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Les exotismes

n°02

Le Village Opéra de Christoph Schlingensief au Burkina Faso L’Enlèvement au sérail revisité avec l’écrivaine Aslı Erdoğan Jean-François Staszak éclaire nos désirs d’exotismes


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Édito de Caroline et Eric Freymond, du Cercle du Grand Théâtre et de la Fondation Yves et Inez Oltramare

UN NOUVEAU MAGAZINE PUBLIÉ AVEC LE SOUTIEN

Dépasser l’exotisme Les deux opéras à l’affiche du Grand Théâtre qui ont guidé le choix thématique du dossier, « exotismes », ont été créés au XVIIIe siècle. Jean-Philippe Rameau a composé Les Indes galantes en 1735, et Mozart L’Enlèvement au sérail en 1782. Les Indes sont en fait la Turquie, la Perse, le Pérou et l’Amérique du Nord. Le sérail, lui, est situé dans une Turquie de pure fantaisie. Dans le sillage des traductions des Mille et Une nuits, les deux œuvres explorent l’amour dans des contrées exotiques. Si la musique de l’époque garde toutes ses qualités initiales, redécouverte avec bonheur de génération en génération, qu’en est-il des livrets ? Quel est le sens de présenter un récit – L’Enlèvement au sérail – basé sur un orientalisme exotique et caricatural dans un monde profondément différent de celui d’il y a plus de deux siècles ? Le directeur du Grand Théâtre Aviel Cahn a choisi d’amener un regard critique sur ce livret en conviant l’écrivaine turque Aslı Erdoğan à le revisiter. Aujourd’hui exilée en Allemagne, à quelques heures de route de la ville natale de Mozart, elle a collaboré avec le metteur en scène Luk Perceval, et ils ont convenu de se baser sur des passages de son premier roman Le Mandarin miraculeux pour développer cette version inédite du Singspiel qui s’annonce véritablement ancrée dans le présent. Ce magazine s’appuie sur la programmation du Grand Théâtre pour ouvrir les esprits et les curiosités également en dehors de Genève. Il vous emmène à Paris, à La Colonie , barrée donc, qui s’affirme par son appellation même comme un lieu de débat sur le passé colonial de la France, sujet qui fait encore et toujours controverse. Ce lieu culturel initié par l’artiste franco-algérien Kader Attia accueille depuis trois ans des débats, films, concerts et expositions sur la décolonisation. Dans un des articles de notre dossier, l’écrivaine militante Françoise Vergès, une habituée des lieux, en dépeint l’esprit, la nécessité et l’urgence de penser la « réparation ». Un autre article vous fait découvrir Laongo, au Burkina Faso, où le cinéaste, artiste et metteur en scène allemand Christoph Schlingensief – qui a marqué le monde lyrique avec ses mises en scènes radicales – a imaginé son Village Opéra. Ce projet fou initié peu avant son décès en 2010, a été développé depuis lors par sa veuve Aino Laberenz et construit par le grand architecte burkinabé Francis Kéré. L’opéra y est considéré au sens large, comme une manière de comprendre et de décrire une société dans son ensemble, une sculpture sociale, un art unificateur. Ce projet allie un esprit artistique visionnaire avec une action de développement éducatif et médical. Chacun à sa manière, cet opéra revisité par des enjeux d’aujourd’hui, ce lieu de réparation des traumas coloniaux, ce village où les idées et savoirs de deux continents se rejoignent, tente de dépasser les clichés des exotismes et de construire des futurs, malgré les troubles du monde présent. Nous vous souhaitons une excellente lecture !

Olivier Kaeser

Olivier Kaeser est historien de l’art, commissaire d’expositions d’art contemporain et de projets pluridisciplinaires. Il a codirigé le Centre culturel suisse de Paris pendant dix ans, après avoir mené en duo l’espace d’art indépendant attitudes, à Genève et ailleurs. Il a coédité de nombreux livres d’artistes et autres publications culturelles.

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www.louismoinet.com


RUB RI QUES

Vue d’artiste du projet de Village Opéra à Laongo, au Burkina Faso. Il est en construction depuis 2010 par le bureau Kéré Architecture à Berlin pour le compte de la société Festspielhaus Afrika GmbH fondée par Christoph Schlingensief et géré aujourd’hui par sa veuve Aino Laberenz. Le concept initial était d’attirer l’attention sur le Burkina Faso en tant que centre africain de cinéma et de théâtre avec la construction d’un centre de performance de classe mondiale. Lire notre reportage et interview page 8

D OSSI ER EXOT I SMES

Image de couverture

Édito 3 par Olivier Kaeser Mon rapport à l’opéra 6 Nina Childress, par Olivier Kaeser Ailleurs 8 Le «Village Opéra», un ovni dans la brousse, par Ignace Ismaël Nabolé et Serge Michel « L’opéra comme art unificateur, tout sauf élitiste », entretien avec Aino Laberenz par Olivier Kaeser et Serge Michel Duel 14 La politique peut-elle sauver le monde ? par Olivier Gurtner Reportage littéraire 2/4 16 Travail pour un, travail pour tous, par Max Lobe

Visite d’atelier 20 Mario Batkovic « Le studio donne vie à mes pensées », par Olivier Kaeser Rendez-vous 42 par Olivier Kaeser, Olivier Gurtner, Stephan Müller et Serge Michel Le tour du cercle 46 Denise Elfen-Laniado / Amin Aga Khan, par Serge Michel A vos agendas ! 48 par Olivier Gurtner

Affiche de l’Exposition nationale suisse à Genève, 1896. © DR

L’exotisme, par Jean-François Staszak 22 Dé-jouer les exotismes, un geste nécessaire au vivre ensemble, par Sylvie Chalaye 28 Les exils sombres et fertiles d’Aslı Erdoğan, par Serge Michel et Clara Pons 30 La Colonie, un lieu pour penser et agir des politiques de réparation, par François Vergès 34 Insert, photographies de Hassan Hajjaj, par Olivier Gurtner

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Sur le fil des exotismes, par Clara Pons 40

Éditeur Grand Théâtre de Genève, Partenariat Heidi.news

Directeur de la publication Aviel Cahn Rédacteur en chef Olivier Kaeser Édition Serge Michel, Florence Perret Responsable éditorial Olivier Gurtner Comité de rédaction Aviel Cahn, Olivier Gurtner, Olivier Kaeser, Serge Michel, Stephan Müller, Clara Pons Direction artistique Jérôme Bontron, Sarah Muehlheim Relecture Patrick Vallon

Promotion GTG Diffusion 38 000 exemplaires dans Le Temps Parution 4 fois par saison Tirage 45 000 exemplaires ISSN 2673-2114

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Mon rapport

à l’opéra

Entretien conduit par Olivier Kaeser

Nina Childress, Extraits Scala – 783, 19 x 27 cm, 2007 ; 742, 54 x 81 cm, 2004 ; 744, 19 x 27 cm, 2004, huile sur toile. Reproduction des peintures : Courtesy Nina Childress et galerie Bernard Jordan Paris/Zurich. © adagp 2019

Quel est le rapport à l’opéra de l’artiste Nina Childress, peintre en vue de la scène française, ancienne chanteuse punk et admiratrice de Armide (1686) de Jean-Baptiste Lully, le « créateur » de l’opéra français ? Nina Childress, 793 – famous contralto, 2008, huile sur toile, 195 x 130 cm (collection Ewa Podleś et Jerzy Marchwiński).

Nina Childress, Munich, 2017. © Anke Doberauer

Nina Childress, artiste basée à Paris, a eu des expositions personnelles au Mamco à Genève, au CRAC à Sète ou au Printemps de Septembre à Toulouse. Son travail est présenté jusqu’en janvier 2020 dans deux grandes expositions thématiques en France, Futur, ancien, fugitif – une scène française au Palais de Tokyo à Paris, et Opéra Monde au Centre Pompidou à Metz. Elle aura un solo show dès février 2020 à la Fondation d’entreprise Ricard à Paris.

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Nina Childress, vous êtes une artiste qui pratique principalement la peinture. De 1981 à 1984, vous étiez aussi Nina Kuss, chanteuse du groupe punk Lucrate Milk, ainsi que la seule femme du collectif Les Frères Ripoulin. Avec un tel parcours, comment l’opéra a-t-il croisé votre route ?

NC — Enfant, si j’entendais de l’opéra à la radio, j’avais le sentiment qu’on hurlait, et j’éteignais le poste. C’est par hasard, en allant voir La Dame de Pique, que le dernier air d’Hermann chanté par Vladimir Galouzine m’a chamboulée. J’ai réalisé le pouvoir de la voix. J’avais trouvé le véhicule le plus direct à l’émotion et c’est devenu une passion. L’autre chose qui me fascine dans l’opéra est la notion de répertoire, le fait que l’on œuvre dans un cadre strict : le livret, la partition. Dans la peinture on ne l’a pas, sauf quand on travaille dans l’appropriation. Quels sont les opéras qui vous ont le plus marquée, et pourquoi ?

Je distinguerais ceux qui m’ont marquée à l’écoute : Un Ballo in Maschera avec Anita Cerquetti ou le Rosenkavalier de Carlos Kleiber – pour la folie –, de ceux qui m’ont marquée à la scène : Einstein on the Beach de Philip Glass et Robert Wilson, Lady Macbeth de Mzensk par Martin Kusej et les très diverses productions de L’Orfeo pour une approche « art total ». L’opéra auquel je ne peux pas résister est Armide de Lully. Dès qu’on le donne, j’y cours. Racontez-nous votre rencontre artistique avec la diva polonaise Ewa Podleś ?

D’abord en l’écoutant quand elle chantait Polinesso dans l’Ariodante de Haendel. Ensuite en live, au festival Rossini de Pesaro. Puis ma mère, Brigitte Cormier, m’a signalé une symphonie de Mahler au Théâtre des Champs-Élysées et nous avons vu Ewa brièvement dans sa loge. Intéressée par son parcours, ma mère qui a fait des séjours en Pologne et assisté à la plupart de ses concerts pendant près de 10 ans, a décidé d’écrire sa biographie. Quant à moi, j’ai peint un grand portrait d’Ewa Podleś qui figure sur la couverture de l’édition polonaise de sa bio. Sa voix est unique, inoubliable.

Vos œuvres qui se réfèrent à l’opéra représentent tour à tour des portraits de cantatrices, des extraits de spectacles, des rideaux de scène ou encore le public. En quoi l’opéra stimule la peintre que vous êtes ?

Écouter de la musique est un avantage lorsque l’on peint. Mieux vaut connaître l’histoire et la musique en effet pour pouvoir apprécier une représentation d’opéra. J’écoute en boucle tous ceux que je vais voir. Car les voix me portent, l’énergie circule. J’aime l’esthétique de l’opéra, surtout celle du passé : toiles peintes, costumes conventionnels, accessoires en carton-pâte, maquillages de scène. Les tableaux sont donc nés de mes lectures et visionnages, sans que ce soit en relation avec la musique. Du punk à l’opéra, il y a un fil musical singulier. Pouvez-vous « représenter » la musique en peinture ?

Non. La musique accompagne. Le punk, c’était un défouloir, un sport. Je suis incapable de bien chanter, alors il me fallait hurler. Reste que le punk et l’art lyrique ne sont pas si éloignés, ils ont tous deux une forme d’outrance. En pleine préparation d’une exposition au Mamco, vous vous êtes retrouvée en tenue éclaboussée de peintre au parterre du Grand Théâtre de Genève. Comment avez-vous vécu cette expérience ?

Certes, je n’ai pas eu le temps de me changer mais je n’ai pu résister à assister au Trouvère. Cela m’a ramenée à ma période punk avec ces regards qui vous jaugent mais j’étais là pour Verdi, pas pour faire des mondanités. Ces derniers temps, vous semblez vous éloigner de l’opéra au profit d’autres arts scéniques. Est-ce une manière d’explorer de nouveaux défis picturaux ?

Je vis depuis dix ans avec un comédien. J’ai eu du mal au début à écouter du texte parlé, et j’avoue que je préfère le théâtre d’images ou des formes archétypales : boulevard, pantomime, Grand-Guignol. La magie de la scène est là, dans une forme souvent plus pure. Je recherche aujourd’hui plus de proximité, je vois des opérettes, des opéras baroques sobrement mis en espace. J’ai alors l’impression d’en faire partie. J’attends le jour où je pourrai participer à une mise en scène, de préférence lyrique, mais où cette magie du théâtre fonctionnerait à plein. Pour l’instant, je me contente de mettre en scène mes tableaux et c’est déjà pas mal. 7


Ailleurs

LE « VILLAGE OPÉRA », un ovni dans la brousse

Par Ignace Ismaël Nabolé et Serge Michel

Avant de mourir prématurément d’un cancer, l’artiste polymorphe allemand Christoph Schlingensief s’est allié à une star de l’architecture contemporaine, Francis Kéré, pour construire un village autour d’un opéra, dans la brousse du Burkina Faso. Le journaliste Ignace Ismaël Nabolé l’a visité. Il faut un peu insister. Le Village Opéra ? ! Le chauffeur de moto-taxi, à Ouagadougou, n’a jamais entendu parler d’un tel lieu et n’est pas très enthousiaste à l’idée de se risquer dans l’inconnu, alors que le Burkina Faso sort de trois jours de deuil national. Début novembre en effet, une attaque terroriste a tué 38 employés de de Boungou (propriété de Semafo), tout à l’est du pays, près des frontières avec le Niger et le Bénin. Une heure plus tard, il est rassuré. Quatre kilomètres après Ziniaré, chef-lieu de la région du Plateau central, un panneau blanc trône à droite de l’asphalte. Il faut alors s’engager sur la piste et 400 mètres plus loin dans la brousse, sur la terre rouge de la région avec une forte présence de granite, apparaissent d’étranges bâtiments, comme coiffés d’une casquette. Un village ? L’appellation peut paraître excessive. En tout cas, pas de marché ni d’échoppes ici, pas de cases ni d’arbre à palabres, mais des bicyclettes et des enfants que l’on entend réciter dans leurs classes, des petits bâtiments autour d’une sorte de crevasse. Dans un des bureaux, celui du directeur de l’école, on trouve une photo officielle à côté du poster de tous les chefs d’État du Burkina depuis l’indépendance. On y voit un blanc hirsute qui tient un parapluie dépareillé et fait une photo : c’est Christoph Schlingensief. Plus loin, à l’intérieur d’une autre bâtisse, des armoires, des documents, une table et trois chaises sont disposés. Nous sommes dans le bureau du premier responsable du « village artificiel ». Le cinéaste Motandi Ouoba se tient là, en chemise bleue. Il a été l’assistant de plusieurs réalisateurs bien connus au Burkina et en Afrique. Il est présentement l’administrateur du Village Opéra. 8


Pour les artistes, si le Village Opéra n’existait pas, il faudrait l’inventer !

