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Français

Recueil de nouvelles 2 année • 2 cycle du secondaire e

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Français Sélection des nouvelles et exploitation pédagogique Dominique Fortier Roger Lazure Emanuele Setticasi

Recueil de nouvelles 2 année • 2 cycle du secondaire e

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Conception maquette et couverture

Direction de l’édition Marie-Josée Charette Direction de la production Danielle Latendresse Direction de la coordination Rodolphe Courcy Charge de projet et révision linguistique Raymonde Abenaim Correction d’épreuves Sabine Cerboni

Geneviève Guérard Réalisation graphique Interscript Illustrations Stéphane Jorisch

Recherche iconographique Monique Rosevear Consultation pédagogique Concept Ali Rezoug (Académie de Roberval). Marie-Pierre Caron (École Antoine-de-Saint-Exupéry). Geneviève Caouette (École Antoine-de-Saint-Exupéry). Marc Landry (École d’éducation internationale de Mc Masterville). Muriel Opinel (École d’éducation internationale de Mc Masterville). Caroline Harpin (École Édouard-Montpetit). Benoît Laforce (École Édouard-Montpetit). Alice Poirier (École Jacques-Rousseau). Benoît Paquin (École Jacques-Rousseau). Isabelle Jobin (École Léopold-Gravel). Nathalie Therrien (École Léopold-Gravel). Diana Mihele (École d’éducation internationale de Laval). Pierre Cloutier (École André-Laurendeau). Maxime Lachance (École Riverdale). Contenu Nathalie Brouard (École Pointe-Lévy). Pierre Cloutier (École André-Laurendeau). Maxime Lachance (École Riverdale).

Sources iconographiques Jacques Lazure : © Daviel Lazure-Viera. Jean Ray : © René Goeffers. Michel Tremblay : © Bravo. Didier Daeninckx : © Frederic Reglain / Gamma / Eyedea Presse / Ponopresse. Suzanne Myre : © Karoline Georges. O. Henry : domaine public. Juliette Benzoni : © Jerome Domine / Gamma / Eyedea Presse / Ponopresse. Horacio Quiroga : domaine public. Yves Beauchesne et David Schinkel : © Kéro. Ray Bradbury : © Mike Fanous / Gamma / Eyedea Presse / Ponopresse.

La Loi sur le droit d’auteur interdit la reproduction d’œuvres sans l’autorisation des titulaires des droits. Or, la photocopie non autorisée – le photocopillage – a pris une ampleur telle que l’édition d’œuvres nouvelles est mise en péril. Nous rappelons donc que toute reproduction, partielle ou totale, du présent ouvrage est interdite sans l’autorisation écrite de l’Éditeur.

Les Éditions CEC inc. remercient le gouvernement du Québec de l’aide financière accordée à l’édition de cet ouvrage par l’entremise du Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, administré par la SODEC. ZONES – Recueil de nouvelles – 2e année 2e cycle du secondaire © 2008, Les Éditions CEC inc. 8101, boul. Métropolitain Est Anjou (Québec) H1J 1J9 Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire, d’adapter ou de traduire l’ensemble ou toute partie de cet ouvrage sans l’autorisation écrite du propriétaire du copyright. Dépôt légal : 2008 Bibliothèque et Archives nationales du Québec Bibliothèque et Archives Canada ISBN 978-2-7617-2606-1 Imprimé au Canada 2 3 4 5 12 11

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À propos

Avant-propos …des univers narratifs

des matières

Table V VI

…de la nouvelle littéraire

VII

…du choix des nouvelles

X

…des illustrations

Le récit policier Le revolver, Ann Carol

Le récit d’anticipation Le dernier saumon rose, Jacques Lazure

Le récit fantastique Le Uhu, Jean Ray

Le récit biographique Le Cid, Michel Tremblay

Le récit sociologique Le reflet, Didier Daeninckx

Le récit psychologique Je suis Daphnée, Suzanne Myre

XI

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21

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45

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Le récit d’amour Les cadeaux inutiles, O. Henry

61

Le récit historique Spartacus le gladiateur, Juliette Benzoni

73

Le récit d’apprentissage Un meurtre, en quelque sorte..., Hugh Pentecost

99

Le récit d’aventures Dans la nuit, Horacio Quiroga

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Le récit de voyage Lettres, Yves Beauchesne et David Schinkel

129

Un bruit de tonnerre, Ray Bradbury

143

Comparer les textes Repères culturels

163 165

III

Le récit de science-fiction


Avant-propos Les lecteurs qui auront l’occasion d’explorer ce recueil de nouvelles pénétreront dans douze univers narratifs très différents les uns des autres. Les douze nouvelles retenues montrent bien, en effet, la vitalité et la diversité du genre littéraire de la nouvelle. Chaque nouvelle est accompagnée d’une description de l’univers narratif auquel elle appartient, d’une biographie de son auteur ou auteure et, surtout, d’une rubrique intitulée « Apprécier le texte », qui propose aux lecteurs de se pencher sur les particularités du texte. Dans cette rubrique figure également un choix d’activités d’écriture, la lecture de la nouvelle pouvant constituer un déclencheur et inspirer l’activité d’écriture. À la fin du recueil apparaît, en outre, une section « Comparer les textes », qui vise à mettre en relation les nouvelles du recueil.

V

Le recueil se termine avec une banque de repères culturels fournissant, aux cinéphiles et aux bédéphiles, des propositions d’œuvres pour explorer chacun des univers narratifs retenus.


À propos

des univers narratifs L’univers narratif est le monde fictif que crée l’écrivain ou l’écrivaine pour y faire évoluer ses personnages. Chaque œuvre relève donc d’un univers distinct, qui a sa propre logique ainsi que ses propres codes et règles. Même les récits les plus fantaisistes ont une cohérence interne ou, si on préfère, une vraisemblance dans l’invraisemblable. Si l’univers narratif peut parfois ressembler à la réalité, il n’en est qu’un reflet. Il s’agit d’une représentation plus ou moins fidèle, plus ou moins schématique et plus ou moins caricaturale du monde réel. Tout univers narratif correspond donc à une vision du monde, celle de l’écrivain ou l’écrivaine, vision que teinte son imaginaire. En ce sens, fiction et réalité s’entremêlent étroitement et il revient alors aux lecteurs de faire la part des choses.

