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Etats d’alerte (tous les textes de l’année 2015)

La page de Gérard GROMER Journaliste indépendant, ancien producteur à France Culture (Chemins de la connaissance, Le gai savoir, Euphonia, A nouveau la musique, etc.), auteur de plusieurs ateliers de création radiophonique (ACR : L’air de la folie, Longue durée, Les Thérapies frappantes, etc.), et de séries radiophoniques comme Sur le bateau d’Ulysse. Critique musical, il est l’auteur de nombreux textes pour l’Opéra National de Paris, l’Opéra du Rhin, l’Atelier lyrique du Rhin, Musica, Ars musica, etc.). Chroniqueur à Art Press, Canal, Saison d’Alsace. Rousselâtre et ancien banaliste.

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Les enfants de Tchernobyl

9 janvier 2015

« Ce serait le dernier et suprême ouvrage d’assécher tous ces marais pourris ! » Goethe, Faust « J’aime mieux le bruit de mes pas sur terre que le viol des éternités. » Artaud « Le troisième ange fit sonner sa trompette, et du ciel un astre immense tomba, brûlant comme une torche. Il tomba sur le tiers des fleuves et sur la source des eaux. Son nom est absinthe. Le tiers des eaux devint de l’absinthe et beaucoup d’hommes moururent à cause des eaux qui étaient devenues amères. » Apocalypse de Jean

J’ai ouvert la porte, et ils étaient là, tout à coup, visibles. Comme sur une autre planète. Des apparitions, des survivants. Des revenants ! Les journaux les avaient surnommés « les enfants de Tchernobyl ». D’après ce qu’on raconte, leur entourage, dans un premier temps, les aurait évités, comme on s’écarte de pestiférés. Ils n’avaient pourtant pas vécu l’événement en direct. C’étaient des descendants, les héritiers des rescapés de l’apocalypse nucléaire. Ils avaient entre 8 et 17 ans. Tchernobyl ? Une commotion de niveau 7, le maximum sur l’échelle de gravité des accidents nucléaires. De quoi arrêter la respiration de la planète. Tchernobyl, c’était en 1986. Trois années avant la chute du Mur. L’Union soviétique agonisait 3


lentement, enfermée dans ses plans quinquennaux absurdes. Gorbatchev essayait la glasnost et inventait la belle idée, hélas trop vite abandonnée, de la « maison commune ». Mais le pays titubait. Pour les occidentaux, Tchernobyl était la preuve et le symbole de la faillite de l’utopie communiste. Aujourd’hui, Tchernobyl est devenu un traumatisme qui franchit et contamine en douce les générations. C’est un état d’urgence dilué, en train de diffuser à travers les âges un mal invisible. Un astre mort, dont la lumière continue de nous parvenir et dont le rayonnement, aujourd’hui, affecte directement la santé des enfants de la deuxième, de la troisième génération. Et de la nième génération, demain. Quel que soit le jour, l’heure, l’année, ce sera toujours, ici-bas, le jour et l’heure où la centrale de Tchernobyl est entrée dans les têtes et les corps, comme un ennemi durable et profond.

Le « zéro mort » est une légende. Ce qui ne devrait pas arriver arrive. La Russie des chantiers titanesques, des édifices colossaux mais sans grandeur, ne pouvait produire, avec sa centrale surdimensionnée, que la catastrophe la plus monumentale des années 1980-90. Le tremblement de terre de Lisbonne, en son temps, avait offert à Voltaire l’occasion de brocarder l’idée de Providence, et d’ébranler l’affirmation biblique d’un lien entre le sort réservé à la terre et la conduite des hommes. Mais dans une Russie progressiste jusqu’à la caricature, qui avait ramené le monde au visible, au chiffre, à la science, à la technique, et célébré en boucle la toute-puissance de l’homme face à la nature, la vétusté spirituelle était telle qu’une catastrophe comme Tchernobyl ne pouvait qu’ouvrir à la religion la voie d’un irrésistible retour en grâce. Les baptistes notamment avaient distribué en Ukraine des tracts prophétisant la fin des temps et invitaient à la prière et à la repentance. Ils avaient même trouvé dans l’Apocalypse de Jean une interprétation du cataclysme nucléaire, en identifiant l’astre nommé Absinthe dans les écritures avec la lumière de l’énergie nucléaire, cernobyl signifiant en ukrainien « absinthe ». J’ajoute qu’on peut aussi débusquer dans L’Enfer de Dante des fumées acides (acidioso fummo) qui ralentissent, engourdissent, paralysent, et qui ne sont pas sans évoquer les fumées amères diffusées par bouffées par le réacteur en folie.

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On sait, sans trop le dire, que 6 % des terres de l’Ukraine sont toujours empoisonnées, et que, pour la Biélorussie, ce chiffre monte à 14 %. Les sols, les sous-sols, les légumes, les animaux… Par ailleurs, dans ce casse-tête nucléaire, n’est pris en compte que le dépôt du césium 137. Pour les autres nucléides (plutonium, strontium, césium 134), c’est l’impasse. Au début, immédiatement après la catastrophe, les autorités, le parti, dans un réflexe pavlovien, avaient aussitôt dissimulé les premiers chiffres, menti, « noyé le poisson ». La bureaucratie n’avait qu’un mot d’ordre : enterrer l’événement ou, à défaut, le présenter sous une forme acceptable. Le KGB s’était acharné sur ceux des spécialistes du nucléaire envoyés sur place, qui avaient le courage de ne pas cacher aux populations l’ampleur du désastre. Ils étaient calomniés, vilipendés, exposés à l’hostilité de toute l’Union soviétique. Au départ, même le sort des enfants n’était pas une priorité pour le régime. Restent quelques témoignages à propos des plus fragiles : « Leur voix semblait ne pouvoir sortir d’aucun endroit de leur corps. » Après les silences, la désinformation, l’absence dramatique pendant des années de dispositions sanitaires et sociales, le tour des enfants de Tchernobyl était enfin arrivé : ils sortaient de l’anonymat, se sont vus diagnostiqués, encadrés, comptabilisés, suivis, conseillés, surveillés, évalués. Et, après le passage par un institut scientifique à Minsk pour mesurer le taux de césium 137 dans leur corps, envoyés en vue d’un séjour prophylactique, vers des contrées hospitalières, là où la nature, sans être forcément une terre de lait et de miel, retrouvait sa densité concrète, sa franchise. Oui ! Évoluer dans des paysages vivants, se rouler dans l’herbe, pique-niquer sur un pré, faire attention au chant d’un oiseau, remarquer, sans halluciner l’arrivée d’un nuage toxique, la lumière dorée d’un lever de soleil…

Les jeunes irradiés de Tchernobyl avaient franchi une frontière. Ils pouvaient provisoirement oublier les lieux désaffectés de leur naissance. Ils étaient à présent en France, arrivés en Alsace et dans les Vosges pour trois petites semaines, reçus par de simples gens porteurs de l’humain, des familles d’accueil qui ne regardaient pas ailleurs quand la vie d’autrui était en souffrance. Elles avaient décidé, ces familles, de tirer ces gosses, ces adolescents, pour un temps, hors de la zone grise de la survie. De les retaper, de leur faire reprendre des couleurs. De les mettre pendant vingt et un jours à distance de la catastrophe. Elles surmontaient en se riant 5


les obstacles linguistiques pour leur réapprendre à voir, à écouter, parler, lire. À retrouver un temps libre, désenclavé. Les enfants de Tchernobyl, pour renaître, n’avaient-ils pas besoin, surtout, de mots nouveaux ? Oui, ces familles d’accueil sont dans le vrai. Elles sont exemplaires. Généreuses, optimistes, impliquées émotionnellement mais aussi intellectuellement. Elles ne ferment jamais la porte. Mais leur action va plus loin. Elle signifie aussi que Tchernobyl, dont on ne veut rien savoir – la passion de l’ignorance, ici, est à son comble, alors même que c’est à travers cet événement, paradoxalement, que la conscience écologique est devenue planétaire –, oui, Tchernobyl, décidément, ça ne passe pas. Quand, en effet, la vie redeviendra-t-elle normale là-bas ? Dans trente ans ? Dans trois millions d’années ? Non, impossible de tourner la page, le feuilleton continue.

Difficile de ne pas reconnaître dans la catastrophe de Tchernobyl, après Hiroshima et avant Fukushima, la dimension d’un cataclysme cosmique. L’homme a cessé peu à peu, à l’âge moderne, d’être un « craignant-Dieu », le timoratus de l’Ancien Testament. Il a pris sur lui le risque de toucher à l’atome, de le malmener. Il a ouvert la boîte de Pandore et changé son avenir en cauchemar. Le dérèglement qu’a introduit le nucléaire dans l’organisation de l’univers s’apparente, pour reprendre la formule d’Artaud, à un « viol des éternités ». Il s’agit d’une violence qui a entravé la vie et rendu problématique ces moments rares où, comme dans l’amour, la révélation et l’expérience de l’harmonie des sphères pour un individu, un couple en train de s’unir, étaient encore possibles. Aimer à l’ombre d’une construction aussi monumentale, inquiétante et laide qu’une centrale nucléaire soviétique ou nipponne relève de la science-fiction la plus noire. Un genre qui a pour horizon le mariage pour tous du sexe et de la technologie !

« Nous vivons, disait Pascal, dans des temps qui ne sont pas nôtres. » Cette phrase, quand on l’applique aux enfants de Tchernobyl, produit d’étranges effets. En effet, dans quel temps vivent-ils ? Celui de leur âge, un temps qui coule, fait de routines quotidiennes, de rythmes personnels ou collectifs, un temps, aussi, porteur de perspectives, orienté vers un horizon plus ou moins ouvert ; et puis un temps scandé par le calendrier des saisons qui passent. Mais un autre temps s’est emparé des 6


enfants de Tchernobyl. Un temps qui n’était pas prévu, qu’aucune liturgie ne voudra célébrer, et dont la trajectoire échappe à l’homme. C’est le temps que met un radioélément à se désintégrer, et qui se compte par siècles, par millénaires. Curieuse expérience, ce temps tombé des étoiles, qui vous confronte à l’immensité et qui a rattrapé des corps trop exposés, qui les a noyautés, intoxiqués. Et qui s’est insinué dans les organismes des gosses de Tchernobyl, condamnés malgré eux à suivre, aux côtés des experts de Minsk, le cycle de désintégration du césium 137, au fond d’eux-mêmes et sur une échelle qui n’est pas celle des humains.

Après les trois semaines passées à la campagne et dans les montagnes vosgiennes, j’avais essayé d’imaginer ce que les enfants de Tchernobyl, à leur retour au pays, avaient pu ressentir. Je crains que leur lieu de naissance, toujours très galvaudé, impossible sans doute à réhabiliter complètement, ne soit plus jamais un lieu de vie, un terrain de jeu, un jardin où se cacher. Leur temps s’était resserré, ainsi que l’espace. Il fallait à nouveau cohabiter avec le danger, le conditionnement, avec la pollution des sols et des sources, et avec un corps occupé au plus intime, au milieu d’un quotidien blafard. Mais les autorités contrôlaient la situation, accompagnaient la population, profilaient les besoins et le faisaient savoir. Tout n’allait pas si mal, disait la propagande, la vie allait revenir, comme avant… ou presque.

