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n°156 / novembre 2019 / GRATUIt

Art & CulturE

Hauts-de-France / Belgique


sommaire

LM Magazine #156 – Novembre 2019

© Jan von Holleben

magazine

news – 10

Yvan Attal - 72 Chienne de vie

Isaac Cordal, Banksy, La Nuit des arts, Tour de Chauffe, Nuits Plasma, Osez Bashung…

Monsieur Fraize - 118 à mûrir de rire

dossier Berlin – 14

événements

Nicolas Offenstadt Bons baisers de RDA

Pologne - 84 Le pays imaginé

East Side Gallery On écrit sur les murs

Picasso illustrateur - 96 à livre ouvert

portfolio – 28

Next Festival, Les Multipistes, Les Petits Pas - 112 Tous en scène !

Jan von Holleben Meneur de jeu

rencontre Victoire Tuaillon - 66 Le mal par le mâle

le mot de la fin – 138 Gab Bois Détournement de fond(s)


sommaire sélection

musique – 38 Steve Lacy © Alan Lear

Francis Lung, Mark Lanegan Band, Rickie Lee Jones, Makala, Lloyd Cole, Youssoupha, Schiev Festival, Chilly Gonzales, Vampire Weekend, Steve Lacy, Ezra Furman, Whitney, Chk Chk Chk, Sarah McCoy, Abd al Malik, Les Innocents, Agenda...

exposition – 84 Pologne, Teresa Margolles, Photographie arme de classe, Picasso illustrateur, Traverser la lumière, Alain Buyse, Stephan Vanfleteren, Devenir Matisse, Agenda…

théâtre & danse – 112 Mr Fraize © Boby

Möbius, Next Festival, Les Multipistes, Monsieur Fraize, Guillaume Meurice, Alex Vizorek, Kheiron, Le Comte de Bouderbala, Les Petits Pas, Slava's Snowshow, Un Jardin de silence, Perdu connaissance, Un Ennemi du peuple, La Peste, Agenda…

disques – 64

livres – 66

écrans – 72

FKA Twigs Acid Arab Pumarosa David Woodcock Cigarettes After Sex

Victoire Tuaillon, Gérard Noiriel, Arnaud Cathrine, Thierry Smolderen & Alexandre Clérisse, É. Liberge, G. Mordillat & Jérôme Prieur, B. Galic, Kris & Javi Rey

Mon Chien Stupide Arras Film Festival Les Misérables 5 est le numéro parfait La Belle époque Le Bel été La Cordillère des songes


Magazine LM magazine – France & Belgique 28 rue François de Badts 59110 La Madeleine - F tél : +33 (0)3 62 64 80 09

www.lm-magazine.com

Direction de la publication / Rédaction en chef Nicolas Pattou nicolas.pattou@lastrolab.com

Direction artistique / Graphisme Cécile Fauré cecile.faure@lastrolab.com

Rédaction Julien Damien redaction@lm-magazine.com Tanguy Croq info@lm-magazine.com

Couverture Always Everything Jan von Holleben www.janvonholleben.com

Publicité pub@lm-magazine.com

Administration Laurent Desplat laurent.desplat@lastrolab.com Réseaux sociaux Sophie Desplat Impression Imprimerie Ménard 31682 Labège Diffusion C*RED (France / Belgique) ; Zoom On Arts (Bruxelles / Hainaut)

Ont collaboré à ce n° : Sonia Abassi, Thibaut Allemand, François Annycke, Rémi Boiteux, Mathieu Dauchy, Marine Durand, Hugo Guyon, Jan von Holleben, Grégory Marouzé, Raphaël Nieuwjaer, Françoise Objois, Raphaëlle Pluskwa, Marie Pons et plus si affinités.

LM magazine France & Belgique est édité par la Sarl L'astrolab* - info@lastrolab.com L'astrolab* Sarl au capital de 5 000 euros - RCS Lille 538 422 973 Dépôt légal à parution - ISSN : en cours L’éditeur décline toute responsabilité quant aux visuels, photos, libellé des annonces, fournis par ses annonceurs, omissions ou erreurs figurant dans cette publication. Tous droits d’auteur réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, ainsi que l’enregistrement d’informations par système de traitement de données à des fins professionnelles, sont interdites et donnent lieu à des sanctions pénales. LM / Let'smotiv est imprimé sur du papier certifié PEFC. Cette certification assure la chaîne de traçabilité de l’origine du papier et garantit qu'il provient de forêts gérées durablement. Ne pas jeter sur la voie publique.

Papier issu de forêts gérées durablement


Follow the Leaders, Annecy Paysages 2019 © Isaac Cordal

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Isaac Cordal s'est révélé en posant ses (toutes) petites sculptures dans les grandes villes de la planète, de Londres à Bogotá. Avec ses figurines aux mines sinistres, le street-artiste espagnol dénonce les maux de notre société – la solitude, l'ultralibéralisme, la pollution… Créée en 2011, cette installation baptisée Politiciens discutant du changement climatique poursuit son bonhomme de chemin dans les flaques de ce bas monde (ici Annecy), et se passe de tout commentaire. cementeclipses.com

Banksy™ Met Ball © DR

Après avoir inauguré son parc d'attractions à Bristol (Dismaland) et un hôtel à Bethléem, Banksy lance sa boutique en ligne. L'inconnu le plus célèbre du monde raille ici la récupération de son nom à des fins commerciales. Mais pour se procurer son gilet pare-balles (frôlant 1 000 €) ou ce joli casque de policier à facettes, il faut lui écrire une lettre de motivation répondant à la question « l'art est-il important ? ». Le britannique choisira les acquéreurs parmi les plus drôles… mais ayant payé. Vandale ou vendu ? à vous de voir… shop.grossdomesticproduct.com

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Fêlé-achat

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Quand la mer monte…


La quantité de sang pompée par le cœur humain en une heure et vingt-huit minutes © Laurence Dervaux Photo Philippe Henneuse

Du cœur à l'ouvrage Savez-vous quelle quantité de sang votre cœur pompe en 88 minutes ? Précisément 428 litres. L'artiste belge Laurence Dervaux symbolise ce miracle quotidien grâce à une installation constituée de 750 réceptacles en verre et contenant un liquide rouge. Cet empilement de vases ou flacons, disposé en équilibre comme un château de cartes, évoque dès lors la beauté et la fragilité propre à la vie. Palpitant, non ? Lille, jusqu'au 20.12, Faculté de médecine Henri Warembourg, gratuit, culture.univ-lille.fr, www.dervaux.be

La Nuit des arts

L'appel du livre

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Les cabines téléphoniques ont trouvé un second souffle à Nantes. La librairie Coiffard a transformé deux de ces antédiluviens édicules en dispositifs audio d'un genre particulier. Ceuxci permettent en effet d'écouter des livres… lus par leurs auteurs ! Au bout du fil, on trouve ainsi Camus, Orwell ou Modiano – évidemment, il s'agit d'enregistrements. Bien combiné ! www.librairiecoiffard.fr

Roubaix, 06 > 08.12, La Piscine, La Condition Publique et divers lieux, gratuit, ville-roubaix.fr

© Nathalie Quniton

Coiffard, j'écoute © DR

Plus de 600 artistes, une soixantaine de lieux ouverts partout en ville… Deux fois par an, l'art prend ses quartiers à Roubaix. Cette 20e édition révèle par exemple les céramiques de Nathalie Quinton, revisitant les contes de notre enfance comme Les Trois petits cochons – cette fois, ne balance pas ton porc !


Cocaine Piss © Thierry Tönnes

Hightone © DR

Tour de Chauffe

Nuits Plasma

Ça y est, ils sont prêts – enfin, on l'espère. Après avoir affûté leurs armes durant un an au sein des fabriques culturelles lilloises, les dix artistes ou groupes du dispositif Tour de Chauffe affrontent la scène, en première partie de quelques pointures. Citons par exemple les laborantins à guitares de Skri:n qui chauffent la place pour Frustration, ou la prêtresse lofi Accidente qui en remontre à Nach.

Du Rockerill de Charleroi au Reflektor de Liège, dix salles du Club Plasma (plateforme des scènes de musiques actuelles) révèlent au grand jour les nouveaux talents belges. Entre autres groupes cultes (Les Tétines Noires) ou curiosités (les remixeurs fous de Bon Entendeur), on jette une oreille aux vibrations noise de Drache, avant de se réchauffer avec le rock indé des Bruxellois de Va à la plage.

Métropole lilloise, 14.11 > 06.12, divers lieux 1 concert : 16 > 5 €, www.tourdechauffe.fr

Wallonie et Bruxelles, 14 > 24.11, divers lieux 1 concert : 20 € >  gratuit, www.clubplasma.be

Sélection / 14.11 : Frustration + Skri :n // 22.11 : Nach + Accidente // 23.11 : High Tone + Osmocoda 28.11 : Voyou // 30.11 : Scratch Bandits Crew …

Sélection / 15.11 : Les Tétines Noires, Bon Entendeur… // 20.11 : Drose + Drache + Alibi… 21.11 : Ykons + Va à la plage…

à l'occasion de ses 30 ans, l'Aéronef rend hommage à son immortel parrain en rejouant son répertoire avec un orchestre symphonique. Mis sur pied par l'EMSD* et le conservatoire de Lille, ce concert convoque des musiciens amis du chanteur comme Edith Fambuena (réalisatrice de l'album posthume En amont), la chanteuse Chloé Mons, qui fut sa compagne, mais aussi Dani, Arno et d'autres surprises – oui, il fallait oser. * Ecole supérieure musique et danse Hauts-de-France Lille, 30.11, L'Aéronef, 20 h, 21 / 14 €, aeronef.fr

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© Hervé Leteneur

Osez Bashung


Retour en rda © P.J. Adjedj

interview

Nicolas Offenstadt Propos recueillis par François Annycke Photo © Nicolas Offenstadt / Albin Michel

Vue sur l'entrée de la gare fermée de la Schwarze Pumpe, août 2014. La "Pompe noire" fut le plus grand ensemble de traitement de lignite (charbon naturel) au monde. Elle fut érigée au cœur de la Lusace, dans les années 1950.


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Maître de conférences à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, à l'origine spécialiste du Moyen Âge, Nicolas Offenstadt étudie désormais les espaces publics contemporains. L'ancienne République démocratique allemande constitue son nouveau terrain de recherche. Cet historien s'est livré à une véritable "exploration urbaine" en visitant plus de 250 lieux abandonnés ou interdits en ex-Allemagne de l'Est. En résulte un fascinant ouvrage, Urbex RDA. à l'occasion du trentenaire de la chute du mur de Berlin, ces textes et photographies sondent un "pays disparu" à travers ses ruines. Une belle illustration de ce que l'auteur nomme l'histoire « hors les murs ».


Minibus Barkas abandonné devant une ancienne menuiserie à Francfort-sur-L'Oder, décembre 2014.

Quelle est votre définition de l'urbex ? Elle est simple : la visite sans autorisation ni but lucratif de lieux abandonnés. Mais ce terme recouvre des pratiques différentes. Certains "urbexeurs" sont des photographes passionnés par les ruines, d'autres recherchent l’aventure.

« Les sites industriels ont disparu avec la liquidation de l’économie socialiste. » Pour quelles raisons ces lieux ont-ils été délaissés ? Il y a plusieurs explications. Les gros sites industriels ont souvent disparu avec la liquidation de l’économie socialiste. Leur abandon est parfois postérieur, lié à certaines tentatives de reprises qui ont échoué. Enfin, une émigration massive vers l’Ouest a rendu de nombreux logements inutiles et abattre des bâtiments coûte cher… Quelles sont vos découvertes les plus marquantes ? On trouve un tas de choses passionnantes : œuvres d’art, machines,

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Pourquoi s'intéresser à l'exAllemagne de l'Est à travers ses lieux désaffectés ? En tant qu'historien, la RDA m’a toujours fasciné, parce qu'elle a soigneusement entretenu la mémoire de la Première Guerre mondiale et de la Révolution de 1918. Puis, en la parcourant après 1990, j’ai été véritablement frappé par l’envergure des lieux abandonnés, partout, dans les villes comme à la campagne.


objets personnels… Mais ce qui m’intéresse le plus, ce sont les monceaux d’archives : dossiers, classeurs… J'ai été frappé par ces salles remplies de papiers. Notamment dans une fonderie à Chemnitz ou une usine de meubles à Neustadt / Dosse, avec tous ces fanions de l’équipe de football locale détrempés au milieu des documents. C'est comme un monde arrêté net… On retrouve cette atmosphère au pied des immeubles géants de HalleNeustadt où un passage commercial moribond devait offrir toutes les fonctionnalités d’une ville socialiste modèle… Sur le plan iconographique, quel fut votre parti pris ? Je voulais que le texte et l’image

entretiennent un dialogue permanent. Observer ces ruines doit faciliter la compréhension. L'urbex n'offre pas des conditions de prises de vue sereines : planchers et plafonds fragiles, bruits suspects, rencontres plus où moins bienveillantes, lumière capricieuse… Mes clichés témoignent de tout cela. Pourquoi parlez-vous d'un "pays disparu" ? D’abord, l’unification s’est accomplie au détriment des édifices de la RDA. Plus encore, depuis les années 1990 de nombreux lieux ont été détruits : le plus célèbre étant le Palais de la République de Berlin. De même, quantité d'œuvres et sculptures de l’espace public ont été démontées, marginalisées ou rasées. •••

Galerie marchande, cernée par des immeubles vides (Hochhausscheiben), Halle-Neustadt, janvier 2019.


Poste de téléphone RFT abandonné dans une boulangerie industrielle à Francfort-sur-L'Oder, janvier 2016.

Drapeau de la RDA dans une ex-brasserie, Halle, oct. 2016.

Effigies de Lénine et Rosa Luxemburg abandonnées dans l'usine de fibres chimiques de Premnitz, avril 2015.

Exemplaires de Neues Deutschland, Brandebourg, avril 2019.


Dans une halle de Sket, Magdebourg, aoรปt 2015.


Maison de la culture des travailleurs, extérieur et intérieur, Halberstadt, août 2015.

La différence entre les deux Allemagne persiste-t-elle ? Il y a des différences objectives importantes : les disparités salariales demeurent, le taux de chômage est aussi plus important à l'Est. Les élites économiques et culturelles sont majoritairement issues de l'Ouest. Existe-t-il une nostalgie de la RDA ? Ce terme est un peu trop ambigu. Certes, nombre d’Allemands regrettent des aspects protecteurs du régime de la RDA : travail pour tous, protection sociale généralisée, soins

accessibles. Il décrivent une société plus solidaire. Mais attention, chacun bricole aussi ses souvenirs et son identité. On peut vanter certains côtés de la RDA tout en se réjouissant de l’unité allemande et de la disparition du régime communiste.

« L'extrême-droite instrumentalise la mémoire de la RDA. » Cette zone d'ombre estelle exploitée ? Le souvenir de la RDA et celui des années 1990 reste un enjeu politique important. L'extrême-droite, et notamment l’AfD, l'instrumentalise efficacement. Ce parti se présente comme un représentant des Allemands de l’Est. Ils trouveraient, avec lui, un nouvel élan. « L’Est se lève » clame l'un de ses slogans… à lire / Urbex RDA (Albin Michel), 258 p., 34,90 €, www.albin-michel.fr

à lire / La version longue de cette interview sur lm-magazine.com

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Comment expliquez-vous que la mémoire de la RDA soit à ce point occultée ? Je ne dirais pas occultée. On parle énormément de la RDA, à travers des émissions, des publications, des expositions. La question est plutôt celle de sa présence concrète, physique dans l’espace public allemand et la manière dont on en parle. Le discours dominant néglige l'expérience des Allemands de l’Est.


Polyclinique de Sket, Magdebourg, aoรปt 2015.


East Side Gallery


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| On refait le mur | Le 9 novembre 1989, la chute du mur de Berlin signait la fin de la guerre froide. Que reste-t-il aujourd’hui de ce symbole de la division EstOuest ? S’il a été presque entièrement démoli en 1990-1991, certaines de ses portions furent conservées intactes. C’est le cas d’un fameux tronçon, dans le quartier de Friedrichshain, sur lequel s’est développée l’East Side Gallery. Soit la plus longue galerie d’art urbain à ciel ouvert du monde !

Le Mur tagué côté sud © Françoise Objois


Postdammer Platz © Françoise Objois


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East Side Gallery Berlin, Sightseeing, junges Paar © visitberlin, photo Philip Koschel

Quand on déplie une carte de la ville et de ses environs, on réalise que Berlin-Ouest était entièrement encerclée par la RDA, tel un îlot au milieu de l’océan communiste. Qui veut suivre aujourd’hui les vestiges du mur (165 km) se rendra compte qu’il serpentait dans les rues ellesmêmes, au cœur de la cité. Il n’y a pas de meilleur endroit au monde pour revivre l’histoire de la guerre froide… et profiter d’une singulière balade artistique.

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Underground resistance

La capitale allemande a développé dans les années 1980 un mode de vie alternatif organisé, entre autres, autour du rock et de la techno. Précédé par Iggy Pop et Bowie, Nick

Cave, attiré par la vitalité de la scène locale (Einstürzende Neubauten, Die Haut…) s’installa ainsi à Kreuzberg en 1982. Peu après, les musiques électroniques trouvèrent là des lieux pour s’épanouir, comme le Tresor ou le Berghain. Cette contre-culture trouve un écho visuel avec le street art, dont l’East Side Gallery demeure un spectaculaire représentant (1 316 mètres !). Pourtant ce n’était pas gagné… Avant 1989, il était interdit de peindre sur le mur de Berlin, même du côté Ouest. En 1984, le Français Thierry Noir fut le premier à s’attaquer à la portion située en face de son squat, avec ses grosses têtes aux yeux proéminents. « à l’époque, il y avait comme un tabou : les artistes ••• allemands n’y touchaient pas.


