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L’AUTR CANA Hors-série numéro 13


#MeetLORnTECH #LAC10ANS

@lorntech @Pddckfr


SOMMAIRE 03 Édito 04 Chronique Deux souvenirs de la maison rouge.

06 Rencontre Têtes d’affiche et de groupes découverte, volonté de se tourner davantage vers les acteurs locaux : à l’occasion de son anniversaire (fêté en grande pompe !), Henri Didonna réaffirme les valeurs de L’Autre Canal.

09 Rétrospective Nancy Jazz Pulsations, KaS Product, Jean-Claude Berthon, Jimi Hendrix et Johnny Hallyday (!), Gérard Nguyen et ses Disques du Soleil et de l’Acier, Punk Records, Ici d’Ailleurs… Ils ont placé Nancy sur la carte du rock mondial !

12 Portfolio Il a longtemps immortalisé les concerts de L’Autre Canal pour ensuite favoriser les portraits en coulisses : Arno Paul raconte en 9 photos son histoire avec la salle nancéienne.

16 Enquête In situ ou hors les murs, L’Autre Canal multiplie les projets participatifs en milieu scolaire, médico-social ou carcéral. Pourquoi ? Favoriser l’échange et l’ouverture.

18 Portraits Jérémy, Manon, Denise et Bader : ces visages que vous croisez à L’Autre Canal enfin racontés.

ÉDITO On le sait, un anniversaire peut constituer un instant bilan. À l’occasion des 10 ans de L’Autre Canal, il est assez plaisant de constater que les événements qui s’organisent dépassent largement le cadre de la salle elle-même. C’est sans doute la meilleure manière de rappeler que son rayonnement s’étend à la ville toute entière – et naturellement bien au-delà ! –, qu’il s’inscrit dans la continuité d’une longue histoire de plus de 50 ans de musique à Nancy, dont on découvre le rôle pionnier à bien des égards, dans les années 60, 70 et 80. Avec ce numéro hors-série de Novo, nous avons souhaité non seulement relater cette histoire-là, avec un focus visuel sur les 10 années de programmation grâce au portfolio du photographe nancéien Arno Paul, mais aussi situer L’Autre Canal dans son environnement immédiat : la zone Rives de Meurthe, le quartier des anciens abattoirs, dont il fut l’une des premières nouvelles implantations et au développement duquel il contribue amplement. Il nous semblait important de révéler ces « visages » si familiers croisés « backstage » ou dans le hall, parmi tous ces gens qui participent à la vie interne de LAC, de manière discrète mais ô combien indispensable. Enfin, au-delà de la salle, L’Autre Canal est la somme de ces actions menées en milieu scolaire, étudiant, médico-social et carcéral, en relation avec les associations, avec pour vocation de transmettre et, bien sûr, de susciter l’éveil créatif. C’est sa mission, c’est même et surtout son envie. Sa raison d’être. Un anniversaire, comme celui des 10 ans, suscite un arrêt sur images, un bref état des lieux, un petit coup d’œil dans le rétroviseur. Mais mieux que cela, il permet de se projeter, de renforcer la dynamique engagée. Les festivités qui s’engagent, ouvertes et populaires, vont dans le sens de cette projection pour que LAC continue d’être « un acteur majeur en région aux côtés des autres salles de musiques actuelles », selon les bons vœux d’Henri Didonna, son directeur. Donc joyeux anniversaire, L’Autre Canal. Et surtout longue vie !

20 Reportage

Emmanuel Abela

Implanté au nord-est de la zone Rives de Meurthe, L’Autre Canal (pas si innocent, ce nom !) a participé et participe encore de la renaissance d’un quartier.

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Directeur de la publication Bruno Chibane Rédacteur en chef Emmanuel Abela Design graphique Clémence Viardot Rédaction Emmanuel Abela, Benjamin Bottemer, Sylvia Dubost, Franck Dupont, Fanny Méneghin Photographies Éric Antoine, Richard Bellia, Valentine Bellia, Arno Paul Relectures Emmanuel Abela, Cécile Becker, Sylvia Dubost

Couverture © Arno Paul Imprimeur Ott Imprimeurs Dépôt légal mars 2017 – ISSN : 2105-6331 Tirage 5000 exemplaires

Chicmedias 12, rue des Poules - 67000 Strasbourg www.chicmedias.com 03 67 08 20 87

Ce hors-série du magazine NOVO est édité par Chicmedias et Médiapop.

Médiapop 12, quai d’Isly - 68100 Mulhouse www.mediapop.fr


DEUX SOUVENIRS DE LA MAISON ROUGE Par Franck Dupont / Photo Arno Paul

A Dominique R. et João César M.

La nuit des seconds couteaux (Juin 2007, texte d’époque) (C’est l’histoire d’une maison rouge qui accueille de grandes blondes, vieilles filles, un peu rousses.) D’accord, ce titre évoque un épisode des Mystères de l’ouest. Disons que c’est volontaire parce qu’il est ici question d’un volet unique mais appelé à être sérialisé, enchâssé dans une trame inaltérable, le premier souvenir du présent en somme. Un journal ou autre chose. Cela s’énonce aussi plus littéralement : certains me l’ont reproché, je sors peu et encore moins le soir. Pour faire court, je fais des choix (je les subis aussi...) comme celui de ne me déplacer que dans les grandes occasions, celles où l’on est sûr de ne pas croiser trop de monde mais du beau. C’est-à-dire de l’intime. Car Nancy m’a quitté… Mais voilà, l’autre soir, obligé par l’affiche et sommé par quelques voix, je suis allé voir Blonde Redhead à L’Autre Canal, une salle nouvelle pour musique ad hoc. J’ai toujours eu du mal avec les comptes rendus de spectacle vivant mais j’en ai eu pour mon argent, un concert qui ne dit pas autre chose que le disque qui l’a précédé et un groupe qui souffre admirablement pour être à la hauteur de son statut d’international A’. Blonde Redhead appartient à la famille des seconds couteaux, pas des moins que rien, des plus que tout : plus Sonic Youth que la famille Moore - Ranaldo, plus Jane Gainsbourg que Charlotte et Lulu, plus 4AD en un album que toute la discographie des Pixies. On les aime parce qu’on les sent en surrégime, capable de moments de grâce stellaire comme de platitudes rarement pardonnées à des gloires locales. On les aime aussi parce qu’on a chéri dans le passé des orchestres qui creusaient toujours plus profond des sillons que d’autres, saisis par la gloire, avaient abandonnés. C’est une autre « nouvelle histoire » – une mémoire neuve – qui commence ; à peine digressive, aussi régressive. L’Autre Canal est un beau lieu, tout rouge, où les gobelets sont consignés pour éviter qu’ils ne se répandent. On y retournera, pour voir des (groupes) amis. Un retour (1er Juin 2014) Sept ans que je n’étais pas revenu ici. Nancy m’avait quitté, j’ai désormais quitté Nancy. Double retour. D’un lieu à l’autre, d’abord : un retour en forme d’angle, comme on le dirait dans le bâtiment. Car ce dimanche est un événement « décentralisé » du festival Musique Action dont la maison-mère est le CCAM de Vandœuvre, là où les murs m’ont déniaisé les yeux et les oreilles. Kim Gordon vient présenter son projet Body/Head. Je viens aussi et surtout pour découvrir Filiamotsa Grand Orchestra, une création moins glam’ mais plus musique-actionniste, couvée par celui par qui tout arrive. Dominique, directeur du CCAM, donne du possible à ceux qui savent le croiser. Affable et rayonnant, il accueille dans cette maison rouge comme il sait le faire chez lui, mais ne manque pas de signaler que l’on ne passe plus très souvent dans sa résidence principale. « On ne te voit qu’aux soirées rock. Et encore… » J’essaie maladroitement de me défendre. Il me pardonnera quelques minutes plus tard, au bar. Ce soir-là, tout me plaît comme jamais. D’écouter comme de me répandre. De plébisciter comme d’appartenir au flux. Je me sens comme Mitchum dans Les Indomptables qui, en revenant au pays, (re)découvre des ruines d’enfance et leur donne une seconde vie. J’ai même repris récemment le rodéo des répétitions. « On va faire quelque chose, c’est dit. » C’est là, à L’Autre Canal, que j’ai devisé pour la dernière fois avec Dominique en musique(-action). Ce soir-là, j’y ai tout vu. Mais je n’ai rien vu venir.


