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24 juin On célèbre ce jour la naissance de san Ghjuvani Battista (fig. 1), ils de Zaccaria et de Lisabetta. Elle l’a mis au monde, bien qu’elle fût stérile et d’un âge avancé. L’archange Gabriel apparaît à Zaccaria et lui annonce la naissance de son fils et son grand destin. De nombreux signes auraient annoncé sa venue et celle du Christ six mois plus tard. Élisabeth et Marie étaient cousines. Il est nommé le précurseur car il naît six mois avant.

San Ghjuvani Il est le seul saint dont on célèbre la naissance, car habituellement la fête se situe à la date de la mort du saint et donc de sa « naissance au ciel ». Quelques rares églises, comme celle d’A Porta en Castagniccia, célèbrent sa mort le 29 août. Il fut décapité par le roi Hérode et sa tête offerte à Salomé qui l’avait demandée en remerciement d’une danse, à la demande de sa mère (fig. 2 et 3). Il est le dernier prophète de l’Ancien Testament et le premier prophète de la nouvelle religion. Il prophétisa l’avènement du christianisme et la venue du messie, il exhortait les gens à la pénitence. Il les immergeait dans l’eau du Jourdain pour les purifier de leurs péchés et pour les faire naître à une nouvelle vie (fig. 4). C’est pourquoi il est surnommé « baptiste », « battista ».

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1. Saint Jean Baptiste. Tabernacle de l’église de C asamàcciule. 2. Décollation de saint Jean Baptiste. Église de Moïta. 3. Saint Jean a été décapitépar le roi Hérode. Église de Vènacu. 3A. Décollation de saint Jean. Porte de l’église de Piazzoli d’Orezza. 4. Baptistère. Orezza.

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San Ghjuvani Battista est celui qui a baptisé le Christ (fig. 5 et 6), il symbolise donc la conversion au christianisme. C’est pourquoi de nombreuses églises de pieve qui étaient aussi des baptistères lui sont dédiées (fig. 7 et 8). Sa fête, située au solstice d’été, est venue remplacer d’anciennes célébrations. D’autres saints ont eux aussi servi à annexer ces anciennes célébrations, notamment san Petru, fêté le 29 juin, où l’on retrouve les mêmes rites que pour la San Ghjuvà.

5. Baptême du Christ par saint Jean Baptiste. Église de Sant’Andria di u Cotone. 6. Saint Jean Baptiste, symbole de la conversion au christianisme. Église de Ficaghja.

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7. Baptistère de l’église de Felce. 8. Baptistère de l’église d’A Parata d’Orezza.

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Comme pour le solstice d’hiver, il s’agissait d’un moment clé du calendrier, c’est une des portes de l’année. Le solstice d’été est le moment où le soleil atteint sur l’horizon ses levers et couchers les plus au nord. Le jour prédomine sur la nuit. Après ces journées les plus longues et les plus éclairées de l’année, le jour va recommencer à décroître. Premier jour de l’été, le solstice ouvre la période des grosses chaleurs. C’est le temps des moissons. La nature brûlée se recroqueville et sèche. Mais peu à peu, la nuit l’emporte sur la lumière. À la Saint-Jean, comme durant la nuit de Noël, des trésors apparaissent. Les rayons de lumière du soleil levant, l’ombre d’un rocher gnomon, indiquent où sont cachés de fabuleux trésors. Le diable aussi, à minuit, laisse voir ces fortunes cachées sous sa garde. Ces croyances sont identiques à celles sur la nuit de Noël et sont issues d’anciens cultes liés aux solstices et à la lumière. C’est sans doute pour cela que l’on signale aussi, ce jour-là, des phénomènes lumineux remarquables. Ainsi, on dit que le soleil, au lever, tourne sur lui-même et change plusieurs fois de couleur. Dans la Gravona, les pricàntuli, prières pour l’ochju ou divers maux, pouvaient se transmettre, durant la nuit qui précède la Saint-Jean, comme à Noël. C’est une référence directe aux solstices et une survivance de leur importance et de leur réciprocité. Noël et la Saint-Jean se répondent, les deux fêtes célèbrent les portes de l’année et les points extrêmes de la course solaire.

