Extrait "Les Dés"

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roman traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes
AHMET ALTAN
LES DÉS

Inspiré de faits réels

AHMET ALTAN Les Dés

roman traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes

La formation d’une Ăąme comme celle de Ziya, nĂ© au monde avec sa part de tĂ©nĂšbres, nĂ©cessitait une personnalitĂ© qui sorte de l’ordinaire, une admiration dont la violence et le sang traçaient les contours, et des coups durs. Cette tĂąche – façonner suivant les aspĂ©ritĂ©s de sa nature une Ăąme qui n’entrerait dans aucun moule –, Arif Bey, son frĂšre aĂźnĂ©, l’eut facile. Il Ă©tait le hĂ©ros de Ziya, celui qu’il admirait et suivait aveuglĂ©ment. Un jour, alors qu’il n’avait pas quatre ans et qu’ayant trĂ©buchĂ© la tĂȘte la premiĂšre, il grimaçait au bord des larmes, il entendit une voix dure et tranchante lui prodiguer cet avertissement dĂ©cisif : “Un homme ne pleure pas
”

Arif Bey n’en dit pas davantage, et Ziya ne pleura plus jamais.

Il y avait dans cette expression dont il saisissait Ă  peine le sens – “un homme” – une telle puissance de fascination et de mystĂšre qu’aprĂšs avoir reconnu, encore tout enfant, que ce mot d’homme Ă©tait le plus grand, il devint l’esclave volontaire du concept de virilitĂ©. “Être un homme” dĂ©terminerait toute son existence.

Trois ans plus tard, l’expression fut complĂ©tĂ©e : “Un homme d’honneur
”

5 I

L’admiration suscitĂ©e par la lĂ©gende sanglante d’Arif Bey avait suffi, par l’entremise de ces trois mots, Ă  façonner l’esprit rude et sombre de Ziya. Son Ăąme avait trouvĂ© la forme, fatale et prĂȘte pour l’histoire, qui convenait Ă  sa nature.

Plus tard, il apprendrait que son devoir n’était pas seulement de dĂ©fendre son honneur personnel, mais aussi celui de sa famille et du peuple tcherkesse auquel ils appartenaient.

Le ruisseau qui coulait en contrebas de leur maison, aux couleurs variant au grĂ© de celles du ciel, rejoignait, cinq cents mĂštres plus loin, les flots puissants du Bosphore d’Istanbul. Au pied des deux niveaux de leur maison en bois, au-delĂ  de leur jardin plantĂ© d’arbres fruitiers, s’étendait une vaste prairie, dont une extrĂ©mitĂ© touchait Ă  la mer, l’autre Ă©tant formĂ©e par un bois, de petite taille mais que les enfants regardaient comme plein de mystĂšre. Ils grandissaient dans l’habitude du bruit des eaux aux tons changeants, du chant des oiseaux, de l’odeur des fruits et de l’herbe, du silence rassurant qui enveloppait tout cela.

Ils vivaient sans crainte et insouciants, au dĂ©but des annĂ©es 1900, dans la capitale d’un empire en dĂ©composition, au milieu d’un peuple qui avait pour condition la misĂšre et la peur. Arif Bey, grand, bel homme, toujours Ă©lĂ©gamment vĂȘtu, n’était pas de ceux qui avaient peur, mais de ceux qui inspiraient la peur. Il comptait parmi les plus connus, les plus craints et les plus respectĂ©s des nombreux caĂŻds armĂ©s d’Istanbul, ceux qui, pourvu qu’ils obĂ©issent au sultan, avaient la latitude de commettre tous les crimes. La force de ses poings, dans le monde de la pĂšgre, Ă©tait contĂ©e avec des accents lĂ©gendaires.

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Comme tous les grands voyous, il se battait rarement, mais devait-il le faire que, sans s’embarrasser mĂȘme d’une arme, il envoyait valser son adversaire d’une seule gifle, de telle façon que l’autre ne s’en relevait pas.