CONCERT GRATUIT

JEUDI 27 AVRIL 19H30 NANCY - L’AUTRE CANAL

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JEUDI 30 MARS 20H L’AUTRE CANAL NANCY

MERCREDI 5 AVRIL 20H LA ROCKHAL ESCH-SUR-ALZETTE LUXEMBOURG JEUDI 6 AVRIL 20H ZÉNITH NANCY

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MARDI 2 MAI 20H L’AUTRE CANAL NANCY

NOUVEAUX HORAIRES

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JEUDI 4 MAI 20H30 L’AUTRE CANAL NANCY

Présenté SALLE POIREL Mar, Mer 20h Jeu 19h LOCATIONS 03 83 37 42 42 Plein tarif 22€, réduit 17€, jeunes 9€ WWW.THEATRE-MANUFACTURE.FR

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MERCREDI 17 MAI 20H L’AUTRE CANAL NANCY

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Figure emblématique du théâtre de Molière, Argan est sujet aux bouffées délirantes de l’hypocondrie. Une farce menée tambour battant : classique et irrévérencieux…

Avec le soutien du Conseil Départemental de Meurthe-et-Moselle et la métropole du Grand Nancy

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Un auteur de roman, décroche une résidence d’écriture dans un collège de banlieue parisienne. Enfermé dans son « bocal » au milieu des collégiens, un jeune homme, Maximilien, va venir perturber sa quiétude. Un pertinent dispositif sonore et vidéo nous plonge au cœur des mouvements intérieurs des personnages.

Avec le soutien du Conseil Départemental de Meurthe-et-Moselle et la métropole du Grand Nancy

RICARD S.A. au capital de 54 000 000 euros - 4 et 6 rue Berthelot 13014 Marseille - 303656375 RCS Marseille - Groupe Soumère - Licence 2ème catégorie : 1027566 - Licence 3ème catégorie : 1025472. Crédits photos : Alexandre Brisa (Møme) et PANAMÆRA (Mai Lan)

MØME


CANALISER LES ÉNERGIES Par Benjamin Bottemer / Photos Arno Paul


« Pour moi, le temps du rayonnement, du rassemblement, est encore devant nous. » Henri Didonna, Directeur de L’Autre Canal

L’Autre Canal, Scène de Musiques Actuelles à Nancy, fête ses dix ans avec trois journées d’événements prévues en mars. Dans un contexte d’émergence de nouvelles salles de musiques actuelles en région, le lieu poursuit son évolution en équilibrant sa programmation entre découvertes et têtes d’affiche, avec la volonté de se tourner davantage vers les acteurs locaux.

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Lorsque L’Autre Canal a ouvert ses portes en 2007, il est immédiatement devenu une référence pour le public de par sa programmation audacieuse et grâce à un équipement flambant neuf pouvant accueillir un nombre respectable de spectateurs. Alors unique scène conventionnée Musiques Actuelles en Lorraine (même si les Trinitaires de Metz ou diverses petites salles de la région s’attachaient déjà à leur développement), son arrivée est apparue comme une promesse de lendemains qui chantent pour les aficionados d’une musique mutante, ainsi que pour les groupes du cru. Aujourd’hui, Henri Didonna, qui entame sa quatrième saison à la tête de L’Autre Canal après avoir participé entre 1992 et 2001 au projet artistique et culturel de l’association Luciol, qui gère la Cave à Musique à Mâcon, souhaite davantage développer les liens de la structure avec les acteurs locaux. « Pour moi, le temps du rayonnement, du rassemblement, est encore devant nous, explique le directeur. Il faut recréer du lien et ouvrir le lieu, qui a pris une autre dimension avec l’émergence de nouvelles salles de musiques actuelles en Lorraine et la naissance de la nouvelle région Grand Est. » Cela passe notamment par une politique d’accompagnement qui veille à initier des projets de soutien à la création avec les associations et les artistes lorrains et nancéiens comme à l’échelon national et international (on pense aux résidences d’Archive, Gojira et Jeanne Added, en attendant Oiseaux-Tempête ou Isaac Delusion). En terme de programmation, il s’agit pour l’équipe de L’Autre Canal d’alterner entre têtes d’affiche fédératrices et découvertes, pour préserver l’équilibre financier du lieu et suivre l’évolution esthétique des musiques actuelles comme celle des goûts du public. « Les musiques actuelles sont une grande famille qui se caractérise notamment par le métissage des esthétiques, définit Alain Brohard, responsable de la programmation. Tout est question d’équilibre : on peut programmer des têtes d’affiches et prendre des risques avec des groupes émergents, ouvrir nos portes à des associations. C’est sur le fonctionnement avec les associations et les groupes locaux que notre projet fera la différence.  » Un autre souhait est de fidéliser le public, par exemple grâce à la carte LAC, qui offre concerts gratuits et réductions dans sept salles de musiques actuelles en Lorraine (réunies au sein du réseau MAEL*). « Les soirées proposées avec LAC incluent souvent un partenariat avec une association, comme le concert d’A-WA avec

*MAEL : Musiques Actuelles En Lorraine

Diwan en décembre dernier, indique Henri Didonna. Les associations apportent leur réseau, leurs connaissances et nous ouvrons nos portes en assurant les risques ; c’est notre rôle en tant que structure publique, il faut aller vers elles. » À ce titre, les trois journées d’événements marquant l’anniversaire des 10 ans de L’Autre Canal constituent « un concentré de projets » : pas de têtes d’affiche mais un ensemble de groupes et de formations internationales officiant dans des styles musicaux variés, en partie co-programmés avec des associations. Du 17 au 19 mars, le site de L’Autre Canal et ses alentours, avec une troisième scène dans la Halle Renaissance voisine, s’ouvriront à une trentaine de concerts payants ou gratuits (avec une journée de dimanche totalement gratuite, qui accueillera notamment la Foire aux disques), des expositions photo d’Arno Paul et Richard Bellia, une scène assurée par les MJC nancéiennes, une soirée cinéma et musique au Caméo ou encore la création d’un « supergroupe » de musiciens issus de diverses formations locales, le Grand Orchestre Psychédélique de Nouvelle Austrasie. Les étudiants d’ARTEM contribuent au lancement d’un projet de site web retraçant l’histoire de la musique à Nancy lancé à l’occasion de cet anniversaire, et le Fablab, le Paddock, l’ATP Rives de Meurthe ainsi que les commerçants du quartier figurent aussi sur la liste des partenaires contactés. Que peut-on souhaiter à L’Autre Canal pour les dix années à venir ? «  Que l’on soit toujours un acteur majeur en région aux côtés des autres salles de musiques actuelles, avec une image de structure locale ouverte à une scène dynamique et aux publics, pas excessivement tournée vers les grosses têtes d’affiche ou les choses très pointues, résume le directeur. J’aimerais que l’on souhaite plein de bonnes choses au territoire plutôt qu’à L’Autre Canal seul. On va développer sur la durée, construire un réseau... beaucoup de petites initiatives qui participent, je crois, à une nouvelle dynamique. »


Richard Bellia par Valentine Bellia

Close to them

Joe Strummer, Londres 1989 / Photo : Richard Bellia

10 ans, ça se fête !

