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LFC #6 NOUVEAU

FÉVRIER 2018 DOUBLE COVER

100% INDÉPENDANT

144 PAGES DE CULTURE

LE MAG DIGITAL

Et aussi Cali Valérie Tong Cuong Macha Méril Natalie Dessay Arnaud Le Guilcher Sol Tristane Banon Jean-Philippe Blondel Hoshi Gérard de Cortanze Nicolas Delesalle Sibylle Grimbert Lars Vasa Johansson

Pop Culture

PIERRE LEMAITRE PRIX GONCOURT L'écrivain revient en librairie avec la suite du roman Au revoir là-haut

LAFRINGALECULTURELLE.FR


NOUVEAU // LFC MAGAZINE #1 #2 #3 #4 #5 #6

VOTRE RENDEZVOUS CULTUREL 100% gratuit, indépendant et généreux, Mensuel et uniquement digital, Des entretiens exclusifs dans une maquette fashion, Des photos exclusives avec LEEXTRA, Une double cover avec des artistes prestigieux, Des livres, de la musique, du spectacle, des séries TV.

DÉJÀ 100 000 LECTEURS

Merci !


ÉDITO

LA FRINGALE CULTURELLE, LE MAGAZINE DIGITAL LFC #6

Rédigé par CHRISTOPHE MANGELLE Salut les Fringants, Le premier numéro de l'année 2018 arrive au moment où la France grelotte. Parfait, le bon plaid, une boisson chaude, un canapé confortable, une tablette, et c'est parti pour plus de 140 pages de culture. Deux covers pour une publication particulière : Pierre Lemaitre et Cali. L'aventure s'étoffe. Un nouveau rédacteur rejoint la team. Après Nathalie Gendreau (Théâtre) et Laurent Bettoni, c'est au tour de David Smadja du blog C'est contagieux de vous donner rendez-vous tous les mois pour vous parler cinéma. D'autres nous rejoindront pour le numéro de mars 2018. Mais ce n'est pas tout. Très attaché à l'esthétique, nous vous préparons depuis janvier 2018 des sujets "maison" (interview et photos). Nous réalisons des shooting avec notre partenaire LEEXTRA et des photographes de talent. Ce mois-ci, Céline Nieszawer signe les photos de Cali (cover et pages intérieurs) et Patrice Normand, celles de la romancière Valérie Tong Cuong. Nous en profitions pour remercier Ursula de LEEXTRA.  Vous êtes plus de 100 000 personnes à consulter le magazine depuis son lancement. MERCI pour votre fidélité et vos partages sur les réseaux sociaux. Très bonne lecture les fringants, Rendez-vous fin février, début mars, pour le numéro #7 de LFC magazine.

ET SURTOUT...

LA REPRODUCTION, MÊME PARTIELLE, DE TOUS LES ARTICLES, PHOTOS, ILLUSTRATIONS, PUBLIÉS DANS LFC MAGAZINE EST FORMELLEMENT INTERDITE. Ceci dit, il est obligatoire de partager le magazine avec votre mère, votre père, votre voisin, votre boulanger, votre femme de ménage, votre amour, votre ennemi, votre patron, votre chat, votre chien, votre psy, votre banquier, votre coiffeur, votre dentiste, votre président, votre grand-mère, votre belle-mère, votre libraire, votre collègue, vos enfants... Tout le monde en utilisant :

PIERRE LEMAITRE CALI


08

Altered Carbon

10

Sibylle Grimbert

13

La Casa de Papel

16

Laurence Rees

18

Nicolas Delesalle

21

The end of the...

22

Jean Contrucci

24

Pautot et Astier

28

3 Billboards

32

Cha et Dodo

36

D.Casanave / Rodolphe

39

Lars Vasa Johansson

42

Christian Guay-Poliquin

47

Anne de Kinkelin

51

Jean-Philippe Blondel

55

Gérard de Cortanze


59

Tristane banon

65

Pierre Lemaitre

75

Cali

82

Arnaud Le Guilcher

87

Valérie Tong Cuong

93

Violaine Georgiadis

99

Hoshi

105

Sol

111

Natalie Dessay et Macha Méril

119

Les 5 pièces du mois

136

Nicolas Zeimet

139

Régine Heindryckx

141

Séries TV

143

Le prochain numéro


L'ÉQUIPE

Fondateur et rédacteur en chef Christophe Mangelle

Journalistes Quentin Haessig Christophe Mangelle Laurent Bettoni

Coordinatrice Photographes Ursula LEEXTRA

Photographes Céline Nieszawer Patrice Normand LEEXTRA

Cali et Valérie Tong Cuong sont exclusivement photographiés par les photographes de l'agence LEEXTRA, notre partenaire. Des sujets "fait maison".

Chroniqueurs Nathalie Gendreau (Théâtre) de Prestaplume David Smadja (Cinéma) de C'est contagieux Quentin Haessig (Série TV) de La Fringale Culturelle

Traducteur Quentin Haessig

Journaliste stagiaire Cédric Adam


LFC MAGAZINE

JANVIER FÉVRIER 2018 | #6

11 La sélection

de la rédaction

Livres, séries TV, films, bandes dessinées...

par Christophe Mangelle, Quentin Haessig, David Smadja...

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LE BLOCKBUSTER DE SF À NE PAS RATER

SÉRIE LFC MAGAZINE

01

ENTRE BLADE RUNNER ET GHOST IN THE SHELL

LA SÉRIE FUTURISTE AMBITIEUSE DE NETFLIX JANVIER FÉVRIER 2018


L'AVIS DE LA RÉDACTION UN ESTHÉTIQUE TRAVAILLÉ, D'UNE BEAUTÉ RARE POUR UNE SÉRIE. LE SPECTATEUR EN PREND PLEIN LES YEUX. DOMMAGE QUE LE RYTHME SOIT INÉGAL. À VOIR POUR L'AUDACE, LES ACTEURS ET L'EXIGENCE VISUELLE.

PAR CHRISTOPHE MANGELLE PHOTOS NETFLIX JANVIER FÉVRIER 2018

ACTUELLEMENT SUR NETFLIX


PAGE 10

LIVRE LFC MAGAZINE

02

SIBYLLE GRIMBERT LA VOIX DU MAL LE TEMPS D'UN ROMAN INTERVIEW PAR CHRISTOPHE MANGELLE PHOTO : BRUNO CHAROY


SIBYLLE GRIMBERT SIBYLLE GRIMBERT EST UNE ROMANCIÈRE QUI NOUS SURPREND DE FICTION EN FICTION... AUJOURD'HUI, ELLE NOUS PARLE DE "LA HORDE" (ANNE CARRIÈRE). DE L'EFFROI. DU TALENT. RENCONTRE. LFC : Bonjour Sibylle Grimbert, dans votre roman La Horde, c’est le mal qui prend la parole. Comment est née l’envie de représenter le mal ? SG : J'avais envie de faire un livre d'effroi. J'avais du mal à trouver le bon ton, jusqu'au moment où je me suis dit que l'inconnu de ce genre d'histoire, c'était le démon. Qu'avec lui, qui réfléchit sur son rôle, il y aurait de la variation dans les sentiments, voire de la profondeur. Au fond, c'est lui le mystère. Pourquoi vient-il ? Que veut-il ? C’était une question que je trouvais enivrante. LFC : Comment avez-vous travaillé cette incarnation du mal si crédible dans votre roman ? SG : En lui trouvant toute une vie de démon assez précise (d’où il vient, comment il grandit dans les corps) avant qu'il possède la petite fille, qui est d'ailleurs sa première possession. Tout d’abord, il fait ce qu'il doit faire, ce qui est dans son ordre de démon, son métier en quelque sorte. Avant de les connaître, il méprise les hommes, il pense qu'il faut introduire de la cruauté, de la cupidité dans

leur vie, que notre morale est faiblarde. Du coup, le mal coule de source. En fait, je voulais absolument un livre qui ne biaise pas avec ce sujet. Quand on parle du mal, il faut qu'il soit réel, incarné : qu'il y ait des morts, de la manipulation, mais aussi des sentiments forts. LFC : Au-delà de l’effroi, le mal de votre roman a quelque chose de distancié et d’ironique. Qu’en pensez-vous ? SG : Le démon a un regard presque objectif sur les hommes. Il les voit comme on étudie une espèce d'insectes, alors il peut être ironique et distancié tout en étant très impliqué. Il juge - au moins au début. Ensuite, il va évoluer. En rencontrant les hommes à travers la petite fille, qu'il finit par aimer, il est touché, il s’humanise. Tandis qu'elle... (Vous comprendrez mieux en lisant le roman)

LFC MAGAZINE #6 I PAGE 11


DE L'EFFROI ! LFC : Le mal s’empare d’une fillette de dix ans. Pour quelles raisons ? SG : C’est à la fois un motif classique - le mal et l’enfance - et ensuite, l’enfance a cette beauté d’être au stade de la découverte, de tout. En même temps, les enfants jouent, c’est-à-dire qu’ils sont à un âge, où pour eux tout peut arriver, rien ne garantit à 100% que les fées n’existent pas. Ils sont donc innocents dans ce sens, sans être passifs du tout. LFC : Lors de la rédaction de ce roman, aviezvous des limites à ne pas dépasser ? SG : Non et oui. Si quelque chose me paraît intéressant, je ne recule pas. D’un certain point de vue, je me fais confiance. En revanche, il y a des choses que je ne pourrais pas faire, parce que personnellement je ne les trouve pas supportables comme la torture par exemple ou encore ce que je considère comme de la complaisance envers des situations scabreuses, l’humiliation aussi, les êtres réduits à rien… LFC : Qu’aimeriez-vous qu’on retienne de la lecture de La Horde ? SG : Du plaisir, le plaisir que l’on a quand, enfant, on vous raconte une histoire de sorcière.

LFC MAGAZINE #6 I PAGE 12

JE VOULAIS ABSOLUMENT UN LIVRE QUI NE BIAISE PAS AVEC CE SUJET. QUAND ON PARLE DU MAL, IL FAUT QU'IL SOIT RÉEL, INCARNÉ : QU'IL Y AIT DES MORTS, DE LA MANIPULATION, MAIS AUSSI DES SENTIMENTS FORTS.


LE BLOCKBUSTER DE SF À NE PAS RATER

SÉRIE LFC MAGAZINE

03 MIEUX QUE OCEAN'S ELEVEN !

LA SÉRIE QU'ON N'ATTENDAIT PAS ET QUI VA VOUS RENDRE ACCRO JANVIER FÉVRIER 2018


L'AVIS DE LA RÉDACTION

DES ACTEURS CHARISMATIQUES, UN SCÉNARIO ULTRA FICELÉ AVEC DES REBONDISSEMENTS INATTENDUS ET UN RYTHME HALETANT QUI MET EN TRANSE LE SPECTATEUR QUI ENCHAÎNE LES ÉPISODES À VIVE ALLURE.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE, LE DÉNOUEMENT SERA DÉVOILÉ DÉBUT AVRIL. ON COMPTE LES JOURS ! JANVIER FÉVRIER 2018

ACTUELLEMENT SUR NETFLIX


ALORS QUE LA SÉRIE A DÉBARQUÉ SUR NETFLIX AU MILIEU DU MOIS DE DÉCEMBRE, LFC MAGAZINE VOUS DONNE TROIS BONNES RAISONS DE REGARDER CETTE NOUVELLE PÉPITE ESPAGNOLE. VAMOS !

UN PITCH CANON

Un homme mystérieux, surnommé El Profesor, planifie ce qui pourrait être le meilleur braquage jamais organisé. Pour exécuter son plan, il recrute les meilleurs malfaiteurs du pays qui n'ont rien à perdre. A la manière de Reservoir Dogs, tous sont identifiables grâce à un surnom : Tokyo, Nairobi, Río, Moscou, Berlin, Denver, Helsinki et Oslo. Le but de l’opération ? Infiltrer la Real Casa de la Moneda, la fabrique nationale de la monnaie et du timbre espagnol, afin d'imprimer L ' A V I SunDpeu E Lplus A Rde É deux DACTION milliards d’euros en moins de onze jours et ce, sans verser une goutte de sang… La tâche s’annonce compliquée puisque le groupe sera en charge de soixante sept otages dont Alison Parker, la fille de l'ambassadeur britannique.

UN SUCCÈS CONFIRMÉ EN ESPAGNE Bien que la série ait fait un buzz considérable lors des dernières semaines, elle n’est pourtant pas nouvelle sur le marché. En effet, depuis le mois de mai 2017, la série a conquis le cœur des espagnols en étant diffusée sur la chaine Antena 3 jusqu’au mois de novembre. Dès son lancement, elle avait réuni plus de quatre millions de téléspectateurs puis deux à trois millions en moyenne par épisode. Une vraie réussite. Bien que les critiques ne s’y soient penchées plus que cela, la magie de Netflix a ensuite opéré et le bouche à oreille très bien fonctionné. Preuve en est, on ne parle plus que de cette série en ce début d’année !

UN CASTING ET UNE MISE EN SCÈNE DE HAUTE VOLÉE Le défi était de taille. Comment tenir le spectateur en haleine pendant treize épisodes de cinquante minutes ? Des films comme Inside Man (Spike Lee), Ocean’s Eleven (Steven Soderbergh) ou Reservoir Dogs (Quentin Tarantino) nous ont prouvé qu’en moins de deux heures, ils pouvaient nous surprendre, mais qu’en est-il de La Casa de Papel ? La mission est accomplie avec brio. Grâce à des personnages charismatiques comme celui de Tokyo (Ursula Corbero), la narratrice de l’histoire, ou celui du « Professeur » (Alvaro Morte), on devient carrément « addict » à cette série qui nous offre des scènes déjà cultes ainsi qu’un cliffhanger d’anthologie pour finir cette première partie. Rendez-vous le 6 avril 2018 sur Netflix pour la suite.

PAR QUENTIN HAESSIG PHOTOS : NETFLIX JANVIER FÉVRIER 2018 ACTUELLEMENT SUR NETFLIX


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LAURENCE REES

LIVRE LFC MAGAZINE

04

HOLOCAUSTE UNE ENQUÊTE NÉE D’UN TRAVAIL DE VINGT-CINQ ANS POUR COMPRENDRE LES ROUAGES DE L’EXTERMINATION DES JUIFS. PAR CHRISTOPHE MANGELLE PHOTO : MARTIN PATMORE


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LES JACKSON

Qui est Laurence Rees ? Directeur des programmes historiques de la BBC, auteur d’ouvrages sur Adolf Hitler et Auschwitz, Laurence Rees rouvre le dossier de l’Holocauste dans une ouvrage qui fera date. Une enquête née d’un travail de vingt-cinq ans pour comprendre les rouages de l’extermination des Juifs. Le livre. Depuis maintenant vingt-cinq ans, Laurence Rees poursuit inlassablement une minutieuse enquête sur l’Holocauste. Un génocide sans précédent. « Le crime le plus infâme de l’histoire de l’humanité ». Ce spécialiste renommé de la Seconde Guerre mondiale n’a eu de cesse de comprendre comment « pareille obscénité a été possible ». Pour ça, il a enquêté sur le terrain, rencontré des centaines de survivants, passé au crible discours, journaux et documents de l’époque. Puisant à un matériau inédit de première main, Laurence Rees a entrepris de revenir aux origines de la haine. De montrer les étapes d’un parcours aussi terrible que progressif, « plein de tournant et de détours, jusqu’à ce qu’il trouve son expression finale dans les usines de la mort nazies ». Une lecture éprouvante et nécessaire.

EXTRAITS DU LIVRE DE LAURENCE REES HOLOCAUSTE CHEZ ALBIN MICHEL


NICOLAS DELESALLE

LIVRE LFC MAGAZINE

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PAR CHRISTOPHE MANGELLE / PHOTO: © HERMANCE TRIAY


NICOLAS DELESALLE MILLE

SOLEILS

Grand reporter à Télérama pendant quinze ans, directeur de l'ouvrage Télérama 60 ans publié aux Arènes, Nicolas Delesalle est à présent rédacteur en chef d’Ebdo, le nouvel hebdomadaire actuellement en kiosque. Il est aussi l’auteur d’Un parfum d'herbe coupée et du Goût du large. Aujourd'hui, il nous parle de son troisième roman Mille soleils (Préludes) en librairie depuis début janvier, un huis clos à ciel ouvert. 

05

LFC : Vous dites que ce roman Mille soleils est une

LFC : Le point de départ repose sur une expérience

histoire inventée et une histoire vécue… Racontez-nous !

personnelle. Quel a été le déclic pour sauter le pas au point d’écrire ce roman ?

ND : Le squelette de cette histoire est un vrai squelette, construit avec de vrais os. J’ai voyagé dans la pampa

ND : Je ne suis pas sûr qu’on décide vraiment d’écrire

argentine avec des scientifiques dans le cadre d’un

un livre un matin en se plantant devant l’ordinateur.

reportage sur les rayons cosmiques d’ultra haute énergie.

En tout cas, cela ne fonctionne pas comme cela pour

Nous avons eu un grave accident. L’un des scientifiques

moi. Je n’ai pas cette discipline, cette pugnacité.

est mort. Un autre a été gravement blessé. Nous sommes

Franchement, la vie est belle, la vie est courte et j’ai la

restés seuls, dans le désert, près de la carcasse de la voiture

flemme de souffrir et de m’isoler le temps d’écrire un

et la dépouille de notre camarade, pendant des heures.

livre alors qu’on peut aller boire des bières avec des

Voilà pour les os, voilà pour le squelette. Une histoire

potes ou sauter en parachute. Bien sûr, les choses ne

banale, un accident tragique. Que faire avec ça ? Ajouter au

se font pas toutes seules. Chez moi, cela procède par

squelette des muscles, des chairs, des nerfs, des organes,

jaillissements nocturnes compulsifs. Une envie de

des tripes, insuffler de l’air, électriser le cœur et le cerveau,

pisser ? Presque ! Une heure avant, je ne sais pas que

donner la vie à un drame comme on donne un sens à un

je vais me mettre à écrire. Et puis après, voilà, c’est

quelque chose qui, au départ, n’en a pas. C’est un peu ça, à

écrit. Et nuit après nuit, le roman se construit. Pas tout

mon sens, le boulot de scribe, d’écriveur, d’écrivain ; lutter

seul, il ne faut pas exagérer ; il me demande quand

pied à pied contre l’absence de sens pour essayer d’en tirer

même parfois mon avis, mais si peu au fond. Je n’ai

quelque chose qui donne envie de se lever le matin. J’ai

jamais décidé d’écrire ce livre ; on ne décide pas de

remplacé les personnages réels par des ombres

se gratter quand ça démange. On se gratte, c’est tout.

recomposées, j’ai restructuré le récit, tenté de prendre le

C’est un peu comme ça que j’écris. Comme on se

contrôle du temps par la voie de la narration. Ce livre est à

gratte. Désolé, ce n’est pas très poétique !

la fois une histoire vraie et une histoire inventée, c’est un

objet composite, et ce n’est, au fond, pas important pour le

LFC : Votre roman est un huis clos à ciel ouvert. Le

lecteur.

lecteur est au cœur de cette tragédie, figé, coincé,

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NICOLAS DELESALLE MILLE

SOLEILS

J’AI DU MAL À COMPRENDRE CEUX QUI NE SONT PAS OBSÉDÉS PAR LA MORT. ON A PEU DE TEMPS POUR LA REGARDER EN FACE. APRÈS, ON MEURT ET C’EST TROP TARD. IL FAUT EN PROFITER PENDANT QU’ON EST VIVANT. rythmé par 24h… Vouliez-vous absolument placer

LFC : Vous parlez du temps qui passe, qui nous dépasse, mais aussi d’amour, de culpabilité, de silence. Ces thèmes vous obsèdent-ils ? ND : Oui, mais ce sont des obsessions qui ne m’empêchent pas de dormir. Et le sommeil est un bon indice du niveau pathologique

le lecteur en immersion ?

de nos obsessions. Disons que je

ND : Non, il n’y a pas d’intention cachée. Je n’ai pas

j’ai envie de le croire. Mais je suis

fait exprès d’immerger le lecteur. Je n’ai pas écrit sur un bout de papier ou dans un coin de ma tête, il faut

immerger le lecteur. Il y avait une évidence : tout devait être raconté à la seconde près. Je suis un passionné de la seconde parce que c’est elle qui nous enferme, nous libère, nous fait naître, nous tue. Tout se joue toujours dans l’immense espace contenu dans une seconde. J’avais envie d’explorer ce territoire.

suis normalement névrosé, enfin probablement moins normal que je l’espère, un peu comme tout le monde. Et j’ai du mal à comprendre ceux qui ne sont pas obsédés par la mort. On a peu de temps pour la regarder en face. Après, on meurt et c’est trop tard. Il faut en profiter pendant qu’on est vivant. LFC : Dans votre roman, Simon ne choisit jamais rien tout seul, il consulte toujours Clint Eastwood avant de se décider. Et vous ? ND : Sacré Simon. Personnellement, je ne consulte personne et la plupart du temps, je me trompe. Mais c’est une fierté particulière d’être l’auteur de ses propres désastres.

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NOUVEAU MÉDIA EN KIOSQUE

Nicolas Delesalle est rédacteur en chef de ebdo, tout beau, tout neuf, en kiosque !


THE END OF THE F***ING WORLD LA

SÉRIE

NETFLIX Q UI

DÉMÉNAGE

:

SOMBRE

ET

POÉTIQ UE

SÉRIE LFC MAGAZINE

06

PAR CHRISTOPHE MANGELLE PHOTO / NETFLIX

1 2 PAGE 21

5

RAISONS

DE

REGARDER

Un Bonnie and Clyde version jeunes adultes

Des acteurs à suivre...

Deux ados désabusés deviennent un

l'excellent épisode de Black Mirror Tais-

Alex Lawter s'est fait remarqué dans

couple improbable au fil des épisodes. James, 17 ans, se définit comme

endossant le rôle principal de la série.

psychopathe et Alyssa, paumée, la

Et Jessica Barden a joué dans The

reine des punchlines est en guerre

Lobster et Tamara Drewe. Deux pépites

contre l'autorité.

à suivre de près...

Une comédie noire

Dépression, suicide, harcèlement

sexuel, meurtre, le programme est

chargé... Et pourtant, c'est fin, drôle et malin.

3 4

toi et danse. Il confirme son talent en

5

Adapté d'un roman graphique La série est extrêmement solide parce qu'elle est inspirée du roman graphique signé Charles S. Forman.

Une géniale bande originale

Du son énorme grâce à une bande-

originale de Graham Coxon, ex-guitariste de Blur...


JEAN CONTRUCCI LE MILIEU DE L'ÉDIT ION SUR LE GR ILL. ÉCR IT URE ÉLÉGANT E, HUMOUR ET HUMILIT É.

Grand reporter et critique littéraire pour Le Provençal et La Provence et aussi correspondant au Monde depuis vingt ans, Jean Contrucci a aussi publié de nombreux romans. Doué pour les intrigues, un style littéraire exigeant et travaillé, Jean Contrucci va vous régaler avec son nouveau roman Le vol du Gerfaut (HC Éditions). Entretien.    LFC : Vous publiez Le vol du gerfaut pour la rentrée littéraire d’hiver. Quel est votre sentiment de proposer un nouveau roman à ce moment-là ?

LIVRE LFC MAGAZINE JC : L’auteur n’est pas le maître du calendrier éditorial de l’éditeur. C’est généralement l’éditeur qui fixe la date de sortie en fonction de ses autres publications (pour que deux romans traitant de thèmes se rapprochant ne sortent pas PAR CHRISTOPHE MANGELLE PHOTO : DR

ensemble, par exemple) ou en fonction du genre auquel appartient le roman traité. pour ma part,

j’étais d’accord pour sortir en janvier plutôt qu’à la rentrée littéraire d’automne en septembre, celle de la saison des grands prix littéraires (Goncourt, Renaudot, Fémina, etc…) qui attirent toute la lumière sur eux aux dépens des autres et où le lecteur est enseveli sous l’avalanche de nouvelles parutions (près de 700, à la rentrée littéraire 2017). Enfin, mon précédent roman, La ville des tempêtes étant paru fin 2016, il était bon que le suivant n’arrive pas trop vite pour que chaque livre ait le temps de trouver ses lecteurs. LFC : Votre personnage est un écrivain qui a reçu le Prix Goncourt et qui doit publier son prochain roman… Pouvezvous nous le présenter ? JC : Il se nomme Jean-Gabriel Lesparres, il a dépassé la septantaine, c’est une éminence grise de l’édition française, PAGE 17


JEAN CONTRUCCI personnage redouté et courtisé. Mais voilà

Les personnages du Vol du Gerfaut sont composés de toutes les strates humaines et sociales qui font le sel de ce milieu fermé. Mais je ne vise personne en particulier. Au lecteur de mettre des noms sur mes personnages de papier si ça l’amuse.

que l’âge venant, et la déprime avec, il sent que son inspiration l’abandonne, il est encore assez lucide pour juger que le roman qu’il vient d’écrire n’est pas à la hauteur de sa réputation et il envisage de ne pas le publier. Mais pris dans un réseau de contraintes (l’insistance de son éditeur, les avances financières faites, sa réputation et son statut à défendre) et lassé de jouer le jeu avec les compromissions, les

chez les journalistes) pour qu’un romancier y trouve des caractères et des personnages qui lui donnent du grain à

07

complicités qui font l’ordinaire du monde littéraire français, concentré

essentiellement à Paris. Il décide que ce

livre-là ils ne l’auront pas. Comment faire ?

En perdant son manuscrit qui est encore au stade de l’unique exemplaire ? Personne

n’y croirait. Alors, que se passerait-il si on le lui volait ?

LFC : Ce sujet vous permet d’aborder le

milieu de l’édition. Pour quelles raisons ? Aviez-vous des comptes à régler ?

JC : Absolument pas. Je me suis toujours

bien entendu avec mes différents éditeurs et les seuls comptes que j’ai à régler avec

eux sont de l’ordre des droits d’auteur, qui se passent généralement bien. Mais le

milieu – que je connais de l’intérieur, pour

avoir été longtemps critique littéraire pour le journal Le Provençal – est suffisamment pittoresque, ses mœurs et ses coutumes

suffisamment riches de caractères divers (rivalités entre auteurs et éditeurs,

arrangements entre copains et coquins

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moudre. Les personnages du Vol du Gerfaut sont composés de toutes les strates humaines et sociales qui font le sel de ce milieu fermé. Mais je ne vise personne en particulier. Au lecteur de mettre des noms sur mes personnages de papier si ça l’amuse. LFC : Dans votre roman, on sent que vous vous amusez. Qu’en pensez-vous ?

JC : S’il fallait obligatoirement s’ennuyer en écrivant, alors à quoi bon écrire si l’on ne donne pas dans le masochisme ? Il faut que ça demeure un plaisir d’abord pour l’auteur qui le transfusera à son lecteur. Même lorsqu’on aborde un sujet sérieux, il n’est pas interdit d’avoir recours à l’humour. Ce n’est pas à des Belges que je vais l’apprendre, eux qui en sont les maîtres. Je fais mienne la jolie formule du poète Henri de Régnier : En écrivant, je n’ai jamais

cherché autre chose que le plaisir délicieux d’une occupation inutile. LFC : Clin d’œil, Claude Lelouch vient de se faire voler le scénario de son film. Il recule le tournage d’un an. Vos impressions sur cette histoire similaire ?

JC : J’hésite encore entre lui intenter un procès pour plagiat, ou lui proposer mon roman pour remplacer le scénario qu’on lui a dérobé. En tous cas, je n’y suis pour rien.


