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Mary Temple

Une promesse éternelle, un @mour d’aujourd’hui.

13,50 €

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Le blog de la b lle

Moi, c’est Belle, et disons que mon histoire ressemble un peu à ce vieux conte de fées. Sauf qu’on est bien à New York, au XXIe siècle, et que tout ce qui s’est passé m’est vraiment arrivé. Vous me prenez pour une folle ? Lisez donc mon blog, vous ne serez pas déçus du voyage…

Illustration de couverture : Getty Images (profil : Terence Donovan Archive/Manhattan : George Marks). Conception graphique : Studio Mango.

La Belle et la Bête, ça vous dit quelque chose ?

Mary Temple

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Le blog de l@ belle Dimanche 2 juin

Ça craint ! Désolée pour cette familiarité, mais je ne vois pas comment mieux exprimer ce que je ressens. Je suis tout juste de retour de New York, la nuit vient de tomber sur Union Lake, mes sœurs ont regagné leur antre et papa s’occupe dans son bureau, aménagé dans la bibliothèque de granny Mary, au rez-de-chaussée. Malgré la fatigue accumulée durant le trajet (quatre heures de bus aller et retour), je suis trop nerveuse pour aller me coucher… Pas sans vous avoir raconté ce qui s’est passé aujourd’hui, en tout cas ! Le bus m’a déposée au terminal de Port Authority au début de l’après-midi. J’ai aussitôt sauté dans le métro à la station de la 42e Rue. J’avais préparé mon itinéraire sur Internet, le matin même. Par chance, la ligne A file directement au cœur de Brooklyn. Pour une première expérience dans les souterrains de New York, RAS. La plupart des stations ont été récemment rénovées, les rames sont plutôt clean et les gens, sympas. J’ai pourtant entendu tellement d’histoires sur les dangers du métro ! Je soupçonne la plupart d’avoir été tirées de films d’horreur… Bref, je suis descendue à Lafayette, puis j’ai longé Prospect Park à pied avant de pénétrer dans Flatbush. Pendant le trajet en bus, j’avais tenté de mettre au point une excuse valable pour justifier le fait que je débarque à l’improviste chez Kyle, mais je n’avais rien trouvé de vraiment convaincant. Tant pis, je me contenterais d’un « Salut, c’est moi, je passais dans le coin, alors… ».

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Quand il m’avait décrit son quartier comme un « trou à rat », Kyle avait exagéré. OK, on était loin de Park Avenue à tous points de vue, mais ce n’était pas non plus la zone à laquelle je m’attendais. Les vieux bâtiments de brique tenaient encore debout, les façades ne menaçaient pas de s’écrouler et les rues étaient propres. Pas riantes, certes, ni attrayantes, mais enfin j’avais imaginé bien pire. J’étais donc plutôt confiante, à tout le moins dans de bonnes dispositions, quand je suis entrée dans le hall de l’immeuble où j’avais vu Kyle pénétrer l’autre soir. J’ai cherché son nom sur les boîtes à lettres. Je ne l’ai trouvé nulle part. Néanmoins, plusieurs casiers ne portaient aucune étiquette. Celui de l’appartement 3C débordait de prospectus. À vue de nez, l’équivalent d’un mois de publicité qui n’avait pas rejoint les poubelles dans la ruelle d’à côté. J’ai grimpé les escaliers jusqu’au troisième avec un mauvais pressentiment. À mi-chemin, j’ai été tentée de faire demi-tour, mais je me suis ravisée en me traitant de poule mouillée. Après tout, j’étais passée par des situations autrement plus bizarres ces derniers temps… Le corridor du dernier étage était plongé dans la pénombre. La seule source de lumière provenait de la fenêtre du fond, ouverte sur une impasse. Il m’a fallu quelques instants pour m’habituer à l’obscurité. Une télé était allumée dans un des studios, le générique des Experts, Miami résonnait et la voix de David Caruso 1 a bientôt retenti à son tour. Tandis que le rouquin aux yeux de chien battu débutait son enquête, j’ai poursuivi la mienne jusqu’à la porte 1 Interprète principal de la série.

