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InspirAction

Une publication des Transports Publics du Chablais N° 5 – juin 2016

Le magazine qui incite à bouger dans le Chablais

Claude Nicollier Le Chablaisien de l’espace

Cosey

redonne vie à Mickey dans le Chablais

Portfolio

La faune du Chablais dans sa lutte pour la survie

CoNCoUrS

Gagnez un exemplaire du roman La Dragon du Muveran ou le dernier album BD de Cosey


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IMPRESSUM Éditeur : Transports Publics du Chablais SA Rue de la Gare 38 – 1860 Aigle info@tpc.ch – www.tpc.ch Responsable de la publication : Claude Oreiller Rédacteur en chef : Grégoire Montangero Secrétaire de rédaction : Géraldine Candido Photographe : Grégoire Montangero (sauf mention contraire) Mise en pages : Halter & Gault Relecture : Bernard Huber et Patrick Schifferle Photolithographie : Baptiste Doxa Régie publicitaire : HP Média, Genève et Eijo, Aigle Impression : DB Print, Vevey. Distribution : TPC et Loisirs’ Live Sàrl Ont contribué à cette édition : Georges Duchauderon, Virginie Duquette, Yves Effrett, Christian Schülé (textes). Lionel Bilecci, Léonard Garchi, Christophe Racat, Jérôme Renevey, Alain Rithner (photos). Albin Bordon, Reymond Favre, Gérance Service SA, Henri-Louis Guignard, Gérald Hadorn, Robert Pièce, Jacques Sebban (archives photos). Photo de couverture : Claude Morerod Photos de cette double page : portrait de Claude Morerod par Yves Brunelli et Claude Morerod. InspirAction est une publication gratuite des Transports Publics du Chablais. Le contenu de ce numéro est également disponible sur www.tpc.ch Tirage : 25 000 exemplaires. Diffusion : Suisse romande et Chablais français.

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éDITORIAL À QUATRE MAINS

Un Chablais de papier à aimer Une région dont on est fier et que l’on aime, aussi bien avec les yeux qu’avec le cœur : autant de raisons qui justifient, à elles seules, l’existence d’un magazine ! Tels étaient les motifs initiaux ayant présidé à la création de celui-ci. Au fil des éditions, nous restons convaincus de la légitimité de cette publication. Après tout, aucune autre n’offre ce regard englobant, transchablaisien et transrhodanien. Aussi, notre magazine InspirAction

tente-t-il de poursuivre, sur le papier, ce que les TPC font sur le terrain et Radio Chablais sur les ondes : unifier, fédérer et relier un territoire et des gens. Ce numéro persévère, avec une nouvelle moisson de reflets géographiques, historiques, artistiques et autres. Si ceux-ci pouvaient vous inspirer et vous encourager à venir voir et vivre l’une ou l’autre facette de ce Chablais multiple, la raison d’être de ces pages s’en trouverait confirmée. Transports Publics du Chablais Frédéric Borloz Claude Oreiller Président Directeur

Claude Morerod (1935-2010) a fi xé la faune du Chablais sur pellicule pour des magazines de toute l’Europe. Par amour des bêtes. Par amour des lieux. Hommage à ce talentueux

photographe animalier des Diablerets qui, inlassablement, s’est ingénié à capturer des instants aussi fugaces que nourrissants pour les yeux et le cœur.

SOMMAIRE 6 Portfolio : hommage à Claude Morerod 13 Randonner malin : Merveilles à voir et à revoir avec Virginie Duquette 20 Claude Nicollier : le Chablaisien de l’espace 27 Exposition de photos anciennes du BVB 34 Jean Lugrin : « partageur » passionné 37 Marc Voltenauer : Gryon et Le Dragon du Muveran… 40 Henri-Louis Guignard : une Académie pour le Chablais ?

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Adieu au vieil AOMC La maison au cheval qui courait sur le toit Vallée d’Illiez : val de lait et plus encore David Herbert Lawrence : Fifty shades of… Chatterley 62 Cosey : plus je vis ici, plus j’aime ça ! 68 Quand l’exotisme vient à vous : le Chablais d’île en île… 72 Reflets du forum EcoVillages des Diablerets : là-haut sur la montagne…

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PORTFOLIO Hommage à Claude Morerod, photographe animalier

La faune du Chablais, dans sa lutte pour la survie LE CHABLAISIEN Claude Morerod (1935-2010), né aux Diablerets, aimait la nature. Ses photos en témoignent. Chargées d’instants de vie et de mort captés au fil des saisons, elles trahissent la passion vraie du naturaliste aux aguets. Grâce à Inga Morerod, sa femme, ce fonds d’archives fait à nouveau la Une des magazines. Un privilège dont InspirAction mesure pleinement la valeur. A apprécier tant avec les yeux qu’avec le cœur. Chocard saisi, comme par magie, non loin de la Quille du Diable, sur le glacier des Diablerets.


