Page 1

Etats d’alerte (tous les textes de 2017)

La page de Gérard GROMER Journaliste indépendant, ancien producteur à France Culture (Chemins de la connaissance, Le gai savoir, Euphonia, A nouveau la musique, etc.), auteur de plusieurs ateliers de création radiophonique (ACR : L’air de la folie, Longue durée, Les Thérapies frappantes, etc.), et de séries radiophoniques comme Sur le bateau d’Ulysse. Critique musical, il est l’auteur de nombreux textes pour l’Opéra National de Paris, l’Opéra du Rhin, l’Atelier lyrique du Rhin, Musica, Ars musica, etc.). Chroniqueur à Art Press, Canal, Saison d’Alsace. Rousselâtre et ancien banaliste.

1


2


La « grandiosité » de François Hollande

« Je n’arrête pas de toucher la couronne et de me dire : mon dieu, j’ai la couronne de Miss Univers sur la tête ! » Iris Mittenaere, miss Univers 2017 « On l’a fait ! Je ne suis pas tombée dans les pommes, mais j’ai failli. Cela faisait douze ans que j’en rêvais. » Sylvie Tellier, présidente du comité Miss France

Depuis que le chef de l’État, à bout de souffle, incapable de se faire aimer des Français, a pris la décision – sage ? – de ne pas se représenter pour un nouveau mandat, de nombreux commentateurs, surtout parmi ceux qui n’ont pas laissé tomber la gauche, s’interrogent : faut-il malgré tout sauver le soldat Hollande ? Même si les journalistes lui tournent le dos, même si le téléphone sonne de moins en moins, on continue à épier sa manière de rester dans le paysage, de faire vivre son personnage, d’essayer de faire revenir la lumière des projecteurs sur lui. Il aurait, diton, fait savoir à des proches, par de petites phrases sibyllines, qu’il « regrettait ». Je ressens, aurait-il dit, un goût d’inachevé. « Je suis prêt, aujourd’hui, à me glisser dans un trou de souris pour renouveler mon mandat ! Reprendre pour cinq ans ! Plutôt que de me préparer à passer mes dernières soirées à l’Élysée, seul, avec un plateau-repas, dans une ambiance de fin de règne. » Et puis, on connaissait ses capacités à rebondir. Souvent à terre, ce pur produit de l’appareil du PS savait attendre, renaître, trouver le scénario pour garantir sa survie politique. Il n’a jamais été avare de confidences mais était resté insaisissable et, aujourd’hui comme hier, ses amis comprennent mal ce qui le motivait vraiment.

3


L’homme, sous une apparence débonnaire, était opaque, on le savait hésitant, louvoyant, prenant des décisions biaisées, imposées brutalement. Mais pour ses plus proches collaborateurs, qui l’ont conseillé, lui ont tenu la main, ont travaillé avec lui, Hollande entretenait une confiance « immodérée et déraisonnable » en lui-même et en ses capacités. La fameuse anaphore « moi, président… » n’est pas seulement l’affirmation d’un attachement à l’esprit de la Cinquième République. Elle manifeste une survalorisation de son ego, mais qui, paradoxalement, n’excluait pas chez lui une fébrilité, un manque d’assurance, la tendance à s’enfermer avec sa boîte à outils et reprendre, encore et encore, l’examen méticuleux des problèmes et des situations, sous toutes les facettes, un œil sur le verdict des sondages, et une interrogation : « Est-ce que ça va tenir ? ». J’imagine les propositions préparées, travaillées puis esquivées, restées dans les tiroirs, jamais mises sur la table. Hollande, c’est aussi un corps. Quand, à la télé, après neuf minutes passées à décrire son action et s’en féliciter, il a mis fin au suspense en annonçant, avant de sortir de l’écran, qu’il allait quitter les planches, sa parole n’était plus scandée comme d’habitude. Tout à coup son corps était là, qui passait dans sa voix, devenue aussi blanche que son visage était pâle et altéré. J’avais remarqué depuis longtemps que les déclarations présidentielles, parfois à demi improvisées, souvent chaotiques, manquant de clarté, se déployaient selon une cadence immuable, immédiatement reconnaissable. Ce soir-là, le président déstabilisé avait changé de rythme mais, alors qu’une crevasse s’ouvrait à ses pieds, il avait tenu bon et n’avait pas perdu le fil. Parce qu’un président qui aurait un trou, qui aurait perdu pied au milieu d’un discours, ça ne s’est jamais vu. Le souverain ne s’absente jamais. Pourtant, j’ai eu la vision d’un Hollande, debout, sur l’estrade, place de la République, au milieu des bravos, qui savourait sa victoire : « J’y suis, ça y est, c’est arrivé ! » Et je n’ai pu m’empêcher, ensuite, d’imaginer le nouveau locataire de l’Élysée, au réveil, le lendemain, dans son lit, encore plein de sommeil, changé en président, et s’être senti perdu, égaré dans une forêt obscure, comme celle que décrit Dante au Chant I de L’Enfer : « Dire ce qu’elle était est chose dure, cette forêt féroce qui renouvelle les peurs dans la pensée ». Oui, Hollande, pendant quelques secondes, a eu une absence, un trou. Il avait perdu le fil : « Ce n’est pas au bas du mur, en effet, qu’on connaît le maçon, c’est tout en haut ! » Hollande a été bon en situation de conquête, un vrai guerrier. Il a su mettre en branle son auditoire, convaincre qu’il était le meilleur. Mais son projet était-il vraiment « politique » ? Pour gagner, il a utilisé les moyens de la création publicitaire. Il n’est pas le premier à l’avoir fait. Nous ne sommes plus au temps du général de Gaulle, quand celui-ci fondait l’efficacité du discours politique sur l’inspiration, la foi, le charisme. Tout a changé. Hollande, pendant ses années de formation – on ne le sait pas assez – avait étudié à fond l’économie du fast-food aux États-Unis. L’étudiant Hollande avait sillonné le pays de l’oncle Sam pour rédiger son rapport. En même temps, il avait annoncé l’arrivée prochaine du hamburger en France. C’est pendant 4


ses années d’enquête qu’il a rencontré, d’abord à Paris, puis en Amérique, les gourous publicitaires, les motivationnistes, les directeurs de marketing. Son slogan : « le changement, c’est maintenant », véritable fil rouge déroulé tout au long de la campagne, n’est pas né d’une conviction, d’une vocation, d’un enthousiasme. C’est un acte de parole qui n’engage à rien et n’est pas fait pour durer au-delà du soir de la victoire. J’avais noté, après avoir passé la journée à retrouver dans les archives sonores de Radio France ce genre de bulles, signées Desnos, Cendrars, Boris Vian, cette remarque d’Armand Salacrou : « Honneur au slogan, véritable fumier qui fait pousser le désir et transforme les hommes tranquilles en clients passionnés. » Avec son slogan, Hollande, dès ses premiers pas comme président, aurait pu se dire : « Ça y est, on y va ! J’ai trois, quatre priorités, l’école, l’emploi, la recherche, c’est maintenant que je vais montrer que je suis le meilleur, un guerrier, un stratège, qui va agir, oser user du pouvoir. Je mettrai au pas les experts, les technocrates, les pantoufles volantes. Les hommes, il faut les conduire comme on conduit des chiens, ou, disons plutôt, pour suivre Xénophon, comme des poulains. Ce n’est pas moi qui abandonnerai la décision politique aux décideurs, à la technocratie, aux algorithmes. Mes ministres sauront tenir leur administration, maîtriser les rouages. Et je parlerai aux Français, je saurai les persuader, les convaincre, les émouvoir. Oui, mon ennemi, c’est la finance, c’est Wall Street, c’est le néo-libéralisme. Certes, il y a ce que veut le président, et ce qu’il peut. Mais le peuple comprendra. Les Français sont bien mieux éduqués qu’on ne le croit. D’ailleurs, je veillerai à ce qu’augmente le niveau de l’intelligence collective de nos concitoyens. » Ne rêvons pas ! Il est arrivé quelque chose à la raison, en politique. Elle était pratique, critique, à l’œuvre dans les délibérations publiques et démocratiques, à l’Assemblée. Elle est devenue technicienne, cognitiviste. « Les ordinateurs – comme l’a constaté J.-P. Raffarin – ont remplacé, au sein des cabinets ministériels, les voitures noires. » Aujourd’hui, la rationalisation des décisions, l’habillage scientifique de la pratique politique a périmé la rhétorique politique, rendu désuète la persuasion, et légitimé le marketing politique. La formule « le changement, c’est maintenant », retirée aux hommes politiques, cesse d’être un slogan et retrouve sa force de persuasion quand un écrivain s’en empare. Dans Cercle de Yannik Haenel, un des grands romans en phase avec le début du XXIe siècle, un homme laisse partir le RER qui, comme chaque matin, doit le conduire à son travail. Une phrase lui vient, comme un déclic : « C’est maintenant qu’il faut reprendre vie. » Cette injonction fait venir d’autres phrases, elles guident les pas de l’homme resté à quai. Haenel écrit : « Sa façon de marcher, sa respiration, tout se faisait large. Car dans sa gorge, à chaque pas, une phrase arrivait… Impossible de savoir si c’est vivre qui suscitait les phrases ou les phrases qui réinventaient la vie ! » Réinventer la vie ? C’est ce que les socialistes sous Mitterrand avaient mis en 5


musique : « Ne croyons plus aux lendemains qui chantent, c’est aujourd’hui que l’avenir s’invente, changeons la vie, ici et maintenant. » Hollande, lui, est passé de la chanson au pur énoncé performatif. Pendant que le jeune héros de Cercle se demandait qui il était avant le train de 8 h 07 : « Je vivais, j’avais des gestes, il m’arrivait de parler, mais cette vie, était-ce vraiment la mienne ? » Le malentendu, avec Hollande, c’est qu’il voulait le pouvoir en tant que tel, dans une plénitude autosuffisante, qui ne voulait rien qu’elle-même, qu’il n’aurait pas à partager, qui n’était là pour rien ni pour quoi que ce soit d’autre. Plus prosaïquement, Hollande accomplissait, dans son registre à lui, la prophétie d’Andy Warhol, qui avait prévu que l’ambition de chaque humain était de connaître un moment de célébrité. L’ex-premier secrétaire national du PS voulait parader, se montrer, être vu, serrer des mains, s’offrir aux selfies, voyager, jouir du protocole, des rencontres au sommet, poser le pied sur le tapis rouge, inaugurer, commémorer, défiler, s’enchanter de passer, raide comme une marionnette téléguidée, les troupes en revue, monter sur l’estrade, se poser sur le plateau d’un porte-avions. Depuis quand Hollande a-t-il senti en lui ce singulier appel qui va faire de lui un animal politique, une bête à sang froid, un fauve qui pratique la politique vingt heures sur vingt-quatre et s’ennuie les quatre heures qui restent ? Surtout, comment lui est venue l’idée de devenir un jour président, avec la conviction que c’était là son destin ? La clé est bien sûr à trouver dans l’enfance – parents, milieu, paysage, circonstances d’époque. Par exemple, a-t-il grandi dans une famille où il était de tradition d’avoir de grandes discussions ? Les enfants sont exposés aux humiliations, outrages, gifles, paroles blessantes. « De quoi je me mêle ? Pour qui tu te prends ? » On les rabaisse, ils apprennent que les humains sont dissimulés, menteurs, mauvais, méchants. Mais l’enfant qui se sait aimé, qui se voit entouré, admiré, qui découvre qu’il est intéressant puisqu’on le traite comme un petit prince, celui-là se hisse vite au-dessus de ses blessures. Il se sent pousser des ailes, suit sa bonne étoile et entrevoit ce qu’il y a de grand en lui. Je pense aux forts en thème, aux prix d’excellence, à tous ces premiers de cordée qui se sont élevés au-dessus des autres et n’ont pas été sabotés par le milieu familial et l’école. Ils dirigent, dominent, s’enrichissent. Beaucoup deviennent avocats d’affaire, banquiers, dirigeants, patrons. Saint-Exupéry (1943), lui, s’était fait aviateur, il recherchait la compagnie des nuages et l’espace, seul, environné de nuées, d’azur et de silence, des pensées jaillissaient dans sa tête. C’est ainsi que lui est venu Le Petit Prince, l’histoire de cet enfant merveilleux qui s’imagine tout-puissant et qui finit foudroyé, mordu par un serpent issu de la planète terre qui lui rappelle son autochtonie et le punit pour s’être élevé trop vite, trop tôt, trop haut, trop jeune. L’enfant, gagné par l’ivresse des sommets, avait oublié de redescendre, le contact était perdu avec le monde d’en bas, avec lui-même, avec sa créativité. Le Petit Prince ? Un être inachevé, incomplet, à l’image de tous les golden boys, des flambeurs, des allumés de Wall Street, des propriétaires de jets, de yachts, les 6


parachutés dorés. Quelque chose, chez eux, de spécifiquement humain, fait défaut. En guise d’intériorité, ils ne trouvent en eux-mêmes que le vide et la sauvagerie.

