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La culture n'a pas de prix

12 —> 01.2015

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2014 le musée 2017 s’invite

à planoise

musée des beaux-arts s et d’archéologie de besançon

ex xpositions pa arcours urbain vis sites ate eliers sp pectacles

Atelier Poste 4

Cen ntre Nelson Mandela L’Es space Les s 2 scènes


sommaire

ours

Nº32 Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@mots-et-sons.com 06 86 17 20 40 Secrétaire de rédaction : Cécile Becker Direction artistique et graphisme : starlight

Ont participé à ce numéro : REDACTEURS  Florence Andoka, Cécile Becker, Betty Biedermann, Marie Bohner, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Sylvia Dubost, Nadja Dumouchel, Sylvain Freyburger, Anthony Gaborit, Chloé Gaborit, Xavier Hug, Claire Kueny, Nicolas Léger, Stéphanie Linsingh, Guillaume Malvoisin, Alice Marquaille, Marie Marchal, Adeline Pasteur, Julien Pleis, Martial Ratel, Mickaël Roy, Vanessa Schmitz-Grucker, Christophe Sedierta, Claire Tourdot, Fabien Velasquez. PHOTOGRAPHES ET ILLUSTRATEURS Éric Antoine, Vincent Arbelet, Janine Bächle, Pascal Bastien, Laurence Bentz, Oriane Blandel, Aglaé Bory, Marc Cellier, Ludmilla Cerveny, Caroline Cutaia, Léa Fabing, Mélina Farine, Chloé Fournier, Xavier Frère, Sébastien Grisey, Vanessa Maas, Marianne Maric, Patrick Messina, Renaud Monfourny, Elisa Murcia-Artengo, Arno Paul, Yves Petit, Olivier Roller, Dorian Rollin, Camille Roux, Christophe Urbain, Nicolas Waltefaugle, Sophie Yerly.

ÉDITO 5

CARNET Le monde est un seul 7 Hortobagy Utca 9 Une balade d’art contemporain 42-43 Carnaval 98

INSITU 10-20 Le tour d’horizon des expositions de peinture, œuvres sur papier et installations

FOCUS 23-40 La sélection des spectacles, festivals et inaugurations

CONTRIBUTEURS Bearboz, Christophe Fourvel, Vanessa Schmitz-Grucker, Chloé Tercé, Sandrine Wymann.

COUVERTURE Photo : Fanny Ardant dans Vivement dimanche ! de François Truffaut.

IMPRIMEUR Estimprim – PubliVal Conseils Dépôt légal : novembre 2014 ISSN : 1969-9514 – © Novo 2014 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés.

Ce magazine est édité par Chic Médias & médiapop Chic Médias 12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 25000 € Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane bchibane@chicmedias.com — 06 08 07 99 45 Administration, gestion : Charles Combanaire

médiapop 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 € Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr — 06 22 44 68 67 www.mediapop.fr

ABONNEMENT — www.novomag.fr Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez.

RENCONTRES 44-59 Johnny Rotten 44 Daniel Romano 48 Moodoid 49 EM/M (emslashm.tumblr.com) 50 Feu ! Chatterton 52 Glass Animals 53 Fatih Akin 54 Mathieu Amalric 56

MAGAZINE 60-92 François Truffaut s’expose à la Cinémathèque 60 Focus sur le Festival international du film EntreVues de Belfort avec Lili Hinstin 68 et Sophie Letourneur 72 tg STAN explore Bergman 74 Guillaume Delaveau, metteur en scène de théâtre 76 Jeffrey Silverthorne au musée Nicéphore Niépce 78 Central Vapeur explose l’illustration 80 Les groupes Marxer et Original Folks 84 Le groupe Auditive Connection 85 Olivier Roller version rock’n’roll 86 Les Éditions Clé à molette 92

ABONNEMENT France 6 numéros — 40 euros / 12 numéros — 70 euros ABONNEMENT hors France 6 numéros — 50 euros / 12 numéros — 90 euros DIFFUSION Vous souhaitez diffuser Novo auprès de votre public ? 1 carton de 25 numéros — 25 euros 1 carton de 50 numéros — 40 euros

SELECTA Disques 94

Livres 96

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Photo ©Ricardo Carrillode Albornoz

AngélicA liddell / Atra Bilis Teatro Théâtre Espagne

Théâtre, musique Corée du Sud, Chine, Espagne

Ping PAng

TOdO el cielO

QiU

SOBRe lA TieRRA

乒乓球

(el síndrome de Wendy)

mar 12 + mer 13 janvier 20h

sam 17 + lun 19 janvier 20h30 dim 18 janvier 17h

lA FilATURe Mulhouse Présenté par la Filature

MAillOn-WAcKen Strasbourg Présenté avec la Filature

Transport en bus Strasbourg ≥ Mulhouse mardi 13 janvier

Transport en bus Mulhouse ≥ Strasbourg dimanche 18 janvier

www.lafilature.org

www.maillon.eu

03 89 36 28 28

03 88 27 61 81


édito Par Philippe Schweyer

Dans la neige Il n’y avait personne d’autre que moi sur ce versant de la montagne. Je marchais en faisant crisser la neige immaculée sous mes pas, imaginant que j’étais seul au monde. C’était exactement la même ivresse et la même angoisse que de se réveiller un matin sur un radeau minuscule au milieu de l’océan. Je me suis arrêté pour contempler le spectacle grandiose qui s’étalait à perte de vue depuis le sommet sur lequel je m’étais hissé. Il était encore temps de revenir sur mes pas si je voulais rentrer avant la tombée de la nuit. C’était ce qu’il y avait de mieux à faire, mais j’en étais tout simplement incapable. Une force mystérieuse me poussait à continuer et je ne pouvais me résoudre à faire demi-tour. Alors que j’avais repris ma marche, la voix d’un homme qui semblait s’adresser à une femme m’a tiré de mes pensées : « Avant de te connaître, je pensais que la vie était simple. Maintenant, je m’aperçois qu’elle ne l’est pas. Tu as quand même tout embrouillé. C’est un peu dommage ». Je me suis arrêté pour tendre l’oreille, mais la voix s’est tue. Maintenant que le soleil avait disparu derrière la muraille rocheuse qui me barrait la vue, le froid était nettement plus vif et j’ai commencé à avoir peur. Cette fois, il n’était plus question de revenir en arrière. Ma seule chance de trouver un refuge avant qu’il fasse complètement nuit était de regagner la vallée au plus vite. Alors que la couche de neige, de plus en plus profonde, freinait ma descente et que l’angoisse me broyait violemment l’estomac, l’homme s’est remis à parler sans que je parvienne à le localiser. Sa voix, comme étouffée par la neige, vibrait chaleureusement : « Tu es si belle, quand je te regarde c’est une souffrance ». Cette fois, la femme à laquelle il s’adressait lui a répondu : « Pourtant, hier tu disais que c’était une joie ». J’ai arrêté de respirer pour écouter la suite : « C’est une joie et une souffrance ». L’homme et la femme ont encore échangé quelques mots que je n’ai pas réussi à distinguer. Je reconnaissais vaguement leurs voix, mais je ne parvenais pas à leur associer deux visages. J’avais de plus en plus froid et j’avançais depuis quelques mètres au bord d’un terrible précipice quand je me suis senti basculer dans le vide. Pendant toute la durée de ma chute, j’essayais en vain de me souvenir de ce qui m’avait poussé à m’aventurer tout seul en montagne, malgré la neige et le froid. Finalement, après avoir heurté violemment le sol gelé, je me suis réveillé en sursaut sur mon canapé. Une fois de plus, je m’étais assoupi devant la télévision. J’ai encore eu le temps de voir le mot « fin » s’inscrire en lettres rouges en haut à gauche de l’écran, tandis qu’un couple s’éloignait en marchant côte à côte dans un paysage neigeux. La femme s’accrochait à l’homme pour ne pas perdre l’équilibre. J’avais complètement raté La Sirène du Mississipi, tant pis pour Truffaut, mais j’étais vivant et bien au chaud.


Le monde est un seul

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Christophe Fourvel

Décollage ! Nos écrans croulent sous les récits et les images les plus frontales du monde. Alors, sans prétendre vouloir ici donner une définition de ce que doit être la littérature contemporaine, nous devrions au moins nous entendre sur un point : celle-ci doit, a minima, opérer un petit décollage de la réalité. Se défier du déjà dit, du déjà-vu ; proposer un écart avec ce que nous ressentons spontanément. Si chaque lecteur a une tolérance par rapport à cet écart (susceptible, bien sûr, d’évoluer) certains n’en acceptent presque aucun. Ils rechercheront dans chaque livre la sensation du vécu et voudront reconnaître dans l’enfance décrite, leur enfance, dans le paysage évoqué, les paysages traversés. À l’opposé, il est des formes radicales, déstructurant jusqu’à la langue, niant chez le lecteur tout désir de cohérence, d’histoire, pour ne se soucier au nom de présupposés théoriques divers, que de fouiller l’innomé ou de réduire l’écart au réel. Reste... l’immense reste. Le spectre est large d’une littérature qui n’a certes pas renoncé à raconter mais qui opère une distorsion plus ou moins prononcée avec ce qui serait un référent romanesque. J’aime choisir mes livres sur la bordure distale de ce spectre, croisant un ensemble d’auteurs pas du tout difficiles à lire mais redoutablement audacieux, capables de nous étonner et de nous faire rire grâce au pas de côté inconfortable qu’ils savent se permettre. À quelques semaines de Noël, rendons hommage à quatre écrivains dont on peut regretter de ne pas entendre parler plus souvent, tant leurs livres sont limpides et frais, réinventent le récit en nous bousculant sans jamais trop rudement nous désarçonner. Quatre noms parmi d’autres mais c’est ainsi : Antoine Bréa, Christophe Grossi, Vincent Tholomé et Chiara Zocchi. Seuls le premier et le troisième ont quelque chose en commun, une vague marque de fabrique qui les a d’ailleurs conduit à publier chez un des éditeurs les plus intéressants d’aujourd’hui, le plus novateur dans

cet espace « borderline » de la narration, qui est l’éditeur canadien Le Quartanier. Comment, en si peu de phrases, donner envie de les lire ? Peut-être en en disant le moins possible ; en ne citant qu’un seul titre par auteur, pourquoi pas : cette littérature réclame, chez le lecteur curieux, un minimum d’esprit d’aventure. Alors, dans l’ordre alphabétique et dans un total mépris de « l’actualité », citons : — Méduses d’Antoine Bréa (Le Quartanier, 2010)
 — Ricordi de Christophe Grossi (L’Atelier contemporain, 2014)
 — Kirkjubaejarklaustur de Vincent Tholomé (Le Clou dans le fer, 2009)
 — Volare de Chiara Zocchi (Léo Scheer, 2007) Les livres de Bréa, Tholomé et Zocchi sont des romans qui puisent tout à la fois leur charme et leur drôlerie dans une bizarrerie « ontologique », souvent infime mais qui par un effet domino, peut parfois glisser jusqu’au burlesque. Ils constituent des mécaniques virtuoses où le grain de sable qui fait riper le rouage fictionnel préexiste dans le mélange de base ; où le narrateur est un être d’une grande clairvoyance mais à peine assez « barré » pour infliger à ces tableaux narratifs la surprenante pincée d’ivresse qui en fait vaciller les lignes sans les rompre. Le thème importe peu ou peutêtre beaucoup mais nous n’aimons jamais ces livres pour leur thème. Un se passe dans un fjord islandais au nom imprononçable et met en scène des personnages qui ont la foutue idée de se prénommer pareil ; les deux autres parlent d’amour et de chagrin et accordent toute leur confiance aux distorsions du vécu que nous ressentons du fond de nos détresses. Quant au livre de Christophe Grossi, il a l’allure d’un « Je me souviens » construit avec une mémoire d’outreAlpes. Mais Ricordi, n’est ni une litanie de souvenirs personnels, ni la mémoire d’un pays. Mi ricordo, dit l’auteur, ici, ne veut pas dire « je me souviens » mais « Je est une mémoire » ou bien « Je se souvient » : je se souvient d’autres histoires que la nôtre et de vies arrachées au vide. Ce flou, instillé ainsi dans le portrait de celui qui parle est une aiguille plantée dans le bras du lecteur et qui diffuse tranquillement une essence étrangère au paysage connu. Elle invente un narrateur inconcevable et ainsi, une narration inédite. Nous voilà mis face à ce familier dont la littérature lorsqu’elle prend suffisamment au sérieux sa tâche, sait magnifiquement nous rappeler les lacunes et l’étrangeté. C’est là, il me semble, une des plus belles demandes que nous puissions lui adresser. 

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COMME UN JEU D’ENFANT

14•06•2014 08•03•2015

MAMCS 1, PLACE HANS-JEAN-ARP WWW.MUSEES.STRASBOURG.EU

Photo-souvenir : Daniel Buren La Capilla, a todos los colores, recortada, travail in situ, Hospicio Cabañas, Guadalajara (Mexique), mars 2014. Détail. © DB-ADAGP Paris 2014. Graphisme : Rebeka Aginako

TRAVAUX IN SITU

6 DÉCEMBRE 2014  8 MARS 2015

La vie est une légende

Saïd Atabekov Smaïl Bayaliyev Syrlybek Bekbotayev Bakhyt Bubikanova Zoya Falkova Galim Madanov et Zauresh Terekbay Yerbossyn Meldibekov Almagul Menlibayeva Ekaterina Nikonorova Arystanbek Shalbayev Oksana Shatalova Georgy Tryakhin-Bukharov Alexander Ugay Viktor Vorobyev et Elena Vorobyeva ZITABL

MAMCS

PLACE HANS-JEAN-ARP WWW.MUSEES.STRASBOURG.EU

Almagul Menlibayeva, My silk road to you 4, 2011 (fragment) © Courtesy of American- Eurasian Art Advisors LLC. Graphisme : Rebeka Aginako

e.cité Almaty / Kazakhstan


Hortobagy Utca

Vanessa Schmitz-Grucker

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Derrière la pluie Introduction géométrique sur le carré d’un losange en hypothermie.

C’était peut-être à cause des centaines de degrés Celsius, frigorifiés par les giboulées de mars, qui déambulaient à la surface d’un verre de grenadine bleue, à la poursuite d’un canard transparent, d’équations du second degré à milles inconnus et d’un losange qui se prenait pour un carré… Un losange qui se prenait pour un carré… Mal à la tête, mal dormi. Et toi, tu sais faire le losange ? Oui, regarde. Comment ? Là, regarde ! Arrête de faire l’idiote parce que si le canard tombe en hypothermie, il faudra lui porter secours. Et réanimer un canard, c’est pas évident, crois-moi. Et alors ? Alors..... On l’laissera s’noyer! J’suis fatiguée. Un thé ? Non.... non. J’ai envie d’rien. Où est passé le losange ? Noyé. Celui qui s’prenait pour un canard ? Non, pour un carré ! Ah oui. Et le canard ? Mangé. Mangé ?! Oui, par un poisson rouge. Un poisson rouge avec de grandes branchies. N’importe quoi. Si ! C’est vrai !

Il y a quoi là ? Où ça, là ? Là, dehors ! La pluie. Et derrière la pluie ? Derrière la pluie quoi ? Qu’est-ce qu’il y a derrière la pluie ? Mais, qu’est-ce que tu veux qu’il y ait derrière la pluie ? J’sais pas. Toi, qu’est ce que tu voudrais qu’il y ait derrière la pluie ? Moi ? J’ai jamais rien vu d’autre que le gris des parpaings. Et j’ai mal à la tête, j’ai pas envie de penser à autre chose. J’aime les parpaings. Ferme-la. Pourquoi ? Parce que tu sais pas de quoi tu parles. Et toi, de quoi tu parles ? Tu l’as vu, le mur ? Oui. Debout ? Oui. Et ? J’étais petite, je ne m’en souviens plus. De quel côté ? Du bon côté. Du bon côté ? Oui. Mais c’est lequel, le bon côté ? Justement, je ne sais pas. Je ne sais plus.

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InSitu

Le chasseur, 2013 Graphite, crayon de couleur sur papier ancien

Joanna Concejo Noël, ses couleurs chatoyantes et ses dérives marchandes, constituent un sujet inépuisable pour les artistes. Dans le cadre du discret mais réputé marché de Noël de Montbéliard, l’illustratrice jeunesse Joanna Concejo déploie tout son talent de conteuse. Invitée à créer une série d’une trentaine de dessins originaux en lien avec les collections patrimoniales de la ville, son dessin, empreint d’une grande retenue mélancolique, est traversé par des fulgurances poétiques où le merveilleux côtoie sans fard le quotidien pour le bonheur des petits et des grands. (X.H.) Jusqu’au 15 mars 2015 au musée d’Art et d’Histoire – Hôtel Beurnier-Rossel, Montbéliard www.montbeliard.fr

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Jeanne Gillard et Nicolas Rivet, Soap Sculptures, 2013 Collection Frac Franche-Comté © Jeanne Gillard et Nicolas Rivet

Soap Sculptures Il est des phénomènes que l’on grave dans le marbre pour leur épargner l’oubli, et des sculptures que l’histoire a préféré occulter. Les Soap sculptures, pièces récemment acquises par le Frac Franche-Comté, sont des reproductions miniatures en savon d’œuvres qui n’ont pas été admises dans l’espace public auquel elles étaient destinées. Face à la censure, il y a le geste de Jeanne Gillard et Nicolas Rivet qui exhume les monuments scandaleux en leur temps pour mieux leur redonner une existence et une visibilité. (F.A) Jusqu’au 25 janvier 2015 au Frac Franche-Comté à Besançon www.frac-franche-comte.fr

D’un salon à l’autre Artiste chinoise formée aux Beaux-arts de Dijon, Zhu Hong interroge la fonction des institutions muséales. Outre ses dessins et ses peintures, séries subtiles où elle travaille sur l’imperceptible ou les détails, elle propose une pièce inspirée du Salon Gaulin. Auparavant sis dans un hôtel particulier dijonnais, ce salon de style Louis XVI s’est baladé dans des collections américaines avant de rejoindre les fonds du musée en 1999. Avec papiers peints et panneaux de bois peints, Le Salon offre une reconstitution fictive. S’amusant du trompel’œil et de la mise en abyme, l’installation évoque le rapport complexe que les musées entretiennent à l’art : exposer, c’est aussi forger l’histoire d’une œuvre... (C.C) Jusqu’au 26 janvier 2015 au musée des Beaux-Arts de Dijon mba.dijon.fr

© Série Dans le musée : Zhu Hong, Musée des beaux-arts, Dijon I, © Zhu Hong (détail)

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InSitu

Sébastien Melchior Cornu, Autoportrait, vers 1829 MBAA de Besançon, © Pierre Guénat

Le musée s’invite à Planoise Un « musée de poche », voilà comment Nicolas Bousquet, directeur du développement culturel à Planoise, situe l’exposition d’œuvres sorties de la collection du musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon le temps de sa rénovation. La médiation se veut un temps fort de ce projet avec pour vocation de faire vivre autrement la collection du musée. Analyses d’œuvres par les conservateurs, artistes et autres conférenciers côtoient des reproductions d’œuvres qui jalonnent l’espace urbain. Un véritable parcours poétique à expérimenter. (F.A.) Au Centre Nelson Mandela à Besançon www.mbaa.besancon.fr

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Prendre le temps Notre époque oscille de la décroissance à l’accélération effrénée alors qu’il suffirait de prendre le temps… Pour éviter d’en perdre ? C’est ce à quoi nous invite cette rétrospective dressant en quatre temps – un par décennie, de 1970 à nos jours – le parcours de sept artistes résidant entre Strasbourg et Bâle. Représentatifs de la même génération, se côtoyant, ces parcours chronologiques mettent en évidence la construction d’un monde esthétique, les influences réciproques et celles de leurs temps, parti-pris qui permet de serrer au plus près leur quotidien. (X.H.) Jusqu’au 9 mars 2015 à la fondation Fernet-Branca, à Saint-Louis www.fondationfernet-branca.org Robert Cahen, Paysages / Passage (version de l’installation au sol) collection Frac/Alsace (1997)

Histoires sans sorcière Le conte sollicite les structures profondes de notre imaginaire ; il s’apparente de facto au mythe, à l’allégorie ou à la parabole. Il n’en est pas moins un genre découvert dans l’enfance et aussi vite délaissé. La proposition du Lab’Bel, Histoires sans sorcière réunit des œuvres en résonance avec les textes de Grimm, Perrault ou encore Andersen. Entre sourire et malaise, l’exposition ressuscite avec brio l’essence des contes et son atmosphère merveilleuse. (F.A.) Jusqu’au 8 mars 2015 à La Maison de la Vache qui rit, à Lons-le-Saunier www.lamaisondelavachequirit.com

Oliver Beer, Reanimation 1 Still (Snow white), 2014

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InSitu Paul Gauguin, Arearea dit aussi Joyeusetés, 1892, Huile sur toile, 75 x 94 cm Paris, Musée d’Orsay © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) Hervé Lewandowski

Paul Gauguin La Fondation Beyeler rassemble les pièces maîtresses de Paul Gauguin pour signifier la position unique, même marginale, d’un artiste à la recherche de soi et d’un art inédit. L’exposition fait une place large à la période tahitienne, bien connue du grand public, où l’harmonie se situe au point d’équilibre entre le rêve et la réalité. Spiritualité et mysticisme, érotisme sont les grands thèmes à redécouvrir dans les toiles aux couleurs sourdes et aux larges aplats ou encore dans les sculptures à l’esthétique primitive. (V.S.G) Du 8 février au 28 juin 2015 à la Fondation Beyeler à Riehen, près de Bâle www.fondationbeyeler.ch

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Jacques Villeglé, L’Anonyme du dripping, 1967 Affiches lacérées marouflées sur toile, 200 x 320 cm Collection S.M.A.K., Stedelijk Museum voor Actuele Kunst, Gent, Belgium © 2014 ProLitteris, Zurich ; Stedelijk Museum, Gent

La poésie de la métropole, les Affichistes Jacques de la Villeglé rappelait que l’art doit s’occuper de la vie. Avec les affiches, Raimond Hains, François Dufrène et lui-même ont approché une nouvelle forme de beauté. Laquelle n’avait pas encore été révélée. Le Musée Tinguely présente pour la première fois en Suisse une exposition consacrée au Nouveau Réalisme qui reste méconnu dans les pays germanophones. Elle se concentre sur l’une des approches originales de ce mouvement majeur de l’après-guerre : les affichistes, au cours de la période 1946-1968. (A.M.) Jusqu’au 11 janvier 2015 au Musée Tinguely, à Bâle www.tinguely.ch

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InSitu

MathieuBoisadan, My Tea Is No-Tea En s’inspirant du fameux paradigme zen énoncé par Suzuki, Mathieu Boisadan affirme que son thé n’en est pas. Qu’est-ce à dire au juste ? Que les oppositions culturelles généralement admises sont perméables entre contraires ? Forme et sens seraient donc des continuités et non des ruptures. En cela, les compositions picturales de Boisadan se posent comme inaccessibles, voire hostiles, avant de dévoiler présence et ubiquité. Sans fuite possible. (X.H.) Du 30 novembre 2014 au 11 janvier 2015 à la FABRIKculture dans le cadre de Regionale, à Hégenheim www.fabrikculture.net

Flumen Le Rhin est objet de légende. Eau, bois, terre prolongent le fantasme depuis toujours associé à son courant. Tourment ou apaisement, minéral ou végétal, courbe ou rectiligne, les dualités prêtées au fleuve sont sources de nombreuses rêveries ; elles constituent donc d’inépuisables recherches formelles pour tous les artistes représentés. (A.M.) Du 28 novembre au 18 janvier 2015, à la Kunsthalle-Centre d’art contemporain dans le cadre de Regionale, à Mulhouse kunsthallemulhouse.com

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Le feu dans les profondeurs de la chair, panneau 1, 2014 230 x 170cm, ensemble 230 x 340cm, huile sur toile

Anne Carnein, Die Geliebte, 2014, tissu, fils


Marc Bauer, cinérama La mémoire, faite de réinterprétation et d’oubli, nous construit comme individus. L’Histoire est cette science perméable qui s’échafaude sur l’imbrication complexe de milliers de destins individuels pour donner un sens à nos mémoires. Le cinéma est l’art d’associer langage et temporalité au sein d’un procédé narratif. Les dessins de Marc Bauer, aux traits nerveux et à la texture charbonneuse, croisent toutes ces données pour en faire ressortir des fictions, qui sont autant d’instantanés figeant la geste cinématographique, les errances mémorielles et les ruptures historiques. (X.H.) Jusqu’au 22 février 2015 au FRAC Alsace, à Sélestat www.culture-alsace.org Cinema, 2009, dessin crayon gris et noir sur papier, 212cm x 304cm, coll. Hauser & Wirth, courtesy Galerie Freymond-Guth Fine Arts et Marc Bauer

Daniel Steegmann Mangrané Il semble mi-insecte mi végétal, mais il peuple tout l’univers de Daniel Steegman Mangrané : le phasme. La nature est au cœur du projet de cet artiste qui s’intéresse aux phénomènes de perception et s’attache aux facultés d’adaptation des mondes végétaux et animaux, à la dualité résistance-fragilité des êtres vivants mais aussi à la source inépuisable d’inspiration qu’ils constituent pour la pensée humaine. (A.M.) Jusqu’au 18 janvier 2015 au CRAC Alsace, à Altkirch www.cracalsace.com

Daniel Steegmann Mangrané, Table with objects, 1998 et Abstract Specific / Specific Abstract, 2013 © Aurélien Mole.