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Les feux La veille de la San Ghjuvà, dans toute la Corse, on allumait de grands feux pour fêter le solstice d’été (fig. 9). Durant plusieurs jours, les jeunes gens rassemblaient les combustibles nécessaires. Comme pour tous les autres feux collectifs, le vol est de rigueur, car il s’agit de prélever, sur les réserves de chacun, la part du groupe (fig. 10). On préparait aussi des fagots, on cueillait des herbes et plantes diverses qui selon les régions composent le feu. Le feu est rarement composé de grosses bûches car, à la différence des autres feux, le feu de la Saint-Jean doit être fait de fagots légers et d’herbes odorantes qui produisent beaucoup de fumée. Dans beaucoup de villages, on recommandait d’éviter les grandes flammes qui compromettraient les sauts et les rites qui se déroulaient autour des feux. Par exemple, à Purti Vechju, le feu est uniquement composé d’immortelles. À Casamàcciuli, quelques semaines avant la veillée de la Saint-Jean, les villageois cueillaient des branches de genêt de Corse (a coria) pour les faire sécher. La fleur jaune du genêt est appelée ici u fiore di San Ghjuvà. Ils confectionnaient avec des fagots (i carchi) utilisés comme combustible pour le feu de la Saint-Jean. D’autres villages utilisaient du genévrier. Ces plantes sont odorantes, mais on peut remarquer que l’immortelle ou le genêt ont des fleurs jaunes qui évoquent le soleil. R. Multedo a relevé plusieurs noms donnés aux feux selon les villages de Corse : u faloru

à Moita et Orezza, l’abbruschju à Vivariu, u castellu à Serra di Scopamena, u fucaronu à Alisgiani, u fucarolu à Cervioni, u fucarellu à Bastia, u fucarecciu à Cassanu, u capanicciu à Purti Vechju et Sotta… L’Église n’ayant pas réussi à éradiquer ces rites a cherché à les intégrer. Ainsi, les prêtres bénissaient le feu, bien souvent dressé devant l’église du village. Dans de nombreux villages, on sonnait également les cloches avant d’allumer le feu. Les herbes produisaient des fumées odorantes auxquelles on prêtait des pouvoirs de purification (fig. 11). C’est pourquoi on faisait passer les animaux dans cette fumée, par sfumà li. Les gens aussi passaient dans la fumée pour se purifier et se préserver de maux à venir ou pour guérir ceux existant. Tout au long de l’année, la fumée est utilisée par les signadori pour enlever le mauvais œil, on nomme cette pratique sfumà. On met dans une pelle, en plus des palmes et des crucette, des grains de gros sel, on ajoute les charbons prélevés dans les feux de Noël ou de la Saint-Jean.


9. Fucaré à Bastia. Au fond, à droite, l’église Saint-Jean-Baptiste. 10. Feu de la San Ghjuvà à Tallone.

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11. Feu d’immortelles à Porti Vechju. Il doit dégager beaucoup de fumée qui a le pouvoir de purifier. 11A. Les bergers sonnaient di u cornu pour communiquer entre eux le soir des feux de la Saint-Jean.

Ces feux d’herbes font peu de braises, mais les cendres étaient récupérées. Les femmes pensaient que « a cennera di San Ghjuvani » blanchissait le linge plus que toute autre. L’abbé Mondoloni raconte que, dans les temps anciens, à Purti Vechju, les habitants du quartier de l’église jetaient de la cendre chaude contre la façade de leurs maisons pour les purifier. D’autres récupéraient de la cendre froide le lendemain, ils la versaient dans un bocal et la conservaient à la maison. Ils embrassaient le pot de cendre ou le charbon, puis se signaient avant de le placer symboliquement dans la cheminée éteinte. Mais souvent pour avoir quelques braises ou un tison, les gens rajoutaient quelques bûches afin de pouvoir ensuite ramener le tison à la maison. Ils le plaçaient dans la cheminée et ils conservaient le charbon comme protection, exactement

comme à Noël. Le pot de cendres remplace cette pratique et atteste de l’importance d’établir un lien entre le feu collectif, sacré, et le feu familial. Selon Petti Rossu (1927), les enfants partaient chercher des bulbes d’asphodèles et les faisaient chauffer dans la cendre et les braises. Quand a maciàpula (le bulbe), commençait à siffler, ils le frappaient sur des pierres lisses pour le faire éclater, comme un pétard actuel. Cette pratique se retrouvait dans tous les villages de Corse ; il s’agissait aussi d’un rite faisant référence à des croyances très anciennes, où ce type de son éloigne les mauvais esprits. De plus, ici, on utilise l’asphodèle, plante au cœur des croyances, que l’on retrouve dans les mains des mazzeri lors des batailles du 31 juillet.

