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Cardiologue de profession, Simon-Pierre Perret (1935-2017) s’est passionné pour la musique française sous la Troisième République. Il est l’auteur des biographies d’Albéric Magnard (Fayard, 2001, avec Harry Halbreich) et de Paul Dukas (Fayard, 2007, avec Marie-Laure Ragot). Cette correspondance est le résultat de sept années de recherches.

ISBN 978-2-330-14027-4

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DÉP. LÉG. : SEPT. 2020 45 e TTC France www.bru-zane.com www.actes-sud.fr

SIMON-PIERRE PERRET CORRESPONDANCE DE PAUL DUKAS VOL. 2 : 1915-1920

Alors que le premier volume de cette Correspondance (1878-1914) permettait de suivre la formation et la période créatrice de Paul Dukas, le deuxième nous montre l’artiste confronté à la Grande Guerre, depuis son déroulé jusqu’à ses conséquences. Les fréquents échanges que le compositeur entretient avec Robert Brussel au cours du premier semestre 1915 donnent au début de ce livre l’aspect d’un journal de bord, dévoilant la vie du front domestique au jour le jour. Les commentaires de Dukas sur les opérations militaires ou la géopolitique se mêlent aux descriptions de son quotidien, mais le débat esthétique n’est jamais bien loin. Que faire de la musique allemande ? Doiton même avoir une activité musicale en marge de l’horreur ? Viendra aussi la question de son positionnement face aux tendances artistiques qui émergent après-guerre. La période couverte par ce volume apparaît ainsi clairement comme un moment de rupture : alors que Claude Debussy s’éteint et que la santé de Gabriel Fauré décline, la jeune génération et son “Bluff sur le toit” rencontrent le scepticisme de l’auteur de L’Apprenti Sorcier.

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“Je m’efforce donc, outre la lecture des communiqués, de reprendre intérêt à d’autres opérations que les militaires, et chaque jour, ayant constaté que les Boches sont toujours là, aussi cramponnés que jamais et installés comme des morpions sur les c… d’un pape, en Alsace, en Pologne, en Belgique, etc. je songe à d’autres stratégies. Je ne vous cacherai pas que bien des choses me semblent impossibles qui m’attiraient encore il y a six mois. Et mes projets sont très modifiés. Mes idées aussi à la suite des réflexions que j’ai pu faire dans le silence musical où j’ai vécu, tandis que je me roulais, par réaction, dans tous les livres de ma « librairie » pour me convaincre de mon existence au milieu de tant d’écroulements.” (Paul Dukas à Paul Poujaud, 11 janvier 1915)

Simon-Pierre Perret

Correspondance de

Paul Dukas Vol. 2 : 1915-1920

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Correspondance de Paul Dukas

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DANS LA MÊME COLLECTION LETTRES DE CHARLES GOUNOD À PAULINE VIARDOT, Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2015. ARCHIVES DU CONCERT, LA VIE MUSICALE FRANÇAISE À LA LUMIÈRE DE SOURCES INÉDITES (XVIIIe-XIXe SIÈCLE), Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2015. R EYNALDO H AHN, UN ÉCLECTIQUE EN MUSIQUE , Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2015. LE CONCERTO POUR PIANO FRANÇAIS À L’ÉPREUVE DES MODERNITÉS , Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2015. CE QUE DIT LA MUSIQUE , Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2016. NOUVELLES LETTRES DE BERLIOZ, DE SA FAMILLE, DE SES CONTEMPORAINS , Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2016. C AMILLE S AINT-S AËNS – JACQUES R OUCHÉ, CORRESPONDANCE (1913‑1921), Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2016. C AMILLE S AINT-S AËNS, LE COMPOSITEUR GLOBE-TROTTER (1857‑1921), Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2017. LE FER ET LES FLEURS : ÉTIENNE-NICOLAS MÉHUL (1763‑1817), Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2017. CORRESPONDANCE DE PAUL DUKAS, VOL. 1 : 1878‑1914, Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2018. L’ÉGLISE COMME LIEU DE CONCERT, PRATIQUES MUSICALES ET USAGES DE L’ESPACE (PARIS, 1830‑1905), Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2019. ÉCRITS DE VINCENT D’INDY, VOL. 1 : 1877‑1903, Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2019. MEL BONIS (1858‑1937), PARCOURS D’UNE COMPOSITRICE DE LA BELLE ÉPOQUE , Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 2020.

