Etienne POISSON - QUABRI DE L’ISLE
Quelle Histoire !! Quelle histoire ! Dans « Les Enfants du marais » ce merveilleux film empreint d’un humanisme débordant, cette réplique revient à plusieurs reprises dans la bouche d’André Dussolier. Elle convient parfaitement à celle d’Etienne Poisson, de Quabri de l’Isle et de tout l’élevage du GAEC de la Perette. Dimanche 11 décembre, autour de 18H00, Jérôme, le fils d’Etienne, celui qui reprend le flambeau de l’élevage de l’Isle exulte devant sa tablette. Quabri de l’Isle, le cheval né à la maison vient de remporter le Grand Prix « Grand Slam » de Genève. Etienne ne l’a pas vu en direct ; il était invité chez des amis à Surtainville, un peu plus haut dans la Hague. Le soir, à la Perette sur la commune de Saint-Marcouf de l’Isle, toute la famille rentrée, la traite terminée, s’est rassemblée devant le grand écran pour assister à cette apothéose. Oh ! Il était déjà heureux Etienne. Quabri, sous la selle de Pedro Veniss, avait, en plus de sa participation aux JEM et aux JO, gagné de nombreuses Coupes des nations avec l’équipe du Brésil. Mais il manquait encore la « grosse perf » individuelle. C’est chose faite et de quelle manière : le Grand Slam Rolex en Suisse et ce devant toute la crème mondiale. Quabri de l’Isle, cheval raisonné, appliqué, manque…….du moins manquait de rapidité. En contraignant les autres à courir, il a prouvé le contraire en les prenant, de sur croît, à leur propre piège.
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L’éleveur dans son cadre de vie La route de crête qui domine la mer entre Sainte-Marie du Mont et Saint-Vaast la Hougue perce le coeur de l’élevage du cheval de sport tout autant que celui du trotteur d’ailleurs. Après Jean Brohier (Tame), de Valavielle (Brécourt),Vasche (Utah), Alcide Bacheley, le pape des juges SF, Georges Brohier (Pierreville), Boudant (Girl), Ruel (Blondel), Féron (Aferco, Nayana) et d’autres, la ferme de la Perrette incite soudain le passant à se muer en voleur de poules. Quel rapport avec le cheval ? A première vue aucun et pourtant. Pourtant, quand, dans une cour de ferme, là ou ailleurs dans la Manche, vrai département de diverses productions agricoles, s’ébattent canards, poules, pintades, poulets et coqs à la crête rougeoyante, prêts à finir sur une bonne table, nous sommes au royaume des amoureux du bel et bon élevage. A dire vrai, le mérite d’une belle basse-cour revient plutôt à la « patronne » madame Poisson. La voiture arrêtée, Etienne Poisson paraît à la porte souvent suivi du « pti quin » (le petit chien). Etienne est de ceux dont on dit dans la Manche qu’ils ne sont pas « malins ». Le mot prend ici tout son sens latin qui signifie de nature mauvaise ou perfide. Non ! Etienne est tout sauf cela. Lorsque qu’il était jeune, un homme sage aussi et aujourd’hui disparu avait coutume de dire « Les p’tits Pêchons c’est des bons ptiots » ! Etienne, on aime le côtoyer, l’entendre, l’écouter aussi. Avec lui, tout est rondeur, délicatesse, douceur même. Il a aux mains le toucher qui impose et rassure. Un geste suffit pour dire à ses animaux qu’il les aime. Là est sans doute le secret qui lui permet, aujourd’hui, de détenir un élevage de chevaux de sport dont la constance dans l’excellence est la même depuis 50 ans.
Le cheval à la sauce hollandaise En 1951, madame Poisson mère achète à madame Mauger de Foucarville, Hollandaise, une jument demi-sang pour le travail. Etienne se souvient : « Elle n’était pas très grande mais courageuse. Tous les 15 jours, dans la vachère, elle portait une vache au marché de Carentan. Pour le labour, elle était en tête des chevaux plus lourds ». L’arrivée du tracteur donna à Hollandaise une autre destinée. En 1964, elle donne naissance à Une Belle par Enfant Terrible. Etienne le dit : « J’aimais beaucoup Enfant Terrible » La souche Poisson était née. Et de quelle manière ! Il y eut d’abord Camée par Prince du Cy puis Derby VI, un Uriel. Tous deux montés par Alain Navet et Emmanuel Henry, coururent au niveau mondial pour finalement être indicés à 160. En 1970, nait Etoile de Juin vendue au Dr Gabillot pour produire depuis de très bons « du Banney » dont Isba sous la selle de Jean-Louis Roudault. La naissance de Framboise (Quastor) l’année suivante ajoute un pilier à cet élevage déjà renommé. En effet, Framboise engendrera Kisba (Uriel), Un Rêve de l’Isle (Muguet du Manoir) et Qu’en dira T’on (Uriel) brillant sous la selle de Patrice Delaveau. Camée de l’Isle (Qouglof Rouge) et Val de l’Isle (Uriel) ont porté haut le nom de l’élevage Poisson à l’étranger. Miss Framboise (Nankin) constituera une relève solide d’où Isabella de l’Isle (Count Ivor) puis Quenotte de l’Isle (Qredo de Paulstra) mère des deux derniers titrés nationaux Espoir et Flocon de l’Isle.
