Symposium 2020

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H I T L a bu d

Métropoles du S

SY M PO SI UM 2020 RE CH ER CH E & PRA TIQ UE Positionn ement de la recherch e en architectu re

AUD, Positionnement par Xavier BONN NIÈRE, U M A L s è n I , Ó D N U B A S I R E C R Josep PA T Pascal ROLLE



INDEX ......................................................................

05_ Ouverture

Page :

Alain Derey

09_ Positionnement thématique

Xavier Bonnaud Discutant : Laurent Duport

25_ Josep Parcerisa Bundó

Discutant : Stéphane Bosc

43_ Inès Lamunière

Discutante : Clotilde Berrou

49_ Pascal Rollet

Discutante : Florence Sarano

65_ Clôture

Élodie Nourrigat

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Ouverture

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Alain Derey Directeur ENSA Montpellier

Bonjour à tous Mesdames les élues, chère Marie-Thérèse Mercier, Conseillère Régionale, représentante de Madame Carole Delga, Présidente de la Région Occitanie, chère Chantal Marion, Vice Présidente de la Métropole de Montpellier, représentante de Philippe Saurel, Maire de Montpellier et Président de Montpellier Métropole, Madame la directrice du laboratoire HITLab,

Élodie Nourrigat, Mesdames et messieurs les enseignants, mesdames et messieurs les étudiants, Chers amis. Voilà plus de dix ans que se tient à date régulière le symposium annuel du domaine d’étude intitulée Métropoles du sud. Cet événement vient ponctuer une année universitaire en proposant aux étudiants une sorte de –5–


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respiration intellectuelle, hors les murs, et dans un cadre éminemment culturel. J’en profite pour remercier le Conservateur du musée Fabre qui, comme l’année dernière nous offre la possibilité de venir en plein cœur de ville dans des espaces très privilégiés. Je souhaite saluer l’inscription dans le temps de ce séminaire qui, cependant, sait proposer des formes toujours différentes. Mais je souhaite aussi souligner la qualité de ces rencontres et leur adaptation à de nouveaux contextes. La publication régulière des actes, d’une année sur l’autre, correspond à un point fort du symposium, et c’est aussi le témoignage de cette force qu’il représente au sein de notre établissement. Au fur et à mesure des années, le symposium qui accompagnait le domaine d’études, s’est doublé d’un séminaire scientifique qui montre bien la nécessité de renforcer la recherche dans notre école et en particulier la recherche par l’architecture et pour l’architecture. Les travaux de recherche qui ont été engagés à travers le projet SenCity issue d’Erasmus + ont été certainement une étape décisive pour aller encore plus loin et pour fonder un groupe de recherche et formation le HITLab. A travers trois axes de recherche « habiter, innover et transformer » c’est une majorité d’enseignants TPCAU, les architectes praticiens qui ont vu l’intérêt de grossir les rangs de cette structure en passe de devenir laboratoire et qui a intégré l’école doctorale 544 intermède espace-temps culture tout en développant des relations étroites avec l’université de Perpignan. C’est dire que désormais l’ENSA de Montpellier s’inscrit dans la perspective de nouveaux doctorants et de nouvelles habilitations à diriger des recherches (HDR), plus particulièrement dans le domaine de la pratique architecturale. A travers cette évolution on peut voir toute la dynamique qui s’est mise en place ou du moins qui s’est considérablement renforcée ces dernières 6 –6–

années. Tout ceci se fait évidemment au profit de nos étudiants et je veux aussi les remercier pour la part importante qu’ils ont pu prendre lors de ces différentes manifestations. Je ne doute pas de l’intérêt qu’ils peuvent avoir pour les sujets abordés dans le cadre de leur formation, mais je suis personnellement sensible à leur présence active au symposium. Je veux pour finir remercier les différents intervenants, Madame Inès Lamunière de l’école polytechnique fédérale de Lausanne, Monsieur Joseph Parcerisa de l’ETSA de Barcelone, Pascal Rollet de l’ENSA Grenoble et je souhaiterais évidemment pouvoir remercier Monsieur Georges Legendre, malheureusement je crois qu’il y a rencontré un problème lors de son déplacement et qu’il ne pourra pas être avec nous. Je m’en voudrais d’oublier les discutants référents de notre école, je tiens donc à les remercier Clotilde Berrou, Stéphane Bosc, Laurent Duport et Florence Sarano de l’ENSA de Marseille. Je voudrais aussi saluer la présence de Chris Younes, c’est toujours un grand plaisir de l’avoir à nos côtés. Je vous souhaite à tous une excellente journée et je suis persuadé que ce symposium comme les autres connaîtra un vif succès. Merci à tous, excellente journée.


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Coupe

Photos : 1 // Xavier Bonnaud Chris Younès (dirs), Perception, Architecture, Urbain, Gollion, InFolio, 2012. 2 // Superposer, Vaux-sur-Seine, 2010 3 // Xavier Bonnaud & Agence MESOSTUDIO, Les Bulbes Fertiles, installation aux jardins du château de Chaumont- sur-Loire, dans le cadre du XXe Festival International des Jardins « La biodiversité heureuse », avril-septembre 2012. 8 –8–


Positionnement

.......................................................... Présentation : Xavier Bonnaud Discutant : Laurent Duport

Xavier Bonnaud Architecte, HDR, Professeur ENSA Paris La Villette, Directeur du GERPHAU

Di s cut a nt : Lau rent D u po rt - arc h it e c t e , M C F . E NS A M , me mb re H I T L a b Laurent Duport

Bonjour à tous, merci Monsieur le directeur, Mesdames les représentantes de la métropole et de la région, Mesdames et Messieurs mes collègues. Ce qui est particulièrement intéressant avec Xavier Bonnaud, c’est qu’il sort un peu des chemins convenus. Alors, je commence par une petite anecdote sur laquelle on a continué à échanger hier, on s’est croisé il

y a plus de trente ans, au sein de l’agence Jean Nouvel, où il travaillait à cette époque-là, sur la verrière de l’opéra de Lyon. Xavier est diplômé de l’école d’architecture de Paris La Villette, il est docteur en urbanisme, doctorat qu’il a obtenu à l’institut d’urbanisme de Paris, il est HDR en architecture et professeurs des TPCAU à l’école nationale supérieure d’architecture de Paris la Villette, –9–


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et il a enseigné également l’urbanisme à l’école polytechnique. Il a pris la suite de Chris Younès, et co-dirige aujourd’hui avec Stéphane Bonzani, le Gerphau, dont je vous rappelle l’acronyme groupe d’études et de recherches philosophie architecture urbain, l’équipe d’accueil EA7486 de l’ENSA Paris la Villette. La présence de l’école d’architecture de Paris la Villette est importante dans le dispositif qui est présenté aujourd’hui par Xavier Bonnaud. Xavier est aussi architecte, il a donc une pratique au sein de l’agence MESOSTUDIO avec son associé Stéphane Berthier, où il réalise pas mal de programmes comme des logements ou encore des équipements. Je pense notamment, à une crèche qu’il a réalisé à Limeil-Brévannes, avec une vêture en bambou, ce qui l’amène aussi à être dans le champ de l’expérimentation, et non plus seulement une pratique quotidienne. Cela m’amène à vous indiquer que ses recherches actuelles sont à l’interface de l’architecture et de la philosophie, qui tendent à mettre en évidence, la place centrale que joue l’architecture, dans sa culture, la pensée qu’elle instaure, et les innovations qu’elle propose, dans le paradigme environnemental dont vous parliez tout à l’heure, qui se structure en ce début de XXIe siècle. Je pense que ce qui va nous intéresser, c’est la construction des liens tissés entre la pratique et la recherche, et je voudrais ajouter un autre mot pour Xavier, qui est celui de l’enseignement. Donc, il y a ces trois mots : pratique, enseignement, et recherche, que je pense être intéressants tout au long de la journée, et qui vont être amenés par le positionnement que va nous présenter Xavier Bonnaud. Xavier Bonnaud

Bonjour à tous, merci beaucoup pour cette invitation. La contribution que je propose est fondé sur deux expériences pédagogiques. Je vais tout d’abord vous présenter deux projets de 10–10–

PFE à partir d’un travail mené avec un collègue, Eric Daniel Lacombe, sur la thématique des risques naturels, où l’on essaye d’engager à la fois de la recherche par le projet, et du projet par la recherche. Puis je poursuivrai avec trois démarches doctorales, qui sortent un peu des sentiers d’une construction académique traditionnelle, et qui peut-être, permettent à leurs auteurs d’approfondir des compétences spécifiques de l’architecture.

Le docteur en architecture existe maintenant. C’est un acquis dans toutes les écoles doctorales, même si cette reconnaissance n’a pas été simple. On en a longuement parlé avec Chris Younès, qui avait été à l’initiative, à l’université Paris VIII de l’inscription, dans les écoles doctorales, du premier doctorat en architecture. Il fallait alors faire reconnaitre cette discipline par le monde des universités. Pour prendre un exemple de cette méconnaissance, lorsque j’ai déposé mon dossier d’HDR à l’université Paris


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VIII, c’était la première fois qu’ils voyaient arriver un dossier d’HDR porté par un enseignant de projet. Ils nous ont demandé en parallèle de leur fournir un document qui définisse les critères d’évaluation d’une Habilitation à Diriger les Recherches en architecture. Les choses avancent : le doctorat en architecture est désormais reconnu. Historiquement, les docteurs en architecture, ont été encadrés par des enseignants-professeurs des écoles architecture issus d’autres disciplines que celles du projet, parce qu’ils avaient fait le parcours académique traditionnel et qu’ils possédaient une habilitation, indispensable pour diriger les thèses. Ces directions ont coloré ces premiers doctorats, dont on peut dire qu’ils étaient des doctorats sur l’architecture ou des doctorats à propos de l’architecture. Nous sommes un certain nombre d’enseignants à souhaiter maintenant approfondir les spécificités, compétences et connaissances plus spécifiques à l’architecture. Elles pourraient se déployer, dans le cadre de doctorats, qui inscriraient le troisième cycle de formation plus en continuité avec ce qui se fait dans les premiers et deuxièmes cycles, eu égard à la part d’activité de projet en particulier. J’ai pour ma part mené mes diplômes universitaires encadrés par des philosophes, avec Jean-Paul Dollé, philosophe à Paris la Villette, puis en doctorat avec Thierry Paquot, et ensuite avec Chris Younès pour la HDR. Mais, étant architecte, j’ai avancé à cloche-pied, laissant de côté la moitié des compétences acquises dans la formation d’architecte, et je me suis rendu compte que l’on avance moins vite, que l’on se fatigue et se déséquilibre plus facilement. J’ai gardé de cette aventure, le fait qu’il fallait aider des étudiants en master à avancer sur deux jambes : d’un côté la mise en mots et de l’autre côté la mise en forme. Même pour la correction de projet, les étudiants amènent des formes, et nous, on leur apporte des mots qui éclairent les formes et réengagent le processus d’invention.

Dans son dialogue avec Philippe Sollers, Christian de Portzamparc avait assez bien expliqué, la part d’une pensée sans langage en architecture : les sciences cognitives le précisent depuis régulièrement. Cette pensée est active dans la création, dans l’invention architecturale et il ne faut pas la brider, lui laisser libre cours. Et puis, il y a une intelligibilité du monde, qui ne peut apparaître que par le langage et le concept. Ce qui me semble important peut-être, ce sont les performances nouvelles que des doctorats en architecture pourraient développer à partir de ces deux points de vue. Quelques mots maintenant sur la relation entre architecture et philosophie ? Je dirige un laboratoire qui a été créé par une philosophe, menant des relations entre architecture et philosophie. Toutefois, même si mes différents diplômes ont été encadrés par des philosophes, il me semble important de ne pas jouer au philosophe lorsque l’on est architecte, même si on côtoie les livres, que l’on adore la rencontre et le dialogue avec des philosophes. Suite au premier trajet de la philosophie vers l’architecture engagé par Chris Younès lors de la création de ce labo, nous initions aujourd’hui un trajet de l’architecture vers la philosophie qu’on essaye de mener dans le renouvellement des générations et des sensibilités. Ainsi, l’intitulé PHD : (phylosophical doctorate), exprime bien le fait que la philosophie par sa puissance d’interrogation déploie des connaissances qui sont de l’ordre de la métacognition d’un domaine, d’une discipline. On essaye de poursuivre, entre ces deux disciplines, relations les plus respectueuses possible, sans intimidation ni instrumentalisation. La philosophie interroge des horizons, elle permet de penser largement nos horizons de projet. C’est une discipline qui accepte le relativisme méthodologique. Souvent, dans le monde de la recherche, il y a des mots magiques comme, “démarche scientifique“, “apport scientifique“. Or, la philosophie n’est pas une science, c’est une pratique théorique –11–


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non scientifique. Toutefois, Aristote a énoncé la puissance de la logique, qui permet de penser et de construire des argumentaires sérieux. J’aime bien cette anecdote révélatrice de ces enjeux de scientificité. Il y a six laboratoires à l’école de la Villette et nous partageons un postmaster commun. Lorsqu’un étudiant présente un sujet qui traite par exemple de la question du beau, les collègues lui disent alors “Allez voir Xavier, parce que pour nous ce n’est pas scientifique”. Et c’est là que l’on découvre que, quand les questions du sensible et du beau se sont posées à elle, la philosophie a développé un champ nouveau et important qui s’appelle l’esthétique. Ainsi s’illustre la puissance de la philosophie ; elle permet, par des inventions langagières, par des inventions de concepts, de confronter collectivement ce qui nous arrive et qu’il convient de penser ensemble. De surcroit, il y a un autre champ de la philosophie, l’épistémologie, qui détaille les opérations de connaissance, qui aussi très utile pour informer les processus d’apprentissage voire nos pédagogies. Ainsi, à l’heure où des surenchères d’outils et de technologies sont présentées comme indispensables pour aborder la moindre question, la philosophie permet de penser par soi-même, à partir d’énoncés précis et d’un art de l’argumentaire fondé sur la logique. Nous allons maintenant laisser la philosophie de côté, mais je souhaitais aussi dire quelques mots de cette culture de recherche. Je vais donc poursuivre mon propos en présentant deux projets de fin d’études : l’un est situé à Montréal et l’autre dans la mer des Wadden, au nord de l’Allemagne. Ce sont des projets qui se déploient sur deux semestres. Nous nous ne voyons pas de raison d’obliger les étudiants à travailler leurs mémoires de recherches en deux semestres (voire trois semestres, à l’ENSA Paris la Villette) et d’un autre côté limiter leurs possibilités d’approfondir une démarche de projet au-delà d’un semestre, (en réalité, seulement 14 semaines). Dans la vie 12–12–

réelle, la phase d’étude d’un projet se déploie sur un temps long, presque une année entre toutes les phases d’études et l’on a l’occasion de revenir plusieurs fois sur les choses, d’approfondir et de développer. Ce groupe de projet s’intitule ‘Construire l’urbanité dans les zones soumises aux risques naturels“ et traite de l’adaptation aux bouleversements climatiques et au changement de paradigme qui les accompagne. Nous le savons : il va falloir vivre autrement, en utilisant moins de matière et d’énergie, mais aussi en utilisant mieux le sol. Nos établissements humains, nos modes de vie sont hors sol et il va falloir retoucher terre, très simplement. En écho à ce que Bruno Latour a écrit dans son ouvrage, Où atterrir, nous faisons travailler les étudiants sur “comment atterrir”. Les projets sont abordés par thématiques, en fonction des éléments, eau, air, terre, auquel s’ajoute de plus en plus le feu, quand on voit les actuels incendies de grande ampleur en Australie. Ce premier projet traite d’une grande autoroute qui traverse Montréal, la transcanadienne. La cartographie thermique montre clairement les zones de surchauffes estivales tout au long de l’autoroute.

Le projet pose la question de la mutation à terme de l’infrastructure, non pas avec la réduction du trafic de transit qui sera maintenue, mais du fait de la réduction de la circulation locale, qui elle est encouragée à diminuer. On peut donc imaginer un processus de régénération. Dans l’approche du projet que nous enseignons, l’enquête est


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préalable et indispensable. C’est un travail de recherche initial : on fait travailler les étudiants à partir de dossiers thématiques. Je pense qu’entre la recherche et le projet, il y a quelque chose en commun, c’est la capacité d’enquêter, de mener des enquêtes multidimensionnelles, multi scalaires, multithématiques de commencer par une description et une objectivation rigoureuse des faits et des situations. C’est la base de toute activité de conception. Dès que l’on essaye de retisser des liens avec le vivant, de faire atterrir les établissements humains au contact de la nature, il faut arriver à prendre en compte des rythmes, des choses fluctuantes, des saisonnalités et cela demande des outils graphiques, des outils cartographiques indispensables. Je vais vous présenter rapidement, la proposition de ces deux étudiants pour faire muter cette infrastructure. C’est un sujet que commencent à se poser bon nombre de métropoles : à Paris, on se demande désormais ce que l’on -va faire du périphérique ? Est-ce qu’on va le garder, y réduire la circulation des voitures, le démolir, construire dessus ? il y a mille et un projets qui s’esquissent. Comme il y a eu collapse et parfois transformations des infrastructures industrielles, faut-il dorénavant anticiper le devenir des infrastructures routières dans les villes. On sait par ailleurs, par de nombreuses études, qu’initier un travail rigoureux et ambitieux à partir de la végétation en ville, permet, sans climatisation, de réduire énormément, de 5 à 6 degrés, les îlots de chaleur urbaine. De nombreux scientifiques, botanistes, paysagistes travaillent sur ces principes, initiant de fait une thermique plus sensible en ville. C’est un défi, car à Paris par exemple, il y a beaucoup de gens qui critiquent le fait qu’on aille pour la prochaine coupe du monde de football, climatiser les stades au Quatar, mais qui tiennent ces discussions, vous savez, dans des terrasses chauffées ! C’est plus que paradoxal finalement : la terrasse est chauffée, donc on chauffe

dehors, mais imaginer climatiser un stade entier à l’autre bout du monde, vous n’y pensez pas, quelle absurdité thermique ! Alors, comment repenser, en profondeur, une culture thermique plus mature, avec les moyens de l’aménagement urbain et de l’architecture ?