La vie du dessinateur architecte Claude Morerod a connu un double déclic. Un jour de 1965, au 250e de seconde, il prend sa première photo d’un chamois. L’instant d’après, il se jure de ne pas passer le reste de sa vie derrière un bureau. L’appel de la nature lui apparaît avec la clarté et l’impact d’une image projetée sur un écran géant. Il devra néanmoins attendre 1985 pour pouvoir devenir photographe animalier. L’appel de la nature /

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Très bientôt, les commandes affluent tant les instants qu’il capte – pour l’essentiel dans le Chablais, mais aussi en Valais, en Autriche, en Italie et en Suède –, fascinent les rédactions de presse. De toute l’Europe, des magazines de chasse et de nature ainsi que des maisons d’édition sollicitent celui qu’ils considèrent comme l’un des meilleurs. Voilà pourquoi, souvent, ses photos prises ici paraîtront en couverture de revues internationales.


Page de gauche : un vieux cerf de 180 kg trotte, en quête d’une biche. Ci-dessus, en haut : harde de bouquetins se profilant sur les Alpes

vaudoises et valaisannes, avec, en arrière-plan, le massif du Mont-Blanc. Entre deux parades nuptiales, un tétras-lyre guette, au-dessus des Diablerets.

Une adorable hermine saisie au débotté par le très patient photographe Claude Morerod. Un jeune cerf se secoue, après s’être roulé dans la boue d’une souille.

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Page de gauche : l’arrivée de l’hiver fait payer un lourd tribut aux animaux

malades qui ne survivent pas à la rudesse de la saison.

Ci-dessus à gauche : malheureux lièvre victime d’un prédateur affamé…

Ci-dessus à droite : une biche comme seul Claude Morerod pouvait la saisir :

franchissant une clôture efficace que pour les vaches…

Ci-dessus : bergeronnette, bien à l’abri, entre ses bouquetins protecteurs…

Sauvage et secret / Ainsi le décrit Inga, sa femme. « Deux caractéristiques qui s’imposent dans ce métier. Car ne faut-il pas être sauvage pour se poster durant des heures voire des jours dans un affût, au milieu de nulle part, en quête d’une bonne photo ? Et secret, ne doit-on pas l’être aussi afin d’éviter que les autres chasseurs d’images ne vous suivent pour vous voler vos bons coins ? » Deux exigences qui ne posaient

aucun problème au principal intéressé ! Ni d’ailleurs à son épouse qui l’accompagnait souvent : « Je me calais le dos contre un arbre. Et je sortais un bon bouquin, ce qui me permettait – enfin ! – de lire ! » L’artiste n’enfreignait jamais sa règle sacro-sainte de confidentialité. Sa femme, elle, trouvait frustrant au retour d’une journée de prises de vues fantastiques, de ne rien pouvoir dire, « secret de fabrication » oblige.

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En haut : deux accenteurs alpins se prennent de bec sous le regard attentif d’une mésange charbonnière et de Claude Morerod.

Ci-dessus : non content de saisir l’intimité de la faune alpestre avec son Canon, l’artiste dessinait avec talent ce qu’il n’avait pu fixer sur pellicule.

Une modestie de montagnard participait aussi au charme de notre homme. « Je me souviens d’un photographe italien qui lui avait littéralement couru après. Arrivé à sa hauteur, il lui avait dit : “Je vous reconnais : vous ne seriez pas Claude Morerod !” Après un non de la tête, mon mari avait ajouté : “Morerod ? Connais pas ! ” » A la manière d’un amateur de champignons, l’ami des bêtes entendait conserver pour Modeste ami des bêtes /

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Chorégraphie de chocards devant un paysage et farouche « prise de tête » de deux chamois en rut pour la conquête d’une femelle.

lui ses endroits privilégiés. « C’était son moyen d’avoir la paix, d’engranger les moissons d’images qui ont fait son succès et sa réputation. » Fidèles à cet esprit et désireux de ne pas troubler le repos de l’artiste, contentons-nous d’apprécier, en silence et sans en demander plus, ces reflets de la faune du Chablais, entre la vie et la mort, qu’a si bien su capter l’objectif de Claude Morerod. Images : Claude Morerod.


