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Michel Corbin

Les catéchèses baptismales

donner raison

de Cyrille de Jérusalem


Michel CORBIN, s.j.

Les catéchèses baptismales de saint Cyrille de Jérusalem


Imprimi potest. François-Xavier DuMORtIeR, s.j., 20 juillet 2009.

© 2011 Éditions Lessius, 24, boulevard Saint-Michel, 1040 Bruxelles www.editionslessius.be Donner raison, 31 ISBN : 978-2-87299-209-6 D 2011/4255/8 Diffusion cerf


Au P. Jean-Marie TÉZÉ, s.j., en grande et fraternelle reconnaissance dans le Seigneur pour son accompagnement depuis de longues annÊes.


1 ARguMeNt

Ce livre est le recueil d’un enseignement donné d’octobre 2008 à juin 2009 aux Facultés jésuites de Paris, dans le cadre d’un cycle intitulé « tradition patristique ». Il concerne un Père de l’Église grecque assez peu connu, Cyrille de Jérusalem, dont les dix-huit catéchèses « baptismales », prononcées sans doute pendant le Carême de l’an 350, un quart de siècle après le premier concile œcuménique de Nicée, sont les seules qui nous restituent, dans un ensemble délibérément organisé, l’enseignement que les évêques nicéens dispensaient communément à ceux qui se préparaient au baptême. tous ceux qui les connaissent admirent leur saveur unique, toute de spontanéité dans l’exposition des articles de la foi, de fraîcheur dans l’expression, de volonté affichée de ne rien dire qui aille au-delà des Écritures, de chaleur dans l’exhortation à « rendre grâce et gloire à Dieu comme Dieu [toujours plus digne d’amour] » (Rm 1,21). Ce simple rappel est à lui-même une question : en lisant ces textes, dont plus de seize siècles nous séparent, en cherchant leur unité profonde, nous réfugions-nous dans « l’histoire » de la théologie, loin des débats épineux de ce temps sur l’avenir de la planète, le dialogue interreligieux, l’histoire de la formation des écrits du Nouveau testament, le rapport entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi ? Pensons-nous que la « théologie » a eu son sommet au XIIIe siècle dans les trois Sommes de thomas d’Aquin, que les Pères n’en sont qu’une ébauche imparfaite, et que le bon chemin, si l’on veut être théologien


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comme thomas et ses successeurs, est à chercher dans le prolongement de leur effort pour égaler à l’intelligence du mystère du Christ, Dieu plus haut que nous et homme à cause de nous, l’intelligence du monde telle que les philosophes ne cessent de l’affiner ? Pour montrer qu’il n’en est pas ainsi, que nous faisons œuvre de théologie au sens strict, et tentons de parler aussi dignement qu’il se peut du « Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ » (2 Co 1,3), dont la Charité est immense, incompréhensible et au-delà de toute science, nous nous aiderons d’un article de la Somme de théologie, où thomas se penche sur l’argumentation qui permet à la théologie, qu’il nomme aussi « doctrine sacrée », de revendiquer le statut d’une science qui dépasse toutes les autres. Commençons par en lire le corps ou la réponse : De même que les autres sciences n’argumentent pas pour prouver leurs principes, mais argumentent à partir de ces principes pour montrer d’autres choses qui appartiennent à ces sciences, de même cette doctrine [sacrée] n’argumente pas pour prouver ses principes, qui sont les articles de la foi, mais procède à partir d’eux pour montrer quelque chose d’autre, de la même manière que Paul, au quinzième chapitre de sa première lettre aux Corinthiens argumente à partir de la résurrection du Christ pour prouver la résurrection commune1.

en apparence, tout est clair : à la théologie s’applique ce qu’Aristote dit du raisonnement et de la science dans ses Analytiques postérieurs. La science démontre certaines propositions en les ramenant, par des liens ayant forme de syllogisme, à d’autres propositions nommées principes et supposées connues par elles-mêmes. De ces principes, objet d’intellection immédiate et non de démonstration, la science se dirige vers des conclusions dont la valeur contraignante repose seulement sur celle de ces principes. Ainsi y a-t-il déduction allant de ce qui est connu vers ce qui ne l’est pas encore, et cette déduction appelle, en arrièrefond, l’idée d’une possible unification de nos connaissances autour d’un seul principe, ce qu’emmanuel Kant appellera, à la fin du XvIIIe siècle, « idéal transcendantal de la raison pure ». Mais, si la théorie aristotélicienne de la science et de ses principes est appliquée à l’intelligence de la foi chrétienne, qui se nomme alors « théologie », si celle de thomas fait un grand usage des raisonnements venus d’Aristote pour mieux 1.¥Saint thOMAS D ’AquIN, Somme de théologie, Ia, q. 1, a. 8, c.


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déployer ses propres principes, il reste que ceux-ci diffèrent des principes aristotéliciens, en ce qu’ils ne sont pas l’objet d’une intelligence immédiate, sous la lumière de la raison « naturelle », mais de foi « surnaturelle », qui est une participation plus haute, quoique obscure, à la Lumière de Dieu. Ces principes sont les articles de foi, les quatorze propositions du Symbole de Nicée (325) – Constantinople (381), et la foi les tient parce que Dieu, qui les lui a révélés, et dont la connaissance est toujours pour nous « une merveille qui nous dépasse » (Ps 138,6), ne peut ni se tromper ni nous tromper. Sur cette différence entre la théologie et les trois sciences majeures que sont pour le Philosophe l’éthique, la physique et la métaphysique, thomas s’est souvent penché, et le dernier état de sa réflexion se trouve dans un éclaircissement qui suit le texte précédent, répond à une objection sur l’apparente faiblesse de la foi devant la raison, et redit de quelle manière la théologie peut user des trois sciences susdites comme de servantes : Notre doctrine doit user d’arguments d’autorité car cela lui est souverainement propre du fait que ses principes lui viennent de la révélation, et qu’il faut croire à l’autorité de ceux par qui la révélation a été faite. Ce qui ne déroge nullement à sa dignité car, si le lieu d’autorité fondé sur la raison humaine est le plus faible, celui qui est fondé sur la révélation divine est de tous le plus efficace. toutefois, la doctrine sacrée utilise aussi la raison humaine, non pas certes pour prouver la foi, ce qui serait en abolir le mérite, mais pour mettre en lumière certaines autres choses que cette doctrine enseigne. Aussi, puisque la grâce ne détruit pas la nature, mais la parfait, c’est un devoir pour la raison naturelle de servir la foi, tout comme l’inclination naturelle de la volonté obéit à la charité. et l’apôtre dit : « Nous faisons toute pensée captive pour l’amener à obéir au Christ » (2 Co 10,5). De là vient que la doctrine sacrée use aussi des autorités des philosophes, là où, par leur raison naturelle, ils ont pu atteindre le vrai. et Paul, dans les Actes des Apôtres, rapporte cette sentence d’Aratus : « Nous sommes de la race de Dieu, ainsi que l’ont affirmé certains de vos poètes » (Ac 17,28). Il faut toutefois prendre garde que la doctrine sacrée n’use de ces autorités qu’au titre d’arguments étrangers et probables. Au contraire, elle fait un usage propre des autorités de l’Écriture canonique. quant aux autorités des autres docteurs de l’Église, elle en use aussi comme d’arguments propres mais de manière seulement probable. Cela tient au fait que notre foi repose sur la révélation faite aux apôtres et aux prophètes, non sur d’autres révélations, s’il en existe, faites à d’autres docteurs2. 2.¥Ibid., ad 2m.


