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eat & explore

société

Automne 2O2O - Gratuit

Alexandre Gauthier 66 Tomber nez à nez avec un grizzly 78 Destination Alentejo 114 L’exode des chefs 48

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NOUVEAU FOND DE TEINT LES BEIGES TEINT BELLE MINE NATURELLE Une mine reposée, éclatante de fraîcheur toute la journée. Une texture fondante et imperceptible. Une formule hydratante qui protège et laisse respirer la peau.

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Journalistes HÉLÈNE ROCCO est journaliste

lifestyle. Amoureuse des voyages, elle est aussi accro à la bonne cuisine et donnerait sa mère pour du fromage de brebis. ANOUCHKA CROCQFER est journaliste chez Mint Magazine. Passée dans les colonnes de L’Express Styles, du Parisien et de Néon, elle arpente les rues de la capitale à la recherche des nouvelles tendances lifestyle. JULIE GERBET est slasheuse

indépendante dans l’univers du manger, tantôt journaliste (Grazia), chroniqueuse (Le Fooding), auteure, cuisinière des fois et surtout podcasteuse (À Poêle). SIMON HOAREAU est journaliste indépendant. Féru de bonne cuisine, il écrit sur le cinéma et la photographie. Entre deux séances, il aime déambuler dans les rues. JULIE THIÉBAULT a plusieurs

casquettes, et celle qu’elle préfère porter lui permet de découvrir, de réfléchir et d’écrire. Son joyau magique est son intuition.

PARIS SE QUEMA est un studio créatif

Rédactrice en chef

fondé par Anaïs et Nicolas en 2014. Tour à tour set designers, photographes, graphistes et scénographes, leur mot d’ordre est d’être des couteaux-suisses.

deborah@magazine-mint.fr

→ www.paris-se-quema.com CHLOÉ GASSIAN met en scène des

natures mortes et de l’humain à travers un regard insolite. Elle aime créer des narrations dans ses séries où elle explore la beauté dans l’étrange. → www.chloegassian.com PIERRE LUCET-PENATO est photographe. Les backstages des défilés et les cuisines des têtes toquées sont ses terrains de jeu favoris. Il travaille avec M Le Magazine ou encore Le Fooding.

DÉBORAH PHAM

Directrice artistique NOÉMIE CÉDILLE → www.noemiecedille.fr

Responsable du développement QUENTIN GUÉRIOT quentin@magazine-mint.fr

Graphiste AGATHE BOUDIN → www.agatheboudin.com

→ www.pierrelucetpenato.com

Couverture

JOHANNA TAGADA est une artiste

Léa Boeglin

interdisciplinaire basée à londres. Sa pratique recèle des messages écologiques, partagés par le biais de méthodes douces. → www.johannatagada.net IGOR PINTO, basé à Lisbonne, est un designer multi-disciplinaire spécialisé en design digital et interactif, mais également passionné de photographie.

Contact mint@magazine-mint.fr 10, rue de Penthièvre, 75008 Paris → www.magazine-mint.fr

Impression

→ @iamigor

Distribution

Photographes LEA BOEGLIN a grandi en Provence.

Elle aime la simplicité, la spontanéité et l’authenticité. Son univers est teinté d’intime, de poésie et de douceur. → www.lea.boeglin.net LUCIE BASCOUL est une photographe

basée à Paris. Inspirée par ses voyages, elle capture la beauté naturelle de ses sujets et explore leur rapport au monde qui les entoure. → www.luciebascoul.com

Illustrateur•trice•s LAURA JUNGER est une illustratrice

et artiste française. En parallèle de son travail d’illustratrice elle cultive ses recherches personnelles : peintures, céramiques et expositions. → www.loragearrive.fr LAURA KIENTZLER travaille en tant qu’auteure-illustratrice, dans un ateliercabane proche d’une île. Elle collabore avec différents clients.

Dans une ville où les publications gratuites fusent à tout-va sans jamais vraiment savoir où elles atterriront, Le Crieur se propose aujourd’hui de jouer les aiguilleurs.

Publicité KAMATE RÉGIE dolivier@kamateregie.com

→ www.cargocollective.com/ laurakientzler

Mentions légales ISSN : en cours. Dépôt légal à parution. Le magazine décline toute responsabilité quant aux sujets et photos qui lui sont envoyés. Les articles publiés n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs. Tous droits de reproduction réservés pour tous pays. Aucun élément de cette revu ne peut être reproduit ni transmis d’aucune manière ni d’aucun moyen que ce soient, sans l’autorisation écrite des auteurs.


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édito

Édito Par Déborah Pham

Lorsque nous avons commencé Mint magazine, l’avenir était loin d’être radieux. Les professionnels nous ont souvent encouragées à ne pas trop nous faire d’illusions. À comprendre que le monde des médias changeait et qu’Internet sonnerait bientôt le glas du magazine papier. Outre des moments de doutes inhérents aux grands projets, à aucun moment nous n'avons regretté cette décision. C’est pourquoi on profite de ce petit espace pour souhaiter la bienvenue à nos consœurs et confrères qui se lancent à leur tour dans la conception de magazines et fanzines. Bienvenue à Îlots (magazine sur la cuisine et l’environnement), Chassez le naturel (une revue sur le vin naturel, construit comme un carnet de route), Le String (un fanzine sur le sexe, le rock et le féminisme), PAINPAIN (un fanzine sur le pain et ses cultures) et Tempura (un magazine sur la culture et la société au Japon). Longue route !


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Sommaire Le bon goût 10 Regard(s) sur le monde à géographie variable 28 société

Formaje, la voie lactée de Clara Diez 38 la story

Du mukbang ASMR 44 se taper…

L’exode des chefs 48 rencontre

Auroville papers 58 artisanat

L’art et la cuisine comme modes d’expression 66 rencontre


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sommaire

Tomber nez à nez avec un grizzly 78 le jour où…

Terre brûlée 82 portfolio

David, Gabriela et Jeannine Loyola 88 family food

À table avec Nailia Harzoune 94 à table

Mina Soundiram 108 mode

Alentejo 114 destination

Délices d’initiés 124 bonnes adresses


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le bon goรปt

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Textes Anouchka Crocqfer

Tendances

Louis Vuitton Fashion Eye

livre

Et si on prolongeait l’été sous le soleil de la Grèce ou à l’ombre de la chaîne montagneuse des Carpates en Ukraine ? À travers ses deux albums inédits, les éditions de la maison Louis Vuitton nous plongent dans les univers artistiques du photographe français François Halard et du duo ukrainien Synchrodogs. Tandis que le premier nous livre le portrait sensuel des paysages helléniques entre sculptures antiques et architectures minérales avec en toile de fond la Grande Bleue, c’est une réflexion sur le rapport intime entre l’homme et la nature que nous offrent les seconds. → Greece François Halard ; Ukraine Synchrodogs, Louis Vuitton Fashion Eye — Disponibles dans les magasins Louis Vuitton et en librairie à partir du 8 octobre — 50, 00 € www.louisvuitton.com


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le bon goût

tendances

Kasa Koso

food

Des fruits de saison, des plantes séchées, des épices et beaucoup de patience, tels sont les ingrédients secrets des élixirs Kasa Koso. Concoctés dans leur atelier parisien par Kumiko Mizogami et Daphnée Delamare excellant dans l’art de la fermentation, ces sirops vivants possèdent diverses propriétés aussi positives pour le corps que pour l’esprit. On fond pour la Potion d’amour aux vertus aphrodisiaques composée de grenade, de feuille de vigne, d’origan, de piment et de gingembre à déguster en simple rafraichissement ou en guise de coulis sur un fromage blanc. → Sirops à partir de 14 € — www.kasakoso.fr


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Des Jacqueries

des ig n

De ses pièces chinées allant du tee-shirt blanc au foulard, le jeune artiste Jacques Merle a fait des toiles. Avec minutie et poésie, il brode des histoires qui deviendront de fil en aiguille des récits imagés empreints de douceur et de nostalgie à partir desquels il a constitué son vestiaire. On fait d’une pierre deux coups en s’offrant une de ces créations uniques, tout en valorisant l’achat de seconde main. → www.des-jacqueries.com


ON NE CONNAIT PAS LA BOÃŽTE DE DEMAIN MAIS ON CONNAIT SES BUREAUX bonjour !


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le bon goût

tendances

Sarah Moon au Musée d’Art Moderne de Paris expo

Ses silhouettes féminines aux contours flous pareilles à des mirages sont entrées dans l’histoire dès la fin des années 1960. Ancienne mannequin passée de l’autre côté de l’objectif, Sarah Moon s’est constituée un univers singulier emprunt d’onirisme où affleurent références littéraires et cinématographiques. Aujourd’hui, le Musée d’Art Moderne de Paris nous invite à parcourir l’œuvre de cette autodidacte devenue l’un des plus grands noms de l’imagerie de la mode. Un parcours ponctué de films et d’archives autour desquels ses créations s’articulent.

→ « Sarah Moon, Passéprésent » à découvrir jusqu’au 10 janvier 2021 — Musée d’Art Moderne de Paris, 11, avenue du Président Wilson, 75016 Paris. www.mam.paris.fr


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Dérive d’été

des ig n

Coup d’œil dans le rétro avec la nouvelle collection de l’Atelier de Troupe qui nous plonge dans la nostalgie des souvenirs d’enfance de son fondateur Gabriel Abraham. Comme une ode à ses étés passés entre Saint-Tropez et Cassis, le créateur français aujourd’hui installé à Los Angeles nous livre une série d’appliques et de suspensions inspirées des courbes de la faune aquatique. Assises et tables basses à la géométrie filaire viennent quant à elles nous rappeler l’esthétique seventies si chère à l’ancien décorateur de cinéma. → Collection Dérive d’été, Atelier de Troupe — prix sur demande, www.atelierdetroupe.com


La Nature, Les Saisons Deux films d’un cinéaste légendaire

De nuit en jour Œuvres nouvelles

EXPOSITIONS 24 OCTOBRE 2020  7 MARS 2021 fondation.cartier.com — 261, boulevard Raspail - 75014 Paris

La Nature, 2020. © Artavazd Pelechian. © DR / Éléments de prototype en studio, 2018. © Sarah Sze — Design graphique : Super Terrain


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Sur la route des tacos

Décryptag e

Toqués de tacos, lèche-doigts mexicains par excellence que l’on s’enfile par deux, trois ou plus si affinité, nous avons suivi de près la naissance de nouvelles taquerias dans la capitale. Dernière en date, celle de Coyo Taco qui s’est taillée une sacrée street cred’ auprès des aficionados de salsa picante de l’autre côté de l’Atlantique tandis que, du nôtre, la sauce monte timidement. Texte Anouchka Crocqfer Photo Jade Quintin

Fin gourmet en quête de saveurs authentiques, nous avons demandé l’expertise du chef américain Robert Mendoza tombé dans la marmite depuis qu’il est tout petit. « Mon premier souvenir de tacos s’est cristallisé autour d’une simple tortilla fraîchement préparée par ma grand-mère d’origine mexicaine. Souple, légèrement salée et fumée. Elle avait travaillé une pâte de maïs pour en faire de petits cercles qu’elle fit cuire sur le comal, une plaque de cuisson plate posée à même le feu » se remémore celui qui officie aujourd’hui aux fourneaux du Saint Sebastien à Paris. Car ne vous laissez pas rouler dans la farine, les véritables tacos sont ceux dont les galettes ont été réalisées à partir de masa harina, fruit d’un procédé ancestral appelé la nixtamalisation. « Ce sont les Aztèques qui ont mis au point cette technique afin de conserver le maïs et de le rendre plus nutritif.

Les grains sont mis à tremper dans de l’eau de chaux qui va décoller leur fine pellicule transparente et les faire gonfler. Ces derniers sont ensuite rincés avant d’êtres moulus pour devenir une pâte compacte qui sera pétrie puis découpée à la main selon la tradition ou à la machine. À ma connaissance, peu de restaurants en France emploient cette technique », explique-t-il. Seule toque faisant figure d’exception, Rosio Sánchez, disciple du chef René Redzepi chez Noma. « Hija de Sanchez à Copenhague est de loin la meilleure taqueria d’Europe. Elle fait importer son maïs depuis La Huaca, et le travaille elle-même ». Alternative moins laborieuse mais (presque) toute aussi goûteuse, la farine de maïs nixtamalisée, ou de blé, à laquelle on ajoute tout simplement de l’eau et de l’huile de coude. Si leurs garnitures sont aussi infinies que variées, leurs origines géographiques le sont aussi.


