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Il est certain qu’aucune activité de la vita activa n’avait autant à perdre lorsqu’on chasserait la contemplation du champ des facultés humaines douées de sens et de raison. – Hannah Arendt Les défis de notre siècle sont nombreux. Le plus grand, et le plus accessible à la fois, est celui de penser afin de mieux agir. Stimulé sans cesse par son environnement en mouvance, l’être humain est à l’extérieur de lui-même et de son rôle de citoyen. La technologie, la consommation, le travail et les loisirs l’éloignent de sa capacité à aiguiser son sens critique, condition à l’atteinte d’une liberté plus significative. Pour mieux comprendre l’évolution des idées et de leur impact à travers l’Histoire, cet ouvrage propose quelques extraits d’œuvres majeures d’Hannah Arendt qui témoignent des enjeux et des défis de notre siècle : penser et renouveler notre regard sur ce que nous faisons (Condition de l’homme moderne), s’intéresser davantage à la sphère politique et à ses conséquences (Du mensonge à la violence) et redéfinir nos valeurs et nos priorités afin d’échapper à la pensée populaire qui nous éloigne du meilleur de nos possibilités (La crise de la culture). Ainsi pourrons-nous nous donner le courage d’habiter le monde et nous doter des outils nécessaires à travers l’exercice de notre liberté et notre volonté de choisir cette dernière, en paroles et en actes. Hannah Arendt, femme au parcours singulier et intellectuelle incontournable de notre condition humaine, nous amène sur le terrain concret de l’Histoire afin d’établir un pont avec notre réalité moderne. Patricia Marsolais enseigne la philosophie depuis 1993 au Cégep régional de Lanaudière à L’Assomption. Son centre d’intérêt en philosophie est le volet social et politique. Elle a publié, aux Éditions CEC, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau et elle a collaboré au manuel L’humain.

φ Hannah Arendt

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La liberté comme choix

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La collection PHILOSOPHIES VIVANTES présente des œuvres de philosophes majeurs, d’hier et d’aujourd’hui, choisies pour leur contribution à l’histoire des idées et leur pertinence pour l’approfondissement de notre réflexion sur des sujets contemporains. Dans une perspective pédagogique, les textes originaux s’accompagnent d’informations et de pistes d’analyse essentielles à leur étude. Rendre la philosophie vivante, c’est nous permettre d’amorcer un dialogue direct avec ces auteurs et, dans cet échange, de stimuler notre pensée, d’aiguiser notre esprit critique et d’enrichir notre connaissance du monde.

PHILOSOPHIES VIVANTES

Hannah Arendt

La liberté comme choix Condition de l’homme moderne Du mensonge à la violence La crise de la culture

CODE DE PRODUIT : 219563 ISBN 978-2-7617-8204-3

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PHILOSOPHIES VIVANTES

Hannah Arendt La liberté comme choix Condition de l’homme moderne Du mensonge à la violence La crise de la culture Présentation et notes Patricia Marsolais

La crise de la culture 9001, boul. Louis-H.-La Fontaine, Anjou (Québec) Canada H1J 2C5 Téléphone: 514-351-6010 • Télécopieur: 514-351-3534

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Direction de l’édition Janik Trépanier Direction de la production Danielle Latendresse Direction de la coordination Rodolphe Courcy Charge de projet Lina Binet

Remerciements de l’Éditeur L’Éditeur tient à remercier les consultantes dont les noms suivent pour leurs judicieuses suggestions et leur professionnalisme : Martine Béland, Cégep Édouard-Montpetit Paule Brizard, Cégep Saint-Jean-sur-Richelieu Natacha Giroux, Cégep de Trois-Rivières Caroline Miller, Collège de Bois-de-Boulogne Références iconographiques

Révision Nicole Blanchette Correction d’épreuves Marie Théorêt Réalisation graphique

Couverture, © Photograph by Hannah Arendt Bluecher Litery Trust ; p. 3, 141555358 © Mondadori Portfolio via Getty Images ; p. 5, 135314633 © Fred Stein Archive/Archive Photos/Getty Images ; p. 7, 52757871 © GPO via Getty Images ; p. 9, 51088702 © Neal Boenzi/New York Times Co./Getty Images ; p. 14, 3225802 © Hulton Archive/Getty Images ; p. 15, 545924543 © Getty Images ; p. 16, 89180458 © Galerie Bilderwelt/Getty Images ; p. 18, 3070033 © Keystone/Getty Images ; p. 20, © Robert Altman/ Getty Images ; p. 22, © Apic/Getty Images ; p. 30, 515151112 © davidf/iStockphoto ; p. 32, 517203398 © Getty Images ; p. 34, DB6DCG © Iain Masterton/Alamy Stock Photo ; p. 36, 604345862 © FernandoPodolski/iStockphoto ; p. 37, DDMRMB © Heritage Image Partnership Ltd/Alamy Stock Photo ; p. 39, 878451666 © TIMOTHY A. CLARY/AFP/ Getty Images ; p. 42, 929325466 © Michel Stoupak/NurPhoto via Getty Images

La Loi sur le droit d’auteur interdit la reproduction d’œuvres sans l’autorisation des titulaires des droits. Or, la photocopie non autorisée – le photocopillage – a pris une ampleur telle que l’édition d’œuvres nouvelles est mise en péril. Nous rappelons donc que toute reproduction, partielle ou totale, du présent ouvrage est interdite sans l’autorisation écrite de l’Éditeur. Les Éditions CEC inc. remercient le gouvernement du Québec de l’aide financière accordée à l’édition de cet ouvrage par l’entremise du Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, administré par la SODEC. Hannah Arendt – La liberté comme choix © 2018, Les Éditions CEC inc. 9001, boul. Louis-H.-La Fontaine Anjou (Québec) H1J 2C5 Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire, d’adapter ou de traduire l’ensemble ou toute partie de cet ouvrage sans l’autorisation écrite du propriétaire du copyright. Dépôt légal : 2018 Bibliothèque et Archives nationales du Québec Bibliothèque et Archives Canada ISBN : 978-2-7617-8204-3 Imprimé au Canada 1 2 3 4 5 22 21 20 19 18

