LâOISEAU QUI BUVAIT DU LAIT
roman traduit du russe (Lituanie) par MichĂšle Kahn
actes noirs ACTES SUD
Mon aigle est Ă©veillĂ© et, comme moi, il honore le soleil. Avec des griffes dâaigle, il saisit la nouvelle lumiĂšre. Vous ĂȘtes mes vĂ©ritables animaux ; je vous aime.
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.
Mais ceux qui se confient en lâĂternel [âŠ] prennent le vol comme les aiglesâŠ
IsaĂŻe 40:31
Vous nâĂȘtes point des aigles : câest pourquoi vous nâavez pas appris le bonheur dans lâĂ©pouvante de lâesprit. Celui qui nâest pas un oiseau ne doit pas planer sur les abĂźmes.
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.
PREMIĂRE PARTIE LâAIGLE
Il se tenait accroupi.
AprĂšs la pluie tombĂ©e toute la nuit, le ciel sâilluminait dĂ©jĂ dâune rouge aurore.
La fraĂźcheur va bientĂŽt laisser la place Ă la chaleur, il y aura du brouillard, pensa-t-il. Câest bon signe. De plus, Ă cette heure du jour, on ne risque pas une rencontre.
Le vent nocturne sâĂ©tait apaisĂ© et les branches des arbres Ă©taient immobiles.
Il se redressa, ĂŽta un gros gant de cuir de sa main gauche et le fourra dans la grande poche de son pantalon. Il nâavait pas de gant Ă la main droite.
Il leva la tĂȘte et regarda un long moment le ciel.
âJe suis, murmura-t-il, attentif au silence alentour. Je suis Ă Toi. Tu entends, je suis Ă Toi. Tu mâentends ? Je le suis et je le serai. Toujours.â
Il essuya une larme.
Une branche craqua.
Il tressaillit, se dĂ©fit de son sac Ă dos, le posa sur la terre humide de pluie et lâouvrit dâun geste brusque.
Il en tira quelque chose et sans un bruit, comme un chat, il sâenfonça dans la forĂȘt.
Le 22 octobre 2016, tÎt le matin, Audra Rumƥaite décida, pour photographier le paysage urbain, de gravir le mont des Trois-Croix qui surplombe, comme le mont Gediminas avec son chùteau, la féerique ville médiévale de Vilnius dissimulée
entre des collines. Audra, photographe, travaillait pour un magazine fĂ©minin qui prĂ©parait un numĂ©ro spĂ©cial sur les femmes ayant vĂ©cu dans cette ville au long des siĂšcles. Les images devaient ĂȘtre saisissantes, romantiques et floues Ă la fois. Vilnius Ă©tait vraiment la ville rĂȘvĂ©e pour ça : en hiver, elle se noyait dans la neige, au printemps, et surtout en automne, dans les brouillards. Il suffisait de gravir la montagne par un Ă©troit sentier et on avait devant soi la vieille ville, perdue entre les collines, avec les nombreux dĂŽmes des Ă©glises qui se devinaient Ă peine dans la brume. Pour cela, il fallait simplement se lever tĂŽt pour ĂȘtre en haut Ă sept heures. Tant que le brouillard Ă©tait Ă©pais.
Son sac Ă dos contenant son Ă©quipement ne lui pesait pas trop. Elle Ă©tait dâexcellente humeur. Elle plaignait les gens qui dormaient. Ils manquaient peut-ĂȘtre les plus belles heures de leur vie. Elle avait quittĂ© son mari et sa fille de cinq ans encore endormis.
On Ă©tait samedi. Le sentier serpentait entre des arbres qui avaient encore leurs feuilles jaunes et rouges. Seuls les Ă©rables sâĂ©taient dĂ©jĂ presque entiĂšrement dĂ©pouillĂ©s de leur parure et se dressaient dĂ©nudĂ©s, Ă©voquant fĂącheusement lâapproche des frimas.
