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Collectif d'auteurs

chocoplumes Histoires de chocolat

Collection Dix de Plume

Editions Maruja Sener


DÉJÀ PARUS DANS LA COLLECTION DIX DE PLUME : - Mensonges et boniments - Psychopathes et Compagnie - Petites Grivoiseries - Nouveaux départs

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Image de couverture : Jacques Bockel Chocolatier Créateur http://www.planet-chocolate.com 77, Grand Rue zone piétonne - 67700 Saverne Tél. : 03.88.02.06.78 *** ISBN : 978-2-917368-22-0 Copyright © Maruja Sener, Collection « Dix de Plume » 2010

http://dixdeplume.free.fr/ Achevé d'imprimer le 10 février 2010 Dépôt légal : 1er trimestre 2010 Droits réservés. Textes sous Licence Creative Commons by-nd


TABLE DES MATIÈRES

1/ Nouvelles Bien trop lait par Tom Downson ......................................9 Joyeuses fêtes par Anne-Laure Buffet ...........................23 Un encombrant trésor par Yves Cairoli .......................55 Un chagrin ordinaire par Macha Sener ........................67 Un amour chocolat par Dominique Cano ....................77 Magnésium par Jacques Païonni .....................................91 Du chocolat sur le divan par Ceddric Michoacan .......105 L'amante religieuse par Fabienne Mosiek ...................119 Un dernier pour la route par Ludmila Safyane .........141 Choc à mort ! par Michèle Desmet ..............................149 Cocoatl par Kira Nagio ...............................................179 Rituel de transition par Elizabeth Swanston ..............191 Noir chocolat par Brigitte Vasseur ..............................201 Le baiser de chocolat par Hans Delrue .....................209 Petit instantané chocolaté par Yves Cairoli ...............223 Divin chocolat ! par Stéphane Thomas ........................233 Le secret de Luiggi par Marie H. Marathée ...............251 La révérence par Frédéric Vasseur ...............................283


2/ Poèmes Douceur choco par Fabienne Mosiek .........................293 Acrostiches par Laura Vanel-Coytte ...........................295 L'eau d'à la bouche par Audrey Megia .......................297 Marquis... par Monique-Marie Ihry ..............................299 Mon aphrodisiaque par Abel .....................................301 L'épée en chocolat par Fabienne Mosiek ....................303 Credo par Yves Cairoli .................................................305 Félicité gourmande par Anne Stien ...........................307 Vous avez dit « Muffins » ? par Monique-Marie Ihry ...309

Petite fée gourmande par Audrey Megia ...................315 Le goûter au chocolat par Dominique Cano ..............317 Prunelles et chocolat par Jacques Païonni ..................319 Recette chocolatée par Monique-Marie Ihry ..............321 La poétique du cacao par Cecyl .................................323 Chocolat chaud par Fabienne Mosiek .........................327 Voyage lacté par Jean-François Joubert .........................329 LES AUTEURS..........................................................331


Nouvelles


Bien trop lait par Tom Downson

— Eh, mec, t'en veux... J’en ai du bon... L'interjection a été si soudaine que j’en sursaute. Je me retourne pour savoir si c'est bien à moi que l’on s’adresse de la sorte. J'aperçois un homme étrange dans l’encoignure d’une porte. C’est lui. Celui qui vient de parler. — J’en ai du bon... Pas cher ! répète-t-il, surveillant la place par-dessus mon épaule, prêt à repartir dans l’ombre d’où il vient. Je n’en reviens pas que cela puisse m’arriver. Je ne viens jamais ici, habituellement. Il a fallu un hasard, des travaux dans la rue que j’emprunte depuis des années pour regagner mon domicile et qui m’ont contraint à changer mon itinéraire. Raison pour laquelle je me retrouve dans cette ruelle transversale, presqu’une impasse. Ici, ce ne sont pas les beaux quartiers. Des maisons délabrées, à l’abandon, qui n’attendent que la visite des bulldozers. Depuis de longs mois, ces bâtisses sont occupées illégalement 9


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par des gens étranges, des zonards qui subsistent en vendant de tout et de n’importe quoi. Surtout des articles que l’on ne trouve pas en grandes surfaces. C’est l’un d’eux qui m’a abordé de cette manière un peu cavalière. Je me suis arrêté, sous le choc de ce qui vient de se produire. Je suis un citoyen bien sous tout rapport, un fonctionnaire qui fonctionne et un célibataire endurci. Un homme sans histoire, insipide. Comment peut-il simplement imaginer que je veuille devenir un de ses « clients » ? Je ne sais même pas ce qu’il souhaite me proposer. Je crois que c’est la curiosité de le découvrir qui me fait effectuer un pas dans sa direction. Sans que je comprenne pourquoi, il me sourit. — J’ai en stock tout ce que tu veux. Au lait, aux noisettes et même avec 90 % de cacao… La proposition est tellement incongrue, que mon cerveau met plusieurs secondes à réaliser de quoi il est en train de me parler. Du chocolat. Cela fait des dizaines d’années, à présent, que ce produit est illicite. Ma grand-mère m’en a parlé, une fois, quand j’étais enfant, avec une lueur de nostalgie dans les yeux. Elle, elle a eu la chance de pouvoir en goûter. Depuis sa disparition, qui connaît encore cela, qui peut parler de son goût onctueux ? Un produit fabriqué à partir du lait de vache. Ah, la vache. J’en ai vu une photo, un jour, dans un 10


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dictionnaire. Un animal qui a été exterminé suite à une déclaration des autorités sanitaires. Trop dangereuses, les vaches, à cause des virus et autres vecteurs de maladie qu’elles transportaient. On nous a expliqué que, si elles mangeaient de l’herbe dans la préhistoire, il y avait longtemps qu’elles ne mangeaient plus que du soja produit en Amazonie. Je soupçonne, sans en avoir la plus infime preuve, que des intérêts financiers sont sous cette décision. On est donc parvenu à créer de la crème, du beurre, du fromage et bien d’autres denrées à partir… du soja. Selon ce que j’ai lu dans une encyclopédie sur Internet, les paysans avaient des vaches, dont ils s’occupaient, dans le passé. Totalement absurde. De nos jours, ils produisent des hérissons, que l’on mange avec une fourchette spéciale pour éviter les piquants et qui sont si délicieux avec des spätzlis1 et de la confiture de groseilles. Je n’en ai mangé qu’une seule fois, car cette viande est hors de prix. Comme tous les produits carnés, d’ailleurs. — Au lait, je rétorque, sans oser croire qu’il peut m’en fournir réellement. L’homme me sourit à nouveau, se contentant de me faire un signe de la tête. Sans savoir à quoi je m’engage, je le suis le long de couloirs obscurs. — C’est cent euros, pour quatre carrés, m’apprend-il, attendant que je lui donne cette somme. T'en veux combien ? 1

Spécialité helvétique (partie germanique). Note de l’auteur.

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Je sens le découragement me gagner. Cent euros. Une somme colossale, compte tenu de mon salaire de misère. Inabordable. Mon « vendeur » vantard s’en aperçoit. Je ne suis pas solvable, n’ayant que de la menue monnaie au fond de ma poche. Du coup, l’homme me conseille vivement d’aller me faire considérer dans les archipels helléniques, furieux non pas de mon manque d’enthousiasme, mais de mon manque de liquidités. Je tourne les talons pour rentrer chez moi, sûr que cette affaire va en rester définitivement là… * Je suis de retour dans mon petit chez-moi, mais cette rencontre impromptue ne cesse de hanter mon esprit. Du chocolat. Je ne peux croire que cette substance puisse encore exister de nos jours. Nous sommes en 2110, année bénie des dieux (sans qu’on spécifie desquels on parle) selon l’horoscope camerounais, très en vogue en Europe. Cela fait des années que cette substance n’existe plus autrement que sous forme de légendes, que l’on se raconte le soir à la veillée. On nous a expliqué que le vingt-deuxième siècle « serait végétarien ou ne serait pas ». Il est vrai qu’on avait aussi prétendu que le vingt et unième serait spirituel ou ne serait pas. Il faut donc penser qu’il y a un fameux trou dans le calendrier. Nous n’avons pas 12


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respecté ce vœu, qui était un vœu pieux. Nous avons continué de vouloir nous gaver, consommant sans aucune vergogne, au lieu de prélever ce qui nous était nécessaire pour subsister. Le climat s’est détraqué. Le reste a suivi. À une certaine époque, des millions de bovidés vivaient sur la terre, dans des exploitations agricoles. Jusqu’à la fameuse maladie qui avait obligé les autorités sanitaires à sacrifier tout le cheptel. D’après des scientifiques réputés, il paraissait même que cet animal était à l’origine de la célèbre « grippe du hanneton », de sinistre mémoire, maladie appelée également « syndrome H10N25 ». Depuis lors, les produits laitiers ont été prohibés, à cause des risques de transmission de ce virus affreux à l’être humain. Il en résulte un manque en calcium et autres bioéléments, mais le grand groupe pharmaceutique qui nous a vendu le vaccin adéquat, déjà utilisé pour la « grippe de la puce du canard », puis celle dite « du ver à soie », a mis rapidement sur le marché un complément nutritionnel en poudre, pour pallier cette carence. Le tout technologique au service de l’humain. Le côté poétique y a perdu, bien sûr, mais nous avons été obligés de nous adapter. La vie n’a pas été rose non plus, dans cette période troublée, pour les cultivateurs de soja brésiliens, qui avaient patiemment déforesté l’Amazonie, hectare après hectare, pour y planter de nouveaux champs. Ils ont rapidement 13


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compris que, sans ces étranges bêtes à cornes (j’ai lu dans un bouquin d’histoire qu’elles en avaient encore au milieu du vingtième siècle, mais on n’en est pas certain, aucun témoin n’ayant pu confirmer cette théorie de l’évolution animale2), leur chiffre d’affaires allait s’effondrer. S’ils ne voulaient pas voir leurs bénéfices fondre comme peau de chagrin, ils devaient trouver un nouveau créneau pour écouler leur marchandise. Ils ont alors imaginé de remplacer les produits laitiers par leurs plantes miraculeuses. On a inventé le fromage, la crème, et même le beurre à partir de ce végétal. Mais cela, je vous l’ai déjà raconté. Des imitations de produits laitiers, très propres, biologiquement sûres, mais qui ont tendance à avoir toutes le même goût insipide. De la matière non toxique, donc, mais qui a le fâcheux inconvénient de m’écœurer dès la troisième bouchée. Le goût de rien. Le goût du vide. Le seul qui a échappé à ce massacre gastronomique est le chocolat. Jamais les scientifiques les plus éminents des sociétés pétrochimiques ne sont parvenus à mettre au point une recette cohérente, et le projet a été abandonné… « Je me souviens comme cela fondait dans la bouche », m’a dit ma grand-mère, elle qui avait eu la chance de pouvoir s’offrir ce plaisir quand elle était jeune. « Le goût était si bon, la texture si onctueuse… Une poussière de paradis sur notre bonne vieille 2

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C’est moche à dire, mais c’est parfaitement authentique. Sans doute un effet pervers du manque de place dans les étables ou de l’abandon de l’usage des chausse-pieds… Note de l’auteur


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planète… » « Onctueuse ». J’ai dû chercher le terme dans le dictionnaire, il est vrai. Cette nuit, je cherche désespérément le sommeil, sans y parvenir. Ces souvenirs et ces confidences me trottent dans la tête. Je suis à cent euros du bonheur absolu, d’une plénitude que l’on a refusée depuis des décennies aux populations, sous prétexte de bienfaits sanitaires. Je veux à tout prix pouvoir tenter cette expérience sensorielle puissante. Manger du chocolat… Je pense soudain à mon bas de laine. De l’argent que j’ai mis de côté, sou par sou, pour mes vieux jours. C'est de la folie furieuse, mais je suis bien résolu à tout flamber d’un seul coup, pour quelques carrés de ce précieux chocolat. * Toute la journée, mon esprit n’a été occupé que par cela. Le « rendez-vous » que je me suis moimême fixé avec mon vendeur. J’espère que mes collègues de travail ne se douteront de rien. Je prends un risque, d’avoir du chocolat sur moi. Au cours du jour, j'encours une peine exemplaire si je suis pris en flagrant délit par la police. Je n’ose même pas imaginer qu’une telle chose puisse m’arriver à moi, qui n’ai jamais traversé une rue au feu rouge… Mais la tentation de retrouver des saveurs oubliées est bien 15


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trop grande. Je tente de me rassurer en me disant que si cette denrée est devenue hors-la-loi, ce n’est que pour des raisons sanitaires qui datent de trop longtemps. Les scientifiques se sont certainement trompés sur la « dangerosité » d’un tel produit. Je me retrouve dans le même quartier que la veille. C’est alors que les doutes commencent à m’assaillir. Si je ne retrouvais pas mon marchand… C’est lui qui m’a abordé. Je serais incapable de le retrouver. Si nous nous ratons… Ce serait trop moche. — Je te reconnais, mec, déclare soudain une voix dans mon dos. C’est toi qui en voulais, mais qui n’avais pas d’argent. J’espère que tu en as aujourd’hui… Je ne sais plus s’il faut que je m’en sente soulagé ou non. S’il m’a repéré, la police a pu faire la même chose. Peut-être même est-il un de leurs indicateurs ? Je me sens en marge, prêt à être mis au ban de la société. Savoir. Je suis si proche de savoir, de connaître, de pouvoir apprécier. — J’en veux huit carrés… au lait, lui dis-je rapidement, la peur me tenaillant le ventre. J’ai déjà plongé ma main dans ma poche, pour y chercher les billets que j’ai déjà comptés. J’ai bien calculé mon coup, pour que cette transaction dure le minimum de temps. J’ai peur, et cela doit se remarquer. Sans plus attendre, mon marchand 16


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empoche mon argent, me faisant signe de le suivre. Lui non plus n’a pas envie que notre entrevue s’éternise. Cela nous fait au moins un point en commun. — Je ne pensais pas que l’on pouvait encore produire du chocolat de nos jours, lui dis-je en lui emboîtant le pas. Il est réellement fait avec du lait de vache ? Il faut croire que je viens de proférer une obscénité. Mon vendeur me lance un regard tellement noir, que si ses yeux avaient été des fusils, ma triste fin aurait fait la une des journaux du lendemain… Il m’apprend alors que quelque part, dans les montagnes, au fond d’une vallée oubliée de tous, des paysans qui ont tout perdu à cause des crises successives dans l’agroalimentaire se sont réunis avec le restant de leur bétail, sans rien demander à personne. Le lait de vache existe donc encore, et c’est avec lui que l’on a confectionné ce chocolat, dont je vais être l’heureux possesseur dans quelques minutes. L’homme disparaît un instant, avant de revenir avec, à la main, huit morceaux d’une matière étrange, brun foncé, emballée avec amour dans du papier d’aluminium. — Faites attention, si vous le mettez dans votre poche. Cela fond, m’avertit-il. Je le remercie de m’avoir donné cette infor17


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mation, totalement inconscient que ma chaleur corporelle puisse provoquer un tel désastre, et je pars rapidement. Comme un voleur… * Je me retrouve chez moi, n’osant croire que j’ai eu cette audace. Celle de violer les interdits. Celle de me mettre en marge de la société, pour huit carrés de ce précieux chocolat. Je les déballe, les expose sur la table de ma salle à manger, en respire l’odeur douce. Ce fumet unique, à lui seul, est un émerveillement. Je passe un long moment à le humer, m’en emplissant les narines. En un instant, tous les récits de ma grand-mère sur le sujet me remontent en mémoire. Des images, des sons, des fragrances… Tout me revient en tête. Je n’ai pourtant pas connu cette époque-là, mais il me semble m’y retrouver. Un voyage dans le temps, alors que tout était possible et les petits plaisirs de l’existence encore accessibles à tous. On n’a pas su préserver notre « capital bonheur », le sacrifiant pour le capital tout court. On a remplacé la poésie de ces moments-là par la rentabilité. Celle pour laquelle tous les sacrifices sont bons, pourvu qu’ils rapportent. Il faut vivre avec son temps. Mais ce temps-là ne nous offre pas d'autre choix. On nous a tellement édulcoré l'existence, soi-disant pour nous la faciliter, qu’elle en 18


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perd toute saveur. Je n’ai pas ressenti depuis longtemps une telle émotion. Je tends la main pour toucher le chocolat et en prélever un carré. Le marchand ayant été muet sur ce point, je ne sais pas si je dois l’avaler rond, le croquer ou s’il y a une autre méthode pour tirer un plaisir maximum de cette consommation. Je prends le parti de le laisser fondre sous ma langue. Et là… Ce n’est que du bonheur. Un sentiment de plénitude que je n’ai plus éprouvé depuis mon enfance. Le goût est si délicat. Le goût du lait. Le goût du plaisir. Un nectar à jamais oublié, à cause d’une volonté délibérée de le rayer de la planète. Cette planète que l’on maltraite davantage, jour après jour, sous prétexte d’en prendre soin. Que nous restera-t-il dans quelques années, si nous continuons sur la même trajectoire ? On a créé des produits bien standard, qui manquent totalement de caractère. Aucun qui dépasse son voisin. On ne veut voir qu’une seule tête, bien au carré. Ce que j’ai dans la bouche, qui me coule dans la gorge, est bien loin de cette standardisation. Il me semble soudain découvrir la vie. Pas celle qu’on veut nous imposer. Celle qui coule, que l’on ne peut pas arrêter, qui est toujours là, enivrante, étonnante. Celle qui sait nous surprendre et nous combler. Ce n’est plus à une dégustation que je 19


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procède, mais à une sorte d’expérience mystique. À force de trop vouloir en gagner, on a fini par perdre tellement. Je m’en rends parfaitement compte à ce moment exact. Un appel du passé, qui me crie que nous ne sommes pas faits pour l’échelle que nous nous sommes nous-mêmes imposée. Une vie plus simple, plus vraie. C’est à cela que nous sommes destinés. Et ce simple morceau de chocolat me l'explique… * Je me suis souvenu longtemps de cette expérimentation unique. J’avais mangé mes huit morceaux de chocolat en quatre jours. Quatre jours où il m'avait semblé être sur un petit nuage rose… Mon vendeur m’avait averti que je risquais de devenir rapidement accro. Accro au bonheur. Et en effet, dès que j’eus terminé ces huit carrés bruns, je n’eus plus qu’une envie en tête : en trouver à nouveau et pouvoir continuer mon exploration gustative. Retrouver la saveur du passé… Plusieurs fois, je suis retourné rôder dans le quartier, à la recherche de mon vendeur. Sans jamais parvenir à le retrouver. Je n'ai pas su s’il avait été arrêté par la police pour son trafic illicite, ou s’il était simplement retourné dans ses montagnes, là où des vaches vivaient encore, broutant de l’herbe sans que personne ne le sache. Je me suis même demandé s’il ne m’avait pas menti. Un tel endroit ne pouvait 20


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exister. Ou, alors, il l’avait rêvé… Je n’en ai jamais rien su. Je ne me suis même pas senti coupable de mon comportement. Qu’avais-je fait de mal, en fait ? Il y avait une logique dans la vie. Celle qui m’avait appelée. On courait après le bonheur, mais qu’était-il, en fait, à part une suite de petits plaisirs ? Dont le chocolat faisait partie. Alors, vous qui me lisez et qui avez la chance d’en trouver encore dans votre supermarché, en vente libre, je vous en prie : allez vous en acheter, et ce soir, croquez-en un morceau, en pensant à moi… On ne sait jamais ce qui peut arriver demain, si on n’y prend pas garde…

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Joyeuses fêtes par Anne-Laure Buffet

Jeudi 26 décembre Nancy. Une femme marche tête baissée, se protégeant du froid polaire dans son épais manteau de fourrure. 11 h 15 Il a neigé toute la nuit. J’avance prudemment de peur de glisser. Ce n’est pas le jour à se faire mal. Le soleil commence à se montrer, mais n’a pas l’air décidé à nous réchauffer. Je suis un peu ballonnée, on a trop mangé hier. La dinde, les marrons, la bûche. Repas classique pour Noël. Une journée de Noël classique d’ailleurs. Les cadeaux au pied du sapin, les enfants qui crient d’excitation, les plus petits qui attendent le Père Noël, l’oncle Roger qui se plaint du bruit de leurs jeux, comme tous les ans depuis vingt ans. Maman, assise dans son fauteuil, qui nous écoute en souriant, 23


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mais ne voit presque plus rien. Pierre, mon mari, qui se bat avec le tire-bouchon et le couteau à huîtres. Le Père Noël, qui n’existe pas, ou se trompe tout le temps, ne donne jamais le bon cadeau. Je n’ai jamais eu celui que j’attendais. Je déteste Noël, je me force à donner le change chaque année. Je décore, je cuisine, je souris. Et j’attends que ce soit enfin passé. Trois longues heures à table hier soir, café, digestif. J’ai reconduit maman et l’oncle Roger chez eux, ce matin, tôt. Maman va passer la journée devant sa télé, à écouter des images sans pouvoir les regarder. Elle qui aimait lire, elle est condamnée à rester devant le petit écran, comme on écoute la radio. J’aurais pu la garder à dîner ce soir. Je n’en ai pas eu le courage. Ni l’intention. Il faut que je range. Vite. Tout doit être nickel. 11 h 31 En principe il me faut à peine cinq minutes pour aller à la boulangerie, mais avec la neige, j’ai mis beaucoup plus de temps. Alors que je n’en ai pas à perdre, j’ai presque deux heures de voiture à faire après. La vendeuse, derrière la caisse, fait un remplacement. Elle n’est là que pour la période des fêtes. Je ne l’ai jamais vue avant, c’est sa patronne qui m’a dit qu’en son absence, une petite tiendrait la boutique pendant une semaine. Le chignon bien tiré, elle attend derrière le comptoir les quelques clients 24


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qui pourraient venir. Elle me voit pousser la porte, me sourit, me souhaite de bonnes fêtes. Je lui retourne machinalement ses vœux. Je n’attends pas qu’elle me demande ce que je souhaite, je parle la première. — Un ballotin de chocolats, s’il vous plaît. — Bien sûr Madame. Quel poids ? Avez-vous des préférences ? Je regarde les confiseries de la vitrine. Toutes me font envie. — J’en voudrais un kilo, mélangés. — Très bien Madame. Indiquez-moi lesquels vous feraient plaisir. Je colle mon nez au comptoir de présentation. Et lui indique, d’un doigt hésitant, les pièces que je désire. En les contemplant, je n’ai plus mon âge, mais six, sept ans peut-être. Je mélange les images du présent et du passé. Un petit moment de grande douceur. Je suis une gamine, j’ai une robe en organdi blanc, un nœud dans les cheveux. J’attends de grandir, j’attends de pouvoir vivre ce dont je rêve. Je m’émerveille encore devant la beauté d’un lieu, d’un objet. Je me fais la promesse d’en jouir dès que je le pourrai. D’être libre de le faire. De tout faire pour acquérir cette liberté. Présentés comme des œuvres d’art, protégés de la 25


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lumière et de la chaleur, ils brillent et semblent se refléter les uns dans les autres. Leurs couleurs sont aussi diverses que leurs formes. Le noir n’est jamais parfaitement noir. Le lait laisse des stries étranges sur certains d’entre eux, des dessins ou des volutes. Les éclats des pépites en décorent d’autres, alors qu’une amande émondée, un grain de café ou une pistache forment un petit chapeau de fête. J’en découvre d’autres encore, emballés dans un papier doré ou argenté, comme des cadeaux attendant d’être ouverts pour révéler leur surprise. Je veux tous les voir, je suis comme une petite fille impatiente de pouvoir plonger ses dents de lait dans la mousse et le croquant. À côté des truffes, des escargots dessinés subtilement, qui semblent se suivre sur un champ de dentelles en papier. Leur couleur claire, inégale, renforce l’ombre de leur coquille en chocolat, dissimulant un praliné. Je devine leur fondant, leur intensité en bouche. Les souvenirs s’enchaînent, je n’ai plus six ans. J’en ai vingt. J’ai toujours cette impatience au fond de moi, impatience inassouvie, impatience de la chair qui veut être aimée. Impatience d’une liberté que je n’arrive pas à obtenir, impatience de ne plus avoir à satisfaire à des convenances. Les truffes forment des petites pointes, comme des tétons sensibles. J’ai soudain envie de les pincer, 26


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de mordre dedans, de sentir sur mes lèvres la fine couche de cacao, d’en découvrir le parfum si bien gardé de caramel ou de moka. Du bout du doigt je voudrais les caresser, laisser mon ongle glisser de cette pointe tentante jusqu’à la base alourdie et ronde de la confiserie. Glisser mon index recouvert de cette pellicule brune sur ma langue et la déguster, conserver son goût et en profiter quelques minutes. Et les palets noirs, ces carrés fins, fragiles, dont la fine couche craquante se brise sous la pression des lèvres, laissant s’exalter longuement l’amertume de la ganache. Nature contrastée, à la fois sèche et généreuse, craquante et moelleuse. J’ai tant souhaité être comme un de ces carrés de chocolat. Faire craquer cette couche dont je dois me recouvrir, cesser d’être celle qu’on veut que je sois. Pouvoir être jeune, belle, sensuelle. Être enfin moi. Seulement, aucune de mes impatiences n’a été comblée, aucun de mes rêves satisfait. Je voudrais m’échapper, je ne le peux pas. J’aspire toujours à un ailleurs. Je dévore des yeux les chocolats blancs qui protègent une nougatine collante et sucrée, du massepain généreux, de la vanille et de la crème. Des invitations aux voyages exotiques lorsqu’on les goûte les yeux fermés. On peut entendre chanter les colibris, voir danser les indigènes sur la plage et sentir 27


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le soleil réchauffer la nuque. Le rêve va plus loin encore lorsque le cacao se mêle à la noix de coco, un goût suave reste en bouche, une douceur enfantine, légère, un baiser sur la tempe. Plus subtils sans doute, ceux dont la composition mélange avec talent mousses, pralins, saveurs fruitées, riches et odorantes. Leurs formes, leurs parfums, les aromates parfois qui relèvent encore leurs goûts, jusqu’à leurs couleurs ambrées, mordorées parfois, glacées et brillantes, transforment leur découverte en un plaisir délicat. Je ne dois pas me laisser aller. Toutes ces envies, je les garde au fond de moi, depuis près de quarante ans. Quarante années à vivre avec, solitairement. À les entretenir, les faire grandir. Elles bouillonnent à m’en faire mal parfois. Aujourd’hui est un jour important. Pour pouvoir vivre enfin mes désirs les plus profonds, les plus secrets, je dois aller jusqu'au bout de mon projet. Le chocolat est mon sésame. Il me faut choisir ce qui garnira le ballotin. Je désigne quelques truffes, des ganaches au lait et noires, et d’autres encore aux formes amusantes : les escargots bien sûr, des cœurs, des petites bûches moelleuses, des petits rectangles décorés qui rappellent des lingots. Je regarde ma montre. Il est déjà midi. J'arriverai dans deux heures, et j'aurai ensuite toute l'après-midi 28


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pour déguster mes chocolats avec « elle ». Comme nous le faisions il y a… quarante ans. Elle. La seule à laquelle je confiais mes rêves. La seule qui m’écoutait et semblait me comprendre. Je rejoins ma voiture, démarre, roule lentement. Des plaques de gel se sont formées pendant la nuit et m’obligent à être prudente. Je pense à celle que je vais voir. Cela fait bien longtemps que je ne l’ai vue. Les semaines passent si vite. J’aurais pu m’organiser, y aller plus tôt. Si j’avais su, j’y serais sans doute allée depuis quelques mois. L’important est d'y aller, de la voir, de lui apporter ce que j’ai choisi pour elle. Je jette un œil sur le sac contenant le ballotin de chocolats. Je passe ma main dessus, le caresse comme on caresse un petit chat sauvage. Je sais qu’elle en raffole. Nous les apprécierons ensemble. Elle m’écoutera. À elle, une fois encore, je vais me confier. Personne d'autre n’en saura jamais rien. Je suis arrivée. Devant moi se dresse l’énorme bâtisse, que je reconnais même si je ne suis pas venue depuis longtemps. Je situe aussitôt la fenêtre de sa chambre. Les rideaux semblent tirés, la protégeant sans doute des rayons lumineux du soleil d’hiver. Je coupe le contact, et attrape le sac sur le siège passager, pressée d’offrir mes chocolats. Lorsque je sors de la voiture, une phrase de la Marquise de Sévigné me revient : « Prenez du 29


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chocolat afin que les plus méchantes compagnies vous paraissent bonnes. » Je souris. 14 h 17 Je suis installée en face d’elle. Je me suis assise, après l’avoir embrassée, dans un fauteuil roulant, que j’ai rapproché au plus près de son lit. Elle me regarde en souriant et me tient la main. — Ma chérie, comme ta visite me fait plaisir. Cela fait combien de temps que je ne t’ai vue ? As-tu des photos de ta famille, de tes enfants ? Comment va ta mère ? — Tante Lucie, tu ne peux imaginer comme je m’en veux. J’aurai dû venir te voir bien avant, mais tu sais ce que c’est… on laisse filer les jours, l’un derrière l’autre, les saisons aussi, et puis il y a aussi les impondérables et les imprévus, qui nous font remettre les visites qu’on voudrait faire… — Ne t’inquiète pas ma chérie. Je suis tellement heureuse que tu sois là. Et tu m’as gâtée… Quelle belle boîte de chocolats ! Tu sais que j’ai toujours eu un faible, un gros faible, pour les chocolats. Tu te souviens quand tu étais petite ? J’en avais toujours dans un placard, et quand tu venais me rendre visite, on se cachait toutes les deux et on mangeait une plaque entière. Tu me racontais tout ce que tu voulais 30


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faire plus tard, je t’écoutais. Et les minutes s’écoulent ainsi, les unes après les autres. Tante Lucie plonge dans ses souvenirs. Et à chaque souvenir, prend un nouveau chocolat, qu’elle choisit soigneusement. Je l’écoute me raconter mon enfance, et la sienne. Elle a toujours eu une faiblesse pour moi, me traitant comme la petite fille qu’elle n’a jamais eue. Oncle Antoine, le mari de tante Lucie est mort renversé par un camion un matin, alors qu’il partait travailler. Ils n’ont pas eu d’enfants, et tante Lucie ne s’est jamais remariée, fidèle à son premier et unique amour. Moi aussi je me laisse aller à goûter ce que j’ai choisi, avec tant de précaution, quelques heures plus tôt. Je ne suis cependant pas aussi gourmande que ma tante. Et je la laisse profiter pleinement de cette boîte. Autant qu’elle le voudra. Elle peut même la finir, pourvu qu’aujourd’hui particulièrement elle se fasse plaisir. Ses vieux doigts amaigris et tordus par l’arthrite attrapent une truffe. — Je vais peut-être te choquer ma chérie, tu n’auras qu’à mettre ça sur le compte de mon gâtisme… 96 ans… j’ai des excuses tout de même (en prononçant ces mots, elle me regarde et sourit tendrement). Observe cette truffe. Observe-la bien. Ne te fait-elle pas penser au sein d’une femme ? Sa rondeur, la lourdeur qu’on devine, alors qu’elle 31


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semble en même temps si légère. Sa douceur, son velouté. À l’inverse de la poitrine qui durcit et se tend, la truffe ne peut que fondre, sous les mêmes caresses voluptueuses de ceux qui savent les apprécier… Pendant que tante Lucie me parle de la truffe, je repense à ce que je me disais, plus tôt dans la journée, en regardant ces délicieuses bouchées. Les mêmes envies, les mêmes besoins de sensualité. Charnelles, elle comme moi. Je me sens soudain très proche d’elle. J’ai l’impression de la comprendre, enfin. Une communion des sens, une communion de l’esprit qui arrive brutalement. Sans doute trop tard. Avait-elle besoin de me transmettre, maintenant, cet héritage physique ? N’avait-elle rien d’autre à me léguer ? — Eh oui ma chérie, tu m’en as raconté des rêves et des folies que tu voulais faire, la bouche pleine et les doigts collants. Moi, je t’écoutais, dévorant avec toi la plaque entière. Je me faisais bercer par tes élucubrations enfantines, je trouvais ça tellement mignon. Je sais si bien tout ce dont on peut rêver, tout ce qui ne se réalise jamais. Mais les rêves sont ainsi ma chérie. Ils ne doivent pas se réaliser, c’est ce qui leur permet d’exister. Tout ce que nous espérons au plus profond de nous doit rester secret. On y retourne comme dans un placard aux merveilles pour se protéger quand le concret est trop lourd à porter. 32


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Mais on ne sort jamais les trésors cachés, on ne les montre pas, on ne les raconte pas. On les vit dans son cœur. Et on vit autrement. 17 h 24 Élucubrations enfantines. De tout ce qu’elle vient de dire, je ne retiens que ça. Tante Lucie a toujours écouté, sans vouloir croire que ce que je disais, un jour ou l’autre, je le ferai. Elle n’y a jamais donné de crédit. Ni même sérieusement prêté attention. C’était un jeu, pour elle. Pour moi, c’est ce qui m’animait. Il ne me manquait que la manière d’y arriver, le passeport pour un meilleur. Ce passeport, maintenant je l’ai, grâce à elle. Je regarde ma montre. Il est presque 18 heures. Bientôt quatre heures que je suis là, à écouter ma vieille tante se gargariser de ses souvenirs, à m’immerger dans les miens, à les laisser creuser encore plus profondément des cicatrices jamais fermées. À laisser monter cette rancœur permanente contre le monde qui m’entoure, contre les conventions qui m’ont enfermée, m’obligeant à être une autre que celle que je souhaitais. À vivre chichement, moyennement, sans ambition et sans passion apparentes. À avoir été celle que je me refuse à être encore. Tante Lucie ne parle plus. Elle me regarde, l’air soucieux, la tête penchée sur le côté. Appuyé contre 33


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son oreiller, son visage s’est encore creusé, comme si de nouvelles rides étaient apparues depuis mon arrivée. Je cherche un autre chocolat, mais le ballotin est presque vide. Je souris. Ma chère tante a su les apprécier. C’est son plus beau Noël depuis bien longtemps. — Tout va bien ma chérie ? — Oui, tout va bien. — Tu as souri il y a quelques instants… — Que tu apprécies mes chocolats me rend heureuse. — Tu sais ma chérie, tu as de la route à faire. Et je suis très fatiguée. Je ne suis pas habituée à de longues visites. J’ai été une affreuse, une horrible enfant gâtée cette après-midi. Le sucre… tu dois le savoir, le sucre en principe m’est interdit. — C’est Noël, tante Lucie. — Oui, c’est Noël. Un très beau Noël. — Je t’appellerai bientôt. — Quand tu veux, ma chérie. Prends soin de toi. Je me lève, pose un baiser sur son front fripé. Sa peau est sèche comme du vieux papier, comme si elle allait craquer, ou s’évaporer. Je sors de la chambre et referme la porte sans me retourner. La route va être longue pour rentrer, il fait nuit et il neige à nouveau. Je vais profiter de ce temps 34


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pour organiser les années à venir, quand tout sera différent. * Vendredi 27 décembre Maison Les Mimosas. La jeune infirmière prend sa première pause de la journée. 7 h 30 J’ai repris il y a une heure mon service, après deux jours de repos pour les fêtes. Deux jours qui m’ont fait le plus grand bien. M’occuper de personnes âgées, séniles, gâteuses, sourdes, muettes, impotentes, sales… voilà ma vie, mon quotidien. Je n’ai pas pris ce métier de gaieté de cœur. J’ai une formation d’infirmière, mais dans la région, les hôpitaux dégraissent de plus en plus, quand ils ne ferment pas par manque de moyens. Alors, j’ai pris le premier job qui se présentait et auquel je pouvais postuler. Aide-soignante aux « Mimosas », maison de retraite et de long séjour. Trente-six chambres. Trente-six vieux à nourrir, à laver, à promener dans le parc. Une semaine sur deux, je travaille de jour, l’autre la nuit. C’est la nuit le plus dur. Ils ne contrôlent plus rien, et surtout pas leurs sphincters. Le rêve en somme. 35


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Je lis le journal de bord que tient Catherine, ma chef de service. Je grignote en même temps quelques chocolats. Pas bon pour la ligne, mais de toute façon, je suis toute la journée debout, à courir d’une chambre à l’autre, d’une table à l’autre, à régler leur vie, et leurs conflits. Les vieux se disputent entre eux comme des gamins à la maternelle. « Il m’a piqué ma purée. » « Elle a craché dans ma soupe. » « Ils ont volé mon dentier ». Toujours un pet de travers, toujours un problème à régler. Alors les calories, je les brûle vite, plus vite que je ne les avale. C’est bien ce que me reproche David, mon homme. Il me trouve trop maigre, il se plaint qu’il n’y ait rien à attraper, rien à se mettre sous la dent. On se prend la tête avec ça. Je lui rappelle souvent que c’est pour lui que je suis restée dans la région à faire ce travail que je déteste, mais que je peux toujours partir. Déjà qu’on est pas bien riches, si en plus on doit être malheureux… Pourtant, qu’est-ce que je l’aime, David ! Le journal de bord de Catherine, c’est plus cool que les notes de service. Ça rend le boulot un peu plus sympa, et puis plus vivant, parce que des fois, c’est comme d’être avec des zombies de travailler ici. Catherine, elle met des commentaires sur chacun qui nous font sourire, et parfois même on est attendris. Et parfois on pleure. Celui que je suis en train de lire me fait plaisir. « 26 Décembre. Madame Martenon a une visite 36


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cette après-midi. Quand je le lui apprends, elle sourit avec tendresse. Ses yeux se mettent à briller, elle demande qu’on la coiffe et qu’on lui maquille légèrement les joues. Elle veut faire bonne impression. Ce sera une bonne journée de fêtes pour elle. » Madame Martenon. Il n’y a que deux pensionnaires que j’apprécie ici, et elle en fait partie. Elle est toujours gentille, souriante, elle ne se plaint jamais, même quand elle a mal, même quand elle va mal. Elle pense toujours à mon anniversaire, depuis trois ans que je suis là. Elle commande en cachette une eau de toilette, un vêtement. Elle laisse Catherine choisir, et puis elle me l’offre, avec des airs de petite fille ravie de sa surprise. Elle, ça va faire bientôt dix ans que « Les Mimosas » sont sa maison. Sa famille l’a posée là comme on pose un paquet. Ils ne viennent presque jamais la voir. Quand je dis presque, je suis encore sympa. La dernière visite c’était… quand déjà ? Je sais plus. Parfois je passe du temps avec elle, quand les autres me laissent tranquille. On discute, elle m’apprend des tas de trucs. Elle me raconte toute sa vie, tout ce qu’elle a vécu. Et elle en a vécu des choses, madame Martenon ! Quand elle parle de son mari, elle devient belle, et moi ça me rend triste. Elle l’aime encore. Moi, j’espère que jamais on ne vivra un truc aussi brutal, David et moi. Que jamais on sera séparés, enfin, en tout cas, pas comme ça. Madame 37


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Martenon dit que de toute façon, c’est pas possible que ça arrive, un malheur pareil ça peut pas arriver à une fille comme moi. Et puis quand elle s’endort, si je suis là, je lui fais un baiser sur la joue. Un peu comme à ma grand-mère. Mais faut pas le dire, même Catherine elle n’aimerait pas. Faut pas s’attacher aux pensionnaires, elle dit, quand ils s’en vont, c’est dur. Je vais bientôt commencer ma tournée des chambres. Moi, j’en ai neuf dont il faut que je m’occupe. C’est beaucoup, surtout le matin, avec les petits-déjeuners, la toilette… En principe, je finis toujours par madame Martenon, je sais qu’elle m’attend et qu’elle ne dit rien, et ça me laisse du temps avec elle. Aujourd’hui, j’aurais voulu commencer par elle, pour lui souhaiter de bonnes fêtes. Je l’ai déjà fait avant de quitter mon service l’autre jour, mais ç’aurait été un prétexte pour la voir. Seulement je peux pas, y’a la chambre 16 qui sonne depuis deux minutes. Faut que je me bouge. 9 h 00 J’ai fait vite. Normal, aucun souci particulier ce matin. Je sais pas si c’est les fêtes, mais ils avaient tous l’air content. Pas de remontrance, pas de grincement de dents, pas de pleurs. C’est une belle journée qui s’annonce, autant en profiter. En plus, j’ai du temps ce matin pour rester un peu avec ma 38


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préférée. Je passe devant la glace et me recoiffe. J’aime bien quand elle me trouve jolie, elle me dit toujours que j’ai l’air d’un ange. Dans le couloir, il y a un énorme bouquet de fleurs. J’en prends une au passage, rien que pour elle. Et puis aussi, le petit paquet que j’ai dans mon sac. C’est pas grand-chose, j’ai pas les moyens de faire de gros cadeaux, mais j’espère que ça lui fera plaisir. Elle essaie toujours de faire attention à elle, elle ne veut pas devenir une pauvre vieille, même si elle est déjà très âgée. L’autre jour, elle a fait tomber son poudrier, et il s’est cassé en deux. Le miroir aussi s’est brisé. J’ai vu que ça lui faisait beaucoup de peine. C’était un cadeau de son mari. Mais elle est restée très digne. La voix chevrotante, elle a juste dit, en essayant de sourire, que c’était dommage, elle ne pourrait plus se mettre de rose aux joues. Alors, je lui ai acheté un poudrier. Pas beau comme l’autre. Il est tout simple, mais on dirait quand même de l’argent. J’ouvre la porte de sa chambre. Les rideaux sont tirés. Dans la pénombre je la vois sur son lit, et j’ai envie de la prendre dans mes bras et de lui faire d’énormes baisers. Je l’aime vraiment beaucoup. Je vais tirer les rideaux. C’est étonnant, elle ne dit rien, alors qu’en principe elle m’accueille toujours avec un « bonjour » tout content. Elle somnole peut-être encore, elle est habituée à ce que je vienne plus tard. — Bonjour madame Martenon. Vous m’avez manqué. Tout s’est bien passé ? Vous avez passé un 39


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joyeux Noël ? Et je sais que vous avez eu de la visite, faut que vous me racontiez tout ça. Enfin moi ça va, avec David on en a bien profité de nos jours de repos, même s’il est toujours pas content parce qu’il dit que je travaille trop. Alors là, grasse mat’, et puis toute la journée au lit, à faire des câlins… enfin, vous voyez ce que je veux dire. Alors et vous, racontezmoi tout, madame Martenon. Je m’active dans la chambre tout en lui parlant. Alors que je finis ma phrase, je me retourne vers le lit pour l’aider à s’asseoir. Madame Martenon n’a pas bougé. Elle est endormie. Je m’approche, doucement, prononce son nom, tout bas. Elle ne réagit pas. Ses yeux sont fermés, sa bouche est close. Et brutalement, je comprends. J’ai déjà vu ça avant. Ses traits sont parfaitement détendus, comme si elle avait rajeuni pendant la nuit. Ses lèvres ont pâli. Son léger sourire est figé, à tout jamais. Elle ne me racontera plus d’histoires. Je ne l’entendrai plus dire que je suis un ange. Elle ne me prendra plus la main pour me demander de l’aider à s’asseoir dans son fauteuil comme elle aimait le faire pour regarder le jardin. Elle ne me décrira plus l’odeur des roses le matin, celles que son mari lui offrait. Elle ne dira plus que la soupe était excellente, un peu trop salée peutêtre, mais il est tellement difficile de doser le sel. 40


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Je suis saisie d’un tremblement. Je n’avais jamais encore perdu une personne que j’aime. J’ai pas peur de la mort, c’est normal la mort, ça fait partie de la vie. Surtout ici, aux « Mimosas ». Devant madame Martenon, je comprends la souffrance que le départ d’une personne entraîne chez ceux qui l’aiment. Ne pouvant retenir mes larmes, moi qui ne pleure jamais, je sanglote comme une enfant. Je renifle, m’essuie les yeux et le nez avec la manche de ma blouse. Je me penche vers elle, l’embrasse une dernière fois, suis saisie par le froid de sa peau. Entre deux hoquets, je murmure : « Adieu madame Martenon. Je vous aimais vraiment. » * Lundi 6 janvier Nancy, un appartement bourgeois. La femme enlève les décorations de Noël. 8 h 45 Les enfants sont enfin rentrés à l’école. Heureusement. Je ne les supportais plus. Impossible de se concentrer deux secondes, d’avoir un peu de temps pour soi. Il y en a toujours un qui va mal, un qui a soi-disant besoin de moi, un qui réclame, un qui pleure. Les repas à faire, les chambres à ranger, les 41


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jeux à organiser. Je déteste jouer. Il ne faut pas jouer, il faut vivre, avancer, bousculer le quotidien. Mon quotidien. Je le hais, il m’étouffe. Je suis mal partout, chez moi, dans ma maison, avec mon mari, ce mollasson qui ne pense qu’à l’entretien de sa pelouse et ses minables vacances en Normandie. Avec mes enfants qui ne respectent rien, et surtout pas moi, qui me pompent mon oxygène sans vergogne. Et dans six semaines, ça recommence. Rebelote pour quinze jours de vacances. Quinze jours de jérémiades. Quinze jours où je vais encore devoir faire semblant. Faire semblant d’apprécier leurs bisous, faire semblant d’aimer cuisiner des gâteaux, faire semblant d’être une bonne mère. Oublier encore une fois mes attentes, les mettre à nouveau de côté. Pour ne pas choquer. Moi qui ne demande, qui n’attends que de pouvoir fuir. Bientôt, très bientôt, je le pourrai, j’aurai enfin les moyens de le faire. 10 h 30 Je vais chercher le courrier dans la boîte aux lettres. Il pleut. Encore une sale journée, sans intérêt. Encore une journée à attendre. À attendre ce que je guette depuis si longtemps, l’ouverture, le signe, la fenêtre ouverte vers un changement. Comme chaque jour, je suis ensevelie sous une avalanche de publicités et d’annonces diverses. Je trie les courriers, les factures, les bons de réduction obtenus grâce à mes cartes de fidélité. 42


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Et puis cette lettre, qui ne ressemble pas aux autres. L’enveloppe est plus épaisse, plus belle. L’adresse est rédigée d’une belle écriture. Et surtout le cachet, apposé à côté du timbre. Maîtres Delon, Armantier et associés, notaires. Tremblante d’impatience, je rentre chez moi. Je sens tellement l’urgence à ouvrir ce pli qui m’est adressé, à moi, que je préfère encore attendre, m’obliger à retarder ce moment. Je me fais un chocolat chaud, seule boisson qui me réconforte quand je suis troublée, exaspérée ou peinée. Je prends le temps de faire chauffer le lait, en évitant qu’il bouille. Je le surveille pour qu’aucune peau ne se forme à la surface. Je mets dans un grand bol deux cuillères de cacao, et verse le lait fumant dessus. Je mélange doucement, d’une main experte, pour que le lait épaississe et prenne cette jolie couleur brune que j’apprécie. Quand la boisson me paraît prête, je m’assieds, repousse doucement le bol pour ne pas le renverser, et reprends l’enveloppe. Comme un chrétien tenant une relique, je la tiens délicatement, l’examine, mais n’ose pas encore l’ouvrir. Et puis, n’y tenant plus, ne voulant pas l’abîmer, je prends un couteau et l’ouvre.