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Cette plante est en relation avec l’au-delà, avec les franchissements, avec la mort. À Felce, il y avait plusieurs feux sur les différentes places du village mais certaines familles allumaient des petits feux devant leurs maisons. C’est une pratique courante notamment dans les habitats éloignés. Les bergers (fig. 11A), sur les montagnes, allumaient, eux aussi, des feux devant leurs bergeries. Ghjuvacchinu Acquaviva, berger dans le Falasorma, se souvient : « Pour la San Ghjuvà, le soir, tout le monde faisait les feux, près de toutes les bergeries. De la vallée, on voyait les feux sur les crêtes. Chacun voyait le feu de l’autre. On buvait et mangeait autour du feu, toute la nuit. On sonnait du cornu, tour à tour, on se répondait d’un feu à l’autre. Ci era l’allegria. »

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Petti Rossu rapporte la croyance qui veut que les petites étincelles (e calisgine), qui s’envolent vers le ciel et semblent s’éteindre, en réalité, entrent au paradis (fig. 12). Elles sont nommées ailleurs i streghi. Dans ces deux exemples, les croyances expriment un lien entre le feu et l’au-delà. Le feu transforme, transmute, et permet ainsi les échanges. Il est au centre des rites anciens. Il est le pivot qui permet de faire communiquer les mondes, les vivants et

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les morts. Le groupe se rassemble autour, communique avec les morts, tisse ses liens, et prête serment. Autour de ces feux de lumière, la communauté s’unit et célèbre la course de l’astre solaire et les cycles du Temps. La ronde des danses autour du feu, le rond du foyer sont identiques au soleil et à son parcours (fig. 13, 14 et 15). Les rites et les gestes venus du fond des âges permettent

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12. Selon les croyances, les étincelles (calisgine) qui s’envolent vont au paradis. 13. Ronde à Tallone. 14. Rite venu du fond des temps, la ronde des danses rappelle le soleil et son parcours. 15. Hommes, femmes et enfants étaient unis dans une même danse. Tallone. 16. Mât à Santa Lucia di Tallà dans les années 1935.

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rapidement possible pour décrocher ces offrandes (fig. 16).

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Ainsi à Arbiddara, en 1897, selon Jules Agostini, les villageois coupaient un beau peuplier bien droit, la veille de la fête, et le plaçaient sur la place de l’église. Les enfants déposaient des fagots tout autour, puis la nuit venue, on y mettait le feu.

l’harmonie avec les cycles du temps, harmonie indispensable à la marche du monde.

U maghju : l’arbre et le mannequin Souvent, au centre du foyer, on dressait u maghju, le mât de cocagne. Un jeune arbre, bien droit, généralement un pin ou un peuplier, était coupé, dressé et décoré. On avait pris soin de lui ôter toutes les branches, en laissant juste quelques-unes au sommet, puis on écorçait le tronc afin qu’il soit bien lisse. On l’enduisait même

souvent de graisse pour le rendre glissant et rendre l’ascension difficile. On le décorait de rubans, de couronnes, de branches ou de bouquets de fleurs. On y accrochait des fruits secs, de la charcuterie, des friandises. À Azilonu, on accrochait au sommet une couronne de millepertuis, i fiori di Gan Ghjuvani o a tomba pulgia, plante sacrée avec laquelle ils faisaient l’ogliu di a San Ghjuvà. À Zèvacu, on mettait les premières cerises mûres en haut du maghju.

À Poghu di Nazza, il y avait le mât enduit de graisse avec des victuailles accrochées et le feu autour. Quand il y avait les braises, chacun tentait de grimper avec le risque de tomber dans les braises. Il y avait une farandole autour quand quelqu’un grimpait. De même à Ghjunchetu, on dressait le mât au centre d’un feu d’immortelles, d’herbes odorantes et d’arbustes. Une fois qu’elles 16

Les jeunes gens rivalisaient d’adresse pour grimper jusqu’au sommet le plus

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étaient consumées, et qu’il n’y avait plus de flammes, les jeunes gens tentaient l’ascension du mât. Le mât de cocagne est dressé aussi à d’autres dates du calendrier, lors de fêtes patronales ou lors des fêtes électorales (fig. 17). Cette coutume se retrouve à

l’identique dans de nombreuses régions d’Europe et notamment en Italie. Beaucoup grimpent au mât avant que le feu soit allumé, d’autres, après. En Corse, plusieurs feux de Noël sont construits autour d’un arbre, un pin à Vènacu, un peuplier à Arbiddara. Mais 19

le bûcher est différent de celui de la Saint-Jean. Il se compose de bûches et de gros fagots et les flammes doivent alors embraser l’arbre et monter très haut dans le ciel. Mais on retrouve aussi la couronne qui, notamment à Arbidarra, était placée au sommet de l’arbre. Dans divers villages, on brûlait un mannequin, comme lors du carnaval. Ainsi, à Bastia, R. Multedo nous dit qu’on le nommait Tumasginu, il était fait de paille et assis sur une chaise que l’on plaçait au sommet du bûcher. Pour Lucie Desideri, il s’agit du « Vieux ». Ce mannequin, comme celui de carnaval, représente d’anciennes divinités des cycles de la végétation et du temps au cœur de ces célébrations. En un très vieux sacrifice, on les brûlait afin de renouveler le cycle et de faire tourner la roue du Temps. Le pin, le peuplier, le mât de cocagne, sont comparables au mannequin, ils appartiennent à un fond de croyances communes et renvoient sans doute au même mythe. Ils symbolisent l’arbre de vie, qui procure aux hommes l’abondance symbolisée par ces offrandes à conquérir. L’abondance est aux mains des puissances des Enfers et on doit aller la chercher, l’arracher aux divinités

