d’être nommé responsable musique et spectacle vivant de Belfort et directeur du FIMU, l’éclectisme fait partie du cœur de son intervention. Pour lui, ce mot a été galvaudé et pourtant prend tout son sens dans ce festival qui en fait sa singularité. Il fait d’ailleurs la remarque qu’il n’existe pas d’autre festival qui réunisse toutes les disciplines de la musique. « Le public est curieux et accepte ce mélange des genres. Tout le monde trouve sa place et ça donne un air magique à ce festival. » C’est dans cette dynamique que le festival a ajouté une journée « hors piste ». Les festivaliers auront par exemple la chance d’écouter un concert de rock au conservatoire. Lors du weekend de la Pentecôte, la Ville de Belfort accueillera ainsi plus de 2 000 musiciens issus du monde entier, mais aussi de toute la Franche-Comté. Des scènes musicales apparaîtront partout dans la ville et des sons variés résonneront entre musiques actuelles, jazz, musique classique ou ethnique, orchestres symphoniques ou fanfares et tant d’autres. Matthieu Spiegel ajoute avoir fait le choix de ne pas avoir de tête d’affiche, « tous les musiciens seront logés à la même enseigne ». Ainsi le groupe tchétchène Pankissi aura la même importance que l’OHBV, créé spécialement pour le FIMU, ou bien les Touaregs du groupe Mdou Moctar et le DJ Proleter qui offrira un set avec comme in-

Erik Truffaz

vité un trompettiste. Cette année, en effet la trompette sera la reine du festival. Le parrain de cette 31e édition est le grand Erik Truffaz, ravi de voir son instrument traverser la programmation. Attiré par les sons du monde, Erik Truffaz a parcouru le Mexique, l’Afrique, et l’Orient à la découverte de nouveaux rythmes. Sa présence au FIMU est simplement évidente, tant il dépasse les frontières, de manière entière. La musique invite au voyage dit-on… FIMU, festival du 1er au 5 juin à Belfort www.fimu.com

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Par Benjamin Bottemer Photo : Julian Benini

Synth-alliance Le pianiste Francesco Tristano inaugure un projet 100 % techno au côté de la légende Derrick May. On y découvre son installation P:anorig, hydre de synthétiseurs au centre d’une performance électrique.

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Il n’a jamais lâché les claviers, depuis tout gamin où il s’entourait déjà de petits synthétiseurs, sur les traces de Bach un peu plus tard, puis à New York lors de ses études à la prestigieuse Juilliard School où il s’ouvre à la techno de Détroit. Concerts de musique baroque, lives à Ibiza, expérimentations entre musique et spectacle vivant, collaboration avec Carl Craig et signatures sur InFiné, le label d’Agoria, le Luxembourgeois Francesco Tristano refuse de choisir : ce sera toute la musique ou rien. Aujourd’hui, ces expériences se superposent et se succèdent. Après Not for piano, manifeste pour piano bricolé, deux albums très réussis avec le trio Aufgang et plusieurs concerts mémorables, il présente aujourd’hui un projet tout en puissance et en élégance. « J’ai eu envie de recréer sur scène mon environnement en studio ; quand je joue en club, je peux faire cinq trucs en même temps ou juste appuyer sur « play », le public ne le voit pas, explique-t-il. L’idée du P:anorig est de rendre le live visuel tout en restant dans une esthétique minimaliste. » Après Berlin, Tokyo et Amsterdam, Francesco a débarqué à la BAM de Metz en février pour la première française du P:anorig, dans le cadre d’une résidence en trois parties, après Vivaldi 2.0 à l’Arsenal en novembre dernier. Sur scène, une structure très design rappelant le corps d’un piano acoustique, un jeu de lumières qui découpent l’oxygène comme des katanas, et surtout plusieurs machines, dont deux énormes Yamaha. « C’est une vraie joie d’avoir ces synthés, avec P:anorig on alterne les modèles selon les dates, c’est très modulable et le concert est différent à chaque fois, précise Tristano. À Metz, j’utilise le Motif, mon synthé de chevet depuis quinze ans, et un Montage, un monstre avec lequel tu peux faire dix albums sans te répéter ! Et puis de plus petits synthés, qui ont une patate monstre. » Au début du projet, le pianiste avait un souhait : convaincre Derrick May, figure majeure de la techno de Détroit, de l’accompagner en live et sur album. Francesco lui fait écouter le titre d’ouverture, un remix de Merry Christmas Mr Lawrence du pianiste japonais Ryuichi Sakamoto. « Il m’a dit : “Je le veux pour Transmat !” Le fait qu’il ait voulu sortir un single puis tout l’album sur son label est le plus beau signe de reconnaissance possible  », explique Francesco, qui a réussi à faire enregistrer à May ses premiers titres originaux depuis Strings of Life il y a près de vingt ans, titre qu’il avait d’ailleurs repris au piano en 2006 chez InFiné. « Au bout de quelques minutes, Derrick avait choisi ses synthés et trouvé le son de l’album. C’est un génie, mais pas très discipliné ; tu ne peux pas

lui demander de faire le montage par exemple. Il vient et on joue pendant des heures, ensuite tu dois réduire le truc en pistes de quelques minutes ! J’ai assez de matière pour un second album... je pense que l’on va sortir un EP en plus. » Sur Surface Tension, le disque qui a résulté de ce travail en studio, la moitié des compositions du pianiste sont marquées par la patte du producteur américain. Ses interventions sont plus austères que les pistes jouées en solo par Francesco, souvent un peu plus « funky », entre passages Miami 80’s ou samples de biwa japonais, tandis que Derrick May use de toute sa puissance maîtrisée, hypnotique... mis à part sur l’aérien Esoteric Thing, qui clôt la traversée sur une atmosphère de sérénité. Le titre de l’album, évoquant le phénomène physique de « tension superficielle » qui permet aux insectes de marcher à la surface de l’eau, était la métaphore idéale pour le jeune pianiste lorsqu’il a fallu résumer un projet qui a nécessité beaucoup d’investissement. « Cela résume ce que je fais depuis toujours : essayer d’avoir une légèreté, une fluidité, naviguer sur quelque chose de fragile qui peut céder à tout moment... comme en live, comme en musique en général. » La dernière partie de la résidence de Francesco à Metz prendra la forme d’une Carte Blanche aux Trinitaires, pour laquelle il a choisi d’inviter le clarinettiste Kinan Azmeh. Il prépare également un nouvel album au piano acoustique ; après cette aventure techno où il virevolte d’un synthé à l’autre, il ressent le besoin de revenir à la formule « deux mains, un piano ». « Je m’intéresse depuis toujours à l’électronique tout en ayant une formation classique, j’ai toujours fait les deux, contrairement à cette image du musicien classique qui un jour a viré vers l’électro. Ce bagage, le solfège, le Conservatoire, je n’essaye pas de m’en défaire, je m’en sers : ça refait surface. » CARTE BLANCHE À FRANCESCO TRISTANO, le 12 mai aux Trinitaires, à Metz, dans le cadre du festival Passages Surface Tension, chez Transmat.

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Par Cécile Becker

Au-delà des genres La Station, centre LGBTI+ à Strasbourg, organise des tables-rondes autour de la représentation des lesbiennes, gays, bi, trans, queer, intersexes ou asexué.e.s dans les médias, au cinéma et dans les séries.

Jeffrey Tambor, dans Transparent

Lorsque nous avons pris connaissance de ces tables-rondes – l’une consacrée aux médias, l’autre au cinéma et aux séries –, il a rapidement été question que Novo en annonce la tenue. C’est là que l’ampleur de la tâche nous a sauté au visage. Car la question de la représentation LGBTQIA pose un nombre de questions infinies. Ne serait-ce que, pour commencer, la question de la définition de chacune des lettres composant cet acronyme, qui, à mesure qu’il s’allonge, nous rappelle que la représentation des identités, sexualités et genres est justement une question mouvante. Si les médias se sont plus largement et récemment saisis de ces questions – avec une avance considérable des côtés américains et anglais, en témoigne notamment, la défiance à l’égard des gender studies en France –, avec plus ou moins de sérieux selon les supports, la culture, et notamment underground, s’est montrée plus avant-gardiste et créative pour parler des différences. Didier Roth-Bettoni, ancien journaliste, critique de cinéma et auteur de L’homosexualité au cinéma, Maxime Donzel, réalisateur notamment du double (et passionnant) documentaire Tellement gay ! et Brigitte Rollet, chercheuse au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines et enseignante à Sciences Po, qui débattront ensemble autour du cinéma et des séries, ont produit une matière éclairante. Maxime Donzel situe par exemple deux temps en termes de représentations des cultures gay, qui marquent d’ailleurs les deux volets Inside/Out de son documentaire. Une première période (Inside), avant les émeutes de Stonewall en 1969, durant laquelle les auteur.e.s de livres ou réalisat.rices.eurs déguisaient l’homosexualité qui ne se lisait alors qu’entre les lignes. L’on pense au très crypto-gay Ben-Hur réalisé par William Wyler en 1959. La deuxième (Out), post-Stonewall, signe la volonté des artistes d’en parler frontalement, voire de l’exagérer jusqu’aux confins kitsch (esthétique « camp ») pour démystifier les formes de la culture dominante. Didier Roth-Bettoni, grand spécialiste du cinéma distingue lui, trois langages : le cinéma queer, qui « transgresse, dépasse, bouscule » les genres établis, dans tous les sens du terme, ne prend pas seulement l’homosexualité comme

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sujet mais la complète et l’enrichit en fouillant les marges. Le cinéma gay, plus identitaire, et « les films qui parlent de l’homosexualité ». Autres objets culturels, les séries sont, elles, tardivement apparues dans le paysage théorique en France (déconsidérées par rapport au cinéma ?). Pourtant, elles sont un marqueur fort des avancées (et tabous…), notamment au travers de séries à succès, consacrées au milieu lesbien (The L World, Orange is the new black), faisant d’un transgenre un sujet principal (l’incroyable Transparent) et grâce à des showrunneuses audacieuces (Shonda Rhimes avec Grey’s Anatomy) favorisant la mise en avant des minorités. Rappelons, au passage, qu’une des premières séries où l’on a vu deux hommes s’embrasser est… Dawson’s Creek et que la même année, en 2000, Buffy contre les vampires a été la première à traiter une histoire d’amour entre deux femmes de la même façon qu’une histoire d’amour hétérosexuelle ! LGBTI+ DANS LES MEDIAS, conférences les 1er et 8 juin à La Maison des Syndicats, à Strasbourg www.lastation-lgbti.eu


Par Séverine Manouvrier Photo : Bohumil Kostohryz

Les corps déliés À l’initiative du TROIS C-L (Centre de création chorégraphique luxembourgeois), le quatrième volume du festival Les Émergences propose un cycle de représentations invitant le public à découvrir de nouveaux visages de la danse contemporaine luxembourgeoise.