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Maîtres Delon, Armantier et Associés 15, rue Canrobert 54000, Nancy Madame Pierre Perran 28, rue Marquette 54000, Nancy Le 5 janvier 2003 Madame, Suite au deuil qui vient de vous frapper ainsi que votre famille, nous avons la pénible mission de vous demander de bien vouloir vous rendre à notre étude le lundi 13 janvier, à 14 h, afin de procéder à l’ouverture du testament de votre tante, madame Martenon. Si cette date ne vous convenait pas, merci de joindre notre étude afin que nous puissions décider d’une autre. Nous vous adressons nos condoléances les plus sincères dans ces moments douloureux que vous traversez. Veuillez recevoir, madame, l’expression de nos sentiments dévoués. Maîtres Delon, Armantier et associés. 44


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Enfin. Enfin, cette lettre arrive. Enfin, mes rêves, mes attentes, mes désirs vont pouvoir se réaliser, devenir concrets. Enfin, je vais tout simplement vivre. Enfin, je vais être riche. Tante Lucie, chère tante Lucie. Tu n’avais plus de mari, pas d’enfant, mais tellement d’argent. À quoi t’a-t-il servi ? As-tu été heureuse, as-tu pu aller au bout de tes propres rêves ? Non, tu t’es toujours contentée de cette existence compassée, de cette vie médiocre dans laquelle tu t’es perdue au décès de ton époux. Tu n’as jamais cherché à aller plus loin, à vivre plus intensément ce que le temps t’accordait pour découvrir le monde. Je vais le faire à ta place, grâce à toi. Et grâce à moi, qui ai fait en sorte d’accélérer un peu le temps, pour ne pas être trop vieille quand enfin j’aurai les moyens de le faire. * Lundi 13 janvier 14 h 00 Je suis assise dans l’étude de maître Delon. J’ai été reçue par son assistante, une jeune femme stressée et discrète, chuchotante, qui m’a invitée à la suivre, et qui, glissant comme une souris, m’a introduite dans le bureau et proposé de m’asseoir dans un des deux 45


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imposants fauteuils de cuir faisant face au bureau. Maître Delon est sorti directement d’un roman de Balzac. En retard de plus d’un siècle, la barbe jaunie par le tabac, il regarde son sous-main en cuir usé, et jette régulièrement des coups d'œil perçants à la pendule de bronze qui décore son bureau. Je n’ose pas bouger, de peur de rompre par le moindre bruit cette entrée en matière bien silencieuse. Et puis, brusquement, après un dernier regard sur sa pendule, il se redresse et prend la parole. « Madame, je vous remercie d’avoir répondu promptement à notre lettre, et vous renouvelle une fois de plus nos condoléances, suite au décès de votre tante Madame Martenon. C’était une vieille dame charmante que j’ai eu la chance de bien connaître, et son départ si imprévu a dû vous causer beaucoup de chagrin. Aussi, et pour ne pas rendre ce moment encore plus pénible, je vous propose de procéder dès maintenant à l’ouverture du testament. Madame Martenon vous ayant désignée comme unique exécuteur testamentaire, il ne nous a pas semblé nécessaire de réunir d’autres membres de votre famille. » Unique exécuteur testamentaire… les mots résonnent étrangement dans mon cerveau. Unique… mieux que seule. Je serai la première à savoir, la première à en profiter, la seule sans doute. Je 46


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dissimule la joie qui m’envahit derrière un mouchoir, cherchant à afficher une émotion qui m’est inconnue, le désespoir. — Vous semblez émue… puis-je poursuivre ? D’un mouvement de tête, j’acquiesce, retenant mon pied droit qui voudrait frapper le parquet d’excitation. Le notaire prend alors une enveloppe qu’il décachette devant moi. Ses mouvements sont lents, il s’aide d’un coupe-papier au manche d’ivoire et à la lame brillante comme de la glace. La solennité du moment est écrasante, je voudrais lui hurler de se dépêcher. Il chausse ses lunettes, déplie le papier vélin, me regarde en souriant vaguement. « Je soussignée Lucie, Berthe, Adélaïde Martenon, née Tradier, le 12 avril 1906, à Nancy, 54000, France, résidant en la maison de repos « Les mimosas », 51000, Châlons en Champagne, indique par la présente mes dernières volontés et entends qu’elles soient respectées après mon décès. Je désigne par la présente ma nièce Claire, Mathilde, Michelle Perran, née Tradier, le 22 octobre 1963, à Nancy, 54000, comme unique exécuteur testamentaire. Voici l’inventaire de mon patrimoine à ce jour : - une maison dite « mas provençal » de 200 m2, environnée d’un parc de deux hectares, située près de Gordes, 84220, dans le Lubéron - un appartement de 135 m2 à Nancy, place Thiers 47


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- un portefeuille d’actions pour un montant de 345.000 € à ce jour, le montant exact évoluant selon le cours de la bourse. - divers tableaux et meubles - des souvenirs de famille (photos, objets…) N’ayant pas eu la chance d’avoir d’enfant, je ne peux laisser aucun de mes biens à mes descendants directs. Ma seule nièce, Claire Perran, ayant une vie saine et heureuse, je souhaite que d’autres, moins chanceux, puissent bénéficier de mon héritage. Aussi je lègue la totalité de mes biens matériels à mademoiselle Caroline Bertrand, infirmière aux « Mimosas », qui m’a accompagnée depuis trois ans, et donné tant son temps que son affection. Elle pourra jouir comme bon lui semble de l’appartement, de la maison du Lubéron, et de mes biens monétaires. Je laisse l’intégralité de mes souvenirs de famille à ma nièce, Claire Perran, afin qu’elle se rappelle chaque jour l’importance d’une famille unie, d’une histoire heureuse, et qu’elle puisse les transmettre à ses enfants par la suite. Fait à Nancy, le 12 décembre 2002. » Le notaire repose la feuille, retire ses lunettes et me regarde dans les yeux. Ce n’est pas possible, j’ai dû mal entendre, cauchemarder. Tout cela est faux. Tante Lucie a sans doute été manœuvrée par cette 48


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gourgandine, cette Caroline Bertrand ou je ne sais qui, une intrigante parmi d’autres qui aura abusé de sa vieillesse. Tout ce que j’ai organisé, mis au point, programmé… jusqu’à mon ultime visite à ma tante. Cette visite, la dernière, qui devait m’ouvrir les portes sur un avenir bien meilleur, heureux, idéal… tout tombe à l’eau. Ça n’aura servi à rien. J’aurai dépensé les 122 € de chocolats pour rien. Leur goût me revient soudain, et je suis prise de nausées, j’ai envie de vomir, j’ai mal au ventre. Je suis écœurée. Je me fiche pas mal des photos de famille. J’ai toujours voulu la quitter, fuir, loin, tellement je la détestais. Et me voilà plus que jamais accrochée à elle. Un devoir post mortem qui me tombe dessus. Comme si tante Lucie avait pu prévoir, et par avance, alors que j’étais si près du but, me punissait, m’interdisait tout accès au bonheur. — Vous semblez déçue, fortement désappointée, madame. J’essaie de me ressaisir sans y arriver. « Votre tante vous aimait. Elle voulait éviter que vous disparaissiez, comme vous aviez si souvent menacé de le faire plus jeune. La famille tenait dans son cœur une place fondamentale, et elle insistait beaucoup sur le fait qu’aucun bien n’est plus précieux que celui d’avoir un mari bien portant et des enfants aimants. Elle était convaincue qu’en vous laissant les 49


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souvenirs familiaux, vous pourriez prolonger sa mémoire au sein de la famille. Elle s’était par ailleurs prise d’une réelle affection pour mademoiselle Bertrand qui, pendant trois ans, sans faillir un jour, a été présente, attentive et affectueuse. Mademoiselle Bertrand n’ayant pas la chance de jouir des mêmes avantages matériels que vous, elle a voulu l’aider, lui mettre le pied à l’étrier, lui offrir ce que la vie jusqu’à présent lui avait refusé. Les biens familiaux de votre tante ont été regroupés sous le contrôle d’un huissier. Elle nous en avait fait une liste complète, que je ne vous détaille pas, mais que je vais vous remettre. Ces biens sont regroupés dans un carton que je vais vous faire porter. Souhaitez-vous partir avec, ou préférez-vous que le carton soit livré chez vous ? — Faites au plus simple. » Je ne peux pas dire plus. Je suis déjà debout, j’ai remis mon manteau, je tourne les talons. Je n’ai pas la force de saluer mon interlocuteur. Je n’ai plus de force. Mon avenir vient de s’écrouler. — Avant que vous ne partiez, sachez, madame, que je regrette de vous avoir rencontrée dans de telles circonstances. Madame votre tante disait le plus grand bien de vous. Soyez assurée que si nous pouvons faire quoi que ce soit… Je ne l’entends plus. 50


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La pluie tombe violemment. Je marche sans but, sans savoir où je vais. J’ai tout raté. J’ai perdu. * Jeudi 16 janvier 11 h 10 La vie a repris son cours. École, rangements, courses, ménage. Je demande le silence complet dans la maison depuis trois jours. Pour m’aider à faire le vide. Si j’avais su qu’elle voulait faire un testament, un tel testament… j’aurai agi plus tôt. La sonnette de l’entrée retentit. Je n’attends aucune visite. Les enfants ne rentrant pas déjeuner, n’ayant pas fini le ménage, je ne suis ni coiffée, ni maquillée. J’ai encore mon vieux peignoir sur les épaules. Quand j’ouvre la porte, deux hommes se tiennent en face de moi. Leurs visages sont sévères, fermés. — Madame Perran ? — Elle-même. — Inspecteur Guichard, et (celui qui parle désigne l’homme à sa droite) inspecteur Justin. Pouvons-nous entrer un instant ? Tout en me parlant, ils me sortent leur carte de police. Je recule, leur tiens la porte, et leur indique le 51


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salon. — Souhaitez-vous quelque chose à boire ? Il fait encore froid. J’essaie de me montrer aimable, ne sachant pas pour quelle raison ces deux inspecteurs en civil sont chez moi. — Volontiers, c’est très aimable. Je prendrai un café et… — Un chocolat. Chaud. Merci, beaucoup. Pendant que je prépare le café et le chocolat, j’essaie d’entendre ce qu’ils peuvent se dire dans le salon. Aucun son ne parvient, et quand j’apporte le plateau avec les tasses fumantes, je constate que ni l’un ni l’autre n’a bougé d’un millimètre. Précision quasi militaire. — Encore merci. Vous êtes bien Claire Perran ? — Absolument. — Vous êtes bien la nièce de madame Lucie Martenon, décédée le 27 décembre à la maison « Les Mimosas » ? — Tout à fait. — Vous avez rendu une visite à votre tante la veille de son décès, c’est exact ? — Exact. 52


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Je me sens faiblir. Pourquoi ces questions ? — Madame, c’est suite à la requête d’une infirmière de cette maison, mademoiselle Caroline Bertrand, que nous sommes ici chez vous. L’inspecteur au chocolat avale une gorgée, sourit, avant de reprendre. — Lors de votre dernière visite, vous avez offert une boîte de chocolats à votre tante. Mademoiselle Bertrand a retrouvé cette boîte en rangeant la chambre, après que le décès de madame Martenon ait été constaté. Nous avons la preuve que vous avez apporté cette boîte. Vos empreintes sont dessus. — Mes empreintes ? — Madame, je ne tournerai pas autour du pot. Votre tante était riche. Et diabétique. Fortement. Mademoiselle Bertrand nous a alertés en trouvant cette boîte, puisque toute sucrerie était interdite à votre tante. Le sucre était pour elle mortellement dangereux. La preuve en est… — Qu’insinuez-vous ? — Je n’insinue rien, madame. Mademoiselle Bertrand nous a communiqué les courriers adressés par les Mimosas à la famille de madame Martenon, afin de les informer de ce diabète. Vous avez eu ces courriers. Nous avons copie de ces lettres, et du registre indiquant qui de l’entourage de madame Martenon a été avisé. 53


Joyeuses fêtes

Je sens la sueur poindre dans mon cou, sur mes tempes. Mes mains se mettent à trembler. — Vous saviez donc parfaitement qu’au cas où votre tante prendrait sous une forme ou une autre une dose très élevée de sucre, elle se retrouverait inévitablement dans un… — Coma diabétique, l’interrompt son confrère. Ne nous demandez pas les précisions médicales que vous connaissez et que nous n’avons pas les compétences pour donner. Le coma diabétique est mortel, c’est uniquement ce qui compte pour nous. — Aussi, madame Perran, en offrant cette boîte de chocolats à votre tante, et en ne la quittant qu’une fois que la boîte a été vidée, vous saviez parfaitement que vous la condamniez. Vous avez voulu commettre un crime parfait, madame Perran. Le crime parfait implique cependant que l’arme utilisée ne reste pas sur les lieux. Vous avez commis cette erreur. — Sans la diligence de mademoiselle Bertrand, jamais vous n’auriez été inquiétée. Madame, nous allons maintenant vous demander de nous suivre dans nos bureaux, où vous serez entendue. Vous pouvez faire appel à la personne de votre choix pour vous accompagner, et contacter votre avocat…

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Un encombrant trésor par Yves Cairoli

Ils ont percé le mur et débouchent maintenant dans la salle des coffres. Ce qu’ils voient est incroyable : des rangées de lingots d’or empilés sur des étagères. Les barres brillent avec arrogance sous le faisceau de la lampe-torche comme des énarques en goguette. Il y a aussi toutes ces caisses de pièces d’or de différentes tailles. Une bonne dizaine, au moins ! Les trois hommes sont stupéfaits de tant de richesses, aucun d’entre eux n’ose parler. Ils s’embrassent, se congratulent en silence : ils sont désormais très riches… * Une semaine plus tôt, Freddy « les doigts de fée » avait donné rendez-vous à ses comparses habituels : Paulo dit « le Maltais » et Ernest surnommé « le caméléon ». Freddy, comme son nom l’indique, est 55


Un encombrant trésor

spécialisé dans les coffres-forts de toutes dimensions, de tous modèles. Pas une serrure, un mécanisme, une combinaison ne lui échappent. De plus, il a l’oreille assez finaude pour analyser les moindres subtilités des engrenages qui s’enclenchent, tournent derrière l’épaisseur de l’acier et libèrent les portes les mieux armées. Et si cela ne suffit pas, la nitro, la chignole et le chalumeau sont de précieux auxiliaires. Malgré sa réputation de haut technicien dans le milieu, il ne travaille qu’avec Paulo et Ernest à qui il accorde toute sa confiance. Jamais de « free-lance ». L’intérim très peu pour lui ! Sa petite entreprise lui suffit ! D’ailleurs, avec de tels doigts, il aurait pu devenir pianiste, gynécologue, chirurgien esthétique voire même artiste peintre… mais les vicissitudes de l’existence en ont décidé autrement. La société civile a perdu un virtuose, la truanderie a gagné un « Mozart ». Paulo est surnommé le Maltais, mais on ne sait plus pourquoi. Lui-même n’en connaît pas la raison. Il vient de Lille et n’a jamais vu de Maltais de sa vie. Peut-être était-ce dû à sa peau hâlée conséquente aux batifolages exotiques de sa mère sur le port de Dunkerque ? Toujours est-il qu’il n’a pas son pareil pour la logistique : il pense à tout ! De la voiture volée à la moindre clé de 13 pour Freddy, des toasts au caviar pour Ernest au thermos de café, sans oublier le genièvre de Loos et le Maroille qui lui donnent la nostalgie du pays. Rien ne lui échappe, jamais un accroc dans la préparation d’un « coup ». 56


Un encombrant trésor

Un pro comme on n’en trouve plus sur le marché de la débrouille, de la cambriole et de l’escroquerie ! Le seul petit défaut qu’on lui reconnaisse est qu’il confond souvent sa gauche et sa droite. Il s’en moque en claironnant qu’il vote blanc. Le dernier, Ernest a fait ses « humanités » chez les Jésuites, s’en est fait virer pour avoir revendu le vin de messe, organisé un trafic de cierges et dealé les hosties aux bigotes peu regardantes de la paroisse. Il en a gardé néanmoins le goût du secret, de la dialectique et de la casuistique. Il est devenu le roi de la transformation vestimentaire et comportementale. La semaine, il peut se métamorphoser, selon les circonstances en prêtre, banquier, golden boy, gentleman-farmer, industriel, maître d’hôtel, égoutier, serrurier, poète… C’est grâce à lui que les coups se montent ; il évolue dans tous les milieux avec une grande aisance. Il peut citer de mémoire Saint John Perse ce qui n’est pas permis à tout le monde, et tenir son auditoire en haleine sur la vie sexuelle des bulots en baie de Somme. Il peut tout aussi bien jurer comme un charretier avec la même grâce ! Il parle plusieurs langues et se targue à juste titre d’avoir une mémoire encyclopédique. D’ailleurs, dans ses moments de farniente, il se plonge passionnément dans le Littré comme d’autres boursicotent avec moins de retour sur investissements. À eux trois, ils comptabilisent : deux amendes pour PV impayés et un mois de prison avec sursis 57


Un encombrant trésor

pour Paulo qui, dans un moment d’égarement fort compréhensible, a répondu à l’attaque raciste d’un skinhead, lui a démoli le portrait et l’a transformé en Picasso période cubiste. Pas de quoi fouetter un chat ; de vrais professionnels à l’ancienne. Du travail d’orfèvre comme on a rarement l’occasion d’en trouver. Pas question de saloper le boulot comme ces jeunes qui ne respectent plus rien avec leurs guns et leurs méthodes de cowboys. * Ernest avait loué la boutique jouxtant la banque pour en faire une galerie d’Art, avait séduit l’une des employées du cadastre, ainsi que la secrétaire de l’architecte pour les plans de la banque, et même une employée de la banque pour obtenir le maximum de renseignements sur les « us et coutumes » de l’établissement. Il faut dire qu’Ernest était bel homme, mais entretenir trois liaisons simultanées l’avait quelque peu éreinté ; cependant le jeu en valait la chandelle ! Paulo avait volé une camionnette, l’avait maquillée en entreprise de décoration, l’avait chargée du matériel de Freddy. Il avait demandé à un artistepeintre de lui faire des tableaux à la manière des grands maîtres signés de noms « bidons ». Il s’était occupé de l’agencement de la galerie : accrochage, éclairage, faux cartons d’invitations et affiches pour 58


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la prochaine expo… du travail d’artiste ! Il fallait que cela soit vraisemblable, même si la galerie n’ouvrirait jamais ses portes… Quant à Freddy, il avait attendu et protégé ses doigts : pas question de les abîmer avant un tel casse. Il avait fait ses gammes et s'était entraîné à jouer sa partition sur le dernier modèle de coffre qu’il s’était fait livrer à une adresse fictive grâce à Ernest. Le vendredi soir, vers 19 h, les trois hommes s’étaient engouffrés dans la cave de la galerie avec tout le matériel nécessaire. Ils avaient regardé minutieusement le plan puis, sur les directives de Paulo, s’étaient mis à creuser un tunnel. Se relayant toutes les heures, ils avaient déblayé, étayé le conduit. Après cinq heures de travail acharné pendant lesquelles ils n’avaient échangé aucune parole, ils s'étaient arrêtés quand ils avaient atteint le mur de la banque. Ils avaient fait une pause pour manger : caviar et champagne pour Ernest, Maroille et Gaillac pour Paulo et Freddy qui avaient des goûts moins luxueux. Une tasse de café arrosé de Genièvre plus tard, ils avaient repris leur travail de sape. Ils avaient enlevé les briques puis étaient tombés sur une paroi métallique que Freddy avait découpée aisément. Il en avait lui-même été très étonné ! Le chalumeau porté à incandescence avait fait son office et peu de temps après, un cercle d’un mètre de diamètre s'était ouvert sur une pièce 59


Un encombrant trésor

froide… * Ils s'approchent du trésor… Paulo, le premier, se saisit d’un lingot. Quelque chose cloche ! Il est étrangement léger. Il le soupèse encore et se retourne vers ses amis, la mine déconfite. Les deux autres se rapprochent, inquiets du comportement de leur camarade, et s’emparent chacun d’un lingot. Freddy regarde son rectangle d’or sous le faisceau de la lampe. Il prend un canif et commence à gratter. Apparaît bientôt une couche tendre de marron qui s’effrite. Il la met à la bouche puis s’écrie : « Putain, c’est des lingots de chocolat, des putains de lingots en chocolat ! » Ernest s’approche des caisses de pièces, en prend une qu’il croque et chuchote : « C’en est aussi ! » Paulo, tout pâle, se sent défaillir et se laisse glisser contre l’une des caisses. Enfin, il grommelle : — Mais qu’est-ce qui se passe ? — Je crois deviner, fait Freddy. — Moi aussi… continue Ernest. Paulo.

— Mais quoi ? C’est quoi ce bordel ? s’écrie

— T’as encore confondu ta droite et ta gauche, ça faisait longtemps que ça t’était pas arrivé. On n’est pas dans la banque, on est chez le 60


Un encombrant trésor

chocolatier de l’autre côté de la galerie, répond Freddy. rire…

Un silence se fait puis tous le trois éclatent de *

Le surlendemain, les manchettes de journaux relatent le casse incroyable d’un chocolatier à qui l'on a volé quatre cents kilos de chocolat. La police est circonspecte et se demande qui a pu faire un coup aussi élaboré pour du chocolat. Elle est sur les dents, car c’est une injure à la logique… Aucun indice n’a été laissé par les audacieux cambrioleurs. Pas une once de début de piste… L’enquête s’avère difficile et les médias font leurs gorges chaudes de cet exercice de style : « Casse incroyable chez un grand chocolatier », « la police est chocolat », « Pas de chocolat à se mettre sous la dent pour la police », « De fins gourmets s’emparent de 400 kilos de chocolats », « Pas de crise de foie chez les truands »… Paulo repose le dernier quotidien sur la pile de journaux qu’Ernest a achetés il y a à peine une heure au tabac de la Rue des Malfrats. Il réfléchit puis dit : — Bon, les flics pédalent dans la choucroute… loin d’être mauvais pour nous ! Ils ne vont pas envoyer leurs plus grands limiers pour quatre cents kilos de chocolat, aussi succulent soit-il ! 61


Un encombrant trésor

— C’est vrai… Ces pauvres petits sont perdus, mais ils ne sont pas bêtes : quand ils vont voir tous les moyens utilisés, toute cette organisation, cette logistique pour quatre cents malheureux kilos de chocolat ! Ne t’en fais pas : ils savent bien que de l’autre côté de la galerie se trouve la Banque avec ses coffres encore pleins… Ils vont faire des recoupements, répond Ernest. — Oui, mais de là à remonter jusqu’à nous ! On n’a laissé aucun indice comme d’habitude… Et en ce moment les poulets ont d’autres chats à fouetter, avec la sécurité du congrès sur la paix au Proche-Orient qui va se dérouler dans une semaine, précise Paulo. — Oui, je suis d’accord avec vous deux, coupe Freddy. On est des professionnels, pas de danger que la flicaille remonte jusqu’à nous… On est même pas fichés, et de là à relier ce casse à d’autres affaires non résolues… il y a de l’eau qui aura coulé sous les ponts. De toute façon, comme on change de mode opératoire à chaque fois, pour nous retrouver, il leur faudra beaucoup d’hommes et de moyens qu’ils n’ont pas... Non, non, ce n’est pas ça qui m’embête… — C’est quoi, alors ? demande Paulo. — Le chocolat, répond Freddy. — Oui, le chocolat… eh bien qu’y a-t-il ? fait Ernest intrigué. — Qu'est-ce qu'on va faire du chocolat ? 62


Un encombrant trésor

— Bonne question ! se marre Paulo. — Je me demande même pourquoi on l'a embarqué. — La force de l'habitude, sans doute, ajoute Paulo en rigolant. — J’ai peut-être une idée… On fera en même temps une bonne action, chuchote de façon énigmatique Ernest. Les deux « Raconte » !

autres

s’approchent

de

lui :

* La mère supérieure de l’orphelinat « SaintPaul » est surprise de recevoir Monsieur le Comte de la Rapine, ce beau matin dans son cloître. Un monsieur charmant, distingué, très « vieille France » qui, dans un langage châtié lui explique le but de sa visite : il a quatre cents kilos de chocolat à distribuer aux orphelins et comme il ne peut pas effectuer cette année son pèlerinage habituel à Saint-Jacques-deCompostelle à cause de rhumatismes récurrents et handicapants, il envisage de confier les confiseries à la mère supérieure de l'orphelinat Saint-Paul pour qu'elle en dispose à sa place. Il est accompagné de son chauffeur Jacques, qu’il présente à la mère supérieure comme une ancienne âme égarée qu’il a ramenée dans le giron de 63


Un encombrant trésor

la Foi. La religieuse est agréablement flattée de rencontrer un homme si pieux. De plus, c’est encore un très bel homme mais la sœur efface rapidement cette pensée qui la fait rougir. Jacques ouvre le gigantesque coffre de la Rolls rouge et commence à décharger les cartons de chocolat. Le Comte ouvre un des cartons et présente la « marchandise ». La mère est aux anges, elle remercie vivement le Comte et l’invite dans son bureau pour boire le thé. L’homme pose poliment de nombreuses questions sur les magnifiques toiles qui ornent les murs du couloir menant au cabinet de travail. La religieuse est ravie de lui présenter un petit Rubens qui est le clou de la collection, parmi d’autres petites merveilles dont elle n’a aucune conscience de la valeur. Le Comte s’étonne de l’absence de signal d’alarme et de surveillance. La sœur le rassure : personne n’est au courant pour le Rubens et les autres toiles ne sont, selon elle, que de vieilles croûtes de la Renaissance et du Moyen âge. Le Comte fait rapidement le calcul : la totalité se monte à plusieurs millions d’euros… Quand ils repartent sous les bravos des sœurs et des enfants, le Comte se confie à Jacques : — Je pense que nous reviendrons bientôt… Ce cloître est intéressant à plus d’un titre. Jacques sourit, en fixant monsieur le Comte qui commence à enlever sa perruque et sa barbichette. 64


Un encombrant trésor

La mère supérieure n’a jamais fait le rapprochement entre le vol audacieux et gratuit chez ce grand chocolatier parisien et l’arrivée du Comte. Les sœurs ne regardent jamais les informations, elles préfèrent regarder les dessins animés avec les enfants. D’ailleurs, le chocolat fut vite dévoré par les petits pensionnaires de l'orphelinat, en trois semaines, ce qui a valu quelques crises de foie. Les emballages ont été brûlés dans la grande chaudière par sœur Noémie, responsable du chauffage. Il n'est vite plus rien resté du délit. Un vol parfait en quelque sorte.

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Un chagrin ordinaire par Macha Sener

Une heure après sa douche, Henri est toujours devant son miroir. D'un peigne hésitant, il essaie de coiffer ses cheveux grisonnants. Raie sur le côté... non, l'autre côté... Véronique le préférerait-elle aujourd'hui avec la raie au milieu ? Il paraîtrait peutêtre un peu plus jeune, un peu plus à la mode. Henri a le cœur battant. Comme à un premier rendez-vous avec elle. Comme à chacun de ses rendez-vous avec elle, tous les ans depuis presque trente ans. Il jette un regard inquiet vers la console près de la porte. Oui, la boîte de chocolats est bien là. Surtout ne pas l'oublier avant de partir. Il va rejoindre Véronique. Sa chérie depuis toujours. Déjà du temps des couettes et des culottes courtes, Henri n'avait d'yeux que pour elle. Et tristement il repense que, déjà, elle lui préférait quand même la compagnie d'autres garçons. Avec eux, elle se moquait des bégaiements émus d'Henri, garçon trop ordinaire pour la petite fille délurée et aven67


Un chagrin ordinaire

tureuse qu'elle était. Mais elle acceptait les carrés de chocolat qu'il lui donnait à la sortie de l'école. Presque chaque jour, Henri lui tendait son présent, après avoir couru comme un fou pour arriver à temps, trop essoufflé souvent pour prononcer un seul mot. Véronique prenait le chocolat en minaudant, le portait à sa bouche dans un demi-sourire... image magique, son trésor. Il se serait damné pour un sourire de Véronique ! Quand elle était de bonne humeur, il raccompagnait la petite fille de l'école jusqu'à chez elle, ce qui lui permettait de reprendre son souffle petit à petit et de lui dire quelques mots, de lui demander ce qu'elle avait fait de sa journée, de la voir un peu plus longtemps, de recevoir un nouveau sourire... Ça, c'était si elle était de bonne humeur ! Et si elle n'avait pas déjà un autre cavalier, un de ses compagnons de classe, avec qui parfois elle partageait sous le regard d'Henri les carrés de chocolat qu'il venait de lui donner, avant de disparaître en éclatant de rire avec cet autre chevalier servant à son bras. Henri enfile sa veste, vérifie minutieusement le contenu de ses poches : l'argent pour l'autobus, ses papiers d'identité, ses clefs. Il prend aussi sous son bras le journal d'aujourd'hui, pour faire la lecture à Véronique, et surtout, bien sûr, la boîte de chocolats. 68


Un chagrin ordinaire

En tournant la clef dans la porte, il se souvient de Véronique, quelques années après l'école communale. Quand elle avait sous sa robe un début de poitrine prometteur. Quand elle pinçait ses lèvres pour qu'elles soient plus rouges. Quand elle battait des cils pour les garçons qui lui proposaient une promenade en automobile. Pour ceux qui lui promettaient des bas de soie. Et ceux qui lui promettaient la lune. Pour tous les garçons ou presque. Mais pas pour Henri. Henri qui lui payait pourtant des milk-shakes au chocolat et les séances de cinéma. Ils y allaient ensemble, presque tous les jeudis après-midi, mais souvent Véronique rencontrait à la sortie, fortuitement, une autre conquête, un autre galant, et Henri faisait le trajet retour tout seul, en traînant les pieds. C'est à cette époque-là que sa mère a commencé à lui parler de Véronique en mauvais termes. À ce souvenir, Henri a un pli amer au coin de la bouche. De toute sa vie, sa mère n'avait jamais aimé Véronique. À l'époque des séances de cinéma, elle lui disait que Véronique était quelconque, vulgaire... Elle ne cessait de critiquer auprès de son fils le comportement de la jeune fille. Et plus sa mère lui faisait des reproches sur sa dévotion à Véronique, plus Henri s'accrochait à son rêve. Lui, il ne la trouvait pas quelconque ! Elle était si jolie, avec ses longs cheveux blonds et ses yeux 69


Un chagrin ordinaire

d'azur. À la fin du collège, elle ressemblait à un animal sauvage, épris de liberté, lâché dans le village pour faire tourner les têtes, pour donner le vertige, juste comme ça, parce qu'en la voyant on sentait tout ce que la Vie pouvait donner. Tout ce qui était possible, d'un coup, vous sautait au visage, et on avait du mal à rester debout. Enfin, surtout pour les jeunes de son âge, qui enviaient son invraisemblable liberté. Parce que Véronique faisait tout ce qu'elle voulait. Ses parents lui laissaient tout faire, tout oser, tout tenter. Et la jeune fille sortait le soir, allait boire dans les bars, se maquillait comme une adulte, et séchait les cours... Patiemment installé sous l'auvent de l'abri-bus, Henri préfère chercher dans sa mémoire des souvenirs plus agréables que les remontrances de sa mère et ce qui les provoquait. Ah, oui ! Il y avait eu avant. Avant la défiance de sa mère... Quand Véronique encore enfant passait quelquefois tout l'après-midi à la maison. Ses parents la laissaient après le déjeuner chez la maman d'Henri. Ils donnaient quelques pièces à la veuve pour payer le goûter de leur fille et partaient, souvent jusqu'au coucher du soleil. Ce qu'ils faisaient, où ils allaient, personne ne l'a jamais su. Mais quand Véronique n'était pas à l'école, elle était chez Henri... jusqu'à ce qu'elle soit assez 70


Un chagrin ordinaire

grande pour le fuir et chercher d'autres compagnies. Les parents de Véronique ? Henri ne parvient plus à se souvenir de leurs visages. Ils étaient tellement absents. Ils ont disparu au moment même où Véronique quittait le collège, à seize ans, pour entrer en apprentissage dans une usine de ceintures. Quelques jours après son embauche, ils lui ont dit que, puisque maintenant elle avait une situation, elle n'avait plus besoin d'eux, et ils sont partis. Comme ça. Oh, comme Henri aurait aimé être l'ami de la jeune fille à ce moment-là ! Comme il aurait aimé être son journal intime, son ourson en peluche, le confident qu'elle n'a jamais eu. Mais Véronique ne donnait rien de sa confiance ni de ses peines. Elle ne donnait que son corps, ses baisers, ses bras. À des garçons, qui ne lui rendaient rien. Déjà. Dès que Véronique s'était retrouvée seule, Henri avait voulu gagner sa vie, pour lui aussi avoir une situation, mieux payée, qui lui permettrait de faire une proposition de mariage à la jeune fille. Mais sa mère ne lui avait pas permis d'arrêter ses études. Il n'avait que dix-huit ans, son bachot en poche et sa mère le voyait promis à un brillant avenir, d'avocat ou de notaire. Alors elle l'avait envoyé à la capitale, en faculté de droit, logé en cité universitaire. Loin du village. Dans sa petite chambre d'étudiant de huit mètres carrés, Henri rêvait de Véronique, et chaque fin de semaine, 71


Un chagrin ordinaire

quand il rentrait chez lui, il demandait de ses nouvelles à sa mère qui, les lèvres pincées, lui reprochait de s'inquiéter plus pour une petite roulure que pour sa propre mère. Henri s'est arrêté de parler de Véronique à sa mère. Il allait la chercher le samedi soir dans tous les bars du village. Il la regardait de loin et, parfois, se hasardait à lui parler, lui proposait de la raccompagner. La jeune fille lui répondait du bout des lèvres. Oui, elle allait bien. Oui, elle gagnait bien sa vie. Oui, elle s'amusait bien. Non, elle n'avait pas besoin de lui pour rentrer. Elle avait d'autres projets. Toujours. Mais, toujours, Henri revenait, avec constance et opiniâtreté. Et Véronique le dédaignait. Il était le témoin de son enfance révolue, d'un Éden à jamais perdu, d'une innocence qu'elle ne pouvait que chercher à oublier avec ferveur. Elle voulait l'enterrer, très loin au fond de sa mémoire, avec les goûters de chocolat chaud et les petites madeleines qu'elle prenait chez lui il y a si longtemps. Quand il y avait encore un peu de chaleur dans un semblant de foyer qui était le sien, et qu'elle croyait encore être une petite fille comme les autres, aimée comme les autres par des parents comme les autres. Alors qu'elle n'était plus rien à ses propres yeux. Véronique brûlait ses souvenirs comme on brûle de l'encens, religieusement. Elle voulait qu'il n'en reste rien qu'un petit tas de cendres sur lesquelles souffler 72


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pour les faire partir loin, loin, rejoindre son père et sa mère partis nul ne savait où, quelque part à la surface de la terre. Ou peut-être au-dessous. Est-ce qu'ils étaient morts maintenant ? Étaient-ils en train de rire, de danser, ou bien de souffrir et de regretter de l'avoir abandonnée ? Elle voulait oublier les questions, les hiers, les repères, et chercher dans une chaleur humaine de passage assez de réconfort, juste pour survivre. Henri ne trouvait pas la clef. Ni du cœur de Véronique, ni de sa propre vie. Il a échoué dans ses études, trop occupé à penser à elle, et finalement est rentré comme clerc chez un notaire, où il a fait une carrière de petit gratte-papier au grand désespoir de sa mère, qui jusqu'à sa mort lui a reproché de ne rien avoir fait d'exceptionnel, d'être resté un homme ordinaire avec une vie ordinaire. Sans amour et sans réussite. À cause d'une moinsque-rien qui n'avait rien d'exceptionnel. Même s'il ne lui donne pas raison, parce qu'il a eu assez d'amour pour deux, Henri a le sentiment d'être resté en permanence à la porte de sa vie, la main sur le chambranle, à frapper et sonner pour qu'on lui ouvre, sans succès. Comme ce jour-là. C'était un dimanche. Il avait vu Véronique rentrer chez elle dans la nuit avec une petite frappe, un séducteur de bas étage, réputé pour ses activités de proxénète. La honte au front de 73


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l'avoir suivie comme l'ombre de son âme en peine, mais mû par une intuition forcenée, Henri était allé frapper chez elle le lendemain midi. Il avait tapé, sonné, tambouriné, malheureux, perdu. Et plus le temps passait, plus il en oubliait ce qu'il pourrait bien avoir à lui dire, si finalement elle ouvrait cette porte. Deux heures plus tard, assis au bas de l'escalier de l'immeuble de la belle, il pleurait encore. C'est là qu'elle l'avait rejoint. Avec un petit sourire un peu triste, elle l'avait invité à la suivre. En ravalant ses larmes, il s'était levé. Côte à côte, sans un mot, sans un contact, ils étaient allés jusqu'au café le plus proche. Véronique avait demandé un chocolat chaud, bientôt imitée par Henri. Elle avait même demandé des croissants, pour un petit-déjeuner tardif. Henri la regardait, il observait ses traits fatigués, ses grands yeux cernés, les marques du temps qui déjà apparaissaient sur le visage de la jeune fille, qui n'avait pourtant pas plus de dix-huit ans. D'un coup, elle s'était mise à lui parler. Elle avait des projets ! Elle allait partir d'ici, vivre bien, vivre loin, être heureuse et gagner de l'argent pour pouvoir se payer tout ce qu'elle voulait. Elle était décidée, elle allait accepter une proposition idéale, une chance en or, une aubaine qui n'arrive qu'une fois dans une vie. Elle avait enfin l'occasion de changer d'existence, de devenir quelqu'un, de vivre le grand amour. Tout se mélangeait. Henri ne savait plus de quoi 74


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elle parlait, mais quel était donc ce grand projet ? De quoi s'agissait-il donc ? En bredouillant, il a réussi à lui demander si elle partait avec l'homme qui était avec elle la veille au soir. Oui, bien sûr, c'était lui sa Chance, son Aubaine, son Homme, son Sauveur... Henri s'était tassé sur sa chaise de bistrot. Incapable d'avaler une cuillerée de chocolat, il l'avait vue engloutir ses trois croissants. Elle était volubile, exaltée. Un peu trop. Comme si elle cherchait surtout à se convaincre elle-même, plus que son compagnon d'enfance dont finalement elle ne savait plus rien et qui ne lui importait pas. Elle ne se confiait pas, elle faisait l'éloge de sa nouvelle idée, d'une lubie stupide qui sonnait de plus en plus faux. Il n'avait pas réussi à placer un mot de plus, elle s'était déjà levée. Dans ce dimanche de juin, elle rayonnait, malgré la fatigue et la tristesse qui ne la quittaient plus depuis bientôt deux ans. Le soleil jouait avec ses cheveux blonds, elle riait de ses grands yeux clairs. Elle avait rendez-vous avec son destin. Le galant était arrivé aussi, au volant d'une décapotable odieusement rouge. Henri avait vu Véronique virevolter en sortant du café, elle qui pour un instant avait été presque proche, voilà qu'elle lui échappait déjà, encore une fois. D'un petit signe de la main elle l'avait salué, juste avant que le bolide brûle l'asphalte dans un crissement de pneus frénétique... 75


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Maintenant, chaque année il vient la voir, avec son petit ballotin de chocolats et le journal du jour. Depuis presque trente ans. Il passe la porte du cimetière. Troisième allée à droite...

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Un amour chocolat par Dominique Cano

Ils avaient skié une bonne partie de l’après-midi sur les pistes de fond balisées du plateau dominant la vallée. La vue était superbe, en dépit du soleil qui s’éternisait derrière des nuages pâles. Il faisait froid, mais l’effort réchauffait les muscles. La fin de journée s’accompagnait maintenant d’un vent piquant qui s’infiltrait entre les mélèzes et venait glacer les joues et le nez. Le plaisir de skier dans ces étendues immaculées se faisait grignoter par l’envie d’un bon chocolat chaud, brûlant même, qui descendrait en petites goulées à l’intérieur du corps et provoquerait dans les doigts engourdis serrant le bol, des picotements presque désagréables. La chaleur du breuvage onctueux monterait aux yeux et les rendrait plus brillants. Il la regarderait, face à lui enfin, des mèches hirsutes hachant son doux visage rougi par le froid et le chaud. Elle redeviendrait un instant petite fille, engoncée dans son pull jacquard trop grand pour elle, sans 77


Un amour chocolat

maquillage et le nez humide. Et une autre envie monterait en lui, celle de goûter le chocolat sur ses lèvres, de respirer ce mélange de vanille et de sueur caché au creux de son cou. * C’était il y a si longtemps ! À mille années lumières de là, Nicolas marche le long de la plage, tenant la main d’Amélie, sa fille de dix ans. Le soleil d’été caresse leur peau déjà dorée, l’eau des tropiques se meurt sous leurs pas en vagues paresseuses. Amélie lèche avec délices une glace au chocolat. Ses lèvres se sont ourlées de la gourmandise qui dégouline sur sa petite main, ses yeux pétillent d’un bonheur satisfait. Cette image, sans nul doute, a fait surgir dans les pensées de Nicolas, ce souvenir d’Elle, l’adolescente de ses premiers émois, son premier amour. * Ils avaient quoi ? Seize ans ? Ils s’étaient rencontrés lors d’un séjour de ski pour ados à SerresChevalier (Serrecheuuu, comme ils disaient). Sept jours entre copains et copines improvisés, venus de tous les coins du département du Var. Elle était la plus jolie et s’appelait Amélie, pas Poulain comme le chocolat, mais Menier, comme le gars qui dort en laissant son moulin tourner trop vite, mais sans le 78


Un amour chocolat

« U ». Elle avait les yeux noisette, les cheveux caramel brûlé et la peau laiteuse. Bref, tout était comestible chez elle, il n’y avait rien à jeter ! Au premier regard, il avait fondu devant tant de perfection. Comme c’était réciproque, ils ne s’étaient plus quittés jusqu’à la fin du séjour, ne supportant pas d’être séparés l’un de l’autre. Ce ne fut pas seulement un coup de foudre qui souda leurs âmes, mais aussi une aimantation permanente de leurs corps qui rendait à chacun la présence de l’autre indispensable, voire vitale. Ils n’étaient pas amoureux : ils étaient accros ! Ils skiaient ensemble, ils déjeunaient ensemble, ils dansaient ensemble, et la nuit, ils déjouaient tous les interdits et les précautions des monos, pour se retrouver dans une chambre inoccupée, près du grenier de l’hôtel, et dormaient l’un contre l’autre, emboîtés comme deux tuiles aux amandes. Cette passion adolescente dura jusqu’au printemps. Après ce séjour alpin, ils fuguèrent souvent, pour se retrouver et boire, les yeux dans les yeux, des chocolats chauds. C’était leur moment bonheur, celui des retrouvailles et du parfum cacaoté de leurs amours juvéniles. Aux premières chaleurs, qui viennent vite dans ces régions du Sud-Est, ils perdirent le goût l’un de l’autre, à trop consommer de chocolat et à se consumer en un amour inassouvi. Ils s’étaient épuisés à se rejoindre pour des miettes de temps, pour des copeaux de tendresse. Eux, ce qu’ils 79


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voulaient, c’était rester ensemble, toujours, se fondre l’un dans l’autre et oublier le monde. Après chacune de leurs rencontres, ils se sentaient encore plus désespérés, plus seuls, plus démunis. La colère secoua leur impuissance, s’abattit sur leur amour. À trop en souffrir, ils s’acharnèrent à le détruire pour espérer survivre. La mutation du papa d’Amélie dans une ville de Bretagne arriva à point nommé, et l’éloignement finit de désaimanter leurs cœurs fatigués. Ils s’en retournèrent à une vie plus paisible, entre lycée et copains, à se construire une personnalité, en s’opposant et s’instruisant, en s’amusant et projetant leur avenir. Nicolas finit ses études de commerce et ouvrit, contre toute attente, une pâtisserie chocolaterie où il s’entoura des meilleurs ouvriers. Il rencontra une fille de l’Est, venue en touriste sur la Côte d'Azur : Ericka Lindt. Ils se marièrent, et cette femme très vite s’avéra un être tout en angles et en préjugés, pleine de préceptes et d’organisation. Elle manquait de douceur et de volupté. Elle lui fit un enfant, pour combler son besoin de tendresse – qu’il appela Amélie, c’était une fille – et divorça pour se dégager d’un partenaire bien trop collant et fantasque. Nicolas assura seul l’éducation de sa fille et ils s’en portèrent très bien tous les deux. Il existe des génitrices indifférentes comme des géniteurs volages, des oiseaux migrateurs qui laissent 80


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sur leur passage des trésors dont ils ignorent l’inestimable valeur. Et Amélie était cette merveille sucrée qui donnait du miel aux jours de Nicolas et enrobait ses heures de petits bonheurs à savourer délicatement. Elle partageait avec lui le goût du chocolat et, depuis son plus jeune âge, improvisait des recettes de gâteaux aux parfums variés. Ses amis les plus chers étaient le pâtissier et les ouvriers qui travaillaient à l’atelier derrière le magasin. Elle aimait les rejoindre après l’école, observer leurs gestes et leur savoir-faire, et parfois mettre la main à la pâte pour les aider, un peu. Elle pestait dès qu’elle devait aller le mercredi au centre aéré ou chez sa grandmère. Nicolas et Amélie passaient leurs vacances dans les îles, au soleil, où l’air fleure bon la vanille, les épices et le sable chaud. Loin des tentations, des habitudes alimentaires, des saturations papillaires. Sous les tropiques, tout est sucré et l’on se nourrit du seul parfum des fleurs et des fruits qui poussent en abondance tout autour de soi. La nature y est généreuse et douce, le temps s’arrête et laisse les heures se dissoudre dans le plaisir et l’insouciance. Le soleil les grillait à point, les eaux tièdes les berçaient d’aise et de tendresse, les poissons multicolores réjouissaient leurs pupilles. Pendant deux mois, ils faisaient abstinence de chocolat – à une ou deux glaces près – et de confiseries, histoire de se purifier 81


Un amour chocolat

le palais, d’affûter leurs désirs et de renouveler leurs appétits pour l’année à venir. Avant tout, régénérer leur sens du goût et de l’odorat, en privilégiant les autres sens, le temps de cette retraite paradisiaque. Ils revenaient alors tout neufs, prêts pour de nouveaux défis. Nicolas concoctait de nouvelles recettes, expérimentait des compositions exotiques et surprenantes, provoquait de nouvelles envies chez ses clients fidèles et fins gourmets. C’était tout son art, car Nicolas était un vrai artiste. Sa renommée dépassait depuis longtemps les limites du canton. On le disait « Maître es-chocolat », mais on ne lui connaissait pas de maîtresse. Sa petite princesse Amélie occupait totalement son cœur, et il n’y laissait aucun espace à prendre, ne serait-ce pour un petit pois. Et cela commençait à inquiéter l’enfant, qui voyait bien qu’il manquait quelque chose à leur vie. Son papa, parfois, avait comme de la tristesse dans les yeux, si fugace qu’Amélie se sentait voleuse d’un secret bien gardé. * Et voilà qu’il suffit d’une glace au chocolat pour que le regard de papa chavire, qu’il s’envole vers un ailleurs qu’elle ignore et se perde en un souvenir inavoué. 82


