Inspiré de faits réels
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Inspiré de faits réels
La formation dâune Ăąme comme celle de Ziya, nĂ© au monde avec sa part de tĂ©nĂšbres, nĂ©cessitait une personnalitĂ© qui sorte de lâordinaire, une admiration dont la violence et le sang traçaient les contours, et des coups durs. Cette tĂąche â façonner suivant les aspĂ©ritĂ©s de sa nature une Ăąme qui nâentrerait dans aucun moule â, Arif Bey, son frĂšre aĂźnĂ©, lâeut facile. Il Ă©tait le hĂ©ros de Ziya, celui quâil admirait et suivait aveuglĂ©ment. Un jour, alors quâil nâavait pas quatre ans et quâayant trĂ©buchĂ© la tĂȘte la premiĂšre, il grimaçait au bord des larmes, il entendit une voix dure et tranchante lui prodiguer cet avertissement dĂ©cisif : âUn homme ne pleure pasâŠâ
Arif Bey nâen dit pas davantage, et Ziya ne pleura plus jamais.
Il y avait dans cette expression dont il saisissait Ă peine le sens â âun hommeâ â une telle puissance de fascination et de mystĂšre quâaprĂšs avoir reconnu, encore tout enfant, que ce mot dâhomme Ă©tait le plus grand, il devint lâesclave volontaire du concept de virilitĂ©. âĂtre un hommeâ dĂ©terminerait toute son existence.
Trois ans plus tard, lâexpression fut complĂ©tĂ©e : âUn homme dâhonneurâŠâ
Lâadmiration suscitĂ©e par la lĂ©gende sanglante dâArif Bey avait suffi, par lâentremise de ces trois mots, Ă façonner lâesprit rude et sombre de Ziya. Son Ăąme avait trouvĂ© la forme, fatale et prĂȘte pour lâhistoire, qui convenait Ă sa nature.
Plus tard, il apprendrait que son devoir nâĂ©tait pas seulement de dĂ©fendre son honneur personnel, mais aussi celui de sa famille et du peuple tcherkesse auquel ils appartenaient.
Le ruisseau qui coulait en contrebas de leur maison, aux couleurs variant au grĂ© de celles du ciel, rejoignait, cinq cents mĂštres plus loin, les flots puissants du Bosphore dâIstanbul. Au pied des deux niveaux de leur maison en bois, au-delĂ de leur jardin plantĂ© dâarbres fruitiers, sâĂ©tendait une vaste prairie, dont une extrĂ©mitĂ© touchait Ă la mer, lâautre Ă©tant formĂ©e par un bois, de petite taille mais que les enfants regardaient comme plein de mystĂšre. Ils grandissaient dans lâhabitude du bruit des eaux aux tons changeants, du chant des oiseaux, de lâodeur des fruits et de lâherbe, du silence rassurant qui enveloppait tout cela.
Ils vivaient sans crainte et insouciants, au dĂ©but des annĂ©es 1900, dans la capitale dâun empire en dĂ©composition, au milieu dâun peuple qui avait pour condition la misĂšre et la peur. Arif Bey, grand, bel homme, toujours Ă©lĂ©gamment vĂȘtu, nâĂ©tait pas de ceux qui avaient peur, mais de ceux qui inspiraient la peur. Il comptait parmi les plus connus, les plus craints et les plus respectĂ©s des nombreux caĂŻds armĂ©s dâIstanbul, ceux qui, pourvu quâils obĂ©issent au sultan, avaient la latitude de commettre tous les crimes. La force de ses poings, dans le monde de la pĂšgre, Ă©tait contĂ©e avec des accents lĂ©gendaires.
Comme tous les grands voyous, il se battait rarement, mais devait-il le faire que, sans sâembarrasser mĂȘme dâune arme, il envoyait valser son adversaire dâune seule gifle, de telle façon que lâautre ne sâen relevait pas.