Le Baiser fraternel, Dmitri Vrubel. 1990 © François-Régis Cipriani, East Side Gallery

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Patin historique

C’est en 1990, grâce à l’initiative d’une Britannique, Christine McLean, que l’East Side Gallery vit le jour. Cent dix-huit artistes de 21 pays y réalisèrent plus d’une centaine d’œuvres pacifistes, accompagnant la vague enthousiaste de 1989. La plus connue reste le Baiser fraternel du Russe Dmitri Vrubel, reproduisant une photo de Régis Bossu prise à Berlin lors du 30e anniversaire de la RDA. Celle-ci montre sur 15 m2 Leonid Brejnev (dirigeant de l’URSS) embrassant à pleine bouche Erich Honecker (dernier président de la RDA).

« Ce mur conçu pour empêcher le dialogue devint un lieu privilégié de la communication », ironise Peter Klasen, maître allemand de la figuration narrative. Mais a-t-on affaire ici aux pièces originales des années 1990 ? Pas exactement. En raison de leur exposition en plein air et des badauds indélicats, il est nécessaire de les rénover régulièrement (1996, 2000, 2009). Le plus grand danger provient toutefois des projets immobiliers émergeant alentour… En attendant, la partie du mur située au sud de la ville est un terrain de jeu privilégié. Tags, affiches, collages ou fresques fleurissent, preuves de l’inventivité d’un art certes éphémère, mais plus vivant que jamais. Françoise Objois

East Side Gallery Mühlenstraße 3-100, 10243 Berlin, www.eastsidegallery-berlin.com

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C’était un peu le mur de la honte », se souvient-il.


Berliner Mauer, East Side Gallery, Test the Rest de Birgit Kinder Š visumate / visitberlin


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Stanley, the Dog


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Jan von Holleben Jan von Holleben s’est révélé au début du millénaire avec sa fameuse perspective à plat, photographiant du haut d’une échelle ses modèles allongés sur le sol. Cette supercherie leur offre ainsi des pouvoirs illimités, comme celui de voler (la série Dreams of Flying). Drôles et oniriques, ces images mettent parfois en scène des canidés, érigés en pyramide (plutôt poilante) ou coiffés de crêtes punk, mais le plus souvent des enfants – ceux de son quartier ou d’amis. « Toutefois, après des années passées à terre, ça ne les intéressait plus. Ils m’ont alors poussé vers d’autres aventures, et nous évoluons ensemble ainsi ». Depuis, l’Allemand leur octroie de nombreux rôles, tout aussi bidonnants. Il les enturbanne de papier toilette, façon toile de maître flamand, pare leurs cheveux d’épingles ou leur refait le portrait grâce à un savant jeu de miroir – vous aviez saisi l’astuce (voir page 30) ? On l’aura compris, ce quadragénaire n’aime rien tant que s’amuser. D’ailleurs, il se revendique du principe d’"homo ludens", soit « l’Homme qui apprend par le jeu ». Né en 1977 dans la campagne du sud du pays de Goethe, notre artiste a très tôt imité son photographe de père, avant d’emboîter le pas de sa mère en passant un diplôme d’enseignant pour enfants handicapés… puis de revenir à son premier amour. Bien lui en a pris, car son travail est désormais connu du monde entier. D’ailleurs, c’est peut-être un certain Kanye West qui en parle le mieux, partageant un jour ce commentaire sur la toile : « Jan von Holleben makes dreams come true ! ». Bien vu Kanye. Julien Damien

| L’enfance de l’art |

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à visiter / www.janvonholleben.com à lire / Always Everything (Tarzipan), 224 p., 19,95 €, tarzipan-books.com Photo Adventures (Thames & Hudson), 96 p., 11 € (£9.95), thamesandhudson.com


Genius


Always Everything


Always Everything


Always Everything


Always Everything


Homo Ludens


Monster Heroes


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Francis Lung Que faire lorsque l'on est l'homonyme d'un des plus grands pianistes jazz, et que l'on souhaite également se lancer dans la musique ? Oh, on traficote un peu l'état civil. C'est ce que fit Tom McCLung, alias Thomas David Francis McClung, devenu simplement Francis Lung pour signer l'une des belles surprises de cette rentrée (A Dream Is U). Un disque enjoué, lumineux, condensé de pop baroque réalisé avec trois bouts de ficelle, une inspiration et un savoir-faire jamais pris en défaut. À rebours des compositions torturées, déconstruites, abrasives et hurlées de son ancien groupe (WU LYF, vous vous souvenez ?), le Mancunien a pris la clef des champs, traversé les paysages verdoyants et bucoliques des Cotswolds. Ses ritournelles solaires et mélancoliques évoquent tour à tour Nick Drake ou, plus près de nous, The Apples In Stereo et les premiers Belle and Sebastian. Des cimes, certes, mais aux allures de vertes prairies. Thibaut Allemand Hasselt, 05.11, Muziekodroom, 19 h 30, 13 > 9,50 € www.muziekodroom.be Bruxelles, 06.11, Botanique, 19 h 30, 14 > 8 € www.botanique.be

© Coralie Monnet

| Rêve éveillé |


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© Astor Morgan

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Rickie Lee Jones

S'il fallait retenir un titre de Rickie Lee Jones, ce serait bien Chuck E’s in Love, morceau au carrefour du blues-folk, de la country et de la soul. Cette chanson écrite il y a tout juste 40 ans intronisa l'ex-"girlfriend" de Tom Waits en figure du jazz west-coast. Certes varié et riche d'une quinzaine d'albums, son répertoire est peuplé de vies brisées, évoquant en arrière-plan ces rades enfumés au bord de la route où l'on noie son chagrin. La Chicagoane conte d'une voix enfantine l'Amérique des bas-fonds dont elle est issue (un père trompettiste alcoolique, une mère désertant le foyer…) : la tête dans le seau mais toujours prête à se relever. J.D. Hem, 07.11, Le Zéphyr, 20 h, 32 €, www.zephyrhem.fr

Lille, 06.11, L'Aéronef, 20 h, 25 / 19 €, www.aeronef.fr Roeselaere, 07.12, De Spil, 20 h, 33 / 15 €, www.despil.be

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L'un des plus sérieux concurrents de Nick Cave, question voix sépulcrale, suit son bonhomme de chemin, indifférent au succès grand public – qu'il n'atteindra jamais, soyons sérieux. L'ex-Screaming Trees fignole son travail d'artisan, à rebours des modes mais ouvert à toutes les expériences, y compris synthétiques. Somebody's Knocking, son dernier essai en date avec le multiinstrumentiste Duke Garwood, témoigne d'un savoir-faire jamais démenti. T.A.

© Steve Gullick

Mark Lanegan Band


© DR

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Makala | Helvète underground |

La sortie de son premier album en 2019, Radio Suicide, a touché les puristes jusque dans leurs Air Max collector mal lacées. Cette œuvre incomparable confère à Makala le statut de souverain de l’underground. Son secret ? Il excelle dans l'art de faire du neuf (et du culte) avec du vieux (et du cheap).

Amiens, 09.11, La Lune des Pirates, 20 h 30, 13 / 8 €, www.lalune.net Lille, 15.11, Le Flow, 20 h, 10 / 5 €, flow.lille.fr

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Alors oui, ça parle de sexe, de drogues et parfois même de sexe sous drogues. Déjà entendu ? Peut-être, mais rarement avec cette maîtrise-là. Nouveau boss de la punchline mordante, débitée avec une nonchalance certaine (« pendant que tu zoukes Michelle dans maison blanche je golfe avec Obama »), Makala magnifie les sujets les plus éculés, l'ego trip en bandoulière. Porté par un flow élastique et un cynisme tranchant (parfois jugé peu accessible), notre homme connaît aussi ses classiques, en particulier ceux de The Neptunes ou de N.E.R.D.. En témoignent les sonorités délicieusement funk et soul jalonnant Radio Suicide. S'il annonce le futur du rap (eh oui, « ceux qui n'savent pas ce qu'ils feront demain ne peuvent que parler d'hier »), les inspirations restent donc old-school. D’un clip à l’autre, on devine ainsi la dégaine faussement tranquille d’un Ordell Robbie dans Jackie Brown ou l’insolence glaçante du Frank Lucas d'American Gangster. Makala ("braise", en lingala) est de ces artistes capables d'endosser tous les rôles. Mine de rien, on verrait bien ce Genevois en figure de proue du rap suisse (avec Di-Meh et Slimka), prêt à nous engloutir comme avant lui la vague belge. Sonia Abassi


© Fifou

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Youssoupha Youssoupha demeure l'une des plus belles plumes du rap hexagonal. Le "Prim's Parolier" s'est fait une spécialité d'aborder les sujets fâcheux (la diversité en France, la négritude, les attentats…) en s'attirant les foudres des fachos. à ce titre, sa plus belle récompense reste sans doute une plainte de Zemmour pour "menaces de crimes et injure publique"… Accompagné du violoncelliste Olivier Koundouno (vu aux côtés de Dirk Annegarn ou Stephan Eicher) et du pianiste Manu Sauvage (Laurent Garnier, Merlot…), le rappeur au cheveu sur la langue (qu'il a toujours eu bien pendue) revisite son répertoire en version acoustique – et intimiste. J.D. Hem, 15.11, Le Zéphyr, 20 h, 25 €, zephyrhem.fr

Onze mois après un passage au centre culturel de Lesquin, Lloyd Cole revient sur nos terres. Et sur nos greens. C'est en effet en fonction des parcours de golf que le Britannique planifie ses tournées. L'anecdote en dit long sur le personnage, gentleman revenu de tous les succès (les années 1980) avant de travailler avec Hans-Joachim Roedelius, compositeur allemand de musique électronique (Cluster, Harmonia). Ce concert en solo acoustique en offre un vaste aperçu.T.A. Lille, 13.11, L'Aéronef, 20 h, 25 / 19 €, www.aeronef.fr Rijkevorsel, 07.03.2020, de Singer, 20 h 30, 22 / 18 €

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© Paul Shoul

Lloyd Cole


Loto Retina © Greg Clément

Schiev Festival

| Décalage immédiat |

Proposer une pop avant-gardiste, électronique ou acoustique, en invitant des artistes belges et internationaux loin des sentiers battus. En somme, rester ouvert tout en faisant la part belle à la diversité. Voilà les nobles ambitions du Schiev Festival, qui s’installe pour sa 5e édition au Beursschouwburg à Bruxelles. "Schiev", en bruxellois, signifie tordu, de traviole, biscornu… Bref, décalé. Un nom taillé pour un rendez-vous à contre-courant. « Aujourd’hui, les festivals vendent une expérience "bigger than life" où tout est toujours plus fort, "amazing". Nous, on propose juste de la musique ! », revendique le cofondateur, Guillaume Kidula. Pour autant, la programmation reste exigeante et répond à un cahier des charges simple : encourager le public à sortir de sa zone de confort. Au Schiev, la techno ne sonne ainsi pas tout à fait comme ailleurs, et peut se jouer avec des instruments médiévaux… « C’est ça l’idée des artistes "schiev" : chercher de nouvelles pistes, expérimenter ». Pendant trois jours se mêlent par exemple l’électronique psyché du projet belge A.N.I, les mix gabber et RnB de la DJ française Crystallmess, la house détournée façon cartoon de sa compatriote Loto Retina ou encore la pop lo-fi et japonisante du duo bruxellois Acte Bonté. Des concerts et DJ sets donc, agrémentés de conférences et d'un label market. En somme, un festival à l’image de Bruxelles, où tout le monde se croise sans chichi, et où règne un joyeux bazar propice aux rencontres ! Raphaëlle Pluskwa Bruxelles, 15 > 17.11, Beursschouwburg, ven & sam : 21 h, 12 € • dim : 16 h 30, 7 € • pass 3 j. : 30 €, schiev.com Loto Retina, Sentimental Rave // 16.11 : Ligovskoï, Rkss, A.N.I, Jessica Ekomane, Air LQD, Violet, Crystallmess 17.11 : Acte Bonté, Ben Bertrand, Laryssa Kim, Gigsta…

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●●● Sélection / 15.11 : Aponogeton, Astrid Sonne, Perrine en Morceaux, HHY & The Macumbas,


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Chilly Gonzales

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Pour le dire vite, Chilly Gonzales, c'est un peu le chaînon manquant entre Migos et Mendelssohn. Soit deux récipiendaires des dédicaces jalonnant son dernier album. Le pianiste le plus barré (et génial) de son époque multiplie les détours de pistes. Jason Charles Beck jongle du classique à la pop, de la musique de chambre (en robe de chambre), du jazz à l'electro pour mieux accorder les textures et les rythmes. Recordman du monde du plus long concert solo, ce Canadien cartoonesque est aussi une véritable bête de scène. En bon adepte du "crowdsurfing", il n'hésite jamais à se jeter dans le public, bille en tête et mules aux pieds. J.D.

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© Alexandre Isard

Lille, 15.11, Casino Barrière, complet !


© Monika Mogi

Vampire Weekend | Vivement lundi ? |

Vampire Weekend. Le titre A-Punk, donc. Quelques notes de guitares africaines, une rythmique bondissante et un refrain accrocheur. Ce tube fête ses 11 ans. Et demeure a blessing and a curse, comme disent les Anglais. Soit une victoire à double tranchant. Un revers de la médaille. Car depuis, nos quatre Américains n'ont jamais renoué avec cette immédiateté. Normal ? Sans doute.

Bruxelles, 18.11, Ancienne Belgique, Complet !

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Lorsqu'en 2008 A-Punk sortit, Vampire Weekend fut peut-être le premier surpris de son succès. Vivifiant et malin, ce morceau remettait au goût du jour les guitares ouest-africaines (le fameux highlife) sur une pop aussi américaine qu'inoffensive. Les intéressés venaient des quartiers huppés de la Grosse Pomme et affichaient un look BCBG. On n'a jamais trop su s'ils jouaient avec cette image ou s'ils étaient eux-mêmes, tout simplement. En tout cas, ils n'avaient pas grand-chose à dire – une interview du leader Ezra Koenig vaut tout les Lexomil du monde. Passé le succès, la bande a poursuivi. Paru au printemps et flanqué d'une pochette façon Unicef 1985, le quatrième album se situe dans la lignée des précédents, mais s'enrichit de quelques invités prestigieux (dont Steve Lacy ou Michael Tucker, producteur de Madonna, Bieber, Spears, Charli XCX…). De quoi combler les fans et les nostalgiques, donc. Sur scène, nos désormais trentenaires ne s'économisent pas, assurant vraiment le spectacle. C'est peut-être là, dans cet enthousiasme jamais démenti, que réside le secret de Vampire Weekend – à quoi bon faire la fine bouche ? Thibaut Allemand


© Alan Lear


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Steve Lacy Une guitare. Un iPhone. Et le logiciel d'enregistrement GarageBand. C'est avec ce paquetage rudimentaire que le jeune Steve Lacy enregistrait son premier EP voici deux ans. Un simple hobby ? C'est un peu plus que cela. Heureusement pour lui… et pour nous, surtout. Itinéraire d'un enfant surdoué.

| Le petit prince |

Vu l'attirail, vous l'aurez compris : il ne s'agit pas de Steve Lacy, légende du free jazz, mais de son homonyme, future légende de… c'est vrai ça, de quoi au juste ? Né du côté de Compton (un quartier pas vraiment huppé de Los Angeles) dans une famille mélomane, Lacy se fit remarquer au sein de The Internet. À peine majeur, et sur la foi d'un EP princier sobrement intitulé Steve Lacy's Demo (2017), il se vit offrir quelques ponts d'or par les majors. Lacy, pas chien mais fidèle à ses idéaux, préféra décliner. Comme si, à 19 ans, le teenager voulait conserver son insouciance (et la tête sur les épaules). Paradoxal ? Sans doute. À l'image d'un compositeur enregistrant avec trois fois rien et pourtant courtisé par l'aristocratie – il a produit Solange, Kendrick Lamar, Vampire Weekend (voir page 50), on en passe… ■◆

La tête dans les étoiles

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Cette année, le prodige a publié son premier album, Apollo XXI. Un clin d’œil à son âge et, peut-être, une acceptation de son nouveau statut de star. Sans s'épancher, il évoque cependant sa bisexualité. Ce qui, pour un AfroAméricain grandi dans les ghettos de LA, n'est pas un coming-out forcément évident. Que restera-t-il de ce disque demain ? On n'en sait rien. En attendant, le Californien saisit l'air du temps. Celui d'un jeune adulte nourri aux Neptunes et aux Dirty Projectors, à Prince et Mac DeMarco. Soit une discothèque sans frontière, avec pour seul viatique l'amour de la bonne chanson. En connaissezvous d'autres ? Thibaut Allemand Bruxelles, 18.11, Botanique, 20 h, 29 > 23 €, www.botanique.be


© Jessica Lehrman

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Ezra Furman | Queer véritable |

