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Dominique Buresi

De Sampiero à Bonaparte La Corse militaire sous l’Ancien Régime


À mon maître de thèse M. le professeur Michel VergéFranceschi qui m’a accordé sa conance et à qui je dois d’avoir mené à bien mes recherches sur le patrimoine militaire de la Corse. À ma femme, mon soutien et mon espérance, avec qui je parcours depuis soixante ans la Carte du Tendre. À mes parents qui m’ont légué leurs valeurs et à qui je dois d’être ce que je suis. À ma grand-mère paternelle, bergère illettrée ne parlant que corse, qui m’a inscrit dans la corsitude. À mes enfants et petits-enfants parce que la mémoire des vivants est le tombeau des morts. À tous ceux avec qui, dans la paix ou dans la guerre, j’ai été au service des souffrants.


Préambule

De la Corse des origines aux temps modernes

« Les Corses aiment mieux la guerre que l’oisiveté, ils sont aussi courageux que belliqueux. » PETRUS CYRNEUS (historien corse du XVIe siècle)

Vocation, le terme n’a pas bonne presse auprès des historiens. Si le mot passe si mal, c’est qu’il est en effet problématique. Une personne, en toute rigueur, peut se sentir « appelée » à accomplir tel ou tel destin, en va-t-il de même d’un groupe social, a fortiori d’une « nation », qu’on l’entende comme on voudra, partage de valeurs, voire de langage xé à travers les siècles, ou forme étatisée d’un ensemble humain naturel ? Et justement, cette évolution n’empêche-t-elle pas dénitivement de recourir à ce mot, elle qui s’étale sur des dizaines de générations, mène à subir différentes tutelles, à s’en affranchir en recourant chaque fois à des stratégies nouvelles, à afcher tantôt adaptation, tantôt rébellion, à rêver d’unité utopique en gérant au mieux une diversité quasi clanique ? Décidément, l’historien n’a pas la tâche facile. Il veut montrer tout à la fois le passage et la permanence, vraie quadrature du cercle. S’il veut éviter comme la peste de se réfugier derrière une prétendue « psychologie » des peuples, aux relents d’idéologie suspects, il risque de perdre à jamais le droit l de sa démonstration. Fondée qu’elle sera sur l’événement, elle laisse une part naturelle au caractère, surtout façonné au long de périodes braudéliennes par leur ampleur, avec des métissages qui y ont laissé leurs sédiments, et face à une nature parfois carrément hostile, jamais complaisante. Où seraient sans cela les racines d’une culture, qui commence indéniablement par pactiser avec des comportements de survie, par assumer et surmonter à la fois les instincts ? Mais la tentation inverse est pour l’historien tout aussi redoutable : se faire anthropologue, rabaisser l’événement au rang d’épiphénomène, traquer la constante qui fait l’homme derrière la variété des usages et des faits, établir les lois de ses croyances et de son modèle social. Voilà pourquoi ce travail, qui n’est


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que la mise en forme d’une recherche universitaire1 à destination d’un plus large public d’amateurs, s’en tient modestement à une méthodologie qui, pour aller de soi, n’en demande pas moins quelques mots de justication, dans le contexte de la violence guerrière corse. Le choix du cadre historique : c’est aux Temps modernes que révolution culturelle, avancées scientiques, mais aussi révolution militaire annoncent une ère nouvelle. Matrice d’une évolution qui conduit au siècle des Lumières, pour des raisons évidentes, l’épopée napoléonienne, qui n’en est pour une large mesure que la conséquence, en est exclue. À l’intérieur de ce cadre, on assiste à l’évolution de la société militaire : à l’âge de la poudre celle-ci bannit du champ de bataille le chevalier. Elle appelle à lui succéder des stipendiés, piétons armés de piques et d’arquebuses. Ce cycle de guerres d’un style nouveau nourrit une émigration militaire à partir de peuples pauvres ou opprimés, des mercenaires dont les dynasties puissantes qui prétendent à l’hégémonie font, en s’instituant entrepreneurs de guerre, des soldats. Ces perspectives amènent les Corses, par nécessité, par ambition ou par pur goût de l’aventure à y faire la preuve de leur aptitude guerrière. Les données géopolitiques et la compétition des grandes Puissances démontrent que nul souverain de l’époque moderne n’aura autant pesé sur le destin des Corses que ceux qui régnèrent alors en France. Étudier les rapports qu’ont entretenus les Corses avec l’institution militaire du royaume nous semblait un bon moyen d’évaluer le poids de ce facteur dans le passage de la condition de mercenaire à celle de soldat, et dans la rupture des liens séculaires qui avaient ni par rendre inséparables identité corse et italianité. Tels sont les principes directeurs de cet ouvrage. Ils ne trouvaient toutefois leur pleine application qu’au prix d’un détour, qui sera le plus bref possible, mais dont il est impossible de faire l’économie, tant il ordonnait pour une bonne part ce qui allait suivre : la remontée aux origines d’un peuplement très individualisé. Montagne dans la mer, la Corse afche un relief à deux ensembles géologiquement différents, que complète une dépression centrale : « D’Orient en Occident, […] l’île se trouve divisée en deux parties inégales. De très hautes montagnes partagent la Corse : on les appelle généralement les Monts. Toute la partie de l’île […] entre les Monts et l’extrémité du Cap Corse s’appelle Deçà des Monts et on appelle Delà des Monts la partie qui s’étend du côté de Bonifacio »2

1. « La Corse militaire sous l’Ancien régime, de la Renaissance à la Révolution : Du mercenaire au soldat », thèse pour obtenir le grade de Docteur de l’université François-Rabelais de Tours soutenue le 27 novembre 2009 (Directeur, M. Michel Vergé-Franceschi). 2. AMBROSI-ROSTINO, Ambroise, Histoire des Corses et de leur civilisation, Bastia : (Tours : Impr. de Deslis frères), 1914, VII-607 p., Introduction, « La Terre corse », p. 3.