Ignace Ismaël Nabolé, 33 ans, est journaliste à Ouagadougou pour le média en ligne Burkina24.com. Il couvre depuis 2013 l’actualité politique et culturelle de son pays. Il a été remarqué pour ses articles « Kounkoufouanou ou les oubliés de la guerre des terres » et « Vie de ‘bonnes’ : Causeries nocturnes à Naab-raaga ».

L’école du Village Opéra, 2015. © Lennart Laberenz

Une timeline en guise de logo : le symbole du Village Opéra.


Une classe d’élèves à l’école du Village Opéra. © Ignace Ismaël Nabolé, 2019

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« Schlingensief ? Je ne l’ai pas très bien connu, mais c’était une grande gueule en Allemagne. Il parlait. Il ne se taisait pas. Christoph était un artiste complet : peintre, cinéaste, photographe, homme de théâtre. Il disait qu’il avait fait son premier bout de film à l’âge de 8 ans. Il voulait que les enfants soient au contact des arts plus tôt. Après la pose de la première pierre du Village Opéra, il est rentré en Allemagne et il est décédé. Il savait bien de quoi il souffrait. Mais il a tenu à réaliser son rêve. À part la première pierre, les autres, il ne les a pas vues. » Ce début de village est donc l’œuvre d’un homme qui a beaucoup marqué l’Allemagne par son talent et ses provocations, comme de faire jouer Hamlet par d’anciens néo-nazis. Il est mort trop jeune, à 49 ans, d’un cancer des poumons, mais il a voulu que ce « village », au Burkina Faso, soit la trace qu’il laisse sur terre. En fait, c’est surtout l’œuvre de sa veuve, Aino Laberenz (lire son interview page 12). « Il faut reconnaître beaucoup de mérite à sa femme, poursuit Motandi Ouoba. Parce que quand Christoph est mort, nous, Burkinabés, nous avons pensé que le projet l’était aussi. Mais elle a repris le flambeau et fait tout ce qu’elle peut. » Le « village artificiel » – c’est comme ça que plusieurs de ses occupants l’appellent – comprend pour l’instant 23 bâtiments sur 19 hectares, dont une école, un centre de santé, des logements, des bâtiments administratifs. Ils sont bioclimatiques, avec un double toit, pour rester frais sans climatisation, et ont été conçus par une des stars du Burkina Faso, l’architecte Diébédo Francis Kéré, installé à Berlin, mondialement connu pour son style « Radically Simple » et ses constructions qui utilisent les matières locales. « On est arrivé peut-être au tiers de ce qui est prévu », dit l’administrateur. Ce qui manque surtout, c’est le gros morceau : l’Opéra, au centre, à l’endroit de la crevasse et de quelques arbustes revigorés par la saison des pluies. « C’est cette salle qui commande tout le reste, dit Motandi Ouoba. Les bâtiments qui existent préparent la salle de spectacle. Quand elle sera réalisée, beaucoup d’activités vont démarrer. Ce qui a empêché la construction de la salle jusqu’ici, c’est le manque de moyens financiers. Dans le domaine de la culture, il faut des mécènes ». À part le bâtiment central, dont on voit des dessins, le reste fonctionne plutôt bien et fait penser que le Village Opéra est un projet viable, pas une utopie. L’école accueille 180 enfants des villages alentours, dans six classes. Une scolarité à zéro franc CFA pour une éducation classique avec, en prime, des initiations aux arts tels que le conte, le dessin, le cinéma et la musique. À chaque fois, ce sont des artistes qui viennent les former. Pour la musique, c’est le rappeur Smockey, figure de proue du mouvement Le Balai citoyen qui a obtenu la fuite du président Blaise Compaoré en 2014, après 27 ans de règne. Il y a aussi le centre de santé, qui accueille 150 à 200 patients par mois, avec des pics entre juillet et octobre, lors des crises de paludisme : jusqu’à 800 malades. La clinique dentaire suit également de son côté 150 à 200 patients par mois. Côté culture, des concerts et des artistes en résidence, comme le sculpteur français Hervé Humbert, qui met les pieds en Afrique pour la première fois ou le danseur et chorégraphe burkinabé Aguibou Bougobali Sanou, lequel ne tarit pas d’éloges sur le lieu. « Si ce village n’existait pas, il faudrait forcément l’inventer, dit ce dernier. C’est dommage que l’initiateur soit déjà parti au ciel. Quand j’y serai aussi, j’irai lui serrer les mains. C’est autour d’idées comme les siennes que se construisent de vrais villages et de vraies mégalopoles. Tout part d’un espace culturel, d’un centre de soins, d’une école. Je suis tombé à la renverse de voir ça dans un coin comme ici. Nos villes n’ont même pas ça, en termes d’architecture, d’économie, d’énergie, de beauté. » Évidemment, tout le monde rêve de l’aboutissement du projet. Mais aussi d’améliorations. Issa Ouédraogo, le dentiste, estime ainsi que la fraîcheur des bâtiments de Francis Kéré ne suffit pas, que la chaleur nuit aux appareils dentaires. L’infirmière Martine Kaboré née Sawadogo, responsable du centre de santé, regrette, elle, qu’il n’y ait pas de restaurant à proximité du centre de  santé : les familles des patients doivent leur envoyer chaque jour de la nourriture. « Mais les bâtiments sont vraiment très bien, les patients sont à l’aise et ils regagnent rapidement la santé. »


AILLEU RS

Ouédraogo Issa, dentiste, responsable du cabinet dentaire du Village Opéra. © Ignace Ismaël Nabolé, 2019

Dans le Village Opéra, 2015. © Lennart Laberenz

L’école accueille 180 enfants des villages alentours, dans six classes. © Erik-Jan Ouwerkerk/Kéré Architecture, Berlin

Vue d’artiste du Village Opéra avec son bâtiment central, tel que projeté par le bureau Francis Kéré. © Erik-Jan Ouwerkerk/Kéré Architecture, Berlin

Le « village artificiel » comprend pour l’instant 23 bâtiments sur 19 hectares, dont une école, un centre de santé, des logements, des bâtiments administratifs.

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Comment avez-vous impliqué la population locale ?

«L’OPÉRA COMME UN ART UNIFICATEUR, TOUT SAUF ÉLITISTE !»

Propos recueillis

Depuis la mort en 2010 de son mari, le metteur en scène et artiste Christoph Schlingensief, la costumière Aino Laberenz dirige le projet « Village Opéra » au Burkina Faso (Operndorf Afrika).

par Olivier Kaeser et Serge Michel

Quand et comment Christoph Schlingensief a-t-il eu l’idée d’un Village Opéra au Burkina Faso ?

AL — C’était en 2008. Quand Christoph est tombé malade, il s’est demandé ce qu’il laissait derrière lui. Il voulait quelque chose pour les autres, un espace libre pour que les artistes puissent développer leur créativité et que les autres puissent accéder à un espace artistique. Pourquoi à Laongo ?

Nous cherchions un lieu avec le gouvernement du Burkina Faso. Après quelques repérages, nous sommes tombés sur Laongo et cet endroit nous a plu immédiatement car il dégageait une énergie particulière. Nous tenions à développer ce projet dans une zone rurale, car l’accès à l’éducation y est primordial.

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Pour nous, il est crucial de travailler avec la communauté locale, pour créer des emplois et soutenir l’économie burkinabée. Dans le même sens, nous n’acceptons aucun don de matériel s’il s’agit de produits qui peuvent être trouvés sous la même forme sur place. La vingtaine de personnes participant à notre projet à Laongo sont donc burkinabées : les enseignants, le personnel médical et administratif ou le chef de la cantine. Certaines d’entre elles vivent dans le village avec leur famille et font vivre ce lieu. Les quelques Allemands du projet, eux, se trouvent ici, à Berlin. Christoph Schlingensief était-il un tel fan d’opéra qu’il a voulu en construire un au milieu de la brousse ?

Ce projet n’a pas pour but d’amener l’opéra au Burkina Faso mais bien d’offrir un lieu d’échanges culturels. L’opéra au sens large – une manière de comprendre et de décrire une société dans son ensemble. Christoph imaginait l’opéra comme une grosse boîte avec des trous par lesquels la société peut donner et recevoir en retour. L’opéra comme une sculpture sociale, dans un dialogue très ouvert. L’opéra comme un art unificateur, tout sauf élitiste. C’était important pour Christoph. L’opéra ne peut produire du potentiel social que s’il en a absorbé auparavant.

Après quelques repérages, nous sommes tombés sur Laongo et cet endroit nous a plu immédiatement car il dégageait une énergie particulière. Est-ce l’apogée de la carrière artistique multidisciplinaire de Schlingensief ?

Christoph a dit un jour qu’il avait atteint ses limites dans plusieurs disciplines telles que le cinéma, le théâtre ou l’art. Il a toujours évolué, toujours su se développer.


Vous souvenez-vous de la première rencontre entre Christoph Schlingensief et l’architecte Francis Kéré ?

Ils se sont rencontrés grâce à Peter Anders du Goethe-Institut, et Christoph n’a pas mis long à convaincre Francis d’embarquer dans le projet. Depuis, Francis Kéré a un rôle crucial dans l’aventure…

Oui, car il n’est pas seulement l’architecte du village. Venant lui-même du Burkina Faso, il nous apporte sa connaissance profonde de la culture burkinabée. De quelle partie du projet êtes-vous la plus fière ?

AILLEU RS

Il y a eu beaucoup d’étapes importantes ! Qu’il s’agisse de l’ouverture de l’école primaire ou de celle du Centre médical en 2014 ; de partenariats comme l’institut Robert Koch ou du lancement du programme Artist-In-Residence en 2015… Qu’avez-vous changé par rapport à vos intentions initiales depuis que vous avez dû reprendre le projet ?

Christoph a laissé un plan, en trois phases : d’abord l’école, ensuite le centre médical et enfin l’Opéra. Nous suivons toujours ce plan mais il y a bien sûr de petits changements. Par exemple, un programme agricole que nous demandent les parents des écoliers. Ou une bibliothèque qu’espèrent les enfants. Nous avons décidé de répondre en priorité à leurs besoins.

Votre prochain voyage à Laongo ?

Juste avant Noël… Le Village Opéra abritera un atelier de danse, Tanzsalon, en collaboration avec le Goethe-Institut et les Tanztage Hellerau.

Christoph a laissé un plan, en trois phases : d’abord l’école, ensuite le centre médical et enfin l’Opéra. La sécurité au Burkina Faso s’est récemment détériorée. Est-ce une menace pour le Village Opéra ?

Les attaques terroristes sont toujours une menace pour les projets fondés sur une approche démocratique. Depuis les élections en 2014, le Burkina Faso est une démocratie. Revers de la médaille : des terroristes tentent d’enrayer ce beau parcours. Mais nous avons foi en la population de ce pays et sommes convaincus qu’elle trouvera un moyen de traverser cette période de turbulences.

Quelles sont les prochaines étapes ?

Le développement du programme agricole pour les adultes justement, et un jardin pour l’école. Dès février, nous commencerons des cours d’alphabétisation pour les adultes de la région. Enfin, nous arriverons à la troisième phase du projet : le théâtre, une scène pour la communauté. C’est pour pouvoir le réaliser que nous cherchons activement un mécène important. Comment le projet est-il financé ?

Par nos donateurs dont nous dépendons. Nous sommes toujours à la recherche de nouveaux partenaires mais aussi de personnes prêtes à payer une cotisation mensuelle, ne serait-ce que 5 ou 10 euros, car cela nous permettrait de développer le projet.

Une photo de Christoph Schlingensief avec un des intervenants burkinabés du projet Village Opéra. © Ignace Ismaël Nabolé, 2019

Christoph Schlingensief (1960-2010) Enfant terrible des arts en Allemagne, provocateur et controversé, « artiste par excellence », selon Elfriede Jelinek, « le vrai Peter Pan » selon Patti Smith, il réalise entre 1989 et 1992 sa trilogie filmique sur l’Allemagne : 100 ans d’Adolf Hitler, Massacre allemand à la tronçonneuse et Terreur 2000. Admirateur de Wagner, il met en scène Parsifal à Bayreuth en 2004 et le Vaisseau fantôme à Manaus au Brésil en 2007. En 2010, il présente à Vienne un spectacle frénétique inspiré du Village Opéra, Via Intolleranza II. En 2011, le Pavillon allemand de la Biennale d’art de Venise est dédié à son travail et obtient le Lion d’or. En 2014, le MoMA à New York lui consacre une rétrospective.

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La politique peut-elle sauver le monde ? Par Olivier Gurtner

Co-fondateur du magazine culturel Go Out !, Olivier Gurtner est investi dans la vie institutionnelle, au Conseil municipal de la Ville et différentes associations, comme festival LGBT de cinéma Everybody’s Perfect. Fan d’opéra, d’art contemporain et d’architecture, ayant notamment présidé les jeunes amis de l’Orchestre de la Suisse Romande (OSR), il aime aussi la gastronomie ! Au Grand Théâtre, il est en charge des relations publiques et de la presse.

Montée des populismes, réchauffement climatique, ubérisation de la société, augmentation des inégalités, les GAFA plus forts que les États, abstention galopante… la démocratie occidentale paraît mal en point. « La politique peut-elle (vraiment) sauver le monde ? » Au Grand Théâtre ce sera la question du Duel #2, le 21 janvier 2020. Les intervenants du duel seront invités en fonction de l’actualité au début 2020.