FACE AU MUR

JEAN-CLAUDE

PAUT OT

:

DE

LA

RÉALIT É

À

LA

FICT ION

BD LFC MAGAZINE

PAR CHRISTOPHE MANGELLE PHOTO : BELMONTE

Jean-Claude Pautot a une enfance turbulente... qui le mène jeune adulte en prison pour des braquages. Ancien malfrat, aujourd'hui en liberté conditionnelle, Jean-Claude Pautot se raconte dans

Face au Mur (Casterman) avec l'aide du dessinateur Laurent Astier. Interview. PAGE 17

LFC : Comment vous êtes-vous rencontrés ? LA : C’était en janvier 2012. Je venais animer un atelier bande dessinée à la maison centrale de St Maur. Sur les neuf inscrits, il y avait seulement Jean-Claude présent ce premier jour. Il me dira plus tard qu’il était venu en éclaireur pour savoir qui était ce petit nouveau... JC - Après, suite à une alerte, on a été enfermés, mis sous clefs tous les deux pendant quatre heures dans la salle peinture. C'est là que j'ai fait passer un petit test à Laurent, pour savoir s'il serait bon en cavale. Une sorte de quizz... Mais il a perdu !


LFC : La prison fait beaucoup parler d’elle en ce MIKE HORN, LIBRE ! moment. Qu’en pensez-vous ? LA : Depuis le passage de Sarkozy, ses lois sur la récidive, la privatisation des prisons, le paysage carcéral a changé. Comme c’est devenu un marché, il faut remplir les prisons. Et surtout, on arrive peutêtre à la fin d’un système... La prison est depuis toujours l’école du crime. On n’arrivera à rien si on continue à mélanger tous les profils, toutes les problématiques dans des endroits surpeuplés. Et je ne parle pas du carriérisme des directeurs de prisons qui se servent de ce passage pour grimper dans la hiérarchie de la justice, mais qui, à leur passage, resserrent un peu plus la vis sans prendre en compte la vie des surveillants et des prisonniers. C’est un sujet complexe et il faudrait du temps pour poser toutes les problématiques... JC : Il serait temps de réformer les choses. Mais pas de manière sécuritaire comme on le fait en ce moment. Si on durcit le ton, les détenus vont

08

s'endurcir et ils seront encore plus dangereux à la sortie. Il faudrait laisser la chance à tous ces gens enfermés de pouvoir s'en sortir...

LFC : Comment est née l’idée de raconter la vie

haletante et atypique de Jean-Claude Pautot en deux volumes ?

LA : Dès la première rencontre, j’ai senti qu’il se

passait quelque chose, entre les deux hommes que

AUTHENTIQUE ET ATYPIQUE

nous sommes. Mais la décision a été prise un peu

dans l’urgence, car au bout d’un mois d’atelier, JeanClaude devait être transféré dans une autre prison.

Je lui ai donc demandé si je pourrais utiliser ce qu’il

m’avait raconté, sans avoir de projet précis. Et c’est là qu’on a scellé le destin de Face au Mur !

JC : Il n'y avait pas encore l'idée d'un album. Après,

Laurent est venu me voir pendant deux ans et demi

lorsque j'étais à Réau, en banlieue parisienne. Il avait

fait une demande de parloir permanent comme un membre de la famille. Cela lui a d'ailleurs valu une convocation chez les RG ! Là, on a continué le travail ensemble. On s'appelait souvent. Il m'envoyait les chapitres et on les retravaillait... LFC : Dans le volume 2 Face au Mur, vous proposez 9 chapitres sur 9 moments clés de la vie de Jean-Claude Pautot. Comment les avezvous sélectionnés ?

PAGE 25


MIKE HORN, LIBRE ! LA : Ça a été un travail très long. Car il fallait que chaque moment soit signifiant de son parcours personnel, psychologique, mais aussi de l’environnement du grand banditisme d’une manière plus globale. Ensuite, il a fallu articuler tout ça pour donner du corps et de l’élan au récit. JC : Je lui ai offert du matériel éditorial. Je lui ai raconté des anecdotes, la manière dont je travaillais, comment on fonctionnait à l'intérieur. Après, c'est le travail de Laurent d'organiser, de structurer l'histoire. LFC : Braquages, incarcération, les planques et les cavales, nous nous sommes régalés. Pourquoi cela nous fascine-t-il tant alors que ce sont des histoires sombres ? LA : Le plus intéressant, ce qui nous fait vibrer, c’est l’aventure humaine, le côté psychologique, sociologique de ces histoires. Le folklore n’est là que pour servir de balises. Et puis, nous avons la plupart fait le choix de suivre les règles de la société, de se glisser dans le moule. Alors que Jean-Claude a refusé d’y entrer pour creuser sa propre voie.

L'AUTRE FACE DU GRAND BANDITISME LFC : L’éditeur parle de votre travail comme l’autre face du grand banditisme. Quelle est cette autre face ?

JC : Personnellement, je n'aime pas trop les histoires de bandits. Je trouve que les films

LA : On ne voulait surtout pas être dans l’apologie du grand

ne racontent pas la vérité. Ce n'est pas ça

banditisme, de vendre cette idée du glamour, de l’argent facile,

qui est intéressant. Je voulais que ce soit

des villas de rêve, des grosses voitures, des flingues au ralenti, la

une leçon pour les jeunes générations, dire

violence gratuite, photogénique. On voulait montrer que cette

que cette voie n'était pas la bonne. Et

voie n’est que de la vraie violence, sale, méchante, de

surtout, je voulais montrer aux jeunes que

l’enfermement, réel ou psychologique, de la paranoïa et la mort...

rien n'est impossible, que même un mec comme moi peut changer. Et j'ai changé...

JC : Je pensais finir ma vie soit en prison, soit sur le trottoir avec une balle dans le dos...

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LE BLOCKBUSTER DE SF À NE PAS RATER

CINÉMA LFC MAGAZINE

09 3 BILLBOARDS

PAR DAVID SMADJA DE C'EST CONTAGIEUX PHOTOS : COPYRIGHT 2017 TWENTIETH CENTURY FOX JANVIER FÉVRIER 2018


UN FILM REDOUTABLEMENT EFFICACE AVEC UN POINT DE DÉPART RAPPELANT LE CINÉMA DES FRÈRES COHEN. UN CASTING BRILLANT AU SERVICE D'UN FILM PROMETTANT DE BELLES SURPRISES AU SPECTATEUR.

UNE HISTOIRE DE RÉDEMPTION JANVIER FÉVRIER 2018 ACTUELLEMENT AU CINÉMA


UN PITCH BASIQUE MAIS REDOUTABLEMENT EFFICACE Tout part d’un pitch basique mais redoutablement efficace : une mère de famille ulcérée par la non-résolution du viol et du meurtre de sa fille achète trois panneaux publicitaires pour y exprimer sa rancoeur vis-à-vis des forces de l’ordre qu’elle juge incompétentes et laxistes.

LE FILM RÉUSSIT LE TOUR DE FORCE DE FAIRE RIRE ET PLEURER

IL SUFFIT DE 3 PANNEAUX À MARTIN MCDONAGH POUR NOUS LIVRER UNE BELLE LEÇON DE CINÉMA, UNE ŒUVRE MAJEURE ET BRILLANTE COMPOSÉE AVEC BRIO. UN POINT DE DÉPART RAPPELANT LES FRÈRES COHEN

Les frères Cohen ont enfanté (sans trop de douleur on se rassurera) un héritier qui leur pique sans vergogne leur actrice fétiche (et accessoirement la femme de l’un des frangins) et ce ton particulier qui est leur marque de fabrique.
Ce n’est pas pour autant que « 3 Billboards » manque de personnalité bien au contraire. Subtilement Martin McDonagh, le réalisateur, y inclut des éléments qui lui sont propres, notamment dans la construction de son intrigue qu’il parsème de touches éparses de poésie et de contemplation.
McDonagh donne L ' A V I S ne DE L A pas R Édans D A CleTBig ION Mac spectaculaire privilégiant plutôt la small town américaine intimiste dont il démonte les rouages, les travers et les opinions à l’emporte-pièce, avec ironie et bienveillance.

UN CASTING ÉPATANT AU SERVICE D'UN RUBIK'S CUB ÉMOTIONNEL Et quel casting ! Chaque acteur est une pièce maîtresse de ce rubik’s cub émotionnel où chaque face ne propose que faux-semblants tant qu’elle ne sera pas correctement reconstituée.
A commencer par la puissante composition de Frances McDormand qui joue ici le rôle de sa vie (bon ok avec « Fargo ») servie par un scénario qui lui donne la part belle pour exprimer un jeu volontairement austère voire quasi-minimaliste mais paradoxalement ultra-expressif. Le mantra « moins mais mieux » n’a jamais sonné aussi juste.
Pas surprenant qu’elle ait obtenu le Golden Globes de la meilleure actrice sur ce film (l’Oscar ne serait pas du vol non plus les gars) tant elle joue à la perfection cette mère en colère et taciturne. Tour à tour touchante, cynique, agaçante, glaçante, revancharde mais toujours attachante même lorsqu’elle se permet le pire. Elle maîtrise chaque muscle de son visage, pèse chaque mot et rend chaque silence profond, c’en est impressionnant.

Ce coup de pression met le feu aux poudres et amorce un festival de mesquineries et autres coups de crasse entre les protagonistes procurant un plaisir jubilatoire mais jamais coupable aux spectateurs ravis de cette aubaine qui leur est proposée. L’écriture des personnages participe pour beaucoup à la réussite du film. Les dialogues sont piquants, acérés, fins, drôles, parfois émouvants. Le film réussit ce tour de force de t’arracher des larmes et te faire rire à gorge déployée la minute suivante.

LE SPECTATEUR EST EN PERMANENCE SURPRIS Le métrage ne va jamais là où on l’attend et prend le contrepied des schémas scénaristiques habituels. C’est subjuguant de maîtrise. En tant que spectateur, c’est le kif absolu tant tu te laisses dériver au gré d’un script qui chamboule tous tes repères. A l’heure des blockbusters écervelés et aux scénarios sans consistance ni cohérence, ne pas savoir à quoi s’attendre paraît presque anachronique. Mais si rafraîchissant !

ACTUELLEMENT AU CINÉMA


L'AVIS DE LA RÉDACTION

UNE HISTOIRE DE RÉDEMPTION

WOODY HARRELSON SURPREND Woody Harrelson, qui nous a habitué à des rôles plus musclés et plus habités, surprend agréablement dans son rôle de chef de la police pépère, sans histoires et visiblement peu doué pour résoudre ses enquêtes, préférant se consacrer à sa famille. Cette famille qui est sans conteste la touche poétique et lumineuse du film ; et Woody en est le personnage-clé soutenant à lui seul les édifices de l’atmosphère atypique de cette ville. SAM ROCKWELL, FABULEUX ACTEUR Sam Rockwell, quant à lui nous prouve, une fois de plus, qu’il est un fabuleux acteur à travers cette composition étonnante de flic raciste, violent, réac et pas très futé sous l’emprise d’une mère abusive dont il subit le poids sans regimber. Ce qu’il fera de son personnage en surprendra plus d’un et constitue une performance qui lui a aussi valu de récolter un Golden Globe.

Certes, Martin McDonagh est cruel avec ses personnages qu’il broie finement pour en récolter à travers un tamis toute la délicatesse et la quintessence mais sa seule ambition est de nous offrir le meilleur, épuré des impuretés, agrémenté d’un glaçage à l’ironie du meilleur effet. 3 Billboards est surtout une histoire de rédemption car au fond, il n’y a que des âmes brisées qui essaient tant bien que mal de recoller leurs morceaux...

ACTUELLEMENT AU CINÉMA


LE VOILE NOIR

LES AVENTURES FOLDINGUES EN SYRAKIE DE GINA ET TANTE ALICE

PAR CHRISTOPHE MANGELLE, PHOTOS : DR

Duo de femmes pour une bande dessinée très drôle sur un sujet qui ne s'y prête pas. Cha, dessinatrice et Dodo, scénariste reconnue (de Métal Hurlant à Mickey !) nous offre un moment de détente assuré avec Le Voile

Noir (Casterman). Entretien. PAGE 17

LFC : Bonjour Dodo, avec Cha, vous proposez en librairie Le voile Noir qu’on a beaucoup aimé : très drôle dans un contexte grave. Cette bande dessinée repose sur l’expérience de Sophie Kasiki que nous avons rencontré lors de la promotion de son livre Dans la nuit de Daech (Robert Laffont). Comment s’est passée votre rencontre avec Sophie Kasiki ? Dodo : Non, l'album ne repose pas uniquement sur l'expérience de Sophie Kasiki. J'avais envie de raconter l' histoire d'un ou d'une jeune qui part en Syrie et je pensais que pour le faire, ce serait bien de rencontrer, dans la mesure du possible, une ou un jeune ayant vécu cette expérience. J'ai téléphoné à Dounia Bouzar qui m'a mis en relation avec Sophie Kasiki, que j'ai rencontrée et qui m'a raconté son histoire. Ce qui m'a permis d'avoir plus d’éléments quant à ce qui pouvait motiver une jeune femme de tout quitter


MIKE HORN, LIBRE ! pour la Syrie. L'humanitaire, dans son cas, et c'est l'angle que j'ai choisi. Et une fois sur place, what else ? Le désenchantement, l'enfermement dans la madafa (maison/prison des femmes) et l'impossibilité de repartir. Le super mensonge médiatique de l'E.I. La rencontre s'est très bien passée. Nous sommes toujours en relation. Sophie Kasiki m'a expliqué un peu plus profondément qu'elle ne l'a fait dans son livre : ses motivations, car je ne comprenais pas qu'une jeune femme intelligente et cultivée ait pu se convertir et avoir la naïveté de croire qu'elle partait faire de l'humanitaire en Syrie. J'ai compris ses motivations, et il peut donc suffire d'une période de fragilité extrême pour que ces tarés vous embobinent. Cha : Je ne l'ai pas rencontrée, mais elle a vu les premières recherches de personnages et nous a

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conseillé sur la manière de dessiner le niqab porté sur les territoires pris par Daech. Celui que j'avais

dessiné à l'origine laissait voir les yeux, ce qui était trop découvert par rapport à la réalité qu'elle a vécue là-bas.

LFC : À quel moment avez-vous eu le déclic pour raconter cette histoire ?

D : Lorsque Casterman m'a proposé de faire une aventure jeunesse dans la pure tradition franco-

belge, en partant d'un fait d'actualité, j'avais une

idée des personnages, mais pas d'idée précise d'un sujet de départ. Puis il y a eu Charlie... Comme

LOUFOQUE ET INTELLIGENT

autour de Daesh ou c'est trop sensible ? Réponse du tac au tac : GO ! J'étais très contente, mais il allait falloir s'y attaquer. Pas si simple !

beaucoup, j'ai mis du temps à m'en remettre. Déjà, l’événement, horrible, et qui plus est des

C : Je n'aurais jamais pensé dessiner une bande dessinée sur ce

camarades... C'est quelques semaines plus tard que

sujet avant que Dodo et Casterman me le proposent. Au début,

l'idée m'est venue : parler de l'E.I, d'une autre façon.

j'ai pensé : waouh, c'est super casse-gueule comme thème, mais

Le sujet étant extrêmement sensible, douloureux et

j'ai fait confiance à Dodo.

compliqué, je ne savais pas si Casterman suivrait,

une aventure légère sur un sujet des plus graves... J'ai timidement demandé : je peux faire un truc

LFC : Comment vous êtes-vous rencontrés ?

D : Le 7 novembre 2016, un an après Charlie et quelques

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MIKE HORN, LIBRE ! semaines après le Bataclan, je suis

D : Travailler ensemble... aucune raison précise, tout semblait couler

allée, avec une amie, place de la

de source. La magie des rencontres.

République, avec une pensée pour nos camarades de la bande dessinée et du

C : Je connaissais le travail de Dodo notamment sur la série Max et

Rock. Puis nous sommes allées dîner, au

Nina, je me suis dit que ça serait une chouette aventure de travailler

hasard, dans un petit restaurant tout près.

avec elle. Elle est dans le métier depuis longtemps et je pense que

Merci le hasard qui fait parfois si bien les

j'ai beaucoup à apprendre de son expérience.

choses. Toute l'équipe de Fluide Glacial y était. Pixel Vengeur m'a demandé sur quoi je

LFC : Vos personnages partent en Syrakie… Tante alice

planchais et je lui ai parlé de ce projet, lui

est complètement dingue ! On adore ! Pourriez-vous la présenter

disant qu'avec l'éditeur nous cherchions qui

à nos lecteurs ?

pourrait le dessiner. Il a lancé direct : mais

c'est Cha qu'il te faut ! Ne connaissant pas

D : Tante Alice, je l'avoue, sans avoir la prétention d'égaler Hergé,

bien son travail récent, je suis allée regarder.

m'est venue en pensant au capitaine Haddock. Si je désirais que

Et j'ai trouvé ça super. Sa maturité par

l'héroïne principale, Gina, soit ancrée dans son époque, j'avais envie

rapport à ce que j'avais vu d'elle quelques

que sa tante soit plus loufoque, disons un tantinet moins

années plus tôt m'a épaté. J'ai parlé d'elle à mon éditeur qui a adoré lui aussi son

politiquement correct. Elle a, non pas de la paille dans les sabots, mais, peut-être, du crottin dans ses Doc. Expression à la con qui me

dessin et l'a contactée en lui proposant mon

vient, car Cha adore les chevaux dont elle s'occupe (c'est sa passion)

synopsis. Réponse : oui ! Roule ma poule, en

et qu'elle a chaussé tante Alice de Doc ! Tata Alice est aimante, prête

route pour l'aventure ! J'étais heureuse de

à tout pour aider et franche du collier, ce qui l'amène à parfois faire

travailler avec une nana de 30 balais de

des gaffes. C’est plus fort qu'elle. Elle ne peut pas s'en empêcher !

moins que moi. C'était à peu près la différence d'âge qu'avaient les deux

C : C'est un peu une version moderne du capitaine Haddock, grande

héroïnes que j'avais créée. Et vu que je

gueule (souvent trop), sans limites, sans complexes et prête à tous

bosse depuis près de 40 ans avec le "Radis",

les excès. Elle est super à dessiner pour son aspect expressif à

même si j'ai fait deux bouquins avec ma

outrance.

copine Cestac, l'idée de ce projet avec une jeune femme m'emballait. Cha vivant en

LFC : Que vouliez-vous dire de sérieux ?

Espagne, nous ne nous sommes pas rencontrées tout de suite.

D : Je voulais traiter un sujet sérieux d'une façon plus légère. Avec toute la documentation que j'avais engrangée, soit sur internet, soit

C : Par l'intermédiaire de l'auteur Pixel

auprès de Sophie Kasiki ou en assistant au procès de Salim

Vengeur, un ami commun, qui a suggéré

Benghalem et de la filière du Val-de-Marne, j'aurais pu faire 300

mon nom à Dodo pour collaborer sur ce

pages de bande dessinée reportage sur le sujet. J’ai préféré zapper

projet.

la documentation et aborder le sujet de façon différente, avec des codes BD classiques, un pays qui n'est ni la Syrie ni l'Irak, mais la

LFC : Pourquoi avez-vous souhaité

Syrakie. Ça ressemble à Daesh, mais ce n'est pas Daesh, c'est le GK.

travailler ensemble ?

Ce n'est pas l'Armée Syrienne Libre, mais l'Armée Syrakienne Libre.

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MIKE HORN, LIBRE !

Je ne suis pas journaliste et mon but n'était

LFC : L’humour marche très bien, et pourtant, sur un

pas de coller à l'exacte réalité, juste à une

sujet si sombre, l’enjeu n’est pas simple. Qu’en pensez-

réalité. Ces gamins, filles ou garçons,

vous ?

souvent paumés et très jeunes - tous milieux confondus - qui partent sans le savoir pour

D : J'avais bien conscience que traiter ce sujet avec

l'enfer, en croyant dur comme fer à la super

humour pouvait être casse-gueule. D'autant que de nos

propagande mensongère de l'E.I. Ayant vu

jours, l'humour prête souvent à confusion et qu'il semble

plus de reportages sur les jeunes mecs

de plus en plus compliqué d'en faire, voire parfois

partis rejoindre l'E.I, j'ai préféré choisir une

dangereux. Cette forme de régression est bien dommage.

fille comme victime. À la télé, sur la toile, on a

On comprend que malheureusement rien n'est acquis et

vu de nombreuses images effroyables sur ce

que quand on croit qu'une bataille est gagnée, eh bien

sujet - je ne sais pas quels effets cela a eus

non, on revient en arrière. Un peu comme Daesh, hop,

sur des préados et des ados, mais je pense

retour au Moyen-Âge. Trêve de plaisanterie, j'espère qu'on

qu’’il était primordial de les prévenir, de les

peut encore rire de tout. L'important est de savoir dans

sensibiliser, peu importe comment. Lors de

quel but on le fait et de la façon dont on le fait, sans

mes discussions avec Dounia Bouzar, il lui

incitation à la haine, sans oublier qu'on ne rit pas tous des

paraissait aussi primordial de les alerter, par

mêmes choses. Normal, on n’a pas tous la même

n'importe quel moyen, et la BD en était un

éducation...

de plus. Traiter ce sujet d'une façon plus douce peut être un moyen de les sensibiliser

C : Je pense que l'humour marche parce que, comme je le

en leur montrant différemment l'horreur de

disais dans la réponse précédente, la réalité dans laquelle

la réalité sans les images-chocs.

on envoie nos héroïnes est déjà absurde et délirante (au mauvais sens du terme). On a envie de s'en moquer parce

C : Tout est sérieux même si c'est traité avec

que c'est complètement con à la base, mais on a essayé de

humour. On a voulu souligner l'absurdité

ne pas mettre de côté pour autant l'horreur du sujet.

totale du modèle de société prôné par Daech. Même si ça a déjà été fait de

LFC : À qui adressez-vous votre bande dessinée ?

nombreuses fois, on apporte une petite contribution avec un ton un peu différent.

D : Je l'adresse aux jeunes, sachant que ce sont souvent les

Pour moi, ce qui était important, c'était de ne

parents qui choisissent. J'espère que c'est donc tout

pas représenter nos héroïnes dans une

public. Mon but était juste de tenter, à ma

position condescendante de sauveuses

façon, d'alerter nos enfants d'un danger : ne mets pas les

occidentales. Je pense que c'est réussi dans

mains sur les portes, tu risques de te faire pincer très fort ! ou ne mets pas les pieds chez Daesh, tu risques de mourir trop jeune.

le sens où elles ne parviennent pas à grandchose à part se coller dans la merde et que (sans spoiler), ce ne sont pas elles qui permettent le happy end.

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C : À tout le monde.


MERDRE JARRY, LE PÈRE D'UBU

PAR CHRISTOPHE MANGELLE PHOTOS : DR

LFC : Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Daniel Casanave explore le

R : Nous nous sommes rencontrés il y a une petite dizaine d’années via un

monde de la bande dessinée

éditeur commun chez qui Daniel Casanave venait de publier une superbe

en mettant l'accent sur l'adaptation de chefs-d'œuvre

adaptation BD d’UBU ROI . Voilà qui ne pouvait laisser indifférent le grand amateur de Jarry que je suis...

de la littérature et de la vie de

LFC : Comment est née l’idée en commun de cette bande dessinée sur

grands artistes. Daniel

Alfred Jarry ?

Casanave illustre Merdre,

Jarry, le père d'Ubu (Casterman) avec Rodolphe qui signe le scénario. Entretien. PAGE 17

R : Grâce à notre passion commune pour l’œuvre et l’homme. Car Jarry fait partie de ces gens dont le nom dispose d’une certaine notoriété, mais seulement le nom. Au mieux, quelques lettrés lui associent UBU, mais c’est tout. Or la vie de Jarry est aussi extraordinaire que brève !


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LFC : Pouvez-vous nous parler d’Alfred Jarry ? Qui est-il ? R : Quelqu’un de totalement a-typique. Perdu entre le 19éme et le 20éme siècle, les Salons du Mercure de France et les trottoirs roulants de l’exposition Universelle, la poésie symboliste et la vertigineuse vitesse des vélos et des trains ! Il nous a fallu 200

11 pages pour tenter de l’approcher. Comment en restituer

l’image en quelques mots ? Faute d’une improbable définition, je citerais la formule de Breton : Jarry, celui qui revolver.

LFC : Pour le scénario de cette bande dessinée, Rodolphe, vous êtes-vous consacrés à un travail de recherches ?

R : Bien évidemment ! Mais cela faisait déjà prés d’un demisiècle que par goût et intérêt personnel, j’avais initié ces recherches...

LFC : Daniel Casanave, vous explorez le monde du 9ème art en mettant l’accent sur l’adaptation de chefs-d’œuvre de la

littérature et la vie de grands artistes. C’est le cas. Comment travaillez-vous ? À partir d’illustrations époque ?

DC : Je suis parti des dessins de Jarry, Vallotton, Bonnard … de gravures, de tableaux d’époque. Ainsi que des photographies représentant Alfred et ses compagnons et de recherches sur

Les lieux où se déroule la vie de notre héros. Pour le reste, j’ai

essayé de garder un trait enlevé, qui je le pense, s’accorde bien à la geste De Jarry. De la vitesse et des hachures !

LFC : À qui adressez-vous cette bande dessinée ?

R : Certainement pas à un cercle d’initiés (qui de toute façon connaissent déjà en grande part la vie d’Alfred), mais à tous les esprits curieux, qui trouveront là matière à apprendre beaucoup de choses sur l’homme comme sur l’époque, mais encore à s’offrir une grande pinte de rire. Car la vie de Jarry, pour être tragique, n’en a pas moins été étonnamment libre, délirante, drolatique et même burlesque...

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MERDRE JAR RY,

LE

PÈR E

D'UBU


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#6

Lars Vasa Johansson LE FEEL GOOD BOOK DE L'HIVER ENTRETIEN EXCLUSIF


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LFC MAGAZINE #6

INTERVIEW

LARS VASA JOHANSSON PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTO : DR

Auteur, scénariste et musicien, Lars Vasa Johansson a écrit des scripts pour des séries télévisées et des longsmétrages très populaires en Suède et a aussi participé à diverses productions aux ÉtatsUnis. Lars Vasa Johansson nous parle de "La vie est un millefeuille à la vanille", son premier roman.

paralysante. Tout ce qui lui arrive est la faute de quelqu'un d'autre. Au cours de l'histoire, il réalise que sa personnalité est aussi fausse que ses tours de magie plutôt bon marché. J'aimerais ajouter que ce personnage ne se base pas du tout sur moi.

LFC : Comment est née l’idée d’écrire ce conte initiatique, drôle et décalé ?

LVJ : Un de mes amis a un jour foncé dans un canapé avec sa voiture sur une route sombre et déserte. Qui laisse un canapé au milieu de la route ? Et pourquoi ? J'ai immédiatement pensé que c'était un bon point de départ pour ce genre d'histoire… J'ai quand même demandé à mon ami s'il allait bien après l’accident. (rires)

LVJ : J'ai eu l'idée d'un magicien qui découvre que la magie surnaturelle existe réellement dans ce monde. Au début, je l'ai vu comme une potentielle histoire d'horreur, mais ensuite j'ai décidé de la transformer en comédie. Je devais essayer de toute façon... LFC : Pouvez-vous nous présenter votre personnage principal Anton qui fête ses 45 ans ? LVJ : Anton est un homme qui souffre d'envie

LFC : Anton est magicien. Un soir, ses représentations sont annulées. Alors qu’il est sur la route qui le ramène chez lui, il va avoir un accident… avec un canapé ! D’où vous vient cette imagination débordante ?

LFC : Vous utilisez de nombreuses fois l’humour dans ce roman. Que représente l’humour pour vous ?


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INTERVIEW

Ma grand-mère m'a dit un jour que si jamais j'étais victime d’intimidation ou si jamais je rencontrais quelqu'un de prétentieux ou de critique, je devais imaginer ces personnes assises sur des toilettes avec une mauvaise grippe intestinale. Je suppose que ma grandmère essayait de me dire que l'humour rend la vie plus facile. Ma grand-mère m'a dit un jour que si jamais j'étais victime d’intimidation ou si jamais je rencontrais quelqu'un de prétentieux ou de critique, je devais imaginer ces personnes assises sur des toilettes avec une mauvaise grippe intestinale. Je suppose que ma grandmère essayait de me dire que l'humour rend la vie plus facile. Ou peut-être qu'elle avait juste une sorte de fétichisme bizarre avec les toilettes ? LFC : Vous proposez au lecteur un voyage dans l’imaginaire. Vous parlez à la part d’enfance que nous avons tous en nous. Est-ce un moyen en tant que romancier d’être toujours en lien avec votre enfance ?

