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Bibliothèque d’histoire de la Corse

Collection dirigée par Antoine Laurent Serpentini

Déjà parus La distribution des prix Tome I : Le temps de l’éloquence au lycée de Bastia (1846-1903) Eugène F.-X. Gherardi, 2011 Théodore de Neuhoff roi de Corse Un aventurier européen du XVIIIe siècle Antoine Laurent Serpentini, 2011 Les Lucciardi Une famille corse de poètes et d’instituteurs Eugène F.-X. Gherardi, 2010 L’Imprimerie en Corse des origines à 1914 Aspects idéologiques, économiques et culturels Vanessa Alberti, 2009 Esprit corse et romantisme Notes et jalons pour une histoire culturelle Eugène F.-X. Gherardi, 2004 Histoire de l’École en Corse Ouvrage collectif dirigé par Jacques Fusina, 2003 L’âme des pierres Sculpture et architecture, deux composantes de l’art préhistorique de la Corse François de Lanfranchi, 2002 La coltivatione Gênes et la mise en valeur agricole de la Corse au XVIe siècle Antoine Laurent Serpentini, 1999


Être instituteur en Corse sous le Second Empire Textes réunis, présentés, et annotés sous la direction de Eugène F.-X. Gherardi Avec le concours de Vanessa Alberti, Jean-Marie Comiti, Alain Di Meglio, Bruno Garnier, Didier Rey, Dominique Verdoni. Bibliothèque d’histoire de la Corse

UNIVERSITÀ DI CORSICA


Présentation Eugène F.-X. GHERARDI

Cet ouvrage est né au carrefour d’interrogations diverses. Il est le résultat d’un travail collectif. Au départ, dans un souci d’accroître nos sources encore fragiles ou méconnues en matière d’histoire de l’éducation, se trouve l’idée de publier in extenso les mémoires des 80 instituteurs corses au concours lancé en 1861 par Gustave Rouland, ministre de l’Instruction publique. L’entreprise était malaisée. Comme le souligne Jacques Ozouf : arracher des textes au lourd sommeil des archives est toujours une victoire1. Publier des sources, produire un ensemble d’observations et d’hypothèses, nourrir la réexion : tel est bien le cœur l’objectif de cette étude. C’est du reste celui de tout travail rigoureux qui, sauf à se transformer en une théorisation désincarnée contraire à l’esprit même de la discipline historique, ne peut faire l’économie d’une permanente référence aux sources. À l’échelle nationale, l’étude du concours Rouland a donné lieu à de beaux et récents travaux de synthèse de la part de François Jacquet-Francillon2 et de Gilbert Nicolas3. Curieusement, cet ensemble documentaire n’a jamais été véritablement exploité pour l’île. Seule Marie-Antoinette Salini, dans l’Histoire de l’école en Corse dirigée par Jacques Fusina, s’en est quelque peu souciée et en a publié de courts extraits4. Ces mémoires des instituteurs méritaient de faire l’objet d’une étude particulière. C’était justice ! C’est dire aussi que l’on doit considérer comme une aubaine toute occasion d’enrichir la connaissance dans ce domaine.

1. OZOUF Jacques, Nous les maîtres d’école. Autobiographies d’instituteurs de la Belle Époque, Paris, Folio Histoire, 1999 (1973), p. 12. 2. JACQUET-FRANCILLON François, Instituteurs avant la République. La profession d’instituteur et ses représentations, de la monarchie de Juillet au Second Empire, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, coll. éducation et didactiques, 1999, 318 pages. 3. NICOLAS Gilbert, Le grand débat de l’école au XIXe siècle. Les instituteurs du Second Empire, Paris, Belin, coll. Histoire de l’éducation, 2004, 335 pages. 4. SALINI Marie-Antoinette, « La vie quotidienne des instituteurs de Guizot à Ferry », Histoire de l’école en Corse, sous la dir. de Jacques Fusina, Ajaccio, Albiana, coll. Bibliothèque d’histoire de la Corse, 2003, p. 443-476.


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Dans un premier temps, il fallait transcrire mot à mot et patiemment chaque mémoire. Lire et relire ! L’examen attentif de ce matériau permettait d’en souligner toute l’originalité. De voix en voix, d’instituteur en instituteur, elle met en lumière les contours parfois occultés de l’histoire éducative de la Corse. Les instituteurs y racontent une histoire, prise entre la routine du quotidien et le rêve d’une école meilleure. Au l des pages, une forme s’invente, mélange de fraîcheur, de spontanéité et de maladresses. Les mémoires réunis partagent la même période chronologique et, surtout, illustrent une série d’expériences communes. Quel bon usage faire des réponses des instituteurs corses ? Comment mettre en forme, trouver un sens à ces bouts de vie marqués par la routine et le travail ordinaire ? Ici, le maître d’école est invité à rendre compte de sa vie professionnelle et à faire des propositions à la lumière d’une expérience plus ou moins longue. Autant que faire se peut, nous nous sommes efforcés de saisir la complexité des situations éducatives, d’en saisir les multiples dimensions et les articulations. Arriver à la vérité des textes, non par la perception univoque de quelque vision unique, mais par une approche qui s’évertue à multiplier les éclairages, tel est en substance le sens de la démarche. Pour parvenir à cet objectif, le parti adopté est celui de la pluridisciplinarité. Plusieurs enseignants-chercheurs venant d’horizons différents se sont mobilisés et ont pris une part active à cette recherche. Cette perspective pluridisciplinaire va dans le sens des préoccupations actuelles de désenclaver les différents domaines d’études et de multiplier les éclairages dans une optique globalisante. Dans cette entreprise, les professeurs Jacques Fusina et Antoine Laurent Serpentini se chargèrent de relire l’ensemble du manuscrit. De manière générale, ce chantier montrera, à ceux qui en douteraient encore, que la recherche historique en éducation a beaucoup à gagner d’un compagnonnage avec d’autres disciplines, et que, de surcroît, l’histoire elle-même n’a rien à y perdre.

UN RÉGIME ADULÉ PUIS HONNI Le constat peut faire l’économie de grandes démonstrations. La période du Second Empire n’a guère suscité l’intérêt des historiens corses. Parcourir la bibliographie insulaire permet de relever cette lacune fortement préjudiciable car la seconde moitié du XIXe siècle a été chez nous une période de changements structurels intenses dans le domaine de l’économie, d’évolutions sociales et de mutations profondes en matière culturelle et linguistique. Nous y reviendrons. Mais pourquoi ce désintérêt si profond, cette carence de travaux et d’études sur le sujet ? Dans l’île, depuis peu, la recherche historique entreprend de combler une lacune historiographique que l’on serait tenté de qualier


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de béance tant l’histoire du Second Empire n’a donné lieu qu’à des approches fragmentaires5. Le règne de Napoléon III n’a pas bonne presse. C’est une évidence. Comment pouvait-il en être autrement ? Le régime a vu se dresser contre lui les diatribes et les pamphlets d’opposants célèbres et talentueux. Sur ce point, songeons aux coups que Victor Hugo inige au Second Empire avec son Napoléon le petit. La littérature française n’a jamais été tendre avec Napoléon III. Songeons également à l’image qu’a pu en donner l’historiographie scolaire sous la Troisième République. Sur ce point, le discours d’Ernest Lavisse, ancien précepteur du prince impérial, permet de saisir la manière dont l’image noire d’un règne qui débute par un coup d’État et s’achève par un désastre s’est gée dans l’esprit des jeunes Français. Toutefois, ici comme ailleurs, depuis quelques années, la recherche historique fait œuvre utile en dépassant les idées reçues, les stéréotypes et les caricatures qui collent au régime comme une deuxième peau. Métaphores, ctions littéraires et vérité historique se contaminent et se confondent. Le régime est populaire dans les villes et plus encore dans les campagnes. La Corse, pays des origines dynastiques, n’y échappe pas. Les résultats de l’élection présidentielle de 1848 sont sur toute l’étendue du territoire français un triomphe pour Louis-Napoléon Bonaparte. Le prince recueille 5 434 226 suffrages contre environ 1 900 000 à tous ses autres concurrents. Une analyse rapide des résultats en Corse donne toute la mesure de la force du bonapartisme mûri sous la Restauration et la monarchie de Juillet. Sur 48 310 votants, l’île offre 45 880 voix au prince Louis-Napoléon, 1 464 voix au général Eugène Cavaignac, et seulement 41 voix à Alphonse de Lamartine. La victoire est écrasante. En Corse comme du reste dans toute la France, l’Église apporte son soutien à la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte. Monseigneur Casanelli d’Istria, évêque d’Ajaccio, ne dissimule pas sa satisfaction. Fratelli nostri carissimi, stava per compiersi la nostra visita pastorale nella religiosa Balagna, ove per la seconda volta abbiam raccolto ubertosa messe di preziosi frutti di salute, allorchè risuonò ai nostri orecchi il primo grido della fama, che proclamava in tutta la Francia il Principe LuigiNapoleone, Presidente della Repubblica. Nell’atto che facevamo ritorno alla città vescovile, i monti e le valli che noi percorrevamo, echeggiavano del fausto annuncio che in ogni dove veniva accolto coi trasporti della più viva allegrezza. Il gaudio traspariva da tutti i volti, ed ogni labbro articolava accenti di lode e di benedizione : l’aria rimbombava d’ogn’intorno di clamorosi evviva. Tutti salutavano a gara il glorioso nome di colui, che il Cielo invita, per arcane vie, ad assodare i nuovi destini della Francia sulle

5. En novembre 2010, sous ma responsabilité scientique, la Société des sciences historiques et naturelles de la Corse a organisé à Bastia un colloque ayant pour thème « Aspects de la Corse sous le Second Empire » (Actes à paraître).

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basi dell’ordine e della libertà. Ciascuno presagiva al nostro paese un’era novella di prosperità. Noi per doppio titolo, vale a dir come Corsi, e come Francesi, dobbiam più di ogni altro rallegrarci di sì ben augurata elezione. Patria e Libertà v’applaudono in bella armonia6.

Après le coup d’État du 2 décembre 1851 et l’instauration du Second Empire, la population corse manifeste son adhésion au régime impérial. Dans leur grande majorité, les insulaires ont « l’acula in corpu »7. Cet attachement sincère est habilement entretenu par des déplacements que les membres de la famille régnante effectuent dans l’île. Ainsi, le 14 septembre 1860, lorsque le yacht impérial « l’Aigle » avec à son bord Napoléon III, l’impératrice Eugénie et le jeune prince impérial, apparaît dans le golfe d’Ajaccio, c’est une foule en liesse qui se concentre sur le quai. Tout ce que l’île compte d’autorités est présent : les représentants de toutes les communes, les parlementaires, les conseillers généraux, les militaires, les membres de la Cour de justice de Bastia, monseigneur Casanelli d’Istria qui, un mois auparavant, avait invité ses diocésains à se masser sur le parcours impérial. En août 1869, l’impératrice Eugénie et le prince reviendront dans l’île. Une nouvelle fois, monseigneur Casanelli d’Istria, mobilisera le clergé et les dèles. L’auguste souveraine, qui partage avec tant de grâce les gloires et les soucis du trône, viendra visiter notre île : Elle amènera son ls, pour le montrer aux populations de la Corse, comme l’enfant de l’avenir et l’objet de nos espérances. Ce jeune prince viendra se retremper au berceau de ses ancêtres, et puiser sur cette terre qui a produit, dans une seule famille, une pléiade de rois, cette sève puissante et féconde, qui fortie les races, inocule le génie avec le sang, et leur est un gage d’immortalité. L’attente de si augustes et si douces visites est bien faite pour tempérer le regret que nous fera éprouver, en cette conjoncture, l’absence de celui que les vœux de toute la Corse appellent, et que nous avions un instant espéré de revoir au milieu de nous. Frustrés dans cet espoir, nous ne le serons du moins qu’à demi : si les affaires de l’État empêchent l’empereur de nous visiter, et de rehausser par son auguste présence les fêtes du centenaire, la visite de l’impératrice et du prince impérial nous seront une bien douce compensation. […] Nous vous engageons, autant que les besoins de votre paroisse pourront vous le permettre, à vous rendre, soit à Ajaccio, soit à Bastia, pour assister à l’arrivée de Sa Majesté l’impératrice et de 6. Pastorale di monsignor vescovo d’Ajaccio, in occasione dell’elezione del presidente della Repubblica francese, [Data in Ajaccio, il 23 decembre 1848], Bastia, Stamperia Fabiani, p. 2-3. 7. L’expression corse « avè l’acula in corpu » (avoir l’aigle dans le ventre) est en usage dans le parler ajaccien pour évoquer l’attachement d’une personne au parti bonapartiste. LUCCHINI Paul, Ajaccio : expressions et surnoms. Veni bellu quì, Ajaccio, Société d’histoire d’Ajaccio « A Sciarabola », 1996, p. 99.