Ici, le projet se décline à partir d’un parc linéaire, initiant une programmation qui accompagne la mutation de l’infrastructure, permettant des occasions de variations architecturales savoureuses. Il y a là, à un endroit de cette autoroute, dans la partie centrale, un incroyable échangeur. Quel réemploi engagé, sans démolir, en gardant ses rampes ? Les étudiants ont proposé d’y installer un centre de recherche de la biodiversité en milieu urbain, en développant à partir de ces grandes rampes de béton, ce que j’appelle des plaisirs de nouvelles saveurs architecturales. L’approche par le projet et ici un travail prospectif construit au carrefour des enjeux de mutation de l’autoroute urbaine, de la nécessité de lutter contre les îlots de chaleur urbains, sur la valorisation de ce ruban linéaire à fort potentiel d’urbanité. Le travail est aussi une prospection à partir de la renaturation d’une infrastructure, pour de nouvelles rencontres avec les arbres, les plantes, avec les nonhumains. Je vais vous lire quinze lignes d’un livre –13–


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de philosophie, La Vie des plantes d’Emanuele Coccia, qui déploie toute la richesse des relations nouvelles à instaurer avec le monde végétal ; c’est un vrai bonheur. « L’air que nous respirons n’est pas une réalité purement géologique ou minérale - elle n’est pas simplement là, elle n’est pas un effet de la terre en tant que tel - mais bien le souffle d’autres vivants. Il est un sousproduit de la « vie des autres ». Dans le souffle - le premier, le plus banal et inconscient acte de vie pour une immense quantité d’organismes - nous dépendons de la vie des autres. Mais surtout, la vie d’autrui et ses manifestations sont la réalité elle-même, le corps et la matière de ce que nous appelons monde ou milieu. Le souffle est, déjà, une première forme de cannibalisme : nous nous nourrissons quotidiennement de l’excrétion gazeuse des végétaux, nous ne pouvons que vivre de la vie des autres. » On perçoit bien que cette dépendance aux végétaux, cette mutuelle interdépendance doit être pensée. La culture de projet se situe alors en dehors du fonctionnalisme, hors de cette habitude intellectuelle qui a structuré l’activité de l’urbanisme, depuis Le Corbusier. Les performances en urbanisme et architecture ont longtemps été imaginées et évaluées d’une manière séparée. On a optimisé les déplacements à partir de la voiture, mais sans voir que l’on produisait l’embouteillage et l’augmentation du taux de CO2 dans l’atmosphère. Mais si l’on suit le fil de l’air que l’on respire, alors il faut prendre en compte ce métabolisme de l’air, qui traverse tous les vivants : on perçoit les liaisons incroyables qu’il y a entre les arbres qui produisent cet oxygène et nous autres qui en dépendons. Il y a, de fait, une interdépendance native au sein de la biodiversité, qui prend l’évidence d’une loi vitale à respecter, au même titre que des lois de statique, qu’il faut respecter pour éviter l’effondrement. Il s’agit juste ici d’un autre effondrement, celui du vivant. Dans le cadre de ce programme de PFE, les projets sont ainsi développés, étendus, à partir 14–14–

de questions théoriques qui viennent revivifier l’imaginaire de l’installation, la programmation. A L’ENSA Paris-la Villette il y a une proportion importante de double-cursus architectesingénieurs, et le projet que nous allons partager maintenant est le travail de deux ingénieurs/ architectes. C’était passionnant d’aborder ces nouveaux sujets avec ce public étudiant, tant il faut à l’évidence de nouvelles connaissances scientifiques, en hydrologie, en botanique, et en écologie. De plus dans les pratiques de la transformation urbaine où les équipes sont nombreuses, il est nécessaire de former des compétences capables de comprendre cette ingénierie si fragile et si spécifique du vivant, à partir de compétences sur les sciences de la terre et du vivant. Ainsi, dans le processus de projet, et de la même manière qu’on va demander à des étudiants en architecture qu’ils aient une bonne intuition statique, sur les poutres et les poteaux, sur “comment ça tient”, il est désormais nécessaire qu’ils possèdent des intuitions justes, sur la terre et le vivant. Comment arrive-t-on à penser autre chose que l’immuabilité du projet d’architecture alors qu’on a forcément, quand on se rapproche du vivant, une pensée du fluctuant, du rythmique, du saisonnier, du transformable. La vie se transforme toujours et transforme les choses : mais les architectes ont plutôt, depuis les pyramides, ancré leurs pratiques dans l’immémorial et le pérenne. Ces étudiants étaient doués : ils possédaient les compétences de modélisation de l’ingénierie, et s’étaient demandés en architecte, comment représenter tout cela ? Le représenter, ici, c’est l’aborder pour le ramener dans l’espace mental de la conception architecturale. Les choses qu’on approche par la cartographie, graphiquement, peuvent alors, petit à petit devenir des matières à projet ? nous demandons donc aux étudiants de mener des enquêtes thématiques, de construire des cahiers de repérage et de compréhensions des phénomènes, des situations locales, concernant


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la faune, l’agriculture de l’île, et surtout ici le cycle annuel des marées et des niveaux d’eau. En effet, quand l’eau monte c’est toujours aux équinoxes, pas de manière continuelle et pas en été, mais surtout lorsqu’il y a du vent. De plus, avec l’élévation général du niveau des océans, on est dans des amplitudes qui se conjuguent, qui produisent ainsi débordements et catastrophes. Pour le devenir de cette île, il n’est donc pas question de reculer partout, tout le temps, parce qu’il y a des moments où l’on peut bénéficier d’une saisonnalité apaisée et tranquille. Le projet est donc nécessairement pluriel, et construit des scénarios permettant d’éviter de construire une digue de 3, 5 ou 10 mètres tout le long du trait de côte. C’est une manière de poser aussi une question plus large sur le rôle culturel de l’architecture et des architectes dans ce contexte de menace et d’insécurité. Comment continuer à habiter, à s’installer sans se barricader, sans s’engager dans la réalisation d’une infrastructure qui interdit tout contact au lointain : car nous avons besoin d’un horizon ouvert, aussi et peut être

surtout existentiellement. Nous poussons les étudiants à se nourrir de la formidable approche développée par Toyo Ito, suite au Tsunami de 2011, lorsqu’il tente de refaire une société à partir de maisons communes en prenant en compte de ce qui a été vécu dans la catastrophe, en engageant des gestes simples plutôt que des digues encore plus hautes. Dans le contexte de la mer des Wadden, s’initie ici un travail qui peut paraître paradoxal de réouverture des digues. C’est un travail fondé sur des études tendant à montrer qu’une sédimentation active est possible, que les courant apportent aussi des sédiments qui peuvent se déposer sous certaines conditions engageant une certaine stabilisation de l’île. Comment on peut jouer, piloter en douceur

Montée des eaux Iles du nord de l’Allemagne, mer des Waden

Les services écosystèmiques Service support – autoentretien du milieu (cycle nutritif, formation des sls Service d’papprvisionneemt Servu de régulation Services cu;turesl

quelques règles de la nature, plutôt que la Imbrication complétes des formes de vie sur dominer ? Comment faire avec ce qui est là, terre plutôt que de se dire, on va être plus forts ? Compte-tenu de la forme très plate des digues sur le rivage, quand on regarde combien il faut –15–


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charier de mètres cubes pour rehausser d’un mètre ce type de protection, on arrive à un résultat complètement absurde. Les étudiants sont partis du principe qu’ils allaient rouvrir la digue, et réengager un jeu de sédimentation. Des cartes présentent donc les niveaux d’eau, en fonction des saisons, hiver et été, en 2010 puis en 2100, à partir de l’ouverture de la digue en deux endroits. Cette démarche a ensuite donné naissance à quatre territoires de projet. On est alors dans ce que l’on appelle, une démarche de projet sur hypothèse, où s’articulent des rebonds entre projet et recherche. Dans ce projet sur hypothèse, on pose à l’architecture, un certain nombre d’hypothèses, et l’on engage un travail d’élaboration, d’imagination créatrice au service de ces hypothèses. Il y a quatre territoires : le territoire du nouveau trait de côte, l’endroit où on va être à pied sec, avec la nécessité de traiter la manière dont cette ligne varie en fonction des saisons. Il y a la zone inondée, qui s’appelle les marais salés, où il y a un déménagement à organiser, et où il faut préciser ce que l’architecture peut prévoir quand il faut démonter des choses. Il y a la digue qui reste un territoire émergé, dont certaines parties peuvent être réaménagées. Et puis bien sûr, il y a la ville de Wyk, qui est une ville touristique de l’Allemagne du Nord, plébiscitée par des gens de Hambourg, dont il convient de stabiliser et de renforcer l’activité. L’esprit de prospective vise à multiplier des hypothèses de projets, voir comment on peut les mettre en travail : la maturité d’un projet dépendant de la possibilité de renforcer ces hypothèses à mesure que la mise en forme se détaille et se précise. L’atelier de projet est une activité de pensée embarquée dans un mouvement de transformation concrète, où l‘on navigue ainsi entre activité de recherche, enquêtes scientifiques et sensibles et hypothèses de mise en forme. Il s’agit bien de “s’adonner au plaisir de construire une pensée“ comme disait Livio Vacchini dans son ouvrage Capolavori. Avec mon 16–16–

collègue Éric Daniel-Lacombe nous avons initié une chaire d’enseignement et de recherches sur ces sujets, avec l’idée de développer sur ces sujets inquiétants, un esprit de prospectives

actif qui engage l’imagination architecturale. Dans ce projet de Wik, ces quatre thématiques ont permis aux étudiants de déployer une sorte de jubilation architecturale prospective. Les modes d’installation sont nouveaux. Alors, où est-ce que ça emmène l’imagination, comment habite-t-on ? Y a-t-il des nouvelles poétiques et de nouvelles manières de s’installer, en plus des nouvelles relations à la nature ? Cette proximité oblige à redécouvrir et reconsidérer la puissance des éléments. Il y a des territoires de projet, qui sont des lignes qui refluent selon les saisons et qui organisent la montée progressive. Qu’est-ce qu’on peut faire avec 10 cm d’eau ? Comment peut-on penser une maison quand il va y avoir 1,80 mètre d’eau une fois tous les 2 ans par exemple ? Veut-on y rester quand même ? Oui sûrement. Alors, si c’est carrelé, s’il y a des crochets, si on peut hisser aisément les meubles à l’étage. Comment engager une relation non dramatique à ces aléas, les penser, les prévoir, organiser un mode d’habiter qui y fait écho ? Le projet prévoit d’activer un autre imaginaire de ce territoire, car les choses changent, elles ont toujours changé. L’architecture est là, pour donner de la saveur à ce que ce « nouveau », nous apporte. Puis présentons un dernier aspect de ce projet.


ESPACE NTRE,

rosité des mites, ssibilités de existences, s plorations à rtir de tentiels des ages agés de langan et wihang urdistan | AN) fiseh oussavian

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Wyk auf Föhr est un port assez important qui doit continuer à vivre : il y a deux thèmes architecturaux importants, qui sont le grenier et le marché. S’il faut parfois savoir rendre du terrain à l’eau, il est nécessaire par endroit, un peu à la Vauban, de résister. Comment se fabrique alors une citadelle, pour mettre à l’abri, en autonomie, ce dont la ville et l’île peuvent avoir besoin ? Pour terminer cette seconde présentation, nous allons aussi proposer une petite lecture, tirée du livre L’homme et la terre d’Eric Dardel. C’est un géographe qui a promu la géographie existentielle, mouvement dont on parle en ce moment, mais qui date des années 50. Il écrit ceci : « La géométrie opère sur un espace abstrait, vide de tout contenu, disponible pour toutes les combinaisons. L’espace géographique a un horizon, un modelé, de la couleur de la densité. Il est solide, liquide ou aérien, large ou étroit : il limite et il résiste. La géographie et selon l’étymologie la “description” de la Terre ; plus rigoureusement le terme grec suggère que la terre est une écriture à déchiffrer, que le dessin du rivage, les découpures de la montagne, les sinuosités des fleuves forme les signes de cette écriture. La connaissance géographique a pour objet de mettre en clair ces signes, ce que la terre révèle à l’homme sur sa condition humaine et son destin. Ce n’est pas d’abord un atlas ouvert devant ses yeux, c’est un appel qui monte du sol, de l’onde ou de la forêt, une chance ou un refus une puissance, une présence ». On voit bien que lorsque les éléments, qui sont les puissances de la nature terrestre, viennent frapper à la porte des établissements humains, s’énoncent alors de nouvelles écritures géographiques et architecturales. Voici donc des pistes de recherche, que nous souhaitons initier dans cette chaire que nous avons intitulée « Nouvelles urbanités et risques naturels : des abris ouverts ». Parce que vous comprenez bien qu’il y a, en ce moment, une politique de sécurisation, de repli, qui tend à fermer les choses, un peu comme la thermique a

transformé les immeubles en bouteilles thermos. On fabrique des horizons barricadés parce que la nature même devient trop dangereuse. Face à cette tendance, nous souhaitons réaffirmer que l’architecture peut proposer des abris ouverts ; des lieux abrités, bien sûr, mais aussi, en connaissance fine de ces différents aléas, des occasions de contact pour donner, partout où cela est possible, un statut plus positif à ces nouvelles amplitudes, à ces nouvelles rencontres avec la nature. Poursuivons maintenant cette présentation de situations de recherches en architecture, à partir de trois doctorats, qui chacun engage un faire architectural comme matière première de la thèse.

La thèse de Nafiseh Mousavian s’intitule L’espace entre, porosité des limites, possibilité de coexistence : explorations à partir de potentiel des villages étagés de Palangan et –17–


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Avihang, Kurdistan, Iran. Dans cette recherche, elle essaye de dépasser la perception linéaire et bidimensionnelle de la limite, (en tant que ligne qui sépare), pour dynamiser ce concept architectural, lui confier une qualité spatiale temporaire à partir de la notion « d’espace entre ». Son travail est un peu foisonnant : mais elle est parvenue à faire de ce foisonnement de nombreuses occasions de présentation dans différents colloques et journées d’études en Europe. Elle a initié au démarrage, un travail de photos narration, qui est aussi de la photo-interprétation à partir de certains lieux. Finalement, connaissant bien ces villages, elle a documenté, cartographié, modélisé, les conditions spatiales, morphologiques de l’intensité sociale de ces villages étagés. Elle a eu besoin d’aller à la recherche d’une grande diversité, de méthodes d’enquêtes et d’outils de restitution. Elle a commencé par un travail de photo-interprétation, à partir d’un quinzaine de clichés, supports d’un jeu de collage révélant les potentialités d’extension des usages au gré des heures du jour, des saisons, des variations climatiques, des sociabilités de micro voisinage. Dans un second temps, elle a engagé

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un travail de modélisation sur la richesse tridimensionnelle de certains secteurs, à partir de très nombreuses petites axonométries de dispositifs morphologiques exemplaires. Son travail me fait penser, je ne sais pas si vous connaissez, aux carnets d’Albert Laprade, un architecte, qui, avant la Seconde Guerre mondiale, avait été se balader dans la France rurale en remplissant des carnets et des carnets de relevé, y dessinant toute la richesse des villes et villages de la France rurale. Comment documenter tout cela ? Après, elle a fait un autre travail où elle rentre encore plus dans le détail sur des micros lieux. Comment garder le vivant de ces situations dans le détail ? Dans ces villages étagés, il y a une intensité de la vie sociale qui est assez remarquable. Comment se nourrir de tout cela en essayant de voir comment se sont fabriquées, agencées de telles situations, en utilisant pour cela une technique mixte, mélange de croquis, de dessin, d’interprétation, de photos. Je trouve intéressant l’on retrouve ici les outils avec lesquels on projette en architecture, dont l’usage s’amplifie et se précise alors en chemin. Ensuite Nafiseh a inventé un jeu morphologique, avec des petites pièces détachables et aimantées, pour reconsidérer les manières d’assembler le balcon, l’escalier, la terrasse, le passage, le petit pont, la façade ouverte, et elle l’a présenté à différents colloques. Puis, un jour, elle est arrivée en nous disant qu’elle avait commencé à travailler avec la rêverie, et pris support de ces territoires pour dessiner des coupes oniriques ? Une telle démarche a-t-elle sa place dans un doctorat ? Comment on peut déployer de telles méditations graphiques dans un protocole de recherche ? Comment donner sens et crédit à une production à ce point éloigné d’un protocole scientifique ? Nous avons opté de manière empirique à une nécessaire confrontation, ou validation par les pairs. C’est en effet la base du monde de la recherche : allez présenter ce que vous faites à d’autres, qui vous disent, “ça ne va pas du tout,


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n’y pensez pas”, ou bien alors, “Là c’est Ok, je vous suis c’est étayé, compréhensif, assez fondé théoriquement ou historiquement, mais par contre, sur ce point-là, je ne comprends pas”. Quand on va présenter les avancées récentes de ces recherches, par définition, on prend un risque, à chaque fois. Pour mieux repérer et relier ces différentes approches, Nafiseh a mis au point une cartographie précise de ces outils et méthodes, pour tisser les fragments de ce qu’elle est en train d’initier sur la notion de porosité, pour mieux rendre compte de cette agentivité ouverte de la morphologie de ces villages étagés. Et sans doute est-ce dans la complémentarité de ces différents outils d’analyse, de leurs références théoriques, de leurs univers de connaissances propres, qu’émergent alors, non pas seulement une cartographie inédite et une reconnaissance patrimoniale, mais des liens plus précis entre richesses des lieux, modes de narration des usages, capacité d’analyse, défrichage de nouveaux outils. La particularité de ces lieux invente ces outils d’analyse qui en retour permettront des interventions plus attentives et plus adaptées. Je vais maintenant présenter une seconde recherche doctorale menée par Chantal Dugave, artiste-architecte, qui est aussi maître de conférences à l’ENSA de Lyon dans le champ ATR (art et techniques de représentation). Ce doctorat s’intitule “L’école du faire en architecture, la place de l’architecte/artiste”, statut qu’elle revendique par ailleurs. Depuis trois ans, elle conduit une summer school dans le vignoble champenois. Avec une vingtaine étudiants, elle construit des loges,(petites constructions historiquement posées au cœur des vignobles), avec les viticulteurs, sur la base de matériaux récupérés dans leurs fermes et alentour. La thèse de Chantal consiste à cartographier les fondements théoriques, les pertinences et performances pédagogiques de cette école du faire en architecture. Comment

les artistes engagent un “faire” particulier, à l’échelle de l’architecture ? Elle essaye de déployer cela au fil de ces workshops, en partageant des attitudes face aux matériaux, pour la plupart récupérés. Cette thèse, est en lien avec sa pratique pédagogique, et vise donc à approfondir, à mieux comprendre ce qui est engagé dans une pratique revendiquée d’artiste/architecte, pour ainsi enrichir les actuelles réflexions sur le thème du faire en architecture. Nous allons voir un troisième projet, nommé, « Vers une transformation performative ». Il s’agit d’un travail de thèse mené par Dimitri Szutter. Il est danseur et chorégraphe et avait pour son projet de PFE, mené une immersion dans une usine délaissée en Italie. Y séjournant 5 jours seul, il s’était alors filmé essayant, par la danse et la chorégraphie, de révéler le potentiel des lieux à partir du corps en mouvement. En effet, comment découvre-t-on un lieu ? Quelle est la part de l’ancrage corporel, des mouvements possibles dans la découverte l’appréciation, la représentation des espaces ? Dans sa théorie de l’affordance, sur la perception écologique de l’espace, le psychologue James Gibson, parle de marchabilité comme vecteur actif de perception d’un sol. Ainsi Il y a des qualités des lieux qui sont engagés, ressentis, partagés par le corps et qui peuvent alors être mis en exergue par la chorégraphie, par la performance ? Cette recherche peut alors, aussi bien apporter de nouveaux arguments à des pratiques embarquées, que de permettre aux auteurs de projets d’affiner pour eux-mêmes leurs attention à la place des mouvements et du vécu corporel dans l’appréciation des territoires habités. C’est donc un travail d’exploration fine et de théorisation de ce champ des nouvelles pratiques performatives. C’est un doctorat mené en codirection avec Eric Le Coguiec, qui vient de Montréal et enseigne aujourd’hui à l’Université de Liège en Belgique, auteur d’ouvrages de référence sur –19–


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la recherche/création. Cette thèse présentera aussi un inventaire historique des pratiques performatives, puis visera, en s’appuyant sur la pratique propre du doctorant, à présenter quelques outils d’action mettant en lien les processus de transformation urbaine avec les cultures performatives et somatiques. Elle s’inscrit dans la tradition phénoménologique du laboratoire Gerphau, et participe ainsi à préciser ce qui est particulièrement porté par le corps des relations humains-environnement construit. Dimitri Szuter initie aussi un réseau Soma-City, visant à regrouper ces pratiques contemporaines pour mieux témoigner de ce qui fait corps à partir de l’architecture, en lien avec le réseau Theatrum Mundi de Richard Sennett, avec qui il travaille en ce moment à Paris sur un grand terrain dans le XVIII arrondissement en bordure des voies de la gare du Nord. Trois doctorats ont été présentés ; l’un cherche à initier de nouvelles pratiques de transformation urbaines à partir de la performance dansée comme révélateur de la potentialité des lieux, le second vise à décrire et préciser les références théoriques d’une pratique du faire architectural, porté par le champ de compétence de l’architecte/artiste, le troisième s’attache à la richesse de deux villages étagés du Kurdistan Iranien, en partant de la diversité et de l’invention de quelques outils de figurations comme mode d’enquête. Dans ces trois cas, il semble que ce soit le travail spécifique d’actions de recherche, mené à partir de formes multiples (nouveaux outils plastiques, faire in situ dans le cadre d’un démarche entre architecture et art, ou encore pratique de la performance en site urbain), bref que ce soit cette mise à l’épreuve de la transformation et de ces propres outils, visités “en action” qui ancre d’une manière particulière ces doctorats dans la discipline architecture. Ces temps de recherche à l’épreuve concrète des lieux, des outils de dessin, voire de processus réels de transformation, tiennent ensemble les énoncés 20–20–

et la pratique dans une proximité bien spécifique à l’architecture. Il s’agit de connaissances qui simultanément permettent d’élargir l’imagination et les compétences d’invention en architecture, ce que les anglo-saxons appellent « design process ». Le protocole de recherche de ces doctorats est strict, car il s’agit d’analyser les compétences possibles des actions menées mais aussi de s’inscrire dans un apprentissage conscient et documenté de l’histoire des idées, de situer la pratique architecturale dans un terreau culturel, intellectuel, professionnel, critique, bref, de développer les conditions élargies de réflexivité sur l’activité de projet. Au-delà du caractère proactif de ces démarches, ces doctorants sont donc nécessairement engagés dans un travail d’écriture (pour un format d’au moins 150-200 pages). Qu’on le veuille ou non, les idées se posent à plat, s’énoncent dans la solitude et la concentration du travail d’écriture. Le travail réflexif, la clarification de ce qui est partageable, généralisable est absolument indispensable. Ces quelques démarches (PFE et doctorats), essayent de capter et de faire aussi fructifier la diversité des connaissances, des aventures cognitives propre à l’architecture. Nous nous référons souvent pour illustrer ce foisonnement, à des expositions comme Terre Natale, que Paul Virilio avait monté avec Raymond Depardon, ou encore Le Grand Orchestre des Animaux de Bernie Krause à la fondation Cartier, qui entremêlaient différents registres d’accès au savoir, différents types de connaissances. Je pense que l’architecture dans la complexité native, existe au carrefour de plusieurs manières de percevoir, d’énoncer le monde et de le représenter. Jean Marie Van Der Maren, pédagogue belge énonce cinq savoirs, dont la catégorisation aide à mieux comprendre ce qui se joue en architecture. Il place d’un côté le savoir scientifique puis de l’autre côté le savoir pratique et ensuite au milieu le savoir stratégique, ensuite se tiendrait un savoir


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appliqué qui viendrait du savoir scientifique puis ce qu’il nomme un savoir praxique qui serait une sorte de réflexion, de théorisation du savoir pratique. Ces éléments de repérage aident chacun à mieux comprendre ce qu’il fait, permettant ainsi de naviguer dans un champ d’expérimentation ouvert.