Les descendants de rescapés sont souvent violents, difficiles, délinquants. Ils se retrouvent dans les marges. Les jeunes gens bénéficiaires du séjour climatique avaient probablement été sélectionnés. Le petit Leib, un des jeunes de 12/13 ans, avec sa frange de cheveux blonds, avait eu sa photo dans le journal. Il était parfait dans son rôle de petit Ukrainien sage et méritant. D’autant que le jeune homme avait promis de se mettre au français et de communiquer avec sa famille d’accueil grâce à Internet. Lui et les autres avaient dû repasser par l’institut sanitaire et scientifique de Minsk. Les bilans, la mise à jour des bases de données sur la santé, tout cela faisait partie du programme. Entre nous, ce n’était pas très rassurant. Plus vous êtes évalué, plus vous êtes dans l’incertitude. Mais les résultats étaient bons. D’après la presse régionale française, la radioactivité corporelle des enfants de Tchernobyl avait diminué de 30 %. De quoi avoir envie de rester en vie ! Le petit groupe m’était 7


apparu dans un rêve. Il posait devant l’institut de Minsk pour une photo de famille. Et ils faisaient le V de la victoire avec deux doigts ouverts. C’était aussi la scène finale d’un roman de l’admirable Kenzaburô Ôé. Mais sur le sens de ce signe par quoi tout s’achève, ne cherchez pas : il n’y a rien à en dire.

P.S.

Avec son sarcophage qui emprisonne le réacteur n° 4, ses bâtiments

enveloppés dans des gaines métalliques, ses hangars abandonnés, ses grues, ses cheminées, ses échafaudages rouillés, ses câbles, ses tuyaux en vinyle qui sortent de terre, le site de Tchernobyl attire. Autocars, visites guidées, uniformes, scaphandres, masques à gaz, haut-parleurs, signalétique, c’est toute une esthétique post-apocalyptique de la stérilité, de la sidération, de l’ensauvagement qui s’offre au touriste. Celui-ci trouvera, dans une ruelle sombre, un ancien garage de pompiers du quartier Podil. Sur les murs de ce musée du souvenir, des clichés exposent les malformations humaines et animales provoquées par l’explosion du 26 avril 1986. Des animaux mutants sont présentés dans des bocaux de formol, tel un étonnant porcelet à huit pattes, victime du dérèglement nucléaire. À l’étage, des panneaux représentent les villes fantômes des environs de Tchernobyl, parmi lesquelles Pripiat, ville de 50 000 habitants, bâtie dans les années 1960, à 3 kilomètres de la centrale, évacuée du jour au lendemain après l’explosion et qualifiée par Aude de Tocqueville dans son Atlas des Cités Perdues (Arthaud, 2014) de « véritable Pompéi nucléaire »… à suivre…

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Rires et religions

14 janvier 2015

Totalitarismes, intégrismes, fondamentalismes et autres « ismes » sont allergiques à l’humour. Rien ne déstabilise plus un fasciste que le rire. Hitler n’arrêtait pas de répéter : « Assez rigolé ». Et lorsque les SS riaient, c’était comme un seul homme, mécaniquement et en rythme. Les religions, elles aussi, tolèrent peu l’humour, surtout quand elles sont en guerre, qu’elles ambitionnent d’occuper et de tenir les âmes, de guider le troupeau, d’accompagner le piétinement de l’espèce. On attend d’elles qu’elles précèdent, rappellent la loi, consolent, accueillent la douleur du monde, rappellent aux hommes que tout est vanité. Surtout en France où l’on a toujours su soigner l’office des Ténèbres.

Bossuet, dans un sermon, soutenait que Jésus avait pris sur lui la faiblesse humaine, mais pas le rire, qu’il jugeait indécent, indigne de la foi chrétienne. Pour les bénédictins, les bernardins, le rire était désapprouvé. Jésus, disaient-ils, n’avait jamais cédé au rire. Leurs critiques se retrouvent chez Baudelaire qui soupçonne, au fond de la pensée du rieur, de l’orgueil, de l’arrogance, un sentiment de supériorité. Tout ce qui permet de qualifier certains rires de sardoniques, voire de sataniques.

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Le rire entre au couvent avec François d’Assise, porté par sa culture courtoise, humaniste et laïque : il n’a jamais été prêtre. Malgré un naturel inquiet, il trouvait en lui les ressources pour éviter la dépression et vivre dans la joie et la rire ; jusqu’à devenir la figure vivante du jubilator Dei.

Tristesse et mélancolie sont des menaces pour la vie commune. François scrutait le visage des moines et fustigeait ceux qui avaient l’air sombre et pénitentiel, et dont la figure était triste. Le pape François, qui vient de tancer les membres de la Curie, s’inscrit dans la tradition de l’hilaritas franciscaine, quand il reproche à certains prélats leur visage taciturne, révélateur de leur état de délabrement spirituel. On riait beaucoup chez les franciscains, beaucoup trop même. C’était le cas chez les pères d’Oxford. Jusqu’à cette nuit où l’un d’eux eut une vision. Il vit le Christ, dépité, faire mine de quitter la croix et de s’en aller ! Un gag digne d’un film de Carmelo Bene des années 70… Les protestants, l’Islam et les dogmatiques, les rigoristes et autres gardiens du Temple sont peu doués pour le rire. Surtout l’Islam, avec ses institutions figées, ses oulémas rigides et paranoïaques. Qui les aidera à s’ouvrir à l’humour, à l’herméneutique ? Quant aux catholiques, leur entrée dans le

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siècle ne se fera, à

mon avis, que s’ils acceptent de considérer le rire comme la vertu première de la vie spirituelle, et un enjeu majeur du renouvellement de l’attrait pour l’humanité du Christ. Ce rire, ils le trouveront chez certains saints, auprès des mystiques femmes et hommes, chez les pères du Désert, dans les techniques érémitiques qui, du tac au tac, écartent les pensées nuisibles et les imaginations anxieuses et corrompues. Et au contact des grands écrivains catholiques, comme Chesterton ou Flannery O’Connor. Inutile de dire que ce rire n’a rien à voir avec le rire frivole qui se sert de vaines paroles, et encore moins avec celui, pénible, de nos nombreux humoristes, pauvres suppôts d’une société qui ne croit plus qu’à l’argent et pense pouvoir rire de tout. Mais voici que j’entends retentir dans la Bible le rire sonore de Sarah, quand Dieu lui annonce qu’elle aura un fils. Et je me souviens comment, avec quelle irrévérence, 10


Freud avait drôlement traité Moïse, en lui trouvant une origine égyptienne. Oui, le génie du judaïsme c’est son humour. Couper Jésus de ses racines judaïques, c’est le rendre excessivement sérieux. L’humour juif procède d’une vérité qui se veut plurielle. En elle se manifeste la logique la plus stricte et un imaginaire débridé. De là cette science de la lecture, du texte, ce goût pour la lettre, l’interprétation et cet art unique qui consiste à tourner, retourner et détourner les mots, qui est une manière supérieure de « lire aux éclats », selon l’expression de Marc-Alain Ouaknin. Une religion qui s’enchante de l’humour ne peut que vouloir l’expression libre. Elle sera toujours présente quand il s’agit de se mobiliser pour réinterroger et réaffirmer les fondements de la liberté. Quant au blasphème, toujours sanctionné en Allemagne, en Autriche, au Pays-Bas, au Danemark, en Grèce, dans le droit local d’Alsace-Moselle, et depuis 2010 en Irlande, s’il offense les croyants – et pour cause! –, il est accueilli diversement comme toutes les propositions transgressives et perverses – porno et scatologiques – qui agitent l’art contemporain, et sont prévues voire encouragées par les institutions. Elles sont le prix à payer pour que vive la liberté d’expression et d’opinion. Pour le public, l’important c’est de ne pas passer pour ringard. D’être du bon côté, dans le camp « progressiste ».

Le blasphème ? Tout va bien, merci. Dieu est humour. Alléluia !

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Les derniers jours de l’humanité 2 avril 2015 « Quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites. » Le sapeur Camembert

Encore un crime incompréhensible, une nouvelle variation sur le thème du mal. Décidément, rien ne nous sera épargné. On ne parle plus ces jours-ci que de vandalisme, de blasphème, de sacrilège, de persécutions, de profanations. On n’a jamais vu autant de bougies, de fleurs, d’ex-voto, de reposoirs, et il n’est plus question que de prophètes, de martyrs, de prédicateurs, de catéchisme, de liturgie, de ferveur communautaire. Malraux l’avait prédit : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. »

Donc, on en a remis une couche. On a voulu frapper la civilisation elle-même, à sa source : la Mésopotamie ! Le mot ouvre des espaces à l’imagination. L’agriculture, l’urbanisme, l’histoire sont nés sur cette terre sacrée, et surtout l’écriture la plus ancienne du monde s’est matérialisée là-bas. Il a suffi d’une vidéo de cinq minutes pour que les Occidentaux et la planète prennent acte de l’abominable saccage. Et entendent résonner dans les salles du musée de 13


Mossoul – un sanctuaire de la culture la plus haute livrée à la rage d’un détachement de casseurs barbus et microcéphales – les coups de marteaux et le vacarme des perceuses, associées rythmiquement dans nos têtes aux sonorités grotesques et écœurantes de l’acronyme arabe de l’État Islamique : le mot Daech. À travers cette dévastation absurde, c’est la terrible Ninive assyrienne et l’histoire multimillénaire d’un peuple qui remontent soudain vers nous, pour se disloquer et se réduire à rien sous nos yeux. Il y avait là des statues de rois longilignes, avec leurs tiares, leurs barbes cannelées, des nudités lisses et hautaines, des figurines de femmes aux larges bassins et aux jambes lourdes, un bestiaire d’animaux divins, de lions royaux, d’oiseaux léontocéphales et autres créatures hybrides. Et aussi des stèles, des bas-reliefs, des frises, des vases, des tablettes, de la vaisselle, des bijoux. On ne les reverra plus. De quoi être terrifié. Comment encaisser tant d’horreur ? Tenir le coup ? Je me suis replié mentalement sur d’anciennes lectures, le souvenir de l’inquiétante stèle des vautours que je connaissais bien m’est revenu, ainsi que le commentaire d’un vieux dominicain qui cherchait dans les lointaines strates de la civilisation des précurseurs au déluge biblique. Et puis j’ai revu en pensée une tête de bronze trouvée dans les fouilles de Ninive, la tête, peut-être, du roi Sargon. Et une autre figure de la statuaire de cette époque, la dame d’Ourouk, je crois, qui, du fond de ses orbites, regardait l’abîme… Ma rêverie n’a duré qu’un instant. Les deux, trois vestiges de l’ancien monde se sont vite évanouis comme des fantômes. J’étais rattrapé par l’actualité, par le spectacle hallucinant de la destruction en série de tout ce qui était grand, noble, étrange, exaltant. Les foyers se multipliaient où l’esprit de vengeance dont parle Nietzsche prenait pour cible des statues, des monuments, des ouvrages du patrimoine, des bibliothèques. Je n’arrêtais pas de répéter le compte de ces infamies : démolition du mausolée des saints musulmans à Tombuktu, profanation de la tombe de Jonas, du sanctuaire du prophète Seth, incendie de la bibliothèque de Mossoul…