LVJ : Je pense que c'est sain pour tout le monde d'être en contact avec son enfance. À moins, bien sûr, que les adultes agissent comme des enfants. Pour parler de mon histoire, c’est un voyage dans un monde imaginaire et fantastique. J'aime la simplicité des contes de fées. Si vous êtes méchant, égoïste, paresseux ou envieux, quelque chose de terrible vous arrivera. Anton, mon personnage principal, est dans une impasse. Il a vraiment besoin de changer, et je pensais que ce serait amusant d'écrire, et j'espère lire, sur un homme qui, contre sa volonté, devient impliqué dans un conte de fées, avec toutes ses règles étranges et ridicules, toutes ses épreuves et ses tribulations.

Je pense que c'est sain pour tout le monde d'être en contact avec son enfance. À moins, bien sûr, que les adultes agissent comme des enfants.


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#6

Christian Guay-Poliquin LA GRANDE RICHESSE DES ÉCHANGES INTERGÉNÉRATIONNELS ENTRETIEN EXCLUSIF


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LFC MAGAZINE #6

INTERVIEW

CHRISTIAN GUAY-POLIQUIN PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTOS : JULIEN BOIS

Ecrivain québécois, Christian Guay-Poliquin publie en janvier Le poids de la neige, lauréat du Prix France-Québec et le Prix littéraire des collégiens. Rencontre avec un talentueux écrivain qu'on heureux de partager avec vous. LFC : Bonjour Christian Guay-Poliquin, un grand merci d’avoir accepté l’invitation de LFC Magazine, c’est un plaisir de vous rencontrer pour la première fois. Vous avez un joli accent, d’où venez-vous ? CGP : Je viens du Québec. Je suis de passage en France pour le lancement du livre Le poids de la neige. Et nous en profitons pour faire un petit séjour parisien. LFC : Le livre est disponible depuis le 10 janvier 2018 aux Éditions de l’Observatoire, une jeune maison d’édition. CGP : Tout à fait, c’est leur deuxième saison. Ils

travaillent avec dynamisme et enthousiasme. C’est une très belle équipe. Ils sont portés par ce projet. Je sens qu’il y a beaucoup de passion. C’est très beau à voir. LFC : Comment s’est passée la rencontre avec eux ? CGP : Je suis publié habituellement au Québec aux Éditions la Peuplade. J’ai été mis en relation avec eux par une agence littéraire. Ma maison d’édition au Québec a la même dynamique que les Éditions de l’Observatoire. C’est une maison d’édition qui préfère défendre peu de livres, mais de façon énergique. Par le biais de l’agence, les deux maisons d’édition se sont rencontrées et assez rapidement la collaboration s’est faite. LFC : Comment est né votre roman Le poids de la neige ? CGP : Plusieurs points de départ, mais je dirais que je voulais raconter une histoire de rémission. Pour résumer rapidement Le poids de la neige, c’est l’histoire d’un jeune homme qui a les deux jambes brisées suite à un accident de voiture et qui est pris en charge par un vieillard. La situation est donc inversée puisque c'est le vieillard qui est en


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INTERVIEW

Ce livre raconte l’histoire d’un jeune homme qui doit réapprendre à marcher. Dans l’aspect métaphorique de ce point de départ, marcher, c’est le symbole de l’autonomie, le déplacement. Ce qui fait de nous des êtres humains. C’est ce qui symbolise également la liberté. La liberté individuelle passe indéniablement par autrui. pleine forme et qui prend soin du jeune homme. Tout cela se déroule dans un contexte où il y a une panne d’électricité généralisée qui paralyse le pays depuis quelques mois. D’ailleurs, c’est une panne assez mystérieuse. Le temps est long et il faut s’assurer de passer l’hiver. C’est une question de survie. Ce livre raconte l’histoire d’un jeune homme qui doit réapprendre à marcher. Dans l’aspect métaphorique de ce point de départ, marcher, c’est le symbole de l’autonomie, le déplacement. Ce qui fait de nous des êtres humains. C’est ce qui symbolise également la liberté. La liberté individuelle passe indéniablement par autrui. LFC : Ce qui est intéressant dans votre

réponse, c’est que l’aide vient d’une personne assez inattendue. CGP : J’utilise une image qui remonte à assez loin. Je reprends le mythe de Dédale et Icare. Ce sont des histoires qui traversent les siècles. Cette histoire remonte à plus de deux mille cinq cents ans. Ce qui m’intéressait, c’était d’inverser la proposition finale. J’avais le désir de défaire le cliché selon lequel les jeunes seraient assoiffés d’absolus, et que les vieux seraient plus zens et tranquilles. Dans mon roman, Matthias est un personnage féroce et malicieux à la fois, très entêté et d’une forme menaçante. LFC : On ne va pas en dévoiler plus sur l’histoire. Ce que l’on peut dire, c’est que vous arrivez à rassembler deux générations. CGP : Je crois qu’il y a une grande richesse dans les échanges intergénérationnels. C’est ce qui fait la beauté d’une relation. C’est le pont entre deux solitudes éloignées. Personnellement, j’aime apprendre de mon prochain, même s’il n’est pas de la même génération. Il y a toujours quelque chose à apprendre.

J’aime apprendre de mon prochain, même s’il n’est pas de la même génération. Il y a toujours quelque chose à apprendre.


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Écrire, c’est réécrire. Il y a eu un gros travail au niveau de la réécriture. Cela se fait avec des personnes de confiance qui me conseillent depuis des années. LFC : Le poids de la neige, c’est le titre du roman. La neige symbolise toute l’atmosphère de votre roman. Ce n’est pas seulement l’histoire de deux personnages dans leur solitude, c’est également un univers que vous installez. Pouvez-vous nous en parler ? CGP : Absolument. Le contexte, l’atmosphère, le paysage… Peu importe comment on nomme cette réalité, elle fait partie de l’histoire. Dans notre vie de tous les jours, nous sommes très observateurs malgré nous. On observe la pluie, les nuages... L’errance du regard est partie prenante de chacune de nos actions. Une fois que nous nous sommes rendu compte de cela, la nature devient un cadre excellent pour exacerber cette présence. Dans la littérature, c’est important que le contexte joue sur les décisions des personnages. Je m’amuse beaucoup avec cela. La dimension poétique de l’existence se trouve dans l’errance du regard. LFC : Comment avez-vous travaillé votre écriture qui semble déjà parfaitement rodée après seulement deux romans ? CGP : Écrire, c’est réécrire. Il y a eu un gros travail au niveau de la réécriture. Cela se fait avec des personnes de confiance qui me conseillent depuis des années. Auparavant, j’étais dans le

INTERVIEW

milieu de la poésie. J’ai beaucoup écrit et lu lorsque j’étais au Québec. Je crois que je suis avant tout un conteur d’image. J’ai mis dix ans à écrire mon premier roman. J’ai appris le genre narratif. Il fallait que je me défasse de la surabondance d’images et de figures de style. Chaque image doit servir le récit. Dans ce genre de situation, il ne faut surtout pas avoir peur de raturer. Il y a toujours quelque chose de positif dans le fait de ne jamais être satisfait de ce que l’on fait. LFC : Vous avez mis dix ans pour écrire votre premier livre. Qu’en est-il pour votre deuxième ? CGP : Beaucoup moins ! (rires). Heureusement, on apprend de ses expériences précédentes. Il y a eu trois années entre le premier et le deuxième. L’écriture a pris environ six mois, très intenses, où j’ai dû allier l’écriture de ce livre à mon travail. Mais je suis un homme de défi, donc j’ai aimé cette aventure. Je retiens de cette expérience qu’il faut être en fusion avec son projet. LFC : Ce livre a reçu plusieurs prix dont le Prix France Québec. Quel est votre sentiment ? CGP : Mon livre a été bien accueilli au sein de certaines institutions et de prix. Le milieu québécois de l’édition n’est pas très large. Ceci dit, on peut lire beaucoup de livres de qualité. Je suis très heureux d’avoir obtenu ces prix. Ce sont de belles choses. Au-delà de ce que m’apportent ces prix personnellement, cela va surtout faire vivre le livre. Et là où je suis très heureux également, c’est que l’univers fictif que j’ai créé peut plaire à différentes personnes. Autant à des jeunes qu’à des plus vieux. À des Québécois ou à des Français. Ce sont des groupes différents qui ont des attentes différentes. Je suis très heureux de les réunir dans ce livre. LFC : Aimeriez-vous voir vos livres adaptés à l’écran ? CGP : J’aimerais beaucoup ! Cependant, je ne pense pas que ce serait mon projet. J’aime les projets qui sont adaptés par d’autres personnes, que mon univers soit habité par quelqu’un d’autre. En littérature, on travaille seul. Voir son univers voyager d’une tête à une autre me plaît beaucoup.


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Anne de Kinkelin

BANDE DE FILLES ENTRETIEN EXCLUSIF


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INTERVIEW

ANNE DE KINKELIN PAR CHRISTOPHE MANGELLE PHOTO : GABRIELLE MALEWSKI

Anne de Kinkelin travaille dans les médias. Elle publie L'Année du flamant rose en version poche chez Pocket après une sortie en grand format chez Charleston, finaliste du Prix romantique. Entretien. LFC : Bonjour Anne de Kinkelin, vous avez écrit L’Année du flamant rose qui est disponible en librairie en version poche. Vos impressions ? ADK : Une joie énorme ! Sortir un poche, c'est offrir une nouvelle vie à son histoire. C'est repenser une couverture. C'est également pour moi, l'occasion de proposer à mes lecteurs une version enrichie d'une nouvelle qui raconte la rencontre de Louise, Ethel et Caroline. C'est le tout, tout début de leur histoire. Certains lecteurs avaient été étonnés de ma fin. J’espère que ce nouvel éclairage sur les prémices leur donnera de nouvelles clés. LFC : Ce premier roman a été finaliste du Prix du Livre Romantique. Flattée ?

ADK : J'ai du mal avec les étiquettes et les cases en général. Je pense que je suis plus heureuse d'échanger avec des lecteurs, dans la vraie vie. LFC : Comment est né ce roman ? ADK : Je crois que je le "couvais" depuis pas mal de temps. De par mon travail, j'ai eu la chance de rencontrer ces petites mains dont on ne parle jamais. Ces belles âmes de l'ombre qui inventent et créent avec élégance et discrétion. J'aime l'idée d'avoir une histoire derrière une robe ou un sac. Mais c'était à mon goût trop commun. Mettre en lumière des métiers sur lesquels le grand public fantasme beaucoup était un moyen de dire que oui, ces savoirs existent, oui on peut en vivre. LFC : Présentez-nous vos trois personnages féminins ? ADK : Louise, le personnage principal est joaillière, Ethel corsetière et Caroline relieuse. Ce sont des femmes contemporaines, fortes et fragiles en même temps. Qui se défient, s'aiment, se font enrager, se font grandir. C'est avant tout une histoire sur la bienveillance féminine. Cette bande de filles peut, par


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C'est avant tout une histoire sur la bienveillance féminine. Cette bande de filles peut, par amour et pour elles-mêmes, aller loin, bien plus loin qu'elles ne l'imaginent. amour et pour elles-mêmes, aller loin, bien plus loin qu'elles ne l'imaginent. LFC : Votre roman commence par une rupture. Votre point de départ est la fin de quelque chose et le lecteur comprend au fil de l’histoire que c’est le commencement d’autre chose. Que vouliez-vous nous dire ? ADK : J'adore cette phrase de Louise : "Une fête c'est un beau début pour une fin..." Quand tout s'effondre, les opportunités sont multiples. On peut s'effondrer aussi, se résigner ou choisir de se battre. On peut aussi faire preuve de résilience pour aller vers autre chose. Il faut souvent du temps et du recul pour se rendre compte que si les choses s'arrêtent, c'est qu'elles n'étaient

plus bonnes pour nous. LFC : Quels sont vos projets ? Un deuxième roman ? ADK : Le deuxième roman est terminé. Il est en cours de relecture chez plusieurs éditeurs. Le troisième est en cours d'écriture. Ce qui me fait sourire c'est que j'ai déjà les titres de ces deux ouvrages. Comme pour le flamant !

Il faut souvent du temps et du recul pour se rendre compte que si les choses s'arrêtent, c'est qu'elles n'étaient plus bonnes pour nous.


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Jean-Philippe Blondel LA LITTÉRATURE QUI S'ENGAGE SUR LE TERRAIN DE L'INTIME ENTRETIEN EXCLUSIF


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JEAN-PHILIPPE BLONDEL PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTO : CÉDRIC LOISON

Jean-Philippe Blondel oscille entre écrivain et professeur de lycée. Dans son nouveau roman, il aborde le sujet de la relation ancien élève et professeur : La mise à nu,  roman sur l'ambiguïté. Entretien franc et intelligent. Rencontre.  LFC : Bonjour Jean-Philippe Blondel, c’est un grand plaisir de vous retrouver. On se rencontre régulièrement maintenant depuis trois ou quatre romans. Aujourd’hui, nous allons parler de La mise à nu disponible toujours chez votre éditeur de cœur BuchetChastel. Êtes-vous fidèle ou vous sont-ils fidèles ? JPB : Les deux ! J’ai toujours su que je voulais être publié chez eux. C’est eux qui ont mis un peu plus de temps à se rendre compte qu’il voulait être avec moi (rires). Tout cela a un lien direct avec un livre, mon préféré qui a été publié chez eux et qui s’appelle Je m’appelle Asher Lev.

LFC : Pourquoi ce livre est-il si important pour vous ? JPB : C’est l’histoire d’un petit garçon qui est né dans une famille juive traditionnelle et qui a un don pour la peinture alors que dans son pays, il est interdit de représenter certaines choses. Ce sont les limites entre la transgression et la spiritualité. C’est un livre magnifique. LFC : Parlons de votre nouveau roman La mise à nu avec lequel nous notons un point commun : la peinture. JPB : Tout à fait, les thèmes au commun sont la peinture et également la représentation de l’art. C’est l’histoire d’un professeur, Louis Claret, qui a une soixantaine d’années, divorcé et qui habite en province. Il vit bien, mais il s’ennuie un peu. Un jour, il reçoit une invitation pour un vernissage d’un de ses anciens élèves qui est devenu une vraie star dans le domaine artistique. Il est très surpris de l’invitation, car il n’était pas forcément proche de cet élève. Néanmoins, il est quand même flatté. Il s’y rend et ce vernissage va bouleverser sa vie. LFC : Votre personnage est divorcé. Il a des


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J’essaye d’écrire comme un peintre ferait un tableau. J’essaye de faire quelque chose de vivant. C’est pour cela que le livre peut paraître statique de temps en temps. Car on passe d’un tableau à l’autre. C’est le lecteur luimême qui déambule sur des écritures très introspectives. enfants. Et pourtant, il rencontre une phase de solitude. JPB : Oui, c’est une solitude voulue. Il n’a pas de nostalgie particulière. Seulement, il aimerait bien ressentir son cœur battre avant de se refroidir complètement (rires). Il veut se sentir vivant. Le moment est venu pour lui de dresser un bilan et c’est quelqu’un d’autre qui va le faire à travers des tableaux. LFC : Vous décrivez une relation professeur/élève très forte. L’élève Alexandre Laudin va lui faire une proposition étrange et plutôt inattendue. JPB : Oui, il va lui proposer de peindre un triptyque de son ancien professeur qui va

s’appeler La mise à nu. LFC : On comprend avec le titre du roman que cela va être la mise à nu de Louis Claret. Mais pas seulement… JPB : J’ai décidé de diviser le livre en quatre parties avec des noms de couleurs. Plus on avance dans le livre, plus on va retrouver des couleurs vives. À travers le bilan qu’il fait de sa vie et de la relation qu’il entretient avec le peintre et son modèle, les personnalités vont se dénouer au fur et à mesure de l’histoire. LFC : Quelque chose d’étrange se passe entre les deux hommes : de l’amitié, des ambiguïtés. Nous précisons que ce n’est pas une relation homosexuelle. C’est plus complexe que cela… JPB : C’est une relation professeur/élève, cela exclut d’emblée une relation charnelle. Même si c’est vingt ans plus tard. Je qualifie cela comme une relation de faux père, faux fils. On pourrait se dire que c’est une relation fraternelle, mais on ne peut pas. Trop d’années les

J’aime beaucoup étudier ces relations étranges que l’on noue dans sa vie et qui sont souvent celles que l’on retient le plus. Ce sont celles qui nous définissent le plus.


PAGE 54 séparent. J’aime beaucoup étudier ces relations étranges que l’on noue dans sa vie et qui sont souvent celles que l’on retient le plus. Ce sont celles qui nous définissent le plus. LFC : Ce qui est beau dans votre livre, c’est qu’il y a toujours un mystère et qu’on se laisse porter par les sentiments de vos personnages. JPB : Même dans l’intimité, tout est très ambigu. La mise à nu propose une forme d’hommage, mais aussi de vengeance. Les relations professeurs/élèves ne sont pas toujours simples : quelques frissons, quelques malentendus. Les élèves n’aiment pas lorsque le professeur ne se souvient pas d’eux quelques années après. LFC : Vous insistez bien là-dessus. Vous êtes également professeur, on imagine qu’il y a beaucoup de vous dans cette histoire. JPB : Je joue toujours avec les lignes. Je lutte pour une littérature qui s’engage. Pas politiquement, mais pour la personne qui écrit le livre. Je n’écris pas quelque chose dont je suis détaché. Je ne regarde pas mes phrases en me demandant si elles sont belles. Il s’appelle Louis Claret, il a soixante ans, il n’a pas du tout la même histoire que moi. Je ne suis pas divorcé. Il m’est même séparent. J’aime beaucoup étudier ses relations étranges que l’on noue dans sa vie et qui sont souvent celles que l’on retient le plus. Ce sont celles qui nous définissent le plus. LFC : Ce qui est beau dans votre livre, c’est qu’il y a toujours un mystère et qu’on se laisse porter par les sentiments de vos personnages. JPB : Même dans l’intimité, tout est très ambigu. La mise à nu propose une forme

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d’hommage, mais aussi de vengeance. Les relations professeurs/ élèves ne sont pas toujours simples : quelques frissons, quelques malentendus. Les élèves n’aiment pas lorsque le professeur ne se souvient pas d’eux quelques années après. LFC : Vous insistez bien là-dessus. Vous êtes également professeur, on imagine qu’il y a beaucoup de vous dans cette histoire. JPB : Je joue toujours avec les lignes. Je lutte pour une littérature qui s’engage. Pas politiquement, mais pour la personne qui écrit le livre. Je n’écris pas quelque chose dont je suis détaché. Je ne regarde pas mes phrases en me demandant si elles sont belles. Il s’appelle Louis Claret, il a soixante ans, il n’a pas du tout la même histoire que moi. Je ne suis pas divorcé. Il m’est même arrivé de recevoir des lettres de lecteurs qui me demandaient si tout allait bien avec mon divorce, etc. Je leur ai bien précisé que c’était mon personnage et que ce n’était pas moi. J’aime beaucoup perdre le lecteur entre la fiction et le réel. LFC : C’est un livre fort psychologiquement qui donne envie aux lecteurs de tourner les pages. JPB : Oui, c’est le but. J’écris pour cela. Nous, les écrivains, nous jouons sur trois choses : le style évidemment, l’intrigue et les personnages. Ensuite, chacun a son point fort. Mes intrigues tiennent sur du papier à cigarette, ce n’est pas mon fort. Le style, j’espère qu’il est là, mais qu’il arrive à se faire oublier. Ce que j’étudie avant tout ce sont les personnages. Je pense que je les aimerais si je les rencontrais. LFC : C’est une vraie déclaration d’amour à la peinture. Pourquoi aimez-vous tant cela ? JPB : Je n’en avais jamais parlé. Je ne me considère pas du tout comme un spécialiste. Quand je visite des musées, je suis touché par les toiles, mais je ne peux pas expliquer pourquoi je les aime. J’ai toujours voulu être peintre. Je pense que c’est ma vocation ratée. Je suis entouré de gens qui peignent et c’est quelque chose qui me fascine. Le premier livre que j’ai lu lorsque j’étais petit, c’était un catalogue de reproduction de tableaux. LFC : Vous avez réussi à devenir d’écrivain. JPB : J’essaye d’écrire comme un peintre ferait un tableau. J’essaye de faire quelque chose de vivant. C’est pour cela que le livre peut paraître statique de temps en temps. Car on passe d’un tableau à l’autre. C’est le lecteur lui-même qui déambule sur des écritures très introspectives.


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Gérard de Cortanze DES YÉYÉS À AUJOURD'HUI ENTRETIEN EXCLUSIF


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GÉRARD DE CORTANZE PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTO : WITI DE TERA / LEEMAGE / OPALE

Après les zazous que nous avions évoqué il y a quelques années, Gérard de Cortanze, éditeur de renom chez Albin Michel et aussi écrivain publie aujourd'hui en librairie Laisse tomber les filles (Albin Michel), un roman qui parle des yéyés à aujourd'hui. Rencontre. LFC : Bonjour Gérard de Cortanze et merci d’avoir accepté l’invitation de LFC Magazine pour la deuxième fois. La première fois, nous nous étions rencontrés pour Les zazous. Vous aviez publié ce livre avec un CD, et cette fois-ci, c’est le même concept avec Laisse tomber les filles (Éditions Albin-Michel). GDC : Pour préciser, le livre est en librairie et le CD est dans les bacs. Nous n’avons pas voulu inclure le CD avec le livre. Comme pour Les zazous, je souhaitais faire une sorte de B.O du livre. Dans Laisse tomber les filles, il y a un côté comédie musicale. Il fallait que chaque chapitre ait le titre d’une chanson. En Amérique latine, il y a un dicton qui dit : les tangos disent toujours la vérité.

Je pense fondamentalement que les musiques et les chansons disent toujours la vérité d’une époque. Les années soixante, c’est la génération des baby-boomers. Cette génération est la première génération d’enfants qui ne connait pas la guerre. Cela se passe pendant la période des trente glorieuses. À l’époque, ils ont l’argent de poche. Avec cet argent, on achète des vêtements, de l’essence, on va chez le coiffeur, on achète des revues pour les ados comme Salut les copains. C’est une génération qui va consommer de la musique et c’est également une génération pro américaine, il y a un amour pour les produits américains. Mais à un moment donné, en 1968, on ne veut plus consommer. C’est la période du mouvement hippie. On est en pleine guerre du Vietnam. LFC : Et vous continuez votre récit jusqu’à aujourd’hui. GDC : En écrivant ce livre, j’ai beaucoup pensé à ses comédies italiennes comme Nous nous sommes tant aimés ou aux films de Claude Lelouch, avec cette particularité de suivre les gens sur une génération. C’est une sorte d’histoire de France, mais vue au travers de quatre adolescents. L’histoire se termine le 11


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En écrivant ce livre, j’ai beaucoup pensé à ses comédies italiennes comme Nous nous sommes tant aimés ou aux films de Claude Lelouch, avec cette particularité de suivre les gens sur une génération. C’est une sorte d’histoire de France, mais vue au travers de quatre adolescents. L’histoire se termine le 11 janvier 2015. janvier 2015. C’est très troublant, car le livre commence sur le concert gratuit donné à la Nation en juin 1963 pour fêter la première année du magazine Salut les copains. Les organisateurs attendaient cinq mille personnes et plus de cent cinquante mille personnes étaient là. Cet évènement a pris une tournure particulière. Certains ont brûlé des voitures, des filles ont été violées, des blessés entre la police et les blousons noirs… et même un journaliste qui a dit que le discours d’Hitler au Reichstag et le genre de musique yéyé n’étaient qu’une question de musicalité. Quelques jours plus tard, quelqu’un va calmer le jeu. Il s’appelle Edgar Morin. Il a écrit deux articles fondamentaux dans Le Monde. Ensuite, le11 janvier 2015 à Paris, tous les gens

convergent vers la Nation pour protéger la démocratie et la liberté. Cette place de la Nation a beaucoup changé au fur et à mesure des années. Il n’y a plus ce côté bon enfant. L’ambiance est beaucoup plus grave et bien plus triste. C’est cela que je voulais raconter. Mon livre n’est pas nostalgique ou triste. Nous savons bien que les adolescents sont toujours des adolescents. Les premiers à continuer à aller sur les terrasses des cafés ou à danser sont les adolescents. La vie continue. Il y a une puissance de vie qui est très présente et c’est ce dont je voulais parler. LFC : Vous racontez le destin de quatre personnages. Pouvezvous nous les présenter ? GDC : Je parle de trois personnages masculins. François, qui est une sorte de blouson noir rockeur au grand cœur, mais pas méchant. Antoine est un fils d’ouvrier. Il écoute Jean Ferrat. Il est plutôt politisé. Lorenzo, c’est l’intellectuel de la bande. Il court le huit cents mètres. Il veut devenir écrivain et il s’occupe de plusieurs cinéclubs.

Dans ce roman, il y a une puissance de vie qui est très présente et c’est ce dont je voulais parler.


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Ce livre, c’est le monde d’hier qui permet de comprendre le monde aujourd’hui, et qui j’espère permettra de comprendre le monde demain. Mais ce n’est pas un monde d’hier nostalgique. Je ne dis pas que c’était mieux avant. Je déteste ce discours. C’était comme c’était. Il y a une illusion de la liberté aujourd’hui. À l’époque, on était dans une vraie liberté. Dès qu’il vit un événement, il y voit toujours une référence cinématographique, et parfois, ses copains en ont un marre. La quatrième personne, c’est une fille qui s’appelle Michèle. Elle mène ses copains par le bout du nez. Elle est féministe et évidemment, ils sont tous amoureux d’elle et vice-versa. On va suivre ces couples qui se font et qui se défont, il y a un côté Jules et Jim. C’est très vivant, il y a une liberté en permanence. Certes, il n’y avait pas l’avortement libre et gratuit, il n’y avait pas la pilule, mais on défilait tous dans les rues pour obtenir ces choses que l’on finissait par obtenir. Il y avait un bonheur de vivre, de l’insouciance. LFC : Hasard des calendriers, votre roman est en librairie quelques semaines après la perte de Johnny Hallyday et quasiment en même temps que la mort de France Gall. Vous parlez de ces années-là. GDC : Évidemment. Le titre du roman que j’avais choisi bien avant Laisse tomber les filles est une chanson écrite et composée par Serge Gainsbourg, et chantée par France Gall. Gainsbourg qui était plutôt misogyne a écrit une chanson totalement féministe. Si on écoute bien les paroles de la chanson, ces paroles ont du poids. Il s’agit d’une fille qui dit à un garçon que s’il continue

d’agir comme cela avec les filles, on finira par le laisser tomber. Dans le discours de l’époque, c’est très avantgardiste. Nous avons bien vu l’émotion que la mort de Johnny Hallyday et de France Gall a suscitée. C’est une certaine France qui disparaît. Je pense qu’il y a deux types d’écrivains : ceux qui sont introspectifs, qui réfléchissent sur le monde qui nous entoure, sur les sentiments. Et ceux qui relatent ce qui se passe, ils exposent les faits. Je suis plutôt du deuxième groupe. C’est au lecteur de tirer ses propres conclusions. LFC : Vous êtes un romancier qui observe l’époque passée. GDC : Plus j’écris, plus je m’aperçois que je ne suis pas quelqu’un qui pense. Je crois que je suis incapable de penser. Il y en a qui sont très bons pour cela. Je leur laisse le champ libre pour expliquer comment le monde marche. Je ne m’en sens pas capable. Je montre les choses et j’essaie d’être le plus précis possible. D’où ce livre qui est extrêmement romanesque. Le lecteur notera des choses précises sur des sondages, sur des automobiles, sur des vêtements, sur des films au cours de sa lecture. Vous pouvez savoir quel morceau musical ou quel film est sorti lors de tel événement. LFC : Le monde d’aujourd’hui n’est plus du tout le monde d’hier. Tout a changé sur tous les plans. GDC : Ce livre, c’est le monde d’hier qui permet de comprendre le monde aujourd’hui, et qui j’espère permettra de comprendre le monde demain. Mais ce n’est pas un monde d’hier nostalgique. Je ne dis pas que c’était mieux avant. Je déteste ce discours. C’était comme c’était. Il y a une illusion de la liberté aujourd’hui. À l’époque, on était dans une vraie liberté.