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InSitu

Une Légende E-cité Le MAMCS fait le choix audacieux de présenter une production ignorée du public puisque issue d’un pays à l’Histoire socio-politique incertaine, le Kazakhstan. La complexité de la situation n’empêche en rien la jeune génération de s’interroger et sur cette Histoire, passée ou en cours, et sur la culture populaire kazakh. De la sculpture à la vidéo, en passant par l’installation, l’exposition s’attache à mettre en scène la vitalité créatrice qui meut ce champ inexploré. (V.S.G) Du 6 décembre 2014 au 8 mars 2015 au musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg www.musees.strasbourg.eu

Almagul Menlibayeva, My silk road to you, 4 boites lumineuses, Courtesy American Eurasian AA LLC, Strasbourg plakat

Ernesto L’exposition clôt la trilogie présentée par Elodie Royer et Yoann Gourmel autour de personnages respectivement pensés par Stein, Salinger et Duras. Rose incarnait la découverte du monde et du langage, Seymour la quête spirituelle, Ernesto achève cette série de portraits qui révèlent une vitalité, la clef de compréhension du monde. L’art rencontre la littérature autour des œuvres de 7 artistes dont le propos incarne l’écriture initiale. (V.S.G) Du 29 novembre 2014 au 15 février 2015 au CEAAC, à Strasbourg www.ceaac.org

David Douard, Untitled, 2012 Plastique, fer, plâtre, 50 x 84 cm Courtesy de l’artiste et galerie Chantal Crousel, Paris

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Regionale 15 15 ans après sa première édition, Regionale franchit un pas de plus dans l’abolition des frontières entre le public et l’art contemporain. Instauré pour créer une dynamique transfrontalière, l’événement propose un état des lieux de la création artistique. 16 lieux vous attendent dont 3 à Strasbourg – L’Aubette, La Chaufferie et l’Artothèque – pour découvrir œuvres et artistes sous des angles nouveaux. (V.S.G) Regionale 15, art contemporain de la région tri-rhérane, du 5 décembre au 17 janvier 2015 www.regionale.org

Kontinente I, Christoph Oertli - Regionale 15

Rumeurs du météore Une mer de nuages dans les Vosges, une performance de Taysir Batniji autour de l’eau ou encore une neige à l’agonie. Au Frac Lorraine, l’art vient au secours de la science pour sortir du catastrophisme ambiant. La météo est une interrogation quotidienne dont nous avons évacué toute référence métaphysique. Nos lectures euro-centriques ne concernent plus que le climat. Renouons avec un univers aussi sensible que le monde des météores, un univers poétique qui incite à notre réappropriation des quatre volumes de Bachelard. (V.S.G) Mer de nuages, sommet du Hohneck, Vosges, DR

Jusqu’au 11 janvier 2015 au Frac Lorraine, à Metz www.fraclorraine.org

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InSitu

Sylvie Blocher S’inventer autrement Après Lee Bul, le Mudam installe une nouvelle monographie consacrée à une figure féminine, Sylvie Blocher. Au cœur de ce travail vidéographique, l’humain révèle sa force et sa fragilité, ses parts d’ombre et de lumière. La présence du féminin est récurrente ; elle n’en interroge pas moins son rapport à l’homme et les questions d’altérité. À noter, la présence d’une œuvre participative et d’un film autour d’un projet ambitieux intitulé Dreams have a language où chacun est invité à venir dans le Grand Hall du Mudam « avec une idée pour changer le monde ». (V.S.G)

Sylvie Blocher, Change the Scenario (Conversation with Bruce Nauman), 2013 (détail) Installation vidéo HD, double projection, couleur, son, contreplaqué, Durée : 6 ’ 15 ’’ Avec Shaun Ross © Sylvie Blocher

Jusqu’au 25 mai 2015, au Mudam, à Luxembourg www.mudam.lu

Les Temps inachevés Le temps est un élément récurrent dans les deux ensembles d’œuvres, Chrysalides et Lost In Time, exposés au Casino par l’artiste canadien Patrick Bernatchez. L’inachèvement, quant à lui, renvoie à une narration ouverte, non figée, « à un cycle qui ne se referme pas » selon le directeur Kevin Mulhen. Triomphe de mort, pulsion de vie et illusion de réactivation d’un arrêté ou perdu jalonnent les œuvres de cette monographie. Les Temps inachevés joue la carte d’une tension poétique qui confine au sublime. (V.S.G) Jusqu’au 4 janvier 2015 au Casino, à Luxembourg www.casino-luxembourg.lu

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SOUSCRIPTION Pour recevoir le livre avant sa sortie en librairie fin f茅vrier

Sous la direction de Bruno Chibane

Visage 路 mis a nu

Olivier Roller

Regards sur 20 ans de portrait


Visage · mis a nu

Olivier Roller

Regards sur 20 ans de portrait

Arielle Dombasle

Arthur H

Michael Cimino

Jean-Paul Gaultier

Visage. Mis à nu, un livre mêlant 200 portraits de réalisateurs, musiciens, personnalités de la mode, acteurs et écrivains. En filigrane, le récit de 20 années de presse, des regards sur l’image et la photographie.

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Ô rage

Fruit de la discorde Il est de ces pièces incomprises par les spectateurs, incomprises par la critique, et qui laissent derrière elles comme un sentiment d’inachevé. La représentation d’Hypérion, adaptée de l’œuvre d’Hölderlin par MarieJosé Malis – nommée à la tête du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers cet été –, a suscité de vives réactions lors du Festival d’Avignon 2014. Alors que les festivaliers quittaient la salle par dizaines face à une débâcle jugée inaudible, d’autres louaient la lecture contemporaine de l’œuvre du philosophe allemand. Hypérion rassemble sous la forme épistolaire les réflexions d’un jeune homme au lendemain de la Révolution française. Le soulèvement de la jeunesse grecque contre l’Empire ottoman sert de toile de fond à un propos politique mêlant espoirs et déceptions, clairvoyance de notre siècle tourmenté. Marie-José Malis fait du spectateur le premier destinataire de ces lettres : sans emphase, les comédiens se déplacent sur la terrasse d’un café et mettent en marche une rébellion par la force des mots. Les Inrockuptibles salue cette « croyance absolue dans la force du théâtre », Libération n’y voit qu’un « antithéâtre radical, monocorde, sinistre, sans énergie et sans jeu ». Chef-d’œuvre inadaptable à la scène ou erreur de jugement collective, à chacun d’apprécier cet Hypérion à la fougue pour le moins communicative. Par Claire Tourdot – Photo : Hervé Bellamy

Гроза, en russe, signifie autant l’orage que l’effroi. C’est d’une pièce d’Ostrovski intitulée ainsi que s’est inspiré Leoš Janáček pour Káťa Kabanová. Dix-sept ans après le succès de Jenůfa, le compositeur tchèque dévoile une nouvelle héroïne emblématique. Dans une province rurale de Russie, au bord de la Volga, on se heurte au destin de Káťa. Prise au piège dans un mariage malheureux avec Tichon, elle doit surtout subir sa belle-mère toxique : Kabanicha. En l’absence de son époux et confrontée à la vacuité de son existence, Káťa succombe au charme de Boris, un jeune moscovite qui la courtisait. Mais au retour de Tichon, Káťa est prise de remords. Elle ne peut s’empêcher de révéler son adultère. L’orage éclate, le poids de sa conscience l’écrase et seule la Volga peut engloutir son chagrin. L’opéra de Janáček dépeint sombrement un milieu au sein duquel les individus sont rendus prisonniers de la morale et de la religion, conditionnés par la peur du jugement, par l’effroi. Káťa, touchante de sincérité, est un personnage attachant. Sous les traits d’Andrea Dankova, elle erre dans un décor où l’eau et la nature sont omniprésentes. À la mise en scène, on retrouve Laurent Joyeux, directeur général et artistique de l’Opéra de Dijon, qui avait relevé le défi du Ring de Wagner l’année passée. Avec Káťa Kabanová, il offre un accès à l’univers de Janáček, à l’occasion de la saison tchèque de l’opéra dijonnais. Par Stéphanie Linsingh – Photo : Gilles Abegg

KATA KABANOVA, les 20, 22 et 24 janvier 2015 à l’Opéra de Dijon www.opera-dijon.fr

HYPÉRION, pièce de théâtre du 27 au 31 janvier 2015 au Théâtre Dijon Bourgogne www.tdb-cdn.com

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Des outils de production

Célie Pauthe

La maladie de l’amour « Un de ces livres qui ne vous laissent pas tranquille ». Ces mots, de la metteuse en scène Célie Pauthe évoquant l’effet de la découverte de La Bête dans la jungle, peuvent susciter la curiosité par leur intensité. La Bête dans la jungle d’Henry James, adapté en français pour le théâtre par Marguerite Duras, amplifie avec ce dédoublement littéraire la portée de la nouvelle. Mais que contient-elle donc pour bénéficier d’une aura telle que des artistes comme Sami Frey et Delphine Seyrig, Gérard Depardieu et Fanny Ardant l’aient interprétée ? Peut-être est-ce, justement, l’intranquillité la parcourant qui intrigue et saisit. À travers l’histoire de la singulière amitié d’un couple fondée sur l’attente mystérieuse et angoissante de « la bête tapie dans l’ombre » redoutée par l’homme, La Bête dans la jungle dessine une relation ambiguë. Cette liaison étrange, amour incomplet, s’énonce dans les circonvolutions de la pensée de l’homme, dans ses incessants détours et son incapacité à nommer ce qui de sa vie lui échappe. Qu’il s’agisse de la version de James ou de Duras, ce sont bien les mêmes solitudes tenaillées par la crainte des sentiments autant que par l’attente de l’amour qui s’expriment. Mettant en scène ces vies avec les (grands) comédiens Valérie Dréville et John Arnold, la directrice du Centre dramatique national de Besançon Célie Pauthe leur adjoint La Maladie de la mort de Duras. Sous forme de diptyque, ces deux textes renvoient encore un peu plus aux tourments intérieurs de parcours marqués par l’inassouvissement. Par Caroline Châtelet

LA BETE DANS LA JUNGLE & LA MALADIE DE LA MORT, diptyque théâtral, du 15 au 22 janvier 2015, centre dramatique national de Besançon, à Besançon www.cdn-besancon.fr

À se rendre aux 71-73 rue des Rotondes pour visiter les ateliers de Vortex, l’on se dit que l’adresse va comme un gant à l’association. Car pour atteindre le bâtiment, l’un parmi d’autres de l’ancienne usine de verrerie, on passe devant (au choix) : un lieu de répétitions occupé par des musiciens, un autre par un graffeur ou, encore, un atelier d’ébénisterie. Une pluridisciplinarité de voisinage qui résonne au plus juste avec le projet de Vortex... Mais reprenons. C’est en mai 2012 et après un an de travaux que l’association inaugure ses 300 m 2 d’espace. Créée par des plasticiens pour la plupart diplômés des Beaux-arts de Dijon, elle développe ses activités en les articulant autour de la production. Des résidences à l’organisation d’expositions, de la production d’œuvres à l’édition de catalogues, et jusqu’aux actions de médiations, il s’agit toujours d’accompagner des artistes émergents dans leur travail de création. Sans aucune restriction de médiums ni d’usages. Ainsi, à la diversité des pratiques qui amène designers, photographes, peintres ou plasticiens à se succéder dans les ateliers, répond la multiplicité des utilisations du lieu, du quotidien au ponctuel. Et si les expositions, face émergée de l’iceberg, se tiennent de février à octobre, c’est bien toute l’année que des artistes œuvrent là. Dans un espace à leur mesure et qui par sa cohérence rappelle que des créateurs peuvent parfois être les mieux à même de concevoir leurs outils de leur travail. Par Caroline Châtelet – Photo : Cécilia Philippe

ATELIERS VORTEX, galerie d’expositions et lieu de travail, à Dijon www.lesateliersvortex.com

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Get Bach Frédérique Cosnier, duo électro en concert le 29.11

50 nuances de voix À se pencher sur le festival VOIX:LÀ, dont la troisième édition se tiendra fin novembre en Haute-Saône, on hésite sur « la » raison ayant prévalu à la naissance de la manifestation : estce le souci de valoriser le théâtre à l’italienne de Gray ? Est-ce la conviction que les lieux patrimoniaux ne se suffisent pas à eux-mêmes et qu’il importe de les habiter avec des projets artistiques – afin de les empêcher de se figer ? Si il y a un peu de tout cela, le maître-mot de VOIX:LÀ, son articulation fondamentale, serait, peut-être plutôt, le désir de partager une passion pour les « voies multiples de la vocalité ». Suffit, pour s’en convaincre, de jeter un œil à la programmation : faisant fi des chapelles, la manifestation brasse les styles (du jazz à l’opérette en passant par les musiques de la Renaissance) et les formes. Une façon de miser sur la diversité des potentiels du chant qui n’est pas sans lien avec le parcours de l’instigateur principal de VOIX:LÀ Alain Lyet, musicien, chanteur, enseignant et fondateur de l’ensemble choral à géométrie variable Contre Z’ut. Pour son troisième opus, outre des nouveautés, l’équipe du festival affirme des fidélités et convie notamment une nouvelle fois les Brigands. Rompue au répertoire de l’opérette, la compagnie de théâtre musical présentera Conc’Hervé., Un nouveau spectacle qui en se dédiant au méconnu père de l’opérette énonce à sa façon le souci de la manifestation de participer au renouvellement du regard sur toutes les vocalités, même les plus déterminées. Par Caroline Châtelet

VOIX:LÀ, festival, du 27 au 30 novembre, Théâtre de Gray festival-voixla.fr

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Les cantates, profanes ou sacrées ont pris leur essor durant la période baroque. Une sinfonia en introduction, des récitatifs et des airs pour une ou plusieurs voix, une basse continue, quelques instruments mélodiques parfois et un chœur ; leur structure est simple. Alors qu’il n’avait encore que 22 ans, Jean-Sébastien Bach en écrivait déjà. En 1708, alors qu’il était organiste à Mülhausen, il édita pour la première fois l’une de ses œuvres : « Gott ist mein König », la cantate BWV 71. Dès 1923, sa production de cantates explosa, avec son arrivée à Leipzig. Nommé responsable de l’organisation musicale des églises Saint-Thomas et Saint-Nicolas, il fut par conséquent en charge de l’écriture de centaines de cantates. Plus de 200 d’entre elles nous sont parvenues. À l’occasion de Comme Bach, à MA Scène Nationale, le chef Michel Brun en décortique quatre, avec les musiciens de l’Orchestre Victor Hugo Franche-Comté (dirigé par Jean-François Verdier) et les choristes des ensembles Contraste et Contre z’ut. Il s’agit des cantates BWV 10 « Meine Seel erhebt den Herren », BWV 196 « Der Herr denket an uns », BWV 29 « Wir danken dir, Gott » et BWV 99 « Was Gott tut, das ist wohlgetan ». Au XVIIIe siècle, les fidèles pouvaient se joindre au chœur et aux musiciens. Comme Bach propose de revivre cela. Après une répétition commentée, faisant découvrir la mélodie du morceau et révélant ses intentions, le public peut se joindre au chœur pour l’interprétation à proprement dite de la cantate. Par Stéphanie Linsingh

COMME BACH, le 9 novembre 2014 et les 18 janvier, 19 avril et 21 juin 2015 à MA Scène Nationale à Montbéliard 1415.mascenenationale.com


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À la renverse, spectacle du Théâtre du rivage

Devenir grand Pour les tous petits ? Enchanté(s) d’Eve Ledig, un travail musical et sensoriel. Pour les ados ? Ali 74 qui revient sur le combat entre Mohammed Ali et George Foreman. Pour les adultes ? De la magie nouvelle avec Opéra pour sèche cheveux de Blizzard Concept… Grandir avec Momix, et avec le théâtre. C’est l’ambition que poursuit Philippe Schlienger, directeur du Créa de Kingersheim et programmateur de ce festival jeune public… mais pas que. Quelle est la couleur de cette édition ? On peut y déceler des lignes de force. J’essaye d’amener l’idée que le jeune public dépasse l’enfant : c’est une idée qui s’affirme dans le domaine du spectacle vivant. Le spectacle jeune public est très singulier, avec des approches plus sensorielles, plus émotionnelles. Plus on avance en âge, plus on travaille les écritures scéniques. Il y a des propositions qui s’adressent aussi aux ados, soit parce que le spectacle leur est destiné, soit parce qu’il est suffisamment riche pour leur parler. Il s’agit de sortir du ghetto et de se placer dans une démarche intergénérationnelle. Après 24 éditions, certains spectateurs ont sans doute grandi avec Momix… Il y a en effet de jeunes parents, anciens spectateurs, qui reviennent avec leurs enfants. On a passé ce cap d’une nouvelle génération il y a quelques années. On creuse l’idée que les enfants, dans leur parcours de vie, aient eu la possibilité de s’ouvrir au monde à travers le spectacle, que le festival puisse forger des petites prises de conscience. Par Sylvia Dubost

MOMIX, festival de théâtre du 29 janvier au 8 février 2015 à Kingersheim et alentours www.momix.org

On dirait le Sud Prenant à contre-pied l’idée générale d’une Europe du Sud écrasée par des préoccupations économiques, La Filature de Mulhouse met à l’honneur pour la troisième année consécutive les cultures méditerranéennes avec le festival Les Vagamondes. Théâtre, danse traditionnelle, concert, expositions, conférences, bal latin,... l’événement est une échappée vers une culture en ébullition, marquée par les métissages, le regard tourné vers l’avenir. Parmi les six spectacles au programme, les deux créations d’Angélica Liddell sont certainement les plus enflammées. Todo el Cielo sobre la tierra et plus encore Ping Pang Qiu ont fait couler beaucoup d’encre lors de leur présentation au Festival d’Avignon en 2013. La sulfureuse espagnole y conte des amours impossibles, notamment celui avec la Chine maoïste. Dans un registre plus apaisé, Kheireddine Lardjam a fait appel à Fabrice Melquiot pour l’écriture de Page en construction. La pièce créée à l’issu de résidences à La Comédie de l’Est et à La Filature part sur les traces de ces hommes déchirés entre deux patries, la France et l’Algérie. Sur scène, Kheireddine Lardjam joue sa propre histoire, accompagné de trois musiciens pour une immersion intimiste. Les mots font échos aux photographies de Françoise Saur tout en ombres et lumières, moments capturés du quotidien des Algériens. Par Claire Tourdot – Photo : Françoise Saur

LES VAGAMONDES, festival dédié aux cultures du Sud du 13 au 18 janvier 2015 à La Filature de Mulhouse www.lafilature.org Parution de Femmmes du Gourara de Françoise Saur chez Médiapop éditions www.mediapop-editions.fr

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focus Ödön von Horváth

Qui es-tu Don Juan ?

No future Quand il ne s’engage pas dans la course à la présidentielle comme en 1996, Hristo Boytchev est une figure du théâtre contemporain bulgare. Son dada ? La satire sociale. Et sa pièce Orchestre Titanic écrite en 2006 n’échappe pas au genre. Dans une gare désaffectée, une bande de zonards alcooliques survivent dans l’espoir de pouvoir un jour dévaliser un train qui se serait arrêté là par hasard. Ancien gardien de zoo, ancien cheminot, ancien employé,... chacun de ces laissés-pour-compte tentent de raccrocher les wagons de leur vie décousue, spectateurs passifs de leur existence comme ces trains qui filent chaque jour à pleine vitesse devant eux. Au côté de la compagnie strasbourgeoise Les Méridiens, Laurent Crovella met en scène cette « sad comedy » et confirme l’inscription de Boytchev dans la lignée des maîtres de l’illusion théâtrale. Un beau jour, ce n’est pas la tant espérée caisse de spiritueux qui tombe du train mais un homme éjecté en marche. Hari se dit héritier du grand magicien Harry Houdini et épate par ses tours de passe-passe. La surenchère illusoire fait sombrer la troupe dans un épuisant tourbillon où tout repère est effacé. Par un dépouillement progressif de l’espace scénique, Laurent Crovella relaie une atmosphère anxiogène propre à l’Europe actuelle que l’écriture de Boytchev ne manque pas d’écorcher au passage. Le retour à la réalité s’annonce brutale : difficile pour ces âmes errantes d’accepter une condition humaine au bout de laquelle on ne trouve rien de plus que le néant. Par Claire Tourdot – Photo : Michel Nicolas

ORCHESTRE TITANIC, pièce de théâtre du 2 au 7 décembre au Taps Scala, à Strasbourg www.taps-strasbourg.eu

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Le centenaire de la Première Guerre Mondiale n’en finit pas de faire fleurir des œuvres plus symboliques les unes que les autres. En choisissant de mettre en scène Don Juan revient de guerre d’Ödön von Horváth, Guy Pierre Couleau (directeur de la Comédie de l’Est) nous renvoie à cette période d’après-guerre où le monde, et les individus qui le composent doivent se reconstruire petit à petit. C’est un Don Juan (Nils Öhlund) traumatisé, rescapé que l’on trouve dans la pièce, traversant une Allemagne détruite pour retrouver la femme qu’il aime. Tâche aussi vaste qu’impossible puisque l’on apprend qu’elle est morte de chagrin le 3 mars 1916. Don Juan devient dans cette quête insatiable, le représentant des hommes perdus de la société d’aprèsguerre, tentant de se retrouver dans un monde en perte de valeurs. Perdu, esseulé, il cède à nouveau aux affres de la séduction en croisant la route de 35 femmes, jouées par deux actrices, Carolina Pecheny et Jessica Vedel. Ces femmes sont une autre facette de cette société, celles qui ont subi la guerre sans la faire. Cette peinture réaliste du monde d’après-guerre s’accompagne d’une réflexion actuelle sur le changement de chaque être face à la catastrophe collective et sur la pérennité de l’individu, qui prend le dessus, malgré tout. Par Chloé Gaborit

DON JUAN REVIENT DE GUERRE, pièce de théâtre jusqu’au 29 novembre à la Comédie de l’Est, à Colmar comedie-est.com


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THÉÂTRE DIJON BOURGOGNE

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CENTRE DRAMATIQUE NATIONAL

MARY’S À MINUIT

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SALLE JACQUES FORNIER

Texte S.VALLETTI Conception et jeu V.SCHWARCZ

DU MERCREDI 3 AU SAMEDI 6 DÉC 2014

UNE NUIT À LA PRÉSIDENCE

PARVIS SAINT-JEAN

Texte et mise en scène J-L.MARTINELLI À partir d’improvisations et avec la contribution d’A.TRAORÉ

DU MARDI 9 AU SAMEDI 13 DÉC 2014

L’EMPRUNT EDELWEISS

SALLE JACQUES FORNIER

UNE FANTAISIE FRANÇAISE Un spectacle de et avec H.BLUTSCH Avec la complicité de J. LAMBERT-WILD

DU MARDI 16 AU VENDREDI 19 DÉC 2014

NOTRE PEUR DE N’ÊTRE

PARVIS SAINT-JEAN

Texte et mise en scène FABRICE MURGIA

DU MARDI 13 AU SAMEDI 17 JAN 2015

HYPÉRION

PARVIS SAINT-JEAN

D’après le roman de FRIEDRICH HÖLDERLIN Mise en scène MARIE-JOSÉ MALIS

DU MARDI 27 AU SAMEDI 31 JAN 2015 14

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03 80 30 12 12 – TDB-CDN.COM

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© Antonin Lebrun

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Des trucs et des machins

Une autre idée du théâtre Choral, Orphéon, Les Cantates, Coda, Ricercar : sans aller jusqu’à lister toutes les créations du Théâtre du Radeau, on remarque à en égrener quelques-unes une accointance tenace avec le champ lexical musical. Comme si, plutôt que de narrations, les spectacles de la compagnie s’attachaient à déployer un (même) rapport à la composition. Composition de l’espace, à chaque fois identique et en même temps toujours différent par la profondeur. Composition des artifices –  ou des présences – scéniques, réunissant simultanément et sans hiérarchie personnages aux masques grimaçants et aux costumes d’antan, fragments de textes, musiques, lumières et objets. Composition, enfin, d’une œuvre au long cours. Ainsi, si les opus du Radeau se révèlent souvent rétifs aux modes de compréhension habituels, c’est peut-être en partie parce qu’ils participent d’un plus vaste mouvement, souterrain et puissant. Cette partition, débutée par la création de la compagnie au Mans en 1977 et consolidée avec l’arrivée en son sein du metteur en scène François Tanguy en 1982, se prolonge avec la nouvelle création Passim. Signifiant « çà et là ; en plusieurs endroits » et désignant en littérature l’occurrence d’un mot, Passim use de tout le vocabulaire précité. Mais s’il s’agit bien d’un spectacle du Radeau, obligeant le spectateur à un état de perception particulier, les situations de jeux se font plus présentes. De ces fragments de théâtre enchevêtrés qui racontent comment des familles se défont et des royaumes s’élaborent, émergent, ça et là, des instants tantôt mélancoliques, grotesques, ou à la sublime beauté. Par Caroline Châtelet – Photo : Brigitte Enguerand

À quoi servent les marionnettes sinon à nous singer pour nous révéler à nousmêmes ? En façonnant ces poupées de fils, de sons, de bois ou de métal – les matières et articulations peuvent être aussi variées que farfelues –, leurs animateurs donnent vie à nos angoisses, nos peurs, nos enthousiasmes et nos folies. Derrière ces gestes, il y a forcément toujours du sens. À moins que ? Antonin Lebrun, comédien, marionnettiste et illustrateur a créé un nouveau théâtre de matières inclassable : Choses. D’étranges formes (bonhommes, vers, trucs, appelez-les comme vous voudrez) évoluent sans queue ni tête, nous montrent quelque chose pour nous dévoiler tout autre chose l’instant d’après. Ces créatures, impossibles à suivre, nous emmènent où elles le souhaitent mais illustrent surtout, sans que l’on s’y attende vraiment, la bêtise humaine. Comment d’ailleurs mieux la mettre en lumière qu’en se lançant dans une suite de bêtises drolatiques, hallucinogènes et électriques ? Deux manipulateurs articuleront donc des trucs et des machins pour mieux nous perdre dans nos petites et grandes catastrophes avec beaucoup d’humour et un fort sens plastique. Une manière d’évoquer notre monde, semblable à la bande dessinée, souvent faite d’absurde, attache que l’on retrouve dans le travail d’Antonin Lebrun. Une nouvelle manière d’aborder le théâtre de marionnettes qui ne manquera pas de secouer petits et grands ! Par Cécile Becker

PASSIM, pièce de théâtre du 21 au 31 janvier 2015, Théâtre national de Strasbourg www.tns.fr

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CHOSES, spectacle les 13, 14, 16, 17, 18 et 19 janvier 2015 au TJP petite scène, à Strasbourg www.tjp-strasbourg.com


Colin Delfosse, Catcheurs Congolais, Kinshasa, République démocratique du Congo, 2010

Un degré de résilience

Toku Konno ©Denis Rouvre

Un pont vers l’âme Il en va du portrait en histoire de l’art comme du paysage ; la question du sens y est fondamentale. Le portrait possède une légitimé ancienne. Ses questionnements sont pourtant sans cesse renouvelés. Son économie également. Bien avant la photographie, Courbet avait bousculé les cadrages. En revanche, la lumière amène une dimension nouvelle au portrait photographique. Denis Rouvre a systématisé son usage de la lumière et celui du cadrage ; ses gros plans sur fond noir parlent avec le personnage. À Stimultania, deux ensembles se livrent : la série Low tide et la série Kanak. Chacune interroge le rapport des hommes au monde et à la terre. La première est ainsi mise en relation avec cet environnement direct en juxtaposant des paysages désolés de l’après Fukushima et les visages dévastés des victimes. Ils ne se détachent pas plus que les Kanaks de leur terre. Leurs regards puissants est un pont entre le visible et l’invisible, entre l’intérieur et l’extérieur, entre le regardé et le regardant. Ce malaise tangible à la contemplation de ces portraits naît d’une incertitude troublante : qui regarde ? L’expression impassible mais déterminée de ces hommes et de ces femmes semble poser des questions sans réponses à celui qui les regarde. Il devient non plus objet mais sujet actif d’un phénomène impalpable, d’un phénomène que seule la photographie peut mettre en scène en brouillant les pistes du réel et de la fiction. Par Vanessa Schmitz-Grucker

LES RÉSISTANTS, exposition jusqu’au au 4 janvier 2015 à Stimultania, à Strasbourg www.stimultania.org

Colin Delfosse est un des rares héritiers du photojournalisme du XXeme siècle. Après des études journalistiques, il se tourne vers la photographie documentaire et fonde le collectif Out of focus. Ses 6 membres travaillent autour des thèmes socio-politiques et environnementaux. L’exposition Dancing Ashes documente la vie quotidienne dans le nord de Kivu au Congo. Les portraits portent les marques des drames vécus par la population. La sérénité à l’œuvre dans cette série contraste avec les exactions présentes et passées. On suppose une forme de résilience autant qu’une envie d’exister ; en témoignent les événements religieux, sportifs et musicaux qui animent les villes. Lumières, contrastes, couleurs rythment ces visuels et renforcent le décalage entre la vie congolaise et ses paysages de désolation. Ces pratiques et ces croyances sont à l’œuvre dans ce qui est devenu le catch congolais. A Kinshasa, les gosses des rues se rassemblent autour de ces rings où opèrent des forces magiques. Colin Delfosse capture l’instant où les hommes enfilent leur masque. Le combat se meut en rite mystique où les énergies spirituelles s’opposent davantage que les forces physiques. Ce souci d’informer s’allie avec un souci esthétique chez l’artiste belge qui lui a valu le prix Award of Excellence par POYi en 2013. Par Vanessa Schmitz-Grucker