Il existe de grandes catégories d’univers narratifs créées au fil du temps par la tradition littéraire. Pour les besoins de ce recueil, douze univers ont été choisis. Il s’agit de ceux du récit policier, du récit d’anticipation, du récit fantastique, du récit biographique, du récit sociologique, du récit psychologique, du récit d’amour, du récit historique, du récit d’apprentissage, du récit d’aventures, du récit de voyage et du récit de science-fiction. Il importe de ne pas confondre genre narratif et univers narratif. Le genre correspond à des formes littéraires définies, telles que le roman, le poème, la nouvelle, le conte, la fable, etc. Les différents genres peuvent être campés dans l’un ou l’autre des univers narratifs décrits dans ce recueil.

VI

Une autre précision s’impose quant aux mots récit et nouvelle, qui ne sont pas synonymes. Un récit est la mise en forme d’une histoire. Ce mot générique s’applique à tous les genres narratifs, dont la nouvelle.


Il est bien difficile de définir de façon précise le concept de nouvelle. La nouvelle est un genre très ancien (apparu, semble-t-il, à la fin du Moyen Âge), pratiqué dans de nombreuses cultures. Le sens du mot varie d’ailleurs selon les époques et les lieux. Par exemple, aux États-Unis et en Angleterre, une novel est un roman ! Les AngloSaxons parlent plutôt de short story pour désigner ce qu’on appelle une nouvelle dans la francophonie. Dans les pays d’Amérique latine, en revanche, c’est le mot conte qui identifiera le plus souvent une nouvelle. Des écrivains comme Julio Cortázar, Isabel Allende, Gabriel García Márquez, Jorge Luis Borges introduisent en effet le merveilleux et le fantaisiste propres au conte dans des histoires au cadre réaliste. Peu importent ses origines ou les définitions qu’on lui donne, ce qui caractérise la nouvelle au premier chef, c’est sa brièveté, le déroulement rapide de l’intrigue. L’auteur américain Fredric Brown, maître de la très courte nouvelle, parvient à créer un univers narratif cohérent avec une intrigue ficelée en une seule page !

de la nouvelle littéraire

À propos

VII

De façon générale, les nouvelles comptent moins de 40 pages. Elles sont, dans tous les cas, suffisamment courtes pour être dévorées d’un trait, ce qui n’est pas le cas du roman, qui exige plusieurs séquences de lecture.


Une autre caractéristique de la nouvelle tient au fait que le récit s’articule généralement autour d’une seule action principale, qu’on peut souvent résumer en un mot : un meurtre, une rencontre, une bagarre, un coup de chance, une trahison, un vol… Généralement, donc, les nouvellistes se limitent à ne raconter qu’un seul événement central, lequel n’est jamais banal. Au contraire, cet événement constitue une charnière dans la vie du personnage. La nouvelle se résume souvent à l’histoire d’un changement brutal dans le cours d’une existence. Le personnage est alors victime des caprices du destin. Comment réagira-t-il ? Le destin aura-t-il, malgré tout, le dernier mot ? Tout l’intérêt de la nouvelle réside dans l’intensité dramatique de l’intrigue. Et les lecteurs savent bien qu’après quelques pages seulement apparaîtront des réponses à leurs questions. Cette intensité dramatique conduit très souvent l’histoire vers une chute spectaculaire, qui prend les lecteurs par surprise. Beaucoup de nouvelles s’achèvent en effet sur un dénouement aussi inattendu que percutant. Cette chute permet de voir le texte sous un nouvel éclairage et donc de le réinterpréter. Une bonne nouvelle est une nouvelle qu’il faut relire pour pouvoir la savourer pleinement !

VIII

Certains écrivains produisent des nouvelles qui ne présentent pas nécessairement de chute. Ils laissent parfois leurs histoires volontairement en plan. Ce faisant, ils tentent d’impliquer les lecteurs en leur laissant le soin de deviner ce qui pourrait se produire.


La brièveté qui caractérise la nouvelle n’est pas sans effet sur les personnages, les lieux, le temps. Dans les nouvelles, les personnages sont effectivement peu nombreux – contrairement aux romans – et sommairement décrits. Ils peuvent même n’avoir ni nom ni prénom… Parfois aussi, on omet délibérément de les décrire physiquement. Quant à leur psychologie, elle se déduit de détails infimes, de petites habitudes, de courtes phrases qui laissent deviner un trait ou l’autre de la personnalité du personnage. Dans la nouvelle, les lieux sont en général encore moins décrits que les personnages. Il s’agit, la plupart du temps, d’un cadre qui ne donne prétexte, dans le récit, à aucune description détaillée. En fait, l’auteur ou l’auteure de nouvelle n’écrit rien qui ne soit au service de son histoire… Quant à la question du temps, on observe toutes sortes de cas de figures dans les nouvelles. Il y est parfois excessivement dilaté ou, au contraire, contracté au maximum. Ainsi, un événement très bref (un accident d’auto, par exemple) pourrait être très longuement décrit s’il est central dans le récit. Dans d’autres cas, on pourra faire une ellipse de plusieurs mois, voire de plusieurs années, à quelques lignes d’intervalle. Un personnage enfant au début d’une nouvelle peut donc se retrouver adulte et sur son lit de mort trois pages plus loin. Les nouvellistes étirent donc le temps ou bien le compriment. Ce qui leur importe, par-dessus tout, c’est le rythme de la lecture.

IX

Parce que les nouvellistes cherchent à surprendre rapidement les lecteurs, leur style est souvent nerveux, rythmé, percutant. Les écrivains du genre ont indiscutablement le sens de la formule. Le soin qu’ils apportent à la première et à la dernière phrase de leurs textes mérite d’ailleurs qu’on s’y arrête.


À propos

du choix des nouvelles Pour les besoins de ce recueil, les auteurs de la collection Zones ont sélectionné un texte pour illustrer chacun des douze univers cités précédemment. Chaque nouvelle se présente donc comme un modèle de récit au regard de l’univers narratif auquel elle appartient.