Un amour chocolat

— Tu penses à quoi, papa ? — À rien, à rien, je t’assure, ma douce ! — Papa, regarde-moi dans les yeux, et ose me dire que tu n’as pas pensé à quelque chose de précis qui t’a rendu triste. — Je ne suis pas triste, Amélie, j’ai juste été surpris par un souvenir lointain qui s’était perdu et qui a resurgi sans prévenir. Peut-être le sevrage qui me joue des tours. Une envie de chocolat en te voyant manger ta glace. — Tu ne me dis pas tout… — Si, si, je… — Je suis assez grande pour comprendre qu’il se passe quelque chose de nouveau, donc je suis assez grande pour entendre ce que tu ne veux pas me dire. C’est grave ? C’est douloureux ? — Douloureux, non ! J’avais cru avoir complètement oublié cette histoire, et puis voilà qu’elle revient comme si c’était hier. — Raconte ! — Elle s’appelait Amélie. — Comme moi ? — Euuh… oui, comme toi ! C’est drôle, tu ne trouves pas ? — Arrête de me prendre pour une andouille ! Si 83


Un amour chocolat

tu m’as appelée Amélie, ce n’est pas pour rien, ou bien tu sais très bien faire l’idiot ! — Tu as raison, tu es intraitable ! Alors voilà : j’avais tout juste seize ans et… Et Nicolas raconte à Amélie l’histoire de son premier amour. La fillette pose quantité de questions et Nicolas décrit ses sentiments, ses émois et ses fugues, ses rêves et ses éblouissements. — Et vous vous êtes quittés, comme ça, parce que le papa d’Amélie devait aller travailler à Titouin les olivettes ? — On n’a rien compris à ce qui nous arrivait. On avait tout le temps besoin d’être ensemble et ça devenait fatigant et angoissant. Elle était ma drogue, et j’étais sa folie. Dès qu’on était ensemble, on s’embrassait tout le temps, on devenait boulimique l’un de l’autre : un vrai amour cannibale. En arrêtant de boire des chocolats chauds, on a commencé à moins se voir. Elle n’avait plus le même goût et j’arrivais à l’éloigner de mes pensées. Sinon, je ne travaillais plus en classe, je ne parlais plus à personne, je ne mangeais presque plus rien. Et elle non plus. — Avec ma mère, ça a été la même chose ? — Non, avec ta mère, c’était physique. Elle était belle et j’aimais lui faire l’amour. C’était comme un bonbon acidulé qu’on croque pour le plaisir immédiat. Mais les bonbons, ça donne soif, et la bouche reste pâteuse. Elle disait d’ailleurs que j’étais 84


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trop collant. Je devais être un bonbon pour elle aussi. Quand on a divorcé, elle ne m’a pas manqué, et je n’ai pas été triste. Ensuite, je n’ai plus eu envie de bonbons. — Mais tu aimes toujours le chocolat ! — Oui, et alors ? — Et tu n’aimerais pas une femme chocolat ? — Qu’est-ce que tu racontes ? Voilà que son petit bout de princesse se met à le bousculer, à lui remuer les méninges et à gommer la tiède sérénité de son âme. Où veut-elle en venir ? Que cherche-t-elle ? Sous l’alizé des tropiques, son esprit est troublé et ça, c’est inhabituel ! Si elle savait comme c’est dur à trouver une femme chocolat ! Une femme chocolat, c’est un mélange subtil, de la douceur avec un brin d’amertume pour rehausser le goût mais sans trop, sinon ça gâche la volupté du premier contact. Pas trop de sucre, ni de gras non plus. Un juste équilibre dans les saveurs et les textures. La femme chocolat est belle et épanouie, mince sans être maigre, ronde sans être molle. Elle a du corps comme les grands chanteurs d’opéra ont du coffre, elle a de l’âme qui vibre et résonne en harmonie avec les élans des autres. Elle est solide et volontaire, douce car elle connaît la violence qu’elle sait juguler, généreuse par passion et téméraire par accident. 85


Un amour chocolat

Il pense à Amélie, celle de sa jeunesse : qu’est-elle devenue ? Il l’a connue à peine esquissée, une jeune fille sucrée et acidulée, avec des tonalités cacaotées bien marquées, limite provocantes et ravageuses. Le dosage était incertain, mais il s’accordait si bien à sa propre mixture, faite d’envies et d’humeurs encore immatures. Sa décision est prise : il va faire des recherches, quitte à s’inscrire sur des réseaux Internet genre Friendscool. Il trouvera Amélie et en aura le cœur net. Il saura si ses yeux noisette et sa bouche framboise sont ceux d’une femme chocolat, et si leurs cœurs ont encore envie d’être aimantés ! Des « Amélie Menier », il en trouve des dizaines, mais aucune avec les yeux noisette. Le Net ne se révèle d’aucun secours et le déçoit. En octobre, il monte à Paris pour le Salon du chocolat, porte de Versailles. Il y tient un stand avec les autres chocolatiers de la région PACA. L’ambiance est à la fête comme tout ce qui concerne un tant soit peu le chocolat. La soirée d’inauguration se déroule sous le signe de l’opéra et tous les participants au salon y sont conviés, avec les personnalités politiques et artistiques de la capitale. 86


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C’est là, au milieu d’un défilé de femmes et d’hommes habillés de chocolat, sur des airs de Verdi, qu’il la voit ou plutôt l’entend. Une voix céleste s’élève dans le grand hall où se presse la foule des spectateurs, et autour d’elle les chanteurs, les musiciens et les figurants. Cette voix le captive, l’envoûte et le porte jusqu’à ses pieds, au bord de l’estrade, sans que personne ne lui reproche son avancée résolue. Les couturiers et les chocolatiers ont confectionné autour du corps sublime de la diva, une parure d’or et de drapés cacaotés, aux nuances délicates coulées sur des dentelles finement ouvragées. La « femme chocolat » dans sa plus majestueuse expression ! Il en reste béat, buvant ses trilles mélodieux, s’imprégnant de sa présence enivrante, baignant dans son aura de reine. Quand il peut saisir son regard, il sent se déverser en lui un torrent de paillettes dorées qui enflamment son cœur. Elle lui sourit, c’est sûr, et à la fin de sa prestation, défait un morceau de son costume au niveau du sein gauche, et tend à Nicolas ce bout d’elle en chocolat, au moment exact où elle s’incline sous les applaudissements. Il a dans les mains cette relique qui fond déjà sous la chaleur de ses doigts. Qu’en faire ? La manger, ingérer cette divine substance, faire siens cette grâce et cet enchantement ? Il se rappelle en souriant ses excès d’amours cannibales, et assume ses pulsions. 87


Un amour chocolat

C’est en se léchant encore les phalanges qu’il obtient l’autorisation de pénétrer dans la loge de la diva : son nom d’artiste est Mélie Lanvin. Le voyant approcher avec ses mains tachées de chocolat, elle lui tend une serviette humide : — Qu’avez-vous fait de mon cadeau ? — Je l’ai mangé ! — Moi qui espérais que vous le garderiez en souvenir ! — Je n’ai pas besoin de témoin extérieur pour garder en moi la douceur d’un instant. Mes sens savent me restituer les saveurs passées. Pourquoi vous appelez-vous Mélie Lanvin ? — Comment devrais-je m’appeler d’après vous ? — Amélie Menier. — Vous voilà bien renseigné. Lanvin est le nom de mon premier mari. J’ai commencé ma carrière avec ce nom et il m’a porté chance. Je le garde. Mais vous, cher Monsieur ? Quel est votre nom ? Je connais ce sourire, mais je n’arrive pas à me souvenir… — Cémoi ! — Oui, mais encore ! Je vois bien que c’est vous ! — Nicolas ! Nicolas Cémoi ! — Nicolas… mon amour chocolat ! 88


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Ce n’est donc pas un simple coup de foudre ! Tout un processus d’aimantation se met en place de seconde en seconde et électrise l’atmosphère entre ces deux êtres. Déjà leurs yeux ne se quittent plus, leurs mains se joignent et une spirale d’amour chocolat les enveloppe, les laissant seuls au monde, à déguster leur bonheur retrouvé.

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Magnésium par Jacques Païonni

Jules mâchait son chewing-gum. Il essuyait les verres, le regard vide, perdu dans ses pensées. Les clients étaient rares à cette heure matinale. Près de lui, Jane vendait les cigarettes, les journaux et encaissait les jeux de hasard. Des habitués du village étaient déjà attablés, ParisTurf ouvert et petit blanc devant eux. Ils déchiffraient les notes et avis divers des spécialistes du monde hippique sur les courses de la journée. Dehors, la pluie tombait fine et glaciale. Le macadam luisait, les passants pressaient le pas sous de grands parapluies sombres. Un jeudi banal d’hiver s’annonçait, tristounet, peut-être mélancolique. Sans surprise. C’est alors qu’il l’aperçut s’approchant. Il traversait la rue en se dirigeant vers l’entrée du bar. La pluie ne semblait pas le gêner, il était en chemise à manches courtes, sans pull, comme s’il sortait d’un nuage d’été. 91


Magnésium

Jules le reconnut immédiatement. Le jeune homme se présenta devant Jane et lui tendit un ticket à valider. Il demanda également une barre chocolatée qu’il déballa aussitôt et mordit dedans goulûment. Il paya, ressortit tranquillement pour disparaître sous l’averse, sans montrer la moindre gêne. Jules posa son torchon sur son épaule et s’approcha de Jane. — Tu as vu le type ? — Le jeune homme ? — Oui, celui qui vient de jouer et de manger du chocolat. C’est lui, le gagnant des autres fois. — Celui dont tu parlais ? Qui n’est venu parier ici que trois fois et qui a gagné le quinté à chaque coup ? — C’est lui, j’en suis sûr. Fais voir son jeu ? Elle s’écarta pour qu’il interroge la machine. Jules nota les numéros sur le dos d’un sous-bock. — Joue-moi ça ! Jane prit le carton et enregistra le jeu qu’elle paya sur l’argent de la caisse. Jules reprit sa place derrière le comptoir, un sourire énigmatique au coin des lèvres… Il était seize heures dix. La salle s’était remplie et un tohu-bohu régnait parmi les parieurs. Le grand 92


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écran était allumé, les chevaux prenaient place dans les stalles. Pour la première fois depuis cinq ans, Jules s’était figé. D’où il était, il n’entendait pas les commentateurs de la télé, aussi sa grosse voix d’ancien catcheur couvrit le désordre. — Un peu de silence s'il vous plaît ! Un vieux lui répondit du tac au tac : — Tu t'intéresses aux courses toi maintenant ? — Ouais, j’ai joué. Le silence s’installa le temps du départ, mais très vite des critiques et des réflexions plus ou moins optimistes s’élevèrent. Le brouhaha se réinstalla. Jules n’écoutait plus, il regardait le peloton de chevaux engagé dans une bataille serrée, les jockeys bariolés gesticulant comme des acrobates, les projections de mottes de terre, l’écume des naseaux… La féerie de la course le prenait. À l’entrée de la dernière ligne droite, une douzaine de chevaux pouvaient encore l’emporter. Dans le bar, les cris de rage se mêlaient aux encouragements. Mais Jules n’entendait que des noms inconnus ; Bleu du matin, Birman II, Baluche du Pont… Pour lui, seuls les numéros qu’il avait inscrits sur le sous-bock valaient quelque chose. Une clameur de désappointement manifesta le passage du poteau final. Un à un, les parieurs 93


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déchirèrent leurs tickets et les jetèrent dans les corbeilles. Seul Jules comme hypnotisé regardait les chiffres s’afficher à l’écran. Il y avait photo pour la troisième place… Il fallut attendre quelques secondes avant la confirmation des résultats. — Hey Jules ! Ça va ? — Oh Jules ? T’es tout drôle ! Il tenait son bout de carton, hébété, abasourdi. — Je… j’ai gagné ! * La somme était importante, il dut attendre le lundi pour recevoir son chèque au siège du PMU. Il prit le car devant la mairie pour rejoindre Creil et de là, le RER pour Paris. La journée était belle et s’annonçait chaude. Une arrivée inattendue et précoce du printemps. La veste sur l’épaule, il savourait un avant-goût de vacances. Il s’attendait à se trouver mêlé à une foule de gagnants. Ils n’étaient que cinq. Parmi eux, le jeune homme en chemise d’été était là, vêtu tel qu’il était jeudi dernier. Il s’approcha de lui. — Vous me reconnaissez ? Le jeune homme le dévisagea. Jules, avec sa coiffure en bataille, son nez largement épaté et ses épaules de déménageur, ne pouvait pas être 94


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confondu, pourtant le jeune homme hésita quelques secondes… — On s’est déjà vus, mais je ne me souviens plus très bien. — Le Fontenoy ! Je suis le patron ! — Ah oui, je vous remets. Excusez-moi. — Il n’a pas de mal, avec ce que je vous dois… Interloqué, le jeune homme lui sourit. — Vous me devez quelque chose ? — Ben ça ! lui dit-il en lui montrant son ticket. J’ai joué comme vous. — Allons bon ! — Je vous avais repéré, déjà trois fois gagnant. Ce n’est pas si souvent que ça par chez nous. Le jeune homme marqua un signe de contrariété, mais changea vite de faciès pour lui manifester une certaine sympathie. — Je devrais vous en vouloir, une partie de ce que vous empochez aurait dû me revenir. — Il vous en reste pas mal, et c’est la quatrième fois en trois mois. — Oui, j’ai eu beaucoup de chance ces derniers temps. — Du cent pour cent, je ne vous ai pas vu jouer d’autre fois. 95


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Le jeune homme tiqua sans perdre son sourire. À cet instant, une hôtesse s’approcha et les pria de la suivre. Une cérémonie bon-enfant dura une petite heure avant qu'on lui remette le chèque. Jules calcula qu’il y avait douze années de bénéfice dans ce bout de papier. Il le plia et le rangea soigneusement dans son portefeuille. Il se retrouva sur le boulevard, alors que le soleil brillait haut dans le ciel. Il hésita à prendre un taxi, mais ce n’était pas dans ses manières. Il allait se diriger vers le métro quand le jeune homme survint, sortant d’une boulangerie en croquant dans une pâtisserie au chocolat. — Je vous dépose ? demanda-t-il en parlant la bouche pleine. — Ça ne vous dérange pas ? — Nous sommes voisins, j’habite à quelques kilomètres de votre bar. Venez, ma voiture est au parking. C’était un coupé Mercedes. À peine en route, le jeune homme ouvrit la boîte à gants pour en sortir un paquet de bonbons au chocolat. — Servez-vous ! Jules en prit un et observa le jeune homme s’emparer d’une poignée généreuse. 96


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— Ben dites donc, vous aimez le chocolat. — Moui ! C’est nécessaire à mon organisme, je manque de magnésium. Ils roulèrent en silence jusqu’au périphérique. Jules ne pouvait s’empêcher de contempler son chauffeur, qui s’en aperçût. — Quelque chose vous tracasse ? — Bah, vous me surprenez. Vous avez une belle voiture, vous semblez à l’aise… Pourtant, quand je vous ai vu jeudi, vêtu exactement comme aujourd’hui, j’ai pensé que vous n’aviez rien à vous mettre sur le dos. C’est idiot, avec les gains de jeu, vous ne devez manquer de rien. Le jeune homme s’esclaffa. — Juste de magnésium ! Je vous rassure, j’ai d’autres vêtements, simplement, ce matin il faisait beau et je me suis habillé comme vous voyez. — Jeudi il pleuvait. — Je ne me suis pas changé pour aller jouer. Qu’allez-vous faire de votre argent ? — Je ne sais pas, peut-être acheter une maison pour mes vieux jours. Prendre quelques semaines de vacances pour visiter l’Italie. Avec ma femme on n’a pas souvent eu l’occasion de voyager. Et vous ? — Moi ? Rien. J’ai déjà trois tours du monde à mon actif, j’ai tout ce qu’il me faut pour vivre, sauf 97


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du magnésium, mais j’en trouve dans le chocolat et tant que mon foie le supportera, j’en mangerai. — Et si vous êtes en manque ? C’est grave ? — J’ai des troubles, c’est très douloureux, je perds la notion du temps. L’impression de plonger dans une spirale. J’évite autant que je peux, mais quand par accident ça m’arrive, comme ce matin, j’en profite pour passer à la caisse. — Ah ! Perdu par ces réponses sibyllines Jules reprit un bonbon. Le jeune homme alluma la radio. Ils terminèrent le voyage en écoutant de la musique. Il déposa Jules devant le bar où l’attendait un comité d’accueil. — Vous venez prendre un verre ? — C’est gentil mais je ne bois pas. Je vous laisse avec vos amis. * Le jeune homme ne revint jamais au Fontenoy. Jules reprit son torchon et ses habitudes de patron. Il embaucha un serveur, acheta l’ancienne maison du notaire, un carré de prairie et un cheval, mais ne visita pas l’Italie. Il ne rejoua jamais. Chaque matin, il partait en promenade sur son 98


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alezan. Il visitait tous les lieudits, tous les bourgs, tous les hameaux de la région, espérant retrouver la trace du jeune homme. Sans résultat. Les mois passèrent. * La Saint-Jean approchait. Dans sa promenade quotidienne, il longea la clôture d’un ferrailleur. Il pressait son cheval pour s’éloigner quand il reconnut la carcasse d’une voiture accidentée. Un coupé Mercedes. Il stoppa. Le ferrailleur était occupé à découper un châssis au chalumeau. Le martèlement des sabots attira son attention. Il n’aimait pas être dérangé quand il travaillait sur des caisses douteuses. C’est irrité qu’il déposa son masque et son matériel pour aller éloigner le raseur. Quand il découvrit le gabarit du cavalier, il rengaina sa fureur — Vous cherchez quelque chose ? — La Mercedes, longtemps ?

là,

vous

l’avez

depuis

— Trois jours, elle vous intéresse ? — Peut-être. Elle ressemble à celle d’un ami. — Ben vous tombez bien, on recherche son propriétaire. Il semble qu’il se soit volatilisé. — Comment ça ? 99


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— On a retrouvé la bagnole dans un mur à la sortie de Maison Rouge. Elle s’y est encastrée en pleine nuit. Quand les gens du voisinage sont sortis, le chauffeur avait disparu. Depuis, pas de nouvelles. — Vous ne connaissez pas son identité ? — Si, vous pensez que les flics n’ont pas tardé à la retrouver avec les plaques. En plus, il y avait ses papiers sur la banquette. Mais ils n’ont trouvé personne au domicile. — Vous l’avez ? — Ben je ne sais pas si… Jules dut prendre un air convaincant car le ferrailleur ne termina pas sa phrase et le conduisit au bureau. Dix minutes plus tard, le cheval galopait vers Boimorel. Trois constructions formaient le hameau. Trois fermes anciennement fortifiées, dont deux étaient encore en activité. Jules se mit au pas pour pénétrer dans une cour. Un chien aboya, des poules s’écartèrent. Il s’approcha d’un engin agricole et y attacha son cheval. Déjà, une femme âgée et voûtée sortait par une porte vitrée en essuyant ses mains sur son tablier. — Bonjour madame, je recherche le propriétaire de la Mercedes… — Monsieur Gesner ? J’ai déjà tout dit à la police. Je ne l’ai pas revu depuis plusieurs jours. 100


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— Je ne suis pas de la police. Je m’intéresse à lui car il m’a aidé. — Vous n’êtes pas le seul. Il aide tout le monde. Désignant la troisième maison, entourée d’un verger et de massifs en fleur, Jules demanda : — Il habite là ? — Oui, mais il sort peu de chez lui et il est souvent en déplacement. — Je peux jeter un coup d’œil ? — Si vous voulez. Méfiez-vous, il y a des alarmes partout. Jules fit le tour du bâtiment. Il ne trouva rien de particulier, juste des journaux et quelques courriers devant la porte qu’il négligea. Puis il revint sur ses pas, il regarda les enveloppes… L’une d’elles émanait d’un institut de recherche. Le laboratoire Grinh. Il l’ouvrit. Elle contenait une lettre manuscrite. Juste quelques mots d’un obscur professeur à la signature illisible disant qu’une expérience en cours n’avait pas abouti. Il était question de rats et de magnésium. D’un décalage présumé de cinq ou six jours… Abel Gesner. Il connaissait son nom ! De retour au bar, il fut accaparé par des amis et partagea un apéritif. Ensuite, il passa dans l’arrièreboutique pour trier le courrier et contrôler les 101


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livraisons. Dans un coin, les journaux invendus attendaient le collectage mensuel. Il ramassa les trois derniers numéros du « Courrier de l’Oise » et rechercha si l’on parlait de l’accident. Un article y était consacré qu’il lut sans rien apprendre de nouveau. Il allait les rejeter sur le tas quand, sur l’exemplaire du dessus, il remarqua le mot « inconnu ». C’était un journal qui datait de dix jours. Le corps d’un homme sans papiers avait été découvert au bord d’une route, du côté de Maison Rouge. * Jules fut reçu par un officier de police qui le guida vers le sous-sol, là où se trouvait la morgue. Un employé les attendait. — Le corps est prêt, suivez-moi. Sorti de la cellule de conservation, le corps était allongé sur une table. Un drap le couvrait jusqu’aux épaules. Jules le reconnut aussitôt. — C’est lui, c’est Abel Gesner. Le policier nota le nom sur un bloc. — Vous connaissez la cause de sa mort ? Tournant les pages du bloc, le policier lui lut le constat du médecin légiste : 102


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— Rupture de la chaîne magnésammine… Jules retourna à ses occupations, déconfit, déçu. * Quelques jours plus tard, il reçut la visite d’un inspecteur de police. Celui-ci lui apprit que des voisins avaient confirmé l’identité d’Abel Gesner. Il venait pour élucider un point troublant. — J’ai quelques questions à vous poser. — Je ne le connaissais pas, je l’avais juste croisé au siège du PMU, quelques mois plus tôt. Je sais juste qu’il mangeait beaucoup de chocolat, à cause de sa maladie. — Drôle d’affaire. Comment cette bagnole a-telle pu arriver dans ce mur cinq jours après la mort de son propriétaire ? Savez-vous qui aurait pu conduire sa voiture ? « Lui peut-être ? » pensa Jules.

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Du chocolat sur le divan par Ceddric Michoacan

Bonjour docteur. Oui, c’est bien moi, je suis là pour une psychanalyse. Je sais, vous êtes là pour écouter, et c’est à moi de parler, de vous raconter ma vie. Je m’assois sur le divan ? Ça va, il ne fait pas trop chaud, je ne vais pas le tacher, je n’aimerais pas fondre dessus. Allongé ? D’accord, après tout, c’est vous le spécialiste. Je commence par quoi ? Mon enfance ? Vous êtes sûr ? C’est si important que ça ? Très bien. Ça remonte à plusieurs milliers d’années. Je suis très vieux vous savez ? Je suis issu d’une civilisation antique, la grande et prestigieuse civilisation maya. Je sais, il n’y a plus grand monde qui s’en souvienne maintenant, beaucoup de gens pensent que je suis mexicain, au moins ils ont une idée de la région qui m’a vu naître. 105


Du chocolat sur le divan

Comment ? Que je sois plus précis ? Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? Ma naissance ? D’accord, mais c’est une histoire assez sordide vous savez ? On me l’a racontée quand j’étais encore très jeune, peut-être trop jeune. On trouve l’histoire de ma naissance dans le livre de la genèse maya, le Popol Vuh. Mon père, car je pense qu’on doit l’appeler ainsi, a été décapité par les dieux, et sa tête a été accrochée à un arbre. Je vous avais prévenu que c’était sordide. Je continue ? Très bien, puisque vous insistez. Un jour, une femme s’est approchée de lui, ou plutôt de sa tête, et il lui a craché dans la main. Non, cette femme n’est pas ma mère, moi je suis ce que mon père a craché. Je suis né sans mère. Je sais, c’est déroutant, mais depuis tout ce temps j’ai fini par m’y faire. Mais attendez, ça n’est pas tout, en crachant sur cette femme, mon père, ou plutôt sa tête – vous me suivez ? – l’a mise enceinte. Je sais, ça ne marche pas comme ça en principe, mais à l’époque, le fait qu’une tête coupée puisse faire des enfants en crachant dans la main d’une femme, ça n’a pas suscité plus de surprise que ça, à part peut-être pour la femme en question, je vous l’accorde. Qu’est-ce qu’elle est devenue ? Vous voulez vraiment le savoir ? Et bien, elle a eu des jumeaux. Mais le plus triste pour moi dans tout ça, c’est que dans l’histoire maya, dont déjà 106


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peu de monde se souvient, lorsque l’on parle des fils de mon père, on ne parle que de ces jumeaux, Hun Hunahpu et Xbalanque. Moi, on m’oublie toujours, et pourtant tout le monde me connaît, alors que seuls quelques passionnés ont entendu parler des deux autres. Ils ont presque disparu dans les limbes de l’histoire, et moi je suis resté, j’ai traversé les siècles. Maintenant j’ai fait le deuil de tout ça. Il faut dire que j’ai eu plus de deux mille ans pour m’y faire. Il me fallait au moins ça. En fait, j’ai eu de la chance, l’histoire m’a bien aidé. Tellement de choses ont changé depuis ma naissance que cette histoire de tête coupée n’a plus vraiment d’importance. Cette histoire a été inventée par le peuple qui m’a vu naître, mais ce peuple n’était pas éternel. En fait, les Mayas ont disparu assez rapidement. Et après leur disparition, ce sont les Aztèques qui m’ont élevé. C’est à ce moment que j’ai pu me détacher un peu de l’histoire de ma naissance. Ils m’ont donné une mère d’adoption. Pour moi c’était inespéré. Je suis devenu l’enfant de la déesse de la fertilité, et elle s’appelait Xochiquetzal, ou fleur-plume. C’est un joli nom, vous ne trouvez pas ? Je ne pouvais espérer une meilleure référence maternelle. J’avais un père et une mère. Mon père était une tête coupée, et ma mère était la plus belle des déesses. Pardon ? Non, les deux ne se sont jamais rencontrés. Et vu qu’ils ont vécu à des périodes séparées de plusieurs siècles, ils 107


Du chocolat sur le divan

ignoraient probablement jusqu’à leur existence réciproque. Quand j’y pense, pour l’époque, c’était sacrément moderne. Mais j’exagère, ce n’est pas si vieux que ça. Ça remonte à peine à un peu plus de cinq cents ans. En fait, jusqu’au quinzième siècle, malgré la rusticité et les mœurs un peu particulières de mes parents, j’ai eu une enfance et une adolescence plutôt protégée. Je suis resté dans ma région natale sans connaître de grands changements, à part la disparition des Mayas, remplacés par les Aztèques. Les bouleversements sont arrivés plus tard, alors que je n’étais qu’un jeune adolescent. C’est à ce moment que j’ai connu la guerre. Des hommes sont venus de l’autre côté de l’Atlantique pour piller nos terres et nos richesses. Richesses dont j’ai fini par faire partie. Au début, j’ai souffert du mépris des envahisseurs, un certain Christophe Colomb a même jeté mes fèves de cacao par-dessus bord parce qu’il les avait prises pour des crottes de chèvre. Et puis après quelques dizaines d’années, on a fini par m’apprécier. On m’a même apporté en Europe, et là en tout juste un siècle, j’ai conquis le continent. Je suis devenu la coqueluche du clergé et de la bourgeoisie espagnole. À l’époque, j’étais bien trop précieux pour le commun des mortels. Bien sûr, pour arriver à un tel résultat j’ai dû changer, mettre de l’eau dans mon vin, ou plutôt du sucre dans mon cacao, et même un peu de lait, et 108


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aussi de la vanille, pour les plus délicats. Comme quoi en faisant quelques efforts, on peut plaire à tout le monde. Vous ne pensez pas ? Non ? Que je continue ? Oui, bien sûr docteur, je suis là pour vous raconter ma vie après tout, pas pour poser des questions. Excusez-moi, c’est juste que j’arrive maintenant à une période de ma vie dont je ne suis pas fier du tout, alors je tergiverse un peu. Bon d’accord, je vais faire un effort, je vais vous dire ce qui s’est passé ensuite. Avec mon nouveau succès, tout aurait pu très bien se passer, mais ma popularité en Europe a eu des conséquences, de graves conséquences. J’étais devenu extrêmement précieux, et cela suscitait bien des convoitises. C’est peut-être mon destin d’être convoité, parfois jusqu’à la folie. À cette époque, le prix que les hommes étaient prêts à payer pour m’avoir était devenu beaucoup trop élevé. Les Espagnols me désiraient tellement qu’ils ont réduit les Indiens en esclavage pour cultiver mon cacao. J’étais devenu l’une des causes des souffrances de mon propre peuple, peut-être pas la principale, l’or et l’argent restaient plus précieux. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que certains Indiens, réduits en esclavage, auraient pu vivre heureux si je n’avais pas été là. 109


Du chocolat sur le divan

Non, vous avez raison, ça n’était pas que de ma faute, mais que voulez-vous, j’ai du mal à ne pas me sentir responsable, d’autant que la situation a ensuite empiré. Même après que mon peuple ait été réduit en esclavage pour me cultiver, me ramener en Europe coûtait toujours trop cher, alors il y a eu d’autres esclaves. Ils sont venus d’Afrique. Eux non plus n’étaient pas venus seulement pour s’occuper de moi. Ils travaillaient aussi dans les champs de coton plus au Nord, ou cultivaient la canne à sucre, mais ça n’excuse rien, je me suis toujours senti responsable du sort de ces pauvres gens. Et puis, même le sucre récolté par les esclaves dans les Amériques était envoyé en Europe par ma faute. On s’en servait pour masquer mon amertume, comme ils disaient. Comment aurais-je pu ne pas en avoir, de l’amertume ? Je n’étais plus qu’une marchandise, mais une marchandise dont on pouvait estimer le prix en vies humaines. Heureusement, l’histoire ne s’est pas arrêtée là, et mon destin ne s’est pas joué uniquement sur le nouveau continent. Il ne m’a pas fallu longtemps pour conquérir l’Europe, environ deux siècles seulement, mais croyez-moi, je me serais bien passé d’un tel succès. Comble de l’ironie, pendant que certains se tuaient à la tâche à l’autre bout du monde pour recueillir les fèves de cacao indispensables à ma fabrication, on me présentait sur le vieux continent 110


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comme un remède contre la fatigue. J’étais consommé chaud sous forme de boisson, mais je restais le privilège des familles royales et des habitants les plus riches des différents pays européens. Les premiers à faire profiter le reste de la population de mes bienfaits furent les Anglais, et c’est à Londres qu’on a ouvert la première chocolaterie en 1657. Je me souviens encore de la date. Depuis, je suis devenu accessible au plus grand nombre, tout en gardant ma réputation de produit de luxe. C’est assez rare et c’est une chose dont je suis assez fier. Si l’on prend comme référence mon arrivée en Europe, ce fut assez rapide pour arriver à un tel résultat. Ensuite, la révolution industrielle a apporté des procédés qui m’ont permis de prendre enfin une forme solide. Heureusement d’ailleurs, car sinon je ne sais pas comment j’aurais pu m’allonger sur votre divan sans couler. Excusez-moi, j’essayais juste de faire un peu d’humour. Bref, au dix-huitième siècle j’ai enfin pu me tenir droit, et je crois que cette période marque pour moi le passage à l’âge adulte. Depuis, je n’ai pas vraiment changé. J’ai tenté de nombreuses expériences pour varier mon image. Je me cherchais, comme on dit, et je suis assez content de continuer à me chercher. En 111


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morceaux, en barres, en poudre ; noir, blanc, au lait, aromatisé ; tout cela a été fort intéressant, mais ce ne sont là que des phénomènes de mode. Tous ces changements étaient superficiels, et en fait je suis toujours resté égal à moi-même. Maintenant, il y a toujours des gens qui cherchent à me changer, ou à me trouver de nouvelles relations. Quelle que soit la forme sous laquelle je me présente, certains ne peuvent m’imaginer seul. Ils ne me m’apprécient qu’avec du caramel ou des noisettes. Mais laissez-moi vous dire que s’il est vrai que j’apprécie particulièrement d’être accompagné de la sorte, je supporte aussi très bien la solitude. C’est d’ailleurs uniquement lorsque je suis seul que je peux révéler pleinement ma vraie personnalité, mélange de douceur et d’amertume, cassant et fondant à la fois, parfois un peu dur, mais toujours empreint d’une certaine fragilité. J’aime bien ce portrait, pas vous docteur ? C’est assez pour mon enfance ? Oui, je trouve aussi. On pourra revenir sur certains points lors de la prochaine séance. D’accord ? Et maintenant ? Vous voulez savoir qui je suis exactement ? Très bien, c’est une bonne question. Comment vous expliquer ce que je suis maintenant ? Pour commencer, je peux vous parler de mes amis. C’est important les amis, même si on ne 112


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les choisit pas toujours. Vous voulez bien ? Oui ? J’ai beaucoup d’amis. Je vous accorde que certains ne sont pas très fréquentables, mais après tout ça n’est pas de ma faute si je m’entends si bien avec eux. D’abord, il y a les riches, certains sont même très riches, c’est d’ailleurs pour ça qu’on les apprécie. Avec eux, je n’ai pas toujours des rapports très équilibrés. Souvent, ils me laissent le premier rôle, comme les cookies ou les beignets, mais dans d’autres cas, comme avec le banana split, j’ai l’impression de n’être qu’un accessoire, un fairevaloir. J’imagine que c’est normal, on ne peut pas tout le temps avoir le rôle principal. Mais franchement docteur, vous avez déjà entendu quelqu’un commander un banana split sans glace au chocolat ? Moi, je pense qu’on devrait appeler ça un chocolat split. C’est comme les gâteaux, il y a les gâteaux au chocolat et les autres, mais quand il y a du chocolat dessus, ça s’appelle un gâteau au chocolat, un point c’est tout. Excusez-moi, je m’énerve un peu, mais avec cette manie de faire de la « nouvelle cuisine » et de ne plus appeler les choses par leurs noms, on finit par s’y perdre. Et avec une histoire comme la mienne, où tant d’hommes ont souffert pour faire de moi ce que je suis, j’estime avoir le droit d’avoir mon nom sur l’affiche lorsque je suis présent dans une recette. 113


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Pardon ? Non docteur, je ne veux pas être présomptueux. Mais les calories ne font pas tout, et certaines de mes relations, même si elles sont plus riches que moi, devraient garder en tête qui je suis, et le chemin que j’ai parcouru pour en arriver là. Heureusement, j’ai des amis plus tendres et plus doux, les fruits. Avec eux, c’est toujours un peu compliqué, mais pas de la même façon. Nous nous entendons parfaitement, et ils n’essaient pas de m’utiliser comme un simple accessoire, à part peutêtre les poires, mais ça reste assez subtil pour que je ne le vive pas trop mal. La vérité avec eux, et le fond du problème, c’est que je suis parfaitement à l’aise avec tous les fruits, et c’est ça qui en énerve certains. Souvent, il m’arrive de me retrouver avec plusieurs d’entre eux dans une même recette. Salade de fruits au chocolat, fondue de fruits au chocolat, et j’en passe. Moi ça ne me gêne pas, et ça n’est pas de ma faute s’ils veulent tous être avec moi en même temps, mais vous savez comment sont les fruits, toujours à faire des histoires pour presque rien. Maintenant, mes rapports à la boisson, j’avoue que là c’est un peu plus compliqué. Certains ne m’imaginent qu’avec de l’eau froide ou du café, c’est une grave erreur. Pour les plus gourmands, je m’entends à merveille avec les vins doux ou muscats, mais c’est aux plus audacieux que je réserve mes relations avec des vins de qualité. Qu’ils aient une 114


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saveur boisée ou fruitée, je me fais un plaisir de les accompagner, tout en sachant dans de telles conditions rester à ma place. Je ne suis pas si présomptueux, et je sais me montrer discret quand j’escorte quelques grands crus. De toute façon, c’est avec mes vieux amis que j’apprécie le plus de passer mes soirées. Ils sont comme moi, forts et sucrés. Baileys, Irish coffees, avec eux j’ai l’impression de former une véritable équipe, d’être sur la même longueur d’onde. On peut savourer l’un en ayant encore en bouche le goût de l’autre. C’est quelque chose de rare et qui mérite d’être apprécié à sa juste valeur, vous ne trouvez pas ? Et puis il y a les inévitables, les classiques. Ceux avec qui il m’arrive d’être associé avant même d’être sorti d’usine. Vous ne voyez pas de quoi je veux parler ? On ne vous a jamais offert de chocolats fourrés à la liqueur pour Noël ? Pardon, j’ignorais. Je ne voulais pas vous blesser. Peut-être pour le Noël prochain ? Et puis on vous a peut-être offert plein d’autres choses après tout. Bon, je n’insiste pas. Pour finir, et comme quoi la « nouvelle cuisine » a aussi du bon, il y a mes nouveaux amis, que je fréquente depuis peu, foie gras, langoustines, lapin, sanglier, et bien d’autres. Je les accompagne volontiers quand on m’en donne l’occasion. Discret, je ne 115


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laisse cependant personne indifférent. J’aime surprendre en apportant une touche sucrée et amère à ces plats très appréciés qui ne demandent qu’à éblouir à nouveau ceux qui pensaient déjà bien les connaître. Voilà, vous savez tout sur moi. Alors, qu’est-ce que vous en pensez ? Est-ce grave docteur ? Non je plaisante. Comment ? Je n’ai pas tout dit ? Non, je ne vois pas ce qu’il y a à rajouter. Les quoi ? Les êtres humains ? Ah, vous voulez savoir quels sont mes rapports avec les êtres humains ? D’accord, je vais essayer de vous dire ce que j’en pense, mais c’est compliqué, ils sont tous si différents, à part peut-être les enfants. Contrairement à certains adultes, les enfants n’ont pas honte lorsqu’ils me consomment. C’est plutôt une bonne chose, à part pour ceux qui s’en rendent malades. D’un autre côté, c’est difficile pour eux de résister, même leurs parents me présentent à eux comme un cadeau, ou comme une récompense. Avec ça, c’est normal qu’ils m’adorent. Après, il y a les adultes, certains ont continué à m’adorer, comme quand ils étaient enfants. Dès qu’ils subissent une contrariété, je suis là pour leur rappeler de meilleurs moments : le chocolat chaud près de la cheminée en hiver, l’œuf en chocolat caché dans le jardin à Pâques, la glace au chocolat sur la plage, ou la barre chocolatée qu’ils avaient dans leur cartable à la 116


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rentrée des classes. Bon peut-être que le dernier exemple n’est pas le meilleur pour illustrer les bons moments, mais il reste quand même le chocolat au lait du matin, dont l’odeur remplissait la maison à l’heure du réveil. Vous avez remarqué qu’on dit chocolat au lait et pas lait au chocolat ? Il y a peu de gens à qui je ne rappelle pas au moins un de ces moments, et ce, malgré les années passées. C’est peut-être pour ça qu’on aime me retrouver, plus pour les souvenirs que j’évoque, et non pour ce que je suis vraiment. L’amertume, la saveur, l’onctuosité, ce sont des qualités dont je suis très fier, mais que partagent beaucoup d’autres aliments. Ce qui fait mon succès, c’est que moi, j’associe tout à quelque chose d’encore plus précieux, les bons souvenirs. Alors, qu’est-ce que vous en pensez docteur, c'est grave ?

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L'amante religieuse par Fabienne Mosiek

— C’est vrai, je ne puis le nier, d'une certaine manière, oui, il m’arrive d'être moins juste, oui, si vous voulez, je suis d'accord, je suis sévère et dure avec mes employés, mais j’ai sacrifié ma vie privée pour ce job… J’ai 36 ans, je ne suis pas mariée, je n'ai pas d'enfant et je passe le week-end avec ma mère quand ça n'est pas à terminer des dossiers ! — Quelle idée vous faites-vous donc du travail en usine ? — La majeure partie du personnel se compose d'hommes et je suis une femme, je n'ai pas le choix, ils doivent respecter et reconnaître mon autorité, à défaut, je perdrais ma crédibilité. Mes responsabilités ne sont pas moindres, soyez indulgent parce que, quoi que je fasse, quels que soient mes choix, je suis montrée du doigt, on ne décide rien sans provoquer le mécontentement… Je l'ai appris avec le temps et l'expérience et il faut trancher pour la pérennité de l'entreprise quitte à 119


L'amante religieuse

affronter de véhémentes réactions. Je vieillis, je le sens, je fatigue et je n'ai pas le droit de faiblir. La sidérurgie ne se porte pas mieux que moi, ce milieu est ingrat et les actionnaires sont exigeants. Je ne connais pas d'autre remède que cette guerre impitoyable menée contre la concurrence, pour décrocher les commandes qui maintiennent les emplois. J'ai suivi une formation d'ingénieur, j'ai travaillé sur le terrain de nombreuses années avant de prendre la direction de l'entreprise, il y a de cela quatre ans. Je connais la pénibilité des tâches et les risques auxquels sont exposés les ouvriers, malgré les normes de sécurité, je connais tout cela, mais nous devons respecter les calendriers des commandes coûte que coûte. Je subis quotidiennement la grogne sociale dont les syndicats se délectent pour me déstabiliser. Je ferme les yeux, parfois, il m'arrive de les ouvrir à moitié, quand je ne peux plus faire autrement. Avez-vous d'autres questions ? Soumettez-moi votre article avant de le faire paraître ! Merci. — Je vous suis reconnaissant de m'avoir accordé cette interview, madame Kaniewski, et je ne manquerai pas de vous faire parvenir la maquette avant publication bien entendu. Au revoir, madame et merci encore.

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L'amante religieuse

Sergio Pascuale est un rat de bibliothèque, son plus grand plaisir est de fouiner dans les piles de bouquins oubliés dans les greniers ou les caves et de partir à la recherche de l'objet rare sur les brocantes… Cet homme d'une cinquantaine d'années vit seul depuis le décès brutal de son épouse. Ses enfants se sont installés en région parisienne tandis qu'il a préféré demeurer là où il se sent chez lui. Ici, tout le monde le connaît, toujours disponible et charitable, il n'hésite pas à rendre service et met son expérience et ses connaissances de représentant syndical à la disposition de ses concitoyens méconnaissant leurs droits sociaux et professionnels. Il occupe le poste de contremaître électricien à l'usine que dirige Anna Kaniewski. L'acier en fusion est transformé en bandes de plusieurs mètres de long destinées à d'autres structures industrielles qui les retravaillent avant de leur donner une destination définitive. La chaleur qui émane des fourneaux est insupportable et les ouvriers se relayent en permanence. Sergio encadre une équipe d'électriciens qui pourvoit au bon fonctionnement des installations qui seraient paralysées en cas d'interruption malheureuse de la production. Les congés approchent et le repos est attendu, voire indispensable. Malgré le capital versé par 121


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l'assurance-vie de Jeanne, Sergio n'a pas modifié son train de vie. Il a placé cet argent et se contente d'une existence simple, bercé par ses souvenirs. Il se rend régulièrement au cimetière, la tombe est fleurie toute l'année. Jeanne était très appréciée, bénévole, elle consacrait son temps à la paroisse. Cette femme dévouée et douce avait le cœur sur la main. Elle fut emportée par une rupture d'anévrisme un triste matin de printemps.

