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n°138 / mars 2018 / GRATUIt

Art & CulturE

Hauts-de-France / Belgique


azine #136 anvier 2018


sommaire - magazine

LM Magazine #138 Mars 2018

News – 08

Antisocial, Battle de cirque, Zone interdite, Chambre avec vue, Les bons tuyaux, Dodo futé, La science des rêves, Gonflé à bloc

dossier – 12

Cabinet de curiosités Antiquus Corvus, Ghyslain Bertholon, Cendres la Rouge

© Antiquus Corvus

portfolio – 26

Cassandra Warner & Jeremy Floto En apesanteur

rencontre Fabcaro et Gilles Rochier – 62 Bande à part Guy Cassiers – 112 Face à l'exil

The Fume © Floto + Warner

Gaëlle Bourges – 124 Le grand plongeon

littérature – 68 La Contre Allée Itinéraire bis

le mot de la fin – 138 Stuart Semple Design criminel


sommaire - sélection Musique – 34

exposition – 86

"Dream! Dare! Create!", poster, 1970's. Designed by Miron Lukyanov © Moscow Design Museum Collection

Disques – 60

Molécule Hieroglyphic Being Dominique A Lo Moon Gwenno

Polo & Pan © DR

Baxter Dury, Si ça vous chante, Django Django, Les Enchanteurs, The Limiñanas, Les Paradis Artificiels, Jessie Ware, Fever Ray, Phoenix, Listen ! Festival, Caballero et JeanJass, Sanseverino & Nico Duportal, Derya Yildirim & Grup Şimşek, Bagarre, Agenda...

Letizia & Shobha Battaglia, Pauline Beugnies, Thierry Girard, Harry Gruyaert, Soviet Design, Chrétiens d'Orient, Spanish Still Life, Le Printemps de l'art déco, Hervé Lesieur, Napoléon, Agenda...

théâtre & danse – 110

Cabaret de curiosités, La Petite fille de monsieur Linh, Frankenstein, Jan Karski, Le Grand bain, Samedi détente, Gaëlle Bourges, Qu'estce qu'on fabrique en famille ?, Théâtre 100% objets, Pierre Palmade, Jamel Debbouze, Jonathan Lambert, Agenda...

Livres – 72

Mon Traître Profession du père Le Suaire Nick Cave, l'intranquille L'été circulaire La Tomate

écrans – 74

The Disaster Artist, Les Garçons sauvages, Call Me by Your Name, Lady Bird, Chien, Le Secret des Marrowbone, Eva, Festival 2 Valenciennes


Magazine LM magazine – France & Belgique 28 rue François de Badts 59110 La Madeleine - F -

tél : +33 (0)3 62 64 80 09 - fax : +33 (0)3 62 64 80 07

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Direction de la publication / Rédaction en chef Nicolas Pattou nicolas.pattou@lastrolab.com

Direction artistique / Graphisme Cécile Fauré cecile.faure@lastrolab.com

Rédaction Julien Damien redaction@lm-magazine.com

Couverture Floto + Warner Colourant www.flotowarner.com Publicité pub@lm-magazine.com

Administration Laurent Desplat laurent.desplat@lastrolab.com Réseaux sociaux Sophie Desplat Impression Imprimerie Ménard 31682 Labège Diffusion C*RED (France / Belgique) ; Zoom On Arts (Bruxelles / Hainaut)

Ont collaboré à ce n° : Sonia Abassi, Thibaut Allemand, François Annycke, Julien Bourbiaux, Madeleine Bourgois, Mélissa Chevreuil, Mathieu Dauchy, Marine Durand, Sarah Elghazi, Floto + Warner, Alexis Lerat, Raphaël Nieuwjaer, Marie Pons, Elisabeth Vetter et plus si affinités.

LM magazine France & Belgique est édité par la Sarl L'astrolab* - info@lastrolab.com L'astrolab* Sarl au capital de 5 000 euros - RCS Lille 538 422 973 Dépôt légal à parution - ISSN : en cours L’éditeur décline toute responsabilité quant aux visuels, photos, libellé des annonces, fournis par ses annonceurs, omissions ou erreurs figurant dans cette publication. Tous droits d’auteur réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, ainsi que l’enregistrement d’informations par système de traitement de données à des fins professionnelles, sont interdites et donnent lieu à des sanctions pénales. LM / Let'smotiv est imprimé sur du papier certifié PEFC. Cette certification assure la chaîne de traçabilité de l’origine du papier et garantit qu'il provient de forêts gérées durablement. Ne pas jeter sur la voie publique.

Papier issu de forêts gérées durablement


Antisocial © Mike Campau

news

Seuls tous ensemble Dans la série Antisocial, l'Américain Mike Campau symbolise les réseaux sociaux sous forme de panneaux publicitaires lumineux. Plantées dans des lieux désertiques, ces enseignes promettent monts et merveilles, à l'image de Facebook vantant « l'endroit où aller pour faire croire que votre vie est géniale ». Une allégorie grinçante de notre solitude numérique. mikecampau.com

© Jérôme Dufresne

battle de cirque Une battle de cirque ? L'alliance entre la virtuosité et l'humour. Deux équipes de cinq artistes s'affrontent en improvisant à partir d’un thème imposé. Ils inventent des personnages, des situations et s'adonnent à toutes sortes de figures ! à l'issue de chaque manche, le public désigne les vainqueurs, mais c’est toujours le spectacle qui ressort gagnant. Lille, 25.03, Théâtre du Casino Barrière, 16 h, 20 / 10 €, www.casinosbarriere.com, www.battledecirque.com


Tchernobyl © Vladimir Migutin

zone interdite

© DR

OPod Tube Housing © James Law Cybertecture

Vladimir Migutin s’est aventuré à Prypiat, dans la banlieue de Tchernobyl. Ce Biélorusse a photographié cette ville désertée depuis la catastrophe nucléaire de 1986 en utilisant un filtre infrarouge. Capturant une partie du spectre lumineux invisible (la végétation apparaît blanche, le bleu s'assombrit..), il révèle des paysages désolés sous un angle, sinon effrayant, irréel. www.instagram.com/vladimir.migutin

Chambre avec vue

Les bons tuyaux

Une chambre donnant sur la pelouse du stade ? Voilà ce que propose le Bayern de Munich à ses fans. Egalement envisagé par le Real Madrid, ce rêve deviendra réalité en août dans l'Allianz Arena. évidemment, seuls les supporters les plus fortunés en bénéficieront – mais se coucher dans un lit king size en admirant les passements de jambes de Ribéry, ça n'a pas de prix... quoique. fcbayern.com

Pour pallier à la crise du logement sévissant à Hong Kong, l'architecte James Law a eu une idée : transformer les tuyaux de canalisation d'eau en appartements. Tout en béton, ces modules de 2,5 m de large et facilement empilables seraient loués 340 euros par mois – dans un pays où le loyer moyen s'élève à 1 700 euros. Cela vaut-il le coup de se faire entub… ? www.jameslawcybertecture.com

#9

s w ne


La science des rêves Les lecteurs perspicaces auront reconnu dans ce bijou la célèbre double hélice d'ADN. Composé de 3 500 sphères tricotées, il est l'œuvre de Nora Fok, qui n'a pas son pareil pour combiner créations textiles et science. Fascinée par les formes engendrées par Dame Nature, l’Anglaise a trouvé-là une source d'inspiration intarissable. www.norafok.com

© Nora Fok

Equipés de ce sac de couchage en forme de paire de jeans, vous serez les rois du camping. Cet accessoire indispensable a été imaginé par la société japonaise Felissimo. Doublé en fourrure, livré avec deux oreillers (dans les poches arrière), est-il pour autant confortable ? On ne sait guère, et ça nous fait une belle jambe !

Geronimo balloons,NYC Pride © Jihan Zencirli

www.felissimo.co.jp

Gonflé à bloc Dingue ce qu'on peut faire avec des ballons. Taper dedans, les éclater ou réaliser de superbes installations, comme Jihan Zencirli – aka Geronimo. Cette artiste vivant à Los Angeles enrobe la grisaille urbaine d'œuvres évoquant d’énormes organismes multicolores. www.geronimoballoons.com

Jeans sleeping bag big giant wrap warm © DR

Dodo futé


Cabinet

de curiosités Cas d'espèces

# 12

Née au début du xvie siècle dans un objectif de classification, la taxidermie reprend du poil de la bête. Depuis quelques années, cette pratique consistant à offrir une seconde vie aux animaux est réinvestie par nombre d'artistes. Qu'on ne s'y trompe pas, il ne s'agit pas là de s'amuser avec des cadavres ou de verser dans le mauvais goût décoratif. Plutôt de raconter quelque chose de la nature humaine (comme Ghyslain Bertholon), de toucher à l'intime via, par exemple, un "ossuaire dégingandé" (compagnie Cendres la Rouge) ou, simplement, de rendre hommage à la beauté animale. à l'image du travail réalisé par Caroline et Olivier dans le Bas-Rhin, au sein de l'atelier Antiquus Corvus duquel nous avons poussé les portes… Vous nous suivez ?


suite © Antiquus Corvus


dossier

Antiquus Corvus # 14

Seconde nature


Derrière les murs de l’ancienne brasserie de Mutzig, les animaux reprennent vie. Au centre de cette bourgade de 6 000 âmes, située à une vingtaine de kilomètres de Strasbourg, on trouve en effet un étrange atelier…

D

édié à l’entomologie, la taxidermie et la promotion de l’être vivant dans ce qu'il a de plus poétique, l'endroit est baptisé Antiquus Corvus. « Cela signifie "vieux corbeau". On voulait un nom latin, comme pour toutes les espèces qu’on traite. Et le corbeau, c’est parce qu’on s'habille tout le temps en noir. Mais attention, on ne tire pas la tronche ! », plaisante Olivier Gauer, installé ici avec sa compagne, Caroline Gife. Au milieu de ces quelque 300 m2, le couple rayonne. Dans un poêle en faïence

Oiseau Sitta Azurea Expectata d’Indonésie

crépite un feu qu’alimente le quadragénaire, sableur de profession. Sur les murs courent cadres, babioles… mais aussi des papillons, un écureuil coiffé d’un minuscule haut-de-forme ou une chauve-souris que l’on croirait prête à s’envoler ! Tout ici respire la considération de l’animal et de la nature. Photographe à son compte, Caroline s’est prise de la même passion il y a deux ans. De fil en aiguille, réseaux sociaux et médias locaux aidant, cette idée d’un soir s’est transformée en atelier. La main à la "patte" Une mezzanine en bois à l’étage est dédiée à leur art. Des pigments, une table à dessin et, sur les étagères des boîtes étiquetées aux noms aussi évocateurs que "batraciens", "univers marin" ou "sphinx tête de mort". Dans les contenants, chaque spécimen semble comme assoupi sur un lit de coton, attendant les mains expertes de qui voudrait le magnifier. Pour l’heure, ils ne se sont pas encore mis à la naturalisation à proprement parler et récupèrent des spécimens déjà confectionnés. suite


Caroline redresse des petits mammifères ou insectes sur des tiges, tandis qu'Olivier assure des mises en scène naturelles, autour de crânes ou d’ossements. Un travail minutieux mais des créations qu’ils souhaitent accessibles. En témoignent les tarifs de quelques pièces : cette étoile de mer sur tige de laiton à 8 € ou cet oiseau Sitta Azurea Expectata d’Indonésie sous cloche de verre et socle de bois (120 €).  Dans les règles

# 16

Certaines espèces étant rares, ils se les procurent avec parcimonie. « On respecte l’animal, on ne recherche pas le quantitatif », assure la trentenaire.

Ils observent d'ailleurs toutes les lois en vigueur, soucieux de ne pas favoriser le braconnage. En revanche, « on chine beaucoup, glisse Olivier.  Il y a internet, les marchés aux puces, mais on privilégie d’anciennes collections, dans un esprit de recyclage et parfois d'élevage. Chaque pays accepte d'ailleurs un

« On respecte l’animal, on ne recherche pas le quantitatif » quota concernant l’export d'animaux sauvages ». Pour autant, la passion n’est pas encore devenue métier et l’atelier n’est pas ouvert au public. 


Petit dragon volant d'Indonésie.

« C’est chez nous, et c’est aussi l’envers du décor », insiste Caroline. Les deux artistes sont toutefois entrés en contact avec un de leurs lieux favoris pour obtenir conseil : le musée zoologique de Strasbourg. Le couple lui prêtera quelques pièces cet été, à l’occasion d’une exposition. Leurs créatures entamerontlà leur première migration. Car ici, secrètement, il se murmure qu’ils reprennent vie…  Texte Elisabeth Vetter Photo Antiquus Corvus

à visiter / www.antiquuscorvus.com


dossier

# 18

Troché de face, Lapin Série des Trochés de face débutée en 2004. Taxidermie et bois laqué ; 30X40X20 cm.


Poil ou face Depuis 2003, Ghyslain Bertholon use d'allégories animales pour railler l'Homme et son rapport contrarié avec Dame Nature. à l'image de ses drôles et dérangeants Trochés de face, cet artiste stéphanois détourne les symboles de notre vanité, traquant les comportements absurdes propres à notre espèce.

Il y a un peu de Jean de La Fontaine chez Ghyslain Bertholon, notamment dans sa façon de brocarder l'Homme à travers la figure animale. Enfin, la figure… Il est plutôt question de sa croupe, comme en atteste la série Trochés de face. Lapins, souris, écureuils, zèbres, vaches, lions… Tous sont présentés à la manière des trophées de chasse, mais focalisés sur l'arrière-train, pour mieux signifier aux humains de s'occuper du leur, au lieu de s'enorgueillir de ces dépouilles. On l'aura compris, à travers

Je suis né quand il est mort (d'après l'Autoportrait au col de fourrure d'Albrecht Dürer), G. Bertholon, 2006

Ghyslain Bertholon

« Je dénonce le rapport de domination que nous exerçons sur les animaux » cette contrepèterie plastique, cet artiste vise notre espèce, du genre sauvage. Si Ghyslain utilise le vecteur de l'humour, c'est pour attiser notre curiosité, avant d'engager la réflexion. « Je dénonce le rapport de domination que nous exerçons sur la nature en général et les animaux en particulier. suite


dossier

Deupatosaurus, 2007, Acier & résine ; 350X205X170 cm. « On ne peut pas continuer à utiliser nos voitures comme aujourd'hui, éventrant notre planète en quête d'énergie fossile ».

C'est un sujet central de mon travail », explique le quadragénaire.

# 20

Rappel nécessaire Une question nous turlupine : s'agitil là de vraies bêtes ? « Oui et non, ce sont des sculptures que j'ai habillées avec de véritables peaux. Mais j'insiste : elles auraient été détruites si je ne les avais pas utilisées ». Pour les récupérer, il peut compter sur un solide réseau de taxidermistes, des filières agro-alimentaires réglementées ou recourir à des moyens moins conventionnels. « Suite à une visite d'élevage en batterie, j'ai conçu une série de "clones", avec des lapins semblant tous identiques mais en réalité différents. Pour les réaliser, je me suis procuré des fourrures avec la

complicité de gens œuvrant dans un labo pharmaceutique. Ces animauxlà étaient élevés dans des conditions exécrables, puis tués pour ne prélever que quelques centilitres de leur sang destinés à la recherche. Tout le reste était jeté à la poubelle. J'ai trouvé ça complètement dingue… ». Marqué par une forte conscience écologique, ce père de deux enfants en est persuadé : « les grandes solutions ne viendront pas des leaders politiques, mais d'une multitude de petites actions citoyennes ». En attendant, tout l'art de Ghyslain Bertholon consiste à rappeler, inlassablement, la fragilité de notre planète. Une épiphanie nécessaire, si on ne veut pas se faire botter les fesses par Dame Nature… Julien Damien


Troché de face, Zèbre, 2016 Taxidermie et bois laqué ; 100X130X140 cm.

à visiter / www.ghyslainbertholon.com www.schoolgallery.fr à lire / l'interview de Ghyslain Bertholon sur lm-magazine.com à voir / ART PARIS Art Fair - Paris, 05 > 08.04, Grand Palais Formes d'histoires - Amilly, 28.04 > 02.09, Les Tanneries (exposition collective) Héritages - Dreux, 05.05 > 16.09, L’ArTsenal (exposition collective)


# 22

AntinÊa Š N. Dewitte

dossier


Cendres la Rouge Entre deux mondes Depuis 20 ans, Cendres la Rouge met en scène des personnages conçus avec des squelettes de souris, de tortues, de grenouilles ou de petits cochons ! Membre du collectif lillois Métalu à Chahuter, cette compagnie crée des spectacles poétiques et oniriques, drôles ou touchants, que ne renierait pas Tim Burton.

suite


L'

histoire de Cendres la Rouge a commencé avec… un lapin aux pruneaux. Un bon repas mitonné par Alain Terlutte, prof d'informatique de son état et doué d'un sens certain de la récupération. « Il s'est emparé des restes et les a animés avec un petit moteur, se souvient Sandrine Châtelain. Ça l’a vite passionné, il s’est mis à réaliser d’autres créatures de plus en plus sophistiquées. C’est pour les montrer que j’ai créé la compagnie, en 1998 ». Depuis, cet étrange bestiaire s'admire à travers des expositions (L'Ossuaire dégingandé) et des spectacles où les comédiens côtoient ces marionnettes et automates conçus avec des squelettes d'animaux. Dans les histoires de Cendres la Rouge, on assiste par exemple à l'éclosion d'un œuf de dragon (Drakos) ou on se laisse berner dans un casino forain où le spectateur est lui-même au centre du jeu (Rien ne va plus !).

# 24

Orchestre en os Pour ceux qui se demandent s'il est question d'os véritables, la réponse est oui. « Ils proviennent d’animaux morts naturellement. On en trouve parfois dans la nature, sur le bord des routes… Mais notre source principale est issue d'un éleveur breton qui nous livre des porcelets mort-nés ». Pourquoi utiliser cette matière ? « Parce qu'elle est poétique et mystérieuse.

Elle symbolise la mort mais aussi l'intériorité. C'est cette intimité que nous cherchons à mettre en valeur ». à l'image de leur dernière création, Antinéa. Dans ce spectacle-concert, une chanteuse joue au centre d'un orchestre constitué d'une quinzaine de squelettes-automates, usant d'instruments revisités, voire inventés : batteries, pianos, guitares acoustiques ou à trois manches !