« C’est vrai que 2004 a été une bonne année. Faut pas pleurer. Et puis, même quand on est malheureux, faut pas pleurer, ça fait rire ». 2004- Une belle année, d’autres aussi et des déboires Quarante années s’étaient écoulées. L’élevage d’Etienne Poisson – qui a grandi uniquement à partir d’Hollandaise- comptait 8 poulinières. Dinastie (Socrate de Chivré) l’avant dernier poulain de Framboise avait déjà 6 produits à son actif dont Kalin de l’Isle (Urbain du Monnai) indicé 132 sous la selle de Gilbert Doerr entre autres. Dans les concours de poulinières, Etienne avait glané 4 premiers prix et 2 deuxièmes. Au championnat de France, Quabri, un joli mâle par Kannan était couronné Champion de France suprême. Philosophe, Etienne s’en souvient encore tout en mesurant l’ampleur de son plaisir : « C’est vrai que 2004 a été une bonne année. Faut pas pleurer. Et puis, même quand on est malheureux, faut pas pleurer, ça fait rire ». Etienne Poisson est comme l’écrit Balzac dans le Lys dans la vallée, à une époque de sa vie où : « les aspérités se fondent et les angles s’émoussent ». Mais cet homme-là, n’a-t-il jamais eu d’aspérités et quel qu’angle pointu ?
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Fort de ce titre, les poulains labellisés de l’Isle se sont vendus et même bien vendus pour certains. Il fallait s’en réjouir. En 2010, tout se présentait bien pour Artiste de l’ Isle (Orlando). Le fils de Quenotte survolait la compétition au NHS et se classait 4ème au Championnat de France. Hélas deux jours plus tard, Artiste était trouvé mort dans le champ victime d’un ulcère. Ce jour-là Etienne fut malheureux. Il n’est pas impossible qu’il ait pleuré à l’abri des regards. Arrivent 2014 et 2015. Double Clic ! D’abord avec Espoir de l’Isle. Un jeune mâle par Quenotte et Malito de Rêve. Champion de France dans la catégorie des mâles jeunes, donné vainqueur du titre suprême par les pronostiqueurs, il fut écarté de la finale à deux. Cela au grand dam de Jérôme Poisson. Une déception que la sagesse paternelle sut rapidement apaiser. Espoir fut vendu au Groupe France Elevage de Falaise. En 2015, son frère Flocon était couronné dans la catégorie des mâles âgés. D’un commun accord le GAEC de la Perette a souhaité le conserver, en attendant peut-être le bon client.
Le marché de Carentan : pour vendre et pour causer
C’est un lundi matin comme tous les lundis matin au marché de Carentan. Etienne y vient régulièrement. Pour vendre parfois mais aussi pour rencontrer, les paysans de sa génération et refaire le monde : le même chaque semaine. Ce jour-là, Etienne était venu vendre une bonne vache normande. Je le retrouve attablé avec ses trois amis habituels ou presque. André Gossé, pierre angulaire de la société des courses de Graignes passe et l’interroge « Alors t’as vendu ? » Etienne répond avec une moue de raison « oui 20,20 ». Il faut savoir qu’en Normandie, comme dans de nombreuses régions françaises, le commerce des bovins se négocie encore en francs. Des 4 autour de la table, où Etienne m’a fait une place, seul Pierre Rolland, agriculteur retraité qui en connaît manifestement un rayon en génétique équine qu’elle soit de sport ou trotteuse ne s’appuie pas sur un bâton. Le bâton, comme à la neige, c’est une technique. Il n’est pas seulement une aide à la marche. Pour le paysan ou le marchand de bestiaux, il est le prolongement de la main comme la règle l’est pour l’instituteur. Celui de Marc Dubost de Biniville (prés de Valognes), en face de qui je suis assis, est à la mesure des mains de l’homme qui le possède et le manie depuis longtemps : long, lisse et avec du corps. J’ai l’occasion de le détailler lorsqu’il le pose sur le coin de la table pour illustrer la conversation. Ainsi, je rappelais à Etienne que voilà longtemps, fier de sa terre, il m’avait dit que le meilleur champ de la Manche se situe derrière l’église d’Emondeville. Il le confirme au risque de se voir contredire. Contredire non mais Marc Dubost se souvient que chez lui on disait que c’était à Carquebut. Il cite sa mère « ma mère disait qu’en déposant un manche à balai le soir dans le champ, le lendemain il était recouvert ». Une preuve supplémentaire que dans ces endroits-là, au printemps, la nuit, on entend pousser l’herbe. Léonard de Caumont, vif, à qui on donnerait 10 ans de moins, autrefois boucher à Carentan et qui me saluera avec un « au revoir l’ami » - on est un peu en compagnie de Barbey d’Aurevilly-rappelle que dans les temps anciens, les seigneurs donnaient leur meilleure parcelle au clergé pour y accueillir le cimetière. Voilà, c’est de tout ça dont il est question le lundi au marché de Carentan. J’avais passé un moment mémorable d’échanges et de bonheur, le petit bonheur de tous les jours, avec de la tendresse même. Alors, pour revenir aux références cinématographiques, et aux « Enfants du Marais », pour qualifier ce bon moment, cette autre réplique d’André Dussolier – Amédée- assis dans l’herbe pour un pique-nique avec Jacques Villeret - Riton et Jacques Gamblin - Garris :
Deux poulinières des années 2000 : Uranie (Laudanum) et Obéissante (Nankin)
Etienne en 1999 avec Dinastie de l’Isle suitée de Lavande de l’Isle (Urbain du Monnai) vendue à Denis Hubert puis internationale en Suisse.