Colin Delfosse, Dancing Ashes exposition du 5 décembre au 5 février 2015 à La Chambre, à Strasbourg www.la-chambre.org

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Danse : nom féminin

Aimer. Régner. Rome antique, quelques temps après l’éruption du Vésuve. L’empereur Titus vient d’échapper à l’attentat fomenté par Vitellia et perpétré par son ami Sextus. Ce dernier, aveuglé par l’amour qu’il porte à Vitellia, n’a pu s’empêcher d’accomplir la vengeance de sa bien-aimée. Frustrée de ne pas être choisie par l’empereur comme épouse et contrariée de devoir laisser le trône à une autre, elle avait juré la mort de Titus. L’empereur trahi doit alors choisir entre la justice et l’altruisme, entre le châtiment et la miséricorde. La Clémence de Titus fait partie, avec La Flûte Enchantée et le Requiem, des ultimes commandes de Mozart. C’est à l’occasion du couronnement de Léopold II à Prague qu’il composa en 1791 cet opéra en un temps record (6 semaines !) sur base d’un livret de Métastase, remanié par Mazzolà. Dix ans après Idoménée, roi de Crète, Mozart arriva à redonner de l’éclat à l’opéra seria, un genre dans lequel s’imbriquent arias et récitatifs. En comparaison avec Idoménée, pour lequel il avait fait fi des conventions de ce type d’opéra, La Clémence est plus classique, mais fondamentalement juste en regard des thèmes abordés. Cette saison, dix ans après la dernière représentation de cet opéra à l’OnR, la vengeance, le pardon et l’amour seront mis en scène par Katharina Thoma, tandis que la direction musicale reposera sur les talents d’Andreas Spering. Par Stéphanie Linsingh – Photo : Nis&For

LA CLEMENZA DI TITO, du 6 au 21 février 2015 à l’Opéra national du Rhin, à Strasbourg et du 6 au 8 mars 2015 à La Filature, à Mulhouse www.operanationaldurhin.eu

Peut-on délimiter la danse contemporaine ? Comment comprendre sa représentation ? Dans Pour en découdre, Etienne Fanteguzzi et Damien Briançon confrontent leur conception de la création chorégraphique avec humour et sincérité. «  Bizarre, bizarre, bizarre. Ces trois mots pourraient définir la danse contemporaine », s’exclame sur scène Etienne Fanteguzzi dans une vidéo de préparation à leur spectacle Pour en découdre. Avec pour souci premier l’adhésion du public et sa complicité, deux danseurs strasbourgeois ont croisé leurs univers artistiques pour former un portrait hétéroclite de la danse contemporaine. Damien Briançon et Etienne Fanteguzzi, la trentaine pas encore entamée, racontent dans Pour en découdre ce que c’est que d’être aujourd’hui performeur et d’avoir pour lieu de travail la scène. La dérision est ainsi leur meilleur allié lorsqu’il s’agit d’exposer leurs expériences et réflexions sur la création. Hip-hop, mélodies classiques ou rock, tout est sujet d’inspiration pour ces artistes qui montent là leur premier spectacle commun. L’un après l’autre, ils prennent la parole et dansent avec spontanéité, à la limite de l’improvisation, pour dégager un semblant de réponse à cette vaste question : qu’est ce que la danse contemporaine ? La dimension autoréflexive est bien présente mais Pour en découdre est avant tout gouverné par un profond sentiment de plaisir et de simplicité. Chaque représentation est l’occasion de poursuivre un work in progress, questionnant sans limite la notion de représentation. Par Claire Tourdot – Photo : Naohiro Ninomiya

POUR EN DÉCOUDRE, spectacle de danse les 3 et 4 décembre à Pôle Sud, à Strasbourg www.pole-sud.fr 32


Prendre le temps Prendre le temps

20 septembre 2014 9 mars 2015 20 septembre 2014 > 9— mars 2015

Ansel bey cAhen ANSEL // BEY // CAHEN // DYMINSKI LATUNER // NUSSBAUM // ROESZ dyminski FONDATION FERNET-BRANCA lAtuner SAINT-LOUIS ALSACE nussbAum roesz 2 rue du Ballon - 68300 Saint-Louis - T +33 3 89 69 10 77

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(encore) sur la route

Blue Moon Et si Nixon restait le meilleur album du groupe américain Lambchop ? En tout cas, de l’avis de beaucoup, il reste un classique. Publié en 2000, le disque a marqué les esprits, et la critique s’est montrée unanime, notamment au RoyaumeUni pour affirmer qu’il ouvrait non seulement une nouvelle voie pour le groupe, mais aussi pour la musique populaire en général. Le groupe s’est même vu propulsé dans les charts avec un remix de l’envoûtant Up With People par Zero 7. Tout cela est peut-être resté sans suite et le groupe est aussitôt retourné à une confidentialité bien confortable, mais à la réécoute on est surpris rétrospectivement par la gravité du tout. Laquelle est compensée par des arrangements qui renouent avec une certaine tradition soul, celle de Marvin Gaye par exemple de l’époque de What’s Going On. Là, le fait que Kurt Wagner, à la manière des groupes qui reprennent en tournée leurs grands disques, revisite son propre patrimoine ne présente rien d’innocent : Nixon n’a pas pris une ride en 14 ans, et situe clairement les enjeux esthétiques du groupe depuis ses débuts, autrement cette forme de langueur racée, délicatement cuivrée, qu’il n’a cessé de développer à contre-courant de tout. À la limite de la chanson jazz et du gospel, avec cette belle certitude ancrée dans la tradition folk-pop américaine, celle de Gene Clark, Townes van Zandt et consorts. Par Emmanuel Abela

LAMBCHOP PLAYS NIXON, en concert le 28 janvier 2015 à la Laiterie, à Strasbourg www.artefact.org

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Ah Rosemary, baby ! La main de fer dans un gant de velours. Moriarty c’est toi autant que les autres – en tout six artistes d’origine française, suisse, vietnamienne et américaine –, c’est toi avec les autres, mais au final c’est surtout toi, ton regard mutin, ton aversion des chats et cette manière de régner sans partage sur la musique indépendante française. Il aura suffi d’un hit, Jimmy, pour que ton groupe accède à un succès qui vous a dépassé d’emblée. Un succès qui, bien au contraire de vous inhiber, vous a surtout rendu libres. Eh oui, avec l’adhésion que tu crées autour de toi, de manière presque unanime, la voie semble toute tracée : ça tombe bien, c’est celle que tu as fixée. Direction le blues donc, celui des pionniers, celui des origines, mais aussi le folk d’inspiration irlandaise que tu abordes avec grande conviction aussi bien en acoustique que de manière sobrement électrique. La légende rapporte qu’un soir d’orage – c’était à Sainte-Marieaux-Mines –, le groupe a continué de jouer dans une chapelle à la simple lueur des bougies. Depuis, il a continué de gravir les échelons pour atteindre des sommets – une sorte de firmament indé –, remportant succès après succès aussi bien en France qu’à l’étranger, distinction après distinction, tout en fédérant le soutien sans faille d’un public sans cesse grandissant. Votre public. Ton public, Rosemary ! Par Emmanuel Abela

MORIARTY, en concert le 5 décembre à La Souris Verte, à Épinal www.lasourisverte-epinal.fr


David Douard / Danièle Huillet et Jean-Marie Straub Ana Jotta / Guillaume Leblon / Benoît Maire Nicolás Paris / Dominique Petitgand du :

au :

29.11.14 15.02.15

ERNESTO

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www.ceaac.org

(0)3 88 25 69 70

Centre européen d’actions artistiques contemporaines

Commissaires invités : Élodie Royer & Yoann Gourmel

Mer — Dim : 14h > 18h

Centre d'art : 7 rue de l’Abreuvoir, 67000 Strasbourg

VISUEL : NICOLÁS PARIS Pe dagogical diagramas or archi te c ture for birds (détail), 2012 Crayon sur p apier et p apier dé coup é 21 x 14 cm Cour tesy de l’ar tiste et galerie Luisa S trina, S ão Paulo GRAPHISME HORSTAXE.FR

24.12 — 31.12.14 :

Fermeture hivernale


focus La maison d’Arno Schmidt

Scènes de la vie d’un faune

Plutôt crier qu’applaudir « Apportez des lunettes noires et de quoi vous boucher les oreilles. » Voici ce que l’on pouvait lire sur l’affiche de Relâche en 1924. Il faut dire que pour l’époque, le ballet instantanéiste de Francis Picabia était novateur et déroutant. La chorégraphie de Jean Börlin comportait des instants de pause, durant lesquels les danseurs s’affairaient sans musique, s’asseyaient, fumaient, se déshabillaient devant ce mur de lumière composé de centaines de réflecteurs métalliques connectés à des ampoules électriques. La scénographie clinquante et les costumes à paillettes satirisaient les Années folles. À l’entracte, était diffusé un intermède cinématographique ; le bien nommé « Entr’acte » de René Clair. Dans ce film, on retrouvait de nombreux acteurs du mouvement dadaïste : Man Ray et Marcel Duchamp en joueurs d’échec, Inge Frïss en ballerine à barbe, Francis Picabia et Erik Satie (à qui l’on doit la musique d’Entr’acte, mais aussi de Relâche) en chargeurs de canon, Jean Börlin en chasseur et prestidigitateur et d’autres hommes poursuivant un corbillard attelé à un dromadaire. C’était la première fois qu’il y avait une césure cinématographique dans un spectacle de danse. Un instant d’onirisme foutraque que l’on pourra retrouver dans la reconstitution de ce 24e et dernier ballet suédois par Petter Jacobsson et Thomas Caley. Suite à de longues recherches, les chorégraphes sont parvenus à trouver les matériaux nécessaires à cette reprise. Ainsi, 90 ans après la création du ballet de Picabia, les danseurs du Ballet de Lorraine peuvent à nouveau faire Relâche. Et comme l’indiquait le tableau du second acte : « Si cela ne vous plaît pas, vous êtes libre de foutre le camp ». Par Stéphanie Linsingh – Photo : Laurent Philippe

RELÂCHE, le 24 janvier 2015 au CCN - Ballet de Lorraine, à Nancy www.ballet-de-lorraine.eu

Bargfeld n° 37 : l’adresse d’Arno Schmidt (1914-1979) les 20 dernières années de sa vie, une période qui clôt quinze années de vie précaire de réfugié de l’Est. Il y vécut avec sa femme quasiment reclus, travaillant sans relâche à perfectionner son écriture. C’est en ces lieux qu’il accouchera notamment du roman On a marché sur la Lande mais aussi de son œuvre gigantesque Zettel’s Traum, un roman-fleuve format atlas de 1334 pages. Entrecoupant cette frénétique quête littéraire, Arno Schmidt s’est également adonné à la photographie et laisse ainsi un témoignage très personnel de ces ultimes années. L’exposition L’irréductible de la littérature allemande revient sur cette « dernière période Bargfeld », comme un hommage à ce révolutionnaire de l’écrit, montrant l’homme autant que l’auteur et permet au public de se faire une image plus nette de cette « bête à cerveau » relativement méconnue. Cet as du langage, maniant les styles littéraire comme on manierait une fourchette (c’est dire sa facilité), met dans son écriture des bribes de société avec une verve incomparable et une fraîcheur rare. L’occasion de découvrir les secrets d’un auteur branché au monde et à ses délires que l’on associe souvent à Joyce, Céline et Proust, quitte même à en faire leur enfant cabochard qui aura tout fait au nom de la littérature et de la compréhension du monde. Par Julien Pleis

L’IRRÉDUCTIBLE DE LA LITTERATURE ALLEMANDE, exposition jusqu’au 19 décembre au Centre Culturel André Malraux, à Vandœuvre-Lès-Nancy www.centremalraux.com

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mar 13 → ven 16 janvier 2015 20h30

Théâtre actuel et Public de Strasbourg

www.taps.strasbourg.eu • tél. 03 88 34 10 36

TaPS Scala

De miguel de cervantes d’après L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, Editions Seuil Traduction aline Schulman

Cinerama

Compagnie Public chéri – Théâtre de l’echangeur Bagnolet

Fonds régional d’art contemporain

exposition —

15 nov 2014 —

22 fév 2015 avec le soutien du ministère de la Culture et de la Communication / Direction régionale des affaires culturelles d’Alsace

Agence culturelle d’Alsace 1 espace Gilbert Estève Route de Marckolsheim Sélestat www.frac.culture-alsace.org

Cinema II, 2014 (détail)

marc bauer

Mise en scène régis Hebette


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Mue

Cela ressemblerait à s’y méprendre à un drame bourgeois. « Moi », mariée, aurait tout quitté pour « Lui ». Là, dans l’appartement étrangement dépeuplé du jeune homme, ils auraient construit et écrit leur histoire ensemble. On aurait appris, au fil des discussions entre Moi, Lui, l’exmari et la sœur de Moi, l’origine de la blessure insondable. Celle qui tenaille et ronge Moi de culpabilité. Jusqu’à ce que, l’amour s’émoussant, Moi et Lui finissent par se séparer. Sauf que là où tout bon drame bourgeois aurait replacé ces aléas amoureux dans un cadre déterminé, introduisant des contraintes sociales, des enjeux moraux propres à cette petite-bourgeoisie, Rien de moi resserre la focale. Dans une écriture sèche et concise, l’auteur Arne Lygre observe à la loupe les tourments intérieurs des protagonistes. Prolongeant l’aridité de la langue de l’auteur norvégien – à laquelle il s’attaque pour la troisième fois –, le metteur en scène Stéphane Braunschweig opte pour une scénographie clinique. Un lieu à la blancheur implacable, hors d’atteinte de la réalité du monde, et où l’écoulement du temps lui-même semble soumis à d’étranges règles d’exception. Là, la banalité des confidences résonne étrangement, tant la distance induite par la mise en scène vient contredire l’apparent prosaïsme des états d’âme. Un timide jeu de brouillage auquel se joignent les comédiens, telle Luce Mouchel dont l’interprétation ambiguë apporte une versatilité salvatrice à cette création.

Une immense feuille de papier recouvre l’espace dans lequel va se jouer la performance. Le danseur, Aniol Busquets Julià se tient au bord de celle-ci. Il se glisse sous elle et c’est alors que prennent forme des paysages, qu’il crée par le dessous. Vague, banquise qui se craquelle, draps froissés par l’amour, chrysalide ou volcan en éruption, le papier est une page blanche pour l’imaginaire du spectateur. Cette pièce chorégraphique, à mi-chemin entre les arts visuels et la danse contemporaine, est née de l’imagination de Thibaud Le Maguer, un peu par hasard. Il travaillait sur la relation à l’autre et avait l’idée de projeter des ombres. Pour cela, il avait rempli un espace de papier. « J’en avais accroché aux murs, au plafond… Je me demandais comment mettre en scène mon absence. Et puis, un jour, j’ai décroché tout ce papier, qui s’est retrouvé à terre… Je suis allé sous la feuille, j’ai fait une improvisation et là, le miracle s’est produit. » Le propos de la pièce repose sur la retranscription d’une conférence du philosophe Jean-Luc Nancy, intitulée Partir – Le Départ. « Jean-Luc Nancy nous explique qu’il n’y a que les humains qui partent. On pourrait penser que certains animaux, les oiseaux migrateurs par exemple, partent. Mais en fait, ils ne font que s’en aller. Ils reviennent toujours à l’endroit d’où ils sont. Alors que les humains, eux, partent, se séparent, laissent derrière eux une trace d’eux-mêmes pour aller ailleurs. » Tout le projet s’articule autour de la question de la séparation. Ainsi, par ses gestes, le danseur tend à se séparer avec douceur de l’enveloppe de papier, tandis qu’il laisse sur celle-ci la trace de son passage.

Par Caroline Châtelet – Photo : Elisabeth Carecchio

Par Stéphanie Linsingh – Photo : Thibaud Le Maguer

RIEN DE MOI, pièce de théâtre, du 2 au 5 décembre, Théâtre de la Manufacture, Centre dramatique National, à Nancy www.theatre-manufacture.fr

PAYSAGE DE LA DISPARITION, spectacle le 19 décembre à l’Arsenal, à Metz www.arsenal-metz.fr

Fantaisie norvégienne

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24 e FESTIVAL INTERNATIONAL JEUNE PUBLIC

www.momix.org 03 89 50 68 50

Ouverture de la billetterie le 1er décembre

graphisme : Helmo

JEUDI 18 DÉCEMBRE 2014 EQUILIBRIUM VENDREDI 23 JANVIER 2015 STÉPHANE KERECKI QUARTET feat. JoHN TAYLoR “NoUVELLE VAGUE” SAMEDI 31 JANVIER 2015 BRAD MEHLDAU SoLo VENDREDI 6 FÉVRIER 2015 ANDY EMLER MEGAoCTET VENDREDI 20 FÉVRIER 2015 BALLAKÉ SISSoKo /NICoLE MITCHELL “BEYoND BLACK” VENDREDI 13 MARS 2015 BRUSSELS JAZZ oRCHESTRA & DAVID LINX “JacQues Brel” VENDREDI 27 MARS 2015 CARTE BLANCHE AU LABEL VISIoN FUGITIVE MARDI 12 MAI 2015 AMBRoSE AKINMUSIRE QUINTET → la Cité de la Musique et de la Danse → Pôle Sud → Auditorium des Musées de Strasbourg www.jazzdor.com / 03 88 36 30 48

KINGERSHEIM DU 29 JANVIER AU 8 FÉVRIER 2015 CRÉA, scène conventionnée jeune public


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Écouter, les yeux grands ouverts

Les dangers du parcours Dans ses Lettres à un jeune poète parues en 1929, l’écrivain Rainer Maria Rilke réunit dix écrits adressés au jeune officier Franz Kappus entre 1903 et 1908. Un échange épistolaire où le poète, âgé alors de 27 ans, répond aux doutes de son cadet sur sa carrière littéraire en le renvoyant à lui-même : « Cherchez la raison qui, au fond, vous commande d’écrire. » Condensant des interrogations essentielles tant sur l’existence que sur le rapport à l’art, ce livre paru en 1929 n’a eu de cesse d’influencer des artistes. Parmi ceux-ci, Catherine Anne : découvrant par ce biais Rilke, l’auteure et metteuse en scène s’inspirera de ses écrits pour Une Année sans été, sa première pièce publiée en 1987. Ce texte – et ses origines avec lui – qui raconte les parcours de cinq jeunes gens confrontés à leurs propres désirs trouve de pertinents prolongements dans la mise en scène qu’en offre actuellement Joël Pommerat. À travers ce projet, le metteur en scène au travail reconnu s’essaie à de nouvelles expériences : non seulement il monte pour la première fois une pièce dont il n’est pas l’auteur, mais il le fait en travaillant avec de jeunes comédiens ne faisant pas partie de sa compagnie. Si le dialogue entre artiste expérimenté et artiste(s) en formation inhérent aux Lettres de Rilke irrigue tant la pièce de Catherine Anne que le travail de Pommerat, les interrogations sur les choix personnels traversent également l’ensemble du projet. Preuve qu’il n’y a pas d’âge limite pour s’interroger sur son parcours. Par Caroline Châtelet

UNE ANNÉE SANS ÉTÉ, pièce de théâtre, les 11 et 12 décembre au Carreau, à Forbach carreau-forbach.com

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Yves Klein, symphoniste monoton ; Aleksandr Scriabine, peintre lumineux ; John Cage cinéaste ; des écrans de laptop en guise de partition, des lampes de poche pour instruments de musique et un robot de montage musicien de la lumière. Switch the light on. Pour son 15e anniversaire, le festival Rainy Days braque les projecteurs sur la musique nouvelle et… la lumière. Du 26 au 30 novembre, 14 concerts et 10 installations de lumière tenteront d’ausculter la musique pour mieux la révéler. La thématique invite à réunir les forces de la musique, bien entendu, mais également du cinéma (l’ouverture du festival se fera pour la première fois à la Cinémathèque de la Ville de Luxembourg), de l’art plastique (le public pourra voir quatre œuvres issues de la collection d’art de lumière de la Ege Kunst und Kulturstiftung de Fribourg-en-Brisgau) et du théâtre (la création kubrickienne Burning Bright d’Hugues Dufourt pour Les Percussions de Strasbourg se jouera au Théâtre National, tandis que le Grand Théâtre accueillera iTMOi – in the mind of Igor –, un hommage à Stravinsky par la compagnie de danse Akram Khan). On se réjouit d’ailleurs de la présence de Fabiana Piccioli, artiste lumière récompensée en 2013 par le prix Knight of Illumination pour son travail sur iTMOi. Elle signe de surcroît les lumières pour Prométhée ou le Poème du feu de Scriabine par l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg. Que les néophytes se rassurent, Rainy Days est ouvert à tous, amateurs de musique contemporaine ou simples curieux. Par Stéphanie Linsingh – Photo : Louis Fernandez

RAINY DAYS, festival du 26 au 30 novembre à l’OPL – Philharmonie, à Luxembourg www.philharmonie.lu


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17 OCT 14 11 JAN 15

RUMEURS DU MÉTÉORE ------------------------------------------------

A. AYCOCK, A. BARRIOS, I. BONILLAS, L. CAMNITZER, J. CHICAGO, A. DELREZ, L. ECHAKHCH, M. VAN DEN EYNDE,P. DE FENOYL, Y. FRIEDMAN,D. GHESQUIÈRE, L. GHIRRI, J. GROSSMANN, J. HILLIARD, J. JONAS, Z. KOSEK, M. LAET, B & M. LEISGEN, J. LUZOIR,R. L. MISRACH, F. NAKAYA, K. PATERSON,G. PETTENA, J. PFAHL, R. SIGNER, R. ZAUGG. AVEC L’ASSISTANCE DU GEM L’ALBATROS (METZ), DE LA SEGPA COLLÈGE L. ARMAND (MOULINS-LÈS-METZ), DE L’IME LA ROSERAIE (JUSSY) ET DE TOUS LES AMATEURS DE NUAGES.

saison 2014 / 15 danse + musique + théâtre + arts visuels

Isabelle Rèbre & Bernard Bloch Quintette Gustatori & Heidi Brouzeng

Ultim’Asonata

La contre-culture à la loupe

Cie Ak Entrepôt Les Décisifs & Ensemble Hiatus 49 NORD 6 EST FRAC LORRAINE

WWW.FRACLORRAINE.ORG

-----------------------------------------------FONDS RÉGIONAL D’ART CONTEMPORAIN DE LORRAINE 1BIS RUE DES TRINITAIRES F-57000 METZ TÉL.: 03 87 74 20 02 INFO@FRACLORRAINE.ORG

ENTRÉE LIBRE

becdf

OUVERTURE : MARDI–AU VENDREDI 14H-19H SAMEDI–& DIMANCHE 11H-19H

-----------------------------------------------LE FRAC LORRAINE BÉNÉFICIE DU SOUTIEN DU CONSEIL RÉGIONAL DE LORRAINE ET DU MINISTÈRE DE LA CULTURE ET DE LA COMMUNICATION - DRAC LORRAINE

CCAM / SCÈNE NATIONALE DE VANDŒUVRE RUE DE PARME, 54 500 VANDŒUVRE-LÈS-NANCY TEL : 03 83 56 15 00 / SITE : WWW.CENTREMALRAUX.COM LICENCES : 540-249/250/251 / DESIGN GRAPHIQUE : STUDIO PUNKAT


Grande plongée dans un univers électronique, ou petite chronique d’amateurs. Nous avons vu des images en mouvement, des plans fixes, des écrans juxtaposés, des images décomposées, des aplats scintiller, des lignes osciller, des matières  traversées, des oiseaux, des bras, des visages, des paysages, des trames, des formes géométriques, des plans superposés, des motifs répétés. Nous avons entendu des signaux électroniques, des sons saturés, des rythmes, des pulsations, des notes prolongées, des voix, des cris, des murmures, des bruits d’hommes et de machines. Tant d’informations et d’expérimentations, il y avait de quoi avoir le vertige.

Steina et Woody Vasulka sont deux pionniers de l’art électronique. L’une issue du monde de la musique, l’autre de celui de la vidéo, ils collaborent depuis 1965 et écrivent à travers leurs recherches, leurs pratiques et leurs documents, une histoire des cultures électroniques. L’exposition présente entre autre leur travail le plus récent, La commande de Lucifer, une collaboration avec SLIDERS, un jeune collectif d’artiste. En trois écrans ils partent de l’image fixe pour nous emmener vers la matière même de l’image. Le voyage est spatial, en trois dimensions, il nous perd dans un savoir technologique mais nous raccroche par des éléments narratifs presque rassurants. 42


Vocalizations, une pièce de Steina Vasulka, a ce même pouvoir de nous perdre dans une image électronique sans jamais s’affranchir ni des vocalises qui la provoquent, ni d’un corpus d’images facilement identifiable. Entre technologie et poésie visuelle et sonore, l’œuvre raconte une histoire qui se déploie dans son propre espace. Ce que montre l’exposition est également la multitude des œuvres réalisées par les Vasulka. Au fil de leurs rencontres et expérimentations, ils ont accumulé les vidéos et une salle est entièrement consacrée à la présentation de quelques-unes de leurs archives. Ces documents permettent un dernier voyage à travers les innombrables expériences sonores et visuelles du couple. La sélection offre un temps d’immersion totale dans un art que l’on sent en perpétuelle évolution et reformulation. D’un film à l’autre l’image référente, réelle ou graphique, s’affirme ou disparaît, les effets se succèdent mais toujours on décèle des protocoles conduits par des expériences musicales ou visuelles. Au-delà d’une affaire de séduction cette exposition est la preuve, par deux artistes et leur œuvre, de l’importance de l’électronique dans l’art contemporain.

Une balade d’art contemporain Par Sandrine Wymann et Bearboz

AU COMMENCEMENT ÉTAIT LE BRUIT... DE STEINA ET WOODY VASULKA, Exposition jusqu’au 24 janvier 2015 à l’Espace multimédia gantner, à Bourogne www.espacemultimediagantner.cg90.net 43


Johnny Rotten

Rencontres

22.10

Relais-Hôtel Christine

Paris 6e

Par Xavier Frère Photo : Xavier Frère

Cloué au pilori, le « No future ». Si la rage reste ancrée chez John Lydon alias Johnny Rotten, elle ne se traduit plus en violence, ni en nombre de coups de Doc Martens, de crachats ou de vociférations. Le punk est devenu peace. Dans sa longue et intense autobiographie, le king de la (brève) dynastie punk retrace, des Sex Pistols à Public Image Limited, l’une des plus singulières aventures musicales, et l’une des plus influentes, du XXe siècle. Pourquoi écrire cette seconde autobiographie [la première Rotten : No Irish, no blacks, no dogs date de 1993, ndlr] aujourd’hui ? Tout n’a pas encore été dit ? C’est toujours la même histoire, un peu répétitive pour moi c’est vrai, et je pourrais m’ennuyer, je suis un être humain. Mais il était temps que je raconte toute l’histoire de A à Z, je voulais que les gens comprennent d’où je viens, expliquer tout ce qui m’a construit, parce que je ne suis pas seulement ce personnage inventé de Johnny Rotten. J’ai longtemps été ignorant de qui j’étais vraiment, avant l’aventure Sex Pistols. Cette autobiographie est donc aussi une façon de dire : « J’ai un présent, je dois avoir un futur ». C’est votre vérité, mais est-ce LA vérité ? C’est aussi proche de la vérité que j’ai pu l’obtenir et la ressentir, en fonction de mon tempérament irlandais. À vous entendre, la vérité serait une « caractéristique » irlandaise ? Plus qu’anglaise en tout cas, si l’on se réfère aux politiciens actuels en Angleterre, c’est certain ! Pour reprendre le titre de votre autobiographie, est-ce la « rage » qui fait que vous êtes encore là aujourd’hui ? Cette rage était l’énergie qui m’a permis de savoir qui j’étais vraiment, de sortir d’un certain « coma » plus jeune. Avec la maladie [une méningite contractée à l’âge de 7 ans, ndlr] j’ai perdu mes souvenirs, la coordination de mon corps, une partie de ma voix, et au final, ma propre personnalité. J’ai perdu également l’identité de tous les gens qui m’entouraient. Je me suis retrouvé littéralement seul, entre 7 et 8 ans, à l’hôpital. Ça m’a pris des années pour recouvrer la mémoire. La rage vient surtout du comportement de l’hôpital qui a dit à mes parents de ne pas me gâter, de ne montrer aucune sympathie, et à partir de là, je n’ai plus voulu être « institutionnalisé ».