Tout avait commencé avec le dynamitage, par les talibans, au centre de l’Afghanistan, de deux bouddhas monumentaux. On les voyait exploser et se 14


disloquer dans leurs niches. Mais les Twin’s aussi étaient deux. Deux tours, merveilles de l’abstraction en architecture, percutées par les B52. Mais voici la vidéo de cinq minutes qui repasse dans ma tête. On se croirait dans un film américain des années 1930, une production avec de mystérieux barbus, torses nus, armés de puissants marteaux, lâchés dans un décor de Mille et Une Nuits. Le feuilleton continue. L’information la plus récente évoque la dévastation au bulldozer d’un site archéologique irakien au bord du Tigre. À l’heure où j’écris ce n’est encore qu’une rumeur. Pourtant, nul besoin d’une nouvelle vidéo pour confirmer. L’UNESCO dénonce un crime de guerre. Ça s’est passé à Nimroud. Je savais que de nombreux trésors de cette antique cité avaient rejoint les musées en Irak et en Europe. Daech ne s’est pas gêné de vendre au marché noir ce que les djihadistes appellent des idoles. L’attaque du bulldozer, elle, est dirigée contre les « lamassu », ces monumentaux taureaux ailés à face humaine, parfaitement intransportables et qui, d’ailleurs, n’ont pas été faits pour les humains.

Pour Daech, ce qui antérieur et extérieur à l’Islam doit disparaître. Le prophète n’a-t-il pas donné l’exemple en détruisant les idoles à la Mecque ? Un événement de ce genre, je l’avais rencontré en littérature au lycée, autrefois, quand Corneille était encore au programme. C’était la scène où Polyeucte brise les idoles « païennes ». Je partageais le fondamentalisme de Polyeucte. Aucun professeur n’a eu l’idée de défendre le paganisme et les idoles au nom de l’art, de l’archéologie, du patrimoine, de l’humanité. Personne non plus pour faire cours sur l’iconoclasme, histoire d’évoquer en passant les orthodoxes, les Réformés casseurs de statues, le sac de Rome, la soldatesque protestante couvrant de graffitis les tableaux de Raphaël.

En sillonnant la France que je connais mal, je suis venu sur les sites où le rouleau compresseur de la Révolution française est passé. Royaumont, Jumièges. La haine, la folie étaient palpables et comme retenues à jamais par les pierres. À mon avis seul le satanisme inhérent à cette révolution pouvait expliquer cette détermination des vandales à décapiter des statues, abattre des colonnes, défoncer les murs. C’est aussi parce qu’il était possédé par le démon que Goebbels et ses étudiants nazis

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avaient organisé au cœur de la nuit berlinoise un autodafé rituel qui désormais vaut pour toutes les bibliothèques en feu. La première fois que j’ai vu les images de cette lugubre cérémonie, c’était comme si une corde se rompait en moi et à l’extérieur de moi. J’avais associé spontanément l’autodafé à un passage dans Balzac où l’auteur décrit la crémation d’une guitare qu’un homme dépité et violent, dans un environnement raffiné, avait livré au feu d’une cheminée richement ornée. L’instrument se tordait dans les flammes comme s’il s’était immolé lui-même et, tandis qu’il se consumait, on entendait une à une le tintement des cordes en train de se casser. Il y a aussi dans La Cerisaie de Tchekhov une corde qui se rompt. On l’entend d’autant mieux que le tintement se produit dans le silence d’un quotidien banal, sans cris, sans rires, si ce n’est une hache qui, tout à coup, s’abat dans le verger.

Les islamo-fascistes affolent le monde entier avec leurs images, toujours plus odieuses. Car la violence, c’est toujours plus de violence, la dévastation, toujours plus de dévastation, sans bornes. Daech tient à montrer qu’il ne craint personne et que son influence, son pouvoir d’attraction sont entiers. Mais peut-être qu’il n’est pas aussi intraitable qu’il paraît ? La victoire des Kurdes à Kobané, site stratégique ultramédiatisé et vitrine des djihadistes, le prouve. Les nazis aussi, quand ils ont compris que c’était fini, il y a soixante-dix ans, et qu’ils allaient perdre la guerre, ont détruit le plus grand nombre possible d’œuvres d’art. Plus de passé, plus d’histoire, plus d’art, plus d’écriture : l’abîme. Face au chaos qui règne dans le monde arabe, à l’enchevêtrement des fronts, à la diversité des forces en présence – qui aujourd’hui luttent côte à côte mais demain risquent de s’affronter –, la destruction du patrimoine mondial sur les territoires tenus par l’État Islamique suscite une indignation vite assortie d’un bémol. Certes, la communauté internationale s’indigne, l’UNESCO enrage, les dignitaires chiites condamnent, les touristes s’impatientent et les habitants de cette terre sont épouvantés, épuisés, désespérés. Tout le monde reconnaît la valeur de ce qui est détruit, mais la suite, hélas, est sans surprise. On tempère, on relativise, on met en perspective. Que pèsent en effet le saccage de sites archéologiques, la destruction de statues, les milliers de livres dévorés par l’ardeur des flammes au regard des 16


égorgements, décapitations, immolations, enlèvements, viols commis par les hordes islamo-mafieuses ? Qui oserait contredire ? Ce que je conteste cependant, c’est la comparaison. Elle émane d’une majorité pour qui l’art n’est pas une priorité. Qui ne brûle pas – comme l’écrit Proust – d’« inscrire dômes et tours dans le plan de sa propre vie ». Vous avez deux événements. Aussitôt commence le calcul. On rapproche, on compare, on choisit, on évalue, on classe, on hiérarchise. Mais quelque chose se perd, nous anesthésie. Nous nous détachons de l’événement pour éviter d’avoir à l’éprouver. Les mises en scène de Daech sont vues come des spectacles mais nous ne saurons rien de la façon dont elles ont été vécues personnellement. Les voix ne manquent jamais pour déplorer la disparition d’un gisement culturel et économique. Ensuite comment ne pas revenir au calcul, au marché financier, à la publicité, au profilage des réseaux, le tout paré des atouts de la lucidité ? Comment être présent autrement, à contre-courant, sans tourner la page, face à des événements qui font régner l’esprit du vide et qui condamnent l’humanité ? J’ai visité Lascaux, le Vrai, j’ai eu cette chance. J’y suis resté pendant presqu’une heure. Ce qu’on y ressent est inimaginable. Lascaux est fermé au public depuis 1963. Les touristes sont orientés vers une reconstitution à l’identique. Tant pis si l’émotion n’est plus au rendez-vous. La découverte de la grotte pendant la deuxième guerre mondiale était un signe, une lumière dans les ténèbres. Découvrir la grotte, c’est bouleversant. On y reçoit un message de vie, une invitation à changer la vie. Quand Lascaux s’est révélé à moi, quand j’ai eu ce bonheur, j’ai fondu en larmes. Si demain un type se faisait exploser dans la grotte, je ne sais pas, mais je crois que, tel un cerveau lésé, je dirais à la vie : « Tant pis pour toujours. » Et mes amis me verraient faible, indifférent, cédant sur tout. Je n’ai jamais été à Mossoul. Mais quand j’ai vu la vidéo diffusé par Daech, c’est peu dire que j’ai somatisé, que j’ai été blessé. L’événement m’est allé, comme on dit, droit au cœur. Il l’a perforé d’une flèche. Et ce cœur, qui est à la fois un viscère, un organe dont s’occupe la médecine, et un lieu hautement symbolique du corps amoureux, ce cœur, ce sacré cœur, il s’est mis à saigner.

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La dernière tentation d’Andreas Lubitz 6 mai 2015

Dans l’avion… la tête collée au hublot… au-dessus des Alpes, soudain, ce jour-là…

Sur le crash de l’Airbus A320 Barcelone-Düsseldorf de la Germanwings, les faits « au-delà de l’entendement », comme l’a dit la chancelière Angel Merkel, se sont imposés très tôt. Dès le décryptage à chaud des paramètres enregistrés par la première boîte noire, celle qui recueillait les sons à l’intérieur du cockpit, il était clair qu’il s’agissait d’un meurtre de masse, et que c’est volontairement que l’avion avait été dirigé sur le dur rocher du massif de l’Estop dans les Alpes de Haute Provence, pour s’y désintégrer.

Les ultimes minutes du drame ont été aussitôt rendues publiques et encadrées. On avait l’enregistrement des paroles affolées du commandant de bord en train de s’agiter devant la cabine verrouillée de l’intérieur, on entendait son injonction répétée d’ouvrir « cette foutue porte » en même temps que les hurlements des passagers qui voyaient arriver sur eux à toute allure à travers les hublots des fragments de paysages sauvages et escarpés que d’habitude on survole sans y penser. Un passager, en principe, c’est quelqu’un à qui rien n’arrive et pour qui le temps ne fait que passer. Or dans l’A320, ce 24 mars, à 10 h 41, à cause d’un copilote dément, 150 personnes vont aller au bout de l’imprévisible et bifurquer brutalement vers la mort. 19


Les médias ont veillé à ce qu’il y ait une sorte de fluidité dans le malheur. Ils ont fait circuler la parole des experts, consultants, secouristes, enquêteurs, assureurs, juristes, interrogé les psys, accueilli quelques associations et quelques rescapés d’anciennes catastrophes aériennes. J’ai écouté, j’ai lu les journaux, la presse allemande : Bild, Tagesspiegel, Welt am Sonntag. J’ai médité et comparé les interprétations, investigations, indiscrétions ; j’ai évalué les accusations, le développement des polémiques. Et – c’est le cas de le dire – j’ai pris de la hauteur ! Déplorant en passant le laconisme embarrassé des psychiatres, comme s’il n’y avait pas de mots pour qualifier avec précision la pathologie de ce copilote suicidaire et criminel, qui a déshonoré ses galons, trahi la Lufthansa, ce géant du transport aérien, et insulté les Allemands. Je pense au petit Andreas, né quelque part entre Francfort et Düsseldorf. L’enfant avait sans doute un mauvais fond, mais il y a l’autre face du personnage, ses escapades dans la montagne, son plaisir à grimper aux arbres, à dévaler les pentes. Les gosses se sentent plus proches des oiseaux que des mammifères. Ils ont en eux une certaine idée de ce qu’est voler. Ils inventent des comportements, un répertoire d’actions pour y parvenir. Les garçons, vers quatre ans, dessinent des sortes de compromis entre rapace et machine volante. Ce sont des avions anthropomorphes, ou plutôt c’est ainsi qu’ils se représentent, c’est leur portrait. Ils sont des avions en action, qui tourbillonnent, s’ébrouent dans le ciel et tout à coup s’immobilisent et piquent du nez vers le sol. Jetez un œil sur les documents qui accompagnent les comptes rendus de psychanalyses d’enfants : il est là l’enfant-avion, ce grand classique du dessin enfantin.