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que l’argument d’autorité propre à la théologie surpasse les raisonnements les plus solides d’Aristote, cela suit de ce que Paul nomme « parole de la croix » (1 Co 1,18), et résume dans cette proposition : « Ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes » (1 Co 1,25). C’est ce retournement, cette « écoute de la négation selon l’excès3 », qui régit la qualification des textes, des « autorités », dont la théologie peut user. Ils sont répartis en trois classes ou trois « lieux théologiques » : les paroles tirées des divines Écritures, qui sont dites « arguments propres » ; les sentences des Pères et Docteurs de l’Église ancienne, qui sont dites « arguments propres, mais de manière seulement probable » ; les raisons des philosophes, qui sont dites « arguments étrangers et probables ». Par rapport au texte parallèle et antérieur de la Somme contre les Gentils4, qui créditait les « raisons naturelles » venues d’Aristote d’une force plus grande que les anciennes « raisons de la foi » reçues d’Augustin ou d’Anselme, la révolution est complète. Il ne reste plus rien de l’idée selon laquelle la théologie serait une science déductive, s’enrichissant des apports philosophiques de son temps. elle semble plutôt être une lecture des saintes Écritures qui cherche sa voie en interrogeant, à la lumière de la foi et dans la claire conscience que les Écritures restent l’auctoritas maior, les sentences des Pères et les écrits des philosophes. que cherche-t-elle alors sinon les quatre sens des Écritures, en étant libre vis-à-vis des interprétations qu’en ont proposées les doctrines qui l’ont précédée, et plus libre encore vis-à-vis des philosophes ? thomas d’Aquin relativise donc son propre projet de se servir d’Aristote « pour mieux manifester ce que transmet la foi5 », et invite son lecteur à abandonner tout espoir d’un progrès possible dans l’intelligence croyante par adjonctions successives de notions et de raisons venues de la philosophie. Mais où mène cet étonnant recul du Docteur angélique sur lui-même ? Pour le découvrir, il faut relire le passage de la première lettre de Paul aux Corinthiens dont il a fait, dans le corps de l’article, le modèle de toute argumentation théologique : 3.¥Saint DeNyS L ’ARÉOPAgIte, Les Noms divins, vII, § 2, Pg 3, col. 969 B. 4.¥Saint thOMAS D ’AquIN, Somme contre les Gentils, livre I, c. vIII. 5.¥Somme de théologie, Ia, q. 1, a. 5, ad 2m.


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Si l’on prêche que le Christ est ressuscité des morts, comment certains parmi vous peuvent-ils dire qu’il n’y a pas de résurrection des morts ? S’il n’y a pas de résurrection des morts, le Christ, non plus, n’est pas ressuscité. Mais si le Christ n’est pas ressuscité, vide est alors notre message, vide aussi votre foi. […] Car si les morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus n’est pas ressuscité. et si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est votre foi ; vous êtes encore dans vos péchés (1 Co 15,12-17).

y a-t-il déduction de la résurrection des morts à partir de la résurrection de Jésus, ou déduction inverse de celle-ci à partir de celle-là ? en aucune manière, puisqu’il y a simple mise en rapport des deux résurrections, et que ce rapport s’oppose à l’absence de rapport comme ce qui a sens à ce qui, n’en ayant pas, doit être reconnu « vain ». Ce faisant, Paul dit que ce qui a sens doit, parce qu’il est plus grand que ce qui n’en a pas, être attribué à Dieu qui est « tel que rien de plus grand ne puisse être pensé6 ». Négative est son argumentation : il exclut, au nom de l’impossibilité de penser plus grand ou meilleur que Dieu, une absence de rapport entre deux articles de la foi, et cette exclusion prouve a contrario que ces articles s’impliquent l’un l’autre selon un « enchaînement » que les Latins nomment concatenatio, et les grecs ajkolouqiva. Dès lors, renvoyer à ce raisonnement, qui fait de la résurrection des morts le gracieux débordement de la résurrection de Jésus, c’est faire de la théologie la quête de l’unité propre au Symbole de la foi. et, comme celle-ci a pour centre le don que Dieu fait à l’homme de ce qu’Il a de plus cher, à savoir « son propre Fils » (Rm 8,32), il n’y a finalement d’enchaînement des articles de foi que dans « la connaissance de la Charité du Christ qui surpasse toute connaissance » (Ép 3,19). Comme l’avaient dit autrefois Augustin, Jean Scot Érigène et Anselme, la théologie lit les Écritures en direction et en fonction de cet indicible excès. qu’elle se tourne ainsi vers une logique qui dépasse toute logique, celle de la Charité de Dieu dans l’humilité de Jésus, c’est chose qui la rend essentiellement inachevable. Non parce que les Écritures manqueraient d’intelligibilité, et qu’il faudrait, pour qu’elles en aient, leur ajouter au fil du temps des notions philosophiques nouvelles ; mais parce que le

6.¥Saint ANSeLMe Du BeC, Proslogion, II, S I, 101.