© Actes Sud / Palazzetto Bru Zane, 2020 ISBN 978-2-330-14027-4

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Correspondance de Paul Dukas Rassemblée et présentée par Simon-Pierre Perret vol. 2 : 1915‑1920

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Une collection coéditée par Actes Sud et le Palazzetto Bru Zane. Le Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française a pour vocation de favoriser la redécouverte et le rayonnement international du patrimoine musical français du grand xixe siècle (1780‑1920). La collection Actes Sud/Palazzetto Bru Zane – ouvrages collectifs, essais musicologiques, actes de colloques ou écrits du xixe siècle – donne la parole aux acteurs et aux témoins de l’histoire artistique de cette époque ainsi qu’à leurs commentateurs d’aujourd’hui.

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Note de l’éditeur Le décès de Simon-Pierre Perret est survenu avant la publication du présent ouvrage. Certains choix éditoriaux ont ainsi été effectués lors du traitement de son manuscrit sans qu’il ait eu l’occasion de les valider ou d’ajuster le contenu du livre en conséquence. L’introduction générale du livre a été publiée dans le premier volume de cette correspondance, qui en comptera trois. Dans les notes de bas de page de Simon-Pierre Perret, les présentations des personnalités ou œuvres mentionnées par Dukas dans les lettres déjà parues n’ont pas été répétées ici. Nous renvoyons donc le lecteur à ­l’index général du volume 1 pour les retrouver. De même, la présentation des correspondants dans l’index qui leur est consacré en fin d’ouvrage (p. 559 à 566) ne donne de précisions biographiques qu’aux personnalités apparaissant après 1915 dans la correspondance de Dukas. Quelques ajouts ont été apportés au texte initial : des interventions ponctuelles sur la transcription du texte, ainsi qu’un référencement systématique des lieux de conservation des documents originaux (noté sous chaque lettre). Trois textes, sans doute consultés par Simon-Pierre Perret dans des catalogues de vente, n’ont ­cependant pu être localisés. Sigles E-Bbc : Biblioteca de Catalunya (Barcelone). F-Pgm : Bibliothèque musicale Gustav Mahler (Paris). F-Pn : Bibliothèque nationale de France, département de la Musique. F-Po : Bibliothèque-Musée de l’Opéra. US-AUS : The Harry Ransom Humanities Research Center (université du Texas à Austin). US-NH : Irving S. Gilmore Music Library (université de Yale). US-NHub : Beinecke Rare Book and Manuscript Library (université de Yale).

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1915 1 Dukas à Robert Brussel Carte-lettre. 1 janvier 1915 er

Cher ami, Pas de courrier du tout pour la nouvelle année ! Mais la visite du général toujours solide au poste et moins pessimiste qu’il y a trois mois tout de même. Il s’est informé de vous et vous plaint sincèrement… mais, dit-il, tant qu’on n’est pas sous le feu… Enfin il admire fort la tenue de ceux qui y sont et dont ce n’est pas le métier, de Guillaume Lerolle 1, par exemple, qui “trinque” depuis le début et prend la chose philosophiquement. Avez-vous déniché un lit ? Affections, Paul Dukas F-Pn [NLA 26 (250)

1.  Guillaume Lerolle (1884‑1954) est le quatrième et dernier enfant du peintre Henry Lerolle. Il fait l’essentiel de sa carrière au Carnegie Museum of Art de Pittsburg dont il est, à partir de 1923, le représentant en France puis le directeur. Il cesse ses activités en 1950. 11

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Correspondance de Paul Dukas

