INVASIVES
ou lâĂpreuve dâune rĂ©serve naturelle
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Collection créée par Stéphane Durand en 2017
© ACTES SUD, 2023
ISBN 978-2-330-18306-6
ou lâĂpreuve dâune rĂ©serve naturelle
Photographies de lâautrice
Pour une nouvelle alliance
CHAPITRE 1. â P. 10
ENTRĂE EN MATIĂRE
CHAPITRE 2. â P. 16
LA FIN DâUN ĂTĂ, LE DĂBUT DâUN AUTOMNE
CHAPITRE 3. â P. 110
PLEIN HIVER
CHAPITRE 4. â P. 158
Ă LES BEAUX JOURS
CHAPITRE 5. â P. 196
PRINTEMPS VOLUBILE
Notes â p. 262
Bibliographie â p. 272
Ă propos des photographies de ce livre â p. 276
Remerciements â p. 278
If our experience is destroyed, our behavior will be destructive *.
R. D. Laing, The Politics of Experience, Penguin, 1990.
Et je me sens lâesprit vaguement pressentir tout le trĂ©sor infus des rĂ©ponses qui sâĂ©bauchent en moi devant une chose qui mâarrĂȘte et mâinterroge.
Paul ValĂ©ry, LâHomme et la Coquille, Gallimard, 1982.
* âSi notre expĂ©rience est dĂ©truite, notre comportement sera destructeurâ â traduction de lâautrice.
Du cabanon, je nâai vu quâune seule photographie, de lâextĂ©rieur, et je lâai vite oubliĂ©e, bizarrement. Comme si jâavais voulu demeurer vierge de tout a priori, arriver Ă froid ; ou Ă chaud, câest selon. Mes interlocuteurs mâen avaient dĂ©crit peu de choses avant mon dĂ©part ou jâavais prĂ©fĂ©rĂ© oublier. De lâendroit, jâai su quâil Ă©tait isolĂ©, âau milieuâ de la RĂ©serve*. Jâai su quâil Ă©tait sommaire mais pas au point de comprendre le silence contrit de mes interlocuteurs lorsque je leur demandai, le jour des prĂ©paratifs, sâil sây trouvait un aspirateur. Jâai su quâil y ferait froid sâil faisait froid dehors, quâil ne fallait pas sâattendre Ă trop de confort, quâil y avait tout de mĂȘme lâĂ©lectricitĂ©. On avait insistĂ© sur la prĂ©sence des moustiques contre lesquels jâallais devoir me protĂ©ger et je mâĂ©tais prĂ©parĂ©e Ă une lutte de tous les diables contre des meutes voraces. Jâai su quâil y aurait des rencontres mais avec quoi, avec qui⊠Je me pensais prĂȘte Ă toute Ă©ventualitĂ© sans pour autant me figurer quoi que ce soit de prĂ©cis. On mâavait parlĂ© des taureaux et des chevaux semi-sauvages dont les troupeaux circuleraient alentour, et jâavais songĂ© quâun matin, jâouvrirais la porte Ă moitiĂ© endormie et trouverais, Ă quelques mĂštres devant moi, un puissant spĂ©cimen Ă cornes qui me dĂ©visagerait rageusement. Pour tout le reste, on ne mâavait rien dit et ce fut beaucoup mieux.
Il mâaura fallu attendre le jour de mon arrivĂ©e pour regarder de plus prĂšs le plan de mon territoire dâaccueil. Ce nâest pas une carte IGN mais une photographie aĂ©rienne de plusieurs mĂštres de cĂŽtĂ© placardĂ©e Ă lâentrĂ©e de la RĂ©serve. On y distingue de larges zones dâune mĂȘme teinte beige ou verdĂątre ou grisĂ©e, des parallĂ©lĂ©pipĂšdes et losanges irrĂ©guliers aux bords ondulĂ©s ou
* NB : Tout au long de ce livre, le terme âRĂ©serveâ dĂ©signera la rĂ©serve naturelle des Marais du Vigueirat, Ă ne pas confondre avec la rĂ©serve naturelle nationale de Camargue situĂ©e au sein du parc naturel rĂ©gional de Camargue.
droits, emboĂźtĂ©s les uns dans les autres. Un puzzle sans motifs dont les vastes monochromies rĂ©vĂšlent lâabsence de gĂ©omĂ©trie urbaine. Seules quelques lignes attestent de la prĂ©sence de pistes rares. AprĂšs quelques minutes, je distingue un minuscule triangle en lisiĂšre : lâemplacement du cabanon. Une infime parcelle en comparaison des 1 200 hectares de terres qui sâĂ©tendent au-delĂ .