Aifric Ní Chaoimh

Baptiste Hilbert, Aifric Ní Chaoimh, Elisabeth Schilling ou encore Giovanni Zazzera, quatre chorégraphes venus livrer leur vision par la grâce du mouvement des corps, comme des prolongements de leur imaginaire. Après une soirée Prélude, organisée le 19 avril en partenariat avec le Cercle Cité, avec notamment un stage d’initiation à la danse contemporaine mené par Baptiste Hilbert, le festival Les Émergences met une nouvelle fois à l’honneur des chorégraphes au talent prometteur. Le TROIS C-L, en s’inscrivant dans une démarche globale de soutien à la création chorégraphique, encourage des artistes à élaborer des spectacles aux thématiques aussi intimes qu’universelles. À l’instar de l’édition précédente, la chorégraphe luxembourgeoise Anne-Mareike Hess a accompagné Baptiste Hilbert, Aifric Ní Chaoimh, Elisabeth Schilling et Giovanni Zazzera dans le processus de création de leurs projets artistiques respectifs. Pour la contextualisation et la mise en lumière de leurs œuvres, les quatre chorégraphes émergents ont également bénéficié des conseils avisés du dramaturge allemand Thomas Schaupp et de la « designer lumières » Nina Schäffer. Ce festival nous donne à voir un nouveau paysage, redéfinit les contours d’un nouvel horizon, en repoussant les limites du pouvoir de l’imaginaire, un thème exploré par Giovanni Zazzera dans Flowers grow, even in the sand. Tout imaginer, rêver d’une fleur qui pousse dans le sable, tout envisager, sans entraves à la liberté. La possibilité d’un monde agréablement surprenant… Baptiste Hilbert, qui avait co-signé sa première création As you want dans le cadre du Volume 3 des Emergences en 2016, propose une immersion dans un monde spirituel, avec son spectacle With my eyes, au travers de regards croisés d’une femme en quête de sens, d’un musicien et d’un chorégraphe. À chaque représentation, Les Émergences font voyager nos sens, émerger des talents certes, mais aussi des idées. Pour sa première création au Grand Duché, Aifric Ní Chaoimh, jeune danseuse-chorégraphe d’origine irlandaise, nous invite au cœur d’une tribu lointaine, avec son spectacle Inside, the Wolf, en collaboration avec le danseur Daniel Persson, rythmé par la musique de Gemma Dunleavy. On y va pour apprécier la beauté des gestes, on en ressort avec l’envie de croire que tout est possible, y compris le meilleur. LES ÉMERGENCES, festival du 3 au 6 mai à la Banannefabrik, à Luxembourg-Bonnevoie www.danse.lu

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Par Marie Bohner Photo : Olivier Roller

Toujours plus

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Amala Dianor devient Strasbourgeois. Ou presque. Il est venu plusieurs fois présenter son travail à Pole-Sud, dont il est désormais artiste associé. Rencontre avec un danseur et chorégraphe à part : lumineux, hyperactif et à la croisée des routes entre hip-hop et contemporain. En terme de danse, sur votre site Internet, il est écrit que vous travaillez aussi bien le néo-classique, le hip-hop, le contemporain et l’afro-contemporain. Qu’entend-on par « afro-contemporain » ? C’est un terme que j’ai découvert avec [le chorégraphe ivoirien] George Momboye. Lui définit sa discipline comme de « l’afrocontemporain », c’est-à-dire qu’il utilise la danse traditionnelle ivoirienne et la détourne en la mettant dans un contexte scénique avec des mouvements de danse contemporaine. Qu’est-ce que ça apporte de mentionner cette distinction ? Comment dire… Ceux qui font de la danse hip-hop et qui la mettent sur une scène, disent souvent que c’est aussi de la danse contemporaine. C’est un terme un peu générique qui a été créé par les chorégraphes pour dire : À partir du moment où on fait une proposition chorégraphique qui est diffusée dans les théâtres, qui utilise des techniques propres, plus marquées que la danse traditionnelle ou la pure street dance, on fait de la danse contemporaine.  Pendant longtemps, il y a eu une vraie méfiance des danseurs hip-hop envers la danse contemporaine... Oui, mais ça c’est un peu fini. Je suis le premier danseur hiphop à avoir intégré l’école de danse contemporaine à Angers [le Centre National de Danse Contemporaine]. À l’époque, ça a été vu comme une trahison énorme. Les danseurs hip-hop me disaient que j’étais fou, que les danseurs contemporains ne dansaient pas sur la musique, que parfois même ils dansaient sans musique du tout ! Ils trouvaient que c’était ringard. C’était juste de l’ignorance, en fait. La culture hip-hop, j’en suis issu, profondément imprégné. Cela n’empêche pas qu’on puisse questionner certains propos. En ce sens, les deux années que j’ai passées au CNDC ont été les plus belles de ma vie. J’ai enfin pu être moi-même, et apprendre de nouvelles techniques, rencontrer des gens passionnants… Y a-t-il encore aujourd’hui un esprit propre au hip-hop, en lien avec la question de la rue ? C’est une bonne question ! [Rires] Mon parcours chorégraphique est né du hip-hop, mais je m’en suis écarté pour aller vers la danse contemporaine. Suite à ça, j’ai voulu y revenir pour retrouver mes compères, mes aînés et rencontrer la nouvelle génération. Le monde des battles a été pas mal récupéré par les grandes marques, du coup on est dans une compétition qui met en valeur les individualités. Moi, ce que je retiens des valeurs de la culture hip-hop, c’est « peace, unity, love and having fun ». Une envie de se retrouver ensemble, de partager du plaisir : passer par le défi pour se rendre meilleurs.

Y a-t-il des chorégraphes qui vous inspirent particulièrement ? J’aime bien citer Emanuel Gat [chorégraphe israélien], mais aussi Hafiz Dhaou et Aïcha M’Bareck, des chorégraphes tunisiens avec qui j’aime beaucoup travailler. Il y a tous ceux qui m’ont nourri et inspiré, je fais référence à Régis Obadia, Farid Berki, Françoise et Dominique Dupuy... Les Dupuy avaient monté un projet pour nous, étudiants du CNDC d’Angers, pour utiliser différemment les muscles de notre corps. Ils travaillent sur les muscles phasiques. Pour nous, les danseurs hip-hop, c’était compliqué : ils nous demandaient un travail tellement intense dans la recherche du mouvement, sur des muscles dont nous n’avions même pas conscience ! En fait, chaque chorégraphe avec qui j’ai travaillé m’a apporté une technique, un savoir, un regard sur les métiers ET de danseur ET de chorégraphe. Votre nouvelle création, Quelque part au milieu de l’infini, a-t-elle déjà été présentée au public ? Nous avons présenté une première au Burkina Faso en novembre, puis on l’a jouée à Tremblay-en-France et à Marseille. Mon travail est un carrefour entre différentes énergies de danse, du hip-hop au contemporain. Ici, j’ai invité un danseur chorégraphe du Sénégal, un danseur burkinabé et un chorégraphe d’origine algérienne qui vient de la danse hip-hop. Nous essayons de nous rencontrer autour de là où nous en sommes aujourd’hui. D’où vient le titre, Quelque part au milieu de l’infini ? Il vient de cette quête du « toujours plus ». J’aurais pu me contenter de faire vivre De(s)génération [présenté à Pole Sud en octobre] mais la même année j’ai sorti un trio, et puis j’ai fait cette création. Ça fait beaucoup de choses, mais j’en veux toujours plus plus plus ! Avec ce projet, je voulais aussi créer un pont avec l’Afrique de l’Ouest… J'ai invité ce danseur burkinabé, qui a une très grande reconnaissance au Burkina Faso, mais qui veut aussi réussir en Europe. Il fait des projets en Allemagne, en Suisse, en France… Lui aussi est dans cette quête du « toujours plus ». En fait, nous sommes tous là-dedans et nous ne nous arrêtons jamais. J’ai voulu avec ce projet qu’on prenne le temps de se rencontrer à un endroit, quelque part au milieu de ces quêtes infinies. QUELQUE PART AU MILIEU DE L’INFINI, spectacle les 16 et 17 mai à Pole-Sud, à Strasbourg dans le cadre du festival Extradanse (du 3 au 17 mai) BATTLE TSC (tous styles confondus), sélection le 10 juin, battle le 11 juin, dans le cadre du festival Extrapole (du 7 au 11 juin) - Inscriptions jusqu’au 18.05 : c.garrec@pole-sud.fr – www.pole-sud.fr

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Par Caroline Châtelet Photo : Jean-Louis Fernandez

