Extrait "Se relier au vivant"

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Géraldine Lemaßtre Renault

SE RELIER AU VIVANT

je passe à l’acte

ACTES SUD

Collection dirigée par Françoise Vernet.

Ouvrage réalisé en collaboration avec Anne Balaguier.

Conception graphique : Anne-Laure Exbrayat, studio graphique d’Actes Sud.

Mise en page : Anne Ambellan.

© Actes Sud, 2023

ISBN : 978-2-330-17590-0

www.actes-sud.fr

SOMMAIRE 6 POURQUOI 16 SE PRÉPARER 28 SE LANCER 39 TENIR BON 49 ET APRÈS 58 POUR EN SAVOIR PLUS

POURQUOI

17 mars 2020, la Covid-19 plonge le monde dans la tourmente. Tandis que les oies et les chevreuils investissent les villes, je m’enfuis à la campagne. Comme des millions de personnes sur cette planùte, je perds mon travail.

Chaque matin, afin de ne pas sombrer, je m’octroie une marche de deux heures. C’est le printemps. J’observe les plantes avec une attention particuliĂšre, je m’accroche au moindre dĂ©tail : le vivant s’anime sous mes yeux. Une sensation nouvelle s’éveille en moi. J’ai le sentiment d’ĂȘtre en lien avec toutes les formes de vie. De vibrer avec le cosmos. Comment ai-je pu vivre comme une “zombie” toutes ces annĂ©es ?

Pourquoi me suis-je si longtemps coupée de mon identité profonde, le vivant ?

En parcourant ma pile de livres, Ă  la recherche de la dĂ©finition la plus juste concernant “le vivant”, je ne sais laquelle choisir. Anthropologues, historiens, scientifiques, naturalistes, philosophes peinent Ă  se mettre d’accord, le vivant n’étant pas un objet comme un autre. Alors de quoi parle-t-on ?

Jean-Philippe Pierron, philosophe

Sur le plan biologique, la dĂ©finition la plus simple serait sans doute que “le vivant a des caractĂ©ristiques de la vie, par opposition Ă  ce qui est inanimĂ©, inerte2”. Cependant, lorsque j’observe une abeille fĂ©condant les fleurs femelles d’aubĂ©pine grĂące au pollen saisi sur les fleurs mĂąles, cette dĂ©finition m’apparaĂźt rĂ©ductrice. Il y manque quelque chose pour approcher sa complexitĂ©. Intuitivement, je perçois que le vivant est ce qui me relie Ă  un tout dont je fais pleinement partie. Je ne suis qu’une espĂšce animale parmi d’autres, une petite branche qui a poussĂ© sur le mĂȘme tronc de l’arbre qui reprĂ©sente les millions d’espĂšces autour de moi.

L’approche contemporaine du vivant le relie Ă  la notion de biodiversitĂ©, un concept proposĂ© pour la premiĂšre fois en 1980 par le biologiste amĂ©ricain Thomas Lovejoy. Cette rĂ©flexion sur le vivant, plus englobante, nous invite Ă  poser un regard neuf sur le monde.

1. “L’intelligence du vivant”, LSD, La SĂ©rie documentaire, France Culture, 4 avril 2022.

2. DĂ©finition “vivant, vivante”, Larousse, www.larousse.fr.

“Le vivant, c’est un ĂȘtre qui ne peut continuer d’ĂȘtre que parce qu’il y a des relations qui le soutiennent1.”

Depuis prĂšs de 3,8 milliards d’annĂ©es, le vivant se diversifie et se transforme. Aujourd’hui, les scientifiques admettent que cette Ă©volution du vivant pourrait ĂȘtre reprĂ©sentĂ©e par un arbre, dit “arbre phylogĂ©nĂ©tique”. En partant d’un point central, le tronc commun, vieux de plusieurs milliards d’annĂ©es, trois branches principales s’affranchissent : la branche des archĂ©es, celle des eucaryotes et celle des bactĂ©ries. Chacune se dĂ©veloppe vers l’extĂ©rieur, se ramifie, puis s’étoffe : ainsi que l’explique Catherine Lenne, chercheuse en biologie vĂ©gĂ©tale, “nous avons un tiers de nos gĂšnes en commun avec ceux d’une jonquille ou d’un arbre4”. Certaines branches s’arrĂȘtent : ce sont les espĂšces disparues.