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du 3C. J’ai frappé, même si je savais déjà que l’endroit était vide. Personne n’a répondu, bien sûr. Avant de m’en aller, j’ai quand même tourné la poignée par acquit de conscience. La serrure n’était pas verrouillée. J’ai hésité un quart de seconde avant d’entrer et de refermer derrière moi. Je venais de commettre une infraction aux yeux de la loi en pénétrant sans autorisation chez un inconnu (ou presque), même si je n’avais pas eu besoin pour ça de fracturer quoi que ce fût. Apparemment, je n’étais pas la première. La pièce unique avait été pillée, ça ne faisait pas l’ombre d’un doute. En témoignaient les paperasses et les bouquins éparpillés sur le lino, ainsi que les étagères vides où s’accumulait de la poussière. J’ai ramassé un feuillet couvert d’une écriture appliquée, un charabia technique sur la pose de prothèses dentaires. En revanche, objets et appareils ménagers avaient disparu, jusqu’au lit, des pieds duquel on distinguait encore la marque dans un coin. Kyle avait donc abandonné les lieux dans la précipitation (puisqu’il n’avait pas fermé sa porte à clé) et de bonnes âmes avaient profité de son absence pour renouveler leur mobilier. Maintenant, j’avais un motif sérieux pour prévenir la police, avec la ferme intention, cette fois, d’être prise au sérieux. J’ai ouvert mon portable et je m’apprêtais à composer le 911 quand un grattement furtif a attiré mon attention. Comme le bruit de petites pattes griffues frôlant une feuille de papier, quelque part dans mon dos… Je me suis retournée et je l’ai vu, dressé sur ses membres postérieurs, le museau frémissant et les moustaches vibrantes, ses petits

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yeux noirs braqués sur moi luisant d’un sombre éclat. Il me dévisageait sans vergogne, comme s’il tenait à me faire savoir ce qu’il faisait. Il se trouvait juste entre la porte et moi. Ce n’était pas un rat comme les autres. Rien ne le distinguait en apparence de ses congénères, sauf l’attitude adoptée. Il n’avait pas peur, ne voulait pas s’enfuir, au contraire. Il semblait me défier, m’observer avec la plus grande curiosité. Dans son regard étrangement illuminé de l’intérieur, je pouvais lire les signes d’une intelligence largement supérieure à celle du commun des Rattus de son espèce. Mais pas une intelligence bienveillante, oh que non ! J’ignore d’où m’est venue cette certitude, mais je savais, sans l’ombre d’un doute, que ce qui me contemplait à travers les yeux de ce rat n’était pas animé d’intentions favorables à mon égard. C’est alors que les autres sont arrivés, des rats noirs en tous points identiques au premier, vomis par les fissures des plinthes, déversés par dizaines dans les quinze mètres carrés du studio transformé en piège. Figée comme une statue, mon portable à la main, au milieu de cette marée de poils hérissés et de crocs affûtés, j’ai cru venue ma dernière heure. Combien de temps faudrait-il à cette horde affamée pour me dépecer de la tête aux pieds ? J’aurais voulu appeler à l’aide, mais je redoutais de déclencher la curée. De plus, le volume de la télé du voisin aurait couvert mes cris. Je pouvais sentir croître l’hostilité des créatures qui avaient envahi le moindre pouce carré de la pièce, à l’exception d’un cercle étroit au milieu duquel je me trouvais plantée, sans aucune solution de repli. Toutefois, elles ne passaient pas à l’attaque. Que me voulaientelles, alors ? Me faire peur ? C’était réussi !

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J’ai tressailli quand mon portable s’est mis à vibrer dans le creux de ma paume. Le moment était mal choisi pour recevoir un appel, mais c’était ma dernière chance de m’en tirer indemne ! Si je pouvais avertir mon interlocuteur de la situation dans laquelle je me trouvais, il pourrait peut-être m’envoyer des secours. L’appel était masqué. J’ai appuyé sur la touche verte d’un pouce tremblant et approché l’appareil de mon oreille sans gestes brusques. J’ai d’abord perçu une respiration sifflante, puis une voix lointaine, déformée par une sorte d’écho, une voix qui grinçait comme une porte aux gonds mal huilés (je ne vois pas comment la décrire autrement). — Quittez cette ville ! Et ne revenez plus jamais ! Ceci est notre dernier avertissement. Si vous n’obéissez pas, vous ne reverrez jamais le garçon vivant. Je me suis fait violence pour répondre : — K… Kyle ? Que lui avez-vous fait ? Et qui êtes-vous ? — Nous sommes la multitude qui grouille sous vos pieds. Nous sommes les hôtes de l’ombre et de vos craintes secrètes. Nous sommes les habitants du monde de toute éternité. Nous peuplons vos légendes depuis que vous nous avez chassés de la lumière et de vos existences. Mais nous sommes aujourd’hui de retour. Ne cherchez pas à vous interposer. Partez et nous vous rendrons celui que vous êtes venue chercher. La communication s’est brusquement interrompue. Les rats se sont écartés pour m’ouvrir un passage jusqu’à la porte. J’ai fait un pas vers la sortie, puis un second. Des dizaines de paires d’yeux noirs et brillants accompagnaient le moindre de mes gestes.

