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Etats d’alerte (tous les textes de l’année 2013)

La page de Gérard GROMER Journaliste indépendant, ancien producteur à France Culture (Chemins de la connaissance, Le gai savoir, Euphonia, A nouveau la musique, etc.), auteur de plusieurs ateliers de création radiophonique (ACR : L’air de la folie, Longue durée, Les Thérapies frappantes, etc.), et de séries radiophoniques comme Sur le bateau d’Ulysse. Critique musical, il est l’auteur de nombreux textes pour l’Opéra National de Paris, l’Opéra du Rhin, l’Atelier lyrique du Rhin, Musica, Ars musica, etc.). Chroniqueur à Art Press, Canal, Saison d’Alsace. Rousselâtre et ancien banaliste. En préparation, une pièce de théâtre : Le testament de Raymond R. Capriccio en 22 tableaux.

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Le tourniquet du Ritz

« Il n’y a jamais de preuves. » André de Lorde, Le laboratoire des hallucinations.

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haque année, la date anniversaire de la mort brutale de Lady Diana est l’occasion, pour le peuple de ses fidèles, de ses fans, et pour la catégorie d’observateurs curieux, qui ne manque jamais de nous persuader qu’un

train peut en cacher un autre, de remettre le disque sur les circonstances de sa disparition, et de rappeler l’existence de zones d’ombre qui continuent d’envelopper ce tragique événement. Le moment venu, les médias se souviennent, ouvrent le dossier et commencent par passer en boucle une séquence, toujours la même : elle montre la princesse de Galles qui quitte son hôtel, le Ritz. Elle semble pressée. Elle est filmée par une caméra de vidéo-surveillance, la vue est légèrement plongeante, l’image est verdâtre, de faible définition, on voit passer un fantôme, mais c’est bien elle : elle sort. L’instant d’avant elle se trouvait encore dans le hall d’accueil, et maintenant, ça y est, elle franchit le seuil. Oui, mais quel seuil ? La porte par où passe la princesse n’est pas une porte d’apparat, lourde, pleine, avec ses battants, ni une porte coulissante. Elle ne délimite pas à proprement parler de seuil, et ne possède pas de serrure. Elle ne se ferme pas, disons plutôt qu’on peut la bloquer. Elle est la porte des banques en bonne santé, elle équipe les musées, quelques bâtiments publics, et surtout les hôtels cinq étoiles. Mais elle n’est en rien une

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nouveauté : déjà dans les comédies du cinéma américain des années 30 elle tient son rôle, participe aux intrigues, aux quiproquos et symbolise le passage du temps. On l’appelle revolving door. C’est la porte tambour. À la télé, elle est le cœur palpitant de la commémoration, nous ne voyons qu’elle, en gros plan, mais nous devinons un « dehors » de métropole : taxis, voitures de police, ambulances, sirènes, klaxons, cris. Nous voyons Lady Di qui s’engage dans la porte tournante, mais ne dirait-on pas que c’est la porte tournante qui l’aspire, l’enferme dans ses bras pendant quelques secondes, avant de l’éjecter, de la livrer au « dehors » ? Elle ne s’est pas encore dégagée du cylindre de verre que déjà, emportée par la rotation de la centrifugeuse, elle semble courir à la rencontre de ce qui l’attend : le mur, sur lequel sa personne encore jeune viendra s’écraser. Le mur qui n’était pas prévu, qui s’est présenté sur son chemin sans crier gare. Mais ne serait-elle pas plutôt tombée dans un piège ? Accident ou assassinat : elle n’avait pas que des amis !

Pour la police et pour la plupart des enquêteurs, pas de doute, la mort de Lady Diana est accidentelle. Il serait donc logique, raisonnable, intellectuellement satisfaisant d’admettre cette thèse. Sauf qu’il se peut qu’elle n’ait pas le pouvoir de vous satisfaire. Vous admettez la version officielle, mais vous ne l’acceptez pas. On alignera devant vous les preuves, vous les prenez en considération, vous les respectez, mais pour vous, ce ne sont pas là ce qu’on appelle des pièces à conviction. Car une autre conviction s’est déclarée, elle est en vous dès le début, elle vous habite, elle est de l’ordre du besoin de croire. C’est une pure folie, une foi naïve, enfantine, mais elle est tenace. Qu’importe si elle ne résiste pas à l’épreuve des faits : vous ne cédez pas, vous ne vous laissez pas entamer. Vous vous opposez à la thèse de l’accident, vous faites opposition, vous la rejetez. Mais vous n’en restez pas là. Vous remettez l’hypothèse de l’assassinat dans le circuit, en faisant repasser par la porte tambour celle qui va mourir. Mais c’est aussi en relançant l’hypothèse de l’assassinat que vous avez le plus de chance de faire revenir avec une certaine intensité parmi nous, sur nos écrans, dans nos réseaux, la princesse de Galles. Rendre présentable l’autre version de sa mort, c’est trouver aux derniers instants qu’elle a vécu, quand se déclenche le compte à rebours fatal et que la porte 4


tournante tout entière n’est plus que la mesure, unité par unité, du passage du temps, la possibilité d’un autre commencement. D’une version autre qui viendrait nous expliquer que, oui, la mort de Lady Di n’est pas celle que vous croyez. On ne nous dit pas tout ! Un train… de vie peut en cacher un autre ! Il se trouve toujours, au détour d’un roman noir, un policier qui n’accepte pas l’évidence. Wystan Hugh Auden l’a dit : « Il y a toujours une autre histoire. Il y a toujours plus que ce que l’œil peut voir. »1 Gérard Gromer 20 août 2013

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C’est sur cette citation que s’achève l’ultime film de Claude Chabrol, un « polar ».