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« Au Mexique, les taquerias sont des petites échoppes de rue où l’on sert une à deux recettes typiques de la région. On retrouvera beaucoup de déclinaisons autour du poisson sur Baja California où les fruits de mer sont en abondance. Dans le nord, dans la région de Sonora ce sont principalement des tortillas de blé avec de la viande grillée. Les tacos “al pastor” se retrouvent presque partout, la cuisson de sa viande est inspirée du kebab au Moyen-Orient sauf que le mouton cuit à la broche a été remplacé par le porc ». Derrière les fourneaux du Saint Sebastien, Robert fait voyager les papilles de ses convives en en proposant de temps à autre. Version marine avec ventrèche de thon grillé ou épaule de porc laqué, pickles de saison, coriandre et sauce macha. Aux côtés des classiques salsa verde, (tomatilles, oignon, ail, coriandre, piment japaleño, citron) et salsa roja (piment guajillo, chili de arbol, tomates, oignon, ail, coriandre), cette dernière fait doucement son arrivée sur le devant de la scène. « C’est un mélange de piments guajillo grillés, de graines de sésame, d’ail, d’échalotes, de cacahuètes concassées et d’huile d’olive. Elle est très populaire au Mexique et vient seulement d’arriver en France. Ce qui relève le tout dans un taco, ce sont les sauces. On devrait écrire plus d’un livre à ce sujet tant il y en a dans le pays » s’exclame-t-il… Une fois arrivé à table, plus qu’à l’enrouler pour n’en faire qu’une bouchée. •

le bon goût

tendances

OÙ LES DÉGUSTER ? → Le Saint Sebastien, 42 rue Saint-Sébastien, 75011 Paris → El Nopal, 3 rue Eugène Varlin, 75010 Paris, et 5 rue Duperré, 75009 Paris → ACA, 48 boulevard de Clichy, 75018 Paris → Coyo Taco, 109 Rue montmartre, 75002 Paris → Mamacita, 14 rue Rougemont, 75009 Paris


Page de gauche : Montre JAEGER, Parfum Sur La Route, LOUIS VUITTON, Vase ICHENDORF MILANO chez THE CONRAN SHOP, Lunettes EMMANUELLE KHANH Page de droite : Parfum Match Point, LACOSTE, Vase Cube THE CONRAN SHOP, Lunettes et chaîne EMMANUELLE KHANH

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Surface

Sélection, set design et photos

Paris se quema


le bon goût

Page de gauche : Sablier POLS POTTEN pour The Conran shop, Eau nettoyante et Huile démaquillante AMALTHEA, Bougeoir Nappula, MATTI KLENELL pour IITTALA chez The Conran shop Page de droite : Chaussure AN HOUR AND A SHOWER, Lotion YOUTH TO THE PEOPLE, Bougeoir Firefly, ICHENDORF MILANO chez The Conran shop, Gin TANQUERAY N°TEN

27 shopping


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eat & explore

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Regard(s) sur le monde Ă gĂŠographie variable


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eat & explore

société

Si la crise sanitaire et le confinement ont entraîné chez certains une profonde remise en question de leur mode de vie, d’autres y ont puisé l’inspiration pour poursuivre leur exploration de nouveaux territoires. C’est le cas de Sofie Sleumer et de Michel Mulder, un couple d’artistes amstellodamois. De la photographie à l’humanitaire, le duo a sillonné les deux Amériques (et bien plus), les valises débordant de projets nourris par leurs rencontres et une aspiration commune : la quête de renouveau.

Texte Simon Hoareau Photos Sofie Sleumer & Michel Mulder,

l’Heure Vide humanitaire


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« On essaie en général de changer de vie tout le temps. » Quand il s’agit d’évoquer son quotidien, Sofie Sleumer donne immédiatement le ton. La designeuse et styliste de formation le partage d’ailleurs avec Michel Mulder, musicien et décorateur. « Ce que nous avons trouvé l’un dans l’autre, c’est l’envie de créer, l’envie d’être libre (…) et peut-être le plus important, l’envie de prendre des risques », explique le couple. À une époque où chacun cherche à s’épanouir sur le plan professionnel, tous deux ont pour philosophie d’être « toujours prêts à apprendre » et de sortir de leur zone de confort. Leur premier projet en France en est une illustration parfaite. En 2012, le couple s’est installé dans le Perche, à deux heures de Paris, pour transformer un ancien hameau du 17e siècle en hôtel de campagne. Le résultat, D’une Île, se définissait comme un havre de paix pour celles et ceux en quête d’évasion. À l’intérieur, la décoration, comme les propositions culinaires, ont été entièrement pensées par le duo. (Se) réinventer sans cesse Ce qui anime véritablement Sofie et Michel cependant, c’est le voyage. Sur Instagram, le projet photographique L’Heure Vide (« l’heure vide, c’est l’heure bleue, l’heure entre le jour et la nuit… un moment de rêve », explique Sofie) documente leurs pérégrinations à travers le continent américain depuis 2018. À bord de leur Land Rover Defender, qui leur sert également

de bureau et de campement, Sofie et Michel pensent satisfaire leur envie d’aventure et de quête de soi. Du parc national de Huascarán, au Pérou, à la réserve nationale de faune andine Eduardo Avaroa, en Bolivie, leurs clichés évoquent le sentiment d’immensité que l’on ressent face aux montagnes ou encore l’apaisement que procure une simple contemplation à ciel ouvert. « Nous avons capturé l’Amérique du Sud comme nous l’avons vécue. Au beau milieu de ces paysages grandioses, on y ressentait la magie de la nature, les esprits des montagnes, du vent… », raconte Michel. Leur périple les mène bientôt à la frontière de l’Équateur et de la Colombie, plus précisément au poste frontière de Rumichaca, où ils se heurtent à une toute autre facette du continent, politique et sociale cette fois. Là-bas, des milliers de réfugiés vénézuéliens, fuyant une crise économique sans précédent, attendent pour entrer en Équateur. La malnutrition et le climat particulièrement rude plongent les exilés, dont 70 % de femmes et enfants, dans le dénuement le plus total. Près de la frontière, tous dorment dans des refuges collectifs de fortune (les « refugio »). « Cela leur permet de rester à l’abri des vols », précise Sofie, qui ajoute que, durant le périple, certaines femmes sont victimes de viol et de traite. Leur confrontation à la détresse provoque un déclic : ils veulent agir au plus vite et à leur échelle. Naît alors L’Heure Vide Humanitaire, une ONG dédiée aux projets à court terme.


La jeune Andrea avec André, son nourrisson de 5 mois

L’éveil humanitaire « L’urgence était de faire des choses concrètes », expliquent Sofie et Michel. Distribution de nourriture, de couvertures, de vêtements, de kits sanitaires… Le couple apporte son aide aux organisations locales (dont Unicef Ecuador ou encore ADRA Ecuador), qui s’efforcent de mettre en place des solutions matérielles. « Par exemple, si un refuge manque de fonds pour installer des panneaux pour que les nouveaux arrivants puissent se repérer, nous allons faire en sorte de les fabriquer et nous finançons aussi le refuge pour qu’il puisse accueillir plus des gens… ». Sur le terrain, le couple apprend aussi des obstacles qu’il rencontre, à commencer par la barrière


de la langue. « Quand c’est possible, il faut essayer d’apprendre la langue. La confiance s’installe plus facilement », estime Michel. C’est ainsi, au contact des réfugiés, que le duo documente, avec ses moyens, la réalité et la dangerosité de l’exil. Certaines rencontres marquent particulièrement les deux artistes. Comme celle de la jeune Andrea âgée de 16 ans lorsque leurs chemins se sont croisés. « Elle avait marché pendant deux semaines avec son nourrisson de 5 mois, sans vêtements de rechange ni couverture pour se protéger du froid ». Non loin de la frontière, à Pamplona, c’est Doña Marta Duque qui les impressionne.

Sur plus de dix mois, l’ONG a financé le refuge de cette femme qui « offre, chaque nuit, un abri et un repas à plus de 80 femmes et enfants, dans sa petite maison ». Et ce, malgré l’opposition des gouvernements colombien et équatorien. Via ses réseaux sociaux, le couple recense, image après image, ces rencontres, pour permettre à d’autres de les vivre. Mené à deux jusqu’ici, le projet accueillera bientôt une troisième protagoniste, qui pourrait amener des ajustements. « Notre fille Bonnie est née le 15 juillet dernier. Nous continuerons bien sûr nos projets, mais cette fois-ci nous ferons attention aux risques que nous prendrons… », explique le couple.


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société

« Distribution de nourriture, de couvertures, de vêtements, de kits sanitaires… Le couple apporte son aide aux organisations locales qui s’efforcent de mettre en place des solutions matérielles. »

La White Land Rover qui sert de campement et de bureau à Sofie et Michel lorqu'ils sont en expédition.


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Construire l’après Pour autant, Sofie et Michel ont bien l’intention de poursuivre leur initiative collective et humanitaire, partout dans le monde. De l’autre côté de l’Atlantique, le couple s’active aussi. Leur nouveau projet, celui d’un « hôtel satellite », verra bientôt le jour (à la fin de l’année, ndlr.) À l’image D’une Île (repris par Bertrand Grébaut et Théo Pourriat, fondateurs du restaurant étoilé Septime, dans le 11e arrondissement parisien), ce concept d’hébergement se veut unique et composite. « L’objectif est d’inaugurer un cocon insolite, chaque année, dans un lieu différent, mais en conservant un service similaire, personnalisé et raffiné (…). Nous avons pour idée de rester proches des centres touristiques tout en proposant un cadre isolé aux voyageurs. » Le premier gîte, Mas Les Vignes, accueillera les curieux dans une ancienne bergerie du 19ème siècle, au cœur du Parc National des Cévennes, avec à la clé une vue imprenable sur le Mont-Lozère. Pas question pour le couple cependant de tirer un trait sur les voyages. « Notre idée de départ était de voyager de la France à la Chine. Dès que cela nous sera possible, on aimerait explorer le Nord du Japon, découvrir l’Australie et peut-être nous poser quelque temps en Nouvelle-Zélande où vit actuellement ma sœur », conclue Sofie. Un programme ambitieux qui n’attend plus que le feu vert pour se mettre en route. Domicilié à Amsterdam depuis cinq mois, le couple a en effet dû revoir ses plans, en cette période de crise sanitaire. • → www.lheurevidehumanitaire.org — @lheurevidehumanitaire — @lheurevide


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Formaje, la voie lactée de Clara Diez Texte Anouchka Crocqfer Photos Pablo Zamora et Justino Diez

Difficile de faire la fine bouche dans ce temple du bon goût où trônent fièrement une kyrielle de fromages espagnols. Présentés à la manière des plus belles natures mortes des siècles derniers, tous sont mis à l’honneur par Clara Diez qui s’est donné pour mission de promouvoir l’excellence du terroir ibérique dans sa boutique madrilène.


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D’après les scientifiques, c’est aux bactéries que nous devons la vie sur Terre. Pour ce qui est du fromage, nous nous accorderons à remercier le ciel pour la sérendipité de l’homme, ayant donné naissance à ce spécimen laitier. Comme pour beaucoup, il aura fallu attendre de passer l’âge des « pouet pouet camembert » pour que le palais de Clara Diez s’affine afin de l’apprécier à maturité. Plus tard, elle décidera même d’en faire son métier. « Après avoir travaillé auprès de petites fermes dont je vendais les fromages aux quatre coins de l’Espagne, j’ai compris que sa production ne se résumait pas qu’à la réaction chimique du lait au contact de présure, de ferment et de sel avant de passer à l’affinage. C’est un savoir-faire artisanal, souvent transmis de génération en génération qui met en avant un territoire et des traditions », dit-elle. Aujourd’hui, c’est avec son mari, Adrian Pellejo, que la jeune femme souhaite redonner ses lettres de noblesse

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la story

à diverses spécialités fromagères au sein de son échoppe, Formaje. « À travers leurs saveurs, aussi différentes soient-elles, c’est un lien qui se créé entre la terre, les personnes qui les ont façonnées, et celles qui les mangent. Ces derniers temps, on a vu le mot “artisanal” fleurir à tous les étals jusque dans les supermarchés mais peu de gens savent déchiffrer une étiquette ». Derrière leur comptoir, vêtus de leur blouse blanche brodée au nom de leur enseigne, ils régalent les gourmets de Palmero, un fromage de chèvre aux notes légèrement fumées typique de la Palma, île discrète des Canaries. Ou encore de Queixo do País, originaire du nord de la péninsule ibérique en Galice. Si la réputation de la France ou de l’Italie n’est plus à faire en la matière, force est d’admettre qu’excepté le Manchego au lait de brebis issu de la région de Castille-La Manche, peu de fromages espagnols se sont faits une place de choix de notre côté des Pyrénées.