Ă cette Ă©poque, la plupart des pachas Ă Ă©paulettes lamĂ©es dâargent et aux torses bardĂ©s de mĂ©dailles Ă©taient liĂ©s Ă des bandes criminelles ; la rumeur disait quâArif Bey appartenait au vaste et redoutable clan quâun certain pacha, aide de camp du sultan, employait pour terroriser son monde, cependant personne nâen avait la preuve. Sur lui-mĂȘme et ses activitĂ©s, il taisait tout Ă ses frĂšres, mais sa terrible renommĂ©e, les exploits quâon racontait sur son compte, toujours avec dĂ©fĂ©rence, se rĂ©pandaient dans les quartiers et dans les rues comme le vent du matin, jusquâĂ atteindre ses frĂšres et se graver en eux.
Ziya aimait et craignait son aĂźnĂ©. CâĂ©tait le seul homme dont il nâavait pas honte dâavoir peur. Autant il Ă©tait dans sa nature de ne pas avoir peur des autres, autant craindre son frĂšre lui Ă©tait naturel. Les deux sentiments, lâamour et la peur, fusionnant en une admiration immense que rien ne pouvait abĂźmer ni dĂ©faire, Ă©taient comme le sceau de son esprit.
Des voyous amis dâArif Bey leur rendaient parfois visite, ils sâattablaient dans le jardin, parlaient de vieilles histoires et de truands cĂ©lĂšbres. Tous ces hommes nâĂ©taient pas grands et forts comme Arif Bey ; on trouvait aussi des petits formats, mĂȘme des avortons. Ce qui les rendait aussi terribles, ce qui terrifiait toute la ville, câĂ©tait la noirceur de leurs yeux, cette dĂ©termination Ă se jeter Ă tout instant dans un combat mortel. Ils Ă©taient prĂȘts Ă mourir
et Ă tuer. Tous Ă©taient bons cogneurs, bons tireurs. Chacun dâeux avait dĂ©jĂ affrontĂ© la mort et surmontĂ© lâĂ©preuve avec bravoure. Leur gloire en Ă©tait le dĂ». Ziya et son autre grand frĂšre, HakkĂź, Ă©coutaient leurs rĂ©cits affalĂ©s au pied dâun arbre. Les leçons inoubliables quâils tiraient de ces conversations, autant que des conseils dâArif Bey, Ă©taient des jalons pour lâavenir : un homme nâa peur de rien, pas mĂȘme de la mort ; la couardise est la plus grande honte. Ils apprenaient comment tel caĂŻd avait foncĂ© seul sur un groupe de sept hommes, comment tel autre avait accueilli sans mĂȘme un battement de cils le pistolet quâon lui braquait sur la tempe. Un homme, avait-il Ă choisir entre son honneur et sa vie, devait choisir lâhonneur. Mourir valait toujours mieux que de vivre dans le dĂ©shonneur. Personne ne se moquait dâun homme dâhonneur ; le chĂątiment de ces moqueries Ă©tait la mort. Arif Bey et ses amis croyaient Ă ces lois, et vivaient selon elles.
Dâun cĂŽtĂ©, les deux frĂšres Ă©coutaient les conseils de leur aĂźnĂ© en matiĂšre de corps Ă corps, les aventures des caĂŻds dâautrefois quâon racontait Ă table, et regardaient lâaĂźnĂ© remplir de poudre ses cartouches, et portaient son calibre ; de lâautre, ils traversaient le ruisseau pour recevoir une Ă©ducation Ă lâĂ©cole du quartier. Et ils Ă©taient bons Ă©lĂšves. Ainsi le voulait leur aĂźnĂ©.
Les enfants de lâĂ©cole craignaient les deux frĂšres, surtout Ziya. Personne, en rĂ©alitĂ©, nâosait chercher querelle aux frĂšres dâArif Bey, mais Ziya, lui, se jetant dans des bagarres qui ne le concernaient pas directement, nâhĂ©sitait pas Ă dĂ©fier plus grand que lui. Il se livrait Ă toutes sortes de folies imprĂ©visibles. Un jour, inspirĂ© par une histoire quâil avait
entendue il ne savait plus oĂč, il posa un verre sur sa tĂȘte et dit Ă HakkĂź : âAllez, tire ! On va voir si tu touches !â Dans tous ces Ă©pisodes, son sens innĂ© de la bravacherie, sa volontĂ© de susciter lâadmiration jouaient autant que le dĂ©sir quâil avait de se prouver Ă lui-mĂȘme son courage et dâen repousser sans fin les limites. Une peur folle lâĂ©treignait Ă lâidĂ©e que quelque chose, un jour, puisse lui faire peur : alors il nâentrerait pas parmi les hommes dâhonneur⊠Dans la pĂšgre, croyait-il, il nâĂ©tait pas de pire infamie. En dehors de ce chĂątiment terrible, synonyme de honte Ă©ternelle, il ne prenait rien au sĂ©rieux, ne trouvait rien qui mĂ©ritĂąt de lâĂȘtre. Le sentiment de la peur, dĂšs lâenfance, avait pour lui changĂ© dâaspect : toutes les peurs, la mort incluse, sâĂ©taient comme fondues et effacĂ©es dans la peur de vivre dĂ©shonorĂ©.