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Pas de printemps pour la Syrie

e voici dans le TGV, en route pour le Festival Musica à Strasbourg, l’un

M

des temps forts de la musique savante contemporaine. Parmi la jeune génération, deux ou trois compositeurs qui m’importent sont à l’affiche.

Quelle va être mon écoute ? Vais-je entendre ce qu’ils ont à me dire ? Le train roule calmement, puis, à l’intérieur de ce calme arrive l’accélération, la pointe de vitesse. C’est comme si la machine s’énervait, tandis que le paysage défile à une allure de plus en plus vive. Je retrouve le plaisir de me sentir immobile dans le mouvement. Dans l’œil du cyclone. Mais cette légère euphorie ne dure pas. Je repasse dans ma tête, une fois encore, l’insoutenable vidéo qui me hante, de l’attaque syrienne à l’arme chimique du 21 août. Elle a été tournée à plusieurs endroits de la banlieue de Damas, bastion des insurgés. Ces images qui nous parviennent de cette guerre civile atroce sont toutes d’un monde massivement urbanisé, que l’encombrement des ruines rend encore plus dense. Les périmètres filmés sont présentés par les spécialistes comme des implantations « en peau de léopard », séparées par des micro-frontières. C’est là, sur ces ilots, dans ces poches de résistance et d’affrontements que se tiennent, mélangés, les familles, les enfants, les combattants de toutes obédiences : opposants, extrémistes, transcendantalistes intégristes, étrangers, bandes armées, trafiquants d’armes. Certains reportages, et les prises de parole des humanitaires sur 7


les choses vues, instaurent une proximité poignante avec la population. Mais la propagande, elle aussi, n’est jamais loin, avec ses « éléments de langage ». Faut-il rappeler les exactions d’Assad ? Elles sont connues : massacres de civils, bombardements d’hôpitaux, napalm dans les cours d’école, viols, tortures, prises d’otage. Ce sont des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité. Toutes les lignes rouges ont sauté. Le dossier syrien relève de la Cour Pénale Internationale. Le maître de Damas doit être jugé. Mais à ce jour, il est toujours là, incontournable dans le jeu politique, prêt à contre-attaquer. Va-t-on encore longtemps laisser ce dictateur se servir impunément de son armement ? Il faut rappeler – on ne le répétera jamais assez – que l’utilisation de gaz neurotoxiques n’est pas un crime parmi tant d’autres : un palier a été franchi, nous changeons de dimension. L’arme chimique bafoue ouvertement le droit propre aux conflits armés, elle dénature l’éthique militaire et les valeurs guerrières. L’opération est d’autant plus coûteuse qu’elle ne requiert aucun courage. Elle est indétectable, arrive de partout et de nulle part. Elle ne sert pas à gagner de positions stratégiques. Sa principale raison d’être : semer la terreur. D’autres armes effroyables, tels les drones, traitent l’adversaire comme un gibier que l’on traque. Le napalm, lui, fait de l’ennemi une vermine à éradiquer. Avec le gaz sarin et ses dérivés, c’est aussi une vermine que l’on poursuit, mais personne n’est en face, l’autre n’a ni visage ni regard.

À mi-parcours, le TGV perd un peu de sa trépidation feutrée et reprend sa vitesse de croisière. Je me suis assoupi un instant avant de m’ouvrir aux quelques phrases qui venaient de se former en moi, rythmées par le rail, et que je répétais en boucle : « les Occidentaux se font malmener par les Russes. Négocier avec eux, c’est acheter deux fois le même cheval. » Une autre phrase m’est venue, sans queue ni tête : « no boots ont the ground. » Je me suis dit : en effet, pas question d’ajouter une guerre à une guerre, pas question d’infléchir le cours de ce conflit épouvantable par les armes. D’ailleurs Obama n’a aucune envie de lancer ses missiles Tomahawk. Je me répétais cette dernière phrase, avant d’ajouter : « reculer, ne rien faire, c’est se déshonorer. » Impossible, en effet, de chasser de mon esprit le souvenir de la guerre d’Espagne, de la conférence de Munich de 1938. La pusillanimité des démocraties occidentales me faisait honte, et je mesurais en même temps à quel point le monde s’était politiquement désoccidentalisé. 8