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J’ai entrouvert la porte et je me suis faufilée dans le couloir. Quand j’ai jeté un dernier coup d’œil par-dessus mon épaule avant de fuir, je n’ai aperçu qu’une pièce vide. Les rats s’étaient comme évaporés, sans faire de bruit. Chez le voisin, Horatio Caine conduisait l’interrogatoire d’un suspect. J’avais toujours mon portable à la main. Aucune trace de l’appel reçu en mémoire. À croire qu’il n’avait jamais eu lieu… J’ai dévalé les escaliers en proie à la plus grande confusion. J’avais le cœur au bord des lèvres et besoin de respirer une grande goulée d’air frais. Je me suis assise sur le perron de l’immeuble le temps de reprendre mes esprits. Dans la douce chaleur de ce début juin, au milieu de cette rue inondée de soleil où allaient et venaient une foule de badauds, j’ai douté de la réalité de l’expérience vécue quelques instants plus tôt avec cette horde de rats. Je me suis demandé si je n’avais pas rêvé cette scène surréaliste, mais je savais bien que ce n’était pas le cas. Je me souvenais du prisonnier dans le tiroir du secrétaire de Beaumont ; un fouineur, selon ses propres termes, un parmi les centaines de milliers au service de ses ennemis, avait-il précisé. Je me suis finalement relevée et j’ai repris la direction de Prospect Park. En passant à la hauteur de la ruelle qui bordait l’immeuble de Kyle, je n’ai pas pu m’empêcher de jeter un coup d’œil, comme par réflexe. L’étroite impasse ressemblait à un canyon creusé entre deux murailles de brique où s’accrochaient les échelons métalliques des escaliers de secours. Les rayons du soleil n’en atteignaient pas le fond. Il m’a semblé percevoir de l’agitation dans la pénombre encombrée de détritus, autour des bennes à ordures.

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C’était soudain plus fort que moi, il fallait que je voie de quoi il s’agissait. Je n’avais encore jamais ressenti une impression aussi bizarre. Une envie, un besoin, une fringale de curiosité, peut-être l’effet du choc éprouvé là-haut, au troisième étage, ai-je songé en découvrant la fenêtre du couloir découpée dans la façade, une douzaine de mètres au-dessus de ma tête. J’ai fait un pas dans la ruelle, puis un deuxième. Les ombres se sont mises à pulser dans le fond de l’impasse, comme la membrane d’un haut-parleur diffusant des basses à plein volume. Je me suis figée sur place. Le phénomène a aussitôt cessé. J’ai voulu faire encore un pas, mais une main gantée s’est abattue sur mon épaule. — Ce n’est pas une bonne idée, Belle. Je n’ai pas eu besoin de me retourner pour savoir à qui j’avais affaire. La voix de Beaumont est unique dans son genre ! — Ne les provoquez pas davantage. Vous avez déjà commis une grande imprudence en vous aventurant dans les parages sans précautions. S’ils n’avaient pas flairé ma présence, ils auraient pu vous faire du mal. — Vous parlez des rats ? ai-je murmuré. — Pas seulement. Reculez, à présent. D’autorité, il m’a extirpée de l’impasse, puis remise entre les mains de son sbire. Le cerbère du club Cocteau m’a adressé un clin d’œil — ça devenait une habitude ! — Attendez-moi dans la voiture, a commandé Beaumont. Nous vous raccompagnerons jusqu’à la gare routière, Belle. Mais avant, j’ai un travail à terminer.