Ziya avait dix ans, HakkĂź treize, le jour oĂč Arif Bey les appela pour les conduire dans le petit bois, oĂč il leur mit un pistolet dans la main. CâĂ©tait une journĂ©e calme et ensoleillĂ©e de mi-septembre, lâair clarifiĂ© sâamincissait en vue de lâautomne, des lignes rougeoyantes apparaissaient Ă la frange des feuilles Ă©puisĂ©es par lâĂ©tĂ©. Une fraĂźcheur mouillĂ©e baignait le pied des arbres. Ils humaient lâodeur dâacier du pistolet, le parfum dâhuile de graissage avec laquelle on avait nettoyĂ© le canon des restes de poudre. Un mĂ©lange enivrant.
Jamais de toute leur vie ils nâoubliĂšrent ce jour. HakkĂź Ă©tait bon tireur, mais bien vite il apparut que Ziya, dans ce domaine, avait un don spĂ©cial. Quand il tenait le pistolet, lâarme faisait corps avec lui, il pointait le canon vers la cible avec autant de facilitĂ© que si câĂ©tait son doigt, touchait tout ce quâil
voulait. Et, bien quâĂ©tant un garçon plutĂŽt morose, son expression revĂȘche sâeffaçait quand il tirait ; il souriait, de bonheur, avec une innocence presque tendre. CâĂ©tait comme si son innocence Ă©tait enfouie sous sa sauvagerie, et quâen sâensauvageant, il gagnait en innocence.
Les compliments dâArif Bey sâajoutant Ă son talent pour le tir, il commença Ă se voir supĂ©rieur Ă tous les autres, Ă lâexception de son grand aĂźnĂ©, une conviction qui sâenracina et sâendurcit avec les ans. Il en vint Ă confondre sa force avec celle de son frĂšre, et Ă considĂ©rer la lĂ©gende de lâaĂźnĂ© comme une part intĂ©grante de lui-mĂȘme.
Tels les esprits de la forĂȘt qui, sans sâen rendre compte, passent leur existence dans des taillis peuplĂ©s de monstres, les deux cadets, se sentant protĂ©gĂ©s, vĂ©curent ainsi des annĂ©es dans lâadmiration dâeux-mĂȘmes et de leur aĂźnĂ©. LâĂąme inquiĂšte de Ziya, dans cette quiĂ©tude sereine, acquit la soliditĂ© nĂ©cessaire Ă lâarpentage des frontiĂšres brumeuses oĂč la vie et la mort se guettent en chiens de faĂŻence.
Il se fit bientĂŽt de lui-mĂȘme un portrait idĂ©al, une image fantasmĂ©e. Elle Ă©tait comme un voile : tendu entre les faits et ses rĂȘves, dĂ©formant la rĂ©alitĂ© au grĂ© de ses fantasmes. Il vivait dans un autre monde, un univers recréé par son imagination, parallĂšle aux lois de lâexistence rĂ©elle. CâĂ©tait comme une maladie, constitutive de son ĂȘtre, dâoĂč il tirait pourtant une force et une assurance immenses. Ainsi passĂšrent ses annĂ©es dâenfance, dans ce mĂ©lange heureux de luciditĂ© et dâivresse oĂč il cherchait sans cesse Ă se prouver sa virilitĂ©, et y parvenait.
Un soir, la réalité fit irruption dans sa vie sous des traits inconnus.