Bruxelles, 20.11, Botanique, 19 h 30, 20 > 14 €, www.botanique.be

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Tandis que notre monde court joyeusement à sa perte, des zigotos ayant dépassé la trentaine empoignent une guitare et se déguisent en femme. Capable de grands écarts stylistiques (mélodies outrageusement pop et mise en place totalement abrasive) Ezra Furman s'en prend à l'impérialisme US, au machisme, au système de santé américain, au conflit israélo-palestinien… Et mêle le tout avec ses propres turpitudes quant à son identité sexuelle. Bref, le Chicagoan est un grand ado qui n'a pas vieilli et pense régler tous les problèmes en chansons. « Je permets à la culture de masse d’ouvrir les yeux sur la libération queer et les transgenres », déclare-t-il. Une telle foi fait plaisir. Et sourire. Avec un tel boucan, Furman a peu de chances de convaincre les foules, se limitant à une audience restreinte (mais grandissante, c'est vrai). N'empêche, l'Américain peut jouer pour la jeune génération le rôle qu'auront tenu Bowie, Morrissey ou Cobain pour d'autres : celui de passeur. Ce n'est pas rien. Thibaut Allemand


© Kelsey Bennet

!!! (CHK CHK CHK) Entre nous, plus grand-monde ne s'intéresse aux sorties d'albums de !!!. Sans snobisme aucun, on peut même dire qu'ils avaient tout déballé dès leur premier maxi sur Warp, le fantastique Me and Giuliani Down by the School Yard (A True Story) (2003). Mais sur scène, c'est une autre histoire : une machine à danser non-stop, une tornade punk-funk-house-ajoutez ce que vous voulez qui défie les lois de l'apesanteur… et du temps. Bientôt 20 ans que ces New-Yorkais montés sur ressorts persistent, contre vents et marées. Leur secret ? There's No Fucking Rules, Dude, entonnaient-ils en 2001. Ça explique deux ou trois choses – et ça force le respect, aussi. T.A. Lille, 02.12, L'Aéronef, complet !, (30 ans de L'Aéronef) Anvers, 04.12, Kavka Zappa, 19 h, 20 €, kavka.be

En 2016, deux ex-Smith Westerns (Max Kakacek et Julien Ehrlich) signaient une collection de titres country-soul situés entre Neil Young et Curtis Mayfield. Des morceaux insensés à faire pâlir de jalousie Matthew E. White (le gourou vintage de Spacebomb). Le genre de chansons que l'on pense avoir déjà entendues et que l'on est sûr d'avoir toujours attendues. Des classiques instantanés, quoi. Trois ans plus tard, la formation n'a rien perdu de sa magie… T.A. Bruxelles, 19.11, Ancienne Belgique, 20 h, 24 / 23 €, abconcerts.be

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© Olivia Bee

Whitney


Sarah McCoy

© God Save The Screen

Née en Caroline du Sud, Sarah McCoy prend la route à l'âge de 20 ans. Elle parcourt les USA dans un camion miteux et échoue à la Nouvelle-Orléans, cité du blues et des bouges. Après quelques faux départs, elle signe à 33 ans un premier LP produit par Chilly Gonzales et Renaud Létang pour le label Blue Note. La consécration, enfin, pour cette héritière de Janis Joplin et Big Mama Thornton. La valeur sait parfois attendre le nombre des années. T.A. Lomme, 08.11, maison Folie Beaulieu, 20 h, 9,30 / 5,20 € www.ville-lomme.fr (Festival états de Blues) Boulogne-sur-Mer, 16.01.2020, Carré Sam, 20 h 30, 10 > 6 € www.ville-boulogne-sur-mer.fr

Sa m 02 . 1 1

Thomas Azier Amiens, La Lune des Pirates, 20h30, 14/9e Dim 03.11

Alain Souchon Anzin, Théâtre, 18h, 50>40e SINKANE + A.A. BONDY Tourcoing, Le Grand Mix, 18h, 14>5e Kimberose Bruxelles, La Madeleine, 20h, 31e Lun 04.11

Jamila Woods Bruxelles, AB, 20h, 15e Lisa Stansfield Bruxelles, AB, 20h, 38e Mar 05.11

Grand Corps Malade Hem, Zéphyr, 20h, 38/34e M er 0 6 . 1 1

Seun Kuti & Egypt 80 Bruxelles, Botanique, 20h, 29>23e

Youngblood Brass Band Tourcoing, Le Grand Mix, 20h, 20>5e J e u 0 7. 1 1

Flume Anvers, Lotto Arena, 18h30, 39,59e Le Peuple de l'Herbe + Brain Damage + Burning Heads Roubaix, Salle Watremez, 19h, 15/10e Al Tarba x Senbeï + dDamage Dunkerque, Les 4 Ecluses, 20h, 13/10e CHATON + Peritelle Bruxelles, Botanique, 20h, 23>17e Calexico and Iron & Wine Anvers, De Roma, 20h, 36/34e Françoiz Breut La Louvière, Kéramis / Centre de la céramique, 20h, 15/10e Voyage romantique (ONL, dir. JC Casadesus) Lille, Nouveau Siècle, 20h, 55>5e Bertrand Belin + Weekend Affair Amiens, Maison de la Culture, 20h30, 29>11e Lou Doillon Namur, Théâtre, 20h30, 33,50>17,50e

Véronique Sanson Lille, Le Zénith, 20h30, 70>46e V en 0 8 . 1 1

Alain Chamfort Lens, Le Colisée, 20h, 35>17,50e Altin Gün + Mauvais oeil Lille, L'Aéronef, 20h, 21/14e Lou Doillon Charleroi, Eden, 20h, 32>25e Jessica Pratt Amiens, La Lune des Pirates, 20h30, 12/7e Miossec Mons-en-Baroeul, Salle Allende!, 20h30, 25>18e TheAngelcy + H-Burns Béthune, Le Poche, 20h30, 12/10e Gruff Rhys Gand, Charlatan, 20h, 17/14€ Sa m 0 9. 1 1

Seth Gueko + Swift Guad… Lille, Le Flow, 19h30, 18/15e Fatoumata Diawara Calais, Centre Culturel Gérard Philipe, 20h30, 20>12e High Tone + Zenzile Oignies, Le Métaphone, 20h30, 20>14e

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V en 0 1 . 1 1

Miel de Montagne Bruxelles, Botanique, 20h, 18>12e


V en 1 5 . 1 1

Roberto Fonseca Béthune, Théâtre, 20h30, 22/11e

La Récré (Forever Pavot) Lille, maison Folie Moulins, 20h, 12/10,50e

Dim 10.11

Romeo Elvis Lille, Le Zénith, 20h, 44>39e

NTM Bruxelles, Palais 12, 20h, 95>45e

Lun 11.11

Talisco Bruxelles, Ancienne Belgique, 20h, 23/22e

Hubert Lenoir + David Numwami Bruxelles, Botanique, 20h, 22>16e

The Glücks + Let it Kill you + O.S.H + Dj Dop Massacre Charleroi, Rockerill, 20h30, 5€

Cecile McLorin Salvant Bruxelles, Bozar, 20h30, 38>16e

Sa m 16 . 1 1

MAR 12.11

TheAngelcy Lille, La Bulle Café, 20h30, 12€

CharlÉlie Couture Calais, Le Channel, 19h30, 15e Maceo Parker Louvain, Het Depot, 20h, 30>24e

Mer 13.11

Tagada Jones + No One Is Innocent Tourcoing, Le Grand Mix, 20h, 21/17e

Wives Tourcoing, Le Grand Mix, 20h, 12>5€

Jeanne Added Douai, L'Hippodrome, 20h30, 35/25e

D i m 1 7. 1 1

Mac DeMarco Lille, L'Aéronef, 18h30, 27/20e

Jeu 14.11

Curtis Harding Amiens, La Lune des Pirates, 20h30, 13/8e

Frustration + Skri:n Villeneuve d'Ascq, La Ferme d'en Haut, 21h, 8/5e

Lun 18.11

Kevin Morby Anvers, De Roma, 20h, 22/20e The Libertines Bruxelles, Cirque Royal, 20h, 38,15e Villagers Louvain, Het Depot, 20h, 24>18e Mar 19.11

Temples Bruxelles, Botanique, 20h, 20>14e Renan Luce Lille, Théâtre Sébastopol, 20h, 34€ M er 2 0 . 1 1

Naive New Beaters Tourcoing, Le Grand Mix, 20h, 22>5e Rilès Bruxelles, Palais 12, 20h, 33e Miossec Feignies, Espace Gérard Philipe, 20h, 12/9€ Chassol Béthune, Théâtre, 20h30, 22/11e Jeu 21.11

Alex Beaupain Mons, Arsonic, 20h, 20>6e

© Fabien Coste

Abd al Malik Il émeut les uns, agace les autres mais n'indiffère jamais. Infatigable militant du "vivre-ensemble", Abd al Malik s'est inspiré pour ce nouveau spectacle d'une toile du xixe siècle : Le Jeune Noir à l’épée de Puvis de Chavannes. Le slameur transforme l'esclave rebelle du tableau en jeune homme issu de l'immigration africaine. Sorti de prison, regagnant sa cité HLM, le héros interroge son histoire et son identité, lors d'une épopée intérieure rappée et chorégraphiée par le Burkinabé Salia Sanou. J.D. La Louvière, 19.11, Le Théâtre, 20 h, 30 > 10 €, cestcentral.be Amiens, 17.12, Maison de la Culture, 20 h 30, 34 > 13 € Douai, 31.01.2020, L'Hippodrome, complet !


Nach La Louvière, Théâtre, 20h, 18/12e

Malik Djoudi + Jelly Bean Louvroil, Espace Culturel Casadesus, 20h, 10/6e

Rilès Lille, Le Zénith, 20h, 38>33e

Nico Duportal and The Sparks Lomme, maison Folie Beaulieu, 20h, 9,30/5,20e

V en 2 2 . 1 1

Underworld Anvers, Lotto Arena, 18h30, 39,70e GoldLink Louvain, Het Depot, 20h, 23>18e Nach + Accidente Faches Thumesnil, Les Arcades, 20h, 16>8e

The Young Gods + Dead Hippies Lille, L'Aéronef, 20h, 21/14e Dim 24.11

Thomas Fersen Lille, Théâtre du Casino Barrière, 18h, 37>28e Mar 26.11

The Cutthroat Brothers + Whorses Dixmude, 4AD, 20h, 12>8€

Charli XCX Bruxelles, Ancienne Belgique, 20h, 26/25e

Gnawa Diffusion + Ali Amran Oignies, Le Métaphone, 20h30, 20>14e

Noa Lille, Théâtre Sébastopol, 20h, 35/31e

Sa m 2 3 . 1 1

Dido Anvers, Lotto Arena, 18h30, 49,78>34,11e Camelia Jordana Tourcoing, Le Grand Mix, 20h, 24>5e High Tone + Osmocoda Comines, Le Nautilys, 20h, 5e Kery James Bruxelles, La Madeleine, 20h, 30e

The Stranglers Lille, L'Aéronef, 20h, 27/20e

Jeu 28.11

Las Aves Bruxelles, Botanique, 20h, 19>13e Vanessa Paradis Mons, Théâtre Royal, 20h, 69>55e Pussy Riot + Girls Go Boom Dixmude, 4AD, 20h, 19>15€ Sa m 3 0. 1 1

H-Burns + Ysé Sauvage + Louis AguilaR Dunkerque, Les 4 Ecluses, 20h, 12/9e Yuksek + Breakbot Charleroi, Rockerill, 22h, 15/12,5e Lun 02.12

FKA twigs Bruxelles, Cirque Royal, 20h, 34,88e

M er 2 7. 1 1

Kery James Lille, L'Aéronef, 20h, 25/19e La Grande Sophie Lille, Th. Sébastopol, 20h, 27e François-Xavier Roth dirige Les Siècles Lille, Nouveau Siècle, 20h, 55>5€

Mar 03.12

Kokoko! Tourcoing, Le Grand Mix, 20h, 18>5e Lomepal Lille, Le Zénith, 20h, 40>37e Oxmo Puccino Bruxelles, La Madeleine, 20h, 33e

Les Innocents ont d'abord connu le succès à la fin des années 1980 (Jodie) et au début des nineties avec des mélodies pop sucrées (L'Autre Finistère, Colore…). En coulisse pourtant, l'ambiance était plutôt amère. En 2000, le groupe se sépare. Mais 15 ans plus tard, JP Nataf et Jean-Christophe Urbain se rabibochent et sortent deux albums finement ciselés, entre pop-folk et bossa, rappelant "les Innos" d'antan. Un monde parfait ? Pas loin – en tout cas, pourvu que ça dure. J.D. Oignies, 30.11, Le Métaphone, 20 h 30, 20 > 14 €, 9-9bis.com Hem, 10.12, Le Zéphyr, 20 h, 24 €, www.zephyrhem.fr Bruxelles, 11.12, La Madeleine, 20 h, 30 €, www.la-madeleine.be

© Yann Orhan

Les Innocents


FKA Twigs

Magdalene

(Young Turks / Beggars)

Publié en 2014 et sobrement intitulé LP1, le premier album de Tahliah Barnett avait propulsé l'Anglo-Jamaïcaine au rang de belle promesse : soul éthérée, trip hop sophistiqué, voix haut perchée… Et puis ? Une succession de galères. Entre sa rupture avec Robert Pattinson (c’était l'instant Gala) et une série d’opérations pour soigner de vilaines tumeurs, FKA Twigs avait doucement disparu des charts. Cinq ans plus tard, ce deuxième essai était donc attendu. Inspiré par la figure de Marie-Madeleine (la "bonne copine" de Jésus), Madgalene déploie un propos féministe et, surtout, une orchestration foisonnante. En ouverture, le très opératique Thousand Eyes donne le ton d'un disque promenant l’auditeur dans un dédale de sons génétiquement modifiés – on sent ici tout l’apport de Oneohtrix Point Never. Entre autres invités prestigieux, citons aussi le rappeur Future pour un featuring triste et sensuel (Holy Terrain). Produit par l’Américain Nicolas Jaar, tenancier d’une house précieuse, cet album serré (neuf titres) organise un bel équilibre entre groove et savantes expérimentations, RnB suave et electro cosmique (Home With You). En somme, un solide pont entre passé et futur. Sortie 08.11. Julien Damien + Concert : Bruxelles, 02.12, Cirque Royal, 20 h, 34,88 €, www.cirque-royal-bruxelles.be

(Crammed Discs / L'Autre Distribution)

Le premier LP d'Acid Arab, Musique de France (2016), portait bien son nom. à la fois réminiscence de la posture classe d'un Rachid Taha, pique aux xénophobes et affirmation d'un fait : non content d'être l'une des patries de la techno et de l'electro, l'Hexagone demeure le pays d'accueil principal de la diaspora maghrébine. Ce nouvel essai (Jdid, soit "nouveau" en arabe) poursuit ces rencontres et mélanges entre la house de Chicago et le folklore juif, l'acid-techno et le chaâbi algérois, le tout relevé d'interventions de Cem Yildiz, Ammar 808, Hasan Minawi ou le trio touareg les Filles de Illighadad. Le résultat, irrésistible, se marie à merveille avec le récent Je suis Africain, réussite posthume du précité (et regretté) Taha. Thibaut Allemand

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Acid Arab — ­Jdid


David Woodcock

Pumarosa

Devastation

Normal Life

(Fiction / Caroline)

Il y avait bien quelque chose d’ensorcelant dans le premier album de Pumarosa, The Witch, sorti en 2017. Dix sortilèges savoureux de pop électronique portés par le single Priestess qui plaçaient ces Londoniens dans le sillage de Chromatics. Isabel Munoz-Newsome et sa bande ont retrouvé le chemin de Poudlard pour enregistrer ce Devastation. Ils y ont surtout fréquenté les placards, où ils ont hélas rangé les guitares. Dévoilé durant l’été, le titre introductif Fall Apart est porté par une rythmique jungle n'éveillant pas franchement de nostalgie pour le genre. La production de Heaven fricote elle avec une dance music des plus racoleuses. Pumarosa aurait-il perdu la formule magique ? Sortie 15.11. Mathieu Dauchy

(Blow Up Rcds)

Certes, son patronyme prête à sourire : le cousin anglais de Raoul Bitembois ? Passé la gaudriole, on reste sans voix face aux cabrioles de ce Rosbif griffé à jamais par quelques fines lames de l'English heritage – le patrimoine historique, si vous préférez. Les 13 chansons de ce deuxième album libèrent un exquis classicisme. Sur ses mélodies guitares - basse - batterie - clavier se croisent les ombres des Kinks, de Ian Dury, Jarvis Cocker, du Peter Doherty des bons jours, comme du Madness tendance pop music-hall. Bref, totalement anachroniques, mais pas du tout passéistes (donc fatalement atemporelles), ces chansons racontent des histoires à qui veut bien les entendre – tendez l'oreille. Thibaut Allemand

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Cigarettes After Sex — ­Cry

(Partisan Records)

« Cigarettes After Sex n’est pas un groupe, c’est un état d’esprit », commente un fan après la diffusion du clip Heavenly. Sans aucun doute, la pop mélancolique des Américains nous a pris par les sentiments. Leur succès fut viral sur le net avant même la sortie d'un très réussi premier album. Avec ce deuxième essai, le quatuor cultive cette veine atmosphérique (enfumée ?), explorant le sentiment amoureux. Enregistré de nuit dans un manoir à Majorque, Cry décrit une romance naissante, sous tous les angles : le désir (Touch), l’addiction à l’être aimé, la peur de le perdre (Don’t Let Me Go). Heavenly rassemble ces sensations en un seul morceau, servi par des nappes synthétiques, des guitares cristallines et la voix suave de Greg Gonzales. On n'est pas prêt de décrocher. Hugo Guyon


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Catherine Deneuve, Paris 2010


e - Lit

ur l i t t é r at

interview

Victoire Tuaillon | Chercher le garçon | Un demi-million d'écoutes par mois, des invités tels Virginie Despentes ou Didier Eribon… à 30 ans, Victoire Tuaillon, journaliste et rédactrice en chef du podcast Les Couilles sur la table, est l'une des nouvelles voix du féminisme. Depuis 2017, un jeudi sur deux, elle explore les masculinités avec des chercheurs ou sociologues. Sur des thèmes comme "La vraie nature du mâle" ou "N'en avoir qu'une", elle donne librement la parole aux représentants des deux sexes. Il est question du rôle des adultes dans la fabrique des garçons ("J’élève mon fils"), de sonder les mécaniques de harcèlement ("Qui sont les harceleurs au travail ?") ou de déconstruire les mythes sexistes. Cette diplômée de Sciences Po Paris sort son premier ouvrage, une somme pédagogique et documentée sur la condition masculine. Et surtout pas pour faire genre… Propos recueillis par Marine Durand / Photo Victoire Tuaillon © Marie Rouge

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Comment avez-vous découvert la question de la masculinité ? à la faveur d'une année d'études aux États-Unis, entourée d'un milieu militant et féministe, j’ai commencé à lire des choses sur les masculinités. à l’école de journalisme, la plupart des professeurs ne trouvaient pas ce thème intéressant mais j’ai persévéré, convaincue que cela pouvait toucher les gens. Les questions de féminisme et de masculinité nous concernent tous, hommes et femmes.