Cependant une phrase s’est déclarée qui m’a rendu plus disponible que jamais à ce qui était en train de se passer en moi : « oui, les symboles ont leur importance en politique. » Je me répétais cette phrase. L’idée d’une intervention ciblée s’imposait : j’étais pour une frappe symbolique. Mais ces mots, très vite, étaient relayés par d’autres : « il ne faut pas comprendre trop vite, il faut d’abord savoir et le savoir est aussi une initiation. » C’est vrai le dossier syrien est complexe, mouvant, miné, et d’une ampleur qui ne cesse de croître. Les points de vue russe et occidental diffèrent. Nous n’avons pas les mêmes frontières, le même Moyen Orient. La Russie a ses voisins du Caucase et de l’Asie centrale. Nous sommes préoccupés par les voisins de la Syrie, l’Arabie Saoudite, le Liban, Israël, la Turquie, cette dernière étrangement paralysée alors qu’on attendait qu’elle encadre la rébellion avec l’aide des États-Unis. Le jour même où, à peine sorti de mon état de rêveur éveillé, j’écris ces notes sur mon carnet à spirale, quelque part sur la ligne du TGV Paris-Strasbourg, le monde multipolaire de la mondialisation dans lequel je m’efforce de vivre – devant l’effacement de la communauté internationale qui n’a rien à proposer – refait, comme disent les diplomates, du « bilatérial ». Deux ministres, un russe, un américain cherchent à s’apprivoiser mutuellement. La méfiance est de mise. La question n’est pas de faire confiance à celui qui en face : la confiance est un ingrédient de la construction qui se prépare. La proposition russe n’est pas la solution. Pour l’instant, elle pose le problème de ce que nous allons en faire. Le dossier syrien est complexe, certes. Il est aussi très simple. J’ai tout compris quand les médias m’ont appris comment un gamin, pour avoir inscrit sur le mur de sa cour d’école le mot « Dégage » a été torturé à mort par les sbires de Bachar alAssad. Cette sanction exorbitante met bien en évidence la crispation de ce régime qui compte ne rien lâcher de son pouvoir et de ses privilèges. C’est Assad qui a mis fin aux désordres des « Printemps arabes », et à la contagion libertaire qui gagnait la région. Et s’il reçoit le soutien sans faille du Kremlin, c’est que Poutine, à la tête d’un État aussi autoritaire que fragile, est sur la même ligne : durer, conserver le pouvoir quel qu’en soit le prix, en guettant les signaux, révélateurs de l’affaiblissement des autres puissances mondiales. 9


Dans quelques jours s’ouvrira la nouvelle édition du Festival Musica. Des créations sont au programme, certaines signées de jeunes compositeurs dont la démarche m’intéresse. Je ne suis plus qu’à une demi-heure de Strasbourg, le contrôleur vient enfin de passer. Sa tâche n’est plus du tout facile, elle est aussi comique : encombré d’appareils, il doit tantôt poinçonner, tantôt scanner les titres de transport. Mais me voici tout à coup inquiet. J’ai un doute, une appréhension, imparable, parmi les œuvres proposées, s’en trouvera-t-il au moins une à la dimension de la guerre totale qu’Assad mène contre son peuple ? Mon interrogation, qui peut surprendre, ne tombe pas du ciel. Elle est le produit d’une époque lointaine, aujourd’hui disparue, celle de mes lectures d’Adorno. Pour le philosophe de l’École de Francfort, la musique de Schoenberg et de Webern inspire la terreur, non parce que le public ne la comprend pas, mais parce qu’elle donne forme à l’angoisse et à l’épouvante. Y aura-t-il cette année à Musica une œuvre vraie, à la fois simple et complexe, capable de se mesurer aux formes les plus extrêmes de l’horreur ?

Gérard Gromer 16 septembre 2013

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Septembre noir

Une fois de plus, cet automne, je suis allé à Strasbourg participer au festival Musica. La manifestation est toujours très attendue. Les curieux sont nombreux. Elle compte aussi un petit nombre de fidèles, des mélomanes avertis. Et puis je reconnais les anciens, ceux qui viennent surveiller le festival, les derniers « gardiens de la révolution ». Une révolution dans l’histoire de la musique et des avant-gardes qui a engagé la structure du monde, et dont le souvenir risque de s’effacer avec eux…

Moi aussi je suis de ceux qui surveillent les programmes. Ils vont se dérouler pendant presqu’un mois. Il y aura peut-être des surprises, de nouvelles propositions. Je me vois déjà en train de formuler de vagues hypothèses

sur

les

futurs

enjeux,

orientations,

les

avancées-retards

de

les la

musique en train de se faire. Mais ce mois de septembre ne ressemble à aucun autre. Le domaine musical qu’il m’arrive de fréquenter m’apparaît tout à coup dans sa fragilité. Une pensée me traverse, je la chasse, elle me rattrape. C’est un sentiment étrange, troublant. Je me dis qu’au fond rien ne garantit, à l’heure qu’il est, que cette musique savante, cette étonnante production de la rationalité occidentale va pouvoir trouver encore longtemps les moyens matériels, intellectuels, spirituels et politiques de persévérer dans son être. La