« Le squelette symbolise l'intériorité » Qu'en est-il de l'histoire ? « Elle s'appuie sur des écrits bruts. Leurs auteurs n'ont pas forcément de culture littéraire. Ils sont souvent internés en hôpital psychiatrique. Une démarche comparable à celle de l'art brut ». Comme toujours chez Cendres la Rouge, le récit reste ouvert aux interprétations. Antinéa semble coincée dans un « entredeux-mondes ». Est-elle morte ? En a-t-elle conscience ? Peut-elle rejoindre les vivants ? Pour cela, elle se laissera guider par ses hôtes et leurs mélodies envoûtantes – en évitant de tomber sur un os, évidemment. Julien Damien à visiter / metaluachahuter.com à lire / version longue sur lm-magazine.com à voir / Antinéa Faches Thumesnil, 17.03, Les Arcades, 20 h, 8 € / gratuit (-13 ans), www.ville-fachesthumesnil.fr


portfolio

Colourant


Cassandra Warner & Jeremy Floto Entre ciel et terre

O

n connaissait l’air guitar, pas encore l’air painting. Prises dans les paysages arides du Nevada et de l’Iowa, ces deux séries d’images ont été réalisées par les Américains Cassandra Warner et Jeremy Floto. Depuis leur rencontre à la Rochester Institue of Photography, ce couple a créé son propre studio à New York et multiplie les projets originaux pour la publicité, la presse ou à des fins plus personnelles comme ici. Dans The Fume, initiée en 2009, ils emplissent des lieux abandonnés ou en ruine, des bois et des décors rocailleux avec des panaches de fumée colorée, avant d’immortaliser ces furtifs moments de magie. Dans le même esprit, Colourant montre des giclées de peinture figées en plein vol. La technique utilisée est rudimentaire, mais nécessite tout de même de bons réflexes. Tandis que l’un lance le liquide (nontoxique), puis court pour sortir le plus rapidement possible du cadre, l’autre shoote le jet – à une vitesse d’obturation de 1 / 3200e de seconde. Le résultat est stupéfiant. Effectuées sous un soleil de plomb, ces prises de vue révèlent des formes indiscernables à l’œil nu, façonnées au hasard de la pesanteur. Elles s’apparentent aussi bien à des sculptures scintillantes et flottantes qu’à des graffitis aériens. Cassandra et Jeremy subliment ainsi l’essence même de la photographie, rendant éternels des instants éphémères. Précisons que ces images ont été conçues sans retouche numérique. Produites avec une matière palpable, ces œuvres se situent littéralement entre rêve et réalité, le ciel et la terre. Julien Damien

à visiter / www.flotowarner.com à lire / l’interview sur www.lm-magazine.com

# 27


The Fume


Boys Will Be Boys


musique

Baxter Dury

Dandy de grand chemin Longtemps, on l'annonça comme le fils de Ian Sex & Drugs & Rock & Roll Dury. Aujourd'hui, c'est ce dernier qu'on présente comme le père de Baxter. Pas facile de se faire un prénom. Alors, quand on y arrive, ne rien lâcher, continuer coûte que coûte. Un succès enfin mérité pour ce drôle de dandy. Attendez… Dandy. Qu'il est galvaudé, ce terme ! Utilisé à tort et à travers, accolé à toute personne sachant que la chemise ne doit pas sortir du pantalon ou affichant des ongles propres, cette distinction se dilapide comme les légions d'honneur. Et s'il y a bien quelqu'un qui ne mérite pas cette appellation, c'est Baxter Dury. Non, lui, c'est autre chose. Un musicien talentueux, besogneux même, qui a tâtonné longtemps avant de découvrir la bonne formule. Voici plus de 15 ans, le Britannique signait un excellent premier album qui fit un peu de bruit. Le suivant, en 2005, se vendit moins. Et puis plus rien jusqu'à Happy Soup (2011), superbe disque pluvieux dans lequel l'Anglais surjouait l'Anglais (humour tout en retenue, flegme poussé à son paroxysme). Depuis, il s'y tient. Drôle de rôle Évidemment, celui qu'on a longtemps réduit au fils de Ian jubile d'être vu comme le rejeton illégitime de Leonard Cohen et Droopy. La voix grave, la mélancolie, les chœurs féminins du premier. Et tout le reste du second. Prince of Tears (2017) ne déroge pas à la règle. Sur scène, l'air détendu, jovial et faussement largué, enchaînant les verres et les bons mots sur son petit cœur brisé, Baxter Dury incarne ce que l'on attend de lui. Mais, rassurez-vous : on passe un excellent moment. Il amuse la galerie et la fait chavirer. Thibaut Allemand

# 34

Lille, 06.03, L'Aéronef, 20h, 22 > 14 €, www.aeronef.fr Bruxelles, 08.03, Botanique, Complet !


© Tom Beard


Flavia Coelho © Youri Lenquette

musique

Si ça vous chante Mine de rien, voici la 15e édition de ce festival porté par le centre culturel régional du Centre, rebaptisé "Central" en fin d'année dernière. Depuis sa création, "Si ça vous chante" a vu passer du beau monde (An Pierlé, Stephan Eicher, Françoiz Breut…), mais profite de la rénovation du théâtre communal pour prendre de l'ampleur. à La Louvière, on célèbre d'abord la chanson francophone, plutôt bien représentée par le prolifique Christophe ou le Belge Saule. Pour autant, l'affiche s'ouvre aussi à l'anglais… oui, mais à la sauce Franglaises ! Cette troupe de 12 loustics traduit le plus littéralement possible, dans la langue de Molière, des tubes anglo-saxons (des Scarabées à Michel Fils-de-Jacques). Plus difficile à décrypter : le Portugais, dont use la Brésilienne Flavia Coelho. Pas bien grave. Sa musique, mélange de bossanova, de rap et de raggamuffin (qu'elle nomme "bossa muffin") s'écoute avant tout avec les hanches, et le cœur… J.D.

# 36

La Louvière, 02 > 08.03, Le Palace, Le Théâtre, 59 > 8 €, www.cestcentral.be Sélection : Flavia Coelho + Mortal Combo (02.03) // Christophe (03.03) // Refugees for Refugees (04.03) Le lundi au soleil (05.03) // Les Franglaises (06.03) // Saule + Lisza (07.03) // Elia Fragione Group (08.03)


double détente

# 38

En dépit d'un nom de bègue qui les assimile pour toujours à cette triste vague qui submerge les années 2010, Django Django s'est imposé comme le discret pourvoyeur d'une pop différente et jubilatoire. Question : à l'heure du troisième essai, ces Britanniques auraient-ils tout dit ? Pas sûr ! Le "toujours-difficile-second-album" ne l'était pas tant que ça, au vu de l'aisance avec laquelle on entrait dans Born Under Saturn (2015). Moins bricolo que le premier (car couché sur bandes dans un "vrai" studio et en groupe), il semblait concrétiser toutes les envies du quatuor. Ce disque moins mélancolique que son titre l'indique tourne encore régulièrement sur la platine. Et le troisième, alors ? Composé en compagnie d'Anna Prior (batteuse de Metronomy), le gros des morceaux de Marble Skies (2018) fut ensuite confié au producteur Dave MacLean, soucieux d'y poser son grain de sel. À l'arrivée, les petits cousins du Beta Band naviguent en eaux claires et progressent en territoire connu – d'eux seuls, c'est vrai. Soit un subtil mix entre pop naïve et électronique remuante, folk pastoral et accents house planants. Bref, une pop d'emblée accessible mais recelant mille et une surprises et fausses pistes. Reste, désormais, à transposer la chose sur scène. Aucun souci de ce côté-là. Nos Ecossais s'avèrent peu avares à l'heure de Bruxelles, 05.03, Ancienne Belgique, 20 h, 29 / 28 €, www.abconcerts.be revisiter leurs titres, leur conférant Lille, 19.03, L'Aéronef, 20 h, 26 > 19 €, aeronef.fr d'étranges reflets. Thibaut Allemand

© Fiona Garden

musique

Django Django


Sergent Garcia © Liberto Peiro

musique

Les Enchanteurs C'est bien connu : l'union fait la force. à l'image de ce festival porté par Droit de Cité. Cette association fut créée en 1991 par plusieurs communes du bassin minier du Pas-de-Calais peu fortunées, mais qui eurent la bonne idée de mutualiser leurs moyens pour proposer une belle programmation. Résultat, ce rendez-vous peut s'enorgueillir de recevoir de sacrés artistes, dans des lieux sinon improbables, en tout cas pas forcément habitués à vibrer. Pour cela, on peut compter sur le boss de la "salsamuffin", Sergent Garcia, qui fête ses 20 ans de carrière à la salle Dutilleul d'Evin-Malmaison. En parlant d'anniversaire, Les Hurlements d'Léo soufflent eux aussi leurs 20 bougies, cette fois à la salle des fêtes de Rouvroy. Et puis, on rebranchera ce bon vieux GPS pour atteindre l'espace Bernard Giraudeau de Noyelles-Godault, où savourer le cocktail soul, funk et jazz servi par Electro Deluxe. Avant de finir la tête en vrac avec Les Fouteurs de Joie, à Avion. Ensorcelant, non ? J.D.

# 40

Bassin minier du Pas-de-Calais, 09.03 > 20.04, divers lieux, 1 concert : 18 > 5 €, pass tous concerts : 80 €, pass 10 concerts : 50 €, www.festival-lesenchanteurs.com Sélection : Opium du Peuple (09.03) // Sergent Garcia (10.03) // Hippocampe Fou (15.03) // Les Fatals Picards + Aux P'tis Oignons (16.03) // Dagoba + Unswabbeb (17.03) // Jim Murple Memorial (22.03) // Da Silva + Benoit Bourgeois (23.03) // Tonycello (24.03) // Barcella (29.03) // R.Wan + Tit'Nassels, Melissmell (30.03) // Les Hurlements d'Léo (03.04) // Electro Deluxe (05.04) // Jil Caplan (07.04) // Presque Oui fête ses 20 ans (10.04) // Les Têtes de Linettes (11.04) // Les Wriggles (14.04) // Les Fouteurs de Joie (15.04) // HK + La Goutte (20.04)…


l'amour du riff Rythmique raide, riffs infernaux, giclées de fuzz, classe incroyable, chansons qui collent au cerveau. Le tout en duo. The White Stripes ? Rires dans la salle. The Kills ? Nous pouffons. Il s'agit évidemment des Limiñanas, tandem bruyant, brillant et aux multiples connexions.

# 42

Instant confession : non, on ne les pas découverts dès leurs premières sorties. En fait, c'est par l'entremise de la compilation Late Night Tales de Franz Ferdinand que l'on a pour la première fois entendu ces Perpignanais. S'ouvrit alors, devant nos yeux ébahis et nos pieds chancelants (à moins que ce ne soit l'inverse), une vaste toile aux mille et une connexions, de Pascal Comelade à Anton Newcombe, de Peter Hook à Bertrand Belin ou… Laurent Garnier. Couple à la scène comme à la ville, Lionel et Marie Limiñana ont joué dans pas mal de groupes et le plus grand anonymat avant de s'essayer au tandem – comme ça, pour voir. Le résultat ? Un rock à l'os mais jamais poseur, des mélodies parfaites et toujours simples, des arrangements soyeux et bien sentis. Où se croisent les ombres du Velvet, de Spector, Link Wray, entre autres influences. Entonnées en français, certaines chansons contiennent un humour distant mais ne versent ni dans la gaudriole, ni dans l'ironie. Bref, ces gens ont tout bon. Tout. Et, chose rare, remportent un succès grandissant – presse dithyrambique, salles pleines, ventes d'albums à la hausse… Qui a dit que les histoires d'amour finissaient mal, en général ? Thibaut Allemand Lille, 10.03, L'Aéronef, 20 h, 18 > 11 €, aeronef.fr

© Richard Bellia

musique

The Limiñanas


concerts d'enfer

à Lille, la fin de l’hiver rime avec Paradis Artificiels. On vous épargne l’historique et les jeux de mots hasardeux sur Baudelaire pour se concentrer sur la programmation. Outre de nouveaux terrains de jeu (comme le Dancing à Lambersart, cf LM 136), cette 12e édition associe valeurs sûres et montantes. Vous avez certainement repéré Editors ou Eddy de Pretto, voici donc notre quarté gagnant. Julien Damien

# 44

Isaac Delusion "Aérienne", "vaporeuse " ou "mélancolique" furent longtemps les épithètes associées à la dream-pop d’Isaac Delusion. Trois ans après un premier album enregistré façon do it yourself dans une ferme en Normandie, ces Parisiens se sont réinventés. Le trio est devenu quintette et a signé un deuxième disque chez Microqlima (Pépite, L’Impératrice,

pour situer). Dans Rust and Gold. Loïc Fleury, sosie vocal de Jimmy Somerville, pactise avec des sonorités emplies de guitares et teintées de soul ou de funk - les pieds sur le dancefloor et la tête dans les nuages, en somme. Deux nouveaux adjectifs ? Cérébral et sexy. + Polo & Pan + Kazy Lambist : Lille, 13.03, L’Aéronef, 20 h 30, 31 €

© Hellena Burchard

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Les Paradis Artificiels


Rone © Olivier Donnet

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Polo & Pan Né il y a cinq ans derrière les platines d’un club parisien, ce duo a servi avec Caravelle la bande-son de l'été de 2017. Textes candides à souhait, rythmes chill ou bossa nova… Les morceaux de Paul Armand-Delille et Alex Grynszpan traduisent l’insouciance d’un road-trip sous tranquillisants – de préférence dans une automobile décapotée. Si le cocktail n’est plus (ou pas encore) de saison, il ragaillardit l'assistance en cette fin d'hiver.

Bouille d’ado, petites lunettes rondes... Oui, les ténors du dancefloor ont désormais des allures de geek lunaire. Depuis une décennie, Erwan Castex façonne un monde électronique et mutant où se bousculent des influences éparses. Ce Parisien cite aussi bien Miles Davies qu’Apparat, Baxter Dury ou Daho. De Spanish Breakfast à Mirapolis, ses albums et ses shows s’apprécient comme les BO de films de science-fiction, entre passages introspectifs et scènes épiques.

+ Isaac Delusion + Kazy Lambist : Lille, 13.03, L’Aéronef, 20 h 30, 31 €

+ Synapson + Klingande + L'impératrice + Nasser + Lee Gordon : Lille, 17.03, Le Zénith, 19 h 30, 43 > 37 €

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Vald Flemmard, on présenterait Vald comme le " Eminem français". Certes, il est blanc et rappe à très, très haut débit. Mais derrière cette paire de Ray-Ban se cache un talent singulier, confirmé par un deuxième album (Xeu) creusant une veine trash et cartoonesque. Flow virtuose, instrus soignées, textes oscillant entre dadaïsme et spleen propre à la génération post-Internet : Valentin Le Du est entré dans le game sans dire bonjour (du coup, il s’est fait n…) mais n’est pas près de lui dire au revoir. + Roméo Elvis + Lorenzo + L’Or du Commun + Biffty & DJ Weedim + Le 77 : Lille, 18.03, Le Zénith, 14 h 30, 41 / 40 € Lille, Lambersart, Roubaix, 12 > 18.03, L’Aéronef, Le Splendid, Le Zénith, Le Flow, Le Sébastopol, La Ressourcerie (Lille), La Condition Publique (Roubaix), Le Dancing (Lambersart), 55 > 11 €, www.lesparadisartificiels.fr Sélection : Arthur H + Gael Faure + Chaton (13.03 – Le Splendid) // ASH Kidd + Hyacinthe... (14.03 – Le Flow) / Lonepsi (14.03 – Le Dancing) /

Calypso Rose + Kobo Town (14.03 – Sébastopol) / The Soft Moon + Barbagallo... (14.03 – La Condition Publique) // JP Nataf (15.03 – Le Dancing) / Eddy de Pretto + Tim Dup... (15.03 – La Condition Publique) // Barbarossa (16.03 – Le Dancing) / Editors (16.03 – La Condition Publique) / Rejjie Snow... (16.03 – Le Splendid) / Goran Bregovic (16.03 – Sébastopol) // Dee Nasty (17.03 – La Ressourcerie)...


# 46

Héritière de quelques grandes voix mystérieuses et intouchables (Sade, Kate Bush), Jessie Ware s'est fait un nom aux côtés de SBTRKT avant d'être enfin considérée pour ce qu'elle est : l'un des grands timbres de ce début de siècle et une véritable tête chercheuse. À la première écoute, rien ne différencie les chansons de cette Britannique du tout-venant soul pop ou R'n'B contemporain. Pourtant, il y a dans ces ritournelles faussement classiques des idées, des trouvailles et quelques coups de force pervertissant une machine bien huilée – une mélodie pas si simple ici, un arrangement étrange là-bas… D'aucuns pataugent dans un conceptualisme stérile (citons et oublions St Vincent, qui en fait des caisses pour intellectualiser son art... mais elle vient du Texas, elle compense), Jessie Ware se contente d'être ce qu'elle est : une pop star en devenir, tout simplement. Thibaut Allemand Bruxelles, 14.03, Ancienne Belgique, 20 h, 30 / 29 €, www.abconcerts.be

© Tom B

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Jessie Ware


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Fever Ray

# 48

Dernièrement, on se croyait chanceux. Pensez-donc ! On avait assisté au seul et unique concert français de Fever Ray (Rennes, Trans Musicales, 2009). De plus, Karin Dreijer avait annoncé que son album resterait sans suite. Mais, les happy few que l'on était durent se rendre à l'évidence : l'an passé, la moitié de The Knife remettait le couvert et les petits plats dans les grands. Un second album (le très recommandable Plunge, 2017), orienté davantage vers les rapports de genre et de sexe et un peu moins vers l'occulte – on saluera au passage l'affiche de la tournée européenne, jouant habilement avec les codes graphiques du black metal. La surprise n'est plus de mise, mais on s'attend cependant à un grand moment de flamboyance electro-gothique, tutoyant le grotesque au sens originel du terme. Thibaut Allemand Bruxelles, 15.03, Ancienne Belgique, Complet !