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Le 17 mars 2007, L’Autre Canal ouvrait ses portes après 7 ans de réflexions, comme dirait Billy Wilder. L’histoire de ces 10 années s’imbrique dans celle de Nancy et alentours, et de tous ces lieux, dont certains mythiques, qui ont marqué l’histoire : le Caveau de la Commanderie, le Caveau des Dom, le Terminal Export – magnifiques House of Love en 1988, non moins sublimes Tindersticks en 1994 ! –, Chez Paulette ou la Salle des Fêtes de Vandœuvre-lès-Nancy. 10 ans, c’est l’occasion de fêter, non pas 10, ni 20, mais bien 50 ans – et un peu plus ! – de musique à Nancy au travers d’expositions, de rencontres et bien sûr de concerts. Et comme une commémoration ne se fait pas de manière figée, autant ouvrir sous la forme d’une démarche collaborative la constitution d’archives. On ne soupçonne guère le matériau qui peut être ainsi accumulé. C’est pourquoi une équipe s’est constituée autour de L’Autre Canal, Artem, Greenberry et des acteurs des musiques actuelles afin de collecter documents, sons, vidéos et témoignages, lesquels alimenteront un site web participatif et interactif. La meilleure manière sans doute de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur pour mieux s’offrir des perspectives d’avenir. Dans le même registre, à la Grande Halle Renaissance voisine, l’exposition du photographe Arno Paul offre un regard sur 10 ans de programmation à L’Autre Canal tout comme le Lorrain d’origine, Richard Bellia, qui nous présente petits et grands formats sur les figures historiques du rock, lui qui les a toutes croisées, Joe Strummer, The Cure ou Radiohead. Après, comment mieux célébrer la forme immédiate de ce qui se passe sur scène si ce n’est de proposer trois jours de fête et de concerts. Pour l’occasion, une troisième scène vient s’ajouter à celles du club et de la salle dans la Grande Halle Renaissance voisine afin de se situer à la hauteur de l’événement. En phase avec l’esprit des lieux, les grands noms,

Rubin Steiner, Petit Fantôme et Panda Dub côtoient les artistes défendus par L’Autre Canal sur le Grand Est, M.A Beat !, T/O ou Black Bones. Au détour d’une programmation foisonnante, tous les styles sont représentés : pop, électro, jazz bruitiste, post-punk, dub et hip hop, comme un condensé de ce qu’il est possible de découvrir semaine après semaine, au fil des ans, à L’Autre Canal. 10 ans !, du 17 au 19 mars sur le site de L’Autre Canal et de la Halle Renaissance et à Nancy www.lautrecanalnancy.fr

Robert Smith, Londres 1985 / Photo : Richard Bellia

Il est amusant de le croiser dans un festival ou une salle de concert. C’est simple, Richard Bellia sera toujours le mieux placé de tous les photographes, même s’il prend son temps pour arriver. La photo est une évidence pour lui, elle se vit avec beaucoup de naturel, dans le bon timing au bon endroit. Et il n’est pas rare de le voir s’extasier au moment où il sait qu’il a pris le bon cliché. L’exposition qui lui est consacrée nous fait traverser plus de 30 ans de photos rock, de Londres à Nancy, sur scène ou de manière privée. Ils y sont tous – ou presque tous –, figés pour l’éternité. Et tant mieux d’ailleurs, parce qu’ils la méritent cette éternité. Et nous tous avec eux, grâce à Richard Bellia. (E.A.)


Spatsz et Mona Soyoc de KaS Product / Photo : Éric Antoine

ICI NANCY Par Emmanuel Abela

L’Autre Canal profite de son anniversaire pour retracer l’histoire du rock à Nancy par la création d’un site collaboratif. Une belle manière de restituer le parcours de ces pionniers qui ont situé la ville sur la carte du rock mondial. Parmi la foultitude des possibilités, quelques jalons choisis : artistes, personnalités et labels. 9

La date du 17 octobre 1986 semble ne correspondre à rien, et pourtant ce soir-là, au cœur de Nancy, sous un chapiteau au Parc de la Pépinière, les Residents se produisent dans le cadre de Nancy Jazz Pulsations. Les Californiens constituent la tête d’affiche d’une soirée d’exception, avec Stephan Eicher seul derrière ses machines, et KaS Product en pleine ascension. Avec cette excursion hors des sentiers battus du jazz et des musiques du monde, Nancy s’inscrit en lettres scintillantes sur la carte du rock. En toute logique, tant la ville s’attache à des genres musicaux faits pour elle, depuis longtemps déjà. Certains seraient tentés de faire débuter cette histoire par un hommage à un précurseur, Jean-Claude Berthon, l’enfant de la ville qui a créé dès 1961 la première revue rock en France : Disco Revue. Si la vague yé-yé est très représentée, avec la présence incontournable de Johnny Hallyday – l’occasion de sa première couverture d’un magazine ! –, de Sylvie Vartan et Françoise Hardy, cette petite revue très confidentielle s’attache tout de même à Buddy Holly, aux Beatles et aux Stones. Après avoir quitté Nancy pour la capitale, le jeune homme se fait le relais de ce qui se passe au Bus Palladium et au Golf Drouot, hauts lieux d’un rock hexagonal ; mais face à la concurrence croissante – la naissance de Rock&Folk en 1966 –, il est obligé en 1967 de mettre un terme à la parution d’un bijou encore très prisé par les collectionneurs. N’empêche, la « rock critic » made in France est quasiment née à Nancy, et ça n’est en rien un hasard.

D’autres situeraient l’acte de naissance du rock à Nancy au concert de Jimi Hendrix au Cinéma le Rio le 14 octobre 1966, en première partie de Johnny Hallyday. Un document d’archive récemment exhumé par la RTS montre Johnny et Jimi en pleine joute de ronds de fumée dans le restaurant Le Foy, place Stanislas. L’événement est de taille, il est sans doute marquant de manière symbolique et surtout rétrospective. Gérard Nguyen se souvient d’avoir assisté à ce concert, mais sa première grande « claque » il l’attribue à la présence de Soft Machine, un soir de décembre 1969, salle Poirel. Le célèbre groupe de Robert Wyatt interprète le répertoire du disque qu’il s’apprête à enregistrer : Third. À l’époque des premiers enregistrements de Pink Floyd et de Led Zeppelin, Gérard Nguyen est naturellement sous le charme. Quelques années plus tard, alors qu’il est déjà disquaire, il se fait l’apôtre de ces musiques pop du début des années 70, progressives ou déjà krautrock, très souvent en marge des courants dominants. « Nous constations que les groupes passaient ailleurs, et pas chez nous. » Après avoir créé une association avec des amis, il organise un concert de Can, puis d’Hatfield and the North et d’Henry Cow, le premier groupe de Fred Frith et Chris Cutler. L’autre constat c’est que la presse ne s’intéresse pas beaucoup à ces scènes-là, même si certains chroniqueurs comme Paul Alessandrini de Rock&Folk leur consacre des articles : « Il n’existait que Rock&Folk et Best. Nous nous sommes dit : pourquoi ne pas créer notre petit