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Tristane Banon MY BABY IS PERFECT ENTRETIEN EXCLUSIF


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TRISTANE BANON PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTO : FRÉDÉRIC MONCEAU

Tristane Banon frappe très fort en cette rentrée littéraire avec un roman feel good qui séduira les jeunes mères de famille et les littéraires. Prendre un papa par la main (Robert Laffont) donne la parole à un bébé de la naissance jusqu'à sa première bougie. Malin, intelligent et touchant. LFC : Bonjour Tristane Banon, c’est un plaisir de vous rencontrer pour la troisième fois. La première fois, c’était pour votre livre Le début de la tyrannie paru aux Éditions Julliard et la deuxième fois pour Love et caetera aux Éditions de L’Archipel. Aujourd’hui, vous êtes de retour avec le roman Prendre un papa par la main (Éditions Robert Laffont). Un livre que vous avez construit en quatre parties. Expliquez-nous. TB : Mon livre est structuré de la même manière que les tailles de vêtements pour enfants. De zéro à trois mois, de trois mois à six mois, de six mois à neuf mois et de neuf mois à douze mois. L’histoire raconte la première année de la vie d’un bébé qui naît dans un contexte où le monde s’effondre.

Pourquoi ? Car à sa naissance, son géniteur disparaît. Ce bébé, une petite fille, a décidé de prendre en main la reconstruction de son monde dès sa naissance avec comme première mission de retrouver un papa à sa maman. Ce livre est inspiré de ma vie. Lorsque l’on accouche, c’est un moment où l’on est très vulnérable, où l’on a une vision assez lisse du monde qui s’offre à nous. Parfois, j’ai eu l’impression que mon bébé était plus adulte que sa maman, car il voit le monde de façon plus concrète. Lorsqu’il décide de reconstruire son monde ainsi que celui de sa maman, il va falloir qu’il ne fasse aucune vague, qu’il soit le plus indolore possible. LFC : Ce livre parle de maturité… TB : Oui, il y a une sorte de maturité. Le bébé comprend tout ce qui l’entoure, y compris les sentiments de sa maman. Cependant, la mère se persuade de faire croire à sa fille que tout va bien. C’est important pour une mère de donner l’impression d’être stable. J’imagine mal une mère dire à sa fille qu’elle ne va pas bien. LFC : Nous pensons à un moment fort dans votre roman où la mère se demande si son bébé n’est pas dépressif.


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Mon livre est structuré de la même manière que les tailles de vêtements pour enfants. De zéro à trois mois, de trois mois à six mois, de six mois à neuf mois et de neuf mois à douze mois. L’histoire raconte la première année de la vie d’un bébé qui naît dans un contexte où le monde s’effondre. TB : Je pense que c’est une vraie question. La dépression, lorsqu’on l’intellectualise, c’est l’idée d’avoir la conscience du monde qui nous entoure. On décrit souvent le bébé comme étant la phase de notre vie où l’on est le plus proche de l’animal. Manger, dormir, remplir sa couche… Dans mon livre, le bébé a conscience de l’avenir, du présent et du passé. Quand mon bébé est né à la maternité, il était très calme. J’ai eu la chance d’avoir un bébé qui a fait ses nuits dès la naissance. À l’hôpital, la sage femme m’a dit en plaisantant, ne dites surtout pas aux autres mères que votre enfant fait bien ses nuits, elles risqueraient de mal le prendre. Soudain, j’ai été prise de panique, car je me suis demandé si mon bébé allait vraiment bien. Elle m’a dit qu’il était très

courant que les bébés ressentent que leurs mères ne sont pas dans de bonnes dispositions. Ils essayent donc de se faire discrets. C’est là que je me suis dit que mon bébé avait parfaitement conscience de tout ce qui se passait dans mon monde. LFC : Vous faites parler deux voix : celle du narrateur et celle du bébé. En tant que lecteur, on imagine que vous avez dû avoir plus de mal à faire parler le bébé plutôt que la mère. Est-ce le cas ? TB : Pas tant que cela à vrai dire. Faire parler la mère, c’était mettre des mots sur des sentiments et des choses que j’avais vues et vécues. Faire parler le bébé, c’était lui imaginer des pensées et des sentiments. On pourrait se dire que c’est plus compliqué, car avec le bébé il est difficile de contredire quelque chose qu’il n’a pas vécu. Quand il s’agissait de faire parler la mère, il fallait que ce soit au plus proche de ce qui se passe vraiment dans sa tête. Lorsqu’on devient maman, c’est un vrai chamboulement dans la vie. Quand

Écrire les sentiments du bébé a été la partie la plus drôle de l’écriture.


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Ce qui m’intéressait dans la figure paternelle, ce n’était pas de parler du père de façon simple. Mais, c’était d’imaginer le fait que ce ne soit pas forcément les parents qui adoptent les enfants, mais que parfois cela pouvait être aussi les enfants qui adoptent les parents. on le vit, il se passe énormément de choses.C’est beaucoup plus difficile d’expliquer ce qu’on ressent. On a toujours le sentiment de ne pas savoir comment faire alors que nous n’avons pas le choix. Finalement, lorsque nous sommes confrontées au bain, au biberon ou toute autre chose, nous avons toutes su faire. Nous n’avons pas attendu que quelqu’un vienne le faire pour nous. Écrire les sentiments du bébé a été la partie la plus drôle de l’écriture. LFC : Il y a un côté plus spontané avec le bébé, avec moins de filtres. Aviezvous plus de liberté ? TB : Vous avez dit le mot juste. Il faut retirer tous les filtres que l’on voit dans notre vie de tous les jours. C’est comme essayer de se mettre à genoux pour voir le monde à la hauteur d’un enfant. Que voit-on lorsque l’on est dans cette position ? À quatre-vingt-dix pour cent, on voit le plafond, c’est de cela qu’est constituée la vie d’un bébé. Les appréhensions d’un bébé viennent principalement des choses qu’il entend. C’était tout un monde à imaginer, mais de manière simple et basique. Il faut retirer la connaissance, le savoir.

LFC : La figure paternelle, c’est un des thèmes de votre livre. TB : Mon compagnon a trouvé le bon terme. Il m’a dit que ce livre est un feel good book. Le livre commence avec un monde complètement détruit. Ce qui m’intéressait dans la figure paternelle, ce n’était pas de parler du père de façon simple. Mais, c’était d’imaginer le fait que ce ne soit pas forcément les parents qui adoptent les enfants, mais que parfois cela pouvait être aussi les enfants qui adoptent les parents. Au sujet du père, autre chose m’intéressait. Sociologiquement, c’était de définir le rôle de père. Qu’on le veuille ou non, lorsque cet enfant naît, c’est notre enfant. Celui que l’on a porté pendant neuf mois. Le père, est-il vraiment le père pendant les neuf mois de la grossesse ou le devient-il au moment de la naissance ? Et s’il le devient après, est-il important qu’il soit le géniteur ? Pour citer une de mes amies, elle disait qu’il y a des pères qui sont faits pour faire des enfants et des pères qui sont faits pour les élever. Parfois, ces deux hommes sont les mêmes, mais pas toujours. Je trouve cela assez vrai et encore plus dans la société actuelle. LFC : Prendre un papa par la main est une très jolie histoire, où l’optimisme triomphe. TB : Je voulais que ce soit résolument optimiste. Quelle que soit la façon dont un enfant vient au monde, dans des conditions merveilleuses ou dans les pires conditions, je ne connais pas l’histoire d’un enfant qui regrette d’être né. Et cela, j’en suis persuadée. Il y a quelque chose de lumineux et de merveilleux dans le fait que la vie arrive. Moi-même, j’ai eu une histoire qui s’est retournée d’une belle façon, mais qui n’était pas bien engagée. Le message de ce livre, c’est que la vie a plus d’imagination que chacun d’entre nous.


L'ENTRETIEN DE LA COVER

JANVIER FÉVRIER 2018

PRIX GONCOURT 2013 INTERVIEW par Christophe Mangelle et Quentin Haessig

PIERRE LEMAITRE

PHOTOS Roberto Frankenberg


Auteur de thriller, de romans populaires, Prix Goncourt 2013 pour Au revoir là-haut qui est un succès tonitruant en librairie et au cinéma (film esthétique d'Albert Dupontel), Pierre Lemaitre est en haut de l'affiche en cette rentrée littéraire d'hiver avec Couleurs de l'incendie (Albin Michel) en librairie. Rencontre exclusive dans un café à Montmartre un matin de décembre. LFC : Bonjour Pierre Lemaitre. Merci d’avoir accepté notre invitation. Nous nous rencontrons aujourd’hui pour parler de votre livre Couleurs de l’incendie disponible aux Éditions Albin Michel. Comment le présentez-vous ? C’est une suite ? Votre éditeur le présente comme une trilogie...

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PL : Une trilogie, c’est une certitude. Je suis en train de terminer le troisième volet. J’hésite à dire que c’est une suite. C’est plutôt le deuxième volet de la trilogie. Dans une suite, le lecteur s’attend à renouer avec les mêmes personnages principaux. Or, je choisis un personnage secondaire qui pourrait être le personnage principal du livre suivant. Et c’est le cas dans le troisième livre où la petite fille Louise, qui était dans Au revoir làhaut, sera l’héroïne. Si je dis une suite, le lecteur va s’attendre à voir Albert au Liban, etc. Ce qui est très amusant à faire en tant que romancier, c’est d’aller


puiser des personnages secondaires dont nous-mêmes n’avons pas accordé plus d’importance que cela. Je prends l’exemple de Monsieur Duprez, honnêtement personne ne l’attend. Même moi, je ne l’attends pas. Je pense qu’il y a un plaisir romanesque à aller puiser dans les personnages secondaires. Aussi bien pour l’auteur que pour le lecteur. LFC : De plus, cela vous oblige à sans cesse vous renouveler ? PL : Oui, tout à fait. Et puis, il y a autre chose. Je pense que les personnages ont un potentiel narratif qui n’est pas infini. Parfois, certains personnages ne réapparaissent pas car ils ont dit tout ce qu’ils avaient à dire. C’est pour cela que parfois je préfère me concentrer sur les enfants ou les petits enfants. LFC : Avant de parler de votre livre, j’aimerais revenir sur le succès de votre livre Au revoir là-haut qui a été incroyable. Comment ce projet a-t-il commencé ? PL : Il y a des livres pour lesquels on peut repérer très clairement là où le projet s’est déclenché. C’est le cas de Cadres noirs qui est un livre que j’ai adapté pour la télévision et qui sera découpé en six épisodes de cinquante-deux minutes. Pour ce projet, je me suis inspiré d’un fait divers, je peux donc isoler le moment où le projet a débuté.

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Je pense que les personnages ont un potentiel narratif qui n’est pas infini. Parfois, certains personnages ne réapparaissent pas car ils ont dit tout ce qu’ils avaient à dire. C’est pour cela que parfois je préfère me concentrer sur les enfants ou les petits enfants.

Pour Au revoir là-haut, c’est plus compliqué. C’est une démarche de l’inconscient. J’avais lu bien des mois avant à la BNF que les villages avaient commandé des monuments industriels, car ils n’avaient pas les moyens de payer des artistes pour des monuments originaux. Cela a été très amusant et émouvant. Puis, mon inconscient l’avait oublié. Et un matin, je suis dans une chambre d’hôtel avec mon épouse en province et j’ouvre mes volets. La chambre donnait sur le monument aux morts de mon village. En voyant le monument aux morts, je me suis dit : l’arnaque ! Ma mémoire a été rechercher quelque chose que j’avais vu plusieurs fois auparavant. Je ne vais pas dire que c’est exactement à ce moment là que le livre est né. C’est le seul point de repère un peu clair que j’arrive à me remémorer. LFC : Et ensuite ? PL : Ensuite, c’est une longue construction comme tous les livres. Dès que l’on commence à construire les personnages dans le roman populaire, le grand risque, c’est que comme l’intrigue doit être à la fois complexe et très bien huilée, votre attention doit être vectorisée en quelque sorte par la solidité de l’intrigue. Quand vous avez mis des semaines à monter une intrigue et que vous l’avez trouvé, vous partez au travail. Ce qui fait tenir une


intrigue, ce sont les personnages. Il y a un travail très attentif à faire dans un roman, c’est de ne pas partir sans une intrigue, Il faut qu’il se passe quelque chose. Et en même temps, il ne faut pas que l’intrigue devienne le souci permanent. Il faut créer des personnages forts qui vont véhiculer cette intrigue. LFC : Vous proposez un cadre, mais il ne doit pas être trop rigide. PL : Tout à fait. Et c’est le cadre des romans d’Agatha Christie ou de Conan Doyle. Chaque fois que l’on fait des histoires pas trop mal ficelées, on pense à ceux qui les font très bien (rires). Mais qui a déjà été ému par Agatha Christie ? Vous pouvez être amusé, intrigué, mais si vous avez été ému, je vous conseille de consulter directement ! LFC : Cela signifie que vous veillez à mettre de l’émotion dans vos romans... PL : Ma théorie est la suivante. Je pars de la phrase d’Aragon que je trouve très juste qui dit : La littérature est une machine à décrypter le réel. C’est une machine qui nous permet de comprendre la réalité. Et l’outil de compréhension, c’est l’émotion. C’est grâce à l’émotion que le lecteur va comprendre quelque chose. Parfois, les lecteurs comprennent pourquoi ils ont agi de telle ou telle façon en analysant le comportement des personnages qui sont créés dans les romans. C’est l’émotion ressentie par le lecteur qui est la source de l’explication du monde. Ce n’est jamais un fait, c’est toujours un personnage. LFC : Quelle est votre recette pour créer des personnages forts ? Vous êtes un observateur ? C’est votre imagination ? PL : Je ne crois pas du tout à l’imagination. Je crois à l’imaginaire, l’univers dont on est porteur. Ma manière de travailler, c’est de réfléchir aux personnages intérieurs à l’intrigue. Je m’interroge sur les personnages, sur leur tempérament, sur leur histoire, leur devise. Je ne cherche jamais dans l’absolu. Je raisonne toujours par rapport à l’intrigue. Le mariage entre l’intrigue et les personnages doit être vraiment comme deux rouages qui s’engrainent l’un et l’autre. Le livre est réussi uniquement si ce rouage fonctionne bien.

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LFC : Comment rend-on son écriture fluide ? PL : C’est un vrai problème. En effet, il y a beaucoup de personnes qui trouvent que c’est une littérature facile. Je comprends. On a l’impression que c’est facile à lire donc que c’est facile à faire. Ce qui m’intrigue le plus, c’est que certains lecteurs ne fassent pas le lien entre une littérature qui est facile à lire et la somme de travail que cela demande pour y arriver. Je pense plutôt que plus c’est facile, plus c’est fluide, plus cela demande de travail pour l’auteur. Quand vous voulez écrire quelque chose, vous écrivez toujours quelque chose de compliqué. Spontanément, vous faites des phrases qui n’ont pas de sens. Vous n’avez pas les mots justes.

Le mariage entre l’intrigue et les personnages doit être vraiment comme deux rouages qui s’engrainent l’un et l’autre. Le livre est réussi uniquement si ce rouage fonctionne bien.


LFC : Combien de temps avez-vous consacré au roman ? PL : Pour écrire le livre, il me faut moins d’un mois. Mais pour arriver aux cinq cents pages, il faut une année. Un mois à l’écrire et dix mois pour le corriger. Pour vous donner un ordre d’idée, entre la version que vous avez entre vos mains et la première version que j’ai donné à lire, il y a cent quatre-vingts pages de différence. J’en ai retiré cent quatre-vingts. Pourquoi les ai-je enlevées ? Car j’avais besoin d’être rassuré sur tout ce qui concernait l’aéronautique par exemple. Il fallait que je sois crédible. LFC : Comme vous êtes devenu un auteur populaire, avez-vous plus de pression ? On peut davantage vous tomber dessus... PL : Non, je n’ai pas trop cette pression-là. Je suis surtout vigilant sur la vérité historique. J’y suis très attentif. Tous les détails qui concernent les voitures, les objets, ce genre de choses, je n’y accorde pas trop d’importance. Je vais prendre l’exemple du fascisme dans les années trente. J’ai découvert quelque chose que j’avais oublié et je crois que beaucoup de gens l’ont oublié. À une époque, le fascisme était le rempart contre le nazisme. Dans l’image que l’on a aujourd’hui, on voit Mussolini et Hitler ensemble. On a l’impression que ce sont deux courants du même fleuve. Sauf que cela a été possible beaucoup plus tard. Le fascisme est né en Italie, le bassin méditerranéen de l’Europe, et il se bat contre le bassin germanique. Beaucoup d’intellectuels français allaient vers le fascisme, vers Rome par méfiance de l’Allemagne. La vérité historique est un devoir pour moi. C’est un devoir moral.

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C'est pour cela que, parfois dans mes livres, je me dois de faire des pages d’explications. Si vous prenez l’exemple des livres de Dumas, il y a de nombreuses erreurs historiques, mais à aucun moment, nous ne pouvons relever une erreur de vérité historique. LFC : Votre livre Au revoir là-haut a été adapté au cinéma, ce qui a dû séduire de nouveaux lecteurs. PL : De plus, c’est un livre qui est vraiment à la portée de tout le monde. J’en ai fait l’expérience cette année. Le livre est proposé au BAC. De ce fait, je fais des entretiens Skype avec des classes. C’est très amusant. Beaucoup de jeunes gens que je rencontre ne sont pas de très grands lecteurs. Pour eux, un roman de cinq cents pages, c’est impressionnant. Mais vous savez, j’étais pareil étant plus jeune. Quand je vois qu’ils ont avalé le bouquin et que dès la page soixante ils sont dedans, je me dis que c’est peut-être une des qualités que l’on peut me reconnaître. J’écris des livres qui sont lisibles par tous les publics. C’est la définition de la littérature populaire. LFC : Vous avez obtenu le Prix Goncourt en 2013. Racontez-nous. PL : C’est très violent. Très soudain. Un peu comme un accident de voiture. Vous savez, chaque année, je regarde les lauréats et parfois j’ai presque envie de leur envoyer un message en leur disant d’être courageux, car je sais la violence que c’est. Pour expliquer cela grossièrement aux lecteurs, dites-vous que dans votre métier, on vous dit lundi que votre salaire est multiplié par cent, que vous ne travaillerez plus que deux jours par semaine, que vous aurez une maison de campagne de fonction et que tous vos voyages se feront en classe 

Le prix Goncourt n’est pas un prix littéraire. C’est un emblème culturel. C’est un symbole de la culture française. On vous dit que si vous avez le prix Goncourt, vous êtes un grand écrivain. Même pour celui qui ne lit pas, il connait.


business avec l’ensemble de votre famille. Si on vous dit cela, le dimanche soir vous ne dormez pas. De plus, vous êtes quatre et on en tire un au sort. Cela vous rend dingue. Et lorsque vous ne l’avez pas, vous avez l’impression que l’on vous l’a pris. Ce que je veux faire comprendre à travers cette métaphore qui est un peu brute de décoffrage, c’est que le lecteur comprenne que sa vie peut devenir comme cela, que c’est violent.

Prix Goncourt, je pouvais considérer Marcel Proust comme un collègue de travail ! Cela change votre vie. Vous gagnez du temps. Je me suis vraiment enrichi. Ma vision des choses a changé. J’ai simplement changé ce que j’ai et pas ce que je suis. J’ai plus de temps. Donc par exemple, en ce moment, je fais un documentaire pour le Secours Populaire que vous pourrez voir sur Arte. Je continue de voter de la même manière. Je continue de conduire de la même manière. J’évolue comme tout le monde. Tous les gens qui me connaissent vous le diront, ce prix ne m’a pas transformé.

LFC : Et pourtant c’est une reconnaissance du métier.

LFC : Ensuite, il y a eu le film sorti en novembre 2017, il y a quelques mois. Ce n’est pas un parcours banal de passer d’un livre qui a reçu le prix Goncourt à un film au cinéma…

PL : Il faut comprendre autre chose, le prix Goncourt n’est pas un prix littéraire. C’est un emblème culturel. C’est un symbole de la culture française. On vous dit que si vous avez le prix Goncourt, vous êtes un grand écrivain. Même pour celui qui ne lit pas, il connait. Je vais vous raconter une anecdote. J’ai beaucoup voyagé après le prix Goncourt. Je suis traduit en trentecinq langues. Je vais souvent dans les pays lors des lancements de mes livres. Souvent, je suis invité à la table de l’ambassadeur. Je suis ravi. Un jour dans un petit pays d’Europe de l’Est, pendant tout le repas, l’ambassadeur m’a appelé "notre Goncourt". Ce qui m’a beaucoup amusé. Ensuite, j’ai demandé à mon conseiller s’il connaissait vraiment mon nom. Il m’a répondu que bien entendu il le connaissait. Qu’est-ce que cela veut dire ? On ne recevait pas Pierre Lemaitre, ou Mathias Enard, ou encore Leïla Slimani. On recevait la personne qui avait eu le prix Goncourt. Même les personnes qui ne lisent qu’un livre par an savent ce que c’est que ce prix. D’ailleurs, ce doit être un des livres les plus offerts. Une année, vous êtes le symbole de cela. Pour rire, j’ai dit une fois dans une conférence que depuis le

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PL : Oui c’est vrai. Il y a l’exemple de Capitaine Conan qui était sorti chez Albin Michel et qui est devenu le film de Bertrand Tavernier. Je suis vraiment très heureux du résultat du film et je suis très honoré qu’Albert Dupontel se soit intéressé à mon travail. De nombreuses personnes se sont désintéressées du livre lorsqu’il a gagné le Prix Goncourt, et ces mêmes gens sont allés voir le film au cinéma quand il est sorti. Ces gens-là attribuaient une vertu intellectuelle au Prix Goncourt. Mais lorsqu’ils voient un film avec Albert Dupontel, ils se disent que finalement cela ne doit pas être si mauvais. Quand je regarde les chiffres des ventes de livres de poche depuis la sortie, je crois qu’il y a eu à peu près cinquante mille ventes, ce qui est considérable. Et je me dis que ce sont des gens qui ne l’ont pas lu. C’est très bien d’avoir vendu autant de livres, mais je préfère voir cela d’un point de vue culturel.

De nombreuses personnes se sont désintéressées du livre lorsqu’il a gagné le Prix Goncourt, et ces mêmes gens sont allés voir le film au cinéma quand il est sorti. Ces genslà attribuaient une vertu intellectuelle au Prix Goncourt. Mais lorsqu’ils voient un film avec Albert Dupontel, ils se disent que finalement cela ne doit pas être si mauvais.


LFC : Comment s’est organisé votre travail avec Albert Dupontel ? PL : Cela a été un moment de lâcher prise. Quand vous confiez un travail comme cela à un artiste de la taille d’Albert Dupontel, vous n’allez pas lui apprendre à faire un scénario. Vous n’allez pas lui apprendre à faire un film. Ensemble, nous avons calé l’architecture du film. Nous avons beaucoup discuté. Il testait ses idées et moi je renvoyais les balles. Lui, c’est un type qui smashe tout le temps. Je me suis donc épuisé à force de lui renvoyer les balles. Il y a eu très très peu de désaccords. Nous nous téléphonions beaucoup pour qu’il me donne ses idées. Il y a seulement deux fois où je pensais que ses idées ne marcheraient pas. C’était plus qu’une collaboration, c’était un dialogue. C’est un travail immense qu’il a fait. Il a empoigné un livre de cinq cents pages, qu’il a réduit en un film de deux heures. Il a dû jouer alors qu’il ne le voulait pas. Il a été obligé de le faire, car l’acteur qui devait le faire a renoncé trop tard pour pouvoir le remplacer. Il devait alterner les scènes en déguisement puis aller se faufiler derrière la caméra. Il a fait cela pendant des semaines et des semaines. Il y avait parfois plus de cent cinquante figurants. Bref, Albert Dupontel est un immense travailleur. C’est un type d’une puissance de travail phénoménale. J’adorais le voir travailler. C’est une leçon de rigueur et d’inventivité. Tout se passe également à chaque fois comme il l’a prévu. LFC : Nous avons trouvé l’esthétique du film magnifique, l’affiche du film également. PL : Tout est réussi. C’est magnifiquement éclairé et cadré. Je risquais de porter la poisse. Car dès que j’avais vu les costumes, j’avais dit à 

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Albert que le problème avec les films en costumes, je n’y croyais pas. Et il m’a dit : non tu verras ce n’est pas comme cela. Quand j’ai vu le film, je me suis dit : mais quel boulot ! Tout cela semble tellement naturel. À aucun moment, vous n’avez l’impression que c’est du carton-pâte. LFC : Et c’est la même chose pour les émotions, on retrouve parfaitement l’émotion de votre livre. PL : Alors ce ne sont pas les mêmes, car Albert a décidé de changer un point de vue important. Le livre est vu du côté d’Albert Maillard et le film du côté d’Édouard Pericourt. C’est un changement important. Ce que je trouve le plus remarquable c’est que les émotions que j’avais essayé d’exposer dans le livre, on les ressent dans le film. Elles sont même parfois un peu mieux. D’ailleurs, il y a des choses que l’on tolère dans un livre et pas dans un film. Vous en avez l’exemple avec la dernière scène du film. Cette dernière scène, bien qu’elle soit différente du livre, m’a profondément ému. Albert avait parfaitement ajusté le curseur. LFC : Parlons de Couleur de l’incendie actuellement en librairie. C’est le deuxième volet de la trilogie. Lorsque vous avez commencé le projet avec Au revoir là-haut, saviez-vous que cela allait être une trilogie ? PL : Non pas du tout. Cela s’est décidé à partir de l’épilogue de Au revoir là-haut. J’avais pris tellement de plaisir, de jubilation à écrire ce livre. Je crois que cela fait partie du succès du livre. Les gens ont jubilé de jubiler. À la fin, j’étais tellement heureux du travail, que je me suis dit que je n’avais pas envie que cette aventure s’arrête. Il serait prétentieux de dire que j’avais cette idée depuis le début, mais je savais que quelque chose était possible.

Albert Dupontel est un immense travailleur. C’est un type d’une puissance de travail phénoménale. J’adorais le voir travailler. C’est une leçon de rigueur et d’inventivité. Tout se passe également à chaque fois comme il l’a prévu.  