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Son Altesse le prince impérial, an de leur donner ainsi une preuve de votre empressement à saluer leur bienvenue8.

Assurément, Napoléon III qui est le « grand intégrateur9 » a compris qu’il pouvait disposer en Corse d’un vivier de dèles acquis à sa cause10. Si le Second Empire suscite l’engouement des Corses c’est que ceux-ci voient dans la politique du régime l’avènement d’une ère de progrès social et d’essor économique. Le régime développe un discours et une posture paternalistes. L’époque est aux rapports. Le processus avait été entamé par la mission Blanqui sous la monarchie de Juillet. Le Second Empire systématisera le processus de production des rapports et d’enquêtes. Le rapport Balland en 1852, le rapport Conte Grandchamps (1859), le rapport Blondel, directeur général de l’administration des forêts (1853), le rapport Hernoux sur la question du banditisme (1853), l’enquête agricole réalisée par Séverin Abatucci, député de la Corse (1867). Le régime répète à l’envi sa détermination à éradiquer la pauvreté et se dit favorable à des systèmes d’éducation gratuite. La Corse, si brillante dans son héroïsme, voit ternir son éclat sous le rapport de la civilisation. Elle a fait peu de progrès dans les arts, les sciences, les lettres, l’industrie. Espérons cependant que bientôt une carrière nouvelle s’ouvrira devant elle, et que, grâce aux lumières qui pénètrent de plus en plus parmi les classes les plus obscures, grâce à la sagesse des institutions dont elle sera de mieux en mieux dotée, grâce à l’unité du pouvoir, à la bonne administration des chefs, à la sollicitude du gouvernement, elle acquerra et dépassera même ce degré de prospérité et de bonheur qu’elle sut atteindre sous Marius et Sylla11.

Mais l’île continue à être un terrain propice pour les images d’Épinal. Conte Grandchamps, ingénieur des ponts et chaussées, note : Le Corse offre à l’observateur le caractère multiple qu’il tient des nations voisines : souple et intelligent comme l’Italien, circonspect comme le Grec, er comme l’Espagnol, il emprunte à l’Africain ses passions fougueuses, et au Français son esprit aventureux, sa bravoure et sa mobilité12. 8. Circulaire de monseigneur Casanelli d’Istria à Messieurs les curés et desservants à l’occasion de la fête du 15 août, [Sartène, le 5 août 1869], Ajaccio, Imprimerie A.-F. Leca, p. 2-3. 9. GIL José, La Corse entre la liberté et la terreur. Étude sur la dynamique des systèmes politiques corses, 2e édition revue et augmentée, Paris, La Différence, coll. mobile matière, 1991 (1984), p. 153. 10. BOUDON Jacques-Olivier, « Napoléon III », Dictionnaire historique de la Corse, sous la dir. de Antoine Laurent Serpentini, Ajaccio, Albiana, 2006, p. 672. 11. DE LA ROCCA Jean, La Corse et son avenir, Paris, Henri Plon, 1857, p. 12. 12. CONTE GRANDCHAMPS (ingénieur des ponts et chaussées), La Corse, sa colonisation et son rôle dans la Méditerranée, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1859, (2e édition), Conte Grandchamps, 1859, p. 4.

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Il note un peu plus loin : Le caractère passionné des Corses a suscité, de tout temps, à l’administration des difcultés inextricables. Tout chez eux est exagéré : ils sont à la fois fanatiques dans leur dévouement et implacables dans leurs vengeances ; les motifs les plus futiles sufsent pour allumer entre eux des inimitiés séculaires. À côté de l’amour-propre le plus chatouilleux et d’une susceptibilité toujours en éveil, vous trouvez la constance dans l’amitié et l’esprit de famille le plus exclusif13.

Plus loin encore, l’ingénieur des ponts et chaussées réclame des alliances entre les Corses et les continentaux. En un mot, sous la plume de Conte Grandchamps, il s’agit de civiliser par la colonisation de peuplement : En Afrique, les alliances entre les habitants du pays et les colons sont impossibles : la différence de religions s’y oppose, et les deux peuples se mêlent, sans se confondre, sur le sol de l’Algérie. En Corse, au contraire, les continentaux se marient facilement. Il sufrait, pour favoriser ces alliances, de concéder chaque lot, composé d’une maison et d’un terrain ayant une étendue sufsante, aux soldats libérés du service militaire qui auraient séjourné en Corse et travaillé à l’assainissement des terrains affectés à chaque colonie. Les hommes se xent habituellement dans le pays natal des femmes qu’ils épousent, et les Corses adoptent chaudement les continentaux qui deviennent membres de leurs familles. On accroîtra ainsi la population de la Corse, et les nouveaux venus réagiront sur leurs nouvelles familles, dont les préjugés nationaux s’effaceront peu à peu. […] Ces dispositions, au reste, n’empêcheront pas d’adopter en Corse les procédés de colonisation qui ont été couronnés de succès en Algérie ; et si, d’un côté, l’État ne dispose pas, dans l’île, de vastes terrains à concéder, il y trouvera des habitants dévoués à la France, la même religion et des mœurs qui favorisent les alliances entre les Corses et les continentaux, c’est-à-dire la véritable base de toute colonisation rationnelle14.

LES ÉCOLES DE LA CORSE VALENT BIEN CELLES DU CONTINENT Pour ce qui est du système éducatif, la période du Second Empire apparaît trop souvent comme une parenthèse, un temps de latence et d’atermoiements, entre Guizot en amont et Ferry en aval. C’est aller un peu vite en besogne ! Si Napoléon III ne donne pas d’impulsion nouvelle et décisive en matière

13. Ibid., p. 51. 14. Ibid., p. 161-163.


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d’instruction des masses, il est faux de considérer que le Second Empire se détourne de la question. Là encore, la prudence s’impose. Au XIXe siècle, les progrès éducatifs sont jalonnés de grandes lois scolaires : loi Guizot en 1833, loi Falloux en 1850, loi Duruy en 1867, lois Ferry en 1881-1882. De façon schématique, trois autorités se partagent et se disputent la surveillance de l’école primaire en France : l’Église, les notables et l’État. L’école devient peu à peu un élément essentiel du paysage social, économique et culturel dans la France rurale. Lucien Febvre note que : L’école communale – c’est, depuis la monarchie de Juillet, le principal personnage de tous nos villages. Elle reète l’état économique et social de nos populations rurales, de nos bourgs et de nos villages. Mais de ce reet, elle les éclaire eux-mêmes, elle les anime – elle les transgure15. Comme le précise Daniel Hameline au sujet du XIXe siècle : « nous appartenons encore globalement à cette période de l’histoire où les sociétés s’organisent dans la recherche d’une rationalité jusque-là inconnue, en véritables sociétés éducatives sous le signe d’une scolarisation progressivement généralisée et irréversible »16.

Avec ses 5 arrondissements, ses 62 cantons et ses 353 communes, la Corse voit sa population augmenter sous le Second Empire : 243 183 habitants en 1856 ; 252 889 habitants en 1861. Sur le plan de l’Instruction publique, l’île dispose d’une école normale à Ajaccio ; d’un lycée à Bastia ; de collèges communaux à Ajaccio, Calvi, Corte, Sartène ; de 500 écoles ; de pensionnats et d’établissements dirigés par des congrégations religieuses (Frères des écoles chrétiennes, Sœurs de la congrégation de Saint-Joseph…). Voici quelques faits déterminants tirés des rapports des vice-recteurs, rapportés par les préfets. En 1859, la Corse compte 398 écoles de garçons ou mixtes : Le nombre des élèves fréquentant les écoles primaires n’a pas diminué. Les instituteurs sont généralement attachés à leurs devoirs ; ils remplissent leurs obligations avec zèle et les résultats qu’ils obtiennent sont de plus en plus satisfaisants. Le matériel des écoles s’améliore aussi sensiblement17. 15. FEBVRE Lucien, « Ce grand personnage historique ? L’école primaire », Annales d’histoire sociale, vol. 8, n° 1, 1945, p. 145. 16. HAMELINE Daniel, Courants et contre-courants dans la pédagogie contemporaine, Issy-lesMoulineaux, ESF éditeur, coll. Pédagogies, 2000, p. 20. 17. Rapport du préfet du département de la Corse [Alexis-Félix de Montois], Procès-verbal des délibérations du Conseil général, précédé du rapport de M. Montois, Préfet du département. Session de septembre 1859, Ajaccio, G. Marchi, imprimeur de la préfecture, 1859, p. 41.

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En 1861 : L’instruction primaire en Corse est donnée dans 481 écoles qui se divisent ainsi qu’il suit : Écoles publiques de garçons : 401 ; Écoles libres de garçons : 15 ; Écoles publiques de lles : 32 ; Écoles libres de lles : 35. […] Soit, en tout : 20 895 élèves. La population de l’île étant d’après le dernier recensement de 240 183 âmes, on a dans les écoles un peu plus du 12e des habitants. Cette proportion peut être inférieure à celle d’un certain nombre de départements, mais elle s’éloigne peu à coup sûr de la moyenne qui résulterait de la comparaison de toutes les écoles de la France avec la population de l’Empire, et elle serait beaucoup plus élevée, si les écoles de lles plus nombreuses en Corse fournissaient au total des élèves un contingent plus considérable. Par suite du petit nombre des écoles spéciales à leur sexe, le chiffre des lles ne recevant aucune instruction est de 9 355 tandis que celui des garçons, privés du même bienfait, n’est que de 5 330. Cependant si l’on songe que dans le nombre des enfants qui suivent les écoles, plus de la moitié ne les fréquentent que très irrégulièrement et pendant peu de mois, on regrette que les familles ne répondent pas encore mieux aux encouragements et aux sacrices de l’État, du département et des communes. L’installation matérielle des écoles laisse beaucoup à désirer, cela vient de ce que la plupart des communes sont obligées de louer leurs maisons d’école. L’espace, la lumière, l’air font souvent défaut dans ces locaux bâtis en vue d’une destination toute différente. Les instituteurs sont du reste encore plus mal logés que les élèves. L’instituteur corse, dit M. le rapporteur de la commission du Conseil départemental, est intelligent et sufsamment instruit ; qu’il sorte de l’école normale du département ou qu’il soit formé sous des maîtres particuliers, il a les connaissances nécessaires pour remplir sa tâche avec succès, mais il n’a peut-être pas à un degré assez élevé l’amour de son État, et se mêle trop souvent aux luttes locales. Il a rarement assez de force pour n’être d’aucun parti. Son isolement, le besoin qu’il a de l’appui du maire, sa parenté, s’il est dans sa propre commune, l’entraînent presque toujours à prendre couleur. En passant ainsi sous un drapeau, il acquiert des amis disposés à le défendre, mais il se fait aussi des ennemis auxquels il ne ferme pas toujours la bouche même par une conduite irréprochable. En somme, les écoles de la Corse valent bien celles du continent. En ne considérant que les écoles publiques qui sont au nombre de 433, et les seules d’ailleurs, dont l’enseignement puisse être réellement apprécié, on peut évaluer à 160 le nombre des bonnes écoles, à 150 celui des écoles passables, à 100 celui des écoles médiocres, et à 23 seulement celui des écoles qui ne donnent aucun résultat. La situation, comme on le voit, pourrait être beaucoup moins satisfaisante. Cette situation cependant, Messieurs, appelle encore bien des améliorations. Et d’abord, pourquoi les écoles de lles en Corse sont-elles si peu nombreuses, comment peut-on les propager ? […] Celles qui seront mères un jour, devraient être cependant préparées à remplir la grande mission de l’éducation domestique que nulle autre ne remplace et qui décide presque toujours de l’avenir de l’enfant. – C’est surtout


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en Corse que cette mission est importante et que l’éducation de la femme devient une nécessité sociale. On l’a si bien compris, messieurs, qu’une école normale d’institutrices a été créée à Ajaccio. Cette école, dirigée avec dévouement par des religieuses de l’ordre des sœurs de Marie, doit entretenir et préparer 24 élèves-maîtresses, 12 au compte du département et 12 au compte de l’État. […] L’habitude contractée de renvoyer les élèves aux premières chaleurs et de passer la moitié de l’année en vacances sera surtout difcile à perdre, mais sous l’œil vigilant et la surveillance active de M. le vice-recteur et des inspecteurs primaires, j’espère que cette habitude déplorable sera combattue avec succès18.