Moi aussi, je me suis dessiné en me représentant en avion. Je dessinais pendant que mes parents recevaient des amis. Il n’y avait pas de place pour moi dans la conversation des adultes mais je m’occupais et, de temps en temps, j’interrompais les discussions pour montrer mon travail. Je me suis senti humilié quand, un soir, un invité fit remarquer aux autres, en riant, que mon pied, ou plutôt mes deux pieds soudés, qui figuraient le gouvernail, étaient tournés vers le haut. C’était dans la logique des aéronefs mais pas dans celle de l’anatomie. Sauf peut-être de celle

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d’Héphaïstos, le dieu infirme de l’Olympe. Quant à mon pied, était-il si peu fait pour goûter la terre ? Je ne suis pas un pilote manqué : même s’ils dessinent, enfants, des avions, tous les garçons ne rêvent pas de conquérir le ciel. Un gamin peut incorporer dans son schéma corporel une machine à deux roues sans forcément devenir un adepte des motos à grosse cylindrée. Quant au copilote forcené de l’Airbus A320, aucune perquisition ne mettra probablement la main sur ses dessins d’enfant. Mais tout indique qu’il avait la vocation, qu’il désirait devenir ce personnage seul maître à bord, en train de glisser dans l’air glacé et de survoler le globe dans son « habitacle transitoire ». Être consacré pilote, surtout commandant de bord, à la Lufthansa, c’était entrer dans un cercle qui rassemblait, du constructeur aux équipages, du stagiaire au grand ancien, ceux qui volent et ceux qui ne volent pas. C’était partager un imaginaire qui avait ses héros, ses légendes, sa mythologie, et c’était rejoindre l’aristocratie du monde aéronautique, ses valeurs, sa culture, ses lieux de vie et de rencontres. Andreas Lubitz – faut-il le rappeler – n’avait que vingt-sept ans. Le jeune homme était forcément en phase avec les nouvelles technologies. Le numérique, les réseaux, le GPS étaient de son âge. Et dans une Allemagne très compétitive sur le marché international, il n’a dû connaître que les avions automatisés de nouvelle génération, ces appareils qui ne mettent plus l’homme au centre du pilotage, tel cet Airbus A320 hyper-informatisé, qui offrait des garanties de sécurité exceptionnelles mais qui passait mal auprès des anciens. Lubitz, d’après les services médicaux de la Lufthansa, était instable, angoissé, mais personne n’était là pour dire qu’il n’aurait jamais dû voler. Il savait dissimuler ses peurs, menait une double vie et, porté par son désir de rejoindre l’élite, il avait fini par obtenir une place dans un cockpit. Hélas pour lui, être pilote était devenu un métier comme un autre. L’aviateur a gardé son uniforme mais il a perdu son aura. L’aéronautique, confrontée à un ciel chaque jour plus encombré par le trafic aérien, a dû faire du pilote un opérateur du vol, un gestionnaire. Le plaisir de voler ne pouvait plus être une priorité. Lubitz avait des passages à vide, des problèmes avec sa petite amie. Il faisait des cauchemars et se 21


réveillait la nuit, paraît-il, en hurlant : « Nous tombons ! » Faut-il ajouter au récit de sa vie l’histoire du type qui tombe de haut (!) en découvrant que l’aviation à laquelle il était confronté ne correspondait pas à l’aviation de son rêve ? Qui refuse d’accepter la réalité de vols qui avaient été figés par la technique et n’étaient plus qu’un problème d’information et de localisation ? Avait-il mal vécu et trouvé insupportable – au point de livrer passage, au cours d’une journée fatale, à une rage destructrice et au déchaînement des forces criminelles – l’imposition d’une double ou triple surveillance : être suivi à la trace par les blouses blanches des psy, les algorithmes, les ressources humaines et par les agents des tours de contrôle qui, pendant ses vols, le suivaient en permanence sur leurs écrans.

Parmi les changements induits par la technique, je mettrais volontiers en avant celui survenu dans les échanges entre ciel et terre et entre avions. Dès que les ingénieurs ont su se passer de la voix et des mots, et confier la communication, jugée plus fiable, aux ordinateurs, ils l’ont fait. Les messages, aujourd’hui et depuis une trentaine d’années déjà, arrivent de manière numérique à des contrôleurs et à des équipages, obligés d’accepter, non sans réticences, on l’imagine, l’information digitale. Jusque dans les années 1980-1990, le personnel navigant, outre les hôtesses et stewards, était composé d’un commandant de bord, d’un officier pilote de ligne ou copilote et, selon le type d’avion, d’un officier mécanicien. L’avion dialoguait avec le centre de contrôle mais aussi avec les avions proches, qui partageaient le même ciel. L’écoute de la fréquence-radio permettait aux équipes de se représenter l’espace environnant et de prévenir les risques de collision en vol. L’abandon de la liaison vocale a contribué à l’entrée de l’aviation dans l’ère nouvelle mais il a banalisé le métier de pilote qui, certes, continue de disposer d’un socle de compétences, d’un capital qui lui est propre, mais dont l’art, l’expérience, le savoir-faire sont devenus technologiquement obsolètes. On demande au navigant d’appliquer des consignes, de gérer le vol : l’image de l’aviateur seigneur du ciel s’est éloignée à jamais. Lubitz, qui était polarisé, aviateur dans l’âme – il était par exemple membre d’un club privé d’aviation –, plutôt que de passer de longues heures sur un simulateur de vol, d’en installer un éventuellement à son domicile, comme certains collègues l’avaient fait, préférait partir à la montagne et retrouver, en même temps que ses rêves de grandeur et de conquêtes, les émotions incomparables du deltaplane. 22


En vérité, du temps où les anciens – pour parler comme les équipages – « pilotaient aux fesses », les navigateurs et les passagers sentaient dans leur corps la dynamique du vol. Ils éprouvaient au décollage l’effort de l’avion qui se hissait lourdement pour gagner de la hauteur. Les voyageurs ressentaient au fond d’euxmêmes si le pilote tirait ou poussait le manche. Ils vibraient avec l’appareil qui parfois se cabrait, se redressait, variait la pesanteur. Et ils n’arrivaient pas à se débarrasser d’une légère inquiétude quand le commandant de bord coupait soudain les gaz, ou qu’il annonçait qu’il allait amorcer la descente. C’était du temps où les voyageurs applaudissaient

les

atterrissages

réussis,

malgré

des

tympans

parfois

douloureusement sollicités.

Nous vivons dans un monde qui évalue les âmes et tient à jour ses fichiers. Lubitz savait donner le change, son CV ne mentionnait aucune défaillance professionnelle. Pourtant il était repéré. Mais nos sociétés, qui ne laissent personne sans surveillance et savent se montrer intraitables, sont en même temps indifférentes, et surtout, elles sont inefficaces. Lubitz était très entouré. Il avait des collègues, des proches, une amie, de la famille. Le jeune homme avait fréquenté des cadres, des spécialistes. Il s’était confié à des psy : RAS. Il était seul, isolé. Son environnement, une communauté aussi organisée que le monde de l’aéronautique, l’avait laissé tomber. Elle avait perdu toute notion de solidarité. Lubitz était abandonné à lui-même, entouré d’aveugles et de sourds. Qu’en est-il d’un monde qui mobilise son énergie à rechercher d’éventuelles failles dans les systèmes techniques d’un avion nouvelle génération, mais qui passe à côté de la fêlure logée dans la construction psychique complexe d’un jeune homme apparemment transparent mais simulateur ?

En vérité les compagnies aériennes sont emportées dans une spirale qui les oblige non seulement à parier sur l’innovation : elles innovent en tournant le dos au « facteur humain » pas assez rassurant. Leur priorité est de faire voler des avions « intelligents », automatisés, bourrés de capteurs, de processeurs, d’algorithmes. Et de destituer le pilote. On verra bientôt au-dessus de nos têtes, pour transporter les voyageurs, des drones ; comme on admettra, pour sillonner les routes, des voitures sans chauffeur. Un tourbillon technologique, industriel, financier toujours plus

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dévastateur est en train de détruire les équilibres patiemment élaborés sur des siècles d’histoire, et risque de faire de la vie, demain, un cauchemar. Pour les services de police et de renseignement, Andreas Lubitz n’était pas un terroriste. Sur Facebook et Twitter, pourtant, des pages de soutien lui ont apporté une aura inattendue, en le glorifiant comme « héros de l’État Islamique ». Il faut bien sûr poursuivre pour délit d’apologie du terrorisme de telles obscénités. Pour autant, elles ne doivent pas nous interdire de rapprocher la psychopathologie du copilote de celle des djihadistes du genre des assassins qui s’en sont pris à Charlie Hebdo ou aux clients d’une supérette casher. Lubitz, à sa façon, était un fanatique. Un paumé, un suicidaire agressif, un mégalo qui avait promis de commettre, un jour, un acte « qui changerait le système ». Il était une sorte de cellule dormante, un kamikaze, en attente au cœur de la Lufthansa, dans un pays riche et démocratique. Comme Coulibaly ou les frères Kouachi, il cachait son jeu ; il était, comme eux, tourmenté par le ressentiment, le vide, la mort, et cherchait une occasion pour régler enfin ses comptes avec ce gros animal, froid, fantomatique, cruel, cette société indifférente, qui l’avait livré à lui-même et lui interdisait la vie. Même si le pilote partage la conduite de son destin avec l’automate, il demeure l’ultime rempart contre l’accident. Sur l’A320, si l’avion s’est écrasé c’est au copilote qu’on le doit, à lui seul. Curieusement, ma première image du crash a été celle d’un slalomer qui quitte la piste lors d’un virage et se propulse vers l’inconnu. Qu’a révélé la deuxième boîte noire, qui détient les paramètres sur les différentes altitudes, les vitesses, le régime moteur, les interventions des pilotes ? Que Lubitz a fait descendre l’avion en mode automatique, qu’il a augmenté plusieurs fois la vitesse, qu’il a coupé l’alarme, refusé la communication radio, et qu’il est resté conscient jusqu’à l’impact final. C’est un concours de circonstances malheureux qui a rendu possible le crash. D’abord les mesures antiterroristes qui ont modifié l’accès au cockpit. Ensuite le besoin impromptu du commandant de bord de s’absenter, au moment même où l’avion survolait calmement un site familier, chargé de souvenirs et d’émotions. Enfin, cet homme en embuscade, froidement survolté, pour qui le réel n’avait existé que par 24


les avions, qui peut-être à ce moment-là avait en tête le B52 en train de percuter les Twins. Il avait compris que le monde lui était hostile, que l’aviation, l’humanité, la planète et lui-même n’étaient qu’une mauvaise blague. Sans état d’âme, sans une pensée pour les passagers, pour les seize lycéens de la petite ville d’Haltern, Lubitz était sorti du domaine du vol pour descendre en piqué, tout en bloquant le klaxon d’alarme. Car il fallait augmenter la vitesse, accélérer jusqu’au moment où l’avion devenait incontrôlable. Et le désintégrer.