Quelle est votre définition de la masculinité ? Le genre s'appréhende toujours avec la classe, le niveau de vie, mais aussi l’âge, la sexualité, etc. En cela les masculinités sont des constructions sociales. Certaines sont valorisées et d’autres non. Dans notre monde, la masculinité reste principalement un privilège. Quels sont ces privilèges ? Ceux-ci diffèrent bien sûr si vous êtes blanc, hétérosexuel, cadre supérieur plutôt que noir, ouvrier et gay. •••


L’humanité a-t-elle toujours été aussi inégalitaire ? La masculinité varie énormément en fonction des époques et du contexte, mais la domination masculine reste

Vous évoquez aussi le "travail émotionnel". De quoi s'agit-il ? En fonction de notre genre, nous sommes sociabilisés différemment. On apprend aux filles à être plus attentives aux autres, plus empathiques. Au sein des familles, ce sont souvent les femmes qui cultivent les petites attentions, se souviennent des anniversaires, s’inquiètent de

© Morguefile.com

« La domination masculine reste une constante. »

une constante. Formellement, les femmes ont obtenu les mêmes droits que les hommes dans beaucoup de pays, mais dans les faits la domination perdure, qu’il s’agisse d’inégalités de richesse ou d’accès aux positions de pouvoir.

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Mais globalement la masculinité bénéficie aux hommes, qui vont profiter du travail des femmes, de leur corps ou émotions. Enfin, je crois qu’on peut relier la masculinité à l’usage légitime de la violence. Être un homme c’est encore, souvent, exercer des violences ou bénéficier de celles des autres.


la bonne santé du couple… Cette charge émotionnelle devrait être mieux répartie, et valorisée.

« Chacun peut s'interroger sur ses éventuels privilèges. »

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Le chapitre "Esquives" de votre livre est dédié aux solutions. Quelles pistes faut-il explorer ? Tout dépend de la position de chacun, mais l’égalité entre les sexes dépasse les seuls comportements individuels. Les politiques publiques ont aussi un rôle à jouer. Ainsi, l'instauration d'un congé paternité rémunéré peut avoir un impact énorme. D'une façon générale, chacun peut s'interroger sur ses éventuels privilèges. Pour les hommes, il s'agit déjà de les reconnaître, puis d'établir leur marge de manœuvre dans le travail, à la maison, avec les amis. Ils peuvent décider de soutenir les femmes par principe, réfléchir à la façon dont ils mènent leur vie de famille, en prenant leurs responsabilités vis-à-vis de l’éducation des enfants ou de la gestion du foyer. Et pourquoi pas voir s'ils encouragent une culture sexiste avec des blagues ou certains comportements… Quelles sont les réactions des hommes au podcast ? Ils me disent souvent qu’ils ont compris des choses qu’ils sentaient confusément. Beaucoup de garçons

m’écrivent aussi pour m'avouer avoir été violents, agressifs, peutêtre même avoir violé sans forcément s'en rendre compte… Émotionnellement, c’est très fort. Avez-vous l’impression que notre société est en train de changer, notamment depuis #MeToo ? C’est difficile à mesurer, mais grâce aux féministes on s’est enfin mis à parler féminicides. Y a-til moins d’inégalités salariales, de violences ? Je n'en suis pas sûre. Le temps long nous le dira. Mais le jour où on arrêtera de considérer le féminisme comme un sujet à part, on aura bien avancé.

Pour aller plus loin • Le Mythe de la virilité d’Olivia Gazalé (Robert Laffont) • La Crise de la masculinité : autopsie d’un mythe tenace de Francis Dupuis-Déri (Remue-Ménage) • Tu Seras un homme - féministe - mon fils ! d’Aurélia Blanc (Marabout)

à lire / Les Couilles sur la table, Victoire Tuaillon (Binge Audio éditions) 256 p., 18 €

à écouter / Les Couilles sur la table (le podcast) sur www.binge.audio


Gérard Noiriel Le Venin dans la plume (La Découverte)

Auteur d'Une Histoire populaire de la France (2018), Gérard Noiriel rapproche ici le pamphlétaire antisémite Edouard Drumont (1844-1917) et le polémiste islamophobe, homophobe et misogyne Eric Zemmour, 61 ans, deux fois condamné pour incitation à la haine raciale et provocation à la haine religieuse. Ces deux obscurantistes issus de classes populaires furent bien décidés à gravir les échelons via le scandale crapoteux. À cela s'ajoute la haine du "parti de l’étranger" (le Judaïsme pour Drumont, l'Islam pour Zemmour), la glorification des « racines chrétiennes de la France » ou l'aversion pour les minorités sexuelles. « Le gay veut être un juif comme les autres », selon Zemmour. Pour Drumont, les lesbiennes sont un signe de « la fin du monde ». Historien rigoureux, Gérard Noiriel se penche aussi sur les conditions matérielles du succès de l'un et de l'autre : l'essor de la presse dans la seconde moitié du xixe siècle pour l'un et l'explosion des chaînes d'info en continu pour le second (LCI diffuse son discours raciste in extenso, CNews l'embauche). Enfin, réfutant scientifiquement chaque argument, Noiriel démontre qu'au venin, seule l'Histoire est l'antidote. Indispensable. 252 p., 19 €. Thibaut Allemand

Arnaud Cathrine & The Anonymous Project

Quel plus beau matériau, pour un romancier, qu’un fonds de milliers d'images d'amateurs ? Flammarion a eu la bonne idée d'associer Arnaud Cathrine et The Anonymous Project, des collectionneurs de diapositives couleur des années 194080 prises aux quatre coins du monde. Résultat, l'auteur a pénétré le quotidien de Californiens dont il ne connaissait rien. Ceux-ci ont tendrement documenté leurs vacances, naissances ou célébrations. Outre le récit de Cathrine, imaginant leur histoire familiale (un père angoissé depuis son retour du front, un petit frère découvrant son homosexualité…), on découvre le processus créatif à l’œuvre. Le lecteur observe avec autant de bonheur ces instantanés vintage que l’écrivain attribuant noms et aventures à des anonymes. 180 p., 21 €. Marine Durand

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Andrew est plus beau que toi (Flammarion)


Thierry Smolderen & A. Clérisse

Une année sans Cthulhu (Dargaud) Que s’est-il passé dans la bourgade (fictive) d’Auln-surD’Arcq en 1984 ? Un fait divers macabre, une bande d’ados fans de jeux de rôle, des secrets en trompel'œil…Voici la matière de cette troisième collaboration entre Smolderen et Clérisse, qui les confirme en duo essentiel de la BD pop contemporaine. Après les excellents Souvenirs de l’empire de l’atome et L’Été Diabolik, ils passent les années 1980 à la moulinette. Cette fois, c’est le jeu L’Appel de Cthulhu (et donc Lovecraft), mais aussi les mystères provinciaux façon Twin Peaks et les innovations technologiques (via le jeu d’arcade Qix) qui nourrissent un récit trépidant. Le tout rehaussé par un trait aussi moderne que nostalgique. Brillant. 176 p., 21 €. Rémi Boiteux

Éric Liberge, G. Mordillat, Jérôme Prieur

Le Suaire Tome 3 (Futuropolis)

Fin du Saint-Suaire. Pas de la légende, mais de cette impressionnante série en trois tomes. Gérard Mordillat et Jérôme Prieur connaissent leur sujet, ayant travaillé sur le christianisme à partir des textes. Après la Champagne du xive siècle et l'Italie du xixe crépusculaire, nous voici en 2019, aux USA. À Corpus Christi, plus exactement. Où l'on suit… Lucy (après Lucie et Lucia dans les volets précédents). Finalement, il s'agit de la même héroïne, ses comparses masculins étant, eux aussi, une même personne – ou un écho, au moins. Spoil ? Même pas. L'intérêt est ailleurs. Dans ce besoin humain de reliques, d'artefacts pour donner vie et, surtout, corps à leurs croyances. Faux et usage de faux ? Sans doute. La foi, elle, demeure bien réelle. 72 p., 17 €. T. Allemand

Bertrand Galic, Kris, Javi Rey

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Violette Morris, deuxième comparution (Futuropolis) « Je voudrais comprendre l'itinéraire d'une femme aussi libre au point d'en être scandaleuse, devenue un bourreau à l'âme aussi laide […], je voudrais retrouver mon amie derrière le monstre ». Ainsi s'exprime Lucie Blumenthal, personnage fictif enquêtant sur l'assassinat de Violette Morris, femme bien réelle – au-delà du réel même, par sa volonté d'acier et ses succès sportifs. Courant sur trois époques différentes (avant, pendant et après-guerre), ce deuxième tome mêle tragique (la déportation des juifs) et empathie envers Morris (le refus d'instances étriquées à lui accorder son passeport pour les JO). Faisant écho aux questions actuelles de genre, l'album éclaire d'un jour nouveau ce « char d'assaut qui gambade au milieu d'un champ de roses ». Vivement la suite ! 64 p., 16 €. Thibaut Allemand


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Yvan Attal | Une affaire de famille |

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Propos recueillis par Tanguy Croq Photo Mon Chien Stupide © Studio Canal

Deux ans après le succès du Brio, Yvan Attal porte Mon Chien stupide sur grand écran. Adapté du roman aux accents autobiographiques de l'Américain John Fante, le film troque la Californie des années 1960 pour la Côte Basque française, de nos jours. Pour le reste, l'histoire est la même. Henri, romancier cinquantenaire au talent déclinant, rend sa femme et ses quatre enfants responsables de ses échecs et de l'effondrement de sa libido. Un jour, un canidé monstrueux décide de s'installer dans cette maison, pour le bonheur d'Henri mais au grand dam de sa famille… à nouveau devant et derrière la caméra, le réalisateur de Ma Femme est une actrice signe là une comédie… qui a du chien !


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Portiez-vous ce film depuis longtemps ? On me l'a proposé juste après Ma Femme est une actrice. Claude Berri avait les droits et voulait le tourner en anglais, n'imaginant pas l'adaptation en France. J'ai lu le livre mais j'étais passé à côté, n'ayant pas vécu tant d'années en couple et avec des gosses. Mais 20 ans plus tard, en vacances, je m'y suis replongé car c'était l'un des bouquins préférés de mon fils. Je me suis alors identifié au héros, j'y ai reconnu ma famille… Le projet est né à ce moment-là.

Il me fallait aussi raconter une autre histoire avec Charlotte, qui incarne l'épouse du narrateur. Dans le livre, elle est reléguée au second plan et réduite à une femme raciste. Au final, j'ai vu le film avec la famille Fante en Italie, et elle était enchantée. Ses enfants ont jugé très réussie la première adaptation de cet ouvrage, respectueuse de l'esprit de leur père.

Comment le présenteriez-vous ? Cette histoire comporte deux tonalités. Au départ, il s'agit d'une comédie jouant avec ce chien obsédé et puant qui inspire des échanges cyniques entre le père et les membres de sa famille. Puis cela tourne à la tragédie. On découvre la mélancolie d'Henri, sa carapace se brise. Il s'enfonce et l'on rit de moins en moins. Ses enfants se tirent et ça le fait souffrir. Cette partie est la plus intéressante.

Partagez-vous les névroses d'Henri ? On a la cinquantaine tous les deux et on se pose les mêmes questions, sur ces voitures qu’on ne conduira plus, ces filles qu’on ne baisera plus… Bref, on se demande si on a assez vécu et ce qu'il reste à accomplir. J'ai fondé une famille, mais j'imagine parfois que la vie serait mieux sans elle. Quand vous avez des gosses, vous les engagez dans tous vos choix, volontairement ou pas. Il m'est arrivé de refuser certains trucs pour eux, le film Taxi par exemple. Ironiquement, des années après, votre fils vous tanne pour voir Taxi 2 au cinéma (rires). était-ce une évidence de jouer avec Charlotte et votre fils ? C'est un film sur la famille, ma femme devait donc en être. Si elle

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Comment l'avez-vous adapté ? Je reste assez fidèle au livre. Mais, Mon Chien Stupide appartient à une autre époque, celle de l'Amérique des années 1960. Fante en profite d'ailleurs pour glisser une critique assez acerbe des États-Unis. Du coup, j'ai inventé ou modifié des scènes, transposant le récit en France.

« Parfois, j'imagine que ma vie serait mieux sans ma famille. »


avait refusé, je l'aurais suivie. Pour mon fils, c'est une forme d'hommage car je lui dois la redécouverte du livre. Et puis je sentais qu'il voulait être acteur, mais n'osait pas en parler. Surtout, il cumule les points communs avec son personnage (rires). Au début, ça m'angoissait de jouer avec lui. Mais cela reste une expérience extraordinaire, j'ai découvert qu'il pouvait se lever le matin (rires). Il est très doué, je l'avais déjà remarqué quand il me donnait la réplique à la maison.

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« Je tiens à être politiquement incorrect. » Pourquoi conjuguez-vous si souvent vie privée et fiction ? Je joue avec cette mise en abyme. Cela m'amuse de faire croire que ma vie est identique. Il m'importe aussi d'être politiquement incorrect,

d'oser dire que mes enfants me font chier. On les aime mais parfois on les déteste. En tout cas, eux vous détestent à certains moments mais c'est normal, l'émancipation… Mon Chien Stupide ne conclue-t-il pas un triptyque (avec Ma Femme est une actrice et Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants…) ? Je suis d’accord. Le livre de Fante observe le couple, la famille et le temps qui passe. J’ai entrevu la possibilité de boucler quelque chose. Mais il y en aura peut-être un quatrième à l’hospice, où j’apporterais des chocolats à ma femme. Moi, je serais encore vaillant et elle, vieille et malade (rires).

à voir / Mon Chien Stupide D'Yvan Attal, avec lui-même, Charlotte Gainsbourg, Ben Attal, Pascale Arbillot… Sortie le 30.10.


J'accuse © Guy Ferrandis / Gaumont


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| Les toiles filantes |

Au départ, l'aventure regroupait une poignée de cinéphiles, au sein de Plan-Séquence. Depuis la fin du xxe siècle, cette association multiplie les rétrospectives ou ciné-goûters dans les Hauts-de-France. Mais sa grande affaire, c'est l'Arras Film Festival. Loin du glamour un peu vain de quelques congénères, ce rendez-vous marie la chaleur humaine à l'exigence… et fête ses 20 ans ! Pour cette fois, on sortira le champagne.

Sidney Lumet, Claude Lelouch, Jacqueline Bisset… On en cite trois parmi une palanquée, car l'Arras Film Festival a toujours su attirer de grands noms du 7e art, provoquant de belles rencontres. Eric Miot, le délégué général, garde ainsi en mémoire « la montée sur scène des acteurs kanaks de L'Ordre et la morale de Mathieu Kassovitz ». Cette 20e édition n'est pas plus avare de moments forts. Ne serait-ce qu'avec la masterclass de Nicole Garcia ou la découverte du J'accuse de Polanski, « avec Jean Dujardin dans l'un de ses plus grands rôles ». ■◆

Mad trip

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Si le scénario du festival est bien connu, il reste haletant. à commencer par ce traditionnel zoom sur le cinéma d'Europe de l'Est ou du Nord, et une belle sélection d'avant-premières françaises ou internationales. Attentif à la marche de la grande histoire (souvent par le prisme de la petite), l'AFF dévoile Jojo Rabbit du Néo-Zélandais Taika Waititi. Soit les aventures d'un gamin qui, en Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale, s’invente un ami imaginaire ayant les traits d'Hitler, dans une comédie dramatique « quelque part entre les Monty Python et Wes Anderson ». Voilà qui devrait plaire à Thierry Klifa. Le réalisateur du Héros de la famille préside cette année le jury, « et s'est toujours situé entre cinémas populaire et d'auteur ». Oui, il est dans la bonne salle. Julien Damien Arras, 08 > 17.11, Grand'Place, Mégarama, Casino, Village du Festival ouvert tous les jours : 10 h -01 h 1 séance : 7 / 5 € (soirée d'ouverture : 8 €) • 5 films : 27,50 € • 10 films : 45 € • pass : 67 € www.arrasfilmfestival.com

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Arras Film Festival


© Pyramide Distribution

Les Misérables | Ma cité a craqué |

« Choc », « coup de poing ». Le premier long-métrage de Ladj Ly, coréalisateur du documentaire à Voix haute, a marqué le dernier festival de Cannes, dont il est reparti avec le Prix du jury. De quoi soutenir en salles cette chronique d’une France des banlieues laissée à l’abandon, incroyable de justesse.