LFC : Que pouvez-vous nous dire sur ce livre sans trop en dévoiler ? PL : Ce qui va arriver, métaphoriquement c’est ce qui est arrivé à la fin de Au revoir là-haut. C’est une espèce de tragédie qui est marquée par la répétition. J’ai trouvé que c’était assez juste, assez joli esthétiquement, assez fort. Au revoir là-haut est un roman d’homme. Et dans ce nouveau livre, nous sommes dans un triangle de femmes. Il s’est trouvé que quand j’ai eu envie d’écrire ce deuxième volet, qui se situe dans la décennie qui a suivi, j’ai regardé ce qui s’était passé. Une des choses qui m’a le plus frappé, c’est la situation des femmes dans les années trente. Aujourd’hui, on ne retient de cette période que des femmes militantes. En 1914, ce sont les femmes qui tiennent les usines, les fermes, car les hommes ne sont pas là. C’était donc logique qu’à la fin de la Première Guerre mondiale, elle touche le dividende de ce qu’elles avaient fait ainsi qu’une reconnaissance, une égalité. Si le pays était encore debout, c’était grâce aux femmes. Et en 1918, on leur a dit qu’elles devaient retourner à la cuisine. De plus, elles n’avaient pas le droit de vote et pas le droit de signer un chèque. C’est devenu un livre de femmes, non parce que je voulais prendre le contrepoids de Au revoir làhaut. Mais parce que d’un seul coup, cela m’a semblé être quelque chose d’intéressant à creuser. Je me suis intéressé à la question du déclassement. LFC : Avez-vous déjà écrit le troisième tome ? PL : Je suis en train de travailler sur le scénario, l’intrigue. Le personnage principal sera la petite fille dans Au revoir là-haut, qui s’appelle Louise et qui avait dix ans en 1920. Elle a donc trente ans en 1940 et sa destinée 

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personnelle va l’emmener dans une grande aventure pendant la Grande Guerre. Là encore, je m’amuse à prendre un personnage secondaire dans mes livres précédents comme personnage principal. Je prends tellement de plaisir à articuler toutes ces choses que je me dis pourquoi ne pas continuer les années cinquante ou soixante. LFC : Pouvez-vous également nous parler des livres qu’il y a eu avant cette trilogie ? Nous pensons notamment à Trois jours et une vie ou encore Cadres noirs. PL : Trois jours et une vie est un roman noir qui raconte l’histoire d’un petit garçon de douze ans qui tue un de ses camarades de jeux. Je me suis intéressé à la question de l’enfant meurtrier. J’ai fait ce roman après le Goncourt car finalement le prix à créer un espèce d’effet de distorsion, je ne voyais plus la réalité de la même manière. J’avais prévu de faire un roman noir et c’est exactement ce que j’ai fait. Par bonheur, il a été très bien reçu. Nous allons en faire un film. J’étais hier chez Arte qui va donner également le feu vert pour la série adapté de Cadres noirs. C’est une aventure extravagante. Au revoir là-haut est le point de démarrage d’une suite d’événements tous plus heureux les uns que les autres. J’en ai la conviction et la lucidité.  LFC : Il y a l’aventure avec la trilogie de Au revoir làhaut, il y a les thrillers... Où trouvez-vous le plus de plaisir ? PL : Le roman policier est un genre où il y a de très fortes contraintes. Vous êtes obligé de respecter les règles du genre. Si il n’y a pas de suspense, pas de fausses pistes, pas de  gros bondissements, votre bouquin ne fonctionne pas. Il faut les respecter. Même si vous les transgressez, vous respectez les codes. C’est un peu comme un slalom. Avec Au revoir là-haut, je rentrais dans une cour où les contraintes 

"Au revoir là-haut" est le point de démarrage d’une suite d’événements tous plus heureux les uns que les autres. J’en ai la conviction et la lucidité.


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Tous les matins, je suis en train de me dire que je suis privilégié, que l’on n'est pas nombreux à avoir cette chance. Cela donne des obligations sociales, politiques et surtout de rester le même. étaient très peu nombreuses, la liberté quasiment totale. Donc quand vous avez goûté à cela, mettre des rebondissements quand vous le souhaitez, du suspens quand vous le souhaitez, il est très dur de retourner au polar. J’y vais uniquement si j’ai une bonne histoire. J’ai une idée d’histoire en ce moment. Cependant je dois prendre mon élan car une fois que vous rentrez dedans, il faut vous habituer à vivre avec des contraintes fortes. LFC : Vous sentez-vous privilégiés ? PL : L’extravagant est à plusieurs niveaux. Il y avait quelque chose d’extravagant à obtenir le Goncourt alors que je venais du roman policier, ce n’était pas les itinéraires naturels. Mais une fois que vous avez le label Goncourt, faire un film populaire ou faire un livre populaire, c’est encore extravagant. J’ai la chance que les lecteurs soient fidèles, que les gens aillent voir les films. Tous les matins, je suis en train de me dire que je suis privilégié, que l’on n'est pas nombreux à avoir cette chance. Cela donne des obligations sociales, politiques et surtout de rester le même. Je n’avance pas masqué. Je donne beaucoup de réponses dans mes livres.


L'ENTRETIEN DE LA COVER

JANVIER FÉVRIER 2018

PREMIER ROMAN INTERVIEW par Christophe Mangelle et Quentin Haessig

PHOTOS EXCLUSIVES pour LFC Magazine avec notre partenaire l'agence LEEXTRA, photographies de Céline Nieszawer

CALI


Cali chanteur, Cali comédien au théâtre, Cali acteur au cinéma... Nous sommes très heureux de rencontrer Cali l'écrivain pour la toute première fois pour son premier roman Seuls les enfants savent aimer chez le Cherche Midi Éditeur. Rencontre et photos "maison" pour vous chers lecteurs.

LFC : Bonjour Cali, un grand merci d’avoir accepté l’invitation de LFC Magazine. On vous connaît en tant que chanteur avec sept albums à votre actif. Aujourd’hui, on se rencontre pour votre premier roman (Cherche Midi Éditeur). Comment est née l’idée de passer de la chanson à l’écriture d’un livre ? Un processus plus long et plus compliqué... C : Je suis beaucoup sur les routes depuis toutes ces années. Mes chansons sont très autobiographiques et j’ai besoin de raconter tout cela. Je n’ai pas de psychiatre ou autre. J’ai besoin de raconter les choses qui me font du bien. Pour vivre, tout simplement. Pour être aimé. J’ai croisé quelqu’un du Cherche Midi. Il m’a dit que ce serait bien que j’écrive quelque chose de plus long sur moi. Je ne pensais pas en être capable. Une chanson, c’est vraiment partir à la nage, faire quelques brasses et revenir sur le rivage. Un roman, LFC MAGAZINE #6 | 76


c'est aller jusqu'à Manhattan à la nage. C'est tout autre chose. Cette idée me trottait dans la tête. Des souvenirs sont venus au fond de moi. Et j'avais besoin de les écrire. Ce qui est assez troublant pour moi, c’est que je ne savais pas du tout si j’étais capable de faire cela. Ce n’est pas mon métier. Ce n’est pas dans mes habitudes de penser à tout cela. J’ai démarré avec un souvenir précis, l’enterrement de ma maman, et j’ai su quand je devais mettre le point final de ce livre. Je savais que ce devait être la fin. Cette aventure m’a fait un bien fou.

Une chanson, c’est vraiment partir à la nage, faire quelques brasses et revenir sur le rivage. Un roman, c'est aller jusqu'à Manhattan à la nage. C'est tout autre chose. 

LFC : Effectivement, l’enterrement de votre maman, c’est le point de départ du roman. Le lecteur est en immersion sur votre épaule, mais votre épaule de petit garçon.

vérité. J’ai voulu rester là-dessus. J’étais assez troublé car lorsque j’ai relu ce livre, j’entendais ma voix de petit garçon que j’étais à six ans.

C : Très tôt, j’ai eu besoin de l’adresser à ma mère. Je me suis rendu compte que le fil rouge la barque qui me tenait en équilibre - c’était cette conversation avec ma maman qui n’existait plus. Durant tout le livre, je lui raconte les jours qu’elle n’a pas vécu. Je n’acceptais pas sa mort. Je ne comprenais pas. Ni le mensonge, ni la trahison. C’est ce qui caractérise la pureté d’un môme de six ans. Dans l’écriture, je voulais rester sur cette simplicité. Un petit garçon ne va pas chercher ailleurs. Il a besoin de dire des mots précis avec toute sa

C : Vous avez raison. Ce qui est assez troublant, c’est qu'on s’accroche à ce souvenir. Il y a des gens précis dans ce livre avec de vrais noms et prénoms. Quelle est la part de réel ? Je pense que ce n’est pas important. Il y a une actrice principale dans ce livre qui s’appelle Carole, c’est notre petite amoureuse. Le môme de six ans a besoin d’amour et toutes les rencontres qu’il va faire vont être une explosion d’amour fou. Il a besoin de retrouver sa maman, d’être aimé de nouveau. Carole est décédée le jour où j’ai envoyé le texte à mon éditeur.

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LFC : Ce livre est un roman et non un récit. Ce n’est pas la voix de l’adulte que le lecteur entend, mais bien celle de l’enfant.

LFC : C’est très beau et très triste ce que vous nous confiez. Dans le roman, Carole est votre motivation lorsque que vous n’êtes qu’un enfant de six ans. Elle vous permet de continuer à aimer, à vivre des trucs fous. C : Oui et également Alec, qui est un ami. Au début, je ne sais pas d’où il sort, mais je sais très tôt que j’aurais besoin


de lui toute ma vie et il sait qu’il aura besoin de moi toute sa vie. On le sait dès le départ. Aujourd’hui, même avec l’âge, nous sommes toujours très proche. C’était très troublant d’ailleurs de lui offrir le livre. Il m’a dit par la suite que le livre était très beau. Il a été bouleversé et m’a dit qu’il m’aimait encore plus fort. LFC : Vous passez de la chanson au roman. On imagine que votre formation de chanteur a été une bonne chose puisque votre texte est très bref, il va droit au but. Vous nous touchez en plein cœur. Vous allez à l’essentiel, ce n’est pas bavard. Qu'en pensez-vous ? C : Ce qui est merveilleux dans l’exercice de l’écriture d’une chanson, c’est qu’il faut éviter tous les bla-bla, les silences sont très importants. Dans une chanson, lorsqu’il faut changer un mot quand ça ne va pas, c’est comme si vous vous arrachiez un bras. Je crois que pour le livre, c’est un peu la même chose, il y a une musique tout le long que vous entendez comme si c’était une longue chanson quelque part. LFC : Vous parlez de la mort de votre maman, du deuil, de la mort en général, mais vous parlez également de la vie, de lumière, d’optimisme. Après avoir lu ce livre, on se dit qu’il faut vivre à fond. C : Merci, cela me touche beaucoup. Je pense qu’il y a une phrase importante dans le livre où je dis ; on ne va pas mourir. Je m’en persuade avec mon meilleur ami. Il y a une sorte de résilience. C’est comme si ma maman m’avait donné les clefs du soleil qui se trouvait devant moi. C’est compliqué, car on a des petits chagrins qui peuvent devenir énormes. Mais justement ma maman m’a également donné les bagages pour être certain que la vie soit extraordinaire. LFC : Vous êtes un artiste. Vous créez. Nous avons pu vous voir sur scène. Vous dégagez énormément d’énergie. Pensez-vous qu’elle vous accompagne partout ? C : Au moment où l’on saute le pas, on n’a pas fait l’amour, on a seize ans et on ne sait pas ce qu’il y a juste après. On a des béquilles merveilleuses qui sont les parents. Un entourage qui vous guide. Moi, j’étais un peu

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seul à cette période. C’est mon cœur qui m’a guidé. J’ai appris à jouer du piano, à chanter sur les routes. Si maman avait été là. Peut-être qu’elle m’aurait guidé ailleurs, sûrement pour me protéger. Si aujourd'hui je fais ce métier de troubadour, c’est pour justement prendre ses mots d’amour que je reçois du public. C’est sûrement grâce à cela que j’en suis là aujourd’hui. LFC : Le livre vous appartient jusqu’à maintenant. Et puis demain, il vous échappe. Il va être à tout le monde. C : Rien que d’entendre cette phrase, c’est déjà très étonnant. Pour une chanson c’est différent car vous mettez la chanson sur internet ou à la radio et des milliers de personnes l’écoutent. Pour le livre c’est différent. Lorsque j’ai reçu ce livre, celui que vous tenez entre vos mains, j’ai

Dans le roman, il y a une sorte de résilience. C’est comme si ma maman m’avait donné les clefs du soleil qui se trouvait devant moi. C’est compliqué, car on a des petits chagrins qui peuvent devenir énormes. Mais justement ma maman m’a également donné les bagages pour être certain que la vie soit extraordinaire.


pleuré. J’étais le seul à le tenir entre mes doigts. Je l’ai offert à mon meilleur ami puis à ma sœur, qui l’ont lu. Je sais que mes amis du Cherche Midi ont beaucoup aimé le livre mais c’est encore autre chose que de le faire lire à vos proches. Ma grande sœur était totalement bouleversée. Puis nous avons eu les premiers retours des critiques, qui étaient bouleversants. J’aurais mal vécu de me faire démolir alors que je voulais simplement raconter mon histoire. LFC : Finalement, vous proposez ce livre avec beaucoup de sincérité et de manière très simple… C : Je crois que j’ai beaucoup menti dans ma vie. Et aujourd’hui, le fait d’aller en concert tous les soirs, je me sens obligé de dire la vérité. Et cela me fait un bien fou. Pendant une période de ma vie, j’ai voulu oublier tous les chagrins. Aujourd’hui, j’ai besoin de me rappeler ce que je voulais oublier. LFC : Dans ce livre, vous parlez de la mort. Est-ce quelque chose qui vous effraie ? C : J’ai une foi extrême. Je n’ai pas peur de mourir. J’ai juste envie que les choses soient dans l’ordre des choses. C’est terrible de perdre sa maman lorsqu'on a six ans, mais je crois que c’est encore plus dur de perdre un enfant. J’ai trois enfants aujourd’hui, et j’essaye de ne pas être angoissé. Je suis très protecteur. Lorsque mon téléphone sonne, je m’attends toujours à ce que ce soit une nouvelle exceptionnelle ou dramatique. Je trouve cela beau de savoir que l’on va mourir. Cela permet de vivre les choses à fond.

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LFC : Ce livre vous donne-t-il envie d’écrire de longues chansons ? C : J’ai un tel respect pour les écrivains. Ils m’ont aidé à vivre et ils continuent de le faire. Ce livre, je l’ai dégueulé. Et je crois que j’ai encore des choses à dégueuler. LFC : Pourquoi les lecteurs de LFC magazine qui connaissent vos chansons devraient-ils lire ce livre ? C : Il y a quelque chose qui m’a toujours touché lorsque les gens parlent de mes chansons. C’est qu’ils m’ont toujours dit d’accord. Ce sont vos histoires d’amour. D’accord. Ce sont vos ruptures. D’accord.C’est votre vie, mais finalement, c’est aussi un peu la nôtre. Ce livre raconte la vie d’un enfant qui est comme tout le monde. Je suis allé caresser les chagrins et je crois que nous sommes tous pareils. C’est le livre de chacun. LFC : C’est peut-être très masculin, mais nous avons remarqué dans votre écriture la présence des non-dits. Vous apprenez que votre maman est décédée, mais on ne vous l’explique pas. Tout à l’heure, vous avez dit qu’être sur scène vous fait du bien. Voulez-vous nous alerter sur le non-dit qui est un joli poison ? Merci. J’adore cette phrase. Je repense à la phrase que mon tonton dit à ma tante derrière cette vitre. Il lui dit que Mireille est décédée. Je sais qui est Mireille, mais je ne sais pas ce que veut dire le mot « décédé ». Quand mon frère arrive et qu’il est en pleurs, je pleure comme lui, mais je ne sais toujours pas ce qui se passe. Ce que je voudrais rajouter c’est que lorsque l’on me pose la question de la part de vérité dans ce livre, je crois que je m’en fiche, car c’est un roman. Peut-être que je le sais. Mais, je n’en suis même pas sûr…

Ce livre raconte la vie d’un enfant qui est comme tout le monde. Je suis allé caresser les chagrins et je crois que nous sommes tous pareils. C’est le livre de chacun.


LFC MAGAZINE

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Arnaud Le Guilcher SOUS L'INFLUENCE DE VIAN. ET VLAN ! ENTRETIEN EXCLUSIF


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INTERVIEW

ARNAUD LE GUILCHER PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTO : ASTRID DI CROLLALANZA

Arnaud le Guilcher, on adore ! Ces romans sont des pépites d'humour, de dérision, d'esprit sur des thèmes profonds, traités avec pertinence. Aujourd'hui, la rédaction vous offre une conversation conviviale avec l'auteur à propos de son dernier né : Du tout au tout (Robert Laffont).

tant qu’auteur. C’est ce que font la plupart des auteurs que j’aime. Ils se créent des sortes de gimmicks au fur et à mesure de leurs œuvres et c'est à cela que l’on arrive à les identifier. LFC : Il y a une phrase derrière le livre où vous dites que c’est la fin du monde des sensibles. C’est donc la fin de votre monde ?

LFC : Finalement, on construit une œuvre de livre en livre. Qu’en pensez-vous ?

ALG : C’est la fin d’un certain monde. C’est vrai que je suis quelqu’un de sensible. Mon histoire, c’est un peu de la science-fiction. Je m’étais toujours promis de ne pas m’inspirer d’un certain auteur pour ne pas faire du pompage. Et puis, j’ai visité son appartement, j’ai lu quelques-uns de ses livres comme L’écume des jours et J’irai cracher sur vos tombes. Et j’ai beaucoup accroché. Cet auteur, vous l’avez compris, c’est Boris Vian. Sans m’en rendre compte, ces deux œuvres ont beaucoup influencé l’écriture de ce livre. Ensuite je me suis inspiré d’un univers que je connais bien, celui de la culture. Aujourd'hui, je crois qu’il est moins évident de prendre du plaisir à travailler dans la culture que cela ne l’était par le passé. Le monde dans lequel on vit a beaucoup évolué.

ALG : J’essaye de me construire une identité en

LFC : En effet, c’est l’argent, la rentabilité…

LFC : Bonjour Arnaud Le Guilcher, merci d’avoir accepté l’invitation de LFC Magazine pour la troisième fois après Ric-rac en 2015, Capitaine Frites en 2016 et aujourd’hui Du tout au tout. Tous vos titres ont une sonorité vraiment intéressante. ALG : Oui c’est vrai, j’adore cela. Dans ma bibliothèque, ils sont alignés comme des petits talismans égocentriques. Ce sont surtout les sonorités qui me plaisent beaucoup.


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LFC MAGAZINE #6

INTERVIEW

Aujourd'hui, je crois qu’il est moins évident de prendre du plaisir à travailler dans la culture que cela ne l’était par le passé. Le monde dans lequel on vit a beaucoup évolué. ALG : Oui, exactement, et j’ai le sentiment que pendant très longtemps les gens qui voulaient garder un pied dans l’adolescence voulaient travailler dans le secteur culturel. Mais avec l’arrivée du numérique, j’ai l’impression qu’il y a une manière un peu scientifique qui s’est incorporée dans le sensible. C’est un cocktail que je ne trouve pas terrible.

personnes qui veulent travailler pour l’art. Aussi bien des peintres, que des sculpteurs ou des vidéastes. Tout se passe pour le mieux dans une osmose assez cool jusqu’au jour où la boîte s’effondre et qu’elle est rachetée par un type qui est beaucoup moins sujet à cette sensibilité. Ce changement fait basculer l’ancien monde vers un nouveau monde.

LFC : Votre personnage principal travaille dans le milieu de la musique et tout se passe pour le mieux. Mais…

ALG : Lorsque l’on écrit un roman et qu’il y a de grosses conneries dedans, il y a toujours des vérités. Je ne parle pas seulement de ma petite expérience, mais j’ai beaucoup de copains qui vivent très douloureusement leurs expériences professionnelles, que ce soit dans la culture ou même dans les médias. Certains n’arrivent plus à décrocher de leur travail à cause de leurs mails par exemple. Et bien sûr, il y a ce phénomène de burnout qui revient à la une de beaucoup de magazines.

ALG : Il travaille dans le milieu de la musique et plus globalement dans le milieu de la culture. Il fait partie d’une espèce d’Arche de Noé où se réfugient de nombreuses

LFC : Votre roman grossit les traits, et étrangement, cela fait écho à ce que l’on pourrait vivre si nous ne changeons pas…

J’ai le sentiment que pendant très longtemps les gens qui voulaient garder un pied dans l’adolescence voulaient travailler dans le secteur culturel. Mais avec l’arrivée du numérique, j’ai l’impression qu’il y a une manière un peu scientifique qui s’est incorporée dans le sensible. C’est un cocktail que je ne trouve pas terrible.


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J’aime trouver des métaphores, des aphorismes. J’aime beaucoup jouer avec les contraires, mettre du joyeux dans le morbide. LFC : Du fond, une certaine honnêteté, le lecteur a toujours l’impression que c’est facile lorsque l’on vous lit. Vous avez toujours des blagues à tire-larigot. ALG : Et pourtant, que c’est dur ! J’invite les gens à me contredire, mais je crois ne jamais avoir fait deux fois la même blague. C’est comme un jeu intellectuel pour moi. J’aime trouver des métaphores, des aphorismes. J’aime beaucoup jouer avec les contraires, mettre du joyeux dans le morbide. LFC : Votre roman a aussi une part sombre. ALG : La raison pour laquelle le livre est sombre, c’est que cela correspondait à une période de ma vie qui l’était aussi. J’étais

LFC MAGAZINE #6

INTERVIEW

arrivé à la fin d’une histoire avec mon métier précédent. J’ai changé de travail après vingt ans passés dans une entreprise. J’ai écrit ce livre pendant cette transition. Peut-être que j’avais besoin de changer d’air. Quand on évolue dans un milieu, les problématiques de ce milieu vous affectent. En ce moment, il y a des papiers très intéressants qui paraissent sur des attachés de presse qui travaille dix-neuf heures par jour sur des Festivals, certes avec un verre de champagne à la main, mais ce n’est pas quelque chose qui fait rêver. Le cadre est sympathique, mais la finalité de la douleur est la même. LFC : Dans votre roman, les chiffres prennent le pouvoir… ALG : Oui, les chiffres ont quelque chose de rassurant. On peut en faire ce que l’on veut. On peut les analyser, on peut les décortiquer. Il faut reconnaître à cette capacité de tout étudier une forme de talent. Par exemple, lorsque je travaille, je suis sur une plateforme de streaming musical : Spotify. J’y passe des heures et des heures, car je travaille en écoutant de la musique. Le site me propose des playlists d’artistes que je ne connais pas et qui tombent pile-poil dans ce que j’aime. Cette plateforme se plante assez peu et c’est flippant. C’est une forme d’ultra spécialisation. LFC : Et c’est la même chose pour Netflix… ALG : Oui, tout à fait. Netflix vous dit que vous allez aimer ce film à soixante-quatre pour cent. Donc vous allez regarder les films que vous allez aimer à quatre-vingt-quatorze pour cent. Ils vous incitent à regarder tout le temps le même genre de choses. C’est assez déconcertant. LFC : Vous êtes amusant, car dans votre bouquin, vous dîtes que l’on ne publie plus de littérature, mais malgré tout, vous en faîtes. ALG : Oui, c’est une littérature de genre. C’est plutôt du divertissement. LFC : À qui adressez-vous ce livre ? ALG : J’aimerais être lu par les sensibles. Les gens qui arrivent à s’émouvoir de la beauté d’un tableau, qui pleurent en lisant un livre, qui ont des frissons en regardant un film. Mes livres sont souvent en rapport avec ma vie personnelle. Je suis très interpellé par la fin des choses, par la fin des cycles. En les ridiculisant, cela m’apaise.


LFC MAGAZINE

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#6

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JANVIER FÉVRIER 2018

VALÉRIE TONG CUONG PHOTOS EXCLUSIVES ET INTERVIEW

PAR CHRISTOPHE MANGELLE ET QUENTIN HAESSIG PHOTOGRAPHIES : PATRICE NORMAND LEEXTRA

LE ROMAN CHORAL, L'ÉMOTION POUR TOUS


Un matin frais de janvier 2018, Valérie Tong Cuong nous rejoint leH Amarais pour une séance S E L I Ndans A RIC RDS d'interview-photos pour le lancement de son dernier roman en date "Par amour", disponible aujourd'hui en version poche (Le livre de poche). Retrouvailles dans la bonne humeur. Entretien.

LFC : Bonjour Valérie Tong Cuong, merci

vous ne saviez pas encore que tout cela

d’avoir accepté l’invitation de LFC

allait arriver.

Magazine. Nous nous étions rencontrés pour la sortie de votre roman L’atelier des miracles qui a fait un joli chemin.

VTC : Je me souviens très bien que vous

Pouvez-vous nous parler de cette belle

complètement dans l’expectative. J’ignorais

aventure ?

tout à fait le succès que le roman aurait

étiez ma première interview. J’étais

ensuite. Nous étions juste avant quelque VTC : C’est vrai que c’est un chemin assez

chose qui allait être très important dans ma

miraculeux. Je ne m’attendais pas à avoir

carrière.

un tel succès. Je crois qu’il a dû toucher les lecteurs sur un point très sensible. C’est

LFC : Depuis, vous avez écrit plusieurs

un roman qui racontait que l’on peut tous

livres, mais aujourd’hui, nous allons

être l’artisan de son propre miracle et que

évoquer votre roman Par amour. Nous

l’on a tous besoin les uns des autres.

nous rencontrons au moment de la

Certains des personnages pouvaient être

deuxième vie de ce livre : sa sortie en

nos voisins de la vie courante. C’était une

format poche. Est-ce une étape

belle aventure. Ceci dit, on ne sait jamais

importante pour vous ?

pourquoi tel ou tel livre fonctionne. VTC : C’est une étape majeure. Le livre va

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LFC : De plus, nous nous étions vus

toucher un public beaucoup plus large.

quelques jours après la sortie du livre,

Beaucoup de lecteurs n’achètent que des


livres de poche pour des raisons économiques le plus souvent. Pour les auteurs, c’est vraiment une opportunité extraordinaire. Cela prend tout son sens cette année. Lorsque mon livre est sorti en grand format, il a connu un joli succès, mais

SELINA il était sorti lors d’une année présidentielle. Il y avait beaucoup moins de soutien de la part des médias.

Le soutien du public et la maturité contribuent à diminuer la pression, c’est une certitude. Cependant, il y a toujours une appréhension, mais elle change de nature. R IDe C H Alivre R D S en livre, je n'ai plus la même peur. Les attentes sont plus calibrées.

LFC : Sur votre roman Par amour est inscrit Prix des lecteurs, Sélection 2018.

VTC : Le soutien du public et la maturité

Pouvez-vous nous expliquer ?

contribuent à diminuer la pression, c’est une certitude. Cependant, il y a toujours une

VTC : Il y a une vingtaine de romans qui ont

appréhension, mais elle change de nature.

été sélectionnés. Puis un jury composé de

De livre en livre, je n'ai plus la même peur.

cent cinquante lecteurs complètement

Les attentes sont plus calibrées.

indépendants qui ont reçu les livres et qui les ont lus. Ils ont sélectionné d’abord une

LFC : Nous allons parler de votre roman

partie des livres, puis celui qui sera

Par amour. C’est un roman choral, tout comme L’atelier des miracles. Vous utilisez

l’heureux lauréat. C'est mon cas.

souvent cette forme narrative. Pour LFC : Au fur et à mesure de vos livres,

quelles raisons ?

votre public est très fidèle. Quel est votre sentiment ?

VTC : C’est une forme narrative que j’affectionne particulièrement. Le roman

VTC : J’ai la chance d’avoir un public

choral permet d’aller d’un point de vue à

extrêmement fidèle. J’en suis très surprise

l’autre. Quand nous avons un peu

et toujours très heureuse à chaque sortie. Il

d’expérience dans la vie, nous savons bien

y a une attente, un soutien. À chaque fois, je

qu’il n’y a pas qu’une seule vérité, mais bien

remets mes tripes sur la table, à chaque

évidemment plusieurs. Ainsi, il y a différentes

fois, je relève un nouvel enjeu. Mon public

façons de les analyser. En cas de guerre,

est une force.

c’est décuplé. Une guerre n’est pas du tout vécue de la même façon lorsqu’on est un

89

LFC : Nous avons l’impression que de

enfant, un adulte, une femme, un homme…

livre en livre, vous avez justement plus de

Nous sommes tous uniques. Pour ce roman,

force, plus d’assurance.

c’était une forme narrative indispensable.


V A L É R I E

T O N G

C U O N G

PAR AMOUR POUR SES LECTEURS

Ce sujet est venu à moi car ma famille maternelle est havraise. Depuis que je suis toute petite, j’entends, je ressens que quelque chose s’est passé au Havre, quelque chose qui dépasse l’entendement. Seulement personne n’en parlait. Plus j’ai commencé à grandir, plus j’ai commencé à poser des questions. Il m’a fallu un certain temps et ce n’est que récemment que je me suis dit que j’avais le droit de creuser un peu plus loin.


LFC : Vous parlez de deux familles Havraise emportées dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale en 1945. Vous nous proposez le regard de personnes différentes les unes des autres. Vous mélangez l'histoire de S Egens LINA ordinaires avec la grande Histoire.

Les enfants, nous avons l’habitude de les voir comme des êtres dépendants, des êtres faibles, fragiles. Mais dans cette histoire, le destin va les propulser une autre R I C H A R Ddans S dimension.

VTC : Oui, c’est exactement cela. On a

solutions pour survivre physiquement, mais

assez peu parlé de la guerre du point de

également moralement. Les enfants, nous

vue des êtres, des civils, des gens comme

avons l’habitude de les voir comme des

vous et moi. C’est cela qui m’intéressait.