Les trois croix blanches couronnant la capitale de la Lituanie Ă©taient toutes proches. Il fallait, pour les atteindre, prendre le sentier de gauche et contourner un petit bosquet de sapins. Un oiseau matinal gazouillait. BientĂŽt, il se tairait lui aussi et, jusquâau printemps, on nâentendrait plus que les corbeaux criards et les voix lĂ©gĂšres des mĂ©sanges venues en Lituanie accueillir lâhiver. Bizarre quâelles viennent chez nous alors quâil fait froid, pensa Audra.
La fraĂźcheur matinale Ă©tait tonique, elle vous familiarisait dĂ©jĂ avec lâhiver. Personne alentour. LĂ©gĂšrement mal Ă lâaise, Audra nâavait pas vraiment peur. CâĂ©tait sa ville, câĂ©tait lĂ quâelle avait grandi, quâelle Ă©tait allĂ©e Ă lâĂ©cole, puis Ă lâAcadĂ©mie des beaux-arts, quâelle Ă©tait devenue photographe. Sa ville ne pouvait lui faire du mal. Impossible de dire dâoĂč lui venait ce sentiment de sĂ©curitĂ©. Sa mĂšre lui avait souvent rĂ©pĂ©tĂ© de ne pas sortir tard toute seule, ce quâelle faisait quand mĂȘme. Personne ne lâavait jamais agressĂ©e dans sa ville. Pas
une seule fois. Et on avait beau lui dire de ne pas mettre de jupes trop courtes ou des vĂȘtements trop collants pour aller dans des lieux peu frĂ©quentĂ©s, ces avertissements lui semblaient ridicules. Qui pourrait sâen prendre Ă elle ? Cela faisait bien vingt ans quâelle se promenait quand elle le voulait, habillĂ©e comme elle le voulait, sans avoir peur. Pourquoi commencer maintenant ?
Tandis quâelle traversait le bosquet de sapins, une branche craqua. Les branches des sapins ne se cassent pas souvent, se dit-elle, on ne voit jamais de sapins dessĂ©chĂ©s. Bizarre. Sans doute un animal. Il nây a pas dâours par ici et sâil y a des loups, ils ne sâapprochent pas des villes. Elle sourit. AprĂšs avoir dĂ©passĂ© le bosquet de sapins, elle se retrouva Ă la lisiĂšre dâune forĂȘt dâarbres Ă feuillage caduc de diverses essences. Elle leva la tĂȘte pour sâassurer que le soleil nâĂ©tait pas encore vraiment levĂ©, sinon tout son projet tomberait Ă lâeau. Il lui fallait de la brume, du brouillard pour que ses photos soient artistiques. Les nuages blancs qui passaient trĂšs haut au-dessus de sa tĂȘte semblaient des ombres, ils rappelaient par leurs formes des monstres inoffensifs. Entre eux, un ciel clair apparaissait quâon ne pouvait qualifier de bleu parce que les rayons du soleil ne lâavaient pas encore touchĂ© directement.
Elle allait poursuivre son chemin quand quelque chose, dans le ciel, attira son attention. Quelque chose qui apparaissait, puis disparaissait. Elle demeura quelque temps immobile, intriguĂ©e. Rien. Câest mon imagination, pensa-t-elle. Mais soudain, la chose rĂ©apparut. Non, ce nâĂ©tait pas son imagination. Elle voyait nettement une ombre. Audra sâimmobilisa et leva la tĂȘte. Elle vit alors un oiseau. Un Ă©norme oiseau gris, sous les nuages. MĂȘme Ă cette distance, il semblait trĂšs grand. Lâoiseau Ă©tait comme suspendu dans le ciel, dĂ©ployant ses larges ailes. Un aigle ! Un vrai. Quâest-ce quâil faisait audessus de Vilnius ? On nâĂ©tait pas dans le Pamir, les Alpes ni mĂȘme les Carpates. Il nây avait jamais eu dâaigles ici. On pouvait rencontrer des aigles marins au bord de la Baltique, mais Vilnius Ă©tait Ă lâautre bout de la Lituanie.