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Cette colère, quelques années plus tard, qui s’exprimera contre les institutions, le système britannique, germait déjà en vous non ? Les institutions ne m’ont jamais aidé. Le système de santé, par exemple, n’a rien pu m’offrir. Donc j’étais uniquement dépendant de ces étrangers qui s’appelaient « papa » et « maman ». Retourner à l’école, très tôt après l’hôpital, a constitué pour moi, un enfer. C’était le plus maléfique des endroits qu’on imagine. On m’appelait «  dummy dummy dum  » [crétin, crétin, ndlr.]. Je n’ai jamais apprécié l’école catholique. Comme j’écrivais de la main gauche, on m’a collé des bandeaux pour me remettre sur le droit chemin. Être gaucher, c’était le signe du diable. Je conseille de ne pas envoyer ses enfants dans les écoles catholiques, ils les torturent. Poser trop de questions fait aussi de vous un diable parce qu’il y a un grand nombre de questions auxquelles ils ne peuvent pas répondre. Tout ça, je l’ai enduré dans ma jeunesse, mais je ne m’apitoie pas sur moi-même, au contraire, j’en suis presque content, c’est ce qui m’a rendu fort, dur, courageux et résistant. Cette douleur – vous l’évoquez longuement dans le livre –, semble viscérale et encore présente, non ? Oui, car c’était une douleur totale. Mentalement surtout. Il y a eu des effets collatéraux : par exemple, je n’avais plus aucune capacité en mathématiques. Aucune. Je ne me souviens pas avec précision d’un numéro de téléphone par exemple. C’est pour cela que je me suis orienté vers des activités plus artistiques et littéraires. Comme enfant, j’étais plus capable de me prendre en main que lorsque je suis passé à l’âge adulte… N’aviez-vous pas déjà un problème avec l’autorité ? Autorité ? Pour moi, ce terme est un non-sens, mais je dois acter le fait qu’il existe, alors on peut sans doute cohabiter. Elle ne peut m’imposer ses convictions, et modifier les miennes. Je veux juste entendre la vérité. Le punk prend-il justement ses racines dans ce refus de l’autorité ? La première fois que j’ai vu ce terme-là, c’était dans le Melody Maker [hebdomadaire mythique du rock anglais, rival du New Musical Express, qui a cessé sa parution en 2000, ndlr]. Il était employé par une journaliste, Caroline Coon, qui est d’ailleurs devenue une amie. Elle m’a appelé « le roi des punks ». La première chose que j’avais faite était de me plonger dans un dictionnaire pour savoir ce que cela


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signifiait… Personne ne le savait vraiment… En tant que « roi du punk », j’ai tourné ça en quelque chose de décent, avec le punk qui convient désormais aux honnêtes citoyens. Mais je pourrais être aussi le roi des idiots et des trous du cul, c’est-à-dire pour tous ceux qui se sont dit punks après les Sex Pistols. J’ai très peu de respect pour tous ces affreux qui ont joué avec ce terme après. La plupart de ces groupes n’avaient rien à voir avec notre son, à part quelquesuns que je respecte : X-Ray Spex, The Slits [avec sa belle-fille Ari Up, décédée en 2010, ndlr.], The Adverts. J’ai compris et apprécié qu’il fallait être original, différent, individuel. Le punk, c’était ça finalement : une autre façon de faire de la musique, hors de toute catégorie. Comme souvent, il y a 1% au sommet, qui est la crème, le 99 % restant est insipide. Le terme « punk » n’a donc pas été inventé par Malcom McLaren ? Les journalistes ont inventé ce terme. Pas Malcom. Il n’avait aucun talent créatif ou autre, pour inventer quoi que ce soit. Vous êtes violent avec lui dans le livre… Je le devais. Parce que malheureusement, une grande partie de mon travail a été volé par des gens comme lui. Il y avait tout un aréopage néfaste autour des Sex Pistols. Malcom et ses copains disaient : « On a fait ci, on a fait ça » ! J’ai quand même écrit les chansons. La seule raison pour laquelle ils m’ont choisi, c’est qu’aucun d’entre eux ne savait écrire, ils n’avaient pas d’images, aucune attitude, aucune vision. Ils n’auraient pu être qu’un énième groupe de pub anglais avec un joli chanteur. Mais moi, je n’étais pas joli ! Et je ne pouvais pas chanter. Mais j’ai appris rapidement. J’ai utilisé ma voix comme je le sentais le mieux. C’est venu comme ça ! Du cœur. Du cœur, des tripes. Pour être totalement honnête ? Je le pense oui. Je n’ai pas été conçu comme être humain pour uniquement copier ou reproduire les autres. Les barrières que j’ai utilisées sont la rage et la colère. Ces deux sentiments font partie de mon

—  Je ne crois pas en la célébration d’un être humain plus que d’un autre, ça ressemble trop à de la religion.  —

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arsenal défensif en réalité. Une putain de bonne défense en fait ! Avec l’âge, pourtant, je n’ai plus vraiment besoin de me défendre. Mon œuvre et mon travail parlent pour moi. Et « c’est l’histoire révélée d’une vraie icône britannique ». Je ricane parce que je n’ai jamais cru en ça… Mais vous êtes une icône, reconnaissez-le… Laissez-moi finir ma phrase, vous êtes tellement enthousiaste ! Je ne crois pas en la célébration d’un être humain plus que d’un autre, ça ressemble trop à de la religion. Je rejette toute chose religieuse. Je n’ai pas de morale, je n’en ai jamais eue, moi, j’ai des valeurs. C’est une différence énorme. Avez-vous conscience qu’à l’époque des Sex Pistols, vous effrayiez une partie de la société ? J’ai conscience que mes mots pouvaient avoir un pouvoir, et ça j’en étais très heureux. Je n’ai jamais considéré que je leur faisais peur, c’est d’apprendre la vérité qui leur faisait surtout peur. Ce n’était pas des putains de chansons vaniteuses, il n’y a jamais rien eu de vaniteux dans ce que j’ai écrit. Sortir un livre, c’est déjà plus prétentieux en soi. Que reste-t-il de ces années punk dans la société d’aujourd’hui ? Qu’avons-nous gardé, appris ? Si nous n’aimez pas ce qui vous entoure, levez-vous et dites-le, mais lancer un pavé dans la vitrine d’un McDonald’s ne résoudra rien. Les émeutes ne servent à rien. Les mots, eux, peuvent changer la donne. C’est l’arme la plus puissante dont on dispose. Et ne parlez surtout pas comme un politicien, ils mentent tous. Malcom a toujours parlé comme un politicien. Pas un politique ne trouve grâce à vos yeux. N’avezvous jamais été sollicité par ce milieu ? Si, ils essaient encore aujourd’hui, mais ce monde est trop sarcastique. Ce monde ne m’intéresse pas, parce qu’il est corrompu, de la base jusqu’au sommet. Je l’appelle le « shitstem ». Il n’y a pas de place pour l’intégrité et l’honnêteté dans ce domaine. Mais l’idée « une personne, un vote », c’est une fibre essentielle, et grâce à l’individu, loin du baratin des politiques, nous pourrions être capables de sauver le monde ! Dans votre autobiographie, vous expliquez que vous avez joué de la musique « pour être aimé ». C’est une façon de dire que j’aime les disques fun, et la disco. « Nous faisons ça pour être aimés », il ne faut pas le voir littéralement parlant, mais tout le monde souhaite ça, non ? « L’amour » à travers la musique, ça semble plus proche de l’esprit hippie seventies, que vous rejetiez, que de l’esprit punk, non ? Les hippies venaient de la classe moyenne. « Aimezvous les uns les autres », disaient-ils, mais ça dénigrait


— Nora, ma femme allemande, est mon numéro 1 dans la vie. On est ensemble depuis 35 ans, et nous serons ensemble jusqu’au bout.  — beaucoup les femmes. Les hommes parlaient d’amour libre, tandis que les femmes, elles, gardaient les enfants. Il n’y avait pas beaucoup d’égalité là-dedans. Ma méthodologie de l’amour est un peu différente… Nora, ma femme allemande, est mon numéro 1 dans la vie. On est ensemble depuis 35 ans, et nous serons ensemble jusqu’au bout. Je ne vais pas aller voir ailleurs, je suis loyal et heureux comme ça… Dans le punk, les groupes de filles, qui se débrouillaient aussi bien que les mecs, ont elles aussi rejeté ces idées hippies… Qu’est-ce que Public Image Limited (PiL), qui ressuscite à intervalles irréguliers, représente pour vous ? C’est la chose la plus brillante de ma vie. Ce projet m’a tout apporté. Tout. Ce qui est bien avec les Pistols, c’est que j’ai pu apprendre comment se fabriquait un disque, étudier les règles du milieu, à quel point la presse était importante. Qui manipulait qui. Qui il fallait éviter. Donc, quand j’ai commencé PiL, on était complètement  « incorruptible ». PiL est comme une université, où les individus viennent pour apprendre le concept de liberté. Liberté ne veut pas dire « isolation » du reste de la population humaine, ça veut dire l’inverse : être capable de partager, et c’est pour cette raison que 49 personnes ont transité et joué dans PiL. Quarante d’entre eux ont été des gens décents, corrects, et une minorité ne l’a pas été. Pensez-vous avoir mérité un succès plus large avec PiL ? Oui, entre la musique, l’intégrité du projet, et la forme d’exploit d’explorer des choses tous ensemble. Nous sommes allés au-delà de la musique. Nous avons poussé les choses et les sons très loin, sur des propos politiques vraiment intéressants. Il y a des titres où je fais preuve d’empathie comme sur Psychopath, avec le serial killer John Wayne Gacy. Et il en faut pour avancer. Moi, j’ai fait des erreurs, mais j’apprends d’elles. Je ne suis pas le diable, je ne suis pas hardcore ! Je m’amuse plutôt de la vie, en fait, comme je l’ai fait en participant à des émissions de télé-réalité… Il y a une vraie incompréhension à mon sujet.

En 2013, vous aviez le projet fou d’aller jouer en Irak, un pays qui a totalement sombré dans l’anarchie… Nous ne voulions pas jouer pour les troupes, mais pour le peuple irakien ! Nous voulions leur offrir une vraie liberté, celle que nous connaissons à l’Ouest. Le semblant de paix là-bas n’était déjà en fait que du pipeau, des mensonges de politiciens. Le chaos empire. Tout le monde veut sucer le pétrole qui se trouve là, le business est énorme. Et maintenant, il y a ces fanatiques religieux… Vous, à une époque, vous étiez aussi considéré comme un terroriste ! Par le Royaume-Uni, c’est vrai. Être fiché comme terroriste aujourd’hui, aïe  ! Ont-ils gardé mes dossiers ? J’étais un suspect politique, même si je n’appartenais à aucun parti. Mais je suis citoyen américain depuis 2013, et je ne suis plus fouillé comme avant aux aéroports. Et en obtenant la nationalité US, je n’ai surtout plus à payer pour la Reine ! Vous sentez-vous aujourd’hui plus américain [il vit à Los Angeles depuis 25 ans, ndlr] que britannique ? J’ai désormais trois passeports : irlandais, britannique, américain. Je suis un citoyen du monde de toute façon. Pourquoi ne pas en avoir un chinois un jour, ou japonais ? J’aime la culture de ce pays, mais ils peuvent être d’une barbarie sans nom… En 2016, fêterez-vous les 40 ans des Sex Pistols à travers des retrouvailles et une tournée, comme vous l’aviez fait en 1996 ? Jamais. Je devrais dire : « Ne jamais dire jamais ». Mais non, je ne les aime pas. Je n’aime pas leur manager. Ce sont des voleurs de paradis. Ils attendaient même en 1996 que j’écrive des textes. J’en ai assez. Tout ce que je fais dans mon esprit est consacré à PiL… Les Sex Pistols, c’est donc définitivement enterré ? Oui, c’est terminé. En 1996, pour la brève reformation, je voulais savoir s’il y avait une amitié à sauver, mais non, ce n’était pas le cas. C’était une belle redécouverte : on se détestait toujours les uns les autres. Ça a été utile ! Je n’ai plus besoin d’eux. La rage est mon énergie, John Lydon alias Johnny Rotten (aux Éditions du Seuil)

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Rencontres

Daniel Romano 04.09 Au Camionneur Strasbourg À deux pas de l’autoroute, entouré de couches architecturales témoignant des temps modernes, l’homme est anachronique. Costume croisé, cravate à pois, chemise col blanc – que l’on nomme aujourd’hui « chemise banquier », c’est dire l’aversion que nos contemporains lui portent –, il tire sur son clope laissant vaguement apparaître un tatouage sur sa main. Daniel Romano, dans tous ses paradoxes, balayés par un discours affable. On dit de lui qu’il retourne aux fondamentaux de la country, ses quatre albums sous le bras dont le dernier Come Cry With Me, mais faudrait-il d’abord que l’on comprenne de quoi il retourne. Le genre, passé à la moulinette de l’imaginaire américain, nous est régulièrement recraché en un liquide peu ragoûtant fait de patriotisme et de bonhommes capables de conduire des semi-remorques les yeux fermés. L’essence même du mot country se serait perdue entre des velléités populaires et des croisements musicaux malheureux.

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Par Cécile Becker Photo : Christophe Urbain

« Ce que je fais, ce n’est pas de la country ou en tout cas, ça l’est moins que la country traditionnelle moderne, affirme Daniel Romano. Il y a une poignée de gens à Nashville qui continue vaguement de perpétuer la country, mais je crois que l’intention n’est pas là où elle devrait être : j’ai l’impression qu’on ne parle que de camions et de bières. Je n’ai pas de camion, j’aime la bière mais pas au point de la chanter ! » Obsessionnel, il revient aux prémices de la country, à son énergie originelle, absorbant le meilleur et le pire des émotions de l’Homme pour les étaler comme une poésie simple, directe et honnête. « Si tu ne peux pas écrire en 20 minutes, alors jette ta chanson, car elle doit être vraie », dira-t-il. C’est d’ailleurs certainement cette propension à fouiller l’élémentaire qui l’amènera à la country qu’il avait longtemps boudée par esprit rebelle envers sa famille et sur les chemins tortueux du punk : « Je crois que j’ai compris le punk parce que j’ai compris la country. Pour moi, il y a des parallèles évidents, surtout une forme de franchise. » « Victime de la nostalgie », n’ayant que pour « faiblesse » l’écoute de groupes punks de la fin des 70’s, Daniel Romano s’attache pourtant à décrire le monde qui l’entoure par les sentiments de ses égaux. Des valeurs universelles, compréhensibles par tous, « le but ultime de la musique ». À ce point universelles que sur scène, nul besoin de comprendre un traître mot d’anglais pour être touchés de plein fouet par le portrait qu’il dresse de l’humanité par ses sensibilités.


Moodoïd 16.10 Festival Nancy Jazz Pulsations Véritables bouffées de vapeurs psychédéliques, les chansons de Moodoïd imprègnent cette année 2014 d’une pop onctueuse et planante, légère comme une chantilly saupoudrée de paillettes. Agrémentées de clips colorés et loufoques, elles affirment une forte identité visuelle, paroles, sons et images se confondant en une grisante synesthésie. Alliant un goût prononcé pour les esthétiques surréalistes à un brin de connaissances alchimiques, Pablo Padovani plonge le glam, le jazz, le rock progressif dans une marmite qui dès lors fume et lance des éclairs comme le chaudron de Panoramix : Moodoïd était né, fruit d’une union entre la montagne et le « mood » de son créateur, réfugié un temps dans les Alpes suisses. Je suis la montagne, manifeste d’une communion avec la nature où résonnent les premiers échos de paroles susurrées et d’accords gavés de reverb, sortira en EP sur le label Entreprise, tête chercheuse d’artistes en français dans le texte. Pour faire référence au titre d’ouverture de l’album qui suivra quelques mois plus tard, Le Monde Möö, Pablo Padovani est avant tout un garçon qui veut de la magie  : «  Je trouvais qu’aujourd’hui, dans la musique électronique notamment, il y avait un côté très froid, un peu dur même. Alors j’ai voulu créer un univers drôle et rêveur, un disque sans formes et sans règles ».

Par Benjamin Bottemer Photo : Arno Paul

Moodoïd est un amoureux des claviers de Julee Cruise ou d’Angelo Badalamenti, adepte de la musique de Steely Dan, Donald Fagen ou David Bowie, réalisateur de ses clips aussi amateur de Dalí et de Magritte, de Michel Gondry et de Wes Anderson. Il nous encourage à aimer, déguster et ouvrir grand les yeux, mais point de message à chercher dans les textes, plutôt une musicalité du verbe, tracée sur des tableaux colorés de longs riffs de guitare et de lignes de saxophone interrompues par l’irruption de synthés vintage, avec l’impression de plonger dans un coffre rempli de jouets qui auraient leur volonté propre. « Mes textes sont des descriptions d’images, de sensations, de souvenirs, avec des références visuelles absurdes et burlesques, décrit Pablo. Je mets en scène des images où les textes doivent s’adapter à la mélodie. » Le succès soudain des premiers EPs a mis le jeune rêveur face à la nécessité de faire un disque. Puis un second. Vite. Une contrainte qui n’en est pas une pour Pablo Padovani, qui a envie de tout : « Pour la suite, je veux du dansant et de l’intimiste, mélanger les textures, composer des chansons de quinze minutes... Je veux pouvoir défendre un disque au présent, faire en un mois quelque chose qui me ressemble ». Il est temps d’amorcer la descente. Après un certain temps plongés dans l’onctuosité et la douce acidité de Moodoïd, nos neurones prennent soudain la consistance d’un mercure pailleté d’or. Peut-être que je frôle la surdose. Je vais de ce pas me purger en plongeant dans un lac de crème glacée à l’absinthe.

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Rencontres

Feu! Chatterton 15.10 La Laiterie Strasbourg Les cinq garçons de Feu! Chatterton étaient à la Laiterie avant Chapelier Fou, le cinquième concert de leur première tournée française. Après la sortie de leur EP crowdfundé, porté depuis leurs débuts par des médias dithyrambiques, ils ont soif d’aller se frotter à la réalité du public. Sur la petite scène tout en promiscuité du Club, ils enchaînent leurs quelques chansons, déjà des tubes, avec une exubérance presque adolescente, contagieuse, et une langueur proche de Bashung. Rencontre avec Sébastien, Raphaël, Clément, Arthur et Antoine. Lors d’une interview à Télérama, vous disiez être connus médiatiquement, mais encore à la recherche de votre public. Vous l’avez trouvé depuis ? Sébastien : C’était l’impression qu’on avait. Il y a encore un décalage aujourd’hui entre la visibilité médiatique et le public qu’on a. Arthur [auteur et chanteur, ndlr.] : On était surpris de trouver la salle pleine en arrivant, c’est rare pour une première partie. On ne s’attendait pas, pour une première tournée, à remplir des salles de 250 places. À Rennes, Lille, Lyon, Strasbourg, c’est complet. C’est dingue.

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Par Marie Bohner Photo : Christophe Urbain

Vos textes sont empreints de références, littéraires, mais aussi géographiques. Des cartes du tendre ? Arthur : La géographie, c’est l’exotisme. C’est drôle, c’est la première fois que quelqu’un le remarque, et qu’en conséquence je le remarque aussi. Souvent dans les chansons il y a un repère géographique, qui donne la couleur. L’Italie, le Mexique, l’Océanie, la pinède... J’aime les paysages. Ça ponctue l’imaginaire, ce qu’on peut partager avec les gens. On plante un décor, et on peut le rendre ambigu, équivoque. La mer, par exemple, ça peut être la plénitude, mais aussi la cruauté. Vos références du moment, en musique et en littérature ? Clément : On lit tous Eric Reinhardt, son dernier livre : L’Amour et les forêts. C’est super. Il nous a contacté pour faire une lecture musicale avec lui autour de son livre à la Maison de la Poésie. Ça nous branche vachement. Sébastien : Je relis Pulp de Bukowski là. Tu as l’impression de lire un film. Clément : Certains groupes font consensus pour nous tous. On adore le dernier album d’Arcade Fire. Et les deux derniers de Mac DeMarco. Arthur : Je réécoute Jimi Hendrix en ce moment. Machine gun, Little wing. Mortel. Vous venez de parcours musicaux très différents, comment vous retrouvez-vous au sein de Feu! Chatterton ? Arthur : On se retrouve autour de la liberté de chacun. Ça a pris du temps mais Feu!Chatterton est devenu le creuset de toutes ces influences. On se crée peu à peu un univers et une iconographie à nous. Antoine : Ce qui nous définit quand même c’est cette énergie rock. C’est un truc qu’on n’a pas choisi, qui est venu naturellement avec la scène.


Glass Animals 03.11 La Laiterie Strasbourg

Par Marie Bohner Photo : Christophe Urbain

Glass Animals, quatre musiciens d’Oxford atteignant peut-être le centenaire à eux quatre assurent ce soir-là la première partie de Metronomy en guise de première tournée. Un peu stressés, vaguement mal à l’aise, ils confient : « La scène, au début, c’était tout sauf drôle. Un stress intense. Maintenant on commence, petit à petit, à y prendre du plaisir ». Dès leur arrivée sur la scène de la grande salle de la Laiterie, devant une salle déjà bien pleine – la soirée affiche complet –, Dave Bayley, Joe Seaward, Edmund Irwin-Singer et Drew MacFarlane commencent leur set en force, s’engageant sur scène comme dans un round de boxe. La voix et la gestuelle protéiformes de Dave Bayley enflamment la scène avec une énergie insoupçonnée, étrange. Quelque part entre la brit trip hop de Morcheeba et les explorations mystico-punks de Fantazio, Glass Animals distille une vibration obscure, un son ondulé, mystérieux et chatoyant. Déployant une séduction reptilienne, à l’image du clip

de Black Mambo. Les quatre garçons revendiquent des inspirations diverses, Radiohead bien sûr, mais aussi l’électro de Caribou et du très planant Flying Lotus. D’où vient alors cette onde sensuelle, très incarnée, qui vient s’entrechoquer avec ce son onirique et éthéré ? Les Glass Animals y ajoutent une pincée de musique classique expérimentale et une grande rasade de R’n’B, « le nouveau et l’ancien ». Un son qui prend tout son relief lorsque le groupe reprend sur scène Love lockdown de Kanye West. Rugueuse, bien ancrée dans ses basses, la chanson se déploie dans la salle comme un serpent en transe. Le public apprécie, et on dirait que les musiciens aussi. Avec la sortie de son premier album Zaba, Glass Animals affirme une esthétique sombre et organique, particulièrement dans ses clips, qui donnent une densité inattendue à un son parfois trop aérien, comme Hazey ou Pools. Dave Bayley revendique ces ombres  : «  On partage les choses qu’on aime, dérangeantes ou non. On travaille avec les réalisateurs des clips bien sûr, sur le story board, mais ensuite on ne s’en mêle plus, car on cherche des regards de réalisateurs. » Rien de fortuit donc, ni dans le choix des images, ni dans le choix des mots, mais un vrai positionnement esthétique, comme l’affirme le batteur Joe Seaward : « Avec Zaba, on voulait trouver un titre sans trop de grandes ambitions. Un mot pas connoté, dans lequel on pourrait retrouver la diversité de ce qu’on cherche à y mettre, nous. » Quand on leur pose des questions sur l’avenir, Joe Seaward répond, sagement, qu’ils vivent ce qu’il y a à vivre aujourd’hui, au jour le jour. Aujourd’hui à Strasbourg, à Francfort demain. Mais Dave Bayley rit : « Dans dix ans, j’aurai une grande barbe. Et je serai très gros. ».