êtres dépendants, des êtres faibles, fragiles.

Dans cette histoire, je parle du Havre, mais

Mais dans cette histoire, le destin va les

cela concerne bien entendu toutes nos

propulser dans une autre dimension.

familles. C’est l’histoire de chacun d’entre nous. Au Havre, la situation était

LFC : C’est un livre sur la force, sur la

particulièrement tendue. La ville a été prise

résilience, comment agir face à

d’assaut par les Allemands de manière très

l’adversité.

brutale. De plus, il y avait des bombardements de la part des Anglais, qui

VTC : J’observe surtout ces enfants et ces

eux voulaient reprendre la ville. Cela

adultes qui traversent une épreuve à travers

plongeait les gens dans une horreur

leur courage. L’énergie qu’ils vont trouver,

quotidienne. C’est une situation qui

ils vont la trouver dans l’amour. C’est la

correspond à celle que l’on voit

raison du titre. Même lorsqu’ils auront tout

aujourd’hui en Syrie ou en Irak.

perdu, ils vont tenir les uns et les autres pour quelqu’un d’autre. Soit pour protéger

LFC : Vous emportez les lecteurs dans

l’autre, soit pour ne pas décevoir. Pour lui

une aventure incroyable, sans oublier le

donner une raison de vivre.

regard des enfants sur la guerre. LFC : C’est là où votre roman est puissant. VTC : Les enfants vont évidemment grandir

Vous parvenez à nous persuader que c’est

de manière spectaculaire. La maturité

grâce à la puissance de leur amour que

s’accélère en temps de guerre. Ils ont des

ces personnages ordinaires survivent.

responsabilités écrasantes sur les épaules

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puisque très jeunes, ils vont devoir

VTC : Il y avait une forme de pari. Je voulais

protéger les autres comme le font les

montrer la puissance de ce sentiment, celui

adultes. Ils vont devoir inventer des

de l’amour, mais également celui de


Avec ce livre, j’essaye de redonner une compréhension organique de ce que l’on vit.

bouleversantes et déchirantes sur le plan humain. On ne pouvait pas en parler au sortir de la guerre car on découvrait l’étendue de Shoah. Devant une telle barbarie, comment voulez-vous parler de convois d’enfants qui partaient en

l’humanité. C’est ce que j’ai découvert

Algérie ? Cela ressemblait à un paradis. Nous

dans tous les témoignages sur lesquels je

avons été pris entre la question liée aux Anglais

me suis appuyée pour écrire ce livre.

et l’autre liée aux Allemands. Cela symbolise bien

Quand j’ai mesuré la puissance de ce

la position du Havre à ce moment-là. Cette guerre

sentiment est que j’ai remarqué que

a déconstruit puis reconstruit des gens.

c’était vraiment ce qui avait permis à ces gens de survivre, c’était évident pour moi

LFC : Aujourd'hui, en 2018, cela a du sens de

que ce devait être ce titre.

lire Par amour...

LFC : Comment ce sujet est-il venu à

J’ai été tellement frappée lors de l’écriture quand

vous ?

j’écoutais les informations. Le Havre a été détruit à quatre-vingt-cinq pour cent. Il a fallu construire

92

VTC : Ce sujet est venu à moi car ma

un hôpital souterrain. Il n’y avait plus rien du tout.

famille maternelle est havraise. Depuis

J’ai vu des photos qui étaient pires que celles

que je suis toute petite, j’entends, je

que l’on a montrées à Alep. Cela s’est passé chez

ressens que quelque chose s’est passé

nous, dans nos familles. J’ai même été en contact

au Havre, quelque chose qui dépasse

à un moment donné avec un professeur

l’entendement. Seulement personne n’en

d’université de Mossoul qui vivait exactement la

parlait. Plus j’ai commencé à grandir, plus

même situation. Il était pris entre les différents

j’ai commencé à poser des questions. Il

protagonistes d’une guerre. Il y avait un écho

m’a fallu un certain temps et ce n’est que

extraordinairement émouvant entre ces deux

récemment que je me suis dit que j’avais

situations. Lorsque vous lisez les témoignages et

le droit de creuser un peu plus loin. J’ai

que vous commencez à voir des noms, des

donc découvert l’histoire de dizaines de

adresses, vous vous rendez compte que vous

milliers de gens dont l’histoire a été

existez. Habituellement, on nous parle des

oubliée. On ne pouvait pas désigner du

victimes, des chiffres, des événements… C’est

doigt les Anglais, qui nous ont sauvés,

pour cela d’ailleurs que la photo du petit garçon

mais qui avaient fait énormément de

sur la plage avait tellement émue, car ce petit

victimes civiles. Il y avait aussi le sujet

avait une identité. Avec ce livre, j’essaye de

des enfants, qui sont nombreux à avoir

redonner une compréhension organique de ce

été évacués. Ce sont des histoires

que l’on vit.


VIOLAINE GEORGIADIS PRÉSENTE LES ÉDITIONS ALTER REAL

ENTRETIEN EXCLUSIF DE

LA FONDATRICE-ÉDITRICE LFC MAGAZINE

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JANVIER FÉVRIER 2018


VIOLAINE GEORGIADIS PAR LAURENT BETTONI PHOTOS : DR

En ce mois de janvier-février 2018, comme en chaque début de nouvelle année, l’heure des bonnes résolutions a sonné. La meilleure d’entre elles, pour Violaine Georgiadis, consiste à lancer sa maison d’édition. Rien que ça ! Et une maison d’édition qui mise essentiellement sur des auteurs français et francophones. Rien que ça ! Avec une approche entièrement numérique de la chose, y compris pour les livres papier. Rien que ça !

L'INTERVIEW

LFC : Violaine Georgiadis, vous avez un cursus littéraire – hypokhâgne, khâgne – mais vous n’aviez encore jamais travaillé dans l’univers du livre. Qu’est-ce qui vous a motivée à créer une maison d’édition et que signifie son nom, Alter Real ? VG : Les livres et la littérature sont mes premières amours, vous savez, celles qu’on n’oublie jamais et qui vous accompagnent au quotidien, quels que soient vos choix de vie. Ce n’est pas pour rien que, pendant mes études en école de commerce, j’ai fait un stage chez Gallimard. Mes expériences passées me servent tous les jours, mais j’ai toujours été appelée par les lettres. Alors, quand l’opportunité s’est présentée, je n’ai pas hésité longtemps, monter une maison d’édition m’a semblé une évidence. Je n’ai d’ailleurs pas du tout l’impression d’être en terra incognita. D’abord, parce que je suis une lectrice assidue (de livres en tous genres et de blogs littéraires), ensuite parce qu’une maison d’édition reste une entreprise comme une autre, avec ses rouages économiques et stratégiques. Or la gestion et l’organisation sont mes cœurs de métier. Choisir le nom de la maison d’édition a été plus compliqué. Je voulais un nom à double sens, qui soit esthétique, et qui évoque à la fois le monde littéraire et le monde animal. Une amie bien avisée m’a suggéré Alter Real, et l’idée m’a séduite. Je suis l’heureuse propriétaire d’une jument lusitanienne Alter Real, une lignée prestigieuse de chevaux portugais, mais aussi parce que l’expression Alter Real a plusieurs significations et que c’est un terme cosmopolite. L’adjectif « real » signifie « royal » ou « réel » en espagnol. En anglais, il veut aussi dire « réel ». Alter Real, c’est une « autre réalité ». Y a-t-il une meilleure définition de la fiction ? 

LFC MAGAZINE

UNE MAISON AUX ALLURES D'ARCHE DE NOÉ

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LA CRÉATION D'UNE MAISON D'ÉDITION EST TOUJOURS EXCELLENTE NOUVELLE QUE NOUS AIMONS PARTAGER


ALTER REAL, LA NOUVELLE MAISON D'ÉDITION L'INTERVIEW VIOLAINE GEORGIADIS LFC : Quelle est votre ligne éditoriale ? Quel(s) objectif(s) vous fixez-vous ?

VG : Lorsque j’ai choisi la ligne éditoriale, je cherchais un fil

conducteur qui permette à la maison d’édition de se distinguer, sans être trop restrictive. Originale, sans être marginale. Très vite, l’idée d’éditer des livres dans lesquels figure un animal s’est imposée. Je considère que les animaux font partie intégrante de notre vie d’humain ; on partage la même planète, et notre survie dépend de la leur. Si on y réfléchit bien, les animaux, réels ou imaginaires, sont présents dans tous les genres littéraires, des créatures imaginaires aux animaux de compagnie, en passant par les

NOUS SOMMES EN CONSTANTE ÉBULLITION POUR ASSURER LA QUALITÉ DES OUVRAGES ÉDITÉS ET POUR TENIR LE PLANNING ÉDITORIAL.

oiseaux, les insectes, les animaux sauvages, etc. Les possibilités sont infinies.

Le comité de lecture, constitué de lectrices éclectiques et réactives, nous apporte un

Ces animaux peuvent être acteurs principaux ou acteurs secondaires du récit. Dans certains cas, et afin de ne se fermer à aucun manuscrit, une simple apparition suffit. Cette ligne

éclairage essentiel sur les manuscrits et nous fait ainsi gagner un temps précieux. Nous sommes entourées d’une solide

éditoriale nous permet de développer trois collections : la

équipe de blogueurs-conseils, qui lisent

littérature générale, la romance et les mondes de l’imaginaire.

dans plusieurs langues, chroniquent des livres et nous proposent aussi des

LFC : Pouvez-vous nous présenter votre équipe ?

manuscrits en langue étrangère. Le rachat de droits étrangers est une activité que

VG : J’ai la chance d’être épaulée dans cette aventure par une

nous souhaitons développer, dans les

personne formidable, Meg, qui travaille avec moi sur les

années à venir. Nous commençons

manuscrits présélectionnés par notre comité de lecture. Avec

doucement avec quelques titres anglais et

Meg, nous choisissons les manuscrits, nous les retravaillons et

espagnols, pour lesquels nous avons choisi

nous proposons à leurs auteurs des pistes d’amélioration. On

des traductrices.

lit, on relit, on commente, et on échange beaucoup. Nous sommes en constante ébullition pour assurer la qualité des

Enfin, la maison d’édition a noué des

ouvrages édités et pour tenir le planning éditorial.

partenariats avec des prestataires dont

LFC MAGAZINE

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JANVIER FÉVRIER 2018


LES PREMIERS AUTEURS PUBLIÉS DE GAUCHE À DROITE : MARINE GAUTIER, CASSANDRA BOUCLÉ, BLUE INDIGO ET EN BAS SHAM MAKDESSI 

LE GROS AVANTAGE DE L’IMPRESSION À LA DEMANDE, C’EST DE MAINTENIR LA DISPONIBILITÉ DE NOTRE CATALOGUE SANS FINANCER DE STOCK CONSÉQUENT, TOUT EN ASSURANT UNE DISPONIBILITÉ NATIONALE. l’expertise nous est indispensable : graphistes et illustrateurs (Roc Éditions, Cover My Ebook, David Kern, Monke Studio, etc.), agence de communication (IDBOOX), distributeurs/diffuseurs (eDantès, Immatériel, Hachette, Lightning Source). LFC : Vos livres existent en numérique et en papier, mais votre technologie mise sur le tout numérique, puisque vos livres papier sont imprimés à la demande. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste l’impression à la demande et pour quelle raison vous avez choisi ce modèle éditorial très différent du modèle traditionnel ? VG : L’impression traditionnelle entraîne un investissement important avant même que le livre ne soit disponible à la vente. Si les ventes ne sont pas suffisantes, on peut se retrouver avec autant d’invendus sur les bras. Le gros avantage de l’impression à la demande, c’est de maintenir la disponibilité de notre catalogue sans financer de stock conséquent, tout en assurant une disponibilité nationale. En effet, les lecteurs peuvent commander les livres aussi bien sur les plates-formes de vente en ligne comme Amazon que dans une librairie traditionnelle. Le coût d’impression à l’unité est certes un peu plus élevé pour la 

maison d’édition que pour une impression classique de plusieurs centaines de livres, mais l’absence d’investissement initial, les économies de frais de stockage et de pilon, ainsi que le fait d’éviter les ruptures de stocks, compensent largement cette différence. D’ailleurs, certaines grandes maisons d’édition ne s’y trompent pas, elles passent aussi par ce système pour plusieurs de leurs ouvrages.

ON CONSTATE QUE LE LIVRE NUMÉRIQUE EST EN HAUSSE CONSTANTE DEPUIS QUELQUES ANNÉES ET QUE CERTAINS GENRES LITTÉRAIRES SONT PARTICULIÈREMENT APPRÉCIÉS EN NUMÉRIQUE.


QUELS SONT LFC : Comment les lecteurs pourront-ils se procurer vos livres imprimés à la demande chez leur libraire de quartier ou dans des grandes chaînes de librairies ? Comment ce modèle économique est-il accueilli par les libraires ? VG : Les livres à la demande sont très facilement accessibles en librairie, puisqu’ils sont référencés sur Dilicom, la plus grande base de données littéraire nationale. De ce fait, les lecteurs peuvent passer commande, et avec le système de distribution de Hachette (notre partenaire), les livres leur seront livrés rapidement. Les libraires peuvent également commander les ouvrages de leur choix pour les mettre en rayon. D’où l’intérêt d’avoir une vraie stratégie de communication comme celle que nous avons mise en place.

LES SIX PREMIERS TITRES ?

LES CRINS DE L'ÂME

BLUE INDIGO ROMAN TOME 1 C’est l’histoire d’un homme qui a vécu un drame. Cet

En résumé, le processus pour les libraires

événement provoque un désir de guérison, d’abord

est très simple :

inconscient puis qui prend le chemin d’une quête

1) Un lecteur passe commande du livre

initiatique au milieu des chevaux, ici et ailleurs, dans la

dans une librairie.

steppe, au pays des chamans. C’est aussi une rencontre

2) Le libraire transmet la commande à

avec un cheval charismatique, étrange, magique, un

notre distributeur Hachette Livre.

passeur d’âme. Et c’est avant tout une histoire d’amitiés

3) Le livre est imprimé et expédié au

exceptionnelles, d’amour, de rencontres, de choc des

libraire, le tout en seulement un ou deux

cultures.

jours de plus que si le livre avait été en

UN JUSTE RETOUR DES CHOSES

stock.

SHAM MAKDESSI ROMAN

Ce système n’exclut pas la possibilité d’imprimer un stock pour certaines librairies partenaires (c’est le cas pour un de nos ouvrages), ou pour des événements type salons, séances de dédicaces, etc.

Le jour où son chat disparaît, la petite Alma en est LFC : Les chiffres indiquent que le livre

certaine, c’est Yves, son beau-père, qui s’est débarrassé

numérique ne rencontre pas beaucoup de

en secret de cet animal qu’il déteste. Mais comment

succès en France. Pour quelles raisons

une fillette d’à peine dix ans pourrait-elle lancer une

selon vous, et quelle est votre stratégie

telle accusation à un adulte ? Un juste retour des choses

pour inverser la tendance ?

raconte l’histoire de leur confrontation et celle, plus subtile, des valeurs qui les opposent, ou qui parfois les

VG : On peut faire dire beaucoup de choses

réunissent : le hasard, la justice, la cruauté et la mort.

aux chiffres, et il faut les étudier avec LFC MAGAZINE

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JANVIER FÉVRIER 2018


QUELS SONTLES SIX PREMIERS attention pour voir ce qu’ils signifient. Par

exemple, on constate que le livre numérique est en hausse constante depuis quelques années et que certains genres littéraires sont particulièrement appréciés en numérique

TITRES ? LE COLLECTIONNEUR

MARIE GAUTIER

(romance et univers fantastiques). Pour être

NOUVELLE

compétitifs sur ce marché, nous avons choisi d’avoir des prix accessibles et de présenter un catalogue varié, avec des ouvrages de

Le Collectionneur est une courte nouvelle sur le thème

qualité. Ce que nous permet justement notre

des neiges éternelles. L’auteur a voulu, en quelques

ligne éditoriale.

lignes, évoquer un sujet lourd, tout en saupoudrant le

DON DE SOI(E) MÉPRISE

tout d’un peu de magie et de poésie. Il nous invite à entrer dans le monde du magicien et à découvrir sa

DOMINIQUE THEURZ

collection de boules à neige hors du commun ainsi que le courage et la volonté de sa captive, Junéa. À noter que, dans le courant de l’année 2018, Alter Real publiera du même auteur le premier tome d’une trilogie, À l’ombre des pics célestes. Tout comme dans Le Collectionneur, Marine Gautier nous invitera à y

NOUVELLES

découvrir un monde imaginaire, au sein duquel courage

Nous, humains, n’avons pas le monopole de

et poésie feront bon ménage.

UN PAS DE TROP

l’espace Terre. Les récits de Dominique Theurz s’attachent à le rappeler. Par la même occasion, ils

MARIE TINET

soulignent, avec humour, quelques-uns de nos défauts et deux trois de nos bizarreries.

NOUVELLE

Dans Don de soi(e), une araignée rêve d’amour mais se voit obligée de gérer les comportements déstabilisateurs de l’entourage. Dans Méprise, tous

Un pas de trop est une nouvelle à la croisée du fantastique

les protagonistes vont souffrir de l’égoïsme de Jo.

et de l’anticipation. Le personnage principal vit depuis

Les deux textes font la part belle au quiproquo.

toujours dans une grotte et, bien que les Anciens le lui déconseillent, il n’a qu’une envie : découvrir le monde

BISCUITS POUR ANIMAUX

au-delà de la pierre qui le protège. Un oiseau hante ses

CASSANDRA BOUCLÉ

LIVRE DE RECETTES

rêves et semble l’inviter à sortir de sa tanière, à quitter les siens pour obtenir les réponses à ses questions. Chaque jour, il s’approche un peu plus de la sortie. Jusqu’au jour où il franchit le seuil de la grotte pour un aller peut-être sans retour.

Le livre Biscuits pour animaux est rempli de recettes bio à concocter pour son chien, son chat ou son rongeur. Cet ouvrage se veut simple et pratique, pour que les débutants en pâtisserie puissent mettre la main à la pâte. On y trouve un tableau (vérifié par un vétérinaire) nous indiquant les aliments à utiliser en fonction de notre animal. Car toute nourriture ne convient pas à tout animal. Cet ouvrage qui fourmille de conseils judicieux nous permet de bien cuisiner pour notre animal et de vivre avec lui un beau moment de complicité. LFC MAGAZINE

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LFC MAGAZINE #6 •  JANVIER FÉVRIER 2018

Musique NOS INVITÉS

Hoshi

Sol

L'étoile tombée du ciel

La musique pour fédérer !

page 36

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Hoshi, l'espoir de la chanson française 2018

Voix rauque, grain qu'on reconnaît à la première note, 20 ans, le plus bel âge, Hoshi nous reçoit dans les loges de sa toute première scène parisienne La Maroquinerie, lieu où elle termine de se faire coiffer et maquiller dans un esprit Manga. Conversation passionnante avec l'interprète de Ta marinière (+ de 450 000 vues sur Youtube), le diamant brut de la chanson française. Entretien. LFC MAGAZINE #6    100


INTERVIEW CHRISTOPHE MANGELLE QUENTIN HAESSIG

PHOTOS YANN ORHAN

J’écrivais mes chansons toute la semaine et je les testais dans la rue le mercredi et le samedi. C’était une très bonne école. LFC : Hoshi un grand merci d’avoir accepté

LFC : Vous vous produisiez dans la rue pour qu'on

notre invitation, c’est un grand plaisir de vous

vous remarque...

rencontrer. Vous avez vingt et un ans et vous avez une voix incroyable que l’on peut

H : Oui, c’était pour le plaisir. J’écrivais mes

reconnaitre très facilement lorsqu’on écoute

chansons toute la semaine et je les testais dans

un de vos titres. Pouvez-vous nous raconter

la rue le mercredi et le samedi. C’était une très

vos premiers pas dans la musique ?

bonne école.

H : Je crois que le point de départ de ma

LFC : Nous aimons vraiment vos chansons et

carrière a été la découverte d’un vinyle de

surtout le titre Comment je vais faire. Vous nous

Jacques Brel chez mes grands-parents.

proposez un univers très très sombre…

Ensuite, j’ai découvert la guitare grâce à ma grand-mère qui m’en avait offert une lorsque

H : C’est une chanson sur la peur de l’avenir, sur

j’étais jeune. Tout a commencé comme ça.

les doutes que j’avais lorsque j’étais adolescente.

J’ai joué mon premier concert à quatorze ans

J’avais ma guitare et je ne savais pas ce que cela

alors que je venais d’apprendre la guitare la

allait donner. Je raconte ma propre histoire. J’ai

veille.

voulu en faire une sorte d’hymne. Lorsque j’écris, ce n’est pas seulement pour moi.

LFC : Vous avez donc déjà sept ans de carrière. On peut vous entendre sur Deezer,

LFC : On parle de votre voix comme d’un diamant

c’est un sacré chemin que vous avez

brut. Nous sommes absolument d’accord ! Avez-

parcouru.

vous pris des cours de chant ?

H : Oui c’est vrai. J’ai fait de nombreux petits

H : Pas du tout à vrai dire. Je n’ai jamais chanté

concerts. J’ai même joué dans la rue. C’était

avant mes quatorze ans, ce n’était pas ma

une façon de tester mes chansons et d’aller

passion ni ma vocation. J’aimais la musique,

chercher le public. C’est un peu ce que vous

j’aimais écrire mais j’étais loin de vouloir en faire

devez faire lorsque vous jouez dans la rue.

mon métier. Puis je me suis dit que cela pouvait

Jusqu’au jour où j’ai eu la chance d’être

valoir le coup d’essayer.

repérée par un label. Ce qui m’a permis aujourd'hui de passer au niveau supérieur.

102    LFC MAGAZINE #6

LFC : Vous avez un look manga. Pourquoi ?


Mon album est prévu pour mars 2018 HOSHI H : C’est un personnage que j’ai créé au fur

H : C’est prévu pour mars, il est prêt. On

et à mesure. Au départ, j’avais un chapeau

fignole les derniers détails.

puis ensuite un bonnet et après, je me suis intéressée à la culture japonaise. D’où le

LFC : On se rencontre juste avant votre

chignon. Pour le reste, j’ai toujours aimé le

première vraie date de concert. Comment

look rock, streetwear que j’ai mélangé avec

vous sentez-vous ?

le kimono. H : J’ai trop hâte. Je me sens vraiment LFC : Êtes-vous fan de manga ?

bien sur scène. Je savoure chaque moment, comme cette interview par

H : J’ai découvert les mangas avec

exemple.

Pokémon lorsque j’étais petite. J’étais fan des mangas, des jeux vidéo, etc. J’espère

LFC : Même si ce n’est que le début de

faire un jour un clip d'animation, c’est

votre carrière, il y a tout un buzz qui s’est

quelque chose qui me plairait beaucoup.

fait autour de vous. Il y a quelque chose

Louane l’a fait, j’ai beaucoup aimé.

qui se passe. Vous êtes notamment passer dans l’émission de Laurent

LFC : Quand pourra-t-on écouter votre

Ruquier sur France 2. Comment

premier album ?

expliquez-vous cet intérêt ?


Plus récemment il y a Izïa Higelin avec qui j'adorerais faire un duo, tout comme Orelsan. Mon duo avec Gaëtan Roussel est fait et j'en suis très heureuse. C'est un très bon souvenir même si au début j'étais très impressionnée. H : C’est Laurent Ruquier lui-même qui a

Higelin avec qui j’adorerais faire un

contacté mon label. Ce ne sont que des

duo, tout comme Orelsan. Mon duo

surprises pour moi. Je ne comprends pas

avec Gaëtan Roussel est fait et j’en

ce qu’il se passe. Je suis passé d’une fille

suis très heureuse. C’est un très bon

qui écrivait ses chansons dans la rue et

souvenir même si au début j’étais

dans sa chambre à quelqu’un qui passe en

très impressionnée.

radio. Ce sont des rêves éveillés. LFC : On vous sent très heureuse de LFC : Pouvez-vous nous parler de votre

vivre ce rêve.

album ? H : Je suis en plein dedans et je ne H : Ce sera un album très authentique. Il y aura du noir, du blanc. C’est un mélange de couleurs. Ce sera joyeux et sombre. Il y a vraiment une lueur d’espoir dans cet album. Je voulais proposer un lien entre le sombre et la beauté de la vie. LFC : Quelles sont vos influences musicales ? H : C’est surtout Jacques Brel. J’aime également Patti Smith depuis que je suis toute petite. Plus récemment il y a Izïa

104     LFC MAGAZINE #6

le lâcherai pour rien au monde.


LFC MAGAZINE #6 •  JANVIER FÉVRIER 2018 INTERVIEW

Sol L'INTERVIEW


Sol, la musique pour fédérer !

Demi-finaliste de The Voice, Sol a fait du chemin depuis l'émission de TF1. Son premier single (printemps 2017) Mon frère est un succès. Aujourd'hui, étape 2 : la sortie du single Vers le Nord proposant un clip-vidéo dans lequel Sol est en quête d'ailleurs au cœur de sublimes paysages. Rencontre avec un artiste chaleureux lors d'une matinée très fraiche fin décembre. LFC MAGAZINE #6    106


INTERVIEW CHRISTOPHE MANGELLE QUENTIN HAESSIG

PHOTOS STEVE WELLS

Vers le Nord me tient vraiment à cœur. C’est un titre très équilibré, bien habillé, mature. Nous avons déjà d’excellents retours. J’y crois très fort. LFC : Bonjour Sol, un grand merci d’avoir

sorti sur le projet. Je ne l’ai pas trop réfléchi. Il

accepté notre invitation. Nous vous

est venu tout seul. Il parle de la fraternité, de

connaissons grâce à l’émission The Voice.

l’amour, du voyage.

Quel(s) souvenir(s) gardez-vous de cette aventure musicale ?

LFC : Vous dîtes avoir écrit ce morceau dans un train. Êtes-vous un nomade ou aimez-vous

S : J’en garde un souvenir très fort. C’était une

écrire vos morceaux dans des endroits où il y a

expérience de malade, et c’est vraiment le cas

de la vie ?

de le dire ! C’est une aventure intense qui s’est finie il y a deux ans. Je crois que je n’ai pas

S : J’aime travailler dans ces endroits, car je ne

encore fini de compiler dans ma tête tous les

connaîs personne. Je suis tranquille. Il y a

souvenirs que j’ai pu avoir dans cette

différentes énergies, de la vie, du bruit. À

émission.

contrario, je n’aime pas écrire dans des bibliothèques ou dans des endroits calmes. Je

LFC : Vous avez en plus franchi de

préfère m’isoler dans des endroits bruyants.

nombreuses étapes en étant demi-finaliste de l’émission.

LFC : Votre actualité est votre deuxième single, tout beau, tout neuf, Vers le Nord. Dites-nous en

S : Oui, effectivement. Cela m’a permis de

plus !

faire beaucoup de prestations, de faire entendre ma voix. C’était un excellent

S : Ce titre me tient vraiment à cœur. C’est un

apprentissage du métier.

titre très équilibré, bien habillé, mature. Nous avons déjà d’excellents retours. J’y crois très

LFC : Depuis, en 2017, vous avez proposé au

fort.

public un premier single : Mon frère. Pouvezvous nous parler de ce morceau ?

LFC : Le clip de cette chanson est magnifique. Dans quel endroit l’avez-vous tourné ?

S : C’est un morceau que j’ai composé dans le train entre Dijon et Paris. Le train, c’est un peu

S : C’est vrai que l’endroit est sublime. Je

mon bureau, mon espace de création. Mon

voulais quelque chose de naturel, de fort, avec

frère est un des premiers morceaux que j’ai

de belles lumières. Nous avons tourné ce clip

108    LFC MAGAZINE #6


Je suis très fier d’une collaboration que j’ai faite avec Boris Bergmann. SOL

dans les environs de Cannes. L’endroit m’a

LFC : Préparez-vous un album ?

plu dès le début. J’avais l’impression d’être au beau milieu de nulle part. Il fallait que

S : L’album est quasiment fini. Je suis désormais sur

ce soit simple, organique, qu’il me

d’autres projets. Je fais beaucoup de rencontres sur

ressemble. Je suis ravi du résultat. C’est

les routes et de nombreux projets voient le jour grâce

un lieu enchanteur.