première

chose

qu’on

remarque

en

arrivant, ce sont les hôtesses d’accueil et leur

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sourire posé sur la bouche. J’avais oublié en me rendant à la soirée d’ouverture l’inévitable blablabla des officiels, les envoyés de la culture. Leurs discours étaient toujours les mêmes, un peu plus longs peut-être car le festival fêtait un anniversaire : sa trentième édition. Mais c’étaient toujours, d’une année à l’autre, les « éléments de langage », toujours les mêmes, comme les aiment les gens d’appareil. Je notais aussi, en feuilletant le programme, que les efforts de la direction s’appliquaient davantage à la maquette de la publication, assez élégante et dans l’air du temps, qu’au choix des textes, souvent bavards. J’avoue avoir été franchement navré de découvrir, au milieu de commentaires sans nécessité, et deux trois articles délirants, la bafouille d’une universitaire qui, passant en revue quelques œuvres théâtrales et musicales à l’affiche de Musica s’est sentie obligée d’écrire « nous » toutes les trois phrases, donnant l’impression de bêler à l’unisson d’un troupeau. Ces concerts qui permettent d’entendre de la musique contemporaine et de rencontrer des compositeurs vivants se font rares. De nombreux créateurs dont l’œuvre m’était familière disparaissent du paysage. Je les perds de vue, le fil est coupé. Par exemple : à quand remonte au juste mon dernier contact avec l’œuvre d’un Beat Furrer ? D’une Olga Neuwirth ? De Salvatore Sciarrino ? J’étais heureux d’être venu. Certaines pièces vont parler trop fort, à mon goût, ou trop timidement. Mais je suis confiant. Il arrive que la musique, elle aussi, reprenne vie et que, dans mon ravissement, alors que tout mon corps frissonne, quelque chose en moi jubile et s’écrie : « Oui, elle est à nouveau là, la musique ! »

Mais, en ce mois de septembre, il y avait des interférences dans l’air, des vents contraires, de l’orage. Certes, si le festival émet des signes et si quelqu’un les capte, je serai celuilà. Je réponds présent, je suis dedans et dehors,

mais

manifestation.

entièrement Et

aussi

dans

ailleurs.

la Mes

interrogations n’ont en apparence que peu à voir avec l’état de santé de la musique contemporaine. Non, ce qui m’obsède, ce qui est insupportable, ce sont les massacres qui se poursuivent en Syrie. Impossible de les mettre entre parenthèses pendant la semaine où je suis à Strasbourg. J’ai dans la tête des images de 12


charniers, de fosses communes, de cadavres qu’on a enfoncés dans des puits. Pendant que je discute avec le directeur technique de Musica qui me parle de l’allégeance toujours plus pressante de la musique à la raison technicienne, je pense aux opposants syriens de la première heure. Aux paysans, aux jeunes. Ils avaient cessé d’avoir peur. On n’a rien voulu savoir. Je me dis que si l’expression « reprendre vie » se justifie, c’est d’abord quand elle s’applique à eux. Aujourd’hui ils n’apparaissent plus sur nos écrans. La rébellion s’est radicalisée, la population est prise en otage. Des milliers de Syriens débarquent sur les côtes siciliennes, d’autres attendent à Calais. À Calais où l’un des migrants répond au micro d’un journaliste : « Nous sommes convaincus que le régime ne cèdera pas et que la situation ne peut que dégénérer. » Et c’est bien la question. Aucune des deux parties ne doit prendre l’ascendant sur l’autre. La réponse de la communauté internationale, c’est cette agitation diplomatique de surface pour protéger une sournoise immobilité. Le mot « complexité » par exemple, pour qualifier le maelström syrien, comme du reste tous les innombrables discours des spécialistes, des stratèges, des experts, ont pour seul effet de nous éloigner chaque jour un peu plus des massacres. Nous les regardons de loin, de plus en plus loin, avec de plus en plus de hauteur. On chiffre, on calcule, on discute, on enfume, on asphyxie. Mais est-il encore question de la Syrie ? Oui, quand une voix s’élève, isolée, pour déplorer la défaite du peuple sans armes et regretter de ne rencontrer que trop rarement la juste attention intellectuelle et sensible pour ce Moyen Orient en effet ambivalent et contradictoire. Je suis agacé, indigné par la futilité de certaines œuvres composées cette année. Qui sont-ils, ces auteurs au service du divertissement ou qui cherchent à séduire avec les aspects purement techniques du spectacle ? Et ces néo-classiques, enfermés dans les formes préexistantes ? Leur mission n’est-elle pas de nous habituer à passer sous silence ce qui est grave, de formater nos émotions, et de nous protéger des vicissitudes et de la désolation du devenir ? Je me souviens, j’étais encore sous le choc du 21 août. Il y a eu, me suis-je dit, dans la passé un septembre noir. Mais le septembre de cette année est, lui aussi, à part. Il vient après l’attaque chimique dans la plaine de la Ghouta. Que peut la musique face à de tels crimes ? La musique que j’aime est autonome. Sans lien direct avec les événements de la planète. C’est une construction abstraite, mathématique, contraignante, en même temps que turbulente et imprévisible. Simplement, elle n’est pas seulement un 13