Il planait, dĂ©crivant de grands cercles. TantĂŽt il disparaissait du champ de vision, tantĂŽt il rĂ©apparaissait. Audra fut tentĂ©e de prendre son appareil et de le photographier. Un aigle au-dessus de Vilnius ! Cela ferait un incroyable clichĂ©. Mais elle comprit trĂšs vite que son idĂ©e nâaboutirait pas : dâabord, pour cadrer lâaigle, il fallait installer le trĂ©pied et ça prendrait un temps prĂ©cieux. Le soleil se montrerait, le brouillard se dissiperait et câĂ©tait la ville quâil fallait photographier dans la brume, pas un aigle. Et puis comment prouverait-elle que le clichĂ© avait bien Ă©tĂ© pris au-dessus de Vilnius et pas dans les Alpes ? Depuis la lisiĂšre de la forĂȘt oĂč elle se trouvait, on ne voyait pas la ville.
Audra soupira et se remit en route. Le sentier se divisait Ă nouveau. Ă prĂ©sent, il fallait tourner Ă droite. Ce nâĂ©tait pas la premiĂšre fois quâelle venait ici, ce nâĂ©tait pas la premiĂšre fois quâelle photographiait le panorama de la ville depuis cet endroit, elle connaissait tous les arbres. Câest pour ça quâelle nâavait pas peur. Voici le vieux chĂȘne fendu en deux par la foudre, dont une moitiĂ© Ă©tait dessĂ©chĂ©e et lâautre portait encore des feuilles presque vertes. Les chĂȘnes sont les derniers Ă perdre leurs feuilles et parfois ils les gardent jaunies tout lâhiver, sous la neige. DerriĂšre le chĂȘne, il y avait des buissons et derriĂšre les buissons, les trois croix.
Le sentier serpentait maintenant entre les buissons. Audra sentait avec plaisir les muscles de ses jambes, la fraĂźcheur de lâair matinal. Elle Ă©tait dâexcellente humeur. Soudain elle poussa un cri. Au milieu du sentier gisait une colombe morte, presque blanche. Son bec Ă©tait rejetĂ© de cĂŽtĂ©, ses yeux fermĂ©s et ses pattes dĂ©pliĂ©es. Aucune trace de blessure. De quoi Ă©taitelle morte ? Pourquoi au milieu du sentier ? Elle fut troublĂ©e. MĂȘme si ce nâĂ©tait quâun oiseau, câĂ©tait tout de mĂȘme la prĂ©sence de la mort. De sa propre mort. De lâexistence de la mort. Et cette idĂ©e gĂąchait tout.
Elle enjamba la colombe avec prĂ©caution et poursuivit son chemin. Elle marchait en sâefforçant de ne pas penser Ă cet incident, mais son humeur avait changĂ©. LâĂąme humaine est comme ces nuages dans le ciel, perpĂ©tuellement en mouvement. Et il faut attendre le soleil pour quâil lâĂ©claire. Les
buissons étaient à nouveau remplacés par des arbres au travers desquels on voyait déjà les trois croix blanches.
Elle dĂ©passa les arbres et sâapprocha. Les croix, qui faisaient plusieurs fois la taille dâun homme, sâĂ©levaient trĂšs haut audessus dâelle.
Vilnius Ă©tait bien comme elle le souhaitait. IrrĂ©el. On ne voyait Ă travers la brume matinale que les dizaines de dĂŽmes des Ă©glises catholiques et orthodoxes, les toits rouges des maisons les plus hautes. Plus bas, une mer laiteuse. Une mer de lait dans laquelle se noyait la capitale de la Lituanie : des gens matinaux, des voitures, des boulevards. On ne voyait rien. Ce nâest pas une ville, câest un songe, pensa Aura. Un conte.