Autrefois, l’éducation du prince prévoyait une mise à l’épreuve de son statut princier. L’enfant passait rituellement par une phase d’abaissement. Il s’engageait à travailler aux cuisines, dans un château qui n’était pas celui de son père, et à essuyer la suie, à « balayer les cendres »… tout en conservant sa chevelure d’or, c’est-à-dire son auréole. Georges Orwell appelait ce passage : « se retrouver dans la dèche », accepter d’être déchu. Orwell avait décidé, pour se libérer d’un héritage petit bourgeois qui lui pesait, de partager la vie de plongeurs dans les cuisines du soussol des grands hôtels. Il raconte cette expérience dans un roman : Dans la dèche à Paris et à Londres. C’est à cette époque qu’il avait rencontré les jeunes diplômés des Grandes Écoles et des universités prestigieuses, pour qui travailler aux cuisines, dans une pizzeria ou comme sushiman était l’indispensable préalable aux tâches de haut niveau auxquelles leur origine sociale les avait préparés. On connaît les rêves d’enfant : devenir pompier, pilote, prêtre, cascadeur, footballeur. Mais président ? Ils sont un petit cercle à travers le monde à s’y préparer. Dans nos démocraties, à l’origine de cette aventure : les mères. On pense aux clans Kennedy, Bush, aux confidences, en France, d’un Jean-François Copé. Les mères ne donnent pas seulement la vie, elles sont source de pouvoir. Elles exercent sur le petit d’homme une suprématie qui l’emporte sur toute autre relation. L’enfant est le satellite de maman, mais celle-ci en retour utilise son pouvoir pour encourager le petit insolent à se croire tout-puissant. Devenu président, hyper-président, monarque républicain, il aura la tête qui tourne, convaincu que tout lui est dû, qu’il peut tout faire, sans rendre des comptes, que ça ne se saura pas, même si tout finit toujours par se savoir. En même temps il prendra vite la mesure de ce qu’implique l’exercice du pouvoir comme fardeau, soumission à une servitude de tout instant, état d’alerte et de folie permanent face aux bonnes et aux mauvaises surprises, d’où qu’elles viennent. Que veulent les mères ? Un ami homosexuel belge, professeur de français en Floride, revient à Bruxelles pour les vacances. La canicule le fait souffrir, il se met torse nu. Sa mère arrive dans son dos. Elle découvre les tatouages de son fils : « Connard ! ». La mère de Houellebecq, épouvantée par la vocation littéraire de son fils, déclare au journal Le Monde que son rejeton ne mérite qu’un coup de canne dans la gueule ! Baudelaire, le premier, avait évoqué ces mères, révulsées par l’idée d’avoir peut-être mis au monde un poète. Ma mère, elle, m’avait suppliée, à genoux : « Promets-moi de ne pas être un révolutionnaire ! » C’était en mai 68. Quelques mères sont connues pour leur participation active à la trajectoire de leur grand homme de fils. Augustin voulait faire la fête, Monique, sa maman, en a fait un saint. La mère de Staline a fait parler d’elle pour avoir dit ce qu’elle pensait de son 7


petit qui se prenait pour le tzar : « Tu aurais mieux fait d’être prêtre ! » La mère de Sartre, après avoir lu Les Mots a réagi : « Il n’a rien compris. »

Toutes ces mères qui n’envisagent pas d’autre avenir pour leur fils que le sommet de l’État, qui s’impliquent à fond dans son ascension, ne renoncent pas pour autant à former le vœu, terrible quoiqu’inspiré par la tendresse, que rien ne puisse lui arriver. Mais c’est peut-être quand on est président, quand on est le plus exposé des hommes, le moins épargné qu’en même temps on a l’intime conviction que c’est gagné, que plus rien ne peut vous arriver, avec ou sans garde du corps. Hollande, dès ses premiers pas en politique et sans doute bien avant, a vécu avec la conviction qu’il était le meilleur, fait pour être président. C’était son idée, c’était l’idée de sa maman. Je devine le retentissement que peut avoir, dans l’organisme d’un fils adulé, l’énergie maternelle : c’est elle qui entretient le rêve éveillé de l’enfant. Hollande a remué ciel et terre pour s’élever au-dessus de la mêlée, atteindre la place qu’on ne partage avec personne. Il a absorbé ses adversaires un à un, puis, pendant la campagne présidentielle, lui, le premier secrétaire national du PS, s’est métamorphosé en guerrier. Et c’est à travers une action éclair – le discours du Bourget – qu’il a enlevé l’Élysée. C’est un peu comme cette trajectoire d’un soldat que raconte Achim von Arnim dans l’Invalide Fou (1818). Un militaire, comme s’il avait tout à coup le diable au corps, jette bas de son cheval son général, monte en selle à sa place et, suivi de son régiment, sabre au clair, enlève la batterie ennemie. Avant de se laisser à nouveau domestiquer par la routine et les déterminismes du temps. Arrivé au sommet, Hollande a cru pouvoir s’y maintenir, jouir de lui-même et de sa grandeur. Aucune voix, aucune de ces paroles flottantes qui sont dans l’air, qui vous font des suggestions, n’est venue rappeler au locataire de l’Élysée qu’il n’était pas bon de demeurer en permanence dans l’esprit et les facilités du monde d’en haut, qu’il y avait un risque d’inachèvement, le danger de se retrouver perdu, comme ces hommes creux dont parle T. S. Eliot, qui n’ont pas d’espace intérieur et habitent imparfaitement leur corps. Qu’il fallait savoir redescendre, abandonner de temps en temps ses privilèges, toucher terre, rendre des comptes, connaître l’abaissement. L’illusion d’être un petit dieu, ce sentiment primitif de toute puissance, d’invulnérabilité, induit chez l’enfant par des parents émerveillés et l’ambition d’une mère, véritable ange gardien, une psychanalyste allemande, Alice Miller, lui a donné un nom bien dans l’air du temps. Un mot qu’on pourrait traduire par « grandiosité ». Rien à voir avec la grandeur véritable : la psychanalyste parle de « grandiosité infantile » et des dangers qui menacent les élévations trop précoces : chute dans la dépression, dans la délinquance, la toxicomanie de ceux qui n’arrivent pas à cultiver jusqu’au bout leur « petit prince intérieur » ou qui ont oublié de retourner sur terre après le vertige des sommets. 8


Les êtres convaincus de représenter ce qu’il y a de mieux ignorent leurs limites et ne supportent pas l’ennui inhérent à l’économie humaine. Ce qui peut leur épargner une interminable errance c’est la rencontre de quelqu’un qui incarne une vraie grandeur. Dans les contes, celui-ci apparaît curieusement sous les traits d’un homme sauvage, c’est lui qui vous fait découvrir ce qu’il y a de grand en vous. Grimper sur les épaules de cet homme pour s’élever au-dessus de soi-même, c’est la voie. Mais n’imaginez pas une alliance entre un novice et une belle âme ! Mettre en jeu des qualités morales et des sentiments nobles ne mène à rien. L’homme sauvage est peut-être un fripon – un trickster – car il s’agit bien de désenfouir chez l’apprenti quelque chose d’obscur, de sauvage, de violent, d’ardent, une énergie, une vitalité, une virilité qui prend le visage du guerrier, du chasseur, du baroudeur, du danseur fou. Tout ce qui justement épouvante les mères. Cette aventure, cependant, aurait un goût d’inachevé sans la phase d’abaissement, le travail aux cuisines, le balayage des cendres, envers exact des excès et des sorties de route intempestives. Les rites de passage ont disparu, plus personne n’indique la voie obscure aux jeunes privilégiés qui, au fond d’eux-mêmes, sont restés ces chérubins auxquels tout est permis et qui pensent se prémunir à jamais de tout ce qui peut les tirer vers le bas. Hollande, à son arrivée en politique, avait préparé son système nerveux et musculaire à la fonction présidentielle. Comme débatteur, il était pourvu d’armes de tous calibres, répondait du tac au tac, bien entraîné. Il a grimpé sur les épaules de Mitterrand qui en a fait un chargé de mission. Je me souviens de Charles Pasqua, qui avait l’expérience du secteur privé – il avait été chez Pernod Ricard –. Pasqua avait déstabilisé Hollande lors d’un débat public en lançant au jeune apparatchik offusqué : « Vous n’avez jamais travaillé ! » C’est auprès des gourous de la com, des as du marketing, des stratèges du fastfood, des théoriciens du hamburger bien plus qu’auprès des poids-lourds de la rue Solférino, que l’ambitieux Hollande, sorti de la couveuse de l’ENA, a cultivé sa « grandiosité ». Ils lui ont transmis le sens de l’efficacité à court terme. C’était la fin de l’amateurisme persuasif, les communicants ont pris le pouvoir. Dans leur philosophie, le fameux « changement », cette notion phare, qui continue de faire battre, mais pour combien de temps encore, le cœur de la rhétorique socialiste, a trouvé une seconde chance : elle se confond dorénavant avec le concept de nouveauté tel qu’on l’entend chez les illusionnistes de la publicité. Pour ne pas vous enfermer dans la partie de ping-pong entre publicité commerciale et propagande politique, cette remarque de Baudelaire : « Il y a dans tout changement quelque chose d’infâme et d’agréable à la fois, quelque chose qui tient à l’infidélité et au déménagement. Cela suffit à expliquer la Révolution Française. » Hollande n’a peut-être pas « balayé les cendres », mais il a partagé avec le commun des mortels les infidélités et les déménagements. Il a déjoué les engagements à long terme, s’est gardé des aspects trop « terrestres » du conservatisme féminin, en 9


échappant à des mariages qui l’auraient connecté trop fermement au sol. Et c’est sans état d’âme qu’il s’en est pris aux fondements de cette institution en proclamant pour la France le mariage pour tous. Il faut se représenter Hollande en guerrier. Il a été en campagne, est monté au front, le poitrail ouvert. Pour les socialistes, c’était « tous derrière et moi devant ». Ensuite, devenu président d’une France en guerre sur son sol et engagée au Proche Orient et en Afrique, Hollande, conformément à son statut de chef des armées, a pris sans état d’âme ses responsabilités. L’exécutif a multiplié les fronts, des soldats ont été « projetés » un peu partout, au Mali, au Niger, au Tchad, en Centrafrique ; de nombreuses cibles ont été « traitées ». Hollande, dans son rôle de chef suprême, ne s’est pas privé du plaisir des visites éclair aux forces engagées dans des opérations extérieures. On l’a filmé passant une journée en Irak, ou en train d’arriver dans une mise en scène qui visait l’effet surprise, sur la base opérationnelle à Gao, au Mali. Lorsqu’il aura fait ses adieux et quitté l’Élysée, Hollande, tout en tentant une nouvelle aventure, forcément moins glorieuse, pourra toujours repasser dans sa tête le film de ces tournées de popote, quand il était debout, rayonnant au milieu des officiers en treillis. On attendait du président Hollande qu’une fois élu, il allait rester offensif et, sur sa lancée, continuer le combat. Or, dès son entrée en fonction, on s’est interrogé : où était passé l’ennemi de la finance, qu’était devenue la promesse d’une renégociation des traités européens ? Qui était ce garçon en culottes courtes qui voulait être le bon élève de l’Europe ? Sur tous les fronts, Hollande a déserté. Il n’a pas osé affronter la chancelière Merkel et, contre toute attente, il est passé outre l’assurance faite de maintenir à Florange les deux derniers hauts fourneaux de la sidérurgie lorraine. Oui, les débuts de Hollande président ont été calamiteux : Florange, l’affaire Leonarda, le scandale Cahusac : que des échecs et des couacs. On a connu des rois qui laissaient leur sceptre s’échapper des mains. C’est ce que fait Robert Widmark dans la Jeanne d’Arc de Bernard Shaw, filmée par Otto Preminger. Hollande, lui, savait tenir une épée et s’en servir. La preuve, sa campagne présidentielle et son comportement comme chef des armées. Mais il y a l’autre Hollande, celui qui, devenu président, a aussitôt pris ses distances avec « l’homme sauvage ». On a vu un chef d’État qui se dégonfle, se renie, trahit les Français. Mais n’est-ce pas la société post-moderne, celle des marchés et du spectacle, qui s’est détournée de celui qui, chevelu et barbu, figure dans l’imaginaire le « guerrier intérieur » ? Nos démocraties encouragent le guerrier extérieur, le militaire de carrière, le para, le marine. Elles recrutent, elles incorporent, mais elles craignent le guerrier intérieur, surtout quand il anime une jeunesse qui veut exister, qui a conscience qu'« elle vaut mieux que ça ». La société décourage la spontanéité et l’excès chez les jeunes, surtout quand ils sont assez fous pour danser avec une épée à la main. Car l’important, c’est la danse. Comme dit un vieux dicton celte : « Ne donne jamais une épée à un homme qui ne sait pas danser. » Ou comme le 10