PRÉAMBULE

Ambroise Ambrosi-Rostino y voit deux entités aux spécicités bien tranchées : à l’ouest des sommets élevés, à l’est des pentes plus douces. Ce relief, dont l’orientation générale isole les vallées, est une entrave à la libre circulation des hommes et des biens. L’hydrographie aussi les différencie : à l’est se trouvent des cours d’eau plus longs, au débit plus constant, facilitant l’accès à l’intérieur et dont les alluvions constituent le socle fertile de la côte orientale. Le plus important d’entre eux est le Golo, sur les rives duquel se joue souvent le destin du peuple corse. L’implantation d’Alalia, à proximité de l’embouchure du Tavignano, ne peut surprendre, tant elle est inscrite dans les réalités du terrain. Cette dualité ne résume pas la Corse : le Cap, ce promontoire inscrit dans la mer ligure, afrme au cours des âges sa vocation marine qui en souligne l’individualité. Ces particularités ne sont pas sans conséquences sociales, économiques et politiques. Son peuplement peut être daté grâce au carbone 14 et le squelette découvert près de Bonifacio (abri d’Araguina-Senola) témoigne d’une présence humaine au VIIe millénaire. D’importants travaux d’anthropologie moléculaire3 éclairent d’un jour nouveau les origines du peuplement insulaire. Ils permettent, en recensant les caractéristiques génétiques4, d’identier les mouvements de population5. Sur le site de Filitosa, pour Roger Grosjean, les statues anthropomorphes armées, sont « le symbole de l’affrontement de la civilisation mégalithique pastorale et artistique et de la civilisation torréenne6 ». Peut-on dater de cette époque, à l’entrée de la protohistoire, la destinée guerrière du peuplement insulaire ? Une hypothèse qui, sans pouvoir être afrmée, s’inscrit dans l’âge du guerrier dont parle Claude Barrois : « Dès les premiers groupes à vocation agricole de l’époque néolithique dont les richesses suscitaient des razzias et des pillages, une classe de guerriers protecteurs apparut7. » Les Phéniciens, peuple de marins et de commerçants apportant l’écriture, fondent au VIe siècle av. J.-C. un comptoir sur la côte orientale de l’île. Alalia inaugure une étape nouvelle, qui ne concerne seulement que les sites accessibles, laissant le reste de l’île dans son isolement, autre phénomène pérenne qui fait 3. VARESI, L., MEMI, M., CHRISTIANI, M.-L., MAMELI, G.-E., SUCCA, V., VONA, G., « Anthropologie moléculaire de la population corse ; étude de 200 échantillons retenus de sujets ayant au moins trois générations dans l’île », BSSHNC, 1996, nos 672-673, p. 131-140. 4. TOFANELLI, S., TAGLIOLI, M., VARESI, L., PAOLI, G., « Genetic History of the Population of Corsica (Western Mediterranean) as Inferred from Autosomal STR Analysis », Hum Biol. 2004, PubMed-indexed for MEDLINE. 5. GRIMALDI, M.-C., CROUAU-ROY, B., AMOROS, J.-P., CAMBON-THOMSEN, A., CARCASSI, C., ORRU, S., VIADER, C., CONTU, L., « West Mediterranean Islands (Corsica, Balearic Islands, Sardinia) and the Basque Population : Contribution of HLA class I Molecular Markers to their Evolutionary History », Tissue Antigens. 2001 Nov. ; 58 (5) : 281-92. PMID : 11844138 [PubMed-indexed for MEDLINE]. 6. GROSJEAN Roger, La Corse avant l’Histoire, Paris, librairie Klincksieck, 1966, p. 48. 7. BARROIS Claude, Psychanalyse du guerrier, Paris, Hachette, 1993, coll. Pluriel, p. 58.

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la rudesse de la vie et des mœurs. Étrusques, Carthaginois, Grecs et population locale coexistent sur ce site, qui n’est pas isolé. Ptolémée individualise dans l’île une organisation faite de douze tribus, composée des peuplements successifs ibère, grec, étrusque pour ne citer que les mieux connus8, vingt-quatre cités outre les colonies d’Aleria et de Mariana et quatre ports. C’est à la faveur des guerres Puniques que Rome prend pied en Corse, conséquence d’une décision politique fondée par la situation de l’île qui en fait tout l’intérêt9. La romanisation va progresser. À la fondation de nouvelles colonies et à la mise en place d’une administration, s’associent l’usage du latin, la conversion à la religion des occupants, alors que les autochtones descendent vers les plaines littorales. C’est à ce moment-là que débute l’émigration : certains contractent un engagement dans les troupes auxiliaires ouvertes aux non-citoyens, ou servent comme marins, tandis que d’autres émigrent vers la Péninsule. Le dernier siècle voit Rome en proie à la guerre civile. Octave, neveu de César, triomphe de Marc Antoine et de son alliée Cléopâtre, à la bataille d’Actium en 31 av. J.-C. La dignité d’Auguste que lui attribue le Sénat lui confère l’auctoritas. Protégé par les dieux, il a en apanage, la puissance et l’autorité : il est le princeps. L’Empire romain est né et, fort de sa puissance à la fois terrestre et maritime, va s’étendre des colonnes d’Hercule au Moyen-Orient, de la Méditerranée au Danube. L’avènement de l’empire sera bénéque à l’île10 qui sera détachée de la Sardaigne (probablement vers 6 apr. J.-C.). On assiste parallèlement à une acculturation linguistique à partir du substrat tyrrhénien qui va se latiniser11. Quant à l’engagement militaire12 il va être favorisé par la professionnalisation des légions. Caracalla, en 212, accorde à tous ses sujets la citoyenneté. Mais la militarisation du pouvoir concomitante va le fragiliser. Les causes du déclin, contemporaines des invasions barbares, sont multiples13. Il y a tout d’abord une crise sociale qui voit la population des campagnes migrer vers les villes pour y trouver assistance. Une crise militaire ensuite, due à la pression des Barbares. En 476, le dernier empereur est déposé.