L’ÊTRE HUMAIN, LE DERNIER ARRIVÉ DANS L’HISTOIRE DU VIVANT

L’astrophysicien amĂ©ricain Carl Sagan a imaginĂ© un calendrier pour nous donner une notion des diffĂ©rents Ăąges cosmiques, afin de ramener Ă  l’échelle humaine l’histoire de l’apparition de

l’univers. Chaque jour reprĂ©sente 37,5 millions d’annĂ©es. Le dĂ©part est marquĂ© par le Big Bang, le 1er janvier. Les premiĂšres Ă©toiles apparaissent entre le 2 et le 3 janvier avec l’arrivĂ©e des galaxies. Dans ce calendrier, l’ĂȘtre humain apparaĂźt quelques secondes seulement avant minuit, la nuit du 31 dĂ©cembre.

3. Nom donnĂ© Ă  la ConfĂ©rence des Nations unies sur l’environnement et le dĂ©veloppement, organisĂ©e Ă  Rio de Janeiro du 3 au 14 juin 1992.

4. “L’intelligence du vivant”, op. cit.

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“La biodiversitĂ© [
] comprend la diversitĂ© au sein des espĂšces et entre espĂšces ainsi que celle des Ă©cosystĂšmes.” DĂ©finition officielle donnĂ©e lors du Sommet de la Terre3 de Rio en 1992

Tous les rameaux aboutissant Ă  la sphĂšre externe correspondent aux millions d’espĂšces vivantes aujourd’hui. Dans ce vaste ensemble dans lequel aucun rameau n’est privilĂ©giĂ©, nous ne reprĂ©sentons qu’un petit point au milieu des autres.

Notre arrivĂ©e tardive sur Terre ne nous a pas empĂȘchĂ©s de dĂ©velopper progressivement une vision anthropocentrĂ©e de la nature, assortie d’une approche dominatrice. Le progrĂšs a Ă©loignĂ© l’ĂȘtre humain du vivant. À partir du moment oĂč celui-ci a maĂźtrisĂ© le feu, il n’a cessĂ© d’exploiter et de transformer la nature Ă  son avantage. La rĂ©volution nĂ©olithique est l’étape fondamentale de modification des Ă©cosystĂšmes avec l’apparition de l’agriculture et la pratique de l’élevage. À partir du xvie siĂšcle s’ouvre la pĂ©riode mercantiliste. Les États les plus puissants cherchent Ă  accaparer le maximum de richesses de la planĂšte aux dĂ©pens des autres. La construction de chantiers navals introduit de nouveaux besoins en matiĂšres premiĂšres, les usages Ă©nergĂ©tiques croissent, les forĂȘts et sols sont exploitĂ©s. Le dĂ©veloppement des connaissances scientifiques Ă  partir du xviiie siĂšcle se double d’une approche dominatrice de la nature, qu’il s’agit d’asservir et de domestiquer. Les rĂ©volutions industrielles aux xixe et xxe siĂšcles renforcent considĂ©rablement ce mouvement d’exploitation des ressources naturelles. Les ressources renouvelables sont progressivement dĂ©laissĂ©es au profit des Ă©nergies fossiles. Les deux guerres mondiales constituent ensuite de graves atteintes Ă  l’environnement. Les obus enfouis contiennent des rĂ©sidus toxiques qui continuent de polluer nos sols aujourd’hui. Le dĂ©veloppement de l’agriculture intensive Ă  partir des annĂ©es 1960 et l’utilisation massive d’intrants – engrais, pesticides
 – conduisent ensuite Ă  gĂ©nĂ©raliser la pollution et l’épuisement des sols au profit de la rentabilitĂ© des exploitations. Sous l’effet de la modernisation, les campagnes se sont vidĂ©es et un nouveau paysage a Ă©mergĂ© progressivement : lotissements, zones industrielles, centres commerciaux, villes amputĂ©es de la nature. Les humains se sont progressivement Ă©loignĂ©s de leur rapport initial au vivant.

POURQUOI l 9

Le fruit de notre vision anthropocentrĂ©e – issue de la pensĂ©e de Descartes – ainsi que notre comportement envers la nature contribuent largement Ă  nous positionner comme extĂ©rieurs Ă  celle-ci. Philippe Descola, anthropologue français, remet en question la notion de “grand partage5”. Il entend dĂ©passer le dualisme qui oppose la nature et la culture en montrant que l’idĂ©e de nature est elle-mĂȘme une production sociale, qui a longtemps servi de modĂšle Ă  la pensĂ©e occidentale, contrairement Ă  l’approche qu’en avaient les peuples premiers. Ceux-ci n’ont jamais rompu leur alliance avec la nature. Ils s’en sont inspirĂ©s et y ont puisĂ© leur sagesse dans un lien sacrĂ©.