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Sans autre explication, il s’est élancé au pas de course vers le fond de l’impasse. Il était incroyablement vif. J’ai à peine eu le temps de voir briller un dernier reflet sur son masque d’argent, puis l’obscurité l’a englouti tout entier. J’aurais voulu pouvoir le suivre, mais le cerbère m’a obligée à grimper dans le quatre-quatre garé un peu plus loin. Fay patientait sur la banquette arrière. Elle m’a souri chaleureusement, et j’ai éprouvé la même sensation de bienêtre que l’autre soir. — Heureuse de vous revoir, ma chère enfant. J’ai été ravie de vous lire à nouveau, hier. — C’est comme ça que vous avez su où me trouver… — Il n’a pas été difficile de se procurer l’adresse de Kyle à partir des renseignements de votre blog, a confirmé l’intrigante avocate. — Vous pouvez peut-être me dire ce qui se passe ici ? — La guerre a commencé. Nous sommes venus livrer la première bataille. Et remporter une première victoire, grâce à vous, ma chère… Mais je crois que ça y est ! Nous allons pouvoir y aller. Beaumont était réapparu en plein soleil, légèrement titubant, comme ivre. Il s’est engouffré à l’arrière, aux côtés de Fay. La portière a claqué comme un coup de feu. Le cerbère a démarré illico en faisant crisser les pneus. Beaumont haletait derrière son masque. La sueur empoissait son col et dessinait des auréoles sous ses aisselles. Une de ses manches était déchirée sur toute la longueur. Des poils drus saillaient au niveau de l’avant-bras. Des taches sombres maculaient le tissu de sa veste et de sa chemise de marque. Du sang, certainement, mais impossible de savoir s’il appartenait à Beaumont ou à ses adversaires. Il donnait

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l’impression de s’être battu au couteau, mais contre qui ? Et où était passée son arme ? — Comment te sens-tu ? lui a demandé Fay tout en fouillant dans le minibar à ses pieds. — Ça ira, a-t-il répondu entre deux halètements. Je les ai eus par surprise. Je n’aurai peut-être pas autant de chance la prochaine fois. Fay a rempli un verre d’un liquide verdâtre. Sûrement pas de la menthe, à en juger d’après l’odeur atroce qui a soudain envahi l’habitacle. — Bois. Beaumont s’est exécuté. Pour cela, il a dû soulever la partie inférieure de son masque. Je suivais l’opération par intermittence dans le rétroviseur intérieur, quand les effets de la conduite sportive du chauffeur le permettaient car j’étais trop bousculée d’un côté et de l’autre pour rester concentrée. Néanmoins, j’ai eu le temps de constater que Beaumont portait la barbe et que celle-ci n’était guère soignée, plutôt hirsute et broussailleuse ! — Tu peux ralentir, Como, je crois qu’on ne risque plus rien, a-t-il lâché quelques instants plus tard. Nous les avons semés. Le cerbère a obéi. Le quatre-quatre a retrouvé une allure normale. On ne risquait plus de se planter au prochain carrefour. — Quelqu’un nous poursuivait ? me suis-je étonnée. Les flics ? Beaumont a secoué la tête. Fay a répondu à sa place : — La police n’est pas mêlée à nos affaires. Pas encore, du moins, et vous avez pu constater le peu d’intérêt qu’elle a manifesté lors

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de la disparition de Ratzo. En revanche, nos ennemis ont des yeux et des oreilles partout dans New York. Vous les avez vus. — Assez avec ces histoires de rats espions ! ai-je soudain explosé. Je ne sais pas ce que j’ai vu exactement dans le studio et dans l’impasse, mais je refuse de gober vos salades ! Kyle a disparu, il a sûrement été enlevé. Je dois prévenir les flics et vous n’allez pas m’en empêcher ! — Calmez-vous, Belle, a alors soufflé Fay en m’effleurant la nuque du bout des doigts. Ma colère est retombée dans l’instant, comme par magie. L’avocate m’avait déjà fait le coup, l’autre soir. Elle a repris dans un murmure : — Je vous assure que la police ne peut rien pour votre ami. C’est à nous de régler le problème. Ayez confiance et laissez-nous agir. Rentrez chez vous et prévenez-nous dès que vous recevrez des nouvelles. Elles ne devraient d’ailleurs pas tarder. Utilisez votre blog pour communiquer. On était presque arrivés à la gare routière de Port Authority. J’avais encore mille questions à poser, mais Beaumont m’a devancée : — Vous serez en sécurité dans le New Jersey, Belle. Mes ennemis n’ont aucun pouvoir en dehors de New York. Ils ne pourront pas vous atteindre là-bas. Votre père a pris la bonne décision pour sa famille, mais il faudra veiller à ce que ni lui ni vos sœurs ne regagnent Manhattan dans les semaines à venir. Il pourrait leur arriver la même chose qu’à Kyle.

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