2 Dukas à Robert Brussel 2 janvier 1915 Cher ami, Votre petit tableau de l’arrivée à Sainte-Anne-d’Auray était très bien. Je le vois, j’y suis. Et je me sèche encore après ce beau nocturne. Mais quelque rayon du soleil qui a brillé ici aujourd’hui, après deux jours de pluie tombant à plein robinet, a peut-être doré les murs du séminaire depuis l’entrée admirable que vous y fîtes. Ce soleil m’a amené Lalo à déjeuner. Très philosophique et littéraire conversation – sans blindage d’aucune sorte – au cours de laquelle nous déplorâmes votre sort sans gloire et pourtant si fastidieusement pénible. Dites donc, avez-vous reçu, vous, quelques lettres de Natacha. Elle se plaint une fois encore que ni vous ni moi, jamais ne lui avons répondu. Je n’ai d’elle que des postales. Mme S. 1 est à plat, mais résignée. La petite Vinci a proposé à ses parents le suicide à trois !!! Elle est très surveillée. Pauvre fille !… Affections, Paul Dukas F-Pn [NLA 26 (251)

3 Dukas à Robert Brussel Carte postale 2. (La porte et le boulevard Saint-Denis.) 3 janvier 1915 Cher ami, Aujourd’hui, le rapide de Ste A (d’A) ne m’apporte pas de vous la moindre phrase. Mais Piot est venu me voir ce matin et l’entretien a roulé en partie 1.  Anna Schwob. 2.  Adressée à Maurice Brussel, hôtel de France, Lorient, Morbihan. 12

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sur vos traverses et exploits. Jusque-z-à quand, Seigneur se prolongeront ses ? [sic] Telle fut la moitié de notre colloque. À demain, j’espère, et mille affections. Paul Dukas F-Pn [NLA 26 (252)

4 Dukas à Robert Brussel Carte postale. (Bergamo, Cappella Colleoni.) 3 janvier 1915 Cher ami, bien reçu vos derniers envois de Sainte-Anne, en retard sur les événements annoncés par votre dépêche. Au sujet de ces derniers, j’ai avisé Mme B. 1 et Ast… Et j’attends le récit de votre nouvel avatar. Mille affections, Paul Dukas F-Pn [NLA 26 (253)

5 Dukas à Laura Albéniz 4 janvier 1915 Ma chère Laura, Votre description de Palma fait envie. On en a tous l’Espagne à la bouche. Croyez-moi. C’est beaucoup mieux que la vue des toits de la rue Paul-­ Delaroche 2. Il n’y a qu’un dommage, c’est que ce ne soit pas le Bois de ­Boulogne et qu’il faille aller si loin pour voir de belles choses. Alors pas même un petit tableau, une esquisse, une ébauche, rien ? C’est très mal de s’embourgeoiser de la sorte. Passe pour nous qui sommes en 1.  Dans le présent volume, “Mme B.” désigne toujours Adèle Brussel, mère de Robert. 2.  Rue du 16e arrondissement de Paris. 13

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Correspondance de Paul Dukas