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journal ? » Atem voit le jour en 1975. Gérard le baptise ainsi en référence à un morceau du deuxième album de Kraftwerk et à un album de Tangerine Dream. Dès le numéro 2, il se rend en Angleterre, dans les locaux de Virgin à Vernon Yard en exprimant à l’attaché de presse son envie d’interviewer Robert Wyatt, Henry Cow et Kevin Coyne. Quelques minutes plus tard, Kevin Coyne en personne se pointe dans les locaux, Robert Wyatt échange avec lui au téléphone, puis il obtient un rendez-vous avec Kevin Ayers et les membres d’Henry Cow. Bref, la fine fleur. En 1977, il quitte Nancy pour la capitale si bien que sur certains numéros on peut reconnaître les caractères de Libération, dont il utilisait le matériel la nuit. Quand on feuillette rétrospectivement de vieux exemplaires de ce fanzine devenu revue, on retrouve les grandes figures d’une époque, Tim Buckley, Peter Hammill, Brian Eno à New York et les Residents. À Paris, il n’y reste que très peu de temps, et retourne à Nancy. « Moins pour des raisons financières, se souvient-il, que pour des raisons personnelles. Tous mes amis étaient à Nancy ! » Nous sommes à la fin des années 70, le punk déferle sur l’Europe toute entière, Gérard Nguyen n’est pas en reste. Les boîtes à rythme remplacent les batteurs, les synthés se font plus robotiques, qu’importe, il était déjà en contact avec ses musiques via Brian Eno ou Heldon. Quand il rencontre Spatsz, un ancien infirmier psychiatrique reconverti expert ès synthétiseurs, et Mona Soyoc, une sublime chanteuse d’origine argentine, il n’hésite pas une seconde : il produit ce qui constitue le premier album du duo qui évolue sous le nom de KaS Product. Il le sait, le groupe n’a rien à envier à ces figures qui, que ça soit outre-Manche avec The Slits ou Siouxsie & the Banshees mais aussi outre-Atlantique avec Suicide ou Laurie Anderson, sculptent les sons d’une époque incertaine. L’histoire du rock s’écrit en temps réel à Nancy aussi. Rien d’étonnant au fait que le célèbre label britannique Soul Jazz Records, défricheur des trésors cachés, publie ces jours-ci une sélection d’inédits de ce duo qui a compté en France au même titre que Taxi Girl ou Marquis de Sade. « À l’époque, nous avions beaucoup tourné, y compris en Angleterre, nous étions distribués à l’international et nous avions enregistré à New York, se souvient Spatsz. Les gens nous ont écoutés, certains nous ont vus sur scène, tout cela se transmet. » Les souvenirs circulent, ils font parfois l’objet de récits enflammés : le concert à Nancy Jazz Pulsations en 1983 par exemple, dont on trouve des traces filmées sur Internet ou celui que nous évoquions, en 1986, en première partie des Residents. Un sommet sans doute de popularité d’un groupe au charisme évident, préfiguration des Kills d’aujourd’hui. La troublante Mona Soyoc sourit avec fierté quand elle nous signifie qu’il y a « un mouvement de retour au son des années 80 ». Et de nous relater que sa propre nièce s’est vue notifier l’existence d’un groupe culte à Nancy par l’une de ses amies, avant de s’exclamer : « Ah oui, c’est ma tante ! » Depuis leur décision de se séparer en 1988, Mona et Spatz ne se sont pas perdus de vue pour autant, les choses ont simplement été rendues un peu plus compliquées quand cette native du Connecticut est retournée vivre aux États-Unis, du côté de Seattle. L’idée de retrouvailles officielles a finalement germé en 2012 et aujourd’hui leur plaisir sur scène est manifeste, même si ce retour ne sonne pas comme un come-back – Never come back, disait la chanson –, mais bien comme le prolongement logique de ce qu’ils ont produit ensemble il y a plus de trente ans. « Ce qui est absolument génial, c’est également de retrouver des gens de notre âge. » Il est vrai que la ferveur semble palpable, tout comme le grand respect que tous deux suscitent également auprès du jeune public. Nulle nostalgie ni démarche rétrospective, mais l’émotion de l’instant autour d’un propos qui a conservé sa part de radicalité. « Basé sur une vraie énergie, quelque chose de très physique », KaS Product n’est pas le groupe d’hier, il s’affirme comme un groupe d’aujourd’hui avec le son du moment. « De toute façon, plus on avance dans les révolutions solaires, meilleurs on est ! », lance Mona avec un grand sourire pour nous signifier que l’aventure n’est plus prête de s’arrêter.

Stephane Grégoire, du label Ici d‘Ailleurs / Photo : Arno Paul

Ce qui s’est fait jour lors de ce fameux concert de 1986, c’est que Nancy n’était pas seulement devenu une ville de rock importante, mais bien l’épicentre de ce qui se jouait esthétiquement worldwide. Étrangement, ce soir-là, le set de KaS Product nous révélait les signes de la fin d’une époque. De même pour les Residents, avec l’une des dernières apparitions du fantasque Snakefinger. Mais on le sait désormais, une ville comme Nancy sait anticiper. L’ouverture qu’affichait NJP sur ces éditions-là annonçait l’extrême diversité des musiques populaires à venir, mondialisées, métissées, débridées et colorées. À deux pas de là, à Vandœuvre-lèsNancy, on pousse même plus loin l’exploration des sons du futur. Le Centre Culturel André Malraux accueille depuis 1984 un festival, Musique Action Internationale, qui ouvre de nouvelles perspectives intéressantes, dans la lignée justement d’une esthétique que défendait Gérard Nguyen avec sa revue Atem. Le regretté Dominique Répécaud se souvenait, il y a quelques années de cela, d’avoir lui aussi assisté à ce fameux concert de Soft Machine en 1969 – ce qui dénote déjà à 15 ans d’une belle ouverture d’esprit ! Tout comme Nguyen, il a été passeur d’idées et de sons avec une vision de l’art très élargie. Il l’affirmait avec beaucoup de justesse : « Pour moi, il n’y a pas de domaine que je place au-dessus des autres. Ça se retrouve dans la philosophie de la programmation. J’ai toujours eu l’intuition que d’autres langages que le langage écrit, la littérature voire la philosophie, nous permettaient une compréhension du monde, et c’est le cas du langage sonore. » Si bien qu’à Vandœuvre, tous les publics se croisaient, amateurs de musique contemporaine, férus de jazz, mais aussi punk et rockers, pour assister à une performance de John Zorn, un concert de Fred Frith ou de Tom Cora. Ils s’y croisent aujourd’hui encore avec la même ferveur et surtout une curiosité qui semble caractériser l’état d’esprit de la ville toute entière. Une ville qui a vu naître quelques labels d’importance, Les Disques du Soleil et de l’Acier (DSA) créés par décidément l’incontournable Gérard Nguyen qui a produit les premiers disques de Pascal Comelade et de Sylvain Chauveau – excusez du peu ! –, mais aussi le label Ici d’Ailleurs. Le label fête cette année ces 20 ans. Il a été initié par un autre passionné de musique, Stéphane Grégoire. Non, il ne nous citera pas le concert de Soft Machine en 1969, il était trop jeune pour cela. Mais son impulsion musicale première vient d’un morceau de la même époque, I Want You (She’s so heavy) des Beatles et sa boucle répétitive finale. Cet ancien vendeur de chez Wave, le fameux magasin de disques de Gérard Nguyen, rue des Sœurs Macarons, et du label indépendant Sémantic, se voit glisser une K7 d’un certain Yann Tiersen. « J’ai appelé ce Yann Tiersen, se souvient-il, que je ne connaissais pas. Il s’avère que j’étais le premier label à prendre contact et nous nous sommes fixés rendez-vous : nous étions tous les deux surpris de constater qu’on était jeunes. Surtout, nous tenions le même langage, et j’ai donc publié La Valse des monstres en 1995 et Rue des cascades en 1996 sur