Le texte en spectacle Associé au TNS, le metteur en scène Thomas Jolly monte avec les élèves sortis de l’école en juillet 2016 Le Radeau de la Méduse, huis-clos abordant les questions de l’extrémisme religieux comme de la fuite des conflits. Le 20 février 2016, dans On n’est pas couché sur France 2, Laurent Ruquier présentait ainsi Thomas Jolly : « Il faut aussi voir une autre forme de théâtre dont parfois on pense du mal, à laquelle on n’est pas habitué, dont on se dit que ce n’est pas fait pour nous (…) On se demande comment vous avez pu partir de là pour (…) avoir ce parcours étonnant et cette presse dithyrambique. » Passons sur la violence de l’assignation de classes – le succès est une anomalie pour quelqu’un issu de la classe moyenne et d’un milieu rural –, arrêtons-nous sur les clichés liés au théâtre public. Sous-entendant que ce théâtre serait hermétique et destiné à une élite – dont, par l’usage de « on » et « nous » le journaliste s’exclue – Laurent Ruquier s’appuie sur des poncifs et s’exonère de tout travail de vérification. Le lieu commun comme argument d’autorité, un bel exemple d’éthique journalistique … Une vision d’autant plus consternante qu’elle s’accorde mal avec le théâtre de Thomas Jolly. Qu’il monte Shakespeare ou des opéras (Eliogabalo de Cavalli, Fantasio d’Offenbach), le jeune metteur en scène n’hésite pas à avoir recours au spectaculaire. Dans des univers pop-rock, ses spectacles emballent, les machineries et les artifices sonores et visuels n’empêchant pas le respect du texte. En tant qu’artiste associé au TNS, Thomas Jolly a monté avec les élèves du groupe 42 Le Radeau de la Méduse de Georg Kaiser. La pièce, écrite entre 1940 et 1943, s’inspire d’un fait réel : en fuite sur une embarcation (après le torpillage de

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leur bateau) durant la Seconde Guerre mondiale, des enfants s’organisent. Mais leur tentative de micro-société pacifique échoue et l’extrémisme religieux les amène à commettre le pire envers l’étranger parmi eux, Petit Renard. Rencontre avec Thomas Jolly. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce texte ? L’histoire de ces enfants fuyant la guerre nous renvoie à l’actualité contemporaine : les lieux des conflits ont changé, mais des hommes et des femmes continuent de fuir. La question religieuse et celle de l’extrémisme, qui sont au centre de cette pièce, m’intéressaient également. Derrière le personnage de Petit Renard il y a aussi l’interrogation de ce qu’est le racisme. Petit Renard ne maîtrise pas la langue, il n’était pas là au début – il arrive après la communion et le partage du lait et des biscuits –, il n’a pas de nom et on le nomme par sa différence physique. Dans l’innocence de l’enfance émerge une oscillation entre le désir de créer une société nouvelle et la peur, le rejet de la différence. Comment définiriez-vous la langue de Georg Kaiser ? J’ai l’impression que Le Radeau de la Méduse donne lieu à une écriture particulière, qui se rapproche de Paul Claudel par son lyrisme, sa forme poétique et concrète. Kaiser ne fait pas parler ces enfants comme tels, mais comme des adultes. C’est assez singulier, la langue est belle, la ponctuation précise, il y a des silences. Tout est très écrit, et pourtant cela ne ressemble pas au langage courant, il en émerge une sensation de réalisme, alors que c’est davantage musical. Kaiser mélange une intrigue qui se noue comme un polar, un réalisme quasi-cinématographique de la description, et il pétrit le tout d’onirisme, en situant l’action au milieu de nulle part avec des éléments inquiétants comme le vent, le brouillard. Ce contraste m’a intéressé, tout comme sa transformation d’un fait divers en une fiction de théâtre avec un texte au projet politique humaniste.


Vous mettez ici en scène de jeunes comédiens. Quelle attention accordez-vous à la transmission ? L’école c’est une utopie, ce n’est pas la vraie vie et c’est toujours violent d’en sortir, qu’on ait des propositions de travail ou pas. Au-delà d’apprendre à faire du théâtre, il faut trouver les bons outils pour être heureux dans le métier. Il n’y a aucune recette, chacun doit construire son chemin. En tant qu’intervenant, je porte quelque chose de cela et suis là pour les aider à trouver les outils, afin qu’ils développent leur propre singularité. Chacun doit trouver, exploiter, alimenter ce qu’il est, ce sur quoi il peut compter. Si je considère que tout le monde est capable de faire du théâtre, tout le monde n’est pas capable d’être au théâtre. Être un acteur, c’est avoir le courage de l’honnêteté de soi devant un metteur en scène. Cela je l’ai compris lorsque j’étais à l’école, et j’essaie de le transmettre. Quel metteur en scène êtes vous ? Ce à quoi je crois, c’est le texte. Je n’ai pas d’idées meilleures que celles de Shakespeare ou Georg Kaiser et je considère que si un texte est encore là, c’est parce qu’il nous parle d’aujourd’hui. Là où mon art est éphémère, celui des poètes est éternel et les metteurs en scène, comme les acteurs, sont à leur service. Mon travail consiste à m’interroger avec l’équipe sur comment traduire cela sur scène, quelles solutions choisir – montrer ou ne pas montrer, suggérer ou ne pas suggérer. Après, ce qui m’importe, c’est que quand je regarde mon spectacle l’équipe

soit heureuse ; que j’ai le sentiment de servir l’auteur ; et que sa pensée circule entre les acteurs et les spectateurs. Qu’elle existe sur scène. Vous avez récemment travaillé à l’opéra. Cela a-t-il fait bouger votre travail? C’était génial, ahurissant, déconcertant, fatigant, parce que ce n’est pas le même métier : les interprètes, les conditions, les temporalités, les fonctions, les systèmes ne sont pas les mêmes. Au théâtre, je démarre le travail à la table avec l’équipe, lisant, faisant des essais. Je vois le spectacle avancer. À l’opéra, je ne fais que projeter un spectacle fantasmé que je verrai une semaine avant le public. Tandis qu’au théâtre il n’y a rien, il nous appartient d’inventer la musicalité, les rythmes, les silences, l’architecture, etc., à l’opéra tout est là, mais la question est pourquoi? Il faut tout détricoter, pour comprendre les intentions du compositeur. LE RADEAU DE LA MÉDUSE, théâtre du 1er au 11 juin au TNS www.tns.fr

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Par SĂŠverine Manouvrier

ProfondĂŠment humain 76


Après Mon Traître et De Beaux lendemains, Emmanuel Meirieu aborde la question du deuil, de la rupture et de l’abandon dans une nouvelle création adaptée d’un roman de Bruce Machart : Des Hommes en devenir. Rencontre avec un metteur en scène qui a choisi une forme de théâtre qui console. Pourquoi avez-vous choisi d’adapter ce roman de Bruce Machart ? Je l’ai choisi parce qu’il a des résonances très personnelles pour moi, je pense que derrière tout geste artistique il y a quelque chose de l’ordre de l’autoportrait, sans succomber à la tentation du narcissisme, il faut que le texte soit universel. C’est un texte qui aborde des thèmes qui me passionnent  : la difficulté qu’on a à se pardonner et à se reconstruire. Quels sont vos partis pris en terme de mise en scène ? J’ai mis un peu plus de quinze ans avant de trouver ma façon de faire du théâtre ; c’est mon geste, mon style. Je raconte les choses de la façon la plus simple : des personnages qui viennent faces au public pour se raconter. Je suis toujours bouleversé par les témoignages, les documentaires, et les groupes de parole auxquels j’ai pu participer dans ma vie comme les Alcooliques anonymes : chacun vient se raconter à l’autre avec pudeur, mais dans une absolue sincérité et sans peur du jugement. Vous abordez le théâtre comme un vecteur d’émotions fortes, mettez en scène des héros tragiques contemporains. Ces héros-là sont-ils ordinaires, ou le théâtre force-t-il un peu le trait ? Peter Brook dit très justement qu’au théâtre il faut toujours un mélange d’ordinaire et d’extraordinaire. Ce sont des personnages qui nous ressemblent suffisamment pour qu’on puisse s’identifier à eux et qui vont accomplir des choses extraordinaires pour que l’histoire puisse avoir lieu. Il faut qu’il y ait de l’enchantement au théâtre, on ne peut pas être cantonné au quotidien et à l’ordinaire, pour que l’histoire décolle à un moment. Je trouve

que personne n’est ordinaire, tous les hommes peuvent être des héros une fois dans leur vie. Ces personnages-là sont comme nous, ils portent en eux une part de lumière et d’héroïsme. Votre travail est comparé au phénomène The moth qui a vu le jour à New York en 1997 : le public vient écouter une personne qui se raconte, à mi-chemin entre le documentaire et le théâtre. C’est une forme de théâtre qui provoque un processus d’identification profond. Est-ce cette forme-là qui vous anime le plus ? Je fais un théâtre qui repose sur l’identification. Je recherche la compassion, l’empathie et la conviction qu’on souffre parfois, mais jamais seuls, qu’on se ressemble tous. Ce qui m’intéresse, c’est notre capacité à l’empathie les uns pour les autres, à comprendre et ressentir les manques et les espoirs de l’autre. Avec cette pièce, quel message essentiel vous attachez-vous à transmettre ? La promesse d’une guérison, d’une réparation. Envisagez-vous une expérience au cinéma ? La tentation du cinéma est omniprésente, mais aujourd’hui, dans la production audiovisuelle française, les histoires que je raconte ont-elles leur place ? Sans être négatif, je pense que ce sont d’abord les producteurs qui décident de ce qu’ils vont proposer au public. Dans le théâtre subventionné, on me donne la chance de raconter les histoires que j’ai envie de raconter. Je suis très attaché au théâtre : c’est le seul endroit où un personnage est présent physiquement avec vous, dans le même endroit et au même moment. Quand ça fonctionne, c’est miraculeux, il y a une

intensité qu’il n’y a pas ailleurs ; tout le monde respire le même air. C’est de là que le théâtre tire toute sa force. Vous accordez une importance centrale à l’empathie. Quels rapports entretenez-vous avec vos comédiens ? Un comédien, c’est une œuvre d’art vivante ! La mise en scène est l’écrin dont l’acteur est le joyau et l’écrin doit rester discret et humble. Le terme de direction d’acteur est un peu fort, je suis plus dans l’accompagnement, la relation avec un acteur n’est pas de l’ordre de la subordination hiérarchique. Il doit aller jusqu’à l’abandon sur le plateau, il est comme un non-voyant et je suis là pour le guider. Une bonne raison d’aller voir ce spectacle ? Parce qu’on a tous besoin de grandes histoires poignantes. Les gens n’ont pas peur des vagues d’émotions, ont soif de sens. Les larmes sont souvent associées à la douleur, mais ce n’est pas toujours le cas ; elles peuvent être des larmes de soulagement et vous procurer un certain bien-être. Un spectateur ne sort jamais de mes spectacles déprimé ou découragé. Après avoir vu Des Hommes en devenir, vous avez envie de serrer vos enfants dans vos bras. C’est avant tout un spectacle d’amour et de tendresse, vous ressortez plein d’une émotion pour les autres. On dit qu’il faut rire un certain nombre de fois par jour, je pense que c’est aussi vrai pour le fait de pleurer. Pleurer ça fait du bien. DES HOMMES EN DEVENIR, théâtre du 25 avril au 6 mai à La Comédie de l’Est, à Colmar www.comedie-est.com