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Titres déjà parus dans la collection PHILOSOPHIES VIVANTES Aristote – Éthique à Nicomaque Camus – Le mythe de Sisyphe Darwin – La descendance de l’homme et la sélection sexuelle De Beauvoir, Camus, Fink, Levinas, Merleau-Ponty, Sartre – L’existentialisme Descartes – Discours de la méthode Descartes – Méditations métaphysiques. Traité des passions de l’âme Freud – Une révolution de la connaissance de soi Hobbes – Léviathan Jonas – Le principe responsabilité Kant – Essai philosophique sur la paix perpétuelle Kant – Fondements de la métaphysique des mœurs. Qu’est-ce que les Lumières ? Les présocratiques – Aux origines de la philosophie occidentale Les stoïciens et Épicure – L’art de vivre Locke – Traité du gouvernement civil. Lettre sur la tolérance Machiavel – Le Prince Marx – Manifeste. Manuscrits de 1844 Mill – De la liberté Mill – L’utilitarisme Nietzsche – Penseur intempestif Platon – Alcibiade Platon – Apologie de Socrate. Criton. Précédés de Euthyphron Platon – Gorgias Platon – Hippias Majeur Platon – La République Platon – Le Banquet Platon – Ménon Platon – Phédon Platon – Protagoras Rousseau – Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes Rousseau – Du contrat social Thoreau – La désobéissance civile Consultez la liste à jour des titres de la collection sur notre site Internet à l’adresse

www.editionscec.com

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Hannah Arendt – La liberté comme choix

REMERCIEMENTS Pour cette troisième collaboration avec les Éditions CEC, je tiens à remercier en tout premier lieu monsieur Guy Blain, qui se montre toujours à l’écoute des propositions de publication. Un grand merci à madame Janik Trépanier pour son enthousiasme à l’égard du choix du sujet de cet ouvrage. Elle a su voir le potentiel du projet, le défendre et comprendre ma motivation première. Un autre merci à madame Nicole Blanchette pour la révision linguistique et la rigueur de son travail. Finalement, je ne peux oublier les gens qui nourrissent constamment mon besoin de me dépasser, mes étudiants, dont les commentaires et les questions confirment que l’on doit continuer de tenter de nouvelles approches afin de les aider à cheminer. Patricia Marsolais

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TABLE DES MATIÈRES Avant-propos ..........................................................................................

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Éléments de biographie ....................................................................

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L’apport d’Arendt à la philosophie ............................................ 11 Le contexte historique et culturel de l’œuvre d’Arendt ........................................................................... 13 Le visage du 20e siècle .............................................................................. 13 La Deuxième Guerre mondiale ................................................................. 14 La guerre froide ........................................................................................ 18 L’avènement de la société de consommation et les changements sociaux ....................................................................... 20

Repères historiques et culturels ............................................... 23 Les thèmes dans l’œuvre d’Arendt ............................................. La vie contemplative ................................................................................. La vie active ............................................................................................... La politique : la nécessaire rencontre des individus ..............................

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La résonance actuelle de l’œuvre d’Arendt ....................... La vie contemplative en péril .................................................................. Le travail .................................................................................................... Le progrès technique et la science .......................................................... L’implication politique, la mal-aimée du 21e siècle ?  ............................

37 37 38 39 40

Pistes de réflexion .............................................................................. 43 Questions d’analyse .................................................................................. 43 Questions de synthèse .............................................................................. 45 EXTRAITS CHOISIS DANS L’ŒUVRE D’ARENDT ................................. Condition de l’homme moderne ................................................................ Du mensonge à la violence ....................................................................... La crise de la culture ...............................................................................

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Bibliographie ........................................................................................... 97

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AVANT-PROPOS La vie comporte de multiples exigences. Nous courons toujours après cette denrée rare qu’est le temps. Nous travaillons pour combler nos besoins vitaux et souvent aussi pour répondre à des besoins plus accessoires. À bout de souffle, les individus que nous sommes souhaitent, à raison, pouvoir se divertir un brin avant que le temps leur rappelle qu’il y a tant à faire. À même cette course, une dimension importante, voire primordiale semble échapper à bon nombre d’entre nous : notre titre de citoyen. Comment penser le monde dans lequel nous vivons si nous ne nous l’approprions pas ? Le défi de penser, de remettre en question et de douter devient donc une urgence pour toute personne, tout citoyen qui cherche à comprendre et à améliorer le monde. Au quotidien, les inégalités, les injustices, les abus de pouvoir, la manipulation, la consommation et le mensonge sont là et commandent l’action. Il faut penser, mais il faut aussi agir. Hannah Arendt a fait siens les verbes suivants : penser et agir. Elle a osé s’intéresser à notre condition humaine sans en masquer les côtés plus sombres et surtout en gardant espoir que l’être humain puisse apprendre de ses erreurs, se relever et avancer. Le mot qui incarne toutes ces possibilités est la liberté. Pouvonsnous prétendre être libres ? Agissons-nous au nom de la liberté ? Arendt s’interroge sur les événements de l’Histoire et nous accompagne dans cette réflexion qui nourrit notre volonté et notre capacité de changer les choses. « Penser ce que nous faisons » exige que nous nous intéressions à la condition humaine, à toutes les facettes de l’existence à travers lesquelles nous nous incarnons : la politique, la culture, l’économie et le travail, pour n’en nommer que quelques-unes.

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Côtoyer la pensée d’Arendt a ses exigences : cette intellectuelle nous demande de faire face à la vie sans chercher les échappatoires qui conduisent à la déresponsabilisation et à l’inertie. Les pages qui suivent sont une version très réduite de sa pensée, compte tenu de l’immensité de son œuvre. On ne peut prétendre faire le tour de sa philosophie, de ses engagements et de ses écrits. Chose certaine, Hannah Arendt a quelque chose à nous dire, à nous exprimer, et elle peut nous aider à faire de notre siècle un siècle de tous les possibles. La recette est simple : la liberté peut prendre la forme que nous voulons lui donner, mais elle nécessite des efforts, exige que nous nous battions pour elle, pour nous et pour la suite des choses. Après tout, la liberté est un choix. Patricia Marsolais