La politique peut-elle donc sauver le monde ? Elle y a intérêt, car ce n’est pas le monde qui va sauver la politique.

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« Yes we can », « Le changement c’est maintenant », « Brazil above everything, God above everyone », « Make America great again », entre expression identitaire ou foi dans le changement, les slogans politiques révèlent deux facettes, l’une qui parle de communauté, sécurité, protection ; l’autre qui affirme sa volonté de changement, de réforme ou de révolution. Jacques Derrida avait d’ailleurs écrit : « L’avenir ne peut s’anticiper que dans la forme du danger absolu, il est ce qui rompt absolument avec la normalité constituée, et ne peut donc s’annoncer, se présenter que sous l’espèce absolue de la monstruosité. »

Conservateurs et progressistes se confondent, entre responsabilité collective et individuelle, entre étatisme et libéralisme (laisser-faire à la John Rawls). On reproche aux gestionnaires leur approche froide, chiffrée, peu inspirée, digne du problem-solving. On critique les extrémistes pour leur emphase, leurs théories loin des problèmes concrets, leur violence supposée. Progressistes s’opposent entre dictature du prolétariat (« la fin justifie les moyens » ou même Machiavel) et refus de la violence (incarné par Rosa Luxemburg, Jean Jaurès). Face à la libéralisation, l’ubérisation, l’augmentation des inégalités, la globalisation, d’autres proposent le repli, le refuge, le réduit national, la communauté religieuse, censés rassurer. Brexit, Donald Trump, Viktor Orbán, Recep Tayyip Erdoğan… certains y croient.

Quelle légitimité pour l’« État »

Et la Suisse ? En Suisse, la politique par le peuple a encore un rôle. Mais quelle légitimité ? Aux dernières élections fédérales à Genève, 268 337 électeurs inscrits sur 500 000 habitants dont 102 496 ont voté. Ça fait donc 39% des 53% de la population… L’autre côté de la médaille, ce sont les mobilisations du printemps 2019 : marches pour le climat, grève des femmes et Pride romande. Avec au final une progression spectaculaire des Verts et des femmes à l’Assemblée fédérale : 42% de femmes, 20 sièges de plus pour le parti écologiste. Le pays des petits pas qui intègre la vague verte… Alors, si ringard que ça, le système suisse ?

Max Weber, la violence légitime, le contrat social, les trois pouvoirs, les impôts… la modernité de l’État est remise en question par les mouvements sociaux et surtout par l’incapacité de la politique à répondre aux enjeux contemporains globaux et à penser « out of the box ».

Avec deux tiers de l’activité des Nations Unies à Genève, que fait la cité du bout du lac au niveau mondial ? Un hôte tranquille pour discussions inutiles ? Les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) sont-ils une coquille vide mort-née ?

Rendez-vous

Au Grand Théâtre de Genève, le 21 janvier 2020 Duel#2 « La politique peut-elle (vraiment) sauver le monde ? » gtg.ch/duels 15


Par Max Lobe

La fabrique des décors des Indes galantes par les mains expertes et raffinées des ateliers du Grand Théâtre.

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TRAVAIL POUR UN,

TRAVAIL POUR TOUS.

Reportage

littéraire 2/4


Tout ça se passe à Châtelaine. À deux pas de Vernier, dans un hameau que les habitants-ouvriers avaient décidé d’appeler Verntissa. Comme de routine, le vote s’était fait à main levée. Dans le hall, à l’heure où le soleil ronflait encore, les ouvriers s’éveillaient les uns après les autres. Tic ! Toc ! Vroum-vroum ! Tic ! Toc ! Vroum-Vroum ! Au loin, on entendait les vocalises assourdissantes des oiseaux au bec du radôme ; leurs plumages brillaient d’alu. Ici, en C’est un bas, de grosses quatre-pattes roulaient à toute allure. Elles coloraient l’air de belles particules fines, dansantes. Elles chantaient : « Tûtûtû ! chantier Mais ça va ou bien ? ! Toujours des travaux par ici, de bleu ! » Le rouleau immense, compacteur posait sur elles un regard de tortue. À mesure que le jour prenait forme au-dehors, dans le hall, les ouvriers s’apprêtaient « Les dindes pour leur plénière hebdomadaire. Scie la Grande se brossait les dents. galantes », Pinceaux, plumes et poils de blaireau se peignaient les cheveux. Les masquessoudeurs nettoyaient leurs lunettes. Colle, résine et gel jouaient à s’étendre sur que Pablo les rubans adhésifs. Pots de peinture, balais de paille, raccordements, chariots, le chef équerres, crayons, aspirateurs, tous se préparaient à écouter Pablo, le Chef Chevalet. La veille, dans le secret de la nuit, Pablo avait reçu la maquette Chevalet des mains du Dessinateur. Il l’avait longuement examinée. Une fois présente les tâches départagées, il n’avait dormi que quelques heures. Ce matin-là, Pablo avait pris la parole : à Scie la « Chères confréresses et chers confrères de Verntissa ! Je salue votre présence en Grande, ce nouveau rassemblement. N’oubliez pas notre devise : Travail pour un ! — Travail pour tous ! avaient répondu les ouvriers. » Fil de fer, Mains dans le dos et se déplaçant à grands trépieds, Pablo avait Mousse de poursuivi : « Bien, bien ! Nous avons reçu un nouveau chantier : Les Dindes Galantes. C’est un énorme chantier. Peut-être le plus montage, immense que nous n’ayons jamais eu. Il nous prendra pas une ou deux semaines. On parle ici de quatre, cinq mois ! » Marteau et Un bourdonnement avait bâché le hall. « Cinq mois ? », c’est le groupe de Miss autres Miss poubelles qui avait clapé sous les hochements de tête des ouvriers. « Mais comme c’est trop long, de bleu ! » Malgré leurs nouvelles robes vertes – en Poubelles… remplacement des noires auxquelles on reprochait leurs bourrelets et vergetures – les Miss poubelles perdaient patience. Avant l’aube, elles se levaient pour ranger petits clous, morceaux de papier, brindilles de plastique puis retrouvaient leurs postes, dans le hall. Pablo avait repris la parole : « Silence, je vous en prie ! N’oubliez pas : Travail pour un ! Travail pour tous ! Nous le faisons pour le beau ! » Au tour de morceaux de bois, mannequins et poutres de claquer : « Notre ami Marteau a eu son jeune fils tout récemment. Max Lobe est né au Cameroun. Il peut même pas passer du temps avec le petit, de bleu ! Les Il est l’auteur de Loin de Douala (2018) chantiers sont toujours plus longs, plus durs. C’est lamentable, ou de la Trinité bantoue (2014). La ça ! » « Une augmentation ! » avaient suggéré les élégantes plupart de ses ouvrages sont parus aux éditions Zoé. Cette saison, il aquarelles, par-dessus la clameur. Elles étaient vêtues de leurs explore en quatre épisodes les coulisses plus belles couleurs, un cadre doré au cou et deux clous aux du Grand Théâtre. Pour ce deuxième oreilles. « Monsieur Chevalet, nous ne pouvons pas vivre dans ces reportage, la fabuleuse histoire des habitants-ouvriers de Verntissa. conditions. Les oiseaux à bec du radôme là-haut et les autres grosses roulantes agressent notre repos. Or, nous avons besoin de repos, nous. » « Ça suffit ! » avait cheffé Pablo. Ses trois jambes lui donnaient la carrure d’un Amiral-clown. Il avait clamé : « C’est un immense projet ! Les Dindes Galantes qu’il s’appelle. Vous imaginez ? Nous ! Nous ouvriers du hameau de Verntissa,

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nous allons fabriquer des dindes qui pourront se transformer en loups gris, en guépards et même en vigognes ! N’est-ce pas là une bonne façon de réclamer au Dessinateur de nous octroyer une petite augmentation ? De céder deux ou trois jours de congé maternel à nos confrères? Pensez-y, braves ouvriers ! Si les simples dindes que nous fabriquerons en seront capables, alors pourquoi pas nous ? » Une masse de fils électriques s’était raccordée : « Nous ne voyons pas la beauté dont tu parles, dit-elle d’une seule voix. La beauté que nous fabriquons est faite pour des Oies à fourrures. Que les jets de lumières ne te trompent point, cher Pablo, tu n’es qu’un chevalet.

« Après avoir achevé Chevalet d’un ultime coup, Marteau s’éleva de tout son poids. »

REP O RTAGE LITTÉRAIRE 2 /4

Dans le hall, le bourdonnement devint un vacarme. Ron-ron ! Frout-frout ! Tic ! Toc ! Pablo avait beau crier et sauter de ses trépieds, l’étourdissant Ron-ron ! Frout-frout ! continuait à s’élever tel un monstre. « De toutes les façons, il n’est qu’un bon à rien, Pablo ! » C’est Mousse de montage qui avait gonflé. Ses copines colles fortes et autres glus avaient soudé son propos. « Tu ne fais que tenir la beauté pour ces gens-là ! Nous, nous la fabriquons. Nous sommes une partie de cette beauté. » Pointant son bec en direction de Scie la Grande, Mousse lança : « Regardez donc notre confréresse Scie la Grande. Faut être aveugle pour pas voir qu’elle a perdu de l’éclat de ses dents depuis que Fil de fer chaud est arrivé. Il suffit qu’il appuie sur son bouton et voilà qu’il passe du noir au rouge braise. Il peut alors découper avec la précision que ni Scie la Grande ni ses fils ne peuvent avoir. » Paille de balai était entrée au milieu du cercle dansant qu’avaient formé équerres, crayons et feutres bariolés. « Oh cher ami Chevalet, comment peux-tu prétendre connaître la solitude de notre manche ? » Au loin, on entendait toujours les vocalises des oiseaux au bec du radôme. Les grosses quatre-pattes râlaient : « Tûtûtû ! Un feu rouge maintenant ? Putain ! » D’un bond lourd, Marteau le père maternel suivi de Scie la Grande, de paires de ciseaux et tous leurs cousins-couteaux, avaient brisé Pablo. Après avoir achevé Chevalet d’un ultime coup, Marteau s’éleva de tout son poids. Devant lui, tous les ouvriers de Verntissa fêtaient leur victoire sur Pablo. Tic ! Toc ! Vroum-vroum ! Tûtûtû ! Il y a bien longtemps qu’on le soupçonnait de connivence avec le Dessinateur et les grasses Oies à fourrures. N’est-ce pas lui qui avait le privilège d’accompagner les toiles hautaines jusque dans les galeries grand-théâtrales ? « Silence ! » avait martelé Marteau. Son regard massif circulait sur la foule qui continuait à célébrer sa victoire. « À partir d’aujourd’hui, je suis votre représentant officiel auprès du Dessinateur et des Oies ! » Peu à peu, on avait cessé de danser. « Première règle : parce que nous les marteaux cognons plus que vous autres, nous aurons droit à davantage de jours libres pour nous occuper de nos petits. » Là, tout le monde s’était tu d’hébétement. Les Miss poubelles avaient le regard ahuri, le clapet clos. « Travail pour un ! Travail pour tous ! » avait conclu Marteau, demandant au groupe de Sagex, de cartons et de bobines de laine de lui aménager un joli endroit pour son repos.

Rendez-vous

Au Grand Théâtre de Genève Les Indes galantes 13-29 décembre 2019 gtg.ch/les-indes-galantes 18


© GTG / MAPPING - LE TRUC

Faire partie du Cercle, c’est être au cœur de la création et de l’innovation artistiques. Opéras, ballets, récitals, rencontres, voyages, devenez membre et soutenez l’art vivant avec la plus grande scène culturelle de Suisse Romande. Gwenola Trutat Boulevard du Théâtre 11 – CH 1211 Genève 11 - T 022 321 85 77 (8h-12h) - cercle@gtg.ch


Par Olivier Kaeser

Pour chaque discipline artistique, il existe un lieu de « fabrication » de l’œuvre : l’atelier, le studio, la cuisine, là où les choses se projettent, s’essayent, se construisent, se ratent, se transforment, aboutissent… ou pas. Chaque numéro permet d’explorer l’atelier d’un artiste, de situer son travail et aussi de voyager un peu dans sa tête.

MARIO BATKOVIC

Visite

d’atelier

« Le studio donne vie à mes pensées »

Mario Batkovic dans son studio, à Berne. © Rob Lewis, 2019

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À Berne, le bâtiment PROGR donne sur la Waisenhausplatz où se dresse la Oppenheimbrunnen, sculpture-fontaine conçue par l’artiste Meret Oppenheim en 1983, qui change d’aspect selon les saisons : recouverte d’herbes et de mousse en été, parée de glaçons en hiver. PROGR est une ruche : espaces d’expositions, ateliers d’artistes, de musiciens, café, salle polyvalente. On descend quelques marches pour découvrir, dans un sous-sol voûté, l’antre du compositeur Mario Batkovic. Le maître des lieux, vêtu de noir, fourmille de projets. Né en Bosnie en 1980, l’enfant rêvait de jouer de la guitare, mais c’est un accordéon qu’il reçoit de son oncle pour ses 4 ans. Arrivé en Suisse à 11 ans, il développe une approche très personnelle de l’instrument. « Ma musique est à mon image.