guerre contre le Saint peuple Allemand, mais vous à qui sourient la paix, le bleu du ciel, le bleu de la mer, le bleu des rêves, le bleu des oiseaux bleus de toutes sortes de plumage 1, sans parler du bleu de Prusse (qui s’appelle bleu de Belgique désormais, comme l’eau de Cologne, eau de Louvain) vous dis-je, vous oui vous, vous-même vous n’avez pas d’excuse et vous devriez vous noyer de honte dans le Guadalquivir, à moins que vous ne préfériez le Tage à cause de L’Africaine de Meyerbeer 2, ou le Mançanarez 3 parce qu’il n’y a pas d’eau. La longueur de cette phrase indique le volume de ma colère. Est-ce parce que votre maître M. Denis 4 garde une palissade à Lorient ou Laval que vous vous donnez ces vacances ? Ou par angoisse patriotique ou par plaisir de pouponner toute la journée 5 ? Mystère insondable comme tous les mystères dignes de ce nom. Enfin vos neveux doivent être bien gentils et j’espère vivre assez pour assister à l’ordination de l’archevêque. Dites à votre charmante sœur que je demande à ce que le vingtième s’appelle Paul. Maintenant des nouvelles. Une d’abord très triste : le neveu de Mme Schwob, le plus jeune, Armand Vinci, que vous avez vu, je crois, autrefois, a été tué à Vendresse il y a quinze jours d’une balle au front 6. Quoique réformé, il avait voulu s’engager en septembre et… on l’avait pris ! Il est venu me dire au revoir avant d’être expédié 1.  Dukas pense-t‑il à cette féerie de Maeterlinck, L’Oiseau bleu ? En mars 1910, Albert Carré lui propose de mettre cette œuvre en musique ; il refuse, ajoutant l’un de ses jeux de mots faciles : ce n’est pas “pour éviter de paraître voué à Leblanc et au bleu”. 2.  Composé sur un livret de Scribe, L’Africaine est le dernier opéra de Meyerbeer. Il l’achève en avril 1864, un mois avant sa mort. La création a lieu le 28 avril 1865 à l’Opéra de Paris. Dukas fait allusion à la scène 1 de l’acte I au cours de laquelle Inès chante : “Adieu mon doux rivage/ Adieu mon seul amour/ Adieu rives du Tage/ Où j’ai reçu le jour…” 3.  Le Mançanarez est une rivière qui se jette dans le Xantarama qui, lui-même, rejoint le Tage. Le débit de cette rivière est dépendant de la fonte des neiges de la sierra où elle naît. 4.  Laura est une élève de Maurice Denis. Volontaire pour combattre en 1914, malgré son âge (44 ans) et ses cinq enfants, il est déclaré inapte pour l’active et versé dans l’armée territoriale. Il est d’abord garde-voie à Conches puis affecté au bureau de la gare d’Évreux. Il est libéré au mois de mars 1915, à la naissance de son sixième enfant. En novembre 1916, Albert Dalimier (1875‑1936), sous-secrétaire d’État aux Beaux-arts, crée la mission des Peintres aux armées. Volontaire, Maurice Denis est retenu et part sur le front en octobre 1917 avec la neuvième mission. 5.  Laura aide sa sœur Henriette qui est mère de famille. 6.  Voir vol. 1, lettre 1914/155. 14

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d’abord à Bordeaux où on avait formé le régiment qui avait été expédié ensuite le 25 novembre sur le front. Pauvre garçon ! Sur 180 de sa compagnie qui étaient ce matin dans la tranchée, il est le seul qui soit tombé. Nous pensons qu’il a dû faire quelque imprudence, de sortir la tête… Il était marié depuis six mois. La petite veuve a eu son frère tué (22 ans) 15 jours avant ! Vous voyez d’ici là la pauvre Mme S ! J’ai vu le Général aujourd’hui : il avait deux jours de congé. Il est au Havre, car il s’occupe de l’armée belge ! Nous avons dîné avec Sert chez Viau, rue […]. Sert a fait l’ambulancier tant qu’il a pu, c’est-à-dire tant que les batailles n’étaient pas trop loin. C’est très bien. Guillaume 1 écrit beaucoup : il marche depuis le début et en a, je crois, un peu assez. Mais son capitaine lui a dit qu’il n’y avait pas, dans l’histoire, de guerre qui n’ait pas fini, même la guerre de Cent Ans ! Quant à Jacques il guérit lentement. Tous les autres amis vont bien. Belle année aux trois ! Mille affections aux mêmes. Paul Dukas E-Bbc [fonds Isaac Albéniz. Publ. : Cartas de Paul Dukas a Laura Albéniz, prologo y notas de Mercedes Tricás Preckler. Bellaterra : Universidad Autónoma de Barcelona, 1982, p. 44.