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la story

« Depuis une dizaine d’années on note une évolution sur le marché, notamment avec l’arrivée de citadins en reconversion reprenant des fermes familiales. Cela donne naissance à de nouvelles recettes intéressantes faisant dialoguer tradition et modernité. Chez Formaje, nous travaillons exclusivement avec des artisans fromagers dont nous sommes en accord avec les principes de production. Cela va du mode d’agriculture durable de la ferme d’où provient le lait, à sa transformation sans ajout d’additifs ou de composants chimiques », continue-t-elle. Disposés sur un îlot aux allures de monolithe taillé dans un seul bloc de granite, les fromages siègent ici en majesté. Le soin particulier apporté à la décoration de leur enseigne, c’est au studio d’architecture d’intérieur Cobalto Studio qu’ils l’ont confié. Comme dans une galerie, le choix des matériaux, l’éclairage, la température et le degré d’humidité jouent un rôle prépondérant dans la conservation. Pour Clara, sa confection s’élève au rang de l’art. « Nous avons la chance de travailler avec de beaux produits. Le fromage, tout comme une œuvre d’art a ce pouvoir d’émouvoir, visuellement ou gustativement. L’émotion suscitée peut être positive ou négative, que ce soit par son odeur, ou son aspect. Il y a un processus d’évolution tout au long de sa maturation qui peut provoquer de vives réactions selon notre sensibilité », explique-t-elle. En somme, pas de vieilles croûtes exposées ici, mais la fine fleur du terroir ibérique à consommer, sans modération. • → Formaje, Plaza de Chamberí, 9, 28010 Madrid — www.formaje.com


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SE TAPER DU MUKBANG ASMR

Les ogres d’Internet


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se taper…

Aspirer goulûment cinq sachets de nouilles instantanées ultra épicées, comme une seule et même nouille géante ; ingurgiter deux conserves de viande précuite, trempée dans du fromage fondu ; ou encore sucer dix côtes de porc cramoisies qui fondent sous la langue. Je m’empiffre de leur contenu comme eux de leur nourriture. Lorsque j’ai cliqué sur la première vidéo mukbang asmr, j’ai été happée dans un gueuleton sans fin.

Texte Julie Thiébault Illustration Laura Junger


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Mes deux marottes sur Internet sont la nourriture et le son de la craie effritée, ce qui m’a menée aux vidéos mukbang asmr. Né en Corée du Sud dans les années 2010, le mukbang est un genre de vidéo retransmise en direct, où il convient de se filmer en train de manger des plats en quantité colossale en interagissant avec les internautes. Mukbang est un mot valise pour Eating Broadcast, c’est-à-dire une émission culinaire. En Corée du Sud les spectateurs sont plus friands de voir la dégustation d’un plat que sa préparation. L’asmr, populaire depuis quelques années, est l’acronyme de autonomous sensory meridian response. Il s’agit d’exagérer le son capté afin de provoquer plaisir et relaxation chez le spectateur et auditeur. Le sous-genre mukbang asmr regroupe des vidéos postées sur Youtube, où les protagonistes mangent de la nourriture en grande quantité, tout en accentuant les bruits de mastication ou de manipulation des objets et autres emballages. Cette pratique s’est par la suite largement diffusée au reste de l’Asie puis exportée aux États-Unis et au Canada, épargnant jusqu’ici l’Europe. Manger et faire du bruit. Tout misophone est prié de ne pas appuyer sur démarrer. Pour les autres, il est temps de découvrir quelques mukbangers. Les vidéos mukbang asmr sont minutieusement préparées, tant au niveau visuel que sonore. Le Youtubeur phare est l’Américano-Coréen aux mains gantées de noir et à l’efficacité quasi-robotique Zach Choi. Après s’être servi un verre de soda effervescent rempli de glaçons qui s’entrechoquent, il dévore deux triples cheeseburgers ainsi qu’une montagne de frites empilées comme dans un jeu de Jumbo.

L’un des motifs récurrents des vidéos mukbang asmr, notamment en Occident est l’attrait pour les fast food dont les aliments frits, bruyants à manger, en font des objets audibles très satisfaisants. Son tee-shirt arborant le mot silence contraste avec les bruits de succion, la salive et les claquements de langue, lorsqu’il engloutit et déglutit. La Youtubeuse canadienne Naomi MacRae aka Hunnibee asmr propose, quant à elle, une expérience sensorielle complète. Elle sort les boîtes cartonnées qu’elle caresse de sa paume avant d’en amonceler le contenu. Près de son micro elle pianote avec ses faux ongles sur la panure croustillante des onion rings, brise le honeycomb qui ruisselle et qu’elle mélange à même son gosier à un beignet de crevette couvert de sauce cajun, car il s’agit de faire coexister toutes les saveurs et textures. Le bruit de mastication de l’orange cristallisée dans un sucre dit tanghulu, qui permet de caraméliser des fruits tout en gardant leur juteux sous l’enrobage est aussi magique que du verre brisé, et est recherché par les amateurs d’asmr. Le contenu de la Youtubeuse coréenne Moon Bok-Hee de Eat with Boki est, pour sa part, plus traditionnel et propose une gamme variée de nourriture, loin de la seule junk food populaire en Occident. Peu importe la quantité pharaonique qui se trouve devant elle, elle termine toutes ses assiettes avec une simplicité désarmante et des bouchées démesurées où la bouche se montre fièrement. Une pinte de lait dans une main pour étancher sa soif, elle entame son banquet en solo, gobe trente-cinq crevettes crues et vingt-trois gambas trempées dans une sauce sucrée et épicée au gochujang, une pâte de piment coréenne.


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« Près de son micro, la Youtubeuse pianote sur la panure des onion rings, brise le honeycomb et le mélange à un beignet de crevette. » La frontière dérangeante de la pratique digitale mukbang asmr se trouve entre performance et réalité, fascination et répulsion. Mais pourquoi regarder quelqu’un manger pendant 22 minutes et 15 secondes ? Ses créateurs sont jeunes, ont une jolie peau, des yeux rieurs, prennent soin de leur apparence et paraissent en bonne santé. Les détracteurs du mukbang reprochent à cette pratique de glorifier l’absorption d’une quantité exagérée de nourriture très riche, grasse et sucrée et de normaliser les troubles du comportements alimentaires dont certains Youtubeurs souffriraient. Cette surconsommation et accumulation fait écho au film La Grande Bouffe avec Noiret et Mastroianni, racontant l’histoire de quatre hommes s’isolant dans une bâtisse afin de manger à outrance. Les vidéos mukbang sont cathartiques et partagent avec ce film l’excitation fébrile qui anime les êtres insatiables que nous sommes, autant acteur grotesque que spectateur obsessionnel. Le contenu du sous-genre mukbang asmr reste un divertissement et n’encourage aucune pratique déviante, car le but de ces cérémonies culinaires est d’apporter du plaisir à celui qui les visionne.

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se taper…

Les oreilles sont chatouillées par les sons satisfaisants et les yeux ne peuvent se détourner de leurs gestes précis et hypnotiques. Les commentaires des spectateurs exprimant la joie partagée avec celui qui en éprouve à manger sont récurrents tels que « Ses réactions illuminent ma journée et me donnent le sourire », « Ça me rend tellement heureux de voir à quel point tu as envie de manger ta nourriture, c’est du pur plaisir », « Tu es celle que je préfère ! ! Personne ne mange d’une manière plus parfaite que la tienne ! Et surtout ton rouge à lèvre reste en place » ou encore « Moi : *affamé* Mukbanger : *mange* Mon cerveau : *satisfait* » ; une jouissance gustative très communicative malgré la distance physique qui sépare celui qui fait de celui qui regarde. À l’écran, l’action de manger devient réconfortante car nous pouvons nous identifier, et ainsi le contrat est rempli, tous les désirs sont assouvis. •


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L’exode des chefs À l’étroit dans les cuisines des villes, de plus en plus de chefs osent prendre la clé des champs. Aux quatre coins de la France, des villages jusqu’alors désertés voient ainsi s’ouvrir des restaurants soucieux de l’environnement et centrés sur le terroir. Motivés par les possibilités infinies que leur offre la campagne, les chefs néo-ruraux ont le sentiment d’enfin revenir aux origines de leur métier : cuisiner la nature.

Texte Hélène Rocco Photos Äponem, Peter Lippmann (Le Garde-Champêtre)

et Denis Amon (Lune)


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Amélie Darvas, dans le jardin en permaculture d’Äponem


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Tourner le dos à la frénésie citadine, conduire des heures avec pour seul objectif un délicieux repas au bout du chemin. En France, les « restaurants-destinations » comme la Grenouillère d’Alexandre Gauthier dans le Pas-de-Calais inspirent de plus en plus de chefs en mal de nature. Respectueuses du terroir, ces tables écoresponsables attirent les fines gueules dans des coins reculés de l’Hexagone. Pour beaucoup de restaurateurs français, le départ de Paris de la cheffe Amélie Darvas et de la sommelière Gaby Benicio qui ont ouvert au cœur du Languedoc le restaurant Äponem fait d’ailleurs figure d’exemple. Perchée sur une colline dominant les Gorges de la Peyne, l’adresse, dotée d’un jardin en permaculture, nourrit ses convives en prenant soin de suivre le tempo des saisons. Un pari réussi puisqu’Äponem a rapidement été salué par la critique et a décroché une étoile au guide Michelin. Créer des destinations culinaires Chez certains restaurateurs, la crise sanitaire a agi comme un révélateur de ces désirs d’ailleurs. Le cri du cœur de Victor Mercier, chef du FIEF à Paris, en juin dernier en est le symbole. Sur Instagram, il s’est interrogé : « Je n’ai pas de terroir. (…) Je passe à côté de l’essence de mon métier qui est de cuisiner la nature. » S’il se laisse le temps d’y réfléchir, le chef rêve d’avoir un jour un restaurant autosuffisant dans le sud de la France. « Un nouveau tourisme va se développer, les Français se rendront dans des régions où ils savent qu’ils vont bien manger. » Cet exode urbain ne date pas du confinement pour autant. En 2018, un an seulement après l’ouverture du Comptoir à Manger à Strasbourg, la sommelière Carole Eckert

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rencontre

et la cheffe Bérangère Pelissard se sont senties trop à l’étroit dans leur restaurant locavore de 31 mètres carrés. « On affichait complet sur les deux mois à venir et on était limitées par la surface. On a donc imaginé un projet sur la route des vins. », se souvient Carole. Sur Le Bon Coin, le duo a eu un coup de cœur pour une ancienne menuiserie installée en lisière de forêt dans le village de Barr en Alsace. Après avoir acheté le domaine, elles ont tiré le rideau de leur adresse strasbourgeoise en janvier dernier et c’est désormais seule que Carole travaille sur le nouveau restaurant qui devrait ouvrir au printemps 2021. « J’aime l’idée de voyager pour manger et j’ai envie de célébrer le terroir alsacien. L’avantage de la campagne c’est que le projet a tout le temps d’évoluer, il y a la place d’ouvrir des chambres à terme. » À la recherche de son futur chef, Carole tient à proposer une expérience autour d’un menu unique : « Les convives se sentiront à la maison plutôt qu’au restaurant. »


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Le territoire comme expression Pour le chef Alexis Bijaoui qui ouvrira le 26 novembre l’Auberge de La Roche au cœur du Mercantour, ce changement de cap était une évidence. Passé par plusieurs fermes-restaurants dont Blue Hill près de New York et Garance (Paris, 7e), il n’a pas hésité à quitter la capitale pour s’associer au chef Louis-Philippe Riel (ex-6 Paul Bert) et sa compagne Mickaela. « Le lieu est magique : c’est une vieille bâtisse en pierres située entre les alpages, Nice et l’Italie. » annonce Alexis. Laissée à l’abandon, la future maison d’hôtes a nécessité un an de travaux, que le trio a en partie fait lui-même. Côté cuisine, Alexis est guidé par une obsession : « Maîtriser ce que je sers : le pain, les légumes, les viandes… La région ne manque de rien et pour une fois, on a l’opportunité de tout faire nous-même, il faut juste prendre le temps. » Formé au maraîchage, il a néanmoins dû apprivoiser le terrain situé à 1100 mètres d’altitude. Aujourd’hui, il se réjouit de cultiver dans son jardin 90 variétés d’herbes, de fruits et de légumes. D’ici quelques mois, il aimerait avoir des poules, des brebis et même une cave d’affinage à fromage. De l’autre côté du pays, c’est dans les vignobles girondins que le chef Pierre Rigothier a ouvert Lune il y a quelques mois. Après une carrière dans des restaurants étoilés à Paris (La Scène Thélème) et Londres (Greenhouse), il a souhaité

établir sa table gastronomique à la campagne pour offrir une vie meilleure à ses enfants. « Et plutôt que de continuer à être le chef d’orchestre d’une grande brigade, j’avais envie de me concentrer sur la cuisine. » complète le chef. Lui et sa femme sont tombés sous le charme d’une auberge pleine de possibles au bord de la Dordogne, entre Bordeaux et Saint-Émilion. « Ici, je suis proche de mes producteurs, je les vois tout le temps. Cette relation est primordiale pour faire passer une émotion dans l’assiette. » Même son de cloche en Bourgogne où les chefs Sayaka Sawaguchi et Gil Nogueira sont animés par un engagement locavore. Il y a bientôt deux ans, ils ont quitté les cuisines du Grand Bain pour celles d’un ancien entrepôt ferroviaire dans le village de Gyé-sur-Seine. S’il rêve d’ouvrir un jour une ferme-restaurant sur la côte portugaise, le couple voit en Le Garde-Champêtre un moyen de se former à l’autosuffisance. Détenu par quatre associés, le restaurant a beaucoup à offrir. « Entre le potager bio, la cuisine au feu de bois, la fermentation et la fabrication de notre pain, on est bien plus en phase avec les saisons et la nature. » se réjouit Sayaka. « À part l’huile d’olive, les citrons et les poissons, 80 % de notre menu est issu de circuits-courts. » À la campagne, la vie avec leur petite fille est plus apaisante. « Travailler dans une cuisine ouverte plutôt qu’un sous-sol, avec une vue sur les forêts, ça change tout. » confie Gil.