8. MATHIEU-CASTELLANI, Gisèle, La Représentation de la Corse dans les textes antiques : du miel et du el, édit. Piazzola Ajaccio, 2004, ch. III : « La Corse entre histoire et légende », p. 115. 9. VERGÉ-FRANCESCHI, Michel, Histoire de Corse, Paris, édit. du Felin 1996, t. I, 1996, p. 24. 10. AMBROSI-ROSTINO, Ambroise, Histoire des Corses et de leur civilisation, Bastia : (Tours : Impr. de Deslis frères), 1914, VII-607 p., p. 47 : « La fondation impériale de César et l’avènement d’Auguste furent un bienfait pour les provinces… La romanisation de la Corse s’étendit vers l’intérieur. ». 11. MARCHETTI, P., Corse : la langue corse, Paris : Hachette, 1983, coll. « les Guides bleus », p. 60. 12. AMBROSI-ROSTINO, Ambroise, Histoire des Corses et de leur civilisation, op. cit., p. 81 : « Alors les Corses s’adonnèrent à ce métier des armes qui leur a toujours souri. » Le musée d’Aleria détient une preuve de cet engagement militaire. 13. MILZA, Pierre, Histoire de l’Italie, Paris : Fayard, 2005, 1 089 p., p. 122-123.


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Face à la décadence de l’autocratie romaine, les religions du salut vont jouer un rôle politique dominant en s’assurant le concours de guerriers acquis à leur message. « Cet attrait pour les religions orientales s’explique par leurs promesses de salut, telle la religion de Mithra, culte solaire iranien, qui prêche une morale humaniste fondée sur la lutte du Bien et du Mal14. » À ses débuts, le christianisme est essentiellement urbain. Des marins et des soldats en sont les vecteurs, mais aussi des chrétiens fuyant les persécutions. Dès le IIIe siècle, le martyrologe comporte des saintes originaires de Corse, parmi lesquelles sainte Dévote. C’est Constantin, après s’être converti, qui par l’édit de Milan en 313 érige le christianisme en religion d’État. Il s’étend de la frange côtière vers l’intérieur et achève, avec l’évangélisation, la latinisation de l’île. Celle-ci, malgré le relatif isolement que lui confère l’insularité, a subi le joug des Barbares, avec à terme, la ruine des colonies littorales, l’exode des populations soit sur la terre ferme, soit dans l’intérieur. Grégoire le Grand15, se donne les relais nécessaires pour christianiser un peuple encore acquis au paganisme par la création d’églises, aux points de rencontre des chemins et de monastères. Il en résulte un maillage du territoire qui donne naissance aux piévanies16. La déliquescence de l’autorité impériale s’accompagne de la « privatisation » des prérogatives régaliennes. Le pape Étienne II (752-757), à la faveur d’un faux, le Constitutum Constantini, se voit reconnaître par Pépin le Bref en 754 la souveraineté de territoires arrachés aux Lombards, ce qui lui permet de bâtir sa puissance temporelle. Parmi eux la Corse17, engagement que Charlemagne reprend à son compte en 774. La papauté investie de la souveraineté de la Corse, les pièves s’organisent, donnant par extension à ceux vivant en leur sein le nom de pieveggiani : « Dans près de 60 % des cas l’église principale est située au centre géographique de la circonscription religieuse »18. Les Sarrasins apparaissant en Corse en 806 et menaçant la romanité chrétienne, la papauté fait appel aux carolingiens, dont la otte les contraint au repli. Ce n’est que partie remise, et les années suivantes ils sont de retour sur les côtes, avant de s’y installer en 811. L’île ne fut pour eux qu’un refuge 14. MILZA, Pierre, Histoire de l’Italie, op. cit., p. 145. 15. Grégoire le Grand substitue son administration à celle des fonctionnaires impériaux et fait gérer avec soin les domaines du Saint-Siège, base de la future puissance ponticale ; il s’applique à maintenir l’indépendance de l’Église vis-à-vis du pouvoir civil de Constantinople et dénie à son patriarche le droit de se parer du titre d’œcuménique. 16. La piève (du latin plebs) désigne le lieu de culte où se rassemblent les dèles autour du prêtre (presbyter plebanus). 17. SCALFATI, Silio, P. P., La Corse médiévale, Ajaccio : éditions Piazola, 1994, 430 p., ch. 11 : « Stranieri nella Corsica medioevale », p. 251 : « Legata al regno Italico attraverso l’organisazione politica Toscana, la Corsica ebbe tuttavia, dopo Gregorio I° e no a Gregorio VII, scarsi rapporti con la Chiesa di Roma, il cui vescovo possedeva nell’ isola importanti proprietà fondarie. ». 18. ISTRIA, D., Pouvoirs et fortications dans le nord de la Corse, XIe-XIVe siècles, op. cit., p. 121.