Avec l’accĂ©lĂ©ration des innovations et l’arrivĂ©e d’Internet, par rapport Ă  la pĂ©riode de mon enfance oĂč l’ennui Ă©tait une vertu, mon mode de vie a changĂ©. La Terre ne tourne pas plus vite et pourtant le monde a modifiĂ© sa vitesse. DerriĂšre mon Ă©cran, je vis hors-sol, sans ancrage, dans un monde rĂ©trĂ©ci. Le rĂ©veil de la nature qui Ă©merge doucement de sa lĂ©thargie au mois de mars, avec les vocalises Ă  gorge dĂ©ployĂ©e des mĂ©sanges, ne gagnera pas le chemin de mon cƓur puisque j’entends le monde Ă  travers mes Ă©couteurs. DĂ©connectĂ©e du vivant, je ne sais plus comment s’articule le monde en dehors de moi, comment le dĂ©coder et l’apprĂ©hender, car je passe la majeure partie du temps enfermĂ©e sur moi-mĂȘme.

5. Philippe Descola, Par-delĂ  nature et culture, Gallimard, “Folio essais”, 2005. 6. Projet de loi portant engagement national pour l’environnement, Ă  partir d’une Ă©tude de 2003 menĂ©e par l’OQAI, www.senat.fr/rap/l08-552-1/l08-552-1101.html#fn112.

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Nous passons 80 Ă  90 % de notre temps de vie Ă  l’intĂ©rieur, soit en moyenne 22 heures sur 246.

Ouvrage rĂ©alisĂ© par l’atelier graphique d’Actes Sud. AchevĂ© d’imprimer en janvier 2023 par Printer Portuguesa (Portugal) sur papier fabriquĂ© Ă  partir de fibres issues d’une sylviculture responsable pour le compte des Ă©ditions Actes Sud, Le MĂ©jan, place Nina-Berberova, 13200 Arles.

DépÎt légal 1re édition : octobre 2023

En 2020, l’expĂ©rience d’un confinement en pleine nature fait prendre conscience Ă  GĂ©raldine LemaĂźtre Renault qu’elle mĂšne une vie “hors-sol”. Le vivant n’est alors pour elle que le dĂ©cor d’une vie trop pressĂ©e, essentiellement vĂ©cue en intĂ©rieur. Combien d’entre nous ressentent cette dĂ©connexion ?

Pourtant, le vivant est un tout dont nous faisons partie. Renouer ce lien, c’est se relier Ă  notre identitĂ© profonde. Si la vie moderne et citadine est bien Ă©loignĂ©e de la nature sauvage, le vivant reste prĂ©sent tout autour de nous, prĂȘt Ă  ĂȘtre senti, entendu, touchĂ©, goĂ»tĂ©, observĂ©. Prenant appui sur son parcours, sur des tĂ©moignages variĂ©s et sur une multitude d’exemples concrets, l’autrice nous propose une exploration joyeuse des infinies possibilitĂ©s de se relier au vivant et d’en ressentir les bienfaits. Tisser ces liens modifie notre rapport Ă  nous-mĂȘme, notre façon de nous nourrir, de consommer, d’interagir avec notre environnement. Car au-delĂ  de l’ouverture Ă  la nature, il s’agit de rĂ©apprendre Ă  Ă©couter ce qui vibre en nous et Ă  ĂȘtre, tout simplement. Il suffit de se lancer !

Autrice et scĂ©nariste, GĂ©raldine LemaĂźtre Renault se forme Ă  l’École des plantes de Paris en botanique et en phytothĂ©rapie. Elle transmet sa passion pour le vivant dans ses livres (Potions magiques, Gallimard, 2022), mais aussi au cours de sorties en forĂȘt ou par sa marque d’infusions, Potions magiques.

FormĂ©e Ă  l’Ensaama puis Ă  l’École Estienne, Evelyne Mary produit des a ches, des gravures, des albums, des livres. Sa technique de prĂ©dilection est la linogravure, qu’elle transmet au travers de stages en Sud-ArdĂšche.

Dép. lég. : octobre 2023

10,80 € TTC France www.actes-sud.fr

978-2-330-17590-0

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