Le cabanon est un bĂątiment rectangulaire, dâune huitaine de mĂštres de long, muni dâun auvent qui abrite une petite terrasse en ciment. De part et dâautre, lui ont Ă©tĂ© adjoints perpendiculairement deux demi-bĂątiments similaires de sorte que le tout ressemble Ă un mas miniature de plain-pied, dont la symĂ©trie nâest brisĂ©e que par une cheminĂ©e au profil courbe. Le toit est fait dâĂ©paisses tuiles rouges et les murs en bĂ©ton sont recouverts de nappes lĂ©preuses dâune vieille peinture blanche. Les fenĂȘtres sont aussi dĂ©gradĂ©es que la construction et la peinture verte des huisseries sâĂ©caille obstinĂ©ment. Seuls les moustiquaires et les volets ont Ă©tĂ© refaits il y a peu, en anticipation de ma venue. Le cabanon est serti par deux ou trois mĂštres dâune langue de graviers bĂątards qui crissent sous les pneus et les pas des visiteurs.
Au-delĂ foisonne, au sud, une roseliĂšre dense et haute dont les plumeaux chatouillent, Ă longueur de temps, le bas des cieux. Au nord passe une roubine* aux eaux boueuses, perpendiculaire Ă la voie non carrossable qui sâĂ©tire en un long ruban beige et rectiligne Ă lâouest tandis quâĂ lâest perce un chemin en herbe conduisant Ă deux postes dâobservation des marais qui se dĂ©ploient de chaque cĂŽtĂ©. Ă une dizaine de mĂštres de lâentrĂ©e, au croisement de la route et de la roubine, sâĂ©lĂšve une plateforme en bois de cinq mĂštres de haut, qui permet dâembrasser du regard les environs : Ă©tendues planes Ă perte de vue sur lesquelles alternent vase, roseaux, joncs, tamaris, frĂȘnes, haies, canaux jusquâĂ lâhorizon oĂč se dressent les dĂ©coupes bleutĂ©es et altiĂšres des
* Canal dâassainissement ou dâirrigation creusĂ© par lâhomme.
Alpilles au nord-est, de la montagne Sainte-Victoire Ă lâest ; puis, plus au sud, les silhouettes opaques, anguleuses, fumantes, aberrations de science-fiction ou de cauchemars post-humains, des installations industrielles de Fos-sur-Mer. Plus Ă lâouest, bien ordonnĂ©e, une rangĂ©e dâĂ©oliennes dont la tournoyante constance impose un mĂ©tronome dĂ©risoire aux divagations du temps.
Câest ainsi entourĂ©e que je vais habiter pendant six semaines entre septembre 2021 et octobre 2022, transfĂ©rĂ©e, Ă lâinitiative de mon vaillant Ă©diteur, depuis la capitale pour une âmission spĂ©cialeâ au sein des marais du Vigueirat. Cette mission, dont il a eu lâidĂ©e, se veut aussi improvisĂ©e pour lui que pour moi : du fait peutĂȘtre de nos formations scientifiques originelles, nous souhaitons, par cette expĂ©rience, tester Ă quels genres de rĂ©sultats aboutira lâimmersion dâune Ă©crivaine urbaine dans un milieu dit naturel.
Ainsi, du jour au lendemain, ma rue bruyante et peuplĂ©e du quartier de Belleville sera remplacĂ©e par un univers de foisonnements organiques, dâembardĂ©es aĂ©riennes et hydrauliques, de chants et de souffles des bĂȘtes de la Camargue qui, tout autour de mon humble demeure, mâoffriront la grĂące de leurs passages et feront de moi leur tĂ©moin. Sachant que nous remarquons souvent en un lieu, chez un ĂȘtre ou dans une situation ce que nous y cherchons, je me demanderais souvent, au cours de ces semaines, comment dĂ©samorcer mes attentes afin dâĂ©largir mon champ de perception.
Les marais, Ă©tangs et lagunes constituent, sur notre planĂšte, des zones de forte biodiversitĂ©, qui accueillent prĂšs de la moitiĂ© des espĂšces dâoiseaux connues. Au cours des soixante derniĂšres annĂ©es, du fait de lâurbanisation galopante et des exploitations anthropiques, la France a perdu la moitiĂ© de ses zones humides, qui continuent de rĂ©gresser Ă un taux de 1,5 % par an1.