Pour finir, puisque je viens de parler de navigation, peut-être chaque thèse est-elle une navigation hauturière ? Laissons alors les mots de conclusion à ce grand navigateur qu’est Bernard Moitessier, qui nous parle ici de pédagogie. « Il n’y avait pas de compas sur les joncs du golfe de Siam et je ne voulais pas qu’on en utilise cependant les croisièresécoles en méditerranée. Au lieu de prendre le cap de Porquerolles à Calvi, mes équipiers devaient barrer en gardant la houle de mistral très légèrement sur le tribord de l’arrière. La nuit c’était l’étoile Polaire à une petite main sur l’arrière du travers bâbord, et s’il n’y avait ni houle précise ni étoile, il fallait se débrouiller avec ce que l’on avait. Je le voulais ainsi, car se concentrer sur une aiguille aimantée empêche de participer à l’univers réel visible et invisible où se meut un voilier ». La recherche c’est aussi un peu ça, le monde est ouvert, indéchiffrable, et si on ne lui accorde pas cette part d’indéchiffrable, alors sans doute les territoires d’invention et de partage sont-ils plus limités. Merci de votre attention. –21–


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Photos : 1 // La ciudad no es una hoja en blanco (2a edició), 2014 2 // Barcelona Enllaços, 2013 3 // Projecte urbà Eix Bulnes, Santiago de Xile, 2012 4 // Beton Hala Waterfront, Belgrad, 2011 24–24–


Josep PARCERISA BUNDÓ ..........................................................

Josep Parcerisa Bundó Architecte, Professeur à la ETSA de Barcelona (UPC), Directeur du Laboratori d’Urbanisme de Barcelona

Di s cut a nt - S téph ane Bo sc , Arc h it e c t e , En seig n a nt E N SA M , me mb re H I T L a b Stéphane Bosc

Bonjour. Josep Parcerisa est un architecte, enseignant, professeur, à l’école d’architecture de Barcelone, et un membre important et actif du laboratoire d’urbanisme de Barcelone. Nous avons souhaité l’inviter pour plusieurs raisons : pour son travail, et notamment le travail qui est mené en règle générale dans le laboratoire d’urbanisme de Barcelone, mais aussi pour le travail mené en termes de recherche. Je suis allé

faire mon doctorat à Barcelone en grande partie pour cette question-là, qui est une recherche très liée au projet et à une pratique. Le laboratoire d’urbanisme de Barcelone a été créé en 1969, et a, depuis l’an dernier, 50 ans. J’ai connu Josep Parcerisa à Barcelone dans le cadre de ce laboratoire, qui est un lieu particulier et très intéressant, avec une ambiance d’émulation très forte. J’ai pu commencer à travailler dans le cadre du doctorat sur des travaux que menait –25–


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Josep Parcerisa à ce moment-là, notamment la ciudad no es une hoja en blanco (la ville n’est pas une page blanche), et on a pu ensuite se recroiser dans un autre contexte. A Medellin en Colombie, un des doctorants de Josep Parcerisa avait été complètement impliqué dans un projet de transformation urbaine de la ville de Medellin, ayant connu beaucoup de succès. Ce succès est dû, en grande partie au fait qu’il ait appuyé sur une capacité de recherches, de connaissances très fortes, mises au service ou en relation, avec une pratique et un projet complètement adapté. Merci. Josep Parcerisa

Bonjour. Tout d’abord, je voudrais vous remercier pour l’invitation à cette réunion. Je trouve intéressant de penser, discuter, échanger sur des expériences et des points de vue par rapport à la recherche en architecture. Cela semble nécessaire, contrairement à d’autres domaines de connaissance, puisqu’en architecture, il n’y a pas clairement des protocoles codés. La façon dont la recherche est validée n’est pas évidente : oui, nous avons la perception de changements dans la pratique professionnelle, oui, nous avons la perception du progrès des idées, oui, comme dans d’autres domaines de la connaissance humaine, une discussion ouverte et permanente est pratiquée. De plus, en architecture, nous pouvons découvrir le résultat d’intuitions surprenantes et originales. Mais cela introduit précisément des dynamiques transversales et souvent contradictoires dans notre monde, dans notre activité, car les écoles de pensée et d’action rivalisent avec la construction d’histoires alternatives sans solution. Fait intéressant, au cours des cent années que nous avons passé de l’histoire du mouvement moderne, nous avons assisté à de fortes fluctuations. Autrement dit, les histoires qui aujourd’hui peuvent être dominantes ou hégémoniques, peuvent également décliner demain. Par conséquent, les différentes 26–26–

sensibilités mettent en difficulté la construction de protocoles clairement codés. Cela brouille la recherche en architecture. Dans ce contexte, je voudrais faire trois observations initiales : La première, traite du fait que notre mission en tant qu’architectes est étroitement liée à l’environnement, à sa présence. Nous sommes des agents de leur transformation matérielle sous la forme d’objets, bâtiments, espaces urbains, structures, relations systémiques... Notre travail est en attente de conditions générales qui ont évolué au fil du temps. Deux exemples séparés par quatre décennies : de Small is Beautiful (1973) à l’économie circulaire et aux protocoles environnementaux d’aujourd’hui. Notre travail est également en attente de commandes, qui à leur tour, dépendent des agendas des clients (qu’ils soient politiques, sociaux, environnementaux, technologiques...). Enfin, l’architecture est étroitement liée à l’évolution générale des pratiques sociales et des connaissances scientifiques et techniques. La deuxième observation que je voudrais faire, concerne une donnée implicite de cette rencontre promue par le groupe HITLab. Il s’agit de reconnaître la recherche en architecture à l’université. Cela signifie des recherches par rapport à l’activité académique car ceux qui les réalisent sont aussi des enseignants. Par conséquent, la question de la transmission des connaissances (quoi ? comment ?) est importante car la recherche et l’enseignement sont, pour beaucoup d’entre nous, les deux faces d’un même engagement personnel et vital. La troisième question que je voudrais souligner est que ce matin, je vais essayer de transmettre une expérience collective, pas seulement personnelle. Je vais essayer de résumer en quelques minutes l’expérience du Laboratoire d’urbanisme de Barcelone. Le LUB est un


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groupe de professeurs dédiés à la recherche et à l’enseignement à l’École d’architecture de Barcelone. En 1969, Manuel de Solà-Morales a fondé le LUB à l’École d’architecture ; un centre de recherche et d’enseignement de l’Université Polytechnique de Catalogne qui vient d’avoir 50 ans. Pendant ce temps, plusieurs promotions d’étudiants ont participé aux initiatives du Laboratoire et de nombreux professeurs ont effectué leurs recherches. J’aimerais pouvoir synthétiser notre message en quelques mots. Je le fais en profitant de l’exposition que nous avons présenté à Barcelone en octobre dernier. Le Laboratoire se caractérise par la « recherche tenace » et vise à rendre les actions des architectes plus conscientes de leur impact urbain. Pour l’expliquer, je montrerai une sélection d’initiatives qui expliquent la force et l’originalité de ses débuts. Ensuite, je présente quelques pratiques actuelles de recherche et d’enseignement : des travaux récents sur l’argument général Barcelona Enllaços (Liens BCN). De cette façon, j’aimerais pouvoir expliquer son ADN à travers quelques épisodes du début (déjà très anciens) et la continuité du groupe de recherche LUB avec quelques initiatives en cours.

EL CONTRA PLA DE LA RIBERA Le LUB est né en 1968/69 et se consacrait en principe, à renouveler l’enseignement de l’urbanisme à l’ETSAB. Il a réuni cinq jeunes enseignants (dont quatre architectes) dans le cadre le plus général d’une école qui comptait déjà plus de 150 enseignants. Très tôt, il a également été présent dans les débats publics et professionnels à Barcelone. Le premier impact public majeur a été la prise de position critique par les associations de quartier face à un plan général de restructuration du littoral. Au début des années 70, l’administration municipale (l’une des dernières administrations franquistes de la ville) a voulu transformer le littoral avec un grand schéma directeur appelé Plan de la Ribera. L’administration a commencé la gestion du plan, avec la collaboration des propriétaires des usines obsolètes qui existaient à cet endroit.

L’option technico-politique officielle ignorait explicitement que cet immense quartier était occupé par une mosaïque très complexe de « faits urbains ». En plus des bâtiments industriels (nombreux mais pas tous avec des activités obsolètes), il y avait de vieux tissus urbains de –27–


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plus d’un siècle, comme le quartier Poble Nou. La contestation populaire s’opposait à un projet qui impliquait une démolition générale. Le LUB a développé un Contra Plan pour rendre visibles les multiples structures urbaines du lieu. Démontrer que beaucoup d’entre elles étaient précieuses, malgré être issues d’une architecture populaire et ouvrière. Il n’était pas raisonnable d’enlever ces structures qui correspondent à des tissus sociaux vivants. Le LUB Contra Plan n’a pas nié que le littoral de la ville devait être transformé. Ce qui a été discuté est de savoir si la stratégie devait consister en un macroprojet unique et unitaire. Le LUB a proposé une autre stratégie complètement différente. Il a mis en valeur le fait que des réponses ad hoc étaient nécessaires, section par section, tronçon par tronçon. Qu’elles étaient le résultat d’une observation approfondie de la mosaïque existante. De plus, il a été proposé que les processus pour réaliser la transformation ne soient pas nécessairement uniques. Que dans la dynamique de transformation de la ville, différentes stratégies urbaines étaient possibles à un endroit ou à un autre.

au fil du temps au point que certains épisodes sont encore en construction ou en attente. Enfin, d’une certaine manière, ce qui s’est passé et ce qui continue de se produire aujourd’hui sur la côte est la conséquence de la logique fragmentaire et diverse que le LUB a su anticiper dans son Contra Plan.

DE L’ANALYSE FACTORIELLE À MÉTROMÉTROPOLE

Près de 40 ans se sont écoulés depuis cette discussion. La ville de Barcelone a subi une transformation radicale de son front de mer depuis le milieu des années 80. Ce que nous constatons aujourd’hui est le résultat de transformations successives, avec des opérations de tailles variables à un endroit ou à un autre et pas toujours dans le même registre. Transformations qui se sont dilatées 28–28–

Les années de création du LUB furent aussi des années de mouvement professionnel et civique qui exigea de nouvelles lectures et de nouvelles propositions urbaines pour les grandes villes. Les procédures informatiques disponibles à l’époque trouvaient un champ d’application dans la soi-disant « analyse factorielle ». Ils ont été un moyen de rechercher de nouvelles approches de l’étude de la ville et du territoire à travers le paramétrage et la simulation d’alternatives. En bref, dans la période qui a été appelée “les trente glorieuses” a brillé l’Ekistica, la science des établissements humains. Un urbanisme prôné par les agences


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internationales par Constantinos Doxiadis. Le LUB est né loin de ce point de vue strictement structuraliste. Sa présence et son optimisme débridé n’étaient pas partagés au Laboratoire. Cependant, l’attention portée à la complexité des systèmes urbains et à la vision géographique du territoire est présente dans de nombreux travaux initiaux. Par exemple, dans les études sur les mesures d’accessibilité appliquées à la région de Barcelone (1971) menées par José Luis Gómez Ordóñez, ingénieur civil de l’équipe initiale des professeurs du LUB. Plus de deux décennies plus tard, cette graine basée sur des études de topologie a acquis une vigueur renouvelée et inattendue. En collaboration avec le professeur Maria Rubert de Ventós, nous avons entrepris une croisade dans les dernières années du XXe siècle pour défendre la nécessité de construire des lignes et des stations de métro à Barcelone. Dans les années 1990, ces questions n’étaient pas à l’agenda technico-politique de la ville. Les projets de systèmes de mobilité massifs à Barcelone traversaient une phase presque incroyable de précarité et d’abandon. Une crise profonde car elle n’a pas affecté autant les ressources publiques dont disposent les administrations. Elle affecte principalement le manque de prise de conscience politique et technique largement répandue parmi les groupes professionnels dans des postes de direction de mon pays. María et moi, nous avons assumé la mission d’agiter l’opinion publique catalane.

Pour ce faire, nous avons réalisé une étude comparative de 28 villes avec métro afin de

démontrer que la raison urbanistique (ou si vous le souhaitez de forma urbis) devrait être le critère fondamental dans la prise de décision sur les lignes. Et le tout accompagné par des études d’isoaccessibilité pour simuler l’impact sur le réseau commun d’autres options alternatives de lignes futures. La disposition des lignes est le problème le plus important et le plus sérieux lorsqu’il s’agit de développer un réseau de métro. Et l’aménagement est un problème qui concerne l’agencement de la ville dans laquelle il est implanté. Le traçage du métro n’est pas chose facile, et est transcendant car il est pratiquement irréversible. Encore une fois, le LUB était présent et engagé dans l’avenir de la ville. Après notre campagne d’expositions et d’articles dans la presse, la ville et le gouvernement ont décidé d’entreprendre une nouvelle ligne de métro (trente ans après la dernière mise en service !) (Et ce n’est pas encore fini...).

Les travaux de Gómez Ordoñez sont en arrièreplan méthodologique de la recherche sur le métro et la métropole que nous menons maintenant depuis vingt ans. Du point de vue académique, à la suite de cette période nous avons publié le livre Metro. Galaxies métropolitaines (2002). Il nous semble que c’est encore une pièce de référence pour comprendre le monde fascinant des réseaux de métro ; ou si vous le voulez : les villes et leur système nerveux central ... –29–


LA URBANIZACIÓN MARGINAL

LOTISSEMENT / URBANISATION / BATIMENT

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Je me rends compte que j’ai fait un voyage dans le temps : Pour expliquer cet épisode de recherche et d’impact réel qui s’est produit au début du siècle, j’ai dû faire référence à des choses que j’ai appris en tant qu’étudiant en architecture à la fin des années 70 . Alors, revenons aux origines ...

L’exigence de préparer de nouveaux cours ou exercices pour les étudiants sont à l’origine de nombreuses recherches. Parmi elles, l’étude du logement et des quartiers informels (appelée « urbanisation marginale » ou coreas) se démarquent. Dans la seconde moitié des années 60, ces nouveaux quartiers de la périphérie ont été construits en dehors de la loi et des promotions publiques ou privées. Ce sont des documents issus des archives de la thèse de doctorat du professeur Joan Busquets (1974) : photographies de travaux de terrain, graphiques et diagrammes pour comprendre la question. Les cartes qui ont permis de comprendre la dimension du phénomène d’urbanisation marginale dans la métropole de Barcelone, ont également été largement diffusées. La connaissance analytique de l’urbanisation marginale a été le fer de lance pour identifier les éléments d’une certaine décomposition dynamique de la ville : lotissement / urbanisation / bâtiment. Les trois sont les éléments constitutifs d’une syntaxe urbaine capable de comprendre la présence de tout événement urbain. Lotissement + urbanisation + édifice est un moyen de comprendre les processus au fil du temps. Pour un architecte, savoir comment ils sont et comment ils interagissent c’est avoir un instrument d’analyse qui guide la capacité de conception. Les diagrammes ci-après sont des versions initiales de ce qui a été systématisé dans les années 1971-1972 en tant que taxonomie des formes de croissance urbaine.

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Ce fut un moment de synthèse théorique. Ce moment a défini le corpus canonique avec lequel les étudiants en architecture de Barcelone commencent, encore aujourd’hui, dans la connaissance de la ville. À Barcelone et dans d’autres écoles européennes et américaines, cette optique est partagée. Il est apprécié comme un net dépassement des analyses morpho-typologiques habituelles dans le monde académique européen continental. Ce « moment théorique » se déroule en partie dans le cadre des relations étroites que le LUB entretenait avec le groupe Architetura de l’Institut universitaire d’architecture de Venise (Aymonino, Rossi, Fabbri, Semerani, etc.) et aussi, très particulièrement, avec Philipe Panerai à Paris. Peut-être est-il temps d’exprimer quelles sont, de mon point de vue, les valeurs que le Laboratoire transmet : 1. curiosité / intérêt pour les choses qui construisent la ville / les choses dont la ville est faite ; et cela signifie bien sûr 2. méfiance à l’égard de la transposition idéologique générique, déterministe ou directe (Quero) 3. engagement envers les processus de connaissance inductifs, confiance dans l’obtention de résultats basés sur l’exploration des phénomènes de notre environnement 4. application tenace sur la description raffinée des phénomènes spatiaux et sur la recherche sans préjudice


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5. aspiration à la construction de connaissances de valeur générale, suivant la maxime de John M Keynes : “rien n’est plus pratique qu’une bonne théorie” 6. attention portée au contexte culturel international contemporain à tout moment (par exemple, John Turner publie ses travaux sur Lima et Arequipa depuis le milieu des années 60, presque simultanément à la thèse de doctorat de Joan Busquets). EIXAMPLE & BARCELONA J’ai déjà dit que le LUB est avant tout un groupe de professeurs dédiés à l’enseignement de l’urbanisme aux architectes ... mais qu’il est basé à Barcelone. Ceci est la ville la plus proche de l’école. Il est logique que l’Eixample de Barcelone ait été présente, en permanence, dans les classes, dans les articles et conférences et dans les documents de recherche.