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et un repaire, que les conditions locales, comme la pauvreté des ressources et une population peu nombreuse, peuvent justier. En 828, Boniface II, qui est à la fois comte de Lucques, de Pise et de Luni, est chargé de la défense des côtes de la mer Tyrrhénienne. En 846, la Corse est placée sous l’autorité de son ls, Adalberto Ier, marquis de Tuscia (ce ef est l’ancienne Étrurie). Mais ce n’est qu’en 1016 que les Sarrasins abandonnèrent la Corse après que les Pisans eurent inigé à leur otte une défaite décisive. De leur passage dans l’île subsistent des traces laissées dans la toponymie, dans de nombreux patronymes et dans la langue corse parlée aujourd’hui. Les seigneurs toscans, puis ligures, sont détenteurs de domaines dans l’île. Deux familles puissantes peuvent être individualisées : les Obertenghi19 d’origine toscane, propriétaires de domaines en Corse dès le XIe siècle, établis dans l’En deçà des monts et les Cinarchesi, possesseurs de efs dans l’Au-delà des monts, dont la liation remonterait au Juge de Corse20, et dont Giudice de Cinarca serait l’héritier. Enn, dans le Cap, apparaît une féodalité ligure : les Da Mare et les Avocari de Gentile. À leur côté existe, outre une seigneurie faite de familles de moindre lignage, la féodalité ecclésiastique des évêchés21 et des monastères. Dès cette époque, le recours aux armes apparaît comme une nécessité, à ce peuple dont le terroir, foyer de guerres locales, est un enjeu militaire pour des intérêts extérieurs22. Descendant des Obertenghi, Arrigo, dit Bel Messere « parce que la nature lui avait donné la beauté du corps aussi bien que toutes les autres qualités23 », tient d’eux le pouvoir comtal. À sa mort le pouvoir comtal va se dissoudre. Cette dissolution du lien de vassalité s’étend à l’ensemble hiérarchique : la seigneurie banale est née, dont l’origine est pour certains à rechercher dans les chefferies de village24. Pour Ambroise Ambrosi-Rostino, « les Corses sont retombés dans leur ancienne barbarie. Ils se sont groupés en petites communautés indépendantes […]. Les sentiments violents l’emportent »25. Cette chefferie de village de type clanique évoluera au XIIe siècle vers un certain féodalisme. On peut dater de cette époque l’ère des châteaux dans l’île (l’incastellamento). Pour Scalfati toutefois, on ne peut parler en Corse, 19. Oberto Ier, petit-ls présumé d’Adalberto est en 950 désigné marquis de la marche de Ligurie orientale, comte de Luni ; il a la tutelle de la Corse, qui est dès lors incluse dans la marche de Ligurie. On voit en lui le fondateur de la famille des Obertenghi, qui se divise en quatre rameaux : Este, Malaspina, Pallavicini et Massa. 20. AMBROSI-ROSTINO, Ambroise, Histoire des Corses et de leur civilisation, op. cit., p. 90 : « Kurnou Archôn [archôn désigne l’attributaire d’une fonction judiciaire], fonctionnaire byzantin, qui, resté dans l’île, aurait transmis ce titre à ses descendants. ». 21. Vescovato, village de Haute-Corse au nom évocateur, en porte témoignage. 22. VERGÉ-F RANCESCHI, Michel, Histoire de la Corse : pays de la grandeur, t. I , 1re partie, « Des origines aux temps de Sampiero », ch. II, p. 96. 23. Id., p. 119. 24. POMPONI, F., Histoire de la Corse, Paris : Hachette, 1979, p. 51. 25. AMBROSI-ROSTINO, Ambroise, Histoire des Corses et de leur civilisation, op. cit., p. 79.


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avant la période génoise du bas Moyen Âge, d’un féodalisme complètement développé qui suppose l’existence d’un réseau de villes et la division du travail entre agriculture, artisanat et commerce26. Par la mise en place des diocèses, l’autorité ponticale contrôle l’île. La piévanie en est l’ossature ; les pièves dépendent d’un réseau d’évêchés au nombre de six, dont Accia le plus récent, qui couvre le Rostino, et son bras séculier est le marquis de Corse Ugo, descendant d’Alberto IV, L’inféodation de l’île à la République de Pise est le fait de Grégoire VII, lorsqu’il désigne en 1077 comme son vicaire apostolique : Landolphe, l’évêque de la cité. Au dire de certains chroniqueurs, cette période pisane est une période de stabilité, tandis que les Corses se voient reconnaître les mêmes droits que les Pisans. L’archaïsme d’une société agropastorale vivant enclavée, soumise à la loi des clans familiaux, en est peu inuencé. Dans le courant du siècle, l’intervention du pape en faveur de la cité ligure affaiblit le marquisat. Il en résulte une privatisation du pouvoir qui passe aux mains des féodaux locaux. Favorisé par le relief fait de vallées encaissées, l’émiettement du pouvoir sera durable, rendra irréalisable l’unité politique et impossible l’émergence d’une monarchie nationale. Dans le conit qui oppose Gênes à Pise, Gênes dispose d’atouts : une noblesse d’origine ligure installée solidement dans le Cap, une otte en plein essor, une vocation commerciale afrmée. Son domaine exploitable de terre ferme entre mer et montagne est limité, ce qui l’amène à convoiter la Corse. Pise est en mauvaise posture, son port s’ensable, son dynamisme commercial s’essoufe, et les Baléares lui sont arrachées par l’Aragon. Cependant elle va se maintenir dans l’île jusqu’à la n du siècle grâce au soutien de Giudice de Cinarca. La défaite de la Meloria en 1284, où la otte génoise triomphe de celle de Pise, la défection des féodaux corses sonnent la n de la domination de Pise, qui est entérinée par la trêve qu’elle signe en 1299 avec Gênes. Au XIIIe siècle le pouvoir seigneurial s’est renforcé : il est partagé entre quelques familles qui prennent parti, suivant leur intérêt, dans la rivalité qui oppose Pise et Gênes, et les conits qui les divisent. Pise éliminée, Gênes se heurte au royaume d’Aragon27, qui lui dispute l’empire de la mer. Le roi d’Aragon s’empare des Baléares, de la Sicile en 1282 et afrme ses visées sur la Sardaigne et sur la Corse. Mais les Aragonais, plus intéressés par la Sardaigne, s’accordent en 1325 avec Gênes pour échanger leurs droits respectifs sur les deux îles. Les guerres privées seigneuriales, par leurs exactions, vont susciter des révoltes populaires dont à terme Gênes tirera prot28. Dans le nord de l’île, favorisé par