Peu de temps aprÚs mon arrivée aux marais du Vigueirat, un terme, récurrent dans les échanges entre
les personnes en charge de la RĂ©serve, me frappa, celui dâinvasive. Sous peu, jâallais dĂ©couvrir que lâespĂšce invasive est celle qui, introduite dans un milieu dont elle nâest pas originaire, suit un dĂ©veloppement nuisible Ă la biodiversitĂ© des Ă©cosystĂšmes locaux. AurĂ©olĂ© de gravitĂ©, dâangoisse mais aussi dâaudace, le terme viendra se ficher dans ma mĂ©moire pour bientĂŽt menacer de mâenglober : Ă quelles conditions devient-on invasive Ă lâendroit oĂč lâon se trouve ?
Cependant, lâinvasive ne doit pas ĂȘtre confondue avec lâadventice qui croĂźt sur les terres cultivĂ©es sans y avoir Ă©tĂ© semĂ©e par lâhumain. Ătonnamment, le terme adventice dĂ©signe aussi â[les idĂ©es qui] viennent Ă lâesprit de façon passive, sous lâinfluence des impressions externes*â. Si mon esprit Ă©tait une terre, il ne serait quâen partie cultivĂ© et, adventicement, accueillerait bien quelques invasives ! En franchissant, pour la premiĂšre fois, le seuil du cabanon des Marais du Vigueirat, une idĂ©e sâimposa Ă moi : dans ce lieu, se produirait une pensĂ©e adventice, sous les auspices de laquelle dĂ©buterait mon cheminement vers un livre intitulĂ© InvasivesâŠ
* Définition du Trésor de la langue française
Ă lâombre, il ne fait plus aussi chaud quâen plein Ă©tĂ©, mais au soleil en tout dĂ©but dâaprĂšs-midi, lĂ , debout devant le cabanon, une chaleur sĂšche sâaccroche Ă mes bras et mes jambes dĂ©nudĂ©s, appuie sur le sommet de mon crĂąne comme pour y percer un cratĂšre. Il me faut reculer, rentrer sous lâauvent, dans cette espĂšce de prĂ©au que jâai immĂ©diatement Ă©lu comme quartier gĂ©nĂ©ral : une vue dĂ©gagĂ©e sur le ciel, une belle exposition plein sud, une table en bois brut, de vieilles chaises mĂ©talliques suffisamment solides. Peut-ĂȘtre lâai-je adoptĂ© parce quâau-dedans, tout me met mal Ă lâaise⊠Supprimez le soleil qui pare toute chose dâĂ©clat et voilĂ que vous sautent aux yeux saletĂ©, dĂ©gradation, vĂ©tustĂ©. Car, audedans, lâaffaire est plutĂŽt mal engagĂ©e⊠Il nây a quâĂ voir le sol couvert de cratĂšres et de crasse ; les murs submergĂ©s de coulures et de taches diverses ; le plafond en lambris ornĂ© dâune horrible panoplie de toiles dâaraignĂ©e et cloques dâhumiditĂ© ; lâĂ©vier, la gaziniĂšre, le buffet, la table, les chaises sont tous dans un Ă©tat lamentable. Sans parler des lits superposĂ©s, aux montants branlants et aux matelas de mousse jaunĂątre, parsemĂ©e dâaurĂ©oles. Les vitres sales, les poignĂ©es dĂ©glinguĂ©es, le carrelage cassĂ©. Tout est ici sommaire, prĂ©caire, Ă moitiĂ© dĂ©gradĂ© ; tient Ă la limite de lâentretien.
AprĂšs la cuisine et la chambre, la piĂšce principale, dâune vingtaine de mĂštres carrĂ©s, sâannonce vide. Mis Ă part une planche graisseuse sur des trĂ©teaux poussĂ©s contre un mur, il ne sây trouve quâun meuble unique, au centre, tournĂ© face Ă lâĂątre de la grande cheminĂ©e : un fauteuil bas indigent qui, au milieu de ce dĂ©cor dĂ©charnĂ©, fait office de mobilier.
Ă peine lâai-je regardĂ© quâen une fraction de seconde, quelquâun sây trouve assis. Le dossier dissimule son corps, Ă lâexception du sommet de son crĂąne qui en dĂ©passe. En mâapprochant sans bruit, je distingue des coudes sur des genoux, le buste inclinĂ© vers lâavant et il fait soudain nuit dehors, et le regard perdu dans
lâondoiement des flammes, ce quelquâun cherche, Ă travers la douce palpitation dâun souvenir, Ă sâĂ©chapper de ce misĂ©rable logis, de cette retraite forcĂ©e, de la trame trop Ă©troite des causalitĂ©s qui lâont conduit jusque-lĂ .