Dans les années 70, l’intérêt international a commencé à s’éveiller et porter son attention sur cette énorme grille construite et son créateur, Ildefons Cerdà. L’Eixample a été l’objet d’observation de nombreux points de vue : les études d’histoire urbaine sont remarquables, ainsi que l’analyse des géographes et des historiens (les Ensanches sont un épisode pertinent de la houleuse politique espagnole du XIXe siècle). Il y a aussi ceux qui recherchent leur valeur en tant que précédent illustré dans la courte histoire de la planification. Au final, certains chercheurs ont lu le projet comme un modèle territorial et certains ont même voulu voir un projet précurseur de l’architecture

urbaine du mouvement moderne que des intérêts particuliers déformaient... Quel a été le point de vue du Laboratoire ? Admirez l’Eixample comme une réalité immense et incontestable. D’où une interprétation positive et essayer de comprendre les clés de son succès. Les multiples études avec la matrice LUB commencent par déclarer que l’Eixample vit (et fonctionne) comme un chef-d’œuvre de la forme urbaine générale de Barcelone. C’est dans cette perspective que le projet qui le soustend est étudié. Il s’agit de faire de la recherche sur le projet Cerdá, mais aussi de comprendre son obsession à lui car l’Eixample commençait à se développer de son vivant. À cette mission, il a consacré sa vie. Il s’agit aussi de connaître les mécanismes qui ont permis sa réalisation depuis plus d’un siècle... Donc, plus que le modèle et son exégèse (qui l’ont souvent dessiné comme une envie inaccessible, idéalisée), trahie, seulement partiellement réalisée) ce qui a intéressé les chercheurs du LUB a été de le reconnaître comme un projet réalisé, construit. Bref, comme un succès extraordinaire obstinément persistant dans un pays soumis à l’évolution des constitutions et des lois et des guerres civiles.

Ainsi, il est entendu que sa géométrie caractéristique était une question très intéressante. Certaines études comparatives des années 80 visaient à comprendre leurs similitudes et leurs différences avec d’autres –31–


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mailles urbaines construites. L’objectif était et est de placer l’Eixample de Cerdà parmi les exemples d’établissements urbains classiques de référence mondiale. Et ainsi, aider à évaluer et comprendre qu’il s’agit d’un cas magnifique (dans ces travaux, le dévouement du professeur Joan Busquets a été énorme et constant). Les travaux d’analyse comparative des mesures et des proportions parmi un ensemble très large et diversifié de mailles urbaines de différentes villes, sont présentés ici. Cela donne un aperçu des avantages et des inconvénients d’une forme géométrique. De notre point de vue, celui des architectes, c’est un enjeu central car il soulève des décisions qui s’inscrivent dans la perspective du projet de ville. Et les projets d’une ville ont toujours une expression géométrique.

qui s’est répandue dans tout le pays d’une manière extraordinairement horizontale et participative. Là encore, des énergies du LUB se sont mobilisées pour apporter une contribution collective à la récupération de l’identité nationale ... Récupération de l’identité nationale qui, selon les mots de Manuel de Solà-Morales, porte largement sur la mise en commun et la diffusion de l’image du territoire catalan. Le LUB a contribué à une exposition constituée de 13 plans originaux de villes et de leurs territoires voisins, à la même échelle (1/10 000) et de la même taille (250 x 100 centimètres). Treize groupes d’étudiants et d’architectes, chacun dans une ville, nous consacrons l’été 1977 à représenter le territoire environnant. Chacun avec une autonomie d’action mais participant à une atmosphère partagée. Les fragments cidessous enseignent que les plans finaux sont composés de matériaux d’origines diverses (topographique, cadastrale, sectorielle, etc.) manipulés et redessinés par chaque équipe à leur manière. Dans chaque dessin, la description détaillée des parcelles urbaines est condensée avec les formes cadastrales de l’agriculture, les espaces publics et les monuments, la jonction avec les routes territoriales, les principaux éléments géographiques et les noyaux périphériques à proximité.

LA CULTURE DE LA DESCRIPTION J’ai commencé cet article en soulignant que le LUB a été un groupe impliqué dans les débats et les initiatives citoyennes. Le LUB ne vit pas dans une tour d’ivoire. Entre 1975 et 1977, un soi-disant « Congrès de Cultura Catalana » a été organisé en tant que mise à jour générale après une dictature de plus de trente ans. C’était une éclosion intellectuelle et civique 32–32–

L’amélioration de la description était une voie de proposition territoriale originale. Il s’agit d’un domaine intellectuel inondé de statistiques et de diagrammes produits à partir des sciences sociales. Notre défi était d’offrir une image distincte, matérielle et radicalement


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spatiale de la géographie des villes. Son pouvoir conceptuel découle de l’argument suivant : « Dessiner signifie sélectionner, sélectionner signifie interpréter, interpréter signifie proposer ». (Signifie déjà, en quelque sorte... proposer). « Le plan résulte de l’affirmation d’une vision du concret, du détail physique des œuvres et du territoire […]. Dissociation effective de la continuité ambiguë entre projet-analyse : territoire littéraire, architecture conceptuelle. » (Encore une fois, selon les mots de Manuel). L’impact de cette exposition s’est fait sentir dans la nouvelle génération de plans et projets qui ont été entrepris à partir des années 80 dans toute la Catalogne. UR-revista: URBANISME URBAIN & PROJET URBAIN

URBANISME URBAIN & PROJET URBAIN

En 1985, le Laboratoire crée un nouveau magazine : UR “urbanismo revista”. UR était de grande taille pour bien montrer l’urbanisme. Si vous pouviez bien regarder, vous pourriez lire, et donc vous pourriez comprendre et donc discuter, apprécier et, peut-être, admirer ce qui est présenté.

conventionnelle. Cette étape s’est terminée par un numéro monographique dédié à la ville de Trieste (UR4). Progressivement, Manuel de Solá-Morales a choisi de consacrer le magazine à la définition et à la promotion du projet urbain car il le ressentait comme la pratique centrale de l’urbanisme de notre temps. D’une part, il a présenté des personnages clés, leurs amis : Ludovico Quaroni, Sir Leslie Martin et Cornelis Van Eesteren. La mission était la recherche de la difficile continuité avec les temps de la première modernité. UR a consacré les numéros 5, 6, 7 et 8 de la revue, de 1985 à 1989, pour explorer l’actualité du projet urbain. Il a présenté une sélection critique de projets contemporains. Tout cela alors que cette dimension deviendrait, désormais, le champ principal de l’activité professionnelle de Manuel en tant qu’architecte jusqu’à sa mort en 2012. En 1991, le Laboratoire a commencé à offrir aux diplômés en architecture de toute l’Europe un lieu pour l’étude actualisée de la projection urbaine dans les métropoles européennes, à l’échelle et à la portée de l’architecture. Avec le programme de master URBANISME DES VILLES, les années 1991 à 1994 sont consacrées au développement d’une idée positive de la périphérie comme territoire actif du projet contemporain. L’UR n°9-10 a publié les collaborations d’étudiants et d’enseignants qui ont participé avec leur travail et leur thèse personnelle aux cours Periphery as a project. BARCELONA ENLLAÇOS

Normalement, chaque numéro avait un caractère approximativement monographique. UR a commencé à se consacrer à la présentation et à l’analyse critique de certains plans de ville qui étaient en cours d’élaboration dans la première moitié des années 80 en Espagne. C’était la façon d’exprimer une certaine attitude critique avec la pratique technico-politique dans la planification

Au début de cette présentation j’ai dit que pour expliquer « le présent d’une recherche persévérante » je montrerai une sélection d’initiatives de ses débuts. Ensuite, j’aimerais pouvoir expliquer l’ADN avec quelques initiatives en cours. Je présente, maintenant oui, des travaux récents sur l’argument général Barcelona Enllaços (Liens BCN). Dans Barcelona Links, certaines choses sont en rapport avec –33–


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l’ADN du LUB auquel je faisais référence. Encore une fois, l’accent est mis sur Barcelone (comme paradigme). Cette fois-ci, les ateliers de projets dans les cours avancés de l’ETSAB ont défini le cadre académique. C’est-à-dire des ateliers qui occupent les heures consacrées à l’urbanisme dans le programme de l’école. Et encore plus récemment, dans les ateliers de préparation / tutorat de projets de fin d’études. La méthode de travail est conforme à ce que l’on appelle : “research by design”. Une procédure inductive et intuitive qui commence sûrement à être connue dans les écoles d’architecture. Bien que moins reconnu dans de nombreuses agences scientifiques et universitaires. L’objet de l’attention de Barcelona Links a été la ville compacte, c’est-à-dire la partie de la mosaïque métropolitaine qui correspondrait à la portée (souhaitable) du réseau de métro. Qu’entendez-vous par Barcelona Links ? Qui cherche à identifier spécifiquement ? Cette recherche s’inspire de l’histoire urbaine de la Ville. Il y a un peu plus de cent ans, en 1903, Barcelone aspirait à être une grande ville. À cette fin, elle a organisé un concours d’urbanisme pour répondre avec un plan au regroupement nécessaire de la constellation de centres urbains établie dans la plaine de Barcelone autour de son Eixample, en pleine réalisation. Sûrement quelque chose de pas si différent de ce qui s’est passé dans de nombreuses autres villes (Vienne et le Ring). Ce concours de projet à Barcelone s’est fait connaître comme « le plan de liens ». Maintenant, nous pourrions nous demander, après un peu plus de cent ans, est-il raisonnable d’évoquer les Liens pour l’avenir de Barcelone ? Cela dépend. Avant de répondre, il est conseillé d’envisager un autre antécédent plus proche. Il y a plus de 30 ans, le maire Pasqual Maragall avec l’architecte Oriol Bohigas, a réalisé le premier schéma directeur de l’ère moderne : définir, inventer les 4 zones olympiques. C’était 34–34–

le début de l’ouverture à la mer (le Village Olympique), la mise en service du parc équipé de la Vall d’Hébron sur les ruisseaux d’Horta, la plus étonnante, reprise de l’amélioration de Montjuic, en attendant depuis juillet 1936, et le rangement des clubs le long de l’avenue Diagonal. Presque en même temps, Joan Busquets a formulé dix nouvelles zones centrales, dont certaines ont été développées comme Renfe-Meridiana ou L’Illa Diagonal. D’autres ont été reformulées quelques années plus tard. La Diagonale a été ouverte, puis le Forum. Et d’autres projets s’enlisent comme la Sagrera, tandis que de nouvelles images deviennent aussi puissantes, comme le lit de la rivière Besós qui est devenu un magnifique parc métropolitain. Comment Barcelone est-elle devenue

métropolitaine ? Des projets à grande échelle et ambitieux qui suivent le rythme des rêves et des agendas sociaux et politiques à l’intérieur, au milieu des tissus urbains existants ont construit la Barcelone métropolitaine. Un processus dynamique de Projets Urbains Intégrés (emprunté aux PUI d’Alejandro Echeverri à Medellín) dessiné avec une première idée d’urbanisme plus urbaine. Maintenant, nous pourrions nous demander, après un peu plus de 30 ans, est-il raisonnable de rappeler les Liens pour l’avenir de Barcelone


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? Peut-être oui, car ça peut être l’ambition d’un ensemble de situations ancrées dans le tissu consolidé de la grande ville aujourd’hui. L’objectif est de proposer une intensification urbaine. Cela implique des politiques de réforme interne et de modification des infrastructures (y compris la domestication de certains routes). Il s’agit de répondre à ce qui a été déchiré, interrompu ou disloqué, abandonné ou simplement camouflé. Hier, comme aujourd’hui, la Barcelone métropolitaine peut continuer à se construire, alliant la force des réalités locales établies et la présence de nouvelles dynamiques en accord avec une ambition urbaine toujours renouvelée. Nous l’avons appelé : allez plus loin. Parfois, INTENSIFIEZ. Manuel de SolàMorales nous l’a rappelé il y a dix ans lors de « Dix leçons sur Barcelone » en disant : « De nouvelles formes d’annexion, de nouveaux liens doivent être imaginés, et bientôt, pour que la force de Barcelone puisse vaincre les temps nouveaux. … ce serait peut-être le domaine d’imagination et d’audace le plus nécessaire pour la future Barcelone ». Il est souhaitable de donner quelques exemples de ce type d’URBANISME DES VILLES. Dans les environs de Gran Vía, près du domaine

Bellvitge, tout est implanté depuis cinquante ans : grands ensembles, hôpitaux, hôtels, liaisons autoroutières, bâtiments industriels. De nos jours, les choses urbaines ont acquis une force et une maturité suffisantes. Peut-être le moment est-il venu d’évoquer l’absence de la ville. Au lieu d’être égocentrique, il s’agit de reconnaître

ou de recréer des espaces et des stratégies communes ; afin de permettre d’imaginer quelque chose de différent qui articule, dissout les barrières et évite l’ignorance des voisins. Il s’agit de rapprocher les signes de l’urbanité à ceux qui sont plus éloignés. Il s’agit de l’essayer de la seule façon dont nous savons le faire ; avec des propositions qui sont nécessairement des réponses approximatives mais aussi précises et évocatrices. Et peut-être, efficaces. L’une des œuvres les plus spectaculaires et les

plus réussies de ces dernières années a été la couverture des chemins de fer qui traversent le quartier de Sants. On peut voir que la pente du toit coïncide avec celle de la place Sants et pourrait donc être utilisée directement comme une nouvelle plateforme dans le sens longitudinal pour les transports publics et pour les itinéraires pour piétons et cyclistes. Mais pour ce faire, il faudrait trouver de nouveaux –35–


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nœuds de connexion avec le tissu urbain qui circule à un niveau inférieur. C’est alors que le grand terrain occupé par Citröen acquiert une valeur stratégique unique. Et maintenant que nous en sommes là, pourquoi ne pas explorer l’extension de cette idée au quartier Hospitalet ? Ce serait une affaire totalement réelle si nous imaginons que le tiroir construit, comme une architecture pour le train, (comme son auteur, Sergi Godia l’appelle), ne s’est pas arrêté. On pourrait alors avoir un élément d’orientation et de référence au niveau métropolitain. Dans le quartier de Sants, nous trouvons un autre exemple de problème en suspens : pourrionsnous corriger l’effet de gonflage créé par le bâtiment de la gare construit dans les années 70 du 20e siècle ? Au lieu de le gonfler avec des hôtels, pourriez-vous l’imaginer plus perméable ? Vous pourriez alors gagner en visibilité et en continuité sur l’axe Sants-Eixample. La dignité des grands espaces publics autour de la gare pourrait se faire sous le signe d’un espace plus transparent. Les collines centrales de Barcelone sont une présence rugueuse et souvent inhabituelle dans les cartes mentales des citoyens de Barcelone. Cela nous a permis de poser quelques questions : Comment pourrait-il être intégré à la ville ? La pression des visiteurs du Parc Güell, œuvre d’Antoni Gaudí, pourrait-elle agir en faveur des intérêts généraux de la ville au lieu d’être source de problèmes ? Comment améliorer les conditions d’utilisation, de relation et d’appropriation collective des collines centrales de Barcelone ? Par exemple : créer un seul parc avec un nouveau viaduc ; dessiner une diagonale ascendante, multiplier les itinéraires domestiques dans les creux ... L’introduction du Metrocable intégrée au réseau de métro a même été étudiée, à la suite de Medellín ou Caracas. L’avenue Diagonal pourrait-elle être une avenue urbaine plus longue qu’elle ne l’est actuellement 36–36–

? Parfois, cela est justifié et il est possible de discuter des trèfles entre les autoroutes. Au milieu d’une discussion coûts-avantages, comment pouvons-nous démontrer la force des avantages futurs ? C’est là qu’apparaît la force décisive des projets urbains. Par exemple : est-il sensé que l’hôpital de Sant Joan de Déu grandisse dans un nid d’aigle alors qu’il pourrait se développer au pied de la diagonale ? Cet élargissement n’est empêché que par un carrefour entre Ronda de Dalt et Diagonal qui consomme absurdement le sol dans un contexte très urbain. Pour que la liaison soit en cause, il doit y avoir

une tension entre deux ou plusieurs pôles suffisamment proches et bien définis. Il s’agit alors de dessiner certains champs magnétiques. Pour le prouver, nous avons recherché sur le plan de la ville des circonstances favorables. Ils sont souvent cachés sous une dalle de préjugés incohérents, absurdes et parfois intolérables. Ce sont des opportunités cachées, souvent loin des programmes et des urgences des agents urbains ordinaires. C’est ainsi que nous avons identifié les problèmes et les sites, les avons traduits en énoncés d’atelier et réalisé qu’ils étaient une sorte de sujet en suspens. J’appelle cela la pratique de l’urbanisme des villes ; préparer les énoncés pour les exercices. C’était la tâche des enseignants. Dans chaque cas, nous avons imaginé et transmis à nos étudiants le quoi et le comment d’une certaine gêne pour la situation. Et nous avons fait des horizons le stimulus pour révéler, dans les ateliers, des projets de talent.


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De 2011 à l’année dernière, à l’ETSAB, nous avons travaillé dans les ateliers du Laboratoire d’urbanisme avec l’idée de définir de nouveaux liens. Il y a cinq ans, nous avons décidé d’en faire une exposition publique, un livre et un clip vidéo. Ceci est le résumé en vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=uZtcb2IInFA Stéphane Bosc

Ce que nous avons voulu à travers cet exemple, c’est l’écosystème qui s’est créé à Barcelone à partir notamment de la connaissance qui a été établie par l’école d’architecture et qui a été récupérée, prise, et dont la ville s’est emparée quand il a fallu refaire la ville à un moment donné durant le poste franquisme au moment de la démocratisation. Les travaux entre l’université ou l’école d’architecture et le laboratoire d’urbanisme, ont formé, produit, de la connaissance et formé des architectes qui ensuite se sont vus confier un certain nombre de missions dans le cadre du projet urbain de la ville. C’est cet exemple qui semble intéressant, qui en plus dans la durée (50 ans après) a permis de générer, de travailler sur des projets, de produire des changements également dans la vie, pas seulement de façon théorique dans l’architecture. La question que je me pose, et que je te pose, ou l’avis plutôt que je souhaiterais avoir sur cette évolution, c’est par rapport aux travaux qui ont été présentés par Xavier Bonnaud. Aujourd’hui, finalement on

voit que l’école d’architecture et le laboratoire d’urbanisme ont beaucoup réagi à une situation de crise et ont réagi par rapport à des questions d’infrastructures, d’espaces publics et de difficultés de l’équipement. Elle a ensuite travaillé sur la récupération de la géographie avec le front de mer qui est notamment un des exemples fantastiques de transformation de la ville. Aujourd’hui, on voit à travers des exemples présentés par Xavier Bonnaud et les exemples que tu présentes, toutes les questions notamment de territoire, de géographie, d’hydraulique, d’eau, d’éléments naturels ou de présence en quelque sorte du végétal et du vivant dans la ville. C’est un point qui n’avait pas été remarqué dans la méthode d’analyse que Manuel de Solà-Morales avait mise en place sur la question de parcellation, d’infrastructures, de voirie et de bâtiments. Comment vois-tu les prochaines étapes du laboratoire d’urbanisme, les thèmes sur lesquels il faut qu’on travaille, et sur les thèmes sur lesquels les architectes doivent être formés, pour continuer à être le plus pertinent possible dans la recherche et dans la transformation de la ville ? Josep Parcerisa C’est une question d’agenda politique et technico-politique, c’est-à-dire que, maintenant, nous avons l’expérience avec les métros. Il y a une ville avec cinq lignes de métro, il y a une ville qui a le métro depuis l’année 1924 et qui devient d’une manière incroyable pendant la période 80-90 une ville pour le tram. C’est à dire qu’on n’a pas besoin de faire des politiques sur le métro, on nous a dit que c’était un échec absolu, un problème mental c’est une question d’agenda mental, d’agenda technico-politique, ce n’est pas une question de ressources économiques. On a besoin de faire un effort intellectuel pour comprendre quel est l’intérêt général. On peut travailler pour une agence privée ça importe peu, mais on a besoin de chercher ce qu’on appelle l’intérêt général –37–