En 1862 : La gratuité admise d’une façon absolue dans les Écoles, quelles qu’elles soient, offre, Messieurs, de graves inconvénients. – La loi, il est vrai, a permis aux communes d’entretenir, sur leurs propres ressources des écoles entièrement gratuites, mais elle l’a permis à titre d’exception seulement ; elle a posé en principe que les enfants des familles indigentes qui fréquentent les écoles primaires devaient seuls être exemptés du paiement de la rétribution scolaire. – Il importe de revenir à cette règle et de rappeler aux populations que, du moment où l’instruction des pauvres est gratuitement assurée, il n’y a que des inconvénients à dispenser les familles riches de l’accomplissement de l’une de leurs obligations les plus sacrées, et à en charger exclusivement l’administration publique. En effet, on a vu trop souvent les écoles gratuites envahies par les enfants des familles aisées, au détriment de ceux qui ne comprenaient pas assez l’avantage de l’instruction offert sans nulle exigence de rétribution. D’un autre côté, on a pu fréquemment constater la répugnance de beaucoup de familles à envoyer leurs enfants dans des écoles communales gratuites, parce qu’elles ne voulaient pas recevoir une aumône19.

En 1863 : La générosité de S. Exc. M. le Ministre de l’Instruction publique nous a fourni les moyens de pourvoir à l’ouverture de nouvelles écoles de lles dans le département. Grâce aux secours qu’il nous a été possible d’offrir aux communes, nous avons, avec leur concours, créé 28 écoles et nous en possédons aujourd’hui 51 au lieu de 43, chiffre de l’an dernier. En y ajoutant les 23 écoles libres qui fonctionnent déjà dans d’autres localités, 18. Rapport du préfet du département de la Corse [Louis-Charles Géry], Procès-verbal des délibérations du Conseil général, précédé du rapport de M. Géry, préfet du département. Session de 1861, Ajaccio, G. Marchi, imprimeur de la préfecture, 1861, p. 27-30. 19. Rapport du préfet du département de la Corse [Louis-Charles Géry], Procès-verbal des délibérations du Conseil général, précédé du rapport de M. Géry, préfet du département. Session de 1862, Ajaccio, G. Marchi, imprimeur de la préfecture, 1862, p. 96-97.

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nous arrivons au chiffre total de 74 écoles qui ne renferment pas moins de 4 808 jeunes lles – soit 1 138 de plus qu’en 1 861. – C’est un progrès que vous serez, Messieurs, heureux de constater, car vous savez que l’éducation de la femme est, en Corse surtout, une nécessité sociale. Le nombre des écoles de garçons s’est augmenté aussi cette année ; le département en compte aujourd’hui 416. Le mobilier a été complété dans 25 écoles ; 14 locaux insalubres ont été avantageusement remplacés ; – une subvention de 40 000 francs que S. Exc. M. le Ministre a bien voulu accorder pour construction de maisons nouvelles, sera employée le plus promptement et le plus utilement impossible20.

En 1867, le préfet note de grands progrès : De 1861 à 1867, la population scolaire en Corse s’est accrue d’un quart ; elle était de 20 000 élèves environ ; elle est de plus de 25 000 aujourd’hui21.

Pour les instituteurs de 1860, conduire les lles à l’école relève d’un pari : réformer la société. Sur ce point, l’instituteur relaie le sous-préfet. L’éducation qui sert au développement des facultés intellectuelles, est, par cela même, un puissant moyen de moralisation. Or vous le savez, Messieurs, la femme exerce sur la famille une irrésistible inuence ; elle la moralise ou la pervertit selon ses instincts ou ses exemples auxquels s’assimilent surtout et inévitablement les jeunes membres qui la composent22. Parmi les populations de l’intérieur de l’arrondissement semble enn s’éveiller le sentiment d’un besoin dont le conseil s’est constamment préoccupé. Je veux parler de l’éducation des lles, qui, à quelques rares exceptions près, a été jusqu’ici complètement négligée dans nos communes rurales. Déjà quelques-unes, qui se trouvent même en dehors des prescriptions de la loi, se sont pourvues d’institutrices, et vous pouvez compter que l’administration ne négligera rien pour soutenir et seconder ces heureuses aspirations23. 20. Rapport du préfet du département de la Corse [Louis-Charles Géry], Procès-verbal des délibérations du Conseil général, précédé du rapport de M. Géry, préfet du département. Session de 1863, Ajaccio, G. Marchi, imprimeur de la préfecture, 1863, p. 5. 21. Rapport du préfet du département de la Corse [Louis-Charles Géry], Procès-verbal des délibérations du Conseil général, précédé du rapport de M. Géry, préfet du département. Session de 1867, Bastia, impr. Fabiani, 1867, p. XXXVII. 22. Rapport du sous-préfet de Bastia adressé au conseil d’arrondissement, 12 août 1854. Archives départementales de la Haute-Corse (désormais A.D.H.C.), 2N5. 23. Rapport du sous-préfet de Bastia adressé au conseil d’arrondissement, 24 juillet 1857. A.D.H.C., 2N5.


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L’enseignement primaire laisse encore beaucoup à désirer dans l’arrondissement sous le rapport de l’installation matérielle des écoles qui est généralement très mauvaise et aussi à cause de l’insufsance des écoles des lles dont l’instruction est pour ainsi dire, entièrement abandonnée24.

Jusque-là, les lles n’avaient reçu qu’un « trousseau intellectuel » limité à quelques « lumières tamisées » selon la belle expression de Martine Sonnet dans L’Éducation des lles au temps des Lumières25. Le sort des femmes est enclos dans les limites d’un cercle anthropologique et épistémologique que tracent autour de la femme les rôles et les nalités que la société lui assigne : former des épouses et mère. D’une certaine manière, le constat vaut encore pour le XIXe siècle. C’est la question sensible de l’éducation des lles qui polarise la querelle entre l’État et l’Église. Parce qu’elle impose des règles d’ordre et de discipline, l’institution scolaire voit s’affronter l’État et l’Église. Bien plus que pour les garçons, l’éducation des lles est restée pendant la plus grande partie du siècle entre les mains de l’Église à travers les congrégations religieuses qui prolifèrent26. Sous le Second Empire, monseigneur Félix Dupanloup, évêque d’Orléans, chef de le de l’épiscopat français27, contempteur virulent de Voltaire28, apparaît comme la gure de proue de l’Église dans son combat contre les mesures prises en 1867 par le ministre Victor Duruy an de favoriser l’entrée des lles dans l’enseignement secondaire. Sans aucun doute encore, le grand mérite, l’honneur incomparable d’une femme, c’est de bien élever ses enfants et d’en faire des hommes ; comme son bonheur le plus doux et son premier devoir, c’est de rendre heureux son mari. […] Qu’on l’entende bien : ce que je désire avant tout, ce ne sont pas des femmes savantes, mais – ce qui est nécessaire à leurs maris et à leurs enfants et à leurs ménages, – des femmes intelligentes, judicieuses, attentives, instruites de tout ce qu’il leur est utile de savoir, comme mères, maîtresses de maison et femmes du monde ; ne dédaignant jamais le travail des mains, et toutefois sachant occuper non seulement leurs doigts, mais aussi leur esprit, et cultiver leur âme tout entière. 24. Rapport du sous-préfet de Bastia adressé au conseil d’arrondissement, 25 juillet 1864. A.D.H.C., 2N5. 25. Cité par FONTAINE Jacqueline, « Éducation et littérature féminines en France aux XIXe et XXe siècles », Perspectives documentaires en éducation, 1997, n° 41, p. 72. 26. MAYEUR Françoise, « L’éducation des lles en France au XIXe siècle : historiographie récente et problématiques », Problèmes de l’histoire de l’éducation. Actes des séminaires organisés par l’École française de Rome et l’Università di Roma – la Sapienza (janvier-mai 1985), Rome, Publications de l’École française de Rome, 1988, p. 81. 27. À ce propos, voir MAYEUR Françoise, « Les évêques français et Victor Duruy : les cours secondaires de jeunes lles », Revue d’histoire de l’Église de France, tome 57, n° 159, 1971, p. 267-304. 28. TERRAL Hervé, Les savoirs du maître. Enseigner de Guizot à Ferry, Paris, L’Harmattan, coll. Savoir et Formation, 1998, p. 82.

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Et j’ajoute que, ce qu’il faut craindre à l’égal des plus grands maux, ce sont ces femmes frivoles, légères, molles, désœuvrées, ignorantes, dissipées, amies du plaisir et de l’amusement, et par suite ennemies de tout travail et presque de tout devoir ; incapables de toute étude, de toute attention suivie, et par-là même hors d’état de prendre aucune part réelle à l’éducation de leurs enfants, et aux affaires de leur maison et de leur mari29.

De toute évidence, « l’instruction n’a évidemment pour nalité le développement personnel mais n’est qu’un appât sur le marché matrimonial30. » Cependant, gardons-nous bien de la vision simpliste : celle d’une Église fermée à toute modernisation. Les congrégations religieuses répondent à la demande d’instruction et d’alphabétisation 31. Peu après l’effondrement du régime impérial, le docteur F.-M. Costa, médecin en chef de l’hôpital militaire d’Ajaccio, note : La Corse est en progrès au point de vue de l’instruction. Les travaux envoyés par les écoles primaires à l’exposition universelle de 1867 classent le département dans les 30 premiers pour l’instruction des garçons ; mais l’instruction des lles ayant été jusqu’à ce jour très négligée, la Corse se trouve placée au 60e rang dans la statistique générale. Cependant, le nombre des écoles des lles qui n’était que de 75 en 1865, est de 108 aujourd’hui, et le chiffre des élèves s’est accru de 1 15032.

Certes, on ne trouve sous la plume, nécessairement ressassante, aucune voix dissidente mettant en cause le régime, mais chez beaucoup d’instituteurs corses, un sentiment commun de résignation se fait sentir. Mais nos instituteurs n’entonnent pas un de profundis.

LE CONCOURS Le concours du ministre Rouland n’est pas la première des grandes enquêtes sur la question de l’instruction primaire dans la France du XIXe siècle. Déjà en 1833, après le vote de la loi du 28 juin (voir annexe 1), François Guizot 29. DUPANLOUP Félix, Femmes savantes et femmes studieuses, par Mgr l’évêque d’Orléans, de l’académie française, Paris, Charles Douniol éditeur, 1867, p. 9-10. 30. GUILPAIN Geneviève, « Au XIXe siècle, les combats des jeunes lles pour leur autonomie intellectuelle », Genre et éducation. Former, se former, être formée au féminin, sous la dir. de Bernard Bodinier, Martine Gest, Marie-Françoise Lemonnier-Delpy, Paul Pasteur, Mont-Saint-Aignan, Publications des universités de Rouen et du Havre, 2009, p. 131. 31. SUSINI Patricia, La scolarisation des lles en Corse au XIXe siècle. Mémoire de D.E.A. de langue et civilisation corses, sous la direction du professeur Jacques Fusina, Corte, Université de Corse – Pasquale Paoli, 1997, 84 pages et annexes. 32. COSTA F.-M., La Corse et son recrutement. Études historiques, statistiques et médicales, Paris, Victor Rozier éd., 1873, p. 66.