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centre de la foi, qu’attestent les Écritures, est la mort et la résurrection de Jésus, et qu’il appartient à sa Pâque de se dispenser à l’homme dans les « choses plus grandes » (Jn 1,50) qu’Il a promises quand Il a trouvé ses premiers amis. Des sens et lumières que nous aurons perçus, nous serons, jour après jour, portés vers des sens et lumières plus vastes et plus dignes de Dieu. et, comme Origène l’avait expliqué à propos de la sagesse, en commentant l’oracle de Balaam à la fin du livre des Nombres, nous serons toujours en exode « vers de plus hautes sublimités », Dieu restant toujours au-delà de ce que nous aurons connu et goûté de Lui : « que tes maisons sont belles, ô Jacob, tes tentes, ô Israël » (Nb 24,5). […] Pour ceux qui s’avancent sur la route de la Sagesse de Dieu, Balaam ne vante pas leurs maisons, car ils ne sont pas arrivés au terme du voyage, mais il admire les tentes avec lesquelles ils se déplacent toujours et toujours progressent ; et plus ils font de progrès, plus la route des progrès à faire s’allonge et tend vers l’infini. telle est la raison pour laquelle, considérant en esprit leur progrès, il les appelle « tentes d’Israël ». et, en vérité, quiconque fait quelque progrès dans la science et a acquis quelque expérience en ce domaine, le sait bien : à peine arrivé à quelque spéculation, à quelque connaissance des mystères spirituels, l’âme y séjourne comme sous une tente ; mais après avoir exploré d’autres régions, à partir de ses premières découvertes, et après avoir accompli d’autres progrès intellectuels, pliant sa tente en quelque sorte, elle tend plus haut, et là établit la demeure de son esprit, fixée dans la stabilité des sens. Mais de nouveau, en partant de là, elle découvre d’autres sens spirituels qui apparaissent à la suite des premiers ; et c’est ainsi que, toujours « tendue en avant » (Ph 3,13), elle paraît s’avancer comme les nomades avec leurs tentes. Jamais le moment n’arrive où l’âme, embrasée du feu de la Science, peut se donner du temps et se reposer : elle est toujours relancée du bien vers mieux et de ce mieux à de plus hautes sublimités7.

Dans une telle marche, qui est lecture des Écritures inspirées par le Saint-esprit de Dieu, lecture soumise à ce même esprit qui élève la raison au-dessus d’elle-même, le croyant ne doit être inféodé à aucune pensée philosophique venue du dehors, ni même aux lectures déjà faites des Écritures par les multiples docteurs de l’Église. S’ils ont parlé comme ils ont pu de la vérité « qu’aucun mortel ne peut épuiser8 », 7.¥ORIgèNe, Homélies sur les Nombres, 17, § 4. 8.¥Saint ANSeLMe Du BeC, Commandatio operis, S II, 42.


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lui-même aussi en parle comme il peut. Retenant la leçon de liberté que lui a laissée thomas d’Aquin, il tente de reprendre les choses à neuf selon que l’esprit-Saint les lui éclaire et, pour cela, n’hésite pas à se demander si certaines lectures des Écritures qu’il a reçues de la tradition de l’Église ne font pas obstacle à sa propre lecture, n’ont pas été parasitées par des emprunts non critiqués à des problématiques étrangères aux Écritures, et ne sont pas devenues davantage des sédiments opaques à « la Parole de la vie » (1 Jn 1,1) que des verres laissant transparaître sa nouveauté. en ce sens, il ose dire avec Karl Barth, sans contredire le moins du monde thomas d’Aquin, que la théologie, ou la « dogmatique », est une science essentiellement « critique » : La dogmatique est la science par laquelle l’Église, au niveau des connaissances qu’elle possède, se rend compte à elle-même, du contenu de sa prédication. C’est une discipline critique, c’est-à-dire instaurée selon la norme de l’Écriture sainte et les données des confessions de foi9.

Ici le mot « critique » ne s’entend pas à partir du sens que lui a donné emmanuel Kant en pensant la philosophie comme la critique de l’usage transcendant de nos idées du moi, du monde et de Dieu, en vue de ramener l’homme à la pure foi morale qui accompagne son existence libre, mais à partir de ce que Paul a écrit aux Corinthiens, et que thomas n’a pas omis de citer : « Nous renversons les sophismes et toute connaissance altière qui se dresse contre la connaissance de Dieu, et nous faisons toute pensée captive pour l’amener à obéir au Christ » (2 Co 10,5). Le mot ne se sépare pas alors d’une question : si l’Église a reçu mission de transmettre au monde la Parole de Dieu consignée dans les Écritures, afin qu’elle perce à l’intime des cœurs et les fasse vivre en Jésus plus qu’en eux-mêmes, entend-elle vraiment cette Parole après deux millénaires d’interprétation ininterrompue des Écritures ? N’a-t-elle pas, d’une façon ou d’une autre, à s’interroger sur sa prédication, à se poser la question de savoir si certaines notions qu’elle emprunta jadis aux philosophes de la grèce antique pour défendre la foi contre les hérésies qui tentaient d’aligner sur eux l’Évangile, ne sont pas plutôt des sources d’apories que des secours véritables ? Ce fut le cas chez thomas d’Aquin : après avoir identifié la raison « naturelle » comme telle à la 9.¥Karl BARth, Esquisse d’une dogmatique, chap. I, genève, Labor et Fides, p. 5.