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Agneau de lait par le chef Pierre Rigothier du restaurant Lune, en Gironde.

« Ici, je suis proche de mes producteurs, je les vois tout le temps. Cette relation est primordiale pour faire passer une émotion dans l'assiette. » — Pierre Rigothier

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En Bourgogne, les chefs Sayaka Sawaguchi et Gil Nogueira sont aux fourneaux du Garde-ChampĂŞtre


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« Entre le potager bio, la cuisine au feu de bois, la fermentation et la fabrication de notre pain, on est bien plus en phase avec les saisons et la nature. » — Sayaka Sawaguchi


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Pour le chef Gil Nogueira, cuisiner dans un espace lumineux avec vue sur les forêts est une vraie bouffée d’air.


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Un engagement sincère Ouvrir un restaurant à la campagne est pourtant un engagement semé d’embûches. « Il faut que le personnel ait envie de participer pleinement au projet et de s’installer dans le coin. » admet Alexis Bijaoui. Quant aux restaurateurs, ils doivent se faire accepter des habitants : « À Valdeblore, on suscite la méfiance même si on gagne le respect du village en montrant qu’on est des bosseurs. On sera toujours vus comme des étrangers mais à terme l’auberge va sûrement dynamiser les environs. » Près de Beaune, la ferme-auberge biologique de la Ruchotte en est le parfait exemple. L’ancien rôtisseur de Pierre Gagnaire Frédéric Ménager l’a ouverte en 2003, à une époque où le bio était encore à ses balbutiements. Il y cultive des légumes, élève des volailles en voie de disparition et des cochons noirs de Bigorre. Aujourd’hui, l’auberge accueille des convives venus du monde entier. Un engagement aussi épuisant que épanouissant pour le chef qui alerte sur un possible effet de mode : « Il faut avoir une démarche sincère et être conscient que l’important c’est de mettre la main à la terre. »

→ Äponem, 3 impasse de l’Église, 34320 Vailhan → La Menuiserie (nom temporaire), 67140 Barr → Auberge de la Roche, 06153 Valdeblore → Lune, 56 avenue de Libourne, 33870 Vayres → Le Garde-Champêtre, route des Riceys, 10250 Gyé-sur-Seine → La Ferme de la Ruchotte, 21360 Bligny-sur-Ouche

Frédéric s’attèle à faire vivre ses convictions au quotidien, même si ce choix a un coût économique. Vingt ans après l’ouverture, il veut encore améliorer ses techniques d’élevage et d’agriculture. À ses yeux, la terre et la table sont indissociables : ses idées de menus lui viennent dans son jardin et nulle part ailleurs. Voilà tout ce que l’on souhaite aux chefs en quête d’authenticité. •


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Auroville Papers

Texte Anouchka Crocqfer Photos Johanna Tagada

Aucun arbre n’a été coupé pour la confection de son papier. Éco-responsable et éthique, cette papeterie à rebours des méthodes industrielles contemporaines s’est imposée parmi celles faisant figures d’exception. Installée en plein cœur de la cité utopique d’Auroville en Inde dont elle tient son nom, elle séduit autant qu’elle intrigue par son organisation au sein d’une communauté singulière.


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La possibilité d’une ville. Tel était le rêve de la française Mirra Alfassa (1878 — 1973) ayant posé la première pierre de sa cité rêvée dans l’état du Tamil Nadu au sud de l’Inde en 1968. Le projet ? Fonder un lieu de vie communautaire où femmes et hommes apprendraient à vivre en paix dans une parfaite harmonie, au-delà de toutes croyances, opinions politiques et nationalités. Son nom ? Auroville. Érigée sur un vaste désert de terre rouge balayé par les vents chauds, la citadelle de la compagne du penseur, poète et yogi indien Sri Aurobindo s’est métamorphosée en écrin de verdure au fil des années. En son centre, le temple Matrimandir. Dans la région, on en croise par centaines. Mais celui-ci se démarque par son architecture composée d’un dôme doré et imposant autour duquel les plans de construction de la ville de l’Aurore se sont articulés. Ici, on vit au rythme de Dame Nature et de la méditation. L’énergie provient d’éoliennes et de panneaux solaires. L’irrigation est économe en eau. Un système de recyclage des déchets est imposé partout. Et son mode d’agriculture est entièrement durable afin de préserver les nappes phréatiques. Une utopie verte devenue synonyme d’Éden pour beaucoup de citadins de tout horizon venus s’y installer. Serge Brelin, fondateur de Auroville Papers est de ceux-là. C’est en 1996 que cet ancien éditeur de l’Hexagone fera germer l’idée d’une papeterie aux procédés de créations novateurs pour l’époque. Et ce, dans le but

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de préserver l’écosystème fragile des terres arides de cette éco-ville ayant éclos à une dizaine de kilomètres de Pondichéry. « Au fil du temps, nous avons développé plusieurs méthodes de fabrication audacieuses grâce à l’utilisation de végétaux et de textile recyclé » introduit Luisa Meneghetti. Cette Aurovilienne d’origine italienne s’est établie ici il y a une vingtaine d’années. Très vite séduite par la dimension vertueuse et sociale du projet de son acolyte, elle deviendra directrice générale de cette manufacture à taille humaine employant trente-sept personnes dont 72 % de femmes venant des villages alentours. « Nous concevons et confectionnons notre papier comme un tisserand travaille ses étoffes » dit-elle. Quotidiennement, les chutes de tissus des entreprises voisines travaillant uniquement à partir de coton biologique sont récupérées, tout comme les papiers et cartons des écoles et bureaux aux alentours. Fidèle au principe de Lavoisier, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme dans les locaux bâtis par l’architecte allemand Poppo Pingel et l’architecte italien Pino Marchese. Entre leurs murs de pierre laissant passer une douce lumière tamisée par la frondaison abondante des arbres, les artisans aurovilliens s’affairent minutieusement à leur tâche. Pendant que l’un découpe les tissus en petits morceaux qu’il entasse dans de gigantesques bacs en bois, un autre les apporte au batteur Hollander.


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« Quotidiennement, les chutes de tissus des entreprises voisines travaillant à partir de coton biologique sont récupérées. Ici, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme … »


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Cette impressionnante machine industrielle datant du 17e siècle est activée manuellement. Elle se compose de rouleaux de lames qui réduiront les lambeaux de textiles ou les différents éléments de végétaux en une sorte de pulpe humide : la pâte à papier. Après avoir été récupérée, une partie est stockée dans des petites cuves où des pigments naturels peuvent être ajoutés afin d’apporter de la couleur. L’autre sera rincée, puis étalée sur un plan de travail avant d’être pressée à l’aide d’un tamis. Ce sont ces cadres en bois au maillage plus ou moins serré que l’on doit l’épaisseur de la feuille ainsi que son grain si particulier qui se révélera une fois séché. Mais avant cela, l’eau doit être extraite au maximum de ces dernières aussi imbibées que des éponges. Disposées soigneusement une à une entre deux couches de chiffon blanc, elles seront essorées sous le poids d’un lourd instrument de compression. Pour si peu d’épaisseur, nous sommes impressionnés par leur bruyant et long ruissellement. Fin prêtes à êtres laissées au repos pour quelques jours, elles sont entreposées dans une pièce aérée à l’abri du soleil et de l’humidité. Mais le processus ne s’arrête pas là. Outre leur conception vertueuse, ce qui fait la particularité des créations d’Auroville Papers, c’est tout le travail d’orfèvrerie venant ensuite. Dans les seconds bâtiments renfermant les ateliers, les petites mains s’attèlent à l’aplanissement et à la découpe des grandes feuilles de papier qui seront décorées de motifs peints à la main ou sérigraphiées avec des végétaux. Feuilles séchées d’acacia, d’eucalyptus, de bauhinia ou encore de kadamba fraîchement ramassées, toutes viendront

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imprimer la délicatesse de leurs formes à même la matière. Couvertures de carnet, enveloppes, pochettes à rabat, posters et autres éléments de papeterie… On est happés par la beauté de leur composition pareille à des herbiers consciencieusement élaborés. Parmi les modèles retenant particulièrement notre attention, les cartes et les sets de papiers à lettre n’ayant rien à envier aux plus précieux des parchemins tant la finesse d’exécution est remarquable. Ayant plus d’une corde à leur arc, quelques parties de leurs productions sont aussi dédiées à la confection de bijoux et d’objets décoratifs en papier mâché dans un joyeux méli-mélo de formes de couleurs. Des techniques de création aux différentes méthodes d’ornements, curieux et globetrotteurs de passage à Auroville sont également invités à laisser libre court à leur créativité lors d’ateliers mis en place régulièrement. Une ode à la nature et à la collectivité des plus heureuses. •


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L’art et la cuisine comme Texte Déborah Pham Photos Léa Boeglin

modes d’expression Ruinart joue les traits d’union entre le domaine artistique et celui de la gastronomie en invitant chaque année un chef et un artiste à s’associer autour d’un thème. En 2020, la marque accueille l’artiste anglais David Shrigley et le chef cuisinier Alexandre Gauthier autour de Unconventional Bubbles. Nous sommes parties à la rencontre de chef pour parler de la gastronomie et du monde de l’art.


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En route vers le Nord de la France pour une escale à La Madeleine-sur-Montreuil. Depuis notre première visite, c’est comme si La Grenouillère n’avait pas pris une ride. On retrouve ses sentiers étroits, la rivière qui longe la maison et la salle de l’auberge décorée de grenouilles, vestige d’une autre époque. On redécouvre Alexandre et son insatiabilité. Un nouveau projet l’occupe chaque année, que ce soit un lieu, un livre ou tout autre projet à visée artistique. L’important, c’est de s’amuser. Puis il y a le quotidien, la vie de la maisonmère avec ses clients (qui deviennent des habitués une fois sur trois, ndlr), les hommes qui pêchent la truite à la lisière du bois, la routine et l’exigence des cuisines : « Je trouve que ce métier se vit comme une carrière de grand sportif. L’important c’est de durer, c’est essentiel. Il faut être tout le temps en mouvement et prendre de la hauteur. Ce qui est certain c’est que si on devient esclave de son quotidien, plus rien n’a de sens et il faut s’arrêter : en tout cas moi je sais que j’arrêterai à ce moment là. » Autrefois, les assiettes du chef nous avaient surpris avec ses volumes et ses dressages architecturaux : « On imagine désormais des plats qu’on déguste en 4 bouchées, on fragmente les assiettes, d’autres fois on les décline. Nous avons sorti un second livre et en prenant les deux ouvrages à la file, on se rend compte qu’il n’y a pas de rupture. C’est le parcours d’une vie sans tête-à-queue. Les plats « marqueurs » qui ont fait notre réputation sont parfois évincés de la carte au