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commande une vaste inspection des écoles qui s’apparente à une « battue générale dans les écoles ». À travers la France, 490 inspecteurs visitent 33 695 écoles33. M. Guizot, alors Ministre de l’Instruction publique, au moment de mettre à exécution la loi du 28 juin, conçut la pensée de faire exécuter une battue générale dans les écoles, par toute la France, et bientôt, en effet, près de 500 inspecteurs partirent ensemble, au signal donné, gravirent les montagnes, descendirent dans les vallées, traversèrent les euves et les forêts, et portèrent dans les hameaux les plus lointains, les plus isolés, les plus sauvages, la preuve vivante que le gouvernement ne voulait plus rester étranger désormais à l’éducation du plus humble citoyen. […] Des Pyrénées aux Ardennes, du Calvados aux montagnes de l’Isère, sans en excepter même la banlieue de la capitale, les inspecteurs n’ont poussé qu’un cri de détresse ; et, si les récits de quelques-uns d’entre eux n’étaient capables d’émouvoir jusqu’aux larmes, en songeant à ces pauvres enfants qu’on entasse dans des foyers d’infection et d’épidémie, qui pourrait garder son sérieux à la lecture de ces combinaisons comiques, de ces réunions contre nature, inventées par la plus extrême misère ou par le plus sordide intérêt pour reléguer l’instruction primaire dans un repaire qui ne coûte rien à personne ?34

L’enquête Guizot, composée de 34 questions, couvre la totalité des départements à l’exception de la Corse. Les premières pages du Tableau de l’instruction primaire en France, rédigé par Paul Lorain, ne nous éclaire pas sur les raisons ayant conduit à négliger l’île. Mais si l’enquête Guizot omet la Corse, le concours-enquête du ministre Rouland répare donc un oubli et innove puisque, pour la première fois, les instituteurs sont appelés à prendre, eux-mêmes, la plume. Dans sa livraison de janvier 1860, le Manuel général de l’Instruction primaire rapporte la « Circulaire concernant un concours ouvert entre instituteurs publics » adressée par Gustave Rouland, ministre de l’Instruction publique et des Cultes, aux recteurs. Il s’agit d’ausculter et de sonder l’instruction primaire dans ses profondeurs rurales. Les intérêts de l’instruction primaire, tant à cause du personnel si nombreux qui s’y consacre qu’en raison de l’inuence très considérable que leur bonne direction peut exercer au point de vue du progrès intellectuel et moral des populations laborieuses, doivent être de la part du gouvernement 33. NICOLAS Gilbert, « Les instituteurs sous le Second Empire. Pour une approche régionale des mémoires de 1861 : l’exemple de l’académie de Rennes », Histoire de l’éducation, n° 93, janvier 2002, p. 3-36. 34. LORAIN Paul, Tableau de l’instruction primaire en France, d’après les documents authentiques, et notamment d’après les rapports adressés au ministre de l’Instruction publique par les 490 inspecteurs chargés de visiter toutes les écoles de France, à la n de 1833, Paris, L. Hachette, 1837, p. II-III ; 1-2.

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l’objet d’une constante préoccupation. Aux améliorations déjà réalisées il faut que des améliorations nouvelles viennent s’ajouter encore ; mais, pour les opérer utilement, il est indispensable que l’administration pénètre de plus en plus dans l’appréciation et la recherche des besoins auxquels elle veut satisfaire. Il m’a semblé que le moyen le plus sûr de m’éclairer à ce sujet serait de m’adresser à ceux mêmes qui sont directement intéressés dans la question, qui journellement est en présence des enfants et des familles, et doivent avoir le plus longuement rééchi à toutes les combinaisons favorables au bien du service qui leur est coné. En conséquence, j’ai décidé que la question suivante sera proposée aux instituteurs publics : Quels sont les besoins de l’instruction primaire dans une commune rurale, au triple point de vue de l’école, des élèves et du maître ?35

Le concours a pour mission première d’éclairer le ministre sur les progrès à accomplir et comme il n’existait aucun syndicat, aucun corps intermédiaire représentatif, pour connaître les espérances de l’instituteur et l’associer ainsi aux décisions, il fallait avoir recours à cette consultation directe. Le concours est doté d’un premier prix de 1 200 francs, un deuxième prix de 600 francs, et 8 mentions honorables de 200 francs chacune. Les instituteurs ont la possibilité de répondre pendant quelques semaines, du 15 décembre 1860 au 3 février 1861. Toutefois, la question posée ne concerne pas les 36 000 instituteurs publics que compte la France. Les maîtres d’école qui exercent dans le monde rural sont seuls appelés à concourir. Ils adressent leurs manuscrits à l’inspecteur d’académie. Pour être admis à concourir, la Circulaire précise que l’instituteur doit joindre à son mémoire une déclaration préalable signée et légalisée par le maire de la commune. Un modèle est fourni36. 5 940 mémoires ont été produits et seront évalués par étapes. Un premier examen réalisé au sein des académies permettra de retenir 1 207 mémoires qui sont adressés à Paris. Une deuxième sélection réalisée par les inspecteurs primaires du département de la Seine et de plusieurs fonctionnaires de l’administration centrale du ministère de l’Instruction publique élimine 1 017 mémoires. Un troisième choix est effectué par 5 sous-commissions sur les 172 mémoires restants. Au nal, les prix et mentions honorables sont attribués à : Armand-Achille Adrien, instituteur public à Pontoise (Seine-et-Oise) ; Louis-Nicolas Le Comte, instituteur public à La Chartre (Sarthe) ; Georges Hilbod, instituteur public à Balbronn (Bas-Rhin) ; Théodore Philippe, instituteur public à Onzain (Loir-et-Cher) ; 35. « Circulaire concernant un concours ouvert entre instituteurs publics. Paris, le 12 décembre 1860 », Manuel général de l’Instruction primaire, journal mensuel des instituteurs, janvier 1861. 36. « Je, soussigné (nom et prénoms de l’auteur), né à (lieu et date de naissance), instituteur public de (nom de la commune, du canton, de l’arrondissement et du département), déclare que le présent Mémoire est mon travail personnel et qu’il a été rédigé en vue du concours ouvert par l’arrêté du ministre de l’Instruction publique, en date du 12 décembre 1860. À…, le… 1861. »


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Claude Lallemand, instituteur public à Commercy (Meuse) ; Louis Boulanfer, instituteur public à Gouzeaucourt (Nord) ; Henri-Raymond Belloc, instituteur public à Lestiac (Gironde) ; Joseph Gillet, instituteur public à Temblaine (Meurthe) ; Auguste-Frédéric Kergourlay, instituteur public à Brest (Finistère) ; Philippe Burger, instituteur public à Ribeauvillé (Haut-Rhin). La plupart des textes rédigés par les instituteurs corses portent la mention « médiocre » ou « mauvais », ou encore « mauvais, à détruire », « à éliminer ». Après évaluation, aucun mémoire corse ne parvient à se hisser dans le palmarès de tête. Par ailleurs, à l’exception de Leca37, instituteur dans l’ancienne pieve de Sia, et de C. Coti38, instituteur à Miliana, en Algérie, aucun autre instituteur corse ou exerçant en Corse n’apparaît dans la liste des 172 instituteurs dont les mémoires ont été jugés dignes par les commissions préparatoires39. Ernest de Royer, premier vice-président du Sénat, président de la commission chargée du jugement du concours, tire les premières conclusions du concours. Les instituteurs se sont, à très peu d’exceptions près, maintenus dans le cadre et dans les limites du programme. Ils avaient à craindre deux écueils : l’exagération des prétentions personnelles et l’abus des théories. Ils ont su, en général, éviter l’un et l’autre. […] Ce ne sera pas le spectacle le moins sérieux et le moins digne d’étude qu’aura offert le concours, que ces hommes, voués à l’éducation morale et intellectuelle des classes laborieuses, s’interrogeant loyalement sur leurs travaux, sur les faits recueillis par leur expérience, sur les moyens d’action ou de succès qui peuvent encore leur manquer ; et répondant avec autant de liberté que de conance, à un gouvernement qui a habitué le pays à compter sur ses promesses40.

Les réprimandes qu’adressent les maîtres d’école portent, au-delà des points d’enseignement, principalement sur la vétusté du cadre. Les instituteurs ont à se débattre avec de nombreux problèmes d’ordre 37. Malheureusement, nous n’avons pu retrouver le mémoire de M. Leca qui n’a pas été conservé avec les autres mémoires de Corse. 38. Piqué d’archéologie, il est le secrétaire de la société « Commission historique de Miliana » (Revue africaine, n° 16, avril 1859, p. 393). Nommé ofcier d’Académie par arrêtés en date des 23, 25, 28 et 29 décembre 1863 (Journal des instituteurs, n° 2, 9 janvier 1864), il poursuit sa carrière comme directeur de l’école communale de Miliana. En avril 1866, C. Coti est promu maître de l’école normale d’Alger, et chargé à ce titre de la direction de l’école primaire annexée à cet établissement (Bulletin administratif de l’Instruction publique, n° 100, 1866, p. 470). Par la suite, en février 1868, il est remplacé à ce poste par Félix Pozzo di Borgo, ancien instituteur à Luri (voir Mémoire 34) puis à Cherchell, en Algérie. (Arrêté du 26 février 1868. Recueil des lois et actes de l’Instruction publique. Année 1868, Paris, Jules Delalain et ls, 1868, p. 66). 39. La liste complète est publiée dans le Journal des instituteurs, n° 38, 22 septembre 1861. 40. « Rapport de M. de Royer, premier vice-président du Sénat, président de la commission chargée du jugement du concours ouvert aux instituteurs publics par l’arrêté de S. Exc. le ministre de l’Instruction publique et des cultes, en date du 12 décembre 1860 », Manuel général de l’Instruction primaire, journal des instituteurs, octobre 1861.

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matériel dans l’accomplissement de leurs obligations. Comme le relève JeanMarie Comiti, les maîtres d’école doivent veiller à avoir une école correcte et accueillante alors que les moyens ne lui en sont pas donnés. Il lui appartient de se débrouiller et d’user de toutes sortes d’expédients, pour parvenir à un tel résultat. Pour pallier à la pénurie de matériel scolaire, l’instituteur est souvent obligé d’y aller de sa propre poche. Mais l’école est sale, enfumée, froide, exiguë, mal aérée, mal éclairée, mal équipée… La situation tardera à s’améliorer. On manque de tout. Les livres de lecture, les manuels et les dictionnaires font cruellement défaut. De toute évidence, dans l’univers scolaire et les pratiques culturelles qui en découlent, le dictionnaire n’est pas encore ce qu’il deviendra sous la Troisième République : un objet qui cumule toutes les propriétés pour devenir un véritable symbole de la culture primaire41. Certaines questions sont récurrentes : la vétusté des locaux, l’abscence de matériel et d’équipement pédagogiques, la pauvreté, l’absentéisme saisonnier, la concurrence des congrégations religieuses. D’autres notions – notamment le Vrai, le Beau, le Bien42 – font l’objet de quelques réexions. L’école propose un code de valeurs morales où le courage et l’honnêteté gurent au premier plan.

SOIS PLUTÔT SOLDAT, MARIN, PRÉPOSÉ DES DOUANES, OU GENDARME ! À la lumière de la lampe à huile ou à pétrole, on imagine l’embarras de l’instituteur, penché sur sa table de travail, amené à concourir. Il faut rendre compte des caractéristiques culturelles et des conditions de production de ces textes. À bien y regarder, rares sont les instituteurs qui franchissent le pas et nous informent de leur vécu. Contrairement à une idée reçue, dans la Corse du XIXe siècle, être instituteur n’est pas une carrière propice à l’autobiographie. L’effacement est toujours cultivé. La prudence et la discrétion, la retenue et la modestie s’imposent à tous. « On n’allègue sa propre histoire que dans le prologue, discrètement, pour dire qu’on va exposer des idées tirées de son expérience, ou parfois, pour étayer un argument, dans le corps du développement43. » Par conséquent, l’inclination autobiographique, du moins au sens où on l’entend habituellement, n’est pas un genre très pratiqué en Corse, du fait sans doute de la rupture qu’introduirait ce genre dans une société où l’on se dénit encore majoritairement par le groupe auquel on appartient.

41. GEAY Bertrand, « Entre symbole et instrument : le dictionnaire à l’école primaire », Revue française de pédagogie, vol. 113, 1995, p. 61. 42. À ce propos, voir HOUSSAYE Jean, « Les tribulations du Bien et du Vrai en éducation », Revue française de pédagogie, vol. 143, 2003, p. 69-78. 43. LEJEUNE Philippe, « Les instituteurs du XIXe siècle racontent leur vie », Histoire de l’éducation, n° 25, 1985, p. 71.