jeu formel. La musique savante est une œuvre de pensée. Et penser, pour un compositeur, c’est penser « avec », c’est écouter vraiment ce qui dans le monde est contemporain. J’ai une habitude : je prends des notes pendant les concerts. Ou plus exactement, j’écris dans mon carnet des phrases qui me viennent, un peu comme des messages codés, répétés plusieurs fois, venus de l’ailleurs, de la résistance. Parfois ce sont des citations ou des mots attrapés au vol dans une conversation et qui remontent à la surface, appelés par le moment musical. Ainsi cette définition dans le Docteur Faustus de Thomas Mann : « La musique est l’ambivalence érigée en système. » (trois fois) Ou cette phrase captée lors d’une récente conférence d’Alain Badiou : « Les mathématiques sont la science de la multiplicité. » Cependant, avec le constat d’ouverture de Musica et les deux créations musicales annoncées, ce qui s’est imposé à moi, c’est ce que m’avait dit un jour un philosophe qui est aussi compositeur et théoricien : « Vous ne savez pas ce dont la musique contemporaine est capable. Elle peut ressusciter les dieux les plus anciens, monstrueux, difformes. Et dire la nuit, l’abîme, la terreur. » Les formes de l’horreur varient lorsqu’il s’agit de tuer. Certaines sont plus abjectes que d’autres. Les règles de jeu établies après la Première Guerre mondiale et réactivées en 1945 rappellent que, même quand, au paroxysme d’un conflit armé, l’atrocité est à son comble, des lois existent. Elles sont la garantie symbolique d’un équilibre fragile. Assad a bafoué le protocole de Genève. On s’est hâté d’abandonner les frappes ciblées envisagées comme sanction. Et, après les coups de chaleur et les dérobades de la fin de l’été, le dictateur redevient fréquentable. On lui tend les micros, il s’explique devant les téléspectateurs, parle de sa candidature à la présidentielle. C’est l’autre despote, Poutine, qui mène le bal, pendant que le tyran de Damas, à condition de n’utiliser que les armes « conventionnelles », peut désormais poursuivre dans l’indifférence générale son programme de destruction massive sur l’une des terres les plus anciennement civilisées du monde.

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Des

écrits

découverte

d’Adorno, des

générés

camps

nazis

après

la

et

les

bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, me revenaient en mémoire. Il s’agissait de textes qui percevaient la musique comme une mise en forme de la terreur. Je ne compare pas les ravages produits en Europe et dans le monde par la Deuxième Guerre mondiale, et ceux commis en Syrie avec le déclanchement de la guerre chimique. Mais il y a un point commun. L’horreur à laquelle ces deux événements a donné lieu n’est pas de même nature que celle qui surgit dans le face à face, le bruit et la fureur d’un affrontement sans merci. C’est de l’effroi à l’état pur. Le gaz neurotoxique crée l’épouvante par l’abolition du face à face. C’est une mort sans visage, qui diffuse, arrive de partout. Elle asphyxie, elle paralyse et, chez l’observateur, elle empêche l’imagination et anéantit le raisonnement. C’est bien ce qu’ont compris, dans les années d’après-guerre quelques artistes, des écrivains, des intellectuels. Ni l’intelligence ni la raison ni l’imagination ne sauraient avoir prise sur l’impensable de la shoah, de la bombe atomique ou de la guerre chimique. À présent, je découvrais sur scène une formation d’une centaine d’instrumentistes. Je constatais la présence imposante, contre le mur du fond, des percussions. Elles étaient venues en nombre. Leur impact sur les auditeurs dans le silence qui précède leur mise en mouvement était évident. J’énumérais machinalement quelques-uns des instruments, la machine à vent, le lion’s roar, le gong, les cloches, l’énorme trombone. Je me souvenais que c’était Varèse qui les a libérés et élevé chaque percussionniste au rang de soliste. Pendant le concert, j’aurais pu, en prenant des notes, décrire les embardées de l’orchestre et confirmer très tôt que, oui, cette musique-là, avec ces tuttis, ces staccatos véhéments, en crescendos, ses discontinuités, était bien faite de l’étoffe de nos cauchemars et qu’elle exhibait des abîmes et déchaînait des tempêtes. Je me rappelais la phrase du John Cage : « Tout est bruit pour qui a peur. » La peur, l’effroi, Hegel les trouvait au fond des yeux des hommes. Avec la nuit du monde. Mais le public n’avait pas peur. Les bruits devenaient d’anciennes détonations sorties des 15


gouffres de l’Histoire. Je notais rapidement : « liberté des percussions », « liberté des cordes en train de défaire les entraves ».