La chambre d’enregistrement dans le studio de Mario Batkovic. © Rob Lewis, 2019

Un mélange de baroque, de contemporain, de kitsch, d’obscur, de profond, de doux, de triste. Juste de tout ce dont la vie est faite. » Sa musique est hypnotique, empreinte de minimalisme, d’ambiance cinématographique, de jazz, de pop, de classique. En découvrant son studio, on comprend que Mario Batkovic est un musicien multi-instrumentiste. C’est une vraie caverne d’Ali Baba : accordéons, claviers, guitares (dont une Gretsch avec laquelle il compose), basse, flûtes, flûte basse, moog, boo boo banjo (instrument à touches que l’on porte en bandoulière), violoncelle, congas, piano, tarabukas et autres tambourins égyptiens, archets, tables de mixage, ordinateurs… Ces objets sont achetés, reçus, trouvés. Des modèles haut de gamme côtoient des marques inconnues. Avec chacun d’eux, Batkovic cherche à créer des sons expérimentaux, et quand il les trouve, il convoque un professionnel de l’instrument pour le jouer selon ses directives. Enfin, au milieu de l’espace, c’est le minuscule studio d’enregistrement solo. Une chaise, l’accordéon Zero Sette, les micros Phanthera. Et le silence. En 2015, le compositeur sort l’album Solo sur son label Veruston, puis en 2017 sur Invada, et là, c’est l’explosion ! Mario Batkovic se retrouve dans le top 10 des « Avant-Garde albums » de l’année du magazine Rolling Stone. Il faut dire que Invada records, c’est le label de Geoff Barrow, cofondateur de Portishead puis de Beak. Depuis, Mario Batkovic écume les scènes, de la Dampfzentrale à Berne au War Theatre de Sarajevo, du Bushfire Festival près de Ezulwini en Afrique du Sud au Supersonic à Birmingham, en passant par le Berghein à Berlin, Salon à Istanbul ou l’Elbphilharmonie à Hambourg. Le musicien tourne avec son projet d’accordéon solo, mais son activité est beaucoup plus diversifiée. Il a joué avec le Deutsches Kammerorchester Berlin, il partage la scène avec Reverend Beat-Man, il enregistre un morceau de Beak, il a des projets avec James Holden, le musicien électronique anglais, ou avec Clive Deamer, le batteur de Radiohead, Portishead et Get the Blessing. En 2018 en Allemagne, le directeur du Haldern Pop Festival lui offre la grande scène et une carte blanche : flanqué de trois musiciens, Batkovic joue au boo boo banjo et à l’accordéon Hic Est Cantus. Vingt-cinq choristes les rejoignent et interprètent un livret composé d’extraits de la version en latin de Astérix chez les Helvètes, qu’il intitule… Yodel Orgy am Genfersee ! Par ailleurs, l’homme compose des musiques de films, tels que Der Imker (L’apiculteur) ou Die Schwalbe (L’hirondelle) du réalisateur suisse Mano Khalil. À une autre échelle médiatique, il est l’un des compositeurs de la bande son de Red Dead Redemption 2, un jeu vidéo d’action-aventure et de western multiplateformes, édité par Rockstar Games, sorti sur PlayStation 4 et Xbox One et écoulé à 23 millions d’exemplaires en 2018. Il compose et joue de nombreux instruments, dans un éventail de registres qui semble infini. « Quand tu comprends l’essence de la musique, tu peux tout faire. » Résultat, il enregistre chaque année des heures de musique. De quoi sortir plusieurs nouveaux albums. Mais son éclectisme musical s’accommode mal du formatage du music business. Lui qui considère que sa « tête est une planète musicale sans frontière », dresse ce constat implacable… : « Spotify, c’est le communisme pour la musique ». « Aujourd’hui, il est interdit d’être un fantaisiste », déplore-t-il. Il se sent parfois schizophrène à force d’explorer toutes ces facettes musicales différentes. Lui pense sa musique « en mode réduction, du maxi au mini : le mini étant tellement concentré et précis qu’il représente le maxi. » Alors, Mario Batkovic, qui se qualifie de « scientifique du son » et considère son « travail comme une mission », poursuit sa route avec Nicola Jannuzzo, son ingénieur du son et complice depuis 15 ans. L’œil malicieux et l’énergie débordante, il s’attache à « trouver les mots » pour expliquer sa musique aux gens. Certes, ils sont précis, mais la visite de son studio est un révélateur aussi précieux de sa méthode de travail : une planète, en somme.

« Quand tu comprends l’essence de la musique, tu peux tout faire. »

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Par Jean-François Staszak

L’exotisme U NE DÉF IN ITIO N

Caravaggio in avio & red, made in Venice by Fortuny. fortuny.com 22


S

12 qu 98 : i r réd ac on act te ion le d vo u L ya ivr ge e de des M Me ar 15 co rve He 22 : Po ille p r lo s, de ná ub en la n C lica Ch dé o t co rté ion in e uv s à à  er  C Sé te ha vil du rle le M s Q des ex iq uin Lett ue t , 15 ré res 5 ci 0 co t f de   : l on po mm a p da ur en orc te c le e ur m e à lain ar  êt ch re e b é e p leu ur rod e e op ui t ée te bla m n as nch 15 siv e k em ra d’ 50 : H en ak le en fête te s « ri c nC  sa II à an uv  R nib hi ne ag ou a es en le p ,m o  » du ett ur l’ Br és ant ent il en rée 15 sc ro èn ya fra 82 : le e Le nç le m a dé Qu ise ot e ba art , s x ot o rq ué livre us l iqu es , p a p e a au ou lum pp po r q e ar rt ua de aît d lifi R er abe ans le s m lais la la ar da ngu 16 ch ns e de 02 : an c s di r m se ar Inde éat s i ch o é e s oc n d ur cid e la op en ée ta Com n e le p n p s (V ag ro OC nie du n ) its , qu éer ve i a lan nu lim da s d en is ’A te e sie le

QU E

RE CH PÈR RO ES NO LO GI DO SSIER EXOTISMES

Jean-François Staszak enseigne à l’Université de Genève depuis 2004. Ses recherches récentes portent sur les représentations géographiques dans les champs de l’art et du tourisme — et plus largement en rapport avec la question de l’altérité. Ses travaux en cours portent sur l’exotisme.

De quoi procède le goût de l’autre et de l’ailleurs ? Comment en vient-on à adorer la porcelaine chinoise, les tapis turcs et les estampes japonaises ? Jean-François Staszak décrypte le fantasme de l’exotisme.

⁄ Affiche de L’Exposition nationale suisse à Genève, 1896. © DR

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Qu’est-ce que l’exotisme ? C’est le goût pour ce qui est à la fois lointain et bizarre, étrange et étranger, vous diront les dictionnaires. On le trouve exprimé dans la peinture et la littérature occidentales, surtout au XIX e siècle, mais aussi dans l’opéra qui cède successivement à la mode des turqueries, chinoiseries et japonaiseries (cf. repères chronologiques). Ainsi, la figure du Turc apparaît dans nombre de pièces de Reinhard Keiser, Georg Friedrich Haendel, Mozart, Rossini, Bellini, etc. De la toute fin du XVII e au début du XIXe siècle, elles jouent sur le pittoresque des riches vêtements et décors orientaux et bien sûr agitent le fantasme du sérail où est reclus le harem. Ces scènes gagnent encore en charme et légèreté quand l’Empire ottoman cesse d’être une menace. Mais de quoi procède au juste le goût de l’autre et de l’ailleurs ? Car il ne va pas de soi. Il est plus fréquent qu’on prenne l’étranger en grippe qu’en photo. Selon l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, l’ethnocentrisme, qui consiste à apprécier les membres et les valeurs de son propre groupe et à déprécier ceux des autres, est un universel anthropologique. Reconnaître la dignité de l’autre et le traiter comme un alter ego, n’est-ce pas mettre en danger sa propre identité, sa culture et son Dieu ? De plus, quand on rencontre un autre qu’on ne méprise pas a priori, quel profit peut-on en attendre ? L’histoire des explorations regorge des violences exercées contre les « autochtones », considérés à peine mieux que des animaux et traités comme tels. Mais quand au tout début du XXe siècle, à la suite de Picasso, Derain et Matisse, on se met à considérer les fétiches africains comme une expression artistique de valeur, on sonne d’une certaine façon le glas de la colonisation. Alors, comment en vient-on à adorer la porcelaine chinoise, les tapis turcs et les estampes japonaises ? À manger du chocolat, du couscous ou des sushis ? À désirer les odalisques ottomanes, les geishas japonaises et les vahinés tahitiennes ? À admirer le pittoresque de la Casbah d’Alger, du bazar d’Istanbul ou de la Cité interdite de Pékin ? Le goût de l’exotisme est à la vérité très ancré en Europe. Les cabinets de curiosités de la Renaissance, ancêtres de nos musées, regorgeaient d’objets qui suscitaient l’intérêt précisément du fait de leur bizarrerie. Des merveilles naturelles (naturalia) comme les fossiles, des trésors comme les pièces antiques (artificialia), mais aussi des objets venus de loin (exotica) comme la dépouille d’un crocodile ou un vase chinois ramenés par les premiers explorateurs ou via le commerce de la Route de la soie. Rares et précieux, ces objets étaient réservés à une élite qui en les exhibant manifestait sa richesse et son pouvoir. Anecdotiques, ils témoignaient de l’émerveillement d’un monde qu’on découvrait à peine.

16 1 l’e 7 : p de xpé ubl qu la C diti icat o is i us hin n ch on d ci e d re e te e M st l’H un ie i e g att nn stoi ra eo e a re nd Ri u r de e f cc oy au as i, m ci 16 e na da 20 : tio ns dé n b le th ut d éâ e tre la v fra og nç ue ai de s st 17 ur 0 qu de 4 : er p sM r ie e s ille mi et ère Un tra e N du ui cti ts , p on e ar n 17 24 An fra Ge  : to nç or Tam in ais g eG Fr erl ie al a dr no la nd ic , h H op ae éra t n 17 de uc 5 l de cu 0 : lm la in mo ee d nE ed ur es op ch in e oi se 17 rie 83  : M s oz ar tc om po se 17 la 9 M Su 6 : ar p p pa pl ub ch et rt ém lic ic a e ur t ip qu e à nt a ion e p u cr a v r ée oy D r l ag en em e is yt de B Did he ou er 17 o 98 d e T gai t du de  : ah nvi po Na déb lle i t i ,q da ur c polé ut d ui ns e p on e l a le ay Bo c a m ob s, q nap mp ilie ui s ar ag r E e t te, ne m ra et d’ pi re duit de Égy pa la f pte r e as xe cin m pl atio e n

DO SSIER EXOTISMES

Eugène Delacroix, Les femmes d’Alger, 1834.

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Au XVIe siècle, l’exploration systématique de la planète et l’ouverture des grandes routes transocéaniques changent la donne. La conquête du Monde devient non seulement une possibilité et un enjeu, mais encore les échanges entre l’Europe et les continents asiatique, africain et américains s’intensifient au point de nourrir un commerce actif : métaux précieux (l’argent du Pérou), végétaux tropicaux (café, sucre de canne, coton) ou biens manufacturés (porcelaines chinoises, soieries japonaises, tapis persans). Leur prix les réserve un moment aux plus riches, mais, vite copiés en Europe, ils deviennent des produits de consommation courante. Leur exotisme s’érode à mesure Affiche de la Revue Nègre, qu’ils se banalisent. Paris, 1925. La mise en place du projet colonial s’accompagne d’un changement dans l’appréhension de l’autre et de l’ailleurs. Après les guerres de conquête, la domination exercée par les puissances européennes sur leurs empires africains, américains ou asiatiques a rendu dociles, à quelques exceptions près, les indigènes. L’heure n’est plus à leur diabolisation mais plutôt à leur infantilisation. Parallèlement, les récits et les images présentant les colonies et leurs peuples sous un jour attractif et pittoresque se multiplient. L’autre et l’ailleurs n’étant plus une menace matérielle ou symbolique, ils deviennent des objets du désir. D’autant qu’il s’agit aussi de convaincre les Européens de s’engager dans l’aventure coloniale. Le désir exotique possède une composante érotique. La (très) jeune Mauresque aux seins nus, la Tahitienne aux longs cheveux noirs, la congaye androgyne, etc. sont l’objet de fantasmes liés à leur prétendue expertise dans les choses de l’amour et leur sexualité débordante. Considérées comme des prostituées très potentielles, elles sont traitées en conséquence. Madame Butterfly par exemple n’a que 15 ans dans l’opéra de Puccini. Abandonnée à Nagasaki par le lieutenant américain Pinkerton qui l’a épousée à la mode locale, la jeune geisha, inconsolable, n’aura d’autre choix que de retourner à son métier avant de se faire hara-kiri. L’empire du Japon, a-t-on dit, n’est qu’une immense maison close où les jeunes Occidentaux peuvent réaliser leurs fantasmes impossibles à assouvir chez eux. Et les femmes indigènes d’en être les victimes… L’exotisme atteste d’une attirance pour l’autre et l’ailleurs. S’il vaut certes mieux que la xénophobie ou le racisme, en est-il totalement dépourvu pour autant ? Désirer l’autre en raison de sa différence, c’est le/la fétichiser et l’enfermer dans une altérité réifiée et essentialisée. L’autre est réduit à un objet de désir, presque à une marchandise à consommer sur place ou ramener en souvenir. Oui, le goût pour l’autre et l’ailleurs donne souvent lieu à une attitude condescendante Claude Lévi-Strauss et à des malentendus. Selon l’historien Tzvetan Todorov, l’exotisme est un « éloge dans la méconnaissance ». Bien qu’ils l’aient « découvert »,

18 Vi 29 : n dé ce Zair ro nz a, ul o B op ed e é an llin ra d sl id e h on e ar t l’ em in t du rig su ue lta se 18 n da 34 : le ns l Eug pr eu èn em r a e ie pp Del rt ab arte acro le au men ix p or t, s ein ie t nt ouv les al ist ent Fem pr e és me en s d 18 té ’A 4 co lge do 2 : m r nt Na m l’ i bu e nt c rig co ue , o se pér dé a d ro e G ul e à ius B ep ab pe 18 yl 6 on Ver au 1 : p di e x t re ou m ris ier te gu s d id an e J s l oa ’E n m ne pi re des ott tin om é an 18 6 pa 1 : « r   en He dé 18 nr cou 63 i M ve su ou rt sc ho e » ite t, d un don u te gr t l mp an e r le é d en cit d’An 18 th pu gk 7 2 ou bl Ph o  : s sia ié r V la ilip éri at sm m pe e d od B e ’ e d urt art u j y, q icle ap u s on i m de ism ar q e e ue n F le ra déb nc 18 e ut d to 72 : e ur Th du om m as on de Coo à  k p fo rfa rop it ose le pr em ie r

« Il est plus fréquent qu’on prenne l’étranger en grippe qu’en photo »