© Shervin Lainez

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Phoenix

Drôles d'oiseaux

# 50

C'est avec une régularité presque métronomique que Phoenix livre ses albums. Toujours aussi attendus. Pas toujours du même tonneau. Tant mieux. Ça les rend plus humains, après tout. D'ailleurs, l'un des rares groupes dont le line-up n'a pas bougé en près de 20 ans d'existence est également l'un des plus attachants. Qui dit Phoenix, dit traits d'esprit faisandés avec, au hasard, la fierté pop française qui renaît de ces cendres (voir aussi notre titre...). Plus sérieusement, on se réjouit de retrouver les quatre Versaillais sur scène. Qu'importe que le dernier LP soit un peu en deçà du précédent. En tout cas pas de quoi faire chavirer l'édifice sur ses… fondations (les fans de MacGyver auront compris). Bien que Ti Amo, sixième album de Phoenix, déclaration d'amour à la pop italienne (et contenant, pour la première fois, quelques mots de français) ne nous ait pas totalement convaincus, on conserve une estime sans faille pour ces quadragénaires. Un carré magique, amis depuis l'enfance, qui a su garder les pieds sur terre. Nonobstant le succès aux USA, Thomas Mars et les siens sont, semble-t-il, restés les mêmes. Des amoureux de pop music, capables de s'enfermer deux, voire trois ans en studio pour réaliser leur disque idéal, sans se soucier des prétendues attentes du public. Un public néanmoins choyé, au vu de la scénographie de cette tournée, avec miroir géant incliné à 45°, projections vidéo, etc. Course à la technologie ? Même pas : un vieux truc piqué aux Folies Bergère des années 1930 ! Thibaut Allemand

Bruxelles, 23.03, Ancienne Belgique, Complet !


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Sur (bonne) écoute Si l'on devait lister les bons côtés du Listen, on y passerait la nuit – or, la nuit, c'est fait pour danser, non ? La troisième édition de ce festival polymorphe, à la fois cérébral (ateliers, conférences…) et hédoniste (euh, à peu près tout le reste) offre un vaste aperçu des cultures électroniques, belges et étrangères. Quatre jours de bouillonnement et quelques coups de cœur. Thibaut Allemand

# 52

Bicep Certes, avec un nom pareil, on pouvait s'attendre à des rejetons de Front 242 ou Nitzer Ebb, prompts à jouer les gros bras. Eh bien, pas du tout ! Ces deux Irlandais ont passé leur jeunesse à fouiller les bacs des disquaires avant de s'initier, en 2009, à la confection d'hymnes house légers et mélodiques, parus sur des labels aussi divers que Throne of

Blood, Aus Music, Craigie Knowes, Domino ou Let’s Play House. En fin d'année passée, c'est Ninja Tune qui remportait la timbale en éditant le premier LP (homonyme) fort attendu du tandem qui, l'"Eire de rien", s'est imposé comme un nom à suivre parmi la (plus si) jeune garde électronique. 31.03, Horta, 20 h, 22,50 €

© Ben Price

listen ! festival


© L. Haywood-Schiefer

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John Talabot

Floating Points

Patron du label Hivern Discs (Red Axes, Roman Flügel, Pional…), John Talabot est également l'auteur de ƒIN, paru en 2012. Certes, le Barcelonais n'a pas publié de LP depuis, mais avec un intitulé pareil, pouvait-on sérieusement s'attendre à une suite ? On l'espère toujours, vu la qualité de ce premier essai et la dextérité de son auteur. L'Ibère n'est jamais rude, préférant les climats ouatés d'une house ciselée, d'un groove lascif et d'accents post-disco élégiaques au tabassage en vogue à Benidorm.

Sam Shepherd, alias Floating Points, passe ses nuits en club et ses journées dans les bacs de disques. Ainsi, le Britannique savoure d'autres plaisirs, moins électroniques, que la house ou la techno. Il se rassasie de jazz (sous toutes ses formes), de soul, de R'n'B et ne crache pas sur un incunable expérimental, en passant. Injectant toutes ces marottes dans une musique sensible et sensuelle, ce docteur en neurosciences (eh oui !) malaxe nos synapses et notre hypothalamus – on en redemande !

31.03, Horta, 20 h, 22,50 €

30.03, Horta, 20 h, 22,50 e

Mount Kimbie x Actress

© Frank Le Bon

Nous n'avons pas encore fait le tour du troisième LP de Mount Kimbie, que le tandem britannique s'associe à Actress, Anglais féroce et véloce prouvant que le grime n'est pas mort – et mord encore. Au vu des appétences dancefloor des uns et des autres (totalement hédonistes pour les premiers, férocement abrasives pour le second), ce genre de rencontre au sommet permet de redécouvrir chaque partie à la lumière de l'autre. Une réunion à ne manquer sous aucun prétexte, donc. 30.03, Horta, 20 h, 22,50 e

Bruxelles, 29.03 > 01.04, divers lieux : Galerie Horta, Flagey, La Madeleine, Beursschouwburg, ING Art Center, jeu : 15 €, ven & sam : 22,50 €, dim : 21 €, pass : épuisé !, www.listenfestival.be

Sélection : Jonny Nash & Suzanne Kraft, Hiele & Mila W, The Mystic Jungle Tribe... (29.03) // Actress & Mount Kimbie (B2B), Antal, Floating Points, Lefto, Le Motel... (30.03) //

Bicep, Hunee, John Talabot, Mr Scruff, Cleveland, Intergalactic Gary... (31.03) // Dj Stingray, Luke Slater, Antigone, Colin Benders, Laurine & Cecilio... (01.04)


Rap en fusion

# 54

Le petit barbu rapplique de Bruxelles. Le grand aux cheveux bouclés a grandi à Charleroi. Chaussés de leurs plus belles sneakers, un joint parfaitement roulé à la bouche, Caballero et JeanJass carburent à l'auto-dérision. Ils nous rappellent aussi que les rappeurs belges ont vraiment la cote. Oubliez un instant le géant Roméo ou le sombre Damso. Auréolés d’un épais nuage de fumée, habillés de leurs célèbres polos Ralph Lauren, Caballero et JeanJass revêtent leurs grillz les plus brillants pour mordre à pleines dents dans le "rap game". Oh, ces deux-là ne sont pas tout à fait des nouveauxvenus. Caballero est un ancien compagnon de jeu de Georgio ou de Nekfeu et s’est révélé voilà 7 ans avec un premier album solo, Laisse-nous faire. JeanJass est lui un beatmaker et ingénieur du son aguerri, œuvrant notamment avec Lomepal. Ce n’est qu’en 2011, dans un studio de radio, que les deux gusses ont fait la paire. Dès lors, ils se sont forgé un style inimitable : ego-trip, humour grinçant et second degré à gogo, posés sur des instrus trap ou boom-bap – l’âge d’or du rap new-yorkais. Le grand public les découvre en 2016, à la sortie de leur opus Double Hélice, bijou d’impertinence suivi un an plus tard par… Double Hélice 2. Drôles quand il le faut, sérieux quand ils le doivent, ils squattent aussi les écrans avec leur nouvelle web série High et Fines Herbes, dans laquelle ils refilent leurs meilleures recettes à base de… weed, bien sûr ! Pour la mise au Lille, 30.03, L’Aéronef, 20 h, 22 > 14 € vert par contre, on attendra. Sonia Abassi

Bruxelles, 31.03, Ancienne Belgique, 20 h, 20 / 19 €

© Kevin Jordan

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Caballero et JeanJass


Sanseverino © Frank Loriou

Sanseverino & Nico Duportal

et aussi… Jeu 01.03 Sopico + La Toile Roubaix, La Cave aux Poètes, 19h, 14>8e Kid Noize Mons, Théâtre Le Manège, 20h, 20>15e Vianney Bruxelles, Forest National, 20h, 45>33e

Ven 02.03 Gauvain Sers Lille, Th. Sebastopol, 20h, 29e Cool Ghouls Lille, La Malterie, 20h30, 12/10,50e Playboi Carti Bruxelles, Bloody Louis, 23h, 15e

Sam 03.03

# 56

King Gizzard & The Lizard Wizard Lille, L'Aéronef, 19h, 26>19e Elliott Murphy Verviers, Spirit Of 66, 20h30, 20e

Non, Thomas Dutronc n'a pas le monopole du swing manouche. Bien avant que le fils de Jacques ne prenne ses premiers cours de guitare, Sanseverino rendait déjà hommage à Reinhardt. Toutefois, le quinquagénaire explore d'autres esthétiques, notamment le blues-rock. Plutôt bien d'ailleurs, à écouter Montreuil / Memphis. En première partie, Nico Duportal, le plus célèbre bluesman français (sauf en France), introduit à merveille ce voyage vers le sud des states. J.D. Grande-Synthe, 30.03, Palais du Littoral, 20 h, 15 € // Nico Duportal : Gand, 12.04, Missy Sippy Blues & Roots Club , 21 h // Namur, 13.04, Café Brun, 21 h

Mar 06.03 The Killers Anvers, Antwerp Sportpaleis, 18h30, 54>40e Yann Tiersen Liège, Forum de Liège, 20h, 40,50>30,50e

Mer 07.03 WhoMadeWho + Niklas Paschburg Lille, L'Aéronef, 20h, 18>5e Karl Blau + Sumie Ostende, Manuscript, 20h30, 9/7e

Jeu 08.03 Veronique Sanson Mons, Théâtre Royal, 20h, 69>49e

Ven 09.03 Véronique Sanson Bruxelles, Forest National, 20h, 73,50>39,50e Joris Delacroix + Octave Parango Lille, L'Aéronef, 21h, 22>14e

Charleroi, Rockerill, 22h, 15/12e

Sam 10.03 Albin de la Simone Mons, Théâtre Le Manège, 20h, 20>15e Pendentif + Paupière Bruxelles, Botanique, 20h, 18>12e Ricardo Villalobos Bruxelles, Fuse, 23h, 17€

Dim 11.03 Sergent Garcia Anvers, De Roma, 20h, 22/20e

Mar 13.03 Forever Pavot Bruxelles, Botanique, 20h, 16>10e

Mer 14.03 Forever Pavot Villeneuve d'Ascq, La Ferme d'en Haut, 21h, 8/5e June Bug Lille, maison Folie Wazemmes, 21h, 5>2e

Mesparrow Calais, Le Channel, 21h, 7e

Jeu 15.03

Agoria + Fabrice Lig + The Babel Orchestra + Globul

The Altered Hours + Tapeworms


Roubaix, La Cave aux Poètes, 19h, 12>8e Albin de la Simone Feignies, Espace Gérard Philipe, 20h, 12/9e Robert Charlebois Lille, Théâtre Sebastopol, 20h, 50>35e Stabat Mater Lille, Nouveau Siècle, 20h, 50>5e Toto Lille, Le Zénith, 20h, 69,70>46,60e

Amadou & Mariam Calais, Centre Culturel Gérard Philipe, 20h30, 20>11e Flox Lomme, maison Folie Beaulieu, 20h30, 9/5€ Juliette Arques, Centre Culturel Daniel Balavoine, 20h30, 16>9e Murray Head Lille, Théâtre du Casino Barrière, 20h30, 43>34e Majid Jordan Bruxelles, Bloody Louis, 23h, 15e

Ven 16.03

Dim 18.03

Tim Dup Liège, Reflektor, 20h, 18e

TOTO Bruxelles, Forest National, 20h, 68/63e

L'Or du Commun + San-Nom Amiens, La Lune des Pirates, 20h30, 13/8e

Sam 17.03 Editors Anvers, Antwerp Sportpaleis, 18h30, 50>40e Black Bones + Drame Lille, L'Aéronef, 20h, 13>5e Carpenter Brut + Youth Code Bruxelles, Ancienne Belgique, 20h, 27e Roberto Fonseca Anvers, De Roma, 20h, 26/24e

Lun 19.03 Asaf Avidan Louvain, Het Depot, 20h, 30/27e

Mer 21.03 Amadou & Mariam Amiens, Maison de la Culture d'Amiens, 20h30, 36>16e

Jeu 22.03 BB Brunes Lille, L'Aéronef, 19h, 30e Big Flo et Oli Lille, Le Zénith, 20h, 38>32e Feder Liège, Reflektor, 20h, 25e Jean-François Zygel vs Bruno Fontaine Maubeuge, Théâtre du Manège, 20h, 12/9e Petit Fantôme + Pendentif Tourcoing, maison Folie Hospice d'Havré, 20h, 14>5e Camille Béthune, Théâtre de Béthune, 20h30, 44>40e

Juliette Armanet Lille, Théâtre Sebastopol, 20h, 33>25e

Naâman + Mister Sweety Calais, Centre Culturel Gérard Philipe, 20h30, 20>11e

Mar 20.03

Klô Pelgag Lomme, maison Folie Beaulieu, 20h30, 9/5€

Baths + Laake + Anh-K Roubaix, La Cave aux Poètes, 19h, 12>8e Derobert & The Half Truths Béthune, Le Poche, 19h30, 8/6€

Ven 23.03 Hèctor Parra Lille, Nouveau Siècle, 12h30, 10>5e

Derya Yildirim & Grup Şimşek Le N9 d'Eeklo, et le décidément suractif mais trop discret centre culturel de Lesquin, convient la chanteuse et multi-instrumentiste Derya Yildirim et le Grup Şimşek (prononcez "Chimchek"). Cette formation anglogermano-franco-italo-turque propose une pop psychédélique chantée dans la langue d'Özdemir Erdoğan (aucun lien avec l'autre) et sera bientôt condamnée à des salles très grandes – à ne pas rater, donc. T.A. Eeklo, 30.03, Muziekclub N9, 21 h, 13 / 10 € Lesquin, 31.03, Centre culturel, 20 h, 5 / 3 €

© DR


© Flavien Prioreau

Bagarre

Lille, 31.03, L'Aéronef, 20 h, 18 > 5 €, (goûter-concert : 15 h 30, 5 €), aeronef.fr // Bruxelles, 02.05, Les Nuits Botanique, Complet !

Julien Clerc Saint-Omer, Sceneo, 20h, 51>40e

Rhye Bruxelles, Ancienne Belgique, 20h, 28/27e

MHD Lille, Le Zénith, 20h, 37>29e

Mar 27.03

Sinclair Lens, Le Colisée, 20h, 35>17,50e

Arthur H Bruxelles, La Madeleine , 20h, 30,20e

Sam 24.03

Mer 28.03

Amadou & Mariam Lille, Le Splendid, 20h, 33e

General Elektriks Tourcoing, Théâtre L'Idéal, 20h, 20>5e

Afrika Bambaataa Charleroi, Rockerill, 20h, 15/10€

Yes Anvers, De Roma, 20h, 36/34e

Demi Portion + Dooz Kawa… Oignies, Le Métaphone, 20h30, 18>12e

Weekend Affair + Evergreen Amiens, La Lune des Pirates, 20h30, 12/7€

You Man + Blaise Bandini + Numérobé & Loup Blaster Calais, Centre Culturel Gérard Philipe, 20h30, 8>5e

Jeu 29.03

Terramondo : Jacky Terrasson + Stéphane Belmondo Lomme, maison Folie Beaulieu, 20h30, 14/8€ Paula Temple + Tommy Four Seven + David Asko Lille, L'Aéronef, 21h, 22>14e

Dim 25.03 # 58

Promis, un jour, on dressera notre top 10 des groupes aux noms les plus abscons. Bagarre devrait y figurer en bonne place. En attendant, on apprécie les claques dispensées par ce quintette en costard survêt. Leur premier album, Club 12345, a été conçu à grands coups de trap, de house ou de chansons françaises. Evidemment, il est produit par le label Entreprise, grand pourvoyeur de groupes aux blases étranges : Paupière, Voyou, Grand Blanc... J.D.