à celles-ci. C’est une grande richesse et cela permet d’être dans une démarche créative permanente. De

LFC : Nous avons beaucoup apprécié le

plus, vous avez des outils très modernes pour écrire

titre Exil. Est-ce une invitation au voyage ?

aujourd’hui, ce qui facilite le travail.

S : En effet, c’est une invitation au voyage.

LFC : Que pouvez-vous nous dévoiler sur cet album ?

Nous avons tous des racines quelque part et nous avons tendance à l’oublier.

S : Je suis très fier d’une collaboration que j’ai faite

Lorsque l’on a une couleur de peau ou une

avec Boris Bergmann. Les gens vont découvrir cela

culture différente, on se pose plus

bientôt. C’est pour moi l’un des papas de l’écriture en

facilement la question. Nous essayons

France. Je trouve ce morceau magnifique. Et il y aura

tous de nous enraciner quelque part. C’est

beaucoup d’autres surprises…

un titre fédérateur sur l’enrichissement du voyage.

LFC : Comment pourriez-vous décrire la couleur de


Je n’ai pas voulu montrer mes propres blessures, cela me fait du bien de parler des autres. Je fais de la musique car cela me soulage le cœur. La musique est magique. ce premier album ?

LFC : Faîtes-vous de la musique pour rencontrer des gens ?

S : Cet album essaye d’embrasser ma réalité à trente ans. Des gens que j’aime

S : Oui, je crois. Parfois, j’ai du mal à être compris et

beaucoup ont écrit sur ce projet. Il parlera

je crois que la musique m’aide beaucoup à me faire

de voyage, de faire des enfants, de la

comprendre. On a le temps de développer une idée, de

difficulté de travailler dans un monde

l’amener aux gens. C’est une chance inouïe de faire

moderne, d’exil… J’ai essayé d’être sincère.

cela de ma vie.

Je suis quelqu’un de très observateur. J’aime être témoin de ce qui nous entoure.

LFC : Quelle sera la date de sortie de votre album ?

LFC : À travers les titres que vous avez déjà

S : C’est prévu pour 2018. On verra ce qui se passe

fait et l’album à venir, on ressent que c’est

avec le titre Vers le Nord, comment il sera accueilli.

l’humain qui vous préoccupe le plus.

Mais en tout cas, une chose est sûre, nous allons

Voulez-vous inviter les auditeurs à

prendre notre temps. Il ne faut pas brûler les étapes.

comprendre mieux l’être humain ?

Je suis content que mon label me soutienne comme cela. J’ai l’impression que ce single va avoir une belle

S : J’essaye de ne pas être dans le jugement. Le fait de ne pas juger vous permet de poser un regard apaisé sur le monde et je crois qu’actuellement, c’est ce qui nous manque. Il y a des morceaux qui sont plus personnels, d’autres un peu plus rentre-dedans. Je n’ai pas voulu montrer mes propres blessures, cela me fait du bien de parler des autres. Je fais de la musique car cela me soulage le cœur. La musique est magique.

110   LFC MAGAZINE #6

histoire.


LFC MAGAZINE #6 •  JANVIER FÉVRIER 2018

Théâtre NOS INVITÉS

Rencontre

Natalie Dessay Macha Méril

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Une heure avec... Natalie Dessay et Macha Méril

Il y a quelques mois, décembre 2017, nous sommes invités chez Macha Méril à prendre le thé au cœur de Paris en compagnie de Natalie Dessay. Les deux femmes ont en commun une personne chère : Michel Legrand. Macha Méril et Natalie Dessay sont à l'affiche d'une pièce, Elle partage aussi, chacune, une actualité avec Michel Legrand. Macha Méril raconte son amour fou avec lui dans un livre publié chez Albin Michel et Natalie Dessay figure sur le disque Between Yesterday and Tomorrow. Rencontre avec deux femmes passionnantes. LFC MAGAZINE #6     112


INTERVIEW CHRISTOPHE MANGELLE ET CÉDRIC ADAM

PHOTOS SIMON FOHLER

Je ne sais pas ce que je veux jouer, mais en revanche, je sais ce que je ne veux pas jouer. Jouer pour jouer ne m'intéresse pas. Je veux uniquement participer à un projet qui a du sens. NATALIE DESSAY LFC : Un grand merci d'avoir accepté de nous

apprécie tout autant. Notre pièce se rapproche de

recevoir. Vous collaborez ensemble dans la

l'univers qu'on préfère, c'est-à-dire une pièce qui a un

pièce La légende d'une vie de Stefan Zweig.

style très clair et prononcé. On ne voulait pas des

Comment s'est déroulée cette expérience ?

personnages qui ressemblent à monsieur tout le monde. J'en ai marre d'entendre qu'il faut s'identifier à ce que l'on

MM : Nous avons vécu une chose

voit ! C'est le drame provoqué par la télévision.

exceptionnelle ensemble, car c'est une triple

Maintenant, il faut aller vers le public. Alors que je pense

histoire. Premièrement, c'est une histoire

le contraire. Je crois surtout que le public doit venir vers

d'amitié avant cette idée de faire du théâtre

nous et s'émerveiller.

ensemble. La deuxième raison est que nous avons toutes les deux le goût pour la belle

LFC : Les personnages font la pièce.

littérature et le beau théâtre. Et enfin, la

Qu’en pensez-vous ?

troisième raison est comme une sorte de petit miracle. Christophe Lidon (le metteur en

ND : Pour moi, le plus important au théâtre, ce sont les

scène) me propose de lire cette pièce et me

personnages. Il faut en avoir des grands, plus fort que

demande si cela pouvait intéresser Natalie. Je

nous pour que l'on se dresse à leur niveau.

lui ai répondu qu'elle sautera forcément de joie !

MM : Ce qui est admirable dans la pièce, c'est qu'il s'agit de deux femmes qui vivent pour un mort ! C'est le

ND : Oui, je ne sais pas ce que je veux jouer,

contraire de tout ce que l'on vit aujourd'hui. Je ne veux

mais en revanche, je sais ce que je ne veux

pas trop en dire, car il y a de nombreux retournements,

pas jouer. Jouer pour jouer ne m'intéresse

mais le fil conducteur de la pièce, c'est ce jeune garçon

pas. Je veux uniquement participer à un

qui doit lutter contre la légende de son père dont on lui

projet qui a du sens. Je ne souhaite pas

avait caché tous les travers.

participer à une pièce mal écrite juste pour que ça marche.

LFC : L'intrigue est là, le personnage a déjà du mal à vivre avec l'image de son père…

MM : Pour ma part, je pense que le théâtre est une discipline si dure et si envahissante qu'on

MM : Quand on a la chance ou la malchance d'être le fils

ne peut pas jouer n'importe quoi. Maintenant,

de quelqu'un de célèbre, on n'a pas les mêmes

il existe différents types de théâtre qu'on

problèmes.

113    LFC MAGAZINE #6


Ce qui est magnifique, c'est que chaque chose à un sens au théâtre. MACHA MÉRIL ND : J'avais parfois la sensation de revivre

LFC : On a le sentiment que cette pièce

certaines scènes que j'ai vécues avec mon fils

est méconnue et qu'on découvre un

à la maison. J'ai hâte qu'il découvre la pièce

nouveau Sweig ?

pour qu’on puisse en parler ensemble. ND : C'est le cas, elle n'a pas été jouée en LFC : Le théâtre, c’est un art exigeant…

France. Je m'étais même renseignée pour savoir si elle avait été jouée en

MM : Le théâtre est incroyablement riche.

Allemagne ou en Autriche. Mais on ne

Natalie a été assez surprise du mélange ! Le

parvient pas à le savoir. J'étais ravie pour

théâtre n'est pas une dinde fourrée aux

mon deuxième projet théâtral d'être en

marrons, mais une dinde fourrée au foie gras,

compagnie de professionnels confirmés

à l'aneth et à tous les légumes possibles ! Ce

avec une pièce quasiment inconnue de

qui est magnifique, c'est que chaque chose à

tous.

un sens au théâtre. Si tu es de dos, de face ou assise, tout à son importance et son impact

MM : J’ai une théorie qui vaut ce qu'elle

auprès du public. Ce qui fait qu'il faut être

vaut. Quand Sweig est parti avec sa

ultra-conscient tout en gardant cette espèce

deuxième compagne, il y a des gens qui

de fougue qui doit nous animer.

disent que c'était sa femme. Alors que je pense qu'ils n'étaient pas mariés. Il s'est


Cette pièce est surtout un très beau challenge qui nous permet de nous découvrir humainement. NATALIE DESSAY

suicidé avec elle en pensant que les nazis

ND : Je ne savais même pas qu'un tel

gagnaient et qu'ils ne voulaient pas vivre

rythme existait ! À l'opéra, nous jouons

cela en 1942. La veuve avait tous les droits

tous les 3-4 jours, donc ça ira. C'est

sur la pièce de Sweig et je pense qu'elle l'a

surtout un très beau challenge qui nous

mise sur le tapis, car elle la trouvait un peu

permet de nous découvrir humainement.

trop abusive. Christophe Lidon n'a pas été le seul à s'y intéresser. Mais il a été le seul

LFC : Parlons de vos deux actualités

à bien l'écrire.

séparées qui sont liées à Michel Legrand. Pour commencer, Natalie Dessay, vous

ND : On savait que cela se ferait dans les

avez collaboré sur le disque Between

meilleures conditions pour un théâtre privé.

Yesterday and Tomorrow. Parlez-nous de

En plus, Sweig est une valeur sûre, surtout

ce disque.

auprès du public français. Même les gens qui ne viendraient pas forcément voir ce genre de théâtre peuvent s'y laisser intriguer. Ceci est aussi lié au grand travail et à l'œil de Christophe Lidon. LFC : En septembre 2018 au Théâtre Montparnasse, vous allez certainement assurer environ sept représentations par semaine. Êtes-vous effrayée, Natalie ?

116     LFC MAGAZINE #6


INTERVIEW CHRISTOPHE MANGELLE

PHOTOS SIMON FOHLER

Je pense que l'amour est la réponse à tout ! C'est la seule énergie qui justifie toutes les souffrances de l'existence. Il est d'ailleurs très mystérieux et intrigant d'aimer. ND : C'est surtout Michel Legrand. Il m'a

naissance avec le cri du bébé, jusqu'à l'instant de

présenté un projet musical qui dormait dans un

sa mort avec son dernier souffle.

tiroir. Il a commencé la création musicale il y a 45 ans pour Barbara Streisand. Pour de

MM : C'est la raison pour laquelle Barbara

nombreuses raisons, cela ne s'est pas fait. Et

Streisand a refusé.

quand j’ai découvert ce beau projet en sommeil, j'ai sauté au plafond ! Je me suis dit : non

LFC : La mort, faut-il en parler ou l'ignorer ?

seulement il faut le finir, mais il faut aussi me le donner. Je me le suis donc approprié dès que

ND : Pour moi, la mort n'est pas tabou. J'ai déjà

cela a été fini. Michel l'a orchestré. D’ailleurs,

vécu ma propre mort à l'opéra et je dis toujours en

c’était bouleversant de voir cette grande

souriant que plus je m'entraîne, moins j'en aurais

partition d'orchestre avec sa belle et fine

peur le jour ultime. C'est une chose que je dis en

écriture.

riant, mais pas totalement non plus. Je voulais sublimer la mort dans mon œuvre.

MM : Ce qui est merveilleux, c'est que Sony a été très réactif. L’enregistrement s’est passé à

LFC : Macha, vous avez publié un livre Michel et

Londres. De plus, Natalie a eu beaucoup de

moi il y a quelques mois. Pourquoi nous parler

temps pour travailler. Michel aime quand

d’amour ?

Natalie chante droit ! MM : Je n'ai pas découvert l'eau chaude. (rires) ND : C'est une autre voie que j'ai explorée. Si on

Mais je pense que l'amour est la réponse à tout !

ne sait pas que c'est moi, c'est difficile de me

C'est la seule énergie qui justifie toutes les

reconnaître.

souffrances de l'existence. Il est d'ailleurs très mystérieux et intrigant d'aimer. Je crois que le

LFC : C’est l'histoire d'une femme ?

corps nous donne beaucoup d'indications. Ce que je raconte dans ce livre, c'est tous les différents

ND : Oui, de sa naissance jusqu'à sa mort en

aspects de la demande en mariage que m'a faite

revenant sur toutes les étapes de sa vie. La

Michel Legrand. Il ne fallait pas louper le coche.

petite enfance, l'adolescence, les premiers

Comme dans toutes les relations, il y a des

amours, la découverte de l'amour charnel, tout y

handicaps, avec notre âge notamment. L'exemple

est retranscrit. Je vais de l'instant de la

du prêtre orthodoxe est très drôle. Il nous a

117    LFC MAGAZINE #6


Je croise beaucoup de gens dans la rue qui me disent que j'incarne une source d'espoir. Avec ce livre, je leur dis de continuer à avoir cet espoir. Il ne faut absolument pas le perdre ! MACHA MÉRIL

assez fréquent. Je me dis que c'est quand même mieux que les sites de rencontres. LFC : C'est important de préciser que vous écrivez tous vos livres. MM : Oui, bien sûr. Mes livres se vendent bien, en raison aussi de ma notoriété, mais avec l'âge on ne met pas la barre trop haut. On se rend davantage compte de l'importance de la simplicité. LFC : Que voudriez-vous dire pour conclure toutes les deux cette interview croisée ? MM : Il faut se servir du bonheur qui nous entoure pour en faire une force et continuer à vivre. Et ce que nous mariés et a lu son rituel avec habitude. Et nous dit vous aurez beaucoup d'enfants, la salle explose de rire et je me sentais obligée de le raconter. Pourquoi cette obligation ? Je croise beaucoup de gens dans la rue qui me disent que j'incarne une source d'espoir. Avec ce livre, je leur dis de continuer à avoir cet espoir. Il ne faut absolument pas le perdre ! LFC : Vous dîtes que vous êtes des miraculés de l’amour… MM : Je pense que Michel et moi sommes des miraculés ! Particulièrement Michel, car les hommes ont du mal à compléter le vide. Il m'a loupé deux ou trois fois auparavant, ce qui est dommage. J'ai voulu dire cela. Car c'est peut-être une piste. Si vous n'avez pas trouvé l’amour. Allez rechercher votre premier amour. Je m'aperçois que statistiquement, c'est un phénomène

voulons faire encore dans les années à venir. ND : Je dirais que l'humain a besoin de se divertir. Il y a aussi autre chose que nous tentons d'apporter. On fait un métier enviable qu'on aime énormément et pour le peu d'avoir un peu de reconnaissance, c'est génial ! MM : Pourvu que cela dure ! (Rires)


Spectacle JANVIER FÉVRIER 2018  •  LFC #6

LES

5

PIÈCES

DU

MOIS

À

VOIR


Nouvelle pièce de Laurent Gerra : "Sans modération"

PAR NATHALIE GENDREAU // PRESTAPLUME PHOTOS : STÉPHANE GUIOCHON

Les shows de Laurent Gerra se suivent et ne

Accompagné de six musiciens, dans un

cessent de se réinventer. Il y a du déjà entendu

décor d’arrière-scène de théâtre et de loge,

et du déjà vu, mais dès qu’il entre sur scène,

Laurent Gerra se remémore ses cinq

c’est comme si on entendait et on voyait tout

décennies avec une verve décapante et une

pour la première fois. Avec son spectacle « Sans

plume trempée dans l’acide. Il en use et

modération », millésimé « inédit », cette magie

abuse avec la virtuosité que l’on connaît et

inexplicable est renforcée par le cadeau que

attend avec une joie trépignante

l’artiste fait à son public pour fêter ses cinquante

d’impatience. Il égratigne allègrement,

ans et ses presque trente ans de carrière. Il

poussant loin la caricature. L’artiste est

ouvre son album photo familial et raconte des

aimé, son humour grivois, grinçant et

anecdotes sur sa vie, comme l’enfant qui ne

irrévérencieux plaît. Sa marque de fabrique

rêvait que de monter sur scène. Il avait cinq ans

est l’accentuation des travers de ses

en 1972 et déjà il imitait Michel Sardou sur sa

pauvres cibles qu’il prend malin plaisir à

chanson Les Bals populaires. Si la cuvée 2018

brocarder avec l’ironie bien aiguisée, dans la

est exceptionnelle par ce double anniversaire,

digne lignée des chansonniers. Sa vision

elle devient aussi mémorable par cette pointe de

personnelle, et donc originale, de l’actualité

tendresse qui remonte d’une enfance heureuse,

et de ceux qui la font est un détournement

dont il émaille son spectacle.

sans retenue, ni censure, ni autocensure.

LFC MAGAZINE #6    120


Outre les blagues salaces et les jeux de mots graveleux que l’on prise sans se lasser, c’est sa totale liberté de ton qui emporte l’adhésion du public. Une liberté que l’on croyait

Puis, un ex-ex-président se confie sur le divan de

Outre toutes les voix

Marc-Olivier Fogiel. Quant au nouveau président, il se

qu’il aime parodier, il y

retrouve aux côtés de Jacques Martin pour une École

en a de célèbres qui

des fans où la maîtresse s’appellerait Brigitte. Fabrice

nous ont quittés en

Luchini s’immisce dans la partie en fustigeant “les

2017. Laurent Gerra

réseaux des cas sociaux” sur l’air du Corbeau et du

retiendra celle de

Renard dévoyé en Le Bobo et le Ringard.

Johnny Hallyday sur un émouvant Gabrielle, en

gagnée à tout jamais,

hommage au chanteur

mais qui encaisse

qui l’avait invité pour

d’inattendus revers de

un duo impressionnant

l’ultra bien-pensance.

au Parc de Sceaux, en

Rire avec Laurent Gerra

2000

est donc un acte de résistance ! Car, on veut

Sur la scène de

rire de tout, et surtout du

l’Olympia, à Paris, en ce

pire ! Et le pire, le

29 décembre 2017, jour

chroniqueur sur RTL et

de ses cinquante ans,

ses coauteurs

l’émotion a atteint son

complices, tels Jean-

paroxysme avec un

Jacques Peroni et Régis

rappel vibrant du public

Mailhot, s’y entendent à

sur l’air de « Joyeux

merveille. L’imitateur

anniversaire Laurent ».

écorne sans scrupule

Après Charles Trenet,

hommes politiques,

Claude Nougaro, Henri

chanteurs, acteurs et

Salvador et tant

toutes personnalités

d’autres chanteurs

faisant l’actualité, l’air de

disparus, les

rien, en chansons et en

danseuses de revue du

sketchs, dont beaucoup

Moulin des Roches

sont nouveaux. Plus de

(Toulouse) sont

soixante-dix imitations,

apparues

les unes plus hilarantes

froufroutantes de

que les autres. Un geste esquissé annonce sans trompette la victime caricaturée. Apparaît l’ex-président en pêcheur casqué aussi muet qu’une carpe mais si éloquent en mimiques hallucinées !

plumes et de paillettes, De la dentelle oratoire ! Sans oublier l’inénarrable imitation de Jack Lang qui, en tant qu’actuel président de l’Institut du monde arabe, commente un défilé de mode islamique, en déchiquetant au passage le niqab par l’ironie : « On ne sait jamais quelle femme on va trouver dessous. Si ça se trouve, c’est une bombe ! » L’audace provoque une déflagration de rires !Tout comme celle de l’imitation

évoluant autour d’un Laurent Gerra ébahi, ravi, conquis. Puis, Les Godin’s, mère et fils, ont fait une entrée remarquée sur la scène avec le gâteau d’anniversaire.

de Laurent Ruquier pouffant, plus vrai que nature !

LFC MAGAZINE #6    121


Les deux comiques lui ont adressé un éloge dithyrambique sur des rimes amusantes, dans lequel ils lui reconnaissent l’exploit de parvenir à se moquer de tant de monde et ne se fâcher avec personne. Mais peut-on rivaliser avec ce ferrailleur du verbe hors pair ? Quoi qu’il en soit, la prouesse est si rare qu’il est permis de croire que derrière les railleries se cache un vrai gentil, mais qui ne s’en laisse pas conter. Y a pas à dire, cette cuvée-là, elle est terrible !

La prouesse est si rare qu’il est permis de croire que derrière les railleries se cache un vrai gentil, mais qui ne s’en laisse pas conter. Y a pas à dire, cette cuvée-là, elle est terrible ! Distribution Interprète : Laurent Gerra. Créateurs Auteurs : Laurent Gerra, Jean-Jacques Peroni, Régis Mailhot. Musiciens : André “Momo” Kechida, Philippe “fifi” Chayeb, David Mignot, Roland Romanelli, Jean Philippe Audin et Claude Brisset. Ingénieur du son : Franck Perrot.

A

p

Production : TS3 Prod.com En tournée en province avec 40 dates : http://www.tsprod.com/artiste/laurent-gerra/ Durée : 2 heures

LFC MAGAZINE #6    122


JANVIER FÉVRIER 2018  •  LFC #6

Le génie du vin LES

5

PIÈCES

DU

MOIS

À

VOIR


Le génie du vin

PAR NATHALIE GENDREAU // PRESTAPLUME PHOTOS : NATHALIE GENDREAU

Au théâtre du Gymnase Marie Bell reprend, après

de Turckheim. Crémant de dieu !

une année 2017 de bonification, un “wine woman show” chaleureux, généreux et effervescent. Le

Par les bonnes grâces d’un génie, trié sur le

Génie du vin est une comédie imaginée sous le

volet du public, Sylvie Malys est invitée à

signe de Bacchus, par l’artiste Sylvie Malys et le

former trois vœux. De chacun surgira trois

metteur en scène Michel Thibaud. Sylvie Malys,

femmes, aux prénoms poétiquement

seule en scène, s’impose en hôtesse des lieux, la

œnologiques : Margaux, Fleurie et Vouvray.

crinière flamboyante, la lèvre boudeuse, les yeux

Trois amies qui se sont “Brouilly” pour un

malicieux, la robe rouge écarlate qui agrippe le

homme mystérieux nommé Saint-Amour. Il y

regard. La scène dans un chai. Le ton capiteux.

a Margaux, personnification d’un cru

Les gestes infatigables. La comédienne exaltée

bourgeois, auteure d’une bande dessinée,

campe trois femmes, outrées au burlesque, sans

“Les pipettes de la ménopause“, qui glousse

s’emmêler les ceps de vigne. Une farce viticole

avec suffisance et préciosité. Vouvray, une

d’origine contrôlée originale, bourrée de jeux de

gouleyante à la bouche en cœur, croit à la

mots vinaires, qui excite d’abord les papilles du

sincérité de son “Magnum” qui l’a séduite

public, avant de le conduire à l’ivresse des

avec sa belle “Banuyls décapotée“. Enfin, la

arômes dans le bar à vin du coin avec une

sulfureuse Fleurie aux accents charpentés

dégustation de vins d’Alsace offerte par la cave

des îles qui n’aime rien tant que d’essayer

LFC MAGAZINE #6    124


les amants de ses copines… pour leur rendre service, bien entendu. Les confidences vont bon train : trahison, naïveté et persiflage trinquent de concert pour un bel ange déchu qui, en coulisse, les fait tourner en barrique ! Sans forcer le trait, la performance de Sylvie Malys fait tituber. Les interprétations s’enchaînent cul sec, pas de pause : ni pour les yeux ni pour le cerveau. N’en jetez plus, la coupe est pleine ! La centaine d’emprunts au lexique du vin et les tournures astucieusement alambiquées se bousculent, l’une chassant l’autre, sans possibilité de revenir en arrière. D’autant que les mimiques hilarantes et les bras en Moulin-à-vent font monter le taux de gaieté dans le sang à en avoir le tournis. Pour qui ne veut pas en perdre une goutte, il n’y a pas le choix : il faut se commander une autre bonne rasade de rire ! Si vous vous découvrez l’âme d’un flaconneur*, il n’y a plus à tergi-verser… Il faut pousser les portes du chai !

Au théâtre du Gymnase Marie Bell reprend, après une année 2017 de bonification, un “wine woman show” chaleureux, généreux et effervescent. Le Génie du vin, de Sylvie Malys et Michel Thibaud. Mise en scène de Michel Thibaud. Avec Sylvie Malys. Tous les mardis à 20h, à partir du 30 janvier 2018.

A

Théâtre du Gymnase Marie Bell, 38 boulevard

p

Bonne Nouvelle – 75010 Paris. Durée : 1 h10.

LFC MAGAZINE #6    125


JANVIER FÉVRIER 2018  •  LFC #6

À droite, à gauche LES

5

PIÈCES

DU

MOIS

À

VOIR


À droite, à gauche

PAR NATHALIE GENDREAU // PRESTAPLUME PHOTOS : CHRISTINE RENAUDIE

Pour les “quinze irrévocables”, après plus de 250

la langue de bois. Enfin !

représentations depuis 2016, la comédie de

En première partie, le duel des idées se met en

Laurent Ruquier À droite à gauche réunit un duo

place dans la cave, avec la lumineuse idée de

improbable qui évolue et interagit comme des

pulvériser les clichés sur ce que doit être

inséparables, deux artistes magnifiques dont la

logiquement un homme de gauche et un

rencontre devient une évidence artistique. D’un

homme de droite. Dès les premières phrases, il

côté Francis Huster jouant le rôle de Franck

s’annonce épique et savoureux, il sera en plus

Tierson, un acteur riche et célèbre, divorcé et

subtil et décapant, ne lésinant pas sur les

seul, étendard de la gauche caviar triomphante

poncifs ni sur le bon vin. Dans la bonne

et qui le revendique… par solidarité avec les

humeur, dans l’écoute respectueuse, les deux

gens du peuple. De l’autre Régis Laspalès, alias

compères passent en revue la société, ses

Paul Caillard, chauffagiste en déplacement pour

travers, ses dérives, ses extrêmes, ses

réparer une chaudière dans un luxueux

inégalités, ses absurdités. En seconde partie,

appartement. Naïf par humanité et homme de

d’autres personnages s’invitent à la discussion

bon sens, il assure être de droite n’ayant pas les

: le patron noir de Caillard, l’ami médecin juif de

moyens de voter à gauche. La situation, cocasse

Tierson, son fils et son ex-femme. Autant de

et inattendue, digne du pur boulevard, prépare à

profils prompts à apporter de l’eau au moulin

une conversation surréaliste qui abolit

d’un Laurent Ruquier en verve.

LFC MAGAZINE #6    127


Les comédiens sont des fines lames du verbe qui font mouche à chaque répartie, avec l’élégance du geste et la puissance de jeu en prime. Régis Laspalès est attendrissant avec sa dégaine nonchalante. L’air de rien, il a l’art rare d’occuper tout l’espace tout en ne s’imposant pas. Le comique au ton reconnaissable dégage une force tranquille, offrant à son personnage l’assise d’une droite à l’aise dans ses chaussures d’ouvrier. Francis Huster, quant à lui, remplit avec générosité le costume taillé sur mesure de l’élite de gauche. Les grands gestes, les grandes pensées, les grandes envolées lyriques expriment la ferveur de l’ingénu interloqué et déstabilisé que l’on puisse voter à droite quand on est ouvrier. À droite à gauche est une comédie humaine mise en scène avec sincérité et finesse par Steve Suissa qui pouvait avoir confiance en l’instinct de ses comédiens. C’est aussi une irrésistible comédie de mœurs contre la pensée corsetée par des croyances personnelles et sociétales. La résonance du texte de Laurent Ruquier est d’autant plus forte qu’aucun parti n’est privilégié par rapport à un autre. Cet équilibre intelligent permet de s’interroger, librement et en toute objectivité, sur ce que signifie aujourd’hui être de gauche ou de droite. Surtout après les présidentielles !