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Fatih Akin 08.11

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Forum des images

Paris


Rencontres Par Vanessa Schmitz-Grucker Photo : Vanessa Maas

« Je suis un type curieux alors quand mes parents m’ont dit de ne pas toucher à la drogue, j’ai immédiatement cherché la drogue. Idem pour le sexe ! » Cette confrontation au réel presque violente se meut en une hypersensibilité portée aux nues dans l’œuvre de Fatih Akin. La détresse existentielle qui s’ignore ou qu’on veut ignorer, mise à distance par un humour décalé, est le reflet d’une blessure, point de départ de son dernier long métrage, The Cut. On regrette la simplicité émotionnelle de cette fresque historique périlleuse ; elle clôt pourtant ce que le réalisateur germano-turc présente comme une trilogie – HeadOn et De l’autre côté étant les premiers volets – et permet une lecture nouvelle, a posteriori, de ces deux chefs-d’œuvre. Fatih Akin est né à Hambourg où ses parents se sont exilés sans contraintes depuis la Turquie dans les années 60. L’exil qui se vivait pacifiquement dans son travail bascule vers une faille qui conditionne, qui fausse parfois, notre rapport au monde, aux êtres, aux événements. Soul Kitchen, dont la touche plus colorée et moins dramatique s’écarte du funeste sublime de la trilogie, n’échappe pas à aux allersretours entre ces deux cultures. À la première lecture, dans la narration comme à l’image, le lien est fluide, on passe aisément d’un monde à l’autre, d’un côté à l’autre : « Je reste un pacifiste convaincu même si certaines de mes positions peuvent déranger » [The Cut traite du génocide arménien encore tabou en Turquie, ndlr]. Mais cet exil même accepté – Sibel, l’héroïne de Head-On, vit sereinement son départ de l’Allemagne vers Istanbul – engendre pourtant des parcours de vies accidentés qui rendent le rapport à l’amour impossible et la mort presque banale. La mort de Nico dans Head-On, la mort de Yeter et de Lotte dans De l’autre côté sont appréhendées à l’image de manière presque anecdotique. Celle de Katarina est à peine évoquée. Le traitement akinien de la mort, froid, subtile, allusif la rend plus intense, plus dramatique, plus présente même. Les codes visuels n’hésitent pas, ils tranchent au service de la narration ; vivre, c’est mourir. Vivre, c’est aimer. Aimer, est-ce mourir ? Enfant du rock et de la soul, Fatih Akin amène à l’écran des situations jamais envisagées comme ce couple marié par intérêt, Cahit et Sibel, qui s’interdit de faire l’amour pour ne pas devenir concrètement mari et femme. Cet amour qu’on empêche ou qui s’empêche, noyé dans une débauche d’alcool, de sexe et de drogue, ne se rattache à rien dans la tradition cinématographique : « Je ne suis pas l’héritier d’un Truffaut ou d’un Godard. Mon premier choc cinématographique, c’était Bruce Lee et notamment La Fureur du Dragon. Mon école est là : Romero, Stallone, Bruce Lee et Le Bal des vampires de Polanski ». L’influence et l’éducation populaire d’Akin, son univers à cheval entre deux cultures

apportent de l’audace à son cinéma dont découle une liberté que peu de ses contemporains s’offrent. Une actrice porno, un morceau de Wendy Rene, un groupe folklorique turc, des archives de manifestation en Turquie, Fatih Akin se pose en chef d’orchestre délirant. Et l’ensemble fonctionne. Fasciné par le travail de Guillermo Arriga, scénariste de la trilogie d’Alejandro Gonzalez Inarritu dont le célèbre Babel, Fatih Akin est récompensé du prix du scénario en 2007 au festival de Cannes pour De l’autre côté qui présente de nombreuses similitudes narratives avec 21 Grammes. L’architecture du scénario, en étages, où plusieurs récits s’entremêlent est pourtant un hasard du montage : « J’ai écrit un scénario à la Arriga. Je l’ai monté. Ça n’a pas fonctionné. Adam Bousdoukos [acteur principal de Soul Kitchen et meilleur ami d’Akin, ndlr] m’a dit que j’allais d’autant plus me planter qu’on m’attendait au tournant après le succès de Head-On. J’étais dans l’impasse. On a tout reconstruit au montage. Le scénario n’était absolument pas écrit ainsi, on passait très rapidement d’un personnage à l’autre mais seul Arriga peut faire ça, moi j’ai dû rallonger les séquences pour rendre l’ensemble compréhensible ». À l’instar de la scène d’ouverture où la caméra va à la rencontre de la voiture qui s’avance vers la station-essence, tout le film est construit en contre-mouvement. Son récit à tiroirs ne propose aucun lien entre les séquences, ce sont autant de sauts dans le temps, seule la répétition de la première scène jette un pont dans la narration : « Je ne savais pas que j’allais utiliser cette scène deux fois. Si je l’avais anticipé, je l’aurais tourné différemment. Il y a plusieurs réalités dans ce film alors pour montrer que l’on passe de l’autre côté, au moment de monter la scène une deuxième fois, on change simplement la chanson. C’est une parade fantastique ». Quant à la réception de ce film où des femmes turques baisent, se droguent et s’engagent, Fatih Akin sort de sa réserve habituelle : « Mes films font polémique. Il paraît que je heurte les gens en mettant en scène ces femmes turques libérées, d’autant plus que je suis d’origine turque. J’en ai ras le bol de cette pseudo-sensibilité exacerbée. Moi, je veux vivre avec mes fondements rock mais je le fais sans provocation alors qu’on me foute la paix ».

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Mathieu Amalric 10.10

Hôtel Bristol

Mulhouse

Par Philippe Schweyer Photos : Olivier Roller

Mathieu Amalric était présent à la Filature de Mulhouse pendant une semaine pour une série de représentations du Moral des Ménages, une pièce adaptée du deuxième roman d’Eric Reinhardt et mise en scène par sa compagne Stéphanie Cléau. L’occasion d’une conversation les yeux dans les yeux avec l’acteur au regard le plus halluciné du ciné, pour parler de sa nouvelle vie de comédien de théâtre et de la « macération » de son prochain court métrage en tant que réalisateur. Comment se passe la tournée du Moral des Ménages ? C’est nouveau pour moi. C’est assez étonnant de jouer tous les soirs. Est-ce que ça se rapproche de ce que tu montrais dans ton film Tournée ? Oh j’en sais rien… Là, c’est nous qui sommes en danger. Il faut que le spectacle ait lieu le soir. Tu ne sais pas ce qui va arriver. Tu crois que ça va être la même chose et en fait ce n’est jamais la même chose. On a pourtant l’impression que le spectacle est déjà bien rodé… Les spectateurs qui ne le voient qu’une fois ne peuvent pas s’en rendre compte… Pour nous c’est extrêmement différent d’un soir à l’autre, même s’il y a des rendez-vous très précis de rythme, de tuilage, de lumière, de musique, de tempo… T’es venu quel jour ? Le premier soir. J’essaye de me souvenir si c’est le soir, où, curieusement le personnage était extrêmement antipathique. Très déplaisant. Ce qui n’était pas inintéressant. Du coup, le lendemain c’était plus autour de la blessure… Même si le spectacle semble être exactement pareil, le fond est à l’inverse. Au lieu d’être sur l’antipathie du type, je suis sur un homme blessé. Avant-hier soir, Stéphanie était très contente. Du coup, on était inquiets pour hier. Quand tu en fais une très bonne, le lendemain soir il faut être très vigilant. Est-ce que vous avez toujours le même ressenti Stéphanie et toi ? Peut-il t’arriver de trouver bien une représentation et pas elle ? Il ne s’agit pas de savoir si c’est bien ou pas bien ! On s’en fout de ça ! C’est autre chose ! C’est juste des infinis possibles. Avec le même texte, le même cadre, tu peux raconter des choses absolument opposées.

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Les moments où tu parles dans un micro, c’est venu comment ? C’est Stéphanie. C’est elle qui a totalement tripatouillé le texte pour créer quelque chose qui n’est pas dans le livre. On dit que mon personnage écrit des chansons, donc elle se demandait quoi comme chansons ? Il fait des chansons de sa vie. Chaque fois qu’il fait quelque chose, il se dit qu’il pourrait en faire une chanson et puis à un moment on s’est dit que je pourrais prendre un micro. C’est peut-être les chansons qu’il y a dans ce putain de disque dont parle la fille, Initiales Middle Class. Il y a les moments qu’on vit et il y a les moments où tout d’un coup t’en fais des chansons, tu te prends pour un cow-boy, pour un rocker, pour Daniel Darc ou pour Miossec…


Le spectacle démarre très fort… Oui, c’est là où je suis le plus crooner. Là, tu peux croire que… Le mec croit que. Puis ça se délite. Puis il y a les lumières, il y a les musiques d’Ennio Morricone, il y a la cigarette, il y a le costume. Il y a l’écrin de la lumière.

parce que ça me bouleverse que des amis ou des amoureuses aient envie de jouer à la poupée avec moi ou que je fasse partie de leur monde. Quand tu es sur une scène, on te voit en entier. C’est aussi bête que ça. On te voit de là, jusque-là. Tout le temps.

La cigarette aide beaucoup pour ton jeu ? Le personnage est quelqu’un qui a vu trop de films. Ce qui compte, c’est juste de ressentir des choses quand on regarde. T’amènes les choses sans trop les expliquer. C’est des sensations. Du lard ou du cochon, tu ne sais pas trop.

Ça change vraiment ? Vas-y tu verras ! Vas-y ! Va voir ! Vas-y ! Monte ! C’est tout !

Être au théâtre change quoi par rapport à ton jeu au cinéma ? Mon jeu, je m’en cogne ! Ce ne sont pas des questions que je me pose. Je ne fais pas ça pour moi, je fais ça

C’est plus violent ? Fais-le ! Tu vas comprendre immédiatement. Tu l’as vécu en classe quand il faut faire un exposé. On te voit en entier tout le temps. Le cinéma, ça ne fait pas ça ? On ne te voit pas en entier. On te voit par petits bouts.

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Rencontres

Au cinéma, on te voit de très près… Le cinéma c’est ma maison, donc ça ne me pose pas de problème. Et puis voilà, le théâtre c’est une sensation très ample, des trajets, des présences… C’est bon quand il y a un spectacle, quand il y a quelqu’un. C’est pour ça que chaque soir, c’est vraiment différent. Tu crois que tu vas être proche de l’ennui puisque tu l’as déjà fait, mais en fait non. Pour l’instant. Après je ne sais pas ce que ça fait au bout de quarante fois, je pense que tu passes par des phases. Et puis, on est une équipe soudée. On est très peu. Tout tient dans une petite camionnette. Penses-tu à d’autres projets pendant les moments de relâche ? Ça dépend des jours. Cette semaine, je suis pas mal allé au cinéma voir des films que je n’avais pas eu le temps de voir. As-tu vu Mommy le film de Xavier Dolan ? Oui. C’est aussi bien que ce qu’on dit ? On s’en fout de ce que les gens disent ! On en parle partout… Je n’ai rien lu !

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En tout cas, ça t’a plu… Ce n’est pas le problème ! Va voir ! Vois-le ! C’est tout ce qui compte ! Il faut arriver à avoir une relation directe avec les choses. C’est stimulant de voir des films comme celui-là ? C’est bouleversant. Sur la jeunesse, c’est absolument bouleversant. Que la jeunesse soit vraiment la jeunesse, avec la force de la jeunesse. Ce qui n’est tout de même pas ce que l’époque provoque chez les jeunes qui sont tellement lucides, tellement responsables… Ils sont obligés. Là, il y a quelqu’un qui diverge. C’est une lessiveuse. C’est beau. Ton prochain film sera-t-il une adaptation ? Non, une commande. J’aime bien les commandes. C’est arrivé il y a quelques jours. La sécurité routière m’a demandé de réaliser un film de cinq minutes. Ce n’est pas facile. J’aime bien. Il y a un cahier des charges assez précis. On va voir. Ça me semble impossible. Je vais essayer. Je n’ai jamais fait ça. C’est très long cinq minutes. Il faut essayer de tourner ça les 17 et 18 novembre pour que ce soit diffusé à Noël. Ça me faisait penser à des choses de Carver. C’est pour ça que je lis ce bouquin de Carver. C’est bien Carver… Ah oui c’est bien… C’est pas gai.


Miossec aussi aime bien Carver… Ils vont ensemble ces deux-là. Cette semaine, on n’a même pas eu la force d’aller à Bâle. C’est assez agréable d’être dans un moment de paresse. C’est une chose à laquelle on n’a jamais droit. Un état d’irresponsabilité qui n’est pas désagréable. D’être avec Stéphanie, sans enfants, en dehors de la maison… On prend chacun une chambre… C’est vachement érotique. Ne pas dormir dans la même chambre, comme dans une comédie de remariage… Aller au cinéma, marcher et être concentré sur le soir… On va sur le plateau trois heures avant. Stéphanie change encore des trucs, prends des notes. Elle va accompagner le spectacle jusqu’au bout ? Je la vois mal ne pas venir. Je ne sais pas si elle va y arriver. Comme elle est très manuelle, c’est elle qui s’occupe de toute la « mise », des hélicoptères… C’est touchant de voir les montages, les démontages, toute cette énergie qui est là parce que tu as eu envie de quelque chose. Tout d’un coup, tu vois tous ces hommes en train de monter des projecteurs, de mettre des filtres… Ça l’excite… C’est comme quand tu fais un film. Aujourd’hui, c’est une journée où ça macère. J’aime bien me réveiller très tôt pour ça. Normalement, j’aurais passé toute la journée à ne penser qu’à ça. Il y a des choses qui arrivent. Il y a un cadre très précis. Ils veulent que ça se passe à Noël et que l’on fasse prendre conscience aux gens qu’il y a énormément d’accidents à cause des textos au volant. C’est une vraie catastrophe. Là, le type a tué un gosse et c’est Noël. Et il y a son gosse à lui, sa femme. C’est le premier Noël après l’accident. Il y a cet hématome, cette explosion intérieure. Qu’est-ce qui se passe ? Tout d’un coup m’est revenue cette nouvelle de Carver… Celle avec le gâteau d’anniversaire ? Non pas celle-là. Je pensais à celle où il n’y a pas d’accident de voiture, mais où le sentiment est le même. Le type est parti à la chasse avec des copains. Et là, le premier jour, ils sont tombés sur un cadavre de femme. Ils le laissent. Ils s’éclatent. Quand il revient, sa femme le regarde et il lui dit : « Pourquoi tu me regardes comme ça ? ». C’est au-delà du Mépris de Godard. Il n’y a plus rien. Je parle juste de ça. Pour moi, c’est exactement ça. Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Rien, rien… Il faut imaginer quelle serait la pire horreur et à la fin on découvre que leur enfant était dans la voiture quand il a envoyé le texto. Je ne veux évidemment pas qu’il y ait de flash-back… Comment je fais ? Je me souviens de cette nouvelle de Carver. Des fois, il peut arriver quelque chose qui fait que tu ne regardes plus une personne de la même manière… Je suis tombé sur des forums de conversations entre des gens qui ont tué au volant. Ils sont seuls avec ça. Ils disent tous que les proches sont là pendant deux ou trois jours, mais qu’après c’est le silence. Plus personne ne t’en parle. Ça fait trop peur. T’es seul avec ça. Qu’est-ce que tu veux y faire ? C’est une bombe à déflagration ! Evidemment, je ne vais pas jusqu’au suicide parce qu’il faut filmer des choses beaucoup plus quotidiennes qui laissent des marques chez les

gens. Il ne faut pas que ce soit de la tragédie. Il ne faut pas que ce soit Allemagne année zéro avec un enfant qui se jette par une fenêtre. Il faut que ce soit très quotidien comme l’horreur de Carver. Je cherche ça. Est-ce qu’il connaissait l’enfant ? Est-ce que c’est un voisin ? Est-ce qu’au contraire c’est un enfant anonyme ? Pendant les vacances ? Dans une autre ville ? Est-ce que ce n’est pas la mère qui a envoyé ce texto comme le font toutes les mères ? Tu sais ce truc qui est soit disant de l’amour et puis en fait… Donc la mère aussi se sent coupable si c’est elle qui a envoyé le texto… Je cherche ! Il faut arriver à mettre tout ça en forme… Voilà, je cherche toutes les hypothèses. Est-ce que je le raconte à l’envers comme dans un truc de Pinter, est-ce que je le raconte à l’endroit, est-ce que c’est sur trois générations, trois Noël ? Je ne sais pas… C’est court cinq minutes… Non, c’est très long cinq minutes. C’est extrêmement long cinq minutes. Tu peux tout faire en cinq minutes. Tout est possible. Et voilà, il faut le scénario pour le 21 octobre pour être dans les temps. J’essaye d’imaginer l’accident aussi, pour ne pas le montrer. Je n’ai pas envie que ce soit un choc. J’ai envie que ce soit un écrabouillement. Un enfant broyé contre un bus… Pas vite… Terminé… Voilà, il faut passer par toutes ces conneries dans la tête pour y arriver… Toutes ces bêtises, tous les trucs nuls, je les écrit et ça se condense. Tu as de très mauvaises idées, tu penses au papier cadeau, au bruit que ça fait quand tu le déchires et qu’il devient de la toile froissée… Que des mauvaises idées… Et pourquoi pas ? Tu ne sais pas… Des histoires de fantômes… Le papier froissé, ça peut être une bonne idée. C’est une question de mise en scène. On verra. En repensant à Carver, ça m’a fait penser à ça : « Pourquoi tu me regardes comme ça ? Rien, je te regarde comment ? Le téléphone. Ne décroche pas… ». Voilà… Et puis ce soir on ne sait pas ce que ça va être. C’est ça qui est amusant… Par rapport au texte, à l’angoisse du texte, la mémoire est une chose très particulière quand on n’a pas appris à faire du théâtre. Il y a quand même beaucoup de texte, beaucoup de mots. On peut avoir l’impression d’avoir la tête encombrée. T’as-t-il fallu beaucoup de travail pour assimiler tout ce texte ? C’est à dire que je ne l’avais pas dit depuis six mois ! Et on ne l’avait fait que sept fois il y a six mois. Là je sens que je commence à être délié… Il ne me trahit pas trop le texte, là ça y est… Je peux vraiment slalomer dedans, m’amuser, le découper dans tous les sens, tout en disant exactement la même chose. Je peux m’amuser dedans. C’est ce que m’a dit Stéphanie. Elle l’a dit : « Ça y est, t’es comme à la maison ! ».

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Par Emmanuel Abela

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La perfusion du présent

30 ans après sa disparition, la Cinémathèque française consacre une magnifique exposition à François Truffaut. L’occasion d’une rencontre à Paris avec son directeur, Serge Toubiana, journaliste, critique et commissaire de l’exposition.

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Les Deux Anglaises et le Continent

— La force de la Cinémathèque c’est d’avoir réussi à remettre Truffaut au présent.  — La première fois que vous avez rencontré François Truffaut c’était en compagnie de Serge Daney en 1975, à une époque où Truffaut n’était plus en odeur de sainteté aux Cahiers du Cinéma. Comment expliquer cette mise à distance entre les Cahiers et le cinéaste, et surtout comment le lien s’est-il noué à nouveau ? Rétrospectivement, j’ai du mal à m’expliquer cette distance. Je pense qu’il y a eu une vraie rupture entre les Cahiers et Truffaut après 1969. J’étais trop jeune, je n’étais pas encore aux Cahiers, j’étais étudiant à Grenoble. 1969, c’est une date importante dans l’histoire des Cahiers parce que ça correspond au moment où la revue se détache du groupe Filipacchi, en rachetant le titre grâce entre autres à Truffaut ; il s’était mobilisé avec Jacques Doniol-Valcroze qu’il connaissait depuis les années 50 et avec qui il entretenait un lien très fort. À l’issue d’un tour de table avec des amis : Costa-Gavras, Claude

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Berri, Pierre Braunberger, Michel Piccoli, il décide de prendre des parts dans les Cahiers. Après le rachat, ils confient à l’équipe en place la rédaction de la revue. 1969, c’est aussi le moment où les Cahiers commencent à s’intellectualiser – ici, le mot ne présente rien de péjoratif ! –, à théoriser sur le cinéma, davantage encore avec l’apport des sciences humaines. C’est le début de l’influence de la psychanalyse, du structuralisme et de la linguistique. Les Cahiers deviennent donc une revue un peu plus théorique qu’avant, et puis on assiste à un virage politique un peu plus tard, à partir de 1970, dans la mouvance de la revue Tel Quel de Philippe Sollers qui prend position pour la révolution culturelle prolétarienne. Une évolution qui va durer jusqu’en 1973-74. Pendant toute cette période, Truffaut fait des films, mais il n’en est pas question dans les Cahiers. On doit trouver un texte très court sur La Sirène du Mississipi. Lui-même n’a pas compris le texte, il ne l’a pas aimé ! La rupture s’installe. Une rupture à la fois esthétique, politique et même relationnelle. Le nom de Truffaut apparaissait dans le comité de rédaction de manière purement formelle, mais il demande à ce qu’on le retire. Il considère que cette revue n’est plus dans l’optique de ce qu’elle a été dès la création par


André Bazin en 1951, autrement dit une revue cinéphile. J’entre aux Cahiers fin 72, alors que je suis dans la mouvance en tant qu’étudiant à Censier. C’est une époque où l’on ne trouve plus de photos dans la revue, on y parle presque plus de cinéma. Et forcément, Truffaut ne s’y reconnaît plus. Il ne le clame pas pour autant non plus. Au sein de la rédaction, à partir de 1974, Daney prend de l’importance, j’apprends tout avec lui et je l’aide. Et là, je lui fais la remarque : ça n’est pas possible d’être fâché avec Truffaut, Eustache, avec plein de gens, bref avec la Nouvelle Vague. C’est même pire que cela, nous sommes sans lien ! Daney n’était pas très truffaldien, mais il me dit : « Écris-lui ! ». J’ai rédigé la lettre, nous l’avons signée ensemble, et nous lui avons demandé un rendez-vous. Il nous a reçus très courtoisement – je ne dirais pas gentiment ! –, mais oui : courtoisement ! Nous nous sommes expliqués. C’était ma première rencontre avec lui, donc en 1975. Je peux le dire, c’était intimidant d’aller le voir chez lui, dans son bureau et de faire ainsi amende honorable. On lui a dit : voilà, on va refaire une vraie revue de cinéma. Il nous a répondu très simplement qu’il attendait de voir. Là, il nous dit deux phrases qui m’ont marqué ! « Si vous aviez eu du courage, vous auriez dû créer une autre revue plutôt que de vous servir de la revue d’André Bazin. » Sous-entendu une revue de cinéma, et non une revue politique. Il poursuit : « Je serai dorénavant avec vous d’une neutralité bienveillante ». C’était une manière de dire qu’on ne se reverrait que si entente. C’était vraiment formidable comme phrase  ! Comme une phrase d’analyste. Une phrase qui a eu une grande résonance pour moi, à l’âge que j’avais [26 ans, ndlr]. Ça voulait dire : mon vieux, t’es aux Cahiers, fais-en quelque chose ! C’est formulé dans une langue truffaldienne. Ça pourrait être une phrase extraite d’un scénario de film… Oui, avec un double sens, amical mais pas totalement. Pas acquis, en quelque sorte. J’ai le souvenir d’un homme très timide, mais avec une présence ellemême très intimidante. Il était là, il me

regardait. Son regard était fort. Avec Daney, ça nous a aidés. Nous avons été voir Godard à la même période. Pour lui, c’était compliqué parce qu’il habitait Grenoble, la ville où j’ai fait mes études. Nous nous y sommes rendus, il nous a reçus, mais c’était dense : nous sommes restés deux heures à l’écouter, c’était vraiment impressionnant. On en est sortis ébranlés… C’était le début de quelque chose d’important dans l’histoire des Cahiers : la reconquête du cinéma, qui a pris 3 ou 4 ans. Ça coïncide pour Truffaut avec une période particulière ; il vient d’obtenir l’Oscar du meilleur film étranger pour La Nuit Américaine, il vient de réaliser L’Histoire d’Adèle H. et va s’attaquer à des chefs-d’œuvre, L’Homme qui aimait les femmes et La Chambre Verte, des films que Serge Daney apprécie contre toute attente. Je peux vérifier, mais je ne suis pas sûr que nous ayons écrit sur L’Homme qui aimait les femmes. Et pourtant, c’est un film que j’adore ! Je peux vous l’assurer : en temps réel, je suis passé à côté ! La Chambre Verte, oui on l’a vu, on l’a aimé, on l’a mis en couverture – c’était le portrait de Truffaut derrière la vitre ! C’était un choix éditorial de notre part, mais Adèle H. rien, L’Argent de poche rien non plus. Ça n’a pas compté. Nous étions tellement déportés vers Godard, et vers cette forme de radicalité godardienne, straubienne et autre, que Truffaut n’était pas dans notre champ de vision. Et pourtant, il exprime une forme de radicalité malgré tout. C’est ce que je me dis. Peut-on situer cette radicalité, notamment au cours de cette période-là, la deuxième moitié des années 70, avec des thématiques sur les notions de collection, de compulsion, voire d’obsession ? Une radicalité qu’on ne rencontrait pas avant et qu’on ne rencontre plus après. Cette radicalité-là, dont je suis maintenant absolument convaincu – je le suis depuis longtemps ! –, à l’époque, on ne la percevait pas. Peut-être La Chambre

Verte, Daney a écrit un beau texte sur La Femme d’à côté ; moi, j’avais défendu Le Dernier Métro dans Libération. Vous savez, par la suite, Truffaut nous a accordés un long entretien dans les Cahiers. Il nous a accueillis toute une journée, et nous avions titré François Truffaut, le juste milieu. J’ai un doute quant au titre [Truffaut ou le juste milieu comme expérience limite, en septembre 1980, ndlr]. Ce qu’on voulait exprimer à l’époque c’était qu’il était radicalement au centre. Par rapport à Godard, Rivette ou Rohmer, on trouvait que Truffaut s’installait au centre du cinéma avec sa forme de radicalité propre. Aujourd’hui, je n’emploierais plus ces mots. Pour moi, sa radicalité, elle est dans ses obsessions mêmes, dans sa conception du romanesque, dans la construction de ses personnages masculins et féminins. Effectivement, La Chambre Verte est un film qui se situe au bord, et L’Homme qui aimait les femmes pareil. Ce sont des films qu’on compare parce qu’ils sont habités par l’idée fixe, l’obsession. On peut les percevoir comme des manifestes… Oui, si vous voulez, comme des manifestes. Mais ça, on ne le voyait pas. Nous avions du mal à accepter les fondements mêmes du cinéma selon Truffaut, qu’il nous a lui-même ré-exprimés très longuement dans l’entretien de 1980, paru en deux fois, à un moment où il voulait se mettre à jour avec nous et régler ses comptes avec Godard – ce qu’il fait de façon très radicale, voire définitive ! –, à un moment où ce dernier revient avec Sauve qui peut la vie. Nous, on se retrouve dans une position presque schizophrène, mais on défend les deux – d’un numéro à l’autre, on met Truffaut en couverture, puis Godard ! –, on reprend le dialogue avec les deux. Tout cela c’est le fruit non pas d’une bagarre mais d’échanges nourris avec Serge Daney, et j’avais réussi à le convaincre que Truffaut était un partenaire légitime des Cahiers, comme on l’a fait avec Rohmer ou avec Chabrol avec qui on n’avait cessé de parler également. Je peux vous le dire à vous, mais la période que les Cahiers

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Les Deux Anglaises et le Continent

ont raté, c’est la meilleure période de Chabrol. À cette époque-là, on a raté pour moi le meilleur cinéaste français quand il enchaîne avec Stéphane Audran, Jean Yanne, Maurice Ronet ou Michel Bouquet, La Femme infidèle, Que la bête meure, Le Boucher ou Juste avant la nuit, des très grands films du cinéma français qui le situent, à ce moment-là, au-dessus de Truffaut ou Pialat. Dans l’émission Cinéma Cinémas datée du 24 octobre 1984, donc trois jours après le décès de François Truffaut, on voit son enterrement avec au premier plan Jean-Pierre Léaud, mal rasé, les yeux cachés derrière ses lunettes de soleil. Au-delà de la disparition malheureuse de l’homme, qu’est-ce qui meurt là ? N’est-ce pas une certaine vision du cinéma français ? Là, c’est d’abord le premier cinéaste de la Nouvelle Vague qui meurt. Il incarne encore la Nouvelle Vague, même si celle-ci est loin derrière – elle n’a plus d’existence réelle. C’est aussi celui qui faisait tenir l’ensemble. La marge ne tenait que parce que Truffaut était au centre. Et puis, il était très aimé par la profession, la corporation, les techniciens, etc., parce qu’il était très

fidèle à ses collaborateurs, des gens qui apprenaient à ses côtés de film en film. Ma grande hypothèse c’est qu’il avait reconstitué une entité au sein des Films du Carrosse et du cinéma, son abri, sa maison, pour quelqu’un qui n’en avait pas eu dans son enfance. Il avait créé un lieu dans lequel il se sentait protégé et au sein duquel il avait le sentiment d’être indépendant. Au sein duquel il pouvait avoir des audaces quand il a fait La Chambre Verte par exemple et en même temps se créer des situations de repli ou de mini stratégie quand il se refait avec L’Amour en fuite. Je voyais ainsi l’homme dans son costard cravate, l’homme habité, dense, mais qui avait créé sa carapace en quelque sorte. En ce qui concerne Jean-Pierre Léaud que je connais bien, je le vois bien : c’est un deuil dont il ne s’est pas remis. Et pour beaucoup de gens c’est pareil, les actrices, les femmes qu’il a aimées, sa famille. Il faut dire que ça a été une perte étrange, ainsi si jeune. Rétrospectivement, on se dit que s’il a si intensément vécu ce qu’il a vécu, sa jeunesse, son adolescence, sa période critique – il a été critique pendant 5 ou 6 ans et a écrit autant que d’autres pendant une vie entière –, c’est qu’il