suggère ce passage des Renards Pâles de Yannik Haenel, le roman absolument contemporain de Nuit Debout : « Un homme était planté là, immobile, cheveux hirsutes, vêtu d’un long manteau. Il avait l’air d’avoir passé la nuit dans la forêt. C’était moi ! » Les éléphants du PS avaient remarqué les qualités du dirigeant Hollande, sa connaissance des méandres de la bureaucratie du parti, sa signalétique mentale. L’homme d’appareil était froid et malin. En même temps, il était content de lui, se savait drôle, et montrait sa supériorité en pratiquant les bons mots et les mots d’esprit. Son ambition lui attirait railleries, mises en boîte, et de nombreux surnoms : « monsieur petites blagues » (Fabius), « fraise des bois », « couille molle » (Aubry), « guimauve le conquérant », « culbuto » (Valls), « capitaine de pédalo » (Mélanchon). On trouve aussi, pour le qualifier, « petit rédacteur en chef du Canard », en souvenir d’un Hollande, non seulement lecteur du journal satirique, partie prenante de l’esprit chansonnier de l’hebdomadaire, mais aussi informateur, toujours prêt à alimenter en potins et en révélations les pages consacrées aux dérives et aux délits du pouvoir. Mais c’est avec « flamby » que la flèche atteint sa cible : « bambi » n’est pas loin, mais c’est la conjugaison entre le flasque et le mou du caramel et l’effet flamboyance, qui donne sa consistance à cette étrange entité, capable de montrer au public, en alternance, ses deux faces opposées. Mais que « flamby » se console : la République a vu passer bien des dirigeants plus énergiques en paroles qu’en actes. Elle a créé des surnoms tout aussi savoureux pour désigner ces oxymores vivants, véritables ornithorynques de la politique. Edouard Daladier, par exemple, président du conseil, était surnommé le « taureau aux cornes d’escargot ». Pacifier la société en neutralisant « l’homme sauvage », toujours en embuscade, participe d’une volonté qui trouve un large écho dans l’Église, dans la mission qu’elle se donne de tenir les âmes. Mais aussi un relais chez un philosophe médiatique, Michel Onfray. En question, la mise en scène, dans l’Évangile, d’un Jésus en fureur, qui chasse à coups de fouet les marchands du Temple. Le Greco dans l’un des plus beaux tableaux de l’histoire de la peinture, célèbre cet événement qui magnifie l’énergie christique. Cet épisode, aujourd’hui, gêne le clergé catholique. Et elle dérange le philosophe, qui se justifie en prétextant qu’Hitler, qui était « catholique », se serait approprié cette séquence évangélique dans Mein Kampf. L’Église et l’État, le sabre et le goupillon sont sur la même ligne quand il s’agit de contrôler l’intimité amoureuse des jeunes gens. Qui, aujourd’hui, trouve les mots pour parler de la virilité, de ce que dégage comme vitalité, fougue, énergie, le magnétisme masculin en acte ? Montrer son épée ne signifie pas forcément se battre. Mais c’est le signe qu’on est déterminé, qu’on n’abdique pas. « Mon épée ne dormira pas dans ma main », disait William Blake. Mais il est des moments où il s’agit de redescendre sur terre, de bousculer sa « grandiosité infantile », de « sortir son lion ». « Tout ange 11


est terrible », disait Rilke. Se joue ici le passage d’un temps maternel immobile, intime, protégé, vers un temps en mouvement, où vous avancez en marchant, courant, dansant : le temps du père. Un vieil ami de Hollande, Jean Pierre Jouyet, énarque de la promotion Voltaire, secrétaire général de l’Élysée, a écrit un livre sur la Révolution de 1789, ce qui lui permet d’éclairer en passant de quelques coups de projecteurs les mœurs de la Cinquième République et de son élite politique. Il note ainsi que la noblesse de robe était aussi indispensable à l’Ancien Régime que la bourgeoisie d’État l’est aujourd’hui. Au sujet de Turgot, il constate avec ironie que « pour administrer l’économie, être banquier ne nuit pas, qu’on s’appelle Necker ou Macron », et qu'« être l’ennemi de la finance paye toujours, à condition de ne pas le rester ». Histoire de rappeler que, même si Hollande avait tenté quelques pas en direction d’une remise en cause de la tyrannie de Wall Street, le « système » aurait vite su lui signifier les limites à ne pas dépasser. Jouyet rappelle aux Français que l’exécutif de leur pays dispose du pouvoir le plus étendu dans l’Europe occidentale : « un cocktail gaullo-bonapartiste d’autorité » dont il a pu apprécier l’exercice au quotidien. Mais là où le vieil énarque est au mieux de sa forme, c’est quand il évoque les difficultés de Louis XV à endosser ses habits de souverain et qu’il prolonge son propos par ce constat : « On a souvent besoin d’une femme pour se révéler comme chef ! » J’écris ces lignes pendant que le chef de l’État entame sa tournée d’adieux. À trois mois de la fin de son mandat, voilà qu’il tente d’effacer le spectre de Florange, en se posant en sauveur d’Alstom. Tel un étudiant qui aurait échoué à un examen, il rejoue l’épreuve dans sa tête, corrige, fait du rattrapage, se met au niveau et conclut qu’après tout il n’était pas aussi mauvais. Hollande se la joue aussi en numéro un du clergé républicain : il prêche. Et nous fait comprendre que sa religion à lui, c’est la République. Il avait affiché sa grandiosité en expliquant qu’« être un président normal suppose des qualités exceptionnelles ». À présent, alors qu’à droite s’étale l’obscénité d’un Fillon et de ses soutiens, Hollande, avant que le rideau ne se ferme pour lui, confesse qu’« un président doit être exemplaire ». Exemplaire ? L’écho répond : « plaire… plaire… plaire ». Hollande change facilement d’image et de posture. Pendant qu’à la télé, sept prétendants s’interpellaient d’un pupitre à l’autre, il surprenait par la variété de ses apparitions. À chaque étape de la primaire il était signalé ailleurs, tantôt seul, simple citoyen devant un écran dans sa chambre de la préfecture des Ardennes, tantôt à des années lumières, dans les sables du Mali avec l’État-Major, ou à 12000 kilomètres de Paris, dans un parc solaire, en plein désert d’Atacoma, « sans connexion internet et sans téléphone ». Il avait même saisi l’opportunité de son séjour au Chili, pour se recueillir sur la tombe d’Allende et rappeler ainsi qu’il était 12


toujours socialiste. Enfin le sportif, qui tapait parfois dans un ballon même s’il a passé l’âge, s’était manifesté dans les tribunes pour suivre la victoire de la France au Mondial de handball. L’un des caprices de Hollande, insupportable provocation pour les militants, aura été son choix de tourner le dos à la primaire le jour du lancement de la compétition et de s’offrir un moment de détente en se rendant au théâtre, accompagné par la ministre de la Culture, chez Drucker. Les politiques font semblant d’être cultivés, ce qui est faux. Hollande ne prend même pas cette précaution. Drucker, c’est ce saltimbanque devenu avec le temps l’une des institutions nationales dévouées à l’abrutissement de masse. J’étais tombé un soir devant ma télé sur Céline Dion, une voix dont on a dit qu’elle ressemblait à « un produit à polir les meubles ! » C’est Drucker qui l’a imposée. Passer la soirée chez ce marchand de vide, et le faire savoir, c’est démontrer qu’on vit dans l’insignifiance, qu’on s’est habitué à passer sous silence ce qui est important et grave. Mitterrand avait quitté les Français en disant croire aux forces de l’esprit. Mais pour le chef de l’État, à l’heure du marketing politique et des éléments de langage, le mot « esprit » n’a plus guère de sens. Il y a une futilité, chez Hollande, une frivolité, qui est bien dans l’ambiance du néolibéralisme. Comme si, en haut comme en bas, les cerveaux n’étaient plus occupés que par des bricoles. Pour De Gaulle, Pompidou et jusqu’à Mitterrand, il existait un lien entre littérature et politique. Après, avec Chirac, Sarkozy, Hollande, ce lien s’est perdu, et avec lui, l’amour de la langue. On imagine mal, chez ce dernier, parmi les conseillers de l’ombre, un écrivain. Trop compliqué ! Le président ne s’intéresse qu’au présent, et c’est l’information continue qui le renseigne sur l’époque et la marche du monde. On comprend que son environnement préféré, c’est celui des journalistes, politologues, sondeurs d’opinion et tous les acteurs permanents de la com. On lui a beaucoup reproché le temps passé avec les représentants du quatrième pouvoir. Hollande ne croit en rien. Du moins c’est ce qu’affirment ses proches. Mais l’important n’est pas de croire. La croyance, c’est une mise en abîme. C’est comme les anneaux aux oreilles de la vache qui rit. On voit la vache avec ses boucles d’oreille et, sur chaque boucle, à nouveau la vache, et ainsi de suite, jusqu’à ce que vous perdiez la vache, qui peu à peu se dissout dans la nuit. Hollande a calé son logiciel sur une seule trajectoire. Il n’a probablement jamais été touché à vif par une peinture, un roman, un quatuor. A-t-il été tenté de venir sur le terrain de la religion et d’y planter sa tente ? C’est peu vraisemblable. De même qu’il a été indifférent aux humanités, aux lettres classiques, aux auteurs qui ont enrichi la littérature, de même l’hypothèse divine a dû lui paraître inutile, voire incongrue. Mais on n’est jamais sans religion. Et il n’y a pas de fonction présidentielle qui ne réclame un style, une esthétique, une transcendance.

13


La religion de Hollande, c’est la religion républicaine. C’est elle qui encadre les inaugurations, les commémorations. Qui convoque, quand c’est nécessaire, les chœurs de l’armée, et donne aux discours leur tournure solennelle, parfois lyrique. Sous De Gaulle, le tremblement sacré était encore sensible, quand Malraux, dans une déclamation quasi chamanique – aujourd’hui lui quasiment inaudible – osait son fameux : « Entre ici, Jean Moulin ! » Le sacré, je peux m’en passer sans problème. Mais je suis indigné quand la République m’impose un sacré de pacotille. On se souvient de la cérémonie dans la cour des Invalides, en hommage national aux victimes du Bataclan. Elle était filmée par l’armée, avec de nombreux gros plans sur les officiels : Valls, Sarkozy, le président du Sénat. Hollande, lui, était placé légèrement en avant par le protocole. Il paraissait sincèrement ému et son discours était digne, et juste dans le ton. La manifestation m’a bouleversée, mais faut-il passer sous silence la façon dont elle a été dévoyée ? Peut-on oublier ce que les Français – du moins ceux qui ne somnolent pas encore dans le bien être de la société du spectacle – ont vécu comme une agression ? Pourquoi avoir mis du Brel, pourquoi de la chanson, pourquoi Quand on n’a que l’amour, de surcroît hurlé par trois chanteuses médiocres, pourquoi Perlimpinpin, avec Nathalie Dessay, pour une fois vulgaire et mal inspirée, pourquoi ce parasitage sans retenue de la cérémonie avec cette chanson de Barbara ? Je considère que le mauvais goût est un péché, et même l’un des péchés capitaux. Mon cerveau est catholique. J’ai le souvenir d’une Église qui savait honorer les morts. Les fidèles, impressionnés, passaient de l’autre côté des choses. Il m’arrive d’être hanté par les paroles, les silences, les chants, les liturgies, les décors, les instruments, les musiques avec lesquels elle donnait à ses célébrations de la hauteur, de la gravité, de l’émotion, de la solennité. Quand j’étais à l’université, l’aumônier des étudiants catholiques m’avait dit : « Même si Dieu n’existe pas, il t’aime ! » Aujourd’hui, j’ai envie d’ajouter : « Même si Dieu n’existe pas, tu dois le craindre ! » Les suppôts de la religion républicaine, eux, ne sont pas des « craignant Dieu ». Pour ces fruits secs, dont la facilité de vivre a éteint les dernières lumières de l’Esprit, la mort n’est pas le sujet. Confronté à la grande faucheuse, le clergé républicain se montre embarrassé, incompétent, démuni. C’est dire qu’il est percé à jour, démasqué ! Aux Invalides, la religion républicaine a insulté les victimes et fait régner le mauvais goût et la laideur. Hollande va quitter l’Élysée, sa cote d’amour est au plus bas. La classe politique est désavouée, les deux principaux partis sont enlisés, la campagne présidentielle patauge, les médias sont en ébullition, les réseaux sociaux s’emballent. Faut-il s’étonner si des voix se sont fait entendre – Christine Angot, « l’énervée douloureuse » (Cécile Guibert), et quelques habitués du premier cercle, meurtris mais fidèles – pour demander au président sortant d’en reprendre pour cinq ans ? « Culbuto » n’était guère plus mauvais que les bons à rien qui l’ont précédé. Chirac 14


s’était fait élire pour réduire la « fracture sociale » et il s’est empressé de ne rien faire. Sarkozy avait tout du voyou, c’était un pervers, arrogant avec la justice, et obsédé par le fric. Hollande, pas de doute, était intègre. L’exemplarité, pour une fois, n’était pas un vain mot. Il aimait s’abandonner aux délices de la domination, martyrisant ses proches, observant avec ironie ses courtisans et leurs intrigues, mais il n’a pas cherché à s’enrichir. J’ai même applaudi Hollande quand il a commencé tout doucement à s’occuper d’écologie. Lui qui n’avait jamais voulu se connecter à la terre, a poussé l’exigence environnementale jusqu’à organiser – bravo ! – les accords de Paris sur le climat. J’ai aussi approuvé ses choix et ses initiatives en matière de politique étrangère. Alors, faut-il sauver le soldat Hollande ? Le mot salut, probablement, ne lui dit rien. Trop religieux ! Qu’à cela ne tienne. On peut le remplacer par « culture », l’autre nom qui désigne désormais ce que les religions appelaient salut, rédemption. Mais pour quelqu’un qui est en empathie avec Drucker, et qui préfère de beaucoup, depuis toujours, les journaux aux livres et à l’art, que peut valoir la culture surtout quand elle se perd dans le tout culturel ? Reste que, depuis peu, dans une France en état d’urgence, et sans doute en alerte pour longtemps, la présence de la mort, sa proximité retrouvée, a rendu Hollande, comme tout un chacun, moins frivole. Peut-il surprendre ? À l’inattendu, les dieux livrent passage, mais, pour l’heure, le président est au purgatoire, la traversée du désert a commencé. Sa solitude est grande, son statut le condamne à évoluer dans des régions qui le mettent hors de portée des petitesses de la politique des clans. Que va-t-il faire ? Attendre une occasion pour attirer les projecteurs ? Pour donner son avis, montrer qu’il peut encore « peser » ? Ou simplement se rendre intéressant ? Un jour viendra où, quelle que soit la popularité de son successeur, qui finira bien à son tour par décevoir et être rejeté, les Français finiront bien par le regretter, lui rendre justice. Car Hollande en est convaincu : « Naufragium feci, bene navigavi », « J’ai fait naufrage, mais j’ai bien navigué ». Gérard Gromer

15


16


Elle est retrouvée ! Qui ? L’Europe

Ô Rhin artère bleue d’un corps de femme : Europe. Apollinaire, Souvenirs. Griffonnées à la hâte, sans trop réfléchir, en marge, et dans le plus grand désordre, ces quelques observations, réflexions, citations, parenthèses restées ouvertes… Déjà elles appellent une suite…

Le jour se lève Après l’annus horribilis de 2016, Trump, Brexit, etc., on croyait qu’il n’y aurait plus de saison… Des Français mécontents, en colère, quadra, octogénaires, garçons et filles de 28 ans : ils attendent quelque chose qui toujours ne vient pas. Et c’est le grand ciel bleu. Le printemps français. Le joli mois de mai. Le vent se lève. Mais oui, puisque nous sommes faits pour bien respirer. De l’air ! « Sans trop savoir où ça allait, le mouvement, tout ça », Laetitia Avia, candidate LREM aux législatives… « On va vers le mieux même si ça va être long… »

Le nouveau-né de l’histoire Enfant prodige, jeune lion, surdoué, auréolé. Authentiquement maîtrisé et civilisé.