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18 Le 80 : M pu ar bl ia ica ge t de ion Lo du ti, ro de ma Pi n t er 18 re ahit Lo ie op 93 : ti n L é se ra es dé de Pê ch ro G e e ul e à org urs C es de ey Bi la ze per n t d les on , tl ’ in 18 tr 9 ig 6 qu ue  : e pr i att xp o és i en re l siti ta es on nt fo na « l ule tio ec s n on da ale tin ns s en so uiss t a n « e, 18 fri  vil à G ca lag e de 93 : n in s p cré  » e nè ève ei a gr , nt tio e » re n s o à P rie ar i nt s d al ist u Sa es lo n 19 0 4 op ér  : Ma a ja dam po na a B is utt de e Gi rfly ac , om oP 19 0 uc aff 5 : ci ni ps ole Grie eu Pa tj do ri e Z ny s a el m ve le, ed c d e M ses ans at da eus n a Ha ses e né ri ja erl va an na d 19 ise ais 06  : d s s e, éc ou ou sl e ve rt ed e«  l’a rt nè gr e » en Eu ro pe

« Madame Butterfly par exemple n’a que 15 ans dans l’opéra de Puccini. Abandonnée à Nagasaki par le lieutenant de marine américain Pinkerton qui l’a épousée à la mode locale, la jeune geisha, inconsolable, n’aura d’autre choix que de retourner à son métier avant de se faire hara-kiri. »

Affiche de Madama Butterfly de Giacomo Puccini, 1904. © Leopoldo Metlicovitz

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que comprenaient les cubistes à « l’art nègre » ? Au-delà de leur jugement qui émanait des seuls critères propres à l’histoire de l’art occidental, ils ignoraient tout des fonctions sacrées de ces objets et s’en moquaient bien du moment que ces derniers répondaient à leurs interrogations. Fabriqués pour des rituels bien précis, ils sont désormais réduits à des motifs graphiques à la mode; on les vend dans des galeries, on les expose dans des musées. D’ailleurs, qu’apprend-on du Japon en assistant à une représentation de Madame Butterfly ? L’opéra de Puccini nous en dit beaucoup plus sur le japonisme du tournant du siècle que sur le Japon, résumé à des stéréotypes que certaines scènes répètent à l’envi. L’imaginaire géographique de l’exotisme est le plus souvent réduit à quelques traits caricaturaux : trois palmiers, un chameau, un minaret et une femme voilée suffisent à évoquer indifféremment Marrakech, Tunis, Le Caire, Istanbul ou Bagdad. Si l’exotisme a nourri la colonisation, il alimente aujourd’hui de nombreuses industries qui misent sur l’attrait de l’autre et de l’ailleurs pour vendre tout et n’importe quoi (cosmétique, mode, mobilier, alimentation, etc.). C’est notamment un moteur essentiel du tourisme. Au XIXe siècle, l’Espagne, l’Italie du Sud et la Grèce étaient considérées comme lointaines, étranges même. Aujourd’hui, l’exotisme a pour cadre des lieux vraiment reculés, des pays où les touristes se voient offrir des produits et services conformément aux attentes de leur imaginaire géographique. Et ce n’est évidemment pas sans effet sur les lieux visités. Ainsi, le tourisme sexuel en Asie du Sud-Est est une réponse aux fantasmes exotiques et érotiques des Occidentaux, nourris par leur littérature, leur peinture, leur cinéma (et leur opéra ?) d’images de belles Asiatiques soumises à leur désir. Il n’empêche. L’exotisme n’est jamais le propre d’un lieu, d’un objet ou d’une personne ; il dépend uniquement de celui ou celle qui les appréhende, les regarde, les met en discours ou en images. Le baobab et la gazelle n’ont en effet rien de dépaysant pour les habitants du Sahel. La vahiné n’est pas plus exotique aux yeux des Tahitiens. Rien n’est donc lointain et bizarre dans l’absolu : les exotica se distinguent toujours par rapport aux habitudes et aux valeurs de l’individu. Selon qui il est et où il vit.

DO SSIER EXOTISMES

Edward Saïd, L’Orientalisme, 1978.

Envie d’aller plus loin ?

Rendez-vous Au Grand Théâtre de Genève Die Entführung aus dem Serail 22 janvier au 2 février 2020 gtg.ch/die-entfuhrung-aus-dem-serail

Récital de Marianne Crebassa et Fazil Say, Le 19 janvier 2020 gtg.ch/marianne-crebassa

19 de 08 : es son Vic t de thé Es or S pa tiq sai eg u co e su ale til du r l’ n le di exo co m ve rs tism me et n e se , qu ce dé i p la r ta rô éd ch ne ac 19 e d un tio n el e pr 22 : ’ex em Na ot ie no ism r d uk oc e um l’esq en uim ta ire au, et de hn R. og J. ra Fla 19 ph he 2 iq po 4 : ue rty, la ur e Citr no xp oë to lo n rié re lan té r le ce de co sa la nt C m ine roi ar qu nt a sièr e fri e n ca oi 19 in re da 25 : et ns Jo as su la sép re Re hi r vu ne e N Ba èg ke re r tr io m 19 ph 3 1 eà l’E  : p xp lu Pa os s d ris iti e on 33 co  m lo illi ni o al ns e à de  Pa pe ris rs on 19 ne 5 sv ai 5 : ns « J isi Lé i c te e vi nt -S omm hais tra l us enc es v e T oy s ris ag te es sT e ro t le pi qu s ex es pl , d ora e C te 19 la urs 7 ud   un 8 : e », co ess pub po mm ai d lica t st e l e E ion co e lo tex dwa de ni t al e rd L’ es fo W. Ori nd . S e at aïd nta eu , c lis r d on me , es si ét dér ud é es

Les Indes galantes 13-29 décembre 2019 gtg.ch/les-indes-galantes

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Jim Crow © DR

Anthropologue et historienne des représentations de l’Afrique et du monde noir dans les arts du spectacle, Sylvie Chalaye est aussi spécialiste des dramaturgies contemporaines afro-diasporiques. Professeur des universités, elle co-dirige l’Institut de Recherche en Études Théâtrales de la Sorbonne Nouvelle.

Dé—jou

les exotismes, un geste nécessaire au vivre ensemble

Le «Sauvage» de La Barque des pêcheurs napolitains à la Ducasse d’Ath. © Daniel Leclercq

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Par Sylvie Chalaye

Se noircir le visage au théâtre pour jouer un Noir, comme se travestir en Zoulou ou en sauvage lors de carnavals en Europe du Nord est désormais dénoncé par des associations antiracistes et condamné comme une résurgence du blackface. La traditionnelle parade du Sauvage, énergumène grimé en noir, chaînes aux poignets, de la ducasse d’Ath en Wallonie ou la « Nuit des Noirs » des carnavaleux de Dunkerque font aujourd’hui polémique. L’Université de Lausanne a elle aussi été indexée après que des étudiants de 5e année de médecine ont choisi de se « déguiser en Africains » pour fêter en avril de cette année la fin des cours avec ce thème : « Que serions-nous si nous n’avions pas fait médecine ? » (sic !) Parmi les précédents scandales, celui provoqué en 2012 par le metteur en scène Michael Thalheimer au Deutsches Theater de Berlin avec Unschuld / Innocence, texte contemporain de Dea Loher. Quarante-deux spectateurs, membres de l’association antiraciste Bühnenwatch ont quitté la salle dès qu’Andréas Döhler, comédien blanc grimé en demandeur d’asile noir, entrait en scène. L’événement fit grand bruit dans le milieu théâtral allemand.


DO SSIER EXOTISMES

uer Numéro spécial de la revue Illustrazione Italiana, dédié à la création d’Otello, 1887.

Otello, un des très rares rôles mettant en scène un Maure. Au XIXe siècle, les rôles chantés étant réservés aux blancs, on employait du charbon. Une pratique qui fait polémique aujourd’hui aussi dans le monde de l’opéra.

En mars 2019 en Sorbonne, Les Suppliantes de la compagnie Démodocos, mise en scène par Philippe Brunet dont les Danaïdes, censées venir d’Égypte, portaient perruques laineuses et teints noircis, ont provoqué l’ire du Conseil représentatif des associations noires (Cran). Réponse des intéressés ? Le blackface appartient à la culture américaine marquée par l’esclavage, alors que ce travestissement ici en Europe, renvoie aux fêtes carnavalesques sans aucune intention d’avilissement et de dénigrement. Reste que ces pratiques festives, peut-être « bon enfant », n’en sont pas moins construites sur des stéréotypes de défense de la supériorité blanche aux dépens des Noirs. Dès le XIXe siècle, au moment de la colonisation de l’Afrique, les zoos humains ont commencé à se répandre en Europe. Nudité, raphia, os dans le nez ou dans les cheveux, boucles d’oreille, colliers démesurés sont autant d’attributs qui stigmatisent la sauvagerie. Le « costume de l’Africain », très en vogue à la Renaissance, entrera au théâtre avec L’Ambassadeur d’Afrique de Du Perche (1640) dans le cadre d’une supercherie exotique et drôle. Mais l’esclavage qui régit les colonies au siècle des Lumières fera naître, dans le vaudeville de la fin du XVIIIe siècle, la figure du « petit-nègre » qui danse avec son bamboula et amuse la galerie aux côtés de comédiens au visage bariolé de jus de réglisse. La pratique théâtrale de ces travestissements se retrouve en Amérique au XIXe siècle, avec les minstrels blackface, spectacles qui consistent à imiter « pour rire » les Noirs des plantations du sud. Leurs numéros, avec instruments « éthiopiques », représentent alors un extraordinaire exotisme pour les visiteurs du nord. Et le dramaturge Thomas Rice d’inventer Jim Crow, esclave insouciant et paresseux qui donnera son nom aux lois ségrégationnistes. Nés d’une imitation dont l’objectif était l’exotisme et la drôlerie, ces spectacles que reproduisent des Blancs en se passant le visage au noir de bouchon, traduisent une certaine fascination pour les corps et la musique des Noirs des plantations. Si le blackface est construit sur le modèle vaudevillesque du « petit-nègre », ce déguisement en Europe l’est sur celui des Zoulous que l’on exhibe à Londres puis à Paris dès le milieu du XIXe siècle. Qu’il soit esclave ou curiosité anthropologique, le Noir est devenu un divertissement pour le Blanc. Se travestir au XXIe siècle, sur scène ou au carnaval, a un impact sociétal non négligeable. Être foncé de peau ne peut être associé à un travestissement, au mieux ludique au pire caricatural : cela envoie un message d’avilissement aux noirs européens et qui n’ont pas à représenter le symbole d’un ailleurs ou d’un exotisme qui amuse. Ensuite, sur la scène du spectacle vivant, il est essentiel de comprendre que le geste est aujourd’hui problématique, car la race n’est pas un maquillage mais une construction historique et politique, héritée de l’époque coloniale et d’un temps où la société occidentale a eu besoin d’asseoir sa domination en stigmatisant la différence de peau comme un attribut d’infériorité. Refuser le recours au noircissement du visage ne veut pas dire qu’il faut être noir pour jouer un Noir. Le théâtre est un art de l’oralité et avant tout de la parole. L’acteur est avant tout un conteur qui transmet une histoire. L’incarnation scénique n’est donc pas une affaire de carnation. Il est urgent de dé-jouer au théâtre les représentations raciales et les exotismes. Les acteurs doivent pouvoir raconter toutes les aventures humaines, quelque soit leur phénotype.

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L’entretien

Par Serge Michel et Clara Pons

Les exils sombres et fertiles

D’ASLI ERDOĞAN 30


© GTG / Samuel Rubio

DO SSIER EXOTISMES

L’Enlèvement au sérail qui sera donné en janvier 2020 au Grand Théâtre intégrera des textes d’Aslı Erdoğan dans la mise en scène imaginée par Luk Perceval, pour une version proprement extra-ordinaire.

Rendez-vous

Au Grand Théâtre de Genève Die Entführung aus dem Serail 22 janvier au 2 février 2020 gtg.ch/die-entfuhrung-aus-dem-serail 31


Aslı Erdoğan au Grand Théâtre de Genève, pour évoquer sa contribution à la saison 2019-2020. © GTG / Samuel Rubio

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Elle est assise dans un café de Francfort, près de la Südbahnhof. La nuit vient de tomber. Elle est inquiète : depuis trois jours, des millions d’insultes et de menaces de mort sont proférées contre elle sur les réseaux sociaux. Elle dit que des policiers allemands veillent sur sa sécurité. Si c’est le cas, ils sont discrets : le café est désert, la rue aussi. Voilà l’écrivaine turque Aslı Erdoğan en exil, après une demi-douzaine de livres et bien davantage de prix littéraires, après 136 jours de prison à Istanbul en 2016 et tant d’autres gloires et vicissitudes. «Ce n’est pas le premier exil, soupire-t-elle en anglais, mais celui-ci est total. Je suis aussi coupée de ma langue. Je la perds. Quand j’écris, mes phrases sont horribles. Je n’entends personne parler turc, sauf parfois au téléphone. Comme ma mère qui me dit qu’un ministre veut me priver de ma nationalité turque. Elle a 75 ans. Je suis aussi coupée de mes livres. J’en avais trois mille, la plupart en turc. Ils me les ont pris. Avant d’écrire, je lis. C’est mon rituel. Sans ma bibliothèque, je suis perdue.» Aslı Erdoğan a travaillé pour un journal kurde et soutient la reconnaissance des droits des Kurdes par la Turquie. En pleine offensive de son pays contre les Kurdes du nord de la Syrie, en octobre 2019, elle a donné une interview au quotidien italien La Repubblica. Ses propos ont été repris par Le Soir, en Belgique, qui en a déformé certains. L’agence russe Sputnik les a aussitôt propagés, ravie de verser de l’huile sur le feu. Le rectificatif du Soir est passé inaperçu et le lynchage en ligne de la plus connue des écrivaines turques fut spectaculaire, à quelques semaines d’une nouvelle audience de son procès pour « atteinte à l’unité de l’État » ou pour « association à une organisation terroriste » – l’intitulé des charges n’a jamais été très clair. L’heure était de toute façon à la répression. Selon Amnesty International, la Turquie a arrêté en octobre plusieurs centaines de journalistes et d’intellectuels ayant critiqué l’offensive au nord de la Syrie, lequel a causé le déplacement de 300 000 personnes. Voilà quelles tempêtes Aslı Erdoğan, connue pour une écriture et un caractère sombres, est habituée à traverser, sous traitement médical, faisant des cauchemars la nuit, « heureuse quand-même, dit-elle, d’avoir raté mes deux tentatives de suicide mais sans pouvoir aimer la vie ni faire la paix avec elle ». En attendant, elle travaille un peu et relit à Francfort la façon dont des passages de son premier roman, Le Mandarin miraculeux (Actes Sud, 2003), ont été intégrés au livret de L’Enlèvement au Sérail de Mozart pour le Grand Théâtre de Genève. Ironie de l’histoire : elle a écrit ce livre à Genève, lorsqu’elle était physicienne au CERN, entre 1991 et 1993. «J’étais terriblement malheureuse. J’avais pensé naïvement que nous allions discuter d’Einstein, de Higgs et de la formation de l’univers. En fait, je me suis retrouvée entourée de gens uniquement préoccupés par leur carrière. » Elle écrit alors la nuit, dans un appartement de la vieille ville. « C’était près de la cathédrale mais on ne voyait rien, la façade de la maison était couverte d’une bâche pour des travaux. Sans cela je n’aurais jamais pu me payer cet appartement. Tous les locataires étaient partis. Il ne restait que la propriétaire, une dame riche de 98 ans, elle était contente de ne pas être seule. » Les nouvelles du Mandarin miraculeux racontent les déambulations nocturnes dans Genève d’une femme blessée, marquée par tous les interdits d’une jeunesse turque. L’homme qu’elle aimait l’a quittée et, peu de temps après, elle est atteinte d’une curieuse maladie qui va lui enlever son œil gauche.