Que se passe-t-il quand on est seul ? Seul dans une chambre qui ne serait pas sous votre toit ? Une chambre d’hôte ou d’hôtel. Ou un cockpit. Ecouter ? Attendre ? « Le monde, disait Kafka, viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques. » Vous êtes seul dans une chambre ? Attendez-vous à le voir débarquer ! Ou plutôt : il est déjà là, le diable, le malfaisant. Il ne peut pas faire autrement que d’attendre qu’on le démasque. Lubitz a d’abord les yeux dans le vague et ne fait rien. C’est le calme avant la tempête. Le diable est là depuis un moment, et avec lui un mauvais air et le froid. « Je suis l’Esprit qui toujours nie. » Dès que le Tentateur est repéré, il faut se retourner contre lui, lui répondre du tac au tac. Dans la table de nuit des hôtels anglo-saxons, vous pouvez compter sur la Bible, la King James en anglais, la version de Luther en allemand. Mais nous ne sommes pas à l’hôtel, et il n’y a pas de Bible dans les cockpits de la Lufthansa. Les médias ne se sont pas posé la question de savoir si Lubitz était protestant. Il l’était peut-être mais les protestants, si chaleureux quand ils sont rassemblés, n’ont rien fait, eux non plus, pour le tirer d’affaire. Frontalement, ou par des voies détournées, ce qu’exige le malin en définitive, c’est l’anéantissement de la vie. Le démon veut le vide, le rien, les ténèbres plutôt que la lumière et ce sur quoi elle veille. C’est ce qu’il induit chez sa victime et sait pouvoir obtenir, quand il fait entrer le maléfice dans la cabine verrouillée et que le compte à rebours depuis un moment est déclenché. Il y a dans le geste du jeune copilote maudit comme une réplique à l’envers de la tentation du fils de Dieu dans le désert, rapportée par les Evangiles. Le Tentateur suggère à Jésus de se jeter du haut du Temple, afin que les anges préviennent sa 25


chute. Lubitz, lui, a succombé à la tentation. La face sombre de son rêve l’a emporté, sa rage s’est retournée contre lui et les autres, et son cauchemar est devenu réel. Oubliant qu’il n’était pas seul, à la fois homme-avion et ange déchu, il a piqué du nez pour de vrai. Sa tête a explosé dans les Alpes de Haute Provence, et les pierres de toute une région garderont longtemps en mémoire le nom de ce damné.

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Soudain l’été dernier Petite chronique d’un été violent… 15 octobre 2015

La canicule, cet été ? De quoi être préoccupé ! La planète, c’était clair, allait tôt ou tard être privée d’eau salubre et d’air respirable. Les humains et autres mammifères, c’est déshydratés et asphyxiés qu’ils allaient finir leur odyssée sur terre ! J’avais rassemblé mes dernières forces pour fuir une ville écrasée de chaleur, une cité ralentie et à moitié désertée. Heureusement je savais où aller : ce n’était pas la première fois que je m’apprêtais à trouver abri et protection sur les hauteurs du massif vosgien. L’endroit était loin de tout, des centres commerciaux, des cafés, des restaurants, de la poste, des pharmacies, des points-presse. Je n’avais emporté ni ordinateur ni tablette ni IPod. J’étais déconnecté, sans identité numérique, dans l’impossibilité de recevoir ou d’envoyer des textos. Mais je n’étais pas isolé : des voisins me refilaient des exemplaires d’un quotidien régional qui citait souvent le Spiegel ou la Bild Zeitung. Il arrivait qu’un ami en djellaba me monte le journal Libération pour ne pas – me disait-il en souriant – me priver des dessins de Willem, bien plus éloquent sur l’actualité mondiale que n’importe quel édito. Par ailleurs j’avais accès aux matinales de l’info, je regardais vaguement les chaînes d’information continue, par petites doses, puis plus souvent. Difficile d’échapper aux médias et au contact qu’ils vous offrent en permanence avec le monde qui s’agite. Difficile même, surtout en montagne, d’éviter le rendez-vous matinal avec la météo. J’aime les regarder, les météo-girls, elles sont primesautières, bien entraînées et très professionnelles. 27


Donc j’avais manqué d’oxygène à Paris, je reprenais vie en altitude, je me préparais à vivre caché, heureux au milieu des sapins, disponible, insouciant, content à ne rien faire. Mais la météo, cet été, n’était pas seule à priver d’air les peuples. Je me suis réveillé en sursaut, et je me suis extrait de mon assoupissement postdémocratique. Difficile de changer d’assiette et de rythme, mais j’ai réussi à me polariser sur un conflit déjà ancien qui, tout à coup – nous sommes en juillet – prenait toute la place. J’assistais en direct, comme des millions de spectateurs dans le monde, je suppose, à l’étouffement calculé du peuple grec. L’ambiance à Athènes, était surchauffée. La Grèce, malade, fiévreuse, moribonde, « qui avait mal pris ses médicaments », était obligée d’accepter à son chevet des médecins à la Molière, trissotins des bureaux capitonnés de Bruxelles, diafoirus de la haute finance, en train de prescrire à la ronde purges et saignées. Tous s’activaient sous la houlette d’une tête dure de la finance, un inflexible docteur miracle, qui passait pour le vrai descendant d’Adenauer : Wolfgang Schaüble, études classiques grec et latin, protestant engagé, prédicateur à ses heures, ministre fédéral des finances allemandes. Père d’un nouveau Wirtschaftswunder1.

La volonté de bouter la Grèce hors de la zone euro, de la ruiner, de la punir pour l’exemple, parce qu’elle refusait l’austérité, tout cet acharnement avait lieu au milieu d’une incroyable cacophonie. C’étaient des plans d’ajustement à n’en plus finir, des nuits de négociations dantesques, décidées dans la précipitation. Les mêmes mots revenaient

inlassablement :

troïka,

eurogroupe,

commissions,

commissaires,

émissaires, eurocrates. Il n’était question que de sanctions, de contraintes, certains mots déplaisaient comme « renégociation de la dette », que les Allemands avaient remplacé par un terme plus technique : « reprofilage » ! Quant aux chiffres de la dette grecque, ils étaient exhibés pour affoler les citoyens. Je m’étais jusqu’ici représenté la BCE comme une sorte de temple de la monnaie, bâti dans les nuages à Francfort, sur les bords du Main, hors de portée des mortels, édifié pour veiller aux destinées de l’euro. Son hostilité affichée au gouvernement grec anti-austérité m’a ouvert les yeux et levé le voile sur ce qu’il en était de la

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« Miracle économique »

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gestion de la monnaie au sein de l’Union européenne. Nous avions certes perdu de vue depuis longtemps l’Europe des pères fondateurs. Et sans doute est-ce l’essence même de l’idée européenne qui avait été entachée à jamais par deux guerres mondiales et l’entreprise d’extermination des juifs. Mais enfin, la construction européenne devait fournir la paix, la réconciliation, l’harmonie. Comment a-t-elle pu devenir cet outil redoutable de mise au pas des économies les plus faibles ? Et prendre le visage de cette institution hors-sol, abstraite, juridique ? Confisquée par la puissance la plus riche, l’Allemagne, seule à détenir les leviers de la décision ? Je comprenais que le public allemand refuse l’idée de devoir à nouveau payer pour aider la Grèce, et que la chancelière et le grand argentier, l’aigle à deux têtes qui régnait sur l’Europe, n’aient pas voulu voir plus loin que le portefeuille. J’avais été, moi aussi, remonté contre cet État irresponsable, archaïque, qui n’avait pas de cadastre, maquillait ses chiffres, n’était capable ni d’enrayer la fraude fiscale ni de collecter l’impôt. Tant de milliards débloqués pour si peu de résultats ! Et puis, tous ces sites dénaturés par ce poison, le tourisme, qui éloigne à jamais le voyageur de nos anciens Grecs. Les Allemands avaient raison : « La Grèce, c’était le dernier wagon de l’Europe, celui qu’on ajoute pour charger les voitures des touristes qui partent en vacances. » Le bronze du grec ancien résonne encore au fond de la langue allemande. Ceux qui ont vu et entendu L’Orestie en allemand par la Schaubühne de Berlin savent de quoi je parle. J’ajoute que pour un intellectuel d’Outre-Rhin, la Grèce, c’est de là que tout est venu, c’est sa patrie. Comme elle a été la patrie de Hegel, Hölderlin, Nietzsche, Heidegger. Qu’il y avait un nouvel ordre mondial, imposé par les multinationales et les empires financiers, plus personne ne l’ignorait. Que les oligarchies dominaient les institutions européennes à Bruxelles, à Berlin, cela aussi se savait. Et c’était vérifiable : on avait pris le risque de diviser l’Europe, de provoquer une catastrophe humanitaire, d’étouffer un peuple. Parler de solidarité européenne était hors de sujet. On aurait pu discuter, une alternative est toujours possible : thèse, antithèse, hypothèse ! Mais non : Varouflakis, l’imprévisible ex-ministre grec de l’économie, racontait dans un hebdomadaire comment le débat économique qu’il avait tenté de lancer n’avait rencontré chez ses homologues européens qu’« un regard vide » ! Je ne suis pas très à l’aise avec la rhétorique de la gauche radicale mais Syriza apportait de la 29