Arif Bey avait une face cachĂ©e que ses frĂšres ignoraient : il aimait, autant sinon davantage que les femmes, les jeunes garçons. Le premier de ses deux favoris Ă©tait Manolakis, jeune serveur dâune taverne de Galata, Ă la beautĂ© fameuse, le second sâappelait Takis, un garçon aux yeux bleus qui travaillait chez Panatis, tavernier Ă BeyoÄlu. Il leur avait mĂȘme dĂ©diĂ© une chanson, qui circulait de bouche en bouche. En ce soir funeste, il buvait Ă Galata, quand le dĂ©sir de Takis le fit monter Ă BeyoÄlu.
Il marchait en chantonnant, Ă©mĂ©chĂ© et joyeux, dans une fraĂźcheur printaniĂšre qui vivifiait lâĂąme sans refroidir le corps.
ArrivĂ© devant le lycĂ©e de Galatasaray, il rencontra une foule agitĂ©e. Par curiositĂ©, il se mĂȘla aux badauds. Un colosse se tenait au milieu de la foule massĂ©e en cercle. Il Ă©tait ivre. Il hurlait, vocifĂ©rait, provoquait les gens. Les policiers, Ă distance, se contentaient dâimplorer : âArrĂȘtez, Mustafa Bey, arrĂȘtez !â
Arif Bey reconnut tout de suite lâhomme. CâĂ©tait le cĂ©lĂšbre Mustafa le Mat, lâun des gros bras de la garde albanaise du sultan. Il insultait les policiers avec une agressivitĂ© pleine de morgue, convaincu que ses relations au Palais le rendaient intouchable. Arif Bey aurait pu continuer sa route ; rien ne le concernait dans cette affaire. Mais il resta. LâĂąme boursouflĂ©e par sa propre lĂ©gende, il considĂ©rait comme une offense personnelle le fait quâun autre caĂŻd se permĂźt de terroriser la foule en sa prĂ©sence. Une rage incontrĂŽlable, la soif de montrer qui il Ă©tait, lâenvie de rabattre son caquet au vaniteux Albanais, le dĂ©sir dâĂȘtre le hĂ©ros dâune nouvelle aventure impĂ©rissable, tout cela se mĂȘlait en lui, pour se transformer en une excitation aveugle et noire.
Son cerveau était embrumé, son regard figé, son instinct de fauve aiguisé.
Il traversa lentement la foule, sans rien laisser paraĂźtre de ses Ă©motions, jusquâĂ se planter devant Mustafa le Mat, empoigna le colosse par le col, et sâĂ©criant âJe vais tâapprendre la politesse moi !â, lui dĂ©cocha une gifle. Le Mat sâĂ©croula au sol. AprĂšs quoi Arif Bey, traĂźnant ce corps Ă©norme comme un vulgaire paquet, le dĂ©posa devant la porte du commissariat. âCoffrez-moi ce malpoliâ, dĂ©clara-t-il avant de reprendre son chemin comme si de rien nâĂ©tait.
Dans la capitale Ă la vie repliĂ©e, immobile et craintive, le bruit de la gifle envoyĂ©e Ă un homme de main du sultan eut un Ă©cho rapide et prolongĂ©. Une heure plus tard, tous les cafĂ©s, tavernes, casinos, maisons closes, et surtout les couloirs du Palais ne parlaient que de lâĂ©vĂ©nement : âArif Bey a assommĂ© le Mat dâune seule gifle.â
Les Tcherkesses racontaient partout, avec une dĂ©lectation pleine de moquerie, et sans jamais sâen lasser, comment Arif Bey avait clouĂ© par terre le âgrand hommeâ. Les Albanais, quant Ă eux, prenant lâaffront comme une offense Ă tout leur peuple, rĂ©pĂ©taient avec une rancĆur bouillant de rage vengeresse : âDepuis quand cet Arif ose toucher Ă Mustafa Bey⊠Il a profitĂ© de ce que le Mat Ă©tait ivre, sans quoi⊠Mustafa Bey lâaurait dĂ©coupĂ© en morceauxâŠâ
Bien quâArif Bey nâen eĂ»t pas dit un mot Ă ses frĂšres, ils surent bientĂŽt toute lâaffaire. Ce nâĂ©tait pas une rixe ordinaire. Arif, leur aĂźnĂ©, avait humiliĂ© un caĂŻd trĂšs dangereux, un homme qui avait ses entrĂ©es au Palais, un homme que lâidĂ©e de dĂ©fier ne viendrait jamais Ă personne.