Elle entreprit de sortir son Ă©quipement. Avant tout, le trĂ©pied spĂ©cial. Il fallait lâouvrir. VoilĂ . Enfoncer les pieds profondĂ©ment dans la terre. Puis fixer Ă lâappareil photo un long tĂ©lĂ©objectif. Elle vissa le prĂ©cieux appareil photo sur le trĂ©pied et le mit en marche. Une petite image de la taille dâune carte postale apparut sur lâĂ©cran. Le premier rayon du soleil encore invisible se montra Ă ce moment-lĂ et colora de rose pĂąle une partie du brouillard. Magnifique. Une image magnifique. La rĂ©dactrice en chef serait contente. Elle la mettrait peut-ĂȘtre mĂȘme en une.
Aura se mit Ă mitrailler frĂ©nĂ©tiquement, utilisant chaque instant. Il lui restait une dizaine de minutes. Ce nâĂ©tait pas la premiĂšre fois quâelle prenait des paysages matinaux et elle savait que tout lâeffet disparaĂźtrait bientĂŽt. La gamme des couleurs et toute lâimage changeaient de seconde en seconde, elle appuya instantanĂ©ment sur le dĂ©clencheur. Ensuite, chez elle, elle choisirait sur Ă©cran les meilleures prises. Beaucoup de gens pensent quâun photographe de talent est celui qui a prĂ©vu les images, fixĂ© la bonne distance, la durĂ©e dâexposition, lâouverture du diaphragme. Câest bien sĂ»r important, mais le principal vient aprĂšs. Câest le sens du beau et de lâharmonie, et lâintuition, qui permettent de choisir trois images sur des milliers. Ou cinq. Les meilleures. Celles qui frapperont le spectateur en plein cĆur. Comme elles ont frappĂ© lâartiste lui-mĂȘme. Soudain, lâaigle apparut dans lâobjectif. Le mĂȘme. Il planait majestueusement au-dessus de Vilnius ! Elle avait vu naguĂšre
des aigles semblables au-dessus de Grenoble quand elle avait fait un stage en France. Mais câĂ©tait dans les Alpes. Grenoble lui rappelait dâune certaine façon Vilnius. Peut-ĂȘtre parce quâil Ă©tait situĂ© entre des montagnes. Dans une cuvette. Ă Vilnius, ce ne sont pas de vraies montagnes, mais plutĂŽt des collines. Et en ce moment, elle se trouvait sur lâune dâelles. Aura captura lâaigle dans son objectif et, en tournant Ă sa suite lâappareil sur le trĂ©pied, elle zooma. Avec ce tĂ©lĂ©objectif, elle pouvait encore rapprocher lâimage. Comme ça. Comme sâil Ă©tait tout prĂšs. Son bec de rapace, ses yeux bombĂ©s, rĂ©solus. LâĂ©norme envergure de ses ailes Ă©tait hors champ. Sous son corps, les griffes de fer avec lesquelles il saisissait sa proie comme dans des tenailles. De prĂšs, il Ă©tait effrayant. Mais magnifique, aussi. En vol planĂ©. Aura ne pouvait sâempĂȘcher dâadmirer son allure. Sa puissance. Sa volontĂ©. Ce nâĂ©tait pas un humain. Il ignorait la pitiĂ©, la compassion, lâempathie. Son but Ă©tait de tuer et de manger. Un sauvage. Et dans cette sauvagerie, dans cette volontĂ© univoque, il y avait quelque chose dâhypnotique. Une force inhumaine.
Elle avait dĂ©jĂ effectuĂ© une dizaine de prises. Lâaigle disparaissait par moments du cadre et il fallait Ă nouveau le saisir. Elle rĂ©ussit Ă le prendre au-dessus de la ville. Au-dessus du Vilnius moyenĂągeux noyĂ© dans le lait. Personne ne croirait que ce nâĂ©tait pas un effet Photoshop. Que câĂ©tait bien un aigle rĂ©el au-dessus du Vilnius rĂ©el.