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17. Mât à Sartè au début du xxe siècle. 18. Feu de la Saint-Jean à Purti Vechju. 19. Saut du feu de Saint-Jean à Purti Vechju. 20. Un défi pour les jeunes gens. 21. On allumait des petits feux pour pouvoir les sauter.

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des morts qui les tiennent en leur pouvoir, comme le font les « bons » sorciers ou les chamanes dans plusieurs régions d’Europe. Grimper en haut du mât, au centre du feu, symbolise en quelque sorte un voyage dans l’Autre Monde. Il est aussi l’axe des mondes, comme le suggère le choix d’un arbre bien droit, qui unit les diffèrent niveaux et permet les passages. Axe pivot qui ordonne et unit, afin d’empêcher le chaos et de permettre aux hommes de vivre en harmonie avec les forces de la Nature ainsi maîtrisées. Ces rites et croyances se retrouvent à d’autres dates du calendrier, aux huit temps de l’année. Les survivances ont pris divers aspects, parfois obscurs, mais l’on devine encore la trame des mythes anciens que l’on a pourtant voulu occulter..

Cumpà è cummà Autour des feux, divers rites avaient lieu (fig. 18). Les jeunes gens dansaient, chantaient, faisaient des rondes et des farandoles. Ils sautaient par-dessus le feu (fig. 19, 20 et 21).

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22. Rite de cumpà, cumà devant le feu de la SaintJean. Un serment pour la vie. Tallone. 23. Les deux compères croisent d’abord les bras en récitant une prière. Tallone. 24. Après s’être embrassés, les deux compères vont se vouvoyer pour la vie. Tallone.

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Mais ce jour-là, un rite plus particulier se déroulait : cumpà è cummà, ce sont de très vieux rites de compérages Les rites de compérages se retrouvent aussi hors de Corse. Il s’agit de prêter serment d’amitié devant le feu (fig. 22). Un jeune homme et une jeune femme se liaient d’amitié pour la vie, ils se devront ensuite une entraide mutuelle jusqu’à leur mort. Ce rite, tombé en désuétude, était très important dans les temps, car il instaurait une obligation d’entraide et de devoirs qui était ritualisée par le serment devant le feu collectif. Ces liens d’amitié acquéraient une dimension sacrée, et devenaient aussi forts que des liens de sang. La trahison de ce serment portait malheur et atteignait la personne dans sa vitalité et dans sa fécondité, comme le mentionnent les menaces des pricàntuli que l’on récitait pour l’occasion.

cumpare o cummare d’abbruschju, nom du feu de la Saint-Jean dans sa région. Le feu est ainsi créateur de liens indissolubles et garant des pactes. Il sanctifie aussi.

Pour matérialiser et garder en mémoire ce lien, les compères devaient se vouvoyer toute leur vie. Le vouvoiement était aussi une façon de montrer l’importance de la personne, la gravité et la solennité de l’engagement. Dans le centre de la Corse, Pascal Marchetti ajoute qu’on les nommait

Dans certains pays d’Europe, l’Église a préféré récupérer ce rite en célébrant des sortes de mariages, sacralisant les liens par des prières et par la bénédiction chrétienne. En Corse, le rite se déroulait uniquement autour du feu, il ne semble pas que l’église soit intervenue dans ces serments.

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Les gestes et les prières effectués lors du rite de compérage varient selon les villages. La trame est pourtant commune. Quand le feu était consumé et qu’il restait juste les braises, les jeunes gens se plaçaient face à face, soit de part et d’autre du feu, soit audessus d’un tison, soit à côté du feu. Certains prenaient le tison à la main et ils le tenaient à deux. Souvent, les gens se prenaient par les poignets opposés, en croisant et décroisant les bras, tout en récitant la prière, una pricàntula, un’incantìcula (fig. 23 et 24).