Les auteurs du recueil ont favorisé un certain équilibre dans la représentativité des écrivains retenus. Ils tenaient, par exemple, à proposer des écrivains québécois, français, anglo-saxons, mais aussi, au moins dans un cas, un célèbre écrivain sud-américain. Par ailleurs, il leur paraissait souhaitable de fournir des repères culturels pour les lecteurs curieux. Michel Tremblay, Suzanne Myre, Ray Bradbury, Jean Ray, etc. sont des auteurs reconnus, et leurs œuvres d’un intérêt indiscutable. Si les nouvelles de ce recueil peuvent inciter à découvrir d’autres œuvres des mêmes écrivains, le pari est gagné pour les auteurs de Zones.

X

Il est inévitable toutefois qu’une telle sélection provoque des interrogations. Pourquoi n’y a-t-il pas, dans ce recueil de nouvelles d’Edgar Allan Poe, d’Isabel Allende, de Monique Proulx, de Mélanie Vincelette, de Philip K. Dick ou de Claire Martin ? On ne pouvait, hélas, pas tout mettre ! C’est pourquoi des suggestions de lecture, à la fin des activités de la rubrique « Apprécier le texte », sont proposées aux lecteurs pour leur faire découvrir d’autres nouvellistes connus et leur permettre d’explorer plus à fond leurs univers narratifs préférés.


Au sujet de sa contribution à ce recueil, il nous a révélé sa façon de travailler : « Je commence à faire des croquis pendant que je lis. » Sa démarche nous fait d’ailleurs réfléchir à ce que soustend l’acte de lire : « Je cherche à vivre ce que les lecteurs vivent quand ils découvrent le texte. Je tente de mettre en images les atmosphères que suggère la nouvelle dès les premiers paragraphes.» Son dessin n’a pas pour seule intention d’être descriptif: « Je veux éviter toute redondance entre le texte et mon illustration. J’essaie toujours d’ajouter quelque chose dans le dessin. Si l’histoire se déroule en Turquie, par exemple, je vais intégrer dans le décor des éléments typiques d’une maison turque. » Stéphane Jorisch a l’habitude de se documenter avant d’exécuter un dessin. Il consulte des ouvrages de référence, des livres de photographie ou d’architecture, des magazines. « Mais une fois que j’ai observé des images, je ferme les livres et je travaille de mémoire. Je ne cherche jamais à reproduire fidèlement des photos. Cette documentation que je consulte me donne seulement des idées. » Son plus grand défidans l’illustration de ce recueil fut « Le revolver », à cause d’une certaine inertie dans le texte. D’un autre côté, c’est la nouvelle « Un meurtre, en quelque sorte… » qui l’a le plus inspiré en raison de la richesse du personnage principal.

XI

Les nouvelles de ce recueil sont illustrées par Stéphane Jorisch, un artiste montréalais qui se démarque par un coup de crayon singulier. D’une grande souplesse, son dessin à la mine est agrémenté d’encres et d’aquarelles qui donnent beaucoup d’expressivité à la scène représentée. Ses élégants personnages agrémentent depuis plusieurs années manuels scolaires et livres pour enfants. Stéphane Jorisch a aussi fait de l’illustration éditoriale pour des journaux et des magazines, en plus de réaliser des couvertures de livres.

des illustrations

À propos


Le crime est au cœur du récit policier. Fraude, meurtre, rixe, sabotage, cambriolage, viol, kidnapping, trafic illégal… le récit policier explore ce qu’il y a de plus sombre, de plus subversif et de plus violent chez l’humain.

policier

Le récit

Le récit policier type est né sous la plume d’Agatha Christie ou d’Arthur Conan Doyle. On y présente une énigme complexe, que doit résoudre un héros ou une héroïne, personnage généralement doté d’un sens aigu de l’observation, d’une logique implacable et d’une intelligence qui force l’admiration. Les lecteurs accompagnent et assistent le personnage principal dans l’enquête qu’il mène pour découvrir la vérité. Ils sont implicitement invités à émettre eux aussi des hypothèses pour résoudre le crime. Ils doivent faire eux aussi des liens entre les différents indices qui parsèment le récit. Mais le narrateur du récit policier tient à ce que les lecteurs se perdent en conjectures. Pour les tenir en haleine, il tait l’information et ne la révèle qu’au compte-gouttes.

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Le revolver

Signe des temps, les récits policiers, qui se déroulaient jusque-là le plus souvent aux États-Unis ou en Angleterre, ont élargi leurs frontières. Les auteurs de polars n’hésitent plus à camper leur intrigue à Montréal, Bangkok, Stockholm ou tout autre lieu plus ou moins exotique.

Ann Carol

Le récit policier, qu’on appelle aussi polar, s’est considérablement complexifié depuis son apparition. On ne cherche plus seulement à découvrir qui a perpétré un crime, mais aussi à comprendre pourquoi on commet des actes aussi condamnables. Des thèmes sociaux ou psychologiques y sont souvent abordés. Dans cet univers, on explore notamment les problèmes de pauvreté, de racisme, de toxicomanie, de crises conjugales, d’abus d’enfants.


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Le récit policier

Une nouvelle de

Ann

Carol

La nouvelle Le revolver met en scène Derek, un adolescent étourdi, à qui l’on fait subir un interrogatoire serré. L’infortuné jeune homme se rendra vite compte qu’il vaut mieux lancer des ballons dans un panier de basket-ball que de s’amuser avec des armes à feu… Une histoire de jeu d’enfant qui vire au cauchemar !

Née aux États-Unis en 1946, Ann Carol, de son vrai nom Ann Carol Ellis, écrit pour la jeunesse depuis les années 1980. Sous le nom de Carol Ellis, elle a signé près de quarante romans et nouvelles, majoritairement dans le domaine du fantastique et de l’épouvante. Elle a également apporté sa contribution à plusieurs collections populaires auprès des jeunes Américains et Américaines, notamment « Goosebumps », « Fangs », « Zodiac Chillers ». Sous le nom de plume d’Ann Carol, cette écrivaine, qui semble tenir à rester dans l’anonymat, a aussi produit des ouvrages destinés à un public adulte.