Câest une scĂšne ordinaire Ă travers lâHistoire : dans ce fauteuil sont assis les femmes et les hommes qui, de tout temps, face Ă la guerre, au conflit, Ă la rĂ©pression, ont tout quittĂ© avec pour seul but de sauver leur existence. Dans la solitude extrĂȘme de leur fuite, ils se sont retrouvĂ©s sans possessions ou garanties dâavenir, tentant dâĂ©chapper au joug de leurs peurs les plus foudroyantes. Des lieux isolĂ©s comme celui-ci leur ont parfois fourni une halte salutaire, au grĂ© des sentes dâune nature devenue un refuge sans pareil.
Sur le fauteuil en laine piquĂ©e, face Ă la cheminĂ©e de bĂ©ton et de briques Ă©brĂ©chĂ©es sur le manteau de laquelle trĂŽne un fĂ©mur mastoc, tel lâinsigne dâune inĂ©vitable mort, je me suis assise Ă mon tour. Avec eux. Soudain apte, en cet endroit inhabitĂ©, Ă Ă©prouver les effets de cette solitude totale : la peur, la panique, la vulnĂ©rabilitĂ©, lâabattement ; mais aussi, peut-ĂȘtre, le soulagement de ne plus avoir Ă rĂ©pondre de rien, lâexcitation de se savoir prĂȘt, enfin, Ă tout recommencer. La libertĂ© du dĂ©nuement.
Cependant que le fantĂŽme des exilĂ©s me rend visite, jâignore encore Ă peu prĂšs tout du passĂ© de la rĂ©gion. Plus tard, on mâexpliquera que la Camargue a Ă©tĂ© une terre dâaccueil pour rĂ©fugiĂ©s au grĂ© des diffĂ©rentes vagues dâimmigration vers la France, depuis le xixe siĂšcle. Italiens, Grecs, ArmĂ©niens, Espagnols, Indochinois, harkis sây sont succĂ©dé⊠Le chauffeur, qui est venu me chercher Ă la gare dâAvignon et mâa conduite jusquâĂ la RĂ©serve, est originaire dâĂquateur. Je mâen suis Ă©tonnĂ©e, mais Daniel mâa expliquĂ© que beaucoup de SudAmĂ©ricains immigrent aujourdâhui dans la rĂ©gion afin de travailler sur les exploitations agricoles. âIl y a mĂȘme un village du nom de Beaucaire oĂč beaucoup dâentre eux habitent.â
Composition et mise en pages
Nord Compo Ă Villeneuve-dâAscq reproduit et achevĂ© dâimprimer en juillet 2023
par Normandie Roto Impression s.a.s à Lonrai pour le compte des éditions Actes Sud
Le Méjan place Nina-Berberova
13200 Arles
DépÎt légal
1re édition : octobre 2023
n o impr. : (Imprimé en France)
a bouche Ă©tait maintenant grande ouverte et dĂšs lors mon cou sâallongea dâune façon qui me parut inquiĂ©tante et dĂ©mesurĂ©e, amenant mon visage Ă lâorĂ©e des petites feuilles charnues, mes lĂšvres bientĂŽt touchant leur glacis, mon nez respirant de prĂšs un parfum vaseux et herbacĂ©, jusquâĂ ce que jâĂ©prouve, sur ma langue, une fraĂźcheur sirupeuse, un goĂ»t de verdure lĂ©gĂšrement amĂšre, de haricots verts crus, de persil lĂ©ger.â Dans la rĂ©serve des Marais du Vigueirat, oĂč CĂ©line Curiol se retrouve en immersion solitaire sur une pĂ©riode dâun an, lâinvasive jussie est partout, au point de hanter ses rĂȘves. Au l de rencontres avec tout un Ă©cosystĂšme de plantes, dâanimaux, de femmes et dâhommes, câest le paradoxe de la protection de la nature que lâĂ©crivaine explore : pour prĂ©server les espĂšces patrimoniales, les humains doivent dĂ©ployer des e orts dĂ©mesurĂ©s bien loin de la spontanĂ©itĂ© supposĂ©e du sauvage. Avec sensibilitĂ© et force, CĂ©line Curiol raconte une expĂ©rience extraordinaire tissĂ©e dâĂ©tonnements, dâenthousiasmes, de craintes et de doutes, et interroge les concepts de nature et dâinvasion qui orientent nos rapports avec tout milieu. Une Ă©popĂ©e vers lâintime mĂ©tamorphose dâune Ă©crivaine ainsi quâĂ travers une Camargue inĂ©dite, trĂšs loin des clichĂ©s touristiques, et dâautant plus attachanteâŠ
CĂ©line Curiol est romanciĂšre et essayiste. Actes Sud publie son Ćuvre depuis 2005.
ISBN : 978-2-330-18306-6
ou lâĂpreuve dâune rĂ©serve naturelle