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ÉLÉMENTS DE BIOGRAPHIE Hannah Arendt naît à Hanovre, en Allemagne, le 14 octobre 1906 de parents d’origine juive. Étudiante brillante, elle fait ses études en philosophie dans les plus grandes universités allemandes (Marbourg, Fri­ bourg et Heidelberg), où elle suit les cours de Heidegger1 et de Husserl2 avec son ami Hans Jonas3. Karl Jaspers4 est aussi important dans la vie d’Arendt. Il supervise sa thèse de doctorat sur le concept Hannah Arendt, 1930. d’amour chez Augustin5. Ils deviennent amis et entretiennent une longue correspondance au sujet des événements politiques de leur époque. De tous les 1 Martin Heidegger, philosophe allemand (1889-1976). Élève de Husserl, il élargit la phénoménologie. 2 Edmund Husserl (1859-1938), philosophe et logicien autrichien et prussien. Il fonde la phénoménologie. Sa philosophie est majeure pour le 20e siècle. 3 Hans Jonas (1903-1993), philosophe important du 20e siècle. Il est reconnu en éthique pour son principe de responsabilité qui nous interpelle au sujet du lien entre liberté et responsabilité, ainsi que sur le progrès technologique. 4 Karl Jaspers (1883-1969), philosophe et psychiatre allemand-suisse associé à l’existentialisme. Selon lui, l’être humain peut choisir de se résigner face à l’existence ou d’être libre. 5 Augustin d’Hippone ou saint Augustin, théologien chrétien et philosophe (350-430 après J.-C.). Il est une source d’inspiration pour Arendt. Il a intégré la philosophie grecque à la religion catholique chrétienne romaine. Il est entre autres connu pour son œuvre Les Confessions et La Cité de Dieu.

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intellectuels qu’Arendt côtoie, sa rencontre avec Heidegger est également marquante sur le plan personnel : ils sont amant et maîtresse. Leur relation fait d’ailleurs l’objet de plusieurs écrits. La correspondance qu’ils échangent témoigne de liens affectifs. Dès leur première rencontre, Hannah est séduite par l’homme et l’intellectuel. Elle fait partie de la vie de Heidegger malgré les positions controversées de ce dernier au sujet du judaïsme. Sur le plan personnel, Arendt reste divisée toute son existence : « Hannah Arendt, la femme déchirée, la femme partagée en deux, contrainte, tout au long de sa vie, de chercher sa place, tant intellectuelle que physique, entre la langue allemande et la culture juive, entre son amour pour Heidegger et sa vie d’épouse avec Blücher6, entre sa passion pour la philosophie et son goût pour la politique, entre la vita contemplativa et la vita activa7. » Dès son enfance, ses origines juives lui sont rappelées par des remarques récurrentes des enfants de la rue. La suite de sa vie est aussi marquée par cette judéité : « Le rapport de Hannah à la judéité va constituer le fil rouge de sa vie, tant personnelle qu’intellectuelle8. » C’est le monde extérieur qui lui renvoie sa judéité, car à la maison, le mot « Juif » n’est pas prononcé durant son enfance, et ce, malgré la présence active de son grand-père Max Arendt qui défend l’égalité face à l’antisémitisme grandissant. C’est grâce à Kurt Blumenfeld, président de l’organisation sioniste allemande, qu’elle prend peu à peu conscience de son identité juive. Ce dernier la charge en effet de faire le recensement des témoignages de la propagande antisémite. En 1933, Arendt se fait arrêter par la Gestapo (police du régime nazi), puis est relâchée faute de preuves. Elle quitte ensuite l’Allemagne pour la France, où elle s’implique dans l’accueil des réfugiés fuyant le nazisme. Pendant cette même période, elle milite en faveur de la création d’une entité judéo-arabe en Palestine et aide de jeunes Juifs à immigrer vers la Palestine. À la fin mai 1940, au début de la Deuxième Guerre mondiale, Arendt est arrêtée et internée au 6 Heinrich Blücher (1899-1970), philosophe allemand. Deuxième époux d’Hannah Arendt. Comme elle, il a fui le nazisme et s’est réfugié à Paris. 7 Adler, Laure, Dans les pas de Hannah Arendt, Paris, Gallimard, 2005, p. 1. 8 Ibid., p. 16.

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Éléments de biographie

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camp de Gurs, dans le sud de la France. Elle s’en échappe un mois plus tard pour s’enfuir en Espagne et ensuite au Portugal, pour finalement rejoindre l’Amérique en 1941. Alors qu’elle est apatride depuis dix-huit années, les États-Unis, terre d’adoption, lui redonnent une citoyenneté. Les propos de Marc Chevrier sont éclairants à ce sujet : « Pour Arendt, la liberté échappe au déraciné, le déshérité ne peut accéder à la vie humaine ; il lui faut pour cela un point d’ancrage, une citoyenneté, une appartenance9. » Arendt travaille pour différentes revues : Partisan Review, Commentary, Review of Politics, Journal of Politics, Social Research et The New York Times. En 1951, elle publie, à la suite de longues recherches, Les origines du totalitarisme. Cette réflexion l’amène à développer un concept de totalitarisme qui intègre les systèmes totalitaires de droite (le nazisme en Allemagne) comme de Hannah Arendt, 1949. gauche (le stalinisme en Union soviétique). Rappelons que le totalitarisme conduit à une domination totale des individus qui forment la société par l’autorité, et ce, dans toutes les sphères de la vie. En conséquence, la liberté devient futile, car tout est déjà pensé par l’autorité. À ce point, toute personne perd son sens critique, sa capacité à juger et à émettre une opinion personnelle. Le totalitarisme entraîne donc l’abolition de conditions de vie humaines décentes ; les valeurs que sont la dignité, la liberté et l’égalité y sont inexistantes. En 1958 paraît Condition de l’homme moderne, ouvrage dans lequel Arendt pose les bases d’une réflexion sur la transformation du rôle de l’être 9 Chevrier, Marc, « La cité des hommes, avec ou sans Dieu ? Hannah Arendt et la question de l’absolu », L’Agora, 1998, volume 5, numéro 3.