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profit d’une nouvelle interprétation de la région, et chaque suppléant doit contenir autant d’émotion, d’implication, de douceur ou de puissance. Ce qui a changé, c’est qu’on impose un menu unique, il n’y a plus de petit menu : on oriente les gens vers une destination et on ne veut laisser personne sur le chemin. C’est comme si dans une symphonie tu retirais un morceau qui pourtant confère du sens et de la consistance à l’entièreté. Sur cette même métaphore, je me plais à imaginer des dissonances et des ruptures dans le menu comme je l’ai toujours fait. » Quand l’art nourrit le cuisinier « Je trouve qu’on partage énormément de traits communs avec l’art du spectacle car à chaque représentation on est nu et si on n’est pas dedans, les gens ne reviennent pas, inutile de leur dire que la veille c’était super. » L’art tient d’ailleurs une place capitale dans la vie du chef. Il nourrit Alexandre à la fois dans sa vie personnelle et professionnelle : « J’ai un respect immodéré pour les artistes qui défrichent, les précurseurs et ceux qui osent malgré la crainte d’être incompris. Mieux vaut passer sa vie à être incompris plutôt qu’à se justifier. J’aime faire entrer des formes d’art ici, à La Grenouillère et bien évidemment j’aime y assister à l’extérieur quand je le peux. J’adore Gustav Mahler qui a su composer des symphonies d’une force incroyable


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« Je trouve que ce métier se vit comme une carrière de grand sportif. L’important c’est de durer, c’est essentiel. Il faut être tout le temps en mouvement et prendre de la hauteur. »


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à un jeune âge. Ce qu’il y a de particulier, c’est son jeu autour des dissonances. Durant un concert auquel j’ai pu assister à Lille, le jeune chef d’orchestre Alexandre Bloch a placé deux larges plaques de métal à l’étage que venaient frapper les percussionnistes durant le concert. Ça ne fait jamais une note mais un son qui électrise le public et mène à la réflexion. Imaginez il y a 120 ans, c’était d’une modernité sans nom ! Une dissonance n’est pas forcément une erreur, c’est un son qui fait partie du morceau, de l’ensemble et qui pourtant n’existe pas. Je parle beaucoup de musique mais j’ai le même engouement pour l’art contemporain. » En effet, Alexandre est un peu collectionneur, il aime l’art qui s’engage mais pas nécessairement le poing levé. Il aime l’art vivant de ceux qui créent à contre-courant. Ce qu’il déteste, c’est la provocation gratuite, le calcul et le marketing, c’est la force et l’honnêteté d’une œuvre qui le touche : « Je suis sans doute un émotif et quand je suis ému je perds pied. Cela peut être une force qui va me cueillir ; je ne dirais pas sa beauté car c’est subjectif. Ce qui a du charme et ce qui me séduit n’est pas forcément de l’ordre de la beauté.

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Une œuvre a-t-elle pour seule vocation de plaire et d’être belle ? C’est l’énergie qui m’est renvoyée et sa force qui m’interpelle. Cette puissance que l’on peut ressentir en regardant une oeuvre. » La rencontre orchestrée par Ruinart Ruinart a instauré un dialogue avec le chef et l’artiste britannique David Shrigley qui justement est du genre à oser, à dénoncer et à dessiner des vérités. Son art s’exprime à rebrousse-poils en assénant des messages forts. Alexandre de son côté en fait la retranscription tout en offrant sa propre lecture de ce qui s’éloigne des conventions. Pour la première fois, Ruinart a accepté d’ouvrir ses caves aux Crayères sur demande du chef pour un premier dîner Unconventional bubbles qui introduisait cette nouvelle collaboration. Alexandre avait déjà rencontré David Shrigley qui s’était rendu à la Grenouillère à l’automne : « Il est arrivé vers 22h, il a vu une vieille ferme de loin, le temps était pluvieux, il a dû se demander ce qu’il faisait là.


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« La Grenouillère a beau tout me prendre, elle me donne tout en échange et ce depuis 18 saisons. Pour perdurer, je me dis parfois que le mieux serait presque d’être un éternel insatisfait. »

On lui a fait un grignotage qu’il a pu déguster au coin du feu. Le lendemain, quand il a vu l’équipe s’affairer en cuisine, il a compris qu’il résidait ici une singularité. David est un homme qui a beaucoup d’humour et de flegme, un côté un peu anglais qui fait qu’il ne s’exprime pas forcément par des mots mais des regards, une gestuelle. Je connaissais ses œuvres mais je ne connaissais pas l’homme et je pense qu’on se reverra, même après cette collaboration. » Depuis quelques années, on se demande si la cuisine peut être élevée au rang d’art. Les chefs redoublant de créativité en imaginant des textures, des formes, des couleurs et des associations de haute volée, on serait bien évidemment tenté de répondre oui, bien que cette forme éphémère sert avant-tout un besoin. « Je ne sais pas si c’est un art et ce serait prétentieux de la part d’un chef de l’affirmer. Ce que je peux dire sans sourciller c’est que c’est un mode d’expression très fort qui traduit une personnalité, une équipe, un territoire.

Ici nous faisons une photographie de l’instant présent amené avec nos humeurs et nos envies. Un repas c’est fragile, c’est un instant et ce qu’il nous en reste c’est juste un souvenir.


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Sublimer le territoire Alexandre quitte rarement sa cuisine, il faut être présent chaque jour, et répéter les mêmes gestes inlassablement tout en s’interrogeant sur la maison : comment lui permettre d’avancer et comment surprendre ? Il y a peu de distance entre son travail et sa vie personnelle : « Je ne scinde pas ces deux mondes, la frontière a toujours été poreuse et c’est bien en cela que réside la difficulté d’un chef à atteindre une stabilité, dans sa vie affective. La Grenouillère a beau tout me prendre, elle me donne tout en échange et ce depuis 18 saisons. Pour perdurer, je me dis parfois que le mieux serait presque d’être un éternel insatisfait. » Les projets se succèdent et l’ennui ne guette jamais le chef qui s’applique à faire rayonner son territoire. D’ailleurs, le dénominateur commun de chaque nouvelle aventure, c’est la Côte d’Opale et le Montreuillois.

Alexandre reste très attaché à ses racines et à ses producteurs historiques. Il en a aussi accueillis de nouveaux, plus jeunes, et ce sont ces rencontres qui sont racontées tout au long du repas : « Je raconte l’instant, actuellement c’est une saison, un retour au travail pour les maraîchers, les pêcheurs, mon équipe… Ce qui est capital pour moi, c’est de travailler avec des gens que j’aime, nous passons pour certains 15 heures par jour ensemble, certains sont là depuis 18 ans. Quand l’un ou l’autre ne va pas bien, on le sent tout de suite. Ensemble nous créons et j’ai la chance d’avoir les rênes de ce bolide que j’ai envie d’emmener très loin. La cuisine c’est carré, c’est organisé, c’est mis en place. Il nous incombe de vous emmener et de pousser cette maîtrise pour vous faire vivre des émotions afin de graver une marque dans votre mémoire. » • → La Grenouillère, 19 Rue de la Grenouillère, 62170 La Madelaine-sous-Montreuil


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Le jour où je me suis retrouvé nez à nez avec un grizzly

Texte Anouchka Crocqfer Illustration Laura Kientzler

Dans son ouvrage Grizzly Park, le journaliste et écrivain français Arnaud Devillard livrait le récit haletant de son road-trip dans l’Ouest Américain, terre du grizzly. Quelques années plus tard, c’est dans nos pages qu’il revient sur sa rencontre inattendue avec l’hôte de ces bois.


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Passeport, check. Billets d’avion, check. Réservation de la voiture de location, check. Embarquement immédiat pour Denver, dans le Colorado. Le voyage sera long, plus de quinze heures de vol. L’Ouest Américain se mérite. « Avec ma compagne nous avions prévu notre road trip sur trente jours en empaquetant le strict nécessaire », se remémore Arnaud Devillard. Tente, matelas gonflable, duvet, lampes torches, voilà nos deux promeneurs parés pour l’aventure. Leur périple sera marqué par les étapes incontournables de tout globe-trotteur souhaitant vivre le grand frisson. À deux, ils s’enfoncent progressivement dans la nature des parcs nationaux. Grand Teton, Yellowstone, glacier…

« Nous étions loin d’imaginer ce que l’on s’apprêtait à vivre. Vu le nombre de touristes affluant chaque année ici, nous pensions être hors de danger. Une fois arrivés à Grand Teton, la peur de tomber nez à nez avec un ours devenait une obsession. »

« Les paysages alternant chaînes montagneuses qui jaillissent des plaines, grandes vallées et collines pelées étaient saisissants de beauté. En empruntant une route à flanc de montagne dans le Montana, j’ai eu comme une impression de déjà-vu. Ce lac, cette île au milieu, nous étions sur Going-to-the-Sun-road où a été tournée la scène d’ouverture du film Shining de Kubrick. Grand amateur de cinéma, j’étais comme un fou ». En direction du nord, la tension monte dans la voiture. Un premier panneau leur signale la présence d’ours, « Be bear aware ». « Nous étions loin d’imaginer ce que l’on s’apprêtait à vivre. Vu le nombre de touristes affluant chaque année ici, nous pensions être hors de danger. Une fois arrivés à Grand Teton, la peur de tomber nez à nez avec cet animal devenait une obsession », dit-il. Celui qu’ils redoutent le plus, c’est le grizzly. Si son empreinte évoque celle d’un pied humain comme l’écrivait Arnaud dans son livre, le parallèle s’arrête ici. Tous le savent, si vous en croisez un, il y a peu de chance que vous ayez le temps de retomber sur vos pattes. « On pensait être parés à tout, mais l’éventualité de finir en amusegueule pendant notre séjour nous réjouissait moyen. Nous avons donc demandé conseil à des rangers afin d’avoir les bons gestes de sécurité en cas de rencontre fortuite. Sur leur porte était affichée une liste longue comme le bras d’animaux sauvages aperçus dans la journée sur les sentiers de randonnée, les routes, et les parkings. Les consignes étaient strictes, pas de nourriture en dehors de contenants hermétiques ou toute autre chose odorante pouvant attirer le prédateur. Pas même


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une chaussette sale négligemment laissée sous une tente. Un bon trekker nous disent-ils, ne se sépare jamais de sa bombe à poivre dont juste le bruit de l’attache en velcro suffirait à effrayer un ours. J’ai le souvenir de deux rangers qui se moquaient d’un touriste ayant pris tout le jet de sa bombe en plein visage à cause du vent ou d’autres se trimballant avec des clochettes accrochées à leur attirail pour les éloigner. Pour nous c’était du flan ! ». Dans le doute, ils finissent par acquérir leur arme de survie qui deviendra leur troisième compagnon de route. Au fil des jours, l’atmosphère devient vite pesante. « Plus nous avancions, plus les touristes étaient excités, nous conseillaient d’emprunter tel chemin où il avaient vu une famille d’ours bruns. D’autres nous brandissaient fièrement leurs clichés pris devant des troupeaux de bisons, et ce malgré les recommandations des autorités déconseillant de s’approcher trop près. Des embouteillages de centaines de voitures se créaient autour d’un wapiti, d’une biche, c’était ahurissant. Tous rêvaient de repartir avec leur photo de grand traqueur. De notre côté, plus loin nous étions de toute cette horde, mieux nous nous portions. La simple tête d’un élan envahissant toute la fenêtre de notre véhicule côté conducteur nous avait calmé ». Lorsque le soleil achève sa course dans le ciel, l’agitation laisse place à la torpeur crépusculaire. Seul l’écho des hurlements de coyotes dans les rocheuses vient rompre de temps à autre le silence assourdissant des nuits noires — comme pour leur rappeler que le danger n’est jamais bien loin.

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le jour où…

La bearanioa (néologisme né de la contraction entre les mots anglais bear et paranoia dans son livre, ndlr ) ne les quitte pas, tout comme ce vif souvenir du crissement de feuilles mortes sous les pas d’un animal non identifié rodant autour de leur tente. « Le lendemain, nous apprenions qu’un groupe de campeurs s’était fait attaquer par un ours dans la nuit », dit-il. « Un soir, alors que nous repartions en direction de notre campement, je crus en apercevoir un dans les branchages sur le bas côté de la route. Nous nous sommes arrêtés pour sortir de la voiture et nous approcher de plus près. Je serai incapable de vous décrire le sentiment qui s’est emparé de moi à cet instant. Le temps s’était suspendu. Juste là, face à nous, un grizzly, majestueux. Le premier que nous avions rencontré de tout notre séjour. La couleur miel de son pelage se fondait dans les fougères. C’était juste beau. En retournant à notre véhicule, plus d’une dizaines de voitures s’étaient garées derrière nous. Appareil photo, portable à la main, tous s’étaient immobilisés pour avoir la chance de capturer ce moment. À notre tour, nous avions créé notre bearjam » - un embouteillage causé par un ours, ndlr. • → Grizzly Park, Arnaud Devillard, éditions Le mot et le reste, 20 €


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Terre brûlée

Set design et photos

Paris se quema


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Family food

David, Gabriela et Jeannine Loyola

Texte Julie Gerbet Photos Pierre Lucet-Penato

Chez les Loyola, la cuisine est empreinte des origines espagnoles de la grand-mère paternelle, Gabriela. Transmission, tour de main et réconfort : c’est de tout cela dont il a été question en cuisinant la fameuse tortilla des Deux Amis et l’escalope de veau panée à l’ail. Ces deux recettes emblématiques de la famille font ressurgir des souvenirs de longs déjeuners dominicaux et de pique-niques à la plage.