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pensée d’Aristote, intégré cette raison dans le déploiement organique de la doctrine sacrée, juxtaposé les vérités de foi accessibles à la raison naturelle et celles qui en excèdent le pouvoir, brisé l’articulation de la création originelle et de la recréation pascale telle qu’Anselme l’avait énoncée, à la suite d’Augustin, en affirmant que « Dieu a [dans le Christ Jésus] restauré l’homme plus admirablement qu’Il ne l’a instauré [en Adam]10 », il a pris conscience, en vrai penseur qu’il était, de cette dérive dans son ultime Somme11. Ce fut aussi le cas des Pères qui, peu d’années après le concile de Constantinople I (381), crurent bon de prolonger ce que le grand Basile, évêque de Césarée, avait écrit sur l’esprit « qui reçoit même adoration et même gloire [suréminente] que le Père et le Fils » en Le disant « consubstantiel » à eux, et en parlant alors d’une « essence unique commune aux trois hypostases ». Plusieurs, pourtant, s’étaient déjà rendu compte que la confession de la sainte triade n’est pas celle d’un Principe métaphysique surplombant le monde, mais celle du Dieu et Père qui est « au-dessus de tous [en tant que Père], par tous [en tant qu’Il livre son Fils], et en tous [en tant qu’Il répand son esprit] » (Ép 4,7)12. De pareilles dérives, qui mettent leurs auteurs en porte-à-faux avec les divines Écritures, la liste est sans nul doute plus longue. Mais peu importe de ne pouvoir l’énumérer en son entier, puisqu’en prendre acte, c’est être conduit à examiner des auteurs et des livres qui, par suite de leur place dans la tradition, n’ont pas connu ces coups de force herméneutiques, espérer que cette lecture permettra une meilleure approche de la langue ou des langues originelles des Écritures. et, si la théologie est inachevable, parce que toute lumière découverte dans ces Écritures ordonne à une lumière plus vive, liée à la croissance dans la foi de celui qui est amoureux de la Beauté transcendante, nul ne s’engage dans ce retour en arrière sans savoir qu’il aura toujours à déconstruire certaines constructions trop conceptuelles pour entendre la Parole, et s’émerveiller du débordement de grâce où il a plu à Dieu de ne pas être Dieu sans l’homme. en tout cas, c’est dans cet esprit que lecture sera faite des Catéchèses de Cyrille de Jérusalem, non pour en faire un moment 10.¥Saint ANSeLMe Du BeC, Cur Deus homo, II, XvI, S II, 117. 11.¥Cf. Michel CORBIN, s.j., Le Chemin de la théologie chez Thomas d’Aquin, chap. 4, Paris, Beauchesne, 1974. 12.¥Cf. Michel CORBIN, s.j., Le Saint-Esprit chez Basile de Césarée, Paris, Cerf, 2010.


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dans une tradition qui s’enrichirait peu à peu sans aucune rupture, mais, ainsi qu’il a été dit, pour honorer l’autorité plus grande des divines Écritures. Cette lecture tentera, pour prendre une image chère à Origène, de désensabler les puits d’eau vive : Il y a les puits que les serviteurs d’Abraham ont creusés, mais les Philistins les avaient comblés de terre. C’est eux qu’Isaac entreprend d’abord de déblayer. Les Philistins détestent les eaux et aiment la terre. Isaac aime les eaux, il est toujours à la recherche de puits, il déblaie les anciens, il en ouvre de nouveaux. Regarde notre Isaac « qui s’est offert en victime pour nous » (Ép 5,2). Il vient dans la vallée de gérare, dont le nom signifie mur de clôture ou haie ; Il vient « détruire le mur de séparation, l’inimitié dans sa chair » ; Il vient enlever le mur de clôture, c’est-à-dire le péché qui met une séparation entre nous et Dieu, le mur de clôture qui s’élève entre nous et les vertus célestes ; Il vient « des deux n’en faire qu’un » (Ép 2,14) et la brebis qui s’était perdue, Il la rapporte « sur ses épaules » à la montagne et la ramène vers les « quatre-vingtdix-neuf autres qui ne s’étaient pas perdues » (Mt 18,12). Cet Isaac, notre Sauveur, une fois dans cette vallée de gérare, veut avant tout déblayer les puits qu’avaient creusés les serviteurs de son Père ; autrement dit, Il veut renouveler les puits de la Loi et des prophètes, obstrués de terre par les Philistins13.

Consacré à un auteur qui n’a même pas employé, à propos du Fils, le mot « consubstantiel » choisi par les Pères de Nicée pour anathématiser Arius et les siens, ce livre parviendra-t-il à démontrer qu’une théologie véritable peut se développer sans user de certains concepts que les temps ultérieurs ont apportés, et qu’elle risque même d’être plus fidèle aux saintes Écritures ? Rien n’est assuré d’avance, et seule une lecture suivie, attentive et patiente, des Catéchèses baptismales et de leur prologue pourra vérifier cet espoir, si elle permet à son auteur et à son lecteur de faire, avec le secours de l’esprit, quelques pas de plus vers la louange divine que doit éveiller en eux l’annonce de « la grâce [qui] surabonde » (Rm 5,20) au lieu même de leur péché. Mais, avant d’expliquer comment cette lecture procédera concrètement, et parce que la Parole de Dieu ne veut pas rester dans notre seule intelligence, mais percer dans notre cœur et façonner notre vie, il est bon de rappeler brièvement celle de Cyrille. Il naquit vers 313 à Jérusalem ou dans les environs. Nous ignorons qui furent ses parents. en revanche, 13.¥ORIgèNe, Homélies sur la Genèse, 13, § 2, SC 7 bis, pp. 313-315.


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nous savons que l’église de Jérusalem, mère de toutes les églises, fut décimée en l’an 70 de notre ère, quand la ville fut prise et soumise au pillage par les armées de titus, et qu’en 135 s’y réinstalla une nouvelle communauté, venue du paganisme et parlant grec, dont eusèbe de Césarée nous donne la liste des évêques. Comme toutes celles de l’Orient, elle fut sévèrement secouée en 307 par la persécution de l’empereur Maximin Daïa. Mais vint la paix constantinienne l’année même où Cyrille vit le jour. quelles études fit-il ensuite pour qu’on reconnût en lui un esprit cultivé et un orateur brillant ? quel état de vie choisit-il ? Fut-il d’abord moine ou ascète ? Nous savons seulement qu’en 343, alors qu’il était diacre, l’évêque de la ville l’ordonna prêtre, et qu’en 348 il eut à faire l’instruction des candidats au baptême. D’après Jérôme, c’est en l’an 350 qu’il fut consacré évêque, et reçut un rôle important, le siège de Jérusalem ayant depuis Nicée la prééminence sur les autres sièges de Palestine. en tout cas, sa nomination suscita d’emblée la jalousie d’Agace, évêque de Césarée, passé à l’arianisme et soutenu par l’empereur Constance. Celui-ci accusa injustement Cyrille, devant une assemblée d’évêques réunis à son initiative, d’avoir dilapidé les biens de l’Église en vendant des coupes d’or pour secourir les pauvres, et confondu en une seule les trois hypostases de la sainte triade. Il fut déposé en 357, exilé à Antioche puis à tarse, où il se rapprocha des « homéens » qui affirmaient le Fils « semblable au Père selon la substance ». Mais, la paix ayant été conclue entre « homéens » et « nicéens » au concile de Sirmium III, Cyrille fut réhabilité au concile de Séleucie. Pourtant, à peine rentré à Jérusalem, il dut en 360, sous le coup d’une nouvelle accusation d’Agace, s’exiler à nouveau. Cet exil ne dura que deux ans, parce qu’il profita, en 362, d’une décision de Julien l’Apostat, qui voulait diviser les chrétiens, pour revenir dans sa ville. Mais, en 367, l’empereur arien valens l’en chassa de nouveau. Il n’y retourna que onze ans plus tard, grâce à l’empereur gratien qui rappela chez eux les évêques bannis. en 381, trois ans après ce retour, il participa au concile œcuménique de Constantinople, où il fut reconnu par ses pairs comme l’évêque légitime de Jérusalem. en 386, après trente-six ans d’épiscopat dont seize passés en exil, il mourut, ne laissant pour seule œuvre qu’un recueil de vingt-quatre catéchèses. Les dixneuf premières (prologue compris), qu’on nomme « baptismales » parce qu’elles expliquent aux catéchumènes le Symbole de la foi, lui