fraîcheur, des propositions nouvelles, du mouvement contre la dette, contre l’orthodoxie financière ! Un succès de Syriza aurait remis en cause trente années de néolibéralisme en Europe ! Un mot avait fait fortune : « grexit ». C’était Schaüble qui l’avait lancé. « Grexit » était repris, répété, propulsé, « grexit » tournait sur lui-même, arrivait de partout. Pour les uns il signifiait une menace, pour d’autres le salut. Pour tous, la possibilité de diviser l’Europe. L’expression procédait d’une didascalie shakespearienne : « Exit Ghost », le spectre sort. Le terme « grexit » était contagieux, il s’était communiqué à Varouflakis – Varoufexit –, puis il y eut d’autres expulsions, et des auto-exclusions, des démissions. Certains rêvaient d’un « frexit – sortie de la France de la zone euro – et coup sur coup, peu après le 15 août, c’était Alexis Tsipras qui sortait, avouant son incapacité à desserrer l’étau qui sanctionnait son pays. Lors d’une nuit de pleine lune, féérique comme celle du Songe d’une nuit d’été, le mot EXIT s’était glissé dans mon sommeil sous les espèces du bonhomme vert sur fond blanc dont la silhouette, penchée en avant, indique toutes les issues du monde. Ce petit personnage, dont je m’attends toujours qu’il s’anime, voici qu’il me rendait visite. Je me voyais descendre un escalier de service dans une ambiance de conte de fées : il m’attendait en bas et me faisait signe en souriant. Ensuite je l’ai aperçu au fond d’un corridor puis sur le mur d’un parking. Il me saluait d’un air entendu. Enfin, minuscule marionnette mêlée aux esprits de la forêt, le bonhomme EXIT avait fini par se confondre avec ce qui restait de l’ancienne signalétique vosgienne, les petits disques rouges, les triangles bleus, les carrés jaunes et verts qui balisent aujourd’hui encore les sentiers romantiques et guident les randonneurs partis à l’aventure. J’avais été réveillé un matin par l’appel sur mon portable d’une amie restée en ville. Elle s’était cloîtrée dans un deux-pièces avec des bassines d’eau et un ventilateur. Malgré l’interminable canicule, elle jubilait de tout son être. Elle voulait être la première à m’apprendre la grande nouvelle : la chancelière, qui assistait au festival de Bayreuth, avait fait une chute. Madame Merkel était une habituée du festival, et, pour ses admirateurs, c’était aussi l’occasion, la seule, de voir son époux. Ce samedi-là, en fin d’après-midi, celle que les Allemands appellent affectueusement Mutti, pendant l’entracte de Tristan und Isolde, avait avisé une chaise dans les 30


jardins de l’épicentre du culte wagnérien. Le parc d’un temple aujourd’hui exorcisé, longtemps fréquenté par les éclopés du nationalisme allemand. Qui s’expose encore, parfois, au retour des fantômes infréquentables, ces éternels revenants que n’atteint toujours pas l’injonction shakespearienne : « EXIT GHOST ». Donc, une fois encore, l’impensable a réussi à surprendre ce pays, modèle de rigueur, de Gründlichkeit2, de performances. Le siège choisi par la chancelière fédérale pour se détendre était pourri ! Ce qu’aucun adversaire politique n’avait obtenu s’était réalisé : la chute du chef du gouvernement allemand. La gestion par Angela Merkel de la crise grecque, la ligne dure qu’elle avait adoptée sans tenir compte des conséquences politiques de son intransigeance, sa soumission aux protocoles bureaucratiques et, surtout, son manque de conviction européenne avaient ravivé dans le monde l’image honnie d’une Allemagne cynique et dominatrice. Quelques lignes dans un journal régional avaient, au bon moment, enrichi ma réflexion. À l’évidence, les risques que la canicule faisait courir aux personnes âgées n’épargnaient pas les personnalités qui avaient connu honneur et gloire, même si elles bénéficiaient, comme je le supposais, d’un suivi qui ne laissait rien au hasard. Ainsi Helmut Schmidt, aujourd’hui presque centenaire, malgré son statut

d’ancien

chancelier,

avait

été

hospitalisé

pour

des

problèmes

de

déshydratation. L’information m’avait ramené trente-cinq ans en arrière. Les Allemands, déjà sous Adenauer, à l’époque de la RFA, s’étaient engagés comme un seul homme dans l’effort de reconstruction. Ils étaient aussi déterminés à survivre qu’à oublier. Le cinéma offre parfois d’utiles repères. Je m’étais souvenu tout à coup de La Scandaleuse de Berlin, tourné par Billy Wilder seulement deux ans après la fin de la guerre. Marlene Dietrich chantait dans un cabaret : « Dans les ruines de Berlin, les arbres en fleurs parfument ton chemin… » Les extérieurs avaient été filmés sur les lieux même. Les bourreaux venaient de devenir les victimes, et j’observais les premiers signes du miracle économique. La ville était privée de tout mais les ruines avaient été méticuleusement rangées et les artères dégagées avec soin. Helmut Schmidt, ensuite, avait tiré le meilleur du volontarisme germanique. Son pays était redevenu une grande puissance. Mais l’ancien dirigeant SPD avait aussi été une

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Ici, de « sérieux », de « solidité ».

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autorité morale, affirmant que Berlin, étant donné son passé nazi, ne pouvait s’autoriser à mener une politique européenne basée sur la seule défense des intérêts économiques. À Paris, en quête de fraîcheur, j’avais vu dans une salle climatisée, peu avant de partir dans les Vosges, le dernier film de Barbet Schroeder, Amnesia. Le cinéaste éprouvait le besoin de revenir sur les années 1990. Il avait fait le portrait d’une septuagénaire allemande, Marthe Keller, traumatisée par la shoah. Elle avait fui, s’était exilée à Ibiza, vivait seule, au bord de la mer, dans une maison blanche, sans électricité. Elle ne supportait pas de se reconnaître en tant qu’Allemande, refusait la langue, la culture de son pays. La rupture était sans appel. Pas question, par exemple, d’entrer dans une Volkswagen.

Les Allemands dans leur ensemble, étant donné le passé criminel de leurs prédécesseurs, ne tenaient plus beaucoup, inconsciemment ou non, à être allemands. D’où les conséquences démographiques : les Allemands peinent à se reproduire. Les petits Allemands « pas encore nés » (Ungeborenen) se cherchent en vain un père, une mère, une patrie. Ils ont beau appeler, se presser derrière la porte : les cœurs des couples allemands sont fermés. Les jeunes oublient qu’ils sont « les ponts lancés au-dessus de l’abîme, sur lesquels les morts retournent à la vie ».

Dans les années 1980, les années Helmut Schmidt, et dans les années 1990 qu’évoquait Barbet Schroeder, les rescapés des camps étaient vivants, et peu écoutés, et les bourreaux, eux aussi, étaient toujours là. La shoah occupait les esprits ainsi que les tentatives pour occulter, refouler, falsifier le passé nazi. Il avait fallu le procès Eichmann en 1961 pour rétablir la réalité de l’holocauste devant l’histoire. Le travail des historiens avait commencé avec la disparition des derniers déportés. Les enfants de ceux-ci, à leur tour, témoignaient de ce qu’ils avaient entendu, et aussi de ce qui n’avait pas été dit, mais qui avait été vécu « dans un silence qui hurle » (Béatrice Bautman). Aujourd’hui en Allemagne, le silence ne hurle plus, mais il continue, il vit, et les récits des camps sont devenus audibles. Les faits, la « clinique des faits » établis par les historiens, ne sont plus ignorés. L’Allemagne a aussi multiplié sur son sol les musées 32


didactiques, les centres de documentation, les mémoriaux et les fameux Stolpersteine3. Et cet été, dans sa lutte contre la déficience historique, elle n’a pas manqué de faire savoir, dans la presse et dans les médias, qu’elle invitait les Européens, pour le 70ème anniversaire de l’ouverture des camps, à se rendre à Auschwitz, à s’exposer au choc que produit la visite de ce lieu, à regarder les photos, la montagne de chaussures, de lunettes, de cheveux, et à imaginer la vie quotidienne de cet enfer. S’il est inutile de chercher à comprendre, ou de juger, il importe par contre de ne pas oublier, et de s’engager à faire respecter le « plus jamais ça ».

Pour autant, pas question de tenir les Allemands éternellement pour responsables. L’Allemagne s’est libérée de ses démons. Il est toujours aussi difficile, aussi douloureux d’aller à Auschwitz, surtout quand on est un descendant de déporté. Mais tous les observateurs l’ont remarqué : les camps d’extermination, les chambres à gaz n’imposent plus le silence et le recueillement. Ces lieux de mémoire n’ont pas forcément perdu leur portée symbolique, mais le Spectacle est passé par là, on se promène à Auschwitz en short, on se fait des selfies sur les rails de Birkenau ou aux portes du Struthof. Et les mémoriaux n’inspirent plus aucun sentiment de gravité et de sérieux. Moi-même, en visitant à Berlin le Mémorial aux juifs assassinés, je m’étais senti plutôt sur un terrain de jeu. J’avais joué avec d’autres visiteurs à cachecache parmi les stèles en béton qui bordent le Tiergarten entre la Porte de Brandebourg et la Potsdamer Platz. J’avais été surpris, comme tant d’autres, par la brutalité toute teutonique avec laquelle l’Allemagne avait dicté ses exigences et obtenu, après un bras de fer de cinq mois, l’asphyxie et la mise sous tutelle de la Grèce. Le gouvernement allemand avaitil perdu de vue ses responsabilités démocratiques et ses devoirs vis-à-vis du projet européen ? Avait-on oublié à Berlin les leçons du passé et le maintien d’une éthique ? En vérité le paysage moral de l’Europe s’était assombri et les voix n’ont pas manqué Outre-Rhin et dans le monde pour annoncer le retour d’une Allemagne arrogante, obscure et xénophobe. Ainsi les périls qui dormaient au fond de sa pensée n’avaient toujours pas été liquidés ? Beaucoup étaient conscients des 3

Les Stolpersteine (littéralement : « pierres sur lesquelles on trébuche ») désignent les pierres gravées honorant la mémoire d’une victime du nazisme.

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dommages collatéraux laissés par le dogmatisme économique de Schaüble, ce nouveau Docteur Mabuse, et de cette fille de pasteur aux postures frigorifiantes, dont le portrait comme Trümmerfrau4 trônant sur un champ de ruines avait fait la une du magazine Der Spiegel.

Il a fallu que saint Paul, sur le chemin de Damas, tombe de cheval pour avoir la révélation et voir la lumière. Angela Merkel, elle, n’était tombée que d’une chaise. Mais sa chute aura, elle aussi, été son chemin de Damas. Je m’étais dit que cet incident, interprété à tort par certains médias sur la Toile comme un malaise, pouvait être reçu par les démocrates comme un encouragement à résister au chantage d’institutions obnubilées par les signes comptables de la réussite. Après tout, le rêve, qui était en train de s’évanouir avec les derniers feux de cet été si violent, d’une troisième voie au sein de la zone euro, pouvait bien se ranimer un jour ! Mais l’amie qui m’avait annoncé en jubilant le chute de la chancelière n’avait pas plus prévu que moi le retentissement qu’allait avoir pour la postérité cet incident. Elle était amoureuse de bel canto et de musique baroque et affichait facilement son hostilité à Wagner. C’était le coup de projecteur sur Bayreuth, provoqué par cette chute, qui l’avait excitée, et non les conséquences politiques causées par la défaillance d’un siège de jardin. Car au moment même où la chaise cédait, il était arrivé quelque chose à la chancelière. Jusqu’ici la finance avait été pour elle comme un absolu. Et voilà qu’elle oubliait l’argent et que, d’un regard, d’un seul, à la vitesse d’un flash, lui apparaissait la tragédie de la transhumance sans fin du troupeau humain qui sillonnait l’Europe. En même temps elle revoyait les morts, les naufragés, par milliers, en Méditerranée, les soixante-et-onze victimes asphyxiées dans un camion sur une autoroute d’Autriche, l’image du petit Syrien mort, échoué sur une plage turque. Les réfugiés avaient fui le chaos comme on s’échappe d’une maison en feu. Les survivants s’étaient coltiné les murs, les barbelés, les chiens policiers, les bombes lacrymogènes, ils affluaient aux portes de l’Europe et, par l’Autriche, la Hongrie, les Balkans, se rapprochaient de l’Allemagne.