Le revolver

« Il court ! lança Derek en driblant le ballon sur le ciment craquelé de la cour de récréation déserte. Il saute ! » Rapide et agile, il contourna son ami Jerry et bondit. « Il shoote et… » Il regarda le ballon passer à travers l’anneau et acheva avec un sourire : « … paf ! droit 5 au but ! – Droit dans le pétrin, tu veux dire. » Jerry ramassa le ballon et le coinça sous son bras.

« Derek Robinson ? demanda le plus grand. – Ouais. 20

– Inspecteurs Kramer et Reed. » Il tira la main de sa poche pour faire miroiter son insigne. « Peuton discuter deux minutes ? On a quelques questions à te poser. – À quel sujet ?

Le revolver

C’est à propos du revolver, pensa-t-il. Forcément. Il paniqua un instant et dut se rappeler qu’il l’avait jeté.

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Se retournant, Derek vit deux hommes qui fran10 chissaient le portail de l’école. Il bruinait, et tous deux portaient un imperméable. Ils avaient l’air calmes et marchaient nonchalamment, presque comme s’ils se promenaient. Mais Derek ne fut pas dupe. Avant même que le plus grand ne plonge la 15 main dans sa poche, il sut que c’étaient des flics.

Ann Carol

« Tourne-toi. »


25 – Si tu venais dans mon bureau ? »

Reed désigna un banc dans un coin de la cour. Le sang de Derek ne fit qu’un tour. Le revolver, c’est sûr, pensa-t-il. Avec un rapide coup d’œil en direction de Jerry, il suivit les policiers au fond de la cour et s’assit sur le banc. Kramer prit place 30 à son côté. Reed resta debout, regardant autour de lui. Kramer alla droit au but : « C’est à propos du revolver, Derek. » Le visage en feu, Derek demanda : « Quel revolver ? » 35 Kramer soupira :

« Celui que tu as apporté hier en classe. » Les yeux rivés sur le bâtiment d’en face, Reed ajouta : «Et avant ça, celui que Max Cooper t’a vu enfouir sous ton blouson.» Max Cooper tenait la charcuterie devant laquelle Derek passait 40 tous les jours en allant à l’école. Super, pensa-t-il. Ce type m’a vu. « Beaucoup de gens t’ont vu avec une arme, dit Kramer. Et nous la retrouverons, Derek, tu peux y compter. Alors ne te complique pas la vie et tâche de coopérer. – O.K… O.K. J’avais un revolver. 45 – Bien. Où l’as-tu dégoté ?

– Je l’ai trouvé dans un terrain vague. » Derek hocha la tête en repensant à la crainte et à l’excitation qui s’étaient emparées de lui quand il l’avait découvert. « Je n’en croyais pas mes yeux. Un 38, là, juste devant moi !

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Le récit policier

50 – Parce que tu connaissais le calibre ? » Kramer haussa un sourcil.

« Où as-tu appris ça ? – Que croyez-vous? Ce n’est pas le premier flingue que je rencontre dans les parages. – Mais le premier que tu as trouvé dans un terrain vague. 55 – Ouais. »

Le sourcil de Kramer remua à nouveau. « Et tu l’as apporté à l’école ?


– Ouais. Écoutez », dit Derek en se redressant sur le banc dur. « C’était débile, O.K. ? Je le sais. C’est pour ça que je m’en suis 60 débarrassé. Je l’ai balancé au moment de rentrer chez moi, à l’endroit où je l’avais découvert. – Où est-il, ce terrain vague ? » Reed sortit un carnet. « Au coin de la Quatrième. Il est envahi de mauvaises herbes. 65 C’est là que je l’ai ramassé et je l’ai remis à la même place. Vous n’avez qu’à chercher et vous le retrouverez. – Nous le retrouverons, c’est sûr, dit Kramer. Mais revenons un peu en arrière. Tu l’avais toujours sur toi après l’école. C’était à trois heures… trois heures et demie ? » 70 Derek hocha la tête.

« Trois heures. – Tu as donc quitté l’école. Qu’as-tu fait ensuite ? – Joué au basket. Mangé un morceau de pizza. Comme d’habitude, quoi ! » 75 Reed rangea le carnet dans sa poche.

« Cambrioler une quincaillerie à seize heures trente, ça fait partie de tes habitudes ? » Il s’exprimait tranquillement, presque négligemment. Mais son regard était aussi gris et froid que le ciel. la chamade. Il voulut se lever, mais craignit que ses jambes ne se dérobent.

– Dix-sept ou dix-huit ans. Cheveux châtains », lut Kramer sur un petit bloc-notes. « Un mètre soixante-quinze environ, soixante-dix kilos. Vêtu d’un jean et d’un blouson rouge et noir à capuchon, à l’emblème des Bulls. » Il s’interrompit et examina le 90 blouson de Derek. « Baskets blanc et noir. » Il baissa les yeux sur les chaussures de Derek et referma son bloc-notes. « Armé d’un revolver de calibre 38.

5

Le revolver

« C’est ridicule ! » Il s’efforçait de paraître décontracté, tout en sachant que sa voix trahissait sa peur. « J’ai jamais cambriolé une 85 quincaillerie. C’est ridicule, répéta-t-il.

Ann Carol

80 Derek sentit son visage s’enflammer à nouveau ; son cœur battait


– Ça colle parfaitement, observa Reed avec calme. Ne trouves-tu pas, Derek ? » 95 Derek savait qu’il n’avait aucune raison d’avoir peur, mais sa voix

trembla malgré lui. « Ça colle, ouais. Mais ce n’était pas moi. Je n’ai rien à voir avec ce cambriolage. – Peut-être, admit Kramer. Revenons à ce que tu as fait après O.K. ?