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« Gabriela : L’escalope panée, c’est mon deuxième plat préféré. David : Et la tortilla de mamie ? Gabriela : Ça dépend des jours… David : C’est vrai, y’a des jours où c’est meilleur que d’autres ! »

« Chez nous, dans notre organisation de vie, il y a toujours ce plat qui va rester plusieurs jours. C’est une organisation de restaurateurs qui ont choisi un jour pour cuisiner et qui n’auront plus le temps le lendemain. Ma mère Jeannine aime bien cuisiner les plats en sauce comme le lapin aux champignons et au vin blanc, le bœuf bourguignon… Elle a appris à préparer la tortilla avec sa belle-mère, ma grand-mère paternelle, Gabriela. Les gens disent que c’est la meilleure tortilla de Paname. J’ai toujours mangé la tortilla et l’escalope de veau panée à l’ail avec ma grand-mère. Elle en faisait beaucoup et on en mangeait toute la semaine. Tu peux la manger toute chaude le jour-même, puis le lendemain tu ouvres le frigo et tu la mets dans un sandwich pour le goûter… Puisqu’avec ma grand-mère j’avais un lien très fort, j’ai donné son prénom à ma fille : Gabriela. Lorsque j’ai eu envie qu’elle commence à goûter ce qu’on cuisinait et qu’on aimait dans la famille, on a commencé avec la tortilla et l’escalope panée à l’ail. Aujourd’hui elle a 9 ans, et quand elle vient Aux Deux Amis, elle adore passer derrière

le bar, installer les clients et prendre les commandes… Le côté espagnol est très présent dans notre cuisine à la maison et au restaurant, j’ai tout de suite voulu qu’il y ait cette typicité ibérique. J’avais 13 ans quand j’ai travaillé pour la première fois avec mes parents et maintenant c’est ma mère Jeanine – 45 ans dans la restauration – qui m’aide. Au début, elle faisait 4 tortillas par jour mais elle a ralenti. Parfois, ce sont les chefs qui la font mais ça ne ressemble pas à la sienne. C’est bon mais il y a toujours une petite différence ! Même avec la recette, personne ne la fera comme elle, c’est le coup de main… À la maison, j’aime tout ce qui ressemble à de la bouffe pour les enfants : la pasta, le minestrone, le jambon, le fromage… Puisque j’ai une vie assez excessive, souvent cuisiner pour moi c’est reprendre des forces, me faire du bien, me reconstituer. Je ne suis pas un grand cuisinier, plutôt un cuisinier familial qui a réussi à enregistrer des tas de tips d’Iñaki (Aizpitarte, le chef du Chateaubriand avec qui il a débuté, ndlr) ou de chefs passés aux Deux Amis. » • → Aux Deux Amis, 45, rue Oberkampf, 75011 Paris


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la tortilla de Jeannine Préparation

Pour une tortilla - 1 kg de pommes de terre (5 grosses) - 3 oignons - 6 œufs - Huile de tournesol - Sel, poivre

Couper les oignons en petits cubes. Inciser les pommes de terre en 2 dans le sens de la longueur et également dans le sens de la largeur puis couper des tranches fines d’½ cm d’épaisseur, de manière à avoir des petits morceaux. Faire chauffer ½ cm d’huile dans une poêle, mettre les pommes de terre, saler et poivrer. Quand elles commencent à blanchir, ajouter les oignons et laisser cuire à feu doux en remuant de temps en temps (la cuisson doit être lente et douce pour que les pommes de terre restent blanches). Retirer du feu quand le mélange est mou et compoté. Battre les œufs, ajouter le mélange pommes de terre-oignons et continuer à bien battre. Faire chauffer un fond d’huile dans une petite poêle (une vingtaine de centimètres) anti-adhésive. Enlever le surplus d’huile avec un papier absorbant et verser le mélange dans la poêle. Saisir à feu fort puis baisser. Retourner la tortilla avec une assiette de la taille de la poêle (elle doit tenir à l’intérieur). Terminer la cuisson de l’autre côté puis déposer dans une assiette. Manger chaud, tiède ou froid, le jour même ou le lendemain, seul, avec une salade, en sandwich etc.


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l’escalope de veau panée à l’ail Pour 3 personnes

Préparation

- 1 belle escalope de veau - 3 petites gousses d’ail - 4 œufs - Chapelure - Huile d’olive - Beurre

Couper l’escalope en trois. Hacher grossièrement l’ail au couteau. Battre les œufs dans une assiette creuse, saler et poivrer. Tremper les morceaux de veau dans l’œuf, puis les mettre dans une assiette. Déposer dessus des petits morceaux d’ail dessus, recouvrir de chapelure puis faire la même chose sur les autres faces. Faire chauffer une poêle avec un morceau de beurre et un filet d’huile d’olive, cuire les escalopes environ 5 minutes de chaque côté de façon à obtenir une belle coloration. Servir avec des spaghettis à la tomate ou manger froid le lendemain, seul ou dans un sandwich.


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À TABLE AVEC NAILIA HARZOUNE Texte Déborah Pham Photos Lucie Bascoul

Nailia pose son regard sur la carte du restaurant ne sachant trop que choisir. « J’aime tout. On peut prendre le parfait de foie de volaille, la courgette, la caille et bien-sûr la seiche au beurre noisette. C’est un peu mon pêché mignon. » Actuellement entre deux tournages, elle déroule ses premières expériences au cinéma aux côtés de Tony Gatlif ou de Grand Corps Malade. De fil en aiguille, elle nous confie son ressenti sur sa récente expérience de réalisation et se questionne sur la place donnée aux actrices dans le cinéma français.


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Mint Tu vas plus souvent au restaurant que tu ne cuisines non ? Nailia Harzoune Je sors souvent dîner

avec mes amis ou mon amoureux. J’adore Ama Siam rue de Belleville ! J’aime aussi Petit Navire que je trouve un peu décalé avec ses airs de bateau breton qui diffuse de la musique antillaise. J’aime Le Grand Bain et La Cave de Belleville aussi… Mais la cuisine c’est vrai que ce n’est pas forcément mon truc. Je préfère la pâtisserie ! Tu préfères jouer les commis ?

Et encore ! C’est plutôt mon copain qui cuisine, il est dans sa période « baos ». On en a goûté chez Hara Kiri (rue du Faubourg Saint-Denis dans le 10e arrondissement, ndlr) et il s’inspire de cette recette. Je ne mets pas trop la main à la pâte, je préfère lui parler, lui servir un verre de vin… Je suis plutôt commis dans le dialogue ! Tu n’arrives pas à t’évader quand tu cuisines ? À atteindre cet espèce d’état quasi-méditatif ?

Je vois ce que tu veux dire mais je ne comprends pas trop ce truc de méditer en épluchant des légumes. J’écoute souvent des émissions de radio. Si tu aimes Almodovar, je te conseille de cuisiner en écoutant la bande-originale de Tout sur ma mère ou celle de Volver… Ça me fait penser à cette scène où Penélope Cruz coupe des tomates.. C’est très beau.

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Qui cuisinait à la maison quand tu étais petite ?

Mon père cuisine beaucoup. Il a un film taïwanais qu’il aime beaucoup qui s’appelle Salé Sucré, du réalisateur Ang Lee. Durant tout le film, les protagonistes ne font que cuisiner et manger. C’est subtil et poétique. Mon père achetait beaucoup de bouquins de cuisine et j’ai grandi en le regardant faire. C’est assez rare que le père soit aux commandes de la cuisine…

Oui, finalement ma madeleine de Proust c’est sa cuisine… Ou sa tarte au citron meringuée ! Il m’a appris à la faire, ainsi que le Paris-Brest qui sont nos gâteaux préférés. C’est des recettes plutôt techniques !

C’est simple, pour faire un Paris-Brest il faut avoir six heures devant soi ! Je ne fais ces recettes que quand je suis avec lui, on met de la musique et on fait des gâteaux ! On essaye de reproduire le Paris-Brest de Pierre Hermé car on était fan de ses macarons… Il a sorti un livre de recettes mais je crois qu’il ne donne pas ses astuces de chef : tu peux faire la recette au pied de la lettre, ça ne sera jamais celui que tu achètes dans sa boutique.


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Comment se passe ta rentrée dans ce contexte si particulier ?

C’est très difficile pour les métiers artistiques. Je tourne dans Gone For Good, une série adaptée d’un roman d’Harlan Cohen pour Netflix. Je tourne également dans un long métrage de Nessim Chikhaoui qui va s’appeler Maison d’enfants. C’est l’histoire d’une éducatrice spécialisée et il se trouve que c’était le métier de ma mère. Une histoire assez dure. Tout à l’heure on parlait de mon rôle dans Patients de Grand Corps Malade, et je réalise en effet que je ne tourne que dans des drames ! Pourtant tu ne manques pas d’humour !

Ça doit être ma tête ! Seuls Baya Kasmi et Michel Leclerc m’ont proposé des rôles un peu décalés. Les deux projets sur lesquels je travaille en ce moment relèvent à nouveau du drame. Je veux faire de beaux projets, qu’importe s’ils sont drôles ou non. Ce qui compte pour moi, c’est de me battre pour ne pas représenter des femmes catégorisées par leurs origines. On me propose trop de rôles de jeune femme maghrébine en proie à la violence d’un père ou de frères, qui doit se libérer d’une pression familiale et sociale. Ce n’est pas normal, il n’y a pas que ça. Certains fantasment ce qu’est d’être une jeune femme d’origine algérienne, marocaine ou tunisienne en France et j’en ai marre d’être réduite au reflet de leur projection. C’est quelque chose de très présent dans le cinéma français et il faut y faire attention. Dans Patients,

mon personnage s’appelait Samia mais à aucun moment on ne lui jette un sort, elle est définie par sa personnalité et non un contexte socio-culturel. Quand tu joues des rôles difficiles, est-ce qu’ils ont tendance à t’absorber ?

J’ai l’impression que les rôles me traversent et qu’avec le temps je m’en détache mais qu’ils restent un peu. Le rôle et surtout la période de tournage, car c’est un événement bouleversant dans une vie. Tu passes deux à trois mois avec les mêmes personnes. Je me souviens d’un retour à la réalité particulièrement difficile avec Taularde d’Audrey Estrougo, qu’on avait tourné dans une prison vers Rennes. Quitter le rôle et le groupe a été comme une déchirure. De même pour Patients, c’est comme quitter une colonie ou un amour de vacances. Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire ce métier ?

J’y suis arrivée par hasard, je faisais de la danse contemporaine quand j’étais petite et j’ai continué au conservatoire à Paris pendant mes études à Sciences Po. Jusqu’à mes 17 ans, j’en faisais 20 heures par semaine. C’est grâce à la danse que j’ai réalisé que mon corps pouvait être un outil et que travailler pouvait me permettre d’aller au-delà de choses qui me semblaient irréalisables. Un agent est venu voir un atelier de danse et m’a repérée, j’ai passé quelques castings pour rigoler et un jour je me suis retrouvée face à Gatlif.


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« Ce qui compte pour moi, c’est de me battre pour ne pas représenter des femmes catégorisées par leurs origines. On me propose trop de rôles de jeune femme maghrébine en proie à la violence d’un père ou de frères, qui doit se libérer d’une pression familiale et sociale. Ce n’est pas normal, il n’y a pas que ça. »


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C’est quel genre de réalisateur ?

J’avais 19 ans quand j’ai tourné avec lui dans Geronimo et je me suis dit que c’était tout ce que je voulais faire. Tony Gatlif est comme un chaman, j’avais pas d’expérience mais je savais que j’étais face à quelqu’un qui venait d’un autre monde. Je connaissais bien ses films j’avais beaucoup aimé Gadjo dilo ou Transylvania… La force des femmes dans Transylvania ! Tu te souviens de la scène où Asia Argento casse toutes les assiettes en dansant sous le regard d’Amira Casar ?

Oui, c’est tellement beau et c’est ce qui manque au cinéma de nos jours où tout est aseptisé, où toutes les filles sont jolies et parlent doucement… Ici, Asia Argento et Amira Casar sont sublimes mais c’est une beauté profonde, dure, presque âpre. Les réalisateurs qui choisissent ces femmes sont rares. Tony est rare dans ce qu’il fait, dans sa manière de réaliser et de proposer ses films. Il te donne le scénario et te dit que tu n’es pas obligée de le suivre et que tu peux juste le sentir. Tu ne peux pas faire son film sans faire confiance au personnage. On suit son instinct et on ne réfléchit pas. Tu te sens à l’aise dans l’improvisation ?