17


Photogénique. Clichés léchés de la photographe Soazig de La Moissonnière : Emmanuel Macron, de dos, fixant la pyramide du Louvre illuminée. Images pour une légende… Et le même sans cesse vu sous tous les angles. Simplement là pour être vu. Puissance d’élucidation du jeune aiglon. Son agilité conceptuelle. Sa rapidité de réaction. Il va vite, pense vite, anticipe, saisit les opportunités et décide… Son saut dans le marigot politique, pour y planter sa tente, prend ceux qui sont là, le microcosme des éléphants en pilotage automatique, par surprise. Les blocs des partis se fissurent. « J’ai vu les blocages à l’œuvre, ça m’a indigné. Quelque chose s’est construit en moi. » Et si Emmanuel Macron n’avait pas eu d’autre solution que de devenir président de la République ?

Saint Ex Portrait de l’enfant mélodieux, le jeune Macron en Petit Prince : une aubaine pour les éditeurs. Éditions, rééditions, nouvelles traductions : en basque, breton, alsacien. Mais aussi en grec, latin, persan, sanscrit, pachtoun. Le marché se développe, ça n’en finit pas : Griesmann, petit prince de la planète foot ; Edgar Moreau, petit prince du violoncelle ; Thomas Pesquet, petit prince du cosmos. La tête dans les étoiles, les yeux et le cœur grands ouverts, le spationaute, qui vient de réaliser le rêve de Saint Ex, ne manque jamais de rappeler que les œuvres de l’écrivain aviateur figuraient dans ses bagages en bonne place.

L’exception Ses parents ? Des notables de province, mais qui regardent vers Paris. Je les imagine lointains, distants, froids, absents, n’ayant rien à transmettre. L’enfant semble abandonné à lui-même : « Ils m’ont laissé construire ma liberté. » L’explication est laconique : pour sûr, ce n’est pas l’amour parental qui viendra étouffer et satelliser le petit Emmanuel. Désencombré, l’enfant, qui échappe à Œdipe, comprend très tôt qu’il a intérêt à chercher ailleurs. Je remarque, en passant, que les Macron, même s’ils se reconnaissent dans le catholicisme culturel de convention tel qu’il survit dans une France devenue terre de mission, ne font pas baptiser leur fils. Négligence ? Agnosticisme ? Provocation ? Emmanuel se fera baptiser à l’âge de 12 ans. Le jeune Macron sent que ses parents, qui, certes, l’ont fait naître, ont donné le jour à quelqu’un qui n’était pas lui. Il se dit : « je vaux mieux que ça ! » Macron et moi n’avons pas la même bibliothèque. Mais comment ne pas convoquer ici 18


Lautréamont ? « On me dit que je suis le fils de l’homme et de la femme ; ça m’étonne, je croyais être davantage ! » Justement « est génial celui qui a le libre usage de sa naissance ».

Destin La figure de son destin c’est elle, Manette, la bien-aimée grand-mère, sa véritable « Urheberin » (« auteur »). Elle accueille le petit réfugié, écoute, devine. Elle est institutrice, (retraitée), de celles, très rares, qui ne sont jamais meilleures que quand elles enseignent en-dehors de l’institution scolaire. C’est une vieille femme libre, ouverte, aussi ancienne directrice de collège, complètement déraisonnable, mais avisée, gardienne de certaines valeurs culturelles. Une personnalité émancipatrice, qui n’avait plus rien à perdre. Qu’a demandé l’enfant ? Qu’a-t-il obtenu ? J’imagine le petit écolier sur ses genoux, en train de découvrir la littérature, les grands classiques autrefois incontournables. Je devine l’enfant qui questionne, provoque, en quête d’idéaux. Manette veille sur lui et lui évite d’errer, de trop se chercher. Dieu a voulu qu’il naisse. Il lui a envoyé deux femmes, grâce à qui il va apprendre ce qu’entre tous les autres, il est venu faire en ce monde. Le voici engagé sur le chemin de l’autonomie, avec une haute idée de ses capacités. Certain de sa réussite à venir. Il ne doute de rien et n’a pas peur de vivre. Macron a aimé d’amour sa première initiatrice, et adoré la liberté d’esprit de la vieille femme. Le sentiment qu’il éprouve pour elle prélude et démultiplie ce qui l’attend : un amour fou, vécu à ciel ouvert, dans une ambiance de réprobation et d’hostilité que seule ne partage pas sa grand-mère qui, plus que jamais, le soutient et le protège. Le scandale, c’est que le jeune homme a 16 ans et qu’il aime sa prof de français et de théâtre, une femme mariée, mère de trois enfants. « Que voulez-vous, je m’entête affreusement à adorer la liberté libre. ». Arthur Rimbaud, novembre 1870 Le mariage du jeune étudiant, à contre-courant de la chaîne ovulaire et génétique, va le soustraire aux cycles générationnels. Adieu cyclaison, répétition, biologie, fécondité. Emmanuel Macron va désormais se tenir au-dessus de l’espèce humaine, s’épargnant d’avoir à s’abîmer dans un corps de femme pour se reproduire. Il va cependant se retrouver propulsé à la tête d’une de ces familles recomposées, flexibles, qui déborde les frontières, mélange les continents, démultiplie les formes de vie, donnant à chaque membre le droit à un territoire personnel, en phase avec la nouvelle « société des individus ». 19


Emmanuel Macron a profité de sa soirée au Louvre pour présenter aux Français sa famille recomposée. Sur le podium de la cour carrée, il a associé à son triomphe, aux côtés de Brigitte son épouse, son impressionnant et kaléidoscopique réseau familial. Ils ont chanté, toutes générations confondues d’une seule voix, à cœur ouvert, l’hymne national, réveillant le nationalisme spontané et naturel des Français. Pendant un bref instant, tout en chantant avec eux la Marseillaise devant ma télé, j’ai eu une rapide pensée pour l’ancienne famille nucléaire. Elle avait explosé en silence, et tout ce monde était parti dans des directions différentes. J’aurais aimé à ce moment-là, tel un astrophysicien, remonter vers ce big bang originel, pour comprendre comment tout cela s’était passé. En même temps, impossible de ne pas continuer à me représenter ce jeune homme de 16 ans, le petit prodige, sur qui une femme de 39 ans, prof de lettre et de théâtre, mariée, mère de trois enfants, avait flashé.

Allons-y, Alonzo Ne jamais remettre au lendemain ce qui peut se faire dans la journée. Ne pas céder à l’illusion que le changement pourra un jour se réaliser demain ! C’est la base, le sommet, le premier commandement de toute pédagogie. C’est la clé que lui donne Manette, l’initiatrice. Une clé pour s’en sortir seul. Et qu’il sera seul à posséder. Non à l’incertitude, au doute, à l’avant-décision. « Rien ne sert de courir, il faut partir à point. » Le grand obstacle à la vie, c’est l’attente. Attendre Godot, attendre que la jouissance arrive. Espérer demain et négliger aujourd’hui. Pourquoi s’épuiser à attendre ? Non à la procrastination. Macron, c’est l’anti-Hamlet. Et c’est l’anti-Hollande, celui qui transformait les promesses en sables mouvants… Maintenant, cette fois : il n’est jamais trop tôt ! Freud a parlé de clé : à de Breuer, son collègue, qui, placé devant les symptômes de grossesse nerveuse qu’il avait induits auprès d’une de ses patientes, est pris de panique, Freud déclare : « Il avait à ce moment en main la clé qui lui ouvrait les portes… mais il l’a laissé tomber. » Macron, titulaire d’un mémoire sur Machiavel, a trouvé chez cet auteur cette injonction : « Tu monteras à cheval aussitôt, et tu te hâteras ! » Machiavel était révolté contre la procrastination des sages florentins, prompts à « jouir des bénéfices du temps. » Les satisfaits, qui n’ont rien fait, n’ayant rien voulu faire, les élus engoncés dans l’opulence de leurs mandats (par exemple, pour les ministres, leurs

20


conjoints et enfants : gratuité des frais de transport « à vie », de la SNCF et d’Air France).

L’esprit français Macron a choisi la cour du Louvre, un des centres les plus en vue de la capitale, pour inaugurer sa victoire. Il fallait au président couronné ce lieu magique, le plus auréolé et le plus aimanté des lieux à halo. L’un des sites, aussi, des grands travaux de Mitterrand. Le Louvre est l’espace qui, dans Paris, dégage la plus grande puissance d’envoûtement. Le nouveau président est arrivé depuis le fond de la cour, et passe devant la pyramide de l’architecte sino-américain Pei, porté par l’hymne à la joie. Par ce geste inaugural, il a montré sa détermination à incarner l’Esprit français (Macron est titulaire d’un mémoire, non seulement sur Machiavel, mais aussi sur Hegel), depuis la royauté jusqu’à la monarchie républicaine de la Cinquième République, en passant par l’Empire. Étonnante soirée, ce 7 mai 2017, au pied de l’ancien Palais des rois, dont une aile avait abrité un temps le ministère des Finances, et qui héberge l’un des grands musées du monde. Avec ce rappel suggéré aux Français de quelques-unes des pages du grand récit, nous ne sommes plus dans le profane, mais devant quelque chose de plus grand que soi. Chateaubriand : « Des scènes extraordinaires de vertu peuvent seules arracher la foule enchantée aux jeux du cirque et du théâtre. » (Martyrs) Confronté au sacré – un sacré qui n’est plus administré par la religion –, on trouve de tout : ceux qui disent : « laissez-moi tranquille » (les théologiens médiévaux parlaient de pusillanimité) ; ceux qui ne sont pas dupes, percés à jour par Lacan : « les nondupes errent ! » ; et puis les dépités, les revanchards, ceux qui passent leur temps à torpiller, et ne pensent qu’à éteindre le feu. Mais ce soir du 7 mai, dans la cour du Louvre, ils ne sont pas là. Je ne vois, en regardant ma télé, qu’une immense grappe humaine en liesse, qui agite le drapeau bleu de l’Europe, avec sa couronne d’étoiles dorées. Je vois une foule réconciliée, en état de communion, en train de se rendre capable de ce changement d’époque. C’est avec son premier discours comme président que se fait la sortie des temps ordinaires. L’intensité des mots qu’il prononce lui donne ce soir son visage. Oui ! À nouveau l’Europe, cette chose inédite dans l’histoire de l’humanité : le projet européen ! À nouveau la raison, de retour en France, pour notre étonnement et notre jubilation. À nouveau l’Hymne à la joie ! À nouveau la musique.

21


Pei L’installation par l’architecte sino-américain Pei de sa pyramide, moderne combinaison de verre et d’acier, n’a laissé aucun Parisien indifférent. En ces tempslà, les lecteurs du Figaro étaient contre, ils haïssaient la pyramide et le faisaient savoir. Pierre Boulez était pour. Je ne peux suivre le pouvoir médiatique lorsqu’il soutient que l’entrée d’Emmanuel Macron dans la cour carrée du Louvre avait une dimension pharaonique. C’est un contresens. Macron n’est pas Mitterrand. Macron a fait sa sortie d’Égypte, il a rompu avec l’ancienne terre, ouvert la Mer Rouge, divisé les eaux, et il est passé à travers, à pied sec, le bras tendu en avant. Pei, par son geste, invite les Français à ne pas se limiter au décor d’Ancien Régime. Sa pyramide s’insère dans le site classique en même temps qu’elle donne un coup de canif dans un espace trop plein, sans le détruire. Imaginez une pelle à gâteau en forme de triangle très pointu, que l’on va glisser sous une part de gâteau pour la soulever légèrement. La pyramide est un peu comme cette part soulevée, qui s’est séparée de ce qui l’environne tout en restant unie à son environnement. Pei, c’est quoi ? C’est la modernité mêlée à l’ancien, c’est la mer mêlée au soleil. Ainsi, dans une France où droite et gauche s’opposaient, Emmanuel Macron a été à même de penser les deux partis depuis l’unité qui les rassemble.