– Je vous l’ai déjà dit. » Derek regarda Jerry qui, à l’autre bout de la cour, lançait le ballon dans le panier qu’il manquait à chaque coup parce qu’il gardait un œil sur le petit groupe autour du banc. Brusquement, sa peur se dissipa. Lorsqu’il reprit la parole, ce fut 105 d’une voix forte et assurée parce qu’il disait la vérité. « On est sortis à trois heures. On a joué un peu au basket, puis on est allés manger une pizza. – On ? – Jerry et moi. » Il désigna son ami d’un signe de la tête. « On a 110 pris une pizza chez Luigi, vous pouvez demander à Jerry. C’était

6

Le récit policier

100 l’école,

vers quatre heures. » Il se leva enfin, sachant que ses genoux ne


flageoleraient pas comme ceux d’un vieillard. « Et ensuite, on est allés faire un tour du côté de la voie ferrée. » Il y eut une pause ; les deux inspecteurs se regardèrent. 115 «Avec le revolver?» s’enquit Reed d’une voix plus calme que jamais.

Derek hocha la tête. « Et qu’avez-vous fait là-bas ? – On a tiré sur des boîtes de conserve. » Il n’en avait pas parlé parce qu’il ne voulait pas s’appesantir sur 120 le sujet. Mais cela n’avait plus d’importance à présent. Puisqu’ils

recherchaient un cambrioleur, ils ne lui tiendraient sûrement pas rigueur d’un petit exercice de tir. Surtout qu’il n’avait plus l’arme en sa possession. « Voyons si j’ai tout bien compris, dit Kramer. En sortant de chez 125 Luigi, vous êtes allés sur la voie ferrée pour tirer sur des boîtes de

conserve avec le calibre 38 que tu avais trouvé. – Ouais, c’était vers quatre heures et demie, cinq heures moins le quart, répondit Derek. – Avez-vous tiré sur autre chose en dehors des boîtes de conserve? 130 – Boîtes et bouteilles. C’est tout.

– Tu n’avais pas peur que quelqu’un entende les coups de feu ? » demanda Kramer. Derek secoua la tête.

135 – Très futé, acquiesça Kramer. Jerry s’est-il servi du revolver, lui aussi?

– Non. Seulement moi. – Et ensuite ? fit Reed.

Ann Carol

« On attendait qu’un train passe.

Le revolver

– Une fois qu’on a eu vidé le chargeur, on s’est séparés. Chacun est rentré chez lui. Et j’ai jeté le revolver dans le terrain vague où je 140 l’avais trouvé. » Il enfouit ses mains dans ses poches. « Demandez à Jerry. On était ensemble chez Luigi. Plein de gens m’ont vu làbas. Et Jerry était avec moi sur la voie ferrée aussi.

– Ouais. »

7

– Vers quatre heures et demie, cinq heures moins le quart? dit Kramer.


145 Tandis

que Kramer se levait du banc et se dirigeait vers Jerry, Derek respira profondément. Il n’était peut-être pas encore complètement tiré d’affaire, mais en tout cas, on ne pouvait l’accuser de cambriolage. Ce n’était pas lui, et il l’avait prouvé. En revenant, Kramer gratifia Reed d’un signe de la tête.

150 « C’est confirmé », dit-il.

Derek poussa un soupir de soulagement. « Je peux partir maintenant ? – J’en doute, répliqua Reed. – Mais je vous ai raconté ce qui s’est passé, et ça a été confirmé ! cria-t-il. Je n’ai cambriolé personne ! 155 – Ça, nous le savons, dit Reed. – Alors ? – Alors, hier après-midi, à seize heures quarante, une balle perdue provenant d’un revolver de calibre 38 a traversé la vitre du 160 train D, atteignant une jeune femme à la tête. » Reed considéra Derek avec froideur. « Tu n’as cambriolé personne, Derek. Tu as tué quelqu’un. »

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Le récit policier

Ann Carol, « Le revolver », dans Mauvaises manières, traduit de l’anglais par Roxane Azimi, © Éditions Albin Michel, 1997.


Apprécier le texte

1 2 3

Dans cette nouvelle, on peut extraire un vaste champ lexical de mots que l’on trouve fréquemment dans les récits policiers. Repérez une quinzaine de ces mots.

Reed et Kramer sont l’un et l’autre le stéréotype des enquêteurs dans les polars. Qu’est-ce qu’un stéréotype ? Quels aspects de ces personnages précisément sont des stéréotypes ? Vous l’avez sans doute constaté, cette nouvelle est très axée sur les dialogues. L’auteure réussit néanmoins à décrire des actions à l’intérieur des répliques. Indiquez comment elle s’y est prise.

4 5 6 7 8

Derek fait deux aveux importants: à la ligne 44 et à la ligne 134. Résumez dans vos mots les ruses auxquelles les policiers ont eu recours pour soutirer ces aveux. Le narrateur omniscient a accès à l’intériorité du personnage principal. Relevez trois extraits qui le démontrent.

Quelles observations peut-on faire quant à la variété de langue utilisée dans les dialogues ? Justifiez vos propos à l’aide de passages du texte.

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Le revolver

Cet interrogatoire est mené grâce à la technique du good cop bad cop, qu’on peut traduire par « policier gentil, policier brutal ». Il s’agit, comme son nom l’indique, d’une technique consistant à faire interroger un suspect par un policier compréhensif, qui inspire confiance, en tandem avec un autre moins sympathique, qui déstabilise le suspect. Ces deux policiers alternent leurs interventions pour soutirer des aveux. Dans Le revolver, quel rôle jouent respectivement les inspecteurs Kramer et Reed ? Justifiez votre réponse.

Ann Carol

Repérez les passages en italique dans le texte. Comment justifiez-vous l’utilisation de l’italique dans cette nouvelle ?


9 10

On peut dire que Derek fournit un très bon alibi aux enquêteurs. Qu’est-ce qu’un alibi ? Décrivez celui que donne le jeune homme en vue de se disculper. Selon vous, de quel crime accusera-t-on Derek ? S’agit-il d’un crime grave ? Quelle sentence mériterait-il ?