Les ombres du cimetière Anna se complaît dans une forme d'austérité quotidienne où le travail règne en maître et détermine toutes les orientations. Son père succomba à un infarctus alors qu'elle n'était qu'une enfant et depuis, elle se recueille au minimum une fois par semaine sur le caveau de famille avec sa mère. Le cimetière renferme bien des mystères ; en effet, chaque stèle est étrangement entourée de vies protégeant leurs secrets. Sergio avait déjà remarqué la présence de ces femmes intégrées au décor, à chacune de ses visites et notamment, leur manière de se déplacer : la plus petite et sans doute la plus âgée donnant l'impression de s'appuyer voire de ne tenir qu'au bras de la plus jeune. Leurs tenues vestimentaires ne permettant 122


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aucune surprise, on aurait dit les ombres fidèles au cimetière, les gardiennes du silence et de la mémoire. Un beau jour, poussé par un élan de curiosité, il s'approche suffisamment pour lire l'épitaphe : à mon tendre époux, à notre père tant aimé, Paul Victor Kaniewski, parti beaucoup trop tôt… Ce nom aurait pu évoquer celui qu'il entend fréquemment dans les couloirs de l'usine, mais il ne fait pas le rapprochement… il est submergé par sa douleur et celle qu'il devine chez ces deux femmes à les voir traîner les pieds sur les gravillons des allées qu'elles connaissent par cœur. Les semaines s'écoulent, l'attente du rendez-vous pimente le quotidien de Sergio qui s'intéresse de plus en plus à cette mystérieuse silhouette longiligne qui soutient l'autre. Le mois de juin éveille les sens, la fête foraine bat son plein. Sergio se rend au cimetière plus tôt dans la journée, il a promis d'assister au concert de l'harmonie municipale. Il marche sans réfléchir en longeant les palissades, le regard ne fixant aucun point particulier de l'horizon jusqu'au tournant révélateur, le coin de rue habituel et si inattendu où le nez à nez avec la belle inconnue occupée à assister la vieille dame se produit. À droite, non à gauche, un pardon, et il croise la profondeur d'un regard une fraction de seconde, 123


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juste assez pour en être transpercé et bouleversé… Anna se fait discrète à l'usine, elle délègue la gestion du personnel et des conflits à son bras droit, Jean-Michel Petrus, d'une stature imposante et dont l'efficacité n'est plus à démontrer. Une fois n'est pas coutume, elle a décidé de souffler, de s'accorder une trêve, après tout, la période est calme et l'offre et la demande s'entendent plutôt bien… Son teint pâle a besoin de soleil…

Les ombres du Nil Sergio a participé à une loterie, il a remporté une croisière sur le Nil. Pendant son absence, les voisins s'occuperont de Bill, le fox-terrier qui lui tient compagnie. Les valises sont prêtes, un taxi vient chercher Sergio pour le déposer à l'aéroport, il donne quelques dernières recommandations et une clef aux voisins puis s'installe dans cette sombre Mercedes dont le volant enrobé d'un cuir usé est habilement tenu par un sexagénaire aux histoires inépuisables… mais Sergio ne l'entend pas, il est loin, il pense à cette femme étrange dont il s'éloigne physiquement… Il aurait aimé la présence de Jeanne à ses côtés, à l’occasion de ce voyage prévu pour deux mais qu'il entreprend seul parce qu'elle en fit un autre sans retour. La course, qui aurait pu paraître interminable, 124


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semble au contraire bien rapide à Sergio confortablement assis au fond de la banquette, occupé à regarder, à moitié assoupi, les paysages défiler sans véritablement les voir. Le véhicule s'arrête, juste le temps de récupérer la valise dans le coffre. Sergio se penche, son regard ébloui par les rayons du soleil est brusquement attiré par une femme vêtue d'une longue popeline claire qui pénètre à l'intérieur d'une parfumerie. Il chausse ses lunettes en pensant que son esprit lui joue des tours, il doit rêver, il a somnolé durant le trajet ce qui a pu affecter sa perception de l'environnement. Cette femme ne saurait être celle qui hante ses pensées et qu'il rattache au cimetière ; non, il s'agit d'une méprise et la raison l'emporte, mais cette vision relance une image obsessionnelle qui lui ferait presque regretter le rendez-vous manqué autour d'une tombe. L'avion décolle pour atterrir à Louxor d'où partent les bateaux qui naviguent jusqu'à Assouan. La température est élevée, des boissons rafraîchissantes sont distribuées avec le programme des réjouissances ainsi qu'un plan du bateau. À Louxor, il est prévu de visiter les vallées des Rois, des Reines, des Nobles, des Artistes, les temples, le musée... À bord, les animations sont organisées : des soirées costumées et de danse orientale ainsi que des spectacles de derviches tourneurs... Les touristes peuvent emprunter une montgolfière et survoler la 125


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vallée des Reines, les colosses de Memnon et les villages typiques... Sergio embarque pour une huitaine de jours de magie au pays des pharaons… Il s'agit d'un dépaysement total pour ce contremaître qui n'est jamais sorti de ses livres. Le temple d'Hatshepsout est une première et fantastique approche du pays, et bien que le souk très oriental de Louxor regorge de babioles sans grande valeur Sergio se laisse tenter par quelques premiers souvenirs qu'il déniche et négocie : une boîte incrustée de nacre, un flacon à parfum et un cendrier en albâtre. Son attention est attirée par des formes féminines cachées sous une djellaba, il suit cette étrangère des yeux presque machinalement, comme si un détail la distinguait du reste des badauds et commerçants. Il s'en approche discrètement jusqu'au moment où elle se retourne et croise son regard. Il est confus, comme pris de malaise, il reconnaît cet iris clair abrité par de fines paupières, qui s'estompe dans la foule comme par enchantement. Les pyramides protégeraient davantage de légendes et d’histoires fantastiques, Sergio est perplexe, comment un délégué syndical aussi cartésien peut-il se laisser convaincre par ses hallucinations ? Le séjour se poursuit agréablement, l’appareil photo est largement amorti… 126


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La dernière soirée est organisée à bord, la salle de réception est magnifique et brillante comme un palais des mille et une nuits. Rien n'a été laissé au hasard, le buffet est somptueux... Les danseuses offrent un spectacle de toute beauté. Pour l'heure, Sergio s'est transformé en esclave et déguste ce vin égyptien en trempant son pain dans les mezzes, il y prend goût, toutes les saveurs sont au menu, la musique, les odeurs, les costumes, il est plongé dans un univers de toute splendeur et dont la majesté lui fait oublier la chaleur de l’acier en fusion. Vers minuit, un feu d'artifice éclate sur le pont. Dans la pénombre, Sergio aperçoit Cléopâtre qui semble le dévisager. Il hésite un instant puis, sous l'effet de quelques verres d'alcool, ose s'avancer vers la belle inconnue. Au même moment, les spectateurs attirés par le bouquet final s'interposent et le bousculent, il perd l'équilibre, se redresse en cherchant désespérément la reine d'Égypte qui s'est mystérieusement évaporée. Fatigué, il décide alors de gagner sa cabine et s’endort rapidement. Le lendemain est consacré aux adieux, il faut plier bagage et revenir à une réalité où les tombes sont bien différentes des pyramides, Sergio doit retrouver Bill, ses amis, son travail et le cimetière où il s’adressera à Jeanne avec l'espoir de la visite de deux ombres fidèles à cet endroit, dont les couleurs du gris se mêlent aux fleurs. Alors que ses paupières essaient de résister mais 127


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que sa tête se fait de plus en plus lourde, Sergio revoit toutes ces images, les silhouettes qui ne se rattachent à rien de bien concret et qui donnent l'impression de flotter : une popeline vert pâle, le souk, le cimetière, Cléopâtre. Elles se rejoignent, se séparent, effectuent une danse comme autant de flammes quand un crépitement vient l'extirper des songes endiablés... son voisin vient de déballer une plaque de chocolat que Sergio examine en ouvrant les yeux… il en accepte un carré avec plaisir… sans vraiment chercher d'explication aux égarements de son imagination. Il sait qu'il poussera bientôt la grille du cimetière et éprouvera cette fascination qu'il s'efforce d'apprivoiser. L'avion atterrit et un taxi conduit cette fois par une femme ramène Sergio jusqu'à sa porte. Bill, qui a senti le retour, se précipite à l'extérieur pour lui faire la fête, il bondit et se met à sauter en gémissant de joie autour des jambes du maître prodigue. Sergio salue puis remercie Maria et Louis qui ont eu la gentillesse de prendre soin de Bill et des plantes de Jeanne et il défait sa valise avant de programmer la lessive et d’ouvrir son courrier. Il découvre des factures et le journal du syndicat, quelques publicités... Il regarde songeur les notes à régler, pas grand128


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chose juste des sommes qu'il trouve bien dérisoires aujourd'hui. Il en avait bavé pourtant pendant de longues années, à tirer le diable par la queue, à compter pour que les enfants ne manquent de rien. Il n'avait jamais entendu Jeanne se plaindre. Elle avait été heureuse auprès de cet homme pudique et prévenant dont les gestes savaient l'émouvoir et étouffer les misères matérielles. Elle pouvait se priver de tout, mais pas de lui… non pas de lui, et elle était partie. Il prépare l'enveloppe destinée au chèque en laissant couler une larme, l'argent qui n'est plus un problème pour lui n'est que piètre consolation. Il fait le tour de la maison qui respire la propreté, Maria est une perle, il peut s’occuper tranquillement des emplettes avant de se rendre au cimetière avec un énorme bouquet et un voyage à raconter à Jeanne. Le supermarché est à deux pas, et le fleuriste à cinquante mètres de l'entrée principale du cimetière. Il déambule, plus triste que jamais, dans les allées qui séparent les tombes et s'adresse enfin à Jeanne en déposant la gerbe sur le marbre brillant. Il tourne légèrement la tête mais ne voit rien, pas une seule âme qui vive, pas une ombre, il est seul au milieu d'une population éteinte qu'il caresse des pieds à chaque nouveau pas. La solitude prend tout son sens à cet instant précis… 129


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Anna Anna est à Rome pour trois jours encore. Le soleil est au rendez-vous et lui murmure les secrets de la cité de Romulus et Remus. C’est la première fois depuis très longtemps qu'elle s’accorde une pause. Elle est assise à la terrasse d'un bistrot non loin du Panthéon où son regard se perd sur la gigantesque coupole. Elle a laissé refroidir le café, tant pis, elle en commande un autre, pensive… Elle examine alors les mouvements bien étrangers de ces personnes qu'elle ne connaît pas et qui s’agitent autour d’elle. Un enfant pleure, il a laissé tomber une énorme glace italienne. La divine maman s'active à débarrasser le maillot de la crème au chocolat qui l'a envahi et le papa attendri s'attache surtout à photographier la scène en souriant. Anna semble fondre à la même vitesse que la glace qui se répand sur les pavés, elle saisit un mouchoir en papier, s'acquitte de la note et se lève. La visite du Panthéon ne va plus tarder. C'est le seul monument demeuré intact et dont l'architecture est classique. Les images sont impressionnantes et riches en émotion autant que la découverte du Colisée qui s'ensuit et qui clôture le voyage au cœur d'une Histoire, de ses croyances, de ses légendes et mythes. Les vacances touchent à leur fin, Anna s'applique à ranger ses vêtements dans la valise après les avoir 130


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soigneusement pliés, en déplorant presque son éternel souci de perfection dans les actes les plus anodins. Après tout, rien ne permet de différencier le linge, celui qui est destiné au lavage, de l'autre qui n'a pas été porté ; on les croirait encore marqués par la chaleur du fer à repasser. Pourquoi cet acharnement à donner un ordre systématique à chaque chose et enfin, pourquoi attacher autant d'importance à l'étoffe sans vie d'une garde-robe régulièrement renouvelée ? Elle pense à cette jeune maman et au Tee-shirt du bambin souillé par le chocolat. Elle finit par écraser la valise encombrée de souvenirs pour réussir à la boucler. Son âge ne lui permet plus d'attendre trop longtemps, la venue d'un enfant ne s'improvise pas, elle le sait. Bien sûr, il existe des moyens qu'elle envisage parfois : l'adoption, mais il faut en déposer une demande complexe, se préparer à attendre et à se déplacer, ou l'insémination à partir d'un donneur anonyme, la quête d'un géniteur et pourquoi pas d'un mari ? Les doutes l'assaillent de plus en plus fréquemment, il lui faut cependant faire un choix. Cette semaine de réflexion touche à sa fin, il est indispensable pour elle d'aborder son avenir en toute quiétude loin des réalités professionnelles. Anna s'est tellement impliquée dans son travail qu'elle a oublié de vivre, si quelques hommes ont pu 131


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l'approcher, elle n'a pas su les encourager à rester faute de n'avoir pas su se débarrasser de la main de fer cachée dans son gant de velours. * Jean-Michel Petrus a paré au plus urgent et assuré l'intérim au mieux. Anna apprécie la collaboration de cet homme de confiance. La grogne sociale est latente, les salariés préparent une rentrée forte en mouvements de grève si les augmentations de salaires ne s'inscrivent pas à l'ordre du jour de la prochaine rencontre avec le patronat. Le pouvoir d'achat régresse, les factures augmentent et le milieu ouvrier ne prétend pas se faire oublier bien au contraire, il se fera entendre en paralysant la production. Anna est prise entre deux feux, les actionnaires qui font peser la menace de délocalisation et les revendications d’un personnel qui réclame une plus large distribution des bénéfices. La tâche s'annonce particulièrement difficile. Les esprits enflammés seront peut-être revenus à la raison et au calme après l'été qui revêt le caractère d'une trêve bénéfique et attendue par tous, mais qui permet également et indiscutablement d'aborder les événements avec davantage de combativité. Anna ressent l'envie de se retrouver seule, comme une nécessité de poursuivre la réflexion menée pendant cette semaine romaine. 132


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Elle ne prend pas le temps de défaire ses bagages, tout juste celui de déposer sa valise dans l'entrée de l'appartement et entame une marche de trois kilomètres. Il fait beau, le fond de l'air est doux, les rues sont désertes… le linge sèche, accroché aux cordes qui suivent les allées des jardins toutes cimentées et marquées par la chaux. Une odeur de café s'échappe des cuisines, des effluves de simplicité émanent des habitations ouvrières qui se sont greffées autour de l'usine pour former des cités uniformes. Anna n'y avait jamais réellement prêté attention jusqu'à ce jour, en dépit de ses origines sociales qui auraient pu lui rappeler les ambiances chaleureuses des corons. Elle soupire… Elle a mené sa carrière en oubliant le plaisir de s'allonger sur l'herbe et celui de humer la terre. Elle se reprend et hâte le pas. À l'entrée du cimetière, une mère et sa fille d'une quinzaine d'années emplissent des brocs d'eau près du bac accueillant des fleurs fanées, une mine d'or pour les amateurs de boutures naissant de l'humus oublié. Le cimetière est devenu le lieu de vie, celui des regards compatissants, où les fleurs prennent racine sous les gravillons blancs. Un endroit de retrouvailles et de conversations intimes étrangères aux préoccupations professionnelles. La vision du monde est tellement différente une fois que l'on a poussé cette grille de ferraille grinçante et lourde. Au centre, une 133


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immense croix supportant le Christ a été dressée, au pied de laquelle s'étalent quelques compositions artificielles déjà anciennes. Anna s'avance, la tombe qui abrite son père est entretenue, elle remarque une plante fraîche qui se distingue des autres, une violette éclatante. Elle se penche, une carte de visite a été glissée sous le pot, elle la ramasse et découvre ces quelques mots étranges et sans signature : « Je vous ai croisée au tournant de la vie, je vous ai trouvée élégante et divinement parfumée, comme ce pourpre velours qui illustre ma pensée. » Anna sourit, persuadée que ce message ne lui est pas adressé, elle examine les alentours, mais rien ici n'est à même de lui permettre de comprendre ce témoignage d'intérêt tellement inattendu. Elle conserve la carte dans son sac puis apaisée, décide de rentrer. Elle emprunte sans le savoir le trottoir du tournant de la vie, ce fameux coin de rue, le point d'intersection de deux mondes réputés pourtant parallèles… un non-sens qui semble faire pétiller les yeux d'une âme qui retrouve ses vingt printemps. Les vacances sont terminées, le collier s'annonce plus lourd que jamais. Le comité de direction se réunit dès lundi, l'annonce de la délocalisation est imminente et avec elle, les licenciements, Anna a reçu le fax redouté. Les décisions les plus graves sont prises dans la plus 134


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grande discrétion, il va falloir faire preuve de diplomatie. La gestion de l'unité n'est pas mise en cause, les profits sont ailleurs, des postes de même valeur seront proposés aux cadres au sein du groupe. Le mécontentement était déjà menaçant en juin, il va falloir composer avec un ensemble de facteurs économiquement fragiles et se préparer à de vives réactions. Le paysage s'assombrit, la vie n'est pas ce long fleuve tranquille espéré, le courant, les remous, les crues n'épargnent personne. Kaniewski, c'est le nom le plus impopulaire qui circule dans les couloirs de l'usine depuis trois mois, c'est aussi celui qui reçoit des hommages et des fleurs… Sergio en a pris conscience malgré lui, dès le début de la situation conflictuelle qui règne dans son entreprise, et son statut de représentant syndical le place aux premières loges. Il faut négocier les départs au mieux, la fermeture de site est décidée, les manifestations houleuses des derniers mois n'ont rien réglé, la décision est prise.

Le dessert Anna s'est habituée aux cartes parfumées, à la prose attentionnée d'un inconnu... C’est le jour de la traditionnelle visite au cimetière, Anna soutient sa mère fatiguée. Les femmes s’arrêtent devant la tombe où Anna ramasse, discrètement, une petite enveloppe 135


L'amante religieuse

dissimulée derrière un vase de marbre. En se redressant, elle aperçoit un homme à une cinquantaine de mètres qui s'apprête à quitter les lieux, mais qui semble aussi s’intéresser mystérieusement à elle. Il s'éloigne en pressant le pas, passe la grille et disparaît à l'angle de la rue. Anna, poussée par la curiosité lui emboîte le pas pour s'assurer de la direction qu'il choisit puis elle rebrousse chemin. Une fois rentrée, elle se munit d'un ouvre-lettres et prend connaissance de ce nouveau message différent des autres : « Rejoignez-moi à l'hôtel de la Place à 19 heures, chambre 21 » Anna hésite, déambule, perplexe et perturbée, de la chambre au salon en passant par la salle de bains. « Un rendez-vous et qui plus est, dans un hôtel, c'est inconvenant et déplacé ! Quelle idée ! » Elle s’assoit, soulage ses pensées confuses en se prenant la tête dans les mains, pressant ses joues rouges d'énervement puis, subitement, dans l'excitation du moment, elle se lève, se dirige vers la penderie, et en extirpe une robe noire et seyante, celle qui met en valeur son corps délicieusement sculpté, opte pour des bas de même ton et une paire de chaussures à talons moyens. Sans davantage de réflexion, elle passe sous la douche, arrange ses cheveux, se maquille en prenant soin de souligner le vert profond de ses yeux et enfile ses vêtements. 136


L'amante religieuse

Il est 19 heures quand elle arrive à l'hôtel, la chambre est au second. Elle ouvre la porte après avoir frappé sans obtenir de réponse, pénètre dans cet endroit avec détermination et à sa grande stupéfaction découvre une multitude de bouquets disposés dans la pièce ainsi qu’une desserte garnie d'une bouteille de champagne et de deux coupes préparées pour l'occasion. Anna est bluffée. Le téléphone se met à sonner, elle décroche... Elle décide de prendre les devants, impatiente, l'attente n'a que trop duré : « Ne perdons plus de temps... » prononce-t-elle avant même d'avoir perçu le moindre son à l'autre bout du fil et elle raccroche. Elle extirpe de son sac une petite boîte renfermant des chocolats fins qu’elle s’empresse de déposer sur la desserte, à côté du seau à champagne. Il ne se passe pas deux minutes avant que la porte ne s'ouvre. Sergio se tient là, debout devant cette femme séduisante et désirable qui s'approche de lui, en prenant la précaution de verrouiller la porte. Son parfum, subtilement épicé, émoustille les sens de cet homme envoûté et assoiffé. — Champagne ? dit-elle en lui avançant un verre de cristal finement décoré. * 137


L'amante religieuse

— Je dois fermer la médiathèque Joseph ! murmura la documentaliste. Il leva la tête, quelque peu ennuyé et s'excusa comme il le faisait très souvent... — Je suis désolé, je n'ai pas vu le temps passer. Puis-je emporter ce livre que je n'ai pas terminé ? Je passe demain comme d'habitude, après l'école... Cette série noire est bouleversante et passionnante, le personnage de Sergio me semble le psychopathe idéal, un Landru bien sympathique qui se vautre dans le pathétique. Je parie qu'il n'en fera qu'une bouchée de cette jeune Anna ! L’instituteur rangea le livre dans son cartable avant de gagner le logement de fonction entre la mairie et l'école. Une fois rentré, il se servit une orangeade et, pour tout repas, se contenta de la religieuse au chocolat de la veille, conservée à l'abri du réfrigérateur, derrière le pot de moutarde. Il reprit la lecture, avide de poursuivre l’exploration des esprits dont les travers sont dissimulés derrière les mots. Il tourna enfin la toute dernière page avant de s'endormir, repu.

Épilogue Les deux femmes arpentent les allées du cimetière, Anna se détache un court instant de la plus 138


L'amante religieuse

âgée pour s’arrêter devant une tombe fraîchement couverte de couleurs enrubannées… Anna, dont le ventre permet de deviner une naissance prochaine, laisse échapper une larme en posant la main sur ses rondeurs puis esquisse comme un sourire quelque peu machiavélique de mante religieuse avant de rejoindre sa mère… Elle fouille ses poches de manteau, en extirpe un chocolat renfermant une cerise et le porte à sa bouche pour le savourer lentement puis se met à chuchoter : — Ils doivent me respecter et reconnaître mon autorité, n’est-ce pas ? On ne joue pas avec Anna Kaniewski, ton père aurait dû le savoir ! La journée n'est pas encore terminée, elle ne s'attarde pas, Tamara, sa sœur jumelle les attend pour le dîner avec Bill, le fox-terrier...

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Un dernier pour la route par Ludmila Safyane

L’intérieur est propre et coquet. Cette petite odeur de renfermé mise à part, le salon de Marthe est accueillant et bien tenu. La table est dressée pour cinq personnes. Porcelaine nacrée aux motifs fleuris. Argenterie. Verres en cristal. Serviettes brodées. Les flammes rouges d’un poinsettia se tendent vers le ciel, à côté de la carafe remplie d’eau fraîche. Dans l’angle de la pièce, sous le sapin étincelant, des cadeaux empaquetés rouge et or semblent attendre depuis une éternité. Marthe regarde la pendule. Ils ne devraient pas tarder maintenant. Oh, elle ne les attend pas à dixneuf heures pile. Elle a l’habitude. Ce n’est pas bien grave s’ils ont un peu de retard. Elle préfère cela. Elle préfère que Roger soit prudent sur la route. Ils viennent de si loin. Une odeur chaude et moelleuse s’échappe de la cuisine. Le rôti doit être à point maintenant. C’était une bonne idée le rôti. Marthe avait d’abord pensé à 141


Un dernier pour la route

du saumon. Il aurait été trop cuit. De toute façon les enfants n’aiment pas le poisson, à cause des arêtes. Sauf peut-être ces choses surgelées qu’on trouve maintenant à la supérette. Ce n’est pas qu’ils soient difficiles ces mômes. Roger et Valérie les ont bien élevés, mais les enfants d’aujourd’hui sont comme cela. Ils n’ont pas connu la guerre. Et c’est très bien ainsi. La vieille femme jette un coup d’œil au grand vaisselier. Si elle sortait la boîte maintenant ? Elle est belle, colorée, ça fera joli en bout de table. Et puis la petite aura peut-être l’autorisation d’en prendre un avant le repas. Sa mère pourra bien laisser faire, pour une fois. De toute façon elle ne mange jamais rien, cette môme. Un appétit d’oiseau. Comme Roger petit. Marthe l’avait même emmené voir un médecin spécialisé, sur les conseils de Josette Lefranc, la voisine. Il ne prenait pas de poids. Résultat, des mois de bataille pour avaler ce liquide dégoûtant, et au final, aucune différence. Ah, les enfants, quel souci ! Elle avait fini par tout jeter aux ordures. Il était comme sa mère, il préférait le chocolat. Sept heures et quart. Marthe se rend dans la cuisine. Tourne le bouton et coupe le four. Il ne faut pas manger trop chaud, c’est mauvais pour la digestion. Ils ne vont plus tarder maintenant. Elle revient au salon. Si elle s’asseyait un peu en attendant ? Ce n’est pas qu’elle soit fatiguée mais tout de même, à son âge ! Et puis il va falloir tenir toute la 142


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soirée, suivre la conversation, endurer les chamailleries des enfants, ils sont mignons ces deux petits mais les enfants ont toujours une voix criarde qui, à la longue, épuise. La vieille femme s’affale dans le gros fauteuil Louis XVI. Soupire. La boîte est à sa gauche. Le carton pétillant de couleurs attire son regard. Le ruban noir contraste et suggère. Un seul désir. Tirer sur ce ruban. Ouvrir et laisser s’échapper le parfum un peu âcre. Allez, ce ne sera pas bien grave. Un seul, pour l’attente. Marthe soulève délicatement le couvercle, ôte le papier de soie jaune. Les chocolats sont là. Tous différents, tous tentateurs. Elle retire de ses doigts tremblants un rectangle marron clair. Chocolat au lait, intérieur praliné. Une merveille de douceur fondante. Exactement ce qu’il fallait pour atténuer l’angoisse de l’attente. Sur sa langue, le temps s’étire en un long ruban sucré contre lequel viennent s’empêtrer les souvenirs, comme les mouches à la campagne sur le papier collant, dans la maison de Vaneuse, l’été, Roger dans son petit short bleu, le seau de métal à la main, prêt à suivre son père au bout du monde, et Cyprien avec les deux cannes à pêche, la grande et la petite. Qu’est-ce qu’ils étaient beaux ces deux-là ! Mais bon Dieu où a-t-elle la tête ? Et Cyprien, elle l’a oublié ? Voilà plus de deux heures qu’il est parti chercher on ne sait quoi chez Madame Lefranc. Il n’est pas encore revenu ? Il exagère ! Cette bonne 143


Un dernier pour la route

Josette lui aura fait goûter un petit verre de genièvre qu’elle rapporte de chez sa famille du Mercantour. Ou bien deux… Il se sera endormi dans le canapé et elle n’aura pas osé le réveiller. Brave Josette. Marthe y enverra Roger tout à l’heure. Pour sa part, elle n’a pas la force de descendre l’étage jusque chez la voisine. Et puis, elle profite un peu du calme, parce que dès qu’ils seront là, la vie reprendra le dessus dans le vieux salon et il faudra suivre la cadence. La boîte de chocolat est restée ouverte. À côté, le papier froissé semble figé pour l’éternité. C’est dur de voir l’éternité en face. C’est même insupportable. Ça donne envie de secouer tout ça. Un peu, pour voir. Marthe tend la main, tournant la tête à demi, comme pour éviter de voir ce que ses doigts vont accomplir, comme pour échapper à sa culpabilité aussi. Elle pioche au hasard. Le hasard lui tend un chocolat rond et blanc. Forme maternelle. Couleur des anges. Aube de pureté. À y regarder de plus près, ce chocolat qu’on dit blanc est plutôt jaunâtre. Et fourré de noix de coco trop sucrée. De petits morceaux restent coincés entre les dents. Comme les flocons de neige, cette blancheur était un leurre. En fondant elle a dévoilé sa vraie nature et Marthe n’aime pas trop le goût du hasard, ni de la noix de coco. Elle se sent prise au piège. Pour chasser au plus vite cette impression désagréable, elle se saisit d’un autre chocolat. Pour faire passer. Noir orange confite. Nettement meilleur. Marthe aime le goût de l’orange. Cela lui rappelle ses Noëls d’antan. Lorsqu’on n’avait 144


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qu’un fruit pour tout présent et qu’on était heureux. Elle observe les gros paquets posés sous le sapin. Ah, on ne pourrait pas leur faire ce coup-là aux mômes d’aujourd’hui. À coup sûr on s’en ferait des ennemis et ça, ce n’est pas dans le goût du jour. Question d’époque, comme pour la noix de coco. Cyprien n’est pas remonté. Roger, Valérie et les deux petits ne sont pas arrivés non plus. Mais qu’estce qu’ils peuvent bien faire, tous ? Marthe sent s’abattre sur elle un véritable désespoir. Un puits sans fond. Elle ferme les yeux et bascule sa tête sur le dossier du gros fauteuil. L’ont-ils oubliée ? La laisser seule un soir de Noël ! Ils exagèrent. Oh, elle ne leur en veut pas. C’est qu’ils ont dû avoir une bonne raison. Ils vont arriver, expliquer, s’excuser du retard… Marthe essuie une larme échappée au coin de l’œil. Qu’elle est donc bête de s’émouvoir comme cela. À son âge, elle réagit comme une jeune amoureuse délaissée ! Allez, il faut s’occuper en attendant. En attendant quoi ? Elle ne sait plus… Ne pas se laisser abattre. Elle retourne à sa cuisine. Sort le rôti. Il est encore tiède. Les pommes de terre sont dorées et luisantes. Marthe se coupe une petite tranche et mâche doucement. C’est bon. Ça revigore. Ils ne lui en voudront pas. Il est si tard. Dans la boîte colorée il ne reste plus qu’un seul chocolat. Le dernier. Un pavé noir recouvert de poudre d’or. De poudre de rêve. Marthe s’est endormie dans le gros fauteuil. Ses bras pendent de 145


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chaque côté comme deux masses inutiles. De sa bouche entrouverte s’échappe un filet marronnasse. La vieille femme ronfle. Elle se repose et c’est très bien comme ça. Elle rêve aussi. De temps en temps elle sourit dans son sommeil. Pas beaucoup. Demain, Marthe rangera dans le grand vaisselier les assiettes immaculées, les verres secs et les serviettes brodées. Elle repliera le sapin en plastique dans son carton et glissera les cadeaux un peu poussiéreux sous son lit. Jusqu’à l’année prochaine. Oui, elle les ressortira l’année prochaine, si Dieu lui prête vie encore un an. Oh, à son âge, on ne sait jamais si on verra l’hiver suivant. Pourtant. Pourtant, elle sait bien qu’ils ne viendront pas non plus l’année prochaine. Ils ne viendront plus. C’est comme pour Cyprien, elle sait bien la vérité. Mais c’est tellement dur la vérité. Pareille au cacao à l’état brut, amer, immangeable. Il faut y mêler le sucre et le beurre pour la rendre acceptable la vérité. Et puis la glisser sur la langue, et la laisser fondre jusqu’à ce qu’elle devienne une pâte molle, une substance malléable à laquelle on puisse donner un peu la forme de son désir. Demain, vers onze heures, Madame Lefranc frappera trois petits coups à la porte. Elle dira : « Votre taxi est arrivé, vous ne voulez vraiment pas que je vous accompagne ? » Marthe mettra son petit manteau d’astrakan, dira : « Non merci Josette, c’est très aimable à vous. Une autre fois peut-être. » Puis 146


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elle prendra le poinsettia aux flammes rouges et l’emportera. En chemin, elle imaginera la joie des petits découvrant leurs jouets, leurs rires devant ces paquets qu’ils n’ont jamais pu ouvrir. Elle sortira de sa poche le dernier chocolat. Le noir avec les paillettes d’or. Elle le laissera fondre doucement dans sa bouche comme un réconfort, comme un rempart pour affronter la vie, pour affronter la vérité. Et à peine dehors, la vue de toutes ces voitures – oh, c’est que Marthe ne sort plus beaucoup désormais – lui rappellera celle de Roger, petite, minuscule, face à ce trente-huit tonnes, sur l’autoroute, il y a un an. Elle les attendait tous les quatre pour le repas de Noël. Puis elle passera les grilles du cimetière et posera la fleur de vie sur la tombe trop grande. Et le goût du pavé noir sera encore un peu là, sur sa langue, mais sans les paillettes d’or.

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Choc à mort ! par Michèle Desmet

La porte du bureau est entrouverte. J’y passe une tête prudente, juste histoire qu’on ne m’oublie pas, quoi ! Depuis le temps que je poireaute… — Gaby, t’as vu l’heure ? Il est plutôt tard, je dirais. Elle lève la tête. Elle a carrément l’air crevé, mais je ne vais pas le lui annoncer en pleine poire, je suis un gentleman, moi ! En plus, elle risquerait de bouder et je passerais une mauvaise soirée. Notez que malgré les cernes et le teint blafard, elle n’est pas mal : la cinquantaine bien nippée, le cheveu lisse et platiné, les yeux comme deux glaçons. À côté, je me sens parfois plouc comme il n’est pas possible, malgré mes fringues dernier cri. Et ça dure depuis vingt-cinq ans. — Oui, je sais qu’il est tard, mais il faut que je termine de vérifier ces contrats. J’en ai encore pour un quart d’heure et Mamie pourra les signer demain. 149


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Encore une chose que je ne comprends pas, cette rage de travailler jusqu’à pas d’heure ! Est-ce que je travaille, moi ? Enfin, si, quand même, puisque je suis le directeur en second de la boîte, ça veut dire que je travaille, non ? Je vais à des conférences sur le chocolat, j’assiste à des conseils d’administration, je déjeune avec des « clients potentiels », comme elle dit, Gaby. C’est plutôt bath. D’autant plus que je n’ai pas grand-chose à faire, seulement être là et ouvrir la bouche le moins possible, si ce n’est pour sourire de toutes mes facettes dentaires. Paraît que, comme objet de décoration, je fais bien mon boulot. Au départ, pourtant, rien ne m’avait préparé à ça. — Bon, tu te décides ou quoi, qu’il disait mon paternel, j’en ai ma claque d’entretenir un gugusse de vingt balais plus con que mes pieds et tout juste bon à bâfrer ! Cette phrase, vous me croirez ou pas, m’est allée jusqu’au fond de l’estomac. Pour qui il me prenait, mon père ? C’est pas parce qu’on n’a pas réussi à dépasser les premières années d’école primaire qu’on est un nul, quand même ! — Okay, je cherche un job et tu seras bien étonné ! que j’ai répondu. Eh bien, il l’a été. Je suis allé me présenter à la 150


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chocolaterie du coin et ils m’ont embauché, comme magasinier ! Moi-même, je n’en revenais pas ! Et j’en suis encore moins revenu quand je me suis rendu compte que j’avais tapé dans l’œil de la petitefille de la patronne ! Oui, moi, Billy Coujon ! Là, j’avais touché le gros lot ! Gaby continue à s’activer derrière son bureau « Directoire », comme elle dit. Moi, je trouverais plus logique qu’on l’appelle « bureau Directrice » puisque c’est ça qu’elle est, Gabrielle, mais personne ne me demande jamais mon avis. Pourtant, j’y vais de mon petit commentaire, histoire de montrer que j’existe. — Je comprends pas… Puisque c’est toi qui fais tout le boulot, pourquoi tu peux pas les signer toimême, ces papiers ? Ou moi ? Pourquoi ça doit toujours être Mamie ? Elle soupire, se lève. Devant elle, les fichus contrats sont empilés de façon bien nette, pas un qui dépasse. J’ai toujours admiré les gens qui pouvaient faire ça. Quand on voit mon bureau à moi, c’est un vrai foutoir, avec mes magazines de bandes dessinées étalés partout. Heureusement que Josiane, notre secrétaire, remet tout en ordre derrière mon dos, sinon je n’aurais même plus de place pour faire la sieste, dans mon canapé de cuir fauve qui sent si bon. 151


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— Billy, je te l'ai déjà expliqué cent fois… C’est Mamie la propriétaire de l’usine, c’est elle qui prend les décisions importantes. — Okay, okay, mais quand même ! Elles sont cinglées, les femmes, dans cette famille. Voilà, c’est le mot : cinglées. Et il a fallu que ça tombe sur moi ! Au début, bien sûr, c’était extra, changer de vie comme ça. Passer du petit trois-pièces-avec-WC de mon paternel à un château où j’avais des vertiges rien qu’à regarder les plafonds. Dans ma situation, c’était ce qu’on pouvait appeler être verni. D’autant plus que la chocolaterie fonctionnait bien. Les pralines se vendaient comme des petits pains, et beaucoup plus cher. Mais avec l’habitude, on finit par se lasser de tout, même du bonheur chocolaté. Surtout quand on prend de l’âge et qu’on s’aperçoit que rien ne change. Mamie tient encore toutes les ficelles en main et pas moyen de les lui faire lâcher. Pourtant, ça m’aurait bien plu d’être un « vrai » directeur. Prendre des décisions, parler et qu’on m’écoute avec respect, pour une fois. Ce n’est quand même pas trop demander, si ? Toujours debout devant son bureau, Gabrielle ôte ses lunettes d’un geste machinal. — Tu sais très bien que cette chocolaterie, c’est 152


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son enfant. Si elle tient à en garder la direction, ça ne me dérange pas plus que ça ! Mais moi, ça me dérange. Je n’ai pas envie de terminer comme mon beaupère mais ça me pend au nez, j’en suis sûr. Le pauvre vieux a travaillé durant quarante ans au service clientèle, en pensant, tout comme moi, recevoir un jour l’alouette toute rôtie dans le bec. Manque de pot, en fait d’alouette, il s’est étouffé avec une traîtresse de noisette cachée dans une truffe au chocolat. Ça m’a scié, je l’aimais bien, moi, mon beau-père. Mourir de cette manière, après avoir consacré pratiquement toute sa vie à la praline familiale, c’est vraiment de la guigne et je détesterais ça. * Ah, comme c’est agréable de rester assise là, dans un transat au soleil, en conversant avec Anna et les autres. Depuis que je me suis installée ici, j’ai découvert le plaisir de la sieste et du jardinage, qui l’eût cru ? Décidément, j’ai bien fait de quitter cette bâtisse prétentieuse que Gino, le pauvre cher homme, appelait un château. Du moment qu’elle arborait des tourelles, toute construction, même une cabane à lapins, était pour lui un château. Non que le « Chocamore » soit une cabane à lapins, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. C’est une grande baraque carrée, d’un goût plus que

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discutable, flanquée des fameuses tourelles. C’est Gino qui en avait dessiné les plans. Comme quoi, on peut être un génie pour la confection du chocolat et n’y rien comprendre en architecture. « Il ne faut pas mélanger les genres, lui disais-je toujours. Contente-toi de fabriquer tes délicieuses pralines, et laisse les maisons à ceux qui savent ce que c’est. » Il ne m’a pas écoutée et, finalement, je l’ai laissé faire à sa guise. Il était tellement heureux d’avoir une maison à lui, que je n’ai pas eu le cœur de piétiner ses illusions. J’ai donc consenti à y demeurer, dans son rêve à tourelles, et même après sa mort, j’y suis restée de nombreuses années ; je n’arrivais pas à décrocher de mes souvenirs. Ce n’est que récemment que j’ai décidé qu’à mon âge, il était temps que je m’offre une retraite de luxe, dans une résidence confortable entourée d’un grand parc. Évidemment, Anna m’a emboîté le pas, elle ne pourrait vivre sans moi, cette pauvre fille. Même si nous nous chamaillons souvent. — C’est bien vrai que Gino était tout à fait charmant ! Je tique. C’est quand même incroyable, cette façon qu’elle a de s’immiscer dans mes pensées ! Il est vrai que nous nous connaissons depuis tellement longtemps que je doute que nous puissions avoir un secret l’une pour l’autre. — Anna, voyons ! J’ai l’impression d’être le docteur Watson sous l’œil scrutateur de Sherlock Holmes !

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— Bah, Rosalie, tu es tellement transparente ! — Transparente, moi ? C’est la meilleure ! Elle se tait. Sur ses lèvres flotte un petit sourire que je connais bien et qui ne me plaît pas plus que ça. Je rumine. Je vais finir par penser qu’elle avait le béguin pour Gino… Et lui ? Après tout, elle était presque toujours fourrée chez nous et il arrivait que je m’absente… Que se passait-il, derrière mon dos ? Vous allez me dire qu’il est un peu tard pour la jalousie, mais tout de même…

* — Valérie, vous me faites un mélange ? C’est pour la vio… ma belle-grand-mère, vous connaissez ses goûts, hein ? — Oui, monsieur Billy, bien sûr ! Quelques chocolats à la pistache, quelques-uns à la menthe pour les dames de la résidence et pour elle, rien que des « chocamores » ! Combien en voulez-vous ? — Oh, embarquons pour trois kilos ! Elle me regarde, le sourcil levé. — Trois kilos, pour une personne de cet âge… — C’est trop, vous croyez ? Bon, alors ce que vous voulez, cinq cents grammes, tiens, ce sera moins lourd à porter. 155


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C’est vrai, quoi, autant être conciliant. Et puis, elle a raison Valérie, si la vioque se mettait dans la tête de clamser d’indigestion, c’est encore moi qui trinquerais, avec mes trois kilos de pralines ! Elle s’affaire, choisissant les chocolats avec soin. Je constate que ses formes s’arrondissent de jour en jour. Forcément, avec toutes les sucreries qu’elle s’enfile… Quand elle est entrée dans la boîte, il y a deux ans, ça a fait tilt, entre nous. Elle était vraiment pas mal, avec ses cheveux d’un marron brillant et sa bouche en forme de cœur, et moi, je suis plutôt beau mec, sans me vanter. Pour tout vous dire, j’ai même été prêt à laisser tomber d’un seul coup Gabrielle et le « Chocamore » dans les deux sens du terme, château et chocolat, pour les beaux yeux de cette gamine, tant elle me faisait de l’effet. Le problème, c’est que je le lui ai dit. On est bête quand on est amoureux, ça oui. D’un jour à l’autre, Valérie s’est refermée comme une huître, je ne comprenais pas pourquoi. Je n’étais plus son « mignon Bibi chéri », son « petit cochon en massepain rose », mais « Monsieur Billy » tout sec, tout court. Il a fallu qu’un jour, pris d’un besoin pressant, comme disent les gens chics, je m’isole dans les toilettes de l’usine pour recevoir la vérité en pleine tronche. Deux ouvriers venus se laver les mains se 156


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fendaient la pêche, ignorant ma présence discrète… — Hé, Victor, tu sais la nouvelle ? La petite Val du service emballage, elle avait tapé dans l’œil du beau Bibi… — Sans blague ! On se marre tous à suivre ce feuilleton, tu penses bien ! Trop hilarant de voir le Bibi avec ses yeux de cabillaud frit ! — Oui, mais v’là que l’affaire se corse : l’abruti lui a proposé le mariage ! — Pffffft, il y va fort, le vieux ! Quand ça viendra aux oreilles de sa légitime, je donnerai pas cher de son pedigree ! — La petite Val a freiné des quatre fers, tu penses bien ! Elle m’a dit, texto : « Mais pour qui il se prend, cette andouille ? Pas question que je me mette avec un pouilleux ! » — C’est vrai qu’il a pas un radis à lui, le Bibi, et en plus, pour la comprenette, c’est limite de chez limite. Je lui donne pas tort, à la gosse ! Ils étaient sortis en rigolant et poursuivant leurs commentaires, tandis que je m’effondrais comme une loque sur le siège des toilettes. Ô désespoir et trahison, comme ils disent justement, dans les feuilletons ! Deux mots surtout surnageaient dans la mélasse de mon cerveau : vieux et pouilleux. Après le premier moment d’abattement, je me 157


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suis repris : je ne pouvais quand même pas moisir là le reste de la journée, au risque d’être surpris par les femmes de ménage venant passer la serpillière. On a beau avoir le cœur en compote, on tient à sa dignité ! Et puis, faut pas me prendre pour ce que je ne suis pas ! Comprenette limite, ça veut dire quoi, ça ? Je leur montrerai, à tous, de quoi je suis cap', non mais des fois ! Oui, mais leur montrer quoi ? — Ça va pas, monsieur Billy ? Vous êtes tout rouge, tout à coup ! — Si, si, ça va… ça va bien ! Une idée qui me vient. Donnez-moi ce paquet, Valérie, inutile d’y mettre des rubans et des ficelles, je m’en occuperai. — Mais, monsieur Billy… Je lui prends des mains le ballotin encore entrouvert et je file, pendant qu’elle reste plantée comme une potiche, les yeux ronds. Finalement, je ne sais plus ce que je lui ai trouvé de si spécial, à cette Valérie. * — Je me demande… — Oui, Anna ? Je ne puis empêcher ma voix de marquer une

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certaine froideur. Elle est vraiment envahissante, parfois ! — … ce qu’ils ont prévu, pour les festivités ! Tu penses qu’il y aura des ballons et des sucres d’orge ? — Des sucres d’orge, à notre âge… et avec nos dents… — C’est vrai, tu as raison. Il y a des jours où je me crois encore une petite fille, c’est drôle quand même. — C’est ce qu’on appelle retomber en enfance, ma chère ! Ma petite méchanceté fait mouche, elle me fusille du regard mais ne dit plus mot. Elle boude, j’ai la paix pour un moment. Des sucres d’orge… Il en vendait, Gino, quand j’ai fait sa connaissance. C’était bien avant le « chocamore ». Il parcourait la plage d’Ostende, slalomant entre les corps étendus sur le sable, et entonnait d’une voix puissante de baryton : « Sucres laaaaaats ! »

d’orge !

Bonbons !

Chooooooco-

Il portait sur le ventre, reliée à son cou par des sangles, la caisse contenant ses diverses sucreries. À sa ceinture pendait une bourse de cuir, emplie de pièces de monnaie. Il m’a subjuguée, littéralement. Jamais je n’avais vu un homme si beau. Et cette voix ! Comme en transes, je me suis dirigée vers lui, je lui

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ai acheté un sucre d’orge. Quand, après m’avoir rendu ma monnaie, il s’est remis en marche sur le sable en reprenant sa litanie, je l’ai suivi. Et je ne l’ai plus jamais quitté, jusqu’à sa mort.

* — Mamie… Je m’avance, un peu hésitant, avec sous le bras droit le dossier contenant les fameux contrats à signer et, à la main gauche, mon petit paquet de chocolats. La vieille bique s’était assoupie dans son transat, elle ne m’a pas vu arriver. Elle sursaute, ouvre les yeux. — Mon cher garçon, quelle agréable surprise ! C’est ce qu’elle dit à chaque fois que je viens. Pourtant, c’est toujours pile-poil le vendredi, elle devrait le savoir, depuis le temps. Peut-être qu’elle devient un peu gaga ? Trop sénile pour continuer à diriger l’usine ? Cet espoir s’envole quand je la vois se saisir du dossier de contrats et parcourir le tout, un feuillet après l’autre, et sans lunettes encore bien ! Même, elle me demande mon stylo pour corriger un chiffre que Gaby devait avoir loupé, puis elle signe les dernières pages, sans se presser. Pendant ce temps, je danse d’un pied sur l’autre, avec mon paquet de pralines. 160


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— Voyons, mon cher garçon, ne restez pas planté là comme un nain de jardin ! Asseyez-vous près de moi ! Elle désigne le transat à côté du sien. J’y pose le bout des fesses, précautionneusement. J’ai toujours détesté ces machins en bois et en toile, qui ont le chic pour se refermer ou s’effondrer quand vous vous installez dedans. Une fois les contrats réexaminés, elle dépose le dossier sur ses genoux et me regarde, un long moment, sans dire un mot. Quand elle me fixe comme ça, j’essaie toujours de ne penser à rien, enfin, rien d’important. Je suis sûr qu’elle lit dans ma tête comme dans un livre de comptes, ça m’angoisse. Alors je cache mes réflexions très loin, tout au fond de mon cerveau, là où elle ne pourra pas aller les chercher. Si elle savait que je l’appelle « la vioque » et que je trouve qu’à son âge, c’est débile de s’agripper à sa bien-aimée usine comme une moule à son rocher, elle en ferait un cinéma ! Et Gabrielle, donc ! C’est alors que je les entendrais sonner, les cloches ! * Mon Dieu comme ce pauvre garçon est godiche ! Cela me surprend à chaque fois que je le vois. Bien sûr, pas méchant pour un sou… mais d’une bêtise abyssale. Quand je le lui ai fait remarquer, il y a de cela déjà un quart de siècle, Gabrielle a secoué la tête avec

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impatience. — Voyons, Mamie ! C’est vrai qu’il n’a pas inventé le fil à couper le beurre ! Mais il est si beau, tu ne trouves pas ? — La beauté, la beauté… À quoi ça sert, la beauté ? Là, j’étais plutôt de mauvaise foi… C’est quand même par son physique dévastateur qu’il m’avait touché le cœur, mon Gino ! Mais lui, il avait quelque chose de plus… Pas comme le zèbre dont s’était entichée Gabrielle. J’ai ajouté : « Tu risques de passer des soirées plutôt ennuyeuses avec un cruchon pareil ! » — Mes soirées, tu sais très bien que c’est dans mon bureau, à l’usine, que j’aime les passer ! Quant aux nuits… Il conviendra bien pour ça, le cruchon ! Et puis, il ne me fera pas d’ombre, ce n’est pas lui qui aura l’idée de fourrer son nez dans la gestion de nos affaires. Je n’ai rien trouvé à répliquer. C’est vrai que, déjà à cette époque, Gabrielle était une bête de travail, encore pire que moi ! Son plus grand bonheur, c’était l’usine, et ça l’est encore… — Enfin, ai-je conclu, épouse-le si tu en as envie, je ne m’y oppose pas. Et quand tu en auras ta claque, on trouvera bien une solution. À mon grand étonnement, ce mariage a tenu. Pas d’enfants, bien sûr, Gabrielle n’avait pas le temps.

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Mais dans l’ensemble, ils formaient un tandem acceptable : elle, la tête bien faite et lui, le reste. D’ailleurs, ça marchait si bien que j’ai refait mon testament pour lui léguer quand même quelques broutilles, à ce brave Billy. C’est quand il s’est avisé d’avoir des « idées » que ça a commencé à déraper…

* On dirait qu’elle dort de nouveau. J’ai l’air fin, moi, avec mon paquet au bout des doigts ! Je me hasarde : — Heu ! Hem ! Mamie… — Mon garçon ? Ben non, elle ne dormait pas. Son regard vif, bleu comme celui de Gaby, m’épingle comme un vulgaire papillon. — Je vous ai apporté des chocolats… — J’en étais sûre ! Je me demandais quand vous alliez vous décider à me le donner, ce petit paquet. Elle se saisit de mon cadeau et ouvre la boîte. — Des « chocamores » ! Quelle délicate attention ! Je les savourerai ce soir, dans ma chambre, en pensant à vous. Soulagé, je me lève. La corvée est terminée pour cette semaine, ouf ! Mine de rien, elle me donne les 163


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chocottes, Mamie ! Je me demande ce qu’elle pensera de ma petite surprise… * Au début, évidemment, mes parents n’étaient pas d’accord, mettez-vous à leur place ! Leur fille unique qui filait le parfait amour avec… un marchand ambulant ! Car, à l’époque, c’était bien ce qu’il était, mon Gino. Même si moi, j’avais compris qu’il nourrissait une passion qui lui permettrait de se dépasser. Le chocolat… Il n’avait que ça en tête, c’était une obsession. Son esprit échafaudait des mariages de goûts, de textures, de parfums… Très vite, je me suis prise au jeu, tout en sachant bien que pour lui, ce n’était justement pas un jeu, mais une raison de vivre. Et en plus, il s’appelait Choca, Gino Choca, si ce n’était pas un signe du destin, ça ! Nous nous sommes arrangés : je faisais bouillir la marmite pendant qu’il entreprenait une formation de chocolatier. Il était gêné, au départ, il n'osait pas accepter ma proposition. — Vivre à tes crochets ? Mais de quoi je vais avoir l’air ? — Ce n’est que temporaire… Quand tu seras devenu un grand confiseur, tu verras, c’est moi qui vivrai à tes crochets ! D’abord, nous allons

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commencer par nous marier… Pas question que je m’investisse à fonds perdu, quand même ! Le Gino, je le voulais pour la vie, bagué comme il se devait ! Il n’a pas protesté. Nous avons échangé nos anneaux presque en catimini, sans fleurs ni couronnes. Mes parents ne sont pas venus mais Anna, elle, était présente. Je la connaissais depuis longtemps, mais c’est alors qu’elle a commencé à prendre de l’importance dans mon existence… et moi dans la sienne, je suppose, car elle est venue me voir de plus en plus souvent. Et les années ont passé.