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humain dans le monde. Puis en 1961 s’ajoute la publication de La crise de la culture, où elle démontre que la modernité a historiquement rompu avec la tradition et soutient qu’il faut tout de même tenir compte des apports de cette tradition. En 1961, à Jérusalem, Hannah Arendt assiste à titre de jour­ naliste au procès d’Adolf Eichmann, membre nazi, considéré comme le spécialiste de la question juive, l’homme derrière l’entreprise d’extermination des Juifs. Ce procès est médiatisé et dure huit mois. Reconnu coupable des quinze chefs d’accusation auxquels il fait face, Eichmann est pendu en 1962. En réponse à ces accusations, il a affirmé avoir simplement obéi aux ordres. Arendt publie un livre à ce sujet, Eichmann à Jérusalem. Elle y témoigne du procès et y traite aussi de la théorie sur la notion du mal (banalité du mal). Elle s’intéresse à l’homme qu’est Eichmann, à l’être humain­ derrière les gestes posés au nom des « ordres reçus ». Arendt constate qu’il est un être « insignifiant », incapable de jugements moraux. Il a abandonné sa capacité à penser, à aiguiser son sens critique, ce qui lui a fait perdre aussi sa capacité à distinguer le bien du mal. Selon elle, tous les êtres humains peuvent déraper, échapper à la réalité s’ils ne remettent pas en question le monde dans lequel ils vivent. L’analyse d’Arendt lui attire de vives critiques. On l’accuse de défendre Eichmann, de l’associer au sionisme10 et de reprocher au peuple juif une passivité, un manque de révolte face à ses bourreaux. Hannah Arendt rejette ces critiques. Avec ses positions sur la question juive, elle se fait des ennemis mais tente néanmoins de déraciner et d’analyser toutes les subtilités des événements tragiques survenus. Pourquoi les Juifs ont-ils été l’étincelle qui a permis au nazisme de s’enflammer ? Telle est la question essentielle que pose Hannah Arendt, mettant ainsi en relation la décomposition de l’État-nation dans toute l’Europe, depuis l’aube des années 1920, avec la résurgence, sur le plan international, de l’antisémitisme. « Aujourd’hui, après la guerre,

10 Mouvement dont l’objet fut la constitution, en Palestine, d’un État juif.

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L’APPORT D’ARENDT À LA PHILOSOPHIE « Je n’appartiens pas au cercle des philosophes… Je ne me sens nullement philosophe et je ne crois pas non plus que j’aie été reçue dans le cercle des philosophes15. » Refusant le titre de philosophe, Hannah Arendt est néanmoins une penseuse poli­tique incontournable du 20e siècle. Chose certaine, elle est aussi une figure marquante de la philosophie. Sa conception de la politique et du politique a façonné notre compréhension du monde dans lequel nous vivons. Son analyse des événements majeurs du 20e siècle a altéré la vision de la condition humaine. Arendt a su transcender sa singularité afin de mieux comprendre notre humanité et cette « perte du monde ». Celle-ci s’explique par moult facteurs, dont cette inversion hiérarchique historique entre la vie de l’esprit et la vie active. Même si ces deux sphères sont importantes, c’est la vie contemplative qui peut nous conduire au changement et à l’évolution par sa capacité à nous guider dans notre réflexion, dans nos jugements, dans notre volonté d’améliorer la suite des choses et dans le souci de la vérité. « La vérité est le critère le plus élevé de la pensée […]. Sans pensée il n’y a pas de vérité16. » Selon Arendt, le philosophe doit s’intéresser à la politique comme un sujet autonome devant penser et agir en fonction du monde qu’il habite : « Arendt ne s’érige nullement en conscience morale de son temps et elle s’élève même contre une certaine 15 Entretien télévisé avec Günter Gauss, diffusé sur la seconde chaîne de télévision allemande le 28 octobre 1964 dans le cadre de la série « Zur Person ». Texte de l’entretien publié dans La tradition cachée : Seule demeure la langue maternelle, traduit par S. Courtine-Denamy, Christian Bourgeois, collection « 10/18 », 1987, p. 221. 16 Adler, Laure, Dans les pas de Hannah Arendt, Paris, Gallimard, 2005, p. 6 de l’introduction.

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posture philosophique qu’elle considère comme une imposture : celle du sage vivant en retrait et jetant un regard condescendant sur le monde commun. La pensée du philosophe retiré du monde ne nous est d’aucun secours pour appréhender l’action17. » L’apport d’Arendt à la philosophie tient principalement au fait qu’elle a osé penser les conditions politiques qui pourraient établir les bases de ce qu’elle nomme le « vivre-ensemble ». Comment penser la vie commune à partir d’une réalité transformée par les progrès de la science, les régimes totalitaires et autres défis quotidiens ? Pensons aussi à la place prépondérante accordée au travail dans nos vies, à la surconsommation et à la fragilité de notre démocratie. Sa contribution peut également se traduire par l’introduction d’un nouveau concept, celui de la pluralité. La pluralité réfère à la notion d’égalité et de distinction. Vivant ensemble, les êtres humains sont à la fois égaux et uniques. « La pluralité humaine, condition fondamentale de l’action et de la parole, a le double caractère de l’égalité et de la distinction. Si les hommes n’étaient pas égaux, ils ne pourraient se comprendre les uns les autres, ni comprendre ceux qui les ont précédés ni préparer l’avenir18. » La pluralité nous rejoint dans toutes les sphères de la vie contemplative et active parce que nous travaillons, nous pensons, nous jugeons, etc., en lien avec la place que nous occupons, les points de vue que nous avons… Elle commande aussi la responsabilité de nos actes : il faut « penser ce que nous faisons19», comme l’affirme Arendt. Cette pluralité est toujours menacée par une autre. Par exemple, les préjugés et les points de vue peuvent conduire à l’extermination d’un peuple et à d’autres formes de pouvoir reliées à notre façon de nous situer dans le monde des êtres humains.

17 Poizat, Jean-Claude, Hannah Arendt, une introduction, Paris, Calmann-Lévy, Agora Pocket, 2003, p. 21. 18 Arendt, Hannah, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, Agora Pocket, 1983, p. 231. 19 Ibid., p. 38.

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LE CONTEXTE HISTORIQUE ET CULTUREL DE L’ŒUVRE D’ARENDT On ne peut prétendre comprendre la pensée d’un être humain si on fait abstraction des enjeux importants qui ont marqué la période de l’histoire où il a vécu, voire survécu. Pour faciliter cette tâche et la complexifier du même coup, il nous faut distinguer pour une période donnée les valeurs ancrées des valeurs en mutation. Le 20e siècle a marqué l’humanité dans toutes ses sphères, mais nous a particulièrement montré le visage de l’horreur sous de trop nombreuses formes. Face à ces faits, l’être humain peut se laisser engloutir par l’inadmissible et la bêtise humaine ou choisir de se relever, si possible, afin de comprendre cette réalité dont la rationalité est absente. Comme tant d’autres, Arendt a vécu de très près ces horreurs. Elle a donc tenté de comprendre pourquoi ses origines juives ont marqué la suite de sa vie. Elle en fera même un mandat collectif, une sorte d’exigence humaine qui nous oblige à voir les choses telles qu’elles sont, et ce, en évitant toute forme de réductionnisme.