Au bout de dix minutes, le soleil se leva Ă lâhorizon. Encore quelques minutes et il colorerait le brouillard dans des teintes de plus en plus vives. Enfin, presque tous les effets dâoptique disparurent. La chaleur du soleil avait chassĂ© le brouillard de la ville. Il y avait de plus en plus de rĂ©alisme, de choses concrĂštes. On voyait en bas des voitures, les premiers trolleybus, les mĂ©andres de la Vilnia qui coupe joliment la ville. Et sur lâautre rive, les gratte-ciel construits ces derniĂšres annĂ©es et quâAura nâaimait pas. Avant les gratteciel, la ville Ă©tait telle que lâavaient connue des dizaines de gĂ©nĂ©rations. Ă prĂ©sent, ils gĂąchaient la vue dâensemble. Encore heureux quâon les ait construits au-delĂ des limites de la vieille ville, sur lâautre rive de la Vilnia. Mais Ă prĂ©sent, quand
elle prenait en photo un panorama, il lui fallait Ă chaque fois faire en sorte quâils nâapparaissent pas.
Elle commença Ă ranger son matĂ©riel. Mission accomplie. Elle goĂ»tait dĂ©jĂ lâinstant oĂč elle reviendrait chez elle (son mari et sa fille dormaient sans doute encore), oĂč elle sâinstallerait devant son ordinateur et commencerait Ă trier les images. Dans une totale solitude. CâĂ©taient ses minutes de bonheur. Des instants de vie capturĂ©s, une victoire sur le temps. Avec les annĂ©es, elle comprenait de mieux en mieux en quoi rĂ©sidait le charme de sa profession. Elle combattait le temps, la mort. Dans les photographies dâart, on trouve lâĂ©ternitĂ© mĂȘme. Elle se sentait liĂ©e Ă lâĂ©ternitĂ©. Elle Ă©tait sa servante. Sa porte-parole. Son ambassadrice.
En repliant son trĂ©pied, Audra pensa Ă sa fille. Une jolie petite minette, une petite poupĂ©e vivante qui Ă©tait et serait son prolongement dans cette vie. Il est vrai quâelle avait souhaitĂ©, allez savoir pourquoi, un garçon, mais quand sa fille Ă©tait nĂ©e, elle sâĂ©tait rĂ©jouie. Il y aura un garçon aprĂšs, sâĂ©tait-elle dit alors Ă la maternitĂ©. Le petit corps couchĂ© sur son ventre deviendrait une femme comme elle. Elle serait fĂ©condĂ©e, elle donnerait le jour⊠Ătait-ce tout Ă fait normal de penser ainsi Ă sa fille qui venait de naĂźtre ? Quant Ă son mari, qui Ă©tait rentrĂ© tard de son travail et dormait sans doute encore, il devait faire des rĂȘves dĂ©licieux. Elle sĂ©lectionnerait les photos, se dĂ©shabillerait et se coucherait Ă cĂŽtĂ© de lui. Demain, câest dimanche.
Elle ferma son sac et descendit le sentier. Elle ne voulait pas regarder Vilnius, déjà presque hyperréaliste. Redescendue en ville, elle verrait des voitures, des trolleys, elle entendrait le bruit et les conversations futiles des gens et ça gùcherait son humeur.
Elle dĂ©passa les arbres, dĂ©boucha dans les buissons et lĂ , elle se souvint de la colombe morte gisant sur le sentier. Elle ne voulait pas la revoir, mais il nây avait pas dâautre chemin. Elle nâallait tout de mĂȘme pas se faufiler dans les buissons avec son sac Ă dos pour lâĂ©viter. Les buissons avaient disparu, voilĂ le chĂȘne coupĂ© en deux par la foudre. Bizarre, la colombe nâĂ©tait plus sur le sentier. Elle Ă©tait pourtant sĂ»re que
câĂ©tait lĂ . Qui aurait pu lâenlever en cette heure si matinale ? Qui allait se promener dans les collines au-dessus de Vilnius Ă six heures du matin ? CâĂ©tait sans doute une bĂȘte qui lâavait emportĂ©e. Elle ne trouvait pas dâautre explication.