RANDONNER MALIN A la rencontre du Chablais

Merveilles à voir et à revoir

TROIS BONNES RAISONS de plus d’arpenter le Chablais : voilà ce que nous propose Virginie Duquette, infatigable guide naturaliste. Trois facettes méconnues ou à (re)découvrir avec les yeux émerveillés de l’enfant ou du scientifique en herbe qui sommeille en chacun de nous. Suivez la guide !

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Couleur corail ou vert mousse, imitant la salamandre ou les plantes

des fonds marins : quelques lichens visibles chez nous…

Le merveilleux invisible / Ce n’est ni une algue ni un champignon, mais un savant mélange des deux : de quoi s’agit-il ? Voici quelques indices. Vous les croisez chaque fois que vous faites trois pas dans la nature. Ils occupent le terrain depuis des millions d’années. Pourtant, la plupart d’entre nous ne les voyons pas. Au mieux, nous leur accordons un bref coup d’œil indifférent. Vous avez trouvé ? Il s’agit du lichen. Cet étrange organisme présente un cas de véritable symbiose entre une algue et un champignon : chacun des deux profite de l’autre et à l’autre. Le champignon, possède une multitude de pseudo-racines – les rhizines. Grâce à elles, il parvient à prélever et à dégrader les éléments organiques issus de divers substrats, mous comme durs. En revanche, il ne peut pas fabriquer les

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sucres à partir de l’énergie solaire. C’est alors que l’algue entre en scène. Apte à réaliser la photosynthèse de la lumière, elle transforme les rayons du soleil en sucre. Mais elle a sa faiblesse : elle n’arrive pas à soutirer au substrat sur lequel elle repose les éléments organiques. La nature faisant bien les choses, celle-ci a produit cette étonnante association que l’on nomme lichen. Sous cette forme, cet organisme complexe colonise des lieux inaccessibles aux autres végétaux, survit aux températures extrêmes, aux altitudes très élevées, aux climats arides, aux rayonnements UV excessifs… « Son existence exige des conditions précises », relève Virginie, biologiste reconvertie. « En laboratoire, si l’apport d’eau et de lumière suffit, l’algue envahira le champignon. Et si l’on offre au champignon


des conditions idéales, il étouffera l’algue. L’apparition du lichen est donc une question d’équilibre… » Pour que les rayonnements trop intenses du soleil ne dessèchent l’algue, les tissus du champignon doivent la protéger. En échange de cet « abri », le champignon profite des sucres synthétisés par son hôte. Summum de l’adaptation, pour ne pas « blesser » les cellules de la plante aquatique, tout en lui soutirant ses sucres, certains champignons sécrètent de la perméase. Cette substance rend la paroi de l’algue perméable aux sucres, qui s’échappent au profit du champignon. Bien avant l’apparition de l’homme sur Terre, les lichens s’accrochaient déjà aux pierres et aux arbres. Aujourd’hui encore, certains d’entre eux comme l’usnée, que vous pourrez observer le

long du chemin, témoignent de la bonne qualité de l’air ambiant. « Il faut savoir, note Virgine, que ce lichen fruticuleux ou “chevelu” ne recouvre les branches qu’en présence d’air pur et d’un taux d’humidité élevé. » De plus, pour renforcer ces fines et délicates parties éprouvées par le poids des glaçons en hiver et la force du vent, le champignon développe une gaine élastique et solide. « Vous la reconnaîtrez : elle devient blanche quand on tire doucement dessus ». A vous de sortir et de… regarder !

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Le roi des cimes chablaisiennes tel que capté par l’objectif du photographe Christophe Racat.

Quittons les lichens un instant. Et approchons-nous d’un curieux mammifère dont regorge le massif du Grand Chamossaire. Les pupilles de cet animal connu sont horizontales plutôt que rondes. Et ses sabots agissent sur la roche comme des ventouses. L’avez-vous reconnu ? Alors que l’altitude malmène peu à peu le randonneur, réduisant son pas, sa vitesse de marche et son souffle, le bouquetin – car c’est de lui qu’il s’agit – n’en souffre pas du tout. « Le taux de globules rouges de ce bovidé est jusqu’à trois fois supérieur au nôtre, explique Virginie. De plus,

A la rencontre du roi des hauts sommets /

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sa très grande capacité pulmonaire assure une oxygénation optimale à sa musculature. On sait moins en revanche que son apparence trapue cache plusieurs merveilles évolutives… » Devant des groupes de jeunes et de moins jeunes fascinés par ses explications, Virginie Duquette éclaire quelques facettes de cet illustre représentant de la faune chablaisienne : « Savez-vous pourquoi l’œil du bouquetin présente une pupille horizontale ? Selon certains scientifiques, la concentration plus importante de cellules sur cette fine bande “panoramique” est le fruit d’une adaptation aux grands espaces ouverts. Alors que chez