Le visage du 20e siècle Divers événements ont marqué le siècle passé, notamment un affrontement idéologique entre les Américains et les Soviétiques, la guerre froide, la crise économique de 1929, la montée des régimes totalitaires, mais surtout deux guerres mondiales dont une, la deuxième, a poussé la déshumanisation à son paroxysme. Les deux guerres mondiales ont dénaturé l’optimisme associé au progrès technique qui prévalait depuis la révolution scientifique du 17e siècle. Si la science peut trouver une solution aux maux de l’humanité, elle peut aussi détruire la vie humaine quand elle est mise au service de personnes assoiffées de pouvoir. La technologie et les moyens qu’elle procure aux plus puissants ont permis

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Neuf soldats allemands à bord d’un véhicule blindé de transport de troupes tout terrain, armé de tourelles de mitrailleuses, vers 1940 (Deuxième Guerre mondiale).

la manipulation humaine, le génocide, la barbarie, la tyrannie. On entend par moyens l’arsenal de guerre : les avions, les bombes, les gaz chimiques, les chars d’assaut, etc. Les morts, les blessés et les réfugiés se comptent par millions. Ces événements ont altéré le visage de l’humanité en éliminant tout point de repère et d’ancrage face à la condition humaine. Devant l’inadmissible, l’être humain doit repenser ses certitudes, ses croyances et ses espoirs. Les fondements qui l’ont conduit à espérer le meilleur du développement des connaissances humaines s’écroulent. Les notions de vérité et de principes certains cèdent devant les horreurs commises. La Deuxième Guerre mondiale

Pour mieux comprendre l’origine de la Deuxième Guerre mondiale, il faut saisir l’ampleur de la plus importante crise économique du 20e siècle, la Grande Dépression. Cette crise économique, qui s’étend du krach boursier de Wall Street aux États-Unis le 24 octobre 1929 jusqu’au début de la guerre en 1939, cause une augmentation massive du chômage et de la misère dans le monde occidental. Les États passent de la prospérité à une crise financière où tous

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Le contexte historique et culturel de l’œuvre d’Arendt

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Adolf Hitler défile sous les salutations nazies lors de sa victoire à Gdansk, en Pologne, le 19 septembre 1939.

les secteurs de l’économie s’écroulent : la production cesse et les « stocks » augmentent, les gens vendent leurs actions, les ouvriers manquent de travail ; c’est tout le pouvoir de consommation qui est anéanti. La Grande Dépression provoque ainsi une remise en question du libéralisme économique et politique ainsi que la recherche de solutions neuves. Ce contexte s’avère favorable à la propagation des idéologies d’extrême droite, comme le nazisme en Allemagne et le fascisme en Italie. Ces idéologies gagnent en popularité, alors que leurs défenseurs proposent des projets de société nouveaux où la mobilisation de la population, selon eux, peut rendre possible une « vie meilleure ». C’est d’ailleurs sur la promesse de sortir rapidement l’Allemagne de la crise, qui affecte très durement ce pays, qu’Adolf Hitler, chef du parti nazi, remporte les élections de 1933 et prend démocratiquement le pouvoir. Au nom d’une conquête territoriale et d’une politique commerciale, l’Allemagne enchaîne les invasions : la Pologne dès 1939, l’Europe de l’Ouest (Pays-Bas, France, Belgique) dès 1940, l’URSS en 1941, etc., laissant sur son passage des morts par millions. Les Allemands

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Des manifestants protestant contre la guerre du Viêt-nam en avril 1969 à San Francisco, en Californie.

Craignant la propagation du communisme, les États-Unis décident d’intervenir dans le conflit. Toutefois, cette intervention est mal perçue par l’opinion publique américaine ; en effet, beaucoup d’Américains voient d’un très mauvais œil ce qu’ils considèrent comme de l’impérialisme. Des intellectuels, des artistes et des jeunes dénoncent vivement la participation des États-Unis au conflit et organisent de nombreuses manifestations aux États-Unis. Le conflit se termine par une réunification du pays qui donne le pouvoir au Nord. La guerre du Viêt-nam présente un très lourd bilan sur le plan humain qui porte à la réflexion. L’avènement de la société de consommation et les changements sociaux

Au-delà des réalités politiques, la vie d’après-guerre apporte son lot de changements sociaux et culturels. Le spectre de la Deuxième Guerre mondiale est omniprésent dans les sphères culturelle, artistique et économique. Les valeurs de l’avant-guerre cèdent la

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Le contexte historique et culturel de l’œuvre d’Arendt

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place au pacifisme et à l’antimilitarisme. D’un côté, on souhaite échapper à tout ce qui rappelle la guerre, source de douleur ; mais de l’autre, on considère qu’il ne faut pas oublier ce conflit afin d’éviter que l’histoire se répète. Les revendications sociales prennent de l’ampleur et de nombreux mouvements, notamment pour les droits des femmes, des Noirs et des ouvriers, contestent l’ordre établi. On sent poindre le désir d’un État social. Le taux de natalité augmente considérablement ; il y a un baby-boom dans la plupart des pays occidentaux. L’industrialisation, avec le travail à la chaîne (fordisme), connaît également une relance qui favorise l’avènement de la société de consommation. Les années 1950 et 1960 sont ainsi le théâtre d’une forte croissance économique dans la plupart des pays industrialisés, laquelle se traduit par une amélioration des conditions de vie. Le revenu des familles augmente. Elles dépensent davantage pour leur confort et pour les loisirs. La pratique des sports se généralise. Le tourisme de masse se développe. En outre, les familles sont de plus en plus nombreuses à posséder une automobile, ce qui permet à une grande partie de la population de vivre en banlieue. Les centres commerciaux et les magasins à grande surface font leur apparition. De nouveaux produits arrivent sur le marché, tels que des réfrigérateurs, des automobiles, des lave-linge et des téléviseurs. Parce qu’ils sont fabriqués en masse, ils sont abordables et donc accessibles à plus de gens. On assiste à cette époque à une multiplication des images, rendue possible grâce aux techniques d’impression couleur, que ce soit dans les journaux, sur les affiches publicitaires ou les emballages des produits de consommation. La publicité, partout présente, crée toujours plus de besoins chez les consommateurs. Les publicitaires créent un nombre phénoménal d’images dans lesquelles bonheur et consommation sont intimement liés. Le cinéma grand public est aussi en pleine expansion et Hollywood entre dans l’ère des superproductions à gros budget. L’information et la culture deviennent accessibles à tous, non seulement par le biais de la télévision, mais aussi de la presse et de la radio. Le cinéma et la télévision en particulier diffusent partout en