Je saisissais ce soir-là, sur le vif et dans une grande émotion, le paradoxe triomphant de cette musique

à la fois très

sophistiquée,

rigoureuse,

construite,

contrôlée

et

turbulente, brutale, emportée, rendue à la liberté de son devenir. J’admirais comment chacun des compositeurs, par son énergie, son insolence, son culot dynamitait le dispositif hyper contraignant qu’il s’était imposé et, refusant la facilité de l’expression immédiate, se révélait dans ce qu’il avait de plus singulier. Je me rappelais tout à coup Günther Anders. Comment avais-je pu l’oublier, après ce qui s’était produit en Syrie ? Anders, dans les années d’aprèsguerre, avait voulu comprendre pourquoi la pensée était impuissante face à la tragédie qu’il venait de vivre. Il affirmait que l’homme était trop petit, « plus petit que lui-même », pour mesurer les dimensions de l’inconcevable. Je me disais que les dirigeants et leurs experts, les diplomates, les consultants étaient en effet, plus petits qu’eux-mêmes. Interdits face à l’horreur. Mais qu’en revanche les deux créations mondiales en ouverture de Musica avaient pris la mesure, ou plus exactement, avaient pris la démesure du monde contemporain. Et m’avaient fait plus grand que moi-même, moi et de nombreux mélomanes.

Un violoniste virtuose, en dialogue avec une masse instrumentale très remontée, développait en soliste dans l’espace, de longues tenues dans l’aigu. C’était comme un mince fil d’acier, fragile et résistant. L’aigu de ses lignes vivantes et planantes me bouleversait : elles venaient de me rappeler la partie sifflée du chant des partisans qui avait cette qualité de traverser les brouillages et les brouillards organisés par l’ennemi. Et j’avais en face de moi cette formation d’une centaine de musiciens. J’insiste sur ce point, car le titre de l’une des deux œuvres de la soirée, Monumenta de Yann Robin, est une allusion à l’aspect en effet monumental que revêt le grand orchestre symphonique à son apogée. Je me disais que l’Occident n’avait pas produit de merveille plus grande que cette formation qui s’est organisée à partir du quatuor à cordes pour intégrer l’ensemble des vents, la basse continue, les 16


percussions. Ce soir-là, c’était le SWR SinfonieOrchester Baden-Baden und Freiburg qui ouvrait la fête. L’orchestre était né d’une volonté franco-allemande de reconstruction, d’ouverture et de confiance dans l’Europe. Il avait acquis, au gré d’innombrables créations, une personnalité immédiatement reconnaissable. Mais voici qu’à l’issue du concert, son chef annonce la liquidation pour 2016, par mesure d’économie,

de

la

grande

formation

germanique. Ainsi une identité, une de plus disparaîtra de nos vies, un symbole sera sacrifié. L’asphyxie ne passe pas seulement par

l’agencement

de

massacres

et

par

l’utilisation du gaz sarin. Un « mauvais air » circule de tous côtés de la planète. De plus en plus suffocant. Le concert du SWF m’inspire une dernière phrase. Je l’accueille comme une bouée de sauvetage Il s’agit d’une citation de Scott Fitzgerald : « On devrait être capable de voir que les choses sont sans espoir, et pourtant rester déterminé à les changer. »

Gérard Gromer 22 octobre 2013

(Illustrations reprises du site http://www.festivalmusica.org/festival)

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Chambre noire

« Autour de moi le monde basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête. » Jonathan Littel, Les Bienveillantes.

C

haque rediffusion de Shoah, le film de Claude Lanzmann est un événement. Celle qui vient d’avoir lieu sur Arte l’est d’autant plus qu’elle se démarque radicalement des nombreuses commémorations qui, ces jours-ci,

mettent en scène tantôt la Grande Guerre et ses poilus, tantôt l’hommage aux Résistants qui se sont battus lors de la Seconde Guerre mondiale. Toutes ces célébrations font remonter jusqu’à nous une explosion de violence, une dévastation sans borne, une accumulation de cadavres que rien n’explique. La France, en 1914, n’était pas agressive, la reconquête de l’Alsace-Lorraine n’était plus à l’ordre du jour. Les Allemands, non plus, ne voulaient pas la guerre. Sauf leurs militaires. JeanPierre Chevènement, dans 1914-2014. L’Europe sortie de l’Histoire, qui vient de paraître, rappelle que l’état-major allemand avait pris le risque d’un conflit européen, persuadé de battre la France en six semaines grâce à un plan d’invasion de la Belgique qui dormait dans ses cartons dès 1905. C’est l’état-major impérial qui a ouvert la boîte de Pandore et libéré les démons qu’on ne peut rattraper.

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On commémore avec des images, de l’archéologie, du rituel, des archives, des récits, des histoires personnelles. Ceux qui le souhaitent peuvent retrouver, à l’œuvre dans des documentaires d’époque, la rage de tuer, la souffrance, la peur, la cruauté. Ils reverront des ciels d’apocalypse, des forêts blessées, la terre qui se soulève et se creuse. Face à ce tumulte, ce vacarme, ces hurlements, ces enlisements, comment ne pas comprendre que ce conflit était sorti de ses gonds, qu’il avait perdu la raison, que la démesure et la folie l’avaient emporté. Et qu’il y avait là, sous nos yeux, le spectacle d’une civilisation qui s’autodétruisait, se sabordait et engloutissait sa jouissance dans la mort ?