Cet équilibre intelligent permet de s’interroger, librement et en toute objectivité, sur ce que signifie aujourd’hui être de gauche ou de droite. Surtout après les présidentielles ! À droite à gauche Comédie de Laurent Ruquier Mise en scène de Steve Suissa Avec Francis Huster, Régis Laspalès, Charlotte Kady, François Berland, Jessé Rémond Lacroix,

A

Olivier Dote Doevi

p

Au Comédia, 7, boulevard Montmartre, 75002 Paris À 20h30 du mardi au samedi et à 16h30 le samedi et le dimanche, jusqu’au 15 février. Durée : 105 minutes

LFC MAGAZINE #6    128


JANVIER FÉVRIER 2018  •  LFC #6

Fabrice Luchini LES

5

PIÈCES

DU

MOIS

À

VOIR


Fabrice Luchini Des écrivains parlent d'argent

PAR NATHALIE GENDREAU // PRESTAPLUME PHOTOS : THÉÂTRE DE LA MICHODIÈRE NG

Si l’argent rend fous selon Émile Zola, Fabrice Luchini

À chaque représentation, le comédien vit en

égaie cette folie en la décryptant au travers d’auteurs

communion parfaite avec un public “au taquet” pour

résidant au Panthéon du génie. Avec son nouveau

ce marathon du Verbe sans fard. Il joue avec lui, le

spectacle, Les auteurs parlent d’argent, au théâtre de la

teste, l’égratigne, le félicite, l’encense même.

Michodière, puis aux Bouffes Parisiens, ce passionné

Viscéralement, il aime sans compter son public qui le

extatique des mots et de leur ordonnancement se

lui rend bien. Pour le croire, il suffit d’entendre cet

surpasse. Chaque spectacle, par l’incarnation possédée

amour, de l’ordre du vénérable, qui se manifeste dans

des lectures, de leurs commentaires facétieux et des

un silence d’or pour que la parole soit d’argent. Et la

improvisations hilarantes, est une prouesse de

parole de Luchini n’a pas de prix quand il répand ses

l’intelligence et du corps. Sous les couleurs de l’argent,

textes choisis tel un Klondike charriant des pépites

ce show-là prend littérairement aux tripes. Si par

de bonheur. Chacun y trouvera son compte, que l’on

tradition le sujet fâche, Fabrice Luchini est le médiateur

soit bourgeois ou miséreux, intellectuel ou manuel, de

par excellence. Il a rassemblé des textes éminemment

droite ou de gauche, ou du néant, femme ou homme,

connus, mais aussi des trésors oubliés évoquant la

ou que l’on entretienne son feu intérieur seul ou

perception de l’argent par leurs auteurs. En semant au

accompagné. Fabrice Luchini le promet, il ne laissera

vent inspirateur des Zola, Marx, Shakespeare, Cioran,

personne sur le bord du chemin ! Quitte à répéter

Péguy, Céline, Hugo, Freud, Ferenczi, Bruckner, Guitry,

deux, trois, quatre fois ses phrases, sa fougue des

Cau, Fabrice Luchini provoque la ruée vers

passions heureuses sera une main tendue.

l’enrichissement de l’esprit et du cœur.

Bienveillante et généreuse. LFC MAGAZINE #6   130


Ainsi, Émile Zola vient ressusciter le temps d’un extrait ce “chasseur de débiteurs” affamé de faillites traquant les mauvais payeurs (L’argent, 1891). Dans Les Manuscrits de 1844 (1932), Karl Marx surprend en philosophant sur cet argent qui “fait fraterniser les impossibles” et “transforme toutes les impuissances en leur contraire“. Si l’argent permet à un homme laid de se pavaner au bras d’une créature de rêve, c’est que l’argent le rend beau. La démonstration est implacable ! Shakespeare n’a-t-il pas écrit, lui, que c’était l’argent qui faisait remarier la veuve flétrie ! “Celle dont ses ulcères dégoûteraient l’hôpital, l’or la parfume et l’embaume, et la ramène au mois d’avril.” Un an avant de mourir au Front, Péguy met en scène dans un long texte (L’argent, 1913) la financiarisation du monde, déterminant que travailler ne suffit plus pour garantir sa survie. Luchini n’oublie pas d’interpréter Céline (Voyage au bout de la nuit, 1932) qui décrit New York comme une ville debout qui “… se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur” et qui n’accueillait bien que les Européens qui leur apportaient “du pognon“. Citons le texte Ruy Blas (1838) qui a donné lieu à un échange imprévu des répliques entre le comédien et un spectateur, amateur de théâtre, qui s’est invité ce soir-là dans la danse des mots de Victor Hugo. Un moment de grâce inoubliable ! Soufflée par l’homme politique Dominique Reynié, l’idée de mêler l’argent à son histoire d’amour avec les écrivains a mûri pendant quelques années dans la tête de Fabrice Luchini. Trop de matières, trop d’envies en ont retardé l’éclosion. Puis, un jour, il a trouvé l’agencement de ce spectacle sur l’argent vu par de célèbres penseurs, sur ce que l’homme fait en son nom, sur son pouvoir sur les idées et ceux qui les manipulent. Pour l’aider à franchir le pas, la crise des subprimes en 2008 qui l’a projeté dans une terreur sans nom. Ainsi, le spectacle n’est pas qu’une lecture passionnée et passionnante, et un décryptage amusant et toujours pédagogique de textes d’auteurs. Le comédien y raconte aussi son propre cauchemar sur la perte éventuelle de son pécule, sa crainte pour ses investissements dans le fond Euro, ses soirées à ingurgiter jusqu’à la nausée l’émission “C dans l’air” pour tenter d’appréhender les rouages de cette crise. Usant d’un humour décapant, il exorcise ses angoisses – qui sont aussi un peu les nôtres –, cette peur du lendemain qui déchante puisque l’éclatement d’une autre bulle spéculative n’est pas exclu, selon l’économiste Philippe Dessertine. Ah ! ces Cassandres peuvent bien pérorer sur les ondes, le meilleur investissement dans cette actualité incertaine c’est bien le spectacle de Fabrice Luchini. Au moins, le public en a pour son argent : il repart comptant et enrichi ! Des écrivains parlent d’argent Distribution Avec : Fabrice Luchini. Créateurs

A

Auteurs : Fabrice Luchini lit Charles Peguy, Émile Zola, Pascal Bruckner, Karl

p

Marx, Marcel Pagnol, Sacha Guitry, Jean Cau… Avec la collaboration de Dominique Reynié. Mise en scène : Emmanuelle Garassino Assise Production. Le lundi à 20 heures, et les mardi et mercredi à 20h30, jusqu’au 20 février 2018. Au Théâtre de la Michodière, 4 bis rue de la Michodière, Paris 75002. Prolongation au Théâtre des Bouffes Parisiens du 15 octobre jusqu’au 14 novembre 2018. Durée : 2 heures. LFC MAGAZINE #6     131


JANVIER FÉVRIER 2018  •  LFC #6

Légende d'une vie LES

5

PIÈCES

DU

MOIS

À

VOIR


Légende d'une vie

PAR NATHALIE GENDREAU // PRESTAPLUME Crédits photos : Olivier Mejanes.

La jeune compagnie Étincelle, fondée par Caroline

universel sur les liens familiaux, et dans le cas précis

Rainette en 2012 puise des textes forts dans l’œuvre

sur le souvenir d’un père décédé dont le fils est

d’auteurs incontournables. Stefan Zweig en est une

prisonnier. Lorsqu’un père est un poète célèbre et

magnifique illustration. Traduite et adaptée par

célébré, il est ardu pour un fils de grandir et de

Caroline Rainette, la pièce « Légende d’une vie »

construire sa propre identité, de se détacher d’une

plonge le spectateur ravi dans la « sempiternelle »

image qui colle à la peau jusqu’à en devenir fou. Et la

question du père et le besoin viscéral de le tuer

folie qui plane sur la tête du fils est rendue par une voix

symboliquement pour enfin respirer son propre air. Un

aux accents écorchés et les gestes saccadés et

thème puissant et une interprétation passionnée pour

nerveux. Dans le premier tableau, l’apparent agacement

une pièce qui a été éligible aux Petits Molières 2017

de la biographe et secrétaire se contient avec sobriété

et qui joue les prolongations du 4 février au 25 mars

dans des regards appuyés, des soupirs désolés et des

2018 au Théo Théâtre et du 23 mai au 26 août au

allées et venues affairées. Dans le second tableau,

Lucernaire.

c’est un retournement de situation exalté par la vérité

Pour concentrer la dramaturgie du texte, Caroline

qui n’attend que d’être proférée. Le texte de Stefan

Rainette mise sur une adaptation resserrée. Les six

Zweig, même réadapté, est riche, les mots sont denses

personnages évoluant dans la pièce de l’auteur se

et les émotions condensées. Une véritable petite

réduisent à un duo pour sublimer la dualité d’un sujet

bombe à retardement qui explose en sensibilité.

LFC MAGAZINE #6    133


Le duo est représenté par Clarissa von Wengen (Caroline Rainette), secrétaire et biographe de l’illustre poète Karl Amadeus Franck, et le fils Friedrich (Lennie Coindeaux) qui se meurt à petit feu dans son ombre. Ce dernier s’apprête à assister à une lecture de sa première œuvre poétique qu’il vient de publier. Seulement, il est torturé par l’angoisse d’être mis à nu devant un parterre de notables et critiques, dont il craint toute comparaison avec son père. L’angoisse monte devant le compte à rebours de cette soirée, jusqu’à atteindre son paroxysme au moment de l’arrivée des premiers invités. Rien ne va plus pour le jeune auteur qui menace de s’enfuir. Le drame se noue dans la maison des Franck, véritable musée dédié à la gloire d’un poète, et non moins homme, réputé irréprochable. Il se découpe en deux actes denses et émouvants. Le premier cristallise le malêtre du fils, exacerbé par la peur maladive de l’opinion d’autrui, et donne lieu à un échange d’une intensité émotionnelle croissante. Le second voit poindre une lumière qui s’intensifie, celle du secret qui enferme depuis des années la biographe dans le mensonge et le fils dans les non-dits tout aussi ravageurs. La scénographie prépare le spectateur à l’issue heureuse, celle des révélations qui vont libérer les deux personnages, mais aussi celle par qui tout a commencé et qui sera celle par qui tout finit : Maria, un amour de jeunesse du père. Grâce à l’extinction du secret, Friedrich « se reconnaît dans la petitesse » de son père. Il va enfin se sentir libre de l’aimer et de ne pas commettre les mêmes erreurs.

La jeune compagnie Étincelle, fondée par Caroline Rainette en 2012 puise des textes forts dans l’œuvre d’auteurs incontournables. Stefan Zweig en est une magnifique illustration. La légende d'une vie

A

p

Auteur : Stefan Zweig Traduction et adaptation de Caroline Rainette Mise en scène et jouée par Caroline Rainette et Lennie Coindeaux Du 4 février au 25 mars les dimanches à 17 heures, au Théo Théâtre Du 23 mai au 26 août au Lucernaire, du mardi au dimanche à 18h30 (dimanche à 15 heures) Durée : 1 h 20

LFC MAGAZINE #6    134


LES GENS

LFC MAGAZINE • #6

JANVIER FÉVRIER 2018

QUI FONT LE BUZZ

SUR LA ROUTE DES PASSIONNÉS AVEC RÉGINE HEINDRYCKX ET NICOLAS ZEIMET

135

LFC Magazine #6


AUTEUR PAR MURIEL LEROY

NICOLAS ZEIMET

Photo : DR

Nicolas Zeimet est traducteur et vit à Paris. Il a publié Déconnexion immédiate, paru en 2011, suivi en 2014 de Seuls les vautours, qui reçoit le Prix Plume d’Or 2015 . Après Comme une ombre dans la ville, l'auteur nous parle de son nouveau roman Retour à Duncan’s Creek. Entretien. 136 | LFC Magazine #6

LFC : Votre roman Retour à Duncan's Creek est sombre et touchant...Le village de Duncan's Creek est un personnage. NZ :  Merci. Sombre et touchant, c’est exactement comme ça que je le voulais. En effet, comme dans Seuls les vautours, qui était un roman noir mais aussi un roman d’ambiance, le village de Duncan’s Creek (et plus généralement l’Ouest américain) tient ici le haut de l’affiche, aux côtés des trois personnages principaux. À mon sens, une bonne histoire repose sur la conjonction réussie de trois éléments : les personnages, l’intrigue et le cadre. Les personnages étaient déjà là, j’ai dû me les réapproprier pour les 


AUTEUR

LES GENS QUI FONT LE BUZZ PAR MURIEL LEROY

Nicolas Zeimet, auteur porter en avant et les faire grandir, mais chacun d’eux

car je n’ai heureusement pas vécu le quart

avait été suffisamment fouillé dans Seuls les vautours

du dixième des épreuves que traversent

pour que je me sente très vite à l’aise dans leurs bottes,

Jake, Ben et surtout Sam dans le roman.

un peu comme avec de vieux copains qu’on retrouve

Mais je suis une éponge, et

après une longue absence. Le lieu, je l’avais visité dans

inconsciemment ou non, j’ai tendance à

Seuls les vautours, mais sans vraiment sortir des

me gorger de tout un tas d’émotions dans

frontières du village, en tout cas sans quitter l’Utah.

ma vie de tous les jours, que ce soit à

Cette fois, on voyage un peu plus loin, puisque l’histoire

travers la fiction ou la réalité. Quand

se déroule sous forme de road-trip, de la Californie à

j’entends parler d’une affaire sordide à la

l’Utah donc, en passant par l’Arizona et le Nevada. J’ai

radio, quand je lis un livre où les

eu la chance de traverser l’Ouest américain le long de la

personnages sont confrontés aux pires

Route 66 il y a quelques années, et j’avais envie de

horreurs, quand je vois une série ou un

partager ça. Et comme je ne suis pas auteur de guides

film à la violence graphique marquante, je

touristiques, j’ai tramé une intrigue là-dessus !

stocke tout ça dans mon disque dur

L’intrigue, j’y reviens donc, est le troisième pilier d’une

interne (et aussi sur mon PC, sous formes

bonne histoire. Je ne me suis pas posé trop de questions

de notes) pour le ressortir en temps

en me lançant dans l’écriture de Retour à Duncan’s Creek

voulu. Je suis, paradoxalement, quelqu’un

il y a deux ans, je savais où aller, je savais ce qu’étaient

de très sensible, qui aime aussi se blottir

devenus Jake, Sam et Ben au début du roman, et je

dans le confort d’environnements bien

savais où je voulais les emmener à la fin. Entre les deux,

douillets, peut-être par réaction à ma part

bien sûr, je les ai laissés s’amuser, se faire peur, s’aimer

d’ombre. Je crois que cette dualité se

et se déchirer, se débattre avec leurs démons… La vie,

retrouve dans mes écrits : l’horreur est

en somme !

toujours contrebalancée par une bonne dose de tendresse. C’est peut-être encore

LFC : Dans cette histoire, la violence est puissante,

plus vrai dans Retour à Duncan’s Creek.

dure, et sombre. Elle prend de multiples aspects. Comment l’avez-vous explorée ?

LFC : Les personnages eux-mêmes sont imprégnés de violence, mais c’est aussi

NZ : En devenant violent (rires). Plus sérieusement, pour

une belle histoire d’amitié d’adolescents,

l’écriture de ce roman, je crois avoir puisé en moi tout ce

de quête de soi et de reconnaissance.

qui y sommeillait de plus sombre, et qui n’avait jamais eu

Que vouliez-vous démontrer ?

l’occasion de s’exprimer auparavant. Attention, je ne dis pas que je me suis inspiré d’expériences personnelles,

Que même quand on croit que tout est

LFC MAGAZINE #6 | 137


AUTEUR

LES GENS QUI FONT LE BUZZ PAR MURIEL LEROY

Nicolas Zeimet perdu, il y a toujours de l’espoir. Que même quand on est à terre, on

LFC : La place du livre revient

peut se relever. Comme je le fais dire à Sam dans le livre : « Tu crois que

assez souvent à travers l’un

chacun a un quota de bonheur qui lui est dédié dans la vie ? Qu’on

d’entre eux puisqu’il devient

reçoit tous un stock limité à la naissance, et qu’une fois qu’on l’a épuisé,

libraire et écrivain, était-ce une

c’est terminé ? » Jake ne lui répond pas, mais à sa place, j’aurais

envie de parler de ce métier

répondu non, mille fois non ! Bien sûr, on n’a pas tous droit aux mêmes

que vous connaissez bien ?

chances dès le départ, et Sam a hérité d’un mauvais jeu. Quant à Jake, tous les signaux semblaient au vert, ou presque, et pourtant… Mais

NZ : Tout à fait. C’est d’ailleurs

l’amitié va les faire avancer, et chacun d’eux va essayer, en s’appuyant

un leitmotiv dans mes romans.

sur les autres, de recoller les morceaux de son existence fracturée.

Dans Comme une ombre dans la

C’est leur chemin de croix, mais aussi le chemin de leur

ville, Jérôme est auteur de

accomplissement et de leur rédemption.

comics, ici et dans Seuls les vautours, Jake écrit… Cette

LFC : Pouvez-vous nous parler du choix de vos personnages en

sensibilité m’étant évidente,

quelques mots ?

c’est en faisant des artistes de mes personnages que je

NZ : Comme je l’ai expliqué plus tôt, mes retrouvailles avec Jake, Sam

parviens à les camper au mieux,

et Ben ont été facilitées par le fait qu’ils étaient déjà très présents dans

je pense. Ceci dit, je ne crois pas

Seuls les vautours, qui était certes un roman choral, mais dont le cœur

m’en être trop mal sorti aussi

battait surtout pour cette bande de gosses des années 80. Le choix

avec Sam, alors qu’elle et moi

s’est très vite imposé à moi quand j’ai eu l’idée d’écrire une « suite » :

avons très peu en commun.

qui, trente ans après, pouvait avoir une histoire intéressante à raconter ? À qui avais-je envie de faire traverser la fin des années 80,

LFC : Actuellement, travaillez-

puis les années 90 ? Logiquement, puisqu’ils auraient à peu près le

vous sur un nouveau roman ?

même âge que moi, c’est à eux trois que j’ai pensé. Ce roman, plus encore que Seuls les vautours, est à mon sens un cri du cœur

NZ : Le prochain est terminé,

générationnel à une époque dans laquelle j’ai adoré grandir. Il semblait

quant au suivant, j’en commence

donc évident que c’était sur la route de ces ados que je pourrais semer

l’écriture ces jours-ci.

ces petites références culturelles que je voulais comme autant de clins d’œil et d’hommages à cette période. Quand on les retrouve au début

LFC : On vous laisse conclure...

du roman, ils sont à un âge charnière de leur vie : ils ont quatorze ans et sont écartelés entre l’enfant qu’ils ont été et l’adulte qu’ils vont

NZ : Merci à tous de votre

devenir. Rien n’a vraiment changé dans leurs vies, à ce moment-là,

soutien et de votre curiosité.

mais bien sûr, quelque chose va arriver, et leurs destins vont s’en

Rendez-vous très vite pour de

trouver irrémédiablement bouleversés.

nouvelles aventures !

LFC Magazine #6 | 138


SALON PAR MURIEL LEROY

PHOTO : DR

RÉGINE HEINDRYCKX Régine Heindryckx est romancière. elle a publié Ces mains sur mon corps dont elle nous parle et elle est aussi l'organisatrice du Salon du Livre de Paris du 7ème arrondissement qui a été un succès. 

LFC : Actuellement, vous êtes l’organisatrice du salon Lire c’est libre le 27 janvier 2018 à la mairie du VII ème à Paris et ce depuis quelques années. Organiser un salon avec quarante d’auteurs, est-ce compliqué à planifier ? Quelles sont les difficultés inhérentes à cette organisation ? RH : Ce salon du livre prend un an pour trouver, demander les auteurs, voir ci-dessous nos critères. Je passe énormément de temps dans la rédaction des mails pour correspondre avec les auteurs, les éditions, la mairie du 7ème, la librairie, etc… Il faut avoir le regard sur chaque détail de cette organisation. Le  139 | LFC Magazine #6


LES GENS QUI FONT LE BUZZ PAR MURIEL LEROY PHOTO : DR

ROMANCIERE

Régine Heindryckx, organisatrice de salon et romancière... bénévolat, c’est se priver également de loisirs personnels seulement par passion mais c’est astreignant par moment, je l’avoue. LFC : Comment choisissez-vous les auteurs ? Est-ce en fonction de critères personnels ou en fonction des sorties ? RH : L’association choisit les auteurs suivant les livres lus au courant de l’année précédant l’événement et évidemment, l’appréciation des histoires. Nous avons aussi des auteurs que nous lisons régulièrement depuis des années et qui ont déjà notre validation. Des nouveaux écrivains se greffent au fil des mois également, de belles découvertes. LFC : Quelle est votre plus grande fierté ? RH : En littérature : d’avoir créé ce salon du livre car c’était un énorme défit surtout que je ne travaille aucunement dans la littérature. LFC : Vous publiez un roman en autoédition Ces mains sur mon corps. Comment s’est effectué ce passage à l’écriture ? Dites-nous en plus sur votre parcours. RH : J’ai arrêté l’écriture à dix-sept ans pour des raisons personnelles : j’avais perdu le goût et l’envie… Depuis cinq ans, j’ai repris le chemin des mots, des phrases, ce que j’adorais faire pendant mon adolescence. C’est un long parcours mais on apprend indéfiniment, c’est fabuleux.   Ces mains sur mon corps est un roman qui plaît aux lecteurs et j’en suis très heureuse. C’est toujours du stress lorsque l’on passe de l’autre côté : de lectrice à auteure. Vous pouvez l’acheter sur Amazon ou me le commander en MP sur Facebook à mon nom Régine Heindryckx. LFC : Que peut-on vous souhaiter pour cette nouvelle année ? RH : Résoudre les problèmes et prendre les petits bonheurs… Lire, écrire, sortir, bouger, rire, pleurer, aimer… Vivre tout simplement… Rester surtout moi-même : naturelle et sincère. LFC Magazine #6 | 140


LA SÉLECTION SÉRIE/DOC DE LFC MAGAZINE

PAR QUENTIN HAESSIG

VOTRE PLATEAU TV

SHOWTIME

NETFLIX

DRUG LORDS

HOMELAND

        i vous aimez Narcos et plus récemment El Chapo,

S

voici une nouvelle série « narcomentaire » qui devrait vous plaire : Drug Lords. De Pablo Escobar au Clan

     M       ais où va donc s’arrêter

Pettinghill en passant par Frank Lucas (que vous avez

l’aventure Homeland ? Après un

pu apercevoir dans le génial American Gangster de

final haletant lors de la dernière

Ridley Scott en 2007), découvrez l'histoire des barons de

saison, la série américaine

la drogue les plus malfamés au monde.

reprendra ses droits à partir du 11

L’intégralité des épisodes sur Netflix.

février 2018 sur Showtime.

LE FILM CULTE

Claire Danes revêtira le bleu de chauffe pour une avant dernière saison qui s’annonce palpitante. Au casting, on retrouvera Mandy Patinkin, Elizabeth Marvel, ou encore Maury Sterling. Morgan Spector, aperçu notamment dans Boardwalk Empire, sera également de la partie. Que nous réserve cette avant dernière saison ? Comment la série parviendra-t-elle à nous surprendre une fois de plus ? Brody reviendra-t-il ? Réponse au mois de février.

La saison 7 disponible le 11 février 2018 sur Showtime puis sur Canal+.

NETFLIX

NO COUNTRY FOR OLD MEN

frères Coen (Fargo, The Big Lebowski…) vieillit plutôt bien et est désormais disponible sur la plateforme Netflix pour notre plus grand bonheur. Récompensé par quatre Oscars (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur dans un second rôle et meilleur scénario

     T      exas, 1980. Alors qu'il chasse près de la

adapté), le film avait écrasé la concurrence en

frontière du Mexique. Llewelyn Moss (Josh

2007.

Brolin), découvre par hasard les cadavres d'une bande de trafiquants de drogue et une mallette Adapté du livre « Non, ce pays n’est pas pour le contenant deux millions de dollars, dont il

vieil homme » de Cormac McCarthy (Prix

s'empare. Il se retrouve poursuivi par Anton

Pulitzer 2006 pour La Route) sorti en 2005 aux

Chigurh (Javier Bardem), tueur à gages

Éditions de l’Olivier, le film s’est inscrit au fur et

psychopathe engagé initialement pour

à mesure des années comme l’un des meilleurs

récupérer l'argent, et par le shérif Bell (Tommy

films des frères Coen. Même si on lui préfère

Lee Jones), homme vieillissant et désabusé.

Fargo, qui a donné vie à trois saisons d’une grande qualité sur FOX/Netflix, on vous conseille

Onze ans après sa sortie, le douzième film des LFC MAGAZINE | #6 | 141

No country for old men, disponible sur Netflix.

vivement de revoir cet excellent thriller.


LA SÉLECTION SÉRIE/DOC DE LFC MAGAZINE

DU MOIS DE FÉVRIER HBO/OCS

ABC

HOW TO GET AWAY WITH A MURDER

MOSAÏC  P    renez Steven Soderbergh, Sharon

       'est la rentrée des classes pour Annalise Keating, la

C

Stone et HBO, mélangez le tout et vous

plus célèbre professeur de droit de Philadelphie, dans

obtenez Mosaic la dernière création du

ce qui s’annonce être la dernière saison du show lancé

réalisateur oscarisé pour Traffic en 2000.

en 2014 sur ABC. Bonne nouvelle pour les fans, début mars la série croisera la route de la série Scandal avec

Olivia Lake, auteur à succès de livres

Kerry Washington, le temps d’un double épisode cross-

pour enfants, est tuée au cours du

over inédit.

réveillon du nouvel an. Les soupçons

How to get away with a murder, la saison 4 diffusée aux USA sur ABC puis en intégralité sur Netflix.

vont très vite se porter sur plusieurs personnes, dont le petit ami de la victime. Un pitch qui donne envie de se plonger directement dans cette série

NETFLIX

d’un nouveau genre. Elle marque également le grand retour du réalisateur sur HBO, après l’excellent The Knick (dont on attend toujours la troisième

WEEDS

saison… Steven si jamais tu lis cette chronique, tiens-nous au courant !).

          onfrontée à des difficultés financières à la

C

suite du décès de son mari causé par une crise Au casting, on retrouve Sharon Stone,

cardiaque, une mère au foyer, Nancy Botwin,

Garrett Hedlund, Jennifer Ferrin ou

entreprend de vendre du cannabis à ses voisins

encore Jeremy Bobb. Encore un pari osé

pour survivre.

de la part de Steven Soderbergh, mais comme d’habitude, nous suivrons cela

Lorsque l’on relit le pitch de la série Weeds, on

de près.

ne peut pas s’empêcher de penser au destin tragique de Walter White dans Breaking Bad,

Mosaic, un épisode par jour à partir du 23 janvier 2018 sur HBO et OCS.

l’une des meilleures saisons de la dernière

trouvé son public au fur et à mesure des

décennie.

années, notamment auprès des jeunes, grâce à ses personnages attachants et à l’univers

Après huit saisons entre 2005 et 2012, la série

dans lequel elle avait su nous installer.

Weeds est désormais disponible en intégralité

Replongez-vous dans cette série devenue

sur la plateforme Netflix. Une série qui avait

culte !

pourtant eu du mal à s’imposer de par sa thématique délicate, mais qui a finalement

LFC MAGAZINE | #6 | 142

L’intégralité des saisons de Weeds est disponible sur Netflix.


DANS LE PROCHAIN NUMÉRO

À NE PAS MANQUER

PAULINE CROZE / GRÉGOIRE DELACOURT / KAREN CLEVELAND / ALEXANDER MAKSIK / SCHERAZADE / LOU / NEMO SCHIFFMAN ET NILUSI (KIDS UNITED) ET DES SURPRISES...

MARS 2018 | #7 | BIENTÔT


LFC LE MAG :

RENDEZ-VOUS ENTRE LE 26 FÉVRIER AU 2 MARS 2018 POUR LFC #7 Cela semble impossible jusqu'à ce qu'on le fasse. NELSON MANDELA

LFC Magazine #6 - Pierre Lemaitre Janvier Février 2018  
LFC Magazine #6 - Pierre Lemaitre Janvier Février 2018