26. SCALFATI, Silio, P. P., La Corse médiévale, op. cit., p. 262. 27. PÉREZ, Joseph, Histoire de l’Espagne, Paris : Fayard, 1996, 914 p., ch. III, « La n du Moyen Âge », p. 100-102. 28. LETTERON, chanoine (trad.), Histoire de la Corse, « Chronique de Giovanni della Grossa », tome I, imprimerie Ollagnier, Bastia 1888 (Reprint Lafte, 1975) , p. 208 : « Jamais la République n’avait songé jusque-là à s’emparer de la Corse mais, voyant d’après la requête de ces deux

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le développement de relations commerciales avec la Terre Ferme, apparaît un popolo grosso fait de notables d’origine rurale à côté des féodaux traditionnels, tant laïcs qu’ecclésiastiques. Leur pouvoir impose aux rustici (les paysans) de lourdes redevances en argent et en nature en échange de l’exploitation de terres cultivables. Restée seule en course, après avoir assuré son emprise grâce aux deux bases de Calvi et Bonifacio (dont la délité lui est acquise en raison de leur peuplement ligure), la République va soutenir un soulèvement de notables de l’En deçà des monts, las des exactions des seigneurs. À la suite de ce soutien, ils acceptent la tutelle de Gênes29, et un statut leur est octroyé, qui aboutit à la création de la Terre du Commun (ou Terra del Comune) et à la mise en place d’une nouvelle hiérarchie sociale devenue héréditaire, les caporali30. Les divisions géographiques et historiques de l’île sont entérinées. Un gouverneur résidant à Biguglia est assisté par un conseil de notables corses, les pièves et les paroisses s’autogèrent. L’Au-delà des monts, est réfractaire à la domination génoise. Mais au XVe siècle le déclin de la féodalité, ainsi amorcé, se poursuit, enclenché par une guerre destinée à durer trente ans (de 1405 à 1434). Investi par l’Aragon comme vice-roi de Corse, Vincentello d’Istria en reste maître. Mais affaibli par la défection des Aragonais, trahi par ses pairs et vassaux, il tombe en 1434 aux mains de Gênes, qui le fait exécuter. La situation rétablie, la banque de Saint-Georges, se voit coner par la République, le 22 mai 1453, la gestion de ses intérêts dans l’île. Conscient que l’afrmation de son pouvoir passe par la pacication de l’île, l’Ofce s’appuie sur Rinuccio della Rocca, descendant de Giudice de Cinarca, époux d’une Génoise, qui les débarrasse de clans batailleurs. Cependant Rinuccio31 aspire à la couronne comtale, face à une banque qui souhaite de faire de la Corse une colonie prospère et rentable, et lui mène la vie dure de 1502 à 151132. Mais un cousinage hostile, en l’assassinant, fait de l’Ofce le maître de l’île. La féodalité corse a vécu. À l’aube des Temps Modernes, les conits persistants, la course barbaresque et la peste devenue endémique nuisent à la mise en valeur de la Corse. La dépopulation de l’île, que ces éléments favorisent, est aggravée par les conits qui vont ravager la péninsule. Les guerres d’Italie avec leur recours à des troupes mercenaires, offrent un exutoire aux Corses et renforcent leur vocation militaire. Lorsque débute le XVIe siècle, le problème corse n’est pas résolu, et l’île sera un des terrains de la confrontation entre les Valois et la Maison d’Espagne.

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seigneurs [Gugliemo Delle Rocca et Orlando Cortinchi de Patrimonio] où en étaient les choses, envoya Gottifredi de Zoaglia avec le titre de maréchal. ». AMBROSI-ROSTINO, Ambroise, Histoire des Corses et de leur civilisation, op. cit., p. 146. De capo, chef : ces notables, qui favorisent à l’origine la main mise de Gênes sur la Corse, constituent à leur tour une caste héréditaire se livrant aux mêmes abus que les féodaux. MARCHI VAN CAUWELAERTE, Vanina, Rinuccio della Rocca, vie et mort d’un seigneur corse à l’époque de la construction d’un État moderne (vers 1450-1511), Ajaccio : Colonna éditions, 2005, 204 p., p. 71 et p. 103. AMBROSI-ROSTINO, Ambroise, Histoire des Corses et de leur civilisation, op. cit., p. 172.