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Occident des œuvres véhiculant les valeurs américaines basées sur la société de consommation (jeans, Coca-Cola, films westerns, culte des stars, etc.). C’est dans ce contexte qu’émerge un courant artistique qui fait référence à la société de consommation, le pop art. Des artistes, dont l’un des plus connus est Andy Warhol, utilisent des objets de la vie quotidienne ou des icônes de la culture populaire, comme Marilyn Monroe et Elvis Presley, et les transforment en œuvres Publicité française de la boisson Coca-Cola, publiée dans les années 1960. d’art. Cette incursion de la culture populaire dans l’art montre le rôle de plus en plus important de la culture de masse américaine dans la définition de la culture visuelle occidentale. Cette période de bouleversements entraîne une remise en question de la notion du progrès de l’humanité du fait qu’elle met en lumière ses failles et provoque une réflexion qui doit s’appuyer sur d’autres bases. Les institutions judiciaires se transforment sous la pression des mouvements de revendication ; à titre d’exemple, ceux qui dénoncent la discrimination raciale. Ces succès incitent les gens à se battre pour obtenir plus de droits et de libertés. À partir des années 1960, les jeunes de la génération du baby-boom sont nombreux à refuser les valeurs de la société de consommation et les normes établies, à contester la guerre du Viêt-nam et à prôner le pacifisme et la liberté dans tous les ­domaines. C’est le début du mouvement hippie qui a comme devise « Faites l’amour et non la guerre ».

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1925 Fondation du fascisme par Mussolini et instauration d’un régime à parti unique en Italie

1923 Staline à la direction du parti communiste en Russie

1920 Création de la Société des Nations Naissance du Parti communiste français

1918 Fin de la Première Guerre mondiale

1917 Révolution bolchevique en Russie

1915 Invention du char blindé

1914 Début de la Première Guerre mondiale

Histoire et sciences

1928 Obtention d’un doctorat en philosophie de l’Université de Heidelberg

1924 Rencontre de Heidegger

1906 Naissance à Hanovre

Hannah Arendt

1927 Heidegger, Être et temps

1910 Husserl, La philosophie comme science rigoureuse

1907 Bergson, L’évolution créatrice

Culture et philosophie

REPÈRES HISTORIQUES ET CULTURELS

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1941 Fuite aux États-Unis

1941 Attaque de Pearl Harbor par le Japon

1942 Invention des armes au napalm

1940 Mariage avec Heinrich Blücher Internement au camp de Gurs (Basses -Pyrénées, France)

1940 Défaite de la France coupée en deux zones ; la zone libre est dirigée par le maréchal Pétain, qui collabore toutefois avec l’ennemi

1942 Camus, L’étranger et Le mythe de Sisyphe

1940 Chaplin, Le dictateur

1937 Picasso, Guernica Exposition de l’« art dégénéré » (art moderne) à Munich, organisée par les nazis

1937 Divorce de Günther Stern

1939 Emploi de chef de bureau au Central Bureau for the Settlement of German Jews

1936 Chaplin, Les temps modernes

1936 Rencontre de Heinrich Blücher

1939 Début de la Deuxième Guerre mondiale Fin de la guerre civile en Espagne

1936 Guerre civile en Espagne

1935 Adoption des lois antisémites en Allemagne : les Lois de Nuremberg Invention de la télévision et du radar

1930 Russell, La conquête du bonheur 1933 Malraux, La condition humaine

1933 Établissement à Paris

1933 Nomination de Hitler au poste de chancelier d’Allemagne

1929 Publication de sa thèse Le concept d’amour chez Augustin Mariage avec Günther Stern à Berlin

1929 Début de la grande crise économique

Culture et philosophie

1930 Premier supermarché (États-Unis)

Hannah Arendt

Histoire et sciences

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1950 Début de la guerre de Corée

1949 Prise du pouvoir par les communistes de Mao en Chine Création de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN)

1948 Création de l’État d’Israël Déclaration universelle des droits de l’homme Début de la guerre froide

1947 Plan Marshall visant la reconstruction de l’Europe Débuts de la télévision commerciale

1946 Première session de l’Assemblée générale des Nations Unies

1951 Les origines du totalitarisme Obtention de la nationalité américaine

1946 Emploi d’éditrice chez Schocken Books

1944 La tradition cachée

1944 Premier missile balistique Libération de la France

1945 Bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki Fin de la Deuxième Guerre mondiale Procès de Nuremberg : mise en accusation des dirigeants nazis

Hannah Arendt

Histoire et sciences

1949 De Beauvoir, Le deuxième sexe Orwell, 1984

1945 Popper, La société ouverte et ses ennemis McLennan, Two Solitudes

1943 Sartre, L’être et le néant

Culture et philosophie

Repères historiques et culturels

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LES THÈMES DANS L’ŒUVRE D’ARENDT Entrer dans le monde d’Hannah Arendt, c’est s’ouvrir à une réalité humaine qui va au-delà de la théorie et des pensées idéalistes. La réflexion enclenchée par ses propos nous incite à apprivoiser notre réalité actuelle dans toute sa splendeur tout en demeurant conscients et vigilants face à ses lacunes. De plus, Arendt réfléchit sur l’histoire de l’humanité : le passé, le présent et l’avenir. Ce qui la préoccupe, c’est l’être humain dans sa fragilité : selon elle, il est dépassé par un monde qu’il a lui-même façonné et qui, surtout, l’éloigne de l’essentiel, sa faculté de penser le monde. Selon Arendt, la modernité a permis des dérapages comme l’Holocauste, l’extermination systématique des Juifs en Europe. Elle craint les systèmes de pensée qui vont à l’encontre de la liberté. Depuis le début de la modernité, cette liberté est altérée par la sacralisation du travail, qui est hissé au rang de dieu et devient une nouvelle référence. Ajoutons que la technique et les outils ont apporté des facilités, mais qu’ils ont aussi permis que la consommation atteigne de nouveaux sommets. Arendt voit là des signes inquiétants d’une fuite de l’être humain parce que ce dernier a mis en veilleuse son esprit critique, qu’il ne sait plus comment penser et où se situer dans ce monde, ni quels sont ses repères. Au-delà de ses inquiétudes, sa philosophie est ouverte quant à l’avenir de l’humanité : Arendt croit aux ressources, à la bonne volonté et à la capacité de dépassement des êtres humains. Elle estime que nous devons regarder en avant sans toutefois nous couper du passé. Chaque époque a son idée du progrès, le défi réel étant, selon Arendt, le progrès moral. Ce dernier peut nous aider à nous questionner, par exemple, sur le pouvoir, l’autorité, l’éducation et la vérité. C’est là une réflexion nécessaire à une vie collective saine où l’espace public retrouve sa fonction : permettre

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à chaque individu de s’exprimer et de s’impliquer, bref, d’actualiser sa liberté.