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Certains de nos instituteurs, mémorialistes occasionnels, assument la première personne, le « je » direct de l’autobiographie. D’autres lui préfèrent la troisième personne, le « il » ou le « on ». Il n’est pas facile de se familiariser à l’acte autobiographique de la part de ceux qui estiment ne pas avoir la légitimité de l’exercer. À la lecture des textes ici rassemblés, s’est imposée à nous la question de l’identité de nos instituteurs corses. L’histoire de l’éducation en Corse gagnerait beaucoup à investir dans des approches de type sociologique et prosopographique. Quels sont les choix qui conduisent à la carrière enseignante ? La moyenne d’âge des instituteurs corses participant au concours Rouland est de 35,55 ans44. Les plus âgés des participants sont Paul Morazzani, 61 ans, et Dominique Emanuelli, 59 ans, instituteurs à Rogliano. Le plus jeune est Jean-Baptiste Carlotti, 23 ans, instituteur à Giuncheto. À bien y regarder, les instituteurs corses qui exercent sous le Second Empire sont issus des masses populaires et dans une moindre mesure des sphères de la petite notabilité rurale. Ce qu’indique clairement la recherche c’est que, quelle que soit la position sociale d’origine, les maîtres d’école sont le plus souvent issus de familles peu « possédantes » et détenant un capital intellectuel fort modeste. Prenons quelques exemples. JacquesPhilippe Albertini, instituteur à Calacuccia, est ls d’un « travagliatore »45 ; Pierre-François Angeli, instituteur à Santa-Reparata-di-Balagna, est ls de « laboureur »46 ; Charles-Toussaint Battesti, instituteur à Piedicroce, est le ls d’un propriétaire47 ; Marc-Antoine Biancherdini, instituteur à Saliceto, est ls de propriétaire48 ; Thomas Biasini, instituteur à Occhiatana, est ls d’un berger49 ; Jean-Thomas Donati, instituteur à Casamaccioli, est ls d’un « travagliatore » et d’une leuse50 ; Dominique Ercole, instituteur à Rapaggio, est ls de proprietari51 ; Pompée Giuliani, instituteur à Poggio-di-Venaco, est ls d’un 44. Le calcul s’effectue sur la base de 74 instituteurs. 4 des 80 maîtres d’école omettent d’indiquer leur date de naissance dans la présentation liminaire. 45. Fils de Pietro Giovanni Albertini, « travagliatore », et son épouse Clorinda. A.D.H.C., registre d’état civil de Corscia, 1835, 2E2-57/4. 46. Fils de Rainiero Angeli, « laboureur », et de Marie-Thérèse Mariani, « ménagère ». Archives départementales de la Haute-Corse, registre d’état civil de Morosaglia, 1832, 2E2-103-1. 47. Fils de Giuseppe Maria Battesti, « proprietario », et de Marietta. A.D.H.C., registre d’état civil de Nocario, 1832, 2E2-109/3. 48. Fils de Rutilio Biancherdini, « propriétaire », et de Marie-Françoise Mariani, « ménagère ». A.D.H.C., registre d’état civil de Castineta, 1836, 2E2-49/4. 49. Fils de Bonaventura Biasini, « pastore », et de Leandra Biasini, « di alcuna professione. » Le père, Bonaventura, ne peut signer l’acte de naissance de son ls : « ci ha dichiarato di non sapere scrivere ». A.D.H.C., registre d’état civil d’Occhiatana, 1814, 2 E 2-114/1. 50. Fils de Maria Gabrielli, « latrice », et de Giacomo Andrea Donati, « travagliatore ». A.D.H.C., registre d’état civil de Casamaccioli, 1833, 2E2-41/3. 51. Fils de Francesco Luigi Ercole et de Catarina Manoni, « proprietari ». A.D.H.C., registre d’état civil de Felce, 1835, 2E2-67/2.

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couple de « travagliatori »52 ; Jean-Paul Leoni, instituteur à Palasca, est ls d’un laboureur et d’une ménagère53 ; Paul-François Maestracci, instituteur à Popolasca, est le ls d’un « lavoratore » et d’une leuse54 ; Jacques-Toussaint Mannoni, instituteur à Pietricaggio, est ls d’un « travagliatore »55 ; Mathieu Marchesi, instituteur à Costa, est ls d’un « lavoratore »56 ; Nicolas Medori, instituteur à Nocario, est ls d’un meunier57 ; François-Xavier Mucchielli, instituteur à Riventosa, est ls d’un propriétaire et d’une leuse58 ; HenriAntoine Parodi, instituteur à Lavatoggio est ls d’un laboureur et d’une ménagère59 ; Charles-François Vincentelli, instituteur à Belgodère est ls de cordonnier60. Si les conditions de l’enseignement, le recrutement et le statut des maîtres d’école ont connu de notables évolutions depuis la Révolution française61, force est de reconnaître que le choix d’embrasser la carrière enseignante émane d’un personnel qui n’ignore rien du peu de prestige et de considération dont le métier bénécie. Certains d’entre eux traduisent explicitement cette condition peu enviable. Écoutons Félix Pozzo di Borgo, instituteur à Luri : Il n’est donc que trop vrai que les instituteurs, sous l’empire de la loi du 15 mars 1850 et des règlements postérieurs, ne sont pas assez rétribués. Cela est universellement reconnu par tous les membres du corps enseignant, et c’est le langage que tiennent chaque jour le plus modeste cultivateur et le plus riche propriétaire du village. « Prends garde, mon enfant, s’écrie le père de famille de nos montagnes, prends garde d’entreprendre cette misérable et pénible carrière de l’enseignement primaire, où l’on ne saurait joindre les

52. Fils de Giovan Francesco Giuliani et de Maria Francesca, « travagliatori ». A.D.H.C., registre d’état-civil de Piedicorte-di-Gaggio, 1819, 2E2-138/2. 53. Fils de Joseph-Calixte Leoni, « laboureur », et de Marie-Aurélie Marchesi, « ménagère ». A.D.H.C., registre d’état civil de Belgodère, 1831, 2E2-17/4. 54. Fils de Angelo Felice Maestracci, « lavoratore », et de Tomasina Beveraggi, « latrice ». A.D.H.C., registre d’état-civil de Castiglione, 1832, 2E2-48/4. 55. Fils de Vincente Maria Mannoni, « travagliatore », et de Maria Catarina Cesarini. A.D.H.C., registre d’état civil de Pietricaggio, 1825, 2E2-146/2. 56. Fils de Stefano Marchesi, « lavoratore a Belgodère », et de « Chiara Maria Neri di alcuna professione ma che acclude agli affari domestici di sua famiglia ». A.D.H.C., registre d’état civil de Belgodère, 1808, 2E2-17/2. 57. Fils de Pietro Medori « maestro di molini » et de Paola Felice. A.D.H.C., registre d’état civil de Nocario, 1822, 2E2-109/2. 58. Fils de Simon Dario Muchielli, « proprietario », et de Mariuccia, « latrice ». A.D.H.C., registre d’état-civil de Ghisoni, 1834, 2E2-75/3. 59. Fils de Bartolomeo Parodi, « laboureur », et de Restitude Sinibaldi, « ménagère ». A.D.H.C., registre d’état-civil de Calenzana, 1832, 2 E 2-26/6. 60. Fils de Domenico Vincentelli, « scarparo », et de Maria Giacinta née Bianchi. A.D.H.C., registre d’état civil de Belgodère, 1816, 2E2-17/2. 61. GHERARDI EUGÈNE F.-X., « Les instituteurs du Golo sous le Directoire : recrutement, positionnement social et sentiments identitaires », Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de la Corse, n° 724-725, 2008, p. 43-114.


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deux bouts de l’année, où l’on est esclave de tout le monde sans avoir même quelquefois la douce satisfaction d’être payé de reconnaissance ! Sois plutôt soldat, marin, préposé des douanes, ou gendarme ! » Voilà ce que répètent constamment à nos élèves les habitants de nos communes rurales, et ils ont raison. Tout en reconnaissant les services que nous rendons, tout en louant notre zèle et notre dévouement, les pères de famille nous humilient ainsi, soit en accusant l’administration d’indifférence pour de pauvres serviteurs de l’État, soit en tenant un langage qui nous déconsidère moralement aux yeux de tout le monde. (Mémoire 34)

Il convient de s’arrêter sur la force d’une telle évocation. Sur ce point, rares sont les mémoires qui n’entonnent pas la douloureuse litanie des jours maigres. Le 14 juin 1870, la question du traitement des instituteurs corses est sufsamment grave pour qu’elle rebondisse dans l’enceinte même du Sénat avec la pétition n° 656, adressée par M. Vincensini, au nom des instituteurs de la Corse. Vincensini indique que le traitement minimum de 700 francs que perçoivent la plupart des instituteurs insulaires, est insufsant pour les faire subsister eux et leurs familles. Par ailleurs, l’instituteur relève que : Lorsqu’ils ont commencé à vingt et un ans l’exercice de leur profession, ils sont obligés d’attendre près de quarante ans la pension de retraite qui leur assurera un peu de repos. Ce qui met le comble à la gêne provenant de l’insufsance de leur traitement, c’est l’irrégularité de son payement. Le quatrième trimestre, presque toujours en retard, n’est payé la plupart du temps, qu’à la n du mois de mars de l’année suivante ; de sorte qu’ils passent six mois sans rien recevoir de ce qui leur est dû, et sont obligés de contracter des dettes pour leurs besoins journaliers, ce qui peut nuire à leur considération dans leur commune62.

Le sénateur Amédée Thierry, rapporteur de la commission, qui, à l’instar de son frère l’historien Augustin Thierry, avait commencé sa carrière comme maître d’école, ne reste pas insensible au dénuement des instituteurs corses. Il souligne que sur le premier point, l’insufsance du traitement de 700 francs, le gouvernement est d’accord avec le réclamant. Au moyen d’un crédit spécial de 3 millions de francs, dans le projet de budget soumis aux Chambres, le traitement des instituteurs pourra être porté à 800 francs environ. Amédée Thierry poursuit en indiquant que : Sur le second point, d’après ce qu’a pu apprendre votre commission, le gouvernement est encore disposé à satisfaire aux doléances des instituteurs qui ont déjà épuisé en partie leurs forces et leur santé avant d’avoir atteint 62. Annales du Sénat et du Corps législatif, session ordinaire de 1870, Paris, Moniteur universel, 1870, tome quatrième, du 19 mai au 15 juin 1870, p. 225-226.

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l’âge de soixante ans. Mais, pour cela, il faudrait modier les dispositions de la loi du 9 juin 1853 ; il nous a été répondu que la question était à l’étude. Quant au retard qu’éprouveraient les instituteurs dans le payement de leur traitement, le grief est fondé en plusieurs lieux, surtout en Corse, où les services administratifs, principalement les services municipaux, n’ont pas toute la régularité qu’on obtient pour eux sur le continent. Ces retards proviennent en partie de la composition même du traitement des instituteurs. Ce traitement est formé de trois éléments distincts : 1. Le traitement xe qui ne peut être inférieur à 200 francs ; 2. La rétribution payée par les familles ; 3. Le traitement éventuel formé d’une rétribution calculée à raison du nombre d’enfants gratuits présents à l’école. […] Quant à l’époque du payement, elle est, d’après les instructions de 1834, concertée entre les ministres de l’Instruction publique et des nances, ou mensuelle ou trimestrielle. Les instituteurs sont admis à demander l’un ou l’autre mode au maire, et en cas de refus, ils peuvent recourir au préfet. Tel est, Messieurs les sénateurs, l’état réel des choses, en ce qui concerne les plaintes portées à votre haute assemblée par la pétition n° 656. Les explications qui précèdent feront comprendre au sieur Vincensini et aux instituteurs de la Corse, dont il s’est fait l’organe, que le gouvernement travaille à améliorer, autant qu’il est en lui, le sort de cette classe intéressante de fonctionnaires, et que les instructions autorisent à s’adresser, quant au mode ou au retard de leur traitement, à l’administration départementale63.