Berlioz / Lavandier : Symphonie fantastique Lille, Opéra, 16h, 23>5€

Camille Bruxelles, Ancienne Belgique, 20h, 39/38e

Ven 30.03 Absynthe Minded Bruxelles, Ancienne Belgique, 20h, 27/26e R.Wan + Les Tit' Nassels Béthune, Le Poche, 20h30, 10>6€

Sam 31.03 Pzzle Festival 4 : La Mverte Electric Electric,

Frustration... Lille, maison Folie Moulins, 12h, 1 jour : 14>10e // Pass 2 jours : 20>17e Stephan Eicher & Traktorkestar Hem, Zéphyr, 20h30, 41>28e Catherine Ringer + Camille Hardouin Oignies, Le Métaphone, 20h30, 23>17€

Dim 01.04 Meute + Popof Lille, L'Aéronef, 21h, 22>14e

Lun 02.04 Joan As Police Woman Bruxelles, Botanique, 20h, 25>19e

Mar 03.04 DJ Krush Anvers, Trix, 19h30, 19/17,50e Aka Moon Lille, Opéra, 20h, 23>5e

Mer 04.04 Les Quatre Saisons (B'Rock Orchestra) Dunkerque, Le Bateau-Feu, 20h, 13e The Orielles Bruxelles, Botanique, 20h, 12>6e


disques MOLÉCULE -22.7°C

(Because Music / Mille Feuilles) Cet album pose la question de l'inspiration, de la relation de l'artiste au monde qui l'entoure, de la place accordée à son histoire personnelle dans sa création. Bref, des interrogations aussi passionnantes qu'irrésolues depuis un bail – Sainte-Beuve au moins ! Rappel des faits : trois ans après avoir réalisé 60°43’ Nord, sur un chalutier en haute mer, Molécule prenait la direction du Groenland pour concevoir -22.7°C. Durant un bon mois, à Tiniteqilaaq, riante bourgade à peine mentionnée sur TripAdvisor, Romain De La Haye vécut au milieu de ses claviers, synthétiseurs, boîtes à rythmes et micros pour capter les sons naturels : banquise qui craque, chiens qui aboient, voix d'Inuits... Qu'en tire-t-il ? Un matériau assez limité. Ou alors, ces field recordings se marient si bien à ses compositions qu'on ne les décèle plus. Néanmoins, on se laisse séduire sans peine par la techno en chaud et froid d'Âriâ, l'ambient Jour Blanc, l'acidité martiale de Violence ou l'azimutée Délivrance. Mais une question demeure : ces quelques samples mis à part, n'aurait-il pas pu signer le même album à Paris, Namur ou Tombouctou ? Thibaut Allemand

HIEROGLYPHIC BEING

# 60

The Red Notes

(Soul Jazz Records)

Jamal Moss, alias Hieroglyphic Being, ressemble à Forest Whitaker période Ghost Dog. Voilà pour l'anecdote. Le boss de Mathematic Recordings a sorti des disques sous 1 000 pseudos (et autant de genres : acid house, noise, EBM, techno pure et dure, musique indus…). Le Chicagoan revient sous son blaze le plus célèbre. Les néophytes découvriront ici un son acid mal en point, confronté à des instruments (dits) organiques, et plongé dans un grand bain d'ésotérisme. On songe forcément à Drexciya, qui fiançait mysticisme et électronique. Bref, après un rapide passage chez Ninja Tune, on n'est guère étonné de retrouver cet artisan prolixe chez Soul Jazz – deux genres qui nourrissent irrémédiablement cet enfant de Sun Ra. Thibaut Allemand


DOMINIQUE A

Lo Moon

Lo Moon

Toute latitude

(Columbia Records / Sony Music)

(Cinq7 / Wagram) C'est ainsi depuis La Fossette (1993). Voire depuis Un Disque sourd (1991). Dominique A a toujours signé chacun de ses disques en réaction au précédent. Pourtant, Éléor (2015) se plaçait dans la lignée de Vers les lueurs (2012) – chanson française à l'amplitude électrique et sereine. La remise en question n'allait pas tarder. En deux temps : cet automne, paraîtra un autre album, plus acoustique, mais déjà annoncé sur le morceau final de celui-ci. Vous suivez ? Toute latitude comporte quelques faiblesses (des textes alternant le meilleur et le peu inspiré) et retrouve des arrangements volontiers électroniques qui rappelleront à certains Remué (1999), avec lequel le Nantais n'est pas toujours tendre. Le genre d’œuvre à laisser mûrir… Thibaut Allemand

Lo Moon ne sera donc pas un "one hit wonder". Le titre Loveless, mis en ligne l'année dernière, a suscité une attente justifiée et un tas de questions sur les projets de ses auteurs. Or les Californiens enchaînent aujourd'hui les démonstrations de pop sensuelle sur ce premier long format sans titre ! Pour situer, Lo Moon fut aperçu en première partie des concerts de Lemon Twigs et Phoenix. Le trio peut compter sur la major Columbia pour diffuser massivement les tubes de cet album. Citons le très Talk Talk Real Love, le R’n’B sophistiqué de This Is It et, pour quelques millions d’écoutes en plus, ce fameux Loveless, qui mériterait un destin comparable au Somebody… de Gotye (ils partagent le même producteur). Mathieu Dauchy

GWENNO

Le Kov (Heavenly / PIAS) Voici trois ans, l'ex-Pipettes Gwenno Saunders signait Y Dydd Olaf, disque étrange et insulaire marqué par la magie de Broadcast. Elle y chantait en gallois, sa langue maternelle. Son deuxième essai, lui, s'empare de sa langue paternelle : le cornique. Ce vocable, quasiment disparu, est usité en Cornouailles, au sud-ouest de la Grande-Bretagne. L'influence de la regrettée Trish Keenan est moins présente et, pour tout dire, l'effet de surprise est moindre. N'empêche, Gwenno livre un album singulier qui, on le sait, ne conquerra pas les charts. Qu'importe. Profondément personnel et intimiste, cette œuvre ne s'offre pas à la première écoute. Il faut y revenir, encore et encore, pour en saisir tout le charme et tenter d'en percer les secrets. Thibaut Allemand


Fabcaro & Gilles Rochier Interview

Cases en plus Propos recueillis par François Annycke Photo ci-contre : Fabcaro © Cedric Jover ci-dessous : Gilles Rochier © Jean-Fabien Leclanche

# 62

Voici deux pointures de la BD française. L’un écrit (comme il parle) des récits ayant pour cadre la banlieue, l’autre se distingue par un sens de l’humour des plus absurdes. Mais ces deux bons copains affichent moult points communs. Chacun raconte des histoires inspirées de sa propre vie, partant de l’intime pour croquer le monde extérieur. Le fruit de leur récente collaboration (En attendant), un livre à mi-chemin entre narration et contemplation, n’est pas passé inaperçu à Angoulême. Rencontre croisée avec deux désopilants romantiques : Gilles Rochier et Fabcaro ! suite


littĂŠrature


littérature

Comment présenteriez-vous votre travail ? Fabcaro : Oula ! J’ai publié 30 bouquins hyper différents et partant dans tous les sens. Leur seul point commun, c’est l’humour absurde. J’ai été biberonné aux Nuls, aux Monty Python, c’est ma culture et elle transparaît dans mes albums… Gilles, votre trait est lui très "touffu". Comment a-t-il évolué ? Touffu ou même chargé, on peut le dire sans me vexer ! Mais je cherche à l’éclairer, à l’ouvrir sans trop me poser de questions. Au départ assez statique, mon dessin est désormais plus dynamique.

# 64

Pourquoi vous inspirez-vous avant tout de votre propre vécu ? Gilles Rochier : Je me mets en scène car c’est plus facile. Au début, quand je me représentais dans mes fanzines, j’étais beau, grec, grand, musclé… Et puis, à force de me regarder dans un miroir, je me suis dessiné petit, bedonnant, un peu comme dans la réalité (rires). Dans mes bouquins, je suis surtout un passeur de plats. Certes, j’invite le lecteur dans mon élément mais l’incite à regarder et à écouter les autres.


Qu’est-ce qui vous inspire, Fabcaro ? Je mise tout sur l’observation. J’ai d’ailleurs l’impression d’être spectateur de la vie, de ne pas y être complètement… Ne partagez-vous pas aussi vos angoisses, vos phobies ? Fabcaro : Oui, certains albums sont autobiographiques. Dans certaines fictions, je me dévoile aussi. Je suis mon propre terrain d’observation, toujours disponible. En plus ça me sert de thérapie (rires). Zaï zaï zaï zaï a été un immense succès. Quel impact a-t-il eu sur votre vie ? Fabcaro : Regarde, je suis débordé ! Avant, devant mon stand, il n’y avait personne (ndlr : au festival d’Angoulême). Je vendais environ 2 000 à 3 000 exemplaires et là on atteint 120 000 ! C’est n’importe quoi… J’ai l’air de me plaindre, mais je suis content ! De même, Gilles, vous avez eu droit à une belle exposition. Comment abordez-vous ce succès ? C’est incroyable ! Il ne me manque plus que le Nobel de la Paix… Pour cette exposition, il a fallu retrouver les originaux. Je suis très content et un peu perdu en même temps. suite


littérature

# 66

Planche de Zaï zaï zaï zaï, de Fabcaro paru en mai 2015 aux éditions 6 Pieds sous terre. Il a reçu plusieurs prix en 2016 : Grand prix de la critique ACBD, Prix SNCF du polar, Prix Ouest-France quai des bulles…


Comment votre collaboration pour En attendant est-elle née ? Gilles Rochier : Une nuit, en boîte avec Fab… Non je rigole. En fait, on retardait sans cesse un projet commun. Jusqu’au jour où il m’a envoyé des textes, auxquels j’ai répondu par des dessins, et il m’a dit "ça colle !", tout simplement. Fabcaro : Gilles et moi souhaitions "sortir" de la BD. Cet album est vraiment particulier, car il n’est pas humoristique. Je l’ai d’ailleurs signé "Caro" et non pas Fabcaro, pour que les gens ne s’attendent pas à se marrer. On voulait publier un objet plus "poétique" que rigolo.

« On voulait publier un objet plus "poétique" que rigolo » Quel est votre propos ? Gilles Rochier : On traite le rapport amoureux d’un manière contemporaine, avec une forme dont on n’a pas l’habitude : la poésie. Il est question de deux amis, dont l’un s’est fait larguer. Difficile de l’expliquer très concrètement. D’autant que je suis très mauvais en romantisme… Mais les textes de Fab me parlaient vachement. Peut-être parce qu’on a le même âge, sommes confrontés aux mêmes problèmes, à l’idée du couple et de l’amour. J’ai même cru

qu’il les écrivait pour moi ! J’étais un peu inquiet, je dors tellement souvent avec lui en festival… Je me demandais comment j’allais refuser ses avances car je suis déjà en couple, tu vois… (rires). Fabcaro : On a conçu l’ensemble comme des chansons, des "punchlines poétiques". Vu notre goût pour le hip-hop, on a soigné les rimes, cultivant une sorte de flow, un peu slam. Ce sont des petites tirades sur les amours un peu foireuses, les lendemains de fête…

« On a conçu l’ensemble comme des chansons » était-ce une première collaboration? Fabcaro : On avait déjà cosigné un album humoristique, Saïgon, pour la maison Mauvais esprit. On va peutêtre le reprendre d’ailleurs. Ce n’est donc pas une première, et certainement pas une dernière. On a encore plein de choses à réaliser ensemble !

à lire / En attendant, de Fabcaro et Gilles Rochier (6 Pieds sous terre), 64 p., 10 €, 6pieds-sous-terre.com


littérature

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La Contre Allée Hors des sentiers battus

# 68

Texte Sarah Elghazi Photo Claire Fasulo

Depuis dix ans, la maison d’édition lilloise La Contre Allée recueille une parole libre. Elle comble des lecteurs ouverts et curieux. Sous forme d’essais, de romans ou de poèmes, ces textes se placent au carrefour de la littérature et de la société. Retour sur une épopée collective avec son co-fondateur, Benoît Verhille.


à l’origine musicien et compositeur touche-à-tout, Benoît Verhille n’est plus à une expérience près. En 2008, il se rend à l’évidence : « Le point commun de tous mes projets, théâtraux ou musicaux, ça a toujours été le texte. Je lui réservais une place centrale ». L’idée de fonder une maison d’édition s’est donc imposée. Le nom fait référence à la chanson Aucun Express d’Alain Bashung, car « choisir la contre-allée, c’est prendre son temps, délaisser l’autoroute et aller voir ce qui se passe sur les chemins de traverse ».

Locale ou cosmopolite, place est ici faite à une littérature qui a « les deux pieds dans notre monde, posant un regard critique et poétique ». Dans le catalogue de La Contre Allée, les romans engagés de Sara Rosenberg dénonçant la dictature argentine (Un Fil rouge et Contre-jour) voisinent par exemple avec des entretiens du juge sicilien anti-mafia Roberto Scarpinato (Le Dernier des juges et Le Retour du prince).

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On repère aussi un recueil de poèmes féministes et surréalistes de l’artiste bipolaire Princesse Inca (La Femme-précipice), ou encore le récent Elisée, avec les ruisseaux et les montagnes, biographie réinventée du géographe anarchiste Elisée Reclus par Thomas Giraud.

# 70

Littérature de proximité Dix livres sont publiés chaque année, et accompagnés par une équipe de trois salariés à plein temps et de nombreux collaborateurs (graphistes, correcteurs, traducteurs...). « Un premier tirage chez nous, c’est 1  000 exemplaires. Pas de quoi rivaliser avec les grandes maisons ! Notre défi consiste plutôt à entretenir un rapport de proximité entre le texte et son public ». Lecturesconcerts, webdocs, livres audio : la multiplication des formats favorise la rencontre. Amandine Dhée, découverte lors d’une scène slam lilloise, est emblématique de ces fructueuses complicités avec six ouvrages au compteur, marqués par son regard incisif sur le quotidien. Son dernier roman sur la maternité, le sensible et décapant La Femme brouillon, vient d’obtenir le prix "Hors Concours" et amorce un quatrième tirage... Un record et une fierté partagée stimulant la santé de la maison ! Associatif et résolument indépendant, le projet de La Contre Allée reste toutefois fragile. Pour consolider son utopie

Amandine Dhée © Eric Le Brun

et renouveler le désir, elle travaille en réseau (l’association des libraires indépendants est un précieux soutien), soigne ses productions sur le plan graphique et multiplie les pas de côté. Citons par exemple "D’un pays l’autre", organisant chaque année des rencontres avec des traducteurs, ces indispensables « travailleurs de l’ombre ». De quoi cheminer encore longtemps ! à paraître / Assommons les poètes ! de Sophie G. Lucas, 160 p., 10 € à écouter / Lecture musicale de La Femme brouillon d’Amandine Dhée : Calais, 09.03, Librairie du Channel (dans le cadre des Flâneries sonores), gratuit, lechannel.fr à visiter / www.lacontreallee.com


livres PIERRE ALARY / SORJ CHALANDON Mon traître (Rue de Sèvres)

SÉBASTIEN GNAEDIG / SORJ CHALANDON Profession du père (Futuropolis) Sorj Chalandon, c’est une voix. Grave. Chaleureuse. Sobrement, il narre les affres de plusieurs vies – les siennes, et quelques autres. Du Petit Bonzi à Une promesse, l’ex-reporter de guerre a mis de lui dans chacune de ses œuvres. Mieux : si l’autobiographie affleure, elle est toujours éclaboussée par la fiction. Chalandon n’en fait jamais trop mais ses figures de style, l’air de rien, comptent parmi les plus émouvantes. Alors, l’adaptation en bande dessinée inquiétait : qu’apporterait le dessin à ce verbe si imagé ? Pas grand-chose. Un reproche ? Même pas. Car ces deux relectures rendent justice aux textes. Si Gnaedig opte pour le tact et, oserait-on dire, la douceur pour raconter l’enfance maltraitée via un découpage régulier et des traits simples en noir et blanc (et gris), Alary joue avec le dynamisme, le flou des visages, et des humeurs évoquées par des dominantes (jaune, vert, bleu…). Surtout, il conserve la musicalité des mots de Chalandon. À lire et à réécouter, donc. Mon traître : 144 p., 20 € // Profession du père : 232 p., 26 €. T. Allemand

Gérard Mordillat, Jerôme Prieur, éric Liberge

# 72

Le Suaire (Futuropolis) En 1997, Gérard Mordillat et Jerôme Prieur signaient Corpus Christi, enquête sur les Évangiles, observation minutieuse et documentaire-somme. Le tandem scénarise une fresque étalée sur plusieurs siècles et pays. Une passion (dans tous les sens du terme) autour du suaire dit "de Turin". Nous voici en Champagne, au milieu du xive siècle. S’y joue une tragédie amoureuse (convaincre une jeune fille de ne pas rentrer dans les ordres) et religieuse (sauver l’église abbatiale, un symbole fort). Illustré par Eric Liberge (Le Cas Alan Turing), dans un magnifique blanc et gris, le premier tome de cette trilogie relève moins du miracle que du labeur inspiré – touché par la grâce ? On ne saurait dire. Mais on attend la suite avec impatience. 80 p., 17 €. Thibaut Allemand


Christophe Deniau

Marion Brunet L’été circulaire (Albin Michel)

Nick Cave, l’intranquille (Le Castor Astral) Curieusement, Nick Cave n’avait jamais fait l’objet d’une biographie française. Le vide est comblé par cet ouvrage au titre emprunté à un néologisme de Pessoa. De ses débuts enragés au sein de The Birthday Party jusqu’à la perte de l’un de ses fils, Christophe Deniau nous démontre à quel point la vie et l’œuvre du prédicateur du blues-rock sont indissociables – et "intranquilles", donc. Il a choisi de ne pas rencontrer l’Australien, se nourrissant plutôt des interviews ou témoignages à disposition pour bâtir un récit chronologique très détaillé – quitte à nous perdre, parfois, dans une abondance de noms et de dates. Les néophytes seront comblés, les fans n’apprendront pas grand-chose, mais y trouveront une bible précieuse, à consulter les soirs de blues. 352 p., 20 €. Julien Damien

Dans une petite ville du Luberon où tout se sait, il faut jouer son rôle, répondre aux attentes, tenir son rang pour éviter le poids des jugements. Alors quand Céline, 16 ans, tombe enceinte d’un inconnu, les langues se délient et la violence du père alcoolique n’arrange rien. La sœur cadette, Johanna, regarde elle ailleurs, loin de cette vie pavillonnaire routinière... Marion Brunet nous introduit ici chez les "petites gens", entre deux mondes. On perçoit cette tension entre l’adolescence insouciante et la rudesse du quotidien, la pression des adultes. Un roman social convaincant, dans lequel l’ombre des personnages est scrutée sous un soleil de plomb. 272 p.,18 €. Julien Bourbiaux

ANNE-LAURE REBOUL ET REGIS PeNET La Tomate (Glénat) Paris, un futur proche et une société totalement aseptisée. Certains fonctionnaires ont pour mission de nettoyer le monde des reliques d’un temps passé, pré-apocalyptique. Livres, tableaux mais aussi plantes sont vus comme les témoins (et la cause supposée) d’une catastrophe dont l’humanité s’est difficilement remise. Or, au lieu de supprimer des graines de tomates, une jeune femme les laisse germer, émerveillée… Cet album est l’histoire de son procès. Les vastes cases et le dessin, très lisse, servent à merveille ce récit sombre. On décèle, évidemment, la conjugaison d’influences classiques (1984, Farhenheit 451, Bienvenue à Gattaca…). Mais cette dystopie tient debout toute seule et surprend jusque dans sa chute. Recommandé. 96 p., 19,50 €. Thibaut Allemand


# 74

© Warner Bros

écrans


The Disaster Artist

Double jeu James Franco serait-il le plus célèbre des cinéastes méconnus ? Documentaires, portraits d'acteurs, adaptations littéraires, courtsmétrages, biopics… son œuvre en tant que réalisateur est aussi abondante que secrète. Avec The Disaster Artist, la donne devrait changer. « De bien des façons, Tommy c'est moi ! » s'exclame James Franco dans sa préface au livre The Disaster Artist, récit désopilant du tournage de The Room de Tommy Wiseau, considéré comme l'un des plus fameux nanars des années 2000 (voir LM 137). En décidant d'incarner cet étrange personnage, la star hollywoodienne fait de cette formule une réalité. Quoi de commun entre eux ? Un goût du jeu, sans doute. Ce film compte d'ailleurs parmi ses meilleurs moments les improvisations scéniques du tempétueux Tommy. Mais il y a plus : devenir acteur semble pour les deux hommes une façon d'échapper au piège de l'identité… Effet miroir Accent à couper au couteau, visage blafard, longs cheveux noir corbeau… Wiseau est cet éternel étranger à qui le monde du cinéma ne cesse de se refuser. Non conforme, pas assez "américain", en somme. Cultivant ces traits distinctifs, Franco se mue en Tommy, audelà de la simple imitation. En juxtaposant des scènes identiques de The Room et de The Disaster Artist, ce long-métrage produit un effet miroir vertigineux, où l'original se perd dans son reflet. Avec cette incarnation – hors norme – de Tommy Wiseau, Franco démontre qu’un acteur n’existe qu’en devenant l'autre. Il réussit en tout cas une comédie très drôle – et un grand film théorique sur l’essence même du travail de comédien. Raphaël Nieuwjaer De James Franco, avec James Franco, Dave Franco, Seth Rogen… Sortie le 07.03