DO SSIER EXOTISMES Aslı Erdoğan aux côtés d’Aviel Cahn. © GTG / Samuel Rubio

« Quand je le relis aujourd’hui, dit-elle, je vois bien que c’était mon premier livre – et mon premier exil. J’avais 25 ans. L’écriture manque de maturité. En même temps, elle a une musique que j’ai eu de la peine à retrouver dans mes livres d’après. Je l’ai vraiment écrit que pour moi, par besoin intime, pour renaître sur le papier. Je ne pensais pas le publier. Cela me manque aujourd’hui de ne pas penser aux lecteurs. C’est tellement précieux ! » Des passages du Mandarin, donc, ont été versés dans L’Enlèvement au sérail. « Ce livret n’est pas ma tasse de thé, admet-elle. C’est un texte infantile, grossièrement orientaliste. Mozart a tout de même la particularité d’avoir fait du pacha, Bassa Selim, un personnage intéressant et positif, puisqu’il pardonne. Dans tous les autres textes de l’époque, turc rimait avec cruauté, viol et meurtre. Au XVIIIe, en Europe, l’Empire ottoman n’était plus une menace. On pouvait le railler, le rendre exotique, jouer à en avoir peur. » Et pourtant, elle a accepté le mandat du Grand Théâtre de Genève : coécrire une nouvelle version du Singspiel avec le metteur en scène belge Luk Perceval. « Pour Mozart, par curiosité, par défi. » Et peut-être aussi parce qu’elle a tissé un lien secret avec l’opéra : le ballet. « J’ai dansé presque toute ma vie et je passe mes nuits à regarder des ballets sur Internet », souffle-t-elle. À 4 ans, Aslı Erdoğan sait lire, écrire et compter. Ses résultats scolaires la classeront 4e meilleure élève de Turquie. Elle entre avec une bourse au fameux Robert College d’Istanbul. Son intelligence fait la fierté de son père, un ingénieur communiste d’une grande violence à la maison et qui, dehors, organise certaines des manifestations de gauche les plus importantes du pays. Quand la professeure de ballet lui dit que sa fille est douée et qu’elle devrait aller au Conservatoire, il claque la porte et interdit à Aslı de continuer les cours. « Alors le ballet fut mon sale petit secret. Je n’ai jamais arrêté. C’était peut-être une manière d’avoir un corps, alors que tout le monde parlait de mon cerveau. » À Francfort, le café s’est rempli. Les rires fusent dans la salle. L’écrivaine regarde autour d’elle. Elle soupire : « Le monde entier devient une prison quand tu ne peux pas retourner chez toi. » Peu avant, Aslı Erdoğan avait affirmé qu’elle était partout étrangère, même en Turquie, et qu’elle ne se sentait chez elle que lorsqu’elle écrivait. Puis elle avait ajouté n’avoir rien écrit depuis longtemps. « Je suis bloquée. » Puis elle avait reconnu qu’elle souffrait d’une distance nouvelle avec sa langue turque depuis qu’elle l’avait entendue crier par les gardiens de prison et assénée par les procureurs. Puis elle avait raconté en détail une trahison spectaculaire : sa meilleure amie, cette jeune femme amoureuse d’elle qui passait souvent la nuit dans son appartement d’Istanbul, avait installé en 2013 un logiciel espion dans son ordinateur. Elle a été retrouvée morte dans son lit. Assassinat ou suicide, on ne saura jamais, l’autopsie n’a jamais été transmise à la famille. Tout cela, ajouté aux descriptions circonstanciées de douleurs qui lui ont valu récemment une brève hospitalisation, pourrait être interprété comme les signaux d’alerte d’une trop grande détresse pour être vécue longtemps encore. Ce serait sans doute mal connaître Aslı Erdoğan. «Chaque roman naît chez moi d’une crise, d’une rupture», dit-elle. Au moment de la raccompagner chez elle, dans un immeuble lugubre et surveillé non loin du café, on se demande si elle n’a pas tout simplement déroulé, au cours de la soirée, les thèmes d’un prochain roman, celui qui naîtra un jour de cet exil allemand.

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La Colonie, un lieu pour

DOSSIER EXOTISMES

Le bar de La Colonie. © Eve Campestrini pour The Socialite Family

penser et agir des politiques de réparation

Par Françoise Vergès

© Eve Campestrini pour The Socialite Family Rencontre autour de Frantz Fanon en 2017, avec Roberto Beneduce, directeur du Centre Frantz Fanon à Turin, Simona Taliani, psychologue et anthropologue, Université de Turin, animée par Françoise Vergès. © Sandra Nicolle

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Françoise Vergès, cofondatrice de l’association Décoloniser les arts et de l’université Décolonisons les arts, théoricienne de la décolonialité et du féminisme, est une militante antiraciste, auteure, commissaire indépendante et organisatrice de visites décoloniales dans des musées.

Kader Attia, initiateur de La Colonie, dans son exposition Les blessures sont là, Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, 2015. © KEYSTONE/Laurent Gillieron

La Colonie, barrée donc. Une barre pour souligner, une barre très importante, dit Kader Attia, artiste franco-algérien initiateur du lieu. « La colonie n’a pas reconnu les colonisés. La barre signifie ceci : la colonie n’a pas voulu de nous, on ne voudra pas d’elle. Ce lieu qui a été barré est celui de l’adresse que développent les racisés.e.s pour s’émanciper du carcan idéologique du savoir occidental. » Depuis son ouverture en 2016, elle est devenue un lieu incontournable des débats et des performances en France, débats et performances qui rassemblent artistes, chercheur.e.s de toutes les disciplines et militant.e.s autour de questions transdisciplinaires. On ne peut parler de La Colonie barrée sans parler de la philosophie qui a nourri sa création et continue à nourrir sa programmation. Il sera donc davantage question de cette philosophie que de détailler les débats qui y ont lieu. Quand Kader Attia m’avait fait visiter le lieu avant son ouverture en m’expliquant ce qu’il voulait faire, je m’étais réjouie car il n’y a pratiquement aucun endroit de ce genre à Paris – un café où simplement prendre un verre, où s’asseoir, travailler, avoir une conversation, où visiter une exposition, participer à un débat, voir un film. Un lieu où les racisé.e.s peuvent enfin se poser sans craindre d’en être chassé.e.s. Il faut aussi dire que l’espace s’annonçait comme désireux d’accueillir les débats sur le passé colonial de la France, un sujet qui fait toujours controverse dans certains milieux en plein XXIe siècle ! La date de l’ouverture fut hautement symbolique, le 17 octobre 2016. Car le 17 octobre est une date centrale dans l’histoire coloniale française et celle des émancipations. Ce jour-là, en 1961, des milliers de femmes, d’enfants et d’hommes algérien.ne.s bravèrent le couvrefeu imposé par le gouvernement français (nous sommes en pleine guerre d’Algérie) et manifestèrent à Paris. En marchant dans les rues de la capitale, la foule algérienne subvertissait la loi coloniale de la ségrégation urbaine. Celle que le psychiatre Frantz Fanon a si bien décrite : une ville est interdite aux indigènes sinon comme présence fantomatique. Elle en paya le prix : des centaines de manifestant.e.s furent jetés dans la Seine par la police française et s’y noyèrent, d’autres furent frappés au sang, torturés. La plus jeune victime avait 17 ans, une jeune fille du nom de Fatima Bedar. En choisissant cette date, Kader Attia, dont le père fut parmi les manifestants, annonçait que La Colonie ne serait pas un lieu culturel comme un autre mais que les débats et évènements qui y seraient programmés confronteraient clairement les héritages présents du passé colonial, les formes de réparation qui ont été imaginées et mises en œuvre dans les sociétés qui ont subi l’esclavage et la colonisation, et toutes les formes artistiques, culturelles et théoriques mises au service de l’analyse de la colonialité actuelle. Ce ne sont cependant pas seulement les thèmes qui donnent à la programmation de La Colonie son originalité mais l’effort constant de bousculer les cadres du débat et de la transmission. L’objectif n’est ni de remplacer l’université ou toutes les autres institutions de savoir ni de combler leurs manques, mais de construire quotidiennement, patiemment, dans le long temps, des pratiques de décolonisation de soi et de décolonisation collective. La temporalité des pratiques de décolonisation que La Colonie souhaite encourager et expérimenter ne peut être celle de l’institution universitaire rythmée par la notation, le diplôme et une structuration hiérarchique sur des critères de race, de classe et de genre, mais une temporalité de la réparation. C’est une temporalité longue, de l’endurance et de la patience, qui questionne la forme historique de l’avant-garde, forme fortement

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A gauche et à droite URPA – Universités de la rentrée, à l’occasion des 70 ans de la maison d’édition Présence africaine, 2019.

DO SSIER EXOTISMES

Au centre Féminisme(s) Noir(s), toujours debout !, journée d’étude organisée par des étudiantes du Master Genre de Paris 8, soutenue par le Laboratoire d’Études de Genre et de Sexualité (LEGS), 2019. © Alix Hugonnier

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masculine, qui accepte détours et reculs, hésitations et avancées. Un lien se crée entre le thème du débat et la manière dont intervenant.e.s et public sont mis spatialement en relation : organisation en U, en cercle, en face à face, utilisation d’images, de sons, de performances. Rien ne doit être figé. Ce choix, qui n’est pas une posture, est constamment travaillé car une fixation peut remplacer une autre. Cette ouverture n’est pas facile à tenir, elle exige une forte attention.

Dès que la décolonisation est vécue comme un processus, il est admis que le chemin est long, difficile, et que celui de la décolonisation de soi est sans doute le plus long et le plus difficile. Ainsi, à La Colonie, des débats ont été organisés autour de la vie psychique des colonisé.e.s et des communautés postcoloniales, un champ exploré par Frantz Fanon et des psychanalystes du Sud global, des féministes racisées, des théoricien.ne.s du Sud global et de celles et ceux qui au Nord se soucient de construire un monde où le conflit ne se résout pas par la violence meurtrière et l’extermination de l’autre, mais par la confrontation aux causes du conflit, aux sentiments contradictoires qui nous habitent. Pour sortir de la grande nuit de la colonialité, dont l’ombre continue de s’étendre et de se mondialiser, les politiques de réparation sont au cœur de la réflexion décoloniale. En disant que le XXIe siècle sera celui de la réparation, Kader Attia veut dire qu’il faut en parler, qu’il ne faut pas s’interdire de penser des réparations financières. Le terme « réparation » est polysémique, une seule politique de réparation est donc impossible, il en va de rituels, de passages, de création de plis : ceux qui séparent et relient. C’est un processus de translation, un passage. Il est essentiel de penser la réparation pour éloigner les traumas coloniaux et dès lors de rejeter l’approche qui domine, celle du monde des assurances où la réparation du dommage est basée sur un calcul et la mesure de la valeur de l’objet endommagé, abîmé. Or, la réparation décoloniale ne peut s’appuyer sur l’économie marchande car elle intègre la perte, l’irréparable, la présence de fantômes. La « réparation est un message, elle rappelle la blessure, elle est aussi la blessure », a dit Kader Attia aux Ateliers de la pensée à Dakar le 31 octobre 2019. L’artiste précise : « La réparation occidentale moderne est obsédée par l’effacement de la blessure, or on ne revient jamais à l’état originel ». La réparation permet la réparation collective du lien social, la parole répare les non-dits. Dès lors, il n’est pas surprenant de voir programmée à La Colonie, une école doctorale décoloniale, l’université Décolonisons les arts, l’université de rentrée de Présence africaine, des débats sur le fascisme, sur la psychanalyse, sur les Gilets Jaunes et les arts…


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Insert,

Photographies de Hassan Hajjaj

Caftan

HH11 Alia Ali De la série « Vogue : The Arab Issue »

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HH10 Time Out De la série « Vogue : The Arab Issue »

technicolor

Par Olivier Gurtner


Blaize 2015

HH04 Keziah Jones De la série « My Rockstars »

HH01 Alo Wala De la série « My Rockstars »

Artiste à l’œil affûté, à la focale délicate et au flash puissant, Hassan Hajjaj assène ses clichés en parcourant sa cité, Marrakech. Son exposition à la Maison Européenne de la Photographie à Paris, terminée en novembre, a fait sensation. Elle va voyager: à Stockholm du 14 février au 31 mai 2020, au musée Fotografiska, puis à New York de septembre à novembre. On trouve aussi son travail à la Fondation Farid Belkahia de Marrakech, où il a carte blanche, du 26 octobre au 14 décembre. Posées, surexposées, sursaturées, les images de Hassan Hajjaj dont voici un aperçu forment un kaléidoscope et font un malheur dans les ventes aux enchères, notamment chez Christie’s. On pense à David Lachapelle, Pierre & Gilles et Andy Warhol (son ami Rachid Taha ne l’avait-il pas baptisé Andy Wahloo ?). Enfant, Hassan Hajjaj doit quitter les couleurs chaudes du Maroc pour une adolescence sous le ciel gris de Londres. Un parfait clin d’œil pour un GTM qui, dans ce numéro, explore les exotismes. Le photographe, artiste multiforme fan de polychromie, place le kitsch en triomphe des marques, entre pubs, sape, récup et clichés décomplexés, comme pour mieux s’amuser du futile qui se prend au sérieux. Ici, c’est l’humour qui nous fait la cour. 39


Sur le fil des exotismes Aida Aida écoute-moi ­— ah non, c’était Aïcha. Aida, elle, elle est céleste seulement, tellement céleste que sa tombe ouvre vers un paradis d’amour funeste. Mais est-ce là toute la fascination qu’elle exerce sur nous, hologramme de tout le sex-appeal de l’arsenal des clichés exotiques ?