VoilĂ les sapins. Elle eut soudain trĂšs envie de faire pipi. Elle sâĂ©tait tellement pressĂ©e pour arriver avant le lever du soleil quâelle avait oubliĂ© de passer aux toilettes. Elle se faufila entre les sapins, baissa son pantalon et sâaccroupit. Tout en urinant, elle regardait un sapin et ses jolies pommes ! Câest bien quâil y ait des arbres toujours verts. Que se passerait-il si les arbres restaient nus la moitiĂ© de lâannĂ©e ? Il y avait quelque chose de blanc derriĂšre le sapin. Elle nây avait pas prĂȘtĂ© attention au dĂ©but. Elle se releva, remonta son pantalon et vit alors distinctement quelque chose dâune blancheur Ă©blouissante entre les branches. Son sac Ă©tait posĂ© Ă cĂŽtĂ© dâelle. Elle dĂ©cida de le laisser lĂ et dâaller voir de plus prĂšs. BientĂŽt, elle se maudirait de lâavoir fait.
Un instant plus tard, elle hurlait dâune voix qui nâĂ©tait pas la sienne. Son cri dĂ©chirant retentit entre les collines de Vilnius et se rĂ©percuta en un Ă©cho lointain. On lâentendit sans doute en bas. Un cri de terreur. En sâenfuyant, elle criait encore, terrorisĂ©e et trĂ©buchant, traĂźnant son sac. Tout son corps tremblait. Ses larmes coulaient comme un torrent. Il lui semblait quâon lui courait aprĂšs. On la saisit mĂȘme une fois Ă lâĂ©paule, mais câĂ©tait une branche. Elle tomba Ă plusieurs reprises, butant sur des racines dâarbres. Elle se fit mal aux genoux, aux coudes. Le sang coulait de ses Ă©corchures, mais elle ne sentait rien. Elle nâoublierait jamais ce quâelle avait vu derriĂšre le sapin.
LE POINT DE VUE DES ĂDITEURS
Ce jour-lĂ , Algimantas Butkus, commissaire Ă la police criminelle de Vilnius, la cinquantaine fatiguĂ©e, Ă©tait assis sur un banc devant sa maison. Il toussait beaucoup, ses dents bougeaient et, comme on Ă©tait samedi, il devait rendre visite Ă son vieux pĂšre. Bref, son humeur nâĂ©tait pas au beau xe.
Il se dirigeait vers sa voiture quand son portable sonna : on avait trouvĂ© le cadavre dĂ©nudĂ© dâune jeune femme sur le mont des TroisâCroix. Sur le front de la victime, un oiseau mort. Ses seins mutilĂ©s, souillĂ©s par un mĂ©lange de sang et de lait⊠Et voilĂ quâen plus un aigle avait Ă©tĂ© aperçu planant au-dessus de la scĂšne de crime. Tout ça ne lui disait rien qui vaille. Un meurtrier ordinaire ne joue pas avec la police. Il tue et disparaĂźt. Butkus comprit alors quâil devait sâattendre avec son Ă©quipe Ă de longues journĂ©es, peut-ĂȘtre Ă des semaines, des mois dâenquĂȘte. Et il se surprit Ă prier pour que ce ne soit pas le premier forfait dâun serial killer diabolique.
Dans ce page-turner redoutable ancrĂ© sur le sol lituanien avec lâombre portĂ©e de la Russie toute proche, Jaroslav Melnik renouvelle et enrichit de façon Ă©poustou ante le roman policier, entre suspense et Ă©sotĂ©risme.
Ăcrivain et philosophe, Jaroslav Melnik, nĂ© en 1959 en Ukraine, vit Ă Vilnius en Lituanie. Il est lâauteur de nombreux romans et nouvelles mĂȘlant science- ction et conte philosophique, Actes Sud a publiĂ© Macha ou le IVe Reich (2020).