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On jetait parfois un cheveu dans le feu, en le mentionnant dans une prière qui disait que « lorsque le cheveu serait retrouvé leur lien serait rompu ». Les cheveux sont utilisés dans les croyances pour « lier », mais surtout pour « signer » les personnes en leur absence. Car les cheveux passent pour contenir la force vitale d’une personne et sont ainsi un lien direct, ils « résument » en quelque sorte l’individu et son vécu. Très importants dans les croyances, ils relient aussi les hommes à l’Invisible. D’autres crachaient entre les bras. Le crachat, comme le cheveu, est une émanation de la personne, un fluide qui lui aussi garde un lien avec le corps. Il est communément utilisé lors des serments et des pactes dans beaucoup de civilisation où il est en quelque sorte une signature. À Casamàcciule, chaque quartier allumait son propre feu. Maria Fabiani et Mathieu Geronimi se souviennent : « On était tous réunis autour du feu. Les enfants sautaient par-dessus les flammes et les jeunes filles faisaient des rondes autour du feu. On allait aussi visiter les feux des autres quartiers, c’était une occasion de se voir et de saluer parents et amis. Quand le feu était presque éteint, on brûlait les croix tressées l’année précédente puis il y avait le rite de cumpà, cumà. Deux personnes se mettaient l’une en face de l’autre, devant le feu. Le demandeur de cumpà-cumà prenait un petit morceau de charbon toujours incandescent et il essayait de le garder le plus longtemps possible sur la paume de sa main puis il le passait à l’autre personne placée en face de lui. L’autre personne faisait de même en lui redonnant

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le charbon. Pendant que le charbon passait d’une main à l’autre, les deux personnes (hommes ou femmes) récitaient à haute voix : O cumpà, o cumà Pè a festa di San Ghjuvà Cari, èramu prima Mà più, saremu avà Quandu ritroveremu què Ci chjameremu tù è tè. À la fin de la soirée, en sautant au-dessus des braises, raconte Maria Fabiani, les hommes chantaient des chansons osées, pour se moquer d’eux-mêmes et des autres villageois : Ch’elle ingròssinu e vostre arechje Cum’è mànichi di sechje Ch’elli ingròssinu i vostri nasi Cum’è mànichi di vasi Ch’elli ingròssinu i vostri cuglioni Cum’è mànichi di baglioni. » Les pricàntuli sont assez simples et évoquent toujours les principales préoccupations des sociétés traditionnelles : la fertilité et la vitalité des êtres. Mais ici, elles sont associées de manière directe au végétal. Les cheveux doivent devenir aussi forts que des racines de chênes, le dos doit avoir la force et la droiture du pin. La voix est aussi mentionnée. Le lit, associé à la fougère, qui le composait souvent est évoqué. Ou l’ordre les choses : « les poireaux dans le jardin et les poissons dans la mer », ainsi sera leur amitié. Par contre les menaces évoquent la sécheresse, c’est-à-dire la mort. L’homme est compris comme un végétal soumis aux cycles du temps, aux sécheresses… Homme et bois sont confondus, comme

lors du feu de Noël où une bûche représente un individu, voire la famille entière. Ce thème se retrouve dans la parole u ceppu, la souche, qui désigne le lieu d’origine de la famille. Les saints invoqués le plus fréquemment sont saint Jean, très souvent associé à san Petru, plus rarement on ajoute aussi saint Paul. Dans le Sartenais, on trouve Ghjacumu Baronu qui pourrait être saint Jacques le Majeur, pourtant fêté un mois plus tard, le 25 juillet. Parfois son nom est précédé de « san », d’autres informateurs l’omettent. Difficile de savoir si c’est un oubli ou un rajout. Les fêtes de la Saint-Jean et de San Petru se confondent, c’est pourquoi ils sont communément associés dans les prières.

Biscottini umberto l’anima della Corsica Per san Pè, per san Pè pè la sera di San Ghjuvà a sera di San Ghjuvà usa in tutti li lochi di chjamà li cumpari è d’incendi li so fochi ch’elle cresca la to treccia cume gradica di leccia ch’ellu ingrossi lu to spinu cume gradica di pinu.

Olmeta di Capi Corsu  A. Vecchioli A sera di a San Ghjuvà, chì cumpà è cummà ùn si chjamerà a so funtanella si secchera.


Henry Ortoli Picci cumpà picci cummà pà lu biatu san Ghjuvà.

Sartè Picci cumpà, picci cummà par san Petru è par san Pà, è par san Ghjacumu Baronu, ch’idda creschi la so tricci com’è radica di licci.

Petti Rossu Cumpà è cummà per la fede di san Petru è di san Ghjuvà cari èramu prima, è più saremu avà basgiemu ci o cumpà.

À Urbalacò Picci cumpà, picci cummà a bona sera o san Ghjuvà chì i ràdichi di a noci mantenghi à nostra boci chì i ràdichi di filetta mantenghi u nosciu lettu chì i ràdichi di a leccia mantenghi a noscia treccia tinemu ci cari, o san Ghjuvà.