— Ce que je retiens de lui aujourd’hui, c’est son côté brûlant, incandescent même !  —

La Chambre verte

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avait besoin d’aller vite, il était pressé. Pressé de quoi ? Je ne sais pas. Pressé de mourir ? Je ne crois pas. Mais il y a quelque chose d’une vie menée comme il le dit lui-même, « comme un train qui fonce dans la nuit ». Ça a provoqué un choc émotionnel unanime, je crois. Vous restez attaché à une scène, la scène d’amour entre Muriel et Claude dans les Deux Anglaises et le Continent… En relisant Luc Moullet dans les Cahiers, en vous lisant vous-même dans le catalogue, on constate que vous écartiez toute approche plastique chez Truffaut, et pourtant, là, cette tache de sang sur le lit, c’est une abstraction totale plein écran digne de Mark Rothko… Oui, c’est une scène à laquelle je suis attaché. Mais il n’y a pas que la tâche, il y a les cris, la voix off et la musique de Georges Delerue. Cet ensemble d’éléments crée une scène d’amour réelle, une scène comme on n’en a jamais filmée. Généralement, la musique de Delerue permet à Truffaut de faire une belle ellipse – on éteint la lumière, et on voit le couple de profil –, là non ! Chez Truffaut, on ne voit pas de baiser, on voit juste les jambes des femmes. Là, on trouve le corps à corps physique, c’est un vrai dépucelage, avec la musique de Delerue qui exalte la scène. Et surtout,


là avec un film de plus de trois heures. Jamais il n’aurait entraîné les acteurs ainsi à sa suite. Il avait une morale qui était de dire : si je prends Deneuve et Belmondo, il faut que le film les aide. En l’occurrence, La Sirène ne les a pas servis, ça a été un bide retentissant, et pourtant Belmondo est extraordinaire ! Utilisé à contre-emploi, il est sublime de félinité, de fragilité.

il y a ce que dit le texte : « Muriel était toute neuve, elle était comme la neige entre ses mains… Elle luttait mais dans le même sens que lui… […] Le ruban éclata après une résistance bien plus vive que chez Anne. […] C’était fait. Il y avait du rouge sur son or  ». À chaque fois, je tremble en voyant la scène. Yan Dedet, son monteur, nous rapporte que quand il montait la scène Truffaut avait du mal à regarder  ; il se sentait d’une impudeur extrême, alors que ça n’était pas du tout dans son tempérament de se montrer ainsi impudique. Les Deux Anglaises, c’est l’un de ses plus beaux films, en terme de cadrages, de plans et de couleurs. Jules et Jim, aussi, est magnifique avec son harmonie visuelle, la présence de Jeanne et des acteurs. Mais c’est vrai, nous n’avons jamais rattaché Truffaut à cette dimension plastique, parce que lui-même ne la revendiquait pas. Il était prêt à la sacrifier au profit de la compréhension et de l’efficacité narrative. La violence, elle est là, la radicalité aussi, mais luimême la masquait, l’atténuait, sans doute parce qu’il avait très peur d’être rejeté à la marge. Cette marge d’où il venait ! C’est pour cela qu’il se montrait critique à l’égard d’Eustache et de La Maman et la Putain. Jamais il ne se serait lancé dans une aventure comme celle-

Vous dites cette phrase marquante : « 30 ans après sa mort, j’ai le sentiment mélancolique que le temps joue contre François Truffaut ». Truffaut est-il encore recevable par les jeunes générations ? C’est une question que je me suis posé avec un peu d’inquiétude. Mais la réponse est plutôt bonne : beaucoup de jeunes viennent voir l’exposition, mais aussi les films en salle. Pour la génération des moins de 30 ans, Truffaut existe, mais à la télévision, comme on découvre un classique. Mais là, on le constate : les gens se déplacent nombreux pour revoir les films. Sur Arte, ils ont passé quelques films avec lesquels ils ont obtenu de gros scores notamment plus d’un million de téléspectateurs pour La Peau Douce. De ce point de vue là, mon pari est réussi : il y a de l’effervescence, de nombreuses publications, etc. La force de la Cinémathèque c’est d’avoir réussi à remettre Truffaut au présent. Il fait partie de notre présent, même s’il rejoint – et ça ne lui aurait pas déplu – les grands classiques du cinéma : on a vu et revu ses films, on les connaît, on les redécouvre dans des configurations différentes. Ce qui me frappe à chaque vision, c’est qu’ils sont extrêmement tissés entre eux. Ce ne sont pas des pièces uniques, ils sont rattachés par des courants souterrains, visibles, invisibles, avec des secrets qui font qu’ils tressent une maille fine. Oui, et avec des ellipses qui font que l’expression passe aussi par le manque. Quand, dans L’Homme qui aimait les femmes, Charles Denner se rend compte qu’il a écrit son livre pour Leslie Caron qui n’est même pas mentionnée dans le livre, Brigitte Fossey lui répond qu’elle fera l’objet de son second roman. Oui c’est formidable et c’est surtout très émouvant. Le dialogue entre Charles Denner et Leslie Caron est magnifique. C’est une scène sur l’amour passé, la mélancolie qui en résulte, sur ce quelque chose qui a vécu et qui ne vit plus. On ne devient pas amis, on ne va pas se revoir, c’est du passé ! C’est absolument bouleversant ! Truffaut évoque là une brûlure intense, et c’est ce que je retiens de lui aujourd’hui, c’est ce côté brûlant justement, incandescent même ! FRANÇOIS TRUFFAUT, exposition jusqu’au 25 janvier 2015 à l’occasion du 30e anniversaire de sa disparition à la Cinémathèque française, à Paris ; publication de François Truffaut, ouvrage collectif sous la direction de Serge Toubiana, Flammarion ; Intégrale des films de Truffaut, TF1 Vidéo / MK2

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Par Emmanuel Abela

L’homme qui aimait l’homme

Dans Novo, François Truffaut est présent. C’est parfois le cas dans les Carnets. Il suscite une affection particulière, et parfois même le débat. En témoigne cette réponse amicale à la chronique de Catherine Bizern Souvenirs de La Peau Douce dans le numéro 31.

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Ma chère Catherine, Il est étonnant de constater à quel point une première lecture distraite peut parfois nous égarer. Quand j’ai découvert ton Souvenir de La Peau Douce dans le numéro 31 de Novo, je n’ai pu réfréner la colère sourde qui montait en moi. J’ai d’ailleurs le souvenir de l’avoir vécu sur le même mode quand tu évoquais dans la même rubrique “Pas d’amour sans cinéma” Les Deux Anglaises et le Continent il y a quelques mois de cela. Dans les deux cas, j’y voyais une lecture orientée, féminisée, pour ne pas dire erronée de l’œuvre de Truffaut. Après une relecture plus attentive les choses paraissent beaucoup plus nuancées et je me suis longuement interrogé sur ce sentiment de colère initial. Je te trouve sans doute injuste dans ta vision de l’homme chez François Truffaut – je me souviens que tu étais déjà sévère avec Jean-Pierre Léaud / Claude dans Les Deux Anglaises. Il est sans doute assez aisé d’accabler le pauvre Jean Desailly / Pierre Lachenay dans La Peau Douce. Tu évoques, et sans doute à très juste titre «  la fatuité de cet homme-là, sa vanité, son arrogance, sa lâcheté  », autant d’éléments qui conduisent à une « situation nauséeuse, vile et misérable ». Laquelle transforme « la jeune femme vivante et amoureuse en un objet-poupée » – au passage, je ne peux que constater que c’est fichtrement bien écrit ! Mise à part l’arrogance que je ne situe guère dans ce personnage, je ne peux que souscrire à tes propos. Dans une scène comme celle de la station-service où il demande à la jeune femme de changer son blue-jeans en jupe, je dépasse même ton niveau d’écœurement – quel homme est-il capable de le formuler ainsi ? Mais qu’est-ce qui me chagrine donc tant dans ton texte ? Que ne puis-je recevoir au point que je me sente agressé moi-même par le propos ? N’y vois aucune solidarité masculine, je ne me sens en rien solidaire. Le fait que tu l’opposes à « cette femme libre et décidée, sujet de sa propre vie » ? Non, que tu marques les oppositions ou que tu charges lourdement le sort de Jean Desailly / Pierre Lachenay ne me chagrine guère ; il est effectivement indécis, veule, et désespérément maladroit – y compris quand il pense décider alors qu’il subit la situation plus qu’il ne tente de la gérer –, et l’agacement va grandissant au point qu’on vit la scène finale comme quelque chose d’acquis. Pire, comme une libération ! Bien étrange jouissance… Non,

ce que je te reproche volontiers c’est de ne pas voir que c’est un homme tout simplement. Quand on s’attache plus intensément à La Peau Douce, le contexte que tu évoques, l’adultère, les mensonges, les situations absurdes provoquées par l’indécision et le drame qui naît de la découverte de la trahison peuvent presque passer au second plan, tout comme la présence irradiante de Françoise Dorléac, la ravissante hôtesse de l’air. Ce qui se dégage, c’est la confrontation de l’homme face à son destin, de l’homme face à son désir, de l’homme face au réel. De l’homme face à l’homme, de manière tragique. On le sait, Truffaut s’accable lui-même dans cette histoire partie d’un fait divers et de cette scène entraperçue d’un couple s’embrassant dans un taxi à 19h30, il se raconte lui-même dans ses propres tourments, et montre que s’il aimait les femmes, il savait également s’intéresser de près à l’homme dans toutes ses contradictions, avec une lucidité assassine. Après, avec du recul, ton texte m’a révélé une chose, c’est naturellement que la lecture qu’on fait chacun d’un film de Truffaut est personnelle – ça va pour toute forme de création –, mais que peut-être plus que d’autres son cinéma peut être perçu très différemment, que l’on soit un homme ou une femme. Le niveau d’identification est sans doute renforcé par la force de ses personnages. Mais ce que j’aimerais que tu admettes – et tu l’admettras sans doute bien volontiers –, c’est que Jean Desailly / Pierre Lachenay mérite aussi notre compassion – son désir est nôtre, sa faiblesse est nôtre, sa faille est nôtre –, et que chacune des erreurs qu’il commet, erreurs qu’il paie finalement de sa vie, le rapproche de nous dans ce qu’elle révèle de l’humanité toute entière. Hommes et femmes confondues. Bien à toi, Emmanuel

PS : à la relecture, j’adore en revanche cette manière de relater une situation personnelle pour la mettre en relation avec le souvenir du film. « Cette fois mon amour, mon amoureux et moi l’avions échappé belle », phrase de conclusion particulièrement touchante. PS2 : Tu es étrangement absente de ce numéro. Dis, quand reviendras-tu ?

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Non-anniversaire Fin novembre se tient à Belfort le festival international du film EntreVues. Rencontre avec sa directrice artistique Lili Hinstin afin d’évoquer quelques choix marquants de cette vingtneuvième édition.

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Par Caroline Châtelet Photo : Olivier Roller

Cette année, EntreVues verra se dérouler sa vingt-neuvième édition. Alors, certes, ce sont habituellement plutôt les chiffres ronds qui emportent les faveurs des célébrations d’anniversaire. Il serait donc de bon ton d’attendre patiemment 2015 pour relever ici la belle longévité de la manifestation, souligner du même coup sa capacité à se prolonger, à se renouveler et à évoluer – aussi douloureux cela puisse-t-il être parfois. Sauf qu’à l’heure de la diminution des financements publics, et alors que l’essentiel des structures culturelles voient leurs subventions, sinon disparaître, à tout le moins se réduire, on a envie de saluer ces vingt-neuf années. Car une nouvelle édition d’un projet culturel n’est jamais « qu’une édition de plus » – entendez l’installation dans un ronron confortable – mais affirme, au contraire, une détermination, un désir, une volonté de fer de la part de ceux qui le soutiennent comme de ceux qui le portent. Pour son vingt-neuvième opus, EntreVues continue donc de se dédier au cinéma indépendant, novateur, et rappelle du même coup à travers (entre autres) sa compétition de premières œuvres, sa rétrospective consacrée à Tony Gatlif – dont le nouveau film sera présenté à EntreVues  –, son intégrale Satoshi Kon (maître du cinéma d’animation japonais), sa toute nouvelle version du festival pour les culottes-courtes, ou encore sa transversale consacrée au Voyage dans le temps, qu’un festival n’a rien du ghetto ou du cul-de-sac étriqué. Rencontre avec Lili Hinstin.

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Comment est née l’idée de consacrer La Fabbrica à Tony Gatlif ? Une programmation se construisant dans un « ici et un maintenant », je trouvais intéressant, au vue de l’époque dans laquelle nous vivons, de travailler sur un réalisateur qui filme avec beaucoup d’intelligence tout un impensé politique de notre société. Tony Gatlif est un cinéaste qui a un pressentiment politique fort des choses. Il a filmé des personnes et des aspects de la société complètement délaissés par le cinéma. C’est un cinéaste qui est capable de saisir des instants avec une intensité démesurée – je pense notamment à toutes les scènes de transe et de musique qui parsèment ses films. C’est également l’un des rares cinéastes populaires qui se permet des choses expérimentales. Et il filme, il sait filmer, des personnes que le cinéma a rarement montré sans les fantasmer. Ayant traversé des milieux différents, il saisit ce qui nous est lointain et le retranscrit admirablement par sa mise en scène, sans aucune volonté de démonstration. Et je ne parle pas seulement des gitans ou des voyous, mais par exemple aussi, comme dans Vengo, des personnes souffrant de handicaps. Si son cinéma peut avoir des côtés didactiques, il ne fera jamais de l’un de ses personnages un symbole en raison de ses particularités. C’est une façon belle et intelligente façon d’être politique, sans en passer par le discours.

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Pour autant, passer de Jacques Doillon à Tony Gatlif constitue un véritable grand écart… Il y aurait forcément eu un grand écart entre Doillon et qui que ce soit. S’il n’y en avait pas eu – et je ne vois pas qui aurait pu éviter cela – nous demeurerions dans un petit ghetto confortable. Or, je ne veux pas être là-dedans. Un festival est aussi une façon de lutter contre l’idée de ghetto, il permet de sortir les spectateurs de leurs habitudes. Doillon est adoubé par la critique, mais il peut sembler un peu lointain pour le grand public. Gatlif, quelque part, c’est le contraire : le grand public a pu saisir immédiatement l’énergie, la facilité narrative de ses films, mais il est assez méconnu par la critique. Notre travail consiste aussi à donner un autre éclairage à son cinéma, qui va plus loin qu’il n’y paraît. Ce n’est pas forcément un cinéaste de la séquence ni du scénario, mais c’est un très bon cinéaste du temps. Du « temps », comme instant vécu, comme temps pressenti, avec une intuition magnifique et très forte des enjeux politiques d’une époque. Ses films sont intéressants par leur façon, bien plus originale et intelligente qu’il n’y paraît à première vue, de proposer une question politique au cinéma. Tony Gatlif explose les idées reçues, les lieux communs et il remet du populaire là où il y avait du commun. Cette nuance est intéressante. Quelle est l’origine de la transversale « le voyage dans le temps » ? C’est l’envie de faire découvrir trois films au public qui sont à l’origine de cette thématique : Brigadoon, de Vincente Minnelli, qui, lorsque nous l’avons visionné l’an dernier en travaillant sur L’Étrange affaire Angelica de Manoel de Oliveira m’a stupéfié ; Je t’aime je t’aime d’Alain Resnais ; et Il était une fois en Amérique de Sergio Leone. Comme le temps est la matière même d’un film – au sens ontologique, le cinéma n’est fait que de temps –, je trouvais intéressant de développer cette question, d’essayer de tirer des fils pour l’explorer au-delà

Gadjo Dilo de Tony Gatlif


d’une rétrospective thématique. C’est vraiment une question de cinéma qui est en jeu. Au début nous avions plus de cent films et nous avons renoncé à un bon nombre de pistes pour nous intéresser à la question du déplacement temporel. Cette question va de Wavelenght de Michael Snow – où le film est fait d’un très lent zoom – vers des propositions plus classiques, comme Retour vers le futur de Robert Zemeckis. Ressort-il de cette transversale une évolution dans la façon dont les cinéastes traitent le rapport au temps ? Non, il n’y a pas eu d’évolution. Mais on se rend compte que choisir ce thème permet à un cinéaste de parler de son temps à lui et de façon très consciente. Cela lui sert pour donner à son présent un éclairage complètement décalé. Le meilleur exemple serait La Planète des singes, de Franklin J. Schaffner, où en offrant une extraordinaire présentation discursive de la théorie de l’évolution de Darwin, le film aborde des questions politiques capitales. Autre exemple : Woody et les robots, où Woody Allen se sert de sa vision distanciée du futur pour rendre absurde son temps. Après, il y a aussi les grands fantaisistes, les philosophes qui vont au-delà de cela : Chris Marker, Jacques Rivette, Alain Resnais, avec qui nous sommes dans une pure poésie de la matière temps. Plutôt que d’évolution, ce que nous avons tenu à inclure c’est la façon dont les grands artistes ont travaillé quand ils se sont emparés du cinéma. Ils n’ont exploré ni le discours, ni la parole, ni l’écriture, ni l’image, mais le temps, ce qui vraiment distingue le cinéma des autres arts. Ils se sont interrogés sur ce que peut le temps, ce temps qui passe et ne reviendra jamais du film. Au sujet de la sélection 2013 de la compétition, vous évoquiez l’idée d’un voyage dans « un monde globalisé [qu’on] parcourt virtuellement ». Que raconte la sélection 2014 du monde et du cinéma ? L’an dernier, effectivement, beaucoup de films avaient trait au déplacement – parfois empêché –, le paradoxe étant

celui d’un monde certes globalisé, mais inaccessible. La question du déplacement était liée, également, à celle de la perte et les films mettaient en scène des gens un peu perdus entre deux cultures, deux frontières. Cette année – je ne parle ici que des longsmétrages –, c’est étonnant, ce n’est pas du tout ça. Les cinéastes explorent aussi des questions politiques extrêmement importantes, parfois au sens le plus littéral du terme, mais au trajet succède la fixité. Pour Bla Cinima, par exemple, le réalisateur Lamine Ammar-Khodja s’est installé sur une petite place devant un cinéma d’Alger. Là, défile la population algérienne et tous les enjeux vont jaillir sous forme de mosaïque. Court, du réalisateur indien Chaitanya Tamhane, se déroule dans une salle de tribunal et toutes les questions arrivent dans ce lieu fixe. Ce ne sont que des personnes qui arrivent à un endroit pour y être confrontés à une question. Chaque cinéaste est là dans une affirmation très forte d’un point de vue politique, qu’il s’agisse d’un événement général ou intime (comment vivre le sexe, l’amour, le rapport à l’autre). S’ils ne renoncent pas forcément à l’humour, à la légèreté ou au ludique, il y a la nécessité d’une décision et d’une affirmation. Quel était le désir à l’origine d’Expérience SON proposé dans le cadre de Premières Épreuves ? Premières Épreuves, la programmation construite à partir du film prévu au Baccalauréat, est la seule figure imposée d’EntreVues. À partir de De Battre mon cœur s’est arrêté (film au programme cette année), et plutôt que de faire une proposition thématique sur les portraits de voyous, ou une rétrospective Jacques Audiard, je me suis dit que nous pouvions offrir une vraie possibilité de découvertes pour les spectateurs – notamment les lycéens – avec un axe sur le son. Quand on évoque le son au cinéma, on parle toujours de la musique, mais sa présence est beaucoup plus vaste. Il demeure méconnu, alors qu’il est aussi essentiel que l’image dans ce qu’un cinéaste propose. Le son est une

désignation de l’image, il offre une proximité et construit un parcours dans la séquence. Là, ce qui est très frappant dans la programmation d’Expérience SON, c’est que plus les films sont anciens, plus il y a de l’expérimentation, tandis que plus ils sont récents, plus le travail est classique. Vous évoquez la présence d’un nombre relativement important de films tournés en pellicule. Portez-vous une attention particulière à ce support ? Sélectionner un film parce qu’il serait tourné en pellicule relèverait du concept, or je ne travaille pas du tout sur le concept. Après, il faut admettre qu’un film en pellicule est très beau, il a un grain inimitable, qui va forcément compter en tant que spectateur. On se retrouve devant une proposition qui a inclus la plastique et la matière dans son projet. L’énergie non plus n’est pas forcément la même, et un comédien me confiait que lorsqu’un film est en pellicule, il y a une intensité sur le tournage beaucoup plus forte. Le moment où «  ça tourne  », les cœurs remontent, la concentration et l’enjeu sont complètement différents, du fait de la rareté du support. Cela peut aussi compter dans la balance… En tous les cas, avoir un grand nombre de films en pellicule est une tendance remarquable à l’heure de sa disparition, nous sommes vraiment face à des choix artistiques et politiques. ENTREVUES, festival de cinéma, du 22 au 30 novembre, à Belfort www.festival-entrevues.com

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Par Emmanuel Abela — Photo : Stéphane Louis

L’écrin de l’espoir Sophie Letourneur fait décidément partie de ces rares cinéastes qui arrivent à éprouver nos certitudes. Avec Gaby Baby Doll, son troisième long métrage, elle adopte la forme du conte avec un duo d’exception, Lolita Chammah et Benjamin Biolay. La fragilité des sentiments s’exprime de manière plastique, comme aux riches heures du cinéma éternel.

Avec le prénom Gaby, on pense à la chanson dans laquelle Bashung dit : « Tu devrais pas me laisser la nuit ! ». Là, c’est l’histoire d’une fille qui s’appelle Gaby et qui a peur de rester seule la nuit ! Est-ce un pur hasard ? Je ne sais pas si c’est un hasard, non ! Il se trouve que petite j’avais le 45T. Après, si le personnage principal s’appelle Gabrielle c’est que j’ai longtemps hésité à appeler ma fille Gabrielle en mémoire de Colette [Sidonie-Gabrielle Colette, ndlr]. De toute façon dans ce film, il y a beaucoup de choses qui sont à “fleur d’intention”. La trame narrative est celle du conte, un conte moderne mais un conte tout de même avec ses codes, comme ces situations répétées au début du film. Une manière pour vous de prendre de la distance ? La base de ce récit autour de cette fille qui a peur de dormir toute seule est autobiographique. À la différence de mes autres films, dont la trame était digérée parce qu’il se passait beaucoup de temps entre l’instant vécu, le moment de l’écriture et la réalisation, là je ne me voyais pas écrire une auto-fiction avec si peu de distance dans le temps.

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Donc, cette distance je l’ai placée dans la fiction. Ça, c’était le point de départ, mais finalement il s’est quand même passé plus de cinq ans entre l’écriture et aujourd’hui. Le film est donc passé par plein d’étapes : la forme du conte n’était pas présente au début, le film était beaucoup plus ancré dans une réalité contemporaine – Gaby avait un enfant au début, je m’étais inspirée pour cela du parcours de Britney Spears –, et finalement la trame est passée par plein de filtres. Je l’ai dégraissée. Je lisais Bettelheim [Bruno Bettelheim, auteur en 1976 de Psychanalyse des contes de fée, ndlr], ce qui m’a beaucoup nourrie en écrivant le film. Et comme Gaby lisait des histoires à son enfant dans la première version, la forme du conte a pris forme pour développer l’idée de ce trajet pour devenir adulte. Tout cela s’est imbriqué naturellement, de manière spontanée et même parfois de manière inconsciente. Si on souvient de votre premier long métrage La Vie au ranch, on a le sentiment là que Gaby Baby Doll est son négatif. À l’exception de quelques scènes, La Vie au ranch se passait en milieu urbain, là tout se passe à la campagne. À la saturation vous opposez le silence. Mais tous deux se complètent parce qu’ils marquent des temps distincts de la vie… Oui, je pense qu’ils se rejoignent parce qu’ils parlent tous les deux de la même angoisse. De la même fragilité d’une personne qui est dans la fuite de quelque chose. Ça se joue


et non pas une école de cinéma. J’ai essayé d’être peintre, mais je n’étais pas satisfaite de ce que je faisais. La question de la représentation s’est posée dans la mesure où, dans mes films précédents, je me suis rendue compte que je ne cherchais pas à représenter de manière documentée. Je cherchais une forme qui passait par l’image et le son, loin de toute volonté de restituer la réalité. Avec ce film-là, j’ai tenté de me situer le plus possible dans l’abstraction et à me décoller au maximum de cette espèce de réalisme social qui prend beaucoup de place dans les films d’aujourd’hui. Tout comme vous cherchez littéralement à déconnecter vos personnages de la réalité d’aujourd’hui. C’est pour cela qu’ils n’ont pas de téléphone portable, mais il n’y a pas non plus d’argent, ni de voiture. Ils portent toujours les mêmes vêtements. Comme dans un dessin animé ou dans un conte justement. Les personnages deviennent des figures en quelque sorte. D’où ce rapport logique à la peinture.

toujours entre le dedans et le dehors, le vide et le trop plein. Après, la différence c’est que Gaby Baby Doll, même s’il semble plus abstrait, apporte un espoir, alors que La Vie au ranch était assez désespéré malgré les apparences, avec une tonalité plus noire. L’autre grande différence, c’est le traitement. Vous vous attachez aux motifs que vous offre la nature. On se croirait dans ces tableaux flamands des XVIe et XVIIe ou parfois chez les Vénitiens avec ce jeu sur les ouvertures et les couleurs chaudes. Ça me fait plaisir que ça puisse se voir. J’ai beaucoup travaillé sur ce rapport à la peinture avec comme modèles Johannes Vermeer ou les Italiens comme Giovanni Bellini. La peinture c’est important pour moi. En fait, j’ai fait les Arts Déco

Il y a également ce jeu sur les ouvertures, les portes ou les fenêtres, avec un dispositif frontal et axial. On imagine une symbolique très forte… Comme je le disais précédemment, il y a cette idée du dedans et du dehors. C’est quelque chose que j’avais déjà travaillé avec le son sur La Vie au ranch. Ça me permet d’interroger notre capacité à intérioriser les choses ou pas – ça concerne naturellement notre rapport à la solitude. Au départ, Gaby n’intériorise rien, elle est en fuite perpétuelle d’ellemême, Nicolas c’est exactement le contraire. Elle est tout le temps dans la maison – quand elle est seule, elle ne sort jamais ! –, alors que lui il vit quasiment au dehors. L’idée c’était de faire se rencontrer les espaces de deux personnes aux fonctionnements radicalement opposés. Ça rejoint la problématique du sens qu’on attribue au fait de filmer deux personnes dans un même cadre. Des questions de forme qui rejoignaient le sujet du film. Un peu malgré moi, je constate que mes films parlent d’étapes souvent liées à l’âge – même si c’est moins le cas ici –, et donc ces passages d’un stade à un autre, avec leur lot de difficultés, se matérialisent aussi symboliquement par ces portes et ces fenêtres. Gaby Baby Doll de Sophie Letourneur avec Lolita Chammah et Benjamin Biolay, avant-première au festival EntreVues le 25 novembre ; sortie en salle le 17 décembre

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Par Marie Bohner Photo : Dylan Piaser

Le cœur des hommes Les flamands de tg STAN seront en janvier au Maillon avec deux pièces cultes d’Ingmar Bergman. Explorant une universalité acide, les relations délitées de couples vieillissants, ce théâtre est implacable mais porte en lui l’espoir d’une consolation. Frank Vercruyssen, initiateur du projet et comédien, raconte. Une des spécificités du tg STAN c’est le refus du metteur en scène... « Refus  », c’est un terme négatif. Le cœur de notre collectif, c’est la volonté d’aborder tous les aspects d’une création. On a connu l’ennui quand on nous privait de penser la dramaturgie, de réfléchir aux affiches, aux costumes ou à la scénographie. Nous avons envie de nous occuper de tout ça, en toute humilité. Si un metteur en scène peut prendre ça en compte, en discussion avec nous, alors bien sûr, on peut travailler avec lui en toute confiance. Donc ce n’est pas un refus, on se retrouve plutôt comme des enfants qui seraient embêtés de ne pas pouvoir s’amuser avec tous les jouets.