À cette Ă©poque, la plupart des pachas Ă  Ă©paulettes lamĂ©es d’argent et aux torses bardĂ©s de mĂ©dailles Ă©taient liĂ©s Ă  des bandes criminelles ; la rumeur disait qu’Arif Bey appartenait au vaste et redoutable clan qu’un certain pacha, aide de camp du sultan, employait pour terroriser son monde, cependant personne n’en avait la preuve. Sur lui-mĂȘme et ses activitĂ©s, il taisait tout Ă  ses frĂšres, mais sa terrible renommĂ©e, les exploits qu’on racontait sur son compte, toujours avec dĂ©fĂ©rence, se rĂ©pandaient dans les quartiers et dans les rues comme le vent du matin, jusqu’à atteindre ses frĂšres et se graver en eux.

Ziya aimait et craignait son aĂźnĂ©. C’était le seul homme dont il n’avait pas honte d’avoir peur. Autant il Ă©tait dans sa nature de ne pas avoir peur des autres, autant craindre son frĂšre lui Ă©tait naturel. Les deux sentiments, l’amour et la peur, fusionnant en une admiration immense que rien ne pouvait abĂźmer ni dĂ©faire, Ă©taient comme le sceau de son esprit.

Des voyous amis d’Arif Bey leur rendaient parfois visite, ils s’attablaient dans le jardin, parlaient de vieilles histoires et de truands cĂ©lĂšbres. Tous ces hommes n’étaient pas grands et forts comme Arif Bey ; on trouvait aussi des petits formats, mĂȘme des avortons. Ce qui les rendait aussi terribles, ce qui terrifiait toute la ville, c’était la noirceur de leurs yeux, cette dĂ©termination Ă  se jeter Ă  tout instant dans un combat mortel. Ils Ă©taient prĂȘts Ă  mourir

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et Ă  tuer. Tous Ă©taient bons cogneurs, bons tireurs. Chacun d’eux avait dĂ©jĂ  affrontĂ© la mort et surmontĂ© l’épreuve avec bravoure. Leur gloire en Ă©tait le dĂ». Ziya et son autre grand frĂšre, HakkĂź, Ă©coutaient leurs rĂ©cits affalĂ©s au pied d’un arbre. Les leçons inoubliables qu’ils tiraient de ces conversations, autant que des conseils d’Arif Bey, Ă©taient des jalons pour l’avenir : un homme n’a peur de rien, pas mĂȘme de la mort ; la couardise est la plus grande honte. Ils apprenaient comment tel caĂŻd avait foncĂ© seul sur un groupe de sept hommes, comment tel autre avait accueilli sans mĂȘme un battement de cils le pistolet qu’on lui braquait sur la tempe. Un homme, avait-il Ă  choisir entre son honneur et sa vie, devait choisir l’honneur. Mourir valait toujours mieux que de vivre dans le dĂ©shonneur. Personne ne se moquait d’un homme d’honneur ; le chĂątiment de ces moqueries Ă©tait la mort. Arif Bey et ses amis croyaient Ă  ces lois, et vivaient selon elles.

D’un cĂŽtĂ©, les deux frĂšres Ă©coutaient les conseils de leur aĂźnĂ© en matiĂšre de corps Ă  corps, les aventures des caĂŻds d’autrefois qu’on racontait Ă  table, et regardaient l’aĂźnĂ© remplir de poudre ses cartouches, et portaient son calibre ; de l’autre, ils traversaient le ruisseau pour recevoir une Ă©ducation Ă  l’école du quartier. Et ils Ă©taient bons Ă©lĂšves. Ainsi le voulait leur aĂźnĂ©.

Les enfants de l’école craignaient les deux frĂšres, surtout Ziya. Personne, en rĂ©alitĂ©, n’osait chercher querelle aux frĂšres d’Arif Bey, mais Ziya, lui, se jetant dans des bagarres qui ne le concernaient pas directement, n’hĂ©sitait pas Ă  dĂ©fier plus grand que lui. Il se livrait Ă  toutes sortes de folies imprĂ©visibles. Un jour, inspirĂ© par une histoire qu’il avait