6 Dukas à Robert Brussel Carte postale. (Versailles. Le palais. Galerie des Batailles.) [4 janvier 1915 2] Cher ami, Seule nouvelle (civile) du jour : j’ai déjeuné avec le général – chez Viau si cela peut vous instruire. Toujours alerte. Il s’est informé de vous. Il plaint votre ennui et vos ennuis. Il ne m’a pas parlé des siens. Vous avez raison de prendre à cœur un du gouvernement. Mais qui faut-il fusiller ? Ça dépend 1.  Il s’agit de Guillaume Lerolle, qui n’a pas été blessé, contrairement à son frère Jacques, dont Dukas donne des nouvelles à Laura quelques lignes plus loin. 2.  Date restituée d’après la date du déjeuner Dukas-Lallemand. Voir lettre 1915/5. 15

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Correspondance de Paul Dukas

du côté où l’on déjeune. Ce matin j’ai ouï des vœux opposés aux vôtres et creuse intelligence ! Affectueusement, Paul Dukas F-Pn [NLA 26 (450)

7 Dukas à Robert Brussel Carte-lettre. Lundi 4 janvier [1915] 7 h 30 Je reçois votre lettre à l’instant. Bravo, cher ami, bravo ! Et croyez que je suis le plus ravi de tous de vous voir à l’abri des incertitudes déprimantes, de la paille et de la pluie. Mais gardez au moins la pèlerine pour sortir !! En souvenir des trempettes héroïques ! Je vais annoncer à Mme B. cette excellente nouvelle qui va la faire mieux dormir cette nuit 1. Votre Paul Dukas F-Pn [NLA 26 (254)

1.  Transféré le 8 décembre 1914 d’Hennebont à Sainte-Anne-d’Auray où il réside au petit séminaire en attente d’une affectation, Robert Brussel apprend qu’il est nommé caporal secrétaire du commandant major du 45e régiment d’infanterie cantonné à Lorient où il est donc muté. Il est logé en ville. 16

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8 Dukas à Robert Brussel Carte postale 1. (Firenze, Chiesa de S. Maria Novella – Ghirlandaio. Presentazione della Vergine al Tempio.) 7 janvier 1915 Rien encore de vous, Messire, au jour d’huy. Mais j’ai reçu hier, avec votre lettre de partance hâtive, un mot d’Ast répondant en claironnant à l’avis que je lui avais fait tenir de votre part. Écrivez dès que vous aurez quelque loisir. Je suis content de vous savoir au sec après toute cette pluie ! À vous, Paul Dukas F-Pn [NLA 26 (255)

9 Dukas à Robert Brussel Carte postale. (Reims La cathédrale. Partie du portail gauche après le bombardement). 8 janvier 1915 Cher ami, D’abord rassurez-vous, je n’ai pas dit un mot à Mme Pigalle, étant de ma nature assez psychologue pour ne pas aviver son inquiétude de nerveuse de jalousie de classe ; Mme Br. m’en avait prié tout d’abord puis elle m’a envoyé la vieille électrique pour me le répéter de peur que je l’ai oublié. Enfin vous me l’avez écrit. C’était inutile. Je ne m’installe jamais dans la loge des concierges pour échanger des vues et multiplier les ­confidences. 1.  Adressée au caporal d’écriture du Commandant major du 45e d’Inf. Hôtel de France, Lorient, Morbihan. 17

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Correspondance de Paul Dukas

Vous voilà mieux j’espère et je suppose fort occupé ! L’essentiel est qu’il vous reste un peu de temps pour classer vos idées et reprendre contact avec ce qui nous reste de civilisation. Je souhaite être un des premiers à bénéficier de cette reprise de vous-même. Mille affections, Paul Dukas F-Pn [NLA 26 (256)