PRÉAMBULE

ANNEXE QUELQUES FÉODAUX CORSES DU HAUT MOYEN ÂGE Des personnages emblématiques, évoqués par la Cronica, certains mieux que d’autres, balisent ce haut Moyen Âge fait de guerres féodales où se multiplient les exactions. • ARRIGO BEL MESSERE, la chrétienté mobilisée a débarrassé l’île de la menace sarrasine. Parmi les successeurs de ces guerriers, entre histoire et légende, la Cronica retient au XIe siècle le personnage d’Arrigo Bel Messere, armé chevalier par l’empereur. Une de ses lles ayant épousé un membre de la famille des Cinarchesi, sa souveraineté s’étend à l’ensemble de l’île jusqu’à ce qu’une révolte féodale, en lui coûtant la vie, mette n à sa gouvernance. D’après le chroniqueur, qui évoque ainsi le deuil des Corses : « È morto, il conte Arrigo Bel Messere, e Corsica sarà di male in peggio33 », il semble qu’il fut regretté. • ORSO ALLAMANO, descendant34 d’un contemporain du précédent, il laisse dans la Cronica le souvenir d’un tyran sanguinaire qui nira victime de la vindicte d’un de ses paysans. • GIUDICE DE CINARCA, au XIIIe siècle, Sinucello della Rocca, il appartient à la famille des Cinarchesi, est envoyé en Corse avec le titre de giudice (« juge ») : Il y avait deux cent cinquante ans que le comte Arrigo était mort lorsque Giudice de Cinarca s’acquit une gloire et une réputation que ne surpassèrent point ceux qui vinrent après lui35. Après avoir soumis les féodaux à sa loi et triomphé des Génois. À la suite d’une révolte féodale soudoyée par Gênes, vieux et aveugle, il est fait prisonnier et décède dans une prison génoise.

33. LETTERON, chanoine (trad.), Histoire de la Corse, « Chronique de Giovanni della Grossa », tome I, imprimerie Ollagnier, Bastia 1888 (Reprint Lafte, 1975), p. 122. « Il est mort le comte Henri, le Beau seigneur, et la Corse ira de mal en pis. ». 34. Id., p. 147. 35. Id., p. 170.

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PREMIÈRE PARTIE

MERCENAIRES ET SOLDATS CORSES DES ROIS DE FRANCE AU XVIe SIÈCLE


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Chapitre

La Corse et l’Europe à la Renaissance

Au début du XVIe siècle, l’apparition d’un important courant migratoire chez ce peuple, façonné historiquement par la violence guerrière, justie l’intérêt porté à l’aventure militaire des Corses de la Renaissance à la n de l’Ancien Régime. Ce courant s’oriente à l’origine, en raison de la parenté culturelle, et de la proximité géographique, vers les États de la Péninsule. C’est à cette époque que l’apparition de l’arme à feu consacre l’obsolescence de l’ost féodal composé de chevaliers cuirassés et d’une piétaille dotée d’armes de jet. Elle impose le recours à des combattants stipendiés fournis par des entrepreneurs de guerre. Les Valois, en revendiquant leur héritage italien, font de l’Italie un champ de bataille, et les grands États devenus entrepreneurs de guerre, en levant des armées permanentes, font disparaître le condottiere. Le mercenaire laisse la place au soldat. Ces migrants corses, coureurs d’aventures fuyant la misère et l’oppression ont alors le choix. Si les princes, les républiques péninsulaires, ou la défense de la chrétienté les attirent toujours, ils s’enrôlent aussi sous les bannières de l’Espagne, de l’Empire et de la France. Comme en d’autres temps, à la Renaissance, le destin de la Corse, sous tutelle de la République de Gênes, porte de l’Italie, s’inscrit dans celui de cette mer qui la borde. Après avoir éprouvé la valeur de ces mercenaires que leur fournissent des condottieri, dont Giovanni de Médicis, c’est en commissionnant des capitaines corses comme Sampiero que les Valois les intègrent à leurs bandes. Lorsque Henri II fait débarquer ses troupes en Corse pour en faire une base d’opérations, c’est avec le concours de ses soldats corses qu’il s’en proclame le souverain. Souveraineté éphémère : en 1559, l’île avec le soutien espagnol redevient possession de Gênes. Sampiero s’y opposant par les armes, elle le fait assassiner. Son ls Alphonse d’Ornano, réfugié en France en 1569, commissionné par Charles IX, lève un régiment corse qui perpétue la tradition du service français. Sa dissolution en 1626 interrompt le courant de l’émigration militaire vers la France mais elle se poursuit dans la Péninsule.