échappées (re)belles

# 76

Au début du xxe siècle, cinq adolescents rebelles sont envoyés sur une île afin de suivre un étrange programme de rééducation… Détaché du moindre souci de réalisme, Les Garçons sauvages est une rêverie capiteuse où la chair l'emporte sur la morale. Entamée à la fin des années 1990 dans le sillage d'une formation à l'école de cinéma d'animation des Gobelins, l'œuvre de Bertand Mandico s'est épanouie au gré d'une trentaine de courts et moyens-métrages aux titres évocateurs (Souvenirs d'un montreur de seins, Notre-Dame des Hormones…). En passant au long, le Toulousain ne renie rien d'une esthétique où les visions priment sur le récit. Toiles peintes, fondus, incrustations… Les Garçons sauvages réactive les moyens techniques primitifs par lesquels le cinéma s'est directement branché sur l'inconscient. Il faut un certain temps pour percevoir derrière le visage délicat des cinq adolescents celui des actrices – et notamment de l'excellente Vimala Pons. Loin de s'apaiser, ce trouble initial est le point de départ d'une série de métamorphoses. Empruntant autant à la mythologie grecque qu'à Burroughs, Mandico invente des créatures hybrides, effaçant les distinctions entre les règnes. Dans cette île où plane une odeur d'huître, les visages deviennent des falaises et les plantes des organes sexuels. On parcourt alors un monde où domine le principe de plaisir. La moindre surface se fait érogène, tandis que la pellicule, alternant noir et blanc De Bertrand Mandico, et couleur, semble elle-même frissonner telle avec Pauline Lorillard, Vimala Pons, Diane Rouxel… En salle une peau. Une perle. Raphaël Nieuwjaer

© UFO Distribution

écrans

Les Garçons sauvages


Sans appel

# 78

Depuis sa présentation à Sundance l’an dernier, Call Me By Your Name jouit d’une telle médiatisation qu'il est permis d'effleurer l’intrigue. Sous le soleil d’Italie en 1983, Elio, 17 ans, découvre le désir avec Oliver, l’étudiant en archéologie invité par son père dans la maison de vacances. Loin du magistral film d’apprentissage, l’adaptation du roman d’André Aciman se révèle une fable irritante. La vie est douce en été chez les Perlman. On joue du Bach sur le piano de la superbe bâtisse familiale, on se repose au bord de la piscine en lisant Héraclite, et on fait traîner les repas ombragés pour discuter politique, pendant que la domestique dessert la table. Entre le luxe et le calme émanant de cette carte postale, la volupté nous est offerte par l’Apollon Oliver, mettant en émoi le gringalet Elio. Malgré les balades complices à vélo et les scènes de liesse (c’est bien connu, on sautille dans la rue en riant aux éclats quand on s’aime) difficile de croire à la passion entre les deux jeunes hommes. La faute au charisme d’Armie Hammer, porté disparu pendant 2 h 13, et à un scénario incapable d'offrir une profondeur à son personnage. Rien à sauver dans ce récit initiatique sans subtilité ? Si. La délicieuse bande-son de Sufjan Stevens, et l’interprétation de Timothée Chalamet. Sublime lorsqu’il peine à contenir ses ardeurs et bouleversant, au-delà de cette improbable romance, dans un registre plus universel : celui de De Luca Guadagnino, l’amoureux éperdu, le cœur en miette à la fin avec Timothée Chalamet, Armie de l’été. Marine Durand Hammer, Esther Garrel… En salle

© Sony Pictures

écrans

Call me by your name


# 80

Š Universal Pictures International France

ĂŠcrans


Lady Bird

De ses propres ailes Muse du cinéma indépendant américain (Frances Ha, 20th Century Women…), Greta Gerwig fait ses débuts en solo derrière la caméra. Et quels débuts ! Puisant dans sa jeunesse californienne la moelle de Lady Bird, elle livre un film d’apprentissage de facture classique mais d’une grâce folle. Au début des années 2000, Christine McPherson entame sa dernière année de lycée dans un établissement catholique de Sacramento. Elle est baptisée "Lady Bird" par ses enseignants, sèche les cours avec Julie, son acolyte de toujours, et rêve de quitter le « Midwest de la Californie » pour la plus excitante côte Est. Tandis que l’année scolaire défile, se pose bientôt la question des choix d’orientation… à résumer ainsi l’intrigue, on pourrait s’interroger sur l’incroyable engouement suscité outre-Atlantique par Lady Bird, cinq fois nommé aux Oscars et lauréat du Golden Globe de la "meilleure comédie". à rebours des clichés Après tout, Greta Gerwig ne fait que respecter le cahier des charges du teen movie (tendance Juno plus qu’American Pie). Christine regarde ainsi les étoiles avec son premier amoureux, délaisse sa meilleure copine pour frayer avec une bande, se dispute avec sa mère et attend avec angoisse les résultats d’admission à l’université… Certes. Mais la scénariste et réalisatrice aborde l'adolescence avec justesse, des dialogues tout en finesse et un montage très rythmé. Charismatique et insolente, égocentrique mais fragile, Saoirse Ronan illumine cette"Lady Bird" de bout en bout. La tendresse que ressent Greta Gerwig pour ses personnages et sa ville natale est manifeste. Une jolie variation sur le thème du passage à l’âge adulte, qui devrait devenir un modèle du genre. Marine Durand De Greta Gerwig, avec Saoirse Ronan, Laurie Metcalf, Tracy Letts… En salle


Loyal canin

# 82

Samuel Benchetrit adapte lui-même son roman Chien au cinéma. Comme il aurait eu tort de s’en priver ! Plus qu’une énième fable métaphorique, son film est une véritable odyssée sur la condition humaine, rondement menée par le touchant Vincent Macaigne. Jacques est l’archétype du loser. Coup sur coup, il perd sa femme, son logement puis son travail de vendeur dans un fourre-tout discount. N’ayant pas les moyens de vivre éternellement dans un motel, il se retrouve à la rue. Jusqu’au jour où le bourru patron d’une animalerie propose de l'accueillir. Du moins, si notre héros accepte de se comporter comme… un chien. Débute alors un étrange chemin de croix pour Jacques, qui perd un peu plus d’humanité à chaque nouvelle humiliation. Précisons les choses d’emblée : Chien n’est pas taillé pour plaire au plus grand nombre. Ce film est truffé de (trop ?) nombreux plans contemplatifs et d’une palanquée d’allégories. Les spectateurs qui privilégient le récit à la métaphore existentielle botteront à coup sûr en touche. Tans pis pour eux. Référence évidente à La Métamorphose de Franz Kafka, cette œuvre décrit avec subtilité la longue descente aux enfers d’un homme. Dénué de toute attention, il assume le statut d'un animal à quatre pattes. Cette réussite doit beaucoup à l’ultrasensible Vincent Macaigne, parangon de bienveillance devenant littéralement inhumain. Cela sent la nomination aux César 2019 à De Samuel Benchetrit, avec plein nez, et ce n’est pas pour nous déplaire. Vincent Macaigne, Bouli Lanners, Mélissa Chevreuil

Vanessa Paradis… Sortie le 14.03

© Jo Voets - Umedia - Single Man Productions

écrans

Chien


Les Marrowbone sont des gens très discrets. Et pour cause : Jack, l’aîné de cette fratrie, préfère cacher aux autorités le décès de sa mère. Du moins jusqu’à 21 ans, moment où il pourra devenir le tuteur légal de ses frères et sœurs, qui refusent d'être séparés. La tribu se retrouve ainsi isolée dans l’immense ferme familiale, traversée par d'étranges phénomènes, une présence malveillante… Si le pitch ne déborde pas d’originalité, cette œuvre ibérique signée Sergio G. Sánchez brille par sa direction artistique et la qualité de son montage. La mise en scène pétrie de références (notamment M. Night Shyamalan), à rebours des blockbusters, ménage de jolis coups de théâtre. Oui, le film d’épouvante a encore de beaux jours devant lui. Mélissa Chevreuil

© Metropolitan Film Export

De Sergio G. Sánchez, avec Anya Taylor-Joy, George MacKay, Mia Goth… Sortie le 07.03

© EuropaCorp

Le Secret des Marrowbone

Eva Bertrand, ex-escort boy, est devenu dramaturge. Sa première pièce de théâtre cartonne, mais il peine à trouver une idée pour la suivante. Jusqu’à sa rencontre avec la prostituée Eva. C'est l'épiphanie : et s’il mettait en scène leur tumultueuse relation ? De toute évidence, le réalisateur Benoît Jacquot vise ici la mise en abyme stylistique. Autrement dit, tous les acteurs, Gaspard Ulliel et Isabelle Huppert au premier chef, sont dirigés comme au théâtre, c’est d'ailleurs tout l'enjeu de ce thriller psychologique. Mais, cette audace se révèle du plus mauvais effet : les dialogues sont lourds et les émotions exacerbées… C’est simple, tout ou presque sonne faux, si bien que les deux comédiens césarisés n’ont jamais paru aussi mauvais. Un comble. Mélissa Chevreuil De Benoît Jacquot, avec Gaspard Ulliel, Isabelle Huppert, Julia Roy… Sortie le 07.03


écrans Armelle © Aldo Paredes

Festival 2 Valenciennes

Ombres et lumières

# 84

C'est entendu, la région Hauts-de-France est une terre de cinéphiles. Entre le FIGRA au Touquet, Séries Mania à Lille ou l'Arras Film Festival, Valenciennes inaugure la 8e édition d'un rendez-vous devenu incontournable. Comment s'y retrouver dans son programme riche en films, rencontres prestigieuses ou animations ? Ouvrons la séance. Comme tout festival de cinéma qui se respecte, celui de Valenciennes propose son lot d'invités de marque : outre la burlesque Armelle en maîtresse de cérémonie, on attend Anny Duperey. évidemment, il sera aussi question de films. En l'occurrence, un choix resserré de 40 œuvres réparties en deux compétitions : fiction et documentaire, l'un des points forts de ce rendez-vous. L'an passé, à Voix haute, magnifiant l'éloquence de jeunes du 93, était ainsi reparti du Hainaut avec le prix du jury étudiant. à ce propos, il se murmure que Claude Lanzmann pourrait ouvrir la sélection… Une grande figure, certes, « mais ce qui constitue notre ADN, c'est la mise en lumière des métiers de l'ombre du 7e art », insiste Jean-Marc Delcambre, directeur du festival. Citons ainsi la présence du compositeur Gabriel Yared, qui reçut un Oscar en 1997 pour la musique du Patient anglais, mais aussi celle de Mario Luraschi. Cet Italien né en 1947 est considéré comme le plus grand cascadeur équestre, participant à plus de 500 films, parmi lesquels Cyrano de Bergerac, Highlander 3 ou, plus récemment, Le Retour du héros. Valenciennes, 19 > 25.03, Il donne ici 12 représentations où le spectacle Cinéma Gaumont, Caserne Vincent, le dispute à l'émotion – et cette fois, ce n'est Conservatoire, 1 film : 6 / 4 €, festival2valenciennes.fr pas du cinéma. Julien Damien


exposition

Steven Knight © Black Country Living Museum / A Caryn Mandabach and Tiger Aspect © Letizia Battaglia Production


exposition

Letizia & Shobha Battaglia

La mafia en ligne de mire Pendant près de trois décennies, Letizia Battaglia a photographié les crimes commis par la mafia sicilienne, en particulier dans sa ville natale : Palerme. La Maison de la Culture d'Amiens lui consacre une vaste exposition, complétée par le travail sur l'aristocratie palermitaine mené par sa fille Shobha.

I

l est des noms prédestinés. Battaglia signifie "bataille" en italien, et Letizia se traduit par "la joie". Car c’est bien en combattant que cette Palermitaine née en 1935 s'est réalisée, devenant l'une des figures de proue de la lutte antimafia en Sicile, et l'une des premières femmes photojournalistes de la péninsule. Mais avant de s'imposer dans ce milieu d'hommes, elle a d'abord dû les fuir. à commencer par son père, machiste. « J'étais enfermée dans la maison, je me suis mariée à 16 ans pour m'échapper », confie-t-elle. Après 18 ans de vie commune, elle quitte aussi son époux et gagne Milan avec ses trois

filles. Letizia Battaglia y apprend son métier en autodidacte. « J'ai photographié Pasolini, les contestations étudiantes... puis je suis rentrée chez moi pour collaborer avec le quotidien communiste L'Ora ». Guerre civile Nous sommes en 1974, sa ville natale est désormais la proie d'un mal insidieux : Cosa Nostra. « Les mafiosi de Corleone étaient devenus très puissants. Ils sont arrivés à Palerme pour la détruire, voler notre argent et droguer nos enfants... c’était une guerre civile ». Letizia consacrera 30 ans de sa vie à témoigner de ces méfaits. Entre les scènes de meurtre suite


et la douleur des familles, elle saisit le quotidien. « Elle travaille au grand angle, au plus proche de son sujet », commente Jacques Sierpinski, directeur des rencontres photographiques de Toulouse, qui l'accueillit en 2016. Le goût des autres

# 88

Ses images en noir et blanc racontent une île gangrénée par la violence et la misère mais où la vie s'écoule toujours. « Ses compostions demeurent assez classiques. Mais elle a quelque-chose en plus : on sent son empathie pour les gens ». Comme dans ce portrait de Rosaria Schifani. La veuve du garde du corps assassiné avec le juge Falcone, en 1992, est ici révélée dans toute sa souffrance, les yeux clos et le visage à moitié plongé dans la pénombre... La Maison de la Culture d'Amiens dévoile une soixantaine de ses pièces. Au fil de cet accrochage on découvre aussi une autre Battaglia : sa fille, Shobha. Comme Letizia, celle-ci se penche sur les déshérités de ce monde, de Bagdad à Cuba en passant par l'Inde. Toutefois, sa dernière série s'intéresse à l'aristocratie palermitaine. The Last Leopard dévoile de véritables palais cachés au cœur de la capitale sicilienne, contrastant avec la crudité des tirages de Letizia. Mais pas leur beauté. Julien Damien Amiens, Jusqu'au 06.05, Maison de la Culture, mar > ven : 13 h > 19 h, sam & dim : 14 h > 19 h, gratuit, maisondelaculture-amiens.com

THE LAST LEOPARD - Donna Bianca Vanni Calvello Mantegna dei Principi di San Vincenzo Palazzo Valguarnera - Gangi Palermo 1991 © Shobha Battaglia

Rosaria Schifani © Letizia Battaglia


THE LAST LEOPARD Maria Eugenia Lo Bue di Lemos Palazzo Lemos Palermo 1998 © Shobha Battaglia


exposition

Vue de l'exposition Derrière le Soleil, 2018, BPS22 © Leslie Artamonow

Pauline Beugnies

Après la révolution

# 90

C'était le 25 janvier 2011. L'égypte s'embrasait, comme d'autres pays voisins, lors d'un mouvement de contestation qu'on appela "Le Printemps arabe". Sept ans plus tard, que reste-t-il de cette révolution ? La photojournaliste carolo Pauline Beugnies révèle ce qui se cache Derrière le soleil, titre de cette exposition dénonçant la violence du régime actuel. On l'avait découverte en 2016 lors de la présentation de Génération Tahrir au Musée de la photographie de Charleroi. Installée au Caire entre 2008 et 2013, Pauline Beugnies a vécu le Printemps arabe de l'intérieur, dressant le portrait d'une jeunesse éprise de liberté. Que sont devenus ces espoirs ? Ces idéaux ? Loin des médias occidentaux, cette révolution, qui aboutit à