L’élu « Une certaine distance autour de lui grandit l’homme debout. » Elias Canetti, 1966 J’ai souvent entendu Elisabeth Schwarzkopf dans Mozart, dans Richard Strauss. J’ai eu la chance de la rencontrer, c’était à propos d’Ariane à Naxos. Elle l’avait enregistré, mais jamais interprété au théâtre. Quand elle m’est apparue – je me souviens – j’étais sidéré. Elisabeth Schwarzkopf n’était pas de taille humaine. C’était une star souvent distribuée, exposée, avec son nom au haut de l’affiche. La fréquentation quasi quotidienne de la scène l’avait agrandie, montée sur d’invisibles cothurnes, et même les traits de son beau visage s’étaient durcis, modulés pour être vus de loin par son public. D’elle émanait une sorte de fluide médiumnique que j’ai retrouvé récemment lorsque j’ai vu passer Jean-Pierre Chevènement dans le couloir d’un wagon première classe du TGV Strasbourg-Paris. Lui aussi était sorti des repères familiers, propres à ceux qui mènent une existence ordinaire. Lui aussi était modifié, comme habité par une aura médiumnique qui avait gagné ses habits noirs, son écharpe blanche et son imposant chapeau de ministre, et l’avait serré et enveloppé de la tête aux pieds.

22


Je viens aussi de lire, dans une revue, le récit d’un écrivain qui devait rencontrer Philippe Sollers chez Gallimard. Quand celui-ci surgit en haut de l’escalier, c’est, ditil, un basketteur, que la nature aurait gratifié de quelques vertèbres de plus, qu’il voit arriver vers lui. Emmanuel Macron lui aussi a changé de dimension. Tout prend soudain autour de lui une densité nouvelle. Sa victoire l’a grandi, agrandi. Elle vient de la reconnaissance d’autrui, de l’accueil de ceux qui l’ont choisi, approuvé et qui, en sautant et dansant sur place rappellent que la victoire de leur héros est aussi la leur. Emmanuel Macron éprouve cet agrandissement dans sa tête, dans son être, conscient des attentes qu’il suscite en France, en Allemagne, en Europe, dans le monde. Je pense à William Blake : « Et mon épée ne dormira pas dans ma main. » Ce 7 mai, quand il va pénétrer dans l’espace rituel surchauffé, il est simplement là, pour la démonstration, pour être vu, pour la beauté du geste. Et William Blake, encore : « La fierté du paon est la gloire de Dieu. » Les témoins qui le touchaient du regard ou ceux qui, comme moi, ont suivi devant leur écran, au comble de l’émotion, l’entrée en scène et la longue suite de pas de l’élu, ont vu avec quelle lenteur l’adorable jeune homme, tellement soigné, s’était avancé sur le tapis rouge. Il était tout entier dans ce qu’il voulait donner à voir, attentif à ne pas se laisser surprendre par le déplacement de son axe de gravité que son agrandissement venait de provoquer. Tel un funambule qui sait que, sorti de la piste rouge, c’était l’abîme, Macron marchait comme dans un rêve, vers son destin. Avec la certitude de ne pas tomber. Très vite, Macron est devenu Jupiter. Il a même impressionné l’aréopage des économistes des rencontres d’Aix et les dirigeants qui partagent sa vision néolibérale. Ils ont parlé d’ensoleillement macroniste, de l’aspect solaire et jupitérien du nouveau président. Même Cedric Villani, un habitué d’Aix, néo-député Marcheur de l’Essonne, Villani, l’homme des mathématiques fabuleuses, le chercheur en quête de nouveaux systèmes de pensée, s’était enflammé : « Il y a un rayon de soleil. Profitons-en pour enclencher le changement dans la durée. » Sur la plus haute marche du pouvoir, Macron trône, incarne la Nation, porte le projet du quinquennat, réaffirme la voix de la France sur la scène internationale et se saisit de tout problème qui lui paraît le mériter. On s’attend à des éclairs, à la foudre. Dans son tableau Jupiter et Sémélé, Gustave Moreau en 1896 avait représenté Jupiter aux côtés d’une faible mortelle. Un Jupiter si grand qu’il dépassait la stature humaine !

23


Macronus medicus 17 mai : Festival de Cannes. Autre tapis rouge. En compétition, des films anxiogènes, dépressifs. Les souffrances modernes s’étalent sur une vaste période. On connaît l’ennemi, depuis le temps (!) : nihilisme, intégrisme, illettrisme, pulsion ségrégative, consanguinité. « On est chez nous », « On est entre nous. » Eux et nous. Nous contre eux. Comme si le temps n’était plus au ressentiment, à l’esprit de vengeance, à l’autodestruction. De nouvelles pathologies se déclarent à l’échelle de la planète : burn out, psychées désynchronisées, épuisées par les exigences de mobilité. Et toujours : guerre des classes dirigeantes contre la population mondiale, guerre du capitalisme global contre la vie. Horreur économique. Cauchemar néo-libéral. Transhumanisme. Nombreux sont les déboussolés, ceux qui ont perdu le fil, qui ne savent plus où aller. Ils n’ont désormais plus qu’une obsession – la santé –, une aspiration – la délivrance. À la question : « veux-tu guérir ? » la réponse est « oui », ce qui est nouveau : les gens tiennent plus que tout à leurs entraves, leurs inhibitions, leurs penchants obscurs. Mais quelque chose a changé : le monde est devenu avide de guérison. Les Allemands disent : « eine heilungssüchtige Welt » (un monde en quête de guérison). Les humains attendent un sauveur, un exorciste, un thaumaturge. Quelqu’un comme cet Apollonius qui ressemblait au Christ. Et qui faisait des miracles. Quand Die Welt salue la victoire du jeune président français par ce qui a retenti en Allemagne comme un cri : « Der Heiland », « le sauveur », le journal exprimait d’abord le soulagement des Européens de voir que la progression des identitaires, des populistes, était arrêtée, et que l’Europe avait cessé d’être ce bateau ivre sur le point de tomber entre les mains de psychopathes. Mais « Heiland » n’a pas été entendu comme une métaphore. Le mot a parlé à tous ces gens qui voulaient être guéris, quitte à changer d’époque, et pour qui il y avait forcément dans toute guérison un aspect mystérieux qu’on pouvait appeler « miracle » parce qu’il n’y avait pas d’autre mot. Je me souviens de l’enseignement de Bernard Forthomme, philosophe et franciscain, invité en 1997 à l’École pratique des Hautes Études, dont j’avais suivi quelques cours : « Dans toute expérience de guérison, il y a la dimension du miracle même si cette guérison est élucidable de l’extérieur, rendue rationnellement intelligible. » Jésus, tout l’indique, savait au plus haut point persuader. Mais les forces persuasives n’atteignent que rarement leur cible. Le christianisme, à ses débuts, était d’abord la religion des gens simples, incultes, des esclaves. S’il s’est imposé et s’il a trouvé sa 24


formidable vitalité, c’est d’abord par la grâce des miracles. C’est parce que Jésus guérissait, non parce qu’il consolait, que les humains ont été convaincus, ont adhéré, se sont convertis et mis en marche. C’est à genoux, épris de gratitude que les premiers chrétiens ont accueilli les miracles. Ils ont vécu cet état si particulier de grâce, d’apesanteur d’où naît l’irrésistible besoin de dire « merci ». Danke. Et quelque chose comme le commencement possible d’une pensée. Denken-danken : la langue allemande a clairement fait passer l’un dans l’autre les deux termes (voir Heidegger)

Révolution La politique peut être une drogue, une drogue dure. Elle peut être – tentation irrésistible pour le seul métier qui se passe d’apprentissage – une combine : servir autrui, mais d’abord se servir en premier. Tous ces élus, manipulateurs, engoncés dans l’opulence de leurs mandats, les Français les ont « dégagés ». Ne pas ignorer cependant ces grandes passions politiques, aussi profondes que, par exemple, les passions amoureuses. Et la part de religion contenue dans tout ce qui ressemble à un engagement, une adhésion. Et ceux qui ont répondu « oui » à l’appel de Macron, tous ces nouveaux visages heureux de s’investir, qui ont découvert la politique avec une sensibilité nouvelle et qui se sont mis en marche « pour faire le job » ? Ils ne sont ni des adeptes, des militants, des fous d’absolu, des illuminés. Il m’a semblé que Macron était suivi et soutenu parce que les Français aiment qu’il soit intelligent, et qu’en retour il fasse confiance à leur intelligence collective. Ils apprécient l’importance qu’il donne aux festins, agapes, banquets, au partage de la table et à la commensalité qui rapproche les êtres. Ils goûtent son humour : demander à une de ses amies, une ancienne torera, de rejoindre la République en Marche en vue de combattre l’épouvantable Gilbert Collard ! Macron adore les flèches, piquer, faire mouche, manier la pointe. La nouvelle ministre des sports n’est pas là par hasard. C’est une escrimeuse, une fine lance, surnommée « La Guêpe ». Macron, c’est inespéré, sort la France du désert culturel et intellectuel qui n’avait cessé de croître sous les mandats de Chirac, Sarkozy, Hollande, trois présidents qui se sont succédé pour « déciviliser » le pays. Macron, lui, aime les livres et les idées. « Il a 39 ans, mais son âme est aussi âgée que Héraclite et Platon ! » À une époque où plus personne ne croit au langage, il s’oppose aux éléments de langage, refuse le bla-bla et la langue de bois. On n’entendra pas dans sa bouche ces mots horribles et laids comme « acter » « impacter » « en capacité de », symptômes du décervelage et de l’abrutissement collectifs.

25


Le président compte aussi parmi ses proches quelques Européens cultivés, à la tête bien faite. La preuve ? Dans son premier cercle, ceux qu’il a placés sont presque tous germanophiles et germanophones. Merkel et Macron n’auront plus à s’excuser de tenir sur le continent une place centrale. Je suis devant la vitrine de la librairie « Compagnie », ultime rescapée du quartier latin : les germanophiles sont en bonne place. Benjamin Constant et Madame de Staël, qui rêvaient, en pleine révolution, de réconcilier l’autorité monarchique et l’élan populaire, sont de retour. Tout va bien. Et c’est un francophile allemand, le philosophe Sloterdijk qui, le premier a compris et décrit la nouveauté française : l’apparition « miraculeuse », dans une France malade, d’un séduisant chevalier blanc qui, pour ressusciter son pays, avait l’audace de nouer – comme l’avaient fait autrefois Jeanne d’Arc et De Gaulle – deux termes réputés disjoints : spiritualité et politique. Sloterdijk s’est souvenu que Jeanne, pour justifier sa mission, proclamait qu’elle était venue « de la part du Seigneur des cieux. » Commentaire du philosophe allemand : « Quand on vient des cieux, il ne faut pas appartenir à un parti politique, mais à une autre légitimité : il s’agit de faire battre les cœurs ! » Pour réunir la France qui croit au ciel et celle qui ne croit pas, Macron s’empare d’une séquence du récit national jusqu’ici confisquée par les Le Pen : il met son action sous l’autorité de Jeanne d’Arc. Ce qui anime sa trajectoire, ce qui lui met l’épée en main, ou, si l’on veut, l’archet : « Je commence. Je lance un coup d’archet, la symphonie fait son remuement dans les profondeurs et vient d’un bond sur scène… » (Rimbaud) C’est la révélation qu’il a, dans son enfance, de sa liberté. De son destin : « Jeanne sent dès l’enfance l’influence d’une liberté pour tenter l’impossible. » « Comme une flèche, sa trajectoire est nette, Jeanne fend le système, elle brusque l’injustice qui devait l’enfermer. » À Orléans, venu célébrer les fêtes johanniques, il déclare : « En libérant les énergies de tous, elle libère Orléans. Voilà pourquoi la France a besoin de Jeanne d’Arc, car elle nous dit que le destin n’est pas écrit. » Déjà en août 2016, il se rend au Puy du Fou, lieu de mémoire d’une France qui rêve de l’Ancien Régime, pour dire, interrompant la cérémonie grandiose de la « restitution de la bague de Jeanne d’Arc » sa volonté de revenir à la réalité de certains faits passés, « la réalité m’oblige à vous dire… » Je ne voudrais pas passer sous silence cette brève évocation de la manière dont Emmanuel Macron se réfère au récit national sans mettre en avant ce passage qui scintille dans son livre Révolution, et me remplit de bonheur : « La laïcité est une liberté avant d’être un interdit ! »

Le don des larmes « Chantez, chantez, chantez, encore et toujours, vous autres Allemands. » Wagner, dans un article sur Bellini (décembre 1837) avant de diriger Norma à Riga… 26


Amateur d’opéra, je connais les moments de grâce et les états d’apesanteur quand, ô surprise, la musique et les voix, à nouveau sont là, qu’elles tombent du ciel, brisent la glace, suspendent le temps. Oubliés les malentendus, les contentieux qui divisent chanteurs, orchestre, metteur en scène, décorateurs, autant d’encombrements qui empêchent si souvent et jusqu’au cauchemar, de répondre aux attentes et aux vœux du compositeur. Comme à l’opéra, les premiers mots du nouveau président, paroles de vie, si justes, sur les Lumières, 1789, la grandeur du projet européen — en contrepoint, j’ai pensé en même temps à la Bildung humaniste et rationaliste – je les ai écoutés, ému, le cœur battant, devant ma télé, en communion avec la foule en liesse. Quoi ? Il y avait en France des gens qui avaient une âme, un corps, une intelligence qui les rassemblaient. Et je n’étais plus le seul européen à Paris ? Je me suis senti rempli de bonté, -un état déjà repéré par Apollinaire. Et avec l’Hymne à la joie, les larmes me sont venues. Comme à l’opéra. Merci, merci, danke. J’aurais pu tomber à genoux, j’étais stupéfait, bouleversé et hilare. D’autant plus qu’une phrase de Lacan me traversait à cet instant l’esprit : « Plus on est de saints, plus on rit ! » Macron était devenu un héros d’opéra – n’a-t-il pas travaillé sa voix sous le contrôle du grand baryton Jean Philippe Laffont ? Sa trajectoire – naissance, amour fou, prise de pouvoir, apothéose – un livret d’opéra ? Un grand opéra historique à la française ? Macron en Lohengrin français, avançant lentement sur l’eau d’un lac, porté, debout, par un cygne blanc ? N’a-t-on pas écrit du jeune président en état de grâce qu’il marchait sur l’eau ?