* — Je viens d’avoir au téléphone le directeur de la résidence de Mamie. Billy, c’est quoi, cette plaisanterie ? Qu’est-ce que tu as encore fait ? Je n’aime pas quand elle me parle comme ça, Gabrielle, avec cette voix stridente tout à coup. On dirait mon institutrice de primaire, quand j’arrivais en classe sans mon cartable, que j’avais oublié à la maison. Comme si je pouvais penser à tout, moi ! — De quoi tu parles, là, Gaby ? — Je parle du paquet de chocolats que tu as apporté à Mamie, vendredi passé ! Qu’est-ce que tu as mis dedans ? 165


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— Mais… des « chocamores » et quelques pralines à la menthe et à la pistache. — Tu me prends pour une idiote ? Sache qu’avant de te convoquer, j’ai interrogé Valérie, elle m’a dit que tu lui avais arraché le paquet des mains comme une brute… Comme une brute ! Tout ce qu’il ne faut pas entendre ! Je la retiens, Valérie ! — … et que tu t’étais esquivé. Alors moi, je te demande pour la dernière fois, avec calme… Là, elle s’interrompt et respire un bon coup, sûrement histoire de le trouver, ce calme, car pour le moment, on n’en voit pas la moitié du quart. Elle travaille trop, Gabrielle, c’est pour ça qu’elle s’énerve, faut comprendre. Je ne vais pas l’enfoncer maintenant, ce ne serait pas sympa. Pourtant, je suis blessé, oh oui ! J’en ai gros sur la patate, de me voir enguirlandé comme un moutard. Elle sera bien honteuse, quand elle comprendra que je n’ai voulu que le bien de sa fichue usine. — Okay, okay, dis-je. Monte pas sur tes grands chevaux, Gaby, j’ai rien fait de mal ! Au contraire… Elle se laisse retomber sur son siège, devant le fameux bureau « Directoire ». Comme elle ne dit plus rien, je continue : — Tu vois, ça m’embêtait un peu d’être là, à lire mes bandes dessinées alors que t’arrêtes pas de 166


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bosser. Alors j’ai eu une idée : je me suis dit que ces fameux « chocamores », c’était toujours la même recette ringarde, fallait voir à les améliorer un peu, leur donner un coup de jeune… C’est vrai, quoi ! Alors j’ai pris deux ou trois pralines, je les ai ouvertes et y ai ajouté quelques petites choses que j’ai trouvées dans des bocaux, au labo de fabrication et au département de photographie. Des poudres de couleur, des liquides argentés, des trucs jolis. Histoire de prouver que moi aussi, je peux inventer des chocolats, y a pas que le Papy Gino ! Elle m’écoute sans piper mot. Même, elle a fermé les yeux et se tient le front d’une main. Elle doit bien regretter de m’avoir engueulé, maintenant ! Sûrement, elle ne sait pas quoi dire pour se faire pardonner. Elle rouvre les yeux. C’est peu de dire qu’elle a l’air fatigué, mais apparemment, elle l’a retrouvé, son fameux calme ! — Billy, si tu allais te promener ? T’aérer un peu. Je crois que les prochaines semaines risquent d’être assez pénibles. Si ça peut lui faire plaisir que je me balade, moi je ne demande pas mieux. Après tout, il faut lui laisser le temps de réfléchir à ce qu’elle va m’offrir comme cadeau de réconciliation. Elle y est quand même allée fort, je trouve, ça mérite des compensations ! 167


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Juste comme je franchis la porte de son bureau, je l’entends qui demande à Josiane de contacter le cabinet de Maître Machin, son avocat. Encore des histoires de contrats, je parie ! C’est comme je le disais, Gabrielle travaille trop, elle est au bord de la dépression et un de ces jours, ça va péter. Et qui c’est qui devra ramasser les morceaux ? C’est bibi ! * Il paraît que la vieille madame Lambert ne va pas bien du tout. Depuis deux ou trois jours, elle rend tripes et boyaux. Le directeur de l’établissement, ce charmant docteur Dubois, est inquiet. Sans me dire pourquoi, il m’a emprunté ma boîte de « chocamores » à peine entamée et a oublié de me la rendre. Heureusement, j’en avais mis quelques-uns de côté, dans la bonbonnière en émail que Gino m’a offerte, il y a bien des années. — Après tout, c’est de ta faute, me dit fielleusement Anna. Pour une fois, tu as voulu faire la généreuse et distribuer quelques pralines à la ronde… et voilà que la Lambert ne l’a pas digéré, ton fameux chocolat au goût divin, comme tu dis toujours ! Je réfléchis. Il doit y avoir eu une faille dans la chaîne de fabrication, je ne vois aucune autre possibilité. Je vais en parler à Gabrielle qui m’a annoncé sa visite pour cet après-midi.

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Croyez-moi : un vrai « chocamore », fabriqué dans les règles de l’art, n’a jamais rendu personne malade, je peux vous l’assurer ! Cette praline, c’est quelque chose de surnaturel, de stupéfiant, un bonheur absolu pour les papilles, une apothéose dans la bouche. Une succession de parfums aboutissant à la quintessence du chocolat, quelque chose comme une atteinte du Nirvana. Je m’exprime mal, parce que personne ne peut vraiment définir ce qu’est le « chocamore ». C’est un miracle, tout simplement. Quand, au terme de longues et patientes recherches, Gino est parvenu à mettre la recette au point, j’ai senti que le succès, phénoménal, serait au rendez-vous. Je ne m’étais pas trompée. Bien sûr, c’est moi qui me suis occupée de la gestion de l’usine que nous avons fondée par la suite, puisque j’en avais les capacités. Gino, lui, continuait à élaborer des variations sur le chocolat. Nous formions une bonne équipe ; même Anna, si prompte à critiquer, ne pourrait prétendre le contraire. — Une bonne équipe, d’accord ! Du moins en ce qui concerne les affaires… Question vie privée, c’était autre chose, tu l’admettras. Je me hérisse. — Nous formions un excellent ménage ! — Hum ! Je vois que tu as fait le tri dans certains souvenirs, je ne vais donc pas te rappeler ce que tu as décidé d’oublier… Tout de même, on ne peut pas dire

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que votre fils unique fut une réussite. Le sang me monte au visage. — Marco avait quelques défauts, soit. Il n’était pas d’un quotient intellectuel remarquable, mais dans sa vie, il a fait au moins une bonne chose. — Ah oui ? Laquelle ? — Il a engendré Gabrielle… Et ça, c’était un coup de maître ! Même s’il ne l’a pas fait exprès. Mouchée, Anna se tait. Comme à chaque fois qu’elle n’est pas arrivée à avoir le dernier mot, elle boude. Tant mieux.

* Ben ça alors, c’est fort de café ! Quand je suis revenu de ma promenade, mon bureau avait été vidé de mes affaires, mes bandes dessinées avaient disparu. La pièce semblait immense, avec juste la table de travail (pas Directoire, celle-là) sans rien dessus, le fauteuil, les armoires et mon beau canapé de cuir fauve. — Qu’est-ce qui vous prend ? que j’ai demandé à Josiane. Vous avez fait le ménage ? Où sont mes livres ? Elle a eu l’air un peu gêné. — Madame Gabrielle m’a demandé de tout mettre dans des cartons… Ils sont dans votre 170


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chambre, au « Chocamore ». — Dans notre chambre ? Mais pourquoi ? Paraît que « Madame Gabrielle » va m’expliquer. Bon voilà, elle explique… mais pour moi, c’est du chinois, elle devient folle ou quoi, Gaby ? D’abord, je ne peux plus toucher à rien dans l’usine. Même, ce serait mieux que je n’y mette plus les pieds. Et mon travail ? Qui c’est qui le fera, mon travail ? Quand je le lui ai demandé, elle n’a pas répondu. Ensuite, au « Chocamore », notre chambre devient ma chambre. Gabrielle va déménager dans l’ancienne suite de Mamie, plus grande et mieux située. Après tout, il n’y a pas assez de place, dans une seule pièce, pour nous deux et mes bandes dessinées. Et comment ferons-nous pour… ? Là non plus, elle n’a rien répondu. Je commence à penser qu’elle est quand même encore un peu fâchée, bien qu’elle me parle avec gentillesse. Bah, ça lui passera. « Point de non-retour », ça veut dire quoi, ça ? Elle utilise parfois des mots bizarres, Gaby… * — Je n’en peux plus ! Ses gaffes me rendront folle !

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Ça, c’était il y a deux ans. Gabrielle arpentait ma chambre du « Chocamore », soulevant et reposant des bibelots sans les voir, complètement dans le cirage suite à une énième « idée » du beau Billy. — Bon, il est temps de trouver un moyen de le neutraliser, ai-je dit. Je vois bien une possibilité, mais… — Tout ce que tu veux ! La coupe est pleine et moi, ce que je demande, c’est un peu de sérénité, bordel ! Gabrielle proférant un gros mot, c’était une première et cela me fit juger de la gravité de la situation. C’est, bien sûr, avec son accord que j’ai engagé la jeune Valérie au service des emballages. Délurée, n’ayant pas froid aux yeux, cette charmante personne me semblait posséder les qualités requises pour distraire notre trublion familial pendant un bon moment. Tel fut le cas, jusqu’au jour où… — Non, Madame, je ne marche plus ! V’là que monsieur Billy veut qu’on s’enfuie ensemble ! V’là qu’il parle de m’enlever en grimpant jusqu’à mon balcon sur une échelle de corde ! — Eh bien, Valérie, vous ne trouvez pas ça charmant ? — Madame, j’habite un dixième étage ! Sur cette réplique, il m’a bien fallu admettre que la période d’accalmie venait de prendre fin. — Après tout, dis-je à Gabrielle pour la consoler,

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peut-être va-t-il s’assagir en vieillissant ? Peut-être la source d’« idées » va-t-elle se tarir ? — Tu crois vraiment ? — Compte là-dessus, a proféré Anna qui, assise dans un coin de la chambre, refusait de rester silencieuse plus longtemps.

* — Je suis vraiment obligé d’aller à cette fête ? Je peux pas me défiler ? — Voyons, Billy, c’est l’anniversaire de Mamie, elle sera contente de te voir ! C’est un jour important pour elle, tu sais ! Ça, je veux bien le croire. Quand j’arriverai à cet âge-là, je ferai la bringue à tout casser, c’est sûr ! Même, je ferai venir un manège de chevaux de bois, ceux qui montent et descendent, avec une musique du tonnerre. C’est ça qui serait bath ! Et il y aura de la barbe à papa, à volonté ! Enfin, j’ai encore le temps d’y penser… * Je suis très ennuyée, vraiment. Très, très ennuyée. Pourtant, tout avait bien commencé, la fête battait son plein. Il y avait des ballons, des friandises, même un orchestre qui jouait des airs d’autrefois… cet

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autrefois que j’aimais tant. Gabrielle était là, bien sûr, avec son Billy pimpant comme un sou neuf. Elle m’avait offert, en cadeau, un petit cœur en or au bout d’une chaîne. Le bourgmestre s’était déplacé pour l’occasion et y est allé de son petit discours. Après tout, la chocolaterie que nous avons fondée, Gino et moi, a été pourvoyeuse d’emplois pour plusieurs générations et a largement contribué à la prospérité de la commune. Donc, tout se passait bien… si ce n’est qu’Anna, présente à mes côtés, se comportait comme si elle avait droit à une part des compliments qui m’étaient destinés. Franchement, je la trouvais mauvaise, mais je me disais : « Patience, ma vieille, tu vas avoir une drôle de surprise, dans un instant ! » Ma décision était prise, irrévocablement : il fallait que je me sépare d’Anna. C’était une question de survie. Non que je sois mesquine ou inutilement cruelle. Ce n’est pas de gaieté de cœur que vous vous résignez à voir partir une personne qui a partagé votre vie durant tant d’années. Mais il faut bien admettre qu’en vieillissant, Anna est devenue positivement insupportable, ergoteuse, critiqueuse, se mêlant de tout… J’ai eu grand tort de lui permettre de m’accompagner dans cette résidence, quand je m’y suis installée, mais je ne pouvais pas me douter à quel point j’allais trouver sa présence étouffante. Bien sûr, pas question de lui faire de la peine, le blâme en rejaillirait sur moi. J’ai réfléchi durant des

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jours à la manière dont j’allais m’y prendre et il a fallu la dernière facétie de ce cher Billy pour qu’enfin, la solution se présente à mes yeux, évidente, tellement évidente ! Depuis mon arrivée ici, je me suis découvert une passion pour le jardinage, je crois l’avoir déjà dit. Après tout, j’ai toujours été active et on ne peut pas s’adonner à l’oisiveté du jour au lendemain, ce serait mauvais pour la santé mentale autant que physique. Mon enthousiasme a conquis le jardinier en titre qui, au bout de quelque temps, n’a pas hésité à me confier la clé de la cabane à outils. Une caverne d’Ali Baba, cette cabane. On y trouve de tout : des pots de terre cuite, des sacs d’engrais, de la mort-aux-rats… Je vous vois venir, vous pensez que c’est par la mort-aux-rats que je me suis débarrassée de cette pauvre Anna, n’estce pas ? Eh bien, oui… et non. Trafiquer les quelques « chocamores » qui me restaient fut évidemment un jeu d’enfant. Après tout, si cette pauvre nouille de Billy y était arrivée, à plus forte raison, moi ! Il me suffisait, au cœur de la fête, de tendre gentiment à Anna ma bonbonnière bien garnie… — Ma chère, en l’honneur de notre anniversaire… Après tout, on n’a pas tous les jours cent ans, n’est-ce pas ? À mon grand étonnement, ce n’est pas elle qui a pioché dans la bonbonnière… ce que je ne comprends

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toujours pas, d’ailleurs. Il y a comme une fracture dans mes souvenirs, à ce moment précis. Elle était là, à côté de moi, souriante et tellement familière, et l’instant d’après, elle n’y était plus et c’est ce pauvre couillon de Billy qui portait la main à sa gorge, en émettant un râle impressionnant. Assurément, j’avais dû manquer un épisode, quelque part. Je ne pouvais en croire mes sens… C’est quand il est tombé comme une masse sur le sol et que tout le monde s’est précipité vers lui, que j’ai retrouvé la parole. — Mais… ce n’était pas pour lui, mais pour Anna, cette praline, pour Anna ! Je ne pouvais plus m’arrêter de le répéter, comme une litanie. J’avais reçu un choc, vous pouvez le croire, un choc à mort ! Gabrielle m’a saisi le bras et l’a secoué. Son visage était convulsé comme je ne l’avais jamais vu. — Mamie, c’est QUI, Anna ? C’est alors que le bon docteur Dubois s’est interposé. Doucement, en compagnie d’une infirmière, il m’a reconduite à ma chambre en me disant de ne pas m’inquiéter. J’ai entendu le bruit de la clé tournant dans la serrure. Il y a un grand remue-ménage dehors, mais cela ne me concerne plus. Apparemment, la fête d’anniversaire est terminée. Peu à peu, je recouvre mes esprits. Après tout, j’ai

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toujours été une femme énergique, je ne vais pas me laisser abattre, même si, un instant, j’ai eu l’impression que mon univers intérieur se désagrégeait. Ce qui m’ennuie le plus, c’est que je vais être obligée de refaire mon testament, puisqu’il semblerait que ce pauvre Billy ait passé l’arme à gauche… Mais c’est la vie, comme on dit ! Mentalement, je m’y mets : « Moi, Rosa-Lianna Choca, saine de corps et d’esprit… »

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Cocoatl par Kira Nagio

Le manuel d’élevage précisait pourtant bien : « nourriture exclusive : graines de cacao ». Mais Nathan était tombé à court des graines en question, aussi il avait tenté l’expérience avec ce qu’il avait sous la main : des grains de café. Et maintenant, il avait sur les bras un cocoatl totalement surexcité, qui courait d’un bout à l’autre du studio en poussant des glapissements aigus. Armé d’une taie d’oreiller, il tentait de récupérer la bestiole, qui ne l’entendait pas de cette oreille, depuis deux bonnes heures. Présentement, elle le narguait depuis le haut d’un meuble hors de sa portée, ses petites pattes frappant le bois en cadence. Comment une chose aussi mignonne pouvait-elle être un tel poison, voilà qui dépassait l’entendement de son propriétaire. Il avait toujours entendu dire que les cocoatls étaient les animaux de compagnie idéaux, jolis, peu encombrants, faciles à vivre et câlins. C’était d’ailleurs cette argumentation qui l’avait décidé à s’en acheter un, 179


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histoire d’être un peu moins seul dans sa chambre d’étudiant. Une fois de plus, il s’était laissé avoir par la publicité. Quoique, pour être honnête, les grains de café portaient sans doute une certaine responsabilité dans la situation. Dans tous les cas, il lui fallait maîtriser l’animal avant qu’il ne cause davantage de dégâts et ne le brouille définitivement avec ses voisins. « Tolla, Tolla… » appela-t-il en ajoutant des grains de café tentateurs sous le nez du cocoatl. Les longues moustaches frémirent, mais le rythme des pattes sur le sol de son perchoir ne ralentit pas. Pour un peu, Nathan se serait presque imaginé qu’il jouait Crazy Girl, des Hot Chocolate, mais il se faisait certainement des illusions. « Tolla, viens ! Promenade… » tenta-t-il d’un ton cajoleur. La petite bête n’aimait rien tant que les sorties. D’ailleurs les longues oreilles soyeuses pointèrent vers l’avant avec un intérêt évident. Nathan se rendit à la porte et posa la main sur la poignée, qu’il commença tout doucement à tourner. Au cliquetis caractéristique de la gâche, Tolla se décida enfin : en deux bonds, elle fut sur le sol puis sur le seuil, l’arrière-train frétillant d’impatience. D’un geste vif, son propriétaire la saisit par la peau du cou. « Je t’ai eue, ma belle ! » Une série de cris indignés lui répondit. L’animal ainsi suspendu dans le vide moulinait vivement des 180


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quatre pattes, tordant son corps mince pour tenter de lui échapper. Nathan le cala davantage contre lui d’une main, et de l’autre commença à caresser la fourrure douce et brillante, de l’exacte couleur du chocolat en fusion. Lorsque Tolla fut suffisamment calmée, il lui passa le harnais et la laisse nécessaires à la promenade. Il devenait urgent de se ravitailler en graines de cacao. Naturellement, le cocoatl continua ses pitreries dans la rue, cabriolant d’un côté puis de l’autre, tirant sur le harnais avant de mordiller la laisse puis de bondir sur une poubelle. Nathan s’efforçait stoïquement d’ignorer les regards amusés des passants. Dans l’immédiat, seules deux choses l’intéressaient : savoir combien de temps duraient les effets de la caféine dans l’organisme d’un animal de cinq kilos, et prévoir des stocks de graines de cacao suffisants pour deux mois minimum. Ce beau projet se trouva fortement contrarié lorsqu’il parvint à l’épicerie et lut sur l’étiquette le prix du kilo de graines de cacao : — Cent trois euros ! C’est une plaisanterie ? — Hélas, lui répondit le maître de lieux, non. Vous n’êtes pas au courant ? Il y a une épidémie mondiale qui touche les cacaoyers. Toutes les cabosses sont vides. Bientôt vous serez contents de trouver encore des graines à ce prix-là. 181


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— Et les cocoatls ? s’inquiéta Nathan en soulevant le sien à hauteur de poitrine. Qu’est-ce qu’ils vont devenir ? — Je crains que ce ne soit une espèce en voie de disparition, conclut sinistrement l’épicier. Nathan acheta tout de même un kilo de graines, ce qui plomba sérieusement son budget d’étudiant. Quitte à creuser le trou, il y adjoignit trois plaquettes de chocolat, qui est comme chacun le sait le meilleur remède contre la déprime. Quelque chose lui disait qu’il allait en avoir besoin. * Revenu à son appartement, alors que Tolla se lançait avec entrain dans la dégustation de la denrée si chèrement acquise, Nathan alluma son ordinateur pour se renseigner un peu à propos de cette mystérieuse épidémie. C’était simple : que ce soit en Afrique occidentale ou en Amérique du Sud, les deux berceaux de l’arbre à cacao, on retrouvait le même phénomène. Les cabosses mûrissaient de façon normale, mais lorsqu’on les ouvrait, les graines se trouvaient réduites à des enveloppes vides. Les analyses avaient montré qu’elles étaient percées d’un trou minuscule, trop petit pour qu’on envisage qu’un parasite ait pu s’y glisser. Aucune trace de pourriture ni de maladie, bref : un mystère complet. 182


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Et qui disait mystère, aux oreilles de Nathan, signifiait : Éliane. Il avait rencontré la jeune fille le jour de la rentrée à la fac de lettres, deux ans auparavant. « Ce que tu as une jolie fée ! » s’était-elle extasiée. Nathan avait rougi. Il savait que les fées existaient, bien entendu. Tout le monde était au courant. Chaque enfant naissait avec sa fée protectrice. Simplement, comme la plupart des gens étaient incapables des les voir, on n’en parlait pas. De la part d’une voyante, y faire allusion était particulièrement indélicat, un peu comme de déshabiller quelqu’un en public. Pourtant, la curiosité de Nathan avait été piquée, et à la sortie des cours, il était allé trouver Éliane pour lui demander de lui décrire sa fée. C’était la première fois qu’il croisait une voyante. Il aurait pu aller en consulter une, en payant, mais il n’avait jamais osé. Du coup, autant profiter de la chance qui lui était offerte. Il avait payé la jeune fille, qui ne lui avait rien demandé, en barres de chocolat, leur passion commune. Et c’est ainsi qu’était née leur étrange amitié. * — Évidemment que je suis au courant, affirma Éliane en sirotant son chocolat frappé à la vanille. 183


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D’ailleurs, Enis est déjà parti mener sa petite enquête. Enis, le frère aîné d’Éliane, travaillait pour la police, notamment lorsque les investigations nécessitaient le recours à un spécialiste des phénomènes surnaturels. — Il ne devrait pas tarder, il m’a dit qu’il passerait en rentrant de la gare, ajouta la jeune fille. Attends un peu. Effectivement, Nathan finissait à peine son chocolat chaud aux épices lorsque la sonnerie de la porte d’entrée retentit. — Ah, Nathan, salua Enis en entrant, ça tombe bien que tu sois là. Nous allons avoir besoin de toi. L’intéressé releva un sourcil interrogatif. Il ne voyait pas très bien comment un simple étudiant en littérature ne possédant aucun pouvoir spécial pourrait faire quelque chose contre la maladie du cacaoyer. — Enfin, pas exactement de toi. De ta fée, plutôt. — De ma fée ? répéta Nathan, de plus en plus perdu. — Oui. Vois-tu, expliqua Enis en réchauffant ses doigts contre sa tasse de chocolat, nous avons identifié les responsables du phénomène touchant les grains de cacao. Ce sont des fées sauvages. Nathan frissonna. Les fées sauvages, celles qui 184


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n’étaient rattachées à aucun humain, fascinaient autant qu’elles terrifiaient. Non qu’on eût quoi que ce soit à leur reprocher concrètement, mais l’inconnu fait toujours peur. Et les multiples légendes qui couraient à leur sujet colportaient autant de bon que de mauvais. — Apparemment, l’une d’elles a découvert comment injecter dans les graines un produit qui liquéfie le cacao, ce qui leur permet de l’aspirer en sens inverse. C’est devenu la grande boisson à la mode ces derniers temps, au point de mettre à mal la récolte mondiale. Donc, il faudrait qu’une maîtresse fée vienne mettre un peu de l’ordre dans tout ça. Étant donné que ta fée et celle d’Éliane sont toutes deux des fées chocolat, cela me paraît idéal. Nathan tourna pensivement sa cuillère dans le fond de sa tasse. Éliane lui avait appris que les fées liées aux humains étaient considérées par les leurs comme des maîtresses fées, des sortes de dirigeantes. Par ailleurs, chacune appartenait à un genre bien défini, généralement fonction de la passion de « leur » homme. À moins que ce ne fût l’inverse, et que les goûts des humains ne se définissent en fonction de « leur » fée. Peu importait, après tout. Nathan aurait bien aimé avoir hérité d’une fée des livres, voire, comme Enis, d’une fée des airs. Cela aurait tout de même eu un caractère plus sérieux qu’une fée du chocolat. Il n’était tout de même pas si gourmand que ça. Encore que la description qu’Éliane lui avait 185


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faite de ladite fée ait été fort appétissante : peau crémeuse de chocolat blanc, longue chevelure brillante couleur chocolat au lait, grands yeux de chocolat noir… — Et donc, le mieux serait que vous partiez demain. — Pardon !? Enis soupira, se rendant compte que Nathan n’avait rien écouté de ses dernières paroles. — Éliane et toi allez faire le tour des plantations de cacao, et laisser vos fées faire le boulot, résuma-til. — Et nos études ? protesta l’étudiant, bien que sachant d’avance l’inanité de toute résistance. — Elles attendront votre retour. Les plantations, non, répondit impitoyablement Enis. — Et Tolla ? — Tu n’as qu’à l’emmener. Elle sera ravie de batifoler dans les plantations. * Nathan étira longuement ses bras et ses jambes ankylosés par une trop longue immobilité. Les tractations duraient singulièrement longtemps, aujourd’hui. Les fées sauvages sud-américaines seraient-elles plus coriaces que leurs homologues 186


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africaines ? Enfin, il n’allait pas s’en plaindre, de cette façon il avait pu achever son devoir sur la gourmandise dans la littérature du vingtième siècle, et il pourrait poster le tout le lendemain matin à l’université. Un module de plus de validé. Finalement, c’était plutôt agréable de travailler à l’ombre des cacaoyers tout en profitant d’un tour de monde (du moins des parties du monde pratiquant la culture du cacao) tous frais payés. Tolla non plus ne semblait pas se plaindre de la situation, passant ses journées à folâtrer au pied des cacaoyers à la recherche de graines échappées, en compagnie de ses semblables. La seule chose frustrante, c’était de ne pas pouvoir observer les fées en pleines négociations. Éliane, qui observait les discussions avec grande attention, lui faisait le soir des comptes rendus détaillés tandis qu’elle tapait son rapport à la Haute Autorité des Phénomènes Féeriques. Mais ce n’était tout de même pas la même chose. Une fois de plus, il se prenait à envier les voyants, même s’il était conscient que la vie de ceux-ci n’était pas toujours facile. Au moins, se consolait Nathan, cette expédition lui donnait l’occasion de goûter à tous les grands crus de chocolat de la planète. La dégustation était suivie de grandes discussions avec Éliane au sujet de la supériorité du criollo sur le forastero, et de l’opportunité d’ajouter des saveurs comme la vanille ou la 187


Cocoatl

cannelle à la poudre de cacao. Il préférait les forts arômes du chocolat brut, en particulier les crus équatoriens, alors que la jeune fille appréciait les mélanges, même les plus spéciaux tel ce chocolat au gingembre dont elle gardait précieusement un échantillon au fond de sa valise. Et puis sa fée avait beau n’être qu’une simple fée du chocolat, elle devait tout de même posséder de bons talents de négociatrice, puisqu’après leur départ, dans chaque endroit où ils étaient passés, l’épidémie cessait net. Dans toutes les plantations, il existait désormais un « arbre aux fées » consacré à la consommation personnelle de celles-ci, à charge pour elles de ne pas toucher au reste des cacaoyers. En quelques semaines, les cours du cacao baissèrent de nouveau jusqu’à un niveau raisonnable, les cocoatls retrouvèrent une alimentation normale, et leurs propriétaires la sérénité. Nathan revint de voyage chargé de sacs de graines de toutes origines, pour le plus grand bonheur de Tolla, et pour un temps du moins, tout redevint normal dans le petit monde des amateurs de chocolat. Chaque soir désormais, avant d’aller au lit, Nathan ne manquait pas de déposer sur une assiette un dé à coudre de chocolat chaud et quelques copeaux de différentes sortes de chocolat à 188


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l’intention de sa fée, qui avait sauvé la récolte mondiale. Et qui était aussi gourmande que lui.

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Rituel de transition par Elizabeth Swanston

Encore une fois nous nous retrouvons toutes les deux. Chacune d’un côté de la table. Elle me fait de l’œil. Je tente d’oublier sa présence. Elle sera restée sur l’étagère pendant deux semaines. Seulement deux semaines. Je n’ai même pas eu le temps de me mettre à un nouveau régime. Pas eu le temps non plus de faire des folies dans les magasins de lingerie. Peut-être que j’aurais dû. Peut-être qu’ainsi les deux semaines se seraient transformées en deux mois, ou même pourquoi pas deux ans, ou vingt ans. Mais là je rêve. Comment une fille comme moi aurait-elle pu rester pendant vingt ans avec un mec comme lui ? Il était tellement, tellement beau. Son humour était assez surprenant, mais admirer son sourire parfait me faisait oublier ce petit détail. Et ses lèvres… ses lèvres sur mon cou, mes… Hum… Mais c’est fini. 191


Rituel de transition

Je dois être une fille forte, je dois l’oublier, passer à autre chose. D’ailleurs c’est beaucoup plus facile maintenant que j’ai un rituel pour y parvenir. Je commence toujours par pleurer toutes les larmes de mon corps. Je pleure tellement que je ne peux pas aller travailler. Je reste dans mon lit et j’attends que la source se tarisse. Et je pense que la source s’est enfin tarie. Pas une seule larme depuis une heure environ. Quoique je ferais mieux de me méfier. Pour Hugo, je m’étais fait avoir. Je n’étais pas encore totalement au point côté rituel, faut dire. Je pensais ne plus avoir de larmes à verser. Alors, j’ai accepté la visite de ma voisine, Nicole. Elle était en cours avec moi. Elle était derrière la porte et insistait vraiment pour me voir. Elle avait une bonne nouvelle à m’annoncer. J’aurais dû me méfier. Mais quand même, qui aurait pu prévoir qu’Hugo venait de demander Nicole en mariage ! Pas moi en tout cas. Ni Nicole d’ailleurs, qui du haut de ses vingt ans avait l’impression de vivre un rêve éveillé. Ça tombe bien, moi aussi je croyais rêver à ce moment-là. Un cauchemar éveillé, quelle chance ! Enfin bon, si on met de côté ce petit écart (d’accord, j’ai pleuré vingt-quatre heures de plus, mais ça reste un petit écart)... bref, si je mets ce détail de côté mon rituel est au point. Quand je ne pleure plus, je prends une douche et je mets mon t-shirt chouchou. C’est un souvenir de mon voyage à New York. C’était une autre époque. Celle où je pensais 192


Rituel de transition

trouver le grand amour rapidement, du premier coup. Je croyais encore que mon premier copain serait le bon, celui avec qui je me marierais… Faut croire que ce qui est bon pour mes parents ne l’est pas pour moi. Le temps passe, mon t-shirt me boudine de plus en plus et je m’endors toujours avec mon nounours dans les bras, à défaut d’autre chose. J’enfile également un pantalon de survêtement. L’idée m’en est venue à force de regarder en poussant de nombreux soupirs le film Un mariage parfait. Jennifer Lopez porte terriblement bien les tenues de sport quand elle déprime. Du coup, après ma douche, pour me sortir de mon marasme personnel, j’enfile mon t-shirt et mon pantalon et j’imagine être Jennifer Lopez. Dans ces moments-là, j’évite tous les miroirs et j’écoute ses CD en boucle. Ça marche plutôt bien. En général, quand je me lève et chante de toutes mes forces, c’est que je tiens le bon bout. Mais, et oui, encore un mais, il faut toujours se méfier des rechutes. L’année dernière après avoir chanté tout un album, j’avais téléphoné à mon patron pour lui annoncer que je me sentais mieux et que je reviendrais travailler le lendemain. Je n’avais pas prévu que quelques heures plus tard la radio allait diffuser le dernier tube de Madonna. C’est sur cette chanson que j’avais fait la connaissance de Christopher. Il dansait super bien et il était pompier volontaire. On avait passé une soirée entière à danser, 193


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collés l’un contre l’autre, avant de nous rendre chez lui. Il a utilisé des mots tellement romantiques. Et il était gentil et attentionné. Il était parfait. Il était envoûtant. Et nous avons passé une nuit incroyable. Il m’a fait découvrir un monde de sensations que je ne connaissais pas. Puis il m’a déposée chez moi avant de se rendre au boulot. Quelques heures plus tard, j’ai tenté de le joindre et j’ai découvert que j’avais mal noté son numéro de téléphone. J’ai pris mon mal en patience et j’ai dû attendre la sortie du boulot pour me rendre en taxi jusque chez lui. Je l’ai attendu pendant des heures. À son retour il était accompagné d’une pétasse blonde. Et il ne m’a pas reconnue. Comment un homme peut-il murmurer autant de mots magiques sans rien ressentir pour la fille devant lui ? Selon moi c’est impossible. Je n’ai pas beaucoup pleuré sur le coup. Mais quand cette idée s’est imposée à moi, qu’il avait obligatoirement ressenti quelque chose pour moi, j’ai senti que mon petit cœur se brisait un peu plus. Christopher restera pour toujours le meilleur amant de ma vie. J’ai acheté l’album de Madonna. Quand je me sens trop seule, je passe notre chanson et je repense à tous ces mots magiques qu’il m’a susurrés à l’oreille. Maintenant j’attends un peu plus pour appeler mon patron. En général j’attends même la fin de l’étape suivante de mon rituel pour le faire. Après la musique, j’opte pour un DVD. Tout dépend de 194


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l’heure qu’il est. Sinon je saute cette étape et je téléphone directement à ma meilleure amie. Sue. Elle sait toujours comment me remonter le moral. Je trouve incroyable qu’une fille comme elle en sache autant. Sue est toute petite, elle ne dépasse pas le mètre soixante. Elle a des lunettes qui lui mangent tout le visage et elle est beaucoup, beaucoup plus romantique que moi. Et, chose qui ne m’est jamais arrivée, elle a eu un copain pendant deux ans ! C’était son premier copain. Elle est toujours amoureuse. Elle me répète régulièrement qu’il faut laisser le temps au temps et qu’elle sait qu’un jour elle parviendra à tourner la page. Pour le moment il est trop tôt. Moi je pense que trois ans, c’est largement suffisant pour tourner la page. Heureusement que je ne mets pas trois ans à accomplir mon rituel de transition ! D'un autre côté, j’ai toujours été larguée. Pour elle c’est un peu différent puisque son copain s’est suicidé. Ce n’était pas de sa faute. D’ailleurs il le lui dit dans la lettre qu’il a laissée. Mais on ne sait pas non plus qui était le coupable, celui à cause de qui tout est arrivé. Il lui a même souhaité de faire un mariage heureux ! Je trouve ça terriblement romantique, mais une telle aventure ne m’est jamais arrivée. Enfin bref, tout ça pour dire que même si Sue n’a pas une grande connaissance pratique en matière amoureuse, elle est plutôt douée question théorie. Elle sait toujours choisir les phrases qui me réconfortent et me permettent de tirer un trait sur un mec sans avoir envie de me venger ou pire. 195


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Ce qui fait que je commence abattue et en larmes, puis je suis soutenue par Jennifer Lopez et remise sur pied par Sue. En général elle ne se contente pas de me donner des bons conseils. Elle me sort également. On fait du shopping, on se fait une orgie de glaces tout en matant les allées et venues d’un magasin pour hommes. Autant de petits détails censés me détourner de ma tristesse et de ma mélancolie passagère. Avec le temps, nous avons même une liste de lieux en fonction de l’étendue de ma déprime. Une banale glace à l’italienne peut suffire dans certains cas, alors que pour d’autres il faudra un pot de glace devant un film niais dans un cinéma désert. Il est important que le cinéma soit vide ou presque, car j’ai tendance à pleurer bruyamment dans ces circonstances. Depuis qu’on nous a mises à la porte d’une salle de mon quartier parce que je faisais trop de bruit, on vérifie bien quelle en est la fréquentation. Il n’y a rien de pire que de se sentir rejetée par des inconnus alors que l’on doit surmonter une rupture sentimentale particulièrement douloureuse. La dernière étape de mon rituel est totalement futile selon Sue. Mais je suis sûre que J.Lo adorerait inclure ce détail dans l’un de ses films. Elle n’y a juste jamais pensé. Tant mieux, ça me laisse une chance de percer dans le milieu. Je travaille comme secrétaire 196


Rituel de transition

pour le moment, mais je rêve de devenir scénariste. Je pourrais alors écrire des histoires qui font rêver, des histoires à regarder entre filles. On y trouverait de tout : du frisson, de l’amour, quelques larmes, un beau mec séduisant et une jeune femme belle mais pas extraordinaire qui verrait sa vie devenir brusquement merveilleuse. Ça fait cliché, mais j’adore ces films. Depuis peu, je les regarde avec une bière à la main. J’ai découvert que les filles qui boivent la bière directement à la bouteille passent pour être très sexy. Alors, je m’entraîne à être sexy devant mes films. J’ai d’ailleurs fait beaucoup de progrès dans mes relations avec les hommes depuis que j’ai vu Comment se faire larguer en dix leçons. Une mine d’or ce film ! Depuis que je l’ai vu, je n’ai presque plus jamais eu le temps de dire à un mec que je l’aimais. Je finissais toujours par me faire larguer avant une telle déclaration. Mais au moins, je sais que ce n’est pas à cause d’un débordement affectif de ma part que je me retrouvais à nouveau célibataire. Me voilà donc maintenant en tête à tête avec elle. Elle qui incarne la dernière étape de mon rituel. Elle sur qui reposent de nombreux très bons souvenirs. Elle va me permettre de finir mon deuil. Jonathan va bientôt appartenir à mon passé, et je serais ainsi prête à me lancer dans une nouvelle chasse à l’homme, à me relancer à cœur perdu dans une histoire renversante, bouleversante, romantique. 197


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Elle me regarde, toute fine et élégante, entourée de rose, sûre d’elle. Je sais qu’une fois que je la saisirai je ne pourrai plus pleurer sur Jonathan. J’hésite. Il était tellement craquant avec son petit accent. Et son sourire m’évoquait systématiquement une pub pour le dentifrice. Il pourrait être mannequin. Mais elle est là et ne me quitte pas des yeux. Et puis le rose est une couleur pleine d’espoir. Peut-être que derrière elle se cache enfin mon prince charmant. Demain, en allant chercher sa remplaçante je le trouverai peut-être caché derrière un paquet de café, ou hésitant entre deux marques différentes. Je lui conseillerai les belges, il m’invitera à prendre un verre… Elle a l’air convaincue que c’est la meilleure chose à faire. « Une période d'échec est un moment rêvé pour semer les graines du succès », me dit-elle. Je le sais bien, mais... et si je n’avais plus de graines à planter ? Et si Jonathan était en fait l’homme de ma vie et que je n’ai pas su le lui faire comprendre ? Et si devant moi se profilait une longue période d’abstinence et de solitude ? Bien sûr, elle ne dit rien d'autre. Pour la prochaine, je préparerai des citations moins idiotes. Ou alors j’en inscrirai une de chaque côté. Elles se répondront l’une à l’autre. Je me sentirai peut-être moins seule. 198


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Elle me promet douceur et piquant. Saveur et émotion. Comme dans une pub « une tablette et ça repart ». Maintenant que j’y suis, je doute d’aimer le poivre rose. Et si le contraste était trop fort ? Si je ne l’aimais pas, je pourrais retomber définitivement dans la déprime. Mais alors ce ne serait plus de la déprime, mais de la dépression ! Je dois être forte. Jonathan doit appartenir au passé. Il le faut ! Elle est entre mes mains. Elle a un bon pourcentage en chocolat. Une vraie tablette de chocolat noir, mais avec du poivre rose. Je déchire délicatement l’emballage. Je fais attention de ne pas déchirer la citation que j’ai inscrite dessus. Et je commence à manger. Un morceau après l’autre. À chaque bouchée je l’entends détruire le nom de Jonathan. Elle entreprend de l’effacer de ma mémoire. Elle m’encourage à continuer, à être plus forte que ça. Encore un carré. Et alors il aura disparu, elle aura réussi à le vaincre. Elle aura exterminé la souffrance créée par Jonathan dans mon cœur, dans mon âme, dans mon corps. Alors que je l’approche de ma bouche, elle me murmure un conseil, un tout dernier 199


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avant de disparaître. Pour prendre sa place, elle me recommande une tablette plus délicate, plus sensible, plus sucrée, qui adoucira plus facilement ma peine. Dire qu’elle n’aura passé que deux semaines chez moi. Deux semaines à partager mon quotidien. Mais à partir de demain, tout sera à recommencer avec une autre. Espérons que cette nouvelle tablette me portera chance et saura mieux me conduire dans les méandres de l’amour.

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Noir chocolat par Brigitte Vasseur

— Savez-vous pourquoi les Africains ne mangent pas de chocolat ? — Non... — Parce qu'ils ont trop peur de se manger les doigts ! À cette blague racontée par Bertrand, un « grand » de douze ans, les rires fusent dans la cour de récréation. Pour ma part, j'ai cinq ans, et loin de me faire rire, cette boutade m'intrigue. Des Africains, j'en ai déjà vu des quantités. Mes parents accueillent régulièrement des étudiants étrangers, essentiellement d'Afrique, qui viennent faire leurs études en France. Le foyer où ils sont logés demande aux familles des environs de les inviter une journée de temps en temps, histoire de les acclimater et de faire en sorte qu'ils ne restent pas dans un ghetto, entre eux. Mes parents étant la générosité incarnée, ils ont été dans les premiers à 201


Noir chocolat

répondre présent à cette demande. Pour moi, c'est une expérience passionnante que de rencontrer ces gens venus de si loin. C'est une invitation au voyage, la découverte d'horizons nouveaux. Et quand ils nous racontent leurs pays, mon imagination déjà fertile se transporte dans des paysages de contes. Et ils mangent du chocolat, autant que je sache. Pas plus tard que le dimanche précédent, nous avons reçu Honoré. C'est un Ivoirien qui vient assez régulièrement et que j'adore. Il a toujours pour moi des petits animaux en bois qu'il sculpte lui-même. J'avais déjà un éléphant, une girafe et un lion. Ce jour-là, il m'a apporté un buffle. — C'est une vache de mon pays, m'a-t-il dit. J'ai été impressionnée par la taille des cornes. Ça ne ressemble pas du tout aux vaches de chez nous. J'ai essayé de m'imaginer, allant chercher le lait à la ferme avec ma grand-mère, et tombant nez à nez avec cet animal. Je l'ai remercié d'un bisou bien retentissant et je suis allée ranger le buffle dans ma collection. Le repas s'est déroulé merveilleusement. Maman s'était essayée à une recette africaine, et Honoré l'a chaleureusement complimentée pour ses talents de cordon-bleu. J'ai juste regretté de ne pas avoir eu droit à la sauce épicée, mais je me suis bien régalée quand même. 202


Noir chocolat

En dessert, plus classiquement, il y avait une crème au chocolat. Honoré a souri. — Même le dessert vient de chez moi. — Je ne l'ai même pas fait exprès, a répondu maman en riant. Avec du recul, je me souviens d'un détail qui m'a échappé alors : la crème avait exactement la même couleur que la peau d'Honoré. Et il avait dit qu'elle venait de son pays. De là à penser que les deux sont faits de la même matière, il n'y avait qu'un pas. Profondément Bertrand.

troublée,

je

retourne

voir

— Dis-moi, ton histoire, ça veut dire que les Africains sont en chocolat ? Il me regarde de travers, se demandant visiblement si je me moquais de lui ou non. Devant mon air des plus sérieux, il a un petit sourire en coin. — Bien sûr, qu'ils sont en chocolat, les Africains. Ça se voit, non ? Je réfléchis encore. — Ils n'ont pas tous la même couleur, pourtant. Il hausse les épaules. — Le chocolat n'a pas toujours la même couleur, tu le sais bien. 203


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Un détail me titille encore. — Mais il fait chaud en Afrique, ils devraient fondre. — C'est pour ça qu'ils se protègent du soleil tout le temps. D'ailleurs, tu n'as qu'à voir aux jeux olympiques, à la fin de la course tous les athlètes noirs dégoulinent. Si c'est pas une preuve... Je suis stupéfaite. Cela a l'accent de la vérité. Et surtout, cela recoupe mes propres observations. Je repars pensive, sans entendre les ricanements dans mon dos. De retour à la maison après l'école, j'ai droit pour le goûter, comme d'habitude, à un morceau de pain et une largeur de carrés de chocolat. Cette fois, pourtant, je ne me jette pas dessus avec voracité. Je considère le chocolat d'un oeil méfiant, et je demande à maman : — Dis, maman, d'où il vient le chocolat ? — D'Afrique demandes-tu ça ?

essentiellement.