L’aspirant instituteur est averti. Il ne pourra ainsi espérer tirer à la fois gloire et prot de la carrière enseignante. Les maîtres d’école sont tentés par la résignation. Certains d’entre eux sont titulaires du brevet élémentaire ou plus rarement du brevet supérieur, l’un et l’autre acquis au terme de deux années de formation en école normale. La faiblesse du salaire est parmi les facteurs qui les poussent à changer de métier. Dans les relations qu’il entretient au quotidien avec le maire et le curé, l’instituteur reste vulnérable. Plus que sa compétence pédagogique ou ses méthodes, c’est son conformisme politique et religieux que l’on juge. L’instituteur doit plaire à la fois au maire et au curé, aux notables et aux religieux64. Depuis l’adoption de la loi Falloux (voir annexe 2), les religieux, congréganistes appartenant à divers ordres, sont devenus de redoutables concurrents des instituteurs laïques. Dispensés de tout diplôme par la hiérarchie ecclésiastique, les ecclésiastiques enseignent dans les écoles publiques, le plus souvent sans aucune formation. En 1870, Victor Duruy, un des grands ministres 63. Ibid., p. 226. 64. GAILLARD Jean-Michel, Un siècle d’école républicaine, Paris, Seuil, coll. Points Histoire, 2000, p. 65. Voir également CASTA Michel, Le prêtre corse au XIXe siècle, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1999, 514 et 126 pages.


PRÉSENTATION

de l’Instruction publique de Napoléon III, notera avec dédain que trois aunes de drap noir mises sur les épaules d’un paysan sufsent pour faire un instituteur65 ! Le maître d’école doit donc louvoyer, composer ou résister face aux notables. L’instituteur, en effet, trouve qu’on ne le traite pas comme il mériterait de l’être. […] Surtout, l’instituteur est humilié. La tutelle du maire et du curé l’importune ou l’accable. Elle représente une menace permanente, qui plane sur ses moindres actes. Pour peu que les deux autorités ne s’entendent pas, ce qui n’est pas rare, il se trouve pris entre elles et ne sait laquelle suivre.66

Querelles partisanes locales et conits idéologiques sont fréquents. Nous sommes loin de l’image d’une société rurale, paisible et immuable. Tout comme le maire, le curé, l’instituteur joue parfois à ses dépens le rôle de médiateur, arbitre des petites querelles. Sur ce point, les témoignages de nos instituteurs sont édiants. Jacques Galloni, instituteur à Sollacaro, note : Pour sa dignité personnelle, autant que dans l’intérêt du service, le maître ne doit relever que de ses chefs immédiats et directs, comme plus libres des préjugés de l’ignorance et des doctrines systématiques, et se trouvent ensuite les plus éloignés d’être entraînés par des intérêts particuliers, et les moins soumis à l’inuence des partis et des coteries. […] Ma pensée n’est pas d’affranchir d’une manière absolue l’instituteur dans ce qui concerne avec MM. le maire et curé ; mais des rapports ofciels et hiérarchiques ne devraient exister que lorsque le maître est appelé à prêter à l’un son concours et sa coopération, et qu’il a besoin de recourir à l’autorité de l’autre. (Mémoire 70)

Face à toutes ces responsabilités, l’instituteur estime qu’il est démuni et souvent incompris. Dans la recherche d’un avenir meilleur, le maître d’école peut quitter la Corse pour gagner les colonies et en premier lieu l’Algérie. C’est le choix de Félix Pozzo di Borgo (Mémoire 34). Instituteur à Luri, il gagne l’école arabe-française de Cherchell, près de Tipaza, puis poursuit sa carrière comme enseignant à l’école normale d’Alger. Si de belles études existent sur le sujet, le vaste chantier du parcours des instituteurs corses dans l’empire colonial français reste à ouvrir67. 65. COMPAGNON Béatrice, THÉVENIN Anne, Histoire des instituteurs et des professeurs de 1880 à nos jours, Paris, Perrin, coll. Tempus, 2001, p. 21. 66. PROST Antoine, Histoire de l’enseignement en France, 1800-1967, Paris, A. Colin, coll. U, 1983 (1968), p. 143. 67. À ce propos, on consultera avec prot les ouvrages suivants : ARZALIER Francis, NICOLI Francette, Jean Nicoli : un instituteur républicain, de la colonie à la Résistance, 1925-1943, Bamako, Donniya, 2000, 240 pages. LANFRANCHI Marc-Louis, Un instituteur corse en Algérie française ; préface du professeur Jean Sutter, Flayosc, éditions du Lau, 2002, 238 pages.

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En 1860, près de la moitié des instituteurs français perçoit entre 700 et 900 francs annuels, c’est-à-dire une somme qui les place au seuil de la pauvreté ou dans une gêne lourde et continuelle68. Cependant, les efforts consentis par le régime sont nombreux. Un premier décret, en 1853, élève le traitement des instituteurs les plus méritants à 700 francs après cinq ans de service, et à 800 francs après dix ans. Un second décret, en date du 19 avril 1862, rend obligatoire un minimum de 700 francs après cinq ans de service et porte à 800 francs au bout de dix ans, et à 900 francs au bout de quinze ans. Tout absorbé qu’il est par sa classe, le maître doit défendre âprement ses intérêts, négocier son salaire. L’instituteur peut tirer un revenu complémentaire en remplissant des fonctions annexes comme : secrétaire de mairie, sacristain ou chantre de paroisse. Mais assumer les fonctions de secrétaire de mairie n’est pas une tâche facile bien que les guides du maître d’école ne manquent pas de prodiguer leurs conseils. Quelles que soient la capacité, l’instruction, la fortune du maire, l’instituteur est son subordonné, et comme instituteur primaire, et davantage encore en qualité de secrétaire de mairie. S’il arrive que le maire soit capable et instruit, la conduite de l’instituteur, comme secrétaire de mairie, est extrêmement facile ; il ne fait rien sans prendre l’ordre de l’autorité, et il suit ces ordres sans avoir besoin de les discuter. S’il arrive, au contraire, que le maire soit peu habile et peu entendu aux affaires, les fonctions de secrétaire de mairie deviennent plus délicates. Il sera besoin, quelquefois, que l’instituteur donne son avis et le fasse goûter. Pour cela, il devra se faire interroger, et non se mettre lui-même en avant. C’est alors que la modestie devient vraiment indispensable. Ce sera la douceur, l’aménité de l’instituteur qui conduiront le maire à suivre ses conseils sans en être blessé69.

Combien d’entre eux songent à renoncer à la carrière ? Nous n’en savons rien. Mais les exemples ne manquent sans doute pas. Songeons à Paul-Astolphe Lanfranchi, instituteur à Guitera de 1835 à 1875. En 1851, gagné par la lassitude de ne pas voir ses ressources s’accroître, Lanfranchi envisage sérieusement de troquer l’habit du maître d’école contre celui de garde forestier. À cette n, il rédige un projet de lettre au conservateur des Eaux et Forêts de la Corse, à Ajaccio : PIAZZOLA Dominique, De la Lorraine à la Corse. Souvenirs d’un enseignant (1926-1952), Azilone, Chez l’auteur, 2004, 186 pages. ARZALIER Francis, Les Corses et la question coloniale, Ajaccio, Albiana, coll. Prova, 2009, 270 pages. 68. JACQUET-FRANCILLON, op. cit., p. 21. 69. DUMOUCHEL Jean-François-Adolphe, Leçons de pédagogie. Conseils relatifs à l’éducation et à l’enseignement des enfants dans les écoles primaires, deuxième édition, Paris, Dezobry et E. Magdeleine, libraires-éditeurs, 1853, 232-233.


PRÉSENTATION

Monsieur le conservateur, c’est depuis le 21 octobre 1835 que j’exerce la modeste fonction d’instituteur public dans ma commune même de Guitera et aucune plainte n’a jamais été adressée contre moi, le zèle et l’activité que j’ai mis à en remplir la fonction m’ont valu des mentions honorables du ministre de l’Instruction publique, des lettres de satisfaction du recteur et même des récompenses pécuniaires ; mais malheureusement cette vie sédentaire m’a causé indispositions, de sorte que les médecins qui m’ont soigné m’ont conseillé pour la conservation de ma santé et ne cessent jamais de m’exhorter à quitter cette carrière. Mais c’est ce que je ne peux faire puisque je n’aurai pas assez de moyens de subsistance pour nourrir une femme avec cinq lles en bas âge dont l’aînée est à peine âgée de dix ans. Dans cet état, Monsieur le conservateur, je viens me prosterner à vos pieds pour implorer votre religion an de vous solliciter une place de garde forestier dans le canton de Zicavo, ayant appris indirectement que le personnel des gardes forestiers par suite de la transaction qui a eu lieu entre les communes et l’État va être augmenté70.

Il apparaît enn que, dans le contexte corse, l’école n’est pas encore considérée par tous comme un moyen de promotion sociale.

À QUOI TIENT CETTE IGNORANCE ENCORE PERSISTANTE DE LA LANGUE FRANÇAISE ? Comme le souligne Bruno Garnier, l’enseignement de la langue nationale n’a pas encore revêtu le caractère obsessionnel qu’il connaîtra sous la Troisième République71. L’instituteur a la lourde tâche d’assurer la formation des jeunes esprits et de leur apprendre à lire, à écrire et à parler, entreprises d’autant plus rudes qu’elles s’effectuent dans une langue qui leur est étrangère. Sous la monarchie de Juillet, un sous-préfet de Sartène insistait sur l’impact d’une école qui doit changer la langue et les mœurs, la culture et les mentalités : Parmi les moyens généraux, dont j’ai fait mention en commençant, l’instruction primaire occupe le premier rang. Par elle, l’ignorance qui engendre les crimes parmi les classes pauvres s’efface. Les lumières qu’elle répand jusque dans la hutte du berger, adoucissent ces mœurs rudes, ces caractères indomptables qu’on trouve quelquefois parmi les habitants de nos montagnes. L’école normale fournit annuellement aux communes rurales 70. LANFRANCHI Marc, Mémoires de Paul-Astolphe Lanfranchi, instituteur à Guitera (1835-1875), suivis de la Correspondance d’un lycéen corse à son père. Préface de Francis Pomponi, Corte, Le Signet, 1990, p. 55. 71. Sur le sujet, voir les ouvrages suivants : OTTAVI Pascal, Le bilinguisme dans l’école de la République ? Le cas de la Corse, Ajaccio, Albiana, 2008, 560 pages. THIERS Jacques, Papiers d’identité(s), Ajaccio, Albiana, 2009 (1985), 298 pages. LIEUTARD Hervé, VERNY Marie-Jeanne (coordination), L’école française et les langues régionales (XIXe-XXe siècles), Montpellier, Presses universitaires de la Méditerranée, coll. études occitanes n° 3, 2007, 356 pages.

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des instituteurs élevés sous les yeux du savant recteur de l’académie du département et formés aux méthodes d’enseignement les mieux entendues. L’enseignement primaire, sous de tels maîtres, produira des résultats immenses72.