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C’est intéressant de constater que dans Après la répétition, il s’agit justement d’un metteur en scène tout-puissant. C’est une réaffirmation de vos propres choix de jeu ? Je me suis battu avec Bergman et avec le personnage. Je les trouvais autocrates. Le personnage du metteur en scène est très doux, mais il est vieux et condescendant, paternaliste vis à vis de la petite comédienne de 23 ans. Georgia [Scalliet, ndlr], Ruth [Vega Fernandez] et moi avons adapté le texte. J’en ai profité pour diminuer l’aspect metteur en scène et augmenter l’aspect créateur, en remplaçant des termes comme « ma création » par « j’ai voulu créer avec toi ». J’ai voulu rapprocher le personnage de moi pour me mettre plus en danger. Ce qui était drôle et intéressant, c’est que Georgia, pensionnaire de la Comédie Française, vit cette relation hiérarchique avec des metteurs en scène quotidiennement. Moi, je ne connais pas ça. De ce fait, d’une certaine façon, c’est Georgia qui représente le monde du metteur en scène et moi le monde de la comédienne. J’ai compris le point de vue de Bergman à travers les yeux de Georgia. Avant de


connaître Georgia je ne savais rien de la Comédie Française, et je ne voulais pas entendre parler de cette grande et méchante institution. C’était aussi très autocrate et condescendant de ma part. Dans les deux pièces les hommes remplacent les femmes vieillissantes par d’autres, plus jeunes. Cette situation prend-elle une résonance particulière dans le monde du théâtre ? J’ai bien entendu de la part d’Alma [Palacios], de Georgia et de Ruth que le vieillissement des femmes est un sujet qui pèse lourd sur leurs épaules. Le cauchemar que Rakel [l’actrice âgée] vit dans Après la répétition touchait Georgia profondément, alors qu’elle est une jeune femme magnifique. C’était une découverte pour moi, car pour les hommes, c’est un sujet de préoccupation secondaire. Vieillir évidemment c’est un sujet piquant pour tout le monde, mais en terme de marché, les comédiens et les comédiennes ne sont pas logés à la même enseigne. Pour les femmes, les choses ne sont pas du tout harmonieuses. Le marché te dit : « T’es vieille, t’es moche, c’est fini ».

C’est inconfortable pour le public qui s’y voit en miroir, mais cela donne aussi de la consolation, parce qu’on s’y reconnaît, on est tous les mêmes, on partage les mêmes hystéries et les mêmes douleurs. Bergman avait d’abord créé la série Scènes de la vie conjugale pour la télévision, puis au cinéma. Qu’est-ce que le théâtre propose d’autre par rapport à ce texte ? Cette question c’est la quintessence de notre mise en scène. Mais si je vous explique je vais dévoiler trop de trucs. C’est à découvrir sur le plateau, mais ça tourne autour de cette idée de rapport direct au public, de vie en direct. On utilise ce rapport de façon très explicite, pour retrouver la légèreté dans le texte de Bergman. tg STAN joue en différentes langues (néerlandais, français, anglais), qu’est ce que cela apporte à votre théâtre ? On a une communauté linguistique très petite. Après deux saisons, à 25 ans, tu te dis : « ah bon, j’ai déjà vu tous les coins où jouer ». Puisque les Anglais, les Français et les autres n’allaient pas apprendre le néerlandais, nous avons fait un pas vers vous. APRèS LA RÉPÉTITION, pièce de théâtre les 6, 7 et 8 janvier 2015 au Maillon-Hautepierre. SCèNES DE LA VIE CONJUGALE, pièce de théâtre les 9, 10 et 11 janvier 2015 au Maillon-Hautepierre. www.maillon.eu

Vous dites travailler avec des auteurs contestataires. En quoi Bergman l’est-il? Encore une fois, je ne sais pas si ce que raconte notre site est vrai [rires]. Je pense qu’en fin de compte tous les gens intéressants sont un peu contestataires aussi. Bergman représente un théâtre classique, conventionnel, je n’adhère pas à ça. Mais lire et expérimenter ses écrits à travers les yeux de Ruth et de Georgia m’a rendu beaucoup moins radical. J’ai mieux compris comment les gens autour de lui, comme Liv Ullman ou Erland Josefsson, ont eu une influence immense sur lui et sur son travail. Comme homme de cinéma, il est formidable, mais comme écrivain, c’est un extra-terrestre. On sent ça dans la bouche en tant que comédien, quand on a des phrases qui sont faites pour soi. Pour nous, même si l’histoire présente un couple qui se déchire de façon dégueulasse, c’est fait de façon à légitimer que les gens rient beaucoup. Des fois les gens rigolent tellement qu’on a peur, surtout les femmes à certains moments. On se dit : « Waouh, si elles rigolent ici, c’est qu’elles ont vécu un truc ». Ce qu’écrit Bergman n’est pas gratuit, donc automatiquement c’est contestataire. Il n’écrit pas pour plaire au public, il veut plutôt se frotter contre.

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Par Caroline Châtelet Photo : Olivier Roller

Théâtre irradiant Metteur en scène exigeant, Guillaume Delaveau propose avec Ainsi se laissa-t-il vivre une plongée dans l’œuvre de l’écrivain suisse Robert Walser. Guillaume Delaveau, Robert Walser. On pourrait dire que le premier était fait pour travailler la langue du second. Car Guillaume Delaveau est capable de générer des espaces scéniques à la beauté hiératique et où le verbe se fait chair, traverse les comédiens comme rarement le théâtre le donne à voir. S’il y a bien un point commun entre le metteur en scène français, dont les mises en scène portent autant sur des textes classiques – Massacre à Paris de Christopher Marlowe, Prométhée selon Eschyle, Torquato Tasso de Johann Wolfgang von Goethe – que sur des écrits contemporains – Vie de Joseph Roulin de l’écrivain Pierre Michon –, et l’auteur suisse qui, après avoir sombré dans la folie est mort au cours d’une promenade dans la neige en 1956 (d’aucuns diraient qu’il s’est dissous), ce serait cette même façon d’irradier. Les paysages, la vie, la souffrance et la lumière, toutes ces infimes et sublimes choses de la vie pour Walser. La langue, l’essence d’un texte, le théâtre pour Delaveau.

Comment avez-vous découvert Robert Walser ? Lorsque je travaillais sur Vie de Joseph Roulin de Pierre Michon, j’ai lu ses articles sur Van Gogh, ses textes sur son rapport à la peinture. Son frère était peintre, décorateur de théâtre et ils étaient très liés. Walser était également sensible aux impressionnistes, il cherchait à s’en rapprocher dans sa démarche d’écrivain, à écrire sur le motif, dans des paysages. Il voulait capter les choses par les mots comme un peintre les saisit avec son pinceau. Par la suite, j’ai découvert ses romans, sa poésie. Mais ce qui m’intéresse ici – en comparaison avec mon travail sur Vie de Joseph Roulin où le projet était de faire entendre une prose, de la théâtraliser –, c’est de raconter la vie d’un poète par ses propres textes. Le premier motif de Walser, au-delà des paysages, c’est son existence, sa vie de poète. Le projet est d’exposer sa vie, son comportement littéraire et peut-être donner les clés pour mieux les comprendre. Ainsi se laissa-t-il vivre est un prologue ou un épilogue à la lecture, mais ce n’est pas ce temps intime qui appartient au lecteur. Pourquoi ce titre Ainsi se laissa-t-il vivre ? C’est la dernière phrase du Lenz de Georg Büchner, qui est une nouvelle fondatrice pour Walser, fondamentale dans son œuvre. C’est comme une « note » sur le comportement, sur une insouciance choisie, un rapport à la vie. Ce n’est pas un laisseraller suicidaire, c’est une décision de se rendre disponible, de prendre le temps de laisser les choses venir. J’aime cette idée de ne pas être entrepreneur, de ne pas être volontaire, tout ce que la société nous somme d’être aujourd’hui. Walser n’entreprend rien du tout, il laisse venir le monde, les micros-événements... et il écrit là-dessus. Comment avez vous procédé pour le montage des textes ? Nous nous sommes basés sur Vie de poète, qui est un corpus de 25 nouvelles, sur des textes tirés d’autres recueils qui parlent de sa vie intime, ainsi que sur sa correspondance, notamment avec le monde littéraire. Vie de poète est la charpente, le

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canevas de ce cheminement et offre une progression de la construction de sa vie jusqu’à la dépression. En cela c’est vraiment une œuvre prémonitoire… Ce qui est fascinant c’est que c’est lorsqu’il s’enfonce que son œuvre se radicalise et devient magnifique. C’est là qu’il commence notamment à travailler ses microgrammes. Il revient sur ses premiers motifs mais il s’est débarrassé du pittoresque et ses descriptions deviennent presque scientifiques. Il y a un effacement, un blanchiment, une épure qui arrive et il atteint des choses extraordinaires. La tonalité entre ses textes et sa correspondance n’est pas du tout la même : le dénuement souvent subi dans les lettres est magnifié dans les nouvelles… Walser est très pudique, comme s’il ne voulait pas embarrasser son lecteur avec ses difficultés. Ses écrits s’arrangent avec la réalité, il est à distance, il ne se dévoile pas tant que ça et détourne ses

difficultés. Il en fait de l’art. Dans sa correspondance le rapport à sa vie est cru, on a des indices sur ses angoisses, sa personnalité – qui est beaucoup plus brute et orgueilleuse qu’on pourrait le penser. Ce qui m’intéresse ce sont également ses conditions de vie, de travail : comment un homme qui se consacre à l’invention de sa phrase, dans un entêtement invraisemblable, le vit-il psychologiquement, matériellement ? Et pourquoi s’entêtet-il à ça ? Il y a de l’intransigeance chez lui, il aurait pu s’assouplir, répondre un peu plus à la commande de ce milieu littéraire, être moins entêté. Cette nécessité-là, ce sacrifice pour faire avancer son art m’interroge beaucoup. Après, nous nommons tout cela, mais nous n’avons pas toutes les réponses, il reste une part de mystère. Au moment de Vie de Joseph Roulin de Pierre Michon, vous disiez vouloir aller vers le naturalisme. Qu’en est-il ici ? Nous travaillons sur un dispositif

très artificiel à l’intérieur duquel les acteurs s’exposent, montrent cette vie de façon réelle et naturaliste. Sans aucune distance à leur être, à ce qu’ils sont. Je compare toujours ça à l’exposition d’espèces en voie de disparition. Mais il y a quand même de l’incarnation et les acteurs incarnent le poète comme une espèce qui ne peut plus s’exprimer que dans des endroits artificiels. D’ailleurs, le poète et l’acteur ont à voir et sont complètement liés. L’un est le relais de l’autre, son incarnation, ils s’exposent tous deux, mettent en jeu leur vie. Ce sont les artistes les plus dénudés qui soient. Ils font un acte de générosité absolu, tout le reste n’est qu’intermédiaire. AINSI SE LAISSA-T-IL VIVRE, théâtre du 9 au 11 décembre au Centre dramatique national de Besançon, à Besançon www.cdn-besancon.fr

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Par Florence Andoka

Identités précaires Le Musée Nicéphore Niépce accueille la première rétrospective européenne consacrée à l’œuvre photographique de Jeffrey Silverthorne. L’artiste, depuis plus de 40 ans, s’est confronté au réel et à ses propres obsessions, sans jamais se laisser assigner à un style où un sujet.

L’œuvre de Jeffrey Silverthorne est restée longtemps méconnue du grand public. L’artiste, né à Honolulu en 1946, est diplômé de grandes écoles d’art américaines où il se forme auprès du photographe Harry Callahan. Son parcours aurait pu rapidement le mener à la reconnaissance des institutions, pourtant Silverthorne abandonne très vite cette quête de légitimation, poursuit son œuvre silencieusement, et enseigne à l’Université. C’est peut-être à partir de cette liberté à l’égard du marché de l’art et de ses acteurs qu’il faut saisir la diversité de son œuvre. L’exposition met en lumière l’étendue du travail, toutes les séries de photographies de Silverthorne sont présentes, jusqu’aux plus récentes datant de 2013. Pourtant, aucun style n’est clairement identifiable. Le regard passe des noirs et blancs vifs et écorchés des corps en déréliction de la série, Silent Fires (1981-1984), aux polaroids précieux et chatoyants représentant les péripéties de Mr Lotus, petit singe à lunettes, au cœur d’un monde épique, proche de celui du dessinateur Henry Darger. L’œuvre de Silverthorne semble se renouveler sans cesse, cherchant peutêtre à dépasser le clivage convenu entre documentaire et fiction, jouant des deux à la fois. Le photographe domine ses sujets, il dirige ceux qu’il photographie, récusant dès lors la prétendue objectivité du son médium. Le pied de Silverthorne intégré dans le champ

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du portrait d’un jeune couple à la morgue, intitulé Lovers. Accidental Carbon Monoxide Poisoning, résonne brutalement et souligne la violence du geste photographique, dissuadant toute contemplation mélancolique face aux amants endormis. Alors la photographie n’est pas seulement un coup d’œil sur une frange du réel qu’il faut immortaliser, elle est une activité, celle d’un homme partageant son existence avec d’autres. Cette existence menée en commun, guidée par la mort à venir, se heurte nécessairement au caractère insaisissable de toute altérité. Le geste photographique devient ainsi un moyen d’intervenir sur le réel et de mener cette quête inlassable de l’autre, de son identité. Dans la série Letters from Dead House (1986-91), Silverthorne retourne photographier des cadavres à la morgue, comme il l’avait déjà effectué dès 1971, mais ses clichés révèlent désormais des images mises en abîmes. Chaque cadavre est photographié avec à son côté, la main de l’artiste tenant une image. Ainsi, sous un drap à demi tiré, le visage d’un vieil homme barbu, le regard sombre et fixe, apparaît. À quelques centimètres de cette tête, la main de Jeffrey Silverthorne, recouverte d’un gant de latex chirurgical, tient un polaroid, représentant une femme, la poitrine dégagée, étendue au sol. L’image est forte et peut être lue comme une profanation du cadavre de cet homme dont le titre nous révèle seulement qu’il s’est suicidé. Le dialogue imaginaire avec autrui n’est pas rompu par la brutalité de la mort. L’image énigmatique de la jeune femme invite aux fantasmes. Pourquoi cet homme a-t-il mis fin à ses jours ? Ce réveil de l’imagination est aussi une manière de rappeler à quel point autrui est une entité incertaine et que toute tentative de compréhension est en vérité une projection. L’autre est un phénomène auquel nous tentons sans cesse de donner sens et d’assigner à une identité. La morgue devient ainsi le lieu paroxystique de ce constat, puisque le cadavre s’abandonne à l’objectif, se laisse mettre en scène, tout en demeurant une énigme prisonnière de la nuit ultime qui l’enveloppe.


Cette réflexion sur l’identité est ce qui invite l’artiste à photographier des êtres en marge, comme s’ils étaient ceux qui ont fait tomber le masque nécessaire aux normes de l’intégration sociale. Silverthorne dans les années 70 photographie ainsi des travestis et des transsexuels donnant corps à des identités nouvelles, créées, où le recours

aux artifices soutient une quête d’authenticité. Parmi les images d’un univers underground, on découvre le portrait de la jeune Nan Goldin, regard attentif et bouche déterminée, dix ans avant qu’elle ne démarre la série photographique qui la rendra célèbre : The Ballad of Sexual Dependency (1981-1996). Dans une perspective qui rappelle la ligne tracée par Michel Foucault, Jeffrey Silverthorne a photographié les morgues, les prisons, les hôpitaux psychiatriques, les maisons closes. Dès lors, il serait aisé d’en dresser le portrait d’un photographe des marges comme cela a parfois été fait pour Diane Arbus, Anders Petersen, Larry Clark ou Antoine D’Agata. Inspiré non par le travail de ses pairs mais par celui des peintres, l’œuvre de Silverthorne avance sans relâche, ne se résume à aucun topos et construit son identité vacillante. JEFFREY SILVERTHORNE, THE PRECISION OF SILENCE/ RETROSPECTIVE, exposition jusqu’au 18 janvier 2015, au musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône www.museeniepce.com

Jeffrey Silverthorne, Rosa with lipstick, Tex Mex, 1986, courtesy Galerie VU’

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Par Cécile Becker Photo : Christophe Urbain

Crayon, papier, ciseau Le collectif Central Vapeur continue de faire preuve d’une volonté de fer pour (re)passer en revue le meilleur de l’illustration, de la bande dessinée et du dessin, le défendre et le présenter. Pour la quatrième édition de son festival : Suisses, expositions, concerts et battlestar de dessins sont au programme…

Qu’est-ce que la bande dessinée et l’illustration aujourd’hui ? Difficile de répondre tant les formes, les statuts et les idées graphiques se diversifient. C’est ici même que le collectif Central Vapeur prend racine. Profitant d’un renouveau poussé par la manne d’illustrateurs issus de la Haute école des arts du Rhin de Strasbourg, Central Vapeur s’attache à faire ressortir une richesse de propos, de plumes et de crayons trop souvent cachés. Fabien Texier, premier secrétaire du collectif explique : « L’illustration d’aujourd’hui a énormément changé. Le temps où Tomi Ungerer débarquait à New York avec 4$ et un sandwich dans sa poche est révolu. Aujourd’hui, le New York Times par exemple, exploite directement la mine de talents que nous avons ici. Les éditeurs viennent même attendre leurs futurs auteurs aux portes de l’école ». Si la question de la reconnaissance n’est plus à poser, celle du public l’est néanmoins qui doit lui, sortir des sentiers battus pour se voir conter les paysages de la BD et de l’illustration indépendante. «  D’année en année, grâce au festival, on arrive à attirer de plus en plus de monde en bidouillant avec des petits budgets, affirme Fabien Texier. Atteindre une dimension grand public est difficile mais avec des partenariats avec des musées, médiathèques et l’école à Strasbourg, on arrive peu à peu à faire décoller les choses. » Ainsi, cette année pour la quatrième édition du festival, des événements ouverts et transdisciplinaires viennent agrémenter la programmation, notamment un battle de dessins autour d’extraits de films organisé au cinéma Star et toute une série d’événements horspiste, dans la ville mais aussi avec le musée Tomi Ungerer ou la médiathèque Malraux. L’idée ? « On ne veut pas s’arrêter à un genre spécifique ou à une forme particulière. Pour nous, la BD, l’illustration jeunesse ou la presse n’est pas un critère de qualité. L’idée est seulement de ne pas tout montrer au même niveau. » L’on trouvera donc de tout et particulièrement

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des Suisses : La Fabrique de Fanzine fabriquera en direct live des… fanzines en faisant participer ceux qui le veulent, Ibn Al Rabin auteur helvète très narratif rencontrera l’illustration du Strasbourgeois Nikol dans le cadre de l’exposition Dialogue de dessin, quand La Joie de Lire, éditeur jeunesse, It’s Raining Elephants duo d’illustratrices de Lucerne ou la revue suisse-allemande Strapazin présenteront leur travail au salon des indépendants. Autour et avec eux, les locaux de Papier Gâchette (maison d’édition associative), de Cercle Magazine ou les Éditions 2024 et de nombreux invités d’ici et d’ailleurs notamment les Éditions Cornélius, maison d’édition indépendante historique, de la musique, des concours et de multiples ateliers. Difficile de dresser un tableau exhaustif mais que ce soit entendu : il y aura du beau, de l’échange et de l’inattendu. 4 CENTRAL VAPEUR , festival d’illustration, de bande dessinée et de dessin, du 5 au 14 décembre à Strasbourg. centralvapeur.org


Š Nikol & Ibn Al Rabin Dialogue de dessin

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Les Éditions Cornélius Chronologie 1991 : Les Éditions Cornélius sont créées par Jean-Louis Gauthey qui assure le fonctionnement de la petite maison avec des sérigraphies, Les Hommes de JC Menu (collection Foultitude) en fait partie.

C’est presque une bande dessinée à eux tout seuls. Aux Éditions Cornélius, les désirs et envies sont portés par des personnages : Gilbert le cochon est le communiquant, Raoul semble être celui qui prend les décisions quand son père Sagamore Cornélius rectifie le tir. Il y a ensuite Sergio, Victor, Solange, Blaise ou encore Delphine, les chefs de collection qui portent leurs noms. Une dépersonnalisation découlant de la volonté de Cornélius de s’affranchir de la hiérarchie et, surtout, de laisser parler les livres. Derrière ce montage se cache Jean-Louis Gauthey qui a d’abord officié seul aux manettes de la maison d’édition avant de s’adjoindre Bernard Granger et de décider, ensemble ou seuls de la sortie d’un livre toujours coopté par une connaissance – seul Joann Sfar et Hugues Micol ont été publiés par voie de manuscrit –. L’auteur, toujours un ami, prime, et l’objet livre, sous tous ses aspects, doit servir son travail. Jean-Louis Gauthey s’imagine en metteur en scène de théâtre : en choisissant le papier, les couleurs, la mise en page et la couverture, il sert le discours et le dessin. L’exigence, sur le fond comme sur la forme, fait la différence de Cornélius dont les couvertures sont reconnaissables entre mille : une typo et des contrastes forts, des fonds ou bandeaux en aplats de couleur. Après avoir utilisé la sérigraphie pour les couvertures, la maison d’édition se tourne vers l’offset tout en cherchant à contourner ses limites pour continuer à proposer une esthétique nette. Depuis, Bernard Granger est parti, Guillaume Traisnel s’occupe désormais de la gestion et de la communication, quand Hughes Bernard gère la production des ouvrages. « Jean-Louis est notre sorte de guide, explique Guillaume Traisnel. Aujourd’hui chacun est à son poste et les choses sont plus structurées. » Structurées mais toujours aussi tendues. Cornélius a d’ailleurs fait appel au crowdfunding pour financer son déménagement à Bordeaux en mars dernier et pouvoir continuer à enchaîner les sorties. Guillaume continue : « Nous sommes venus pour le soleil et Alain Juppé. Plus sérieusement, c’est très dur Paris, si nous étions restés là-bas ça aurait été plus compliqué financièrement. Et puis être ici, c’est se sentir toujours en vacances. » En vacances, mais à l’écoute de leur propre frustration de lecteurs qui pousse encore Cornélius à proposer une autre bande dessinée : les traductions d’ouvrages de Crumb, Daniel Clowes ou Charles Burns côtoient l’audace d’inconnus avec toujours, le petit détail esthétique qui fait la différence. www.cornelius.fr

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1992 : Sortie du premier livre : Harlem de Robert Crumb recueil de reportages dessinés pour le magazine Help en 1965. Un désastre. Les documents sont inexploitables, la sérigraphie s’avère ne pas fonctionner. Le livre est retiré de la vente. Il faudra sept ans à Cornélius pour mettre la main sur les originaux et ressortir le livre. 1993 : Jean-Louis Gauthey, grand fan de Blutch, Willem et Dupuy & Berberian, rêve de les éditer. Par miracle, les auteurs s’installent à Pigalle où les Éditions Cornélius ont élu domicile. Alphabet Capone de Willem sort suivi d’Approximate Continuum Comics de Lewis Trondheim et Le Nain Jaune de David B. Les collections Mune Comix, Raoul et Delphine sont lancées. 1995 : Après être passé à deux doigts de nombreuses faillites, Cornélius sort Lettre américaine de Blutch, premier livre en offset, la couverture reste sérigraphiée. 1997  : Casterman renonce à publier Péplum de Blutch, une aubaine pour Cornélius. 1998 : Arrêt de la sérigraphie. 1999  : Daniel Clowes arrive dans la famille avec Comme un gant de velours pris dans la fonte. 2000  : Nouvelle période difficile, Cornélius passe à deux doigts du rachat mais l’équipe se professionnalise. 2007  : Exposition Cornélius – une certaine façon de faire des livres à la galerie de l’École supérieure des Arts de Lorient 2010 : Sorties de Toxic de Charles Burns et de Welcome to the Death Club de Winshluss.