La vie contemplative La vie contemplative est associée à la vie de l’esprit et à tout ce qui en découle. Au quotidien, l’être humain doit réfléchir, ana­ lyser, remettre des choses en question, se comprendre et comprendre le monde dans lequel il vit. Sans sa faculté de « contempler », il est perdu au monde. Cette faculté a évolué à travers les époques. La vie contemplative est caractérisée par la contemplation de la vérité chez les philosophes de l’Antiquité et par la contemplation Le Penseur d’Auguste Rodin dans de Dieu par les théo­logiens du le parc du Musée Rodin, à Paris. Moyen Âge. Dans leur conception respective, l’être humain n’est pas un acteur ou un créateur de sens pour sa propre vie ou dans le monde. La compréhension du monde est réduite à l’insertion de l’être humain dans un système ordonné et hiérarchisé. À partir de la modernité, l’être humain revendique sa place et cherche de plus en plus à expliquer le monde dans lequel il vit. Ainsi, une nouvelle conception de l’être humain se dessine. La révolution scientifique joue un rôle décisif dans ce tournant. La raison humaine devient une norme, un outil qui fait avancer l’être humain, toujours plus avide de liberté et d’autonomie. Cette réalité aura un impact significatif sur la vie active, concept abordé dans la présente section. En résumé, pour l’être humain qui ne fait plus partie d’un univers où le sens des choses est donné, qui n’a plus de repères, les facultés de la vie contemplative, de la vie de l’esprit, deviennent de nouvelles armes pour comprendre, juger le monde dans lequel

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Les thèmes dans l’œuvre d’Arendt

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il vit et agir sur lui. Chez Arendt, ces facultés correspondent à la pensée, au vouloir et au jugement. Pour elle, la pensée est au cœur de la vie contemplative. Penser exige de l’individu qu’il s’interroge sur le sens de la vie, qu’il réfléchisse sur sa propre existence et sur la vie collective. La remise en question des objectifs et des valeurs des membres d’une société donne l’occasion à l’être humain d’échanger avec les autres sur l’orientation à donner à cette société. La pensée permet aux êtres humains d’éviter les pires maux de société que sont les abus de pouvoir et les formes de totalitarisme qui abolissent le droit d’exercer la liberté, valeur suprême de tout humain qui veut le respect. L’évolution des individus passe donc par l’exercice d’une pensée critique qui rend possible de bâtir une vie individuelle ainsi qu’une vie collective saine et lucide dans ses choix. Ainsi, penser devient une nécessité afin de mieux vivre la vie active et l’agir politique, un synonyme de conscientisation et d’engagement en tous points, rendant possible l’arrimage de la vie contemplative et de la vie active.

La vie active La vie active est un autre volet significatif du parcours de l’être humain dans l’histoire. Complémentaire à la vie contemplative, elle concerne les activités humaines. La vie contemplative et la vie active représentent les sphères dans lesquelles l’être humain progresse ou régresse, selon les choix de vie qu’il fait. La vie active, c’est-à-dire travailler, fabriquer et agir, était, jusqu’à la modernité, réservée aux classes inférieures qui devaient assurer les besoins vitaux des mieux nantis. Par exemple, aux yeux des philosophes grecs, le travail était une activité dégradante qui éloignait l’être humain de la liberté ; notons toutefois qu’ils accordaient de l’importance à l’agir politique. C’est à l’époque moderne qu’une nouvelle façon de définir l’être humain ainsi que sa place dans le monde est apparue. Depuis se sont opérés des changements si importants que l’être humain a l’impression d’être le centre du monde, un monde où le travail, qui représente pour lui une nécessité, occupe une place démesurée.

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Par le travail, l’être humain parvient à combler les besoins liés à sa survie et à celle de l’espèce (animal laborans). Par l’œuvre, seule manifestation de son activité qui lui survive, il crée des objets et des outils qui facilitent son existence (homo faber). Par l’action, il prend la parole et agit pour le bien commun. Le domaine, ou l’espace, public, unique lieu commun des êtres humains, est capital pour le partage des idées et des moyens utilisés pour parfaire la vie dans une société d’individus distincts et égaux. Hannah Arendt observe qu’il y a eu une inversion hiérarchique entre la vie contemplative et la vie active à partir de la modernité.

Chester Conklin et Charlie Chaplin dans le film Les temps modernes, 1936. En 1935, au moment où Arendt tente de cerner ce qu’est notre monde moderne à travers son analyse du travail, Charlie Chaplin décrit dans son film culte, Les temps modernes, une nouvelle forme d’oppression : le travailleur est soumis à un vaste système social et économique qui l’étouffe complètement. L’usine est au cœur de ce système : le héros du film est littéralement avalé par la chaîne de montage ; devenu à moitié fou, il se met à serrer des boulons imaginaires un peu partout dans l’entreprise.

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LA RÉSONANCE ACTUELLE DE L’ŒUVRE D’ARENDT Nombreux sont les intellectuels qui, de près ou de loin, ont côtoyé la pensée d’Hannah Arendt. Cette pensée a eu une influence majeure et demeure actuelle. Philosophes, historiens, sociologues, biographes, écrivains, politologues, etc., ont référé à Arendt dans leur œuvre respective ou en ont fait un objet d’étude. Ils ont trouvé pertinent de la présenter au monde, de la faire connaître sous un angle ou sous un autre. Toutefois, c’est l’actualité de Hannah Arendt, 1963. la pensée d’Arendt qui nous fait prendre pleinement conscience du regard critique que cette philosophe a porté sur l’histoire et qui nous aide à mieux comprendre les enjeux politiques actuels, mettant de l’avant le manque d’implication politique, la montée de l’individualisme qui nous éloigne d’autrui et de nous-mêmes, la fragilité de notre démocratie, la place accordée au travail, à la surconsommation et au progrès technique. Selon Arendt, tout cela conduit à l’effritement de nos libertés, à la perte de notre sens critique et à la déshumanisation du monde.