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sont attribuées sans nulle contestation, quoiqu’elles aient peut-être été retravaillées par Jean son successeur (386-417). Datent-elles de 348, lorsqu’il n’était que prêtre, ou de 350, première année de son épiscopat ? L’incertitude n’est pas encore levée, bien que, au prologue de ces catéchèses, il se dise évêque. quant aux cinq dernières catéchèses, appelées « mystagogiques » parce qu’elles expliquent les rites du baptême, de la chrismation et de l’eucharistie, le ms. 394 de Munich les attribue à Jean. Mais ces indications codicologiques sont tardives et incertaines. quoi qu’il en soit, nul ne peut oublier que tous ces discours ont été prononcés sur le lieu même de la mort et de la résurrection du Seigneur Jésus. L’empereur Constantin l’avait fait couvrir d’une longue basilique comprenant en enfilade : un atrium, une église appelée martyrium qui servait aux assemblées, une basilique romaine longue de 45 mètres et plaquée de marbre polychrome, un espace vide autour du rocher du Calvaire situé près de l’abside de la basilique, un second atrium, et une dernière église de forme ronde, appelée Anastasis parce qu’elle était bâtie autour du tombeau vide. C’est dans la basilique que Cyrille prononça ses catéchèses « baptismales », sur le côté gauche de la dernière église que se trouvait la piscine baptismale et dans cette église que les nouveaux baptisés de cette année-là prirent part, pour la première fois, à l’eucharistie, puis reçurent, pendant toute la semaine qui suivit, les catéchèses « mystagogiques ». Ces dernières, courtes pour la plupart, ce livre les laissera de côté, parce qu’elles n’apportent rien, ou presque, sur l’intelligibilité propre du Symbole. Les autres, au contraire, s’en soucient délibérément et ce livre les commentera l’une après l’autre. Mais, comme certaines sont longues et que la traduction française14 de Jean Bouvet publiée il y a quinze ans dans la collection intitulée « les Pères dans la foi » compte près de trois cents pages, il ne pourra être question, faute de place, de les transcrire en totalité, en leur adjoignant leur interprétation. Aussi, en l’absence de toute solution qui aurait dispensé le lecteur de se procurer l’œuvre complète, ce livre prendra-t-il le parti de respecter sa division en paragraphes, de n’en citer que les phrases essentielles, de les mettre entre guillemets dans le corps du texte ou sans guillemets 14.¥Saint CyRILLe De JÉRuSALeM, Les Catéchèses baptismales et mystagogiques, Paris, Migne (coll. Les Pères dans la foi), 1993 (réédition inchangée en 2008).


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dans un paragraphe de corps inférieur, de faire chaque fois le résumé le plus exact possible d’une pensée qui croule sous l’abondance de ses citations bibliques et de ses associations d’idées, puis d’insérer librement l’interprétation théologique qui en soulignera, soupèsera, déploiera les articulations principales. Pour ce, l’auteur ne s’interdira pas de citer des auteurs, contemporains ou non, qui leur feront écho. et, chaque fois, il se comparera au roitelet qui peut voler aussi haut que l’aigle, parce qu’il se pose sur son cou et se laisse mener plus haut qu’il ne pourrait tout seul. Aura-t-il, ici ou là, emporté qu’il sera par son admiration devant telle ou telle phrase particulièrement belle et soucieux de partager à son tour le Credo qui le réjouit, fait dire au texte de Cyrille plus qu’il ne paraît porter ? Ce n’est pas à lui de répondre, puisqu’il se risque à faire goûter une œuvre encore peu travaillée, mais au lecteur. Celui-ci se trouve dans la même situation de liberté que lui et doit, lui aussi, se souvenir que l’homme connaît d’autant mieux le Dieu et Père de Jésus qu’Il Le sait encore inconnu, audelà de toute connaissance déjà venue de son esprit. Paris, trinité 2009.


2 Protocatéchèse PROLOgue DeS CAtÉChèSeS

Ce prologue se divise en deux parties d’égale longueur : nécessité d’une intention droite pour recevoir validement le Baptême (1-8) ; de quelques attitudes qui s’ensuivent (9-17).

a. Nécessité d’une intention droite. 1 • Les candidats au baptême se nommant « illuminés » dès qu’ils commencent, au début du Carême, leur ultime préparation à ce grand « mystère », c’est sur le bonheur accompagnant cette illumination que Cyrille ouvre son discours : « la douce odeur de l’esprit-Saint a déjà soufflé », les arbres sont en fleurs, et celles-ci annoncent de beaux fruits à venir. Mais, sitôt faite cette envolée, est posée une question : tous ceux qui ont été inscrits pour la sainte quarantaine ont-ils « l’intention droite » et l’espérance que « Dieu collaborera en tout pour leur bien » (Rm 8,28) en les enrichissant de biens toujours plus dignes de sa Largesse ? tous ont-ils fait le « choix sincère » que Dieu attend pour en faire ses « enfants » (1 Jn 3,1) ? en disant à chacun : « c’est ton choix, par sa sincérité, qui te rend susceptible d’être appelé », Cyrille tiendrait-il que le choix de la liberté humaine précède et conditionne la grâce ? Ce serait du pélagianisme avant la lettre. Mais, comme il a été question de l’action préalable de l’esprit, que la première catéchèse rappellera qu’il appartient à Dieu « de donner la grâce », à l’homme