Pages 18-19 : la plaine du Rhône depuis le Plan Savoireu.

les animaux arboricoles, ceux qui montent aux arbres, cette même concentration se situe sur le plan vertical. » Sur sa lancée, Virginie en profite pour parler à son public attentif d’une petite erreur typographique souvent reproduite : « Dans la première édition de son Guide des mammifères sauvages d’Europe, une faute de frappe de Robert Hainard indiquait que les cornes du bouquetin pesaient quinze kilos au lieu de cinq. Bien qu’il ait corrigé cela dès la réédition, de nombreux ouvrages ont colporté l’erreur. Quoi qu’il en soit, reconnaissons que porter cinq kilos sur la tête constitue une prouesse ! Surtout

que le lieu de prédilection du bouquetin est… la falaise ! » Après la tête, Virginie s’intéresse aux pattes du bouquetin. « Ses extrémités sont tout à fait originales ! Il peut franchir sans peine des enchevêtrements de roches ou des parois abruptes grâce à ses sabots adhérents ! » Pour conclure, Virginie évoque encore l’alimentation du bovidé : « En hiver, faute de mieux, il doit se contenter du sandwich champignonalgue-champignon que lui offre le lichen ! Il ajoute alors à ces végétaux coriaces un peu de neige pour confectionner une pâte plus facile à avaler ». On est gourmet ou on ne l’est pas !

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Rendez-vous au point de la « grande collision » /

Connaissez-vous l’orogenèse alpine ? Ces mots savants cachent une histoire spectaculaire : celle du panorama grandiose qui s’offre à vous depuis le plan Savoireu, par exemple, au-dessus de la plaine du Rhône. De là, regardez autour de vous : du nord au sud, d’est en ouest, une ribambelle de sommets plus connus les uns que les autres ont surgi durant une « grande collision » d’un genre particulier. Celle qui s’est produite, il y a des millions d’années et dure encore – très lentement, un millimètre après l’autre – entre les plaques (dites tectoniques) de la croûte terrestre. Au début de ce choc minéral, la mer recouvrait certaines de ces futures montagnes. D’autres

PLAN SAVOIREU : UN LIEU D’OÙ IL FAIT BON VOIR ! Pour vous rendre au Plan Savoireu ? En gare de Villars-surOllon, prenez place à bord du train pour Bretaye. Demandez l’arrêt pour descendre à la halte Bouquetins. De là, suivez le sentier qui file jusqu’à l’alpage de la Berboleuse. A cet endroit, plusieurs directions s’offrent à vous. Veillez à emprunter celle qui file à plat, juste au-dessus de la route (plein ouest), direction Plan Savoireu. Après une centaine de mètres à l’horizontale et à flanc de coteau, vous devrez grimper une petite demi-heure avant d’atteindre votre destination qui domine la plaine du Rhône. Après le premier quart d’heure de montée, vous pourrez, au col d’Argnaules, soit continuer votre parcours sur le large sentier suivi jusqu’alors ou filer le long de la crête boisée par une sente étroite et plus abrupte. Pour une balade pas trop longue, empruntez au retour le même chemin qu’à l’aller. Mais si vous avez envie de marcher davantage, faites une boucle par la Truche. Depuis le Plan Savoireu, empruntez le sentier de montagne qui, sur son premier tiers, longe le sommet de l’épaule pour descendre ensuite à travers des alpages et des forêts. Arrivé à la Truche, reprenez la petite route forestière en pente très douce vers Bretaye. Après 3,5 km environ, vous rejoindrez la halte du train (vérifiez les horaires !). Une carte au 25 millième offrira aux plus sportifs un grand choix de chemins pour rallier Villars à pied. Belle balade à vous !

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affleuraient à peine le sol. Et d’autres encore allaient sortir de l’intérieur même de la croûte terrestre ou océanique. En bref, chaque pic que vous contemplez aujourd’hui a sa propre origine. Mais tous partagent un passé commun : celui d’avoir été arrachés à leur faible altitude pour venir culminer sous le soleil. Il y a environ 130 millions d’années, l’ouverture de l’océan Atlantique nord va chambouler le paysage géographique d’alors, fracturant, déplaçant maintes parties de plaques entre l’Europe et l’Afrique (pour en former, entre autres, les sols de l’Espagne et de l’Italie actuelles et notre très africain Cervin !). Mais notre histoire commence véritablement il y a environ 60 millions d’années