Pourquoi

me

— Honoré a dit que ta crème au chocolat venait de chez lui. — Tu as une bonne mémoire, dis donc ! En effet, la plupart du cacao produit dans le monde vient de son pays, la Côte-d'Ivoire. 204


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Je ne me décide toujours pas à manger. En regardant mon bout de pain, je crois voir un morceau d'Honoré. Finalement, je demande si je peux avoir du beurre plutôt que du chocolat. Maman a l'air étonnée, mais ne fait pas de commentaire et change le contenu de mon goûter. Pendant plusieurs jours, cette histoire trotte dans ma tête. Toutes les vieilles histoires de cannibalisme ressurgissent, et s'en trouvent justifiées. Je fais même un cauchemar récurrent où tous les étudiants qui sont passés chez nous finissent dans notre assiette. Le dimanche suivant, c'est Félix, un Gabonais, qui vient passer la journée chez nous. Dès son arrivée, la similitude me saute aux yeux. Comment ne m'en suis-je pas rendu compte auparavant ? Je vois vraiment un homme tout en chocolat, de la tête aux pieds. Quand il se penche pour me faire une bise, je crois même sentir les effluves caractéristiques de cet aliment que j'adorais précédemment mais que je ne peux plus supporter désormais. Je passe le temps de l'apéritif maussade, toute à mes réflexions. Tout me crie que Bertrand a raison, et pourtant une partie de moi-même attend encore la preuve formelle avant d'y croire vraiment. Soudain, je me redresse, ayant enfin trouvé : pour savoir une fois pour toutes si les Noirs sont en 205


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chocolat, il suffit d'y goûter ! Comment n'y ai-je pas pensé plus tôt ? Au moins, je serai fixée définitivement. Cette idée m'a rendu ma bonne humeur. Il reste maintenant à attendre le moment propice. Le repas se déroule sans qu'aucune occasion se présente. Je commence à désespérer. Après avoir fini les cafés, mes parents proposent une promenade en forêt. J'accepte, à condition de donner la main à Félix. Souriant, il tend le bras dans ma direction, et, voyant tous ses doigts à ma portée, je mords à pleines dents son pouce (le plus gros morceau). Il crie, bien sûr, et retire vivement sa main, surpris et choqué. J'ai droit, pour ma part, à une fessée magistrale assortie d'une leçon bien sentie sur le respect dû aux gens, en particulier les invités. Je fonds en larmes, autant par la douleur que par la honte, réalisant l'énormité de mon geste, et comprenant enfin que Bertrand s'est moqué de moi. En sanglotant, je tente d'expliquer pourquoi j'ai fait ça. Mes parents me regardent comme si j'étais folle. En revanche, Félix se met à rire de bon cœur. Une fois tout le monde calmé, il nous explique que, quand il a vu des blancs pour la première fois, il a cru que c'était des hommes en pierre. Il ne voulait pas croire que la couleur de leur peau était naturelle. Il a même été à deux doigts de leur lancer un caillou pour savoir si le choc allait faire des étincelles. 206


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Il me fait un clin d'œil, puis me lance : — Tu as l'air d'être en chocolat blanc. Je peux goûter ? Tout le monde rit, sauf moi qui rougis. Je me sens vraiment très bête. Cette histoire m'a servi de leçon : pour savoir si une chose est vraie, il suffit de demander aux gens les plus à même de savoir. Si j'avais demandé directement à Félix, ça m'aurait évité de lui faire mal et j'aurais gagné du temps. Je me promets qu'à l'avenir, j'aurai plus de discernement. Nous continuons à accueillir des étudiants étrangers, majoritairement Africains, plus ou moins noirs, mais cette fois je n'ai plus aucune idée saugrenue sur l'origine de cette couleur. Je sais maintenant que c'est une question d'ensoleillement. J'ai au moins appris ça. Je recommence à manger du chocolat avec autant de plaisir qu'avant cette lamentable histoire. Bref, la vie reprend son cours normal. Un jour, nous recevons Maurice, qui vient de Madagascar. Lorsqu'il arrive, je suis surprise par la couleur inhabituelle de sa peau. Conformément à mes nouveaux principes, je lui pose directement la question. 207


Noir chocolat

— Tu viens d'Afrique et pourtant tu n'es pas noir ? — Non, me répond-il en riant, moi je suis un « café au lait ». Ah non, je ne me ferai plus avoir !

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Le baiser de chocolat par Hans Delrue

L’odeur du chocolat chaud se répandit dans la cuisine. Pas du vulgaire cacao en poudre ! Non, de vraies barres fondant dans la casserole de lait, jusqu’à obtenir un mélange velouté au goût inoubliable. Je humais avec plaisir le parfum capiteux qui m’enveloppait. Certains préfèrent croquer des carrés de chocolat et sentir les morceaux durs se briser entre leurs dents. D’autres le consomment en mousse ou en crème. Ah, lécher la substance onctueuse qui couvre la petite cuillère ! D’autres encore s’empiffrent de gâteaux moelleux. Tous vous décriraient le plaisir sensuel qu’ils éprouvent à le dévorer. Sans doute délaisseraient-ils le simple chocolat chaud. À lui pourtant allait ma prédilection. Ce breuvage dépassait de loin tous les autres délices de la gourmandise sucrée. Bien plus qu’une friandise ou même une jouissance physique, j’atteignais avec lui une forme de communion sacrée. 209


Le baiser de chocolat

Étrange ? Pas tant que cela : ce nectar s’avérait d’essence divine. Aztèques et Mayas considéraient le chocolat comme la nourriture des dieux et celui-ci faisait partie intégrante de leurs rites religieux. Lorsqu’il se répandit en Europe, le clergé se demanda s’il pouvait constituer une nourriture permise durant le Carême. Au dix-septième siècle, le cardinal Brancaccio trancha la question : une tasse de chocolat équivalait à la même quantité d’eau pour le droit canon, et pouvait donc être consommée sous cette forme. Le chocolat chaud devint un breuvage pur et sanctifié. Chaque fois que je sentais son odeur, j’avais l’impression d’atteindre le septième ciel. Les souvenirs de jeunesse se mêlaient à des sentiments plus forts encore, qui se révélaient impossibles à décrire avec des mots. * Maman préparait du chocolat chaud. Selon sa recette. Laissant fondre avec patience les barres dans la casserole sur le feu. — Qu’est-ce que ça sent ? me demanda Julien. Le garçon n’avait pas l’habitude. Sans doute ne connaissait-il que le goût frelaté de ces boissons chocolatées à base de poudre instantanée. J’entrepris de lui expliquer ce qui se tramait dans la cuisine et 210


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l’enchantement des sens qui l’attendait. — Ah bon ? s’étonna-t-il tout d’abord. Puis il me sourit de contentement. J’adorais la forme que prenait sa bouche, les petits plis formés aux commissures de ses lèvres, le léger rouge qui gagnait alors ses joues. Puis ses yeux rieurs qui se posaient sur moi. Nous fréquentions tous deux le même collège. Ses parents s’étaient installés dans le quartier au début de l’année et Julien avait alors fait apparition dans ma classe. Au début, il se sentait mal à l’aise, car les liens de camaraderie se trouvaient déjà pour la plupart établis depuis longtemps. J’avais saisi l’occasion pour aborder le nouveau venu et sympathiser avec lui. Nous étions très vite devenus inséparables, partageant les mêmes jeux, les mêmes leçons, les mêmes devoirs. Julien se découvrait avec soulagement de la compagnie, moi je m’illusionnais d’avoir enfin un ami. Plus que cela même, car je n’osais lui avouer la vérité : ce qui me guidait portait un autre nom que la simple amitié. Je me posais parfois la question : le garçon me perçait-il à jour et feignait-il d’ignorer mes sentiments ? Ou les appréciait-il sans se risquer à y répondre ? Ou restait-il aveugle à tous mes égards ? Ma mère, ravie de me voir avec un compagnon de jeu, ignorant tout des fièvres qui secouaient mon adolescence, me traitait encore avec bonté. Comme 211


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j’avais invité Julien, elle se décida à nous gâter en préparant sa spécialité : un vrai chocolat chaud, clamait-elle. Lorsque mon ami trempa ses lèvres dans le bol fumant, il poussa un ronronnement de plaisir. Oui, comme un chat. Je fis de même. Nous vivions un moment précieux, la saveur du chocolat tressant entre nous un lien magique, permettant d’atteindre une communion insoupçonnée. Alors que Julien me souriait, ignorant sans doute la nature de mes réflexions, je me plaisais à m’imaginer à la place de ce breuvage, effleurant ses lèvres pour lui procurer du plaisir. * La recette de ma mère, voilà ce qui me restait d’elle de plus aimable. Le reste avait disparu sous les coups de boutoir de l’incompréhension mutuelle. Chaque fois que je préparais du chocolat chaud, cette scène me revenait, vive dans ma mémoire comme si mon esprit avait été marqué à jamais au fer rouge. Un souvenir aussi délicieux que cruel, les deux aspects s’entremêlant à jamais, indissociables. Voilà pourquoi le qualifier d’amour ou de nostalgie ne me convenait guère. Non, c’était bien une relation sacrée, rituelle. Le bien et le mal venant de la même main providentielle, qu’il fallait accepter de semblable manière. 212


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Julien et moi, nous nous étions perdus de vue après le collège. Vingt ans s’étaient écoulés, pourtant, je n’avais jamais cessé de penser à lui. Chaque jour il surgissait en pensée, éternelle réminiscence, comme des fragments de l’âge d’or à jamais perdu. Une seule gorgée de chocolat chaud réveillait les stigmates tels des blessures à vif. Malgré la souffrance, l’extase qui l’accompagnait se révélait si forte que je ne pouvais ni voulais m’y soustraire. Vingt ans sans aucun message de sa part, jusqu’à la semaine précédente où j’avais retrouvé sa trace sur un réseau social d’Internet. Julien Moreau. Un autre homme pouvait bien sûr porter le même patronyme, mais je le reconnus sans hésiter à sa photo. L’objet de mes amours adolescentes n’avait guère changé. Certes, l’âge adulte avait quelque peu buriné son visage, creusant des rides d’expression autour de sa bouche, marquant à jamais les traces de son ancien sourire. Pourtant, le charme qui se dégageait de lui restait entier. Après avoir repris contact avec lui, et échangé quelques banalités d’usage, je lui avais suggéré de nous revoir. Après quelques hésitations, il m’avait signifié un refus un peu hostile. Non, il ne voyait pas l’utilité de réveiller tout cela : cette période appartenait pour lui au passé. Je désespérais, lorsque deux jours plus tard il m’adressa un message, revenant sur sa décision. Il acceptait mon invitation. Voilà pourquoi je préparais ce chocolat chaud à 213


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son intention. Il allait se présenter à la porte, entrer dans ma maison. Je voulais que ce parfum éveille chez lui nos souvenirs partagés, espérant contre toute logique me le concilier. * Ses lèvres portaient encore les traces du chocolat qu’il venait de boire. Julien m’accompagna à travers la maison jusque dans ma chambre. Là, j’entrepris de lui faire découvrir mes livres, mes disques, tout ce qui me plaisait. Nous partagions à peu près les mêmes centres d’intérêt. Un signe du destin ? pensai-je. Julien prenait goût à ma compagnie, mon amitié, c’était certain. La façon dont il riait, dont il me fixait, tout cela me laissait accroire qu’il éprouvait lui aussi des sentiments à mon égard. Ma main glissait sur son épaule, se saisissait de ses doigts, sans qu’il ne manifestât la moindre résistance. Vivais-je un rêve ? Celui qui m’envahissait chaque nuit, enfiévrait mon corps et mon âme, me laissant en sueur au matin ? * Le timbre de la sonnette me sortit de ma rêverie. Je baissai aussitôt le feu sous la casserole et abandonnai la cuisine. Mon cœur battait à tout rompre. Julien venait d’arriver ! Enfin ! Nous allions 214


Le baiser de chocolat

nous revoir ! Devant la porte, je fus pris d’une brusque hésitation. Pourrions-nous trouver les mots après tout ce temps ? Vingt ans ! Partagions-nous les mêmes souvenirs ? Quelle attitude adopterait-il avec moi en définitive ? Se rappelait-il ce qui s’était passé ? Cela ne s’oubliait pas. Éprouvait-il encore de la colère contre moi ? Ou la tendresse l'avait-elle emporté ? Je m’armai de courage et ouvris la porte. Je restai interloqué en découvrant mon visiteur. — Qui êtes-vous ? bredouillai-je étonné. Face à moi se tenait un jeune homme qui m’était totalement inconnu. Que venait-il faire ici ? Pourquoi me dérangeait-il en ce moment précis ? Me faire signer une pétition ? Distribuer des brochures ? — J’attends quelqu’un, fis-je avec humeur. Je jetai des regards impatients dans la rue. Julien allait-il se présenter ? — C’est moi que vous attendez, lâcha tout à coup le garçon. Je le considérai d’un air abasourdi. — Julien Moreau ? questionnai-je. Avais-je été victime d’une confusion sur Internet, me trompant de destinataire ? — C’est mon père, précisa le jeune homme avec un sourire gêné. 215


Le baiser de chocolat

L’évidence me sauta alors aux yeux : les mêmes traits autour de la bouche, les mêmes yeux, un air de famille indéniable. Comment ne m’en étais-je pas rendu compte plus tôt ? Julien avait donc un fils, et celui-ci me rendait visite ! Mais pourquoi ? — Je m’appelle Matthieu, bredouilla-t-il. Je pris conscience de mon impolitesse en le faisant ainsi attendre à la porte. Je priai le garçon d’entrer et le menai jusqu’au salon. Il regardait autour de lui, comme pour me deviner en examinant mon intérieur et les objets dont je m’entourais. En l’observant du coin de l’œil, j’eus l’impression qu’une part de Julien s’était incarnée jusque dans ses moindres gestes. — Ça sent le chocolat, fit-il tout à coup, amusé. À mon tour de connaître l’embarras. Le jeune homme devait me trouver ridicule de préparer ce genre de breuvage. Après tout, cela ne revêtait aucune signification particulière pour lui. Seul son père aurait pu apprécier l’allusion. — J’ai préparé du chocolat chaud, expliquai-je avec gêne. Pour Julien. C’est une boisson que nous partagions quand il venait chez moi. Une seule fois, en réalité. Mais il était inutile de le mentionner. Contre toute attente, Matthieu ne se moqua pas de mon initiative et prit un air sérieux pour me lancer : 216


Le baiser de chocolat

— Mon père ne viendra pas. Je commençais à m’en douter. Mais pourquoi diable avait-il envoyé son fils à sa place ? Venait-il m’apporter un message de sa part ? Pour détendre l’atmosphère, je lançai au garçon : — Ne gâchons pas ce chocolat, est-ce que tu en veux ? — Euh…, hésita-t-il, pourquoi pas ? Je le fis asseoir à la table et retournai à la cuisine. Un dernier coup de cuillère pour mélanger la préparation, avant de la répartir entre deux bols. Une minute plus tard, Matthieu trempait ses lèvres dans le chocolat chaud. Il m’adressa dans un demi-sourire : — C’est délicieux… Oui, mais comme j’aurais aimé voir son père en face de moi me dire à nouveau ces mots-là ! D’une certaine façon, j’avais imaginé pouvoir retourner dans le passé et modifier la trame de notre histoire. Partager à présent ce breuvage avec le fils de l’homme que j’avais aimé me paraissait surréaliste. — Ainsi Julien a eu un enfant, murmurai-je pour moi-même. — Oui, fit Matthieu. — Pourquoi t’a-t-il envoyé ? demandai-je. — Il ne sait pas que je suis ici. — Pardon ? 217


Le baiser de chocolat

Le jeune homme, un peu confus par cet aveu, cherchait ses mots. — À vrai dire, je… je voulais vous connaître. — Mais pourquoi ? m’étonnai-je. Le garçon baissa les yeux. — J’aidais mon père à installer un programme à l’ordinateur lorsqu’il a reçu votre invitation. Comme il paraissait troublé, je lui en ai demandé la raison. Il est tout d’abord resté évasif. — Ah ! — Par curiosité, j’ai insisté. Il m’a expliqué que vous étiez tous deux amis au collège mais que vous ne vous étiez pas quittés en bons termes. — C’est en partie vrai, avouai-je malgré moi. — Puis il s’est énervé, vous a renvoyé un refus et m’a dit qu’il n’était pas question de vous revoir, parce que… parce que… Il s’interrompit un instant avant de reprendre : — Enfin, parce que vous étiez… — Oui, j’ai compris, coupai-je voyant les difficultés du jeune homme à s’expliquer. Nous restâmes silencieux quelques instants en regardant nos bols de chocolat. — C’est pour cette raison que je voulais vous voir, lâcha Matthieu brusquement. 218


Le baiser de chocolat

— Quoi ? — Un soir, je me suis connecté à l’ordinateur de mon père pour vous envoyer un message sous son profil, afin d’accepter votre rendez-vous. J’étais abasourdi. Pour quelle raison le garçon avait-il fait cela ? Quelle importance pouvait bien avoir pour lui une ancienne connaissance de son père ? — Pourquoi ? demandai-je. — Vous ne devinez pas ? me lança-t-il tout à trac, presque bouleversé. Non, je ne perçais pas ses motivations. Voulait-il en savoir plus sur la jeunesse de son père ? Simple curiosité ? Je crus avoir touché juste quand il me demanda : — Que s’est-il exactement passé entre vous ? Je me reculai un peu. Pouvais-je le lui dire ? * Je m’approchai de Julien. Très près. Nous nous faisions face, les yeux dans les yeux. Était-ce l’odeur du chocolat qui flottait encore dans la maison ? Son regard qui m’enchantait ? Il me semblait à ce moment évoluer dans un monde fabuleux où tout devenait possible, où tout était permis. 219


Le baiser de chocolat

Mes lèvres se posèrent sur les siennes. Avec douceur. Puis avec force. Je l’étreignis contre moi. Sa bouche avait encore le goût de la boisson chaude que nous venions d’avaler. Un baiser de chocolat. Julien se laissa faire, puis répondit à mon étreinte. L’espace d’un instant, je crus cet amour tangible, réel, partagé. Puis sans doute l’étrangeté de la situation dut lui apparaître : il me repoussa avec violence. — Qu’est-ce que tu fais ? me reprocha-t-il. Tu es complètement marteau ! Le désir me consumait, emportant ma raison. — Cela te plaît aussi ! m’exclamai-je. — Non ! s’exclama-t-il avec force. Ce n’est pas vrai ! Ce furent ses dernières paroles avant de s’en aller, très en colère. Les mois suivants, il me battit froid jusqu’à ce que nous nous éloignions l’un de l’autre pour de bon en quittant le collège. Il me rejetait, non tant pour le baiser échangé que pour lui avoir révélé une part de lui-même qu’il préférait nier. * Matthieu avait écouté en silence mes explications. Je ne me serais pas cru capable de dévoiler les sentiments éprouvés pour Julien devant un inconnu, encore moins devant son propre fils. Fallait-il y voir 220


Le baiser de chocolat

l’influence apaisante du chocolat ? Sa douceur qui émoussait les peines et encourageait la confidence ? Le jeune homme, après avoir reposé son bol vide, me regarda avec attention avant de déclarer : — Mon père n’aime pas ça. De quoi parlait-il à présent ? Du chocolat ? Cela n’avait pas de sens. — Il n’aime pas ça, répéta-t-il. Pas chez vous… Puis il ajouta d’une voix amère : — Pas chez moi… Je compris alors ce qui l’avait amené chez moi. Les questions qu’il se posait. Le conflit qui allait éclater avec son père quand ce dernier apprendrait la vérité. Ce que j’avais connu avec mes propres parents. Peut-être pouvais-je l’aider, lui offrir un soutien, une oreille attentive ? C’était sans nul doute la raison pour laquelle il était venu. — Je vais en refaire, proposai-je avec entrain en m’emparant des bols sur la table. Matthieu me sourit. Ses lèvres portaient encore les traces du chocolat qu’il venait de boire.

*** 221


Petit instantané chocolaté par Yves Cairoli

Il est 16 h 30 et dans la salle de CM2 de l’école primaire du charmant village de G…, le petit Lucien change subitement de comportement, comme d'habitude à cette heure-là. La tête en l’air, regardant au-delà des fenêtres, délaissant crayons, problèmes et récitation, il se laisse glisser vers les rives d’une béatitude qui se lit sur son visage. Un grand sourire l'illumine alors et ses yeux bleus pétillent d’une joie intense. Monsieur Bachelet, son instituteur s’en est rendu compte. Il l’observe du coin de l’œil et apprécie beaucoup l’attitude vagabonde de cet élève. Il n’en connaît pas les raisons et s’interdit même de les lui demander, respectant trop la liberté de chacun. Il est vrai que lui aussi attend impatiemment d'être à 17 h pour rejoindre sa Julie chérie qui est la secrétaire de mairie. Il comprend son élève et lui-même se met à rêver du corps sculptural de sa fiancée. De temps à autre, pour tuer le temps, pour chasser les images sensuelles de sa promise et rompre 223


Petit instantané chocolaté

ainsi la monotonie silencieuse et studieuse de la classe, il lance d’un ton goguenard à Lucien : « Hé mon Lucien, toujours dans les nuages ? Combien en as-tu compté aujourd’hui ? » La classe rit alors de bon cœur, contente d’échapper quelques instants, pendant l’heure d’étude, aux problèmes de robinets et aux mystères de la conjugaison du passé simple des verbes du troisième groupe. Mais Lucien ne répond jamais à la provocation. Faisant fi des moqueries de ses camarades, il fixe attentivement l’horloge murale puis replonge aussitôt vers les limbes infinis de ses rêveries. Mais de quoi rêve -t-il ? Dès la sonnerie, il enfourne ses affaires dans son cartable et quitte le premier la petite salle en marmonnant un « salut m’sieur » rapide. Il s’enfuit littéralement de l’école comme si elle était le symbole de l’enfermement et de la répression, lançant au passage à ses meilleurs amis, Pablo et Jules un habituel « … Tout à l’heure, au terrain ! N’oublie pas ton ballon, Pablo ! » Ses amis ne se formalisent plus du comportement de Lucien. Il est comme ça et voilà tout. Ils l’aiment comme il est et cela leur suffit amplement. La seule chose qui les contrarie un peu est le retard quasi quotidien de Lucien aux parties de football. 224


Petit instantané chocolaté

Lucien court comme un chien fou sur le trottoir pavé et ceux qui le croisent peuvent se demander légitimement ce qui a bien pu piquer ce jeune garçon pour qu’il détale ainsi. Il remonte alors la rue Prévert, tourne ensuite vers la rue des Résistants, et enfin se retrouve rue de l’Arbre de vie où il accélère jusqu’au numéro 32. Il ouvre la porte, lance son cartable dans le hall, et se dirige vers la cuisine, tout essoufflé. Il ouvre aussitôt le frigidaire, y prend la motte de beurre de la Ferme puis plonge la main dans la huche à pain, de laquelle il sort un immense pain de sept cents grammes. Il pose précautionneusement la motte et le pain sur la toile cirée de la table ronde puis il tire un grand couteau de l’un des tiroirs du bahut parisien. Avec une grande attention, il se coupe une tartine aussi épaisse qu’une côte à l'os sur laquelle, avec le petit couteau à beurre planté dans la motte, il étale une bonne couche de beurre. Sa mère, Marthe, présente dans la cuisine depuis le début, lui lance tendrement comme à son habitude : « Et mon bisou, il est où ? » Lucien se lève de sa chaise, comme surpris et honteux à cette douce interpellation, court vers elle et lui fait un de ces baisers sonores qui sentent le bonheur simple et harmonieux. Il se serre contre elle pendant qu’elle lui caresse les cheveux. D’une petite tape, elle lui chuchote : « allez zou, va t’installer à la table ». 225


Petit instantané chocolaté

Le rituel commence : sa mère ouvre la porte gauche du bahut, sort la plaque de chocolat, y coupe délicatement deux carrés, les dépose solennellement sur une feuille d’alu qu’elle place sur la plaque de la vieille cuisinière au charbon. L’enfant observe avec intensité les deux morceaux se ramollir et s’écouler peu à peu sur l’alu. Pour lui, cette transformation tient de l’alchimie, de la magie pure et simple. Il ne se lasse jamais de ce spectacle féerique. Il tend alors sa gigantesque tartine à sa mère qui prend le chocolat avec une fine spatule et l’applique délicatement sur le beurre. Les yeux de Lucien s’ouvrent subitement devant cette merveille, son petit nez retroussé semble s’allonger pour humer les arômes chauds embaumant la pièce. Il s’empare avidement de la tartine et commence à la déguster comme un véritable ogre sous l’œil malicieux de Marthe. Il la mange avec délectation : pour lui, cela constitue le meilleur moment de la journée. Il prend son temps pour mâcher chaque bouchée de telle sorte que le goût du chocolat lui reste bien au palais. De temps à autre, il passe un coup de langue dévastateur sur ses lèvres qui s’ornent alors d’une aura brune du plus bel effet. Ses doigts se couvrent aussi de chocolat fondu mêlé de beurre qu’il léchera en dernier comme ultime friandise. Petit à petit, l’énorme tartine rapetisse sous les coups de dent de Lucien. Puis, avec un léger regret, il enfourne le 226


Petit instantané chocolaté

dernier bout de pain qu’il mastique indéfiniment comme si c'était le dernier repas de son existence. Il fait durer le plaisir, savourant à l’infini cet instant mirifique. Sa mère ne se lasse jamais de ce rendez-vous. Elle adore son enfant. Son fils, qu’elle a tant espéré, lui offre une émotion quotidienne avec ce petit instantané de bonheur partagé dans la cuisine. Cette belle image restera à jamais gravée dans sa mémoire et resurgira quand elle sera vieille. Elle sourira alors à son fils, âgé d’une quarantaine d’années, lors de sa visite dominicale et des larmes gorgées d’amour et de souvenirs s’écouleront de son visage parcheminé. Lucien a terminé maintenant sa tartine. Les dix doigts bien écartés les uns des autres s’offrent à lui. Il les suce goulûment, et vérifie avec sérieux qu’il ne reste plus aucune trace de pâte chocolatée. Pas question de gâcher un aussi agréable goûter ! Il saute avec légèreté de sa chaise et court vers sa mère pour la remercier d’un baiser avant la quotidienne partie de football sur le terrain municipal. Sa mère met les mains en avant pour se protéger et lance dans un grand rire cette réplique mille fois répétée : « Nettoie ta bouche, s'il te plaît, avant de m’embrasser ! » Après avoir câliné sa mère, Lucien se rue dans sa chambre. Que va-t-il mettre aujourd’hui ? Le maillot du Milan AC que lui a rapporté son oncle d’un voyage en Italie ou alors le maillot du RC Lens, l’équipe phare de la région ? Il se décide pour les 227


Petit instantané chocolaté

couleurs locales. Il se dépêche car ses deux amis doivent fulminer : il a presque un quart d’heure de retard et la partie de football n’attend pas. C’est beaucoup trop sérieux. Que serait la vie sans le football pour ces trois garçons ne rêvant que de buts, de petits ponts, de dribbles et de foules en délire saluant leurs exploits ? Il dévale les escaliers et crie à sa mère un « tout à l’heure » rapide. Elle n’a même pas le temps de lui répondre que Lucien est déjà sorti. Il se lance à toutes jambes vers le stade municipal, imaginant Pablo dans les buts et Jules lui tirant des penaltys. Bientôt, il les aperçoit de la butte qui surplombe le terrain et accélère la cadence. Les deux garçons s’arrêtent de jouer et le regardent courir avec son maillot sang et or. Jules a endossé le maillot du L.O.S.C dont il est un fervent supporter et Pablo, lui, a le maillot de Manchester United. Pablo s’écrie : — Y'en a marre Lucien, qu’est-ce que tu fous ? On a encore perdu vingt minutes à cause de toi ! — Excusez-moi les gars, mais j’avais un truc important à faire… — Tous les jours, tu dis ça, coupe Jules. Change de disque. Je me demande ce qui peut bien te 228


Petit instantané chocolaté

retenir. — Bon, allez, on joue, assez perdu de temps ! Mais un jour, faudra que tu nous expliques ! dit Pablo en jonglant avec le ballon. La partie commence : Pablo est dans les buts. C’est le derby du Nord : RC LENS contre le LOSC. Ça ne rit plus, c’est du sérieux ! Lucien joue à l’attaque et Jules tient le rôle du défenseur. Si Lucien arrive à marquer un but dans les cinq minutes, alors Jules prendra le rôle de l’attaquant. Pablo, d’une neutralité absolue, ne jurant d’ailleurs que par le FC Porto, chronomètre et indique les changements de poste à chaque but. Étant d’origine portugaise, il n’a pas à se mêler des rivalités de clocher. Il y a bien des Bayern de Munich–Liverpool ou alors des Milan AC–Réal de Madrid mais ces matchs-là n’ont pas la saveur du derby joué par Lucien et Jules. De toute façon, Pablo est toujours dans les cages : gardien est son poste de prédilection et personne ne pourrait l’y déloger. Même ses deux amis ne peuvent prendre cette place quand ils sont fatigués. Pablo ne transige pas : il est comme ça, le Pablo. Lucien tente maintenant un dribble et déstabilise Jules qui glisse. Le chemin des buts est libre. Pablo sort de sa cage et s’avance vers l’attaquant qui, d’une petite balle piquée, marque dans le coin gauche. — 1-0 pour Lens, annonce Pablo. À toi la 229


Petit instantané chocolaté

balle, Jules ! Celui-ci sort alors de la surface de réparation. Lucien se place comme défenseur. Jules se conditionne : il doit absolument égaliser. Il accélère, son adversaire tente de le tacler mais d’un coup de rein, le « Lillois » se débarrasse facilement de son vis-à-vis et envoie une « praline » à mi-hauteur que Pablo, dépité, effleure à peine. — 1-1, fait Pablo en ramassant le ballon au fond de ses cages. La partie s’égrène joyeusement ainsi jusqu’à ce que le soleil se couche. Le score est de parité : 12 partout. Tous les trois sont heureux de cette nouvelle partie. Pas de blessé, pas de malade, encore cette fois. C’est un véritable drame quand l’un des trois est absent. Que faire à deux ? Les distractions sont rares dans le village. Les trois enfants, sur le chemin du retour, racontent leurs exploits : la lucarne en pleine course de Jules, le pincement de jambe de Lucien, l’arrêt miraculeux de Pablo à bout portant, l’aile de pigeon de l’un, la reprise de volée de l’autre, le penalty arrêté par le troisième… Les qualificatifs fusent sur leur jeu respectif, ils s’encensent les uns les autres et les commentaires n’arrêtent plus jusqu’à ce qu’ils arrivent à la porte de Lucien : — Bonsoir les gars, jette ce dernier. — Dis Lucien, tu peux nous dire pourquoi 230


Petit instantané chocolaté

maintenant tu arrives toujours en retard au stade, demande Pablo, l’air goguenard. — Oui, c’est vrai ça, surenchérit Jules, tu peux nous le dire… — Bin… j’sais pas trop, avance Lucien. Ça me gêne un peu, c’est perso ! — Allez, dis-le nous, insiste Pablo, on est tes amis, oui ou non ? — Écoutez, je peux pas, c’est entre ma mère et moi… Vous comprenez, je peux rien trop vous dire… Les deux garçons se regardent et se sourient puis fixent Lucien. Ils sont silencieux et Pablo, en hésitant, chuchote : — Bon, bon, ça te regarde, mais punaise fais un effort pour être à l’heure ! — OK, les gars, je vais faire des efforts… Demain j’serai à l’heure, vous en faites pas. Lucien regarde s’éloigner ses deux amis qui discutent encore de la partie. Il réfléchit à ce qu’il pourra leur dire demain s’il arrive encore en retard. Comment pourrait-il partager avec Jules et Pablo ce petit moment de bonheur avec sa mère. Riraient-ils ? Comprendraient-ils ? Il ne le sait pas. Demain, il se dépêchera. Oui, mais… pourra-t-il renoncer à écourter cet instant magique de la tartine chocolatée ? 231


Petit instantané chocolaté

Lucien chasse cette question existentielle en se disant que demain, il aura tout le temps de penser à ce problème… Comme tous les soirs… il la chasse immédiatement de son esprit.

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Divin chocolat ! par Stéphane Thomas

« Cujus regni non erit finis !  ». Le chef, d’un discret signe de tête, remercie ses musiciens et ses choristes. Il respecte une courte pause avant les premiers accords de l’aria de basse qui suit le « Et resurrexit » du credo de la messe en si de Bach. Mais Vincent ne lui laisse pas le temps d’enchaîner et, d’un clic, se déconnecte du site de partage de vidéos. Une photo de Jean-Paul II prononçant une bénédiction urbi et orbi depuis Saint-Pierre de Rome, que Vincent a choisie comme image de fond, remplace le maestro derrière l’autel de la petite église. Vincent est diacre. Animé depuis toujours par une foi indéfectible, ce père de famille a choisi d’offrir à Dieu une grande partie de son temps libre. C’est ainsi qu’il officie, de mariages en baptêmes, d’enterrements en communions, de paroisse en paroisse, là où la pénurie de prêtres l’appelle. Affaibli par de longues années de ministère, le vieux curé du village est décédé d’un arrêt cardiaque il y a deux 233


Divin chocolat !

jours, dans l’après-midi. Le soir même, Vincent recevait un appel de l’évêché, afin de le remplacer pour la messe du dimanche. La barbe généreuse, les cheveux noués en catogan, passionné de musique et de modernisme, Vincent est considéré par certains catholiques comme un dangereux contestataire. Ils ne réviseront probablement pas leur jugement quand ils apprendront que, pour embellir la célébration de la messe de Pâques, Vincent a décidé de la ponctuer d’extraits de concerts de musique sacrée : il a apporté avec lui son ordinateur portable, et grâce à la connexion wifi du bar voisin, Elimoshen, le site de toutes les richesses mais aussi de tous les excès, est projeté en pleine messe sur un écran dressé au beau milieu du chœur. Un écran d’un mètre sur deux qui, sacrilège, cache à l’assistance les vitraux de l’abside romane de l’église de Vilsec, ce paisible village lotois, aux jolies maisons de pierres, puissantes et fleuries, sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle. Vincent est conscient qu’il dérange certaines âmes mais il n’en a cure. Il s’approche du pupitre, ajuste le microphone et, d’une voix grave et pleine d’assurance, entame son homélie, ou plus exactement sa plaidoirie. Car Vincent est avocat et, puisque c’est son métier, qu’il enfile la robe ou l’aube, il plaide. Qu’il défende un criminel, une femme violée ou les préceptes chrétiens, il plaide et jamais ne se prive d’effets de manche, tout aussi efficaces en chaire qu’au prétoire : 234


Divin chocolat !

— Mes chers amis, comme vous le savez, nous pleurons aujourd’hui la mémoire de notre cher abbé Pélissière qui vous a soutenus dans vos prières depuis plus de trois décennies. Dieu, dans sa grande miséricorde, l’a rappelé à lui en ayant la bonté de lui épargner les atroces souffrances d’une longue maladie, mais en nous infligeant la douleur d’un départ brutal. Je ne reviendrai pas sur la dévotion avec laquelle il a exercé son sacerdoce. Depuis son ordination jusqu’à ce funèbre vendredi, son sourire ne le quittait que quand il s’emportait contre la misère humaine, comme en son temps l’abbé Pierre, son modèle. Je ne reviendrai pas non plus sur sa gentillesse, vous la connaissiez, vous la viviez bien davantage encore que moi, qui ne l’ai que trop peu rencontré, hélas. Mais nos rares entretiens ont été riches et son regard protecteur était d’une étonnante éloquence. Et puis, j’en suis sûr, vous serez tous présents ici même, mardi matin, quand viendra l’heure de célébrer ses obsèques et de l’accompagner à sa dernière demeure. N’est-ce pas ? L’abbé Pélissière est désormais assis à la droite de Dieu, heureux d’avoir rendu l’âme un Vendredi Saint peu après quinze heures, à l’image du Seigneur à qui il a consacré sa vie avec passion. Comme Molière, l’abbé Pélissière est mort en scène, à peine redescendu du calvaire où, malgré son grand âge et la fatigue de ses articulations, il a tenu à guider les fidèles tout au long des quatorze stations, à prier avec eux, une lourde croix d’olivier à la main. Mais ne soyez pas tristes, je 235


Divin chocolat !

suis sûr qu’il se réjouit de ce baisser de rideau. Réjouissons-nous avec lui ! Comme moi, vous avez entendu, vous avez vibré, vous avez été gagnés par l’allégresse du Resurrexit. Oui, ce jour de Pâques est un jour de grande joie, car le Christ est de nouveau vivant parmi nous. Il a souffert, il a été crucifié pour le rachat de nos péchés et, comme l’annonçaient les Écritures, il est ressuscité d’entre les morts le troisième jour. « Cujus regni non erit finis », son règne n’aura pas de fin. Alors nous allons tous fêter ça ! Ici tous ensemble, puis chez vous, en famille. Les fidèles, habitués aux prêches très conservateurs et consensuels de l’abbé Pélissière sont étonnés et dubitatifs mais ils écoutent, religieusement. — Je sais que vous avez été surpris par l’illustration musicale que j’ai choisie pour cette messe. Pas tant pour la musique elle-même, mais cela viendra sans doute, car j’adore tout autant le Gloria d’U2 que celui de Vivaldi, mais plutôt par les moyens que j’ai utilisés. Vous préfériez j’en suis sûr votre bonne vieille chorale. Mais soyons lucides : aussi dévouées soient les chanteuses de cette chorale, elles ne sont plus que cinq, quatre sopranos et une alto, leurs voix septuagénaires ont perdu de leur éclat, et elles ont bien mérité quelque repos. Être chrétien, c’est aussi être moderne, non ? Alors usons des moyens que le Seigneur a mis à notre disposition, comme j’en suis sûr vous les utilisez chez vous, et pas 236


Divin chocolat !

toujours pour écouter de la musique sacrée ! Vincent feint d’ignorer les chuchotements qui se font de plus en plus nombreux. Il poursuit, se disant que si son homélie provoque des réactions, c’est qu’elle intéresse un minimum ses ouailles. Et puis, il faudra bien que ces villageois s’habituent à sa fantaisie, à sa verve, à sa douce ironie et parfois même à sa familiarité qui frise le blasphème, notamment quand il lui arrive d’évoquer la vie sexuelle du Christ. Mais pour sa première prestation à Vilsec, il reste volontairement très modéré dans son propos. — Pâques. Qu'est-ce que Pâques ? Qu’est-ce que Pâques aujourd’hui, veux-je dire ? La fête du Christ ressuscité, allez-vous me répondre. Bien évidemment ! Et je viens d’en souligner l’importance pour les catholiques du monde entier. Mais concrètement ? Que signifie concrètement Pâques pour vous, chrétiens pratiquants qui assistez à la messe en ce dimanche matin ? Je vais vous le dire et je n’irai pas par quatre chemins, fussent-ils de croix. Concrètement, comme Noël, Pâques est devenue une fête commerciale, avant tout appréciée comme un weekend prolongé printanier qui permet souvent de profiter des premiers rayons du soleil. Une fête commerciale disais-je, car, si les églises se remplissent davantage qu’un dimanche ordinaire, n’est-ce pas, Pâques remplit surtout les pâtisseries et les chocolateries ! Et d’ailleurs vous-mêmes, dès que vous aurez quitté cette enceinte, vous allez vous 237


Divin chocolat !

précipiter chez le pâtissier d’en face qui vous attend impatiemment. Les chuchotements se changent en bavardages, Vincent s’interrompt un instant, puis reprend : — Je savais que vous réagiriez ! Vous-mêmes, disais-je, pauvres pécheurs, vous succombez aux tentations et vous vous laissez aller à la gourmandise ! Non ? Alors c’est sans doute que votre avarice prend le dessus ! Les bavardages redoublent, mais étrangement, les fidèles ne semblent pas offusqués par ses propos. Ils semblent plutôt distraits. — Mes amis, je vais vous surprendre. Tant mieux ! Oui, tant mieux ! Continuez ! Pâques est une fête joyeuse, et c’est une immense joie de voir ces enfants qui n’ont jamais entendu parler de Dieu, sauf peut-être dans les jurons de leur père, dont le nom de Jésus n’évoque que de la charcutaille et celui de Marie des plats cuisinés, c’est une joie immense, oui, de voir ces chenapans arpenter les jardins eux aussi ressuscités, à la recherche des œufs que leurs parents y ont cachés avec malice, une joie immense de voir leurs yeux écarquillés, brillants de plaisir, devant une poule en chocolat grandeur nature, un lapin hilare ou un panier d’œufs multicolores. Les bavardages se changent en brouhaha. Vincent réalise que cette fois, plus personne ne l’écoute. Les regards des paroissiens dissipés convergent tous vers 238


Divin chocolat !

le crucifix accroché au pilier ouest, celui devant lequel il se tient. Intrigué, Vincent se tait et se retourne doucement tandis que la rumeur enfle. Incrédule un instant, il retrouve vite sa foi et comprend que tous ensemble, réunis dans cette petite église quercynoise, ils assistent à un miracle : le Christ pleure sur sa croix. Mais, étrangement, les larmes ne coulent pas vraiment sur ses joues creusées par la douleur. Elles peinent à glisser sur le bronze, tant elles sont épaisses. Vincent s’agenouille et déjà une voix jaillit de l’assemblée : « C’est un miracle ! Alléluia ! » L’ensemble des fidèles entame alors un très émouvant Notre Père. Vincent se relève, s’approche du crucifix pour vérifier qu’il ne s’agit pas d’une mauvaise blague et découvre avec stupeur que les larmes qu’il pensait d’huile ne sont pas translucides et n’ont rien du saint chrême : elles sont brunes, presque noires. Ce sont des larmes de chocolat ! Pendant que les uns prient avec une profonde piété, d’autres ont rallumé leurs portables et envoient des SMS pour annoncer l’incroyable nouvelle à leur entourage, ravis d’en avoir été le témoin. L’effet est immédiat : les villageois accourent et l’église devient rapidement trop petite pour accueillir les curieux. Deux heures plus tard, les caméras, tout juste arrivés de leurs reportages et interrogent frénésie. Le chagrin du Christ a

journalistes et leurs Toulouse, préparent les paroissiens avec cessé, les larmes ont 239


Divin chocolat !

déjà séché sur son triste visage, mais la ferveur des prières et des chants ne faiblit pas. Alertés par cette inhabituelle agitation, les gendarmes ont déjà pris position aux quatre entrées du bourg et essaient de canaliser l’afflux de centaines de véhicules qui convergent vers le village, empruntant les routes étroites de cette campagne jusqu’ici si tranquille. Ils les dirigent vers le stade, transformé en un parking improvisé. Tant pis pour la pelouse. Quelques vendeurs ambulants, sortis de nulle part comme des champignons après l’orage, proposent merguez, kebabs et boissons fraîches. À la nuit tombée, des dizaines de tentes multicolores fleurissent au milieu des champs et des vignes en une incontrôlable anarchie. Les hôtels de la région refusent du monde, plus une chambre n’est libre à des kilomètres à la ronde. Le Préfet, rentré d’urgence du département voisin où il pensait se reposer pendant ce week-end prolongé, a dû anticiper d’éventuels débordements. Il a réuni une cellule de crise, déclenché le plan « blanc » et réquisitionné les services de secours. Les gendarmes ont maintenant organisé un parcours pour que tous les fidèles puissent, chacun leur tour, se recueillir devant le crucifix miraculeux. Ils entrent désormais dans l’église par le grand portail et sortent par la porte latérale, après s’être arrêtés quelques trop courts instants devant le bronze en pleurs. Toujours plus nombreux, ils enchaînent toute la nuit des chants d’actions de grâce. Certains disent que ça leur 240


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rappelle les Journées Mondiales de la Jeunesse, d’autres, plus âgés et plus rares, Woodstock ! Dès l’aube, Pierre, le boulanger-pâtissier, ouvre son échoppe. Outre les baguettes, bâtards, pains de campagne tout chauds et les viennoiseries habituelles, très fier de lui, il propose… des larmes en chocolat ! Une demi-heure plus tard, elles sont toutes vendues, mais aucune n’est avalée : on défile une seconde fois dans la nef pour que Vincent, qui n’a bien sûr pas quitté les lieux et commence à sérieusement accuser la fatigue, bénisse les pâtisseries qui seront conservées religieusement aussi longtemps que possible, respectueusement posées sur la cheminée à côté de la vierge en plastique remplie d’eau bénite de Lourdes. À l’extérieur, la situation devient critique. Le flux de véhicules continue de s’intensifier, si bien que les autorités sont contraintes de prendre une décision difficile : afin d’assurer la sécurité de tous, les accès à Vilsec sont désormais interdits, sauf aux habitants du village. Des navettes sont mises en place depuis Cahors et Caussade pour que les pèlerins puissent venir prier quelques instants devant le « Christ aux larmes », comme tout le monde l’appelle déjà. Le mardi, le directeur de l’Institut National des Appellations d’Origine reçoit la première demande d’AOC pour un vin de Cahors « Lacryma Christi » dont l’aire de production serait limitée au village de Vilsec. Au même moment, une demande de brevet est remise en mains propres à son homologue de 241


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l’Institut National de la Propriété Intellectuelle par un chocolatier cadurcien pour la « Larme de Vilsec », une truffe de chocolat aux noix – Quercy oblige – qui aurait pu être banale, si elle n’avait la forme oblongue caractéristique d’une larme. En fin de matinée, les chaînes d’information annoncent que vendredi l’église restera ouverte aux pèlerins, mais que le crucifix sera décroché temporairement afin que les spécialistes l’examinent pour déterminer s’il y a ou non un trucage, et si les larmes en chocolat sont bien miraculeuses. * Au début de l’été, sous l’ardent soleil du sudouest, Vilsec est méconnaissable. Les différentes analyses ont confirmé la véracité du miracle et le village est devenu un lieu de visite incontournable pour les catholiques qui convergent désormais de toute l’Europe pour se recueillir devant le Christ aux larmes, espérant assister à un second miracle. Les vendeurs de chocolats se sont installés dans chacune des ruelles du village et leurs affaires n’en sont pas moins miraculeuses. Un autre commerçant, installé dans une structure préfabriquée, propose des larmes bénites en plastique estampillées « Vilsec » qu’il vient de recevoir de Chine. Le maire, quant à lui, a reçu diverses propositions immobilières, plus ou moins farfelues, plus ou moins coûteuses, pour construire un complexe de pèlerinage avec des hôtels, des 242


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centres commerciaux et des établissements médicaux qui accueilleront les malades et handicapés en quête d’une guérison divine. Le phénomène prend une ampleur exponentielle, et rapidement, la société dans son ensemble est atteinte par le syndrome chocolat. Il est désormais de bon ton de s’en régaler, d’en consommer à toute heure de la journée. Les magazines rivalisent de superlatifs pour en vanter les diverses vertus, en font le plus efficace et le plus naturel des antidépresseurs – ou des aphrodisiaques, c’est selon – conseillent d’en manger quotidiennement, affirmant unanimement qu’il est excellent pour la santé et qu’il ne peut être tenu responsable d’une improbable prise de poids. De nombreuses recettes de fondants, de moelleux, de flans ou de mousses sont proposées aux lecteurs, et parfois même d’audacieux mélanges aux saveurs sucrées salées. Un magazine d’information diffuse même un reportage consacré à une abbaye flamande dont les moines ont mis au point une gueuze délicatement parfumée au chocolat ! Désormais, tous les enfants partent à l’école avec des barres chocolatées amoureusement glissées dans les cartables par leurs mamans bienveillantes. Les boutiques spécialisées dans les ganaches et pralines suisses ou belges fleurissent dans tous les centres-villes, et nul invité n’ose désormais arriver chez ses amis sans un ballotin débordant de tendres blancs, de délicats au lait ou d'incomparables noirs. Les importations de cacao sont en constante augmentation et le cours de 243


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la fève atteint de tels sommets sur les marchés mondiaux que certains agriculteurs du sud songent déjà à leur reconversion dans le cacaoyer, capable de s’épanouir sous la douceur du climat méditerranéen. Il se dit même que les astronautes en partance pour la station orbitale auraient menacé le centre spatial d’une grève si l'on s’obstinait à leur refuser d’emporter les plaques de chocolat qu’ils réclament. Le seul bémol dans cette véritable cacaomania émane de certains médecins addictologues qui affirment que l’on court à la catastrophe, que le chocolat est un piège, qu’il faut d’urgence en réglementer la vente. Mais personne ne les écoute et les marionnettes satiriques ne se privent pas de les railler par écrans interposés. Non, rien n’y fait. Pour les croyants comme pour les athées, le chocolat est un don du ciel, le chocolat est un aliment miraculeux. Un point c’est tout. Pendant ce temps, un autre débat fait rage à propos du miracle de Vilsec. Sur les plateaux de télévision, les experts ecclésiastiques, convaincus par leurs propres analyses théologiques, s’opposent parfois vigoureusement sur le message du Christ, sur la signification profonde du prodige : — En pleurant du chocolat, affirme un prêtre traditionaliste en soutane, le Seigneur nous supplie de cesser de vivre pour consommer, de ne penser qu’aux plaisirs de la chair au mépris du salut de notre âme. Ce miracle est un appel désespéré de Dieu pour 244