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entendue il ne savait plus oĂč, il posa un verre sur sa tĂȘte et dit Ă  HakkĂź : “Allez, tire ! On va voir si tu touches !” Dans tous ces Ă©pisodes, son sens innĂ© de la bravacherie, sa volontĂ© de susciter l’admiration jouaient autant que le dĂ©sir qu’il avait de se prouver Ă  lui-mĂȘme son courage et d’en repousser sans fin les limites. Une peur folle l’étreignait Ă  l’idĂ©e que quelque chose, un jour, puisse lui faire peur : alors il n’entrerait pas parmi les hommes d’honneur
 Dans la pĂšgre, croyait-il, il n’était pas de pire infamie. En dehors de ce chĂątiment terrible, synonyme de honte Ă©ternelle, il ne prenait rien au sĂ©rieux, ne trouvait rien qui mĂ©ritĂąt de l’ĂȘtre. Le sentiment de la peur, dĂšs l’enfance, avait pour lui changĂ© d’aspect : toutes les peurs, la mort incluse, s’étaient comme fondues et effacĂ©es dans la peur de vivre dĂ©shonorĂ©.

Ziya avait dix ans, HakkĂź treize, le jour oĂč Arif Bey les appela pour les conduire dans le petit bois, oĂč il leur mit un pistolet dans la main. C’était une journĂ©e calme et ensoleillĂ©e de mi-septembre, l’air clarifiĂ© s’amincissait en vue de l’automne, des lignes rougeoyantes apparaissaient Ă  la frange des feuilles Ă©puisĂ©es par l’étĂ©. Une fraĂźcheur mouillĂ©e baignait le pied des arbres. Ils humaient l’odeur d’acier du pistolet, le parfum d’huile de graissage avec laquelle on avait nettoyĂ© le canon des restes de poudre. Un mĂ©lange enivrant.

Jamais de toute leur vie ils n’oubliĂšrent ce jour. HakkĂź Ă©tait bon tireur, mais bien vite il apparut que Ziya, dans ce domaine, avait un don spĂ©cial. Quand il tenait le pistolet, l’arme faisait corps avec lui, il pointait le canon vers la cible avec autant de facilitĂ© que si c’était son doigt, touchait tout ce qu’il

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voulait. Et, bien qu’étant un garçon plutĂŽt morose, son expression revĂȘche s’effaçait quand il tirait ; il souriait, de bonheur, avec une innocence presque tendre. C’était comme si son innocence Ă©tait enfouie sous sa sauvagerie, et qu’en s’ensauvageant, il gagnait en innocence.

Les compliments d’Arif Bey s’ajoutant Ă  son talent pour le tir, il commença Ă  se voir supĂ©rieur Ă  tous les autres, Ă  l’exception de son grand aĂźnĂ©, une conviction qui s’enracina et s’endurcit avec les ans. Il en vint Ă  confondre sa force avec celle de son frĂšre, et Ă  considĂ©rer la lĂ©gende de l’aĂźnĂ© comme une part intĂ©grante de lui-mĂȘme.

Tels les esprits de la forĂȘt qui, sans s’en rendre compte, passent leur existence dans des taillis peuplĂ©s de monstres, les deux cadets, se sentant protĂ©gĂ©s, vĂ©curent ainsi des annĂ©es dans l’admiration d’eux-mĂȘmes et de leur aĂźnĂ©. L’ñme inquiĂšte de Ziya, dans cette quiĂ©tude sereine, acquit la soliditĂ© nĂ©cessaire Ă  l’arpentage des frontiĂšres brumeuses oĂč la vie et la mort se guettent en chiens de faĂŻence.

Il se fit bientĂŽt de lui-mĂȘme un portrait idĂ©al, une image fantasmĂ©e. Elle Ă©tait comme un voile : tendu entre les faits et ses rĂȘves, dĂ©formant la rĂ©alitĂ© au grĂ© de ses fantasmes. Il vivait dans un autre monde, un univers recréé par son imagination, parallĂšle aux lois de l’existence rĂ©elle. C’était comme une maladie, constitutive de son ĂȘtre, d’oĂč il tirait pourtant une force et une assurance immenses. Ainsi passĂšrent ses annĂ©es d’enfance, dans ce mĂ©lange heureux de luciditĂ© et d’ivresse oĂč il cherchait sans cesse Ă  se prouver sa virilitĂ©, et y parvenait.

Un soir, la réalité fit irruption dans sa vie sous des traits inconnus.