La mer et l’acqua di San Ghjuvà Parce qu’il a baptisé Jésus dans les eaux du Jourdain, on attribue à san Ghjuvani un pouvoir sur la mer (fig. 25). La mer, en Corse, a une forte connotation négative, due aux vicissitudes de l’histoire mais aussi aux nombreuses croyances qui y situent les demeures des ogres, diables et maghi. Des dragons surgissent de ses eaux, tandis qu’arrivent ou partent par mer, sur des barques, diverses saintes héritières de déesses oubliées. La mer appartient aux Autres, aux puissances de la mort, et est un chemin vers l’Au-delà. C’est pourquoi on retrouve de nombreux interdits, voire même un ostensible désintérêt pour la mer en Corse, notamment de la part des bergers.

À Azilonu :

on se tenait les mains au-dessus du feu et on croisait et décroisait les bras en disant :

Cinci cumpare è cinci cumare par i chjavi di san Petru è di san Paulu, par lu focu di san Ghjuvani, una radica di leccia ci mantenga à nostra treccia una radica di granu ci mantenga u nostru pani una radica di filetta ci mantenga u nostru lettu una radica di bussu ci mantenga u nostru lussu.

Ch’ella durghi A vostra treccia Quant’è e radiche di leccia Ch’ellu durghi U vostru nasu Quant’è e manechje di vasu Ch’ellu durghi u vostru spinu Quant’è i fusti di pinu Chì vò abbiate favori Quantu maghju spunta fiori Pò avè inamorati Quant’ellu ci hé Fiori in stu pratu.

Purti Vechju À Vezzani

Les enfants et les adultes sautaient le feu en prononçant une prière :

Cumpà, cummà pè quantu ci pare, i porri sò in l’ortu, i pesci sò in mare, à chì ùn si chjamerà cumpare, cummare, si siccherà un bracciu ò una manu, basgiemu ci cumpà, cumà.

Piccia cumà, piccia cumà Pè lu biatu san Ghjuvà Pè san Petru e pè san Paulu. Pè san Petru e pè san Ghjuvà Chì ti crìschinu i to panni Chì ti crìschinu i to tricci Quant’è ràdichi di licci Chì tù appii dinari Quant’è ci hè rena in stu mari

Poghju di Nazza Cumpare, cumare, Per quantu ci pare

S’y baigner ne pouvait donc pas être un acte neutre et nécessitait l’intervention des saints pour rendre propice cet espace naturellement hostile aux hommes (fig. 26). Ainsi, à Purti Vechju, les enfants guettaient depuis la marine le passage de la procession. C’était le signe pour prendre le premier bain de l’année dans l’acqua di San Ghjuvà. « On ne se baignait jamais avant la célébration de San Ghjuvà, cela portait malheur », affirme l’abbé Sébastien Mondoloni. Cet interdit se retrouve dans toute la Corse. Bien qu’on retrouve mention de « l’ouverture » de la période des bains à d’autres dates comme la Sant’Èramu ou la Sant’Antonu di Pàduva. Toujours à Purti Vechju, l’abbé Mondoloni nous signale que certaines personnes se baignaient tous les soirs, pendant vingt-

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deux jours précédant la Saint-Jean pour « prendre les eaux » en une sorte de cure avant de partir à la montagne. Donc à partir de la Sant’Èramu, patron des marins, jusqu’à la San Ghjuvani, « gardien des Eaux ».

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25. Fête de Saint-Baptiste à Aiacciu au début du xxe siècle. Coll. Terry Campana.

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26. Les premiers bains avaient lieu à la Saint-Jean.

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27. Bénédiction de la mer à Aiacciu entre les deux guerres. Coll Terry Campana. 28. Le jour de la Saint-Jean, l’eau des fontaines avait des vertus miraculeuses. 29. Le jour de la Saint-Jean, des jeux étaient organisés pour les enfants. Courses de sac. 30. La statue de saint Jean Baptiste est décorée d’épis de blé et de branches de myrte.