Activités d’écriture – Récrivez des extraits du texte de manière à l’adapter à l’univers qui vous environne. – Rédigez une réflexion autour de l’idée suivante: Dans la vie, nous sommes tous responsables de nos actes. Agrémentez votre réflexion d’exemples tirés de l’actualité ou de votre expérience personnelle.

Trois autres nouvelles pour explorer

l’univers du récit policier

o Fredric Brown, « Cauchemar en jaune », dans Fantômes et farfafouilles, traduit de l’américain par Jean Sendy, Paris, Gallimard, coll. Folio, Science-fiction, 2001.

o Roald Dahl, « Coup de gigot », dans Bizarre ! Bizarre !, traduit de l’anglais par Élisabeth Gaspar et Hilda Barberis, Paris, Gallimard, coll. Folio, 2005.

o Thomas McPherson, « La mort en ce jardin », dans 97 histoires

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Le récit policier

extraordinaires présentées par Alfred Hitchcock, Paris, Éditions Omnibus, 2001.


Le dernier saumon rose

Les textes d’anticipation nous plongent généralement dans des cités surpeuplées ou encore des lieux détruits par des cataclysmes naturels ou des guerres meurtrières. On y campe souvent des personnages héroïques, qui luttent pour leur liberté dans un système répressif. L’anticipation romanesque peint rarement l’avenir en rose, les auteurs du genre affichant d’habitude un certain pessimisme. Les lecteurs prennent alors conscience des dérives possibles de la politique, de la morale, de la science ou de la technologie. Le récit d’anticipation force à réfléchir sur ce que pourrait être un monde déshumanisé, déserté par les valeurs morales universelles. 1984 de George Orwell nous a déjà mis en garde contre « Big Brother », ce personnage virtuel qui surveille les faits et gestes des citoyens, où qu’ils soient.

Jacques Lazure

Comment se profile l’avenir ? Comment vivra-t-on dans vingt ans, dans cent ans, dans mille ans ? Le récit d’anticipation permet, par le pouvoir de l’imagination et de la fiction, de faire des hypothèses sur ce que pourrait être le futur. Dans ce type de récit, on dépeint l’humanité telle qu’elle est susceptible de se métamorphoser. Et la vision des écrivains d’anticipation donne parfois des sueurs froides dans le dos…

d’anticipation

Le récit

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On remarque que nombre de récits d’anticipation comportent des ingrédients appartenant à l’univers de la science-fiction. Ce mélange est compréhensible : la science et la technologie sont des thèmes inévitables lorsqu’on se propose de décrire le monde de demain.


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Le récit d’anticipation

Une nouvelle de

Jacques

Lazure

Le dernier saumon rose nous projette en 2072. Il s’agit d’un futur relativement rapproché, qui présente un monde assez semblable au nôtre, mais secoué par une grave crise environnementale. Le propos est certainement d’une grande actualité. On y parle de ces espèces animales menacées de disparaître si rien n’est fait pour les sauvegarder. Jacques Lazure fait preuve d’un grand sens de l’humour en caricaturant notamment les pouvoirs politiques et médiatiques. Son regard sur demain est sans doute une façon indirecte de critiquer le présent. Jacques Lazure soulève toutefois une question : l’environnement nous préoccupe-t-il autant que nous le clamons haut et fort?

Né à Saint-Isidore en 1956, Jacques Lazure écrit surtout pour les adolescents. Lauréat de nombreux prix de littérature jeunesse, il a remporté notamment le prix du livre M. Christie pour le recueil de nouvelles Monsieur n’importe qui (1993) et le prix Alvine-Belisle pour le roman Le rêve couleur d’orange (1996). Ses récits, parmi lesquels on peut mentionner Le Domaine des sans yeux (1989), LLDDZ (2001) ou Les chasseurs d’éternité (2003), mêlent l’univers du fantastique et celui de la science-fiction. Également scénariste pour le cinéma et la télévision, Jacques Lazure a remporté à deux reprises le prix des jeunes scénaristes de Radio Québec.


Le dernier saumon rose

En 2072, lorsque le dernier saumon rose vint s’échouer sur les côtes du district 162 (anciennement l’île de Vancouver), le chefreprésentant Angora fit installer une immense estrade près du poisson et convoqua toute la presse pour souligner ce triste événement. Tout le gratin écologique se retrouva près de l’océan : les environnementalistes, les biologistes, les récupérateurs de papier, les mangeurs de pois chiches, les adeptes du mouvement Vert Demain, les apôtres de l’Herbe Absolue, les disciples des Bibites disparues. Il y avait même quelques sous-présidents, des personnalités 10 connues dans le domaine artistique et des caméras de télévision à définition extrasensible.

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énuméra ensuite toutes les autres espèces en voie d’extinction qui n’attendaient que le secours de l’homme pour survivre. Impressionné par les 25 caméras qui tournaient autour de lui, il pensa tout à coup qu’on

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Le dernier saumon rose

Comme le saumon lui avait fait l’honneur de mourir dans son propre district, le chef-représentant Angora adressa un vibrant discours à ses concitoyens. Il déplora d’abord le triste fait qui 15 laissait tout le monde dans un état de perplexité grandissante : il n’y avait plus de saumon rose sur la Terre. Avec la mort de ce spécimen, c’était toute une espèce qui disparaissait pour toujours.


le verrait probablement aux Nouvelles de fin de soirée. Comme les élections du district approchaient, il profita de cette tribune pour accentuer son discours, y ajouter quelques éléments qui ne 30 pouvaient pas nuire à son image. Il étaya son propos de quelques trémolos bien sentis en lâchant, comme on dit, le gros morceau : – Nous sommes tous responsables de la mort des poissons. Nous sommes coupables et nous devrions subir les conséquences de notre inconscience. En tout cas ici, au district 162, les citoyens 35 ne se déroberont pas à leurs responsabilités et agiront pour montrer à la face du monde qu’ils sont eux aussi coupables. Ces mots furent accueillis par un tonnerre d’applaudissements. En descendant de l’estrade, Angora jugea que, pour une finale improvisée, c’était assez bien réussi.