10 Dukas à Robert Brussel Carte-lettre. 9 janvier 1915 Cher ami, Je suis surtout content de la détente physique et morale qui va résulter pour vous du changement. Elle vous permettra de vous reprendre un peu vous-même, car, entre nous, sire, vous vous échappiez fatalement dans ces conditions d’hygiène où vous végétiez dans le cloaque armoricain. Je n’attache, pardon, aucune importance, pour la situation militaire, à ce qu’on vous ait désarmé. Ce n’est pas pour ça que l’Allemagne respirera mieux. Mais je m’attache beaucoup à ce que vous soyez délivré de l’appréhension d’en faire usage. Elle vous rendra un peu du peu de vos pouvoirs cérébraux à vous et vous permettra de vous confiner moins exclusivement dans des soucis physiologiques : froid, faim, coliques, etc. sans compter l’attente du pire. Aurez-vous vos dimanches ? Affections, Paul Dukas F-Pn [NLA 26 (257)

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11 Dukas à Robert Brussel 10 janvier 1915 Cher ami, On sent déjà dans votre lettre du jour un petit air de “dégagement de la matière” dû à votre mise en sécurité corporelle dont ma vieille amitié se réjouit – vous parlez de lectures, de lettres à écrire, enfin vous émergez de la sombre animalité où vous aviez tant de raison de rester confiné (s’il est vrai que l’homme sorte du limon) tant que vous pataugiez dans les boues du Blavet et dans les boutiques puantes des adjudications de subsistances du 45e d’Inf. On prévoit que vous allez penser tout de même à autre chose qu’à vos pieds, à votre cul, à vos narines, tous organes que je révère, mais à propos desquels l’indulgence permise à qui les offre en sacrifice à la Patrie ne prévaut qu’en raison de ce qu’ils peuvent exiger des similaires pieds, culs, narines, etc. qui ne risquent rien. À présent que les voilà à l’abri, ­l’attendrissement qu’ils inspiraient se généralise sans cesser d’éveiller la plus vive sollicitude et s’intellectualise, si j’ose dire, au profit de facultés qui établissent entre les hommes des liens d’un degré au-dessus de la passion des nourrices pour leur nourrisson ou des femmes pour la viande matrimoniale (lourde phrase, mais difficile à construire en raison du poids des matériaux). Ce qui veut dire, si vous vous entrevoyez quelques loisirs et que vous désiriez quelque envoi de vos livres ou des miens, j’indiquerai à Mme Brussel vos choix dans votre bibliothèque à vous expédier avec ceux qui pourront vous agréer en dehors. J’ai une déception du côté de Poujaud. Il ne rentre pas ! Sa mère a quatrevingt-six ans, son vieil intendant est paralysé, son neveu blessé gravement ne se remet pas, bref, il se fait remplacer par son frère pour l’affaire qui le rappelait et reste à Guéret. Il se dit de plus en plus idéaliste ; la présence réelle de ses amis lui est de moins en moins nécessaire. Il les voit de loin, s’entretient en pensée avec eux et n’éprouve, je le conçois, qu’un sentiment de parfaite harmonie à faire les demandes et les réponses. Enfin il ignore s’il reviendra aux tulipes, aux lilas ou aux roses. Il espère que ce ne sera pas aux chrysanthèmes 1. 1.  Dans ce paragraphe, Dukas reprend pratiquement mot pour mot les explications et les réflexions que lui confie Poujaud dans la lettre dont il est question ici (et qui est datée 19

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Correspondance de Paul Dukas

Sire, Puisque vous êtes en pays celtique (que j’adore à travers les sombres brutes alcooliques qui remplacent les chevaliers d’Arthus 1 et les bardes de ­Fingal 2) voyez donc si vous ne trouveriez pas à Lorient le second volume de ­Gwerziou de Luzel 3 dont mon frère n’avait réussi à trouver que le 1er. Je dis bien le second et des Gwerziou 4, car les Soniou 5 (deux volumes) sont accessibles directement chez Champion 6. L’édition originale de 1868, dont je possède le premier volume, est imprimée à Lorient chez Édouard Corfmat, rue du Port, 68. Ça existe-t‑il encore ? On le trouvait aussi chez Franck rue de Richelieu (­disparu), chez Clairet (Quimperlé), Salaun (Quimper), Haslé (Morlaix) et Vve Le Goffic (Lannion). Ça vous f­ ournit des références. Je crois d’ailleurs que le volume est relativement cher. Affectueusement, Paul Dukas F-Pn [NLA 26 (258)