Protocatéchèse

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« de l’accueillir et de la garder1 », la liberté ici interpellée est d’emblée située entre deux grâces, dont la seconde, celle du baptême à venir, est plus abondante que la première. C’est de cette liberté, fruit d’une première grâce, promesse d’une seconde, que les responsables de l’Église veulent s’assurer, autant que la chose est possible, pour que la grâce à venir ne soit pas offerte en vain, dans des cœurs que la première grâce n’aurait pas vraiment touchés, ni conduits à un véritable choix. 2 • Aussi, pour que personne ne dise : « Je vais faire l’essai du baptême et je verrai après », pour que tous se sachent vus par Dieu dont la science est « une merveille qui nous dépasse » (Ps 138,5), Cyrille donne-t-il l’exemple de Simon le magicien qui, s’étant fait baptiser par Pierre, voulut acheter à prix d’argent le pouvoir de répandre l’esprit saint. Cet homme, dit-il, fut « immergé et non baptisé », baptisé de corps mais non de cœur, et tous doivent fuir son attitude de vénalité et de duplicité, qui mène à une chute certaine. elle est même, selon la catéchèse vI, la racine de toutes les hérésies ; mais Cyrille ne rappelle pas que, d’après Ac 8,24, Simon s’est vite repenti de sa folie. 3 • Autre exemple pour montrer la gravité de la décision que les candidats ont prise de se faire baptiser le grand jour de Pâques : celui de l’homme qui fut exclu de la salle de noces pour ne pas avoir revêtu « la tenue de noces » (Mt 22,11), et avoir oublié que l’Époux, malgré sa libéralité, est clairvoyant et sonde les intentions secrètes des cœurs. La tenue de noces est certes l’intention droite, mais puisqu’il n’y a, dans la parabole du Seigneur, qu’une tenue possible, celle de l’Épouse, cette intention est l’accueil de l’incroyable appel aux noces que Dieu nous adresse, Lui qui veut, selon le prophète Osée, nous épouser « dans la justice et dans le droit, dans la tendresse et dans la miséricorde » (Os 2,21), c’est-à-dire dans la foi qui reconnaît qu’Il ne peut se donner davantage à nous. L’intention droite est l’ouverture du cœur à la gratuité de la grâce. 4 • La parabole des noces du Fils est reprise dans une invitation à tirer profit du Carême. Les ministres de l’Église ont laissé la porte ouverte à tous, mais il se peut que certains se soient inscrits avec un vêtement encore souillé, une intention quelque peu impure, des mœurs encore entachées de paganisme. qu’ils ne craignent pourtant pas, 1.¥Catéchèse I, § 4.


Prologue des catéchèses

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puisqu’ils ont encore quarante jours « pour déposer le vêtement [de fornication ou d’impureté], se laver, se revêtir du Christ et entrer dans la vie ». qu’ils n’oublient pas non plus que, s’ils ne le font pas, l’Époux ne les recevra pas avec Lui, l’esprit-Saint ne descendra pas sur eux, et leur baptême sera vain ou fictif. Le leur rappeler, est-ce faire de la pureté du cœur la condition de la grâce ? Pas le moins du monde, puisque la grâce s’est montrée dans l’appel qu’ont entendu les candidats, et n’attend que leur consentement pour se répandre en eux avec plus d’abondance. et c’est à sa lumière que prend sens l’œuvre de la liberté, réponse d’amour, elle-même donnée, à l’Amour premier et toujours plus grand de Dieu. De cet Amour, les catéchèses seront la manifestation de plus en plus claire, et celle-ci devra entraîner un changement total de conduite chez les auditeurs. Car c’est encore grâce que du temps leur soit encore donné pour cette transformation. 5 • Pendant l’ultime préparation au baptême, une véritable expérience de Dieu est ainsi offerte à ceux qui le demandent. quelle est-elle ? Cyrille la dit de manière indirecte en parlant de ceux qui sont peut-être venus pour plaire à leur femme, à leur mari ou à leur maître. Comme tous les autres, Dieu les prend tels qu’ils sont, non pour qu’ils demeurent ce qu’ils sont, mais pour qu’ils aillent plus loin, et découvrent le seul mobile qui vaille, et les dépasse tous, celui de l’amour heureux d’être conquis par un Amour qui le déborde de toutes parts. que tous acceptent, par suite, de cheminer de l’imparfait vers le parfait et, comme Jésus seul est « le chemin » (Jn 14,6), Le laissent mener à bonne fin cette rénovation d’eux-mêmes, ou se laissent aimer et porter par Plus grand qu’eux ! Cyrille l’exprime avec une image classique chez les Pères lorsqu’ils parlent de la Rédemption : « Laisse-toi prendre. […] Si l’hameçon de Jésus te prend, ce n’est pas pour la mort, mais pour la vie après la mort. » Autrement dit : n’aie pas peur de ce qui va t’arriver, jette-toi dans les bras de Jésus, crois qu’Il ne peut se dérober à ta confiance, Lui qui n’est que « Amour » (1 Jn 4,8), et « ne peut se renier » (2 tm 2,13). 6 • que le baptême soit l’accueil accompli de l’inimaginable Don que Dieu a fait de lui-même en Jésus, Cyrille le répète en introduisant l’une de ses pensées favorites. Si le candidat, dit-il, a déjà entendu autour de lui « l’écho de l’espérance, des mystères et des Écritures », c’est bientôt en lui, par le don de l’esprit-Saint, que viendra cet écho. Il saura « de quelle immense dignité Jésus le gratifie » ; il reconnaîtra