« J’suis bien content d’être venu » !!
Aujourd’hui, le GAEC de la Perette conduit avec l’aide d’Etienne et Josette les parents, par Fabrice, celui qui fait pousser le blé et le maïs et Jérôme qui s’est toujours passionné pour le cheval, conduit un élevage de 8 à 10 poulinières toutes issues de la souche d’Hollandaise. La victoire de Quabri de l’Isle à Genève comme le dit Etienne « ça ne rapporte rien mais au moins ça nous montre qu’on ne travaille pas pour rien ». Il suffit de le méditer ! Les fils de Quenotte de l’Isle - Artiste de l’Isle (Orlando) Les Champions de France 2014 et 2015 - Espoir de l’Isle (Malito de Rêve) - Flocon de l’Isle (Malito de Rêve) EQUIN NORMAND n°95 JANVIER-FÉVRIER 2017 25
Quabri de l’Isle Etalon Selle-Français Né le 1er juin 2004
Origines
- Kannan - Dinastie de l’Isle par Socrate de Chivré et Framboise par Quastor Champion de France suprême des foals en 2004
V
endu poulain à Patrick Bizot, il débuta la saison des 4 ans avec Alexandre Saliba cavalier du Haras des Tame. Après quelques autres parcours en compagnie de Simon Body, il passe sous la houlette de Benjamin Devulder qui le conduira jusqu’au CIR des 5 ans. Vendu à une propriétaire américaine qui avait pour habitude de castrer tous les mâles avant de leur faire traverser l’Atlantique, on ignore toujours pourquoi Quabri sauva ses attributs. Nous sommes en février 2010, Nicolas Mignon, un jeune cavalier luxembourgeois, part aux USA pour la tournée de Floride avec Rodrigo Pessoa : « Rodrigo me faisait travailler régulièrement en Belgique. Là-bas à Wellington, la propriétaire de Legacy Stables à qui appartenait Quabri ne parvenait pas à l’utiliser. Le cheval était très vert. Elle l’a proposé à Rodrigo qui n’a pas été très intéressé. Son père Nelson lui a dit qu’il faisait une erreur. Il lui voyait déjà un avenir olympique. Mai, je le montais dans quelques épreuves de 6 ans. Je l’aimais beaucoup et j’y croyais. J’ai proposé de le racheter. Au printemps 2010, il est arrivé chez moi. Je me souviens l’avoir monté pour la première fois en concours à Roeser au Luxembourg. A le voir sauter avec une telle force, les gens me disaient qu’il était préparé ».
Enthousiaste encore aujourd’hui sous le charme de Quabri, Nicolas poursuit « Au fur et à mesure que je le montais, je voyais émerger la qualité du cheval. Et je m’apercevais surtout que mon niveau ne lui convenait pas, j’avais des problèmes de contrôle. En le conservant j’allais gâcher sa carrière.Par l’intermédiaire de Cassio Rivetti (licence Ukrainienne) j’ai vendu Quabri fin 2012 à Olexandr Onyschenko. Il l’a monté un peu avant de le confier à Ulrich Kirchhoff (NDLR : Kirchhoff, cavalier allemand, champion olympique en 1996 avec Jus de Pomme, passait sous licence ukrainienne). Kirchhoff trouvait que le cheval manquait de qualité pour lui. Pedro Veniss qui m’avait déjà demandé Quabri à plusieurs reprises a sauté sur l’occasion ». Aujourd’hui, Nicolas Mignon forme des jeunes chevaux à Chaumont –Gistoux près de Waterloo où il loue des boxes dans les installations de Jérôme Guéry. En ce qui concerne la carrière de reproducteur de Quabri, Nicolas l’avait confiée techniquement à Linalux. Le stock de paillettes encore en sa possession a été vendu au GFE.
Avec Pedro Veniss Cheval lent, assez lourd diront certains, Quabri de l’Isle entame sa vie avec Pedro Veniss au CSI*** de Maubeuge en 2014. Sans faute en 44.31. Il enchaîne avec le CSI*** du Touquet puis celui de Béthune dont il termine 4ème du Grand Prix. Petit à petit les performances s’accumulent jusqu’à une victoire dans la Coupe des nations de Calgary en 2015 et une 3ème place dans le Grand Prix « Rolex Grand Slam ». Ensuite, il y a eu en 2016, une participation aux Jeux Olympiques de Rio puis, avant l’exploit de Genève un double sans-faute, le seul de la compétition, dans la finale de la Coupe des nations de Barcelone.
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