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R. Multedo nous signale plusieurs bénédictions de la mer à cette date (fig. 27). Il ajoute que dans le Fiumorbu, à l’aube, les gens voyaient des croix dans le ciel, c’était, pour eux, le Christ qui bénissait la mer. Il rapporte aussi un témoignage d’une personne de Saint-Florent qui se souvient qu’enfant, les nageurs entamaient une sorte de chjami è rispondi avant de se baigner : « Groupés sur la berge, dans l’attitude du nageur qui va plonger, nous adressions la question suivante : “Di quale hè st’acqua ? du côté opposé, où un grand s’était caché, parvenait une réponse lente, caverneuse, la voix de Dieu : “Hè di san Ghjuvani”, “U Signore ci accumpagni per cent’anni !” » puis ils plongeaient tous ensemble. L’abbé Casta précise que, avant de se jeter à la mer, il fallait toucher l’eau et faire le signe de croix. L’eau, ce jour-là, avait des vertus particulières et beaucoup se baignaient alors pour en capter les bienfaits, pour guérir de certaines maladies ou simplement pour se purifier. Cette « eau de Saint-Jean » passait pour laver les péchés et éloigner

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les forces du mal. Souvent les femmes y trempaient simplement les pieds. Dans les villages, d’autres rites liés à l’eau douce se déroulaient, ainsi les femmes pouvaient recueillir, à l’aube, l’eau des fontaines (fig. 28). Comme l’eau de mer ce jour-là, elle avait des vertus purificatrices et éloignait le mal, elle servait aussi lors de divers rites, pour baptiser les nourrissons fragiles en l’absence du curé, ou en cas de maladies.

San Ghjuvani in Porti Vechju Dans les temps, la messe et la fête étaient célébrées le jour de la SaintJean (fig. 29 et 30). Il n’y avait pas de messe la veille, comme aujourd’hui. Les habitants allumaient un grand feu devant l’église mais chaque quartier avait aussi son propre feu. « À Porti Vechju, san Ghjuvani est considéré comme le patron di a natura e di a biada », affirme l’abbé Sébastien Mondoloni. Ici, nous avons une véritable vénération pour ce saint qui était omniprésent dans la vie des habitants de la cité et des villages environnants. »

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31. Confrère di a Santa Cruci. 32. La confrérie a en charge la sortie et le retour de la statue dans l’église. 33. Procession de la Saint-Jean.

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Les habitants ramassaient des plantes odorantes avant le lever du soleil. Elles servaient à confectionner des couronnes qui étaient placées sur la statue du saint avant de partir en procession. De nos jours, la messe est célébrée la veille de la Saint-Jean. La confrérie di a Santa Cruci est chargée de sortir et de rentrer la statue pour la procession (fig. 31 et 32). À l’extérieur, les hommes se relayent pour accomplir une longue procession à travers la cité (fig. 33).

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34. Distribution du blé et du sel. 35. Bénédiction du sel et du blé. Abbé Constant. 36. La culture du blé a disparu, le rite est resté. 37. Le blé bénit promettait une bonne récolte.

Devant le bastion de France, la procession s’arrête, le saint est posé sur une table et le curé procède à la bénédiction du blé et du sel (fig. 34 et 35). Le sel fait partie intégrante de la vie de Porti Vechju. Les salins donnent du travail à de nombreuses familles et ce sel est bénit pour que la saison de ramassage qui va commencer soit prospère et abondante. L’eau de mer est sous le patronage de saint Jean, c’est pourquoi on place le sel sous sa protection. « À Porti Vechju, on ne faisait pas de procession des Rogazzioni, explique l’abbé Mondoloni, les paysans amenaient des épis de blé pour les faire bénir le jour de la SaintJean. Ils espéraient ainsi une production abondante. Ce rite est resté, même s’il n’y a plus de production de blé. » (fig. 36 et 37).

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Avant de repartir vers l’église, quelques fidèles placent sur le bras de la statue des couronnes tressées. « J’en ai compté une vingtaine, il y a quelques années, raconte l’abbé Mondoloni, les habitants des campagnes amenaient une couronne tressée

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en commun qui représentait un village ou un hameau. Aujourd’hui, ce rite a pratiquement disparu, cette année il n’y avait qu’une couronne. Rares sont les personnes qui savent encore confectionner une couronne. C’est un savoir qui se perd. » (fig. 38, 39 et 40).


38. Les fidèles amenaientdes couronnes tressées des campagnes environnantes. 39. La couronne est posée sur le bras de la statue. 40. Signe des temps, une seule couronne est accrochée au bras de la statue. 41. Huile de millepertuis. 42. Les bergers accrochent sept épis de blé de la Saint-Jean dans leurs enclos. Jean Giuly à Aleria.