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pour ceux qui travaillent sur l’urbanisme et l’architecture. Cela signifie développer la ville, non pas la croissance comme une question de mètres carrés, mais bien développer les structures en ville, et être capable d’y travailler. Cela vaut pour toutes les générations, pas que la génération qui a discuté les dérangements de mouvement moderne, dans les trente glorieuses. Nous, comme territoire, avons la responsabilité de marquer l’agenda, c’est à dire l’agenda métro pour la ville de Barcelone a été une question très difficile à l’époque où j’étais soi-disant jeune. Mais maintenant pour nous, il y a une autre

Bon, je suis d’accord que c’est très intéressant la question de l’émergence climatique, tous les journalistes sont des experts mais nous sommes experts de la ville, elle est au centre de notre intérêt, nous sommes architectes pour la ville. Ce qu’on fait c’est d’imaginer un futur pour la ville, et c’est quelque chose qu’on peut transmettre à des étudiants. La question la plus importante c’est mettre la recherche à côté de l’enseignement, on a fait de la recherche parce que l’on était enseignant/professeur, et tout ce qu’on a montré ce sont des travaux réalisés et partagés avec des étudiants. Inès Lamunière

question très importante, c’est de découvrir des situations à l’intérieur de la ville qui restent cachées, c’est à dire la place de Strasbourg, par la multitude de centres historiques, qui n’est pas la nouvelle ville, c’est la ville intermédiaire, où il y a une réalité de patrimoine et en même temps une situation très abandonnée du point de vue de l’organisation. De mon point de vue c’est ce qu’on a fait avec Barcelone Enllaços, c’est à dire de trouver les situations où on est entouré de situations plus au moins claires, pour trouver ces liens à l’intérieur de la ville. C’est ce qu’on appelle le développement de la structure de la ville. Il existe une idée classique que la ville est la structure de la ville, c’est un rapport avec nous en tant que personnes qui allons à 4km/h, pas avec les machines, pas avec internet, c’est une question où on a un rapport matériel avec les mesures romaines, les anthropomesures. 38–38–

Je voulais vraiment vous remercier, parce que d’abord j’ai été plongée dans une émotion un peu historique, si je puis dire, de votre qualité qui m’a toujours paru dès les années 70-80, de poser toutes ces questions dans le champ disciplinaire de l’architecture c’est ça qui a été votre force. Je crois que la première fois que j’ai entendu une conférence de Solà-Morales, il nous parlait à la fois de la ville et de la reconstruction du pavillon de Barcelone. Donc, il y avait une énorme intégration dans l’enseignement et dans l’attitude politico-urbaniste, parce que pour moi les deux sont liés à toutes les échelles de ce qu’est la discipline architecturale. Comment celle-ci peut répondre à des questions posées par le futur ? Ça c’était le premier point qui était très important et qu’on voit à travers tout votre exposé de ce matin. Pour moi aussi, c’est sur le plan disciplinaire de l’architecture qu’on doit trouver les instruments de la recherche urbaine, et j’accentue vraiment sur l’urbanisation, parce que je pense que s’il y a une question aujourd’hui de recherche : c’est l’urbanisation. On peut la traiter sur le plan des infrastructures, sur le plan des connexions, sur le plan des questions sociétales, et sur les questions des équipements. Vous avez aussi apporté sur le deuxième point cette question de


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l’infrastructure et je pense que ça été un élément incroyable de mettre autour de la recherche et disons architecturale et disciplinaire, la question de l’ingénierie. Je me rappellerai toujours de cette arrivée dans la gare de Sants refaite, c’était extraordinaire de penser qu’on pouvait encore penser les gares en termes d’architecture et ce n’était pas seulement des endroits de flux mais des endroits d’espace, de spatialité et aussi d’ingénierie. Vous avez aussi toujours mêlé dans vos recherches ces deux plans et ça je trouve que c’était très fort et c’est ce qu’on voit qui vous mène encore aujourd’hui à des projets extrêmement innovants. Parce que finalement, est-ce que l’architecture produit de l’innovation ? Je pense que oui. Venant d’une école polytechnique scientifique, je dois toujours quand je fais un plan de recherche l’expliquer à mes collègues scientifiques, en mathématiques, en physique. Donc la question de l’innovation, elle nous demande toujours est-ce qu’elle va innover ? Je dois à chaque fois réexpliquer que la question peut-être un peu plus complexe pour nous dans l’autre cas disciplinaire, mais je pense que vous avez d’une certaine manière innover sur certains thèmes, mais non seulement sur les thèmes mais sur les solutions que vous avez donné aux choses. Je crois que d’avoir remis le transport au centre de la question de l’urbanisation, ça, c’était une chose formidable. Vous l’avez après développée à Medellin, avec les Metrocable et ces choseslà. Disons comme quoi la connectivité sociale, c’est souvent comme ça que vous l’avez traitée, à travers le transport disons réel, physique et comment il s’opère dans les villes. Je voulais juste témoigner de ça, car je pense que pour ma génération, qui est aussi la tienne, ça a été absolument fondamental après des années de questionnement sur la discipline qu’il y a eu dans les années 60, ce renouveau que vous avez donné à cette question en terme disciplinaire. Cela a été pour moi essentiel, et peut fonder, comme tu le dis, des recherches d’aujourd’hui, et ça me semble être une des questions qui va

être posée cet après-midi. Josep Parcerisa Je voudrais seulement souligner quelque chose que Xavier avait dit ce matin avec son intervention sur la question scientifique, c’est le fait qu’on a besoin de travailler sur la théorie, mais c’est clair qu’on n’est pas scientifique, nous ne sommes pas dans un domaine scientifique. La théorie peut être gérée de façon assez diverse, d’ailleurs pour nous c’est très important les travaux intuitifs, avec cette dialectique, qui veut elle-même dire, travailler avec les sujets concrets et avec la question matérielle. Cette dernière image est à l’image de Manuel et à l’image d’un prix qu’on gère depuis deux ans. Je vous donne l’opportunité de partager la troisième édition qui aura lieu en 2021, c’est un prix qu’on a établi à Barcelone, à l’école et gérer par le laboratoire. Le laboratoire, c’est un petit groupe de professeurs, ne pensez pas que c’est une grande structure, car nous n’avons ni bureaux, ni ministère de la culture, nous sommes loin de Madrid et chaque fois plus loin, heureusement. Comme vous l’aurez compris, on travaille spécifiquement avec l’esprit. Élodie Nourrigat Merci beaucoup pour cette belle intervention, merci également à Xavier pour ce matin.

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Photos : 1 // Enseigner l’architecture : un entretien, , Suisse, Infolio, 2018 2 // Tour RTS à Genève, lauréat Prix Meret-Oppenheim, 2011 3 // Opéra de Lausanne, 2012 4 // Immeubles et cluster intergénérationnel à Chêne-Bougeries, 2016 42–42–


Inès LAMUNIÈRE ..........................................................

Inès Lamunière Architecte, Professeur Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, Directrice du Laboratoire d’Architecture et de Mobilité Urbaine (LAMU)

Di s cut a nte - C lotilde Be r ro u , arc h it e c t e , M C F . E NSA M , me mb re H I T L a b

1. Principes et domaine du plan de recherche

en termes de développement durable, des stratégies de projet de plus en plus complexes en architecture et en urbanisme, dans des opérations à la fois compactes et de grande taille qui intègrent des fonctions de mobilité, d’équipements et d’activités (dont notamment le logement). En effet, concevoir et réaliser d’importantes surfaces bâties, en termes de densité, de dimensions et de multifonctionnalité, est un processus complexe.

Les questions actuelles posées par l’urbanisation massive du territoire impliquent,

La nécessité de construire grand, dense et mixte, afin de construire durable, conduit

« ComplexDesign » - Un programme de recherche, une école doctorale

À l’occasion de ce symposium, Inès Lamunière revient et décrit le programme doctoral qu’elle a mis en place à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL-EDAR) dès 2010.

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à devoir affronter des problématiques architecturales et urbaines à de nouvelles échelles. Le ProDoc ComplexDesign s’intéresse ainsi aux grands projets situés souvent à une échelle intermédiaire entre le fragment de ville et le bâtiment. En effet de nombreux exemples montrent qu’à partir d’une surface critique de plus de 100 000 m2, des problématiques nouvelles émergent qui interrogent et engagent des savoirs et des pratiques relevant du bâti, du droit foncier et de la construction, de l’économie, de la finance et du management immobilier. Dans le domaine de l’urbanisme et de l’architecture, ces problématiques impliquent des types d’espaces et de fonctionnalités très différents qui superposent des strates de structures constructives distinctes, disposent des flux d’espaces et des accessibilités pour les grands équipements collectifs et les nœuds d’interfaces de mobilité, inventent, enfin, de nouvelles coexistences entre habitat et loisirs, entre habitat et travail, entre habitat et institutions, entre l’espace de l’intime et l’espace de la ville. Inscrits dans une logique croisée architecture, socio-économie et droit, des modules de recherche (MR) environnent le module de formation (MF) de l’École doctorale. Le module de recherche Architecture, est centré sur les spécificités urbanistiques et architecturales des projets complexes du point de vue des infrastructures. Il poursuit les objectifs suivants : - comprendre les incidences des projets complexes, à une échelle entre le bâtiment et le fragment de ville, sur la constitution de nouveaux savoirs et de nouvelles pratiques dans les domaines de l’urbanisme et de l’architecture ; - saisir les enjeux conceptuels posés par la complexité de ce type de projets, notamment dans le cas des infrastructures de mobilité, des équipements publics et de l’habitat ; - explorer le champ de la conception et de l’innovation architecturale et urbaine des espaces à travers la notion de complexité ; - aborder la question des projets 44–44–

complexes en les confrontant à d’autres domaines, tels que le la socio-économie, le management immobilier et le droit. Le MR Architecture se distribue en trois projets de recherche : ComplexDesign et infrastructures, repose sur l’hypothèse que les interfaces de mobilité et leurs quartiers constituent un élément clé de la densification et de la réussite de l’amarrage entre les systèmes de mobilité et l’urbanisation. La maîtrise et la compréhension de ce qu’elles sont appelées à devenir constituent ainsi un objectif stratégique majeur, pour faire non seulement de la ville compacte, mais aussi de la ville réticulée et intelligente. Dans cette optique, ce projet de recherche vise à proposer

des stratégies innovantes pour faire de ces interfaces d’échange, aujourd’hui conditionnées par la précision fonctionnelle des flux, des lieux de vie sociale, politique et culturelle : un projet d’architecture complexe. 2. État de la réf lexion dans le domaine

Le projet de recherche – ComplexDesign et infrastructures, s’inscrit dans la continuité et dans la complémentarité de nombreuses autres recherches effectuées ou en cours. Certaines nous servent à définir plus précisément les champs que nous allons explorer, d’autres constituent des premières étapes de connaissances que nous voulons continuer à développer par de nouvelles investigations. Nous nous limiterons ici à évoquer quelques auteurs qui traitent des thèmes fondamentaux en rapport avec nos préoccupations.


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Les relations entre urbanisation et mobilité, dans leurs dimensions spatiales et temporelles, sont à la base de ce volet de la recherche. Les sociétés contemporaines sont marquées par l’exigence de flexibilité et d’efficacité. Les potentiels de vitesse procurés par les réseaux de transport (autoroutes, aéroports, grandes gares) structurent notre environnement urbain et en définissent la qualité. Conceptualisé par Manuel Castells, le découplage croissant entre espaces de flux et espaces de lieux, ou autrement dit la compression de l’espace et du temps associée à une croissance des mobilités, tend à inscrire les métropoles dans une double logique de concentration – des emplois, de l’habitat, des activités économiques, des innovations, d’une part, et d’échange, de l’autre – avec des espaces distants, dont ces métropoles sont partiellement dépendantes. Entre l’importance renouvelée des relations de proximité d’un côté, et des pratiques sociales de plus en plus multiscalaires de l’autre, les villes font face au défi de mise en cohérence des lieux et des flux. Les principaux nœuds de réseaux multimodaux se situent au cœur d’une série de tensions. Lieux de concentration de flux et espaces publics en même temps, ils se caractérisent par un télescopage des échelles, lequel induit des pratiques spatiales hétérogènes et porteuses de contradictions. Ils sont, et restent, des espaces habités ou pratiqués quotidiennement. Mais, dans le même temps, ces lieux de réseaux sont de plus en plus considérés comme les principales vitrines d’une ville, supposant une forte valorisation architecturale, symbolique et foncière. En milieu urbain et périurbain, les interfaces de mobilité ont généré de nouveaux usages, de nouvelles mixités d’activités et de nouveaux types de bâtiments. Basés sur la seule synergie entre intensités de flux, la paire, « hôtel-centre civique » et « gare-souk » sont devenus des archétypes incontournables de la ville contemporaine (LAMUNIERE 2005).

2006). Parmi ceux-ci, le Rapport sur le développement territorial suisse afin « d’aider à penser la Suisse de demain » propose un projet de territoire dont l’objectif est de construire une « Suisse urbaine polycentrique » à la fois « dynamique » et « solidaire » (ARE 2005). C’est orienter le développement vers une répartition équitable des ressources et de l’urbanisation entre différentes entités territoriales. En parallèle aux plans de développement de zones moins favorisées, cinq aires métropolitaines majeures ont été identifiées autour des centres urbains de Zurich, Bâle, Lugano, Berne et Genève-Lausanne. 3. Résultats de recherche

3.1 Exemple de thèses « ComplexDesign » menées dans le Laboratoire Architecture et mobilité urbaine (EPFL LAMU) sous sa direction d’Inès Lamunière Deux thèses du LAMU ont été présentées sur les particularités du développement paysager et urbain des aires défavorisées (LUFKIN 2010 et BENDER 2011). Celles-ci ont largement contribué à définir le cadre spécifique des thèses suivantes, élaborées sous le thème du « CompleDesign » : Mathieu Mercuriali, Concevoir à grande échelle modèles d’interfaces de mobilité et stratégies de transformations urbaines, EPFL EDAR, 2015 Fiona Pia, Urbaniser les Alpes suisses. Stratégies de densification des villes en altitude, EPFL EDAR, 2016 Marlène Leroux, Urbaniser la campagne : La Chine entre croissance massive et réalité du territoire, EPFL EDAR 2017 Fernando Simas, Transport à câble aérien en milieu urbain : pertinence et pratique, EPFL EDAR 2019

Plusieurs études ont proposé d’inventorier des aires géographico-urbaines caractéristiques de la Suisse (DIENER ET AL. 2006 et BLOECHLIGER –45–


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Inès Lamunière, Laurent Stalder, Enseigner l’architecture – Un entretien, Infolio, Gollion, 2019 3.3. État des recherches et leur application par la mise en œuvre de MasterPlan dans le cadre de la pratique professionnelle menée par Inès Lamunière dans le cadre de son agence dl-a, designlab-architecture à Genève. Trois projets sont présentés :

Illustration : Mathieu Mercuriali, Stratégie de densification et réseau de transport multimodal, Gare de Lyon. Etude de cas, thèse, MERCURIALI 2015.

Rade de Genève, international, 2016

Concours

d’idée

Illustration : Fiona Pia, Stratégie de densification et réseau de transport par câble, Verbier. Etude de cas, thèse, PIA 2016.

3.2. État des recherches publiées par le Laboratoire d’architecture et mobilité urbaine (EPFL LAMU)

Exposition nationale suisse, «Supersäntis», Concours 2015, international à deux phases

2027 / concours

Deux ouvrages récents sont brièvement présentés

Concours pour le MasterPlan PAV Pointe nord à Genève, Projet lauréat.

Inès Lamunière et al., Objets risqués, le pari des infrastructures intégratives, PPUR, Lausanne, 2015 46–46–


SY M PO SI UM 2020 4. Conclusion provisoire

Dans le cadre des écoles doctorales, la recherche s’appuiera sur l’étude des modèles iconiques du XXe siècle qui ont allié infrastructures de transport, espaces d’interfaces et mixité de programmes. La période couvrira le champ exploratoire allant des premiers projets d’immeubles gigantesques construits sur les voies de circulation de la Metropolis of Tomorrow de Hugh Ferriss (1929), aux concepts de «Superbloc » et de « Bigness » développés pour les interfaces de transport de Zeebrugge en Hollande et de Lille en France par Rem Koolhaas (KOOLHAAS 1978 et 1995). À la fin du XXe siècle, ce type de projet est volontiers qualifié d’« hybride », et présenté comme la solution contre la suburbanisation tant redoutée par la ville compacte et durable. À notre sens, la congestion des centres urbains contemporains associée au potentiel des sites liés aux interfaces de mobilité devrait interroger de manière plus prospective la ville du XXIe siècle : a) par des modèles de projet de « grande taille ». En ce sens favoriser l’étude de projets qui concentrent de manière compacte de fortes densités bâties, formant à la fois des opérations urbaines singulières et des fragments de ville en ville. Le projet urbain dans un contexte, comme facteur incitatif d’une densité qualitative. b) par des modèles de projets « intégratifs ». En ce sens favoriser l’émergence de réflexions innovantes sur l’agglomération de systèmes programmatiques différents qui associent les espaces de transport au logement, au travail, aux loisirs. La mixité d’activités comme source principale de densification qualitative. c) par des modèles de projets « ouverts ». En ce sens favoriser des réflexions sur la temporalité différenciée qu’implique tout projet de grande taille, son besoin d’évolution qui interroge la capacité de transformation et

d’adaptation des systèmes constructifs autant que distributifs. La flexibilité spatiale comme garantie d’une densification qualitative. d) par des modèles de projets « durables ». En ce sens favoriser des réflexions quant à la contribution de tels projets à une faible consommation d’énergie et à un confort de vie renouvelé. Des qualités d’espaces privatifs, collectifs et publics qui transforment des interfaces de transport en lieu d’activités, des espaces de flux en espace de vie. Dans cette optique, la recherche vise à proposer des stratégies innovantes pour faire de ces interfaces d’échange, aujourd’hui conditionnées par la précision fonctionnelle des flux, des lieux de vie sociale, politique et culturelle : un projet d’architecture complexe. On peut donc faire l’hypothèse que ces interrogations impliquent de nouveaux savoirs et de nouvelles pratiques, qui croisent des problèmes d’urbanisme, d’architecture, de société, de logement et d’équipements et que des recherches qui étudieraient ce phénomène seraient d’un intérêt pratique et théorique non contestable. Inès Lamunière, Montpellier, le 18 janvier 2020

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Photos : 1 // “EKLA”, mixed-use, Euralille 2 // Immeuble de logements à énergie positive, Lyon Confluence 3 // Canopéa : des nanotours solaires intégrées dans un écosystème urbain 4 // Bibliothèque Universitaire des Sciences, campus d’Orléans-la-Source 48–48–


Pascal ROLLET ..........................................................