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LA CORSE GÉNOISE DU PARTENARIAT AU PACTE COLONIAL

Les deux siècles précédents ont été marqués par un état de violence qu’expliquent l’expansionnisme de Gênes, les antagonismes locaux, telles la révolte animée par les caporali ou les guerres privées entre clans familiaux, dont celle qui oppose les Rouges et les Noirs1. Cet état est pérennisé au XVIe siècle par la conjoncture internationale. La Corse, grâce à ses soldats à la réputation établie2, est nécessairement partie prenante dans les conits dynastiques qui font de l’Italie un champ de bataille. La position stratégique de l’île, sur les routes maritimes qui joignent l’Espagne et l’Italie en fait un enjeu, et on la voit tour à tour passer de la domination de Gênes, qui a le soutien de l’Espagne, à celle de la France « Au XVIe siècle, l’expansion des Ottomans, leur conquête de Rhodes, de Chypre, d’Alger et de Tunis, les succès de leurs corsaires Barberousse et Dragut les érigèrent bientôt en arbitre au sein d’une Chrétienté divisée. D’un côté les ottes impériales de Charles Quint (qui fait escale à Bonifacio en 1541) aux ordres d’Andrea Doria, qui conduit des escadres en Corse jusqu’en 1553, à quatre-vingt-sept ans, de l’autre, les forces des Valois, alliées aux galères de Soliman au point que François Ier les autorisa à hiverner à Toulon de septembre 1543 à mars 1544 »3. À partir des croisades4, le développement de sa otte et son dynamisme commercial font de Gênes une puissante Thalassocratie. Les conits avec des concurrents, Pisans, Catalans, Aragonais, Vénitiens sont inévitables. Depuis le XIIe siècle la République, affrontant des difcultés nancières, a pour pratique d’abandonner quelques sources de revenus à des prêteurs qui les détiennent jusqu’à l’amortissement de la dette. En 1407 la compagnie (Ofcio ou Banco) de Saint-Georges5, fondée à cet effet, se substitue à tous ces créanciers (associations ou particuliers). Elle divise le capital en parcelles de 100 lires (luoghi ou actions) et en distribue, à titre de dividendes, les revenus annuels aux porteurs. Ces actions sont insaisissables et ne peuvent être transférées par les propriétaires qu’avec leur signature ou par donation (testament, dot). Les récépissés de la 1. CECCALDI, Marc’ Antonio, Histoire de la Corse, 1464-1560, introduction, traduction et notes par Antoine-Marie Graziani, Ajaccio : A. Piazzola, 2006, 657 p., p. 231-232. 2. VERGÉ-FRANCESCHI, Michel, GRAZIANI, Antoine-Marie, Sampiero Corso : un mercenaire européen au XVIe siècle, Ajaccio : éditions Piazzola, 1999, 544 p., Ire partie, « Le Serviteur », ch. I, « Sampiero héritier d’une dynastie », p. 32. 3. VERGÉ-FRANCESCHI, Michel, « La Corse enjeu géostratégique en Méditerranée et les marins capcorsins », Cahiers de la Méditerranée, vol. 70, mis en ligne le 12 mai 2006. 4. BALARD, Michel, « Gênes au Moyen Âge », in Serpentini, Antoine-Laurent, dir., Dictionnaire historique de la Corse, Ajaccio : éditions Albiana 2006, 1 010 p., p. 426-427. 5. ANTONETTI, Pierre, Histoire de la Corse, l’ofce de Saint Georges en Corse, Robert Laffont, 1975, p. 1700.


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banque circulent comme le numéraire. L’État peut puiser à son gré dans les caisses de la banque, qu’il indemnise avec des concessions. Ce sera le cas avec les colonies du Levant, ensuite avec la Corse, que le Sénat de Gênes afferme à l’Ofce de Saint-Georges6, une simple ferme générale, qui y exercera son magistère jusqu’en 1562. Au XIVe siècle, les Génois prennent pied en Corse à la suite d’une révolte populaire dont Giovanni della Grossa nous fournit les raisons : « Tous ces seigneurs opprimaient tellement ces malheureuses populations… Celles-ci se réunirent et mirent à leur tête […] Sambuccucio d’Alando […], elles prirent les armes en masse […], détruisirent ces châteaux […] ; ce soulèvement qui eut lieu en 1359 s’appela plus tard le temps de la Commune […] ; le parti populaire envoya quatre députés […] et se donna à la Commune de Gênes […]. Les Génois acceptèrent l’île avec empressement »7… L’emprise génoise en Corse se fait par l’installation de présides dont l’emplacement répond à des critères précis : rade abritée dotée de rivières où il est possible de faire aiguade, entourée de forêts capables d’alimenter un chantier naval et d’un terroir fertile pour assurer son ravitaillement. Le lieu, une fois fortié, est aisé à défendre pour devenir base logistique. Après avoir occupé Bonifacio à la suite de l’éviction pisane, Gênes y installe des colons ligures. Elle devient un bastion essentiel dans le conit qui opposera l’Ofce de Saint-Georges aux féodaux cinarchesi au XVe siècle. Calvi, simple fortin au XIIIe siècle, devient un point d’ancrage de la colonisation génoise et, comme Bonifacio, se peuple de Génois. Bastia, fondé par Lomellini en 1388, devenu capitale administrative, voit s’édier la citadelle de Terra Nova et s’entoure d’une couronne de forts : Montserrato, San Gaetano, Recipello. Saint-Florent, dont l’importance stratégique n’a pas échappé (« Saint-Florent est une des situations des plus heureuses que je connaisse. C’est la plus favorable au commerce. Elle touche à la France, elle conne à l’Italie, ses atterrages sont sûrs, commodes, peuvent recevoir des ottes considérables 8 ») est fondé en 1440. En 1492, une citadelle est édiée à Ajaccio, point d’appel pour les populations des alentours, auxquelles elle offre la sécurité. En 1539, la décision est prise de construire un préside à Porto-Vecchio, dont le terroir, qui se prête aux céréales, est en jachère. En raison du péril barbaresque On y édie un fort que l’on dote d’une garnison. La préoccupation, préalable à la mise en valeur, étant d’assurer l’instauration d’un État dans une île dominée par la violence, le 7 juin 1453, l’assemblée générale des Corses à la canonica de la Marana accepte les Capitula Corsorum.

6. EMMANUELLI, René, Gênes et l’Espagne dans la guerre de Corse, Paris : éditions Picard, 1964. 7. LETTERON, chanoine (trad.), Histoire de la Corse, « Chronique de Giovanni della Grossa », op. cit., p. 221-222. 8. BONAPARTE, Napoléon, Œuvres littéraires et écrits militaires, t. II, Paris, Tchou, 2001, coll. « La Bibliothèque des introuvables ».