La vie contemplative en péril Afin d’aborder et de comprendre l’impact de la vie de l’esprit dans toutes les sphères de la vie, il faut se rappeler l’importance que lui accorde Arendt (notions élaborées dans la section « Les thèmes

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dans l’œuvre d’Arendt »). Les composantes de la vie contemplative – la pensée, le vouloir et le jugement – sont des outils qui guident et orientent l’action. Sans ces ressources, l’être humain n’est pas habilité à comprendre le monde qu’il habite, et encore moins apte à s’impliquer pour l’améliorer. La vie active – l’animal laborans, l’homo faber et l’action politique – réunit les aspects concrets du quotidien qui permettent de mieux comprendre l’histoire dans laquelle l’être humain s’inscrit. Comment un individu peut-il devenir un citoyen impliqué s’il est constamment à l’extérieur de lui-même et de la société ? Les sources de « distraction » sont nombreuses et l’individu semble davantage interpellé par le monde de consommation dans lequel nous vivons. Sans volonté, comment peut-il se détacher des illusions qu’offrent la consommation, la facilité et l’abondance ? Comment peut-il réussir à être heureux sans celles-ci ? Voyons quelques pistes concrètes.

Le travail Quelle place accordons-nous au travail au 21e siècle ? Dès l’enfance, on demande à l’être humain ce qu’il fera de sa vie, quel métier il exercera, etc. Le parcours scolaire de chacun a, entre autres, pour but de le préparer au monde du travail, seule forme d’implication sociale pour certains. Pourquoi travaillons-nous ? Par définition, nous sommes tous un animal laborans. Nous devons travailler afin de combler nos besoins vitaux et de garantir la survie de l’espèce, mais en réalité, nous travaillons aussi pour accéder à de meilleures conditions de vie. Celles-ci peuvent être illusoires si elles nous éloignent de notre capacité à penser, à réfléchir, à analyser et à comprendre. La surconsommation ne découle-t-elle pas de cette façon de vivre ? L’abondance des ressources, l’accès au crédit et la publicité ne sont-ils pas des réalités qui peuvent conduire l’être humain à travailler plus afin de consommer plus ? L’endettement en est une conséquence immédiate et bien réelle. Il devient facile pour un consommateur de vivre au-dessus de ses moyens, de se désintéresser de tout le reste, car le travail représentera la seule possibilité de se payer plus de choses et de convoiter ce qui est

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La résonance actuelle de l’œuvre d’Arendt

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hors de sa portée. Pour ce dernier, la définition de la liberté se transforme : consommer et travailler sont gages de liberté. Comme l’affirmait Arendt : « […] cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté23 ».

Le progrès technique et la science Concrètement, si l’être humain dépense et travaille beaucoup, c’est qu’il convoite un tas d’objets qui lui procurent du plaisir, qui lui font gagner du temps, lui créent des besoins et lui permettent aussi de trouver des solutions à ses problèmes. Le progrès technique peut donc réellement améliorer la vie humaine si l’on sait prendre une saine distance afin d’évaluer nos réels besoins et éviter la dépendance. Dans notre société, on pourrait se demander s’il est bien nécessaire de s’acheter le plus récent téléphone intelligent si l’on possède déjà un téléphone qui répond à ses besoins. Comment expliquer l’engouement Une femme profite des ventes du Black des gens pour les dernières Friday le lendemain de la Thanksgiving trouvailles de la science  ? à New York le 24 novembre 2017. Rappelons que si l’homo faber Si l’homo faber réussit à fournir des facilités et à trouver des solutions à réussit à fournir des facilités et des maux de société, il peut aussi, à trouver des solutions à des à l’inverse, créer des besoins qui maux de société, il peut aussi, à amènent les consommateurs à se dire qu’ils doivent travailler pour se l’inverse, créer des besoins qui payer des choses qui, croient-ils, leur amènent les consommateurs à apporteront le bonheur. 23 Arendt, Hannah, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, Agora Pocket, 1961, p. 37.

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Il est certain qu’aucune activité de la vita activa n’avait autant à perdre lorsqu’on chasserait la contemplation du champ des facultés humaines douées de sens et de raison. – Hannah Arendt Les défis de notre siècle sont nombreux. Le plus grand, et le plus accessible à la fois, est celui de penser afin de mieux agir. Stimulé sans cesse par son environnement en mouvance, l’être humain est à l’extérieur de lui-même et de son rôle de citoyen. La technologie, la consommation, le travail et les loisirs l’éloignent de sa capacité à aiguiser son sens critique, condition à l’atteinte d’une liberté plus significative. Pour mieux comprendre l’évolution des idées et de leur impact à travers l’Histoire, cet ouvrage propose quelques extraits d’œuvres majeures d’Hannah Arendt qui témoignent des enjeux et des défis de notre siècle : penser et renouveler notre regard sur ce que nous faisons (Condition de l’homme moderne), s’intéresser davantage à la sphère politique et à ses conséquences (Du mensonge à la violence) et redéfinir nos valeurs et nos priorités afin d’échapper à la pensée populaire qui nous éloigne du meilleur de nos possibilités (La crise de la culture). Ainsi pourrons-nous nous donner le courage d’habiter le monde et nous doter des outils nécessaires à travers l’exercice de notre liberté et notre volonté de choisir cette dernière, en paroles et en actes. Hannah Arendt, femme au parcours singulier et intellectuelle incontournable de notre condition humaine, nous amène sur le terrain concret de l’Histoire afin d’établir un pont avec notre réalité moderne. Patricia Marsolais enseigne la philosophie depuis 1993 au Cégep régional de Lanaudière à L’Assomption. Son centre d’intérêt en philosophie est le volet social et politique. Elle a publié, aux Éditions CEC, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau et elle a collaboré au manuel L’humain.

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La liberté comme choix

PhiloVivantes_HannahArendt_cv_montee_imprimeur.pdf

La collection PHILOSOPHIES VIVANTES présente des œuvres de philosophes majeurs, d’hier et d’aujourd’hui, choisies pour leur contribution à l’histoire des idées et leur pertinence pour l’approfondissement de notre réflexion sur des sujets contemporains. Dans une perspective pédagogique, les textes originaux s’accompagnent d’informations et de pistes d’analyse essentielles à leur étude. Rendre la philosophie vivante, c’est nous permettre d’amorcer un dialogue direct avec ces auteurs et, dans cet échange, de stimuler notre pensée, d’aiguiser notre esprit critique et d’enrichir notre connaissance du monde.

PHILOSOPHIES VIVANTES

Hannah Arendt

La liberté comme choix Condition de l’homme moderne Du mensonge à la violence La crise de la culture

CODE DE PRODUIT : 219563 ISBN 978-2-7617-8204-3

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