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Les Trümmerfrauen (« femmes des ruines ») désignent les femmes allemandes, souvent veuves ou dont les maris sont absents (soldats prisonniers, disparus ou invalides), qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, entreprennent le déblaiement des villes bombardées et la reconstruction du pays.

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Angela était froide, abrupte en politique. Je l’entends encore qui répétait devant les députés au Bundestag : « Avec moi, il n’y aura pas d’effacement de la dette grecque ! » Mais ce jour-là, le cœur de Mutti s’était ouvert, une hache invisible avait brisé la glace. « Wenn das Herz aus Kristall zerbricht in einem Schrei… » (Si le cœur de cristal se brise en un cri…) Face à la crise migratoire, plus grave que la crise financière et que le problème grec, Angela Merkel, sans attendre une décision de le pusillanime Europe, renversait les perspectives et prenait ses responsabilités. Berlin allait accueillir 800 000 demandeurs d’asile ! « Ce que nous vivons va continuer à nous occuper dans les années à venir, nous changer, et nous voulons que le changement soit positif. » Ah ce « nous » ! La population se voyait embarquée dans une aventure qui sidérait une Europe tétanisée par les égoïsmes nationaux. Angela, ange gardien des réfugiés ! Ou pour le dire avec Charlie Hebdo : « Merkel, du casque à pic à l’auréole ! » Et voilà la sévère Angela, toute émue, qui se fait prendre en selfie par des Syriens, à la gare de Munich ! Les exodes, les déplacements en masse, les Allemands en avaient l’expérience. Beaucoup avaient été des réfugiés, dans l’immédiat après-guerre, puis pendant la réunification. De là le savoir-faire des associations caritatives allemandes et la multiplication des bénévoles et des initiatives après l’appel de la chancelière. L’élan de solidarité s’était concrétisé par d’innombrables hébergements – gymnases, casernes, foyers, tentes, chapiteaux élevés à la hâte et proposés aux candidats à l’asile – pendant qu’arrivaient de partout les volontaires, interprètes, travailleurs sociaux, enseignants, infirmiers, que se montaient les antennes pour l’aide administrative, le traitement des données, la mise en œuvre des cours de langue et la scolarisation des enfants. À 66 %, tout un pays, en état d’alerte, ouvrait ses bras à la foule des migrants. Il ne fallait voir dans l’initiative de Mutti, paraît-il, qu’un froid calcul. Elle était dictée, m’avait-on dit et répété, par la vitalité économique de l’Allemagne et par sa démographie en berne. Le patronat, Outre-Rhin, était soulagé de voir arriver ces travailleurs souvent qualifiés, qui allaient être la réponse à la pénurie de main d’œuvre. Ensuite, dans ce pays qui avait du souffle mais qui peinait à se reproduire, le vieillissement était bien plus désintégrateur, socialement, que l’intégration de quelques centaines de milliers de nouveaux venus, qui ne risquaient pas d’altérer 35


l’identité allemande ! À vrai dire j’étais agacé par ces arguments et je regrettais les considérations réductrices que je trouvais dans la presse, les médias, les réseaux sociaux. J’avais le sentiment qu’avec la décision de la chancelière quelque chose d’inouï venait de se produire. Joachim Gauck, le sympathique président de la République Fédérale, rêvait d’une Allemagne « lumineuse », qui se serait enfin dégagée de tout ce qui, en elle, avait persisté d’« obscur et de xénophobe ». Je songeais à ce poème de Heine, « Deutschland, ein Wintermärchen », dans lequel il évoquait les « hordes blondes ». Elles avaient préservé la terre allemande de la contamination romaine mais avaient, hélas, fini par incarner les forces les plus sombres, les plus archaïques : celles qui visent à ancrer l’idée de nation dans le sol, le sang, la race, les racines. Les rescapés des camps ont disparu et on s’efforce de ne pas perdre leur mémoire. Mais la planète se peuple de migrants, d’errants, d’apatrides, de clandestins. Ces réfugiés annoncent un monde qui verra s’étendre et se généraliser les délocalisations identitaires. Le défi est de rendre la Terre habitable alors que la promiscuité guette et que « les force obscures et xénophobes » existent toujours. Les étrangers qui arrivent sur notre continent ont été contraints de « larguer les amarres ». Ils fuient, le trajet est interminable et périlleux, on les écarte, on les bloque, on les coince, on les enferme. Dans leur tête, ils sont encore là-bas, en Syrie, en Irak, en Lybie. Mais ils sont aussi, déjà, des citoyens du monde, en quête d’un nouveau cadre de citoyenneté, et pourquoi pas, de vie nouvelle. L’Allemagne, depuis peu, leur apporte aide et hospitalité. Elle les accueille comme une chance et elle applaudit quand ils arrivent en nombre dans les gares, les villes, et sur les lieux de travail. Et j’ai eu, moi aussi, la vision, cette vue d’ensemble : « Plötzlich diese Übersicht ! » J’ai crié – je me souviens – : « La voilà l’Allemagne rêvée par Johachim Gauck, l’Allemagne lumineuse ! »

Enfin un État prêt, après

les terribles expériences du passé, à éradiquer à jamais le nationalisme du sang, du territoire, de la race. Prêt à vivre et à penser autrement les notions d’origine, d’identité, de sécurité. Capable de ne plus faire de la référence à la généalogie une priorité. Bref, une communauté rassemblant sous un même credo, au risque de perdre pied, de voir disparaître sa substance, mais délivrée, des hommes et des femmes unis par leur seule volonté ! 36


Si l’étranger vient d’ailleurs, il dort aussi en chacun, et ne demande qu’à s’éveiller. Le pays de Goethe lui offre peut-être cette opportunité : être le lieu où l’étrangeté se partage et où chacun pourrait devenir par rapport à autrui et à soi-même un étranger. J’écris ces lignes alors que, dans quelques jours, s’ouvrira à Munich l’Oktoberfest, la fête de la bière. La capitale bavaroise va avaler 400 000 amateurs de bière et un important contingent de réfugiés. Une inexplicable ébriété me gagne. Je viens de traverser l’épreuve de la canicule en empathie avec les migrants, et voilà que je me surprends à imaginer la métropole bavaroise en train d’abandonner ses conformités municipales pour nouer son destin avec celui des nouveaux arrivants. Oui, Madame Merkel a renouvelé le cosmopolitisme et fait de l’Allemagne le premier pays à entrer dans la modernité.

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The last Supper (première partie) « L’heure viendra même où qui vous tuera estimera rendre un culte à Dieu. » Jean, 16, 2 6 décembre 2015

Dans le quartier des Halles – l’une des portes d’entrée dans Paris –, des gens, toutes catégories sociales confondues, se répandaient dans les bistrots, les cafés, sur les terrasses pour échanger, discuter, partager, se rencontrer, se moquer, provoquer et s’interpeller d’une table à l’autre. Les conflits de classe étaient mis entre parenthèses. La langue française vivait, pulsait, avait des couleurs. Il y avait dans ce labyrinthe de rues sans Minotaure beaucoup à boire, à manger, à souper. Puis Pompidou est venu, et brutalement, a tiré sur la nappe. Quand aujourd’hui j’évoque les Halles d’avant la table rase et le grand assèchement, les Halles de Baltard, ses pavillons de verre et de fer, je pense à Rimbaud : « Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. » La destruction des Halles était le fait du prince. Pompidou redoutait la possibilité d’un nouveau Mai 68 fomenté depuis cet arrondissement où rôdaient la contestation, le mauvais esprit et où une faune bizarre avait retrouvé les pouvoirs de l’imagination, heureuse de se sentir exister sous un ciel sans couvercle. Ce ne sont pas les architectes opportunistes et timorés, ni les médiocres urbanistes appelés à l’aide pour donner le change, réparer, cicatriser, redonner une âme à ce quartier à jamais sinistré qui feront oublier la dévastation qui a régné en ces lieux. D’autres portent ouvrent un passage au cœur de Paris. Vous pouvez passer par la Seine, par la Défense et son quartier d’affaires. Mon sésame, celui qui me livre la ville-monde, la ville aux soixante-treize (?) nationalités donne sur le XIe arrondissement. C’est là que ça se passe, c’est dans les bars, les cafés, les bistrots, les terrasses du Nord Est parisien que le monde rencontre le monde et que la mondialisation se cherche. Elle a des allures de village mais c’est bien du côté du

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métro Oberkampf et de ses environs, du côté de la rue Charonne ou de la rue Bichat que j’enregistre les prémices d’une nouvelle modernité.

Parmi les habitants de ces quartiers, les plus nombreux sont les descendants de ceux qu’on appelait autrefois les « bobos ». Ils ne sont plus nomades ni tout à fait sédentaires. Leur façon d’aborder la vie et d’occuper le temps libre ne laisse pas indifférent, et il n’y a pas que les puritains, les intégristes ou la presse people qui les vilipendent. J’observe les cafés, toujours pleins. Ils accueillent une population qui adore se poser, prendre le soleil en terrasse, boire des bières, fumer des joints, vivre l’instant, discuter, draguer, s’embrasser en public. Ici les gens sont jeunes, s’habillent en mélangeant recherche et désinvolture, et je me dis que leur éducation a été soignée et que la mondialisation, c’est ici qu’elle est en marche, avec ces individus qui désormais appartiennent à plusieurs cultures, ont une vie dans plusieurs pays, des points de chute et des possibilités de repli dans les métropoles et des grandsparents originaires de régions improbables. Certains ont un nom arabe, du sang juif et confessent un néo-catholicisme post-moderne, purgé de sa « moraline sexuelle idiote ». Curieusement, la langue que j’entends est moins le globish anglo-saxon parlé dans les grandes villes européennes que ce français de base, appris on ne sait comment, ce français de la rue, débarrassé de ses pesanteurs familiales, qui tient en six-cents mots, ces fameux six-cents vocables dont se satisfont – si on suit Georges Dumézil – les peuples sans écriture. Après le drame survenu début janvier 2015 à Charlie Hebdo, Paris s’est appelé Charlie et c’est tout le XIe arrondissement qui s’est réveillé sous le feu des projecteurs. Les victimes, pour la plupart, étaient des caricaturistes qui cherchaient à maintenir, dans un esprit de drôlerie et d’impertinence, une ligne anarchiste et anticléricale très française, mais qui perdait du terrain. Je voyais en eux des intellectuels cultivés, intelligents, gentils, comme Cabu, qui s’affichaient avec des femmes ravissantes, aussi intelligentes et cultivées qu’eux. Ils faisaient partie de ces artistes, de ces intellectuels qui aimaient faire les cons. Ils considéraient qu’une énorme connerie était préférable à l’esprit moyen. Qu’elle possédait parfois, comme l’avait affirmé Tristan Tzara, des éclairs de génie, alors que l’intelligence était parfois capable de très grosses bêtises.