Giotto Jeanne d’Arc avait ouvert la marche du candidat. Une fois élu, celui-ci fait coïncider son investiture – un dimanche – avec le dernier jour des fêtes consacrées à la pucelle d’Orléans. L’investiture donne la légitimité et la grandeur. Elle départage, parmi les invités, ceux qui ont le droit de paraître grands, médiumniques, et ceux qui n’ont pas ce droit. La cérémonie est protocolaire, réglée dans les détails. Pourtant, ce dimanche-là, tout paraissait inédit, hors norme, inouï. C’est Fabius qui accomplissait le rituel. Comme pour répondre à ceux qui s’interrogeaient si Macron était un homme providentiel ou un produit de notre temps, il avait sorti une citation de Chateaubriand : « Pour être l’homme de son pays, il faut être l’homme de son temps. » Étant donné son cheminement, il est probable, en effet, que Macron ressemble davantage à son époque qu’à sa mère !

27


Je cherchais dans la cohue les visages des joueurs que Macron allait intégrer dans son équipe, ces soutiens de la première heure, heureux de s’investir dans le renouveau, impatients de prouver qu’ils étaient au niveau, Macron connaissait de chacun ses qualités, ses défauts, sa réactivité. Sitôt couronné – comme le prévoyait le programme – il allait inspecter ses troupes. Les Marcheurs qui avaient été repérés et appelés à concrétiser la volonté présidentielle s’étaient d’instinct mis en rang. Et on a vu Macron les passer en revue, s’arrêter devant chaque sujet, prendre son temps. Chaque face-à-face était habité, devenait une rencontre unique, une confirmation par quelques mots, un regard, un geste, un toucher. Quand, à son tour, Gérard Collomb, ce serviteur fidèle d’entre les fidèles, a vu en face de lui le président, il n’a pu retenir ses larmes. Celui qui, hier encore, était maire de Lyon, connu comme franc-maçon proche des milieux catholiques, est une personnalité d’apparence fragile, « bâtie au bord de l’eau ». Son poste de ministre de l’intérieur est presqu’un contre-emploi, tellement l’homme paraît chétif, appliqué, craintif, peu assuré. Toujours le nez dans ses dossiers. Je contemplais la scène, et je me disais : « tiens, voilà le franc-mac avec les sentiments d’un apôtre », quand soudain, à la place, comme dans un fondu-enchaîné, j’ai vu un Giotto ! Et je réalisais que le geste qu’avait eu, à ce moment-là, le président Macron envers son Marcheur le plus convaincu n’était pas différent du geste enregistré par le peintre, quand il façonnait la vie de Saint François et de ses premiers disciples dans la basilique d’Assise. J’ai repensé au dégagisme. Il avait emporté les appareils, les partis, les éléphants. En mai 68, c’étaient les bronches que nous dégagions, pour ne pas étouffer, pour respirer le vent d’Est. Le dégagisme n’est pas une fin en soi. Au mieux c’est une façon d’évacuer les pensées nuisibles, d’en finir avec les paralysies revendiquées. C’est une opération de désenvoûtement, un exorcisme. Je suis resté un moment avec Giotto. Évoquer le peintre, c’était le garder encore un peu parmi les vivants. Celui qui avait renouvelé l’art de son temps avait représenté François d’Assise en train de libérer Arezzo de ses démons. Les démons – peut-être des banquiers, les premiers générés par le capitalisme naissant – fusaient et tournaient au-dessus de la cité, entre les collines, les hautes tours étroites et les cyprès. Avec l’intervention du poverello, la vie prenait le dessus. Arezzo était exorcisé, libéré. Ressuscité…

L’habitacle Macron, Pesquet le spationaute, mais aussi Pei (les trois font la paire) sont les nouveaux planétaires. Ils sont surdoués, diplômés, sélectionnés, initiés. Ils appartiennent à des mondes, peut-être des courants mondialistes qui s’ignorent. Ce sont de grosses pointures, chacun dans son domaine. Ils font du 200 à l’heure, mais 28


prennent aussi du temps pour vivre. Ces sportifs de haut niveau, qu’est-ce qui les rapproche ? Peut-être la prise de conscience que les humains n’habitent plus la planète comme avant, que les conditions de l’habitat ont changé. L’espèce humaine, dans son errance, a perdu pied. Elle vivait à côté non seulement de ses paysages, mais de ses mots, ses gestes, son corps. Le fait d’être connectée, livrée au numérique, à toujours plus de technologie, l’a assujettie à une accélération qui a pour effet l’anéantissement de l’espace par le temps. Rien ne laissait prévoir la rencontre entre Macron et Thomas Pesquet. Pourtant le contact a eu lieu, ils se sont téléphoné. Le président, depuis l’agence spatiale française, avait assisté à l’atterrissage de Pesquet et d’un cosmonaute russe. Ils venaient de passer 200 jours à 400 kilomètres de la terre, dans une station spatiale internationale, avant de se poser dans les steppes du Kazakhstan. Pesquet, aussitôt sorti de l’habitacle de sa capsule, s’est retrouvé encerclé par une nuée de médecins. L’homme était dans l’état d’un nouveau-né, qui ne savait plus ni marcher ni se tenir debout. Le monde entier avait sous les yeux une créature démunie, chancelante, mise en demeure de retrouver les repères propres au genre humain. À commencer par la gravité. Se réhabituer à la gravité, attendre qu’elle attire à nouveau les fluides corporels du spationaute vers les pieds, c’était avoir l’assurance de redevenir un humain lourd, pris de vertige. Il était prévu que les premiers mots de Pesquet après avoir touché terre seraient pour sa compagne, qu’ils précéderaient l’échange avec le président. Mais qu’il était lourd, le téléphone qu’il tenait dans ses mains ! En même temps qu’il était accueilli par une équipe de médecins, par une femme, un président de la République, les médias, les collègues, les scientifiques, les admirateurs qui saluaient en lui un cosmonaute d’exception, et qu’il était applaudi par toute une population branchée, Thomas Pesquet mettait ses supporters face à une évidence : après son séjour dans l’espace, être de retour chez lui, c’était certes renouer avec les siens et avec les humains, mais c’était plus immédiatement, alors que la mondialisation était dans tous les esprits, et vécue souvent comme un cauchemar, retrouver la terre qui nous porte, la première, la plus ancienne des mères porteuses, l’abri premier et nécessaire : notre demeure, la patrie des hommes. Et un espace de réception, quelque part dans l’immensité du cosmos. Quand le petit Emmanuel a fait son apparition sur cette terre, celle qui l’a accueillie et soulevée, la figure première de son destin – la Urheberin – l’a reçu parmi les humains en ces termes : « Viens, Petit Prince, viens habiter parmi nous. Tu seras l’unique et le préféré des Français. » Thomas Pesquet a voulu très tôt aller dans l’espace. Il avait planté sa tente parmi les spécialistes : astronomes, ingénieurs, chercheurs. Ils sont nombreux, les aspirants 29


cosmonautes, à rêver d’un ailleurs spatial, à s’être détachés d’une terre de plus en plus dévastée, qui n’a plus de secret. Hannah Arendt, pour dire cet arrachement de l’être humain à ses ancrages, son espace d’identité, son sol, parle de « dé-solation ». Toujours est-il que le tri, parmi les candidats à l’espace, est sévère : beaucoup d’appelés, peu d’élus, et, parmi les élus, tous ceux qui savent qu’ils ne partiront pas. Pesquet, en franchissant l’ultime obstacle avant l’embarquement, ne pouvait que reconnaître que c’était lui, le spationaute d’exception, l’unique, le préféré. Aussitôt il a souhaité dédier sa victoire à Saint Ex, le héros de l’aéropostale, et au Petit Prince. Son livre préféré parle d’ailleurs peu d’espace et de planète, si ce n’est de la planète enfance. Tout en redevenant un adulte lourd, Pesquet gardait en lui un peu de cette apesanteur qu’il avait expérimentée pendant son séjour dans la station spatiale, quand, dans un silence impressionnant, flottaient sous ses yeux sa brosse à dents, son peigne, un tournevis, et qu’il se rendait compte qu’il ne pouvait tomber nulle part et que le spationaute qu’il était n’avait pour se repérer, ni haut, ni bas, ni plafond, ni plancher. Thomas Pesquet était parti en explorateur du ciel et de ses mystères, et c’est la terre qu’il a réussi à rendre mystérieuse. En la photographiant à 400 kilomètres de distance, il montrait aux humains, au cœur d’une nuit noire, la planète Terre dont ils étaient les habitants, enveloppée par la lumière née du soleil. C’était une petite boule nimbée de lumière bleue. On ne pouvait éprouver pour elle, en la contemplant, qu’une indicible tendresse. Mais derrière cette expérience ineffable pointait une inquiétude : non seulement la sphère terrestre, malgré les certitudes scientifiques et les élucidations, n’avait rien perdu de son étrangeté, mais sa présence même dans l’univers était devenue fragile. Comme si tout pouvait tout à coup se désintégrer. Une fragilité formulée par Emmanuel Macron en réponse aux petits arrangements des climatosceptiques américains : « Il n’y a pas de plan B parce qu’il n’y a pas de planète B. » C’était comme si Macron avait mis la photo de la terre ronde et bleue sous le nez de Trump. Il n’y a pas de planète B, en effet, même si tout le monde n’habite pas la même planète ! L’habitacle occupé par Thomas Pesquet et deux Russes vétérans de l’espace est une des manifestations de la toute-puissance de la technique. Cette technologie de haut vol, le spationaute français a démontré qu’il savait la tenir à distance, ne pas toujours faire corps avec elle. Pesquet a fait entrer la musique dans cet environnement bourré d’électronique et exprimé par d’amples improvisations au saxophone une liberté immédiate et splendide. On entend par habitacle la partie avant d’un avion, où se tient l’équipage. C’est aussi la boîte vitrée qui renferme un instrument de navigation comme le compas, la 30


boussole. Je ne m’attendais pas à trouver le mot chez Baudelaire. Le poète, en l’utilisant, semble nous l’avoir destiné. Baudelaire trouve que la mer, dont il aime le spectacle éternellement agréable, lui offre l’idée de l’immensité, du mouvement, de l’infini. Il y a l’eau, il y a le ciel, et il ajoute : « Douze ou quatorze heures de liquide en mouvement suffisent pour donner la plus haute idée de beauté qui soit offerte à l’homme dans son habitacle transitoire. »

Elle et Lui Je n’aime pas le mot couple, il cache beaucoup d’hypocrisie. Les couples, le plus souvent sont menteurs, leurs amours encombrés, entravés, dissimulés. Quand deux êtres s’unissent, l’un, parce qu’il dépend de l’autre, est presque toujours une victime. D’où mariages, séparations, remariages. Les familles se composent, se décomposent, se recomposent. C’est bien ce que raconte la presse people, et les vieilles chansons réalistes. Rien de tel, apparemment, entre Emmanuel et Brigitte. Leur vie allait son chemin quand quelque chose leur est arrivé, qui s’est imposé, qu’il leur était impossible de fuir. Ils étaient comme sous l’emprise d’un philtre d’amour. Le temps ne comptait plus, ni l’avis de leur entourage. C’était elle, c’était lui, leur histoire était à contrecourant de la logique, de l’ordre biologique, mais nulle autre histoire ne pouvait se substituer à elle (« c’était juste pas possible »). Il s’agissait donc, contre vents et marées, de protéger leur amour et de faire en sorte qu’il dure et persiste dans la durée. Elle et lui, ce sont donc, désormais, deux existences, unies, avec la complicité du ciel étoilé et un alignement de planètes favorable, par une passion partagée, deux libertés qui s’ajustent et se renouvellent dans des échanges et une improvisation quotidienne. L’amour du jeune surdoué pour Brigitte n’est pas tout à fait désintéressé. Emmanuel fait partie de ces hommes qui considèrent que la procréation, mieux vaudrait l’éviter. Une descendance mettrait à mal la dimension absolue et pérenne de son amour. D’autre part, elle rendrait peu crédible son aspiration à s’extraire des généalogies familiales et à se tenir au-dessus du troupeau. Mais la voie est libre : son amour pour Brigitte ne fera pas de lui un procréateur. Dans sa tête, sa révolution marche déjà de ses premiers pas désenchaînés. Pour raconter cette histoire qui a rendu inséparable les deux amants, on commence presque toujours par l’initiative du garçon : boy meets girl. Mais quand je vois cette femme mariée, mère de trois enfants, qui sort de sa coquille pour refaire sa vie avec un jeune surdoué de 16 ans, qui divorce, quitte sa maison, ses réseaux, laisse ses amis derrière elle, les gens qu’elle connaît et qui accourent pour éteindre le feu, je me dis qu’une femme qui possède une telle puissance de défi est assurément une sacrée louloute. 31