Pascal Rollet Architecte, Professeur à l’ENSA Grenoble, membre de l’Unité de Recherche Architecture, Environnement & Cultures Constructives (AE&CC)

Di s cut a nte - Florence S ara n o , a rc h it e c t e , M C F . E N SA M a rs ei lle , me mb re H IT Lab Florence Sarano

Bonjour à tous, j’ai le grand plaisir de présenter Pascal Rollet. J’avais préparé cette présentation, puis j’ai eu la chance de le rencontrer et de pouvoir échanger hier soir en amont. Donc, Pascal Rollet réunit les rôles et les compétences à la fois d’architecte praticien mais aussi d’enseignant-chercheur investit dans l’ENSA de Grenoble. Il développe ainsi les liens entre recherche et projet, cultures constructives et expérimentations, pédagogie et métiers,

et innovation et éco-conception. Finalement, il tisse les liens entre défis sociétaux et engagements des architectes. Il est diplômé de l’ENSA de Grenoble, puis il enchaîne à la suite le CEA en architecture de terre, et le master en architecture de l’université de Californie, à Berkeley. Il a créé son agence en équipe avec Florence Lipsky, et nombre de ces projets réalisés sont connus, plusieurs fois récompensés, comme Les Grands Ateliers de l’Isle d’Abeau, le musée des cristalleries de Saint Louis, la bibliothèque de sciences de l’université d’Orléans, qui a été –49–


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équerre d’argent en 2005, les 65 logements Amplia à énergie positive de la ZAC Confluence à Lyon, qui ont été pyramide d’argent catégorie « innovation et énergie », ou des rives du parc des logements BBC à Boulogne Billancourt qui ont également été pyramide d’argent en catégorie « innovation ». Il a également obtenu le prix de la prospective en 2016, qui est décerné par l’Académie d’Architecture. De plus, avec son associée, il a publié « les 101 mots de l’architecture, à l’usage de tous ». Ses implications à l’ENSA de Grenoble, en tant que membre du conseil d’administration, s’articulent avec ses responsabilités d’enseignantchercheur. En tant que professeur il a donc été responsable du master architecture et cultures constructives de 1992 à 2014, et il a été codirecteur de l’unité de recherche Architecture, Environnement et Cultures Constructives, autour de la question centrale de la soutenabilité des établissements humains à l’échelle du territoire. Une chose qui a beaucoup marqué son parcours, c’est le prototype d’habitat solaire Canopéa, qui a été imaginé et réalisé par la Team AuvergneRhône-Alpes et qui a remporté la fameuse compétition du Solar Decathlon Europe, à Madrid, en 2012. Il a ensuite été le directeur de l’édition française de la compétition à Versailles en 2014. Aujourd’hui, il vient nous présenter la chaire partenariale d’architecture « Habitat du Futur », basée aux Grands Ateliers, qui est centrée sur la question de la production en grand nombre de logements éco-responsables, économiques et adaptables. Les enjeux, les modalités, les acteurs, et les objectifs de cette chaire, sont structurés et activés par une vision de l’avenir, qui réunit projet, recherche, expérimentation, application, pour permettre à de nouvelles générations d’architectes d’être capable de penser l’avenir. Nous sommes donc tous concernés par ce défi, et nous avons grand plaisir à découvrir cette démarche en tant qu’architecte. Nous remercions Pascal Rollet d’avoir répondu à notre invitation. Ce que je voudrais rajouter, c’est la dimension très humaniste de sa démarche. Merci beaucoup.

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Pascal Rollet

Merci pour cette invitation et cette introduction. Je vais vous présenter aujourd’hui, la structure d’un outil de recherche et de développement que nous mettons actuellement en place entre les écoles d’architecture de la région AuvergneRhône-Alpes, c’est-à-dire Clermont-Ferrand, Grenoble, Lyon et Saint-Etienne. C’est une structure partagée, basée aux Grands Ateliers. En 2016, le ministère de la culture a décidé de labelliser des chaires partenariales, c’est-àdire le droit pour les enseignants-chercheurs des écoles d’architecture, d’aller chercher de l’argent dans le secteur privé, en compensation de la réduction de l’argent public, évidemment. La proposition que nous avions faite était centrée sur la question de l’habitat. Entre 2008 et 2016, grâce à plusieurs projets, nous avions passé le cap de la recherche fondamentale sur ce qu’il fallait faire pour produire de l’habitat écoresponsable adaptable aux différents climats et aux différents contextes culturels des régions françaises, mais aussi sous dans d’autres pays. Durant cette période de recherche intense, nous avons étudié les solutions bioclimatiques et techniques à mettre en place, et nous les avons testés sur plusieurs prototypes fonctionnels, notamment dans le cadre des compétitions Solar Decathlon Europe. À partir de 2016, la question qui se posait, et qui est plus que jamais d’actualité, était celle de la production en grand nombre. Répondre à la question du changement climatique et au défi de la transition écologique par quelques très beaux prototypes, très performants, mais très coûteux, exigeait certes beaucoup d’efforts, mais n’était finalement pas


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si difficile à réaliser dans le champ restreint de la performance unique. Le vrai défi que nous avions alors devant nous était de produire des millions de logements écologiques, que ce soit en rénovant le parc existant, ou en construisant de nouveaux bâtiments. Le challenge était alors de produire les démonstrateurs permettant d’entrainer tout le secteur du bâtiment en synthétisant collectivement une évolution de toutes les recherches développées séparément, en Allemagne, en Suisse, en Scandinavie, en Angleterre, en Italie, en Espagne ou en France ainsi que dans d’autres parties du monde. La Chaire Habitat du Futur a été conçue pour participer à cet élargissement et réussir une démocratisation de la réponse afin de permettre à l’Europe d’effectuer le passage au XXIe siècle en faisant émerger une architecture nouvelle… qui n’est pas encore là. J’ai la conviction profonde que nous sommes à l’aube de quelque chose de nouveau et que nous sommes en train de vivre un tournant dans l’histoire de l’architecture et que nous sommes collectivement en train de faire apparaître une nouvelle manière de concevoir nos espaces habités, mais force est de constater que ce n’est pas encore tout à fait ça ; les vieux réflexes modernistes du XXe nous plombent encore. Il fallait donc créer un lieu capable de contribuer à l’émergence de cette nouvelle architecture. Nous avons choisi d’appeler cette chaire « Habitat du futur » parce que le futur, pour nous, c’était de répondre à ce défi de la transition écologique, avec l’objectif de créer de nouveaux « milieux de vie ». En référence à Philippe Descola, je parle ici de « milieux de vie » qui intègrent humains et non humains, c’est-à-dire qui nous obligent à penser aussi la biodiversité intégrée dans les bâtiments, dans les villes, et dans les territoires habités. Au cœur de cette démarche, il nous faut conserver la problématique architecturale qui est la question de l’espace, de la perception des lieux, et de la qualité spatiale, pour ne pas dériver vers une réponse seulement constituée d’une somme de solutions techniques. Il faut continuer à générer du patrimoine, c’est-à-dire un environnement habité qui se projette, certes, dans l’avenir, mais qui n’oublie pas tout ce qui a été fait dans

le passé et qui nous permet, comme le disait Xavier Bonnot ce matin, de « marcher sur deux jambes ». Il s’agit donc d’interroger à la fois la matière, la matérialité, les techniques que nous mettons en œuvre, mais en même temps, toute notre mémoire, toute notre culture et toutes les évocations symboliques et culturelles, qui vont avec le fait « d’habiter », fonction primordiale de l’humanité. L’agenda politique qu’il y a derrière cette démarche est de faire naître une nouvelle génération d’architectes-bâtisseurs ayant la capacité et les compétences de créer des entreprises d’architecture pluridisciplinaires, pleinement opérationnelles d’ici 5 à 10 ans, capables de fournir ces millions de logements dont nous avons besoin, avec une vision holistique qui embrasse large, et dans laquelle, logement, habitat, ville, se connecte (ou se reconnecte) pour s’élargir à la notion de « milieu de vie ». Pour cela, il faut que ces « nouveaux constructeurs » se forment à la recherche, par la recherche, et qu’ils sachent utiliser l’expérimentation en grandeur réelle comme outil de recherche, parce que comme disait Soulages, « ce que je fais me permets de poser les questions de ce que je cherche ». Pour développer ces recherches finalisées, il faut aussi penser à former ensemble des architectes, des ingénieurs, des artistes, des aménageurs, des financeurs. C’est parce qu’ils seront formés ensemble, qu’ils auront un projet commun. Si on continue à les former séparément, ils vont continuer à penser et faire pour eux-mêmes et leur corporation, et chacun finit par détester les autres. Alors que, lorsqu’ils travaillent ensemble sur un même projet, nous avons constaté que tout change : chacun apprend à connaître son rôle en respectant les autres. Je vais maintenant détailler le contenu des recherches que nous proposons de faire aux Grands Ateliers. Nous avons amorcé certains programmes, d’autres n’en sont encore qu’aux prémisses. Ce que je présente ici est le panel des recherches envisagées, afin de dresser un tableau des besoins de la R&D en architecture dans le domaine de l’habitat. Je retracerai –51–


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ensuite l’historique de comment nous en sommes arrivé là, et je décrirai l’outil que nous avons mis en place pour répondre à ce défi. Pour finir, j’illustrerai certains programmes en donnant des exemples de thèses qui sont actuellement en cours aux Grands Ateliers.

« De quoi avons-nous besoin aujourd’hui pour habiter dans les nouvelles conditions du milieu ? » serait la question de base qui amorce toutes les recherches que nous allons évoquer. Nous avons tout d’abord besoin d’un terrain irrigué par des infrastructures de transport. Nous avons besoin que ce terrain s’inscrive dans un paysage qui comporte toute une biodiversité nous permettant de respirer grâce aux arbres, de manger grâce aux cultures et éventuellement aux animaux (si nous ne devenons pas tous vegans très rapidement… et nous y serons peutêtre bien obligés). Nous avons besoin de lumière, d’eau, d’air, qui sont les éléments de bases de la vie, et d’apport d’énergie pour pouvoir fabriquer une chaîne alimentaire qui nous permet de nous nourrir. Nous avons ensuite besoin de vêtements pour nous tenir chaud, de matériaux que nous pouvons transformer grâce à des outils pour fabriquer des enveloppes ou des espaces habitables dans lequel nous venons ajouter des systèmes techniques de maintien du confort hygrothermique, lumineux et sonore. Nous y ajoutons également un peu de mobilier (depuis l’Antiquité), de l’électroménager (depuis les années 50) et des équipements domotiques (depuis les années 2000). Notre mission d’architectes-bâtisseurs, c’est précisément de fabriquer l’enveloppe et d’organiser l’espace qui contiennent tous ces éléments, ainsi que les espaces publics qui les relient en les mettant en cohérence, pour fabriquer des espaces habités intégrés dans un 52–52–

milieu de vie sécure et pérenne. Pris séparément, chacun de ces domaines d’action, chacune de ces technologies, fait l’objet de recherches d’améliorations constantes et d’applications nouvelles pour créer de la nourriture, des textiles dans lesquels tailler des vêtements, des meubles, des enveloppes à opacité variable gérant la limite entre le dehors et le dedans, des systèmes de climatisation pour créer des ambiances confortables, des systèmes intelligents adaptatifs pour gérer ces ambiances avec le minimum d’énergie et le maximum de fiabilité. Notre objectif est de créer des programmes de recherche qui relient tous ces programmes-là et permettent que le tout – l’architecture – soit bien plus que la somme de ses parties. Nous développons donc des programmes de recherche et développement composites – hybrides - allant chercher des compétences et des résultats d’autres programmes, pour former le liant entre ces composants afin de les mettre en perspective cohérente. Nous faisons de la recherche et développement en assemblant d’autres programmes de recherches et développement, fédérés autour des questions spatiales. C’est donc une R&D de l’assemblage que nous sommes en train de créer. Ce principe n’est pas facile à faire comprendre dans le milieu de la recherche dite « scientifique ». Comme nous sommes sur un mode d’évaluation par discipline verticale - en silo les gens comprennent très bien que l’on se pose une question spécifique parfaitement cernées et que l’on obtienne un résultat spécifique applicable sous la forme d’une technologie ou d’un produit commercialisable dans le cadre de cette discipline. En revanche, ils ne voient pas forcément très bien, comment en mettant en lien plusieurs question de recherche spécifiques, dans le cadre d’un domaine de connaissances pluridisciplinaire comme l’architecture, on fait aussi de la recherche et développement, mais à un niveau de complexité supérieure. La cohérence que nous essayons d’apporter dans nos programmes, consiste à tenir compte – « en même temps » - et relativement les uns aux autres, des usages, des ambiances, de la


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contre les épidémies et les maladies d’origine environnementale (qualité de l’air, qualité de l’eau, radiations, virus…) Les questions de recherche qui se posent alors sont simples et radicales :

perception psychophysique, de la biophilie, des aspects énergétiques, de la mobilité des transports, de la qualité environnementale, donc des bilans sur les ressources, les techniques qu’on utilise pour transformer et mettre en place la matière et déterminer une forme. Dans un même domaine de connaissances on interroge plusieurs disciplines et on met en rapport des dimensions parfois très éloignées les unes des autres, comme une forme urbaine et le dessin d’une poignée de porte. C’est ce qu’on appelle faire un projet d’architecture. Beaucoup préfère dissimuler la complexité de cette synthèse en la désignant comme un art, ce qui permet – dans nos sociétés industrielles qui vénèrent le produit et le brevet commercial - de lui ôter le statut scientifique et de la démonétiser. Résultant d’une inspiration tombée du ciel, et non d’un patient travail développé selon des protocoles vérifiables, répétables et patentables, elle ne saurait en effet justifier la mobilisation d’autant d’argent que la R&D numérique, pharmaceutique ou aérospatiale pour ne citer que quelques exemples. La R&D concernant l’habitat ne fait donc pas recette. Pourtant l’aspect économique est crucial. Comment arriver à mobiliser assez d’énergie pour que ces systèmes complexes assemblés fonctionnent en créant une économie circulaire qui fonde des sociétés stables et prospères et, au bout du compte, participe de l’enjeu énorme de la santé ? Ces habitats doivent en effet nous permettre de protéger, héberger, accueillir, nourrir, réchauffer, et maintenir les gens dans une zone de confort favorisant un état de santé le plus stable possible, tout en les protégeant

1 - Quel habitat développer nous permettant de rendre une forte densité supportable ? Nous ne voulons plus toucher au territoires naturels d’une part, et agricole d’autre part, parce que nous avons besoin de ces surfaces pour nous nourrir. Nous nous rassemblons donc dans des villes de plus en plus denses. Mais si la densité augmente, comment fait-on pour se supporter les uns les autres ? Dans tous les projets sur lesquels nous travaillons, nous avons constaté, dès que l’on évoque une densification de la ville, l’expression véhémente d’un rejet unanime motivé par une peur de la perte symbolique d’un espace vital. Mais les question urbaines ne se limitent pas à la densité. Comment mixer habitat et lieux de travail pour réduire les déplacements ? Quelle place faire à la nature et à l’agriculuture en ville ? Quel métabolisme urbain est le plus soutenable ? Voilà autant de questions montrant que la forme des villes est un enjeu crucial pour l’avenir. 2 - Quels matériaux biosourcés renouvelables peut-on utiliser pour réduire les émissions de CO2 ? À l’occasion de la COP21, tous les pays se sont mis d’accord pour réduire les émissions de gaz à effet de serre , mais pour l’instant les résultats ne sont pas là et nous sommes en route pour un réchauffement climatique beaucoup plus sévère que celui espéré. Il y a donc une prise de conscience collective qui doit s’opérer et, dans le domaine de la construction, générer un changement drastique des pratiques constructives en favorisant l’utilisation des matériaux renouvelables. La révision de nos systèmes constructifs, et par là-même, de nos cultures constructives est un passage obligé de notre évolution. 3 - Comment gérer nos ressources limitées ? C’est une question fondamentale qui nous est posée à tous. Comment gérer les déchets et les –53–


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recycler. Comment réemployer les matériaux réutilisables ? Comment épargner à la planète le poids de nos industries en mettant en place des cycles lus frugaux et plus vertueux qui ne gaspillent pas les ressources ? La manière dont nous organisons l’économie du secteur du bâtiment – du grec oikonomia signifiant littéralement « gestion avisée de la maison commune » - est donc un enjeu environnemental majeur des prochaines décennies. 4 - Quels types d’enveloppes de bâtiment devons-nous imaginer ? Nous avons besoin d’enveloppes qui soient 100% actives capables de stocker l’énergie, de filtrer de l’air, d’être isolantes en même temps que transparentes et facilement ouvertes ou fermées. Comment peuvent-elles s’adapter et être flexibles pour que les bâtiments puissent devenir des dispositifs respirant beaucoup plus adaptables aux évolutions du climat ? Comment peuventelles constituer des espaces intermédiaire tampons entre l’intérieur et l’extérieur ? Voilà une question très architecturale qui soulève beaucoup de questions techniques et d’usages, tout en embarquant la problématique fondamentale de la relation entre le dedans et le dehors. Son objet d’étude, la façade, relève directement du domaine de compétence de l’architecte en associant forme, fonction, matérialité et sens symbolique. 5 - Au bout du compte il y a enfin la question de la production : comment fait-on pour produire en grand nombre ? Est-ce qu’on industrialise ? Est-ce qu’on multiplie l’artisanat ? Est-ce qu’on combine les deux ? En travaillant sur ces questions, il faut convoquer un grand nombre de gens pour essayer d’y répondre, et les approches sont automatiquement pluridisciplinaires. L’enjeu est sociétal et nous concerne tous car il relève de notre rapport au monde et questionne la manière de nous comporter vis-à-vis de notre environnement. Nous avons commencé à aborder toutes ces questions aux Grands Ateliers, construits en 2001 par le ministère de la culture à Villefontaine dans le nord Isère, entre Grenoble et Lyon. 54–54–

Ce lieu représente un ensemble entremêlant bâti et paysage sur une surface d’environ 4 500m2 d’ateliers, d’espaces d’expérimentation intérieurs et extérieurs, de salles de cours, et de bureaux de chercheurs. C’est un lieu hybride entre un atelier de préfabrication, un petit théâtre et un laboratoire de recherche. Le lieu a dernièrement été complété par la Maison des Compagnons du Devoir et du Tour de France Rhône-Alpes pour les professionnels du BTP. Les compagnons sont venus s’installer ici parce qu’il y avait Les Grands Ateliers. Ce qui fait que tout d’un coup, non seulement les étudiants d’écoles d’architecture, les étudiants d’écoles d’ingénieurs et les étudiants d’écoles d’art, côtoient de jeunes apprentis charpentiers, tailleurs de pierre, et menuisiers. Le site a également été complété, très récemment, par la halle « ASTUS » à destination des entreprises du BTP. C’est une sorte de « Grands Ateliers bis » équipée non pas pour la formation et la recherche, mais plutôt pour l’expérimentation professionnelle. Dans l’avenir, nous souhaiterions développer un pôle fonctionnel où des entreprises pourraient venir s’installer pour développer des projets de recherche innovants, afin de créer un lieu fonctionnant comme un incubateur d’entreprises du futur en quelques sorte. Aujourd’hui, nous ne parlons plus uniquement des Grands Ateliers en tant que tels, mais plutôt du « Campus de la Construction Durable » qui est un rassemblement de toutes les fonctions de formation à tous les niveaux, R&D, expérimentations, tests et diffusion auprès du grand public. Pour ceux qui ne connaissent pas, les Grands Ateliers sont composés d’une grande dalle béton capable de supporter des poids lourds.


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Elle est surmontée d’une structure métallique portant un grand toit transparent protégeant des ateliers aménagés dans un bâtiment en dur, et une grande halle d’expérimentation équipée d’un pont roulant de 5 tonnes, permettant de construire des prototypes à l’échelle 1. On voit ici la nouvelle halle ASTUS construite juste à côté des Grands Ateliers. C’est une plateforme similaire capable de supporter des prototypes fonctionnels de bâtiment complet. Elle est équipée d’un portique roulant de 20 tonnes qui, comme sur un chantier naval, permet de préfabriquer à l’abri et de sortir les éléments construits à l’extérieur.

Ces approches mettent en jeu plusieurs processus cognitifs, comme le rapport physique à la matière (l’expérience du poids de la matière)

Voyons maintenant comment s’est opérée la mise en place de cet outil, ce qui va petit à petit, nous amener à évoquer la création de la chaire Habitat du Futur qui constitue le cœur de ma présentation aujourd’hui.

amorçant la compréhension de la descente de charges qui reste un phénomène assez simple ; et comme la perception qui permet de faire une synthèse entre la vision et la perception kinesthésique du corps dans l’espace pour aboutir à la compréhension globale de la géométrie, de la mesure et de l’échelle d’un lieu. En travaillant sur des références historiques, ou sur des récits de constructions manifestes, on fabrique de la culture constructive qui n’est pas simplement de la culture technique, mais une forme de culture spatiale informée d’histoire et de philosophie. Les étudiants découvrent ainsi la signification et la portée symbolique d’actes aussi fondamentaux que celui de fabriquer son propre habitat, ou celui de transformer le monde autour de soi.