mon premier label, Sine Terra Firma, avant de poursuivre sur Ici d’Ailleurs. C’est d’ailleurs une constante : toutes les signatures peuvent se faire parce qu’avec les artistes nous regardons dans la même direction, et même au-delà de la musique, d’un point de vue politique par exemple. Nous nous découvrons au fur et à mesure des aspirations similaires et des croisements possibles. » La fidélité de Yann Tiersen et le succès d’Amélie Poulain ont conforté le label dans ses choix autour d’artistes tels que The Married Monk, Matt Elliott mais aussi le messin Chapelier Fou. Identifié ici à Nancy, Stéphane Grégoire aurait pu rêver d’ailleurs, mais sa réponse en dit long sur les raisons qui singularisent décidément sa ville : « Ça n’est pas par calcul, je suis né ici, je vis ici. De toute façon, le caractère indépendant d’une ville ne se crée qu’à partir d’une réaction à l’existence d’un désert culturel. Des personnalités créent quelque chose, et de cette réaction naissent des enfants. Je ne suis pas à l’origine de cette histoire-là, mais je suis un enfant de ces personnalités-là. Nous pourrions remonter aux KaS Product, Gérard Nguyen, Dick Tracy, Punk Records, etc. À Nancy, nous avons toujours connu ce côté underground plaqué sur un grand rien, avec un petit noyau qui créait une identité par envie, sans se mettre de limites, et générait une scène. La contre-culture s’alimente ainsi, ce qui ne veut pas dire qu’on est dans le vrai. Cette contre-culture est la culture de demain, il faut juste qu’elle soit filtrée pour qu’un public plus large puisse se sentir concerné à un moment donné. » Contre-culture et culture de demain, l’histoire du rock à Nancy s’écrit depuis plus de 50 ans, et les ramifications de ce récit sont infinies tant les personnalités, les lieux ou les structures sont nombreuses. Le nouveau site qui va explorer cette histoire-là en profondeur de manière collaborative – chacun pourra uploader ses archives visuelles et sonores comme c’est le cas avec le duo pop minimaliste Candidate – n’aura pas de vocation strictement rétrospective. Mieux que cela, il dessinera les contours du futur.

50 ans de Musique à Nancy Concerts, table-ronde, exposition, & lancement du site web « Nancy-Toute une Histoire » le 4 mars à la MJC Lillebonne 20 ans du label Ici d’Ailleurs, à l’automne, à L’Autre Canal


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PICTURE OF YOU Textes et photos Arno Paul

L’histoire d’une salle se vit aussi en images. La preuve avec le photographe Arno Paul qui nous relate bon nombre d’anecdotes concernant les portraits qu’il a réalisés à L’Autre Canal. Portfolio commenté.

Après des années de photos de concert, je me suis décidé en 2010 à passer au portrait via de nouveaux projets. Les concerts, j’avais le sentiment d’en avoir fait le tour. Être coincé dans une fosse, entre un artiste et son public, c’est comme tenir la chandelle : plutôt frustrant. Je souhaitais alors avoir de vraies rencontres, et L’Autre Canal et ses équipes, entres autres, m’ont soutenu et accompagné dans cette voie. J’ai toujours eu conscience que ces moments étaient privilégiés, et j’ai alors tenté d’en tirer le maximum, en proposant de sortir des loges à la recherche d’un terrain de jeu plus grand, en expérimentant divers appareils argentiques, la trichromie (voir les portraits de Jain, Stromae et Christine and the Queens dans ces pages), en effectuant des recherches en amont sur les artistes pour m’inspirer de leurs univers et trouver des idées de photos. Préparer mes rencontres et chercher à obtenir le meilleur résultat, c’est aussi pour moi une marque de respect pour l’artiste qui m’accorde du temps, ainsi que vis-à-vis de tous ceux qui ont rendu ces portraits possibles. Et avec le recul, dans la plupart des cas, mes idées simples ou loufoques ont bien été accueillies, et rares sont les artistes qui n’ont pas suivi mes envies.

LADYLIKE LILY — 2016 Ladylike Lily arrive et me demande ce qu’elle doit porter. Je lui explique que je suis venu avec un bout de fond bleu qui se marie très bien avec la teinte de la peau, et donc que si elle a une robe laissant apparaitre les épaules, ce serait parfait. Elle part dans la loge et revient quelques minutes plus tard avec une robe de scène... cachée sous un épais manteau d’hiver à col de fourrure. On commence la séance avec son joli manteau, et la capuche sur la tête, et on finit la séance par cette bretelle négligemment tombée de son épaule et laissant apparaître son dos nu.

JAIN — 2016 « Pas d’interview ». La réponse est claire et nette : Jain n’accordera aucune interview, et donc pas de portrait. Il faut dire que sa tournée est bien lancée, qu’elle joue presque tous les jours et que quasiment toutes les dates affichent complet. Donc pas besoin de la presse ! Alors je relance le contact avec une autre approche : réaliser une trichromie, dans la lignée de Stromae et Christine and The Queens... et ces deux noms font mouche ! La séance se passera dans une ambiance très détendue et joyeuse, avec Jain se montrant très disponible et simple.


LONDON GRAMMAR — 2013 J’arrive dans les loges et l’interview est en cours. Quand c’est à moi de jouer, le manager me demande ce que je veux faire. À mon habitude, j’explique que j’aimerais faire la photo à l’extérieur, et il me répond qu’Hannah Reid (la chanteuse) ne doit pas prendre froid. Je tente de le rassurer en lui disant que je ferai « quick, quick ». On se met en route, et le manager me lance une dernière fois un « Hey, ok but really quick! », à quoi je réponds « Yes, yes, very quick! » On marche à peine de quoi s’éloigner du bâtiment. J’explique aux trois que je souhaiterais qu’ils placent leurs mains sur leur visage façon masque. Hannah essaie, se contorsionne puis lâche : « I don’t want to do that! » Ses camarades se marrent et prennent finalement position. Je déclenche, ils relâchent tout. Ça sera la seule photo réalisée ainsi. J’enchaîne, finis ma pellicule 10 poses et « quick quick » tout le monde rentre au chaud !

STROMAE — 2011 Première tournée pour Stromae et déjà beaucoup de succès : L’Autre Canal fait salle comble ce soir-là. J’ai sollicité Stromae dans une démarche artistique : je souhaitais réaliser une trichromie, technique photographique ancienne permettant de composer une photo couleurs à partir de pellicule noir et blanc et de trois filtres de couleur (rouge, vert, bleu). Seuls une télévision et moi sommes validés, il fait beau, Stromae est de bonne humeur et a donc du

temps. Je commence par une série à la pellicule couleurs, puis lui propose la trichromie. Il apprécie et comprend tout de suite le concept, et se prête avec plaisir au jeu, en proposant un enchaînement de poses parfaitement exécutées. Fin de séance, on prend encore le temps de s’affronter dans un concours d’adresse de lancer de cailloux, avant de reprendre chacun notre route.

NADA SURF — 2016

J’ai toujours de l’appréhension à photographier un groupe, car c’est toujours bien plus compliqué de diriger et réunir plusieurs personnes. Mais avec Nada Surf, tout s’est passé naturellement ! Je commence par quelques photos sur fond noir, puis Rémi (organisateur de la soirée) et Fanny (pigiste pour les magazines Novo et Zut) tendent une large bande de papier pour créer un fond blanc derrière le groupe, qui s’en étonne. Rémi leur dit alors : « Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas écrit Fuck Donald Trump ! » et tout le monde éclate de rire. La réalité est moins drôle, cela fait une semaine que Trump a remporté les élections américaines.