De Ladj Ly, avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga… Sortie le 20.11

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Les Misérables s’ouvre sur une scène de liesse dont seul le foot a le secret. à l’été 2018, les Français sont champions du monde et toute la nation, en bleu blanc rouge, participe à la communion. L’instant correspond aussi à l'entrée en fonction de Stéphane à la BAC de Montfermeil (Seine-Saint-Denis). Lors d'une tournée de contrôle, il découvre le quartier avec ses coéquipiers, Chris, le beauf raciste et Gwada, l’Antillais aux nerfs fragiles… Ce premier long de Ladj Ly, issu du collectif Kourtrajmé, a des accents documentaires. Vissé à sa caméra depuis l’adolescence il était le seul, en 2005, à filmer les émeutes de l’intérieur (365 jours à Clichy-Montfermeil). Surtout, il a lui-même capturé une bavure policière, comme le jeune Buzz du film, dont le drone, devenu pièce à conviction, surexcite les protagonistes. Le cinéaste témoigne de la complexité des rapports entre les policiers, agressifs mais familiers de tous, les imams et les grands frères protégeant leur business. Ici, ni méchants ni gentils, seulement des misérables englués dans le même quotidien inflammable. Le final, asphyxiant, n’est pas sans rappeler Divines (2016) dont ce grand film partage la puissance. Marine Durand


© Nour Films

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5 est le numéro parfait | Esprit de vengeance |

Igort adapte au cinéma son roman graphique culte : 5 est le numéro parfait. à partir d'une histoire de vengeance classique, l'Italien signe avec ce premier long-métrage un néo-polar saisissant. Croisement entre BD déjantée et film noir américain, voilà du cinoche qui dépote !

D'Igort, avec Toni Servillo, Valeria Golino, Carlo Buccirosso… En salle

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Durant 15 ans, producteurs et réalisateurs (dont le prolifique Johnnie To) tentèrent en vain de porter sur grand écran 5 est le numéro parfait. Igort se charge donc lui-même de la transposition. Son héros se nomme Peppino Lo Cicero, ex-tueur à gages de la Camorra. Il est fier de son rejeton qui gravit lui aussi les échelons du crime organisé. Lorsque ce dernier est tué dans un traquenard, Peppino reprend du service. Le génial Toni Servillo, acteur fétiche de Paolo Sorrentino (Il Divo, La Grande Bellezza…) revêt avec brio l’imperméable de l'assassin. L'œuvre rend autant hommage aux films de gangsters de l’Américain Howard Hawks (Scarface, première version) qu’à ceux de l’Italien Francesco Rosi (Lucky Luciano). Si l’histoire est classique, le style fait toute la différence. On pense ici à la BD de Chester Gould, Dick Tracy, adaptée par Warren Beatty. La mise en scène d’Igort offre de sacrés morceaux de bravoure. Les séquences de "gunfights" sont pétaradantes. Surtout, le réalisateur semble bien renseigné sur la mafia napolitaine car le film, aussi haletant soit-il, ne sacrifie rien à l’authenticité. Enfin, avec (la toujours aussi fatale) Valeria Golino au casting, on ne voit pas comment rater ce gangster movie ! 5 est le numéro parfait ressuscite le genre avec maestria. Grégory Marouzé

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Victor, bédéaste au chômage, en veut à la terre entière et sa femme ne le supporte plus. Antoine, jeune entrepreneur audacieux, a créé un concept de "voyage dans le temps" pour clients fortunés, mêlant reconstitution historique et théâtre. Lorsque celui-ci propose au sexagénaire de replonger dans l'époque de son choix, il choisit la semaine des années 1970 où il a rencontré le grand amour. Une actrice de la société lui donne alors le change, rendant Victor confus et fou amoureux… Nicolas Bedos signe ici un « film d'auteur populaire » traitant de la nostalgie et du temps qui passe, tout en évitant l'écueil du "c'était mieux avant". Une habile mise en abyme nous dévoile les coulisses du cinéma (un peu comme Le Truman Show). Une belle époque ? à voir. Mais assurément un beau film. Tanguy Croq

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© Julien Panié

De Nicolas Bedos, avec Daniel Auteuil, Fanny Ardant, Guillaume Canet, Doria Tillier… Sortie le 06.11

© JHR Films

La Belle époque

Le Bel été Un âne passe la tête par la fenêtre, des abeilles bourdonnent dans la cuisine, une mobylette pétarade dans la chambre à coucher… C'est peu dire que le film de Pierre Creton est accueillant. Tourné comme à l'accoutumée à Vattetot, le petit village normand où habite le cinéaste, Le Bel été ne cherche pas forcément à saisir la fugacité d'une saison. Il s’agit plutôt de montrer un geste constant d'ouverture. Ainsi, l'hébergement ici de jeunes exilés africains le temps d’un été n'offre pas tant un sujet que la possibilité de composer avec d'autres présences, d'autres accents. Comme il est dit en voix off, le film a « la simplicité de nos histoires qui rebondissent sans se briser ». Rien ne s'y raconte vraiment, mais tout s'y vit – avec une infinie douceur. Raphaël Nieuwjaer De Pierre Creton, avec Sophie Lebel, Sébastien Frère, Yves Edouard… Sortie le 13.11


© Pyramide Distribution

La Cordillère des songes | Dans les replis du temps |

Coincé entre le Pacifique et la cordillère des Andes, le Chili moderne a tourné le dos à ses montagnes comme à son passé. C'est donc là, au milieu des sommets arrondis par la neige et des versants acérés, que Patricio Guzmán poursuit son travail de mémoire.

Documentaire de Patricio Guzmán. En salle

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Quasiment née de l'enthousiasme suscité par l'élection de Salvador Allende, l'œuvre de Patricio Guzmán explore depuis le coup d'état de Pinochet tous les reliefs de la mémoire. Brûlante, lorsqu'il s'agissait encore de porter haut l'idéal socialiste (La Bataille du Chili, 1973), elle traduit une fidélité blessée lors de la transition démocratique. Celle-ci devait en effet se solder par l'oblitération des crimes de la dictature (Chili, la mémoire obstinée, 1997). Avec Nostalgie de la lumière (2010) puis Le Bouton de nacre (2015), la mémoire revient de façon plus métaphorique et "élémentaire". C'est en effet dans la lumière des astres, les tourbillons de l'eau et désormais la puissance des montagnes que le Sud-Américain cherche les empreintes du passé. Porté par la voix du cinéaste, ce documentaire s'appuie aussi sur les paroles d'artistes chiliens. La cordillère y est décrite à la fois comme une protection et un mur isolant le pays du reste du monde. En accueillant les images de Pablo Salas, qui a filmé l'opposition à Pinochet et accompagne toujours les mouvements sociaux, Guzmán mêle évocation et enquête. In fine, il livre un amer constat : si la dictature a disparu, sa structure inégalitaire, renforcée par un traitement de choc néolibéral, n'en finit pas de se perpétuer. Raphaël Nieuwjaer


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Paysan de Bronowice Aleksander Gierymski 1893-1895 Huile sur toile H. 80 cm x L. 48 cm Musée national - Cracovie © Musée national de Cracovie / laboratory Stock National Museum in Krakow


Départ du roi Jean III Sobieski et son épouse, Marie de La Grange d’Arquien du palais de Wilanów Józef Brandt, 1897, huile sur toile, H. 186 cm x L. 326 cm, Musée national - Varsovie © Musée national de Varsovie / Piotr Ligier

Pologne | état de grâce |

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La Pologne et les Hauts-de-France partagent une grande histoire. Le 3 septembre 1919, la convention entre Paris et Varsovie « relative à l’émigration et à l’immigration » favorisait l’arrivée de près de 300 000 travailleurs, en particulier dans le bassin minier. à l'occasion de ce centenaire, le Louvre-Lens consacre une fascinante rétrospective à la peinture polonaise du xixe siècle. Ou comment les artistes ont su préserver l'âme d'un pays disparu…


xceptionnelle, cette exposition rassemble près de 130 toiles signées entre 1840 et 1918 par des références comme Jan Matejko, Józef Brandt ou Jacek Malczewski. « Nous voulions montrer de très grands artistes polonais à une période où les nations s'affirmaient partout en Europe, mais où la Pologne n'existait plus », resitue Luc Piralla, directeur adjoint du Louvre-Lens. Ce qui demeurait « un vaste territoire de l'Est, englobant la Lituanie, l'Ukraine et la Biélorussie », fut en effet réparti à la fin du xviiie siècle entre la Russie, l'Autriche et la Prusse. Les poètes,

Autoportrait inachevé, Anna Bilinska, 1892 huile sur toile, H. 163 cm x L. 113.5 cm Musée national - Varsovie © Musée national de Varsovie / Piotr Ligier

musiciens (dont Chopin) et surtout les peintres préservèrent alors une identité nationale qu'on appellera la "polonité", jusqu'à la résurrection et l'indépendance en 1918. ■◆

Le mal du pays

Divisé en sections thématiques, le parcours s'ouvre tout en dramaturgie avec un tableau monumental de Jan Matejko. S'étalant sur près de cinq mètres de large et trois autres de haut, cette toile prêtée par le Château royal de Varsovie montre le noble Tadeusz Rejtan allongé, tentant dans un geste tragique de s'opposer au premier partage de

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▲ Vue d'exposition © Julien Damien Rejtan ou le déclin de la Pologne [Rejtan à la Diète de Varsovie de 1773], Jan Matejko, 1866, huile sur toile, H. 282 cm x L. 487 cm © Château Royal - Varsovie


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son pays, en 1772. La nation est certes rayée de la carte du monde, mais les peintres entretiennent son "âme" à travers des scènes de genre et de guerre, des portraits ou paysages… L'exposition offre dès lors une formidable découverte artistique, et un passionnant voyage dans l'Histoire. ■◆

Le réveil

La première salle témoigne ainsi d'un "âge d'or", nourri de richesses et de batailles victorieuses, par exemple illustré par Józef Brandt, capturant avec un réalisme saisissant une •••

Vue d'exposition © Julien Damien


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parade du roi Jean III Sobieski. Ça n'a rien d'anecdotique : « au xviie siècle, l'Europe est à genoux devant la Pologne, seul pays qui fut capable de stopper l'Empire ottoman ». Plus loin, le Napoléon à Cheval de Piotr Michalowski (sous haute influence de Géricault) rappelle les rapports étroits unissant la Pologne et la France. En 1807, la création par "le petit Corse" du Duché de Varsovie le propulse en héros national. Cet espoir d'indépendance aboutira sept ans plus tard au Royaume de Pologne… en réalité, dirigé par les

Russes. Qu'importe, la Mazurka de Dombrowski, alors chant des légions polonaises engagées dans l'armée française, deviendra l'hymne national – le seul rendant hommage à Bonaparte. à l'orée du xxe siècle, les peintres de la Jeune Pologne ouvrent quant à eux la voie à la modernité. Citons les Coquelicots de Wojciech Weiss (1902), marqué par l'expressionnisme de Munch et figurant des enfants qui s'éveillent nus dans un champ de fleurs. Une œuvre étrange et prémonitoire, annonçant le retour à l'état de grâce. Julien Damien

Lens, jusqu'au 20.01.2020, Louvre-Lens, tous les jours sauf mardi : 10 h-18 h, 10 > 5 € (gratuit -18 ans) www.louvrelens.fr

Coquelicots, Wojciech Weiss, 1902-1903, huile sur toile, H. 88 cm x L. 175 cm Musée national - Cracovie © Musée national de Cracovie / laboratory Stock National Museum in Krakow

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à lire / La version longue de cet article et des œuvres commentées sur lm-magazine.com


Pesquisas Š Teresa Margolles


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Teresa Margolles | Violences conjuguées |

Originaire du Mexique, Teresa Margolles dénonce depuis les années 1990 la barbarie qui ronge son pays, entre guerre des cartels et féminicides. Le BPS22 présente la première exposition personnelle de l'artiste aztèque en Belgique. Pour l'occasion, elle dévoile une série de pièces symbolisant les violences faites aux femmes mais aussi des œuvres inédites, conçues à Charleroi. "Tu t'alignes ou on t'aligne". Gravée à bonne hauteur dans les briques du BPS22, telle une indélébile cicatrice, cette phrase est issue du Décalogue de Teresa Margolles. à l'origine, le mot désigne les dix commandements gravés dans la pierre par la main de Dieu. L'artiste en a imaginé un autre, composé de messages de narcotrafiquants. Teresa Margolles sait de quoi elle parle. Elle Te alineas o te alineamos, 2019, BPS22 © Teresa Margolles © Leslie Artamonow est née à Culiacán, une ville au nord-est du Mexique gangrénée par les cartels. Depuis la fin du xxe siècle, elle dénonce « Montrer de quoi les par tous les moyens le trafic de drogue gens meurent reflète et ses conséquences. Jusqu'à étudier l'identité d'une ville. » la médecine légale pour entrer dans les morgues de son pays, témoignant en photos ou moulages des victimes des règlements de comptes, féminicides… « Montrer de quoi les gens meurent reflète l'identité d'une ville », dit-elle.

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Les disparues

La première partie de l'exposition illustre les violences infligées aux femmes. à l'image de ces avis de recherches placardés sur les murs de Ciudad Juárez où, depuis les années 1990, elles disparaissent par milliers. •••

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Peu de corps ont été retrouvés et ces filles « sont sans doute mortes ». Teresa Margolles révèlent des affiches lacérées, « comme si ces jeunes femmes s'éteignaient une seconde fois ». Qu'importe, leurs parents continuent de coller ces images, bravant l'interdiction des autorités. Tu t'alignes ou on t'aligne… « Cette phrase questionne aussi l'Occident, car nous obéissons aussi à pas mal de diktats, comme la loi du marché », décrypte Nancy Casielles, la commissaire. ■◆

Improntas de la calle (détail) © Teresa Margolles - Photo Julien Damien

Métal hurlant

Durant plusieurs mois, l'artiste mexicaine a ainsi sillonné « jour et nuit » Charleroi pour recueillir les récits de laissés-pour-compte, diffusés via des haut-parleurs. En face sont accrochés des moulages de leur visage, alignés tels « des masques mortuaires ».

Teresa Margolles dans une aciérie belge, 2019 © Teresa Margolles 1 Tonne. Forges de la Providence (Charleroi), 2019, BPS22 © Photo Julien Damien

Charleroi, jusqu'au 05.01.2020, BPS22 mar > dim : 10 h-18 h, 6 > 3 € (gratuit -12 ans) bps22.be à lire / La version longue de cet article, des œuvres commentées et l'interview de Teresa Margolles sur lm-magazine.com

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Au centre du BPS22 trône un cube d'environ un mètre de côté. Lourd d'une tonne, il a été réalisé avec de l'acier des Forges de la Providence, usine mythique de la cité wallonne fermée en 2012. « En fondant cette matière je la réactive. Elle chauffe, revit, s'offre comme le cœur de la ville. Ce petit cube raconte beaucoup de Charleroi, c'est la trace de ce qui n'existera plus… ». Julien Damien

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« Ce petit cube raconte beaucoup de Charleroi, c'est la trace de ce qui n'existera plus… »


Willy Ronis, Prise de parole aux usines Citroën - Javel, 1938 © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Bertrand Prévost / Dist. RMN-GP © RMN - Gestion droit d’auteur Willy Ronis


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Photographie, arme de classe

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Comment la photographie devintelle une arme de dénonciation massive ? Un outil au service de la cause prolétarienne ou de l'antifascisme ? C'est tout le propos de cette exposition présentée à Charleroi. Loin d'une simple relecture historique, cette centaine de clichés relate l'émergence d'une avant-garde sociale et documentaire dans les années 1930.

| Remise au poing |

D'abord, replantons le décor. Nous sommes au terme des années 1920. La légèreté des Années folles laisse place aux tensions sociales et politiques. La crise économique sévit. La guerre et le fascisme menacent – en Espagne, en Allemagne ou en Italie. C'est dans ce contexte que les créateurs s'engagent. Parmi eux on compte de grands noms. Cartier-Bresson, Capa ou Germaine Krull et Brassaï, immortalisant par exemple les soupes populaires parisiennes. « Cette façon de montrer la figure humaine et ses conditions de vie annonce la photographie moderne et humaniste », explique la commissaire, Damarice Amao. ■◆

Tous photographes !