Les Grands Ateliers sont dédiés à la formation initiale et à la recherche par l’expérimentation. Différentes écoles d’architecture y emmènent leurs étudiants, dont l’école de Montpellier, d’ailleurs. Voici quelques exemples de ce qui s’y fait. À l’école de Grenoble par exemple, pour commencer leurs études d’architecture, nous emmenons les premières années pendant une semaine découvrir les gestes basiques de la construction. Nous leur faisons expérimenter la construction de masse en utilisant différents appareillages en briques, et les systèmes à ossature en réalisant des petites charpentes en bois, ou de grandes tentes à partir de toiles de Lycra. L’enjeu est de leur faire comprendre comment la matière se déploie dans l’espace et quels types d’espaces cela génère. C’est l’occasion de convoquer immédiatement des références historiques en évoquant les maisons antiques de Mari, les murs à double courbure d’Eladio Dieste, les structures tridimensionnelles de Buckminster Fuller et les structures tendues de Frei Otto. C’est aussi l’occasion d’expliquer que la force du nombre permet de faire un grand bâtiment de 24 m x 12 m comme celui-ci en moins de 8 heures. En s’y mettant à 120 et en organisant la répartition et l’ordonnancement des tâches, tout se monte dans la journée.

À partir de cette formation initiale en licence, nous avons développé une formation plus professionnelle en master, ce qui nous a amenés à développer la recherche partenariale aux Grands Ateliers, notamment à travers les concours du Solar Decathlon Europe. Ce concours a été pour nous une aubaine pédagogique, puisqu’il s’agissait de monter des équipes pluridisciplinaires composées d’architectes, d’ingénieurs, de constructeurs, d’aménageurs et de financiers pour réaliser un projet commun de sa conception à sa réalisation. Les projets étaient évalués suivant dix critères allant de l’architecture à la durabilité (au sens anglo-saxon de sustainability), en passant par l’ingénierie, la consommation électrique, –55–


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le bilan carbone, les usages domestiques, la communication au grand public, la faisabilité économique et l’innovation. Il s’agissait de concevoir et construire des habitats entièrement opérationnels, évalués par un système de points, certes discutable, mais présentant l’énorme avantage pour les étudiants en architecture, de faire prendre conscience de l’importance de tous les paramètres entrant en jeu dans la notion d’habitat, autres que ceux de l’architecture et de la qualité spatiale, tout en gardant le rôle central du projet architectural comme fédérateur de toutes les énergies et de tous les arbitrages décisifs. Voici Armadillo Box®, le premier prototype opérationnel réalisé aux Grands Ateliers, qui a fini quatrième au premier Solar Decathlon Europe de 2010, à Madrid. Il constitue la première étape de la mise en place d’un réseau de partenaires permettant la recherche partenariale. Cinquante-sept partenaires institutionnels, professionnels, entrepreneurs ou industriels ont participé à son financement et sa réalisation soit sous forme de dons de matériaux, de temps d’expertise, ou d’argent. Ils ont permis à vingt-cinq étudiants qui passaient leur diplôme, de concevoir et construire ce composant modulaire d’un bâtiment collectif et de l’emmener à Madrid. Frustrés de finir juste au pied du podium malgré un beau parcours, nous avons décidé de recommencer. En 2012, nous avons élargi la question centrée sur l’échelle du logement par le règlement de la compétition, pour l’emmener vers la question de l’étalement urbain, très sensible à

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Grenoble puisque la ville est située entre des montagnes limitant fortement les possibilités d’implantation, ce qui oblige les gens à aller vivre dans les vallées périphériques et amplifie les problèmes de déplacements. Les trois autoroutes qui conduisent à la ville connaissent tous les matins et soir, des bouchons qui durent pratiquement 1h-1h30. On constate ainsi qu’une grande part de la population part à la campagne pour habiter dans une maison individuelle (ce qui est d’ailleurs le rêve de 86% des français), mais que cela devient complètement illogique au niveau des transports. La question de recherche que nous avons alors posé à l’équipe était la suivante : comment créer dans une ville dense, un habitat qui aurait les qualités de la maison individuelle ? Comment construite sur les derniers terrains qui nous reste au pied des montagnes pour réaliser ces conditions de vie tout en ménageant une densité acceptable ? Les étudiants ont répondu par ce projet appelé « Canopea®, une nanotour au pays des nanotechnologies », qui est une petite tour fine de dix étages, faite d’un empilement de maisons individuelles, avec des commerces à RDC, des bureaux au R+1, et un espace commun au dernier niveau. Ce sont ces deux derniers niveaux – un logement et l’espace partagé - qui ont été construits et emmenés à Madrid pour le SDE 2012. Cette fois nous avons gagné la première place. Nous l’avons gagné notamment parce que nous avions déplacé la question de recherche, car le projet n’était pas simplement un habitat solaire très performant tel que l’envisageait le règlement. Nous répondions aussi à une question urbaine en l’inscrivant dans un quartier doté d’un maillage de services partagés intelligent capable de gérer des mutualisations d’énergie, de transports et d’équipements urbains. Je dois d’ailleurs remercier Glenn Murcutt, qui était président du jury d’architecture de SDE 2010, qui nous avait titillé en nous disant : « vous, en Europe, ce n’est pas une question de maison, c’est une question de ville à laquelle vous devez répondre. Posez-vous la question de comment répondre à l’habitat urbain dense dans le futur ». Nous avons suivi son conseil en poussant la logique le plus loin possible par rapport à notre


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contexte de référence. Voilà donc un exemple de R&D par le projet d’architecture qui est valable à un endroit - qui n’a pas vocation d’être répété partout - mais qui est une référence potentielle associant à la fois la question de la durabilité, de la densité, de l’économie et de la production d’énergie, mais aussi de la production de nourriture par le biais de l’intégration d’une ferme urbaine. Avec Canopéa®, nous sommes passés à plus de 70 sponsors, et nous avons créé un club des partenaires des Grands Ateliers pour les fidéliser. Parmi eux, il y a les fidèles qui nous

suivent d’opération en opération, il y a ceux qui viennent pour développer un de leur produit ou système spécifique en convergence opportune avec un de nos projets de recherche, et il y a ceux qui viennent pour se tenir au courant des tendances et éventuellement prendre des idées. C’est le jeu normal de la recherche partenariale. Après Canopéa®, la critique des étudiants a été assez virulente. « C’était très bien comme projet, mais quand même, à chaque fois qu’on avait le choix entre deux solutions, on a toujours pris la plus chère ! » nous ont-ils reproché. Le projet a coûté globalement 1.8 millions d’euros, ce qui est effectivement très élevé rapporté au mètre carré. Ils nous ont alors dit : « on aimerait bien faire le même genre d’opération, mais cette fois en essayant de faire le projet le plus lowtech et le plus économique possible ». Ceux qui avaient participé au montage des deux précédents Solar Decathlon, sont devenus enseignants vacataires chercheurs et ont décidé de monter une nouvelle opération, avec le soutien du LABEX AE&CC, à l’occasion de la conférence internationale « Lyon capitale de la terre ». Ils ont alors monté l’opération « Terra Nostra » qui

est un prototype d’habitat collectif écologique, construit en bois et en terre, le plus économique possible. Terra Nostra a coûté trois fois moins cher que Canopea® pour une surface double. Même si ce coût de construction n’est pas encore en rapport avec la réalité du marché, ce projet a, en tous cas, revisité les standards mis en place avec Canopéa® qui était conçue un peu comme une Ferrari démonstrative peu réaliste au niveau économique. Le prototype « Terra Nostra » est revenu à Grenoble, pour devenir la maison du projet de l’éco-quartier de la ZAC Flaubert où il remplit aujourd’hui toujours cette fonction. Il comporte un logement fini à RDC, avec des loggias partagées et une circulation commune ; et un logement en cours de finition à l’étage. Là, les gens peuvent voir comment le bâtiment est construit et apprendre comment ils peuvent assurer la finition de certaines parties. C’est un projet d’habitat social qui a été développé avec la Métropole de Grenoble, avec l’idée de faire participer les habitants, une idée désormais très ancrée dans la culture des nouvelles générations. Le projet a été soutenu par 46 partenaires puisés dans le réservoir des partenaires du club créé précédemment. Même sur un projet pourtant moins porteur au niveau de la communication, nous avons vu revenir des entreprises qui

souhaitaient rester engagés dans une démarche de R&D partenariale. À partir de là, nous avons réalisé que la région Auvergne-Rhône-Alpes constituait un écosystème porteur possédant un potentiel pour monter des programmes de recherche et développement, et des doctorats sur ce modèle partenariale. Elle regroupe en effet des centres de recherche institutionnels de premier plan comme l’Institut National de l’Énergie Solaire (INES) au Bourget-du-Lac, –57–


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le CSTB et le CEA à Grenoble. La région, les métropoles, les communautés de commune sont sensibles à la question de l’innovation et notamment à celle se situant dans le domaine de la construction durable. Les exemples que je vous ai montré jusqu’ici ont été réalisés dans le cadre de studios de projet de master. Avec l’installation de programmes de R&D partenariale s’est profilé la perspective de doctorats en architecture conduit par le projet, et utilisant l’expérimentation comme méthode de test et de vérification des hypothèses de travail. Je vais maintenant passer à une phase un peu plus aride de ma présentation, qui est de l’ordre de l’ingénierie pédagogique et financière, pour aborder la question : « comment construit-on un tel outil ? ». C’est ce qui m’a principalement occupé pendant quatre ans. Le début de la chaire « Habitat du Futur » a en effet surtout consisté à monter les outils juridiques, administratifs et financiers pour arriver à faire ce type de recherche. Les Grands Ateliers était un GIP - groupement d’intérêt public - créé en 2002, pour une durée de vie programmée de 15 ans. Il s’est donc arrêté fin 2016. À partir de là, le ministère s’est posé la question de savoir quelle forme donner à la suite. Il s’est trouvé une conjonction de personnes et d’orientations politiques qui ont abouti au choix d’une Fondation GAIA sous l’égide de la Fondation pour l’Université de Lyon, visant à promouvoir à l’échelle nationale et internationale, la recherche dans le domaine de l’architecture, de la construction, de l’urbanisme et du paysage, permettant de drainer de l’argent sous forme de mécénat. L’objectif était de collecter et gérer des fonds privés, dans le cadre d’une comptabilité de type privé très spécifique dans un but d’intérêt public. En France l’argent privé a une réputation plutôt diabolique, mais l’argent public est de plus en plus rare. Pour gérer ces fonds avec souplesse suivant le modèle des sociétés de valorisation des écoles d’ingénieurs, en parallèle de la Fondation GAIA, le ministère a doté Les Grands Ateliers d’une SAS - société par action simplifiée - dont les actionnaires sont des écoles d’architecture. Les deux premières 58–58–

écoles architecture qui ont participé sont SaintEtienne et Grenoble. Elles ont mis 1 euro chacun pour créer cette société, qui est une filiale dit « in house », c’est à dire une filiale qui est la partie privée d’un établissement public, capable de gérer des contrats de prestation, de vendre du service, et de faire des bénéfices reversés à ses actionnaires. Durant les quatre années qui viennent de s’écouler, nous avons passé un temps non négligeable, à définir quels étaient les programmes de formation qui allaient se développer sur la nouvelle plateforme GAIA, et quels étaient les programmes de recherche et développement dont la chaire Habitat du Futur allait se préoccuper, et dans lesquels les thèses pressenties allaient s’inscrire. Nous avons défini quatre programmes de formation : 1. La formation initiale des écoles d’architecture, basée sur l’apprentissage expérientiel. C’est le cœur de mission des ENSA. Il est en place et doit se perfectionner. 2. La formation continue à destination des générations déjà en exercice (architectes, ingénieurs, constructeurs) dispensée notamment par Amàco, association domiciliée aux Grands Ateliers, créée pour gérer un IDEFI financé par l’ANR dans le but inventer des formations innovantes dans le domaine de la construction durable. Amàco diffuse actuellement des formations sur les techniques de construction en terre, en paille, en fibres. 3. La formation professionnelle des nouvelles générations dispensée par les Compagnons et par les diverses fédérations du bâtiment (FFB, CAPEB). Il faut favoriser la porosité de cet axe avec les autres formations. 4. Une formation transversale sur le numérique, avec comme objectif, de penser comment la robotique et l’intelligence artificielle vont changer les conditions du chantier et les conditions de la production ; sujet qui intéresse à la fois les entreprises, les compagnons, les architectes, les constructeurs. Nous avons ensuite défini six programmes de


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R&D pour la chaire « Habitat du Futur » : 1. Enveloppes 100% actives travaille sur la définition d’enveloppes capables de protéger les bâtiments contre les intempéries (pluies, vents et rayonnements solaires), de capter de l’énergie (solaire et éolienne), de récupérer de l’eau de pluie, de filtrer l’air et de favoriser la biodiversité tout en créant des espaces intermédiaires habitables et adaptables. Il est basé sur une approche constructive par le projet. 2. Habiter léger pas cher et bio porte sur la construction légère en matériaux biosourcés. Par « construction légère », j’entends consommant le moins de matière possible, tout en produisant le plus d’espace possible. « Architecture should touch the earth lightly », nous reprenons cette idée de Glenn Murcutt qui nous encourage à concevoir des architectures qui se posent de façon presque provisoire, construite en consommant le moins de ressources possible, même si ce sont des ressources lourdes, au sens du poids propre. 3. Milieux de vie durable fait la connexion avec les instituts d’urbanisme de Grenoble et Lyon, et développe une réflexion sur les mobilités et les espaces habités en lien avec la géographie. On retrouve ici des connexions avec ce qui a pu être décrit précédemment par Inès Lamunière sur l’histoire du grand territoire, même si nous ne sommes pas des spécialistes de ces échelles, cela reste un thème auquel il faut rester connectés pour garder la cohérence globale. 4. Dessin-Chantier 2.0 se préoccupe des conditions d’augmentation de notre capacité de production de logements, et des outils à mettre en place pour répondre aux besoins futurs. Est-ce que c’est de l’industrialisation ? Est-ce que c’est de l’artisanat ? Est-ce que c’est de l’industrialisation pour certaines parties et de l’artisanat pour d’autres ? Comment fait-on intervenir l’auto-finition, l’auto-production ? Autant de questions extrêmement importantes qui se posent, et notamment sur le plan juridique. 5. Numérique-Robotique est centré sur les apports du numérique et de la robotique

au niveau des méthodes de conception et de construction. Il est directement relié avec les préoccupations de R&D de la chaire Digital RDL de l’ENSA de Grenoble. 6. Habitat et Santé est un thème est émergent qui se développe très vite, en tout cas à Grenoble. Il a reçu beaucoup d’échos du côté des départements de la santé et de la médecine, par rapport à la question de l’intégration de l’habitat dans la chaîne du Care. Nous avons détecté tout un champ de recherche à mener rapidement autour des nouvelles interfaces patients/logement à partir du constat que toute une part de la médecine allant se faire désormais à distance, les gens vont se soigner de plus en plus souvent chez eux. Du point de vue architectural nous devons donc nous interroger sur ce que cela implique au niveau de l’organisation des logements, des immeubles collectifs, des villes et plus globalement de l’habitat. Je n’ai aucune réponse à vous présenter à ce stade. Nous avons seulement identifié le fait des questions qui méritent des travaux de recherches approfondies. Par exemple, si vous faites une consultation à distance, avec un médecin, que vous êtes chez vous, où vous mettez-vous ? Dans la salle de bain ? Dans les toilettes ? Dans le séjour devant tout le monde ? Ce sont des questions qui vont, d’une manière ou d’une autre, changer l’habitat. Si on réfléchit économiquement, si un habitat bien conçu permet d’éviter de dépenser de l’argent en médicaments, il y a un énorme impact financier sur la chaîne immobilière et sur notre conception des espaces habités. Réfléchir à comment le cadre de vie, le logement, mais aussi l’environnement urbain et naturel, peuvent faire partie du système de soin et du maintien de la santé, est une nouvelle façon d’appréhender l’habitat. Les médecins apprennent chaque jour un peu plus comment beaucoup de maladies sont liées à des causes multifactorielles parmi lesquelles l’environnement est souvent concerné au premier chef. Voici donc le cadre dans lequel les thèses de la Chaire Habitat du futur peuvent se développer. Elles peuvent n’explorer qu’un seul des thèmes annoncés, ou en croiser plusieurs. Le montage –59–


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des projets de recherche partenariale doit être pensé d’une manière agile et très adaptable. L’écosystème autour des GAIA permet, en fonction de la question de recherche, d’assembler un consortium de différents partenaires intéressés se groupant pour soutenir le projet. Chaque fois que la question change, l’organisation change. La géométrie de chaque consortium est variable en fonction du projet. La compétence spécifique de la SAS GAIA réside dans sa capacité à combiner les partenaires dans un cadre contractuel efficace et équilibré. C’est à la fois un peu complexe à penser, mais c’est surtout très complexe à monter. Voici, pour finir, quelques exemples des thèses qui ont été lancées dès 2016, car nous n’avons pas attendu que l’outil soit complètement au point pour pouvoir commencer. Actuellement, trois thèses sont en cours et deux autres en projet. Je montrerai d’abord celle de Mathilde Padilla, doctorante de l’école d’architecture de Lyon, qui travaille avec une copropriété sur un immeuble d’habitation situé au 44 rue de la Favorite à Lyon. C’est un très beau bâtiment moderne construit par les architectes lyonnais FrançoisRégis Cottin et Alain Chastel. Le bâtiment a une façade légère et mince conçue par Jean Prouvé. Elle ne fait que 5 cm d’épaisseur. Elle est exposée plein ouest et plein est, ce qui veut dire qu’en été, c’est un four, et en hiver un lieu de déperditions thermiques phénoménales. Tous les habitants aiment leur façade classée patrimoine du XXe siècle, mais ils ne peuvent plus vivre derrière, parce qu’il fait trop froid en hiver ou trop chaud à la belle saison. Il y a donc un vrai sujet de recherche sur l’enveloppe : comment réhabiliter une façade légère de Jean Prouvé en la mettant au standard de confort et de consommation d’énergie actuels sans dénaturer ses qualités patrimoniales ? Pour développer cette recherche, Mathilde travaille au sein de l’agence d’architecture Archipat, spécialisée dans les interventions sur le patrimoine, dans le cadre d’une bourse CIFRE. Elle est encadrée par Philippe Dufieux et Olivier Balaÿ, professeurs à l’ENSAL. Le BRAUP et la copropriété ont financé la fabrication d’un premier prototype. Le travail 60–60–

des Grands Ateliers et de la chaire HdF, a été de construire les partenariats avec les différents industriels. Le premier prototype est prévu pour le mois de juin prochain. La deuxième thèse est menée par Malaury Forget au sein de l’unité de recherche AE&CC de l’école de Grenoble, sous la direction d’Anne Coste. Elle relève d’une approche plus classique puisqu’il s’agit d’une analyse historique des expérimentations développées dans la ville nouvelle de Milton Keynes dans les années 70. Le projet prévoit la réalisation d’un prototype, mais cette phase n’est pas encore engagée. La troisième thèse en cours est celle de Rémi Junquera, dirigée par Olivier Balaÿ, financée par une bourse CIFRE au sein de l’agence Tangram Architectes, dans le cadre d’un partenariat signé avec Alliade Habitat et l’agglomération d’Annemasse pour une ferme urbaine décentralisée. Une quatrième thèse présentée par Charlotte Laffont, encadrée par Olivier Balaÿ, est en cours de montage pour une étude de la conception de logements coopératifs en milieu urbain dense sous l’angle des proxémies sonores. Et un cinquième sujet est à l’étude pour une thèse en partenariat avec la société Textiles Serge Ferrari sur les enveloppes de protection solaire à rapporter sur de bâtiments existant en créant des espaces intermédiaires. Il y a d’autres programmes de recherche en cours de développement que je voulais également vous montrer, même s’ils n’ont pas encore donné lieu à des thèses. Voici par exemple, un travail sur Firminy-Vert que mène Franck Le Bail, enseignant-chercheur à l’école de Grenoble, avec des étudiants de fin de Licence. Il examine la question de la rénovation des barres d’habitation construites dans les années soixante. C’est un sujet assez générique qui concerne tout un pan du patrimoine du XXe siècle. L’OPH de Firminy a mis à sa disposition deux travées vides d’un immeuble de FirminyVert. Le quartier connaît un important phénomène de vacance. Il y a alors une réorganisation possible des espaces habités. Le projet proposé