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Par Adeline Poidevin Segura Photo : Jean-Louis Fernandez

L’enfance en détresse Créé en février dernier au théâtre de la Colline, MayDay s’établit pour quelques représentations à Besançon, avant de rejoindre la programmation du festival Théâtre en Mai à Dijon. Une remontée sauvage aux origines du mal.

Elle s’appelle Mary mais on l’appelle May. Elle a 40 ans lorsqu’elle accepte de revenir sur le printemps 68 où elle s’est rendue coupable du meurtre de deux enfants. Elle est mère à son tour et vit tant bien que mal avec les fantômes du passé. Pendant son enfance, elle vit à Manchester, c’est une gamine livrée à ellemême dans un contexte social rude auprès d’une mère immature avec laquelle elle entretient des rapports destructeurs. Elle va avoir 11 ans et la veille de son anniversaire, elle étrangle Martin Brown, 4 ans. Quelques jours plus tard, elle vandalise un orphelinat et laisse derrière elle des indices grossiers pour accélérer la découverte du meurtre et de sa culpabilité. Finalement, elle tue un autre petit garçon de 3 ans en laissant là aussi des indices pour être confondue. C’est autour de ce fait divers que Dorothée Zumstein a écrit MayDay, une pièce à la structure éclatée qui ne déroule pas les faits chronologiquement mais à rebours, essayant de comprendre trois générations de femmes à travers des fragments, des témoignages. La mémoire est travaillée comme une matière opaque qui révèle peu à peu ses mystères, des secrets jaillissent des échanges. Julie Duclos, metteure en scène de la compagnie In-Quarto, découvre le texte de Dorothée Zumstein sans savoir que les faits sont inspirés d’une histoire vraie. C’est la forme de la pièce qui la séduit, la narration déstructurée, « l’agencement chaotique des récits » lui rappelant ses propres procédés stylistiques. Sur scène, l’interview de Mary à 40 ans est transmise en direct, interrompue ou augmentée de documents annexes, ses souvenirs sont diffus et on ne sait quelle part d’imaginaire ils contiennent. La parole libère Mary de ses démons, elle décide de verbaliser les cauchemars qui la hantent pour briser la fatalité d’une lignée de femmes et offrir à sa fille une paix dont on l’a privée. Pour la mise en scène de ce texte, l’improvisation et le travail physique ont primé. Il fallait incarner des bribes, rendre physiquement l’effet induit par le texte. C’est sur un espace scénique vaste que se joue la tragédie. Julie Duclos a fait le

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choix de l’immensité pour rendre compte de la petitesse des corps et offrir la possibilité aux comédiens de développer sur scène les images mentales inspirées par le texte. En radiotéléphonie, mayday est un appel de détresse utilisé lorsque la vie humaine est directement menacée. Dans la pièce de Dorothée Zumstein, comme dans la mise en scène qu’en fait Julie Duclos, la menace est présente mais contrôlée par le flux d’explications qui tentent de dédiaboliser des actes sordides. On comprend que la détresse a traversé les générations et que Mary Bell n’avait pas d’autre choix que celui du passage à l’acte. MAYDAY, théâtre les 11,12,13 et 14 avril au Centre Dramatique National de Besançon www.cdn-besancon.fr THÉÂTRE EN MAI, festival les 26, 27 et 28 mai au théâtre du Parvis Saint-Jean www.tdb-cdn.com


Par Sylvia Dubost Photo : Simon Gosselin

La Grande traversée Avec sa compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur, Julien Gosselin s’attaque à 2666 de Roberto Bolaño. Un roman-monstre pour un spectacle-fleuve d’une impressionnante maîtrise, et un voyage théâtral jouissif et stimulant.

11h de spectacle pour plus de 1000 pages de roman. 2666 est une véritable aventure pour les acteurs, comme pour les spectateurs. Une grande traversée, aux côtés des personnages d’un roman labyrinthique et dense, buisson ardent impossible à résumer, que la mort de son auteur laissera inachevé. Avec 2666, l’écrivain chilien Roberto Bolaño tente un portrait littéraire du monde contemporain, avec pour guide le mystérieux (et fictionnel) auteur allemand Benno von Arcimboldi et comme point d’ancrage, même s’il traverse plusieurs pays, la ville de Santa Teresa au Mexique. Une cité sordide où des femmes sont assassinées par centaines (le parallèle avec Ciudad Juarez est évident), qui transpire le mal par tous les pores et happe les principaux personnages comme un vortex. Autour de cet épicentre de la violence, en multipliant les expérimentations littéraires et les digressions, Bolaño brasse tous les sujets : l’amour, la guerre, les médias, la politique, la littérature et la puissance de la nuit. Un livre-monstre a priori impossible à mettre en scène, mais dont la teneur et le défi artistique qu’il représente a saisi Julien Gosselin. Il construit dès lors « un projet massif, poétiquement et intellectuellement ». Du haut de ses 28 ans, ce metteur en scène désormais associé au TNS construit déjà une œuvre qui regarde le monde contemporain tel qu’il se décompose. « Si vous pouviez lécher mon cœur, vous mourriez empoisonné », dit un des protagonistes de Shoah de Claude Lanzmann, une citation qui inspire à la compagnie son nom et son programme. L’adaptation des Particules élémentaires de Michel Houellebecq avait déjà révélé une énergie contagieuse, une exigence intellectuelle, un vrai talent dramaturgique et une maîtrise impressionnante du rythme.

Des ingrédients qu’on retrouve dans 2666, dont la mise en scène tendue et astucieuse s’appuie sur la scénographie brillante de Hubert Colas. Trois boîtes se déplacent et s’articulent pour former tous les décors et servir d’écrans à la vidéo qui joue ici un rôle central (peut-être trop parfois…). Presque entièrement filmé hors champ en direct, elle permet à la fois de s’approcher au plus près des personnages, de faire le lien entre différents espaces géographiques, de créer des ambiances interlopes et saisissantes. Perchés sur l’une des boîtes, des musiciens jouent en permanence, faisant monter ou relâchant la pression. Denses et passionnantes, ces 11h de spectacle sont tenues de bout en bout. À l’arrivée, on ne se souvient plus toujours d’où l’on est parti, mais on sait que ce voyage, « énorme, infini, jouissif, pénible parfois » comme le qualifie Julien Gosselin, cette « expérience totale » sur l’origine du mal, sur la force et l’impuissance de la littérature, nous accompagnera toujours. 2666, théâtre le 6 mai à La Filature, à Mulhouse www.lafilature.org

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Par Caroline Châtelet Photo(s) : Tout ça / que ça

Tout se tient Tsirihaka Harrivel et Vimala Pons créent Grande, revue géniale par la libre inventivité de sa forme, entre virtuosité physique et intelligence dramaturgique.

Deux personnes, la trentaine. L’un est taiseux, l’autre volubile. Vieux amis, amants, qui sait ? Ils discutent en marchant. L’un évoque à l’autre sa perplexité. Que signifie « dramaturgie », terme parsemant les programmes des théâtres et contaminant les discours officiels comme les conversations informelles ? Non seulement les contours de ce mot lui semblent flous, mais s’il s’en tient à ses souvenirs du collège, un dramaturge, c’est l’auteur d’une pièce, et basta, non ? L’autre s’empresse de lui expliquer. Si, historiquement, la dramaturgie a trait à l’écriture, son sens s’est considérablement élargi, dès la fin du XVIIIe siècle avec l’ouvrage de Gotthold Ephraïm Lessing, puis tout au long du XXe, par le travail de Bertolt Brecht, entre autres. Aujourd’hui, la dramaturgie désigne l’écriture, mais aussi l’articulation d’un texte ou d’une parole à la scène. Avec la dramaturgie, tous les choix d’un spectacle sont signifiants et ce « tout » excède largement le temps de la représentation. Comme l’un restait dubitatif – « tout », oui, mais jusque où ? –, l’autre étaya son explication en citant Grande, des comédiens et circassiens Tsirihaka Harrivel et Vimala Pons. Pour ce spectacle, ce ne sont pas les habituelles photos de la création qui sont transmises aux journaux et magazines, mais une sorte de storyboard annoté, griffonné. Quant au programme de salle distribué aux spectateurs, il est adjoint d’une carte du tendre du projet. Cela pourrait sembler être deux détails. Ce n’en sont pas. Car tout en soustrayant Grande aux habitudes de la com’ et du journalisme, les deux concepteurs et interprètes (artistes associés au 104, à Paris) conçoivent un discours en cohérence avec la forme et le fond même de leur création. Un spectacle au travail, qui s’invente lui-même dans ses propres tentatives et explorations, qui accepte de se contredire, se redire, se répéter, joue de