CHRISTINE AND THE QUEENS — 2014

MUSTANG — 2012

J’avais l’idée d’un portrait simple, sur fond neutre. Héloïse CaTQ est arrivée détendue. Elle a un peu de temps, suffisamment pour tenter l’expérience de la trichromie, complétée par un film couleur. Au final, c’est la trichromie qui prend le dessus, colorée et décalée, à l’image de Christine and the Queens.

Il pleut ce jour là, mais je propose tout de même au groupe d’effectuer la prise de vue en extérieur. Seul souci, le chanteur vient de finir de peaufiner la mise en place de sa banane, et il ne faut surtout pas qu’elle soit mouillée. Je propose alors de prendre un parapluie, et c’est parti !

LILLY WOOD AND THE PRICK — 2010 LWATP commence à peine à faire parler de lui alors que son EP n’est pas encore sorti, et doit jouer en première partie du groupe Wild Beasts. Mais une annulation de dernière minute de WB contraint LWATP à assurer seul la soirée

LESCOP — 2016 Entre horaires tardifs de prises de vue, et météo pas toujours au beau fixe, je monte de plus en plus souvent un mini-studio photo pour mes portraits. La salle où se déroule

la séance a les murs noirs, et ce n’est pas toujours évident que le sujet s’en détache, et j’ai commencé à jouer avec des bouts de papiers, plus ou moins grands, me servant de fond de studio. Pour Lescop, j’ai découpé une forme ronde, apparaissant telle une auréole autour de la tête de cette nouvelle idole de la chanson française.

devant un public restreint et à conquérir. Petite salle, une centaine de personnes, un groupe en pleine recherche, et qui fait monter le public sur scène pour la dernière chanson. Bref : simple et sans prise de tête. Tout comme la séance portrait qui s’est déroulée l’aprèsmidi. C’est le premier portrait que je fais, et comme je me l’étais fixé, uniquement au moyen format argentique : un boîtier, une pellicule, 12 photos maximum, c’est tout le contraire de la photo de concert ! Nili et Benjamin me suivent dans toutes mes demandes : portraits serrés, plans larges et, pour finir, Nili propose de faire la roue devant Benjamin. Un déclenchement, une seule chance de réussir : bingo !


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Licences 1-1097302 (Trinitaires) 1-1097303 (BAM) 2-1097304 3-1097305


ENTRE TOUTES LES OREILLES Par Benjamin Bottemer

Ateliers, visites, concerts découverte, événements, L’Autre Canal ouvre ses portes et initie hors les murs des projets participatifs avec les milieux scolaire, étudiant, médico-social ou encore carcéral, en lien avec des artistes. Objectifs : transmettre la passion, l’ouverture d’esprit et la créativité.

Lab Gamer, présentation des jeux vidéos réalisés par les étudiants d‘Artem


Atelier de pratique artistique avec le groupe We Are Enfant Terrible

L’action culturelle constitue un pan méconnu du travail des Scènes de Musiques Actuelles : en marge des concerts programmés toute l’année, elle a pour objectif de toucher tous les publics, au-delà des aficionados déjà convertis. L’Autre Canal développe particulièrement des initiatives d’ouvertures à des partenaires extérieurs depuis l’arrivée d’Henri Didonna à sa direction en 2013 : « Il faut recréer du lien et ouvrir le lieu, déclare ce dernier. Le temps du rayonnement, du rassemblement, est encore devant nous. » Pour promouvoir les musiques actuelles, l’équipe imagine des événements et des rencontres de natures et de formes diverses, adaptés aux partenaires et aux artistes qui y participent. Sans leur implication, rien n’est possible. « Par le bouche-à-oreille, grâce aux réseaux de chacun, de manière informelle ou dans un cadre précis, par exemple la résidence d’un artiste, il s’agit avant tout de tisser des liens, précise Aude Meuret, responsable de l’action culturelle. On travaille régulièrement avec une quinzaine de structures, le double de façon plus occasionnelle. Leur enthousiasme, leur investissement est essentiel. »

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Entre les murs Rendre une petite visite à la salle du boulevard d’Austrasie peut être un bon début pour imaginer des projets communs : L’Autre Canal propose des visites des coulisses ainsi que des places de concerts à 3 € destinées à des groupes scolaires ou des publics dits « éloignés de la culture ». L’Institut Médico-Éducatif Saint-Camille à Velaine-en-Haye, qui accueille des jeunes entre 14 et 20 ans atteints de déficiences intellectuelles ou de troubles du comportement, est un habitué de ces moments de découverte et de socialisation privilégiés. « J’essaye de faire découvrir aux jeunes des musiques variées, d’encourager un regard sur la culture ; c’est aussi épanouissant qu’éducatif, indique Gérard Maire, éducateur spécialisé. Un concert, c’est à la fois une sortie culturelle, un cadre avec des règles, une activité de groupe, le contact avec un public et un artiste sur scène. » Les scolaires aussi s’invitent régulièrement à L’Autre Canal. Dans le cadre de parcours imaginés en lien avec la Ville de Nancy, la structure initie les plus jeunes à différents aspects des cultures urbaines, en partenariat avec le festival Chill Up. De même, Rachid Wallas et DJ Spaig, représentants de la scène hip-hop locale, y ont créé Peace and Lobe, à la demande de L’Autre Canal, un spectacle présentant l’histoire des musiques amplifiées assorti d’un volet pédagogique autour des risques auditifs. « On essaye de vulgariser, de rendre le propos accessible et d’être fun, explique Rachid Wallas. La culture hip-hop qui est la nôtre est souvent un point commun avec les jeunes, on parle le même langage. » Peace and Lobe tourne à présent dans diverses SMAC, dont en Lorraine

grâce au réseau MAEL (Musiques Actuelles En Lorraine) tissé entre Nancy, Metz, Nilvange, Épinal... « En action culturelle comme ailleurs, le travail de réseau offre des possibilités supplémentaires, dont celle de créer des projets communs et de mobiliser les partenaires institutionnels, note Aude Meuret. Ces derniers commencent vraiment à s’intéresser à ce travail des SMAC. » Créativité augmentée Pour expérimenter le processus artistique qui fait l’âme des musiques actuelles, quoi de mieux que de mettre la main à la pâte ? Les ateliers de pratique artistique sont probablement les projets les plus complets en matière d’action culturelle, de par l’implication étroite des participants. Ces deux dernières saisons, la chanteuse nancéienne Laura Cahen, en résidence à L’Autre Canal, a travaillé avec des jeunes de l’IME Sainte-Camille à la création de deux chansons, enregistrées dans les studios du lieu. Écriture, chant, musique et création du visuel de pochette étaient au programme. « Une expérience très enrichissante, aussi bien pour les jeunes que pour les éducateurs et les enseignants, explique Gérard Maire. C’était une proposition de L’Autre Canal. Leur sens de l’écoute est plus qu’appréciable, cela donne envie d’imaginer d’autres projets. » Au Collège Émile Gallé, Marie Bienaimé, enseignante d’anglais, cherchait à mettre en place un parcours pédagogique autour du hip-hop. Elle s’est tournée vers L’Autre Canal, qui propose un accompagnement aux établissements scolaires autour des musiques actuelles : un travail associant une partie pédagogique inter-disciplinaire en classe et des ateliers auprès d’artistes est né, avec la participation de Rachid Wallas pour un atelier d’écriture et de DJ Spaig pour un atelier de Musique Assistée par Ordinateur. « On a voulu capitaliser sur notre expérience, apporter un accompagnement, une initiation dont on n’a pas bénéficié nous-mêmes », explique Rachid Wallas. S’en est suivie la création de deux pistes enregistrées à L’Autre Canal. « Les élèves s’expriment plus librement en présence d’intervenants extérieurs, et ils se sentent valorisés par le fait que des artistes entretiennent une relation particulière avec eux », remarque Marie Bienaimé. L’Université au diapason Les étudiants d’Artem, pôle qui réunit l’École Nationale Supérieure d’Art et de Design, l’École des Mines et l’ICN Business School, ont mené trois projets en lien avec la SMAC. Ils ont pris part à des ateliers d’improvisation avec Ark4, ensemble arpentant les chemins de traverse du jazz, du rock et de la musique improvisée, en résidence à L’Autre Canal l’an passé. « L’idée était ambitieuse, avec des esthétiques assez expérimentales, mais a suscité un intérêt certain de la part des étudiants, commente Olivier