Behind the Sun, 2017 © Pauline Beugnies

la chute de Moubarak, a tourné au vinaigre… La photojournaliste est donc retournée auprès des égyptiens pour cette fois dénoncer la répression à l'œuvre sous le régime du maréchal al-Sissi, élu à la tête du pays en 2014… avec 96,9 % des voix. Disparitions De ce travail a découlé un documentaire remarqué, Rester vivants, et une série de photos présentées ici pour la première fois. « Elles témoignent des "disparations forcées" dont est victime la population », explique Dorothée Duvivier, curatrice de cette exposition. Selon un rapport d'Amnesty International, trois à quatre personnes seraient en effet séquestrées et torturées chaque jour en égypte, étouffant ainsi toute dissidence. « Il s'agit d'activistes, de gens appartenant à des familles d'activistes… cela peut être n'importe qui ». Pauline Beugnies a recueilli les témoignages des proches de disparus. Ses images saturées de couleurs montrent des chambres vides ou, surtout, des portraits d'"invisibles" brandis comme ulCharleroi, Jusqu'au 08.04, BPS22, mar > dim : 10 h > 18 h, 6 > 3 € / gratuit times preuves de leur existence, et du rêve (-12  ans), www.bps22.be qu'elle contient. Julien Damien


exposition

# 92

Thierry Girard, Mémoire du siècle futur, Denain, avril 1981 © CRP 2015

Méricourt (62), Terril n°97 de la fosse 45, 12 avril 2017 © Thierry Girard


Carnets du Nord

les métamorphoses Lauréat en 1984 du prestigieux prix Niépce, Thierry Girard a photographié le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais entre 1977 et 1985, puis lors d'une seconde campagne, en 2017. Ce dialogue entre les époques offre une belle réflexion sur les métamorphoses de ce paysage inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco. Un même territoire, mais capturé à 40 ans d'écart. Le contraste, évidemment, est saisissant, rehaussé par la scénographie de cet accrochage d'une cinquantaine de photos. D'un côté sont disposés les clichés en noir et blanc pris lors du premier passage de Thierry Girard, à la fin du siècle dernier. On y voit par exemple des paysages miniers et lunaires, où s'échinent encore quelques ouvriers. La seconde partie de l'exposition se concentre sur de grands tirages en couleur datant de 2017. Ils montrent des terrils reconquis par la nature, de jeunes gens se baignant et pêchant dans des lacs d'affaissement ou des endroits plus surréalistes, telle cette friterie rutilante posée au pied d'une "montagne noire"… Humanité Thierry Girard n'a pas photographié les mêmes lieux, évitant de dresser un "avant-après" un peu vain. « Il ne s'inscrit pas dans une démarche documentaire », prévient Virginie Malolepszy, commissaire de Carnets du Nord. Se présentant comme « un artiste-arpenteur », il traverse librement une région, sans préméditation, pour « en mesurer la singularité, la diversité mais aussi l'unité ». Il en a tiré des scènes réalistes ou emplies de poésie et d'humanité. à l'image de ce couple s'embrassant au Lewarde, Jusqu'au 26.08, Centre historique minier, lun > sam : centre d'un paysage industriel à Denain, en 13 h > 19 h, dim : 10 h > 19 h, 6, 70 € (+ accès à l’ensemble des exposi1981, devant un troisième larron dépité. On tions thématiques), 14,30 > 8,50 € admire enfin des compositions remarquables, (visite de l'ensemble du site), www.chm-lewarde.com rappelant certaines toiles flamandes. Surtout Les visiteurs sont invités à poster lorsqu'elles révèlent les charmes bucoliques leurs propres photographies sur d'un bassin qui a plutôt… bonne mine. J. Damien Instagram : #centrehistoriqueminier et #carnetsdunord


exposition

USA. California. Los Angeles. 1982 © Harry Gruyaert / Magnum photos

Harry Gruyaert

# 94

Avec les Américains Saul Leiter ou Joel Meyerowitz (pour n'en citer que deux), cet Anversois né en 1941 est l'un des pionniers de la photographie couleur, et sans doute l'un des plus grands artistes belges contemporains. Dès les années 1970, Harry Gruyaert se distingua par son approche non-documentaire, privilégiant l'émotion, et des compositions très graphiques, voire picturales. à l'image de sa série Rivages (2003), initiant un dialogue poétique entre la mer et la ligne d'horizon. En sus de ses clichés pris en Belgique, bien sûr, mais aussi à Moscou, Los Angeles ou Las Vegas, cette rétrospective dévoile également ses débuts en noir et blanc et une installation vidéo (TV Shots). Le tableau complet d'une carrière haute en couleur, en somme. J.D. Anvers, 09.03 > 10.06, FoMu, mar > dim : 10 h > 18 h, 10 > 3 € / gratuit (-18 ans) www.fotomuseum.be


# 96

One of the poster series for ICSID congress in Moscow. 1975Designed by Igor Berezovski, Evgeni Bogdanov, Viktor Zenkov, Aleksander Ermolaev.Š Moscow Design Museum Collection


Soviet Design. Red Wealth

La nostalgie, camarade ! Avant 2012, on ne trouvait pas une institution en Russie consacrée au design. Alexandra Sankova savoure aujourd'hui le chemin parcouru. Six ans après avoir porté l’ouverture du Design Museum de Moscou, son exposition inaugurale s’exporte ce printemps à Bruxelles. Soviet Design. Red Wealth offre un voyage unique dans l’URSS d’après-guerre, grâce à une collection d’objets et de productions graphiques chargés d’histoire.

A

u fil de ses études, Alexandra Sankova a beaucoup entendu parler du design propre à la période soviétique… sans jamais pouvoir s’y frotter. « Certains musées européens possédaient quelques pièces, mais en Russie, rien n’avait été compilé, explique-t-elle.  à chaque nouvelle ère politique, notre nation avait tendance à faire table rase du passé ». Retroussant ses manches, la designer a sollicité famille, professeurs

et amis d’amis pour collecter dans les caves, greniers, brocantes ou sur Internet, les vestiges du quotidien au temps du communisme. Caverne d'Ali Baba La pêche fut assez miraculeuse. Plus de 300 pièces datant des années 1950 à 1980 ont été réunies pour l’exposition moscovite, et on en compte le double au Brussels Design Museum ! "Olympic Bear" figurine. 1980'sDulevskiy Porcelain Factory.© Moscow Design Museum Collection

suite


exposition Vue d'exposition © Photo Christophe Licoppe © ADAM - Brussels Design Museum

« De nombreuses personnes âgées ont offert des objets précieusement conservés ». Parmi ceux-ci, on trouve des affiches de propagande, télévisions portatives aux lignes brutes, machines à coudre rutilantes, vêtements aux couleurs des J.O. de Moscou, du mobilier inspiré de la conquête spatiale et, même, un frigidaire en état de marche…

# 98

Esprit solide Le parcours est organisé selon plusieurs thématiques (enfance et loisirs, sport, emballages, ingénierie…) et enrichi d’interviews de créateurs majeurs. Il révèle aussi la dimension stratégique du design en URSS, d'abord focalisé sur l’industrie lourde puis la production de masse, au milieu des années 1960. Cet événement fait ainsi la part belle aux projets introduisant des méthodes artistiques dans

Electronica VL-100 Television set. Produced 1969-1977. Mezon factory. Leningrad © Moscow design museum collection

les processus de fabrication. Comment caractériser, alors, le "design soviétique" ? Quitte à alimenter les clichés, Alexandra Sankova reconnaît que la robustesse des produits a longtemps pris le pas sur l’élégance. Entre répliques de modèles occidentaux et références à l’avant-garde russe, la commissaire souligne aussi la créativité des citoyens, personnalisant et optimisant leurs biens. Cette appropriation rend cette exposition patrimoniale d'autant plus émouvante. Marine Durand

Bruxelles, Jusqu’au 21.05, ADAM [Brussels Design Museum], tous les jours : 10 h > 18 h, 10 > 6 € / gratuit (-5 ans) www.adamuseum.be


Blessed Marriage, égypte, Le Caire © Roger Anis

# 100

Fragment d’une icône avec représentation du Christ, égypte, viie-viiie siècle Bois, peinture à l’encaustique© Benaki Museum, Athens

exposition


Chrétiens d’Orient. 2000 ans d’histoire

Il était une foi à Paris en fin d’année, 155 000 visiteurs se sont pressés à l’Institut du monde arabe pour Chrétiens d’Orient. 2 000 ans d’histoire. Aucune institution n’avait encore retracé la destinée politique, culturelle et cultuelle de ces communautés, de l’Antiquité à nos jours. à l’heure où l’exposition prend ses quartiers à Tourcoing, la commissaire nous en dévoile les grands axes. Chargée de collections à l’IMA, Elodie Bouffard souhaitait de longue date développer un projet ambitieux sur le christianisme oriental. « L’actualité nous a rattrapés. Il n’était pas question d’évoquer le passé glorieux des chrétiens du Proche et du Moyen-Orient sans étudier la situation présente ». Au fil d’un parcours chronologique divisé en quatre grandes périodes, 300 œuvres racontent l’émergence d’une nouvelle religion sur les rives du Bosphore, la construction des églises coptes, syriaques ou assyro-chaldéennes, le défi de l’islamisation à l’ère ottomane et la place des intellectuels dans les nationalismes arabes. Jusqu’à la crise destructrice d’aujourd’hui, figurée par des portraits de ceux ayant choisi de rester. Trésors inédits Tentures égyptiennes du ve siècle, mosaïques palestiniennes, peintures sur bois syriennes, manuscrits rares et bijoux en ivoire, métal ou verre… Sur les 1001 merveilles collectées pour l’exposition – dont la plus vieille représentation du Christ au monde – 46 ont été prêtées exclusivement au MUba, notamment par des dignitaires religieux rencontrés au Liban, en Jordanie et à Jérusalem. « Certaines pièces n’ont jamais été et ne seront plus jamais montrées, insiste Elodie Bouffard. Ce patrimoine vivant, même pour des gens qui connaissent la religion chrétienne, Tourcoing, Jusqu’au 11.06, devrait être une découverte ». Marine Durand

MUba Eugène Leroy, tous les jours sauf mardi : 13 h > 18 h, 7 > 3 €, www.muba-tourcoing.fr


exposition

Juan Sánchez Cotán Window fruits and vegetables, (ca. 1602) Oil on canvas, 67 x 97,4 cm. The Abello Collection

Spanish Still Life

# 102

Qu'ont en commun Velázquez, Goya, Miró ou Picasso ? Ils sont Espagnols, et ont tous réalisé des natures mortes. Ce parcours dessine en près de 80 toiles signées des plus grands maîtres, de 1 600 à nos jours, les contours d'un exercice typique de l'histoire de la peinture. Curieusement, celui-ci fut d'abord dénigré, considéré pour son seul intérêt décoratif. Il ne devint un genre à part entière qu'au début du xviie siècle, et les Ibères tiennent une place de choix dans cette évolution. Inspirés par les Flamands ou les Italiens, ils développèrent ensuite leur propre style, à l'image des bodegones sobres et épurés du pionner Juan Sanchez Cotàn qui ouvrent cette exposition. Velásquez ou Goya lui ont donné ses lettres de noblesse avant que Picasso et Dali n'élargissent les perspectives d'un art plus que jamais… vivant. J.D. Bruxelles, Jusqu'au 27.05, Bozar, mar > dim : 10 h > 18 h, jeu : 10 h > 21 h, 16 / 14 / 2 € (-26 ans), www.bozar.be


Le Grand dessin rouge, 2001 © Hervé Lesieur

© DR

Le Printemps de l'Art déco

Hervé Lesieur - à corps perdus

De l'immeuble de L'Homme de Fer à Douai aux anciens magasins des Nouvelles Galeries de Saint-Quentin, ces deux mois de visite patrimoniale, conférences ou ateliers révèlent les secrets de l'Art déco. Né au début du xxe siècle, ce style architectural se caractérise par ses lignes épurées, inspirées par le progrès technologique, et son impeccable symétrie. Il imprègne depuis l'entre-deux-guerres les paysages urbains des Hauts-de-France, sans forcément nous livrer ses beautés cachées au premier coup d'œil...

Né en 1959 à Auchel (Pas-de-Calais), Hervé Lesieur est un artiste complet, réalisant aussi bien des performances que des sculptures, des dessins, de la vidéo... Suite à une résidence au Musée des beaux-arts d'Arras, il offre une relecture thématique des collections de cette institution. Une centaine d'œuvres explorent les thèmes du corps, du sacré ou du fantastique, instaurant un dialogue avec des pièces rarement montrées, tels des masques asiatiques de théâtre Nô ou une collection d'oiseaux naturalisés.

Hauts-de-France, 01.03 > 30.04, Amiens, Arras, Béthune-Bruay, Cambrai, Douaisis, Lens-Liévin, Roubaix, Saint-Omer…, prog. : printempsartdeco.fr

Arras, 17.03 > 20.08, Musée des beaux-arts, lun, mer > ven : 11 h > 18 h, sam & dim : 10 h > 18 h, gratuit, www.arras.fr + 17.03 > 08.04, L'être-Lieu

Napoléon. Images de la légende

# 104

à la faveur d’un partenariat établi en 2011 avec le Château de Versailles, le Musée des beauxarts d’Arras accueille plus de 160 œuvres issues de sa collection. Ces peintures, sculptures ou meubles, pour beaucoup commandés par l’Empereur lui-même, offrent une plongée exceptionnelle dans l’histoire européenne, de la gloire à l’exil du petit Corse. On découvre aussi les talents d’un redoutable communicant, qui utilisait l’art pour asseoir son pouvoir. François-René,vicomte de Chateaubriand (1768-1848), Anne-Louis Girodet © RMN-Grand Palais, F. Raux

Arras, Jusqu’au 04.11, Musée des beaux-arts, lun, mer > ven : 11 h > 18 h, sam & dim : 10 h > 18 h, 7,50 / 5 € / gratuit (-18 ans), napoleon.versaillesarras.com


Fernand Léger. Le Beau est partout « Le beau est partout », affirmait Fernand Léger. Le Normand puisait ainsi son inspiration dans la publicité, l’urbanisme ou les machines rythmant une époque alors en pleine mutation. Né en 1881, il comprit très vite à quel point le progrès technique avait changé notre vie. Il lui fallait donc inventer une nouvelle façon de la peindre. Divisée en six chapitres ("Cinéma", "Architecture"…), cette rétrospective est la première consacrée à cet avant-gardiste depuis 1956 en Belgique. Du lourd ! Le Mécanicien, 1918, Centre Pompidou / dépôt LaM © Photo P. Bernard / SABAM Belgium

Bruxelles, Jusqu’au 03.06, Bozar, mar > dim : 10 h > 18 h, jeu : 10 h > 21 h, 16 / 14 / 2 € (-26 ans), www.bozar.be

Panorama de la BD chinoise

Marc Trivier

Du premier livre illustré en 868 jusqu’à l’industrie du manga, cette exposition témoigne d’une passion très ancrée dans l’empire du Milieu. Comme en Belgique, c’est durant la première moitié du xxe siècle que le "manhua" (la BD chinoise) a pris son essor. Son premier héros récurrent, Monsieur Wang, est ainsi né en même temps que Tintin. En sus d’auteurs contemporains, ce parcours rapporte quelques traditions singulières, tels les lianhuanhua, de petits fascicules populaires recelant de chefs-d’œuvre.

Ce Belge a parcouru le monde au début des années 1980 pour portraiturer ses artistes favoris (Bacon, Burroughs, Dubuffet, Borges…) de la même manière qu’il a saisi des aliénés, des arbres ou des bêtes dans des abattoirs. Ses noirs et blancs argentiques, dépouillés de tout artifice, interrogent l’acte de photographier lui-même. Cette exposition rare révèle 40 ans d’une création focalisée sur la capture de la lumière et du temps qui passe.

Bruxelles, Jusqu’au 09.09, CBBD, tous les jours : 10 h > 18 h, 10 > 3,50  ,, www.cbbd.be

Charleroi, Jusqu’au 22.04, Musée de la photographie, mar > dim : 10 h > 18 h, 7 > 4 € /  gratuit (-12 ans), www.museephoto.be

# 106

Adel Abdessemed. Otchi Tchiornie à l’image de cette statue monumentale représentant le coup de boule donné par Zidane à Materazzi, Adel Abdessemed s’est révélé grâce à ses installations et dessins au fusain traitant du thème de la violence. Le Franco-Algérien envisage ainsi son travail comme un manifeste contre la barbarie et pour la liberté. à l’occasion de cette exposition, il a créé deux nouvelles sculptures dont l’une, Otchi Tchiornie, titre d’un chanson du folklore russe, rend hommage à l’idéal révolutionnaire communiste. Hornu, 04.03 > 03.06, Mac’s, mar > dim : 10 h > 18 h, 8 > 2 € / gratuit (-6 ans), www.mac-s.be


Dali © Bernard Pras

Bernard Pras. Sans objet Bernard Pras s’est rendu célèbre avec des installations entre peinture et sculpture. L’artiste français donne une seconde vie aux objets de notre quotidien, les assemblant pour former de magnifiques anamorphoses – l’image se révèle selon un point de vue précis. Parmi la quinzaine d’œuvres présentées ici, notons ce portrait de Dali réalisé avec un piano, des chapeaux ou animaux empaillés… Une technique impressionnante doublée d’une réflexion sur notre incessant besoin d’accumulation. Le Touquet, jusqu’au 20.05, Musée du Touquet-ParisPlage, tlj sauf mar : 14 h > 18 h, 3,50 / 2 € / gratuit (-18 ans), www.letouquet-musee.com

BIP 2018

Océans

De la photo, bien sûr, mais aussi de la vidéo, des installations, du mapping… La Cité ardente réserve huit espaces d’exposition à l’image contemporaine. Accueillant les œuvres d’une quarantaine d’artistes, la Biennale de l’Image Possible fait le pari de l’optimisme. Elle met ainsi en parallèle création et destruction (dans Fluo Noir, l’accrochage central), s’intéresse au corps et aux métamorphoses adolescentes ou encore à l’omniprésence du chat sur Internet.

Le Fresnoy fait rimer art avec écologie. Entres photos, vidéos ou installations sonores et olfactives, une vingtaine de créateurs internationaux offrent une instructive plongée au cœur des océans, si riches et pourtant si malmenés. Voyageant de l’Arctique aux mangroves, en passant par la Polynésie, on découvre notamment une sculpture musicale qui permet de communiquer avec les cétacés. à écouter aussi : le paysage sonore subaquatique de la mer du Nord… en direct !