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que la société de consommation et le pouvoir diabolique de l’argent cèdent enfin la place à une société responsable, respectueuse des commandements divins. — Au contraire, répond un jeune prêtre en jean élimé et polo crocodile, le miracle c’est en quelque sorte le chocolat lui-même, qui symbolise le plaisir et donc la vie. Le Christ est trop souvent présenté comme un personnage triste et ennuyeux qui passait son temps à donner des leçons aux apôtres et à philosopher à coups de métaphores parfois plus obscures qu’une chapelle romane. Il n’en était rien et vous le savez. Comme tout le monde, il aimait rire et ne s’en privait pas. Il aimait les bonnes choses, et en particulier le vin, qu’il a d’ailleurs choisi lors de la Cène, je vous le rappelle, pour symboliser le sang qu’il a versé pour notre salut. Son message est simple : profitez de la vie que Dieu nous a offerte. Vivez ! Vivez en bons chrétiens, mais vivez ! — Mais pas du tout ! Ses larmes ont jailli au moment même où le diacre dans son homélie, fort critiquable au demeurant, encourageait les gens à succomber à la gourmandise, ce qui prouve… Bien évidemment, chacun reste sur sa position. Et c’est ainsi que quelques gouttes de chocolat font désormais couler beaucoup d’encre et s’écouler des millions d’euros. * 245


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En ce jour de rentrée scolaire, le miracle de Vilsec a quitté depuis longtemps les unes de la presse et les spécialistes débattent à nouveau sur l’avenir politique d’une jeune et jolie ministre, ou sur l’opportunité de renforcer les contingents français sur les théâtres d’opérations à travers le monde. Pourtant, à la surprise des téléspectateurs, la jeune présentatrice du « 20 heures » de TF1, immédiatement après l’énoncé des titres de ce jeudi, enchaîne sur un scoop : — Ce soir, nous recevons un invité masqué, puisqu’il souhaite garder l’anonymat, et que nous appellerons Jacques, un invité qui a d’importantes révélations à faire. Bonsoir Jacques. Nous vous écoutons. — Bonsoir Madame. Voilà. J’ai longuement réfléchi, j’ai longtemps hésité, mais j’ai décidé de venir sur votre plateau pour dire la vérité et libérer ma conscience. Le miracle de Vilsec est une imposture, une gigantesque mascarade. — Qu'est-ce qui vous permet d’affirmer ça ? Le crucifix a été analysé, aucune trace de trucage n’a été découverte par les scientifiques, et le miracle a été reconnu par le Vatican. — Tout simplement parce que c’est moi qui ai tout manigancé ! Je suis magicien, et sculpteur à mes heures perdues. J’ai remplacé le crucifix par une copie équipée d’un mécanisme que j’ai déclenché depuis l’assistance pendant la messe pour que le 246


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chocolat s’écoule par les yeux du Christ. Ensuite, j’ai procédé à la substitution inverse. Il me fallait agir vite, mais c’est mon métier. Et puis il y a quelques jours, j’ai entendu l’appel de Dieu. Il m’est apparu en songe, et j’ai immédiatement compris que j’avais commis une immense erreur, dont j’avais complètement sous-estimé les conséquences, et que, faute de pouvoir la réparer, il était de mon devoir de la confesser et de demander pardon à tous ceux que j’avais lâchement trompés. — Voilà qui va sans aucun doute créer une énorme polémique. Dans quel but aviez-vous imaginé cette surprenante mise en scène ? Pourquoi du chocolat ? — Je suis un artiste, mais je suis aussi un catholique pratiquant, insiste-t-il. Aujourd’hui, les églises se vident, les gens se dressent contre le pape, ce que je peux d’ailleurs comprendre car sa communication est pour le moins inadaptée à notre époque. Mais le résultat est là. L'Église est en net déclin, bientôt nous n’aurons plus de prêtres pour dire la messe. J’ai également voulu dénoncer la faiblesse des hommes et le pouvoir de l'argent, auxquels j’ai d’ailleurs cédé moi aussi, et donner un souffle nouveau aux véritables valeurs humaines. Les gens ne sont que des moutons, des brebis égarées qui perdent collectivement leur sens critique et se laissent dévorer par leurs frères avides de richesse, et la cupidité l’a emporté. Regardez ce qu’est devenue 247


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Vilsec ! Ce n’est pas nouveau, certes. Souvenez-vous que Jésus a chassé les marchands du Temple de Jérusalem ! Mais c’est de pire en pire, et la limite est désormais atteinte. Il faut mettre un frein à tout ça ! — Pourquoi le chocolat ? — Pourquoi le chocolat ? Parce qu’il est pour moi le symbole de l’enfance, et que le salut des hommes repose sur nos enfants, car ce sont eux qui bientôt conduiront le monde. — La méthode est pour le moins inattendue ! Et l’exploitation commerciale du prétendu miracle est pour vous un échec retentissant, non ? — Vous avez raison. J’ai souhaité donner un nouvel élan aux valeurs chrétiennes et j’ai obtenu l’effet inverse ! Je devais pourtant m’y attendre, j’ai été bien naïf. Ce mensonge, cette tromperie, cette imposture me hantent désormais. Je suis rongé par le remords. — Dans ce cas, pourquoi vous cacher ? — Certains n’hésiteront pas à me traîner devant les tribunaux. Je n’ai pas confiance en la justice des hommes, je préfère désormais m’en remettre à celle de Dieu. L’affaire fait grand bruit. Les journalistes s’emparent du dossier, et la vérité ne tarde pas à éclater. L’étrange mystificateur est identifié : il s’agit en fait d’un enfant du village, Michel Métayer, devenu 248


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riche après de brillantes études d’économie à Toulouse et une fulgurante carrière au sein d’une multinationale française, aujourd’hui patron de sa propre entreprise. Également passionné de magie, il voulait mettre son talent d’artiste amateur au service de son village, lui donner une notoriété. Les journalistes découvrent aussi qu’il est un des actionnaires principaux de la société qui a décroché le marché pour la construction du complexe de Vilsec. Dès lors, la sincérité du repentir de l’homme d’affaires est mise en doute. Il reçoit quotidiennement des lettres de menaces et d’insultes, et aucun de ses partenaires ne veut désormais traiter avec lui. Il est allé trop loin, il a perdu leur confiance. Ses affaires périclitent, son épouse le quitte et ses enfants lui tournent le dos. Il se réfugie dans la prière mais sans succès : il sombre bientôt dans une profonde dépression qu’il tente en vain de noyer dans l’alcool. Quelques semaines plus tard, alors que la pression médiatique a de nouveau déserté le Lot, alors que les larmes de Vilsec attendent le client et rassissent sur les présentoirs des pâtissiers et des chocolatiers et que l’AOC a été refusée pour le Lacryma Christi quercynois, Michel est retrouvé mort dans une chambre poussiéreuse d’un hôtel sordide. Une lettre est retrouvée près du corps, le suicide ne fait aucun doute. Son complice ne sera jamais retrouvé. * 249


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L’église de Vilsec a retrouvé sa tranquillité d’antan en ce dimanche de Pâques. Le nouveau curé, fraîchement arrivé de Puy l’Évêque, vient de terminer la lecture d’un extrait de l'Évangile selon SaintMathieu. Les fidèles se sont assis, attentifs. Parmi eux Vincent, qui a tenu à revenir à Vilsec pour assister à la messe de Pâques. Le prêtre déroule une homélie classique sur le thème du cierge pascal, symbole de la lumière divine. Soudain, Vincent est frappé de stupeur. Il n’en croit pas ses yeux : un flot de larmes ruisselle sur le visage du Christ en croix. Des larmes en chocolat.

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Le secret de Luiggi par Marie H. Marathée

L'Étrangère Le vent glacial fouettait les arbres dénudés, les nuages affolés se tordaient dans le ciel ; ils étaient au bord des larmes. Isabella aussi. Tout cela n’avait aucune importance, aucune. De toute manière bientôt elle serait libre, elle s’évaderait et les chaînes qui la retenaient seraient brisées à tout jamais. Ce lien flasque et élastique qui l’empêchait de prendre son envol, comme elle le haïssait. Viendrait le jour où elle le réduirait en pièces, morceau par morceau et sans aucun regret. Pouvait-on regretter la différence ? Pouvait-on regretter les minutes, les heures, les années de solitude ? Cette vie, on la lui avait imposée avec la condescendance des gens qui croient œuvrer pour le bien de l’humanité. Armés de leurs sourires fades et insipides, peut-être pensaient-ils s’acheter une conscience ou même racheter leurs péchés. Mais pour qui se prenaient-ils donc ? Un dossier, un 251


Le secret de Luiggi

enfant, une famille et voilà, un destin scellé. Pour le meilleur ou pour le pire… Avaient-ils vraiment le choix ? Isabella secoua la tête afin de ne pas entendre la petite voix dans sa tête. Que pouvaient-ils faire d’autre ? La jeune fille haussa les épaules. Peu importait ! Dans quelques semaines tout serait terminé. Elle allait prendre le contrôle de sa vie, enfin ! Elle n’en voulait pas vraiment aux Loleroi après tout, ils étaient également les instruments de cette machinerie infernale. L’auraient-ils choisie elle, s’ils avaient eu leur mot à dire ? Certainement pas, pas plus qu’elle ne les aurait choisis, eux. Si seulement on avait tenu compte de son avis, si seulement… D’une certaine façon, ils avaient fait de leur mieux, ils avaient fait tout ce dont ils étaient capables pour rendre supportable l’insupportable. Était-ce de leur faute si elle se sentait tellement différente ? Peut-être pas. Elle avait passé dix années en leur compagnie et pourtant, ils ne s’étaient jamais parlé. Ils se disaient inlassablement le minimum, mais jamais l’essentiel. Était-ce de sa faute à elle si elle n’avait pas réussi à trouver sa place au sein de cette famille ? Peut-être bien. Avait-elle une place quelque part d’ailleurs ? Isabella soupira. Quelle direction aurait prise sa vie si elle avait grandi parmi les siens ? Aurait-elle été plus épanouie si on ne l’avait pas déracinée ? Aurait-elle été moins solitaire ? Elle jeta rageusement un caillou sur le sol et bondit sur ses pieds. Elle n’avait pas la réponse, elle ne l’aurait jamais. Il était trop tard. 252


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Les semaines s’écoulaient comme dans un rêve, les dernières semaines. C’était étrange de se dire que bientôt elle s’envolerait vers un ailleurs et essaierait d’oublier ces dix années. Tout était gris dans cet univers, les gens, les immeubles, le ciel. Cette ville n’était pas sa patrie. Sa patrie à elle se trouvait au-delà de la mer, là où les couleurs ont soif d’existence et explosent de lumière. Bientôt… Bientôt… La chambre était en désordre, comme d’habitude. Le regard de la jeune fille se posa sur Lise dont le visage était vaguement interrogatif. « Isabella ! Pourquoi ne réponds-tu pas ? C’est agaçant tout de même ! C’est pour cette raison que tu n’as aucun ami ! Tu sembles toujours ailleurs et rien ne t’intéresse ! Tu pourrais faire un effort ! » Isabella sourit malgré elle : faire un effort. Comment répondre diplomatiquement à Lise qu’elle se moquait éperdument de sa garde-robe et que son dernier souci sur terre était de savoir si elle mettrait le foulard bleu avec son ensemble en laine pour sortir ce soir ? Elle haussa les épaules et lança à tout hasard : « Mets le vert. » La mine dépitée, Lise observa fixement sa pseudo sœur pendant quelques secondes avant de lâcher sèchement : « Certainement pas ! Mon tailleur est bleu ! » Puis, elle lui tourna le dos avec un soupir apitoyé. Isabella 253


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quitta la pièce en levant les yeux au ciel. Ce que Lise pouvait être blonde parfois ! Elle pouvait bien choisir n’importe quel foulard cela ne la rendrait pas plus intelligente ! Âgée de vingt ans, celle-ci n’avait qu’une ambition dans la vie : les fringues. Son univers se limitait aux centres commerciaux du quartier et elle était persuadée que Modigliani était le dernier parfum à la mode. Certes, Lise avait eu tout ce qu’Isabella n’avait pas eu : de l’argent pour ses sorties, un compte en banque à l’âge de seize ans, une voiture à dix-huit, des fêtes d’anniversaire coûteuses et même… Sylvain. Isabella n’avait pas oublié le sourire gêné de ses bienfaiteurs et la petite phrase assassine, celle qui vous transperce aussi sûrement qu’une lame aiguisée : « Déjà ton anniversaire ! Nous allons faire un dîner en famille… avec un petit extra ! Évidemment, il faudra être raisonnable, avec ce qu’on nous donne pour toi… » Un dîner en famille ! Au fil des années, la jeune fille avait trouvé cela de plus en plus ironique. Les Loleroi étaient ce que certains appellent de braves gens. Ils faisaient leur devoir loyalement et surtout sans état d’âme. Isabella était logée, habillée et nourrie. Qu’elle ne participe pas à toutes les sorties était normal puisqu’elle n’était pas vraiment un membre de la famille. Bien sûr, on aurait pu l’amener le dimanche faire du poney avec Lise. Bien sûr, on aurait pu également l’inclure à la sortie shopping 254


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hebdomadaire mère/fille. Mais après tout, on lui payait déjà les vacances d’été alors... Isabella était aussi brune que Lise était blonde, elle était aussi mate de peau que Lise était pâle, et son regard souvent distant était beaucoup plus sombre. Sylvain lui, avait les yeux couleur de l’océan. Elle n’avait jamais vu l’océan, mais c’est ainsi qu’elle se l’imaginait. Lorsqu’il était arrivé au lycée, le jeune homme avait fait grande impression auprès de la gent féminine. Il avait mis quelques couleurs dans le quotidien d’Isabella, soudain le monde devenait beau, les oiseaux chantaient et il y avait de l’espoir. Seulement voilà, d’un naturel réservé, l’étrangère n’était pas aussi populaire que Lise… Les couleurs s’étaient envolées au loin, poussées par une réalité brutale et la jeune fille n’avait jamais avoué ses sentiments à personne. Si Sylvain aimait Lise, cela signifiait qu’il n’était qu’un mirage, un mirage auquel elle avait voulu s’accrocher, l’illusion d’un jeune homme qu’il n’était pas. Tout simplement. * Le train roulait à toute vitesse et le paysage défilait sous le regard enflammé. Isabella jubilait. Pas de dîner en famille cette année ! Ni cette année, ni les suivantes ! Elle avait huit ans la première fois qu’elle avait foulé le seuil de la porte d’entrée des Loleroi, elle en avait dix-huit exactement le jour où elle avait franchi cette même porte pour la dernière fois. Elle 255


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était libre, libre, libre ! Lise avait semblé vaguement étonnée et Murielle lui avait tendu un billet de cinquante euros dans un mouvement de générosité spontanée. Évidemment, la jeune fille n’était que de passage chez eux, il était bien normal finalement qu’elle quitte son foyer d’adoption. Murielle trouvait cela un peu triste, cependant il ne lui vint pas à l’esprit de lui demander où elle allait. Elle y songea plus tard dans la soirée alors qu’Isabella était déjà en route vers son destin… Où allait-elle ? C’était il y a bien longtemps, avant qu’on ne la déracine, avant qu’on ne l’arrache à son pays. Elle ferma les yeux et elle le vit. Luiggi. Son papy Luiggi. Derrière ses paupières il était éblouissant, tout gorgé de lumière, une lumière dorée qui irradiait ses traits réguliers. Son visage, ses cheveux, ses belles rides, tout en lui rayonnait. Il était sa famille, la seule vraie famille qu’elle ait jamais eue. Dix années depuis ce jour où elle l’avait vu pour la dernière fois ! À l’époque, elle n’avait pas compris, comment aurait-elle pu comprendre la signification profonde et irrémédiable du mot « décès ». Luiggi était parti, Isabella voulait juste attendre son retour. Il reviendrait forcément ! Son papy ne la laisserait pas, jamais il ne s’en irait sans elle, elle n’avait absolument aucun doute là-dessus. Elle avait résisté de toutes ses forces, elle avait hurlé, elle avait supplié, elle s’était jetée par terre, écroulée de souffrance. Mais qui comprend les souffrances d’enfants ? Pourtant ce 256


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sont celles qui déchirent de l’intérieur au plus profond de l’âme. Le train trembla, frémit et s’arrêta dans un crissement strident. Le regard sombre de la jeune fille erra un instant le long du quai. Des passants pressés se bousculaient vers des escaliers gris. Ils ne se retournaient jamais et allaient tous dans la même direction. Qu’allaient-ils rejoindre au bout de cet escalier ? Leur destination de vacances, leurs amants, ou simplement leur quotidien ? Le quotidien, oui mais lequel ? Il y avait le quotidien grisaille, celui de ces dix années et il y avait le quotidien d’avant, le quotidien doré aux senteurs gourmandes. Elle se rappelait le parfum sucré et suave, chaud et envoûtant. Luiggi apparut devant ses fourneaux, le dos courbé sur un bien étrange récipient à la forme biscornue et ronde. Ce n’était pas un chaudron ordinaire, c’était un chaudron magique ! Son grandpère lui avait un jour expliqué qu’il fabriquait du bonheur dans ce chaudron-là ! Et le bonheur, ça sentait rudement bon ! Luiggi n’était pas un papy comme les autres… Il avait un secret, un magnifique secret, un secret que son propre père lui avait transmis. Viendrait le temps où il le lui dévoilerait, il l’avait promis. Un jour, c’est elle qui deviendrait la gardienne. Isabella avait toujours su qu’il disait vrai. La cachette du trésor existait, elle l’avait vue. Cette image était restée imprégnée toutes ces années au plus profond de sa rétine. Elle avait gardé le silence. 257


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Ils l’avaient emmenée loin de son papy, loin de sa maison, loin de son île. Elle n’avait jamais rien dit à personne, cependant elle avait toujours su qu’un jour elle reviendrait le chercher. Au début, elle avait essayé de s’enfuir pour rejoindre Luiggi. Ils l’avaient rattrapée et l’avaient mise dans un autre bateau avec un air apitoyé. Le temps avait passé et Isabella avait compris que là où son grand-père se trouvait, elle ne pouvait plus le rejoindre. Alors elle avait cessé de s’enfuir, mais elle n’avait jamais oublié, non elle n’avait jamais renoncé. Elle avait élaboré son plan minutieusement, elle y retournerait. Elle attendrait le temps qu’il faudrait, des années et des années entières, néanmoins elle y retournerait. Oui, elle retrouverait la petite maison de poupée tapie dans le maquis. Une ombre furtive passa sur le visage de la jeune fille. Et si la maison n’était plus là ? Et si on ne la laissait pas entrer ? Et si… elle ne la retrouvait pas ? Peut-être au bout du compte n’avait-elle existé que dans son imagination… Isabella ferma de nouveau les yeux et serra fort les paupières. Non, elle était là, quelque part, et elle attendait patiemment qu’on vienne fouler de nouveau son sol de terre brune. Elle attendait qu’on vienne remuer ses entrailles pour livrer son secret profondément enfoui au cœur d’un nid de poussière et d’oubli. Isabella sentit un léger fourmillement dans ses membres, elle approchait du but, enfin. La maison au bout du chemin ressentait-elle également cette impatience sourde ? Ses murs délavés se 258


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gonflaient-ils d’appréhension ? La jeune fille sourit. Pourquoi pas ? Les lieux lui semblaient parfois plus vivants que les êtres. Des lieux comme cette petite boutique au centre du village, où Luiggi allait inlassablement chaque matin porter sa précieuse marchandise. Il acheminait ainsi, jour après jour, une impressionnante collection de petites boîtes de toutes tailles et de formes différentes. Des rondes aux courbes agréables, des carrées bien remplies ornées de rubans soyeux multicolores. Isabella se souvenait parfaitement de cette explosion de couleurs et de formes. Comme elle aurait voulu les ouvrir ! Parfois sa main avide se posait sur l’une d’elles, elle se laissait alors aller à effleurer la soie du ruban et à glisser lentement son doigt le long des angles du carton lisse. C’était un délicieux moment et elle aurait voulu qu’il ne s’arrête jamais. Un regard de Luiggi pourtant et elle retirait bien vite sa petite main potelée. Elle bravait l’interdit et elle le savait. Elle aidait ainsi son grand-père à transporter son trésor jusqu’à la boutique où il étalait patiemment ses petites boîtes aux reflets de soleil dans une jolie vitrine donnant sur la rue. Aussitôt, la clochette se mettait à tinter et la pièce s’emplissait. Les gens du village adoraient les petites boîtes de Luiggi, et ils n’étaient pas les seuls, on venait de loin pour lui acheter ses petits trésors ! Lorsqu’enfin la clochette avait cessé de tinter, Luiggi poussait un grand soupir et il se tournait invariablement vers la petite fille extasiée qui observait la vitrine presque vide. C’est une 259


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bonne journée, Bella ! Un jour peut-être, nous serons riches toi et moi. Il lui adressait alors un clin d’œil et parfois même, s’il restait une petite boîte dans la vitrine, il la tendait à Isabella. C’est ton salaire, tu peux avoir ta part du trésor ! Tu la mérites aujourd’hui, régale-toi ! Une douce chaleur envahissait alors le cœur de la petite fille, c’était comme les notes d’une mélodie qui montaient dans sa tête, un chant, un cri de joie qui explosait en une symphonie gustative pour les papilles ! Ils étaient doux, ils étaient mœlleux, ils fondaient sous la langue, libérant tout leur arôme lentement. C’était une extase pour le palais, un délice incomparable. Jamais la petite fille qu’elle était n’avait goûté quelque chose de si merveilleux, jamais elle n’avait éprouvé tant de bonheur. Les saveurs n’étaient pas toutes identiques, de temps en temps, une un peu plus exotique attirait l’attention. C’était une découverte perpétuelle, un éternel renouveau. * Le train s’ébranla une nouvelle fois, le crissement devenu familier retentit de nouveau. Ils avaient atteint la gare de Toulon. La jeune fille se leva précipitamment. Mince ! Elle avait attendu ce moment durant tout le trajet et voilà qu’elle s’était laissée aller à sa rêverie et qu’elle n’était même pas prête, c’était un comble ! Elle récupéra à la hâte le sac noir usé tapi sous le siège et se rua vers l’extrémité du compartiment. Il n’était absolument pas question de 260


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manquer l’arrêt ! De toutes ses forces, elle actionna la solide poignée de métal et la porte s’ouvrit dans un souffle bruyant. Isabella jeta son sac sur le quai et sauta du train. Celui-ci referma dédaigneusement ses portes, et se remit en route sans un regard pour son ex-passagère laissée sur le bas-côté. Légèrement étourdie, la jeune fille observa un instant le monstre de fer qui s’éloignait vers une nouvelle destination. C’était moins une ! Voilà, elle était dans une ville inconnue et la nuit commençait à tomber. Heureusement, Isabella avait tout prévu. Elle fouilla dans ses poches et en sortit un bout de papier qu’elle étudia une nouvelle fois avec attention. Le bateau partait dans une heure, il fallait qu’elle atteigne la gare maritime avant. Elle hésita une fraction de seconde avant d’empoigner résolument son sac. Elle le jeta sur son épaule et souffla dans ses mains, le froid l’avait saisie dès la sortie du train. Elle n’avait sur elle qu’une simple veste en jean et c’était un bien maigre rempart face aux intempéries de ce mois de janvier. Elle frissonna et boutonna sa veste jusqu’en haut. Elle n’allait tout de même pas se laisser abattre alors qu’elle touchait enfin au but ! Après tout, c’était le premier jour du reste de sa vie ! Le jour tant attendu ! Elle tourna le dos à la voie ferrée et s’avança vers les escaliers d’un air décidé. Soulagée de découvrir rapidement un bus faisant la navette avec la gare maritime, elle se pressa vers le guichet et eut tout juste le temps d’acheter son billet et de se glisser silencieusement à l’intérieur du 261


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véhicule. L’autocar était presque désert, elle aperçut simplement un couple qui occupait la banquette arrière. Dans la semi-obscurité, elle ne distingua pas les traits de leurs visages. Elle se cala aussi confortablement que possible dans son siège et laissa son regard se perdre à travers la fenêtre. Un mouvement brusque l’avertit que le véhicule s’était mis en route. Même s’il faisait à présent nuit, Isabella ne pouvait détacher le regard de la vitre. Tout lui semblait irréel, parfois elle se pinçait le bras afin de vérifier qu’elle ne rêvait pas, qu’elle avait bien franchi le cap et entamé son périple. Les lumières de la nuit se reflétaient dans ses immenses yeux sombres comme une multitude de petites étoiles scintillantes. Comme elle était belle cette ville aux immeubles lumineux ! C’était une porte ouverte vers la liberté, une porte vers le ciel, un envol vers sa destinée. Toulon lui tendait les bras, l’enveloppant dans ses ténèbres accueillantes porteuses d’espoirs et de chimères éblouissantes. Luiggi avait hérité de la chocolaterie de sa famille. Depuis un nombre incalculable de générations, la petite boutique se transmettait ainsi. Tout naturellement, il avait pris la succession de son père, devenant à son tour le gardien du secret. Parfois, il disparaissait dans le jardin des heures durant. Il adorait ses fleurs et prenait soin d’elles avec dévotion. Les jolies fleurs violettes s’épanouissaient volontiers et étrangement, elles fleurissaient alors que toutes les autres étaient fanées depuis bien longtemps… De 262


Le secret de Luiggi

temps en temps en rentrant de l’école, Isabella le surprenait accroupi, le dos courbé vers la terre. Au son de ses pas, il se relevait lentement, parfois même péniblement, les yeux brillants d’excitation. Il avait un regard étonnant, un regard rempli d’amour. Celui-ci se voilait seulement lorsque la petite fille lui posait des questions sur ses parents. Un prénom évoqué évasivement devant elle, mais murmuré si souvent le soir tandis que, la croyant endormie, il regardait mourir le feu dans la cheminée. Ornella… Je l’ai abandonnée Ornella, Dieu me pardonne… Isabella prononça le prénom à voix haute et il résonna dans la pénombre. Quelqu’un se mit à tousser derrière elle et la jeune fille sursauta. Elle se pencha légèrement et s’aperçut qu’une vieille femme était assise deux rangées plus loin. Elle n’avait pas remarqué sa présence en montant dans le bus. La vieille femme s’adressa alors à elle d’une voix cassée : « J’ai connu une Ornella dans le temps, c’était une sacrée garce ! » Dépitée, Isabella fronça les sourcils et lui tourna le dos, non mais pour qui se prenait-elle cette vieille chipie ? S’immiscer ainsi dans son intimité ! Ce prénom s’était échappé de ses lèvres pourtant il lui appartenait. Il n’était absolument pas question de le partager avec une vieille bique surgissant de nulle part sans crier gare ! La passagère toussa une 263


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nouvelle fois bruyamment avant de poursuivre : « Vous les jeunes, vous êtes tous pareils ! Ce n’est pas la politesse qui vous étouffe. Avec à peine une vingtaine de printemps, vous croyez que vous connaissez tout de la vie, vous vous croyez très forts hein ? » Comme la jeune fille ne répondait toujours pas, la voix continua derrière elle : « Vos parents, je les plains. Nous étions respectueux, nous. » Isabella se tourna alors à demi vers elle et persifla sournoisement : « Là où ils sont, mes parents n’ont que faire de votre compassion. Vue de là-haut, je suis sûre que c’est vous qui faites pitié. » Il y eut un hoquet indigné et le silence se fit. La jeune fille respira profondément et laissa la sensation délicate l’envahir. C’était comme un poison délicieux, une revanche sur la bêtise de tous ces gens qui ne comprenaient rien à rien. Isabella ferma les yeux et savoura cet instant de cruauté interdite. La voix résonna alors de nouveau : « Le malheur n’excuse pas tout, mademoiselle, il explique parfois certaines choses, mais il ne donne pas l’absolution. Nous sommes tous responsables de la direction que nous prenons. » Isabella haussa les épaules avec désinvolture, 264


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pourtant ses yeux s’emplirent de larmes. * Le ferry naviguait paisiblement sur les eaux calmes et sombres. La jeune fille ne se lassait pas d’observer la vaste étendue en mouvement. C’était seulement la deuxième fois qu’elle prenait le bateau. Voilà qu’elle faisait la route en sens inverse et qu’une décennie s’était écoulée. Elle n’avait pas oublié le nom du village, il était resté accroché à sa mémoire comme une partie d’elle-même : Pietrosella. Elle l’avait souvent cherché sur les cartes lorsqu’elle était au lycée, avide de la moindre information qu’elle pouvait glaner ici et là. Ainsi la géographie avait du sens, c’était la seule matière qui l’intéressait vraiment, et elle se demandait encore comment elle avait pu obtenir son baccalauréat l’année précédente. Elle n’était d’ailleurs pas la seule que cette nouvelle avait bouleversée. Son succès avait provoqué une surprise générale, à commencer par les Loleroi. Comment Isabella avait-elle pu réussir du premier coup là où Lise avait échoué ? C’était inconcevable ! Ils avaient finalement conclu à un coup de chance, se félicitant d’avoir été les instruments de cette réussite miraculeuse. Son diplôme en poche à dix-sept ans, la jeune fille avait ensuite travaillé dans un restaurant. Le diplôme en lui-même ne servait à rien, c’était juste un leurre de plus dans ce monde absurde, toutefois une satisfaction était toujours bonne à prendre et la 265


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revanche sur Lise lui avait fait l’effet d’un baume apaisant sur son âme brûlante. Pendant un an, elle avait mis minutieusement de l’argent de côté. À chaque euro économisé, son rêve avait pris corps un peu plus et un jour enfin, il était devenu réalité. Elle avait acheté ses billets et achevé les préparatifs de son voyage. Une chose était sûre, quoi qu’il advienne, elle ne reviendrait jamais en arrière.

Le retour L’île respirait. Sous la lumière hivernale, le vent agitait gracieusement les branches de ses palmiers et un parfum exotique de sable et de sel flottait dans l’air. Le vieux port d’Ajaccio orné d’une multitude de filets de pêche semblait souhaiter la bienvenue aux nouveaux arrivants fraîchement débarqués. Des bateaux de toutes tailles se pressaient le long du quai : d’immenses paquebots à la fière allure se pavanant majestueusement, mais également de petits navires bariolés d’apparence plus humble. Isabella respira l’air marin à pleins poumons, elle s’étira paresseusement tendant les bras vers le ciel et baissa lentement la tête dans un geste de recueillement. Dire qu’elle foulait son sol natal, sa patrie, son bout de terre à elle ! Ignorant le regard des passants, elle s’agenouilla un instant et embrassa les pavés. Un nœud s’était formé dans sa gorge et elle aurait été incapable de prononcer la moindre syllabe si elle 266


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avait dû le faire. Toutefois, l’occasion ne se présenta pas, nul ne vint la distraire de sa contemplation et elle put donner libre cours à son émotion. Peu lui importait qu’on la dévisage comme une folle, cela lui était bien égal. Personne ne pouvait comprendre ce qu’elle avait enduré pour arriver à cet endroit précis, personne ne pouvait savoir ce que cela représentait pour elle. Les autres restaient à l’extérieur du bouillonnement de son âme, pour toujours. Elle se releva lentement et adressa une prière muette vers le ciel. Pourvu qu’il l’entende, pourvu qu’il l’écoute au moins… Portée par une brusque euphorie, elle se mit à tourbillonner et à danser face aux navires, les paupières closes, les mains croisées sur sa poitrine comme si elle tenait ses propres rêves serrés contre son cœur. Pietrosella, son paradis était moins grand qu’elle ne se l’était imaginé. Où était donc le village dont elle avait gardé l’image bien cachée au fond de sa mémoire ? Où étaient donc la place principale, l’école, la boulangerie ? Elle ne reconnaissait absolument pas les lieux, et pourtant c’était en toute certitude le bon endroit. La petite voix à l’intérieur d’elle-même ne cessait de répéter tu y es, c’est ici. Isabella scruta les trottoirs déserts, il y avait un je ne sais quoi de vague et d’impalpable dans l’air. Un étrange sentiment qu’elle n’arrivait pas à définir. Brusquement, au détour d’une rue, la sensation s’accentua. Les maisons lui étaient familières, de subtiles impressions de déjà-vu flottaient au-dessus 267


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de ces murs. À chaque pas de plus, elles prirent de l’ampleur jusqu’à la submerger avec une violence inattendue. Soudain, sa respiration s’accéléra encore et elle ressentit un coup dans la poitrine. Cette fois, nul doute ne subsistait dans son esprit, c’était ici. Là exactement, entre cette maison grise et ce jardin fermé. L’enseigne n’était plus la même et on n’y vendait plus de petites boîtes multicolores, non, au lieu de la belle vitrine couverte d’écrins gourmands se dressait à présent une boutique de vêtements. Un mannequin filiforme arborait fièrement une robe de crêpe noire qui faisait penser à une tenue de deuil. Bien sûr la chocolaterie n’existait plus, Luiggi n’était plus là… Qu’avait-elle donc espéré ? Avait-elle cru qu’elle pouvait simplement effacer ces dix années ? Isabella baissa les yeux et se sermonna intérieurement : tu es pathétique, ma fille. Tournant le dos à la vitrine, elle s’éloigna en longeant l’avenue vers le sud. Les mêmes pas, le même trajet, elle aurait pu suivre le chemin les yeux fermés. Elle fut étonnée de voir à quel point le corps lui-même avait une mémoire. Ses membres inférieurs semblaient savoir parfaitement où se diriger, nul besoin de réfléchir ni de fouiller dans ses souvenirs. Tout était semblable et pourtant tellement différent. Les grands arbres le long de l’allée paraissaient moins touffus, moins colorés, plus réels. C’était comme se retrouver brutalement plongée au cœur de l’un de ses rêves. Combien de fois avait-elle longé cette avenue durant ses nuits agitées d’images dorées aux couleurs 268


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pastel ? Probablement une bonne centaine de fois, pourtant lors de ces nuits-là, elle poussait invariablement la porte de la boutique et remettait en place les petites boîtes scintillantes comme des bijoux dans la vitrine décorée. Dans ses rêves, elle poussait également une autre porte. Encore quelques instants, juste quelques instants… Elle avait quitté le village depuis une poignée de minutes et poursuivait sa route à travers le maquis, elle ne sentait ni le froid ni la fatigue. Elle leva les yeux vers le ciel et contempla les nuages. Même le ciel était différent vu de son île, il semblait plus clair, plus éblouissant, plus accessible. Le paysage était magnifique et sauvage, la nature lui crevait les yeux. Les châtaigniers, les chênes verts, les myrtes, les arbousiers et les cistes se dressaient majestueusement, adoucissant les reliefs des collines et jetant sur l’horizon un manteau verdoyant et lumineux. Les derniers rayons de soleil caressaient la scène un instant avant de disparaître à regret derrière les montagnes. Le chien loup ! Cette expression venait de remonter subitement à la mémoire de la jeune fille, c’était l’une des favorites de Luiggi. Il aimait tant ce moment furtif où le jour se mêle étroitement à la nuit jusqu’à se dissoudre en elle et s’estomper totalement… Isabella entendait le silence que seul le crissement de ses pas sur les feuilles venait troubler. Elle n’avait pas ralenti le rythme, d’ailleurs son propre corps ne lui obéissait plus, tendu qu’il était vers son but ultime. Il ne ralentirait pas tant qu’il 269


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n’aurait pas atteint son objectif. Soudain, le petit chemin de terre apparut derrière un bosquet d’arbousiers. Le regard d’Isabella s’embua. Telle une automate, elle bifurqua, écarta les branches d’une main tremblante et suivit le sentier. Brusquement elle eut froid, elle avait peur. Elle se racla la gorge et avala sa salive pour se donner du courage. Encore quelques mètres… Il faisait presque nuit à présent et la jeune fille devait lutter pour ne pas trébucher sur les aspérités du terrain. La maison surgit brutalement au détour d’un virage et le souffle manqua à Isabella. Cette vision émergea des ombres comme un miracle. Elle était telle que dans son souvenir, telle qu’elle l’avait laissée dix années auparavant. La lumière du salon brillait d’un bel éclat à travers la fenêtre et la cheminée fumait gaîment, libérant un arôme de feu de bois alentour. La jeune fille était hypnotisée par le spectacle qui s’offrait à elle, ses yeux sombres paraissaient encore plus immenses dans la nuit. Ainsi la maison n’était pas à l’abandon ! Pendant quelques secondes, elle caressa le fol espoir que son grand-père ouvre la porte et vienne à sa rencontre. Elle attendit. Toutefois, la porte ne s’ouvrit pas et personne ne vint à sa rencontre. Pour la première fois depuis le début de son périple, elle hésita. Et maintenant ? Allait-elle rester là à attendre pour l’éternité ? Si elle faisait un pas de plus, le charme serait rompu et elle avait peur que la réalité ne reprenne le dessus, une réalité froide et cruelle. Aurait-elle le courage de l’affronter ? 270


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Isabella frissonna, sa veste en jean ne la protégeait pas suffisamment de l’humidité ni de la morsure du crépuscule agonisant. Elle ne pouvait pas rester ainsi indéfiniment, quelque absurde que soit sa démarche, il fallait aller de l’avant. De toute manière, le monde lui-même était absurde, l’existence était absurde, l’univers tout entier était absurde… Camélia crut entendre frapper à la porte, elle cessa immédiatement de remuer la soupe qui bouillonnait sur le feu et écouta attentivement les bruits nocturnes. Mis à part le sifflement du vent dans les arbres, elle ne perçut aucun son suspect. Elle se pencha donc de nouveau sur le fourneau et s’adressa, sans le regarder, au magnifique chat noir qui dormait pelotonné sur une chaise près de la cheminée. « Nous nous faisons vieux mon brave Confucius, voilà que la nuit nous joue des tours ! » Confucius leva nonchalamment la tête vers elle et bailla à s’en décrocher la mâchoire. Perplexe, il observa sa maîtresse un instant avant de reposer sa tête et de se pelotonner un peu plus sur le coussin de soie beige. Absorbée par sa tâche, Camélia chantonnait à présent. Tout à coup, Confucius se leva vivement et vint se placer devant la porte d’entrée. La vieille femme suspendit son geste une nouvelle fois, reposa la cuillère et s’essuya les mains sur son tablier. 271


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« Allons bon, que se passe-t-il ? Toi aussi tu as entendu quelque chose ? » Camélia s’approcha de la porte, tourna lentement la poignée et ouvrit. Le vent s’engouffra à l’intérieur et la vieille dame recula. Elle cligna des yeux. Là, dans l’embrasure de la porte, se découpait la silhouette mince d’une jeune fille. Les deux femmes s’observèrent un instant, toutes deux sous l’effet de la surprise. Se pouvait-il que ? Non, c’était impossible ! Finalement, Camélia fit signe à l’étrangère d’entrer. La jeune fille fit alors un pas dans la lumière et la maîtresse de maison sut que son intuition avait vu juste. Une immense émotion l’étreignit et elle se sentit submergée, comme balayée par un raz-de-marée. Confucius contemplait la scène avec dignité. Par principe, il ne se mêlait jamais des histoires humaines, toutefois la présence de l’intruse l’intriguait. Ce n’était pas si souvent qu’une visite impromptue venait troubler leur tranquillité, il valait mieux rester sur ses gardes. Camélia baissa le feu sous le chaudron et se tourna vers l’étrangère. Il n’y avait aucun doute possible, ces pommettes hautes, ces yeux brillants, cette chevelure sombre… Elle avait trouvé le chemin, elle était revenue. La vieille femme lui indiqua un siège et s’installa maladroitement en face d'elle. Isabella s’approcha de l’âtre avec gratitude et prit la parole d’une voix légèrement enrouée. — Ma visite doit vous surprendre, veuillez 272


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m’excuser. Camélia croisa les bras sur sa poitrine et répondit dans un souffle : — Non. La jeune fille se figea alors. — Vous… savez qui je suis ? — Oui. Isabella fronça les sourcils et son hôtesse lui sourit avec bienveillance. — Je suis heureuse de te rencontrer, tu ressembles beaucoup à ta maman. La jeune fille brune était pétrifiée, avait-elle bien entendu, avait-elle bien compris ? Camélia reprit alors la parole : — Tu ne me connais pas, pourtant je fais partie de ta famille. Je veille sur cette maison, je l’avais promis il y a bien longtemps. Bon ! Il me semble qu’un bol de soupe s’impose, cela nous fera le plus grand bien ! Elle se leva et remplit deux bols fumants à l’aide d’une louche en fonte, elle les déposa ensuite délicatement sur la table. Ses mèches argentées avaient des reflets fauves à la lueur du feu. — Mange, tu n’es pas bien épaisse ! Isabella obtempéra sans chercher à argumenter. 273


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Avide d’en apprendre davantage, elle avait cependant du mal à contenir son impatience. Elle ne put réprimer la question qui lui brûlait les lèvres et lâcha d’un ton plus glacial qu’elle ne l’aurait voulu : — Pourquoi les avoir laissés m’emmener ? J’ai toujours cru que je n’avais plus de famille. Camélia poussa un long soupir et son regard empli de douceur se posa longuement sur Isabella. Elle répondit dans un murmure : — Je n’étais pas là quand cela s’est produit. À l’époque, j’habitais au Canada. Je n’ai appris le décès de Luiggi que cinq longues années plus tard. Il y avait beaucoup de tristesse dans la voix de la vieille femme, et Isabella se sentit touchée malgré elle. — Lorsque je suis revenue, il était trop tard. J’ai fait des recherches, mais tu étais placée dans une bonne famille et je n’ai pas eu le courage de t’arracher une nouvelle fois aux tiens. La jeune fille brune baissa la tête sans ajouter un mot. Camélia ne la quittait pas des yeux, un regard empreint de bonté mêlée à quelque chose qui ressemblait à une déchirure. Les cicatrices de l’âme… Elle s’adossa à sa chaise : — Vas-y, pose-moi toutes les questions que tu veux. Je suis prête. Impassible, Isabella la dévisagea un long moment. 274


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En fin de compte, elle déclara d’une voix étrangement calme : — Je veux tout savoir. Je veux tout savoir de ma famille, c’est pour cette raison que je suis revenue. Aidez-moi à me connaître, aidez-moi à vaincre cette colère qui m’étouffe depuis dix années. Aidez-moi ! Le regard brun de la vieille femme se troubla : — Oh Bella ! Je vais faire de mon mieux. Lorsque je suis revenue ici et que j’ai appris que tu étais placée, j’ai prié le ciel. Je ne savais pas quelle direction prendre : te laisser grandir au loin était un péché qui me tordait les entrailles, pourtant te récupérer et te ramener à moi alors que tu avais trouvé une stabilité auprès d’une famille équilibrée, était un péché bien plus grand encore… Après tout, tu ne me connaissais même pas, je t’avais à peine serrée dans mes bras en de rares occasions. Alors je suis restée dans cette maison parce que, peut-être, un jour, tu aurais envie d’y revenir et je voulais être sûre de ne pas te louper cette fois. — Et bien c’est parfait ! Aujourd’hui je suis là, alors expliquez-moi ! La chocolaterie n’existe plus n’est-ce pas ? — Non, elle a été vendue au décès de Luiggi. — Que savez-vous de mes parents ? Est-ce que ma mère s’appelait Ornella ? Un éclair traversa le regard de la vieille dame, la 275


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fameuse déchirure sans doute. — Ta mère s’appelait Arielle… Ornella était ta grand-mère. La jeune fille sursauta. Pendant toutes ces années, c’était le prénom de sa grand-mère qu’elle avait prononcé, et non celui de sa mère ! — Mais alors, Ornella était la femme de Luiggi ? Camélia inclina la tête en signe d’assentiment. — Luiggi l’adorait, elle était sa lumière, son soleil, son étoile. Ils s’étaient rencontrés un soir dans une fête foraine alors qu’ils étaient encore des enfants. Elle l’a immédiatement subjugué, c’était une jeune femme magnifique et gracieuse. Elle était danseuse. Ils se sont mariés, et ont vécu dans cette maison quelques années. De leur amour est née Arielle, ta maman. Hélas le bonheur fut de courte durée. Ornella étouffait. Je pense qu’elle aimait follement Luiggi, seulement son amour de la danse était plus fort encore. Elle ne supportait plus cette vie, et la passion de Luiggi atrophiait ses propres rêves. Lui ne jurait que par la chocolaterie, il était totalement, irrémédiablement, un créateur de chocolats. Les couleurs, les formes, les goûts, les arômes subtils étaient son royaume. Ornella, elle, ne songeait qu’aux Entrechats, elle avait soif de scène. Tandis que l’un créait dans la pénombre l’autre, privé de lumière, s’étiolait et se fanait. L’un assouvissait son art dans l’intimité, l’autre se mourait loin du public. Un matin, 276


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l’oiseau s’est envolé. Les yeux immenses de la jeune fille étaient rivés à ceux de Camélia : — Elle est partie ? — Oui. Elle a confié ta maman à Luiggi et elle s’est enfuie. — Pauvre grand-père ! Ça a dû être terrible ! — Il est vrai qu’il a eu beaucoup de mal à s’en remettre, d’ailleurs je crois qu’il ne s’en est jamais vraiment remis. Elle partie, il ne devait sa survie qu’à la petite Arielle et à sa bien-aimée chocolaterie. Il s’est jeté à corps perdu dans le travail, essayant d’oublier le reste. Les yeux emplis de larmes, Isabella murmura d’une voix éteinte : — C’était cruel d’abandonner son enfant. — Oui, sans aucun doute. Mais que pèse une souffrance par rapport à une autre ? Sommes-nous les mieux placés pour juger ? — C’était une femme égoïste et sans cœur, voilà tout ! Camélia sourit tristement : — Tu as le droit de le penser. Elle était déchirée. Elle l’a toujours été… — L’as-tu connue ? 277


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— Oui. — Je la déteste. Elle a abandonné ma mère et Luiggi. Moi, je n’ai jamais eu de famille, et elle a piétiné la sienne ! — Cette haine-là n’a plus aucune raison d’être, Bella. — Et ma mère ? Qu’est-elle devenue ensuite ? — Ta maman a grandi ici, au royaume du chocolat. Néanmoins, elle n’a jamais voulu en devenir la princesse… — Comment ça ? — L’enfance est une chose vois-tu, mais l’adolescence est une épreuve. Un cataclysme parfois, n’est-ce pas ? Isabella leva vers elle un regard brûlant : — Elle s’est rebellée contre le roi ! — Exactement ! Arielle avait grandi sans une mère auprès d’elle, et cette absence la rongeait. Elle avait idéalisé Ornella et lui vouait un véritable culte. Sa chambre était tapissée de photos d’elle habillée en danseuse dans des tutus vaporeux. Arielle était en rébellion avec tout ce qui représentait l’autorité, avec son père, avec les traditions, et avec le chocolat surtout. Elle voulait suivre les traces de son idole, elle voulait devenir actrice et monter sur scène. Je crois qu’elle voulait surtout qu’Ornella puisse être fière d’elle, et Luiggi était trop absorbé par sa propre 278