du 6 janvier 1914) : “Je suis moins réaliste que jamais, je me passe de la présence réelle, je sais fort bien vivre ici avec mes amis éloignés ou disparus, j’en fais ce que je veux, sans la crainte de les embêter un jour ou l’autre. Je les reverrai : sera-ce aux tulipes ou aux lilas ou aux roses ? Avant les chrysanthèmes, j’espère bien.” 1.  Arthus est un chef, peut-être breton, dont la légende s’est emparée et qui aurait défendu victorieusement au ve siècle les Celtes de Grande-Bretagne contre l’invasion anglo-saxonne. Il est le personnage de multiples poèmes et chroniques qui forment une donnée essentielle de la littérature chevaleresque du xiiie siècle. 2.  Fingal ou Finn est un guerrier celtique légendaire du iiie siècle, capitaine de la troupe des Fiana qui défendent l’Irlande. Il est, selon la légende, le père du barde Ossian qui chantera les exploits paternels. 3. François-Marie Luzel (1821‑1895). Folkloriste et poète breton. Nommé en 1881 conservateur des Archives départementales du Finistère, il tente, avec l’appui d’Ernest Renan, de créer à Quimper un poste de professeur de breton, sans succès. En dehors de ses publications consacrées au folklore breton, qui font de lui un des grands folkloristes du xixe siècle, il édite des recueils de poésie. 4. Le Gwerziou Breiz-Izel est un recueil de chants de Basse-Bretagne rassemblés et traduits par François-Marie Luzel. Ils sont publiés en deux tomes à Lorient en 1868. 5. Le Soniou est un recueil bilingue de chants et chansons populaires de la Basse-Bretagne réunis par Luzel et publié en deux tomes à Paris en 1890. 6.  Honoré Champion (1846‑1913). Libraire français qui fonde, en 1874, une maison d’édition spécialisée dans la publication d’ouvrages linguistiques ou de haute érudition. En 1904, il achète le fonds de l’éditeur philologue Émile Bouillon. Cela explique pourquoi Dukas écrit que le Soniou est “accessible directement” chez Champion. 20

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12 Dukas à Robert Brussel 11 janvier 1915 Cher ami, Le plus bel éloge que l’on puisse faire de votre lettre d’aujourd’hui c’est qu’elle ne semble pas avoir été écrite par un militaire ! Votre œil est encore bon malgré l’âge et le vent qui vous fait la grâce d’y souffler les bourgeons d’avril avant l’heure, et votre petite description de Lorient montre déjà un homme qui se sent “la tête froide, le ventre libre et les pieds chauds”. Refroidissez encore une tête si chère. Purgez-vous, demeurez près du calorifère. Et vous n’aurez plus rien à envier à Chateaubriand, ce “pays” des bardes de tout poil et de toute plume dont nous saluons en Botrel le prototype du dernier bateau… hélas. Non, vous, c’était très gentil votre petit Lorient : un peu Francis James 1 pour tout le côté St Domingue (et d’ailleurs je suis sûr que vous embellissez, que ça pue la marée, la vase et le varech), mais la vue de Port-Louis 2 est visible et le grouillement des rues aussi. Allons, vous allez vous remettre, je vois ça, et avec plaisir… Pensez ! Que dites-vous des mouvements stratégiques lents, mais bons selon moi. Mais jusque-z’à quand cette lenteur prolongera-t‑elle la durée de la guerre ? À raison de 50 mètres par jour (tarif moyen) il faudra encore deux ans et demi pour atteindre Schnabelwaid aux Russes et au moins deux mois de plus à nous pour attraper Würtz-bousche 3 ! Zut ! Mille affections, Paul Dukas F-Pn [NLA 26 (259)