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ses impasses et arpente son territoire. Avec ce projet, Tsirihaka Harrivel et Vimala Pons construisent une revue. Dans la tradition de ce genre composite (ou de celle du cirque), les numéros s’enchaînent. Ils mêlent musiques, dialogues, chansons, satires, prouesses physiques (comme ce sublime effeuillage introductif des stéréotypes de la féminité) et abordent avec impertinence et intelligence des questions d’actualité, des enjeux politiques ou de sociétés, des souffrances intimes. D’un numéro à l’autre et par les procédés tant musicaux que cinématographiques utilisés (répétition, recut, sample, loop, flash-back, etc.) des variations se créent, des bribes se répondent, construisant des séquences tantôt hilarantes, tantôt en tension. Si l’angle récurrent de la relation amoureuse tend parfois à maintenir le propos dans une superficialité aimable, une joliesse un brin volontariste – la virtuosité du montage, comme l’investissement physique des deux artistes convainquent. GRANDE, cirque les 18 et 19 mai au Maillon, à Strasbourg www.maillon.eu


Par Caroline Châtelet

Kill the cliché Pour son 10e anniversaire, le festival Geo Condé continue son exploration des arts de la marionnette, loin des clichés qui lui sont rattachés.

LuluKnet, karaoké marionnettique

Discutant il y a peu avec un ami, ce dernier eut un léger mouvement de recul lorsque j’évoquais la tenue prochaine de Geo Condé. Il m’avoua son étonnement face à mon intérêt pour une manifestation biennale dédiée à la marionnette et au théâtre d’objets. Ce fut mon tour d’être surprise. Il continua, listant ce que cela lui évoquait : le Guignol lyonnais qui hante les jardins publics avec ses spectacles creux ; le Bébête show, désastreuse émission télé des années 80 inspirée du Muppet Show ; le ventriloque Michel Dejeneffe et sa marionnette Tatayet, habitués des plateaux télé des années 80-90 ; ou, à la limite, Les Guignols de Canal+. Je m’empressais de le rassurer : ces derniers mis à part, il trouverait toutes ces formes à la septième édition du festival. Je citais VentrilOque !, interrogation d’un artiste de music-hall sur sa pratique ; la farce

Guignol et les 40 couverts ; ainsi que l’intrigant LuluKnet. Un karaoké marionnettique permettant au spectateur de s’adonner à ses vices musicaux tout en se cultivant, parce que manipuler une marionnette, selon les deux artistes, « c’est pédagogique et culturel aussi ». Mon ami était livide. Pédagogue, je continuais : certes, ces spectacles avaient recours aux formes qui l’avaient traumatisé. Mais c’est pour ces raisons qu’il se devait d’aller y voir. Un art ne saurait être réduit à ses expressions les plus édulcorées et sclérosées et il devait dépasser ses préjugés. Avec ses spectacles venus de France, d’Italie, d’Allemagne ou de Russie, Geo Condé prouvait que la marionnette était un art inventif, curieux, et exigeant. Au risque de passer pour une poseuse, j’appuyais mon argumentaire en citant Sur le théâtre de marionnettes, d’Heinrich von Kleist. Dans un dialogue entre deux hommes, l’auteur et essayiste allemand interroge l’équivalence et les rapports entre la marionnette et le danseur : qui a la plus grande force d’évocation ? Les sentiments éprouvés par le danseur n’entravent-ils pas ses mouvements, nuisant à son art ? Ces questions passionnantes, tout comme celles du dialogue entre manipulateur/manipulé surgissent parfois avec puissance au détour d’un spectacle. Je lui citais Je n’ai pas peur de la compagnie Tro-Héol. Accessible dès dix ans – le festival Geo Condé proposant des spectacles pour tous les âges – cette création raconte l’été de Michele, de sa sœur et de sa famille. La mise en scène ingénieuse narre la découverte bouleversante que le jeune garçon fait, et aborde dans un récit initiatique certaines angoisses de l’enfance. Tandis que les marionnettes représentent les enfants, les parents sont incarnés par les acteurs. Plutôt qu’une rivalité, c’est un dialogue fécond qui se déploie, rappelant que les différences d’échelle entre le manipulateur et le manipulé, les gestes de l’un pour l’autre, ainsi que le jeu entre la convention et la réalité sont autant de moyens de transmettre avec subtilité la force d’un récit. GEO CONDÉ, festival du 21 au 29 avril au Théâtre Gérard Philipe de Frouard, à Nancy, Vandœuvre et dans le bassin de Pompey www.tgpfrouard.fr

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RAOUL VIGNAL The Silver Veil / Talitres

MODERN ENGLISH

Take Me to the Trees / Inkind Music Figure emblématique du label 4AD de la fin des années 70, Modern English a glissé quelques jolis motifs dans le paysage pop britannique. Certes, il suffisait peut-être de tenir les voix et de jouer un peu astucieusement des nouvelles pédales et autres effets d’écho pour se frayer une place jusqu’au Billboard US (le fameux I Melt with You de 1982) mais trente ans plus tard, il faut bien du talent pour instiller toutes ces influences avec autant de flegme dans cette poignée de chansons subtiles aux mélodies inspirées et à la structure souvent ingénieuse. Au final, le charme persiste pour une bonne moitié des morceaux et le groupe démontre avec brio que l’on peut reproduire un son inimitable sans jamais se répéter. Inestimable. (A.C.)

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LIFT TO EXPERIENCE The Texas-Jerusalem Crossroads / Mute

Une chanson a-t-elle vocation à nous sauver ? Et un disque entier alors ? Dès les premières mesures de ce superbe disque folk, la question mérite d’être posée. Tant ce Lyonnais très discret, virtuose à la guitare, semble poser des chansons hors-temps, donc coïncidant précisément avec nos besoins dans l’instant. Bien sûr Nick Drake, forcément Bridget St John, et tous ces merveilleux artistes folk qui peuplent notre imaginaire. Mais surtout Raoul Vignal, avec sa justesse rythmique implacable, sa distance appréciable, qui touche au cœur. Aujourd’hui, pour demain. (E.A.)

En 2001, ce disque est presque passé inaperçu. Même ceux qui se l’étaient procuré l’avaient mal écouté. Et pourtant, il disait tout du chaos à venir, le 11-Septembre, l’Afghanistan, l’Irak ou Daech. Aujourd’hui, on situe l’importance d’un classique, un one-shot – même si le sublime Josh T. Pearson a récidivé dix ans plus tard ! – qu’on redécouvre remixé pour une expérience sonique et psychédélique renforcée. On cherche, on se retourne, mais on ne trouve personne pour faire taire la prophétie. (E.A.)

THE FEELIES

BLONDE REDHEAD

In Between / Bar-None Records On avait beau tenter de nous convaincre, nous étions restés frustrés au moment du come-back de ce groupe qu’on situe à l’égal des plus grands. Six ans plus tard, ce nouvel opus – le sixième seulement en près de 40 ans d’existence – renoue avec la veine des chefsd’œuvre 80’s, The Good Earth ou Only Life notamment, avec ce faux rythme qui signe les productions de ce sublime quintet. On constate une nouvelle retenue, dans la voix et les guitares, mais les choses ne tardent pas à se libérer. L’Histoire est en marche, les Feelies sont de retour. Et cette fois pour de bon ! (E.A.)

3 O’Clock / Asa Wa Kuru On va finir par le savoir : eux on les aime ! Mais ils arrivent encore à nous surprendre. En ces temps frivoles, un EP 4 titres ne pouvait nous sembler qu’accessoire. Sauf que là, il dit tout du groupe, de son passé, de son présent, et bien sûr, de son avenir. Deux faces, l’une interprétée par Kazu Makino, l’autre par Amedeo Pace, construites sur le même principe, un temps fort et un temps qu’on se prémunit de qualifier de faible. Et des chansons pop acidulées orchestrées comme jamais, avec au bout ce Where You Mind Wants to Go qui nous laisse étourdis. Comme si tout était à recommencer. Indéfiniment. (E.A.)


IMPETUS Festival du 5 au 8 mai 2017 Pays de Montbéliard • Belfort • Héricourt • Jura Suisse

Suicidal Tendencies • Alcest • Nostromo

Regarde les Hommes Tomber • Heads • Herod • Deluge

Matt Jencik • Cendres • Nedgeva • Mario Batkovic • Fractal Universe Tat2 Noise Act • Erwan Keravec • Oruko • Gérôme Nox • 22 Below Wendy’s Surrender • Aurélio • Pauwels • Anne Zimmermann • France Mutant Azar et les machinasons • Grand Orchestre Bruitiste International Les musiciens du Conservatoire du Pays de Montbéliard IMPETUS à Lausanne du 27 au 29 avril 2017

www.impetusfestival.com


ON a AIMé DES POISONS Jacques Lindecker / L’aube

QUE FAIRE DES CLASSES MOYENNES ? De Nathalie Quintane / P.O.L. Dans Les années 10, son précédent ouvrage, Nathalie Quintane avançait qu’écrire pour, parmi, vers, aux côtés de ou avec – en l’occurrence – « les pauvres » ne porte pas le même sens. Cette vigilance quant à la position d’énonciation se retrouve dans son nouvel opus, Que faire des classes moyennes ? Scrutant cette vague catégorie sociale dont elle-même fait partie, Nathalie Quintane brosse avec un ton volontairement badin ou anecdotique, et une sorte d’idiotie revendiquée (permettant de pointer avec férocité et humour les écarts, les écueils, les travers comme les fuites), un portrait des maux de cette fameuse classe moyenne. Ceux dont on l’accable, ceux auxquels elle échappe et qu’elle redoute, comme ceux dont elle serait elle-même la complice. (C.C.)