Ils regardaient le monde, la vie et les hommes de haut, comme des aiglons aux ailes gonflĂ©es par les vents de lâhonneur et de la gloire : tout, ĂȘtres et choses, leur paraissait minuscule, insignifiant. Ils planaient Ă de telles hauteurs que plus rien ou presque ne les rattachait encore au monde des hommes. Lâorgueil empoisonnait incurablement leurs jeunes Ăąmes.
Ils ne perçurent donc pas le changement menaçant qui venait de sâopĂ©rer dans leur vie. Tout leur semblait un jeu fait pour stimuler leur plaisir.
Si eux nâen avaient pas conscience, on savait autour dâeux que gifler un homme comme le Mat nâĂ©tait pas un Ă©vĂ©nement anodin, et quâil aurait des consĂ©quences.
Deux mois passĂšrent. Deux mois paisibles. Deux mois de silence, pleins dâorgueil et de joie.
Par une belle soirĂ©e, Arif Bey buvait avec des amis Ă Galata, dans le jardin de sa taverne prĂ©fĂ©rĂ©e. La nuit nâĂ©tait pas encore tombĂ©e, les rĂ©verbĂšres brĂ»laient dĂ©jĂ . On respirait la mer et le gazon. Arif Bey Ă©tait dâhumeur joyeuse. Il ne se vantait pas, ne disait rien mais, tel un dieu se baignant dans la fontaine de jouvence de son propre mythe, il se croyait intouchable. Cette croyance le rendait vulnĂ©rable. La veille, pour sâamuser avec ses frĂšres, il avait rempli ses cartouches de poudre, et la poudre manquait, mais il nây avait pas prĂȘtĂ© attention. Il ne voyait pas la mort sâapprocher. Lâorgueil endormait son instinct.
Mustafa le Mat et deux comparses entrĂšrent dans le jardin. Ils sâassirent Ă une table un peu Ă©loignĂ©e de celle dâArif Bey. Plus personne ne parlait. Le silence, un silence effrayant, lourd de menaces, tomba si soudainement quâil rĂ©sonna plutĂŽt comme une violente explosion. La plupart des clients sâempressĂšrent
de payer leur addition et de filer sans dire un mot. TrĂšs peu osĂšrent rester dans ce silence annonciateur de mort.
Allons-y, Arif Bey, nous avons assez bu, lui dit lâun de ses amis.
Pour certains hommes, Ă certains moments, certaines choses sont impossibles. Ainsi pour Arif Bey, en cet instant, se lever et partir. Sâil se levait et partait, il savait quâil passerait ensuite le restant de ses jours Ă entendre âArif a fui devant le Matâ, que ce serait trahir tout son passĂ© et couvrir de honte luimĂȘme, sa famille, tous les Tcherkesses.
Il avait vingt-huit ans, et vĂ©cu toute sa vie en hĂ©ritier Ăąpre et brutal dâune noble tradition, solidement enracinĂ©e, dâoĂč il tirait son courage et sa dignitĂ©. Ce passĂ©, qui Ă©tait son seul bien, sa seule fiertĂ©, avait plus de valeur que la vie. Chaque seconde de son existence avait Ă©tĂ© conçue pour lâempĂȘcher de quitter ce jardin ce soir-lĂ . Il ne le pouvait donc, et dâailleurs ne le voulait pas. Il Ă©tait dĂ©vorĂ© par lâimpatience, la fiĂšvre de lâaction, ce dĂ©sir de tuer que ressentent au champ de bataille, juste avant la mĂȘlĂ©e, les guerriers qui ont dĂ©jĂ connu lâĂ©preuve de la mort. Il allait tuer le Mat. Il lui ferait payer lâaudace dâĂȘtre venu dans sa taverne.
Quoi, assez bu ? Nous commençons à peine.
Il ouvrit discrÚtement la sangle de son étui et fit glisser son pistolet de façon à pouvoir dégainer rapidement. Puis il appela à haute voix.