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Les Corses reconnaissent la tutelle de l’Ofce de Saint-Georges, qui leur garantit la sécurité contre les seigneurs9, la protection contre les ennemis du dehors, une justice équitable, des impôts modérés, des droits d’entrée et de sortie des produits marchands xés une fois pour toutes. Le gouverneur, obligatoirement un Génois, âgé de plus de quarante ans, doit verser une caution pour être nommé. Son administration comprend une douzaine de personnes, dont un chancelier, des serviteurs, et une garde composée d’un cavalerio et de huit sergents. Il est assisté d’un vicaire en charge de la justice, d’un trésorier à qui incombe la levée des impôts (taille, gabelle), dont la collecte est assurée par des notables corses, et l’ordination des dépenses. Dans l’Au-Delà des monts (l’actuel département de la Corse-du-Sud) un lieutenant-gouverneur disposant d’un vicaire de justice le représente, mais est subordonné au commandant des troupes en cas de troubles et de conits. À partir de 1483, face aux seigneurs en révolte, l’Ofce combat impitoyablement toute atteinte à sa souveraineté, à laquelle s’opposent des féodaux : ceux de l’Au-Delà des monts, les d’Ornano, les Istria, les Bozzi, ceux du Cap, les Avogari de Brando, les Da Mare de San Colombano10. Il s’en donne les moyens par la nomination d’un capitaine général et l’envoi de mercenaires. Pour mettre à la raison les féodaux, il utilise des bombardes pour détruire leurs châteaux. Il fait occuper ceux qui, situés en position dominante, contrôlent des points de passage et les dote de garnisons composées de soldats recrutés en terre ferme (le plus souvent ligures mais aussi catalans, allemands). Le dernier soulèvement est lancé en 1502 par Renuccio della Rocca. Après son assassinat en 1511, l’île peut être considérée comme paciée. L’Ofce fait raser les châteaux, les derniers l’ayant été au début du XVIe siècle. Mais, face au éau barbaresque, il met en place un réseau de tours de défense11. Cette terreur institutionnalisée, marquée par la prise d’otages, les prédations, la destruction des biens, les atteintes aux personnes, la pratique de la torture, des condamnations à la pendaison ou à la décapitation, aura pour conséquence de créer une haine durable. On peut néanmoins porter au crédit de l’Ofce la croissance de Bastia, qui s’appuie sur son terroir agricole et devient un lieu actif de commerce et d’échanges, la création de la citadelle d’Ajaccio autour de laquelle s’agrège une population à laquelle elle assure la sécurité. L’émergence d’une classe de notables locaux est favorisée par le développement agricole, qui permet l’exportation de vins, d’huile, de fromages, de céréales, qui voit naître un artisanat, se créer une

9. FRANZINI, Antoine, La Corse du XVe siècle : politique et société, éditions Alain Piazzola, 2005, p. 344. 10. VERGÉ-FRANCESCHI, Michel, Histoire de Corse : le pays de la grandeur, op. cit., t. I, « Le Moyen Âge ». 11. GRAZIANI, Antoine-Marie, et al., Défendre la Corse, des tours génoises aux fortins Maginot, Ajaccio : imp. Lienhart, 2002, Livret de l’exposition des AD Corse-du-Sud.


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petite otte commerciale. Mais le bilan est modeste et concerne surtout les présides côtiers, où vit une importante population d’origine ligure. Le destin de la Corse subit les contrecoups du déclin de la puissance génoise due à l’instabilité politique qu’engendrent les divisions de ses dirigeants et à l’expansion ottomane, qui la prive des comptoirs de la mer Noire et du bassin oriental de la Méditerranée. De même les guerres dynastiques ne seront pas sans conséquences sur la colonisation génoise en Corse. Envahissant l’Italie, Charles VIII s’approprie la République, mais doit l’évacuer lorsqu’il est contraint d’abandonner la Péninsule. Il en va de même avec Louis XII, qui en 1499 occupe Gênes, mais le soulèvement de la ville, la capitulation de la garnison française et la défaite de Novare en 1513 obligent le roi à regagner la France menacée d’invasion. François Ier en 1515 renouvelle la convention passée avec Gênes, et pour mettre n aux rivalités des factions locales, y installe un gouverneur milanais. En 1528, l’amiral Andrea Doria passe au service de Charles Quint après avoir obtenu la garantie de l’indépendance de Gênes, la restitution de Savone à la République, la liberté du commerce maritime, le titre de capitaine général de la mer, la cession d’un port dans le royaume de Naples : « ayant obtenu de l’empereur le même grade et des avantages plus considérables […], il chassa les Adorno de Gênes12 », mettant dénitivement n à la tutelle des Valois. Il fonde une république aristocratique qui tourne la page des querelles familiales. Vingt-huit alberghi regroupent les familles nobles appelées les Magniques. Les facteurs géostratégiques, qui lui assurent le concours de l’Espagne, sont la condition nécessaire du retour à l’administration directe du sénat de Gênes en Corse. Une oligarchie de puissantes familles génoises, les Doria, Spinola, Lomellini, Grimaldi et Fieschi, substitue son État à la République de la Commune. C’est elles qui dorénavant fourniront les autorités de la République, dont les gouverneurs de Corse. Ainsi la stabilité intérieure et l’alliance espagnole renforcent-elles la souveraineté génoise sur l’île. Les Génois sont les banquiers de l’Espagne. La Corse, où la République dispose avec les présides de solides points d’appui, est essentielle à la sécurité de ses communications avec la Péninsule. L’intérêt de l’Espagne est d’agir pour la maintenir sous domination génoise, comme la preuve en est fournie lors des pourparlers qui amèneront à la signature du traité du Cateau-Cambrésis et par son soutien sans faille qui aboutit à l’échec de la révolte de Sampiero : « Le XVIe siècle […] fabrique de plus en plus nombreux des banquiers spécialisés […] ; à Gênes surtout […] son rôle précoce entre Séville et le Nouveau Monde, son alliance dénitive avec l’Espagne rent le reste : elle devint la première ville d’argent au monde […] qui marque le second XVIe siècle – le siècle

12. CECCALDI, Marc’ Antonio, Histoire de la Corse, 1464-1560, op. cit., p. 225.

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