Ageron, enseignant-référent pour l’ENSAD. En dehors du cadre strict de leur cursus, nous avons pu sortir les étudiants de leur zone de confort avec une approche tournée vers l’improvisation sonore, visuelle et corporelle. » La restitution de la création a eu lieu en janvier au CCAM de Vandœuvre, co-producteur de la résidence. À l’occasion de son anniversaire, L’Autre Canal présentera la première mouture d’un site web retraçant l’histoire de la musique à Nancy depuis le concert de Jimi Hendrix en 1966. Les étudiants d’Artem se sont chargés des recherches documentaires et du travail d’enquête auprès de divers témoins. L’Autre Canal a mis en place un comité éditorial réunissant des acteurs locaux du monde de la musique et a joué un rôle essentiel en termes de réseau et de contacts. La start-up Greenberry, installée au Paddock voisin, contribue à l’aspect technique du projet. Enfin, citons l’accueil par L’Autre Canal du Lab Gamer, événement qui présente depuis deux ans les jeux vidéo créés dans l’année par les étudiants d’Olivier Ageron. « Cela nous permet de bénéficier d’un moment festif en plus d’une visibilité, d’une ouverture de notre travail à d’autres publics », note l’enseignant. Proposer une alternative Les collaborations et les publics sont variés : Les éducateurs des Équipes de Prévention Spécialisée, le Foyer d’hébergement pour mères isolées, le Centre de détention de Toul pour des concerts et des ateliers et de nombreux établissements scolaires de tous niveaux... Des conférences et une programmation jeune public complètent l’offre de L’Autre Canal en matière d’action culturelle. En avril, le groupe Oiseaux-Tempête, de retour du Liban où il a préparé son prochain album, sera présent en résidence avec des rencontres et des ateliers aux côtés de plusieurs invités. « L’action culturelle est une porte d’entrée vers les musiques actuelles, résume Aude Meuret. Grâce à ce travail de fond et à l’implication de tous, on peut montrer à tous types de publics, notamment aux plus jeunes, qu’il existe une autre facette de la musique en-dehors de celle présentée par les médias de masse, et pour laquelle des gens travaillent de manière passionnée. »


VISAGES Par Fanny Méneghin / Photos Arno Paul

L’attachement de Manon Dans les petits papiers de Jérémy

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Jérémy est l’un des derniers à avoir intégré l’équipe. Entre gestion des budgets, ressources humaines et préparation des contrats, il est au tout début de la chaîne de production. Il manifeste un attachement tout particulier au fait de travailler dans une institution culturelle. « C’est un choix d’être dans le spectacle vivant, c’est un métier de passion. Des gens réalisent une œuvre et la présentent à un public qui peut se retrouver à un moment, à un endroit, qui lui permet de vivre quelque chose de singulier et d’exceptionnel. » Quand L’Autre Canal a ouvert ses portes, Jérémy avait 16 ans, il se souvient : « C’est un lieu que j’ai vu se construire, c’était génial. Pour un jeune qui aime la musique, c’est juste une opportunité de dingue. » Maintenant qu’il est passé de l’autre côté de la scène, comment prépare-t-il le festival des 10 ans ? « Il y a un stress qui existe de fait, une contrainte budgétaire qui revêt des enjeux différents, j’aurais tendance à dire que la tension sur cet événement est très positive et nous motive tous. »

Manon est à L’Autre Canal presque toutes les semaines, backstage ou dans le hall. Ni employée ni habituée, Manon est tout simplement bénévole. « Je suis en 3e année de Licence Études culturelles, explique Manon, je fais du bénévolat pour avoir une bonne connaissance du milieu. » L’après-midi, elle dorlote les artistes au « catering », l’espace de restauration, et le soir elle accueille le public. « En tant que bénévole, je me vois comme les petites mains de l’ombre qui font que tout se passe bien pour l’artiste et les spectateurs. » Quand elle a fini, elle a la chance d’assister aux spectacles. « L’Autre Canal a une politique très sympa envers les bénévoles. Ils sont vraiment adorables avec nous. » Bien avant d’être membre de l’équipe, Manon était déjà très attachée à cette salle : « C’est l’un des lieux centraux de la vie étudiante nancéienne. Le premier concert que j’ai fait en tant que spectatrice, il me semble que c’était les C2C. J’étais complètement fan, j’avais pu les rencontrer et j’avais des étoiles dans les yeux. Pour les 10 ans, 20Syl, un des DJs, vient faire un set. J’ai hâte de le revoir en concert et peutêtre même de le diriger vers la scène, qui sait ? »


À L’Autre Canal, certains visages nous sont familiers. Administrateur, bénévole, adhérent et chef de la sécurité, ils sont partie prenante du spectacle presque autant que les artistes eux-mêmes.

Bader le Safe Made Man

Denise l’assiduité musicale

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Parmi les adhérents de la première heure, Denise ne compte même plus le nombre de spectacles auxquels elle a assisté à Nancy. Quand L’Autre Canal a ouvert ses portes, elle s’y est aventurée, piquée par la curiosité. Depuis, elle y retourne très souvent. « J’éprouve le besoin de me confronter à des choses en dehors de mon quotidien, explique-t-elle. Ici, la programmation est suffisamment diversifiée pour me plaire. J’ai des goûts assez éclectiques. Je fais plein de découvertes ici, notamment avec des groupes locaux. » En une dizaine d’années de visites régulières, Denise a forcément ses petites habitudes : « Très vite, on a l’impression d’arriver chez soi, tout le monde me connaît et me salue. » Elle a également pu repérer les meilleurs coins de la salle pour profiter au mieux des concerts : « Dans le club, il y a intérêt à se mettre au fond de la salle, car devant, ça bouchonne toujours un peu. » Avec un large sourire, prêt à se transformer en éclat de rire, elle affirme qu’elle a déjà bloqué sur son agenda les dates d’anniversaire de L’Autre Canal, évidemment.

Bader est l’un des piliers de L’Autre Canal. Vous l’apercevrez dans la salle, dans le hall et même backstage si vous avez la chance d’y aller. Il veille à coordonner tous ces hommes et ces femmes qu’on croise dans les couloirs, tout de noir vêtus, la mine sérieuse, le regard vigilant. C’est également lui qui supervise la sûreté des artistes que vous venez écouter : « J’ai besoin de savoir s’il va descendre dans la salle ou s’il va faire monter du monde sur scène, s’il va y avoir du slam... En fonction de ces consignes, je place les agents de sécurité, je leur donne des directives et moi, je tourne de poste en poste pour vérifier que tout se déroule comme prévu. » Et quand les beats ne font pas vibrer les murs, Bader est dans son petit bureau, entre le hall et le local technique. Il veille à la maintenance générale du bâtiment. Sur les murs blancs, des consignes à suivre en cas d’attentat : « Depuis le 13 novembre, forcément, on a plus de pression, mais on ne doit pas la faire ressentir aux clients qui viennent pour s’amuser et profiter des concerts. Je dois les mettre en confiance, pour qu’ils repartent avec le sourire. »


vert Bras

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Vers le canal ↓

D’UNE RIVE L’AUTRE Par Sylvia Dubost / Photos Arno Paul

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© Bureau des paysages / Alexandre Chemetoff


Pour sa fête d’anniversaire, L’Autre Canal déborde de ses murs et investit une partie du quartier des anciens abattoirs, dont il fut l’un des premiers nouveaux habitants. Une implantation qui témoigne de la trajectoire de ce quartier et préfigure peut-être ce qui est à venir…

➊ L’Autre Canal ➋ Halle ouverte

(halle aux moutons)

➌ Anciennes écuries

(Fab lab, Aduan, Paddock...)