Brigitte croyait avoir épousé un écrivain. Elle est aussi persuadée qu’après un ou deux quinquennats, c’est bien l’écrivain qui refera surface. Comme elle, il aime les livres. Les hommes, d’habitude, aiment les connes. Alors, quand deux êtres qui se rencontrent savent lire et s’impliquent dans leur lecture, forcément ils savent aussi aimer ! Brigitte était une femme mûre, dont la vie commençait à décliner. Son remariage, totalement anticonformiste, lui ouvre une autre voie. Stimulée par son jeune époux, la nouvelle Brigitte cohabite avec l’ancienne. Deux identités se superposent, l’une qui provient du passé, l’autre, pure présence qui impose une nouvelle femme. Brigitte, désormais, retrouve librement son enfance, et navigue en état de résurrection permanente. C’est une femme passionnée qui défie le temps, la vieillesse, la mort, mais qui reste lucide et mesure chaque jour à quel point sa situation est fragile. Comment est Madame Macron, quand elle n’est pas en représentation ? Et comment sont ses nuits ? Est-elle angoissée, a-t-elle peur ? Prend-elle des médicaments ? Parmi les couturiers, stylistes, esthéticiennes, visagistes qui conseillent et s’affairent autour de la première dame de France, il doit bien se trouver deux ou trois médecins à s’être glissés pour ordonner, tester, contrôler, prescrire des bilans, des molécules, des régimes. Brigitte paraît avoir des facilités avec son corps, il y a en elle quelque chose de japonais. Elle me rappelle ses vieillards nippons, incorruptibles, sans âge, qui, quasi centenaires, dansent nus, avec un corps intact, et offrent de temps en temps leurs fesses largement écartées au regard du public. Garder à Bibi son corps de jeune fille n’a rien d’impossible. Goethe – nous avons le témoignage de Eckermann – avait gardé jusqu’à la fin un corps de jeune homme. Et quelquefois un ténor, échappant aux stigmates de l’âge, chante Werther jusqu’à un âge avancé, avec une voix fraîche et jeune, qui n’a pas bougé. Viendra le moment où ceux que Macron aura malmenés, qui l’attendent depuis le premier jour au coin du bois, les conservateurs comme les progressistes, les cyniques et les nihilistes, avec toujours le même fonds de commerce, agiront et passeront à l’acte. Le couple présidentiel, assuré d’avoir marqué les esprits et l’histoire, tentera alors autre chose, lui, peut-être, en tant qu’écrivain. Quant à elle, son destin sera de vieillir en une nuit. On a des exemples : Simone Signoret, Marguerite Duras : leur devenir s’est arrêté brusquement. Je pense à la Maréchale du Rosenkavalier. Elle vient de faire l’amour toute la nuit avec un jeune fou. Son coiffeur, comme chaque matin, vient s’occuper d’elle. Les trilles qui jaillissent de l’orchestre accompagnant le travail fébrile du peigne parmi les boucles de la chevelure. Aussitôt coiffée, le figaro lui tend le miroir, et c’est le choc : « Aujourd’hui, vous avez fait de moi une vieille femme. »

32


Le canard du doute Chaque matin, installé à mon bureau, je retrouve, épinglé au mur, une réduction de la photo de Pierre Boulez, que ses amis, ceux de l’IRCAM et tous les autres, Daniel Barenboim, Renzo Piano, réunis à Saint Sulpice quelques jours après le décès du compositeur à Baden Baden, avaient exposé dans le choeur de l’église pour lui rendre hommage1. La photo met en valeur le regard. C’est le portrait d’un homme qui, comme c’est souvent le cas quand on photographie une star, appuie le creux de sa main contre le côté gauche du visage. Mais on oublie vite la star, on voit un homme qui vous regarde, et vous regarde faire. Boulez n’avait rien d’un mystique2, il n’était pas sectaire, refusait les postures visionnaires, les positions totalisantes et systémiques. Surtout, il détestait la frime, les à-peu-près, les demi-mesures, le n’importe quoi, tout ce qui fait l’apanage des compositeurs ratés. J’écris sous son contrôle et je sens qu’il me regarde avec bienveillance, avec un léger sourire, et peut-être une pointe d’ironie. Rien qui ressemble à un désaveu. Macron, je l’ai toujours eu à la bonne. Surtout qu’il a été le seul ministre français à soutenir publiquement la politique d’accueil des migrants d’Angela Merkel, quand Valls, à Munich, plantait ses couteaux dans le dos de la chancelière. Mais Macron, c’est pas mes idées, je ne me reconnais pas dans son programme, nous n’avons pas la même bibliothèque. Et pourtant, je soutiens à fond. Au moment même où sa victoire était connue, dès son premier discours, j’ai partagé devant ma télé, la ferveur des Français rassemblés dans la cour du Louvre, acquis aux lumières, à l’Europe. Quoi ! L’Europe était à nouveau une chance, la France, les Français, les germanophiles étaient de retour ? Et la french touch ? French touch is back ? Je n’avais aucune envie de me contrôler, de résister à la montée des émotions heureuses. Mon cœur s’est ouvert, tout ce qu’il y avait en moi de dureté, de sécheresse, de sauvagerie avait à l’instant disparu. J’étais en larmes, j’aurais pu tomber à genoux, éperdu de reconnaissance de vivre pareil moment. Mais j’étais aussi, je l’avoue, la proie de pensées contraires. Une voix me chuchotait à l’oreille : tu es ridicule ! Regarde-toi ! Ce que tu es bête. Tu as mordu. Il t’a eu ! Je t’ai connu plus désinvolte ! Tu te dis européen, mais les Européens sont des êtres rationnels, ils sont critiques, sceptiques… Réveille-toi ! Que t’importe que les choses aillent dans le bon sens. Les choses sont ce qu’elles sont, contente-toi d’exister ! 1

In memoriam Pierre Boulez, jeudi 14 janvier 2016, Église Saint-Sulpice, Paris.

« Regardons ensemble passer ce siècle avec les certitudes qu’il a abondamment dispersées, avec les incertitudes dont il est non moins prodigue : se confronter aux urnes et aux autres nous aidera à dessiner publiquement notre projet… » Pierre Boulez, Passage du XXe siècle, IRCAM/Centre Pompidou, 1977. 2

33


La voix qui me murmurait ces choses avait même reçu du renfort. Me sont revenus les mots d’Henry Miller, assis place Clichy, en train de saluer l’arrivée du printemps. Il s’était senti joyeux, ce jour-là, joyeux comme jamais, et disponible : « Aujourd’hui, je vous dis que je me fous complètement que le monde aille à sa ruine ou non, je me fous que le monde ait raison ou tort, qu’il soit bon ou mauvais. Il est, et ça suffit. » (H. Miller : Printemps noir, Éditions Gallimard). Ces suggestions, qui s’insinuaient en moi, n’avaient rien de scandaleux. En d’autres circonstances, j’aurai même pu les entendre comme des paroles sages, à méditer et à peser avant toute prise de décision. Mais pour moi, c’était l’évidence, ces phraseslà étaient au service de la tromperie, elles émanaient du Malin : pas question de succomber à la tentation. L’Antoine de la Tentation de Saint Antoine de Flaubert m’a servi à cette occasion d’exemple. Antoine a résisté aux épreuves et aux pensées nuisibles et toxiques. Il retrouve sur le visage du Christ la splendeur du Soleil et tombe aussitôt à genoux. Il reprend le chemin de l’oraison, des agenouillements. Flaubert décrit un saint dont la vie oscille entre sainteté et bêtise. Et alors ? « Plus on est de saints, plus on rit. » Donc, vite, quelques mesures. À prendre comme une hygiène de vie : résister à l’envie de démystifier. La pulsion peut se révéler dévastatrice. Ce n’est vraiment pas le moment de s’en servir. Échapper à la com, au déferlement des infos, aux journalistes, impatients d’annoncer le premier couac du gouvernement. Et surtout, dans une France qui longtemps a attendu quelque chose qui ne venait pas, et qui continue de douter de tout, suivre Lautréamont qui invite son lecteur à se débarrasser du doute : « le canard du doute aux lèvres de vermouth ! »

Gérard Gromer, 14 juillet 2017 (à suivre…)

P. S. : Si vous cherchez une traduction en image de ce texte : la voici. Reportez-vous au portrait officiel du nouveau président. Il s’affiche déjà dans les mairies et les écoles de la République, et résume ce que j’essaie d’articuler. Soazig de La Moissonnière, qui signe la photo, s’est mise au diapason de la révolution macronienne. Elle a innové, bousculé les conventions et n’a cherché ni à plaire ni à rassurer. Nous ne sommes ni dans le huis clos de la bibliothèque de l’Élysée (De Gaulle, Pompidou, Mitterrand) ni dans les jardins du palais présidentiel. Le portrait, frontal comme une icône, très construit, respire l’autorité, la fermeté, l’équilibre, en même temps que l’ouverture – la fenêtre grande ouverte sur un ciel de printemps – et le déploiement entre les deux drapeaux, le français, l’européen, du nouveau pouvoir. La France a un gouvernail, une base – un socle, une doctrine – et un sommet. Elle avance, elle est dirigée, elle est en marche. G.G. 34


Christine DeloryMomberger, femme de savoir et artiste

« Ne suis-je pas aussi le négatif de tout ce que je suis ? » Philippe Sollers. Drame, 1972, p. 21. « Je suis l’autre », écrit Gérard de Nerval en bas de l’une de ses très rares photographies.

Quand deux amants vivent un nouvel amour, il arrive que la femme, pour inscrire cette liaison dans le réel et lui apporter un supplément d’intimité, la confirme par un geste : comme s’il s’agissait de partager un secret, elle invite l’amant, ouvre sur ses genoux l’album de famille, qui reprend vie pour un soir. L’album est le résultat d’un tri. Des photos ont été écartées, sacrifiées, ratées. Mais les voici, les ancêtres, ceux qui ont été balayés, ceux et celles qui sont encore là – pour combien de temps ? Ceux qui se sont fait photographier en arrivant à bon port – en entrant dans le port, après la tempête. Et voici les nouvelles générations. Les morts, fantômes immobiles, semblent téléguidés. Les vivants, tout aussi immobiles, défilent, somnambules, marionnettes… Corps à l’ancienne, reproductions à l’ancienne, photos un peu archaïques… D’où viennent-ils ? De quel ventre (à elle), de quel front (à lui). D’Italie, de l’inconnu. Migrants, errants, s’obstinant à passer – de

35


l’autre côté. Dans une autre classe d’âge. Une autre catégorie sociale. Un ailleurs dans une Europe mythique, une France accueillante. Cristallisation des mythologies de la route (Rolling Stones), de l’espoir, de l’exil : marcher, traverser, passer. Des milliards d’humains sont passés devant l’objectif de l’appareil photo avant de mourir. Mariages, séparations, drames, promotions, Christine Delory-Momberger sait mettre un nom, une date, un lieu sur chaque visage. Et la voici, elle, petite fille endimanchée, et ce nœud blanc dans les cheveux, fleur ouverte… en attendant. Elle appartient à la tribu « en tant que femme ». Elle sait « ce qui a été », cet exode, cette migration, cette pauvreté. Tout album de famille a ses coulisses, ses moments d’interruption, en attendant le déclic : « respirez – ne respirez plus – respirez ». On ne sait pas comment sera la photo. A-t-on pensé, en posant, en s’exposant, à quoi cette photo était destinée ? Clichés accidentels, photos volées : « Restez comme vous êtes ! ». « Il y en a encore une, la dernière, pour Christine ». « Tiens-toi droite » (« tenez-vous fière »). Tous les gens photographiés sont des héros. La photographie est marquée par le péché originel, elle procède du machinique. C’est une image produite par un appareil et, comme telle, elle n’est qu’empreinte, rien d’autre. Je comprends les gens qui refusent de poser. De se faire tirer le portrait. Et j’ouvre à nouveau l’album de famille. Ces photos posées sont sans force, sans énergie. Elles n’expriment guère que le vide. Henri Michaux les appelle les « visages périphériques ». Si on avait enregistré en même temps leurs paroles, peut-être nous auraient-elles révélé leur « visage intime ». Le visage intime à jamais perdu… Une génération s’en va, une autre arrive. Ici, un bébé crie, là-bas un vieillard agonise. Mais que révèlent les portraits de tous ces humains : leur être ? Leur paraître ? Vieilles querelles, autres coulisses, lointaines, de ce qui a, depuis toujours, divisé les hommes entre iconoclastes et iconodules. Un vaste corpus théologique traite de ces questions. Mais voici aussi ce qu’affirmait un concile de l’Église catholique dans les premiers siècles du christianisme, de façon très matérialiste : « L’âme est la forme du corps ». La vie, les migrations, le travail, les privations, la colère, la violence ont forcément modelé ces visages, ces corps. Tu n’es pas responsable de ta tête au moment de ta naissance. Mais tu l’es de celle que tu te fais au cours de ton existence. Quand tu deviens ce que tu es. Il m’est arrivé d’observer minutieusement certains albums de famille. Les photos étaient loin d’être insignifiantes : une veste aux manches trop courtes, une pochette qui prend toute sa place, la fine moustache de quelqu’un qui s’est trompé d’époque, la dégaine « Stranger in the Night ». Je repère celles et ceux qui fixent l’objectif, qui le regardent avec une pointe d’angoisse, un léger strabisme, qui voudraient être ailleurs ou qui n’attendent que ça, l’œil aimant du photographe. Il n’y a pas de vérité « en soi » d’une photographie, mais des interprétations, plus ou moins fines, complexes, ou indigentes. 36