Très, mais c’est extrêmement rare. Gatlif te dit que si tu as envie de sauter, tu sautes. Que si tu as envie de courir, tu cours. Son chef opérateur Patrick Ghiringhelli te suit partout. Ce sont des passionnés de l’instant ! Mais la plupart du temps on te dit de te tenir debout au niveau d’une marque au sol, de dire ta phrase et au moment où quelqu’un dit « vélo » tu vas t’asseoir… Il faut trouver son espace

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de liberté dans la contrainte et il n’y a que les gens de talent qui y parviennent comme Dewaere, Depardieu ou Miou Miou à l’époque. Un peu comme Sara Forestier aujourd’hui avec sa liberté, son instinct et son je-m’en-foutisme. Elle est superbe. D’ailleurs elle est belle parce qu’elle ne se dit pas « il faut que je sois belle ». Elle a dépassé la plus grande difficulté des actrices d’aujourd’hui. En tant que femme tu te poses aussi la question de la manière dont tu es filmée…

Il faut lire un scénario avec son instinct et ses émotions tout en gardant ces aspects plus politiques à l’esprit. La manière dont le corps de la femme est sexualisé, comment une actrice l’utilise et peut se montrer nue dans les films… Si je fais une scène dans un film où je dois être en soutien-gorge je me demande si c’est pertinent ou si c’est juste pour voir mes seins. Je n’ai pas de problème avec la nudité mais qu’est-ce que ça raconte ? J’ai souvent l’impression que dans les films, on montre les hommes de manière à ce qu’on tombe amoureuse. La façon dont un homme tient son verre, la façon dont son regard se pose… Un personnage comme Romain Duris dans De battre mon coeur s’est arrêté d’Audiard… Les femmes sont avant tout filmées sous le prisme de la chair tandis que les hommes nous donnent envie d’être avec eux. On dit que ça change mais je ne vois pas trop de changements pour être honnête. Si ça se trouve, ce n’est pas le problème de filmer les femmes et de les sexualiser, mais plutôt qu’on ne le fasse jamais avec les hommes. Il n’y a pas de réalisateurs ou réalisatrices qui filment les hommes comme Kechiche filme les femmes…


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Tu as récemment réalisé ton premier court-métrage, qu’est-ce que ça raconte ?

Ça parle d’une rupture amoureuse. Du doute d’après et de la pression qui pèse sur nous. Il faut être sûre de soi, réussir socialement et sentimentalement… Il faut tout le temps que quelque chose se passe dans ta vie, que tu aies une raison de te lever le matin. Parfois tu es en lutte, la vie te teste et te met dans une posture d’échec. Une rupture bouleverse ton chemin et ton parcours de vie. Tu n’es pas tout à fait la même personne. Tu laisses une partie de toi à la personne que tu as aimée. Tu es donc passée de l’autre côté de la caméra ?

Pas tout à fait car je joue également, mais j’ai adoré cette expérience. J’avais un peu de pression car je ne suis pas forcément légitime pour diriger des acteurs, je n’avais pas d’expérience. Suite à cette expérience, je me suis interrogée sur le pouvoir que l’on donne aux hommes. Ce n’est jamais un sujet. Nous, on doit le prendre pour dire ce que l’on veut. Quand t’es un homme, le rapport d’autorité est en ta faveur. Tu imagines prendre un tournant dans ta carrière ?

Il m’arrive d’être frustrée en tant que comédienne. De penser aux choses que je n’ai pas pu dire ou faire au cours d’un tournage. Je me pose énormément de questions car je suis actuellement dans un atelier de comédiens avec la coach Karine Nuris. Je vois des acteurs qui tournent beaucoup et d’autres qui ne travaillent pas. Participer à ces ateliers me permet de rester en phase avec la réalité du métier, et parfois

« Si je fais une scène dans un film où je dois être en soutien-gorge je me demande si c’est pertinent ou si c’est juste pour voir mes seins. » je trouve qu’il n’y a aucune justice car il y a de très grands acteurs qu’on ne voit jamais. Par exemple, un des plus grands acteurs de sa génération c’est Sofian Khammes. Un acteur sublime qui a mis du temps à convaincre et à obtenir des rôles à la hauteur de son envergure. Il m’arrive d’être un peu fatiguée de voir autant de gens talentueux désillusionnés et de voir d’autres gens sans mystère ni imaginaire de comédien être à l’affiche de films. Beaucoup d’acteurs sont désormais remarqués sur le tard, non ?

Voilà encore une grande injustice faite aux femmes ! Nous on a moins le droit de vieillir au cinéma. Tu as remarqué qu’on a commencé ce repas par le dessert avec cette espèce de Snickers amélioré ?

La ganache au chocolat avec les cacahuètes et les boulettes de peanut butter, c’était juste dingue… • → Buffet, 8, rue de la Main d’Or, 75011 Paris


Quittez l’effervescence de la ville !

Plongez dans le calme absolu et le confort d’un hôtel 4* nouvelle génération, inspiré de l’architecture industrielle d’une ancienne imprimerie.

49 chambres 2 salles privatisables Un bar Une salle de fitness avec sauna Un rooftop & un patio Un jardin


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On s’enfonce dans le dédale des ruelles escarpées de Montmartre avec la journaliste culinaire Mina Soundiram en direction du Soleil de la butte niché sur les hauteurs de Paris. Street-foodista de la première heure, on la suit sur petit écran dans l’émission Très très bon pour laquelle elle arpente les nouvelles adresses gourmandes de la capitale. Derrière le micro, c’est avec son acolyte Elvira Masson et diverses personnalités du milieu de la gastronomie qu’elle discute du bien-manger tout en faisant bonne chère dans le podcast Chaud ! Dès octobre prochain, c’est sur la toute nouvelle plateforme de vidéo à la demande de Brut qu’on la retrouvera aux côtés de têtes toquées qu’elle fera passer à la casserole pour nous partager une kyrielle d’actus toujours plus croustillantes. → Mina Soundiram, @minasndrm Pull DAWEI, jean’s LEVI’S, collier Louison A.P.C, collier chaîne Boyfriend Triple Wire et bagues Alpha ANNELISE MICHELSON, chaussures DR. MARTENS, chaussettes MAISON KITSUNÉ

Photos Chloé Gassian / Style Sophie Aprile / Coiffure et maquillage Tina Piters / Merci à Momo et Nordine et leur merveilleux accueil Au Soleil de la Butte, 32 rue Muller, 75018

Mina Soundiram

Paris

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Veste Andersson Bell aux GALERIES LAFAYETTE, bandeau DAWEI, jean MAISON KITSUNÉ, collier Louison A.P.C, collier chaîne Boyfriend Triple Wire, chocker Wire et torque Wire Knots ANNELISE MICHELSON, boots BY FAR


Manteau et bandeau DAWEI, jean MAISON KITSUNÉ, colliers Louison A.P.C, collier chaîne Boyfriend Triple Wire, chocker Wire, torque Wire Knots et bagues Alpha ANNELISE MICHELSON, cabas Le Pratique CAHU, boots BY FAR


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Bem-vindo ao Alentejo!

D’aucuns disent que l’Alentejo est la plus belle et la plus secrète des régions du Portugal. Le territoire est une ode à la lenteur, à la lumière et au calme. Aux senteurs de lavande, de brise marine et de vacances d’été. À ceux qui ressentent le besoin de se ressourcer, la destination paraît toute indiquée puisqu’on peut y trouver la foule ou la solitude en parcourant des kilomètres de plages presque désertes. Il n’y a rien d’autre à faire que regarder le temps passer. La région regorge de trésors mais comme dans beaucoup d’endroits peu touristiques, ils nécessitent parfois le concours d’un guide qui vous prenne par la main pour saisir les atouts du territoire, au-delà des plages de sable fin. C’est de cette façon que nous avons pensé ce guide. En route.


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Destination l’Alentejo

Textes Déborah

FACTS

→ La région couvre 30 % du pays → L’Alentejo produit d’excellents vins, notamment naturels. → La ville d’Evora est classée au patrimoine mondial de l’Unesco.

Pham

La plage Porto Covo, Praia do Carvalhal, Praia de Odeceixe et Vila Nova de Milfontes sont des destinations prisées par les surfeurs. Praia da Costa de Santo André est entourée de lagons et d’une réserve naturelle où admirer les oiseaux.

À VISITER

Evora

Comporta

Monsaraz

Un tremblement de terre a détruit une grande partie de Lisbonne en 1755 mais Evora a été épargnée si bien qu’on peut y admirer à la fois des ruines romaines, de nombreux couvents, des palaces, mais aussi la plus grande cathédrale du pays avec un orgue datant de la Renaissance.

Le village tient dans un mouchoir de poche, il n’y a qu’une rue avec de charmants cafés, des restaurants et des boutiques. En revanche, les plages semblent sans fin, bordées de dunes de sable et de fleurs sauvages. On nous a recommandé de nous garer en bord de route et de marcher 10 minutes jusqu’à la plage et nous n’avons pas été déçus.

La ville médiévale est idéalement perchée au sommet d’une colline ce qui lui permet de jouir d’une vue pittoresque sur les plaines alentours et le lac d’Alqueva.


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Nelson Garrido

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Sublime Comporta

Le lit Sublime Comporta → EN 261-1, MUDA, CCI 3954, 7570-337 Grândola

L’hôtel s’est niché au beau milieu d’une forêt de chêneslièges il y a presque sept ans. Le lieu se compose de différents bungalows et de villas propices aux vacances en famille. Le décor contemporain contraste parfaitement avec le côté rustique des matières naturelles. La frontière floue entre l’intérieur et l’extérieur permet de profiter d’une végétation luxuriante et du chant des oiseaux du soir au matin.

L’And Vineyards

Le restaurant gastronomique Sem porta est une pépite dans la région de Muda. On vous recommande la caldeirada, un ragoût de poisson typique de la région.

L’And Vineyards → Estrada Nacional 4, Herdade das Valadas APARTADO 122, 7050-909 Montemor-o-Novo

Autrefois utilisé pour l’agriculture, le terrain appartenait à la famille du propriétaire de ces lieux, José Cunhal Sendim, depuis le 18è siècle. Les lignes contemporaines réussissent à sublimer la nature sans jamais prendre le dessus. Comme souvent dans la région, la nature est omniprésente.

On aime tout particulièrement la Sky View Suite qui permet d’observer les étoiles allongé dans son lit. Un lieu magique.

L’assiette Cavalariça → R. Do Secador 9, 7580-642 Comporta

La scène prend place dans une ancienne écurie reconvertie en restaurant conçu comme une ode à la région. Ici, on ne mange que du bon et du fait-maison. Les assiettes sont pleines de tonus et de charme avec des associations plutôt simples mais d’une efficacité redoutable.


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Le goûter Pão de Rala → R. de Cicioso 47, 7000-658 Évora

On s’y rend pour prendre un café et déguster aux pâtisseries traditionnelles préparées comme au couvent. Pao de Rala, Beijinhos de Freira (baisers de nonne), encharcadas (une pâtisserie conventuelle préparée à l’aide de jaunes d’oeufs et de sucre, ndlr) et autres douceurs vous attendent dans cette belle boutique décorée d’azulejos.

Le verre Sublime Comporta Beach Club

Sublime Comporta Beach Club

Filhao → Tv. das Mascarenhas 16, 7000-557 Évora

Des nappes blanches, des serveurs en uniforme et une carte à faire pâlir les plus gourmands d’entre nous. N’y venez pas pour une diète car on y sert une cuisine traditionnelle et nourricière. On aime l’atmosphère hors du temps et les découpes en salle. Mention spéciale pour les joues de cochon dans une sauce au vin rouge.

O Maçá → Estrada Nacional 114, Porta 24, Lavre

Petit resto qui ne paye pas de mine sur le bord de la route.

À l’intérieur, les infos tournent en boucles et seuls quelques locaux sont attablés et dégustent leur plat du jour accompagné d’un pichet de vin. Un lieu plein de charme comme on n’en trouve peu avec une cuisine familiale et généreuse !

Sabores de Monsaraz → Largo São Bartolomeu 5, 7200-175 Monsaraz

Détour par la ville fortifiée de Monsaraz pour goûter à quelques plats typiques de la région en profitant d’une jolie vue en terrasse. Dans le style ? Une taverne rustique aux assiettes généreuses un peu comme à la maison mais en mieux.