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Arif Bey avait une face cachĂ©e que ses frĂšres ignoraient : il aimait, autant sinon davantage que les femmes, les jeunes garçons. Le premier de ses deux favoris Ă©tait Manolakis, jeune serveur d’une taverne de Galata, Ă  la beautĂ© fameuse, le second s’appelait Takis, un garçon aux yeux bleus qui travaillait chez Panatis, tavernier Ă  Beyoğlu. Il leur avait mĂȘme dĂ©diĂ© une chanson, qui circulait de bouche en bouche. En ce soir funeste, il buvait Ă  Galata, quand le dĂ©sir de Takis le fit monter Ă  Beyoğlu.

Il marchait en chantonnant, Ă©mĂ©chĂ© et joyeux, dans une fraĂźcheur printaniĂšre qui vivifiait l’ñme sans refroidir le corps.

ArrivĂ© devant le lycĂ©e de Galatasaray, il rencontra une foule agitĂ©e. Par curiositĂ©, il se mĂȘla aux badauds. Un colosse se tenait au milieu de la foule massĂ©e en cercle. Il Ă©tait ivre. Il hurlait, vocifĂ©rait, provoquait les gens. Les policiers, Ă  distance, se contentaient d’implorer : “ArrĂȘtez, Mustafa Bey, arrĂȘtez !”

Arif Bey reconnut tout de suite l’homme. C’était le cĂ©lĂšbre Mustafa le Mat, l’un des gros bras de la garde albanaise du sultan. Il insultait les policiers avec une agressivitĂ© pleine de morgue, convaincu que ses relations au Palais le rendaient intouchable. Arif Bey aurait pu continuer sa route ; rien ne le concernait dans cette affaire. Mais il resta. L’ñme boursouflĂ©e par sa propre lĂ©gende, il considĂ©rait comme une offense personnelle le fait qu’un autre caĂŻd se permĂźt de terroriser la foule en sa prĂ©sence. Une rage incontrĂŽlable, la soif de montrer qui il Ă©tait, l’envie de rabattre son caquet au vaniteux Albanais, le dĂ©sir d’ĂȘtre le hĂ©ros d’une nouvelle aventure impĂ©rissable, tout cela se mĂȘlait en lui, pour se transformer en une excitation aveugle et noire.

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Son cerveau était embrumé, son regard figé, son instinct de fauve aiguisé.

Il traversa lentement la foule, sans rien laisser paraĂźtre de ses Ă©motions, jusqu’à se planter devant Mustafa le Mat, empoigna le colosse par le col, et s’écriant “Je vais t’apprendre la politesse moi !”, lui dĂ©cocha une gifle. Le Mat s’écroula au sol. AprĂšs quoi Arif Bey, traĂźnant ce corps Ă©norme comme un vulgaire paquet, le dĂ©posa devant la porte du commissariat. “Coffrez-moi ce malpoli”, dĂ©clara-t-il avant de reprendre son chemin comme si de rien n’était.

Dans la capitale Ă  la vie repliĂ©e, immobile et craintive, le bruit de la gifle envoyĂ©e Ă  un homme de main du sultan eut un Ă©cho rapide et prolongĂ©. Une heure plus tard, tous les cafĂ©s, tavernes, casinos, maisons closes, et surtout les couloirs du Palais ne parlaient que de l’évĂ©nement : “Arif Bey a assommĂ© le Mat d’une seule gifle.”

Les Tcherkesses racontaient partout, avec une dĂ©lectation pleine de moquerie, et sans jamais s’en lasser, comment Arif Bey avait clouĂ© par terre le “grand homme”. Les Albanais, quant Ă  eux, prenant l’affront comme une offense Ă  tout leur peuple, rĂ©pĂ©taient avec une rancƓur bouillant de rage vengeresse : “Depuis quand cet Arif ose toucher Ă  Mustafa Bey
 Il a profitĂ© de ce que le Mat Ă©tait ivre, sans quoi
 Mustafa Bey l’aurait dĂ©coupĂ© en morceaux
”

Bien qu’Arif Bey n’en eĂ»t pas dit un mot Ă  ses frĂšres, ils surent bientĂŽt toute l’affaire. Ce n’était pas une rixe ordinaire. Arif, leur aĂźnĂ©, avait humiliĂ© un caĂŻd trĂšs dangereux, un homme qui avait ses entrĂ©es au Palais, un homme que l’idĂ©e de dĂ©fier ne viendrait jamais Ă  personne.