En 1853, soit un an après la décision gouvernementale qui impose la langue française aux dernières municipalités insulaires qui maintenaient la rédaction en italien des actes d’état civil, Arrigo Arrighi, bâtonnier du barreau de Bastia, lève une croisade pour l’apprentissage exclusif du français : Au nombre des principaux obstacles qui s’opposent parmi nous à ce que l’éloquence judiciaire s’élève au niveau du savoir et égale la haute raison de l’avocat, il faut placer le dualisme entre les deux langues rivales. […] On dit, nous avons été italiens ; soit, mais nous ne le sommes plus. Nous avons été soumis également à la domination des Mores dont nous avions adopté jusqu’à l’emblème. Est-ce une raison pour parler l’arabe ou l’espagnol ? Le Comtat Venaissin est demeuré sous le régime sacerdotal et l’autorité du Saint-Siège jusqu’au 14 septembre 1791 ; c’est-à-dire longtemps après la réunion de la Corse à la France. Cependant je ne sache pas que l’on y parle la langue des États romains. La langue du Decamerone, de Machiavelli et de Manzoni est abondante, variée, sonore et parfois énergique. Oui, mais la langue de Pascal, de Bossuet, de Mirabeau, de Bellard, l’est bien davantage. Si elle n’a pas la même harmonie, elle a beaucoup plus de clarté ; si elle n’est pas aussi riche, elle est plus nerveuse ; si elle a moins d’images, en revanche elle a plus de concision et de force ; si l’une convient mieux aux poètes, l’autre convient mieux aux hommes positifs ; si l’une émeut, l’autre entraîne les auditeurs. Il faut bien qu’il en soit ainsi, puisque c’est par l’universalité de sa langue que la France a paciquement conservé et même étendu la domination qu’elle n’avait dû d’abord, qu’à la puissance expansive de l’idée révolutionnaire et aux conquêtes de ces vaillantes armées. Par la langue, elle règne encore par-delà ses frontières, par la mode, elle règne sur le goût des nations les plus civilisées de l’Europe. Ainsi le mélange des deux langues est, à notre sens, un obstacle permanent aux progrès de l’éloquence judiciaire. Nous n’avons qu’un seul Code, pourquoi aurions-nous deux langues ? […] Pour que la fusion entre la mère-patrie et la Corse soit complète, pour que notre incorporation à ce grand Empire ne soit pas seulement dans les décrets d’une grande assemblée et les rapports nés de l’alliance politique, pour qu’il y ait, en un mot, assimilation parfaite, ne faut-il pas que nous devenions français par la langue comme nous le sommes déjà par le partage des périls et de la gloire, par les sentiments, par les idées et par les institutions ? On l’a dit avant nous : la langue est l’arme la plus sûre pour établir une domination durable et les grands écrivains sont de vrais conquérants. Ce n’est pas assez qu’un peuple adopte les 72. Rapport présenté par le sous-préfet au conseil d’arrondissement de Sartène. Session de 1838 (« Sartène, le 4 août 1838, le sous-préfet Costa »), Archives départementales de la Corse-duSud, 2N15.


PRÉSENTATION

institutions d’un autre peuple. Tant que l’unité de la langue ne forme pas un lien commun, il peut y avoir association politique entre eux, il n’y a point encore union intime. Il serait temps que cette disparité cessât entièrement. Nous pouvons y contribuer plus que personne, et l’intérêt de l’éloquence judiciaire devrait nous y engager quand le dévouement à la mère-patrie ne nous en ferait pas un devoir. Cette réforme dans la langue est bien plus utile que ne l’est la réforme de nos mœurs et de nos usages73.

Dans cette seconde moitié du XIXe siècle, près de 8 millions de Français ignorent tout ou presque de la langue nationale. Le français n’est d’un « usage général » que dans la moitié des départements74. La situation linguistique de la Corse était d’une urgence déjà ancienne. Au moment de son rattachement à la France, la Savoie dispose de près de 97,8 % des écoliers de sept à treize ans connaissant le français, contre seulement 50 % en Corse, dans les AlpesMaritimes, l’Ariège, les Landes et la Corrèze75. En 1869, rendant compte d’un ouvrage publié par Joseph Wirth76, maître d’école alsacien devenu inspecteur primaire, le rédacteur anonyme du Journal des instituteurs revient sur la question de la diffusion, propagation et enseignement du français. Est-il donc bien nécessaire, dit-on encore assez souvent, de supprimer dans toutes les provinces les idiomes qu’on y parle, an d’y substituer exclusivement l’usage du français ? Ne peut-on pas les laisser subsister côte à côte avec le français, auprès duquel ils tiendront l’ofce d’une langue étrangère, qui, par comparaison sert à nous faire connaître plus intimement celle que nous avons intérêt à mieux posséder ? D’ailleurs pourquoi faire violence aux populations en les forçant de renoncer à la langue de leurs pères, à celle qu’elles ont toujours parlée et qui a fourni leurs noms aux lieux et aux objets qui les entourent ? […] En Corse, l’analogie du langage rapproche les habitants de ceux de l’Italie, dont ils sont voisins ; mais ils en sont séparés par la mer, et cela suft pour empêcher ces relations fréquentes, qui deviennent un moyen de civilisation. Tous les rapports de la Corse, pour le gouvernement, l’administration, les affaires de toute espèce, sont donc avec la France ; mais jusqu’ici la différence de langage a maintenu entre 73. ARRIGHI Arrigo, Discours sur l’éloquence judiciaire, prononcé par M. A. Arrighi, bâtonnier de l’ordre des avocats près la Cour impériale de Bastia, dans la conférence du 8 novembre 1853, Bastia, imprimerie de C. Fabiani, 1853, p. 19-21. 74. Voir BARRAL Pierre, « Depuis quand les paysans se sentent-ils français », Ruralia, n° 3, 1998, p. 7-23. 75. Telles sont les données livrées par l’enquête sur la connaissance du français, effectuée en 1864 à l’initiative de Victor Duruy, ministre de l’Instruction publique. Cité par HERMET Guy, Histoire des nations et du nationalisme en Europe, Paris, Seuil, 1996, p. 84. 76. WIRTH Joseph, La langue française dans les départements de l’Est, ou des moyens et des méthodes à employer pour propager la langue nationale dans les parties de l’Alsace et de la Lorraine où l’idiome allemand est encore en usage, Paris, Veuve Berger-Levrault et ls, 1867, 272 pages.

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les deux peuples une barrière, à laquelle s’ajoutent la différence de mœurs et la difculté des communications. Les relations entre l’île et le continent se sont en conséquence trouvées réduites en quelque sorte à ce qui était commandé impérieusement par les circonstances. C’est ainsi que la Corse est restée dans un isolement qui a été jusqu’à ce jour l’un des plus grands obstacles à son développement dans tous les genres. En Bretagne, le même fait s’est produit77.

Le Journal des instituteurs s’interroge ensuite sur les raisons qui conduisent les populations à ignorer le français : À quoi tient cette ignorance encore persistante de la langue française dans des départements où l’on aurait tant intérêt à la connaître ? Il ne faudrait pas aller en chercher la cause uniquement dans le défaut des moyens d’instruction. […] Cette cause tient à la nature des maîtres, à qui le soin de donner cet enseignement a été coné et l’est encore. Qu’on n’aille pas croire qu’en parlant des maîtres, nous voulions mettre en doute leur savoir ou leur zèle ; rien n’est plus loin de notre pensée. La seule chose que nous ayons en vue est leur origine. Les maîtres chargés d’instruire la jeunesse, dans les provinces où l’on ne parle pas le français, appartiennent, sauf de rares exceptions, à la province même ; ils sont alsaciens ou lorrains, bretons ou amands, corses ou basques. C’est dire que leur langue maternelle est celle des habitants au milieu desquels ils exercent leur profession. Le français est pour la plupart une langue acquise, c’est-à-dire une langue qu’on ne parle jamais aussi aisément que la langue maternelle. […] Bien des faits tendent à prouver qu’il en est réellement ainsi. Nous en citerons un seul ; c’est ce qui se passe dans les familles des instituteurs, où parfois le père seul parle français à ses enfants, mais où la mère ne leur fait jamais entendre que le langage du pays. Nous n’oserions pas afrmer que ce soit fréquemment le cas dans les campagnes de l’Alsace. Mais, en Bretagne, nous avons constaté qu’il est encore des femmes d’instituteur qui ne parlent que le breton, et en Corse, nous en avons rencontré qui ne savaient pas un mot de français, et de qui nous n’avons pu nous faire comprendre qu’en nous exprimant en italien.

Poursuivant son propos, le rédacteur du Journal des instituteurs tente une comparaison : Voici juste un siècle que la Corse est réunie à la France, et bien des témoins dignes de foi déclarent que le français y est moins répandu dans les campagnes, qu’il ne l’est aujourd’hui dans les villages italiens des AlpesMaritimes, après moins de dix ans de réunion. C’est qu’après l’annexion 77. « De l’enseignement de la langue française dans les provinces où elle n’est point la langue maternelle », Journal des instituteurs, des écoles normales primaires, des classes d’adultes et des salles d’asile, 2 mai 1869, n° 18.


PRÉSENTATION

du comté de Nice, le gouvernement voulant faire participer promptement le pays aux bienfaits de notre organisation sociale, a partout établi des écoles ; mais ne trouvant pas sur les lieux des maîtres remplissant les conditions exigées par la loi, il en a appelé de toutes les parties de la France. Ces instituteurs qui ne connaissaient pas l’italien, n’ont pu parler que le français aux élèves ; ils le leur ont donc enseigné comme leur langue maternelle, c’est-à-dire par l’usage : c’est ainsi que le français est devenu une langue familière à la jeune génération qui a passé par les écoles.

L’apprentissage de la langue française apparaîtra comme le plus sûr moyen d’assimiler les Corses, de les incorporer à la conscience nationale. Comme le souligne Rosalie Fisher : « la leçon qu’il faut faire comprendre à l’élève de l’école primaire est claire : pour être Français, il faut être poli78. » Nous serions tentés de compléter le propos en ajoutant que pour être poli, il faut bien évidemment parler français. Sous le Second Empire, l’école s’efforce donc de combler le « fossé linguistique » qui sépare les départements francophones des autres. Jules Ferry, le « père fondateur » de l’école républicaine, n’a donc pas inventé l’école sui generis. Celle-ci devait arracher les enfants aux particularismes et aux vieilles croyances pour en faire des citoyens éclairés79. Mais sous les traits de l’instituteur du Second Empire ne perce pas encore le « hussard noir de la République », destructeur féroce des langues et des cultures locales. Or, à la lumière d’un Jean-Pierre Lucciardi80, il convient peut-être de tempérer et corriger cette représentation commune sans pour autant la contredire. C’est ce à quoi nous convie Mona Ozouf : Il faut ici corriger l’image du maître d’école colonisateur, dépêché dans les villages tel un commissaire politique, acharné à républicaniser et à franciser la troupe enfantine qui lui est conée, à extirper d’elle les appartenances particulières. […] La législation scolaire n’avait pas installé des instituteurs bretons en Corse, ni des instituteurs corses chez nous. Les maîtres étaient recrutés dans le département, au plus près des populations ; dans leur majorité, ils faisaient connaître à leurs élèves le terroir proche, qu’ils exploraient en folkloristes, en ethnologues, en infatigables rédacteurs de monographies communales ; ils croyaient fermement qu’on progresse 78. FISHER Rosalie, « La pédagogie de la politesse dans l’école laïque de la Troisième République », Romantisme, n° 96, 1997, p. 45. 79. DUBET François, « École : la question du sens », Éduquer et Former. Les connaissances et les débats en éducation et en formation, coordonné par Jean-Claude Ruano-Borbalan, 2e édition refondue et actualisée, Auxerre, Éditions Sciences humaines, 2001, p. 327-328. 80. GHERARDI Eugène F.-X., Les Lucciardi. Une famille corse de poètes et d’instituteurs (17761928), Ajaccio, Albiana, Università di Corsica P. Paoli, UMR CNRS 6240 LISA, 2011, 333 pages.

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sans heurts ni déchirements de l’amour instinctif et charnel du « pays » à l’amour cérébral et rééchi de la grande patrie81.

CAR L’INSTRUCTION EST TOUJOURS BIENFAISANTE Comme le souligne Alain Di Meglio, la fréquentation scolaire reste saisonnière, soumise aux corvées agricoles (moisson, cueillette des châtaignes et des olives…). L’irrégularité de la fréquentation scolaire est souvent de mise. L’absentéisme chronique se reète dans le faible niveau d’alphabétisation qui frappe en premier lieu les femmes. En 1854, 72 % des lles ne reçoivent encore aucune instruction82. Le recensement de 1866 prend en compte pour la première fois le niveau d’alphabétisation de la population83. – Population corse classée d’après le degré d’instruction. Recensement de 1866 – Arrondissements

Ne sachant ni lire ni écrire

Sachant lire seulement Sachant lire et écrire

Non vérié

Hommes

Femmes

H

F

H

F

Ajaccio

14 478

23 831

4 136

3 108

12 757

4 144

309

164

62 927

Bastia

12 917

28 645

3 392

3 395

19 829

7 170

626

190

76 164

Calvi

5 463

9 533

1 546

917

5 099

2 244

100

93

24 995

Corte

13 654

24 033

4 463

2 545

12 528

3 371

134

246

60 974

6 925

13 207

1 666

1 341

7 552

1 634

156

108

32 589

53 437

99 249

15 203

11 306

57 765

18 563

1 325

804

257 649

Sartène Total

H

F

Population totale

Toutefois, au cours du XIXe siècle, le niveau d’alphabétisation semble connaître de fortes variations géographiques. Ainsi, Antoine Laurent Serpentini montre à l’appui des résultats de l’enquête sur le degré d’instruction des conscrits des années 1819-1830 que plus de 80 % des jeunes Bonifaciens savent lire et écrire, ce qui est nettement supérieur à la moyenne insulaire et sensiblement égale à la moyenne nationale84. 81. OZOUF Mona, Composition française. Retour sur une enfance bretonne, Paris, Gallimard, 2009, p. 222-223. 82. TORRE Évelyne, La Corse et les Corses sous le Second Empire (1852-1870), à travers les documents d’archives, Ajaccio, C.R.D.P. de la Corse, 1990, p. III-3. 83. Archives départementales de la Corse-du-Sud, série 6M, recensement de 1866. 84. SERPENTINI Antoine Laurent, « Alphabétisation », Dictionnaire historique de la Corse, sous la direction de A. L. Serpentini, Ajaccio, Albiana, 2006, p.40.