D'un point de vue esthétique, les lignes bougent également. « Ces militants expérimentent beaucoup, à la croisée du reportage, du documentaire et de l'art ». Citons les photomontages de Willy Ronis, transformant des cheminées d'usines en canons… De plus, ces artistes forment les amateurs de la classe ouvrière, comme le montre ce cliché d'Eli Lotar dévoilant un petit groupe en plein apprentissage de la contre-plongée. « L'objectif est de témoigner du quotidien ou des violences policières durant les manifestations, jamais montrées dans la presse ». Il s'agit ainsi d'alimenter des journaux de gauche comme Regards, qui dénote dans le paysage médiatique – aujourd'hui, on parlerait de réseaux sociaux. Incontestablement, ces photographes effectuèrent une belle mise au poing. Julien Damien 95

Charleroi, jusqu’au 19.01, Musée de la Photographie, mar > dim : 10 h-18 h, 7 > 4 € (grat. -12 ans), museephoto.be à lire / La version longue de cet article sur lm-magazine.com

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Mili Gjon, Picasso en surimpression dessinant au crayon lumineux, à La Galloise, Vallauris, en août 1949 © Succession Picasso 2019

Picasso Pablo, Femme aux longs cheveux, 1947 Aquatinte au sucre avec morsure à la main et grattoir sur cuivre © Succession Picasso 2019

Anonyme (Picasso Pablo (d’après), Affiche Amnistia, 1959, Lithographie en couleurs, éditée par le Comité national d’aide aux victimes du Franquisme © Succession Picasso 2019

Picasso Pablo, Portrait d’Apollinaire, 07 novembre 1948, Fusain sur papier à dessin vélin © Succession Picasso 2019


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Picasso illustrateur | à la page |

De Picasso, on connaît les peintures, sculptures, dessins, voire céramiques, pas forcément les illustrations. Pour la première fois, une exposition met en lumière cette dimension méconnue de l'œuvre du génie espagnol. Monté au MUba de Tourcoing en collaboration avec le musée national Picasso-Paris, ce parcours rassemble près de 200 pièces dont certaines jamais vues, car issues des ateliers du maître…

Picasso illustra entre 1907 et 1973 une cinquantaine de livres. Ebréchant l'image du créateur solitaire, cette exposition souligne d'emblée le caractère collectif de son travail et ses liens avec les éditeurs, imprimeurs ou auteurs. Dès son arrivée à Paris, au début du xxe siècle, l'Espagnol lia en effet amitié avec un groupe de poètes, parmi lesquels Reverdy ou Apollinaire. « Ses premières collaborations prennent la forme d'un frontispice, signale Johan Popelard, conservateur du patrimoine au musée national Picasso-Paris. Il s'agit de portraits ou images, notamment pour un ouvrage de Max Jacob avec qui il a entretenu d'étroites relations ». Au fil du temps, ce concours prendra de l'ampleur… ■◆

Lignes pures

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Prenons pour exemple Albert Skira. En 1928, ce jeune bibliophile suisse fonde sa maison d'édition dans le secret espoir de côtoyer Picasso. Il lui soumet Les Métamorphoses d'Ovide. Deux ans plus tard, l'artiste lui présente 30 gravures, dont 15 têtes de chapitres « sans rapport avec l'histoire », précise Christelle Manfredi, co-directrice du MUba. Eh non, on n'impose rien au natif de Malaga ! Lui-même ne se considérait pas comme illustrateur : « ses œuvres prolongent le texte, mais ne sont pas à son service ». •••

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Vue d'exposition (Pablo Picasso, La Source, été 1921) © Photo Julien Damien

« Ces dessins montrent un calme apparent soutenant l'extrême violence du récit. »

Présentés au sein d'une nef centrale, ces dessins montrent « des lignes extrêmement pures, un calme apparent soutenant l'extrême violence du récit », ajoute Johan Popelard. ■◆

Traits d'union

Tourcoing, jusqu'au 13.01.2020, MUba, tous les jours sauf mardi : 11h-18h • sam & dim : 13 h-19 h 8 > 1 € pour les Tourquennois (gratuit -18 ans), www.muba-tourcoing.fr

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Découpé en sections thématiques au sein d'une scénographie ouverte, le parcours permet au visiteur de circuler librement, « comme dans un livre ». Il témoigne de la diversité des techniques de cet « inlassable expérimentateur » : lithogravure, eau-forte ou aquatinte sur sucre, employée pour l'un de ses chefs-d'œuvre, La Tauromaquia. « C'est une sorte de mode d'emploi de la tauromachie, un sujet évoquant cette Espagne laissée derrière lui ». Entre autres toiles ou céramiques on découvre aussi des affiches iconiques, comme celle exécutée pour le Congrès mondial des partisans de la paix en 1949, à la demande d'Aragon. Elle porte sa célèbre colombe, devenue le symbole universel que l'on sait. Julien Damien


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Traverser la lumière Peintres méconnus d’après-guerre, Gustave Singier, Roger Bissière, Jean Bazaine, Elvire Jan, Alfred Manessier et Jean Le Moal formèrent une bande soudée. Ils n’étaient pas liés par une dénomination commune, mais une solide amitié. Jamais avare de découvertes, la Piscine de Roubaix offre un bel éclairage sur ces artistes non-figuratifs.

| Union libre |

Roubaix, jusqu'au 02.02.2020, La Piscine, mar > jeu : 11 h-18 h • ven : 11 h-20 h • sam & dim : 13 h-18 h 11 / 9 € (gratuit -18 ans), www.roubaix-lapiscine.com

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Soyons honnêtes, ces six noms furent un peu oubliés avec le temps. « Ils ne formèrent pas un groupe bien identifié, comme les surréalistes, et n'ont pas écrit de manifeste, précise le commissaire de l'exposition, Florian Rodari. C'étaient simplement des amis cherchant un nouveau langage porteur d'espoir, à une époque où l'art Elvire Jan (1904-1996), Composition, 1958 était bouleversé par les horCollection particulière, Suisse. reurs de la Seconde Guerre Photo : Zina Galai / Studio Curchod, Vevey (CH) mondiale ». Leurs tableaux révèlent ainsi de nombreuses similitudes, dont l'absence de représentation formelle du monde. Ces peintures montrent peu de figures, mais beaucoup de couleurs et de paysages. Ou plutôt « des impressions face au spectacle de la nature ». De l'abstraction ? « Non, ils détestaient ce terme. Il s'agit surtout de la traduction d'une émotion ». C'est par exemple cette vision à marée basse de la Somme par Manessier, tout en formes géométriques ou organiques, ou cet Orage en mer de Jean Le Moal évoquant Les Nymphéas de Monet. « Nous sommes passés des formes aux forces », dira ainsi Bazaine, soucieux des découvertes scientifiques de l'époque (la physique quantique, le photon…). à l'image des œuvres d'Elvire Jan, où la lumière du réel s'étale sur la toile en ondes joyeuses « pour inonder notre regard ». Julien Damien


© Françoise Pétrovitch


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Alain Buyse

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| Impressions partagées |

Sa disparition, en mai 2018, n'est pas passée inaperçue. élu Maître d'Art en 2004, Alain Buyse n'a cessé de placer son talent au service des autres. Lille rend hommage à ce sérigraphe et éditeur d'exception à travers une exposition baptisée éditions / Sédition. Celle-ci rassemble les œuvres d'artistes qu'il a accompagnés dans son atelier atypique du Vieux-Lille. Né en 1952, Alain Buyse travailla d'abord pour la publicité et les catalogues de vente par correspondance. « Mais ça ne lui plaisait guère », relate David Ritzinger, l'un des commissaires de cette exposition. Le déclic viendra avec la découverte d'Andy Warhol. « Il comprend alors que la sérigraphie et l'art sont intimement liés », et expérimente tous azimuts. Il teste par exemple l'impression avec… de l'huile de vidange, © Jacques Villeglé obtenant des effets de matière surprenants. « Il emploiera cette technique toute sa vie. C'est d'ailleurs l'un des fils conducteurs de ce parcours ». Soucieux de démocratiser la sérigraphie, Alain Buyse devient éditeur et fonde en parallèle les Ateliers d’Éditions Populaires. « C'était un artisan au service des artistes. à l'instar du street-art, il défendait une expression libre et autonome ». Cette ouverture d'esprit et sa science de la couleur, synonyme de « transgression et de fraîcheur », stimulent les collaborations avec des créateurs locaux et internationaux, tels Robert Combas, Françoise Pétrovitch, Hervé Di Rosa ou Jacques Villeglé dont on admire ici les affiches ou estampes. Les plus curieux découvriront son art lors d'ateliers à la maison Folie Wazemmes. « Reproduire, peut-être me reproduire, c’est ne pas disparaître », aimait-il à dire. Tanguy Croq 103

Lille, 08.11 > 12.01.20, maisons Folie Moulins et Wazemmes, mer > dim : 14 h-19 h, grat., maisonsfolie.lille.fr à lire / La version longue de cet article sur lm-magazine.com

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Devenir Matisse

Metro, London, 1989 © Stephan Vanfleteren

Stephan Vanfleteren Connu pour ses portraits en noir et blanc, mais aussi ses reportages au long cours à l'étranger et en Belgique (on se souvient de sa série sur Charleroi), Stephan Vanfleteren bénéficie d'une première grande rétrospective. L'occasion de (re) découvrir cet immense photographe flamand sous un nouvel angle. Entre autres images inédites, cette exposition revient par exemple sur ses natures mortes ou ses nus, retraçant l'évolution d'une œuvre loin des clichés. J.D. Anvers, jusqu'au 01.03.2020, FOMU, mar > dim : 10 h-18 h, 10 > 3 € (gratuit -18 ans), fomu.be

Le Cateau-Cambrésis, 09.11 > 09.02.2020 Musée Matisse, tous les jours sauf mardi : 10 h-18 h, 8 > 6 € (gratuit -26 ans), museematisse.fr

Henri Matisse Première nature morte orange, 1899 Huile sur toile, 56 x 73 cm Centre Pompidou, Paris, Musée National d’Art Moderne / Centre de Création Industrielle, En dépôt au Musée départemental Matisse, Le Cateau-Cambrésis, © Photo Philip Bernard © Succession H. Matisse

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Hobo on the Road, Oregon / Us, 1996 © Stephan Vanfleteren

Cette année, Matisse aurait eu 150 ans. à cette occasion, le musée du Cateau-Cambrésis rend un bel hommage au chef de fil du fauvisme. A la faveur de cinq périodes, l'exposition nous mène sur les pas du Catésien, de la révélation de sa vocation à son héritage. Décrié à ses débuts, puis admiré de tous, le peintre aura eu une vie riche. On (re)découvre ici son histoire, ses inspirations, sa méthode de travail, ses correspondances, son enseignement… 250 de ses œuvres sont dévoilées, dont dix inédites. Elles dialoguent avec 50 toiles d'autres maîtres tels Rembrandt, Van Gogh, Cézanne, Renoir ou Picasso. Sacré anniversaire. T.C.


© FineArtsBelgium

Dalí & Magritte Dalí versus Magritte ? Voilà une idée… surréaliste. Pour la première fois, les Musées royaux des Beaux-arts de Belgique décryptent les rapports entre ces icônes du xxe siècle. Les deux hommes étaient certes différents, d'un point de vue politique ou spirituel, mais leurs œuvres affichent des similitudes. Ce dialogue réunit près d'une centaine de leurs toiles, offrant un éclairage (forcément) rêvé sur un moment phare de l'histoire de l'art. Bruxelles, jusqu'au 09.02.2020, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, mar > ven : 10 h-17 h • sam & dim : 11 h-18 h, 16 > 8 € (gratuit -12 ans), www.fine-arts-museum.be

Roger Ballen et Ronny Delrue Roger Ballen demeure l'un des plus grands photographes contemporains. L'un des plus intrigants, aussi. Son théâtre de l'absurde est empli d'animaux empaillés, de têtes de poupées, d'os… Présenté dans l'exposition The Theatre of the Ballenesque, ce fascinant travail dialogue avec un second parcours. Intitulé Correspondances, celui-ci révèle des photographies du Gantois Ronny Delrue. Elles sont rehaussées notamment de dessins, de lettres et de collages visibles en parallèle au S.M.A.K. de Gand. The Theatre of the Ballenesque & Correspondances Bruxelles, 14.11 > 14.03.2020, Centrale For Contemporary Art, mer > dim : 10h30-18h, 8 > 1,25 €, (grat. -18 ans) Correspondances : Gand, jusqu'au 19.01.2020 S.M.A.K., mar > ven : 9h30-17h30 sam & dim : 10h-18h, 8 > 2 € (gratuit -19 ans)

Olivier Theyskens In praesentia C'est l'un des créateurs les plus en vue. Ancien directeur artistique des maisons Rochas et Nina Ricci, Olivier Theyskens se distingue par un style alliant classicisme et modernité, mais aussi par son goût pour la dentelle. Conçue comme une "expérience émotionnelle", entre trompe-l'œil et nostalgie, cette exposition instaure un dialogue entre les vêtements du couturier belge et les collections textiles et industrielles de la Cité de la dentelle et de la mode. Calais, jusqu'au 05.01.2020, Cité de la dentelle et de la mode, tous les jours (sauf mardi) : 10 h > 17 h, 4 / 3 €  (gratuit -5 ans) www.cite-dentelle.fr

Heureuses lueurs

Dunkerque, 16.11 > 01.12, Théâtre La Licorne, mer > ven & dim : 15h-18h, gratuit, www.theatre-lalicorne.fr

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Le plasticien et marionnettiste Philippe Lefebvre (aka Flop) n'a pas son pareil pour nous plonger en plein rêve avec trois bouts de ficelle – littéralement. Disposée dans l'antre de cette autre bête de scène qu'est la Licorne, son installation se compose d'une quinzaine de "machines à projeter des images". Des personnages tout en fil de fer, ressorts ou bois sont éclairés par des ampoules. Leurs ombres, projetées sur des écrans en tissu, créent de remarquables "allusions d'optiques". Bien vu !


Jean-Marie Bytebier, Immigrated Clouds © Courtesy de l’artiste

Les Abeilles de l’invisible L’invisible ? Vaste sujet. Inspirée d’une métaphore de l’écrivain autrichien Rainer Maria Rilke, cette exposition réunit les œuvres d’une dizaine d’artistes contemporains. Chacun dans leur domaine, ils illustrent cette notion par essence insaisissable, mais ô combien poétique. à l’instar des sculptures en limaille de Daniel Turner, jouant avec notre perception, des sublimes aquarelles dans l’eau de Sarkis ou des tableaux du peintre Jean-Pierre Bertrand, amalgamant ses pigments à du miel, du sel ou du citron. Hornu, jusqu’au 12.01.2020, MAC’s, mar > dim : 10 h-18 h 10 > 2 € (gratuit -6 ans), www.mac-s.be

Kiki Smith

Victor Vasarely

Depuis près de 40 ans, l’œuvre de Kiki Smith oscille entre la pénombre et la clarté, l’animalité de l’homme et sa fragilité. Ou encore "entre chien et loup". Cette expression désignant le passage du jour à la nuit est aussi le titre de la première exposition belge que le Centre de la gravure et de l’image imprimée de la Louvière consacre à cette grande dame de l’art contemporain. Le corps humain, la nature ou des figures féminines comme les sorcières ou les sirènes en constituent autant de sujets.

On attribue la paternité de l'Op Art (ou art optique) à Victor Vasarely, plasticien majeur et populaire du xxe siècle. Alors élève au Bauhaus de Budapest, le Hongrois crée à partir de ses connaissances scientifiques et déclare que l'art est partout et pour tous ! Dans Le Manifeste jaune, il revendique aussi l'unité de la forme et la couleur. Cette exposition rassemble plus de 70 œuvres, certaines inédites, et retrace le parcours d'un illusionniste de génie.

La Louvière, jusqu'au 23.02.2020 Centre de la gravure et de l’image imprimée mar > dim : 10h-18h, 7 > 3 € (gratuit -12 ans) www.centredelagravure.be

Le Touquet, jusqu'au 26.04.2020, Musée du Touquet-Paris-Plage, tous les jours sauf mardi : 14h-18h 3,50 / 2 € (gratuit -18 ans) www.letouquet-musee.com

Memento Mons

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Les Beaux-Arts de Mons se transforment en gigantesque cabinet de curiosités ! Cette exposition reste fidèle à ces assemblages hétéroclites d'œuvres ou d'objets dévoilant les raretés du monde, dans les salons européens du xviie siècle. Le parcours mêle pièces inédites issues des collections historiques montoises et créations contemporaines. Ici, des pots de tabac en tête de singe côtoient les sabliers emplis de semoule de Mehdi-Georges Lahlou. De quoi piquer notre curiosité. Mons, jusqu'au 26.01.2020, BAM, mar > dim : 10h-18h, 9 / 6 € (gratuit -6 ans), www.bam.mons.be


Panorama 21 Fruit d'une année de travail et de recherches artistiques tous azimuts, l'exposition annuelle des étudiants du Fresnoy s'intéresse cette fois aux "revenants". Derrière ce terme se cachent moult interprétations, entre une tentative de communication avec des aïeux disparus ou cette célébration angoissée du coucher du soleil (et s'il ne revenait pas ?). Vitrine des technologies les plus avancées, cette cinquantaine d'œuvres revient aux fondamentaux, pour mieux appréhender le futur. Tourcoing, jusqu'au 29.12, Le Fresnoy, mer > dim : 14h-19h, 4 / 3 € (gratuit -18 ans), www.lefresnoy.net

Youssef Nabil

Charles Carpeaux

Né au Caire en 1972, évoluant désormais entre Paris et New York, Youssef Nabil expose ses portraits à l’esthétique surannée dans le monde entier. Catherine Deneuve en madone endeuillée, Natacha Atlas en princesse au narguilé, Salma Hayek en danseuse du ventre… Ses images subliment une technique de colorisation apprise auprès des derniers retoucheurs d'égypte. Cette exposition présente une trentaine de photos et des films jamais montrés dans les Hauts-de-France.

Jean-Baptiste Carpeaux demeure un nom bien connu des Valenciennois. Pourtant, il y eut deux Carpeaux dans la Cité du Hainaut. Charles, le fils aîné du sculpteur, vécut lui aussi un destin hors norme (en Indochine). Le jeune homme part pour l'École Française d’Extrême-Orient dès 1901. Sur place, il participe notamment aux fouilles du Bayon d’Angkor et de son temple royal. Cette exposition révèle les photographies stéréoscopiques sur plaques de verre ou bas-reliefs façonnés par un aventurier-artiste.