Le récit d’anticipation

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– Monsieur Angora, vous êtes en direct à la télévision. Votre discours en a étonné plus d’un. Qu’avez-vous voulu dire par « les citoyens du district 162 vont montrer à la face du monde qu’ils 45 sont eux aussi coupables » ? Le chef-représentant fut d’abord étonné, lui qui ne se rappelait déjà plus la fin de son discours. Mais il n’en laissa rien paraître. Il sourit, prit un air détendu et improvisa une réponse : 50

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Il mesura toutefois l’ampleur de ses paroles lorsqu’un journaliste et un caméraman s’approchèrent de lui pour l’interroger :

– Dans nos lois, quand on reconnaît un coupable, on le met en prison, pas vrai ? Pour rappeler aux gens qu’ils sont tous coupables, les citoyens du district ont accepté de faire de la prison. Symboliquement. Chaque jour, un citoyen ira faire son


temps au pénitencier, chacun relayant les autres à tour de rôle. On espère ainsi culpabiliser davantage chaque individu. chef-représentant Angora était persuadé que le journaliste éclaterait de rire et ne croirait pas ces sornettes. Il n’avait pas trop su quoi inventer et il passerait pour un fou à la télévision. Mais le journaliste, au contraire, le regarda d’un air sérieux, tout empreint d’admiration.

60 Le lendemain, le journal titrait : APRÈS LA MORT DU DERNIER

Le dernier saumon rose

SAUMON ROSE, DES CITOYENS RÉAGISSENT ! Un article faisait état du grand courage de ces gens simples qui avaient accepté de sacrifier une journée de leur vie en mémoire des saumons. La presse fut si éloquente envers eux qu’aucun citoyen ne pensa 65 contredire le chef-représentant et lui reprocher sa bévue. Chacun accepta son rôle de prisonnier avec joie. Angora fut réélu.

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C’était d’autant plus agréable que chaque jour les médias s’intéressaient au «prisonnier du jour», comme ils disaient. Le prisonnier avait droit à sa photo dans le journal, à une brève biographie dans 70 laquelle on mentionnait ses passe-temps et ses petites manies.

Parfois, la caméra filmait même en direct de la prison, recueilinstantanément les réactions du prisonnier. Sur les écrans holographiques de la ville, on voyait des gens dire : « Je suis coupable de la mort des saumons roses du Pacifique », avec leur plus grand sourire. Ensuite, ces mêmes personnes parlaient de

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Les journalistes de la télévision, quant à eux, faisaient un reportage sur sa famille, ses amis, n’hésitant pas à filmer la maison, la chambre et les objets personnels du prisonnier.


leurs rêves, de leurs envies, de leurs fantasmes. On avait rem80 placé tous les panneaux publicitaires lumineux par ces écrans et

de partout on entendait des « je suis coupable de la mort des saumons du Pacifique ». Les prisonniers plus instruits furent même invités par de prestigieuses maisons d’édition à publier leurs expériences du 85 pénitencier sous le titre Ma journée en prison. Dans tout ce fatras cependant, on parlait très peu des poissons. Le tapage médiatique diminuait rapidement et c’était presque dans l’indifférence générale que chaque citoyen allait maintenant « faire son temps en mémoire des saumons ». 90 Il n’était pas question pour le chef-représentant de revenir sur ses

paroles et de décréter que c’était fini, que les citoyens n’avaient plus à séjourner en prison pour la bonne cause. Les médias se seraient emparés de l’affaire, on aurait jugé qu’il était incapable de tenir une promesse et sa carrière politique (il voulait en gravir 95 tous les échelons) aurait été fortement compromise. D’un autre côté, il ne voulait pas s’aliéner ses propres citoyens et perdre les prochaines élections. Il réunit les membres du Conseil du district pour analyser la situation sous tous ses angles. On lui fit part qu’effectivement la colère 100 des habitants grondait de plus en plus et qu’un Comité antiAngora venait d’être formé.

– Messieurs, je crois avoir trouvé une solution. Pour sortir quelqu’un de la prison, il faut reconnaître sa non-culpabilité. Si on juge que nos citoyens ne sont plus coupables, c’est parce qu’on 105 a trouvé le seul, le vrai coupable. Messieurs, il nous faut donc trouver UN coupable, UN SEUL coupable, UN VRAI coupable. La proposition, quoique étonnante, était logique. Mais qui accuser? Qui rendre coupable ? Il fallait, encore une fois, procéder par 110 déduction. Les membres du Conseil firent preuve ce soir-là d’un sens aigu de la logique. Tout d’abord qui, à la fin du siècle dernier, avait tué le plus de saumons, avait disséminé l’espèce ? La réponse fut facile à trouver : les pêcheurs, évidemment ! Le problème, c’est qu’il n’y avait plus 115 de pêcheurs depuis belle lurette dans le district.

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Le récit d’anticipation

L’un des conseillers demanda la parole, se leva et dit :


– Il n’y a peut-être plus de pêcheurs, mais il y a encore des descendants des grandes familles de pêcheurs… dit Angora, conscient qu’il n’y avait aucun descendant de ce type de famille dans la salle du Conseil. 120 Le coupable fut vite trouvé : il n’y avait plus qu’une seule grande

famille de pêcheurs qui ne comptait plus qu’un seul membre, un célibataire dans la cinquantaine, un peu simple d’esprit et qui passait ses journées à boire et à raconter les exploits de ses ancêtres. Il s’agissait de Minou Persan. Plus on parlait de lui et plus les 125 membres du Conseil étaient persuadés que c’était réellement lui le coupable : – Il a souvent décrit comment ses ancêtres tuaient les pauvres saumons ! – Il n’a pas payé ses taxes depuis dix ans ! 130 – Il pêchait encore lui-même il n’y a pas si longtemps !

– Il paraît qu’il aurait déjà dit : « Je me fous des saumons roses ! »

– Il pue la robine ! 135 – On ne peut pas le laisser plus longtemps en liberté !

Le dernier saumon rose

La proposition d’accuser Minou Persan d’avoir tué les saumons roses fut acceptée à l’unanimité.

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– Quand il a fait sa journée de prison, il a passé tout son temps à chanter !