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aux étudiants consiste à vider les travées afin de repenser la manière de les aménager en ménageant des vides ou en organisant des appartements plus grands. Franck a mis en place tout un processus de co-conception avec les habitants. Il teste avec l’OPH et le LabCDC, les outils méthodologiques permettant d’inviter les gens à participer à la construction et à la conception. Il fabrique aussi un concept général sur les espaces communs partagés, à partir d’une analyse détaillée des besoins. le projet s’est concrétisé sous la forme d’un volume test aux Grands Ateliers permettant de se rendre compte des effets spatiaux dus à des variations en hauteur et en largeur de l’espace habitable dans une trame constructive très serrée. La chaire HdF a participé à l’assemblage des partenaires autour du sujet et à la mise en place des participations financières de chacun. Pour conclure, ce que je vous ai présenté là est un outil au service de la recherche et développement pour les écoles d’architecture. Il est, pour l’instant, centré sur AuvergneRhône-Alpes parce que le ministère a souhaité d’abord travailler avec les écoles qui étaient déjà fortement impliquées dans Les Grands Ateliers et qui avaient un peu d’expérience

dans le domaine du partenariat. Mais c’est un outil national largement ouvert à d’autres écoles. La chaire HdF est un lieu ouvert à tous les candidats désireux de faire une thèse sur un sujet qui serait proche, ou qui s’inscrirait sur un des thèmes définis dans le programme, voire plusieurs qui se croiseraient. Les personnes intéressées sont donc invitées à venir nous rejoindre et à faire un doctorat dans le cadre de la chaire « Habitat du Futur ». Je vous remercie. Florence Sarano

Merci beaucoup pour cette présentation. J’aurais envie qu’on continue à se projeter dans l’avenir et peut-être poser la question, de ce que tu imagines de toute cette organisation, toutes ces différentes formations, toutes ces visions du monde, ces espérances, mais aussi ces utopies ? Qu’est-ce que tu imagines que ça peut avoir comme impact sur la recherche en architecture, sur les métiers, et sur l’enseignement ? Si tu te projetais un peu plus loin, à quoi ça aboutirait ? Pascal Rollet

Je vois trois sujets : Le premier c’est la place de l’architecte dans la société et les compétences qu’il assume ; comment les jeunes architectes en formation, ou ceux qui sortent juste, vont pouvoir exercer leur métier. Je pense que le mode d’agence classique est en fort déclin, voire obsolète, en tout cas économiquement il est très dur à tenir. Je pense que mes collègues qui ont une agence ici, savent que nos honoraires sont passés de 10-12 % à 6-7%, ce qui est juste intenable. Parallèlement à cette baisse, nous avons une augmentation de la complexité du travail à fournir, qui est exponentielle. Il faut donc réorganiser les choses différemment. Mon espoir c’est que le lien avec l’artisanat se refasse. Peut-être que je me trompe, mais ce n’est pas l’industrialisation à outrance, ce n’est pas la centralisation et la capitalisation à outrance qui nous sauvera, c’est au contraire le « small is beautiful » et la reconnexion avec un artisanat « upgradé » grâce aux nouvelles technologies –61–


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qui instaure une bonne compréhension du rôle de chacun. C’est ce qui va nous permettre de retrouver foi en quelque chose qui est plus de l’ordre du bâtisseur du Moyen-Age. J’oublie le dôme de Florence, j’oublie le fait qu’il y a un des maîtres maçons ou maître charpentiers qui a dit un jour : « je vais vendre le dessin plutôt que la construction », ce qui a fabriqué un ressentiment très fort de ceux qui bâtissent par rapport à ceux qui dessinent. Il faut qu’on retrouve cette connexion intelligente, collective, partagée avec la matière, la construction, et le chantier. Je vais même aller franchement plus loin, en disant quelque chose qui peut nous amener en prison actuellement, c’est le fait qu’il faut qu’on

devienne des promoteurs. Il faut aussi qu’on arrête de penser qu’il y a des gens, qui, parce qu’ils ont assez d’argent pour faire du bénéfice sur la construction, sur le dos des habitants, vont produire ce qu’il faut des logement de bonne qualité. C’est juste l’inverse qui se passe. Les seuls qui font à peu près de la qualité, ce sont les gens de l’habitat social, parce qu’ils ont une mission sociale, et un intérêt à avoir des bâtiments pérennes qu’ils gardent en gestion directe. La promotion actuelle conçoit l’habitat comme un produit financier, alors que je considère que le logement est un produit de première nécessité, ce qui signifie - au passage – qu’il ne devrait pas être soumis à la TVA (ça ferait déjà baisser le prix d’au moins 15%). Les architectes, les constructeurs, les bâtisseurs et les artisans, au lieu de fonctionner par corporation verticale en silo, s’ils se regroupent en horizontal, ont une force de frappe énorme, complètement sous-estimée. Nous l’avons vu avec le Solar Decathlon, dès qu’on faisait travailler ensemble une équipe de 50-60 62–62–

architectes, ingénieurs, bâtisseurs sur un même projet, on voyait une différence considérable dans la manière de travailler et dans le résultat qui en sortait. Le projet Canopéa®, a été construit en 1 mois et demi, alors qu’actuellement pour faire une maison équivalente, il faut 1 an, avec des prêts financiers, des frais financiers, de la perte de temps, et de la frustration. Je prendrai un autre exemple, qui me motive dans cette croyance, parce que c’est un peu du domaine de la foi : c’est le Danemark. Vous allez au Danemark, l’habitat est déjà 20% moins cher parce qu’il n’y a pas de TVA dessus (c’est une question d’organisation politique), mais surtout une même maison que ce qu’on achète chez nous 250 000 euros, coûte au moins 30-40% moins cher parce qu’au lieu d’être produite en 1 an, elle est produite en 4 mois, par des équipes cohérentes et intégrées, qui font tout en un seul coup. Ils sont maçons, briquetiers, chauffagiste, plombiers et électricien. Ce sont des entreprises intégrées et ils ont les concepteurs qui travaillent avec eux, que ce soit des architectes, et des bâtisseurs. Cette organisation ressemble au temps où l’on construisait les cathédrales au Moyen-Age. C’est un peu mon rêve, certainement une utopie, mais je pense qu’il y a quelque chose à faire. On voit comment réagissent à la fois les habitants et à la fois les entrepreneurs sur ces expérimentations, ils sont demandeurs, alors qu’au départ ils étaient très frileux. Le second c’est la formation. Cela veut dire qu’il faut qu’on forme ces corps de métier ensemble, car si on continue à former les gens séparément, on ne fait qu’encourager les inimitiés potentielles. C’est à dire que dès que vous arrivez avec un jeune architecte, à qui on dit, le projet il faut le faire et le refaire sans arrêt, et qu’il faut absolument le pousser à fond, et que de l’autre côté vous avez quelqu’un à qui on a demandé en permanence d’optimiser son précieux temps de travail, il y a conflit financier de base. Alors que dès qu’ils travaillent ensemble au début, ou qu’ils ont une habitude de collaboration, et que chacun trouve sa place, on trouve alors un équilibre. Je pense que s’ils ont un intérêt commun, il y a redistribution financière tendant vers un meilleur équilibre.


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Il faut créer les lieux où cette co-création est possible. Je pense qu’on en a un embryon possible aux Grands Ateliers. On est capable de monter des programmes de première année, où on a 50 compagnons et 50 étudiants en architecture qui vont découvrir ce que c’est que de fabriquer un escalier en une semaine, en produisant une maison aux escaliers, avec écrit en gros sur la façade la définition de Gustave Flaubert : « Architectes. Tous des imbéciles. Oublient toujours l’escalier ». En faisant ce projet ensemble, ils vont comprendre les problématiques, à la fois spatiales, constructives et symboliques. Parce qu’une rampe qui s’enroule autour d’un mur de pierres, ce n’est pas la même chose qu’un escalier avec un demitour à volées droites, ou un escalier balancé qui épouse la marche et le déplacement du corps, ou un escalier à vis qui est un tuyau permettant de passer très rapidement de l’étage à un autre. La troisième c’est la recherche en architecture. Elle doit émerger. Je pense que la recherche en architecture fait partie de ce qu’on appelle la recherche finalisée. Dans le processus de recherche classique - fondamentale et appliquée - on est plutôt dans le top down, c’est-à-dire que le chercheur se pose une question, il met au point une technologie qu’il propose sur le marché. La recherche finalisée fait partie de la recherche appliquée, mais c’est une façon inversée de prendre les problèmes. Dans un processus en bottom up le chercheur considère que c’est la société qui pose des questions auxquelles il répond par une recherche. Les questions

territoire par rapport aux risques naturels ? Comment se protéger des feux dus aux sècheresses ? Comment gérer l’eau ? Je ne veux pas être catastrophiste, mais nous sommes face à un problème de survie. On n’a pas un problème de survie à 50, on a un problème de survie à 7 milliards, ce n’est pas du tout la même chose ! Ce ne sont pas du tout les mêmes stratégies à adopter ! La loi des grands nombres change tout. Mettre en place des stratégies pour qu’on passe ce cap et qu’on se mette en sécurité, ou mieux, que l’on retrouve un équilibre du monde qu’on a déséquilibré, à 7 milliards, il faut beaucoup de recherches pour apporter des réponses sensées et efficaces. On sait faire des objets bâtis performants d’un point de vue environnemental, mais je ne suis pas sûr qu’on sache faire des quartiers, même si ça commence à aller. Les villes quant à elles, ne sont pas encore au point. Et puis alors les territoires, les pays ou encore les continents, là, c’est encore c’e

que nous posent la société aujourd’hui, sont pour moi, très simples. Comment va-t-on faire l’habitat qui va nous permettre de survivre demain ? Avec quelle quantité de matériaux ? Dans quelles conditions de confort ? Sur quel –63–


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Clôture ..........................................................

Élodie NOURRIGAT Architecte, Docteur en architecture, Professeur à l’ENSAM Responsable Scientifique HITLab

Nous voilà au terme de cette journée d’échange extrêmement riche, et il me revient la tâche de conclure. Avant toute chose, je souhaiterai remercier chacun de nos intervenant : Xavier Bonnaud, Pascal Rollet, Josep Parcerisa Bundo, Inès Lamunière, et Georges Legendre, malgré le fait que les grèves ne lui aient pas permis de nous rejoindre.

Merci à chacun d’entre vous de nous avoir consacré du temps pour partager vos expériences, expertises et point de vue, qui enrichissent notre propre recherche et positionnement. L’unité de recherche HITlab est bâtie autour de 3 convictions. La première est que l’Architecture est une discipline à part entière. Àce sujet Edgar Morin définie qu’« une discipline –65–


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tend naturellement à l’autonomie, par la délimitation de ses frontières, le langage qu’elle se constitue, les techniques qu’elle est amenée à élaborer ou à utiliser, et éventuellement par les théories qui lui sont propres. » Ainsi il est essentiel que la recherche en architecture travaille dans ce sens.

Partant de ce postulat, notre second engagement est celui de porter la recherche par le projet, en positionnant l’expérimentation comme outils de recherche. L’an passé lors du 1er symposium portant sur cet axe, nous avons pu explorer des voies diverses et aujourd’hui vos interventions renforcent ce positionnement. Enfin, nous croyons résolument que la recherche en architecture est un véritable levier d’insertion professionnelle pour les futurs architectes. Notre métier évolue, car le monde dans lequel nous agissons se complexifie et il revient aux architectes d’être en mesure d’affronter cette réalité. Car même si les méthodes et outils seront différents, la rigueur, et le professionnalisme, seront toujours des compétences nécessaires. Pour citer a nouveau Edgard Morin il devient nécessaire d’« Avoir une connaissance et une pensée qui affronte la complexité du réel. ». Ainsi l’engagement dans la recherche permettra la mise ne place de cette nécessaire connaissance voire conscience.

C’est pourquoi nous avons résolument fait le choix de bâtir notre unité sur un positionnement disciplinaire, en regroupant des enseignants architectes et praticiens. Ceci n’exclu en rien les collaborations et mises en perspective avec d’autres disciplines, bien au contraire, car c’est grâce à une confrontation et un dialogue ouvert que nous pourrons progresser. Mais pour que le l’interaction existe, le positionnement de départ doit d’être clair. En tant qu’architecte, il est essentiel d’apprendre à s’ouvrir à d’autres milieux, mais sans confusion de genre et depuis notre propre discipline. Nous devons revendiquer l’Architecture à l’articulation entre Théorie & Pratiques. 66–66–

Il est essentiel que les architectes d’aujourd’hui et surtout de demain soit en capacité d’agir sur les conditions de vie des hommes avec conscience des changements radicaux qui les attendent, sans posture dogmatique, formelle, voire même esthétique. Ainsi, notre ambition est de construire les outils de la mise en place d’un processus de pensée permettant ensuite une expression, et un engagement libre et assumer par chacun Une des pistes de réflexion passe peut-être par l’idée de considérer le projet comme un écosystème. J’entends « écosystème » comme Arthur Tansley le définit en s’appuyant sur l’idée « d’ensemble » de « milieu » et « d’interaction ». Un écosystème interagit avec un ou des milieux,


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en tissant de nouvelles formes de collaborations, et s’appuie sur l’idée de « faire ensemble ». La nécessaire interaction solidaire d’un écosystème pour survivre, s’applique autant aux projets qu’à ceux qui agissent dessus. Ceci implique de développer des synergies nouvelles pour décloisonner les différentes pratiques et recherches en architecture. Alors comme nous le propose Buckminster Fuller : « The best way to predict the futur it’s to design it ! » C’est bien dans ce sens que nous nous engageons !

car ce fut un véritable plaisir partagé, que nous comptons bien poursuivre. Enfin, l’organisation de cette journée n’aurait pu être possible sans le soutien de nos partenaires. Je remercie Le Ministère de la Culture et le BRAUP, Montpellier Méditerranée Métropole, Arts Hélios, La Région Occitanie, L’association Archipel de l’école, et l’association Métropoles du Sud. Et bien sur l’ENSAM et son directeur pour son soutien. Merci à Barbara et Valérie pour l’organisation. Aujourd’hui c’est collectivement, que nous avons répondu aux ambitions de cette journée, dans une dynamique positive. Il ne me reste plus qu’à vous donner RDV l’année prochaine pour une nouvelle édition.

Je remercie aussi tous les membres de HITLab qui ont pris part à cette journée, démontrant notre volonté commune de construire et avancer ensemble. Je pense pouvoir m’exprimer au nom de tous –67–


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École Nationale Supérieure d’Architecture de Montpellier :::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

Direction scientifique : Comité scientifique :

Élodie NOURRIGAT

Élodie NOURRIGAT // Jacques BRION //

Laurent DUPORT // Florence SARANO // Pierre SOTO

Editeur : École Nationale Supérieure

d’Architecture de Montpellier

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Le Groupe de Recherche en Formation HITLab et l’Association Métropoles du Sud tiennent à remercier :::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

Pour la mise à disposition de la salle : Le Musée Fabre Montpellier Méditerranée Métropole

P our leur soutien : Le Ministère de la Culture

Montpellier Méditerranée Métropole Région Occitanie L’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Montpellier L’Association Archipel - association de l’ENSAM Arts Hélio GRF HITLab

Partenaires de l’événement :

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Le bureau HITLab

Jacques Brion

Élodie Nourrigat

Architecte, Pr. ENSAM Membre du conseil GRF HITLab

Architecte, Pr. ENSAM Responsable scientifique GRF HITLab

Laurent Duport

Florence Sarano

Architecte, MCF. ENSAM Membre du conseil GRF HITLab

Architecte, MCF. ENSA Marseille Membre du conseil GRF HITLab

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Les membres HITLab

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Clothilde Berrou

Thomas Dalby

Architecte, MCF. ENSAM Membre GRF HITLab

Architecte, Enseignant ENSAM Membre GRF HITLab

Stéphane Bosc

Daniel Delgado

Architecte, MCF. ENSAM Membre GRF HITLab

Architecte, MCF.A. ENSAM Membre GRF HITLab

Axelle Bourdeau

Guillaume Girod

Architecte, Enseignante ENSAM Membre GRF HITLab

Architecte, MCF.A. ENSAM Membre GRF HITLab

Jane Coulon

David Hamerman

Architecte, MCF. ENSAM La Réunion Membre GRF HITLab

Architecte, MCF. ENSAM Membre GRF HITLab

Malek Dahbi

Stéphanie Jannin

Architecte, MCF. ENSAM La Réunion Membre GRF HITLab

Architecte, MCF.A. ENSAM Membre GRF HITLab


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Les membres HITLab

Jérôme Lafond

Julie Morel

Architecte, MCF. ENSA Clermont Ferrand Membre GRF HITLab

Architecte, Enseignante ENSAM Membre GRF HITLab

Johan Laure

Jean Réhault

Architecte, Enseignant ENSAM Membre GRF HITLab

Architecte, MCF ENSA Rennes Membre GRF HITLab

Brice Le Bouvier

Dorine Sénéchal

Architecte MCF. A. ENSAM Membre GRF HITLab

Architecte, Enseignante ENSAM Membre GRF HITLab

Nicolas Lebunetel

Pierre Soto

Architecte, MCF.A. ENSAM Membre GRF HITLab

Architecte, MCF. ENSAM Membre GRF HITLab

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HITLab // Axes de recherches :::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

Habiter Habiter est abordé de manière large et ouverte portant ainsi un travail autour de la spécificité des modes de vie locaux propres à chaque territoire, associé à la prise en compte de l’évolution des villes et de l’habitat. Cela s’articule également sur la volonté de changer l’image du lieu par la qualité architecturale et spatiale et d’offrir la possibilité d’habiter tout type de lieu qu’il soit commercial, technique ainsi que des lieux de travail. Sera posée la question du vivre ensemble, de la mise en place des conditions de l’habiter, à l’aune des nouvelles conditions culturelles, sociologiques, écologiques, environnementales, par le prisme de dispositifs urbains et architecturaux situés.

Innover L’architecture a de tout temps su se mettre en posture d’innovation, au regard notamment des avancées techniques, technologiques et sociétales. Aujourd’hui les innovations doivent dépasser le seul champ technique pour construire des dispositifs et des conditions de production de projets innovants. Innover n’est pas inventer ou rejeter pour recréer. Nous nous attachons à la prise en considération d’un existant, d’un déjà là comme fondement. Ainsi, nous considérons l’innovation en tant qu’introduction d’un processus, où de pratiques nouvelles dans un processus ou pratiques existantes.

Transformer Au-delà du respect du passé, transformer c’est refuser d’effacer la mémoire, c’est trouver de nouveaux usages à des bâtiments et des sites existants, c’est explorer leur capacité de mutation en tenant compte de l’amélioration de la qualité d’usage, d’économie de l’existant à l’aune du développement durable. Il s’agit de s’inscrire dans une démarche instrumentée et critique permettant l‘acquisition d’une culture plaçant la réflexion sur l’évolution des idées de (ré)-utilisation, de réemploi et de réversibilité.

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