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souffrance pour le comprendre. — Est-elle partie également ? — Oui, elle aussi. Elle avait quinze ans. — Ma mère s’est enfuie à quinze ans ? Décidément, pauvre grand-père… — En effet, le choc a été rude. Je crois que longtemps, il a cru qu’elle reviendrait une fois la crise passée. Il n’imaginait pas que ce serait si tard… — Alors, elle est revenue n’est-ce pas ? Camélia acquiesça et poursuivit avec douceur : — Lorsqu’elle est revenue, elle était âgée de vingt ans et elle te tenait dans ses bras. Le cœur d’Isabella battait fort dans sa poitrine. Bien que fragile, la voix de la vieille femme emplissait la pièce toute entière. — Elle était malade et Luiggi n’a rien pu faire. Elle avait vécu dans la rue durant ces cinq années. Les privations et les maladies ont eu raison d’elle. Elle était revenue afin de te ramener dans son foyer, le seul qu’elle ait connu… et tu es devenue la princesse au royaume du chocolat. Voilà ce que je sais de ton histoire, Bella. La voix se tut et le silence résonna étrangement dans la pièce. Même Confucius leva une frimousse étonnée. Les larmes roulaient abondamment sur le visage d’Isabella. Elle croyait pourtant avoir tout 279


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imaginé, mais on imagine rarement la vérité. Elle se pencha soudain vers Camélia, le visage tout près du sien. — Qui êtes-vous ? Quel rôle jouez-vous dans ce scénario catastrophe ? Vous êtes drôlement bien renseignée ! Pourquoi êtes-vous dans cette maison ? Camélia lui sourit et murmura : — Cette maison m’appartient, ma sœur me l’a léguée. — Je ne comprends pas. — Ornella était ma grande sœur. Isabella avala sa salive de travers. — Quoi ? — J’ai suivi toute l’histoire. J’adorais ma filleule, ma petite Arielle… Un silence feutré s’abattit sur la pièce, le feu projetait des ombres fantasques qui venaient se déformer sur les murs clairs. Sans ajouter un mot, la jeune fille brune se leva et se dirigea vers les escaliers. Étonnée, Camélia la suivit des yeux. — Une petite visite guidée ? — Inutile, je connais la maison. Je suis revenue pour percer le secret de Luiggi. Isabella gravit les marches avec assurance et poussa la porte du grenier. Elle entra dans la 280


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pénombre et chercha l’interrupteur. La lumière jaillit. Elle jeta un regard circulaire sur l’amas désordonné d’objets hétéroclites. Camélia avait tout laissé en l’état. La jeune fille sourit et se dirigea sans hésitation vers une vieille malle recouverte de cuir dont elle dénoua délicatement les sangles. Ce geste, c’était comme si elle le faisait depuis toujours, elle dénouait ces sangles depuis des années dans ses rêves. Le vieux coffre l’attendait à cette place depuis la nuit des temps. Ses doigts tremblèrent légèrement au moment de soulever le couvercle poussiéreux. Dans un grincement, la malle révéla son contenu. Voilà, c’était bien là. Elle prit délicatement la première lettre et la déplia, il s’agissait d’une recette manuscrite, l’écriture él��gante était ancienne et les lettres formaient de gracieux arrondis, elle déchiffra avec émotion : L’Or Noir. La gorge nouée, elle contempla un instant le papier jauni par le temps avant de se pencher sur la seconde lettre. La signature de Luiggi figurait au bas de la feuille. « Ma chère Bella, Par cette lettre, je t’offre mon secret. Un jour viendra où tu en comprendras la valeur, ce jour est peut-être arrivé… Il y a bien longtemps, l’un de nos ancêtres a rapporté une étrange fleur du Maroc. Heureusement pour nous, tous nos aïeux n’étaient pas aussi sédentaires que moi ! Cette fleur est un trésor Bella, 281


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son nom est le Crocus Sativus plus connu sous le nom de Safran, parfois on l’appelle même l’Or Rouge. Nous avons choisi de nommer notre or à nous : l’Or Noir. Notre lignée engendre des Maîtres Chocolatiers depuis la nuit des temps Bella, passionnés et soumis à l’art noble et gourmand. De génération en génération, nous nous améliorons et devenons plus habiles encore, parfois même nous frôlons la perfection. Je te vois sourire d’ici, je vois ton visage comme si tu étais en face de moi, ma chérie c’est très sérieux, je t’assure ! Le chocolat n’est pas juste du chocolat, ce sont nos âmes qui coulent dans les veines de nos recettes, ce sont nos douleurs, nos joies, une partie de nous-mêmes. L’Or Noir est un trésor dont nous sommes les seuls à détenir la clef, son succès reste inchangé depuis des siècles, prends-en soin ! Dès que j’ai posé mon regard sur toi, j’ai su. J’ai su que c’était toi qui détiendrais un jour notre secret. Fais-en bon usage, grâce à lui j’ai bien vécu. Je lègue ma maison à Ornella où qu’elle soit, on ne sait jamais, si un jour elle avait envie de revenir… Ta maman hélas nous a quittés ce matin… À toi mon soleil, je lègue mon bien le plus précieux. Que la vie te protège, ma Bella, je suis tellement fier de toi. Luiggi »

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La révérence par Frédéric Vasseur

C’est le grand soir ! Après plus de trente ans d’une vie sans intérêt, je tire ma révérence. Pour le moment, ça va. Je suis assis dans le canapé, tranquille, avec de la musique qui sort des haut-parleurs de la chaîne. Je suis face à la télé, même si elle est éteinte : derrière moi, la corde est en place. Une des poutres artificielles est mal montée, elle n’est pas collée au plafond. Jusque-là ça ne m’avait jamais dérangé, mais aujourd’hui, ça m'a rendu service puisque ça m’a permis d’accrocher mes deux mètres de nylon. Il fallait bien ça, avec le nombre de tours que j’ai fait autour du long morceau de faux bois et avec l’épaisseur du nœud coulant ! Je regarderai plus tard. Pour le moment, je profite de Wolfgang et de son Requiem. Le mien, presque ! Vous vous rendez compte ? Je vais mourir sur du Mozart ! La grande classe, quoi ! Je n’aurai pas des funérailles grandioses, mais au moins j’aurai eu un décès enviable. Mais c’est normal, je ne suis pas 283


La révérence

n’importe qui, tout de même ! Le directeur financier d’un grand groupe industriel ne peut pas partir comme Monsieur Tout-le-monde, n’est-ce pas ? Certains râlent, d’autres pleurent… moi, j’ai Karl Böhm qui met ma fin en musique. Dommage qu’il fasse froid, mais on n’est que début novembre et je n’ai pas voulu allumer la cheminée ou le chauffage. Bon, assez bavardé. Il ne reste qu’une petite goutte de champagne, l’heure est venue. J’enlève mes pieds de la table basse et je les remplace par ma coupe maintenant vide. Lentement, je me lève. Un dernier regard autour de moi. La maison est superbe, les Degléant seront contents. En tout cas je l’espère, parce qu’après tout, je ne connais pas leurs goûts. C’est le premier nom sur lequel je suis tombé en ouvrant l’annuaire, je leur ai tout laissé. Pas de famille, pas envie de donner à l’État, donc j’ai tout laissé à des inconnus. Allez, c’est parti. Un demi-tour sur moi-même, sans me presser. Le reste du salon est là, un peu enlaidi par cette corde qui pend. C’est l’avantage de faire de l’alpinisme : j’avais tout le nécessaire à portée de main. J’espère que ce ne sera pas douloureux. J’aurais pu caler un piolet quelque part et me laisser tomber dessus, mais je ne suis pas sûr de le faire correctement et je n’ai pas envie de me rater. Non, la pendaison, c’est mieux. Il paraît que la nuque est brisée tout de suite, donc pas de longue agonie. Voilà, je suis monté sur l’escabeau. La boucle 284


La révérence

est passée autour de mon cou. Des regrets ? Non, aucun ! Et puis quoi encore ? Une vie entière sans amis, à ne penser qu’au fric. Aucun centre d’intérêt. Boulot de sept heures trente le matin jusqu’à vingt heures du lundi au vendredi. Même horaire le samedi, mais depuis chez moi. Aujourd’hui, c’est dimanche. Pas envie de me morfondre à regarder une énième fois les mêmes vieux DVD. De Funès ou Clavier, c’est bien, mais faut savoir s’arrêter. Bon… trois, deux, un, euh, un demi. Zut. Je n’ose pas. Allez, je mets un pied sur le côté et je garde l’équilibre sur l’autre. Attention, ne pas tomber ! Bon sang, qu’estce que je raconte, moi ? Hop, je bouscule l’escabeau, ça y est, c’est fini, adieu ! Aïe ! Purée, non ! Quel con ! Il faisait tellement froid que j’ai mis une écharpe et je n’ai pas pensé à l’enlever. Elle a atténué le choc et maintenant je suis là comme un imbécile, pendu au plafond. Comme le petit cochon dans la chanson, tiens. « Un petit cochon – pendu au plafond – tirez-lui la queue – il pondra des œufs ». Ha ha, c’est débile, pourtant j’aimais bien. Maman la chantait souvent pour le goûter, quand elle me donnait mon pain d’épice et mon carré de chocolat. Argh. Chocolat. Pourquoi je pense à ça ? Je suis là, accroché comme un saucisson au bout de sa ficelle et tout ce qui me vient à l’esprit, c’est la bouffe. Je n’ai même pas mal au cou. C’est pratique, 285


La révérence

les grosses écharpes. Enfin, d’habitude, parce que là ça ne m’arrange pas trop. Chocolat. Comment je vais faire, maintenant ? Si je tirais sur la corde pour me soulever et retomber d’un seul coup ? Ça finirait peut-être le boulot ? Chocolat. Mais ! C’est malin ! Je me taperais bien une plaquette. Là, maintenant. Y en a dans la cuisine. Le placard du bas. C’est à portée de main. Dommage. Si j’y avais pensé plus tôt, j’aurais pu m’en faire une dernière et accompagner ma pendaison d’une crise de foie. La classe totale ! Mourir bourré par l’alcool et le chocolat. Bon sang, c’est pas possible. Allez, j’essaie. Les deux mains bien accrochées au-dessus de la tête, mais pas trop haut pour que les coudes restent souples. Ho… hisse ! Aïe ! Mes mains ont glissé et je me suis brûlé. Merci le nylon ! Allez, du calme. Je recommence. * Cinq fois ! J’ai cru que je n’y arriverais jamais ! Cette fois, c’est bon, je suis monté jusqu’à la poutre. Il ne reste plus qu’à me laisser tomber. Oui, mais, maintenant que je suis là, je pourrais me détacher. Je ne renonce pas, mais j’ai vraiment envie de manger un carré de chocolat. Un gros, bien noir. Zut, j’en salive. Allez, je le fais. C’est simple : il suffit de me tenir d’une main pendant que la deuxième défait 286


La révérence

le nœud. En douceur, je commence la manœuvre. Pas si facile que ça, je suis obligé de me tenir du bout des doigts. Faut y aller doucement, sans à-coups mais sans traîner. Merde ! Mes doigts ont lâché et je suis retombé. Et cette saleté d’écharpe a encore amorti le choc, je n’ai presque rien senti. OK, je la refais. * Trois heures ! De là, je vois la grande horloge du salon. D’après elle, il y a trois heures que je suis là, pendu comme un imbécile. Mais ça y est, j’ai enlevé le nœud coulant. Je me suis griffé le cou je ne sais pas combien de fois. Se couper les ongles, ce n’est pas que pour l’hygiène ou l’esthétique. C’est aussi pour ne pas se torturer soi-même ! J’ai super mal. Je pense que les vingt et quelques chutes m’ont quand même abîmé un peu mais la corde et l’écharpe faisaient comme une attelle. Maintenant que je les ai enlevées, j’arrive à peine à tenir la tête droite et chaque mouvement me donne l’impression de m’étrangler. C’est parti ! Je lâche tout et je tombe… droit sur l’escabeau. Je me tords la cheville sur un montant et mon genou se cogne sur la tablette. C’est horrible ! Je hurle, mais la douleur ne s’en va pas. À tous les coups, je me suis fait une entorse. Au moins. Allez, je me remets debout. Aïe ! Je n’aurais pas dû prendre 287


La révérence

appui sur la main qui m’a retenu à la poutre pendant tout ce temps. Le poignet étiré, c’est pas bon pour soulever un corps. Ça y est, j’ai tout de même réussi à me lever. Je serre ma main contre moi. J’ai comme des coups de jus dans le genou droit et je ne sens plus ma cheville. Comme si le bas de ma jambe était un morceau de bois que je traîne avec moi. Un pas. Deux. Trois. La cuisine n’est pas loin ! Je mets pourtant près de dix minutes à m’y rendre. Ma jambe a commencé à enfler, mon poignet est encore douloureux, mais j’arrive enfin devant le placard. Gâteaux et bonbons, porte de gauche. Chocolat et pâtes de fruits, porte de droite. Je tiens à peine debout, je n’arriverai pas à me pencher pour ouvrir. Quelle idée d’avoir mis ça dans le rangement du bas ! Je me mets dos au meuble et je me laisse glisser. Littéralement, puisque le carrelage ne retient pas mes chaussettes. Mon coccyx heurte le sol et l’arrière de ma tête donne contre le meuble. Aïe ! Quelques secondes pour reprendre mon souffle, je n’ai pas l’habitude de faire autant d’exercice ! Allez, je me tourne vers le placard. Au moment où je tire sur la poignée, mon corps accompagne le mouvement mais tombe en avant. Je me cogne la tempe avec la porte. Sur le coup, je me laisse aller au sol. Et là, comme un gamin, je me mets à pleurer. J’ai craqué. Trop dur. C’était une belle journée pour mourir, pourtant. Je pensais que tout se ferait en 288


La révérence

douceur, sans accroc. Chocolat. J’en veux. Maman, s’il te plaît, donne-m’en un morceau ! Plus qu’un petit effort. Je roule sur moimême pour avoir la place d’ouvrir en grand. Ça y est, c’est bon. Encore un petit mouvement et c’est fait. Du moins ça : ensuite, il me restera à retourner dans la salle, redresser l’escabeau, monter dessus puis me pendre. À côté de tout ce que je viens de faire, c’est du gâteau ! En chocolat. Allez, je tourne la tête. * Quel con ! Non mais quel con, c’est pas possible ! J’ai fini la dernière plaque hier, j’avais oublié ! ***

289


Poèmes


Douceur choco par Fabienne Mosiek

On en écrirait des tartines On les empilerait comme autant de vies Un édifice Le sacre du pain coupé offrant sa mine Sans fioritures ni confiture Au chocolat… Un ciment à la petite cuillère d'un service en argent Massif Te rappelles-tu le vieux poêle à charbon des corons Des odeurs roussies cassonades beurrées De la mie grillée à côté du café Et du fer à repasser ? À Noël une orange une coquille Mais point de chocolat Un morceau de sucre Des souvenirs caramels dorés… Puis maman a grandi Et l'eau s'est mise à couler Sous les ponts à courir Dans la maison

293


Douceur choco

Un jour je fus petite Sur une photo pâle Des moustaches C'était pour les Pâques J'étais fière Je tenais une jolie boîte Un coffret un trésor Une poule aux oeufs d'or Un visage barbouillé Des lèvres jusqu'au nez Le sourire chocolat Un autre jour je fus grande Comme un peu trop Un peu trop tôt Ce chocolat mon enfant Je l'ai gardé pour toi Une larme un bijou Un petit peu d'émoi Ce petit peu de moi Au coeur tendre et fondant Une déclaration pleine d'amour Une chanson éternellement douce…

***

294


Acrostiches par Laura Vanel-Coytte

C H O C O L A T

acao fort et faible comme toi

umain et irréel comme toi

rgiaque et sensible comme toi

omique et tragique comme toi

bsédant et tendre comme toi

ascif et romantique comme toi

u lit ou à table avec toi

out mon être contre toi

295


Acrostiches

Cacao fondant, je me serais damnée Honte sur moi, je me suis cachée Oubliés ces péchés de jeunesse Car je ne mange plus Ou rarement, ces délices Lascifs, au lait ou blanc Avec un café, s’il vous plaît Très noirs et très corsés

***

296


L'eau d'à la bouche par Audrey Megia

Croquante friandise ! Harmonieuses saveurs Origine d'une divine Caresse sur ma langue Où crépite L'explosion de parfums : Amertume épicée, mon Trésor : le

chocolat

*** 297


Marquis... par Monique-Marie Ihry

M’accorderez-vous doux marquis Ce plaisir tendrement exquis D’une tasse de chocolat À déguster dans ces bras-là ? M’autorisez-vous cher marquis À venir boire en ces lieux-ci Ce si délicieux breuvage Que l’amour érige en adage ? Venez à moi aimée marquise Savourer ces douceurs exquises Que nous partagerons ensemble, Nous ferons comme bon vous semble. Je ne saurais vous refuser Ce plaisir divin si osé, Venez à moi et abusons De ce chocolat déraison. *** 299


Mon aphrodisiaque par Abel

Rien de plus naturel qu’un carré de chocolat Pour aiguiser le corps et l’esprit Il me suffit de quelques éclats Source de plaisir à l’infini Je me réjouis de ce repas Pareil à l’ambroisie des anciens dieux Je me nourris pour rejoindre les cieux

Qu’il soit liquide ou solide Blanc, noir ou fourré à la mousse Le chocolat est ma drogue douce L’aphrodisiaque de mes nuits Le complice de toutes mes délices Et le responsable de tous mes vices !!!

*** 301


L'épée en chocolat par Fabienne Mosiek

Quand les songes les yeux clos dérobent l'huis des secrets Le temps semble venu de laisser frissonner Les clochettes oubliées sur les clefs en alliage doré Au parvis de marier les tourtereaux aux fées

Guillaume était désespéré il n'avait point d'épée… Ses pairs le pensaient gauche et manquant d'habileté À tel point qu'au royaume la cour et puis ses dames en riaient aux éclats Du pauvre gentilhomme qu'elles désignaient aussi comme le bouffon du roi

Sieur Guillaume pleurnichant en vint à se nicher sous un arbre géant À l'abri des médisantes et de leurs propos méchants Alertée par les sanglots une fée compatissante se mit à lui souffler ces mots Noble Guillaume voici une recette qui fera, je le promets, se taire les crapauds…

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L'épée en chocolat

Guillaume arborant un sourire suivit au pied de la lettre le conseil insolite Il découvrit le Monde voguant à la recherche des plus rares pépites Le voyage achevé et toujours sans épée, mais entouré de fourneaux Il pétrit de toute son âme une singulière pâte en forme de château d'armure et de fourreau

Il demanda audience au roi et lui déposa sans délai les délicieux sujets sculptés en chocolat Le souverain émerveillé lui fit l'honneur et le serment de le nommer pâtissier du roi Et l'invita à choisir parmi tant de souhaits trois voeux de bon aloi

Guillaume alors lui murmura : L’armure protégera mon roi Le fourreau contiendra mon épée Et mon château votre fille bien-aimée

Au nom d'une bonne et douce fée qui me pensa chevalier Je suis votre humble et dévoué Maître chocolatier

*** 304


Credo par Yves Cairoli

Bien que craignant la crise de foie, Je crois en toi, ô mon petit chocolat ! Je me damnerai même pour toi Pour connaître cet éternel émoi. Ta douceur, tes rondeurs, Ta couleur, ton odeur, Ton cœur, ta fleur… Flattent mes ardeurs. Ô, quel grand bonheur De connaître l’heure De ce cérémonial charmeur Où je te croquerai sans peur Et m’abandonnerai avec chaleur…

*** 305


Félicité gourmande par Anne Stien

En auguste marquise, il trône, Admiré, prié, adoré, Excellence de sa juste couronne, Règne glorieux au lustre vénéré. Aimant et prévenant, il soigne, Chaque jour, un menu carré, Fait miracles, on en témoigne, Son bénéfice est désiré. Grâce à ses dons, élu roi, En collation la journée, Son élixir met en ��moi, Parfumant toute maisonnée. Selon les inspirations, Ce trésor s’admire en sculpture, Art majeur en séduction, Délicat, divine texture.

307


Félicité gourmande

De battre le cœur alléché, Est accrue son entremise, Succombant à l’exquis péché De goûter noble mignardise. Songes aux envies gourmandes, Rochers garnis aux doux pralins, Pyramides riches d’amandes, Supplices et délices fins.

***

308


Vous avez dit « Muffins » ? par Monique-Marie Ihry

Petite graine de fleur s’ennuie De ne pas être encore cueillie. Mais comment pourrait-elle l’être Alors que l’automne sévit Et que tout son être Sous ce givre frémit À ce point dans la nuit ? Gros chat Nicolas Se trouve bien las. Il somnole, rêve Et rêve encore Du soir à l’aurore Et de l’aurore au désespoir À ces pépites qui accompagnent les muffins Que Natalia, sa divine maîtresse En ces lieux princesse, Trop rarement mais parfois les soirs Avec talent cuisine À deux pas de sa couche chagrine… 309


Vous avez dit « Muffins » ?

Une odeur Le tire de sa torpeur. Il dresse son museau gourmand Vers ces senteurs en suspens. Cette odeur subtile Qui s’évade joyeusement, Réveille avec démesure sa quête fébrile Et commence à lui torturer l’estomac Qu’il avait si las. Une gourmande senteur de muffins au chocolat Se diffuse Comme par une certaine ruse À travers toute la maisonnée. Le four vient en effet De libérer Douze magnifiques muffins À la pâte exquise et fine. Sa gourmandise chagrine en sourdine Lui fait oublier tout à coup la bienséance des lieux, Ni une ni deux, Gros chat Nicolas Saute sur la table Qui lui tend son assiette si affable. Sa maîtresse Natalia Aux rares talents hors pair D’émérite cuisinière ne lui en aurait d’ailleurs accordé Aucune pépite, alors, Il aurait bien tort… De s'en priver, et comme elle n’est pas dans les parages,

310


Vous avez dit « Muffins » ?

Elle ne saurait en prendre ombrage… Il se rue avec un élan Nonchalant Sur la table de ses rêves ainsi disposée. Pas besoin d’être bien rusé Lorsque la gourmandise exacerbée À ce point vous tenaille. On devient la canaille Que l’on a toujours été, Et l’on en oublie les bonnes manières Que l’on remettait déjà à hier. Les muffins se laissent consommer sans résistance. Nicolas les dévore avec appétence. La petite graine attend toujours Un rayon de soleil pour éclore Dans cet hiver stérile et sans amour. Elle ne saura peut-être jamais Quel intense bonheur ce serait De pouvoir dévorer avec avidité Les charmes raffinés De ce chocolat muffiné En face duquel on ne saurait Avoir d'arme, ni résister. Depuis son balcon elle a assisté à la scène De la voracité du chat Nicolas Dans une attitude béate et souveraine. Elle ne soupçonnait pas jusqu’à présent 311


Vous avez dit « Muffins » ?

Que l’on puisse oser être à ce point gourmand De petites montagnes de bonheur odorant. La curiosité est soudain fort intense. Elle se dresse tant derrière la fenêtre Qu’elle se met à germer d’un bien-être Immense. Elle pousse tant et si bien Qu’elle en devient Une espiègle petite fille Qui sort lestement de sa coquille, Et allègrement sautille Comme par magie Jusqu'à la table attirante, cible de pillerie « On pensera que ce sont les souris… » Se dit-elle tout à coup, prise d’une envie inouïe. À cette évocation le chat de la maison sourit… Il ne reste plus grand-chose Sur cette jolie nappe rose. Seulement quelques petites brindilles De chocolat qui brillent Autant que les yeux malicieux de Gros chat Nicolas Et narguent avec bonheur Celle qui fut autrefois une fleur. Un appétit nouveau resplendit dans les pupilles noisette

De la charmante brunette. Elle goûte, savoure Avec amour. 312


Vous avez dit « Muffins » ?

La friandise est exquise, Le plaisir divin. Bientôt il ne restera plus rien À part la brise De ce vent de gourmandise Que la belle Maîtresse, absente de ces lieux Délicieux A suscité malgré elle… Comment résister En face de la douce et tendre adversité De muffins au noir chocolat Qui vous exhibent ces si merveilleux appâts Dont jamais on ne saurait désormais être las !

***

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Petite fée gourmande par Audrey Megia

Ta frimousse toute barbouillée Tes yeux noisette pleins d’éclats… Éclats de rire : des pépites Qui pépient, papillotes délicates ! « Où est passé mon chocolat ? » Sourire toutes quenottes : Petite fille gourmande ! Ta petite menotte poisse Et s’accroche à moi…. L’autre me donne Un morceau de chocolat Tendre petite fée gourmande Mon fondant au chocolat !

***

315


Le goûter au chocolat par Dominique Cano

Le bonheur tient à une barre de chocolat noir Qui, sur le beurre onctueux d’une tartine, Est râpée et saupoudrée avec grand art. C’est le quatr'heures des enfants sages, Quand ils recouvrent leur liberté, Celle de rêver, de s’amuser, oiseaux sans cage Revenus au nid douillet. Interlude de rires et de saveurs, Entre l’école et le coucher, La mémoire se pose et retient des bonheurs Tout petits qui étoilent notre passé. La tartine beurrée au chocolat râpé ! Celle que Tatie Claire, Rien que pour me plaire, Préparait pour mon goûter, Celui qui garde un goût d’éternité. *** 317


Prunelles et chocolat par Jacques Païonni

Deux prunelles scintillantes sur une bouille d’enfant, Une marchande de bonbons qui a du sentiment… Un étalage de chocolats ! Elle choisit un bonbon qu’elle lui offre gentiment, Timide, il lui sourit, tend la main et le prend. Mais il ne bouge pas de là ! Avec son air candide, dit en remerciement, Comme si ça allait de soi tout naturellement : « Il n’y en a pas pour Zaza ? » Et son petit doigt fin vers le trottoir se tend Là, un petit chien blanc, attend bien sagement, « Il aime aussi le chocolat » « Tu sais le chocolat n’est pas bon pour les chiens, Et lui en donner ne lui ferait pas du bien, Il vaut mieux qu’il n’en mange pas ! » 319


Prunelles et chocolat

Le gamin est sorti tĂŞte baissĂŠe tristement, Rejoindre sur le trottoir son petit chien tout blanc, Pour lui donner son chocolat.

***

320


Recette chocolatée par Monique-Marie Ihry

- 3 bouchées de chocolat blanc - 3 brunettes en goguette par beau temps - Et une pincée de safran, Voilà de quoi donner du piment À une journée de rêves des plus cléments. - 3 carrés de chocolat noir - 3 garçons qui se projettent dans le miroir - Et un soupçon de pensées illusoires Voilà comment redonner de l’espoir À une myriade de belles damoiselles en robe du soir… - 3 barres de chocolat au lait - 3 couples qui s’aiment à tout jamais - Par un ciel étoilé de jais Voici de jolies romances d’un soir de mai Illuminées par de subtiles saveurs mordorées Sous une lune à l’arôme vanille chocolaté *** 321


La poétique du cacao par Cecyl

Chocolat blanc, innocence Chocolat noir, élégance Chocolat aux amandes grillées, romantisme Chocolat aux écorces d’oranges, exotisme Chocolat blanc, innocence Chocolat noir, élégance Chocolat aux noisettes caramélisées, érotisme Chocolat aux noix de pécan, hédonisme Chocolat blanc, innocence Chocolat noir, élégance Chocolat à la poudre de lait, décadence Chocolat à la menthe, évanescence Chocolat blanc, innocence Chocolat noir, élégance Chocolat à la truffe, mysticisme Chocolat au riz soufflé, transcendance

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La poétique du cacao

Le chocolat est un périple Une aventure autour du monde Un voyage d’onctuosité Des Amériques à l’Afrique De l’Europe à l’Australie De l’Asie à l’Antarctique Le chocolat est un passeport universel Pour l’extase des papilles Pour l’éden des gourmets

*

Le chocolat ou le mythe du Graal Le chocolat ou l’Arche d’alliance Le chocolat ou la vie éternelle Le chocolat ou la pierre philosophale Le chocolat ou l’or des Aztèques Le chocolat ou l’héritage des Mayas

*

324


La poétique du cacao

Le chocolat comme un mot magique Le chocolat comme une promesse fragile Le chocolat pour sonder l’âme des hommes Le chocolat pour séduire le cœur des femmes Le chocolat pour apprendre à aimer Le chocolat comme une fraction d’éternité

***

325


Chocolat chaud par Fabienne Mosiek

C'est la vie qui fout le camp Un pas en avant je saute au ciel Le petit train-train de la marelle Une vieille boîte à cirage et je me rends Un deux trois soleil Quatre cinq six cassis Sept huit neuf groseille Dix onze douze cerise

C'est la valse des ans Un tracé à la craie partant de Terre Par temps de chien Partant de rien Mine de ne pas s'en faire Allez, j'ose Moi qui n'ai jamais pris le train Je marche Les mains dans les poches 327


Chocolat chaud

Ce bistrot me paraît bien sympa Allez, j'ose Je commande un chocolat Chaud Il y a ce type en face de moi Un voisin sans doute Je trinque Au diable je paie l'addition Je le suis Ciel Il se met à pleuvoir Un deux trois soleil C'est le jeu de la marelle Un caillou sans cirage sans dentelle Un pavé sans trottoir Une vie sans histoire La valse des ans Le chemin des sans Par temps de rien Partant de chien

Allez, viens

***

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Voyage lacté par Jean-François Joubert

Ma panse pense aux grains de ton être, ta texture, aventure avantage en tablette sur mon foie. Une fois, j’ai goûté, une cosse écrasée cacao et au lait, au lit sans elle, sans sa voix, je voyageais vers tes arbres munis de ma généalogie. Je voulais, je crois, savourer, m’asseoir et voir en ta couleur noire du Mexique au Venezuela, le pur-sang d’Ethiopie, l’étalon de ma mémoire, ton ivraie, ta vérité. Cette exquise sensation d’être la poudre des marquises, le fond de teint du clown, l’écueil du marin, ma chaloupe assassine qui m’éloigne des vents de la déprime et me donne en prime de la grâce, de la graisse plus épaisse que le manteau que laisse le froid. Près d’un feu, un phare, une plume, je bois, et des moustaches me poussent, délicates et sensuelles confusions de ta fusion en bol, une chance de te mélanger au café, le cas d’une fée barbare qui nous fait déguster tes robes du regard aiguisé d’un lapin de garenne. Quand je plonge ma cuillère en ton sein, tu es associé aux cacahouètes, aux noisettes, douce obole, je dérape, je te râpe, une 329


Voyage lacté

rampe ta peau se fissure oranger amer, sur le dos d’un escargot, tu es le choc, le la, la note salée/sucrée de l’addition de la générosité, l’essence de ma vie, le toit de mes espérances. Tu tailles mes hanches, et je consume ma voix, divin breuvage, potion maléfique, d’une cigarette au chocolat quelques volutes, luttent volages vers les ailes d’un ange blanc croquante émulsion parfum d’abandon de soi.

***

330


LES AUTEURS Retrouvez-les sur le site : http://dixdeplume.free.fr/ Ont collaboré à ce recueil : Abel

Anne-Laure BUFFET

Yves CAIROLI

Dominique CANO

Cecyl

Hans DELRUE

Michèle DESMET

Tom DOWNSON

Monique-Marie IHRY

Jean-François JOUBERT

Marie H MARATHÉE

Audrey MEGIA

Ceddric MICHOACAN

Fabienne MOSIEK

Kira NAGIO

Jacques PAIONNI

Ludmila SAFYANE

Macha SENER

Anne STIEN

Elizabeth SWANSTON

Stéphane THOMAS

Laura VANEL-COYTTE

Brigitte VASSEUR

Frédéric VASSEUR

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Les auteurs

Abel http://anis68.skyrock.com/

Anne-Laure Buffet http://droledendroit.over-blog.com/ Déjà paru : ●

« Olivia », sur Calaméo

Avec le Dix de Plume : ● ●

332

Coq au vin (Psychopathes et Compagnie) Le pull rouge ; Clara et les étoiles (Nouveaux départs)


Les auteurs

Yves Cairoli http://www.facebook.com/profile.php?id=1236275356

http://www.artmajeur.com/yvescairoli/ À paraître : ●

L'Horloger (avec Fabienne Mosiek)

Déjà paru avec le Dix de Plume : ●

Il se balance et puis c'est tout (Nouveaux départs)

333


Les auteurs

Dominique Cano À paraître : ●

« Si les chiffres m’étaient contés » : un recueil rassemblant des poèmes, des textes et des illustrations à l’encre de chine ; « Le cycle des enfants de l’Ogre » : une suite de neuf contes pour enfants illustrés de dessins à l’encre ; « Dix mille vies » : un roman fantastique et philosophique.

Déjà paru avec le Dix de Plume : ●

334

Les bleus du garagiste (Nouveaux départs)


Les auteurs

Cecyl http://cecyl.over-blog.com/ En téléchargement : ●

« L’Aube Mystique » (recueil de poésies)

335


Les auteurs

Hans Delrue http://www.hansdelrue.com Déjà parus : Les marchands de talents (nouvelles) Le futur inversé (nouvelles) Dans des anthologies : ● Le Grand Jeu dans « Assassin 24h/24 » de Fan2Fantasy ● Coup d'approche dans « Petites nouvelles... d'AnzinSaint-Aubin » de la Ville d'Anzin Saint Aubin ● Pour ne pas gâcher dans « Canicule » des Éditions Luce Wilquin ● L'herbe est plus verte ailleurs dans « Les lendemains verts » de la Mairie de Chalabre ● L’aube émue / L’alba commossa dans « La plume et le cœur »/« La penna e il cuore », par Aljon Éditrice Dans des revues : ● Bonbons acidulés (Katapulpe n°8) ● Les importunes (Éveil n°1) ● ●

● ● ●

L'amour qui ne dit pas son nom (Piments & Muscade n°5)

Lorsque le songe se dissipe (Piments & Muscade n°4) Supplément de bagages (Katapulpe n°7) ● Les bâtisseurs du vide (Station Fiction n°2) Dans des webzines : ● Le fruit de mon imagination (Mot compte double) ● Une affaire trop simple (Société Sherlock Holmes de France) ● Pour voir les étoiles (La Gargotte Acide n°6) ● Le retour du balancier (Plume Rouge n°2) ● Feuille blanche (Vers à Lyre n°6) ● L'invocation (Les Perles Diaboliques, Collectif Hydrae) ● Chassez le naturel (La Gargotte Acide n°5) ● Rencontre du troisième type (Vanille Givrée n°6) ● E pericoloso sporgersi (Vers à Lyre n°5)

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Les auteurs

Michèle Desmet http://www.scouby.net Déjà parus : ● ● ●

Chatte des villes & Chat des champs (Scouby Editions) La Valse des Chats Noirs (Scouby Editions) Miaou ! (Scouby Editions)

À paraître : ●

Mam’zelle Ardoise, Chef de Meute (Scouby Editions)

Avec les Recueils du Coeur (éditeur Marina Missier) : ● ●

Je n’ai pas la vocation ! ; Ah, les hommes ! (Recueil du Cœur nº 3) Nous, de la Cité des Mimosas ; Roman rose ; Ce n’est pas à un vieux singe… (Recueil du Cœur nº 4)

Avec le GR746 / Babel la Ghilde des mondes : ● ● ● ●

J'y crois pas ! (Quinze coups de griffes) Grincements de dents (D'un rêve à l'autre) Je suis mort, et alors ? (Alice au Pays des morts anthologie Babel la Ghilde des mondes) Barbe Bleue ; Petit chat sur perron rouge (Babel fait ses contes)

Avec le Dix de Plume : ● ● ●

Boule de neige (Mensonges et boniments) La rivière a promis... (Psychopathes et Compagnie) Le mauvais œil ; Tu me dis ; Le sablier (Nouveaux départs)

Prix littéraires : ● ● ●

Nous parlerons d'Alice (Grand Prix de la Nouvelle Femmes d’Aujourd'hui) Pour François (Plumes et Nouvelles – Charleroi) Tu me dis (2e prix de poésie Woluwé-Saint-Lambert)

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Les auteurs

Tom Downson À paraître : Cinq tomes de la série « Base-Men's Style » (roman d'espionnage / policier) : 1. Mission E-78 2. Phoenix 3. Coup de foudre 4. Frères du Scorpion 5. Le dossier Alexeï

Déjà paru avec le Dix de Plume : ●

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Eldorado (Nouveaux départs)


Les auteurs

Monique-Marie Ihry http://aujardindesmots.unblog.fr/ À paraître : ●

Mythomania sur le Net (roman)

Rue du Maure qui Trompe (roman)

Rendez-vous manqués (recueil de poésies)

Déjà parus avec le Dix de Plume : ●

Conférence particulière ; Virevolte en corolle ; Abîme musical ; Attente délicieuse ; Vierge de toi ; Il était une fois ; Rapt à la vie (Petites Grivoiseries) Éveil ; Virtuelle usurpation ; Contrée de l'impossible échange ; Baiser d'automne ; Lune en pleurs (Nouveaux départs)

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Les auteurs

Jean-François Joubert http://reveenbleu.over-blog.com/ http://www.facebook.com/pages/Jean-FrancoisJoubert/158071910951 http://auteursfacebook.blog4ever.com/blog/lirearticle-359913-1486862-jean_francois_joubert.html Déjà parus : ●

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1999 : 3e prix au concours de la poste avec « mon père et la mer » (poésie) 2007 : 3e prix au concours de laguerredesmots avec « le goéland et le lampadaire » (nouvelle) 2008 : « Désirs nautileeditions)

d'îles »

(roman,

chez

2008 : « les recueils du coeur 3 et 4 » 2008 : « Le temps d'une révolution » (roman, chez nautileeditions) 2009 : « le mage du rumorvan » (les éditions du polar)


Les auteurs

Marie H Marathée http://stores.lulu.com/store.php?fAcctID=907051 http://www.thebookedition.com/livres-marie-hmarathee-auteur-19077.html http://www.cdiem.fr.fm/ Déjà parus : ● ●

L'échéance (novella) Anamanésia (livre photos de la comédie musicale) Au commencement (roman)

341


Les auteurs

Audrey Megia http://encredebrume.blogspot.com Déjà parus : ●

Le concile d'hiver in Reflets d'ombre n°15

Endommager pour mieux s'éveiller in Poésie Cybernétique et robotique, Codex Poeticus

La Lettre mystérieuse, in La feuille, Vers à Lyre n°6

Cher Alex, in Lettres d'Amitié, éditions Maison de l'Écriture et de la Lecture

Croisée Chat, in Songes des chimères, Codex Poeticus

Articles : ●

Traduction « Les mangeurs de zombie sauvent la planète », de l'anglais "Glasgow Zombie-Flesh Eaters Save Planet" par Hal Duncan

VOUS AVEZ BESOIN D’ARGENT, ET VOTRE AMI CHERCHE UN BOULOT ? dans le Showy World New's

Prix : ●

Compte jusqu'à cent, seconde place poésie jeune espoir du concours Paul Verlaine de Metz

Le poète, mention d'honneur poésie jeune espoir du concours Paul Verlaine de Metz

À paraître :

342

Frêle éclat d'automne in Athématique, Codex Poeticus

Il était dit, in Prophéties, Codex Poeticus


Les auteurs

Fabienne Mosiek http://www.facebook.com/profile.php?id=1175462048

À paraître : ●

L'Horloger (avec Yves Cairoli)

Déjà parus avec le Dix de Plume : ●

Il était une fois Caballerina ; Le Miracle de Trystalité ; Vision de loin ; Mathilde (Nouveaux départs)

Kira Nagio http://kirasnotes.e-monsite.com/accueil.html

343


Les auteurs

Jacques Paionni (Jacqk) http://jacqk.magix.net/website/ & http://jacqk.unblog.fr/ Déjà parus : ● Les fourmis bleues (SF) ● L'héritage du Danyon (SF) ● L'homme sous la pluie (aventure fantastique) ● Poivre des murailles (roman) ● Le piquant du hérisson (policier) ● Petite Île (roman) ● Des nouvelles d'ici et d'ailleurs (12 nouvelles de SF) ● Humeurs Vagabondes (poésies) ● Tomsk l'irascible (SF) ● La machine d'Évariste et autres contes (nouvelles) Avec le GR746 / Babel la Ghilde des mondes : ● Robots et compagnie (Explorateurs et autres découvertes) ● Le secret du Paklin ; La maudite ; Guerrier le hérisson (Légendaire Svetlana) ● Et si Pieck revenait ; Et si c'était lui le prophète (Et si) ● Les rois de la bouteille ; Le marchand de couteaux ; Une échelle pour le père Noël (Contes pour Noël) ● Belair et la chanson triste (Quinze coups de griffes) ● Rêvalités (D'un rêve à l'autre) ● Alice et les couleurs du ciel (Alice au Pays des morts, anthologie Babel la Ghilde des mondes) ● L'Alfred et le Rouquin ; Angelocchio (Babel fait ses contes) Avec le Dix de Plume : ● Confession (Mensonges et boniments) ● Léonard (Psychopathes et Compagnie) ● Psychodrame ; divers poèmes (Petites Grivoiseries) ● L'homme-lion ; Faudrait que je sorte un jour ; Magne-toi facteur ; Le bâtard ; En fumée t'es parti (Nouveaux départs)

344


Les auteurs

Ludmila Safyane http://www.facebook.com/profile.php?id=1225260555

Textes primés ou publiés : ●

« Un Foulard de soie verte », 3e prix au concours lecteur du Val, 2008 « Le Grand-père de Robert », concours de la mairie de Chalabres, 2008 « La dernière Machine à temps », in Une Fissure dans le sablier, recueil de nouvelles, éditions Popfiction, 2009 « À la Recherche de Magdalena », concours de nouvelles policières de Bessancourt, 2009 « Derrière la vitre », 1er prix au concours de nouvelles Espace Leclerc Limoges, 2009 « À la surface des choses », concours Le Tour de mots – papiers d’identités – ferme des jeux, 2009. « J’aime un peu, beaucoup… » 2e prix exaequo au concours Polars du Sud Toulouse 2009

345


Les auteurs

Macha Sener http://www.netvibes.com/machasener http://maruja.sener.free.fr/boutique Déjà parus : ●

Les Aventures du Chevalier Timothée et de la Princesse Jade, tomes 1 à 5 + hors série « l'amyotrophie spinale racontée aux enfants » (livres pour enfants)

Ma Divine Comédie en poésies (recueil de poésies)

Avec le GR746 : ●

Noël gris (Contes pour Noël)

Mission Zibéon (avec Stéphane Thomas - Quinze coups de griffes)

Sentence (avec Stéphane Thomas - D'un rêve à l'autre)

Avec le Dix de Plume : ●

346

Impostures ; Jeanne et Marie (Mensonges et boniments) Premier jour de soldes (Psychopathes et Compagnie) Rumeurs ; Psychodrame (avec Jacques Païonni) ; Rose de Noël (Petites Grivoiseries) Sous les cendres ; Rendez-vous ; Noces insolites ; Femme de marin (Nouveaux départs)


Les auteurs

Anne Stien http://mesmotsdujour.centerblog.net Déjà parus : ●

Lointaines rencontres (roman, 2007)

Un si joli chemin (roman, Éditions St Martin 2007)

Vague à l'âme (roman, Éditions St Martin 2008)

Désirs et soupirs (recueil de poèmes, Éditions Mémoires et Cultures 2008)

Fatale constance (roman, Éditions Édilivre 2009)

Reflets incertains (roman, Éditions Édilivre)

À paraître : ●

Résonance (recueil de nouvelles, Éditions Édilivre)

Auspices et délices (recueil de poèmes, Éditions Édilivre)

Récompense : ●

premier prix de poésie aux jeux floraux du Béarn en novembre 2009 pour le poème Argentina

347


Les auteurs

Elizabeth Swanston http://avenue-reine-mathilde.over-blog.com Déjà paru : ●

348

une nouvelle dans l'anthologie « Assassin 24h/24 », hors série du journal Fan 2 Fantasy


Les auteurs

Stéphane Thomas http://camelice.e-monsite.com/ http://stores.lulu.com/stephanethomas Déjà parus : ●

Espère... (roman épistolaire)

Dean, un Géant à l'Est d'Eden (récit)

Boulogne-sur-Mer sous les bombes (récit)

Chanté Nwel (nouvelle)

Avec le GR746 : ● ●

Interview (Contes pour Noël) Mission Zibéon (avec Macha Sener - Quinze coups de griffes) L'Homme qui court ; Sentence (avec Macha Sener) (D'un rêve à l'autre)

Avec le Dix de Plume : ●

Investiture ; L'école des Merveilles (Mensonges et boniments) Inspiration ; L'instrument du diable (Psychopathes et Compagnie) Soif d'amour ; Rime interdite (Petites Grivoiseries) Adrien ou la vraie vie ; Gare du Nord (Nouveaux départs)

349


Les auteurs

Laura Vanel-Coytte http://www.lauravanel-coytte.com/ Déjà parus : ●

● ●

● ●

« Des paysages dans les oeuvres poétiques de Baudelaire et Nerval » (essai) « Paysages » (poésie et prose) « Paysages amoureux et érotiques » (poésie et prose) « Paysages » (poèmes à mon mari) « Mes paysages de Nerval et Baudelaire » (poésie et prose)

« Paysages de cannelle » (nouvelles érotiques)

« Acrostiches »

Avec le Dix de Plume : ●

350

Ma gourmandise ; deux acrostiches (Petites grivoiseries)


Les auteurs

Brigitte Vasseur http://www.new.facebook.com/profile.php?id=1494042302

Déjà paru : ●

Ces temps de réflexion (conjointement avec Frédéric Vasseur in Fragments, Studio LJA éditions)

Avec le Dix de Plume : ●

Le vrai du faux (Mensonges et boniments)

Doudou (Psychopathes et Compagnie)

351


Les auteurs

Frédéric Vasseur http://www.fredv.fr/ Déjà parus : ● Svetlana et autres histoires (nouvelles) ● Une jeune fille tranquille (novella) ● Fragments (nouvelles) ● Mosaïque (nouvelles) ● Le bain (nouvelle courte) ● Millian (fantasy) ● Svetlana – les origines (fantastique) Plusieurs nouvelles avec les Recueils du Cœur (éditeur Marina Missier) Dans le recueil Pépin 2008 (éditeur Pierre Gévart) : ● Long Drink Dans la Gargotte Acide (http://www.gargotte-acide.fr/) : ● Quelle famille ! (publié par épisodes) Avec le GR746 / Babel la Ghilde des mondes : ● Un bon fils (Explorateurs et autres découvertes) ● Amour et mort ; Lilly, Helena, Olga et… Svetlana ; Regrets éternels (Légendaire Svetlana) ● Et si nous n’étions pas seuls (Et si) ● Icicébien ; Culpabilité (Contes pour Noël) ● Les veilleurs (Quinze coups de griffes) ● Belle étoile (D'un rêve à l'autre) ● Amour fou (Alice au Pays des morts - anthologie Babel la Ghilde des mondes) Avec le Dix de Plume : ● Histoires de famille (Mensonges et boniments) ● Amour fou ; Nuisibles (Psychopathes et Compagnie)

352


Chocoplumes