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Avec le déchaînement de violence gratuite que Paris a connu le 13 novembre, qui visait ce que nous sommes et nous paralysait de stupeur, le XI e arrondissement devenait pour longtemps – alors que l’air, à la sortie du métro Oberkampf tremblait encore et sentait le sang et la poudre – le quartier de la génération Bataclan. Il existe une France crispée, agressive envers tout ce qui est différent, qu’on sent disposée à prendre, par peur de la mondialisation, le chemin de la régression nationaliste. Et une France qui se meut dans un monde globalisé, qui veut tenir son rang parmi les pays industrialisés, une France qui s’agite, calcule, consomme, s’adapte, y compris aux nouvelles consonnes de la langue ; une France à l’image de la population qui évolue entre Charlie Hebdo et le Bataclan, qui gagne assez pour se sentir bien, dépense beaucoup d’énergie mais cherche avant tout le bien-être et les facilités de la vie.

Les terroristes agissent toujours par surprise. En une seconde, tout devient tout à coup dangereux. Des massacres de masse, certes, il y en a toujours eu, ils se répètent à travers les siècles, mais cette fois l’atroce répétition s’est produite ici, et elle a lieu dans le réel. Par ailleurs, être sur le qui-vive, c’est facile à dire. Le terroriste ne prévient pas. Soudain il vous dévoile l’abîme, et vous vous jetez face contre terre. La terreur c’est ça. Elle vous engloutit et les rescapés sont rares qui la surmontent. Vous vous demandez, en regardant les passants qui titubent comme des spectres sans abri : qui est vivant, qui est mort, et où sont-ils allés, ceux qui ne sont plus ? Avant que l’on nomme les victimes et que résonnent dans la cour des Invalides leurs noms et prénoms, égrenés lentement, d’un ton égal, face à des événements qui vous ont laissé sans voix et un destin qui vous dépasse, des journaux comme Libération publiaient la suite, étalée sur plusieurs numéros, des photos d’identité avec le panégyrique des cent trente morts du Bataclan, du Carillon, du Petit Cambodge. J’ai regardé les visages, j’ai lu les textes. J’ai été bouleversé. C’étaient des victimes nées dans les années 1980-1990. Ils aimaient sortir, se divertir, avaient des goûts de grands enfants, mais leur horizon n’était pas limité au Bataclan ou au Stade de France. Ils étaient diplômés, créatifs, attentifs aux innovations. Ils œuvraient dans la publicité, le design, la culture, les nouvelles technologies, les nouveaux savoirs. Ils

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aimaient ce qu’ils faisaient, avaient acquis de nouveaux repères et avaient une place à défendre dans l’économie mondiale. Le drame de Charlie Hebdo a rencontré de la compréhension auprès d’une minorité choquée par le blasphème et quelquefois de l’approbation. Le djihad a, paraît-il, 200 000 sympathisants en France. Mais qui peut accepter la tuerie déclenchée au cœur battant de Paris par des créatures conditionnées, en état de mort spirituelle ? Le vendredi 13 novembre a suscité peur, effroi, colère, mais aussi, très vite, de la révolte, de la résistance, à défaut d’une révolution culturelle. Les djihadistes ne gagneront pas. Les démocraties de marché, qui passent pour corrompues et pusillanimes, ont une résilience que les fondamentalistes méconnaissent.

Après les événements de novembre, les médias, beaucoup de politiques ont voulu nous faire croire qu’il y avait, d’un côté, nos démocraties occidentales, de l’autre, une internationale de la terreur. Si les islamistes radicaux, qui ont pour maîtresse la mort et pour ennemi l’humanité, se font connaître à travers des massacres de masse spectaculaires, d’autres organisations, chacune à son rythme, travaillent à l’anéantissement de la vie : les économies perverties et mafieuses, l’intégrisme financier, l’arraisonnement de la nature, la grande distribution, et toutes les formes d’exploitation, d’asservissement, de soumission, de servitude volontaire. La mort gagne là où le lien social se défait, où l’amour a disparu, où les gens vivent sans espérance. Elle s’insinue dans la vie quotidienne, transforme les êtres avant l’heure, capte les corps où la routine s’installe, où l’émotion et le sensible sont formatés, où la parole se fige en stéréotypes, éléments de langage, langue de bois. En 1945, des voix s’étaient élevées – Blanchot, Adorno – pour proclamer qu’il n’était pas possible, après la Shoah, d’écrire, produire de la musique, de la poésie, des images, comme avant. Que l’art devait se mesurer avec les formes extrêmes de l’horreur. Après le 13 novembre, qu’a-t-on entendu ? Les Français étaient invités à sortir, à montrer qu’ils ne se laissaient pas intimider. Mais dehors, toujours les mêmes affiches. Les caricaturistes étaient un peu moins bons, les philosophes étaient partis en croisière, et les bien-pensants se débarrassaient de leur angoisse et de leur effroi en retrouvant à la télé ou en salles, pour les abrutir, les mêmes humoristes jetables, les mêmes divertissements idiots, la même insignifiance. 42


La génération Bataclan était une génération en marche. Elle avait un but, une ligne d’arrivée dans la tête. La précarité, elle l’avait expérimentée et savait que ça pouvait vous prendre à peine quelques jours pour dégringoler. Beaucoup vivaient dans le souvenir d’un arrachement qui s’éprouve au départ de toute migration. Mais cette population avait fini par ignorer qu’elle était fragile, menacée. Elle s’était enfoncée dans le bien-être, le confort, était restée à la surface des choses en s’habituant à passer sous silence ce qui était réellement grave et important. René Girard, qui savait regarder en face les périls, et avait durablement éclairé le territoire où se joue la compréhension du monde menaçant et menacé qui est le nôtre, nous a quittés neuf jours avant les événements de novembre. Dans Achever Clausewitz, son ultime essai, il expliquait que la facilité de vivre dans nos sociétés avait éteint les dernières lumières de l’esprit. C’est avec inquiétude qu’il voyait se profiler, facilitée par une consommation qui endort et anesthésie, la menace d’un déchaînement de violence que les humains n’arrivent plus à contrôler. Je pensais à la génération Bataclan en lisant dans Girard les descriptions de ces individus désintellectualisés, dépolitisés, prisonniers des écrans, des habitudes du numérique, des nouveaux moyens techniques d’immersion conçus pour pénétrer un peu plus l’imaginaire. Comment peut-on résister au fanatisme, aux fondamentalistes, aux aspects négatifs et destructeurs de la globalisation, si on ne prend plus le temps de lire ? Ou qu’on lit des yeux, et qu’on picore, qu’on clique, qu’on zappe ?

Pourquoi le Bataclan ? Que représente cette salle pour le public des habitués ? Je connais le Bataclan, j’y vais parfois. La première fois, c’était pour un concert d’Anthony Braxton, une star de la scène new-yorkaise. J’étais assis derrière Serge Daney, le critique le plus engagé des Cahiers du Cinéma. Braxton, après sa prestation, m’accueillit dans sa loge avec un : « Bonjour, Monsieur Gromer, le beaujolais nouveau est arrivé ». Au Bataclan j’ai vu Alice Cooper, ses collants troués, son boa multicolore, dans un environnement de grand guignol. J’ai découvert Marilyn Manson, jouant les méchants, et ses injonctions : « Y hate love, y love hate ! » Je ne retiens pas tous les noms, c’étaient des mégastars du rock planétaire, Hard, Death Metal, Krautrock, Horror rock. Certains groupes passaient, dit-on, des messages subliminaux. Ai-je vu Five Finger Death Punch ? Les Morbid Angel ? Les Electro Chair ? Je me souviens de chanteurs cagoulés, bottés, tatoués, torse nu ; de sylphides blondes en robe longue de velours écarlate, récitant d’obscures litanies ; 43


de silhouettes faméliques, pulsion d’emprise dans la mâchoire et collier d’os au cou ; de mecs avec des gilets en peau de bête, d’autres dans de longs manteaux de cuir marron, s’avançant vers le bord de la scène et fixant le public. J’ai en tête et dans les oreilles des batteurs en transe, des trompettistes survoltés, des guitaristes défoncés ; des improvisations au larsen, un déchaînement électrique, et un public, debout dans tous les coins, prêt à sauter dans le vide. Ma première rencontre avec le mouvement punk, c’était au Bataclan avec The Damned, un groupe anglais. Pour moi, un vrai télescopage. Dante, lorsqu’il ouvre les portes de l’enfer, est submergé par un « fracas tournoyant ». Ce tournoiement m’est arrivé en pleine figure. The Damned m’avait mis les tympans à feu et à sang, mais c’étaient surtout les lumières qui tournoyaient, les spots, les projecteurs, les rayons laser. Tandis que sur scène les corps se tordaient, on aurait dit des marionnettes tétanisées par l’acide et qui, sous mes yeux, s’effaçaient, happées par les fumées et désintégrées par le tranchant accéléré d’un effet stroboscopique toujours aussi efficace, même si la recette est archi datée. Avec le recul, ces mises en scène de l’infernalité me font rire. Mais ces musiques de théâtre continuent de parler de l’enfer. Le mot est tombé en désuétude mais c’est une ruse du diable. Au Bataclan, ce qui se donne en spectacle, c’est du démoniaque à l’ancienne. Mais c’est pour dire que, oui, la société est un enfer, un enfer assourdissant, industriel, planétaire. Le public, au coude à coude dans une salle surchauffée, en phase avec ce qui se joue de vicieux et de tordu sur scène, ne cache pas son attirance pour le mal et son goût pour la mort anonyme. Dès ma rencontre avec The Damned, je sentais que ce genre de musique-spectacle, énorme, grimaçant et destroy pouvait exprimer, représenter et préfigurer les ordres et les désordres à venir. Il y a dans la plupart de ces performances plus de bruit que de musique. Mais la musique est bien là, elle agit sur les nerfs, occupe l’esprit, longtemps après le concert. Car sans la musique – même celle qui explore les limites –, la vie, disait Nietzsche, est une erreur. Daech, dans un accès de démence, s’est débarrassé de la musique. Un imam, à Béziers, enseigne qu’elle est réservée aux singes et aux cochons. La démonstration est faite : Daech et l’islam radical sont des erreurs.

(à suivre)

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Etatsalerte 2015  

Les chroniques de l'année 2015

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