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Ils regardaient le monde, la vie et les hommes de haut, comme des aiglons aux ailes gonflĂ©es par les vents de l’honneur et de la gloire : tout, ĂȘtres et choses, leur paraissait minuscule, insignifiant. Ils planaient Ă  de telles hauteurs que plus rien ou presque ne les rattachait encore au monde des hommes. L’orgueil empoisonnait incurablement leurs jeunes Ăąmes.

Ils ne perçurent donc pas le changement menaçant qui venait de s’opĂ©rer dans leur vie. Tout leur semblait un jeu fait pour stimuler leur plaisir.

Si eux n’en avaient pas conscience, on savait autour d’eux que gifler un homme comme le Mat n’était pas un Ă©vĂ©nement anodin, et qu’il aurait des consĂ©quences.

Deux mois passùrent. Deux mois paisibles. Deux mois de silence, pleins d’orgueil et de joie.

Par une belle soirĂ©e, Arif Bey buvait avec des amis Ă  Galata, dans le jardin de sa taverne prĂ©fĂ©rĂ©e. La nuit n’était pas encore tombĂ©e, les rĂ©verbĂšres brĂ»laient dĂ©jĂ . On respirait la mer et le gazon. Arif Bey Ă©tait d’humeur joyeuse. Il ne se vantait pas, ne disait rien mais, tel un dieu se baignant dans la fontaine de jouvence de son propre mythe, il se croyait intouchable. Cette croyance le rendait vulnĂ©rable. La veille, pour s’amuser avec ses frĂšres, il avait rempli ses cartouches de poudre, et la poudre manquait, mais il n’y avait pas prĂȘtĂ© attention. Il ne voyait pas la mort s’approcher. L’orgueil endormait son instinct.

Mustafa le Mat et deux comparses entrĂšrent dans le jardin. Ils s’assirent Ă  une table un peu Ă©loignĂ©e de celle d’Arif Bey. Plus personne ne parlait. Le silence, un silence effrayant, lourd de menaces, tomba si soudainement qu’il rĂ©sonna plutĂŽt comme une violente explosion. La plupart des clients s’empressĂšrent

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de payer leur addition et de filer sans dire un mot. TrĂšs peu osĂšrent rester dans ce silence annonciateur de mort.

Allons-y, Arif Bey, nous avons assez bu, lui dit l’un de ses amis.

Pour certains hommes, Ă  certains moments, certaines choses sont impossibles. Ainsi pour Arif Bey, en cet instant, se lever et partir. S’il se levait et partait, il savait qu’il passerait ensuite le restant de ses jours Ă  entendre “Arif a fui devant le Mat”, que ce serait trahir tout son passĂ© et couvrir de honte luimĂȘme, sa famille, tous les Tcherkesses.

Il avait vingt-huit ans, et vĂ©cu toute sa vie en hĂ©ritier Ăąpre et brutal d’une noble tradition, solidement enracinĂ©e, d’oĂč il tirait son courage et sa dignitĂ©. Ce passĂ©, qui Ă©tait son seul bien, sa seule fiertĂ©, avait plus de valeur que la vie. Chaque seconde de son existence avait Ă©tĂ© conçue pour l’empĂȘcher de quitter ce jardin ce soir-lĂ . Il ne le pouvait donc, et d’ailleurs ne le voulait pas. Il Ă©tait dĂ©vorĂ© par l’impatience, la fiĂšvre de l’action, ce dĂ©sir de tuer que ressentent au champ de bataille, juste avant la mĂȘlĂ©e, les guerriers qui ont dĂ©jĂ  connu l’épreuve de la mort. Il allait tuer le Mat. Il lui ferait payer l’audace d’ĂȘtre venu dans sa taverne.

Quoi, assez bu ? Nous commençons à peine.

Il ouvrit discrÚtement la sangle de son étui et fit glisser son pistolet de façon à pouvoir dégainer rapidement. Puis il appela à haute voix.

Manolakis ! Apporte une autre bouteille de raki !