➍ Grande Halle Renaissance ➎ Petite halle (halle aux porcs)

➏ Pôle nautique ➐ Pavillons d’octroi ➑ Médiaparc « Coulée verte »

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Il y a dix ans, L’Autre Canal était un peu seul dans son coin. Tout là-bas, au nord-est de la zone Rives de Meurthe, dont la transformation a commencé au début des années 90 par l’ouest. Cette métamorphose du quartier rattrape aujourd’hui L’Autre Canal. Rembobinons le film. Il y a 30 ans, il s’agit de « fabriquer de la ville » dans ces 300ha délaissés par l’activité industrielle mais pas par tous les habitants. Dans ce quartier qu’on appelait « de la soupe maigre », « les élus venaient en bus », se souvient Alexandre Chemetoff, l’urbaniste-architectepaysagiste artisan de cette transformation. Parce que la distance psychologique ne se superpose pas avec la distance réelle, comme souvent, il faut recoudre le tissu urbain, faire passer la ville par-dessus le canal et jusqu’à la Meurthe. En créant d’abord une trame – qui s’appuie sur celle laissée par les industries, cohérente par endroits et anarchique à d’autres – reliée à celle du centre. Il faut aussi donner à ce quartier une identité qui lui soit à la fois propre et puisse être appropriée par la ville toute entière. Chemetoff soutient qu’on peut imaginer Nancy autrement, comme une ville désormais ouverte sur l’eau quand celle-ci a longtemps été un danger. La renaissance du quartier démarre avec l’école d’architecture et le Jardin d’eau, une série de bassins le long du canal sur lesquels se sont ensuite ouverts des logements. « On a commencé par les jardins, explique Chemetoff, pour que les gens viennent se promener dans le quartier », et commencent à l’investir. Au départ, il n’est pas prévu ici de salle des musiques actuelles. Mais comme les Rives de Meurthe doivent « étendre le centreville, ainsi que le rappelle Anna Bottoni, chef de projet pour la Ville de Nancy, il faut y mettre toutes les fonctions urbaines, y compris les loisirs, la cultures, les écoles ». On choisit de l’installer en face de l’ancien Austrasique, dans l’enceinte

des anciens abattoirs de la ville, où on a démoli de façon ciblée des édifices sans grand intérêt, notamment celui aujourd’hui remplacé par la SMAC. « Parmi les grosses scènes, c’est celle qui est la plus proche du centre-ville », constate avec satisfaction Henri Didonna, actuel directeur. L’agence Périphériques, qui a remporté le concours, a donc dû gérer les nuisances sonores qu’occasionne inévitablement un tel équipement installé à proximité de logements. « Il fallait un lieu qui soit à la fois ouvert et fermé, qui enferme la musique mais s’ouvre sur la ville », se souvient Anne-Françoise Jumeau, l’une des architectes. Ceux-ci optent alors pour un bâtiment massif mais ouvert sur toutes ses façades, dont les découpes laissent entrevoir l’activité. Cette couleur rouge signature, qui traverse tout le bâtiment et rejaillit par ces ouvertures, symbolise, pour Anne-Françoise Jumeau, « les entrailles, l’énergie vitale et aussi l’activité des abattoirs » qui reviennent ici à la vie. Selon les recommandations d’Alexandre Chemetoff, qui veille à la cohérence des édifices du quartier, la façade est faite d’un matériau sobre, le béton, qui peut s’accorder facilement à d’autres bâtiments. L’Autre Canal s’est ainsi intégré dans le tissu urbain de la même manière que le cinéma Kinépolis : en respectant la trame, en ménageant les perspectives, en évitant le « monumental » et en favorisant des activités visibles au rez-de-chaussée pour que le lieu soit vivant. Aujourd’hui, L’Autre Canal s’adosse à la promenade le long de l’eau qui s’enroule autour du quartier et s’achèvera bientôt par les jardins de la Méchelle. Il est aussi rattrapé par la ville. Au rouge de ses entrailles répond désormais celui dont on a repeint les poteaux de la halle aux moutons qui reprend vie à ses côtés. Ce petit édifice, dont on a retiré les murs pour en faire une place couverte, parachève la coulée verte, « collection de petits salons ouverts », comme les décrit Alexandre Chemetoff. Cet alignement de petits parcs est un axe structurant


La Grande Halle Renaissance

L‘Autre Canal et la halle ouverte

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du quartier et de la ville voulue ouverte sur l’eau, en reliant le canal à la Meurthe. Le nom de L’Autre Canal prend désormais tout son sens… C’est ici qu’il reste à écrire un chapitre peut-être fondamental du récit urbain. Dans ce quartier des abattoirs, l’usage de cette halle désormais ouverte n’est pas encore établi, pas plus que ceux de la magnifique Grande Halle Renaissance, restaurée il y a quelques années, de la Petite halle et des deux bâtiments d’octroi qui restent à réhabiliter. Une concertation publique s’ouvre début mars, pour réfléchir à une articulation entre les futures activités de ces bâtiments, L’Autre Canal, les écuries où sont installés notamment l’Aduan, le Fab lab, le Paddock (un accélérateur pour start-ups), des locaux de l’université, mais aussi le médiaparc situé un peu plus loin, qui accueille des entreprises du secteur des technologies et des services. Dans le cadre de Lor’n’tech, il s’agit de développer ici tout ce qui est lié aux économies créatives. La manifestation des dix ans, Henri Didonna l’envisage dès lors comme une préfiguration. Au-delà de L’Autre Canal, elle se déploie aussi dans la Halle Renaissance et sous la halle ouverte, en partenariat avec les voisins et d’autres acteurs culturels. « Il s’agit de voir comment les associations, les entreprises peuvent s’associer pour faire vivre le quartier », annonce Henri Didonna. Il en sera de même pour l’Open bidouille camp prévu le week-end suivant. Et Didonna d’ajouter : « Les contours et l’appropriation de ce projet doivent être innovants. » Une approche qui résonne avec celle d’Alexandre Chemetoff, qui voit l’urbaniste comme celui qui saisit les opportunités et les accompagne. « C’est un urbanisme négocié : au fil du temps, on adapte le plan à l’évolution de la ville et de ses besoins. À Nancy, toute opération d’urbanisme se compare à la place Stanislas. Nous avons montré qu’on pouvait développer des quartiers en se servant d’autres atouts. Ici, il n’y a pas de bâtiments emblématiques. Ça peut venir, d’ailleurs… C’est une manière contemporaine de fabriquer de la ville : ça ne se décrète pas. C’est la continuité qui compose le récit. » Celui de L’Autre Canal, dont l’évolution va être mise à l’étude après l’anniversaire, comme celui de tout le quartier, ne fait que commencer.


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Hors-série du magazine NOVO à l'occasion des dix ans de L'Autre Canal à Nancy.