22

Protocatéchèse

« que sa charité surpasse toute connaissance » ; « par sa plénitude, il entrera dans toute la plénitude de Dieu » (Ép 3,19) ; il verra son âme consacrée à l’Époux céleste comme une épouse ; il s’émerveillera que lui soit donné un nom qui appartient à Dieu, celui de « fidèle (pistovı) », car Dieu, répète la Bible, est « fidèle et juste » (1 Co 1,9 ; Dt 32,4). que Dieu doive lui donner l’un de ses noms, et que le nom dise la personne dans sa relation à d’autres, cela implique que Dieu fera déborder sur lui ses propres biens, et qu’il Lui sera uni dans l’égalité propre à l’Amour, alors même qu’il se réjouira de Le savoir « plus grand que son cœur » (1 Jn 3,20). D’où la posture nouvelle qui s’ensuit : se fier en tout à Celui qui honore toujours sa promesse au-delà de toute attente, et dont l’affluence de la grâce excède l’indigence de celui qui la demande et la reçoit. 7 • À cet excès du don est lié le fait que l’homme ne soit baptisé qu’une fois, et que cette unicité soit un appel de plus adressé à sa liberté. Plus haut, Cyrille n’avait pas omis de dire : « Évite soigneusement que ton nom soit celui d’un fidèle, et ton intention celle d’un infidèle. » Il avait invité les candidats à habiter d’avance, par la droiture de leur intention, l’incroyable don qui leur serait fait. Maintenant, cette invitation à répondre par un amour authentique à la surabondance de bonté qui se répandra bientôt, se fait d’autant plus pressante qu’il est rappelé que le baptême n’est administré qu’une fois, sauf si l’on quitte une secte hérétique dont le baptême est invalide. Sur quoi se fonde cette unicité ? Sans doute sur des textes comme Ép 4,5 : « un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême », et Rm 6,4 : « Nous avons été ensevelis avec le Christ par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions aussi une vie nouvelle. » Car, de même que Jésus est mort et ressuscité pour nous « une fois pour toutes » (Rm 6,10), de même il n’y a pour nous qu’une renonciation à notre vie ancienne et qu’un commencement de vie nouvelle dans l’appartenance à Jésus. Retenons encore que le baptême n’est valide qu’à deux conditions : qu’y soit professée la vraie foi, et qu’une démarche libre et consciente y réponde chez celui qui le reçoit. grâce et liberté doivent s’unir ce jour-là au nom de Jésus, dont le chemin parmi nous fut unique. 8 • L’Amour attendant d’être reçu pour pouvoir surabonder dans le partage qu’Il fait de lui-même, Cyrille rappelle, à la fin de la première


Prologue des catéchèses

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partie de son prologue, que « Dieu ne cherche chez nous rien d’autre que la bonne intention », qui est accueil heureux d’être donné à soi-même dans une nouvelle création plus admirable que l’ancienne. Jointe à la foi dont elle est le fruit, cette intention conduit au pardon des péchés. et, comme « il n’y a pas de chemin plus court », tous doivent déjà renoncer à toute œuvre mauvaise, ne pas laisser leur esprit « rôder autour de la vanité » des idoles qui ne parlent ni ne sauvent.

b. Les attitudes qui accompagnent l’intention droite. 9 • en ce temps de préparation, de quelle façon l’intention droite se manifestera-t-elle ? elle sera une attention soutenue aux catéchèses qui apprendront de mieux en mieux la mesure sans mesure de la divine « Philanthropie » (tt 3,4). et cette attention se portera aussi sur les exorcismes, qui purifieront l’âme de ses scories, comme l’or au creuset. Ce sont, explique Cyrille, « des prières divines tirées des divines Écritures », que les candidats écouteront tête voilée, pour ne pas être distraits, et qui, en même temps, feront fuir le démon et procureront le salut. en raison de « la discipline de l’arcane » dont il parlera un peu plus loin, l’évêque n’expose pas le contenu de ces prières, mais précise qu’elles s’accompagneront d’insufflations, comme si le baptême s’y préparait, ainsi que le Nouveau testament s’est annoncé dans l’Ancien, et qu’une part de la grâce baptismale s’y donnât déjà sous le mode de l’espérance. en tout cas, c’est elle que Cyrille recommande : Restons attachés à l’espérance, frères, donnons-nous nous-mêmes et espérons, pour que le Dieu de l’univers, voyant notre disposition, nous purifie de nos fautes, nous invite à concevoir bon espoir au sujet de nos projets, et nous donne la conversion qui sauve. C’est Dieu qui a appelé ; toi, tu as été appelé.

Devant tant d’insistance sur ce qu’ont à faire les candidats, redisons la question qui nous soucie : leurs dispositions sont-elles la condition de la grâce qu’ils recevront en plénitude ? S’il en était ainsi, la grâce ne serait plus gratuite, mais le salaire d’un travail, et il n’y aurait pas, en conclusion de ce paragraphe, cette admirable phrase : « C’est Dieu


ont s e n s ge a p s e n au certai s e l b i on p s i d s pa e. g a t e l feuil


TABLE DES MATIÈRES

1.¥Argument …………………………………………………………

7

2.¥Protocatéchèse. Prologue des catéchèses ………………………… a. Nécessité d’une intention droite ……………………………… b. Les attitudes qui accompagnent l’intention droite ………………

19 19 23

3.¥Catéchèse I. Les dispositions de l’illuminé ……………………… a. Se dépouiller du vieil homme ………………………………… b. La surabondance de la grâce de Jésus …………………………… c. Pardonner et demander pardon …………………………………

31 31 34 35

4.¥Catéchèse II. La pénitence ………………………………………… a. Le péché et son pardon ………………………………………… b. Quelques exemples de repentance ………………………………

39 39 45

5.¥Catéchèse III. Du baptême ………………………………………… a. La grandeur du baptême ……………………………………… b. Le baptême proclamé par Jean le Baptiste ……………………… c. Le baptême offert par Jésus …………………………………… d. Exhortation finale ……………………………………………

53 53 55 58 65

6.¥Catéchèse IV. Les dix dogmes …………………………………… a. Introduction …………………………………………………… b. 1er dogme : un seul Dieu ……………………………………… c. 2e dogme : le Christ Jésus ……………………………………… d. 3e dogme : la naissance virginale de Jésus ……………………… e. 4e dogme : la mort et la sépulture de Jésus ………………………

67 67 70 73 75 77


402

Table des matières f. 5e dogme : la Résurrection et l’Ascension de Jésus ……………… g. 6e dogme : le Saint-Esprit de Dieu ……………………………… h. 7e dogme : l’âme humaine ……………………………………… i. 8e dogme : le corps de l’homme ………………………………… j. 9e dogme : la résurrection des morts …………………………… k. 10e dogme : les divines Écritures ………………………………

78 79 81 83 86 87

7.¥Catéchèse V. La foi ………………………………………………… a. La foi comme « chose première » ……………………………… b. Exemples bibliques de la foi …………………………………… c. Foi « dogmatique » et foi « charismatique » ……………………