Le garçon n’eut pas le temps de rĂ©pondre qu’on entendit la voix de Mustafa le Mat :

Pourquoi toujours Manolakis, Arif Bey, viens donc plutît mouiller tes lùvres à notre goulot


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L’allusion Ă©tait claire. Les pistolets jaillirent Ă  la mĂȘme seconde. Arif Bey fut plus rapide. Il toucha le Mat au niveau du cƓur mais, la cartouche manquant de poudre, la balle perdit en puissance et resta fichĂ©e dans la tabatiĂšre que Mustafa Bey portait dans sa poche de poitrine.

Celle du Mat dĂ©chiqueta le poumon d’Arif Bey.

Un bruit rĂ©veilla Ziya en pleine nuit. Quand il vit par la fenĂȘtre les gens et les torches dans le jardin, un pressentiment animal, innĂ© chez ce genre d’hommes, lui fit comprendre que quelque chose n’allait pas. Il descendit en courant. HakkĂź pleurait, effondrĂ©, dans les escaliers.

Qu’est-ce qu’il se passe ?

Le Mat a tiré sur Arif, notre frÚre est mort.

Alors Ziya, avec un sang-froid mortel, d’une voix qui s’aiguisait au passage des dents, posa la question qui allait dĂ©cider de toute son existence :

Et le Mat ?

Il n’a rien
 Ils l’ont arrĂȘtĂ©.

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OUVRAGE RÉALISÉ

PAR L’ATELIER GRAPHIQUE ACTES SUD

REPRODUIT ET ACHEVÉ D’IMPRIMER EN JUILLET 2023

PAR L’IMPRIMERIE FLOCH

À MAYENNE

POUR LE COMPTE DES ÉDITIONS

ACTES SUD LE MÉJAN

PLACE NINA-BERBEROVA

13200 ARLES

DÉPÔT LÉGAL

1re ÉDITION : OCTOBRE 2023

No impr. : (Imprimé en France)

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

Ziya n’a que seize ans lorsqu’il est introduit en secret dans un recoin du tribunal oĂč doit ĂȘtre entendu l’assassin de son frĂšre aĂźnĂ©. Tireur d’exception, ce jeune Tcherkesse abat son ennemi d’une seule balle en pleine audience et gagne par ce geste l’admiration de tous.

AprĂšs une annĂ©e d’incarcĂ©ration dans une prison oĂč il dĂ©couvre le jeu de dĂ©s, on l’envoie dans la campagne par-delĂ  les frontiĂšres, non loin d’Alexandrie. LĂ , il rencontre une jeune ïŹlle, apprĂ©cie sa compagnie sans pour autant comprendre le sentiment qui soudain le trouble d’une Ă©trange maniĂšre. De retour en Turquie, il n’oubliera jamais Nora.

TrĂšs prĂ©sent dans les nuits d’Istanbul, il joue beaucoup, aime peu mais celles qui l’approchent sont frappĂ©es par son regard inquiĂ©tant.

Alors qu’une action d’éclat lui est proposĂ©e – il s’agit cette fois de tuer en pleine rue le grand vizir –, Ziya prend les rĂȘnes de l’opĂ©ration. La lumiĂšre, toujours la lumiĂšre


AprĂšs son inoubliable Madame Hayat, Ahmet Altan explore dans ce roman le caractĂšre ambigu d’un homme qui tout enfant apprend Ă  refouler ses Ă©motions. Pragmatique, avide de justice, rĂ©actionnaire, ce personnage insondable incarne l’engagement absolu de ceux qui sont prĂȘts Ă  tout pour dĂ©fendre les leurs.

Ahmet Altan, nĂ© en 1950, est un des journalistes les plus renommĂ©s de Turquie. Son Ɠuvre romanesque est traduite en plusieurs langues. AprĂšs Comme une blessure de sabre (Actes Sud, 2000) et L’Amour au temps des rĂ©voltes (Actes Sud, 2008), Ahmet Altan obtient le prix Femina Ă©tranger 2021 pour Madame Hayat.

DÉP. LÉG. : OCT. 2023 / 21,80 € TTC France

ISBN 978-2-330-18407-0

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www.actes-sud.fr Illustration de couverture : © Eiko Ojala

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