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« J’étais nu, je bandais, ça m’a soudain paru tellement déplacé. J’ai tant bien que mal essayé de tout remettre à sa place, ça ne devait pas être si compliqué dans un échange aussi clinique, une pute, son client. » Une incursion fantasmatique dans les rapports de force de la prostitution masculine, un roman d’apprentissage, un thriller psychologique sur le corps, l’amour, l’argent, à l’heure du capitalisme outrancier. Dans les rues anonymes de Berlin, Lilian est-il devenu un criminel rebelle, un pervers narcissique, un jeune homme égaré ? On pense à Alberto Moravia, à Jean Genet, à Guillaume Dustan. (F.A.)

COULEURS De Sylvain Escallon Éditions Sarbacane Dans un train qui file à travers la campagne, un jeune homme se réveille, affaibli et amnésique. Face à lui, Herman Desonge lui révèle qu’il est l’une des victimes de la grande catastrophe qui a frappé le monde. Celui-ci, artiste peintre, le recueille dans sa propriété isolée. Rapidement, le jeune homme est pris d’atroces migraines que seul le médecin du village semble capable d’apaiser. Après chaque traitement, dans un état second, il peint des toiles multicolores dont il n’a aucun souvenir. Dans un monde en noir et blanc superbement tracé par Sylvain Escallon, les couleurs sont les manifestations d’un imaginaire s’immisçant dans l’esprit du héros. L’auteur nous livre une fable onirique, kafkaïenne et inquiétante, dans laquelle on évolue comme au sein d’un rêve éveillé. (B.B.)

LE PAPILLON De Andrus Kivirähk Éditions du Tripode Jamais deux sans trois ! Andrus Kivirähk nous embarque à nouveau dans son Estonie, celle qui marque toute son œuvre littéraire. 1914, la guerre entre en scène sur les planches de l’Estonia, théâtre fabuleux dont la troupe de comédiens, galerie de personnages touchants et loufoques, contient comme elle peut les assauts du monde moderne, morne et oublieux des traditions d’antan. Mais toujours l’homme a eu besoin de se souvenir de temps magiques et merveilleux. Dans Le Papillon, la Grande Histoire se frotte aux bêtes mythiques du folklore estonien presque oublié. De cette friction naît un récit plein de poésie et d’urgence, tant il invite le lecteur à convoquer ses savoirs tirés des limbes de la mémoire collective. (M.M)

LA GRANDE NOUVELLE De Jean-Pierre Brisset Éditions Prairial D’où vient-on ? S’il est communément admis que l’homme partage un ancêtre commun avec le singe, les créationnistes ont choisi de prendre les Saintes Écritures à la lettre. Il aura fallu attendre / retrouver Jean-Paul Brisset pour les prendre au mot et recevoir la fascinante cosmogonie des hommesgrenouilles. Merci aux éditeurs de Prairial d’avoir exhumé ce texte des limbes du domaine public. Au croisement du surréalisme et de la sémantique, La Grande Nouvelle (d’ailleurs acclamé par Foucault et Breton) est une démonstration rigoureuse qui remet la (bonne) parole au cœur de la création. Une profession de foi exaltée, une ode au langage. (M.M.)


Le Conseil Départemental de la Moselle présente :

2, 4 MAI 2017 À 20H 7 MAI 2017 À 15H 9, 11 MAI 2017 À 20H

Semiramide GIOACHINO ROSSINI

TANZ DANSE ▼

MUSIK MUSIQUE

THEATER THÉÂTRE

NOOS © Clément Cebe

ZIRKUS CIRQUE

DIRECTION MUSICALE

Domingo Hindoyan MISE EN SCÈNE

Deutsch-französisches Festival der Bühnenkunst Festival franco-allemand des arts de la scène Saarbrücken /Moselle >>> www.festival-perspectives.de

Nicola Raab Renseignements 03 83 85 30 60 WWW.OPERA-NATIONAL-LORRAINE.FR | Fonds européen de développement régional | Europäischer Fonds für regionale Entwicklung

ARSENAL

Musique nouvelle

NOUVELLE LIGNE présente

19+20+21 mai 2017

CITÉ MUSICALE – METZ

MER 10 MAI 20I7

UM,SO_UVERAIN MOT EUR D E T_O_U TES CHOSES

NL CONTEST BY CAISSE D’ÉPARGNE

SkatePark de la Rotonde Strasbourg Tram A et D Arrêt rotonde Parking Rotonde et Ducs d’Alsace PAF : 3€/JOUR Pass 3 jours : 6€ CONCERT AVEC Pharoahe Monch & FREEZ

LE FESTIVAL INTERNATIONAL DES CULTURES URBAINES DE STRASBOURG

ZAD M O_U_LT AKA ARS NOVA ENSEMBLE INSTRUMENTAL NEU E V O_C A LSOLIS T_E N D E STUT_TGART 3 avenue Ney 57000 Metz + 33 (0) 87 39 92 00

www.arsenal-metz.fr

www.citemusicale-metz.fr

Dans le cadre de Bérénice, réseau d’acteurs culturels et sociaux en Grande Région pour lutter contre les discriminations. L’EPCC Metz en Scènes reçoit le soutien financier de la Ville de Metz, de la Région Grand Est et de la Drac Grand Est. Zad Moultaka est compositeur en résidence à l’Arsenal de Metz, en partenariat avec l’Orchestre national de Lorraine, avec l’appui du ministère de la Culture et Communication / Dgca et la Sacem, pour les années 2016 et 2017. Licences 1-1024928 / 2-1024929 / 3-1024930

#12E édition Roller + Skate + BMX + trottinette + StreetBall + Breakdance + Concert www.nlcontest.com Gr affiti + DJ + Expo + Vill age Exposan ts + Parkour + Part yz + Off... #NLCONTEST2017


Ashiya n°2 Par Jérôme Mallien

Empire des signes Jérôme Mallien travaille dans le petit bar qu’il a ouvert à Ashiya, tout près d’Osaka et de Kobé. Deuxième volet de son journal. Dans le gigantesque cimetière de Korya-san, où reposent des dizaines de milliers de daymiu et de samouraïs, je sens vraiment la présence des morts.

15 janvier C’est décidé, je reprends Céline. D’abord, le lire est pour moi quelque chose comme une entreprise de salubrité mentale, l’un des meilleurs remèdes à toute entreprise de déréalisation et de mensonge. Mais surtout : avec Proust (j’ai lu pour la première fois de ma vie, après moult tentatives avortées, la Recherche d’un seul mouvement ébahi, dans les six premiers mois de mon premier séjour au Japon), Céline est le fil ultra-tendu qui me relie à ma langue, la française, la plus belle et la plus sophistiquée et la plus précise et la plus gracieuse du monde. Je n’ai, malgré mon amour de ce pays, aucun fantasme de devenir Japonais, j’aime trop sinon mon pays, qui devient de plus en plus niais et sauvage (ça va souvent ensemble. Bernanos : « La tripe sensible, mais le cœur dur »), mais ma langue natale – et encore suis-je né, de père belge, à Bruxelles où l’on parle, notamment dans les cafés et les bars, un français formidable, drôle et émouvant. Bref, Céline. Je choisis Nord, le deuxième volume de la « trilogie allemande », peut-être le sommet de son œuvre avec Mort à crédit et les Bagatelles, dont il serait tout de même grand temps d’envisager une vraie édition critique, qui ne soit pas phagocytée sur Internet par les moins défendables des crapules réviso-fascistes. L’incipit de Nord : « Oh oui, me dis-je, tout sera bientôt terminé », qui fait strictement écho à celui du Voyage : « Alors voilà, ça a débuté comme ca ». Et vingt lignes plus loin, ceci, que je cite in extenso : « On peut très bien ne jamais voter, avoir tout de même son opinion... et même plusieurs... privilège de l’âge...

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un moment donné, vous ne lisez plus les articles... seulement la publicité... elle vous dit tout... et la “rubrique nécrologique”... vous savez ce que les gens désirent... et vous savez qu’ils sont morts... suffit !... tout le reste : blabla... gauche, centre ou droite... “Comptoirs tolérés” comme autrefois les “maisons”... pour tous les goûts... les petites manies et les grosses... Vous les voyez tendre la coquille pour les pauvres refugiés smyrnotes, bulgare-bastaves, afro-polaks, tous joliment pitoyables, mais merde, et vous ? Vous existez plus !... vous vous êtes pas encore rendu compte ?... efface... » Et le premier qui me traite de crypto-fasciste, je lui crypto-pisse à la raie, gueule de néo-con ! Et quand je pense que sous peu vous allez retourner voter, veaux ! Pas très zen tout ca, me direz-vous. Non certes. Quoique. M’en fous. Céline dit la vérité, et de cette vérité on n’a toujours pas, plus de soixante ans plus tard, fait le tour, je ne vous le fais pas dire. On devrait pourtant bien le savoir en Alsace, à deux encablures de Baden-Baden, du Brennerpark Hotel, là-même où s’ouvre Nord : « ... les hautes tables sont “Raison d’Etat”... Le “Brenner” l’était avec tout ce qu’il faut !... assassins à tous les étages habillés en garçons de cuisine promenant la compote marasquin... » Aujourd’hui on y va prendre les eaux démocratiques, à Baden, aux thermes Caracalla, tous à poil au sauna-luminothérapie. Merde alors ! Je ne suis pas encore parvenu, c’est clair, à me défaire de la colère, ni du mépris, ni du dégoût. Y’a du boulot. Retour au Japon.