Les plantes Présentes dans les prières, les plantes sont au cœur des rites et des croyances de la Saint-Jean. Avant le lever du soleil, à l’aube, les femmes allaient ramasser diverses plantes, ou herbes médicinales qui passaient pour atteindre à ce moment-là leur maximum de vertus et d’efficacité. On ramassait surtout le millepertuis et la mauve. Le millepertuis était utilisé pour confectionner une huile rouge sang (fig. 41) qui guérissait les brûlures, les escarres (i maccaturi), les coups de soleil et apaisait certaines inflammations de la peau, et elle était utilisée aussi contre le zona. On mettait les fleurs dans l’huile et on plaçait le récipient en plein soleil, durant quarante jours, et donc jusqu’à début août, moment clé des croyances insulaire. Cette huile est associée au feu et au soleil, par la couleur des fleurs mais aussi par sa « cuisson » solaire qui dure jusqu’à la période de la canicule d’août, époque où le soleil semble vouloir brûler la terre. Ses rayons imprègnent de leurs forces cette huile qui servira ainsi à guérir les brûlures (Voir Tempi Fà, tome II).

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Le blé est presque mûr, les moissons vont bientôt commencer. Base de l’alimentation, sa récolte et son rendement avaient une importance considérable pour la survie de la communauté. C’est sans doute pour cela qu’il est si présent dans les bénédictions de la Saint-Jean. On venait faire bénir des épis que l’on accrochait ensuite dans les maisons, dans les jardins, les champs et les enclos (fig. 42). Il éloignait le mal et protégeait les récoltes à venir. Il éloignait aussi la foudre. De plus, il est très présent dans les croyances populaires mais aussi dans le christianisme où il est, avec la vigne, un des symboles de l’Eucharistie.

Sa n G h j u va n i

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43. Immortelles en fleurs.

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44. Statue de saint Jean à Quenza avec ses couronnes d’immortelles. 45. À Bunifaziu, avant de remplir les formes à fromage, les bergers posent le chaudron de caillé sur une couronne d’immortelles. Le fromage est ainsi « protégé » des mauvais esprits. Rose Roghi.

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Les herbes odorantes entrent aussi dans la composition du feu et sont spécialement choisies dans ce sens. Elles doivent purifier les gens ou les bêtes qui passeront à travers cette fumée qui concentre et transmute le pouvoir de ces plantes. La plus commune, lors des célébrations, est l’immortelle, a muredda, a morella, murza. Utilisée comme combustible principal dans beaucoup de villages, elle entre aussi dans la composition des couronnes de la SaintJean. Marie-Christine Delvoye Lanfranchi, dans un article d’Arburi, arbe, arbigliule signale qu’elles entrent dans la composition de bouquets ou d’arcs. Ainsi à A Mola, on faisait passer les bêtes sous un arc composé principalement d’immortelles associées à d’autres plantes dont du gui. Elle ajoute qu’à Salva di Levu, on associait l’immortelle à l’arbousier, pour faire de bouquet que l’on donnait à manger aux porcs lorsqu’ils étaient malades. L’immortelle est une plante particulière, à fleur jaune comme le soleil qui a une forte odeur et qui se conserve très longtemps (fig. 43). Ces qualités font qu’il s’agit ainsi

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d’une plante qui symbolise la survie et la résistance aux forces de destructions (comme son nom français l’évoque aussi). Elle résiste aux plus fortes sécheresses et se conserve intacte sans eau, il est donc naturel de la retrouver au centre des rites de la SaintJean qui ouvrent la période des chaleurs accablantes et de la sécheresse estivale. Les fleurs d’immortelles servent à composer des couronnes, comme cela s’est maintenu à Bunifaziu, Purti Vechju et l’Alta Rocca (fig. 44). Ces couronnes, ces cercles, sont un très ancien signe que l’on retrouve depuis la préhistoire. Le cercle symbolise le passage, la naissance, et donc la renaissance. Il existe dans le sud de l’île des pierres trouées qui étaient utilisées lors de prières ou de rites pour enlever le mauvais œil, les maux de têtes ou l’imbuscata (mauvais œil donné par les morts). Le cercle circonscrit un espace qu’il délimite, et qu’il protège (fig. 45). Il est couramment utilisé dans les rites de protections ou de guérison. Il est le symbole de tout ce qui naît, de la roue du temps, de la course des astres. Le soleil et la lune tournent dans le ciel et sont ronds, comme le sont aussi les très

anciennes danses circulaires effectuées lors de ces cérémonies. Dans le Niolu, la couronne est remplacée par la croix, ici symbole chrétien, qui est venu se substituer à un vieux symbole du temps et des astres. La bénédiction est placée ici sous le signe de la nouvelle religion, mais le rite et la croyance restent les mêmes. À Purti Vechju, comme dans le Niolu, elles seront bénites à l’église par le curé. Cependant, dans beaucoup de villages, dans les temps, les jeunes gens les prenaient à la main et sautaient le feu avec, c’étaient alors le feu, la fumée, qui bénissaient ces couronnes et leur donnaient leur sacralité. Couronnes et croix ont la même fonction, elles protègent les maisons et leurs occupants, les champs et les cultures, ainsi que les enclos et le bétail.


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