Ces images de 14-18 sont en phase avec les premiers films de Chaplin. On voit Charlot soldat qui, à force de pousser son camouflage, finit par se changer en arbre et à coïncider avec la forêt. À Zürich, en 1916, la pathétique absurdité de l’affrontement franco-allemand a eu pour effet la création de Dada. Dada désigne clairement l’humanisme, qui a prouvé son incapacité à désamorcer le conflit, comme une imposture. Mais ce qui est dit tout au long des commémorations autour du 11 novembre et dans les mois à venir, ce qu’elles laissent entendre, avant tout autre considération, et avant les analyses des historiens, des stratèges, des archivistes, des politiques, c’est que la vie continue, que nous sommes, nous, spectateurs, des vivants, avec les survivants des survivants, et qu’en commémorant, en faisant remonter du passé des événements, des documents pour les transmettre, nous évitons la mort.

On cherchera encore longtemps le pourquoi de cette guerre, les commémorations servent aussi à ça : ne pas occulter les origines du conflit, car – si on suit Jean-Pierre Chevènement – des risques du même ordre existent aujourd’hui avec la seconde mondialisation. Mais le propos de Shoah est autre. Il est à l’opposé des commémorations. D’ailleurs il n’y a dans le film de Lanzmann ni archive, ni cadavre, ni destin personnel. Et si l’auteur se livre à une exhumation archéologique, c’est quand il identifie, à l’issue d’enquêtes obstinées, l’un de ces survivants des Sonderkommandos qui, avec les tueurs nazis, avaient officié au plus près des lieux d’extermination. Ces « revenants » étaient les seuls à pouvoir témoigner des ultimes moments de ceux qui allaient 20


disparaître entre quatre murailles lisses, les chambres à gaz plongées dans le noir, d’où personne n’est revenu, pour lesquelles il n’y a pas d’images mais un film, un chef-d’œuvre au-delà des images. Le sujet de Shoah n’est donc pas le devoir de mémoire, ni la continuité rétablie après une interruption catastrophique mais provisoire. Le film a pour seul impératif la vérité, sa recherche, son dévoilement. Et il a pour axe l’interruption définitive, la mort.

La rediffusion du film de Claude Lanzmann est relayée par un livre, Le lièvre de Patagonie2, qui revient sur la genèse incroyablement risquée et tenace de Shoah. L’auteur est hanté pour toujours par les derniers instants, les ultimes regards des condamnées à mort, d’abord au temps des guillotines, en France et en Algérie, plus tard par les premiers moments de l’arrivée dans les camps, et « par le dernier rail, la dernière bifurcation » quand « ici c’est encore la vie et, un pas de plus, la mort ».

Shoah et Le lièvre de Patagonie ont été pour moi deux formidables opportunités. Ils m’ont permis, loin des colloques, des débats académiques sur le mal absolu, d’élargir ma réflexion sur le manque d’imagination des humains à (se)représenter, montrer, nommer l’effroi. Mes interrogations sont induites par ce que je sais des tueries de masse en Syrie. Je continue d’être offusqué par la folie d’un dictateur en guerre contre tout ce qui existe, contre la vie elle-même. Voilà un régime qui ne sait que promettre la peur, la désolation, la soumission. Et qui multiplie les formes et les techniques de la répression : armes dites conventionnelles, gaz neurotoxiques, torture, et, depuis peu, l’épuisement d’un peuple par la faim. Et mon accablement, mon indignation sont intacts quand je vois les faux-fuyants de la communauté internationale, les mauvais calculs de l’administration américaine, le retour de la Russie dans l’ordre international post-soviétique. Ces recours par Assad à l’arme chimique le 21 août dernier avaient réveillé en moi le souvenir des années 50 et l’étrange, singulier et pénible climat qui s’était installé en France après la découverte des camps d’extermination, suivie en août 1945 par le bombardement atomique du Japon. J’étais un enfant des rues, et l’événement pour

2

Claude Lanzmann, Le livre de Patagonie. Paris, Gallimard, 2009.