1.  Dukas a oublié un “m” à Francis Jammes (1868‑1938), écrivain français. Après ses études à Pau et à Bordeaux, il s’installe à Orthez où il est clerc de notaire. Mais l’attirance de la poésie est la plus forte et il publie en 1898 un recueil qui le fait connaître, De l’angélus de l’aube à l’angélus du soir. Extrait de ce dernier, le poème J’ai une pipe évoque Saint-Domingue. 2.  Port-Louis est une commune située à l’entrée de la rade de Lorient. Son nom originel de Blavet a été supprimé par Richelieu qui projetait de faire de cette commune un grand port, digne d’un patronyme royal. 3.  Dukas fait-il un “à peu près” avec le nom, francisé, de la ville de Wurtzbourg en Bavière ? 21

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Cardiologue de profession, Simon-Pierre Perret (1935-2017) s’est passionné pour la musique française sous la Troisième République. Il est l’auteur des biographies d’Albéric Magnard (Fayard, 2001, avec Harry Halbreich) et de Paul Dukas (Fayard, 2007, avec Marie-Laure Ragot). Cette correspondance est le résultat de sept années de recherches.

ISBN 978-2-330-14027-4

9:HSMDNA=VYUW\Y: correspondance_de_paul_dukas_T2_2020.indd 1,3

DÉP. LÉG. : SEPT. 2020 45 e TTC France www.bru-zane.com www.actes-sud.fr

SIMON-PIERRE PERRET CORRESPONDANCE DE PAUL DUKAS VOL. 2 : 1915-1920

Alors que le premier volume de cette Correspondance (1878-1914) permettait de suivre la formation et la période créatrice de Paul Dukas, le deuxième nous montre l’artiste confronté à la Grande Guerre, depuis son déroulé jusqu’à ses conséquences. Les fréquents échanges que le compositeur entretient avec Robert Brussel au cours du premier semestre 1915 donnent au début de ce livre l’aspect d’un journal de bord, dévoilant la vie du front domestique au jour le jour. Les commentaires de Dukas sur les opérations militaires ou la géopolitique se mêlent aux descriptions de son quotidien, mais le débat esthétique n’est jamais bien loin. Que faire de la musique allemande ? Doiton même avoir une activité musicale en marge de l’horreur ? Viendra aussi la question de son positionnement face aux tendances artistiques qui émergent après-guerre. La période couverte par ce volume apparaît ainsi clairement comme un moment de rupture : alors que Claude Debussy s’éteint et que la santé de Gabriel Fauré décline, la jeune génération et son “Bluff sur le toit” rencontrent le scepticisme de l’auteur de L’Apprenti Sorcier.

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“Je m’efforce donc, outre la lecture des communiqués, de reprendre intérêt à d’autres opérations que les militaires, et chaque jour, ayant constaté que les Boches sont toujours là, aussi cramponnés que jamais et installés comme des morpions sur les c… d’un pape, en Alsace, en Pologne, en Belgique, etc. je songe à d’autres stratégies. Je ne vous cacherai pas que bien des choses me semblent impossibles qui m’attiraient encore il y a six mois. Et mes projets sont très modifiés. Mes idées aussi à la suite des réflexions que j’ai pu faire dans le silence musical où j’ai vécu, tandis que je me roulais, par réaction, dans tous les livres de ma « librairie » pour me convaincre de mon existence au milieu de tant d’écroulements.” (Paul Dukas à Paul Poujaud, 11 janvier 1915)

Simon-Pierre Perret

Correspondance de

Paul Dukas Vol. 2 : 1915-1920

ACTES SUD / PALAZZETTO BRU ZANE

24/07/2020 09:42

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Correspondance de Paul Dukas. Vol. 2 : 1915-1920  

Parution le 16 septembre 2020 ACTES SUD / PALAZZETTO BRU ZANE

Correspondance de Paul Dukas. Vol. 2 : 1915-1920  

Parution le 16 septembre 2020 ACTES SUD / PALAZZETTO BRU ZANE

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