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Le lendemain, la police vint arrêter le coupable à son domicile, une vieille cabane suspecte le long des côtes. Minou Persan ne 140 put rien dire pour se défendre. Les citoyens, contents de ne plus aller en prison, firent semblant de reconnaître dans cette arrestation le triomphe de la Justice avec un grand J.


Le procès ne dura pas longtemps. Quelques témoins se succédèrent à la barre, les journalistes s’emparèrent de l’affaire en 145 justifiant l’arrestation par le fait qu’il fallait un bouc émissaire pour sauver la nation. Les écologistes étaient d’accord, eux qui n’avaient jamais eu les pêcheurs en haute estime. On émit quinze chefs d’accusation contre Persan, dont celui d’avoir tué le dernier saumon (un témoin l’avait vu achever le pauvre pois150 son non loin de sa cabane). Les citoyens réclamèrent le bûcher sur la place publique mais, comme les arbres étaient maintenant des espèces en voie de disparition, on ne pouvait pas le brûler. Minou Persan allait croupir en prison pour le reste de sa vie. *** Quinze ans plus tard, un Comité chargé d’étudier certains de prisonniers remit celui de Minou Persan dans les mains de M. Angora, devenu sous-président des Affaires judiciaires de la côte ouest du Pacifique. On recommandait de rouvrir le procès, mais le sous-président, qui ne se souvenait plus de l’affaire Persan, ne voyait pas l’intérêt de ce dossier pour les médias, 160 le public et les prochaines élections. 155 dossiers

– Qu’est-ce qu’on s’en fout des saumons roses ! dit-il en classant le dossier.

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Le récit d’anticipation

Jacques Lazure, « Le dernier saumon rose », dans Monsieur n’importe qui– Nouvelles fantastiques et de science-fiction, © 1993, Éditions Québec/Amérique inc.


Apprécier le texte

1 2

À votre avis, la situation initiale de cette histoire est-elle plausible ? Pourrait-elle vraiment se produire dans un avenir rapproché ? Si on exclut l’épilogue (à partir de la ligne 154), combien de temps, à votre avis, durent les événements dont il est question dans la première partie du texte (lignes 1 à 153) ? Justifiez votre réponse.

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Le personnage d’Angora est, quant à lui, un opportuniste. Qu’est-ce qu’un opportuniste ? En quoi Angora mérite-t-il cette appellation ?

L’auteur fait montre d’un sens de l’humour évident. Relevez au moins deux passages qui vous ont fait sourire et décrivez comment l’auteur s’y est pris pour créer un effet comique.

Jacques Lazure

On dit que le personnage du pêcheur est un bouc émissaire (ligne 145). Mais qu’est-ce qu’un bouc émissaire au juste ? Définissez cette expression.

Le dernier saumon rose

Analysez l’utilisation des majuscules, des guillemets et de l’italique entre les lignes 60 à 85.

Le passage entre les lignes 127 à 135 constitue-t-il vraiment un dialogue ? Justifiez votre réponse.

Outre l’environnement, la justice, la politique et les médias sont les trois thèmes importants exploités dans cette nouvelle. Pour le démontrer, classez les mots du texte dans trois champs lexicaux correspondant aux thèmes en question.

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Quelles leçons peut-on tirer de cette nouvelle d’anticipation? De quoi les humains devraient-ils se méfier à l’avenir?

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Examinez les noms des deux personnages principaux de la nouvelle. Qu’observez-vous de particulier par rapport à l’histoire ? Pourquoi l’auteur a-t-il choisi des noms aussi originaux ?


Activités d’écriture – Imaginez une histoire qui commencerait plutôt par En 2272… Mettez l’accent sur un autre problème d’aujourd’hui qui pourrait s’aggraver avec le temps. Pensez à des thèmes tels que la surpopulation, la vie privée, la toxicomanie, la santé, l’individualisme, etc. – Dans quelle mesure les humains sont-ils responsables des problèmes environnementaux ? Devrions-nous tous être sanctionnés à la manière des personnages de cette nouvelle ? Justifiez votre réponse en rédigeant un bref texte argumentatif sur ces questions.

Trois autres nouvelles pour explorer

l’univers du récit d’anticipation

o Jean-Louis Trudel, « Lukas 19 », dans Demain les étoiles, Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, 2000.

o Philip K. Dick, « Minority Report », dans Minority Report et autres récits, traduction de l’américain par Hélène Collon, Paris, Gallimard, coll. Folio science-fiction, 2002.

o Jacques Sternberg, « Le désert », dans 188 contes à régler, Paris,

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Le récit d’anticipation

Éditions Denoël, coll. Présence du futur, 1988.


Voici un recueil qui réunit douze nouvelles, douze textes riches et percutants que vous aurez envie de relire aussitôt la chute dévoilée. Leurs auteurs, Anne Carol, Jacques Lazure, Jean Ray, Michel Tremblay, Didier Daeninckx, Suzanne Myre, O. Henry, Juliette Benzoni, Hugh Pentecost, Horacio Quiroga, Yves Beauchesne et David Schinkel en tandem, et Ray Bradbury ont ceci en commun qu’ils savent comment ficeler une bonne histoire. Ces douze nouvelles vous plongeront dans autant d’univers narratifs différents. Récit policier, récit d’anticipation, récit fantastique, récit biographique, récit sociologique, récit psychologique, récit d’amour, récit historique, récit d’apprentissage, récit d’aventures, récit de voyage et récit de science-fiction : il y en a pour tous les goûts. Ce recueil est accompagné d’un complément pédagogique sur le genre de la nouvelle littéraire. On y propose également des activités pour mieux apprécier les textes et inciter à l’écriture. De plus, il vous permettra d’enrichir vos repères culturels sur les différents univers narratifs explorés. Composantes de la collection Zones Manuel de l’élève, volume 1

Recueil de nouvelles

Manuel de l’élève, volume 2

Guide d’enseignement

CODE DE PRODUIT : 210479 ISBN 978-2-7617-2606-1

9001, boul. Louis-H.-La Fontaine Anjou (Québec) Canada H1J 2C5 Téléphone : 514-351-6010 • Télécopieur : 514-351-3534

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