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moi à cette époque se manifestait en priorité dans les gros titres de la presse telle qu’elle s’affichait sur les présentoirs des kiosques à journaux cossus et suréquipés. Si j’avais à matérialiser ce qui s’était imprimé en moi en ces temps-là, je crois que c’est au collage cubiste que je ferais appel. Très tôt me sont parvenus les échos du débat qui s’était instauré entre artistes, écrivains et intellectuels. Impossible de créer et de penser après 45 comme avant la guerre. Il fallait rompre avec ce monde qui s’était suicidé, qui est allé au bout de la nuit. Une phrase me vient : « Je ne dirai pas que le désastre est absolu. Il désoriente l’absolu. » Je vérifie, elle est bien de Maurice Blanchot, mais L’écriture du désastre n’est publié qu’en 19803. C’est l’époque où, passionné par l’aventure de la musique contemporaine, je dévore les écrits d’Adorno sur Schoenberg, sur Webern et sur la musique savante de notre temps comme mise en forme de l’effroi. Plus tard, je repère dans la revue de l’IRCAM le nom de Günther Anders. Comme Breton avant lui, Anders4 prend acte de la radicale nouveauté d’Auschwitz et des bombardements atomiques sur le Japon. Il veut comprendre. Pourquoi l’homme est-il cet imbécile, qui vit dans l’ignorance de ce dont il est capable. Du meilleur comme du pire. Je pense à cette remarque de Claudel : « C’est en écrivant Phèdre que Racine apprend – pauvre imbécile – ce que c’est que d’être un homme de génie. » C’est aussi en s’enfermant dans le crime qu’Assad – pauvre con – se sent grand et puissant. Parmi les œuvres en prise sur la « nuit effroyable » de l’autre côté du regard, Shoah, le film de Claude Lanzmann, s’impose de façon décisive. Shoah mais aussi Le lièvre de Patagonie qui fixe dans ses pages un savoir concret, éprouvé, construit et souverain sur la mort. Des peintres ont, de leur côté, tenté d’imaginer et de peindre l’effroi, d’ouvrir une fenêtre sur l’impensable, de saisir un corps en train de reculer vers le néant. Lanzmann, dans ses mémoires évoque « le suprême et inexorable savoir du Fusiliamentos del tres de Mayo de Goya conservé au Prado ». Il décrit les exécuteurs anonymes vus de dos, et, face aux fusils, les victimes aux visages éblouis et éblouissants, en insistant sur « la blancheur véritablement surnaturelle de la chemise du personnage central ».

3

Maurice Blanchot, L’écriture du désastre, Gallimard, 1980.

Cf. Anders Günther, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? Editions Allia, 2001 ; Le temps de la fin, L’Herne, 2007. 4

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Goya, d’après Élie Faure, savait dans ses portraits, y compris les portraits d’enfants, révéler dans « le trou noir » des yeux, au fond de la vie du dedans, les ténèbres effroyables du monde. Dans le registre des exécutions, il faudrait aussi mentionne, de Manet, L’exécution de Maximilien. Le condamné, dans ce tableau, est exécuté à bout portant, « dans une indifférence complète » – comme l’écrit Philippe Sollers, qui ajoute : « ce n’est pas le Tres de Mayo de Goya, tableau lyrique, Manet refroidit ça, et ça ne devient que plus horrible ». Une œuvre récente s’est voulue au diapason de l’imaginaire terrorisé de la Deuxième Guerre mondiale et de la Solution finale. Il s’agit des Bienveillantes de Jonathan Littel5. L’auteur donne la parole à l’un des SS impliqué dans ce qu’on a appelé la « Shoah par balles », perpétrée dans le sillage de l’offensive allemande en Ukraine. Dès la première phrase du livre, le ton est donné : « Frères humains, laissez-moi vous raconter comment cela s’est passé. » Et, en effet, l’homme nous entraîne dans la plus abominable des épopées. C’est sans culpabilité, sans remords, sans se poser de questions, qu’il décrit avec la plus grande minutie les exécutions, les agonies et les moments redoutables du passage à l’acte, lorsque la tentation de la tendresse et de la compassion, en colère contre elles-mêmes, se renverse en rage de tuer. L’auteur, remarquablement documenté, n’ignore rien de la chronologie des faits de guerre, du cheminement bureaucratique, des hiérarchies militaires et administratives, de la politique au sommet. Il sait faire parler la beauté du paysage, la lumière des ciels de neige, le passage des saisons sur les champs de bataille, tout en décrivant avec minutie les scènes d’horreur, une cervelle qui saute à coups de révolver et qui explose « comme un fruit », le regard plein de surprise et de souffrance d’une agonisante, ou les préparatifs de la pendaison d’une femme que les SS, par dérision, embrassent tour à tour sur la bouche, avant de la livrer à la corde. Le lecteur, à mesure que le narrateur lui dévoile son comportement, qu’il lui confie les secrets de son intimité perverse, ne peut qu’être subjugué par la manière raffinée qu’a cet assassin d’élucider ses sensations, ses troubles, ses extases. Il comprend, en même temps que cet officier SS, sensible, cultivé, mélomane est un psychopathe, de l’espèce la plus dangereuse. Cependant, le plus sidérant, dans ce roman, c’est un

5

Jonathan Littel, Les Bienveillantes, Gallimard, 2006.

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vertigineux message. Le narrateur, en effet, dans son délire s’adresse à son lecteur comme à un complice, un allié, un frère. Ce qu’il lui dit est simple : l’homme est mauvais, la nature humaine est abjecte, la vie est inutile, la création est une blague. Faut-il en rire, en pleurer ? « Ce que j’ai fait, tu aurais pu le faire ». C’est la conviction et l’enseignement du narrateur. Criminel et « frère humain ».

Gérard Gromer 17 novembre 2013

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