19 janvier Hier soir, Ayano-chan est venue pleurer chez Mimi et Gégé. Ça arrive assez souvent, beaucoup de mes clientes viennent sangloter sur mon épaule lorsqu’elles ont à déplorer des amours malheureuses. En vieillissant, je dois avoir acquis une tête de confident, ou alors c’est le privilège des patrons de bistrots, je n’en sais trop rien. Mais hier, ce n’était pas ça du tout. Ayano-chan est encore presque une enfant (d’ou le « chan », on ne donne du « san » qu’aux adultes), elle a 21 ans, en paraît 15, et je jurerais qu’elle est encore vierge : une vraie jeune fille japonaise, délicate comme un Saxe, avec des timidités redoutables, des regards qui coulissent en petit théâtre ultra-privé, je l’aime bien. Elle rêve d’intégrer un jour un studio de mangas et dessine sans cesse sur son petit carnet de notes qui ne la quitte jamais des adolescents à mèche, des lolitas gentiment gothiques. Ses parents viennent souvent boire des coups chez nous : Naoesan, ex-très jolie femme à qui j’ai un temps enseigné le francais et fait découvrir tout un pan (Christophe, Daniel Darc...) de la french pop, flanquée d’un second mari, qui n’est donc pas le père d’Ayano-chan, Hara-san à qui à l’inverse je suis reconnaissant de m’avoir révélé l’existence de la géniale Misura Hibari, une sorte de croisement entre Piaf et Dalida, et de Ichiro Araki, formidable crooner pop des 60’s devenu plus tard star du cinéma « romanporno » de la Nikkatsu. Elle boit sec des highballs bien tassés, lui des canons de rouge, ce sont des fidèles, ils font partie du noyau dur de Mimi et Gégé.

Hier soir donc, vers 21 heures, tous deux éclusaient gentiment quand ils ont été rejoints par Ayano-chan qui sortait du boulot – elle travaille à mi-temps dans un resto à tonkatsu, le porc pané très populaire au Japon. Quand elle est entrée, tout le monde a tout de suite vu son visage noyé de larmes. Elle venait d’apprendre, nous dit-elle entre deux sanglots, la mort d’un de ses collègues de travail, qui était aussi un de ses amis, liquidé à 43 ans par un cancer foudroyant. Hara-san a pris dans l’instant l’air absent de celui qui n’est en rien concerné, et Naoe-san n’a eu qu’un geste léger, presque négligent – elle lui a fugitivement caressé les cheveux quand Ayano avait l’air totalement désespéré, pleurant et pleurant encore dans son jus de raisin et moi, peut-être parce qu’elle a le même âge que deux de mes filles, j’aurais voulu la prendre dans mes bras, la couvrir de bisous, lui dire des trucs gentils. Parfois le Japon est vraiment tough, dur, et c’est sans doute le prix à payer pour ce juste sens de la distance que j’ai déjà évoqué. Hier, j’ai eu l’impression de toucher à quelque chose comme la véritable cruauté sociale propre à ce pays – on pourra aussi bien appeler ça pudeur, pourquoi pas ? Pour moi, cœur d’artichaut, j’ai finalement fait passer à Ayano-chan un petit mot où j’avais juste écrit : « Don’t be so sad. In Europe, we say: He’s not dead, he’s just asleep », c’était un peu con, très Shelley Style (je me rappelais aussi de l’hommage à Brian Jones à Hyde Park en 1969, c’était un autre âge dont n’avait aucune idée Ayano-san), mais elle m’a renvoyé un petit sourire mouillé plein de gentillesse et de reconnaissance, du coup c’est moi qui avait envie de chialer. Lunettes noires, vite ! « Nous, catholiques errants », disait sur la fin de sa vie James Joyce.

Dans un livre sur le ukiyo-e érotique de l’ère Edo, que m’a offert mon ami Nakajima-san. En regard de ça, L’Origine du monde de Courbet me semble un tableau très con.

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Avant d’aller danser soul au Jam Jam Club de Kobe.

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25 janvier

15 février

Une petite digression philologique qui amusera peut-être. Pour dire « je jouis », on sait que les Occidentaux/ales disent « je viens » en francais, « I come, I’m coming » en anglais, « ich komme » en allemand, etc. Mais les Japonais/es disent « ikku », diminutif familier de « ikkimasu », qui signifie exactement le contraire : « Je pars, je m’en vais » ! Je suis sûr que le fait est plein de sens – mais lequel ?

Bon, la campagne de l’élection présidentielle. Qu’en dire ? Qu’elle ne paraît bruisser que de “l’affaire Fillon” (Pénélope et François, ce sont des prénoms pour un roman conjugal de Jacques Chardonne), et que les autres candidats, ainsi que les commentateurs, s’escriment à déplorer que, chacun n’étant focalisé que sur elle, on n’évoquerait donc pas « les vrais problèmes » auxquels bien sûr eux, candidats, apporteraient « les vraies solutions ». Bref, on « confisque  ce  grand moment de démocratie » que constituerait l’élection présidentielle. À distance, mais je crois que la proximité n’y changerait rien, j’ai le sentiment exactement inverse : la démocratie représentative dévoile en théâtre d’ombres sa vraie nature de pure fiction, son mensonge de fond. Il est assez passionnant d’assister à l’agonie d’un système, mais comme pour les êtres humains, Dieu que c’est long, que c’est lourd ! À intervalles assez réguliers, je me replonge dans les bouquins de Philippe Sollers, Studio, Femmes (sans doute LE roman français des années 80, la décennie où tout a basculé), et surtout les chroniques de La Guerre du Goût. Je sais que Sollers énerve beaucoup de gens – généralement ceux, l’expérience me l’a prouvé, qui ne le lisent pas, mais le croisent à la télévision – mais je l’aime bien, et d’abord pour une raison simple : quand je me sens paresseux, ma pente naturelle, et que je n’ai pas du tout envie d’écrire, il me fouette sans aucune pitié, quoiqu’avec le sourire. Exemple – il évoque Paul Morand, autre auteur formidable : « Un écrivain INFORME [c’est lui qui souligne] en vaudra toujours mille au moins. Tant pis pour ceux qui croient que leur existence suivra leurs fantasmes. On n’a qu’une vie. Elle est plus ou moins vécue et panoramique. Moteur. » Ou encore : « La critique littéraire est devenue une leçon de civisme et nous aurons de plus en plus de bouffons politiques sinistres par refus de penser l’au-delà du goût. Tant pis. S’il n’y a plus qu’un lecteur, lecteur, vous serez celui-là, n’estce pas ? Vous emporterez bien quelques livres avec vous pour voir, à l’usage, loin des demandes de vote et des pétitions, ce qui tient le coup ? » Oui, oui, on est d’accord ! Au taf !


13 mars

Dans le quartier très noctambule d’Osaka Kitasinchi, Minota-san me fait découvrir le merveilleux Samboa Bar, qui fête l’an prochain ses cent ans d’existence. Le boss est le deuxième en partant de la gauche : c’est lui qui a le plus gros nœud pap !

18 février Ce soir, Takao-san, alias Kinky-san, est passé me voir au bar. Kinky-san est bassiste, tendance jazz-soul, quand je l’ai connu il jouait avec Frank, guitariste et chanteur mi-australien mi-japonais (un mix très réussi, physiquement parlant), une sorte de rock californien un peu mou, nous avions même fantasmé ensemble de booster la production, pousser la reverb’, ajouter des chœurs, je me voyais déjà en Phil Spector local. Bref, Kinky-san est un ami. Je ne l’avais pas vu depuis des mois, Masuko m’avait prévenu : à soixante ans et quelques, il est très malade, un cancer, des polypes sur le foie, ce genre de truc. J’ai été secoué dès qu’il est entré : Kinky-san est en train de mourir, c’est clair. Décharné, vacillant, tout perdu dans un de ces gros blousons de cuir d’aviateurs qu’il affectionne, le regard lointain, lointain. Devant son ballon de rouge (« J’en boirai qu’un seul », m’a-t-il prévenu sur un ton d’excuse), entre deux longs silences, il m’a juste dit, avec un petit sourire triste : « I’m finished », puis « I live alone ». Le tout sur le simple ton du constat, sans une ombre d’apitoiement sur lui-même. Je me suis dit que ce pays était peut-être un bon endroit pour apprendre à mourir. Ça n’ôte rien à la tristesse, mais devrait beaucoup aider à la dignité.

Internet. Masuko me montre avec un air entendu des photos prises hier dans le ciel d’Okinawa, translucide à force de bleu, seulement traversé de lointaines trainées blanches que j’identifie, d’après mes lointains souvenirs scolaires, comme des nuages de type stratus quelque chose. Mais pas du tout, me dit Masuko : ce sont les traces laissées par des avions américains qui viennent subrepticement répandre dans le ciel nippon des substances empoisonnées, à des fins aussi obscures que malfaisantes, avec sans doute, me précise-t-elle, la complicité active des milices militaires ultra-nationalistes, le tout sous le regard bienveillant du premier ministre Abe, dont elle me révèle au passage qu’il serait d’origine coréenne, etc. C’est un des caractères les plus remarquables de la formation de l’opinion publique au Japon, cette perméabilité aux théories du complot, ce goût de l’histoire secrète. En fait, ça n’a rien d’étonnant : outre le fait que les médias « officiels » soient extraordinairement défaillants selon nos critères, laissant ainsi toute la place à Internet, l’histoire nationale n’est faite que de ça depuis douze siècles, avec un Empereur supposé descendre en ligne directe de la déesse du soleil Amaterasu, détenteur absolu et incontestable de l’unité nationale, mais dépourvu de tout réel pouvoir, lequel a toujours échu a un shogun appuyé, lui, par des soldats plus ou moins divisés en fractions rivales, le tout sur fond de trahisons multiples, de règlements de compte familiaux, de doubles ou triples alliances à tiroirs, bref : du Shakespeare géométrisé. Le problème avec les paranoïaques, a dit je ne sais plus qui (Philip K. Dick ?), est qu’on ne peut jamais être certains qu’ils n’aient pas raison. Hier soir, petit jeu sm léger avec Masuko. Je lui fais un shibari des seins, ça fait longtemps que nous ne nous étions plus amusés avec des cordes. Ce matin, sur sa peau, on en voit encore les traces obliques. Empire des signes. En japonais, musubi signifie à la fois « nœud » et « conclusion ».