91 91 95 98

8.¥Catéchèse VI. La monarchie de Dieu …………………………… a. La gloire une du Père et du Fils ………………………………… b. La transcendance de Dieu par rapport à notre pensée …………… c. La suréminence égale de Dieu ………………………………… d. Réfutation du polythéisme …………………………………… e. Réfutation des doctrines dualistes ……………………………… f. Réfutation de Simon le magicien ……………………………… g. Réfutation de la gnose au nom menteur ………………………… h. Réfutation du manichéisme …………………………………… i. Exhortation finale ………………………………………………

101 101 104 112 114 117 118 119 121 127

9.¥Catéchèse VII. Le Père …………………………………………… a. Le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ ………………… b. La distinction entre « nature » et « position » …………………… c. Invitation à la conversion ……………………………………… d. Honorer ses parents selon la chair ………………………………

129 130 137 147 149

10.¥Catéchèse VIII. Le « Pantocrator » ou le Roi des rois …………… a. Dieu règne sur toutes choses …………………………………… b. Rien n’échappe au Règne de Dieu ………………………………

151 154 157

11.¥Catéchèse IX. Le Dieu créateur ………………………………… a. L’ineffabilité de Dieu ………………………………………… b. L’harmonie du ciel et de la terre ……………………………… c. Fléchir les genoux devant l’Auteur de toutes choses ……………

163 165 171 178

12.¥Catéchèse X. La Seigneurie du Fils unique ……………………… a. Le Père et le Fils ……………………………………………… b. Les noms du Christ …………………………………………… c. La Seigneurie de Jésus dans les Écritures ……………………… d. Jésus, Médecin et Grand prêtre ………………………………… e. Les innombrables témoins du Christ ……………………………

179 180 182 188 194 197

13.¥Catéchèse XI. La Filiation divine de Jésus ……………………… a. La génération éternelle du Fils …………………………………

199 203


Table des matières

403

b. La perfection de l’éternelle génération du Fils ………………… c. L’incompréhensibilité de la divine génération ………………… d. Le double rejet de l’arianisme et du sabellianisme ……………… e. Le Christ est, avec le Père, l’auteur de l’univers …………………

208 211 214 219

14.¥Catéchèse XII. L’« inhumanisation » du Fils de Dieu …………… a. Introduction …………………………………………………… b. Les raisons de l’« inhumanisation » du Fils de Dieu …………… c. Le temps, le lieu et le mode de l’« inhumanisation » du Fils de Dieu … d. Réponses aux objections contre la naissance virginale …………

223 223 229 244 249

15.¥Catéchèse XIII. La Croix du Fils de Dieu ……………………… a. La gloire de la Croix …………………………………………… b. Les multiples témoignages rendus à la Passion de Jésus ………… c. Être fier du signe de la Croix ……………………………………

255 255 261 279

16.¥Catéchèse XIV. La Résurrection et l’Ascension ………………… a. Introduction …………………………………………………… b. La Résurrection et ses preuves scripturaires …………………… c. L’Ascension et ses preuves scripturaires ………………………… d. Exhortation conclusive …………………………………………

283 284 290 304 308

17.¥Catéchèse XV. La consommation des siècles …………………… a. Les Avènements de Jésus ……………………………………… b. Les signes avant-coureurs de la Parousie ……………………… c. La venue préalable de l’Antéchrist ……………………………… d. Les circonstances du retour du Seigneur ……………………… e. L’éternité du Règne du Christ …………………………………

311 311 316 319 322 325

18.¥Catéchèse XVI. Le Saint-Esprit

a. La confession de la sainte Triade ……………………………… b. Les œuvres de l’Esprit ………………………………………… c. L’Esprit saint dans l’Ancien Testament …………………………

329 333 339 352

19.¥Catéchèse XVII. Le Saint-Esprit (suite) ………………………… a. Les noms bibliques de l’Esprit ………………………………… b. L’Esprit saint dans le Nouveau Testament ……………………… c. Le baptême dans l’eau et l’Esprit saint …………………………

355 355 358 369

20.¥Catéchèse XVIII. La résurrection de la chair, l’Église et la vie éternelle ………………………………………………………………… a. La résurrection des morts ……………………………………… b. L’Église ……………………………………………………… c. La vie éternelle ………………………………………………… d. Exhortation finale ……………………………………………

371 371 384 388 390

…………………………………


404

Table des matières

Brève bibliographie …………………………………………………… Œuvres patristiques ……………………………………………… Études diverses …………………………………………………

395 395 397

Auteurs cités …………………………………………………………

399

Table des matières ……………………………………………………

401


L

Michel CORBIN, jésuite, professeur honoraire de l’Institut Catholique de Paris, professeur invité au Centre Sèvres, dirige, aux éditions du Cerf, la publication de l’œuvre complète de saint Anselme. Il a également publié : Le Chemin de la théologie chez Thomas d’Aquin, L’Inouï de Dieu, Prière et raison de la foi, L’Entre-temps, La Trinité ou l’excès de Dieu, La Paternité de Dieu, Résurrection et Nativité, Grâce et liberté chez Bernard de Clairvaux, Saint Anselme, Espérer pour tous, La Vie de Moïse selon Grégoire de Nysse, L’Esprit Saint chez Basile de Césarée.

Diffusion : cerf

Illustration de couverture : © mrfotos_fotolia - Fotolia.com.

es dix-huit catéchèses « baptismales », commentées ici par Michel Corbin, ont été prononcées par Cyrille de Jérusalem sans doute durant le Carême de l’an 350, un quart de siècle après le premier concile œcuménique de Nicée. Elles seules nous restituent, dans un ensemble organisé, l’enseignement que les évêques nicéens dispensaient à ceux et celles qui se préparaient au baptême. Tous ceux qui les connaissent admirent leur saveur unique, toute de spontanéité dans l’exposition des articles de la foi, de fraîcheur dans l’expression, de décision de ne rien dire qui aille audelà des Écritures, de chaleur dans l’exhortation à « rendre grâce et gloire à Dieu comme Dieu [toujours plus grand]» (Rm 1,21). De là découle une volonté de ne jamais dissocier ce que les Pères appellent « théologie », contemplation du mystère de Dieu, et ce qu’ils nomment « économie », recueil de la surabondance de grâce éclose à la Pâque de Jésus.

Les catéchèses baptismales de Cyrille de Jérusalem  

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