→ EN 261-1, Muda, CCI 3954, 7570-337 Grândola

Pour boire un verre en admirant le coucher de soleil, peu de lieux égalent celui-ci. On y vient pour siroter un cocktail, déjeuner ou même dîner. Si vous êtes à la recherche d’une plage privée pour vous faire dorloter, le lieu semble tout indiqué.

Quinta do Quetzal → Estrada das Sesmarias, Apartado 19 7960-909 Vidigueira

Le spot idéal pour un déjeuner ou un verre de vin afin d’admirer le paysage pittoresque avec des vignes à perte de vue. À cheval entre la cave à vin et le lieu de culture, ce lieu offre un espace d’exposition dédié à l’art contemporain.


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Un détour par Lisbonne Faire son marché → EN 261-1, MUDA, CCI 3954, 7570-337 Grândola

Chaque samedi matin, des fermiers locaux se réunissent sur la jolie place Principe Real Garden de 9h à 15h. On y trouve évidemment fruits et légumes mais aussi fleurs, huile d’olive, confitures et pain artisanal. De quoi se concocter un piquenique local et délicieux.

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Real. On apprécie particulièrement le restaurant The Decadente qui s’inscrit dans une mouvance zéro déchet et propose un menu tissé autour du barbecue.

Fondation Calouste Gulbenkian → Av. de Berna, 45A, 1067-001 Lisbone

rencontre

à la fois un centre d’art moderne (avec une des plus grandes collections privées d’Europe), une librairie, un lieu dédié à la recherche, un auditorium ainsi que des jardins. Ces derniers sont inspirés de jardins japonais et offrent une atmosphère paisible lorsqu’on souhaite échapper à l’agitation de la ville.

Ce lieu culturel tout à fait pluridisciplinaire regroupe

Prado

Des assiettes (très) bien ficelées, une jolie carte de vins natures et une décoration minimaliste, bienvenue dans le restaurant du chef António Galapito. Fondé par l’équipe à l’origine des superbes résidences The Lisboans, le restaurant Prado vaut à lui seul le détour avec sa cuisine farm-to-table. Mention spéciale pour le beurre maison et la fraîcheur inouïe des produits.

Miguel Guedes Ramos

→Travessa das Pedras Negras, 2 1100-404 Lisboa

The Independente

The Independente Suites & Terrace → R. de São Pedro de Alcântara 83, 1250-238 Lisboa

Créé par quatre frères, l’hôtel est à la fois une auberge de jeunesse et un hôtel avec ses chambres spacieuses décorées d’objets chinés. Le lieu est idéalement situé entre Bairro Alto et Principe

Prado


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DÉLICES D’INITIÉS

Le bouche-à-oreille reste la manière la plus sûre de se régaler au restaurant, c’est pourquoi nous avons demandé à quelques gourmands bien renseignés de nous confier leurs restaurants favoris. Pas le meilleur mais celui où la magie opère entre atmosphère, service et cuisine. Direction le Pays basque, la Ligurie en Italie et Paris ! Textes

Déborah Pham


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délices d’initiés

Le Café des Ministères par Delphine Plisson, Maison Plisson, Paris

J’y suis allée pour la première fois il y a un an et demi, c’est juste derrière l’Assemblée Nationale, un coin ou je ne vais jamais. L’idée que je m’en faisais, c’était une cuisine bourgeoise et traditionnelle. En salle il y a Roxane Sévègnes qui s’occupe du service et des vins tandis que son mari Jean est en cuisine. En arrivant, j’avais été surprise par le cadre : ils n’ont rien changé et ça m’a plu car ils n’ont pas cherché à prendre l’architecte d’intérieur du moment qui allait leur faire la bonne déco pour plaire aux blogueurs. Ils savent tellement que ce qu’ils font est bon qu’ils ne cherchent pas à faire diversion. J’ai vu la carte et je suis tombée en amour : il n’y avait que des plats très bourgeois et classiques, dont ce truc qui peut me faire tuer des gens : le vol-au-vent. Enfin les plats arrivent, et là tu meures. Le vol-au-vent est pantagruélique. Il déborde. C’est la définition de la générosité dans l’assiette. Tu plonges dedans et tu découvres le ris de veau, la volaille, le homard… Il y a des petits morceaux liés par cette sauce goûteuse, riche sans être lourde. À chaque coup de fourchette, t’as une surprise et à chaque coup de fourchette, c’est un émerveillement

absolu un soir où tu t’es dit « Tiens, si on allait manger en 1857 ? ». Roxane et Jean, c’est la définition du goût de l’autre, on est là pour toi et ton plaisir et c’est quelque chose que je trouve de plus en plus rare. En cuisine comme en salle il y a du talent, de la technique. En même temps ils ont fait leurs armes, avant ils n’étaient pas disc-jockeys. Quand tu arrives au Café des Ministères ils sont contents de te voir, et quand tu pars ils sont presque tristes et il y a même des habitués qui ont leur rond de serviette. → Le Café des Ministères 83 rue de l’université, 75007 Paris


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Casa Camara par Camille Fourmont, propriétaire de La Buvette, Paris

Je suis allée il y a deux ans à côté de Saint Sebastien. Je suis pas hyper familière avec l’Espagne, je ne sais pas trop pourquoi mais j’ai mes habitudes dans d’autres destinations. J’avais demandé des recos à ma copine Julie Della Faille, ancienne cheffe du Verre-Volé actuellement à Montezuma Café. Elle connaît très bien le Pays Basque et m’a recommandé Casa Camara.  Le restaurant se trouve au nord, c’est un petit estuaire qui vient fendre la côte au dessus de Saint-Sébastien, le GPS peinait à trouver le chemin, on se faisait balader sur des petites routes étroites. Au final on avait 30 minutes de retard et en bonne restauratrice je déteste ça, j’ai donc appelé le restaurant. La dame au bout du fil était morte de rire « Oh mais c’est l’Espagne ici, ne vous inquiétez pas tout va bien se passer ! » En tout cas, elle nous a indiqué une toute autre route : il fallait en fait prendre un bateau. Ici commence la magie. Sur la rive, il y a un petit bateau vert et blanc qui te fait traverser en moins d’une minute en direction de ce restaurant qui a les pieds dans l’eau. Casa Camara donne l’impression d’être dans la même famille depuis

des siècles. Lorsqu’on entre on découvre une salle avec des nappes blanches un peu rustique. Au milieu du resto, il y a un grand trou avec des rambardes autour et un système de poulie au-dessus. De cette manière, les dames remontent les casiers de homards qui se trouvent dans la mer, juste en-dessous de nous ! Les coques sont au beurre noisette, le homard est au beurre noisette, le turbot est au beurre noisette, mais tout est incroyable. C’est d’une simplicité et d’une justesse… Tu n’as jamais rien mangé d’aussi bon de ta vie. → Casa Camara, Donibane Kalea, 79, 20110 Pasai Donibane, Gipuzkoa, Espagne


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Ciccillo a mare par Théophile Pourriat, sommelier et co-propriétaire de Septime, Clamato, Septime La Cave à Paris et D’une île dans le Perche

On se trouve à Lerici en Ligurie sur la côte, juste en face des Cinque Terre. C’est une région très touristique, très prisée par les Italiens. On débarque dans l’Italie des années 70. Celle de Mina, des parasols à rayures, des petits lits côte à côte sur la plage avec tout le folklore, le kitsch et le charme que cela comporte. Ciccillo a mare est accroché à un rocher que l’on traverse et qui donne sur la mer. C’est un restaurant traditionnel italien où tu bois un vin blanc du coin en pichet. La question n’est pas de savoir s’il contient des sulfites… On n’est pas du tout dans ce registre. À l’apéro tu manges un fritto misto (un mélange de fritures, ndlr), puis des linguine alle vongole ou un polpo inferno… un poulpe qui cuit dans une sauce tomate épicée. Cette cuisine est selon moi ce dont le monde manque cruellement de nos jours : un restaurant simplement nourricier. La famille à sa tête possède également la petite plage en bas et observe, tout en débarrassant les tables, le va-et-vient des bateaux. En cuisine, les quantités préparées sont impressionnantes toujours sous le contrôle de la mamma.

Tu manges ton polpo inferno sur un crostini en buvant ton verre de blanc et en regardant la mer. Et là tu es le plus heureux du monde. C’est un restaurant qui ressource, le genre de destination qui te fait du bien et t’apaise. La carte change peu, c’est comme un rendez-vous fidèle, tout en restant tributaire de la pêche du jour. Les produits sont beaux et ce n’est pas une posture, tout est naturel et découle de la situation géographique. Ciccillo c’est un mélange d’histoire italienne et de savoir-faire familial autour d’une cuisine de la mer. J’y suis allé pour la première fois il y a quinze ans et j’y retourne pratiquement tous les ans.

→ Ciccillo a mare, Calata, Via Giuseppe Mazzini, Snc, 19032 Lerici SP, Italie


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Elkano par Joan Valencia, propriétaire de Can Cica / Bar Brutal à Barcelone

Pedro Arregui a toujours été passionné par le poisson et l’art de la cuisson à la braise, jusqu’à devenir le point de départ d’une révolution. Jamais auparavant on n’avait mis un turbot entier sur une parrilla (grilles destinées au barbecue, ndlr). Désormais, c’est Aitor Arregui qui dirige ce temple du produit depuis le décès de son père Pedro, bien qu’il était déjà à ses côtés depuis son abandon du football. Il était autrefois défenseur en première division espagnole. Depuis, Aitor est devenu un fier défenseur de son environnement et du respect de la mer et de ses poissons. C’est un homme ferme dans ses convictions qui défend un patrimoine maritime plus menacé que jamais par la pêche industrielle.

À Getaria, la cuisson à la braise est une tradition profondément ancrée qui remonte à l’époque où les pêcheurs étaient en partie payés en poissons et laissaient les marchands de vin en griller quelques spécimens, tandis qu’ils dépensaient leur solde en boisson au retour de la pêche. En arrivant, on hume les odeurs des parrillas mêlées au parfum des embruns. Ici les produits sont de saison. Le turbot est roi en cette demeure, biens que la kokotcha (ragoût de menton de merlu, ndlr) en 4 cuissons soit une merveille. Tout ce qui provient de la roche, comme l’étrille, est extraordinaire. Aitor sélectionne chaque pièce avec la sagesse ancestrale qui court dans ses veines et lui permet, d’un simple coup d’œil, de voir si un poisson ou un crustacé s’est alimenté de plus ou moins de minéraux rocheux. La sélection de vins — qui compte beaucoup de vins natures — a été élaborée par Nico Boise, originaire de l’Yonne. Elle est elle aussi magistrale. C’est une cuisine héroïque et un travail en communion avec leurs amis pêcheurs. Elkano est grand. → Herrerieta Kalea, 2, 20808 Getaria, Gipuzkoa, Espagne


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San Giorgio par Judith Lasry, céramiste

J’étais partie en road trip en Italie avec Félix Godart, mon amoureux. On a fait ça sans rien prévoir à l’avance, sans réserver le moindre restaurant. Il faut dire que c’est un peu dans nos natures. Chez San Giorgio, le moment de magie tient beaucoup de la surprise. On oublie ce que c’est d’aller au restaurant sans aller vérifier ses photos de plats, ce que les précédents clients en ont pensé… Je parcourais les adresses sur Google Maps pendant que nous roulions vers Cervo. On venait de passer la nuit au bord de la mer. On est arrivé vers une vieille bâtisse toute en hauteur dans le centre historique du village. On nous a installé à table avec vue sur la mer d’un côté et sur l’arrière-pays de l’autre. La carte était digne d’un étoilé côté standing mais il y avait quelques codes ringards avec des étoiles dessinées à l’encre de seiche sur le bord de l’assiette. Du début à la fin, j’ai trouvé le repas élégant. J’ai redécouvert les gnocchis servis ici dans une assiette plate accompagnés d’une sauce légère à la tomate et à l’huile d’olive avec des moules. Les plats étaient tous servis dans une assiette plate. Ce n’était ni ramassé dans un coin, ni blotti dans une assiette creuse,

j’ai trouvé ça beau. Les goûts étaient justes, il n’y avait rien de faux. Tout dans ce restaurant concordait à mon état de détente au cours d’une chaude journée d’été. On a vécu un grand moment en découvrant une carte des vins de dix pages, le sommelier connaissait sa cave sur le bout des doigts. On a pris un quart d’heure pour choisir, on avait presque envie de tout boire car on tombait sur des vins ou des années rarissimes. Rien ne m’aurait attirée là si j’avais vu les photos du restaurant avant d’y aller. Il faut parfois se laisser surprendre par l’inconnu car à force de tout scruter à la loupe sur nos iPhones, on ignore des restaurants qui s’éloignent de codes esthétiques dont le charme kitsch est pourtant adorable. → Via Ugo Foscolo 36, Cervo, 18010, Italie


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