DO SSIER EXOTISMES

Par Clara Pons

Après Aida, on poursuit au Grand Théâtre de Genève l’exploration des continents lyriques et, cette fois-ci, on essaye de démonter les clichés, de les déconstruire. Avec Les Indes galantes. Et avec les instruments du théâtre. Car on a l’habitude au théâtre de s’emparer des clichés – pour le meilleur et pour le pire. Lydia Steier transpose sur la scène du grand Théâtre les quatre drames (entrées) de la fameuse pièce de Jean-Philippe Rameau qui visitent tour à tour la Turquie, les Incas du Pérou (sic), la Perse et enfin les Sauvages d’Amérique du Nord, dans une version très exotique du monde tel qu’il était perçu à l’époque des descendants du Roi-Soleil. À tel point qu’on ne sait parfois si on parle de la cour française du XVIIIe siècle ou des Sauvages, ces populations encore inconnues alors qui faisaient et font toujours naviguer l’imagination. Sur la scène cette fois-ci, les chanteurs, danseurs, acteurs se déguisent et rejouent, pays imaginaire après pays imaginaire, le jeu de pouvoir des conquis et des conquérants, des vaincus et des vainqueurs, jusqu’à épuiser les limites de l’amour et de la haine et se retrouver au niveau zéro : tabula rasa et réinvention de la collectivité. La metteuse en scène profite donc des dépaysements abracadabrants de cet opéra-ballet baigné d’exotismes à toutes les sauces pour réécrire une histoire, figurée au théâtre, d’une métaphore de l’apocalypse fictive (ou réelle ?) du monde. L’exotisme joué et conscient devient le ciment vers les nations unies d’un monde en ruine.

Les Indes galantes

Clara Pons est metteuse en scène et réalisatrice. Elle travaille à l’intersection entre texte, musique et image. Parmi ses projets récents, un film sur le cycle Harawi d’Olivier Messiaen (2017) ou Lebenslicht (2019) avec la musique de J.S. Bach portée par Philippe Herreweghe et le Collegium Vocale Gent. Elle est actuellement dramaturge au Grand Théâtre.

Fragment du décor des Indes galantes en construction. © GTG

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Mais est-il possible par la dé-construction théâtrale de décoloniser les arts ? Eux qui sont non seulement liés à une culture (des cultures) mais aussi, bien plus encore, au théâtre, sur scène, à l’incarnation par des gens, des acteurs, de rôles et d’actions. Blanc sur blanc, noir sur noir ? Comment retrouver la nuance ? Ou l’ambiguïté ? Le cliché cache certainement le non-voir et le non-dire. Cache-t-il aussi un non-vouloir ? Ou même un dire sans faire ? Dès sa nomination à NT Gent (le théâtre néerlandais de Gand), il y a plus d’un an déjà, Milo Rau s’est outillé d’un manifeste, un manifeste qui en dix «commandements» cherche à sortir le théâtre de ses clichés, et pas que de celui de l’exotisme d’ailleurs. Reprenons la première loi de ce manifeste gantois :

One : It’s not just about portraying the world anymore. It’s about changing it. The aim is not to depict the real, but to make the representation itself real.

Metteur en scène en résidence à NT Gent où il défile les couleurs du drapeau belge au moyen d’une trilogie The Sorrows of Belgium, Luk Perceval s’affronte au Grand Théâtre de Genève au Singspiel L’Enlèvement au sérail. Alors, on n’assassine pas Mozart. Mais qu’en est-il de ses turqueries, si en vogue dans la ville des Habsbourg à la fin du XVIIIe, un siècle après le dernier siège de Vienne par l’Empire ottoman ? Rejoint par la plume d’Aslı Erdoğan, élaguant jusqu’à la racine le livret sans plus raison d’être, ayant perdu son contexte, les deux créateurs se sont mis à errer dans le labyrinthe monstrueux des altérités retrouvées et ne trouvant plus le Pacha Selim, métamorphosé depuis dans les idéologies des nationalismes exacerbés, ils en ramènent le sérail tout entier, ou plutôt sa signification : un éclectisme d’individualités prisonnières d’elles-mêmes, un monde en miroirs où chacun court vers son avenir, parfois fuyant le passé, toujours enfermé dans le sérail de sa vie. On passe donc enfin de L’enlèvement AU sérail à L’enlèvement DU sérail. Il semblerait que repenser l’orientalisme en 2020 sonne définitivement le glas de l’exotisme. Et ce n’est peut-être pas si mal. Que disiez-vous ? Décoloniser les arts ?

Rendez-vous Die Entführung aus dem Serail

Photo de Matthieu Gafsou réalisée pour Die Entführung aus dem Serail.

Au Grand Théâtre de Genève Les Indes galantes 13-29 décembre 2019 gtg.ch/les-indes-galantes Die Entführung aus dem Serail 22 janvier au 2 février 2020 gtg.ch/die-entfuhrung-aus-dem-serail

Envie d’aller plus loin ? Récital de Marianne Crebassa et Fazil Say Le 19 janvier 2020 gtg.ch/marianne-crebassa 41


5 • De l’artistique dans le quotidien

3 • Vidéos d’art dans les gares

42 2 • Un Jésus noir et activiste

1 • ECM en majesté

6 • Toque en mode B&B

4 • Artgenève en forme(s)

Rendez

-vous


MUSIQUE

ECM EN MAJESTÉ • 1 Le label ECM, fondé par Manfred Eicher à Munich en 1969, a un statut « à part », à l’image de son seul slogan publicitaire : « La musique est le plus beau son après le silence ». Plus de 1500 albums, des enregistrements de haut vol, des pochettes de disques somptueuses, une réputation unique. Pour fêter ces 50 ans d’excellence, le big boss compose une version toute personnelle du festival Reflektor, qui emplit toute la Elbphilharmonie pendant 4 jours, avec entre autres, Egberto Gismonti, Avishal Cohen, Anouar Brahem, Meredith Monk, Heiner Goebbels, Kim Kashkashian, et d’excellents interprètes d’Arvo Pärt. Reflektor Manfred Eicher, du 03 au 06 février 2020, Elbphilharmonie, Hambourg

CINÉMA

UN JÉSUS NOIR ET ACTIVISTE • 2 Milo Rau, figure majeure et hyperactive du théâtre européen, réalise aussi des films. Accompagné par une campagne d’intervention pour les migrants et d’une performance qui a associé les habitants de Matera dans les Pouilles au tournage, La Révolte de la dignité ou Le Nouvel Évangile est un film tourné dans la capitale culturelle 2019. Le film questionne : qui serait Jésus aujourd’hui, qui le suivrait, pour qui se battrait-il ? Yvan Sagnet, activiste camérounais qui se bat contre l’exploitation des réfugiés, joue Jésus. Milo Rau transpose le mythe biblique, entre l’Italie du Sud d’aujourd’hui et la Palestine au temps du Christ, chacune étant en périphérie, respectivement de « l’Empire » européen et de l’empire romain. Dans ce sud cohabite une société d’exploiteurs et une contre-société, dont Jésus est issu. international-institute.de /en/the-new-gospel

LÉMAN EXPRESS

VIDÉOS D’ART DANS LES GARES • 3 Mire, est un ambitieux parcours de 13 œuvres audiovisuelles pour les cinq gares du Léman Express conçues par Jean Nouvel. Organisé par le Fonds d’art contemporain de l’État de Genève et inauguré en décembre 2019, le parcours se compose de quatre grandes commandes aux artistes Phoebe Boswell (KE/GB), dont le projet pour Lancy/Bachet s’inspire d’Édouard Glissant, de Cecilia Bengolea (AR/FR) qui conçoit un triptyque tourné en Jamaïque pour Champel, de Nástio Mosquito (AO) qui révèle les rêves des usagers à Chêne-Bourg, et de Roman Signer (CH) qui joue sur l’effet de surprise aux Eaux-Vives. Notons encore six commandes pour des hauts d’ascenseur, dont celle de Lauren Huret (CH) qui recrée en fond d’écran le bureau de Tim Berners-Lee, inventeur du World Wide Web. Le Fonds d’art de la Ville de Genève fait également partie de Mire, avec la production de projets spécifiques de l’italienne Rosa Barba et de la genevoise Mai-Thu Perret pour la gare des Eaux-Vives. SALON D’ART

ARTGENÈVE EN FORME(S) • 4 Voici une mise en bouche d’art Genève 2020 : 95 galeries, 15 expositions solos, des collections privées, des institutions telle que le Mamco de Genève, Plateforme 10 de Lausanne, la Royal Academy of Arts de Londres avec Michael Craig-Martin, le Consortium de Dijon, la Collection Ringier de Zurich avec Urs Fischer, l’exposition estates consacrée à Mario Merz et ses igloos, un pavillon de Jean Prouvé, un focus sur la vidéo d’art avec la présence de la foire vidéo Loop Barcelona, un événement « musique » au Victoria Hall avec des interventions d’Anri Sala, Pierre Huyghe ou Saâdane Afif, et une soirée au Grand Théâtre avec une projection de Sylvie Fleury. Un salon d’art en pleine forme !

THÉÂTRE – ESPACE PUBLIC

DE L’ARTISTIQUE DANS LE QUOTIDIEN • 5 Yan Duyvendak, lauréat du Grand prix suisse du théâtre 2019, est à la fois un caméléon et une anguille. Il trouve sa forme à chaque situation, et échappe aux catégories. D’abord artiste visuel, puis performeur, vidéaste, metteur en scène, ses projets vivent au plateau ou dans d’autres contextes. Puisant autant dans le Théâtre de l’opprimé du brésilien Augusto Boal qu’aux actions Fluxus, Invisible est un dispositif léger, 6 à 10 personnes qui sont en même temps les créateurs et les spectateurs d’une petite action réalisée dans l’espace dit « à accès public ». Une action issue d’un scénario à mettre en œuvre, à peine perceptible pour les usagers du lieu, mais très sensible pour celles et ceux qui l’enclenchent. Invisible, Comédie de Genève, jusqu’au 28 mars 2020

FOOD

TOQUE EN MODE B&B • 6 Meilleur chef du monde, Massimo Buttora ouvre sa table façon B&B. Dans son fameux repaire en Émilie-Romagne, on pourra clamer « qui dort dîne ». Sa table triplement étoilée dialogue avec la guest-house fraîchement inaugurée. Mobilier stylé, papiers peints siglés, art contemporain en majesté, la Casa Maria Luigia est œuvre d’art totale signée Massimo et sa femme, Lara Gilmore. Une autre manière de vivre l’expérience « Francescana ». À 15 minutes de Modène casamarialuigia.com

Artgenève, Palexpo, Genève, du 30 janvier au 2 février 2020

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MODE

DÉFILÉ GENDER FLUID À LA HEAD • 7 Plus de 2000 heureux élus ont assisté au défilé 2019 de la Haute école d’art et de design le 8 novembre. Autant n’ont pas trouvé de place sur le campus Hippomène. Les élèves ont présenté leurs créations : l’espace d’une heure, âges, sexes et origines se sont évaporés vers un futur mêlant matériaux nobles et recyclés, rêves de textiles souples, soyeux, extra-larges, rembourrés ou feutrés. Parmi les têtes couronnées sur le catwalk, Emma Bruschi est sacrée par le prix Master Mercedes-Benz, Thomas Clément reçoit la bénédiction du Bon Génie pour son storytelling en mode trash et la célèbre Redoute met l’astucieux talent de Giulia Chehab en majesté. EXPOSITION – THÉÂTRE

KANTOR – TINGUELY • 8 L’artiste polonais Tadeusz Kantor (1915 - 1990) a été sa vie durant actif comme peintre, sculpteur, concepteur de happenings et homme de théâtre. Il ressuscite dans le cadre d’une exposition au Musée Tinguely de Bâle. Sa dernière pièce de théâtre, Où sont les neiges d’antan ?, a été actualisée dans une installation de vidéos et d’accessoires. Cette œuvre « pièce de mémoire » tire sa matière des chapitres obscurs de l’histoire du XXe siècle. L’oeuvre de Kantor s’expose en conjonction avec la Mengele-Totentanz de Tinguely (dans une salle attenante), ce monstre qui hante la machine à exterminer des nazis. Les deux artistes se connaissaient mais sont exposés ensemble pour la première fois et chevauchent côte à côte à travers les ténèbres de l’humanité.