Manolakis ! Apporte une autre bouteille de raki !
Le garçon nâeut pas le temps de rĂ©pondre quâon entendit la voix de Mustafa le Mat :
Pourquoi toujours Manolakis, Arif Bey, viens donc plutĂŽt mouiller tes lĂšvres Ă notre goulotâŠ
Lâallusion Ă©tait claire. Les pistolets jaillirent Ă la mĂȘme seconde. Arif Bey fut plus rapide. Il toucha le Mat au niveau du cĆur mais, la cartouche manquant de poudre, la balle perdit en puissance et resta fichĂ©e dans la tabatiĂšre que Mustafa Bey portait dans sa poche de poitrine.
Celle du Mat dĂ©chiqueta le poumon dâArif Bey.
Un bruit rĂ©veilla Ziya en pleine nuit. Quand il vit par la fenĂȘtre les gens et les torches dans le jardin, un pressentiment animal, innĂ© chez ce genre dâhommes, lui fit comprendre que quelque chose nâallait pas. Il descendit en courant. HakkĂź pleurait, effondrĂ©, dans les escaliers.
Quâest-ce quâil se passe ?
Le Mat a tiré sur Arif, notre frÚre est mort.
Alors Ziya, avec un sang-froid mortel, dâune voix qui sâaiguisait au passage des dents, posa la question qui allait dĂ©cider de toute son existence :
Et le Mat ?
Il nâa rien⊠Ils lâont arrĂȘtĂ©.
OUVRAGE RĂALISĂ
PAR LâATELIER GRAPHIQUE ACTES SUD
REPRODUIT ET ACHEVĂ DâIMPRIMER EN JUILLET 2023
PAR LâIMPRIMERIE FLOCH
Ă MAYENNE
POUR LE COMPTE DES ĂDITIONS
ACTES SUD LE MĂJAN
PLACE NINA-BERBEROVA
13200 ARLES
DĂPĂT LĂGAL
1re ĂDITION : OCTOBRE 2023
No impr. : (Imprimé en France)
Ziya nâa que seize ans lorsquâil est introduit en secret dans un recoin du tribunal oĂč doit ĂȘtre entendu lâassassin de son frĂšre aĂźnĂ©. Tireur dâexception, ce jeune Tcherkesse abat son ennemi dâune seule balle en pleine audience et gagne par ce geste lâadmiration de tous.
AprĂšs une annĂ©e dâincarcĂ©ration dans une prison oĂč il dĂ©couvre le jeu de dĂ©s, on lâenvoie dans la campagne par-delĂ les frontiĂšres, non loin dâAlexandrie. LĂ , il rencontre une jeune ïŹlle, apprĂ©cie sa compagnie sans pour autant comprendre le sentiment qui soudain le trouble dâune Ă©trange maniĂšre. De retour en Turquie, il nâoubliera jamais Nora.
TrĂšs prĂ©sent dans les nuits dâIstanbul, il joue beaucoup, aime peu mais celles qui lâapprochent sont frappĂ©es par son regard inquiĂ©tant.
Alors quâune action dâĂ©clat lui est proposĂ©e â il sâagit cette fois de tuer en pleine rue le grand vizir â, Ziya prend les rĂȘnes de lâopĂ©ration. La lumiĂšre, toujours la lumiĂšreâŠ
AprĂšs son inoubliable Madame Hayat, Ahmet Altan explore dans ce roman le caractĂšre ambigu dâun homme qui tout enfant apprend Ă refouler ses Ă©motions. Pragmatique, avide de justice, rĂ©actionnaire, ce personnage insondable incarne lâengagement absolu de ceux qui sont prĂȘts Ă tout pour dĂ©fendre les leurs.
Ahmet Altan, nĂ© en 1950, est un des journalistes les plus renommĂ©s de Turquie. Son Ćuvre romanesque est traduite en plusieurs langues. AprĂšs Comme une blessure de sabre (Actes Sud, 2000) et LâAmour au temps des rĂ©voltes (Actes Sud, 2008), Ahmet Altan obtient le prix Femina Ă©tranger 2021 pour Madame Hayat.
DĂP. LĂG. : OCT. 2023 / 21,80 ⏠TTC France
ISBN 978-2-330-18407-0