Tourcoing, jusqu'au 12.01.2020 Institut du monde arabe, mar : 13h-18h mer > dim : 10h-18h, 5 > 2 € (gratuit -6 ans) ima-tourcoing.fr

Valenciennes, jusqu'au 12.01.2020 Musée des beaux-arts, mer > dim : 10h-18h jeu : 10h-20h, 6 > 3 € (gratuit -12 ans) valenciennesmusee.valenciennes.fr

Au milieu du xixe siècle, en Europe, la communication avec les esprits devint un phénomène de société. Originaires du Nord de la France, Lesage, Simon et Crépin furent des artistes spirites. Respectivement mineur, cafetier et plombier, ils s'en remettaient aux voix de l’au-delà… pour peindre. Minutieuses, souvent symétriques, leurs créations associent des influences de diverses cultures et époques. à partir de ces œuvres, l’exposition retrace l’histoire et les secrets d’une pratique fascinante. Villeneuve d’Ascq, jusqu'au 05.01.2020, LaM mar > dim : 10 h-18 h, 10 / 7 € (gratuit -12 ans), www.musee-lam.fr

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Augustin Lesage, L’esprit de la pyramide, 1926 © Adagp, Paris,2019. Photo : N. Dewitte / LaM

Lesage, Simon, Crépin


© Pascale cholette

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| En plein vol |

Depuis près de 15 ans, la compagnie XY défie les lois de la gravité avec légèreté. Ces circassiens multiplient les envols, portés ou contorsions pour composer des pyramides humaines éphémères. Rachid Ouramdane, co-directeur du centre chorégraphique national de Grenoble, explore lui depuis deux décennies le motif de la foule avec grâce. Les voici réunis pour une rencontre au sommet. Connaissez-vous les murmurations ? Spectaculaires, ces nuées d’oiseaux dansant dans le ciel entre novembre et février ont inspiré Möbius. « Il y a un lien évident entre ce phénomène et notre pratique artistique », remarque Airelle Caen, l’une des voltigeuses de la Compagnie XY. Durant les longs brainstormings préfigurant cette création s’est ainsi imposée l’envie d'interroger « la façon dont on entre dans un mouvement, et comment on s’en échappe ». Charge alors à Rachid Ouramdane d’envelopper de son regard de chorégraphe une vingtaine de corps en communion (comme avant lui Loïc Touzé pour Le Granc C et Il n’est pas encore minuit…).

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Vers l'infini…

On retrouve ici les fameuses pyramides et lancers audacieux dont le groupe a fait sa signature, mais cette fois empreints d’une rondeur nouvelle. « C'est une grande vague, un continuum sans cesse renouvelé », selon Airelle, décryptant là le titre de cette pièce, une référence au ruban de Möbius qui symbolise l’infini. Sur scène les 19 acrobates, dont le costume évolue, s’élèvent les uns sur les autres avec une souplesse relevant de l’illusion. Tels les milliers d’étourneaux qui migrent soudés pour faire bloc face aux prédateurs, les individus se placent au service du collectif. Ils offrent en filigrane une sublime métaphore de l'humanité. Oui, ensemble on va plus loin – et plus haut. Marine Durand ➤ Next Festival, voir page 114 Valenciennes, 12.11 > 16.11, Le Phénix, mar > ven : 20 h • sam : 18 h, 21 > 8 €, scenenationale.lephenix.fr ➤ Les Multipistes, voir page 116 Douai, 05 & 06.12, L'Hippodrome, jeu : 20 h • ven : 19 h, 22 > 12 €, www.tandem-arrasdouai.eu

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Maubeuge, 12 & 13.03.2020, La Luna, 20 h, 12 / 9 €, www.lemanege.com Dunkerque, 24 > 26.03.2020, Le Bateau Feu, mar : 20 h • mer & jeu : 19 h, 9 €, www.lebateaufeu.com

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| Le futur a de l'avenir |

Multitud © Carlos Contrera

Revoici le plus foisonnant des festivals d’art vivant de notre eurorégion (39 spectacles, 25 lieux). Cette édition affiche une belle ambition  : imaginer notre prochain modèle de société dans la joie et la sérénité. Pas gagné… Les artistes ont donc choisi de réagir ici et maintenant. Avec  Multitud, donné en ouverture avec 70 amateurs de tous âges, l’Uruguayenne Tamara Cubas révèle la puissance de la foule lorsqu'elle poursuit un objectif commun. Marion Siéfert convoque elle le regard innocent d’un enfant sur notre monde d’adultes, et transforme la performeuse Helena de Laurens en personnage hybride, à la fois femme et fillette, ludique et monstrueux (Le Grand sommeil). Autrefois artiste prometteuse comme elle, Mette Ingvartsen est aujourd’hui « au sommet de son art », selon le coordinateur du festival Benoit Geers. Après un cycle dédié à la sexualité, la chorégraphe danoise télescope matière organique et technologies, avec force néons et jeux de lumière (Moving in Concert). D'ailleurs, à l'heure du tout numérique, peut-on revenir au bon vieux système analogique ? Eh bien oui ! La preuve avec Cris Blanco, parmi la jeune garde ibérique mise en valeur cette année. Dans Bad Translation, ce digne héritier de Michel Gondry reconstitue un bureau d’ordinateur avec icônes en carton, curseur planté sur un bâton et une sacrée dose de burlesque – non, le progrès n'a jamais été aussi drôle ! Marine Durand Eurorégion, 14.11 > 07.12, divers lieux, 1 spectacle : 21 > 8 €, www.nextfestival.eu Cie XY & Rachid Ouramdane : Möbius // 16 & 17.11 : Milo Rau & NTGent : Orestes in Mosul 21 > 23.11 : Marion Siéfert : Le Grand sommeil // 27.11 : Olga de Soto : Mirage 28 & 29.11 : Mette Ingvartsen : Moving in Concert // 29 & 30.11 : Christian Rizzo : Une Maison 01.12 : Alice Ripoll : CRIA // 03.12 : Milo Rau : The Congo Tribunal (film) 05 & 06.12 : Boris Charmatz : infini // 07.12 : Mohamed El Khatib : La Dispute…

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●●● Sélection / 14.11 : Tamara Cubas : Multitud // 15 & 16.11 : Cris Blanco : Bad Translation


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Les Multipistes | Numéros spéciaux |

Inauguré en 1904, l'Hippodrome de Douai fit d'abord office de cirque municipal. Désormais hôte du Tandem – Scène nationale avec le théâtre d'Arras, le dodécagone renoue avec ses racines le temps des Multipistes. Le genre a sacrément évolué… La preuve avec cette 11e édition et son lot de spectacles hors norme.

Dru © F. Rodor

Pour qui en douterait encore, le cirque d'aujourd'hui n’a plus grand-chose à voir avec celui inventé par Philip Astley au xviiie siècle. « Les prouesses acrobatiques sont désormais soutenues par la dramaturgie, la danse, le numérique ou la musique, explique Gilbert Langlois, le directeur du Tandem. Ces spectacles racontent aussi des histoires ». En cela, Erwan Ha Kyoon Larcher coche toutes les cases. Dans Ruine, cet homme-orchestre s'immole par le feu, scie la branche sur laquelle il est assis (littéralement) ou décoche des flèches avec son arc sur des cibles qui lui répondent. également issue du collectif Ivan Mosjoukine, Maroussia Diaz Verbèke se lance dans une entreprise tout aussi ambitieuse : définir son art. Oui, mais sans un mot et de préférence la tête en bas. Dans Circus Remix, cette clownesse enchaîne une dizaine de numéros, endossant tous les rôles de la discipline. Elle tente le saut de la mort, se jette dans un cerceau en feu… Enfin, on s'assoit à la drôle de table de Johann Le Guillerm. Connu pour ses structures en bois monumentales, le circassien continue d'interroger les notions d'équilibre, mais ici à travers un parcours… culinaire. Du grand art servi sur un plateau ! Julien Damien Arras & Douai, 13.11 > 15.12, Le Théâtre, L'Hippodrome et divers lieux 1 spectacle : 35 > 7 € (gratuit sur réservation pour Passants), www.tandem-arrasdouai.eu 16, 19 & 20.11 : Cirque Trottola : Campana // 21 & 22.11 : Maroussia Diaz Verbèke : Circus Remix 03 & 04.12 : La June : Dru // 05 & 06.12 : Compagnie XY & Rachid Ouramdane : Möbius 09 & 10.12 : Erwan Ha Kyoon Larcher : Ruine // 15.12 : Yoann Bourgeois : Passants

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●●● Programme / 13 > 16.11 : Johann Le Guillerm & Alexandre Gauthier : Encatation


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interview

Monsieur Fraize | Dans son jus | Avec son polo rouge impeccablement coincé dans un pantalon ras les chevilles, Monsieur Fraize a tout du second rôle dans une aventure de Boule & Bill. Un personnage empoté, timide et finalement attachant. Passé par le télé-crochet de Ruquier, seul sur scène et au cinéma, Marc Fraize coche chaque jour de nouvelles cases. Il occupe souvent l'espace avec une poignée de mots, mais pour une fois, il nous épargne les silences gênants. Propos recueillis par Mathieu Dauchy

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Photo © Boby

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Comment qualifieriezvous votre humour ? On peut dire que c’est de l’anti-stand-up. Loin de l’humoriste qui cherche l’efficacité avec un rire toutes les quatre secondes. Celui qui se présente en héros et traite des sujets délicats… Pour moi, la démarche "on s’en fout, rions-en !" ne suffit pas.

« Ce n'est pas mon humour qui est absurde, c'est la société ! »

Qui est Monsieur Fraize ? Au départ, un personnage parmi d’autres, inspiré de ma propre maladresse et habitant l’un de mes sketches. En 20 ans de théâtre je m’y suis attaché. Je l’ai poli pour créer ce stéréotype du Français moyen influençable, un enfant qui n’aurait pas grandi, maladroit et fragile. Avec ce

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Comment êtes-vous devenu humoriste ? Je suis un parfait autodidacte, j’ai toujours eu envie de faire rire. Dans les années 2000, j'ai lâché mon travail dans l’hôtellerie pour me lancer. J’ai rodé mes sketches partout en France, dans les concours d’humoristes, et ça a tout de suite bien marché. J’ai eu la chance de ne pas galérer sur les scènes parisiennes ou dans les recoins du festival d’Avignon. Quand je suis arrivé à Paris, mon personnage était déjà sculpté.

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personnage clownesque je peux tout me permettre, comme garder le silence jusqu’à provoquer le malaise ! Justement, abusez-vous de cette maîtrise du malaise dans la vie quotidienne ? J’avoue en avoir pas mal usé mais m'en sers moins maintenant. Je me repose quand je suis dans le civil ! Mais parfois, j’aime encore partir sans payer avec ma baguette et guetter la réaction de la boulangère  – "Ah bon, c’est payant ?" Croisez-vous souvent des Monsieur Fraize, des personnes "inadaptées" ? On peut même dire que je les attire ! J’ai beaucoup d’affection pour les types qui n’ont pas de bol, les personnes ne cachant pas leur fragilité. De façon générale, je préfère le mec dont la voiture ne démarre pas à celui qui a des jantes en alu. Quelles sont vos influences ? J’ai d’abord adhéré aux seuls en scène mythiques : Coluche, Desproges, Devos… Puis des comédies de Laurel & Hardy ou Bourvil. Aujourd’hui, je suis moins attiré par les sketches.

Il y a dix ans j’étais un peu seul dans mon genre, j’ai alors découvert avec soulagement Andy Kaufman, une sorte de cousin américain. Sauf qu'il poussait plus loin le bouchon : son objectif n’était pas forcément de faire rire les gens mais de les mettre sur le cul. Peut-on parler d’une famille de l’absurde, comprenant éric Judor ou Quentin Dupieux*? S’il s’agit d’une famille, elle est petite et un peu disloquée. Il y a néanmoins un ADN commun, dans le sens où Dupieux se fiche de savoir s’il plaira, tout comme moi. C’est un humour sans concession, sachant ménager des silences… Mais il n’est pas absurde, c’est la société qui l'est ! Votre personnage a-t-il encore de beaux jours devant lui ? En ce moment je bois du petit lait, j’ai beaucoup de propositions, mais je ne suis pas friand de cinéma. Je préfère de loin être sur scène, seul, que d'attendre huit heures sur un plateau pour tourner 30 minutes… Je privilégie donc le théâtre. Et figurez-vous que Monsieur Fraize a rencontré une Madame Fraize, qui va sans doute lui piquer sa place sur les planches !

*Marc Fraize a joué dans Problemos d'Eric Judor et Au Poste ! de Quentin Dupieux.

Lille, 14.11, Le Splendid, 20 h, 30 €, www.le-splendid.com

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Woluwe-St-Pierre, 27.11, W:Hall, 20 h 30, 25 €, www.whalll.be Noyelles-sous-Lens, 22.02.2020, Centre culturel évasion, 20 h 30, 15 > 10 €, www.noyelles.net

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Ils sont corrosifs, loufoques, burlesques ou poétiques… mais pareillement hilarants. Ces valeurs sûres (ou en devenir) de la gaudriole débarquent près de chez nous pour le meilleur et le rire – et ce n’est pas de la blague. Julien Damien

© Magali R

Ouvrez les vannes ! Guillaume Meurice

Amiens, 08.11, Maison de la Culture, 20 h 30, 29 > 11 €, www.maisondelaculture-amiens.com

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Comique d'investigation sur France Inter, ce Bourguignon dynamite le genre du micro-trottoir en raillant les beaufs. Certes, l'exercice est parfois facile (franchement, demander au Medef si le business est compatible avec l'écologie…) mais la mauvaise foi qui en ressort est poilante. Sur scène, ce type de gauche se gausse des politiques et de leurs fameux "éléments de langage", s'improvisant conseiller de-notre-cher-Président ou, comme ici, leader d'un "groupe de rock macroniste" : The Disruptives. Autant le dire, ces quatre anciens d'HEC envoient du lourd, alternant sketches et morceaux qui donnent « la super pêche », pour citer Juppé.


© Fifou

© Mehdi Manser

Alex Vizorek

Kheiron

« L’art c’est comme la politique, c’est pas parce qu’on n’y connaît rien qu’on ne peut pas en parler », assure le Bruxellois. Littérature, théâtre, musique… Le camarade de jeu de Charline Vanhoenacker s'amuse de son érudition avec autodérision. Surtout, il prouve qu'on peut rire de tout, de Ravel à Bergson en passant par Malevitch et son fameux carré noir sur fond blanc – « il paraît qu’il n’était pas hyper content de son travail… pourtant il n’a pas dépassé ! ». Pas de doute : l’œuvre d’art, c’est lui !

Passer "60 minutes avec Kheiron", pour citer le titre de son spectacle, c’est assister à une performance unique. Pour cause, ce pro de l’impro se nourrit des anecdotes et petites manies du public qui choisit lui-même, chaque soir, les thèmes de son one-man-show. Es-tu célibataire ? Quel est ton métier ? D’où vienstu ? Au centre d’une salle éclairée, histoire de mieux converser avec l’audience, le Franco-Iranien rebondit sur les réponses et les vannes fusent, transformant la scène en agora du rire.

Béthune, 23.11, Théâtre municipal, 20 h 30, 34 / 30 €, theatre-bethune.fr // Lille, 13.12, Théâtre Sébastopol, 20 h, 38 > 34 €, theatre-sebastopol.fr Mons, 10.01.2020, Théâtre Royal, 20 h, 38 > 25 € Bruxelles, 12.01.2020, Cirque Royal, 17 h, 38 > 29 €

Roubaix, 30.11, Le Colisée, 20 h, 32 > 10 € www.coliseeroubaix.com Lille, 27.02.2020, Th. Sébastopol, 20 h, 36 > 30 € Bruxelles, 29.02.2020, Cirque Royal 20 h, 32 > 20,50 €…

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Contrarié par une blessure, cet ancien basketteur a rebondi des parquets à la scène. Dans son deuxième spectacle, le stand-upper brocarde toujours la poésie des rappeurs, dont celle de Booba qui confectionne des manteaux de fourrure avec des poils pubiens féminins – soit « une bonne idée cadeau pour la Saint-Valentin ». Il s’attaque aussi aux perles de la chanson française (le « c’était fin août-début juillet » de Johnny) ou dézingue l’actu avec un sacré sens de la formule – « qui dit printemps arabe dit été de clandestin ». Attention, passage en force !

© Ben Dauchez

Le Comte de Bouderbala

Lille, 10.11, Casino Barrière, 18 h, 37 > 31 €, casinosbarriere.com Roubaix, 17.03.2020, Le Colisée, 20 h 30, 39 > 10 €, coliseeroubaix.com

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© Frédéric Iovino

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Les Petits Pas | Jeux d'enfant |

Tel un savoureux calendrier de l’avent, Les Petits Pas affiche(nt) un mois de spectacles à découvrir à travers les Hauts-de-France. La spécificité de ce festival qui souffle ses 15 bougies ? Rendre la danse contemporaine accessible au jeune public. « Nous associons autant "jeune" à l'âge qu'à l'expérience du spectateur », précise Célia Bernard, programmatrice de l’événement. Alors suivons la guide ! Marie Pons

La Méthode des Phosphènes

Péronne-en-Mélantois, 16.11, Salle des fêtes, 20 h, gratuit

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Emmanuel Eggermont Pour jouer avec nos perceptions, le chorégraphe Emmanuel Eggermont convoque les phosphènes : ces petites tâches persistant devant nos rétines lorsqu'on a fixé un point lumineux. Ce phénomène optique offre dès lors un vaste terrain d’expérimentation. Deux personnages vêtus de pastel de la tête aux pieds, l’un en rose, l’autre en jaune, évoluent dans un espace blanc. Peu à peu, ils révèlent des volumes, des formes, dévoilent leur visage et toute une palette de couleurs. Cette variation poétique (en lumière et jeux géométriques) invite le spectateur à dépasser le stade du premier regard.