EXPOSITION – CINÉMA

UN CINÉASTE MET EN SCÈNE L’ART ANCIEN • 9 Le célèbre réalisateur Wes Anderson officie en tant que commissaire d’exposition avec Il sarcofago di Spitzmaus e altri tesori à la Fondazione Prada de Milan. Son épouse Juman Malouf lui a prêté main-forte pour concevoir un cabinet de curiosités rempli d’objets soigneusement choisis. Des trouvailles et des toiles tirés de l’immense fonds d’archive du Kunsthistorisches Museum de Vienne. Au coeur des lieux, tel un astre central qui illumine le cosmos de cette exposition, une musaraigne (Spitzmaus) momifiée, couchée dans un sarcophage. Comme toujours chez Wes Anderson, on se trouve ici aussi embarqué pour un voyage qui remonte le temps vers une époque fantastique. Un temps qui se laisse d’abord admirer avec des yeux d’enfant, puis pleurer car inexorablement révolu. Fondazione Prada Milano jusqu’au 13 janvier 2020

OPÉRA

CHRISTIAN JOST REVISITE EGMONT • 10 Invité au Grand Théâtre de Genève pour la création mondiale Voyage vers l’espoir en mars 2020, Christian Jost présente en février à Vienne sa version inédite d’Egmont. Au Theater an der Wien, son opéra rappelle la couleur politique et l’engagement citoyen du compositeur auquel il rend hommage, Beethoven. Du 16 au 24 février 2020, Edgaras Montvidas interprétera ce rôle-titre si attaché à la liberté et à lutter contre les oppressions, en harmonie avec les idéaux de Beethoven.

OPÉRA

BB INITIALS •11 « Un ténor au chant admirable » (Le Temps), « Né pour être ténor » (Le Monde), « L’élégance du ténor » (ópera actual), Benjamin Bernheim est une véritable coqueluche née dans la ruche zurichoise d’Opernstudio. Il vient de signer chez Deutsche Grammophon, avec un disque d’airs romantiques avec le Philharmonique de Prague et Emmanuel Villaume. Alfredo Germont dans une Traviata digitale à Garnier en septembre, à Bastille pour Des Grieux dans Manon Lescaut en février puis Rodoflo toujours, l’étoile franco-suisse atteint son firmament, avant de passer bientôt à Genève ? deutschegrammophon.com

EXPO – CONCERTS – FILMS

TERRY RILEY REVISITÉ •12 Le projet By repetition, you start noticing details in the landscape, organisé par MMMMM, collectif avec Yann Chateigné et Annie Ianne Serrati, prend comme point de départ l’univers du compositeur américain Terry Riley (né en 1935). Il est autant une plongée dans l’histoire de la scène californienne des années 1960 et 70, dans l’instant de l’émergence de la musique répétitive, qu’une exploration de l’actualité des expériences esthétiques reliant nature et technologie, répétition et communauté. Une exposition associe les œuvres, films et archives d’une cinquantaine d’artistes de tous horizons, et est complétée par un programme de concerts, de projections, de performances ainsi que d’une publication. Le Commun – BAC, cinémas Spoutnik

Egmont, Christian Jost

et Dynamo, cave12, Alhambra, Galpon,

Musée Tinguely, Bâle

du 16 au 24 février 2020

Genève, jusqu’au 19 janvier 2020

jusqu’au 5 janvier 2020

Theater an der Wien

mmmmm.ch

theater-wien.at

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10 • Christian Jost revisite Egmont

9 • Un cinéaste met en scène l’art ancien

-vous

Rendez

8 • Kantor – Tinguely

11 • Bernheim

7 • Défilé gender fluid à la HEAD

12 • Terry Riley revisité


Le tour

du cercle

Dans chaque numéro de ce magazine, deux portraits de membres du Cercle du Grand Théâtre Par Serge Michel

Prince Amyn Aga Khan Si vous ne connaissez pas le Prince Amyn Aga Khan, imaginez un homme de remarquables élégance et courtoisie, sur lequel le passage des années et les voyages lointains ne semblent pas laisser de trace. Aussi à l’aise au Canada qu’au Pakistan, doté d’une connaissance profonde de toutes les cultures et patrimoines de l’humanité, amoureux «parce que c’est évident» de Genève et du Grand Théâtre, il répond avec humour et simplicité, surpris en vérité que l’on s’intéresse à lui. Une seule question l’a fait hésiter. Si vous deviez définir votre métier, quel serait-il? « Mon Dieu, dit le prince, prenant quelques secondes pour réfléchir. Pour utiliser un concept cher à mon frère, je me définirais comme quelqu’un qui voudrait être améliorateur de la © Nicolas Lieber et Jörg Brockmann qualité de vie des gens ». Voilà une profession qui ne figure pas au registre de l’Union suisse des arts et métiers et dont l’apprentissage prend sans doute plus de temps. Né à Londres, ayant grandi à Genève, Amyn Aga Khan passe neuf ans au collège du Rosey, à Rolle, puis huit à Harvard jusqu’à un Master of Arts, tout en suivant des cours de piano au New England Conservatory of Music. Il entre ensuite au Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies à New York. « Et puis je suis rentré à Genève, pour travailler avec mon frère et l’aider là où je pouvais », dit-il. Son frère, le Prince Shah Karim Al Hussaini, Aga Khan IV, est depuis 1957 le chef spirituel des ismaéliens nizârites, soit 10 à 15 millions d’âmes. L’Aga Khan mène d’innombrables chantiers : la lutte contre la pauvreté, l’encouragement du pluralisme social et religieux, les droits des femmes, l’éducation, la santé, le développement des zones rurales ainsi que la préservation de l’art et de l’architecture musulmanes. Pas de quoi chômer, mais le Prince Amyn a également ses engagements propres, au sein du Fonds mondial pour les monuments ou du Silkroad Project de Yo-Yo Ma. « C’est cela, le travail d’améliorateur de la qualité de vie, sourit le Prince : tenter d’apporter plus

de bonheur par la culture, l’économie, l’éducation, la nourriture, le logement, la santé. »

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En ce moment, il partage son temps entre ses résidences genevoise et parisienne et le château de Chantilly, dans l’Oise, au nord de Paris, dont s’occupe une fondation de l’Aga Khan pour quelques années encore. Mais la sédentarité n’est pas de mise : Amyn Aga Khan revient des États-Unis et d’Istanbul, un voyage en lien avec le musée familial à Toronto. Avant Noël, il passera par l’Afrique de l’Est et Trévise, en Italie. Tout semble cosmopolite dans cette famille prestigieuse, même les tombeaux des ancêtres. Son grand-père, Sir Sultan Mahomed Shah, Aga Khan III, est enterré à Assouan, en Égypte, et son père Aly Khan à Salamyeh, en Syrie. « C’est moi qui suis allé l’enterrer là-bas », dit le Prince Amyn, qui n’a pu se rendre sur sa tombe ces derniers temps, en raison du conflit syrien, mais s’est assuré via ses équipes à Damas et à Salamyeh qu’elle n’a pas subi de dommages.


Serge Michel est journaliste, prix Albert Londres de reportage en 2001 pour son travail en Iran. Il a notamment travaillé pour Le Temps, Le Figaro et Le Monde, dont il a été directeur adjoint. Il est co-fondateur du nouveau média suisse Heidi.news

Denise Elfen-Laniado Il y a des parcours genevois qui laisseraient pantois les braves conseillers d’orientation du collège. À dix-huit ans, déjà polyglotte, Denise Laniado se dirige vers l’interprétariat et trouve un emploi de traductrice à l’OMS. Elle arrive d’Égypte, où sa famille juive, chassée d’Espagne par les Rois catholiques en 1492, s’est installée après l’Italie. C’est d’ailleurs là que commence, pour elle, l’opéra.

« Je me souviens d’une représentation de Aida de Verdi au Caire lorsque j’avais 10 ans ! », dit-elle. Mais l’Égypte des années

Nasser est lourde de menaces pour les entrepreneurs comme son père, et les voilà à nouveau obligés de partir, cette fois pour Genève. Hélas, son père y disparaît prématurément. « Ma mère s’est retrouvée veuve à 50 ans © Guillaume Mégevand et ne savait pas ce qu’était un avis bancaire. Alors je me suis dit que j’allais m’y mettre. J’ai quitté l’OMS et fait trois mois de cours accéléré de secrétariat. » Devenue assistante de direction dans une maison américaine de courtage, Denise demande à partir se former aux États-Unis au métier d’agent de change. Mais c’est un non ! Pas de femmes dans ces fonctions ! Elle change alors d’employeur, fait son habilitation à la bourse de Wall Street, rencontre son mari suisse à New York, rentre avec lui, reprend du service dans la société qui avait refusé de la former et en devient la vice-présidente et meilleure vendeuse. Puis elle décide de tout arrêter. En 1985, Denise Elfen­-Laniado reprend les études : deux ans à l’université de Genève en philosophie, archéologie et histoire gréco-romaine. C’est là qu’elle rencontre Olivier Reverdin (1913-2000), journaliste, homme politique, philologue et professeur d’université, qu’elle suivra dans d’extraordinaires voyages archéologiques. Sa vie prend alors un tour résolument culturel. Elle collectionne avec passion les céramiques Iapyges datant du Ve siècle avant J.-C., l’art moderne, la faïence de Thoune et les photos vintage. Un jour de 1987, une amie lui demande : « Tu ne voudrais pas t’occuper de mon argent ? ». La voilà qui fonde sa société d’accompagnement et de gestion de fortunes féminines. A partir des années 2000, Denise Elfen-Laniado laisse libre cours à sa passion pour la musique. Elle rejoint le Cercle du Grand-Théâtre, dont elle pratique les conférences et les voyages avec délice et assiduité. Elle devient également présidente des amis de l’association des Sommets musicaux de Gstaad, sans savoir qu’elle va y jouer un rôle crucial : elle va recruter tous les mécènes et sponsors pour assurer la pérennité du Festival qui va fêter ses 20 ans en 2020, sous la présidence de l’éditrice Vera Michalski et la direction artistique du violoniste Renaud Capuçon. Rien que cela. 47


À vos Agendas Du fond, des interviews, des portraits, des réflexions, et maintenant des dates, plein de dates. Il faut bien les monter ces marches de la place de Neuve. En voici plein de raisons. Par Olivier Gurtner

CONCERT DE NOUVEL-AN : UNE PREMIÈRE ! Le Grand Théâtre de Genève présente son premier Concert de Nouvel-An, avec la soprano suisse Regula Mühlemann, le 31 décembre ; une soirée de gala pour apprécier de grands airs joués par l’Orchestre de chambre de Bâle et de partager un programme baroque et bel canto entre Mozart, Haendel et Rossini. Jeune artiste lyrique au parcours déjà important et habituée des versions de concert, la soprano a chanté Mozart au Théâtre des ChampsÉlysées, au palais des festivals de Baden-Baden, sous la direction de Yannick Nézet-Séguin. Le public genevois la connaît bien, puisqu’elle a récemment chanté Susanna des Nozze di Figaro et Waldvogel dans Siegfried. Le Kammerorchester Basel sera dirigé par Umberto Benedetti Michelangeli, neveu du fameux pianiste premier lauréat du Concours de Genève. Ouverture des Nozze di Figaro, « Una voce poco fa » du Barbiere di Siviglia, « Lascia ch’io pianga » du Rinaldo de Haendel ou encore « Rejoice » du Messiah du même compositeur, le premier Concert du Nouvel-An affiche un programme de gala pour une soirée festive ! Pour le public qui veut prolonger la soirée, un dîner de gala dans les foyers de prestige fraîchement rénovés par les métiers d’art est proposé par Gourmet Brothers, un menu entre terre et mer.

le 19 janvier 2020 à 20h gtg.ch/marianne-crebassa

À L’EST TOUT EST NOUVEAU Bon, il est temps de balayer vos clichés sur l’opéra, auguste, élégante et pédante maison. Avec Late Night goes East, le Grand Théâtre fera sa deuxième Late Night, avec ANTIGEL festival. Il faudra ramener son minois le 15 février pour enterrer Valentin et boire plus que du vin. Pas de bristol, c’est ANTIGEL qui décolle, avec une programmation signée par la belle manifestation, qui d’ailleurs fête ses dix ans. Late Night goes East GTG X ANTIGEL Le 15 février 2020 gtg.ch/late-nights

Le mardi 31 décembre 2019 à 19h30 gtg.ch/concert-de-nouvel-an

CENDRILLON DÉGENRE Renversant les codes genrés, le Grand Théâtre présente Cenenrentolina, une Cendrillon d’après celle de Rossini revisitée pour le jeune public (4-10 ans). Un charmant micmac à la My Fair Lady dans les riches foyers du Grand Théâtre, un conte doux-amer entre inégalités sociales et enchantement. Dans cette version où la belle-mère devient un homme et le soulier de vair se transforme en un bracelet, la mise en scène et les décors et costumes sont signés Sandra Pocceschi et Giacomo Strada. Nicolas Chesneau adapte la nouvelle version remaniée. Du 12 au 19 décembre gtg.ch/cenerentolina

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LA MUSIQUE ADOUCIT LES MŒURS ET RÉVEILLE L’ESPRIT « Une voix rare, merveilleusement projetée, au timbre profond, émouvant, sensuel, le double mystère d’un don et d’un talent rares. » De qui parle Le Monde ? De Marianne Crebassa, qui vient au Grand Théâtre le 19 janvier faire montre de sa bouille d’éternelle adolescente –on se souvient de son album Oh Boy ! – amatrice des Hosenrollen. À ses côtés, une voix de la démocratie, le pianiste Fazil Say, évoquera en musique les mouvements protestataires de la place Taksim. Un moment entre musiciens et citoyens.

TU PASSES POUR L’APÉRO ? Quatrième et cinquième occasion d’Apéropéra, Autour du Sérail et Autour des Huguenots permettra de break the ice devant un verre avant de passer aux choses sérieuses. Discussion, échange, récital, DJ-set, il faudra suivre la vague Apéropéra pour se tenir au courant du programme, tant qu’on ne parle pas de Jeudredi… on est bien d’accord ? APÉROPÉRA Autour du Sérail, 23 janvier 2020 dès 18h30 Autour des Huguenots, 27 février 2020 dès 18h30 gtg.ch/aperopera


Šlaura keller / www.laurakeller.ch

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Profile for Grand Théâtre de Genève

grand théâtre magazine n°2 - Les exotismes  

GTM - Le nouveau magazine du Grand Théâtre de Genève Au programme de ce numéro : - Le Village Opéra de Christoph Schlingensief au Burkina...

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