Les Éditions 2024 Olivier Bron est seul au bureau. Devant lui, un classeur rempli de factures, de billets de train, des papiers, une tonne de papiers. De l’administratif à gogo qui signe une évolution certaine depuis 2010, à la création des Éditions 2024 avec Simon Liberman, puisqu’enfin les cerveaux et petites mains de la maison vont arriver à se dégager une rémunération. Du collectif Troglodyte, réunissant des étudiants des Arts décoratifs de Strasbourg, qui éditait le fanzine Écarquillettes et de la première tentative d’édition à la sortie de l’école du livre de Simon Liberman La traversée des harengs, les Éditions 2024 ont fait un sacré bout de chemin jalonné de sorties de livres et d’expositions qui permettent de financer leurs projets. Olivier Bron raconte : « Tout a commencé avec le festival d’Angoulême qui nous a proposé un espace et un budget pour monter une exposition sur Les Derniers Dinosaures de Donatien Mary, le premier livre que l’on a sorti. Des lieux nous ont ensuite demandé si elle était disponible. On a répété l’expérience avec Jim Curious de Matthias Picard en se rendant compte que c’était assez facile de faire tourner les expositions. L’idée des expositions c’était ça : faire en sorte que les livres continuent de vivre et maintenir une actualité ». Avec trois à quatre sorties de livre par an et un atelier placé en sous-sol de leurs bureaux où ils fabriquent eux-mêmes tous les éléments de leur expositions, l’équipe arrive à maintenir à flots la petite et jeune entreprise qui ne compte que sur des amis. « Notre idée est

de faire des beaux livres, avec le moins de concessions possibles, précise Olivier Bron. Ce travail implique que l’on soit proche des auteurs à qui l’on fait confiance et qui partagent notre état d’esprit et notre vision d’un livre. » Un livre qui se veut forcément singulier à travers le travail de l’image mais aussi par sa préhension : le travail des Éditions 2024 s’inscrit systématiquement dans un rapport ludique mais pas nécessairement dans la même veine que leurs aînés qui leur ont ouvert la voie, notamment les Requins Marteaux ou Cornélius. « Le mouvement qui nous a précédé a ancré la BD dans un truc très graphique, underground, parfois trash : des thèmes traités différemment de la BD à papa, explique-t-il. Mais j’ai l’impression que notre génération, profitant de ce terrain défriché, cherche à nouveau à raconter des histoires, à proposer des aventures tout en ayant intégré que ça n’empêche pas de faire des choses intelligentes. » L’on retrouve donc le bestseller de la maison Jim Curious de Matthias Picard, ou Lemon Jefferson de Simon Roussin, un travail au feutre très soigné qui a nécessité, comme à chaque fois, une attention extrême à l’impression. Mais au-delà de ce travail d’auteurs, les Éditions 2024 sont attachées au patrimoine et ont d’ailleurs pu rééditer des travaux de Gustave Doré (Des-agréments d’un Voyage d’agrément, Histoire de la Sainte Russie). Elles cachent déjà dans leur mallette un prochain projet amorcé par la découverte de planches de G. Ri, auteur pionnier de la BD de sciencefiction. Toujours mobilisés à 100% sur leurs livres, Olivier Bron et Simon Liberman réussissent pour la première fois à se reposer un peu : « On croule un peu moins sous le boulot. On finit l’apprentissage sur le tas mais on a arrêté de travailler le week-end ». Tout roule, de manière plus sereine, jusqu’à la prochaine sortie annoncée en janvier d’un livre de Clément Vuillier et, autour, sa prochaine exaltation. editions2024.com

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Par Cécile Emmanuel Becker Abela

Destins croisés Les deux groupes strasbourgeois Original Folks et Marxer ont des trajectoires croisées. Leurs publications respectives permettent de mesurer ce qui les lie, mais aussi ce qui les différencie. Les aventures des Original Folks et de Marxer sont intimement liées. Jacques Speyser, leader des Folks, et Franck Marxer, ces vieux amis qui ont évolué au sein de bon nombre de formations strasbourgeoises depuis les années 90 (Stephen’s Library, Mollies, etc.), partagent tous deux la même vision d’une pop indépendante mais exigeante. L’un joue avec l’autre et vice versa – Franck fait partie des Folks, Jacques n’hésite pas de temps en temps à apporter sa contribution à Marxer, notamment sur scène… Cependant, ils explorent chacun leur univers propre, avec une orchestration plus abondante chez les Folks, plus intimiste sans doute pour Marxer. Attachons-nous aux Original Folks : le groupe est né en 2005 de petits instants récréatifs pour Jacques. Il en a résulté l’enregistrement d’un premier album en 2009, Common Use, qui lui a valu les critiques élogieuses de la presse nationale. Aujourd’hui, le groupe publie son deuxième disque, We’re all set, qui conserve tout le charme du premier, mais qui raconte un peu plus encore ces allers-retours entre l’Europe et les États-Unis, avec toujours cette Alsace au cœur. En ce qui concerne Marxer, même si le groupe a été créé il y a quelques années –  nous avons eu l’occasion d’évoquer leurs débuts dans ces colonnes –, avec une formation qui se stabilise désormais autour de ses membres fondateurs, Franck Marxer et le génialissime Pierre Walter alias Spide, vient de publier son premier EP, But the vision soon faded. Et pourtant, l’on vit avec ces chansons depuis toujours, des chansons en clair-obscur, dont la retenue révèle la force d’une certaine pudeur. On a eu l’occasion de le formuler par ailleurs, et on

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garde cette idée en tête : si les chansons se racontaient comme les tableaux, celles de Marxer seraient à situer du côté de ces expériences plastiques qui accordent toute leur importance aux larges aplats de couleur, mais avec cette touche délicate qui dessine des contours incertains. Peut-être manifestent-ils une pointe de modestie nos amis Marxer, alors qu’ils ont signé quelques-unes des plus belles chansons pop de ces dernières années. Quelle jeune fille peut résister à l’appel de Summer Lies ? Come to me, come to me, susurre Spide, et l’écho lui répond, comme évanoui dans la brume. Rien de vain dans sa démarche, l’appel est décidé, il est clairement destiné : I’ve around the world and it’s you I want / The only one / The one I love. Et la guitare de nous caresser les oreilles. Bien sûr, les historiens de la pop reconnaîtront qu’ils empruntent cette caresse-là à Lawrence Hayward de Felt, l’un de leurs modèles avoués. D’autres se chamailleront pour savoir s’il ne faut pas chercher cette pureté-là ailleurs, dans le songwriting lo-fi. À cette différence près que les chansons de Marxer, tout comme celles des Folks d’ailleurs, s’exposent en pleine lumière, dans la magie de l’instant. Original Folks, We’re all set, Rival Colonia / Médiapop Records ; Marxer, But the vision soon faded EP, Rival Colonia / Médiapop Records www.rivalcolonia.com www.mediapop-records.fr


Par Emmanuel Abela

À Strasbourg, ville de jazz, Auditive Connection chemine en toute discrétion, mais avec une solide conviction. Formé autour du violoncelliste Anil Eraslan et de la chanteuse Jeanne Barbieri, le quartet s’apprête à prendre son envol.

Douce Trance Il arrive que dans les récits de naissance d’une belle aventure musicale se glissent des éléments intrigants : on ne saura jamais trop à quel calendrier fait allusion le violoncelliste Anil Eraslan quand il nous annonce qu’il y a « découvert Jeanne ». Jeanne, c’est Jeanne Barbieri, chanteuse de jazz et actrice, que l’on croise à Strasbourg et environs, dans le cadre de performances vocales et scéniques assez sidérantes. Ce que l’on sait en revanche, c’est que la connexion entre les deux se situe quelque part du côté du Conservatoire de Strasbourg, et que la rencontre s’est faite alors qu’une première mouture d’Auditive Connection avait déjà trouvé des engagements pour des concerts dans la ville. Un premier concert en 2009 dans le cadre de Strasbourg-Méditerranée réunissait Anil, Jeanne et deux autres musiciens avec un répertoire centré sur les musiques traditionnelles de Turquie, le pays d’origine d’Anil. Une nouvelle orientation en direction de la musique improvisée a conduit à des changements. Dès lors, Grégory Dargent à la guitare électrique et Frédéric Guérin à la batterie ont rejoint la formation pour ne plus la quitter. À les voir sur scène, on mesure l’évolution avec un propos diversifié qui n’occulte pas la culture d’origine d’Anil, mais pour amener celle-ci vers des univers jazz voire chanson. « Le groupe est jeune, nous explique Anil, mais il s’appuie sur une plus longue existence avec ces échanges nourris avec Jeanne. » Forcément, la question s’est reposée de savoir quoi faire à quatre, et si des morceaux même très aboutis révélaient il y a peu de temps encore la personnalité de chacun, y compris des nouveaux membres, la fusion aujourd’hui s’opère. Le temps des choix est passé. Jeanne l’admet volontiers : « On a pu constater une évidence ».

Cette évidence renforce la cohérence autour d’un propos qui se nourrit autant des musiques d’avant-garde que de la musique populaire traditionnelle, avec ses relents très new yorkais dans la manière d’enjamber les frontières – les figures tutélaires de Tom Cora, Fred Frith, l’Art Ensemble ou Meredith Monk planent au-dessus de cette belle formation. « On se l’accorde à quatre, nous précise Jeanne, on ne s’attache guère aux catégories esthétiques. Il est vrai qu’il est difficile pour nous de dire vers quoi on tend précisément, mais nous sommes toujours d’accord pour nous lancer.  » D’où des cheminements sur des voies de traverse, avec parfois un sens du groove assez fascinant ! Ce qui fait de cette belle machinerie un ensemble percussif, que l’univers dadaïste des textes de Jeanne ne vient pas contredire. Aujourd’hui, le groupe est repéré, identifié, il s’engage dans la tournée Jazz Migration au cours de l’année 2015. On le retrouvera à Berlin dans le cadre de Jazzdor l’an prochain, ainsi qu’à Strasbourg. Il y a fort à parier que les choses vont s’enclencher très vite, tant il touche du doigt sa part d’universalité.

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Rock’n’ Roller Après Le Saut de l’Ange, ouvrage choral autour de Daniel Darc, Bruno Chibane de Chic Médias se lance dans une nouvelle aventure éditoriale : un ouvrage monographique consacré à Olivier Roller. Pour Novo, portfolio rock avec citations choisies ! Olivier Roller est considéré aujourd’hui comme l’un des meilleurs portraitistes hexagonaux, l’un des plus appréciés, y compris par ses modèles, politiques, écrivains et artistes. Qu’ils aient aimé le résultat ou pas, ils s’accordent tous pour dire qu’ils ont vécu dans son studio une expérience nouvelle. Une expérience inconfortable qui les a confrontés à l’image d’eux-mêmes. Parfois même malgré eux, sans échappatoire possible. Il faut dire qu’il a sa manière à lui, Olivier, de restituer la réalité d’un visage – certains diraient plus “vrai” – dans sa géographie propre avec ses reliefs. Le visage, rien que le visage, dans toute sa complexité dans toute sa singularité. Et dans ce qu’il révèle de chacun d’entre nous. À l’occasion de la publication de Visage. Mis à nu aux Éditions Chic Médias, Novo livre quelques portraits, tous en rapport avec l’univers rock. Visage. Mis à nu, Olivier Roller, Regards sur 20 ans de portraits (sous la direction de Bruno Chibane), souscription sur shop.zut-magazine.com

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Par Emmanuel Abela Photos : Olivier Roller

Patti Smith d’être loin de toi il me faut comme certains sentent Dieu. Projection de et vers et dans le temps, se répandre depuis le centre du fils de la fusion ; l’œil essence de la flamme éternelle. Patti Smith, Babel, Christian Bourgois p.163

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John Cale Never win and never lose There’s nothing much to choose Between the right and wrong Nothing lost and nothing gained Still things aren’t quite the same Between you and me I keep a close watch on this heart of mine I keep a close watch on this heart of mine John Cale, I Keep a Close Watch

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Thurston Moore Ce soir, les caméras des humains à l’âme basse censurent Elvis : « No more hips or hiccups » à l’Ed Sullivan Show – l’Amérique privée de hanches et de hoquets, tardive revanche des Pharisiens. Lui, yeux au ciel, interprète Peace In The Vallet : et les caméras, stupides, de demeurer braquées à mi-torse sur ce souverain qui n’a plus de corps ; l’air tremble à Sa tempe huilée… Qu’importe ici la valeur christique ou marchande du verbe. Elvis est si bon qu’il pourrait racheter l’Amérique : en faire, éden ou parking à stationnement stellaire illimité, un, heu, Royaume. Too much, too soon – c’était en 1956. Yves Adrien, Une Apocalypse Rock, Flammarion

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My name is Bubblegum Live for moon and sun You’re in so much fun Life’s just be- life has just begun Kim Fowley, Bubblegum


Jeff Buckley « On a parlé longtemps, lui et moi. J’aimais bien ce garçon ! » Olivier Roller

This is our last goodbye I hate to feel the love between us die But it’s over Just hear this and then I’ll go You gave me more to live for More than you’ll ever know Jeff Buckley, Last Goodbye

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Par Marie Marchal

Vendanges tardives

Vianet. La lettre, Quatre-vingt dix motifs et Un soir… Tiercé gagnant pour la clé à molette qui en octobre a fait sa rentrée avec trois ouvrages constituant sa première cuvée littéraire. Le doublé de l’écrivain Frédérique Germanaud Vianet. La lettre et Quatrevingt dix motifs nous emporte tant et si bien dans l’intimité de la narratrice qu’on prendrait aisément les deux ouvrages pour les tomes successifs d’une même série. Les thèmes de la maternité, de l’écriture, de la maïeutique en général se répondent dans un jeu d’écho qui vient guider la lecture. Alors qu’on nous annonce un subtil mélange entre biographie et fiction, on le met sur la piste croirait-on, d’une réalité. Germanaud joue à cache-cache avec son lecteur. À lire les deux ouvrages publiés coup sur coup, on ne voit pas quatre-vingt dix motifs se dessiner, mais une poignée. Y sont faits les portraits en creux et en négatifs de la narratrice – presque en transparence – et de ceux qu’elle attend, ceux dont elle se souvient, ceux qu’elle a refusés : les absents. Entre les appartements abandonnés et la contemplation de l’alentour déserté où se joue l’huis-clos de ses pensées, la narratrice semble à l’affût du moindre détail, prétexte à l’évocation. La littérature est un motif récurrent : la citation illustre la fiction, le prêt physique d’un livre en particulier à une personne particulière se fait fétiche. On se sert de vérités écrites par d’autres, dans lesquelles on fait le choix de se reconnaître. Les fantômes peuplent les pages et se révèlent doucement à la lumière grise des jours de pluie, éclairage idéal pour les grandes lectures.

Avec Un soir…, la réédition d’un recueil de nouvelles signées par le prolifique André Dhôtel, la clé à molette fait le choix – et le bon – de redonner une impulsion à une plume réduite au silence par les aléas de l’édition moderne. Les onze nouvelles sont autant de portes d’entrées permettant au lecteur d’appréhender l’œuvre de Dhôtel. Le motif de la rencontre est décliné, soumis à une contrainte de temps et d’espace ; on y découvre les destins extraordinaires d’individus ordinaires, des épiphénomènes sans d’autre importance que l’intensité bouleversante avec laquelle ils frappent. Ils sont issus du crû, du terroir ; petits bourgeois, ouvriers ou paysans, ils connaîtront les mêmes fulgurances que les plus célèbres héros romantiques. Tous sont transfigurés par une rencontre, que ce soit celle avec l’autre ou celle avec soi-même : ses racines, son attachement à la terre. La force descriptive à l’œuvre dans ces nouvelles fait de la nature un personnage secondaire. Elle relève chez Dhôtel d’une féroce puissance, et exerce une fascination poétique sur des héros de quelques pages. Un soir…, c’est donc surtout un éloge du paysage merveilleux – étrangement inquiétant, à l’origine de tant de rencontres décisives. Alternant œuvre en construction et redécouverte par la réédition, la clé à molette confirme l’exigence de son petit catalogue. Affaire à suivre ! LA LETTRE. VIANET, QUATRE-VINGT DIX MOTIFS ET UN SOIR…, aux Éditions la clé à molette. lacleamolette.fr

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La Coopérative des Malassis, L’Appartemensonge, 1971 (détail) © Musée des Beaux-Arts de Dole, cl. Claude-Henri Bernardot

Arsenal Metz

Créations danse

Le Parlement des invisibles Association… & alters - Anne Collod

T ADMIN. + 33 (0)3 87 39 92 00 T BILL. + 33 (0)3 87 74 16 16 www.arsenal-metz.fr

Licences d’entrepreneur du spectacle : 1–1024928 / 2–1024929 / 3–1024930

Ven 23 et sam 24.01.15, 20h

MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE DOLE DU 18 OCTOBRE 2014 AU 8 FEVRIER 2015

MALASSIS LES

Photo © Jacques Hoepffner

Arsenal – Metz en Scènes 3 avenue Ney 57000 Metz

UNE COOPÉRATIVE DE PEINTRES TOXIQUES (1968-1981)

Cette exposition est organisée par le musée des Beaux-Arts de Dole en partenariat avec le Centre Georges Chevrier (université de Bourgogne / CNRS)

Ouvert tous les jours de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h sauf dimanche matin et lundi, Les 2e et 4e mercredi du mois : ouverture en nocturne jusqu’à 20 h

Musée des Beaux-arts de Dole 85 rue des Arènes - entrée libre Renseignements au 03 84 79 25 85 www.doledujura.fr www.musees-franchecomte.com

13 > 24 janvier 2015 - création

Le imaginaire Malade De Molière Mise en scène Michel Didym

Avec André Marcon, Norah Krief / Agnès Sourdillon (en alternance), Jeanne Lepers, Catherine Matisse, Bruno Ricci, Philippe Faure, Barthélémy Meridjen, Jean-Claude Durand, une fillette en alternance et les danseuses égyptiennes et les médecins - apothicaires Musique Philippe Thibault / Scénographie Jacques Gabel / Lumières Joël Hourbeigt / Costumes Anne Autran / Assistante à la mise en scène Anne Marion-Gallois Production Centre Dramatique National Nancy - Lorraine, Théâtre de la Manufacture Coproduction TNS - Théâtre National de Strasbourg / Théâtre de Liège / Théâtre des Célestins de Lyon Avec la participation artistique du Jeune théâtre national

Régressif, puéril et maniaque, Argan, sur son siège percé est comme un enfant qui trépigne dans son berceau et qui flirte avec la mort. Du temps de Molière comme dans la France d’aujourd’hui l’hypocondrie est une disposition mentale, un théâtre intérieur, une représentation. Aujourd’hui, à une époque où les idées sont pleines de miasmes, le rire est bien le pansement de l’âme. ma, mer, ve à 20h30 je, sa à 19h, dim à 15h (brunch possible les 18 et 24 jan) Plein tarif 21 €, réduit 16 €, jeunes 9 €

www.theatre-manufacture.fr

Locations Théâtre de la Manufacture 10 rue Baron Louis, Nancy du lundi au vendredi de 12h à 19h mercredi de 10h à 19h et le samedi en période de spectacle 15h à 19h

DECKO

Echo des origines Musée des Beaux-Arts de Mulhouse Exposition du 6 décembre 2014 au 18 janvier 2015 Entrée libre tous les jours (sauf mardis et jours fériés) de 13h à 18h30


VÉRONIQUE VINCENT & AKSAK MABOUL EX-FUTUR ALBUM / CRAMMED Quel album au monde peut-il commencer par « Je crois que je vais vomir ! » ? Il n’y a que Véronique Vincent pour nous recracher avec autant d’aplomb sa détresse d’emblée ! La formation belge Aksak Maboul – avec Marc Hollander, fondateur du label Crammed Disc et Vincent Kenis, producteur et futur dénicheur des Congotronics – n’en est pourtant pas à son coup d’essai ! Avec Onze Danses pour chasser la migraine, le disque initial publié en 1977, sorte de Brian Eno jazz dans une version de poche, puis d’Un Peu de l’âme des bandits délire maximaliste enregistré avec Fred Frith et Chris Cutler, ils avaient prouvé qu’ils étaient déjà capables de tout ! Un sentiment renforcé lorsqu’ils évoluent au sein des Honeymoon Killers – les Tueurs de la Lune de Miel – de Véronique Vincent, avec qui ils remportent un franc succès outre-Manche en 1982. Là, on découvre l’album resté inachevé en 1983, parfaite synthèse de pop électronique pastiche 60’s et d’avant-garde. La nausée donc, qui s’exprime ici de manière étrangement colorée. (E.A.)

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ROBYN HITCHCOCK

WILD SMILES

The man upstairs / Yep roc

Always tomorrow / Sunday best

Dieu qu’on l’aime, lui ! À 61 ans, Robyn Hitchcock reste l’un des secrets les mieux gardés de la pop anglaise. Et qui peut pourtant aujourd’hui s’inscrire dans la grande tradition folk, pop et psychédélique à l’égal de Syd Barrett – son idole de toujours ! –, Paul McCartney ou Ray Davies ? C’est sans doute lui et lui seul ! Comme toujours capable de nous entraîner dans ses ritournelles délicates, incisives et pleines d’humour, mais ô combien attachantes. Comme quoi la discrétion n’empêche en rien le brio… À garder pour soi, sans partage. (E.A.)

Le rock n’est beau que quand il est immédiat, débarrassé de toutes fioritures, les Wild Smiles l’ont bien compris. Et même si ces troislà peuvent parfois pêcher par excès de candeur, ils ne nous livrent pas moins une première tentative d’une petite demi-heure très rafraîchissante qui paie son tribut à Jesus and Mary Chain avec un très joli niveau d’écriture. Pour nous qui avons tendance à tout remettre au lendemain, arrêtonsnous sans plus tarder sur la belle destinée qui s’ouvre. (E.A.)

NME C86 THE SOUND Box set / Brittle heaven Réparons d’emblée une injustice ! The Sound est l’un des meilleurs groupes anglais du début des années 80, aussi influent que ne l’ont été en temps réel Joy Division ou Bauhaus  ! L’histoire n’a cependant pas encore fait son œuvre d’exhumation laissant le pauvre Adrian Borland, l’un des meilleurs songwriters de son temps, croupir dans les limbes de la mémoire. Ce coffret qui comprend les trois premiers albums du groupe, dont le chef d’œuvre absolu From The Lion’s Mouth (1982), est une nouvelle occasion – peut-être la dernière ! – de se familiariser avec un rock qui a placé le désir, et naturellement la frustration qu’on lui associe, au cœur d’une belle approche esthétique, anguleuse et minimale. (E.A.)

Cherry / Red records 1986, l’Angleterre se réveille groggy ! Elle achève une décennie riche de promesses musicales dans le chaos et le dégoût – elle venait de là, et y retourne ! Mis à part les Smiths, il ne reste quasiment plus rien à quoi se rattacher, et pourtant dans l’ombre naît la vague qui se révèle décisive pour les années suivantes. Flairant le bon – et surtout cherchant à assurer sa propre survie ! –, le magazine NME publie le 3 mai 1986 une cassette avec les jeunes groupes prometteurs  ; certains ont passé à la postérité – Primal Scream, The Pastels ou The Wedding Present –, d’autres pas ! Avec cette réédition sous la forme d’un coffret 3CD et plus de 70 formations fortement influencées par le Velvet Underground, les Byrds et Orange Juice, on mesure mieux à quel point cet acte-là, généreux et vivifiant, a ouvert la voie à la génération suivante. Une mine inépuisable ! (E.A.)


BAM

20 bld d’Alsace 57070 Metz-Borny

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Ven 5 décembre

Dim 14 décembre

Samedi 6 décembre

Mar 16 décembre Ciné-Concert

Georgio + ...

Finale régionale Buzz Booster Mer 10 décembre

Fanfare couche-tard Mahala Raï Banda Ven 12 décembre Émission-Concert

Aynur Dogan

Tom & Jerry La terre tremble !!! Ven 13 mars 2015

Christine & the queens

Mer 3 décembre

Moriarty

Jeu 4 décembre

EN DECEMBRE ET

PL COM

Triptyk Sound Tohubohu Shakethedisease Andweshelter Maven Jeu 18 décembre

My only scenery Expect anything Aleska Sam 20 décembre Puissance 20 × Sound Pellegrino Night

Teki latex Orgasmic M. Zimmermann

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Mar 20 janvier 2015 Soirée Latitude 5.4

Linky toys Ark4 Duo Pierre Boespflug / René Dagognet

Jeu 22 janvier 2015

Disappears Peter Kernel

Ven 23 janvier 2015

DJ Numark Jurassic 5 Slimkid3 The pharcyde 29, 30, 31 jan 2015 Haunting the Chapel

Caliban +…

Jeu 15 janvier 2015

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12, rue des Trinitaires 57000 Metz

BAM : 1-1076971 2-1024929 3-10243930

Les nuits zébrées de Radio Nova


UN VOYAGE ORDINAIRE Alexandre Rolla Éditions d’ici et d’ailleurs

Un Voyage ordinaire, est une étape dans le travail qu’Alexandre Rolla consacre aux paysages de Gustave Courbet. L’ouvrage dévoile un cheminement, celui d’un homme, poète et historien d’art qui parcourt le monde et trace dans l’étendue des territoires des liens entre des œuvres, des artistes et des paysages. Mu par le désir de l’expérience esthétique, l’homme se rend à New York, Berlin, Kassel, Ornans, pour faire raisonner Courbet avec Cranach, Matthieu Messagier avec Arnold Böcklin. Le déplacement confine au pèlerinage. Ces fils tissés par l’auteur au sein de l’histoire de l’art dresse une mythologie personnelle, un paysage intime, où les antagonismes du local et du global, de l’imaginaire et de la réalité se fécondent pour rendre possible l’expérience esthétique. (F.A.)

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ÉLOGE DES ARBORINIDÉS

L’INTRODUCTION À LA PELLE

Julien Nouveau Éditions Intervalles

Alain Veinstein / Le Seuil

Il y a des livres dont la découverte procure un plaisir charmant, lié en partie à l’inhabituel de leur propos. Tel est le cas d’Éloge des arborinidés fantaisie botanique aussi rigoureuse formellement que délurée par les espèces décrites. Dans ce projet présentant des arbres imaginaires aux vies évoluées et singulièrement reliées à leur milieu, Julien Nouveau – qui se commet par ailleurs dans Les Marquises, projet de pop-electronica de son frère – déploie ici tout son imaginaire littéraire et ses subtilités langagières. Si cet éloge s’affranchit brillamment de tout réalisme, l’ouvrage se parcourt néanmoins comme un parfait précis de botanique, avec des illustrations ciselées et, même, un lexique. (C.C.)

Il était la voix des nuits sur France Culture, mais pas que : Alain Veinstein, animateur et producteur d’émissions de radio, est aussi et surtout un merveilleux poète doublé d’un bel écrivain. Le recueil de ses six premiers livres, publiés de 1974 à 1989 – augmentés de quelques poèmes plus anciens – révèle une grande variété dans son approche poétique  : direct, incisive, plus légère, dense ou intense. Sa poésie nous interpelle, nous agace de temps en temps, mais nous émeut aussi, parce qu’elle s’accorde la part du sens. Le sens comme le fruit de l’instant. Le sens qu’elle ne cherche pas à noyer, mais plutôt à faire tourbillonner, et à magnifier parfois. (E.A.)

Jef Klak REVUE INCISE Numéro 1 Non content de tenir dans une poche, non contente d’emprunter sa couleur et la sobriété de sa maquette à celle d’une salle d’art contemporain en jachère la toute jeune revue Incise se permet de claquer l’oreille des idées reçues sur la petite grande famille du théâtre. Pas plus de connivence dans cette revue que sur une piste de Keirin mais la pensée y est aussi vivace. C’est sans aucun doute une aubaine pour les empêcheurs de cogiter en rond, la revue jase une pertinence du diable et déflore la question « qu’est-ce qu’un lieu ? » sur l’établi des jeux vidéo comme du principe du populaire au théâtre. Poétique ? À voir. Politique  ? Assurément. (G.M.)

Numéro 1 / Marabout Un grand cahier de trois cent pages à la couverture grise flanquée d’un drôle d’oiseau échevelé et mêlant en son sein photographies, créations graphiques, journalisme et expérimentations littéraires. Voilà comment se présente Jef Klak – synonyme de « l’homme de la rue », aka « le pékin moyen » en flamand. Cette nouvelle revue se donnant comme un espace de « critique sociale et d’expériences littéraires » place chacun de ses numéros sous l’auspice d’un thème tiré du jeu de kyrielles Trois petits chats (soit ici «  marabout  »). Et vrai, si comme bon nombre de ses congénères éditoriaux, Jef Klak opte pour l’éclectisme, une unité se dégage de l’ensemble, traversé d’une même vigilante attention au monde et à ses états. (C.C.)


Art contemporain de la région tri-rhénane Strasbourg 05.12.2014 → 17.01.2015 www.regionale.org

28.11 .14 —18.01 . 15

FL U M E N LI N E A

La Kunsthalle Mulhouse

La Filature, Scène nationale

Meeting Point Aubette 1928 On the Move La Chaufferie Galerie de la HEAR Meeting Point Artothèque

www.kunsthallemulhouse.fr +33 (0)3 69 77 66 47 www.lafilature.org +33 (0)3 89 36 28 28 www.accélérateurdeparticules.net

Histoires sans sorcière Une exposition d’art contemporain autour de l’imaginaire des contes 22 septembre 2014 8 mars 2015 Pierre Ardouvin Virginie Barré Massimo Bartolini Oliver Beer Anna Betbeze Pierre Huyghe Pierre Joseph João Pedro Vale Virginie Yassef À La Maison de La vache qui rit 25 Rue Richebourg 39000 Lons-le-Saunier, France +33 (0)3 84 43 54 10 www.lamaisondelavachequirit.com www.lab-bel.com


Carnaval

98

01

Chloé Tercé / Atelier 25


www.fondationbeyeler.ch

Blotter (Detail), 1993, National Museums Liverpool, Walker Art Gallery, Schenkung des John Moores Family Trust 1993 © Peter Doig. All Rights Reserved / 2014, ProLitteris, Zurich

FONDATION BEYELER 23. 11. 2014 – 22. 3. 2015 RIEHEN / BASEL

NOVO N° 32  

32ème numéro de NOVO, le magazine culturel exigeant mais plaisant dont la renommée dépasse largement le Grand Est.

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