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Take me somewhere nice n°2 Par Nicolas BÊzard

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Je n’ai jamais vu cette fille. Ni la chambre d’hôtel. Le numéro doré sur la porte. Le téléphone dont elle s’est servie pour exiger un sèche-cheveux, ou tout simplement la paix. On ne se parle pas. Elle sait que je ne fais que passer. Je n’ai rien à lui dire. Je veux juste parler d’elle.

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Regard n°7 Par Nathalie Bach — Photo : Stéphane Louis

PUISSANCE X Mathilde Fournier est une femme courte et rousse. Son visage techniquement maquillé ne présage rien de particulier. Elle ne s’est pas battue, n’a pas combattu, elle s’est immiscée dans l’existence, c’est tout. La vanité de la vie s’est imposée dès l’origine, sans drame, l’ambition n’a jamais connu son cri. D’une façon générale, un certain assujettissement la rassure, la convoie, l’emporte aux bords de ces rivages secrets dont elle est la grille et l’absurde entité. Ses chevilles s’articulent sur des talons carrés, choquent l’asphalte d’un son mat, profond, les vibrations de chacun de ses pas remontent jusqu’à son intimité. Le temps est à l’orage, son vernis légèrement écaillé, elle a rendez-vous. Dans ce bar, le SnackLove, où le café est toujours tiède, peut-être restera-t-il un sablé à la confiture, une rivière de salive tangue au début de sa gorge. C’est un grand jour, elle a envie de le chanter, serre son sac à mains contre sa poitrine, il pleut. Comment cela a pu être possible, comment cela a été son histoire ? Leurs noms, leurs prénoms, elle sait. L’odeur et l’éclat de leurs chairs, jamais, jamais elle n’a voulu les connaître. Elle en aurait vomi sa vie. Lèpre. Raconter, justifier – comment – retrouver leur trace, soudoyer, payer, et de toutes les façons, mentir – pourquoi – prendre contact, mentir – encore – sur tout, mentir, toujours. Il n’y a pas d’explications, il n’y a que cette vérité qui arrache. Il pleut de plus en plus fort, elle ne sait plus distinguer les bruits de son cœur et le crépitement des gouttes, elle pense à sa dernière cliente, une jeune femme mutique, elle aurait aimé l’embrasser sous les jets de vapeur, se nettoyer avec elle de toutes ces peaux usagées. Là-bas, à l’institut, elle est Marilyn. Une femme ordinaire, mais attentive. Une femme très demandée. Une femme.

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Trois êtres, laissés, à d’autres. Mais le privé de son corps qu’elle seule a voulu adouber. Trois fois de ces vies décadrées mais trois fois de cette plénitude inouïe. Trois hommes. Un klaxon hurle, elle arrive presque en courant, les entrevoit à travers la vitre. Elle sait que c’est eux, ils portent sa figure, serrés devant un café noir. Elle les scrute, cherche à se reconnaître, à se comprendre, à s’émouvoir, convoque le divin, le feu, mais rien ne vient. Silencieux dans l’attente, ils semblent ne lui renvoyer que sa rousseur vagabonde. Toute son existence aura été à l’identique de cet étourdi désastre et pourtant, comme toujours, tout s’arrête avant, avant que la conscience ne prenne le pouvoir, avant. Elle reste là, dégoulinante devant ce SnackLove où bruissait l’ardeur de ses amants. C’est à peine si leur souffle lui revient en mémoire, l’impératif de ses désirs convoitait d’autres plaisirs. Ils n’ont jamais rien su, ni d’elle, ni de ses ventres successifs, la morale, elle s’en fiche, Mathilde Fournier n’est pas une personne de bonne volonté. Elle voudrait rentrer dans ce bar mais la pâleur exquise de sa cliente l’obsède, la possède, la détourne, elle repense à cette petite bouche quand elle la farde, après les « soins du visage », quelle connerie la jeunesse. Marilyn est imbattable à cet exercice, elle « retendrait les traits de la Vierge Marie », sa patronne s’en goberge dans un rire gras. Marilyn aime les femmes tristes, cherche le prénom de celle-là précisément, sa bouche revient, s’inscrit partout en feux de joie, décalque sa vision. Elle sait qu’elle n’entrera pas, reprend sa respiration, puis sa marche, un cycliste la heurte, son sac à main vole, le ciel vrille. Mathilde Fournier reprend lentement ses esprits, des passants lui parlent avec compassion, l’aident à se relever, ses collants crêpent ses jambes de gravillons. Les lumières du bar se sont amoindries, elle veut revenir sur ses pas. Il ne reste que trois chaises vides et sur la table, trois petites tasses aux cuillères dérangées. Un rendez-vous manqué avec une inconnue, rien de plus, rien de mieux. Demain elle sera de nouveau Marilyn, un peu tuméfiée par sa chute. Un bonheur insondable la traverse de toutes parts presque exalté de ces douleurs soudaines, jusqu’à cette petite coupure sur sa lèvre. Instinctivement elle y passe sa langue. Dans ce soir de juin, le sang a un goût d’éternité.


Les années Combi

11 mars 5 août 2017

Françoise Saur

LUTHER 1517

Der Sturmwind der Reformation

144 pages de road-trip familial

Bibliothèque nationale et universitaire 6 place de la République Strasbourg 03 88 25 28 00 www.bnu.fr Entrée libre

Disponible en librairie et sur www.mediapop-editions.fr

T H É ÂT R E T H E AT E R

- t r i l o g i e -

Bleu - Blanc - Rouge L’a-démocratie BLEU

Elf, la pompe Afrique MARDI

25.04 — 20:00 BLANC

Avenir radieux, une fission française MERCREDI

26.04 — 20:00 ROUGE

Le Maniement des larmes JEUDI

27.04 — 20:00

NUMÉROS DE LICENCES – ENTREPRENEUR DE SPECTACLES CATÉGORIE I – 1071880 – CATÉGORIE II – 1071881 – CATÉGORIE III – 1071882 – N° SIRET – 40791040500015 – CODE APE – 9002Z

réservations + 33 (0)3 87 84 64 34 www.carreau-forbach.com

© Un pas de Côté – Erwan temple

LE VENT DE LA RÉFORME


A world within a world n°9 Par Emmanuel Abela — photo : Léa Fabing

Tout ce qui naît Toute la nuit, les troupes ont défilé. Elles ont fouillé les granges voisines, à la recherche de Micha. Cachée sous la meule de foin près de la porte, je n’ai pas dormi de la nuit, un mouchoir sous le nez de peur d’éternuer. La matinée est éclatante et ensoleillée, je tente une sortie, mais ils sont là, pas loin dans le hameau. Je les entends, je les vois à présent. Ils entraînent les gens à leur suite, seuls ou par petits groupes, je les observe avec angoisse. Et si moi aussi, je me faisais attraper ? Au loin, un homme grand, élégant, le visage étonnamment pâle, calme et décidé, les précède ; plus loin, derrière lui, un groupe de femmes et d’enfants, puis un couple. Lui, grand gaillard en redingote, marche d’un pas fier, insolent ; elle, petit bout de femme, tente de le suivre tant bien que mal. Je ne puis les quitter du regard. Tout comme ce bel adolescent, très mince, qui avance en lisant un livre, sans accorder la moindre importance à ce qui l’entoure. Il garde un rythme constant, ralenti, ce qui a le don d’agacer ceux qui le poussent dans le dos. La scène paraîtrait presque comique : les cris, les malheureuses gesticulations de ceux qui se débattent, et lui, au milieu, impassible, les yeux rivés sur les pages de son livre. Mais lit-il vraiment ?

Bouleversée par ce que je vois, je retourne me cacher. Je me sens épuisée. J’attendrai la fin du jour, comme je le fais depuis des mois. Mais je le sais, je ne dormirai pas plus cette nuit que la précédente. Est-ce parce que j’ai aperçu ce jeune homme en train de lire, au nez et à la barbe de ceux qui sont venus le chercher ? J’ai eu envie moi aussi de me saisir d’un livre. En s’enfuyant, mon père n’a pu prendre avec lui que ce petit recueil de poèmes de Michel-Ange qui traînait sur son bureau. « Une curiosité », disait-il en esthète. Coincé au fond de sa valise, l’ouvrage a souffert, sa couverture extérieure s’est déchirée et il s’en faut peu pour que les pages ne tentent de se détacher. Délicatement, je prends le livre en main et l’ouvre au hasard comme pour m’accorder cette ultime part de jeu, seule avec moi-même. Je lis : Tout ce qui naît vient à mourir avec le temps, sous le soleil nulle chose ne reste vive. S’évanouissent douleurs et peines, les esprits des hommes, leur verbe. Quant à nos anciennes lignées, autant dire ombres au soleil, au vent fumée. Comme vous, nous fûmes des hommes, tristes et joyeux, comme vous ; Et maintenant, vous le voyez, nous sommes de la terre au soleil, sans vie. Je ferme le livre, avec la ferme intention de ne plus jamais l’ouvrir. Mais ton visage m’apparaît : Ô Micha, où es-tu ? Quand rentreras-tu ?

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chicmedias éditions

Collection desseins N°5

LOT et ses filles Peter Knapp et Emmanuel Abela 116 pages - 165x220 mm - 1000 exemplaires

Prix souscription

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Scénarios imaginaires n°8 Par Ayline Olukman

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Carnaval n°13 Par Chloé Tercé — Atelier 25

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NOVO 44  

44ème numéro de NOVO, le plus fair-play des magazines culturels (photo de couv : © Amaury da Cunha, photographie extraite du livre "Saccades...

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