Liège, Jusqu’au 01.04, divers lieux et horaires, gratuit (sauf Fluo noir : 10 > 5 €), www.bip-liege.org

Tourcoing, Jusqu’au 22.04, Le Fresnoy, mer, jeu, dim : 14 h > 19 h, ven & sam : 14 h > 20 h, 4 / 3 € / gratuit (-18 ans), www.lefresnoy.net

# 108

Nicolas Schöffer à l’heure où la science prend le pas sur la fiction, où le numérique tyrannise notre existence, cette rétrospective célèbre l’un des pionniers de l’art cybernétique. Le travail de Nicolas Schöffer (1912 - 1992) marie poésie et technologie – on lui doit par exemple la "Tour spatiodynamique" installée depuis 1961 à Liège. Cette "exposition-spectacle" se décline en neuf chapitres, dévoilant des sculptures, dessins ou peintures emblématiques d’un visionnaire. Villeneuve d’Ascq, Jusqu’au 20.05, mar > dim : 10 h > 18 h, 10 / 7 € / gratuit (-12 ans), www.musee-lam.fr


Sélection : Gianfranco Rosi : Fuocoammare (15.03) // River Lin : 20 min for the 20 century, but asian, Su Wen-Chi : W.A.VE. (15 & 16.03) // F. Jousserand et C. Piret : Barbaresques. Ne sors plus de chez toi (15 & 17.03) // Tania El Khoury : As far as my fingertips take me, Guy Cassiers : La Petit fille de Monsieur Linh… (15 > 17.03) // Rencontre avec L'Amicale de Production, Lin Yu-Ju : Sponge… (16.03) // Gurshad Shaheman : Pourama Pourama, Julien Gosselin & Aurélien Bellanger : 1993 (16 & 17.03) // Table ronde : langues et migrations : isolation ou rayonnement ?… (17.03)

© Thomas Faverjon

théâtre & danse

# 110

As far as my fingertips take me © Tania El Khoury

1993 © Jean-Louis Fernandez


Cabaret de curiosités

Terre d'accueil Chaque année en mars, le Phénix de Valenciennes nous rappelle que la curiosité est un divin défaut. Temps fort de la saison de cette Scène nationale, ce festival aborde une question de société à travers le prisme du théâtre, de la danse, du cinéma… Baptisée Exil.exit, cette édition aborde le complexe sujet des migrations contemporaines. à l'heure où l'Europe semble incapable de bâtir une politique d'accueil digne de ses principes, le Cabaret de curiosités met les pieds dans le plat. Mais que peut l'art ? « Provoquer un électrochoc, en tout cas l'empathie », selon Romaric Daurier, le directeur du Phénix. Parmi ces 14 propositions, citons As far as my fingertips take me. Imaginée par la Libanaise Tania El Khoury, cette performance organise la rencontre aveugle entre un réfugié et un spectateur. Assis sur une chaise, celui-ci passe son bras à travers un trou, dans un mur. De l'autre côté, Basel Zaraa dessine sur votre peau son périple depuis la Palestine, « instaurant un dialogue sensible d'individu à individu ». Le bout du tunnel En sus de La Petite fille de Monsieur Linh de Guy Cassiers (voir page 112), l'autre rendez-vous phare se nomme 1993. Créée par le metteur en scène Julien Gosselin et l'écrivain Aurélien Bellanger, cette pièce mêle chants, vidéos et Eurodance. Elle dissèque les promesses trahies du Vieux Continent, à travers la construction de deux tunnels, en 1993 : celui sous la Manche à Calais et celui du Cern en Suisse. « Soit deux modèles symbolisant le progrès technologique d'une Europe où les personnes pouvaient circuler librement… Le spectacle confronte cet idéal avec la situation calaisienne actuelle : un entonnoir où s'échouent les réfugiés ». Un sujet sur lequel le Cabaret ne pouvait faire… l'impasse. Julien Damien

Valenciennes, 15 > 17.03, Le Phénix, Espace Pasolini, Galerie de l'H du Siège + divers lieux, 23 > 5 € / gratuit, pass 3 spectacles : 24 €, pass étudiants : 1 spectacle à 6 €, scenenationale.lephenix.fr


théâtre & danse

Interview

Guy Cassiers

L'épreuve de l'exil Propos recueillis par Julien Damien Photo Guy Cassiers © Dries Segers / Photos répétition © Kurt Van der Elst

# 112

C’est l’un des plus grands metteurs en scène européens. L’un des plus engagés, aussi. Après avoir décortiqué les mécanismes du fascisme avec son adaptation des Bienveillantes de Jonathan Littell, Guy Cassiers se penche sur la migration à travers un diptyque. Tandis que Borderline, inspiré d’un texte de l’Autrichienne "nobelisée" Elfriede Jelinek, prenait la forme d’une violente fresque, La Petite fille de Monsieur Linh s’avance comme une pièce sensible et intimiste. En portant sur le plateau le beau roman de Philippe Claudel, le directeur artistique du Toneelhuis d’Anvers met en évidence la souffrance d’un réfugié…


En quoi ce roman vous a-t-il séduit ? Je travaille depuis un an sur la question des réfugiés, notamment à travers Borderline, pièce adaptée d'un texte d'Elfriede Jelinek. Celui-ci est assez provocant et politique. Le livre de Philippe Claudel se situe à l'opposé, fondé sur une anecdote. C'est une parabole. Il raconte l'histoire d'un homme ayant fui son pays en guerre pour offrir un avenir meilleur à sa petite fille en Europe. Les gens sont plutôt généreux avec lui, mais cela ne fonctionne pas, il ne parvient pas à entrer en connexion avec eux. Ce court récit permet de ressentir ce que vit une personne débarquant dans notre société sans en comprendre la langue ni les codes, il nous invite dans son corps. Ces deux spectacles seraient-ils les deux faces d'une même pièce ? Oui, Borderline nous renvoie à notre responsabilité. Dans La Petite fille de Monsieur Linh, c'est le contraire : on cherche l'empathie du spectateur. Les médias présentent généralement les réfugiés sans se mettre à leur place. à la télévision ou dans les journaux flamands, on évoque par exemple un "tsunami de migrants",

jouant avec la peur. Ce spectacle adopte un angle opposé et soulève des questions importantes, notamment sur la situation dans le Nord de la France. Comment cela se traduit-il ? On découvre un seul acteur sur scène qui manipule tous les outils du théâtre, exécute de petits morceaux de musique, joue avec la lumière… Le plateau très épuré est traversé de projections, non pas d'images mais de texte. Par exemple, lorsque le comédien rencontre le médecin, on lit tous le mot "docteur" ainsi que ses propos sur l'écran sauf monsieur Linh… On souligne une distance car il ne comprend pas ce que les autres lui disent.

« Je regrette le rétablissement de toutes ces frontières » N'y a-t-il pas un autre personnage important dans le roman de Philippe Claudel ? Si. Monsieur Linh rencontre monsieur Bark qui devient son ami. Ils ne parlent pas la même langue mais leur dialogue se situe au-delà, dans les expressions.

suite


Notre acteur incarne ici les deux personnages grâce à des caméras, comme s'il jouait avec lui-même.

# 114

Quel est votre objectif ? Au début, le comédien s’adresse au public, comme le narrateur d'un roman. Puis, il devient progressivement monsieur Linh se perdant dans la ville. Le théâtre se transforme alors en une "chambre mentale". Le spectateur voit avec les yeux et entend avec les oreilles du personnage, percevant mieux ses difficultés. Qui incarne Mr Linh ? Pour la version française, Jérôme Kircher. D'ailleurs, j'aimerais concevoir un spectacle spécifique à chaque pays, car les réfugiés ne sont pas les

mêmes en France, en Belgique, en Angleterre… Enfin, je rassemblerais ces propositions pour créer un monsieur Linh européen voire universel.

« J'aimerais créer un monsieur Linh européen voire universel » Justement, quelle est votre lecture de la politique migratoire européenne ? Le dialogue entre les pays reste stérile. On rejette ce qu'on ne connaît pas. Cela fait le jeu du populisme et de l'extrême-droite. Comme je l'ai expliqué dans Les Bienveillantes, il y a un monstre qui se terre dans notre cœur. à tout moment, il peut être pris dans des jeux de pouvoir…


Sans craindre le retour imminent du fascisme en Europe, je regrette le rétablissement de toutes ces frontières, traduisant un manque total de responsabilité politique. Le problème de l'Europe n'est-il pas son manque d'empathie ? Exactement. Comprendre une personne, c'est déjà beaucoup. Nouer une relation avec un seul être humain permet de comprendre un groupe entier. C'est l'une des leçons du roman de Claudel. Sans détenir la

solution, je pense aussi que l'Europe doit renforcer le dialogue. Comment concevez-vous votre théâtre ? Doit-il être nécessairement engagé ? Pas forcément. Par exemple en ce moment, j’adapte le roman de l'écrivaine A. M. Homes, Puissionsnous être pardonnés, qui est une comédie. Cela dit, je pense que Toneelhuis a une responsabilité. On ne se contente pas de monter de beaux spectacles, mais de repenser l'histoire et d’imaginer le futur.

Valenciennes, 15 > 17.03, Le Phénix, 18 h, 23 > 10 €, scenenationale.lephenix.fr (voir Cabaret de Curiosités page 111)

Namur, 03 > 05.05, Théâtre Royal, 20 h 30, 21,50 > 6,50 €, www.theatredenamur.be

Villeneuve d'Ascq, 10 > 13.04, La Rose des Vents, mar, mer & ven : 20 h, jeu : 19 h, 21 > 13 €, www.larose.fr

Bruxelles, 25 > 31.05, Théâtre National, 20 h 15, sauf mer : 19 h 30, 22 > 12 €, www.theatrenational.be


Cadavre exquis

# 116

Dans le roman de Mary Shelley, le Dr Frankenstein, refusant les limites imposées par la mort, donnait vie à un monstre en assemblant des morceaux de cadavres. Le metteur en scène allemand Jan Christoph Gockel joue lui aussi au savant fou, sauf que sa créature est une gigantesque marionnette composée… de nos souvenirs. Complice du marionnettiste Michael Pietsch, Jan Christoph Gockel s'est fait connaître avec ses relectures de classiques de la littérature, souvent des contes ou des récits fantastiques. Ses pièces mêlent héros de fil et de bois et éléments documentaires. Métaphysiques, elles interrogent les frontières entre l'inanimé et le vivant. Dans sa version de Macbeth, il convoqua par exemple sur scène des animaux empaillés afin de les "ressusciter". Dans Pinocchio, un géant de quatre mètres manipulé par plusieurs techniciens "jouait" avec des acteurs bien réels… Dans cette adaptation de Frankenstein, le duo va encore plus loin. Non pas en déterrant des corps dans les cimetières, plutôt en construisant une créature haute de huit mètres avec des objets de récupération. Mais pas n'importe lesquels ! Ceux-ci ont appartenu à des personnes disparues et sont collectés auprès du public en amont de chaque représentation : livres, vêtements, bijoux… Accompagnés par une partition jouée en direct, les acteurs comBruxelles, 07 > 17.03, Théâtre National, 20 h 15 posent alors le "monstre" avec (sauf mer : 19 h 30), 22 > 12 € ces souvenirs. Ils incarnent littéraMons, 21 & 22.03, Théâtre Le Manège, 20 h, 20 > 15 € lement l'histoire des spectateurs, Douai, 27 & 28.03, L'Hippodrome, 20 h, 22 / 12 € effaçant toujours plus cette limite Maubeuge, 04.04, La Luna, 20 h, 12 / 9 € entre la vie et la mort. Julien Damien

© Eve Deroover

Frankenstein


La parole retrouvée

# 118

C'est l'histoire d'un homme qui n'a pas été entendu. Dès 1942, Jan Karski, résistant polonais, alerta les Alliés du massacre en cours en Europe. à la croisée du documentaire et de la fiction, Jan Karski (mon nom est une fiction), offre à ce messager réduit au silence pendant 40 ans, un espace d'expression nécessaire. En 2009, Arthur Nauzyciel découvre le livre de Yannick Haenel, Jan Karski. L'écrivain y relate la destinée de ce résistant polonais chargé, au cœur de la guerre, d'informer les Alliés de l'extermination des Juifs en Europe. Celui-ci s'entretint même avec Roosevelt… hélas en vain. Le romancier y mêle les paroles prononcées par Jan Karski dans le film Shoah et fiction. « Quand je l'ai lu, je me suis dit qu'il appelait une quatrième partie », se souvient Arthur Nauzyciel. Celle-ci se déploiera donc au théâtre, « avec un personnage qui revient, tel un fantôme, énoncer un message resté lettre morte ». Fidèle au texte d'Haenel, le metteur en scène ouvre le spectacle en interprétant lui-même des extraits du documentaire de Claude Lanzmann. La deuxième partie consiste en un film sur le ghetto de Varsovie et la dernière nous place devant un Jan Karski imaginé. Depuis sa création en 2011, cette pièce a sillonné l'Hexagone, voyagé jusqu'à Varsovie et New-York. « Plus on la joue, plus elle nous atteint. Comme si on avançait plus profondément dans l'histoire ». Tel un écho avec le passé Lille, 16 > 23.03, Théâtre du Nord, mar, mer & (toute proportion gardée), sa récepven : 20 h, jeu & sam : 19 h, dim : 16 h, 25 > 10 €, www.theatredunord.fr tion évolue également, à l'heure où « la question des réfugiés nous touche à lire / l'interview d'Arthur Nauzyciel sur lm-magazine.com de plein fouet… ». Madeleine Bourgois

© Frédéric Nauczyciel

théâtre & danse

Jan Karski


# 120

Protagonist, Jefta van Dinther © Urban Jörén

théâtre & danse


Le Grand Bain

Liberté de mouvement(s) De Roubaix à Loon-Plage, le Grand Bain nous plonge dans le paysage chorégraphique d’aujourd’hui. Voguant du jumpstyle à l’allaoui, cette 5e édition célèbre plus que jamais la diversité. à la barre du rendez-vous depuis sa création, Céline Bréant, la directrice du Gymnase, reste fidèle à sa ligne directrice : pas de fil rouge, qui impliquerait « trop de contraintes », mais une collection de coups de cœur. à commencer par le très singulier Meyoucyle d’Eleanor Bauer et Chris Peck, présenté en ouverture. « C’est un concert performé dévoilant un futur assez sombre, où des terroristes de la poésie s’infiltrent dans notre quotidien… ». Le Belge Jan Martens présente quant à lui deux solos et sa nouvelle création (Rule of Three), une réflexion sur les rapports humains à l’ère du numérique. Si ce festival est un tremplin pour la nouvelle génération, il exalte aussi le répertoire, programmant quatre pièces courtes d’Alwin Nikolaïs et conviant sur scène l'illustre Anne Teresa de Keersmaeker. Petite et grande histoire Pas de fil rouge donc, mais sur la vingtaine d’artistes invités, plusieurs croisent itinéraire personnel et mémoire collective. Ainsi de la Rwandaise Dorothée Munyaneza (Samedi Détente), exhumant le génocide de 1994, un récit qui ressuscite tous ces corps oubliés (voir page 122). Céline Bréant remarque aussi, depuis quelques années, « un retour au mouvement ». Citons alors Filipe Lourenço, qui s’inspire du Maghreb et des rituels chorégraphiques dans lesquels il a baigné dans son enfance pour livrer un solo sans artifices. Une danse belle et nue. Marine Durand

Roubaix, Lille, Villeneuve d’Ascq, Haubourdin, Armentières, Raismes, Loon-Plage, 21.03 > 06.04, divers lieux, 1 spectacle : 21 > 4 € / gratuit, pass trempette (3 spectacles et +) : dès 21 €, pass plongeon (tout le festival, hors tarifs spéciaux) : 50 €, www.gymnase-cdcn.com. Sélection : Eleanor Bauer & Chris Peck : Meyoucycle (21 & 22.03) // Gaëlle Bourges : Le Bain (23.03) // Alwin Nikolais : Crucible + Tensile Involvement + Mechanical Organ + Gallery (23 & 24.03) // Jan Martens : Ode to the attempt + BIS, Rule of Three (26 & 27.03)… // François Chaignaud, Cecilia Bengolea, Ana Pi : Tour du monde des danses urbaines en 10 villes (27.03) // Filipe Lourenço : Pulse(s)… (29.03) // Dorothée Munyaneza : Samedi détente (30.03) // Thibaud Le Maguer : Virages (03.04) // Louise Vanneste : Gone in a heartbeat (05.04) // Anne Teresa De Keersmaeker & Jean-Guihen Queyras : Mitten wir im leben sind/Bach6CelloSuiten (06.04) // Claire Laureau & Nicolas Chaigneau : Les Déclinaisons de la Navarre (20.04)


L'exorcisme en dansant

# 122

« On a tellement peu parlé de ce génocide. Et quand on en parlait on en parlait mal » s'insurge Dorothée Munyaneza dont l'enfance a été déchirée par la guerre au Rwanda. La comédienne a tiré de ce drame et de ses propres cicatrices un spectacle-manifeste, empli de rage et d’espoir. Au son des chansons de l’émission populaire Samedi détente, qui réunissait chaque semaine autour du poste familial, amis et voisins à Kigali, Dorothée Munyaneza convoque la mémoire des vivants et des morts. Ce voyage à rebours, nous le vivons à travers son expérience. Celle d’une enfant forcée de grandir trop vite, dont le quotidien heureux glisse dans la peur et la violence. Au fil des jours écrasés de soleil, le pays s’enfonce dans le chaos, les étrangers fuient, les amis d’hier vous trahissent ou s’emparent de machettes. Commence alors pour Dorothée et les siens une longue marche peuplée de fantômes… Devenue adulte, la chorégraphe pointe la responsabilité occidentale devant cette tragédie humaine et ce désastre politique. Son travail mémoriel s’appuie aussi sur la réinterprétation des jeux, danses, déguisements et musiques des jours heureux, avant la guerre. Sur un plateau pensé comme un camp retranché, où tables et bâches recréent le parcours de l'exil, la performance énergique de Nadia Beugré répond à la sobriété des mots de Dorothée Munyaneza. Un subtil équilibre entre danse, récit et chant est ici trouvé. Tandis que la bande son d'Alain Mahé, entre extraits d'émissions et musique électro-acoustique, Armentières, 30.03, Le Vivat, 20 h, 16 / 8 €, confère un souffle épique à cette hislevivat.net (dans le cadre du festival La Grand Bain, voir page 121) toire intime et collective. Sarah Elghazi

© Laura Fouquere

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Samedi détente


© Danielle Voirin

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Gaëlle Bourges à l’œil nu

# 124

Gaëlle Bourges met en scène des images puisées dans l’histoire de l’art, entremêlant danse, chant et récit. Avec elle, on (re)visite la grotte de Lascaux ou reconsidère le corps féminin grâce à la peinture. à rebours de tout académisme, elle montre des corps à la marge, des mouvements inédits. Rencontre avec une artiste qui déconstruit les clichés. Gaëlle Bourges a toujours su qu’elle voulait être chorégraphe. « Petite, je forçais mes camarades à monter des spectacles. On faisait payer les adultes pour s’acheter des bonbons ! » rit-t-elle. Lycéenne, elle découvre au musée « un lieu calme dans lequel [elle] se [sent] bien ». C'est

le déclic. Toiles, fresques, tapisseries… les « images immobiles » de l’art occidental deviennent dès lors matière à danser. Dans ses pièces, les interprètes prennent la pose pour reconstituer des fragments d’œuvres, tandis que la voix de Gaëlle résonne de descriptions en


en famille

Le Bain (dans le cadre du festival Le Grand Bain) Armentières, 13 & 14.03, Le Vivat, mar : 9 h 30 & 14 h, mer : 17 h, 8 €, levivat.net Lens, 15 et 16.03, La Scène du LouvreLens, jeu : 19 h, ven : 9 h 30 et 14 h, 10 > 5 €, www.louvrelens.fr Lille, 22 > 24.03, Le Grand Bleu, sam : 18 h, jeu & ven : 10 h & 14 h 30, 13 > 5 €, www.legrandbleu.com

digressions, entre histoires intimes et contes mythologiques. Strip-tease Avant cela, la native de BoulogneBillancourt a exercé mille métiers, travaillant un temps dans un théâtre érotique. Ce fut son premier terrain d'observation de nos fantasmes. Depuis, elle interroge notre regard sur les nus féminins. Elle cherche à « constituer une communauté qui décloisonne autant le milieu du sexe que celui du spectacle vivant ». Un souhait qu’elle concrétise notamment avec Je baise les yeux, conférence-spectacle sur le striptease. Citons encore à mon seul désir (2014), où la tapisserie Renaissance La Dame à la licorne offre une représentation de la virginité.