On peut être « saisi » par une photo : en elle « quelque chose nous cloue » (JeanLouis Comolli). D’autres photos nous frappent par leur évidence. On les reconnaît. Quant à arracher l’album à l’espace privé, domestique, intime de la maison, le soustraire au regard d’un hôte assis, plus ou moins intéressé, qui l’avait posé sur ses genoux, et en redistribuer les photos, comme l’a fait Christine Delory-Momberger, en vue d’une exposition, voilà une décision qui ne tombe pas du ciel. Dans les années 1980, des photographes ont commencé à agrandir le format de leurs tirages et à les penser en vue d’un accrochage. Aussitôt le rapport du spectateur à la photo a changé : il devenait un visiteur d’une exposition, invité à regarder les photos debout, à les regarder autrement et à s’arrêter devant chacune avec un regard critique. La nouveauté, avec l’initiative de Christine Delory-Momberger, c’est que les photos qu’elle a agrandies et manipulées sont tirées de son roman familial et que la plupart d’entre elles émanent des générations précédentes. Si elle a pris le risque de les sortir de l’espace privé qui les abritait, c’est certes parce qu’elle voulait qu’elles affrontent un public sans visage et qu’elles génèrent d’éventuelles amitiés. Mais cette exposition elle l’a d’abord conçue pour elle. Elle a voulu s’entourer d’images qui la hantent, mettre en avant des documents qui lui étaient familiers, mais d’une familiarité étrange, inquiétante… Elle a imaginé un dispositif plastique qui invite à penser, en comptant aussi sur le pouvoir qu’a une galerie d’art pour sacraliser les objets qu’elle expose. Que pouvaient lui apprendre ces photos qu’elle ne savait déjà ? D’où elle venait ? Qu’on ne pouvait pas l’enfermer dans la seule identité française ! Que des proches n’étaient plus là pour longtemps. Que les bébés virtuels n’arriveraient peut-être pas à bon port. Elle voyait arriver la fin prochaine de sa mère, qui était là, sur cette photo d’un autre temps, une photo qu’on pourra même voir après sa mort, et après toutes les morts à venir… Mais, après les écrits de Baudelaire, de Roland Barthes et de bien d’autres écrivains et philosophes, la mort n’est-elle pas devenue un lieu commun de la réflexion sur l’art photographique ? Christine Delory-Momberger se présente à nous comme médium. Médium : du latin medius : au milieu. Au milieu, entre deux infinis. Intermédiaire entre les vivants et les morts. Le ou la médium est une personne susceptible, dans certaines circonstances, d’entrer en contact avec les esprits. Christine Delory-Momberger, qui est bilingue, sait qu’en allemand, le mot Geist désigne aussi bien l’esprit que le fantôme. J’ajoute que le mot spectre n’a pas le même sens pour un physicien et pour un adepte des tables tournantes. Et qu’au Japon, très à l’aise avec la nébulosité macabre, le fantôme peut être quelqu’un de vivant, l’esprit d’une personne plutôt que sa représentation matérielle post mortem. Christine Delory-Momberger, avec ses clichés arrachés à l’album de famille et retravaillés dans une certaine direction en vue d’une exposition dont la substance serait elle-même spectrale, a-t-elle, dans un état second, entrevu la possibilité d’un contact avec le supra sensible, l’au-delà ? S’est-elle sentie interpellée par ses ancêtres, ses aïeux ? Les a-t-elle entendus lui crier : « nous t’avons choisie, vas-y.

37


Sauve-nous, valide-nous, qu’on ne nous oublie pas. » L’oubli, c’est le renouvellement de la mort. Il se trouve que les morts parfois se manifestent, nous font des reproches et nous accusent de ne pas nous occuper d’eux, de les abandonner. Les morts sont en danger : Baudelaire : « les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs ». Ceux de Christine Delory-Momberger n’ont guère écrit : pas de lettres, très peu d’objets souvenirs, et ces photos qu’ils ont laissées derrière eux et grâce auxquelles ils se font « entendre ». Visiter l’exposition voulue par Christine Delory-Momberger, c’est appréhender, non sans émotion, des revenants à la fois proches et absents, pour toujours. C’est vivre une expérience spectrale – une spectralité spécifiquement photographique – et la vivre avec une légère dose d’inquiétude comme lorsque ce qui nous semble familier devient tout à coup étrange, unheimlich. J’ai fait un rêve : que l’exposition elle-même devienne le médium. Rien n’aurait été laissé au hasard, les éclairages, l’ambiance, le clair-obscur, tout ce qu’il faut pour inscrire chez le visiteur en train de déambuler, seul parmi les fantômes et seul parmi les nombreux spectateurs tout aussi seuls, un sentiment d’absence, de mort, de nonsens. Oui, ils sont dans l’ombre, entre chien et loup, les trépassés, « visages-faces », en quête d’une goutte de sang, d’un peu d’oxygène. Ils nous fixent sans nous voir. Minuscules étoiles, à des années-lumière, qui nous font signe dans la profondeur du temps. Rimbaud : « Je suis réellement d’outre-tombe ». Christine Delory-Momberger ne cache pas son goût pour les vieilles photos et sa fidélité au noir et blanc. Elle a, pour l’instant, tourné le dos au numérique, elle se maintient dans l’argentique, fréquente les bourses photo, préfère s’amuser avec les vieux appareils analogiques dont elle étudie les particularités techniques et qui, entre ses mains, ne se déclenchent souvent qu’une fois sur deux. L’exposition, telle qu’elle a été conçue par Christine Delory-Momberger est loin d’être à contre-courant. Christine Delory-Momberger, au contraire, a tapé dans le mille : nulle époque, en effet, n’a brouillé comme l’époque actuelle la frontière qui sépare les vivants des morts. Hegel, qui avait interprété l’année 1793 de la Terreur comme une anticipation de la fin de l’histoire, avait vu la mort lui apparaître sous une nouvelle forme philosophique. Ce que résume cette formule célèbre mais peu méditée : « À la fin de l’Histoire, la mort vivra une vie humaine ». Nous y sommes depuis plusieurs décennies déjà : on peut, comme le chat de Schrödinger, être mort sans l’être. Photographier des morts-vivants, des vivants morts, de vrais faux vivants, et faire le ventriloque pour les faire parler ! Quant à la spectralité de la photo, vous devez y croire, même si, dans cette affaire, rien n’est vraiment probant… Les photos détachées du vieil album, Christine Delory-Momberger les passe en revue en essayant pour chacune différents formats. De temps en temps, elle ferme les yeux pour vérifier si ses fantômes sont toujours là. Tandis que se forme en elle, autour de quelques mots-clés, une version de son histoire familiale. Mais quel temps grammatical adopter ? Le passé simple ? Peut-être le présent ?

38


Tous ces disparus étaient restés proches de leur origine – seule la mère avait voulu se couper de son passé – mais ils s’étaient tous construits une histoire, la leur, un récit dans lequel ils pouvaient se reconnaître. Grâce à la fiche d’état-civil de ses grands-parents, Christine Delory-Momberger avait établi leur parcours de migrants à travers l’Europe et celui de sa mère, aujourd’hui très âgée, qui ne se souvient plus guère comment, après avoir compris qu’elle pouvait enfin se poser, avait eu la bonne idée d’acheter un appareil photo et un album, pour prendre la pose, se regarder, et contempler sa nouvelle identité française. D’ailleurs la voilà, sur cette photo, et aussi l’arrière-grand-mère italienne, véritable tour de contrôle, austère, rude dont les quatre fils sont partis en exil. Agrandir, déplacer, changer d’échelle, oublier le référent. Et tout à coup s’arrêter sur un détail, oh presque rien, mais à côté de quoi tout le reste devient inutile et superflu : la position d’une main le long du corps, deux verres à pied jumeaux, remplis pareils, l’ombre d’une enjambée sur le sol. C’est le détail qui donne vie à la mémoire, c’est le détail que recherche l’enquêteur. Les mémoriaux, les monuments aux morts ignorent le détail. Ils gravent dans le marbre des listes de noms, de dates, de lieux, qui se déploient comme le générique final d’un film, et sont attachés à la colonne des photos d’identité : morts pour la France, assassinés à Auschwitz, victimes de terrorisme. On met des brassées de fleurs, on allume des quantités de bougies, on montre son émotion, et puis : rien. On oublie, on tourne vite la page, on regarde ailleurs, le formatage national, républicain, historique du souvenir, alimenté par le calendrier officiel des commémorations, empêche l’accès à la mémoire individuelle, la mémoire vivante, celle qui remonte de loin, de l’enfance, la seule à même d’établir la vérité. Plus on agrandit ces vieilles photos, plus elles vacillent, se voilent, se liquéfient, tremblent, s’anamorphosent. On ne sait plus si l’image est repoussée vers le fond du support ou si elle se forme depuis ce fond. Le visiteur perd ses repères, d’autant plus que son cerveau, diminué par l’informatique, qui échappe dès que possible à l’écrit, a du mal à rester concentré plus de trente secondes. Il titube au milieu de cet environnement d’ombres fuyantes, somnambule entre deux gouffres. « Tu as bien vu ce que j’ai vu ? Ce que j’ai voulu montrer ? Ce qui doit être vu ? To-be-scenesse ? ». La création de cet univers flottant, spectral, mais qui est aussi matérialisation d’une trace, empreinte de « ce qui a eu lieu », et d’autre part la possibilité d’isoler sur son cliché, un détail – le punctum de Roland Barthes – et de le faire parler, toutes ces opérations sont le produit d’une innovation scientifique, une technologie, une somme de découvertes connues par l’homme, faites pour lui, et qui cependant lui échappent : la photographie. Ces agrandissements poussés jusqu’au point de rupture ne manqueront pas de surprendre, déstabiliser, voire angoisser le visiteur, animer son imaginaire. Mais quand il appréhendera vraiment ces clichés nébuleux, anamorphosés, ces fragments agrandis de corps – quelque Ophélie en train de se dissoudre au fil de l’onde ? –, il ressentira peut-être un pressant appel à revenir au réel – matériel et scientifique – de

39


cette invention, montage fait de révélateurs, plaques sensibles, émulsions, réactions chimiques, protocoles, sels argentiques en attente d’être imprégnés par la lumière. Christine Delory-Momberger éclaire d’un jour nouveau la spectralité, dimension essentielle, à la fois concrète et poétique de la photographie. Elle redonne toute sa place au négatif, étape chimique obligée du processus. Le négatif, qui avait connu des moments magiques avec la photo surréaliste et ses surimpressions. Christine Delory-Momberger invite le visiteur à se repérer dans son laboratoire intime, à s’engager à ses côtés dans la chambre noire, là où le jour devient nuit, où l’espace se fait labyrinthe, où le négatif se mue en positif, la vision négative révélant les formes spectrales surgies du fond de la matière photographique. Christine Delory-Momberger fait de l’autobiographie son affaire. Et aussi de la photo. Photo- et auto-biographie partagent depuis longtemps son territoire. En exposant ses œuvres, elle a fait un pas de plus : elle s’est exposée elle-même, à la fois comme femme de savoir, qui enseigne et expose ce qu’elle sait. Et comme artiste. Artiste et magicienne, qui nous parle de ce qu’elle aime. Et qui s’est embarquée dans une recherche nomade, inclassable, personnelle. Ce qu’on est, on ne finit jamais de le devenir. PS : « Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs », ce vers de Baudelaire, Pierre Bergé qui vient de disparaître l’aimait beaucoup, paraît-il. Pas étonnant, il veillait comme personne sur la mémoire des disparus dont il se sentait proche : Giono, Cocteau, Mitterrand, Yves Saint-Laurent. Si les paroles de Baudelaire sont citées plus souvent qu’à leur tour, c’est que la séparation entre les vivants et les morts est une vieille histoire, toujours la même, et différente à chaque époque. D’après moi, ce qui a inspiré Baudelaire, c’est le passage dans l’Odyssée où Ulysse descend chez les morts. Homère les appelle les « têtes sans force ». Il décrit comment, pour les faire parler, Ulysse est obligé de leur verser du sang dans une fosse. Les âmes des morts – des pauvres morts – flairent le sang à quatre pattes, comme des chiens, et se raniment pour parler. C’est le sang qui donne un peu de couleur aux fantômes qui, sinon, ne sont que fumée. Gérard Gromer À propos de l’exposition de Christine Delory-Momberger « tendre les bras au-dessus des abîmes » 17-22 octobre 2017 Galerie B&B, 6 bis rue des Récollets, 75010 Paris

40


41

Etatsdalerte2017  
Etatsdalerte2017  

Etats d'alerte - année 2017

Advertisement