As long as we are playing

(Groupenfonction & Miroir d’eux)

(kabinet k)

Voilà l’occasion pour les 4-17 ans de se prendre pour de vraies pop stars. Lors de ce playback, chacun donne le meilleur devant son micro (débranché). Un véritable exercice d’interprétation, joyeux et puissant, au service d'une séduisante playlist (MGMT, Björk ou Arcade Fire…). Et pour assurer comme un pro le jour J, des ateliers de pratique sont proposés en amont. Troquez donc votre brosse à cheveux pour un vrai pied de micro, et le miroir de la salle de bain pour une scène partagée !

La compagnie flamande kabinet k place adultes et enfants sur un pied d’égalité. Ensemble, ils déploient une énergie fulgurante. Ici, sept mômes, deux danseurs et un musicien élaborent des jeux d’équilibre et de portés, où le moindre élément devient prétexte d’explorations ludiques et acrobatiques. Que ce soit une trompette dans laquelle souffler ou une paire d’épaule sur laquelle grimper ! Une ode à la spontanéité.

Roubaix, 20.11, Le Gymnase, 18 h, 10 > 5 € Wimille, 22.11, Salle de la Confiserie, 20 h 30, gratuit

Lille, 29 & 30.11, Le Grand Bleu, ven : 19 h sam : 18 h, 13 > 5 € (+ Anvers, 01 > 12.11, Het Paleis 15 > 8 € // Gand, 16 > 24.11, LOD Studio, 15 > 8 €)

(Compagnie Arcosm)

Echoa est un "hit" déjà approuvé par des spectateurs en herbe du monde entier ! Quatre interprètes, à la fois danseurs et percussionnistes, y explorent les liens entre chorégraphie et musique avec une euphorie contagieuse. Voix, instruments ou ses propres mains… tout support est bon pour tester la musicalité du geste et soutenir des rythme effrénés. Cette mise en scène expressive puise dans les codes du théâtre corporel. Difficile de rester assis devant un tel tourbillon ! Lomme, 10.12, maison Folie Beaulieu, 19 h, 5 €

© Rob Stack

Echoa

Roubaix, métropole lilloise et Hauts-de-France, 16.11 > 18.12, Le Gymnase, Ballet du Nord, Le Colisée et divers lieux, 1 spectacle : 25 € > gratuit • 5 spect. : 35 € • 10 spect. : 50 €, gymnase-cdcn.com

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© Kurt Van Der Elst

© Luc Depreitere

We can be heroes Kids

●●● Et aussi / 20.11, 03.12 & 08.12 : Isida Micani & Spike : Tavola // 23.11 & 11.12 : Amélie Poirier : Dadaaa 24, 26, 28 & 30.11 : Jonathan Guichard : 3D // 27.11 : Loïc Touzé : Voici les Parques // 02, 08 & 10.12 : Miroir d’Eux : T’es moins // 02.12 : Géométrie Variable & El Squad : Futurisme // 04.12 : 1er Stratagème : Screenagers // 05.12 : Pina Bausch : Nelken // 07.12 : Ambra Senatore & Marc Lacourt : Giro Di Pista 12 & 13.12 : Adrien M & Claire B : Hakanaï // 13.12 : L’Ours à pied : Baraqué // 18.12 : Caroline Cornélis : 10:10

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© Vladimir Mishukov

Slava's Snowshow De son enfance en Sibérie, en pleine dictature soviétique, Slava Polunin a tiré un spectacle surréaliste, entre ballet fantasmagorique et improvisation. Dans ce "show" créé en 1993, le fondateur du Licedei, célèbre théâtre russe de Saint-Pétersbourg, livre une série de tableaux à l’humour tantôt tendre ou acéré, où l’émotion surgit à chaque numéro. Une dizaine de clowns se succèdent sur scène et dans la salle, tour à tour envahies par des créatures vertes, un tourbillon de neige de papier ou de bulles de savon… et même une toile d'araignée géante attrapant les spectateurs ! Quelque part entre Charlie Chaplin et le mime Marceau (deux de ses maîtres) ce gros bonhomme jaune en chaussures rouges dit la joie, la peur, la mort et l'amour, sans prononcer un seul mot mais avec une poésie sans égale. Un rêve éveillé dont on ne revient jamais tout à fait. J.D.

| Quel cirque ! |

Compiègne, 27.11 > 01.12, Espace Jean Legendre, mer > ven : 20 h • sam : 15 h & 20 h • dim : 14 h & 18 h 25 > 15 €, www.espacejeanlegendre.com

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Roubaix, 20 > 24.11, Le Colisée, mer, jeu & ven : 20 h 30 • sam : 16 h & 20 h • dim : 15 h & 19 h 45 > 15 €, www.coliseeroubaix.com


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© Nicolas Joubard

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Un Jardin de silence | Accords parfaits |

Barbara s'en est allée voilà 22 ans, mais son œuvre demeure. Et quelle œuvre ! De Nantes à L'Aigle Noir, l'icône née Monique Andrée Serf a signé l'une des grandes pages de la musique française – avec Piaf ou Gainsbourg. Le metteur en scène Thomas Jolly et la chanteuse Raphaële Lannadère s'intéressent à l'artiste autant qu'à la femme derrière la Dame en noir.

Lille, 06 & 07.11, Théâtre du Nord, 20 h, 20 / 10 €, www.theatredunord.fr Dunkerque, 29.11, Le Bateau Feu, 20 h, 9 €, www.lebateaufeu.com

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Ces dernières années, nombre d'interprètes ont vibré au diapason du mythe. Parmi les plus remarquables hommages, notons le biopic romancé de Mathieu Amalric et Jeanne Balibar en 2017, ou la reprise de son répertoire par le confident Depardieu. Que reste-t-il de Barbara ? Une poésie douceamère et des mélodies imparables. Evidemment, les héritières se bousculent. Raphaële Lannadère (connue sous l'alias L) en est l'une des plus légitimes. Révélée en 2011 par un premier album à fleur de peau (Initiale), elle reçut la même année le prix… Barbara. Si la voix est plus sucrée, la sensibilité est bien là. Larges lunettes noires, teint blanc immaculé, manteau de fourrure… à mi-chemin entre le théâtre et le concert, elle se glisse naturellement dans la peau et les mots de son idole. Pas pour l'imiter vainement. Il s'agit plutôt de « rechercher ce qui la relie à la Dame en noir, dans leurs paroles respectives ou leur démarche », explique Thomas Jolly (Molière 2015 pour son Henry VI de 18 heures). Nourri d'interviews, de lettres et de musique, ce spectacle interroge la place de l'artiste, et donne à voir une diva intime dont l'aura et les chansons demeurent universelles. Julien Damien


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© Kim Lan Nguyen Thi

Perdu connaissance L'action se déroule dans la loge d'une concierge d'école. Celle-ci est absente, car elle a perdu connaissance. Six personnages vont se croiser par hasard dans cet espace intime et échanger quelques confidences. Il y a un parent dont le fils s'est fait confisquer un couteau, la directrice de l'école et son mari… Que révéler ? Comment est-on perçu par autrui ? Qui sommes-nous, au fond ? Avec cette pièce écrite au plateau (grâce à l'improvisation des acteurs), Adrien Béal et le Théâtre Déplié poursuivent leur recherche politico-philosophique. Ils explorent le rapport du spectateur à la fiction en privilégiant les questions plutôt que les réponses. T.C. Beauvais, 14 & 15.11, Théâtre du Beauvaisis, jeu : 19 h 30 • ven : 20 h 30, 23 > 5 €, theatredubeauvaisis.com Béthune, 19 > 22.11, La Comédie (Le Palace), 20 h, 20 > 5 €, comediedebethune.org

Dans une petite ville, à la fin du xixe siècle. Tomas est médecin et son frère Peter, le préfet. Ils ont fondé le prospère "Établissement des bains". Un jour, le docteur découvre que les eaux de la station thermale sont contaminées. Il veut lancer l'alerte mais Peter, en bon politicien, protège ses intérêts… écrite en 1883, cette pièce d'Ibsen fascine par sa modernité. J.-F. Sivadier s'empare de cette fable écologique dans une mise en scène gouailleuse et virulente. J.D. Dunkerque, 14 & 15.11, Le Bateau Feu, jeu : 19 h • ven : 20 h, 9 €, www.lebateaufeu.com

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© Jean-Louis Fernandez

Un Ennemi du peuple


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© DR

© Isabelle De Beir

La Peste

Sabordage

Après Le Journal d'Anne Frank, Fabrice Gardin met en scène La Peste d'Albert Camus. En adaptant cette chronique d'une résistance, et la lutte collective qu'elle a suscitée, le Carolo interroge notre époque, en proie à une autre maladie : la résurgence des populismes. Sur scène, neuf comédiens incarnent les personnages du roman, dans un décor tout en sobriété, laissant place à l'imagination des spectateurs. Un grand moment de théâtre populaire et introspectif.

On l'avait laissé en 2016 avec Blockbuster, mashup titanesque de 1 400 séquences de films hollywoodiens illustrant la violence de classes. Le Collectif Mensuel repart en tournée avec Sabordage. Cette fable s'inspire d'une petite île perdue dans le Pacifique (Nauru), fragilisée par l'exploitation de ses gisements de phosphate. Réputé pour ses trouvailles techniques, le trio crée sur scène une maquette de l'îlot évoluant au fil de la pièce, dans une parabole de l’épuisement de notre planète.

Bruxelles, jusqu'au 17.11, Théâtre Royal des Galeries, mar > sam : 20 h 15 • dim : 15 h 26 > 10 €, trg.be // Louvain-la-Neuve, 03 > 14.03.2020, Atelier-théâtre J. Vilar mar, mer & ven : 20 h 30 • jeu : 19 h 30 sam : 19 h, 22 > 10 €, www.atjv.be

Mons, 06 > 08.11, Théâtre le Manège mer & jeu : 20 h, 15 > 3 €, surmars.be Louvain-la-Neuve, 17 > 21.03.2020, Atelier Théâtre Jean Vilar, mar, mer & ven : 20 h 30 • jeu : 19 h 30 sam : 19 h, 22 > 10 €, www.atjv.be

L'Isola Dei Fumosi

Maubeuge, 15.11, Théâtre Le Manège, 20 h, 12 / 9 € www.lemanege.com

© DR

En 2016, Catania Catania servait une odyssée chorégraphique dans une Sicile minée par les règlements de comptes et l'omerta. Suite de cette pièce, L'Isola Dei Fumosi ("l'île des prétentieux") met en scène la même équipe de huit danseurs. Auparavant rempli d'ordures, symboles d’une Italie souillée par son système politique, le plateau traduit cette fois une Italie renfermée sur elle-même. Débutant au pied de l'Etna, cette satire creuse toujours plus les tréfonds d'un pays en proie au fascisme…


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Europeana, une brève histoire du XXe siècle [ Sarah Lecarpentier / Cie Rêvages ] En 2001, l'écrivain tchèque Patrik Ourednik livrait à travers un inventaire loufoque le portrait sous acide de l'Europe du xxe siècle. Cette adaptation met en scène une femme de 30 ans et un sexagénaire. Ensemble, ils parcourent le vieux continent pour raconter son histoire, rapportant des opinions populaires et de funestes idéologies. Les brèves d'Ourednik laissent ici place à des tableaux courts, rythmés de musique ou de vidéos, comme autant de performances clownesques. © Stéphane Nawrat

Maubeuge, 20 & 21.11, Théâtre Le Manège, 20 h, 12 / 9 € www.lemanege.com

Winterreise

Vertikal

Ballet Preljocaj / Franz Schubert

Mourad Merzouki / Cie Käfig

Considéré comme l'un des plus beaux cycles de lieder (chants romantiques) de l'histoire, le Winterreise (ou Voyage d'hiver) de Schubert conte l'errance d'un jeune homme blessé par un amour déçu. Le maître autrichien traduisit dans une partition pour piano et voix ses états d'âme, et sa profonde mélancolie. Figure de la danse contemporaine, Angelin Preljocaj met en scène cette épopée intérieure avec 12 danseurs, au sein d'un décor évoquant des paysages glacés et un dédale d'émotions.

Après avoir croisé boxe et musique classique (Boxe Boxe) ou ballet aérien et mapping (Pixel), Mourad Merzouki projette ses danseurs dans une nouvelle dimension : la verticalité ! Le hip-hop, discipline volontiers ancrée au sol, s’envoie ici en l’air, changeant son rapport aux appuis et à son espace de jeu. Face à une paroi verticale, les dix interprètes composent avec la suspension, l’équilibre et la chute. Tenus par des fils, ils révèlent une amplitude de mouvements inédite – et renversante.

Bruges, 20.11, Concertgebouw, complet ! Bruxelles, 22 & 23.11, Wolubilis, complet !

Calais, 22 > 24.11, Le Channel, ven : 20 h sam : 19 h 30 • dim : 17 h, 7 €, lechannel.fr Bruxelles, 05 > 07.02.2020, Wolublilis, complet ! Charleroi, 18.03.2020, PBA, 20 h, 16 > 6 €, pba.be

Le Prénom M. Delaporte & A. de La Patellière / Bernard Murat

Douai, 25.11, Théâtre municipal, 20 h 30, 41 > 8 €, ville-douai.fr // Roubaix, 26 & 27.11, Le Colisée, 20 h 30, 46 > 15 €, coliseeroubaix.com // Béthune, 30.01.2020, Théâtre municipal, 20 h 30, 42 > 26 €, theatre-bethune.fr

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Cette pièce culte fut jouée plus de 250 fois et son adaptation au cinéma vue par trois millions de personnes. Neuf ans plus tard, le spectacle renaît avec un nouveau casting. Si les humoristes Florent Peyre et Jonathan Lambert reprennent le flambeau, l’histoire n’a pas changé. Vincent s’apprête à devenir père. Quand on lui demande le prénom de l’enfant, lors d'un repas de famille, la réponse fuse : Adolphe (Adolf ?). Cette mauvaise blague va transformer la soirée en pugilat… Un indémodable classique !


Requiem pour L. Alain Platel / F. Cassol / Mozart Quatorze musiciens venus du monde entier se réapproprient le fameux Requiem de Mozart. Le résultat ? Un mélange de jazz, d’opéra et de rythmes africains dirigé par le compositeur Fabrizio Cassol et mis en scène par le Gantois Alain Platel. Sur le plateau, les danseurs des Ballets C de la B traduisent avec leur corps les thèmes de la mort et des rites d’adieu, de la messe jusqu’à la fosse commune où le génie autrichien fut inhumé. Ou comment parler du trépas avec grâce. Bruxelles, 26 > 28.11, Théâtre National, complet !

He's still a maniac (Opus II) Cyril Viallon / Chloé André

Pelléas et Mélisande Julie Duclos / Maurice Maeterlinck

Dans He's a maniac, Cyril Viallon évoquait cette période charnière qu’est le passage à l’âge adulte. Sa première boum, son premier film, sa première idole, et invitait Marilyn Monroe ou Catherine Deneuve sur scène. Dans cette suite directe, le Lillois reprend son récit en 1987, au moment de son arrivée à Paris. Les premières auditions, l'arrivée du Sida… Seul sur le plateau, il chante derrière un micro, cette fois sur un piédestal, et se raconte sans jamais se la raconter.

Figure du symbolisme, le Belge Maurice Maeterlinck reste célèbre pour Pelléas et Mélisande, créée en 1893. L'histoire est connue : perdu en forêt, le prince Golaud y rencontre une jeune fille en exil, Mélisande. Fou amoureux, il la reçoit en son château, mais celle-ci s'éprend de son demi-frère, Pelléas… Julie Duclos s'empare de ce triangle amoureux en mêlant le théâtre au cinéma. Elle multiplie les angles pour saisir toute la dimension métaphorique de l'œuvre.

Lille, 27, 29 & 30.11, Le Prato, 19 h, 17 > 5 €, leprato.fr (Les Toiles dans la Ville) // Lille, 09 & 11.01.2020 La Verrière, 19 h, 12 > 6 €, verriere.org Hénin-Beaumont, 27.03.2020, L'Escapade, 20 h, 12 / 9 €

Lille, 27 > 30.11, Théâtre du Nord, complet !

Interprète du one-hit wonder C'est la ouate à la fin des années 1980, Caroline Loeb se révèle désormais en comédienne. Après George Sand, elle se glisse cette fois dans la peau et les mots de Françoise Sagan. Mis en scène par un autre fameux "caméléon", Alex Lutz, ce monologue s'appuie sur une série d'entretiens donnés par la romancière. Tantôt drôle et touchante, plongée dans une lumière en clair-obscur, Loeb fait revivre avec un réalisme saisissant l'auteur de Bonjour tristesse. Bruxelles, 28.11, Théâtre de la Toison d'Or, 20 h 30, 25 > 10 € www.ttotheatre.com

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© Richard Schroeder

Françoise par Sagan Caroline Loeb / Alex Lutz


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© Gab Bois

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Gab Bois – Spécialiste du détournement de fond (et de forme), Gab Bois

www.gabbois.com Q gabbois

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excelle dans l’art délicat du mariage de la carpe et du lapin. La Montréalaise inonde les réseaux avec ses mashups fantaisistes, parfois dérangeants, mais franchement intrigants. Ici une crevette en guise de boucle d’oreille, là un ongle cassé mais réparé avec du fil, ou encore un baiser langoureux façon Velcro (aussi appelé "langue de Bois"). Vous avez dit bizarre ?

fin -


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LM magazine 156 - Novembre 2019  

Art & Culture, Hauts-de-France & Belgique

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