Pour Le Bain, sa nouvelle création, celle qui « ne s'interdit rien » conçoit pour la première fois une pièce tout public, en écrivant à hauteur d’enfant. Celle-ci s'appuie sur deux tableaux du xvie siècle : Diane au bain (École de Fontainebleau, d’après François Clouet) et Suzanne au bain (signé du Tintoret et conservé au Louvre-Lens). Dans le premier, la déesse de la chasse transforme en cerf un voyeur. Dans le second, deux vieillards épient une femme en pleine toilette. Sur le plateau, Gaëlle Bourges raconte et décrit ces toiles tandis que trois performeuses les "rejouent" avec des poupées, de l’eau, des figurines… On parie qu’en sortant, on n’entrera plus au musée de la même façon. Marie Pons


Babïl © Frederic Iovino

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Qu'est-ce qu'on fabrique en famille ?

La grande récré Que faire en famille ? Participer à des jeux, des ateliers et assister à de chouettes spectacles, pardi ! Culture Commune, Scène nationale du bassin minier du Pas-de-Calais, nous invite ainsi à plonger dans le grand bain de l'art au Louvre-Lens avec Gaëlle Bourges (voir page 124). En parlant de plongeon, la Compagnie de Louise livre un drôle de cours de natation avec Allez, Ollie… à l'eau ! L'histoire d'un petit garçon sublimant sa peur de nager aux côtés de sa championne olympique de grand-mère. Au-delà d'une histoire de compét', c'est une ode à la transmission que sert cette pièce futée. Tandis que Babïl (L'Embellie) apLens, Liévin, Loos-en-Gohelle, 15 > 21.03, divers lieux, 1 spectacle : 5 / 3 €, 1 atelier : 5 € / enfant prend aux plus jeunes à respecter (1 accompagnant : gratuit), Le Bain : 10 / 5  €, la parole de l'autre, la compaMamie Rôtie : 10 > 3 €, culturecommune.fr gnie L'Embellie musculaire révèle Sélection : Gaëlle Bourges : Le Bain (15 & 16.03) // L'Embellie : Babïl, Pull Over + ateliers toutes les figures à réaliser avec danse parents-enfants, Sarah Carré : atelier "Et si c'étaient les enfants qui racontaient des histoires un simple pull. Sur scène, trois aux parents ?", Cie Chaîne des Terrils : atelier "Petits danseuses effectuent les plus savons aux plantes", La Rustine : atelier "création d'un livre"… (17.03) // La Rustine : à la dérive ! (17 & improbables contorsions en enfi18.03) // Cie Chaîne des Terrils : Le Secret de cerise sauvage, Le 7 au soir : Mamie Rôtie (lecture musicale), lant ce vêtement pas si anodin… La Compagnie de Louise : Allez Ollie… à l'eau !, Nous voilà rhabillés pile pour le Antoine Repessé : Photo de famille (18.03) //, Le 7 au soir : Mamie Rôtie (20 & 21.03) printemps ! J.D.

# 126

en famille


3 Petits Cochons © Fanchon Bilbille

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Théâtre 100 % objets

Des ficelles et des hommes Deuxième édition pour ce festival dédié au théâtre d'objets, et à destination « des enfants de 6 à 77 ans ». Cette année, la Rose des Vents tire les ficelles des arts de la marionnette dans son versant le plus traditionnel, mais franchement pas routinier. à l'image des Belges du Théâtre Magnetic, détournant les 3 Petits cochons avec des peluches. Ici, les héros se nomment Jean-Claude, Paul-Emmanuel ou Patricia et sont drogués ou frappés de toc… Parmi les six propositions du programme, citons aussi celles de Rezo Gabriadze, figure culte du genre. Les créations de ce Géorgien s'apparentent à des contes de fée satiriques, où l'humour et la poésie réveillent des mythes de l'ex-Union Soviétique. Ramona narre ainsi les amours contrariées d'une locomotive coincée dans sa petite gare et rêvant de rejoindre Ermon, puissante machine traversant la Sibérie… Dans StalinVilleneuve d'Ascq, 20 > 24.03, grad, il rejoue la bataille sanglante La Rose des Vents, 1 spectacle : 12 / 10 / 3 € (-12 ans), 2 spectacles : 16  €, 3 spectacles : 21 € de 1942 sur une scène recou(chaque spectacle supplémentaire : 5 €), 3 € pour 3 Petits cochons, www.larose.fr verte de sable d'où surgissent des Sélection : Théâtre Magnetic : 3 Petits cochons personnages de porcelaine ou de (20 > 24.03) // Une Tribu Collectif : La course, papier mâché et manipulés à vue… Theatre Rezo Gabriadze : Ramona (20 & 21.03) // Theatre Rezo Gabriadze : Stalingrad, Agrupación Garanti sans trucage, mais pas sans Señor Serrano : Birdie (23 & 24.03) // Tof Théâtre : J'y pense et puis… (24.03) émotion. J.D.

# 128

en famille


© Fifou

© Fabienne Rappeneau

Pierre Palmade

Jamel Debbouze

Après J'ai jamais été aussi vieux (2010), Pierre Palmade renoue avec le one-man-show. Ses personnages cherchent tant à plaire qu'ils en deviennent absurdes, voire touchants. Sans excès de transparence, il s'affiche lui-même à travers eux. Dans Aimez-moi !, le quinquagénaire parle de son homosexualité, de l'alcoolisme ou de son hypocondrie (« j'adore qu'un médicament rentre dans mon corps , je me sens préguéri »)… et nous convie à une nouvelle partie de Scrabble ! Rien que pour ça, ça valait le coup d'attendre.

Six ans après son dernier one-manshow, le roi de la "tchatche" est de retour sur scène. Dans Maintenant ou Jamel, le Zébulon franco-marocain parle (un peu) de politique – « Emmanuel Macron, il est plus petit que moi ! 40 ans, c'est pas un âge présidentiel, c'est une pointure » – et beaucoup de sa famille. Désormais père de deux enfants, l'ancien galérien de Trappes s'amuse de leur vie de riche, lui qui porta à leur âge pour seul vêtement de marque « un polo La Poste »… Bref, il est "toujours Debbouze".

Anzin, 07.03, Théâtre municipal, 20 h 30, 20 € // Béthune, 15.03, Théâtre municipal, 20 h 30, 44 / 40 € // Mons, 06.04, Théâtre Royal, 20 h…

Lille, 28.03, Zénith, 20 h 30, 54 > 32 € // Liège, 30.03, Le Forum, 20 h, 54 > 28 € // Charleroi, 31.03, Palais des beaux-arts, 20 h, 54 > 32 €

© Sven Etcheverry

Jonathan Lambert Celui qui fit les beaux soirs d'On n'est pas couché avec ses accoutrements loufoques s'attaque aux dirigeants sanguinaires. Dans son nouveau stand-up, Looking for Kim, Jonathan Lambert raille les petites manies de célèbres détraqués, de Néron à Kadhafi, de Staline à Kim Jong-un en passant par Hitler, cet artiste raté – « si seulement il était resté peintre… à chaque fois que mon fils fait un dessin, j'ose pas lui dire que c'est moche ». Qui a dit "mort de rire" ? Uccle, 27.03, Centre culturel, 20 h, 36 / 29 €, www.ccu.be Armentières, 04.04, Le Vivat, 20 h, 24 > 8 €, levivat.net Boulogne-sur-Mer, 14.04, La Faïencerie, 20 h 30, 16 > 12 €


Gen Z_Searching for Beauty Salvatore Calcagno

© DR

Il y a eu la génération X, née entre 1960 et 1980, puis Y et aujourd’hui Z… Plus qu’une histoire d’alphabet, ce spectacle documentaire questionne les états d’âme ou les rêves de ces ados nés après 1995. Prodige de la scène belge, Salvatore Calcagno a recueilli leur parole à travers toute l’Europe, de Tallinn à Bruxelles. Il la restitue sur le plateau à travers la voix de dix jeunes amateurs et sept comédiens professionnels. Et ils ont pas mal de choses à nous dire… Bruxelles, jusqu’au 03.03, Les Tanneurs, mer : 19 h, jeu, ven & sam : 20 h 30, 12 > 5 € // Mons, 06 & 07.03, Théâtre Le Manège, 20 h, 15 > 9 € // La Louvière, 18 & 19.05, Le Théâtre, 20 h, 15 > 10 €

Five Easy Pieces

Kalakuta Republik

Milo Rau / Campo

S. Aimé Coulibaly / Faso Danse Théâtre

Du djihadisme (The Civil Wars) aux génocides africains (L'Histoire de la mitraillette), Milo Rau s'est fait une spécialité de porter les sujets brûlants sur scène. à travers cette pièce créée en collaboration avec le centre d'art CAMPO, le dramaturge suisse s'attaque cette fois à l'affaire Dutroux, en la jouant… avec des enfants. Mais le "monstre" belge n'est pas vraiment le sujet. Il sert plutôt d'alibi à un spectacle interrogeant l'état d'un pays, la peur, le deuil et notre capacité de résilience.

Portée par sept interprètes, la neuvième création de Serge Aimé Coulibaly est habitée par l’esprit d’une légende : le chanteur et saxophoniste nigérian Fela Kuti (1938-1997), roi de l’afrobeat devenu porte-parole de l’Afrique de l’Ouest. Cette chorégraphie puise aux sources du jazz, du funk ou du hip-hop et nous transporte dans l’ambiance du Shrine, le club mythique du  Black President. Bien plus qu’une biographie, elle offre une réflexion sur la place de l’artiste dans la société.

Charleroi, 02 & 03.03, Palais des beaux-arts, 20 h, 15 > 10 €, www.pba.be Amiens, 23 & 24.03, Maison de la Culture, 20 h 30, 29 > 13 €, www.maisondelaculture-amiens.com

Villeneuve d’Ascq, 13 > 15.03, La Rose des Vents, mar & jeu : 19 h, mer : 20 h, Complet ! Louvain, 16.03, Stuk Kunstencentrum, 20 h, 20 > 12 €, www.stuk.be

Une Famille modèle

# 132

Ivan Calbérac Ivan Calbérac nourrit un intérêt particulier pour les familles dysfonctionnelles. Après L’étudiante et Monsieur Henri, cette comédie met en scène un couple de sexagénaires. Annie annonce à son mari Bernard qu’elle ne veut plus avoir de relations sexuelles, l’incitant même à trouver une maîtresse. Mais cela fait deux ans qu’il est l’amant de la voisine ! Celle-ci insiste d’ailleurs pour qu’il quitte son épouse. Bernard instaure alors une "garde partagée" entre les deux femmes… Bruxelles, 14.03 > 08.04, Théâtre royal des Galeries, mar > sam : 20 h 15, dim : 15 h, 25 > 10 €, www.trg.be


Emma Mort, même pas peur Meriem Menant / Cie La Vache Libre

© Pascal Gely

Après s’est attaquée à la psychanalyse, Dieu ou les esprits, Emma La Clown nous parle d’un sujet qui nous concerne tous : la mort – eh oui, « c’est inempêchable ». Vêtue d’une chemise bleue, d’une cravate et coiffée d’un joli chapeau, notre hôte cherche surtout à nous rassurer. Pour cela, elle se livre à une répétition de son propre trépas : préparation du testament, test du cercueil… Un solo jamais morbide, plutôt tendre et poétique. à mourir de rire ! Lille, 16.03, Le Prato, 20 h, 17 > 5 €, leprato.fr Grande-Synthe, 13.04, Palais du Littoral, 20 h, 12 / 9 €

La Légende du Roi Dragon

Vendredi 13

Arthur Lavandier / Johanne Saunier Quentin Hindley Maître sous l’eau, le Roi Dragon est malade. Seul le cœur du Lapin peut le sauver. Le soldat Tortue est donc chargé de cette quête… Inspiré d’une légende asiatique, cet opéra en trois parties créé par Arthur Lavandier convoque sur scène cinq chanteurssolistes, un orchestre et… un chœur de 205 enfants ! Âgés de 8 à 12 ans, ils sont issus des ateliers de pratique vocale du projet Finoreille, initié par l’Opéra de Lille en 2015. évidemment, ce sont eux les vedettes du spectacle. en famille

Lille, 17 & 18.03, Opéra, sam : 18 h, dim  : 16 h, 10 / 8 €, www.opera-lille.fr

# 134

3

Jean-Louis Bauer écrite suite aux attentats de novembre 2015, cette pièce raconte la difficulté de vivre après la perte d’un être cher. En l’occurrence Lëila, tuée lors de la tragédie parisienne. Restent son frère Djebril, musulman intégriste et celui qui fut son compagnon, Jonas, fils d’une Juive dont la famille a été décimée par la Shoah. Ces deux amis d’enfance se déchirent désormais autour d’une question : doiton couvrir la tombe de la jeune femme du drapeau français ? Sensible et juste, Vendredi 13 mêle la petite histoire à la grande pour sublimer notre humanité. Amiens, 20 > 23.03, Comédie de Picardie, mar, jeu & ven : 20 h 30, mer : 19 h 30, 18 > 3  €

[Malika Djardi]

Dernier volet d’un triptyque initié avec Sa Prière et Horion, 3 s’aventure du côté de la SF pour sonder nos sensations et connaissances. Dans un futur indéterminé, sur une terre dévastée, trois femmes tentent de sauver l’humanité, attirées par un étrange monolithe. Nourrie de langues des signes ou d’arts martiaux, leur danse se situe à la croisée du tribal et de la technologie. Elle se conclut par une conférence scientifique interrogeant le monde de demain. Douai, 23.03, L’Hippodrome, 20 h, 10 / 8 €, www.tandem-arrasdouai.eu


Ladies First

[Marion Muzac]

© Nicolas Doubre

à l’heure où les hommes dirigent la plupart des grands théâtres, quelle est la place de la gent féminine sur un plateau de danse ? 18 interprètes âgées de 12 à 20 ans rendent hommage à cinq pionnières, de Loïe Fuller à Joséphine Baker. Pas question, pour autant, de reconstituer leurs gestes. Il s’agit plutôt de prolonger leur style, leur sensualité à travers les mouvements d’aujourd’hui (hip-hop, twerk…). Le but ? Développer de nouvelles esthétiques uniques et… libres ! Charleroi, 24.03, Les écuries, 20 h, 15 > 5 €, charleroi-danse.be

Belgian Rules / Belgium Rules

Moeder

Jan Fabre / Troubleyn

G. Carrizo & F. Chartier / Peeping Tom

Foutraque, créative, surréaliste, baroque… Oui, la Belgique est tout cela à la fois ! Alors, qui mieux que Jan Fabre pour lui rendre hommage ? L’enfant terrible de la scène flamande célèbre son "Absurdistan" en mêlant la danse au théâtre et la musique aux arts plastiques, dans un grand moment de fête et de subversion. 15 performeurs enchaînent les tableaux, dont chacun évoque un jalon de la gastronomie (les frites…), une figure (Magritte…), une passion (le vélo…). Un beau bazar !

Après Vader, qui mettait en scène un vieil homme dément dans une maison de repos, et avant Kind en 2019, le duo franco-argentin poursuit sa trilogie père-mère-enfants avec Moeder. Brouillant les pistes entre théâtre et danse, réel et fiction, il nous invite cette fois dans un curieux musée. Ici les œuvres sont vivantes, une femme tombe amoureuse d’une machine à café, une autre vole un tableau… Burlesque et mélancolique, la pièce explore la mémoire et le subconscient d’une mère universelle.

Courtrai, 28.03, Schouwburg, 20 h 15, 28 > 15 € Bruxelles, 20 & 21.04, Kaaitheater, 19 h, 27 > 10 €

Dunkerque, 29.03, Le Bateau-Feu, 20 h, 9 €, www.lebateaufeu.com

# 136

Cuisine et dépendances

[Agnès Jaoui & Jean-Pierre Bacri]

Après Un Air de famille, voici l’autre pièce culte du duo Jaoui - Bacri. Ces deux comédies de mœurs ont marqué les années 1990 par leur regard caustique porté sur les relations humaines. 20 ans plus tard, cet humour est toujours aussi efficace. Le pitch ? Un couple de bourgeois invite à dîner deux amis perdus de vue : un écrivain à succès et sa femme. Parmi les convives, on trouve aussi un ami parasite, le beau-frère et sa copine délurée… Doit-on préciser que la soirée va virer au règlement de comptes ? Roubaix, 30.03, Le Colisée, 20 h 30, 45 > 10 €, www.coliseeroubaix.com


Service Commun de la Culture Atelier Culture / La Piscine Dunkerque

Jeudi

15

mars – 20h

Fenêtre sur cour

m.en sc. Maxence Cambron

Jeudi

22

mars – 20h

Nous voir nous m.en sc. Antoine Lemaire

Jeudi

29

mars – 20h

Contractions m.en sc. Bruno Buffoli

Infos et réservations : 03 28 23 70 69 lapiscine@univ-littoral.fr atelierculture.univ-littoral.fr


Design Crime © Hostile design

le mot de la fin

# 138

Hostile Design –

Non, les designers ne rendent pas toujours service à l’humanité. Pour preuve ce mobilier urbain anti-SDF qui a fleuri un peu partout ces dernières années. Ici des piques placées devant les banques, là des accoudoirs barrant les bancs publics pour empêcher quiconque de s’y allonger… L’Anglais Stuart Semple nous encourage à dénoncer ce "design criminel" en y apposant des autocollants puis en postant les photos de ces infamies architecturales. Bien vu. hostiledesign.org


LM magazine 138 - mars 2018  

Art & Culture, Hauts-de-France et Belgique

LM magazine 138 - mars 2018  

Art & Culture, Hauts-de-France et Belgique

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