PRÉSENTATION

L’alphabétisation, souvent perçue comme une contrainte inutile, ne restet-elle pas étrangère à l’apprentissage des métiers traditionnels ? Mais, quelques décennies plus tard, les carrières dans la fonction publique (armée, douanes, enseignement…) entraîneront les Corses hors de l’île. Partout, l’école sera accusée de vider les campagnes. Ainsi, au début du XXe siècle, Paul Lapie s’interrogera sur le rapport école/terre/monde rural : « Mais commet savoir si l’école dégoûte les enfants du métier de leur père, les éloigne de la terre et les oriente vers les fonctions publiques ?85 » Au début du XXe siècle, la situation a bien changé. Henri Vanutberghe, inspecteur-adjoint des Eaux et Forêts, fait l’observation suivante : La société corse se divise en deux rameaux : l’un noble, les fonctionnaires ; l’autre vulgaire, les non fonctionnaires. Les premiers jouissent du plus grand prestige. Les titres et galons, jusqu’au simple képi de gardien, font l’objet du rêve général. […] Le lycée de Bastia et le collège d’Ajaccio contiennent la proportion relativement énorme de 600 élèves, ne cherchant en général qu’à acquérir un savoir qui leur permette de forcer les portes d’une administration. Les écoles techniques et professionnelles sont comme inconnues ; il ferait beau d’ailleurs de parler d’école de bergers !86

Dans une île restée largement rurale, l’enseignement agricole occupe une place essentielle. Inscrit à titre facultatif dans la loi de 1850 (voir annexe 2), dispensé de manière obligatoire dans les écoles normales, cet enseignement de masse est encouragé par Napoléon III. Par conséquent, il n’est pas étonnant de voir l’enseignement agricole et horticole faire l’objet de nombreuses mentions dans les mémoires des instituteurs corses qui réclament l’annexion d’un jardin à chaque école. Sur ce point, écoutons Félix Pozzo di Borgo, instituteur à Luri : Et de quelle importance ne serait-il pas un jardin situé non loin de l’école où l’instituteur pût donner des leçons pratiques d’agriculture ! Ne sait-on pas que presque tous ses élèves seront plus tard propriétaires, cultivateurs ou fermiers selon leur position, dans notre département surtout où l’agriculture sort à peine de l’enfance ? Jusqu’à présent, la connaissance des notions agricoles laisse beaucoup à désirer, et cet enseignement devrait être obligatoire. (Mémoire 34)

Cette expression a une raison fondamentale : l’agriculture est le meilleur moyen d’adapter l’instruction primaire au contexte rural, aux caractéristiques et aux conditions de vie des populations paysannes87. L’instituteur se fait l’auxiliaire efcace d’un État qui souhaite juguler l’exode rural que facilite 85. LAPIE Paul, « L’école et la société », L’année psychologique, vol. 17, 1910, p. 80. 86. VANUTBERGHE Henri, « La Corse : étude de géographie humaine », Annales de géographie, vol. 13, n° 70, 1904, p. 338. 87. JACQUET-FRANCILLON, op. cit., p. 203.

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la multiplication des routes qui désenclavent et des lignes de chemin de fer qui relient. C’est la crainte de Séverin Abbatucci : L’émigration, peu sensible, il est vrai, des paysans vers les villes, le service militaire, qui, de 1859 à 1866, a absorbé 6 360 hommes, ont privé l’agriculture d’ouvriers qui lui auraient été très utiles. Ce vide n’a pu être comblé, comme ailleurs, par les machines, car l’argent manque pour les acheter, et d’ailleurs elles ne peuvent être employées partout. […] La condition de la population agricole s’est de beaucoup améliorée : elle est mieux nourrie, mieux vêtue, mieux logée qu’elle ne l’était il y a vingt ans ; son bien-être général s’est sensiblement accru, et ses relations sociales se sont ressenties de ce bien-être, en ce sens que les mœurs se sont adoucies et policées. L’instruction primaire, répandue dans tous les villages, a contribué pour une large part aussi à cet état de choses, car l’instruction est toujours bien bienfaisante. Cependant il y aurait à la modier dans un sens favorable à l’agriculture. Jusqu’ici elle n’a pas eu de direction ; il faudrait lui en donner une. Pour cela, il serait nécessaire d’exiger des instituteurs des connaissances agricoles théoriques et pratiques, et de leur fournir les moyens de les appliquer88.

Le maître d’école, qui est dans une commune rurale bien souvent le seul homme capable d’expliquer le Code rural et de lever un plan en utilisant l’équerre d’arpenteur et la chaîne métrique, puise dans le Manuel de l’Instruction primaire et dans les ouvrages spécialisés les informations nécessaires pour : prodiguer divers conseils ; tirer de la terre le meilleur rendement ; tailler, greffer et augmenter les récoltes des arbres fruitiers ; soufrer les vignes ; cultiver les plantes fourragères et potagères… ou donner des cours d’apiculture comme M. Colombani, instituteur à Ville-di-Paraso dans les premières années de la Troisième République. L’intérêt des maîtres d’école pour l’agriculture est encouragé par les sociétés agricoles d’Ajaccio, de Bastia, de Corte et de Sartène89. Dans l’île, l’enseignement agricole et horticole porte ses fruits. L’engouement est au rendez-vous. En 1864, suite au rapport d’un inspecteur général de l’agriculture, le ministre de l’Instruction publique signale au recteur d’Aix-en-Provence dont dépend la Corse, qu’à l’école normale d’Ajaccio Le professeur d’agriculture a tort de parler aux élèves comme à de futurs agriculteurs et devrait se borner aux notions générales de culture 88. « Rapport de M. Séverin Abbatucci, président de l’enquête dans la 28e circonscription », Enquête agricole. Deuxième série, enquêtes départementales, 28e circonscription, Corse, Paris, Imprimerie impériale, 1867, p. 6. 89. GHERARDI EUGÈNE F.-X., « En marge de l’instruction publique : formes et gures de la sociabilité littéraire et scientique en Corse (XVIIe-XIXe siècles », Histoire de l’école en Corse, sous la dir. de Jacques Fusina, Ajaccio, Albiana, coll. Bibliothèque d’histoire de la Corse, 2003, p. 259-337.


PRÉSENTATION

maraîchère, de plantation, de taille, de greffe et d’établissement de pépinière90.

L’inspecteur général poursuit en rappelant qu’une école normale n’est pas une ferme-école ! Dans sa sévérité, le jugement du recteur traduit également l’intérêt grandissant de la société corse pour les questions liées à l’essor de l’agriculture. L’instituteur puise également dans le Journal des instituteurs les conseils hygiénistes à observer pour demeurer en bonne condition physique : les effets pernicieux de la liqueur d’absinthe. L’enseignement religieux occupe une place importante (voir article premier du Règlement des écoles primaires publiques du département de la Corse, annexe 9). Sur ce point, Vanessa Alberti livre son analyse. Gare à ceux qui ne sont pas dans l’orthodoxie, les autorités veillent au grain. Quoique le personnel de nos instituteurs soit en général assez bien composé, j’ai eu l’occasion de remarquer toutefois que quelques-uns de ces maîtres d’école laissent à désirer au point de vue de leur conduite privée et des soins qu’ils devraient donner à leurs élèves dont les progrès sont loin de répondre à l’attente des parents. Ces mêmes instituteurs négligent surtout l’éducation morale et religieuse des enfants qu’ils ne conduisent jamais à l’église et auxquels ils ne parlent jamais de leurs devoirs religieux. Cette conduite si regrettable à tous les points de vue, produit une douloureuse impression sur l’esprit des populations. L’administration veille à faire disparaître les abus partout où ils se rencontrent, et elle ne désespère pas d’en venir à bout91.

La gymnastique et l’éducation physique ne retiennent guère l’attention des instituteurs. Didier Rey apporte des précisions éclairantes sur ce point. Là encore, il faut attendre la Troisième République. Dans les écoles élémentaires, c’est au maître d’école lui-même qu’incombe d’assurer cet enseignement qui deviendra obligatoire en 1880. Avec la République, la gymnastique et les pratiques conscriptives vont constituer un élément essentiel de la formation du citoyen. Une autre question mériterait d’être soulevée. De quelle manière les enfants corses perçoivent-ils l’école tout au long du XIXe siècle ? Quelles empreintes conservent-ils de leur passage sur les bancs de la salle de classe ? 90. Lettre du ministre de l’Instruction publique au recteur d’Aix, 8 juin 1865. Archives nationales, F17/11715. Cité par CHARMASSON Thérèse, LELORRAIN Anne-Marie, RIPA Yannick, L’enseignement agricole et vétérinaire. De la Révolution à la Libération, Paris, Institut national de la recherche pédagogique, Publications de la Sorbonne, 1992, p. LXXII. 91. Rapport du sous-préfet de Calvi adressé au conseil d’arrondissement, 23 juillet 1861. A.D.H.C., 2N8.

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Rarissimes sont les témoignages qui autorisent la découverte de cette terra incognita. Les éléments de réponse nous font défaut. À bien des égards, ce que note Alain Corbin pour Morterolles, village de la Haute-Vienne, est valable pour tous nos villages de Corse. Nous ignorons ce que savaient les agriculteurs et les artisans des petites communes rurales, à la n du XIXe siècle. Les nombreux ouvrages consacrés à l’histoire de l’école, l’étude des manuels scolaires, l’analyse de leur contenu renseignent sur ce que les enfants avaient pu apprendre, pour autant qu’ils aient été de bons élèves. Mais nous ne savons presque rien de leurs acquisitions et de leurs pratiques culturelles ultérieures92.

Une étude des réseaux de sociabilité, par l’analyse des cohortes scolaires, relèverait du plus haut intérêt, non seulement pour la sociologie et l’histoire de l’éducation, mais surtout pour l’étude du processus d’interaction entre l’éducation et la société. Nous voudrions trouver réponse aux nombreuses questions qui se posent au sujet des écoliers. Gageons que plus d’un lecteur retirera grand prot de la découverte des mémoires des instituteurs corses sous le Second Empire. Heureux si cela pouvait susciter l’ouverture de nouveaux chantiers de recherche et nous éviter les lieux communs. Ces mémoires nous aident à mieux peser et à mieux ressentir le vécu d’humbles fonctionnaires. Gageons aussi que de cette lecture sortiront en Corse maints travaux en histoire culturelle, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives pour la recherche en histoire de l’éducation. Cette histoire ne se limite plus à l’histoire de la pédagogie et des institutions scolaires centrées sur l’évolution politique mais s’emploie à réinsérer le fait éducatif dans son contexte social, économique et culturel. Nous sommes assurés que d’importants progrès nous attendent encore dans ce domaine. À la lecture des mémoires, que de notations subtiles, que de témoignages rares et émouvants ! Nous ne bouderons pas notre plaisir de voir renforcée une vérité : l’instituteur est un vieil ami, un peu méconnu, jamais délaissé.

92. CORBIN Alain, Les conférences de Morterolles, hiver 1895-1896. À l’écoute d’un monde disparu, Paris, Flammarion, 2011, p. 10.



Être instituteur en Corse sous le second empire