avec l’agrandissement de l’océan Atlantique qui par effet de rotation se met à pousser la plaque africaine vers le nord. Dans son parcours vers l’Europe, cette plaque engouffre et écrase plusieurs petites plaques océaniques et continentales. La rencontre de la plaque continentale européenne et de l’avancée de celle d’Afrique de même densité comprime les roches, les échauffe, les plisse et les fracture. Millimètre après millimètre certaines parties de la plaque eurasienne plongent même sous l’africaine, laissant derrière elles des roches plus souples et friables mêlées et très plissées. Un peu comme une tartine couverte de beurre et de confiture que nous raclerions contre le bord de la table. Voilà, en bref,

l’histoire de cette collision entre des plaques, toujours active, que l’on nomme orogenèse (du grec oros, montagne, et genesis, création). Tout comme la chaîne alpine hercynienne aujourd’hui « lissée », mais qui coiffait jadis notre continent, les sommets qui nous fascinent disparaîtront eux aussi peu à peu. Dans quelques centaines de millions d’années, chaud, froid, neige, glace, pluies et vent, les réduiront en grands amas de rochers, de galets et de sable, visibles sur le sol des plaines et au fond des lits de rivières… Alors profitez des Alpes car… elles ne vont pas durer éternellement ! Information scientifique et randonnée : Virginie Duquette. Photos : Christophe Racat.

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RENCONTRE

Entretien avec Claude Nicollier, astronaute et professeur à l’EPFL

Le Chablaisien de l’espace COMBIEN des sept milliards d’humains ont-ils eu le privilège de pouvoir se soustraire à l’attraction terrestre, et vivre – entre autres merveilles – un « clair de Terre » ? L’astronaute d’origine chablaisienne Claude Nicollier, véritable héros national, est de ceux-là. Entretien avec cet aventurier des temps modernes doublé d’un sage, sur le campus de l’EPFL où ce septuagénaire enseigne toujours, notamment aux six mille étudiants du monde entier qui suivent son cours online.

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Tout petit déjà… / Claude Nicollier est âgé de 13 ans lorsque s’envole Spoutnik. Il en a 17 lorsque Iouri Gagarine quitte notre atmosphère. « Mon rêve de devenir pilote d’avion et astronaute remonte à ces premières grandes aventures de l’espace », se souvient cet originaire de la vallée des Ormonts. Et quand la Mission Apollo touche le sol lunaire, Claude Nicollier compte 25 printemps. Ces petits pas pour l’homme, mais grands pour l’humanité, confortent son ambition astronautique. Mais il faudra attendre la fin de la Guerre froide pour que l’espace ne soit plus réservé aux seuls Russes et Américains… Celui qui est encore astronome à l’observatoire de Genève devra faire preuve d’une rare patience pour concrétiser son idéal : « Ce n’est qu’au moment de l’allumage des moteurs, le 31 juillet 1992, que j’ai enfin su que j’irai dans l’espace ! Jusque-là, mon parcours avait été semé d’obstacles, de longues attentes, de missions retardées et d’une préparation ardue de douze ans… »

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Page de gauche : Claude Nicollier, aujourd’hui à l’EPFL (en haut), et à Houston au temps de ses exploits spaciaux. Ci-contre : une des dernières images glanées par le télescope Hubble, dont l’astronaute est familier.

Détermination, persévérance, courage et patience décrivent bien l’astronaute. Et imposent le respect. Imaginez un peu : quatorze pays proposent deux mille candidats pour effectuer des missions spatiales. Et un astronaute suisse figure parmi les trois sélectionnés ! Bien sûr, il répondait aux exigences pointues de tels défis : « En plus d’une bonne formation de physicien et d’astrophysicien, mon expérience de pilote militaire m’a doté de la confiance nécessaire, tant mentale que physique pour une carrière d’astronaute. En effet, les situations dans un avion de chasse et dans une navette demandent des compétences et une préparation psychologique du même type ». Cela dit, trois facteurs supplémentaires ont concouru à faire de lui un cosmonaute : volonté, santé et chance. « Ce dernier point est important. Nombre de candidats disposent d’une volonté de fer, d’une formation adéquate et sont en pleine forme. Mais la chance n’est pas toujours au rendez-vous… »

Force de caractère et… chance /

From a distance / Alors, le moment fort d’une mis-

sion spatiale, selon ce « chanceux » ? « Tout ! Le décollage, les sensations dues à la poussée, le premier contact avec l’immensité, les stupéfiantes visions de la Terre ou le passage d’une météorite, resteront gravés en moi pour toujours », répondil, encore sous le charme. Voir notre globe depuis l’espace lointain vous transforme à jamais : « Derrière la vitre qui donne sur l’immensité du cosmos, tout n’est que noirceur absolue. Derrière cette mince protection de verre, le vide environnant est totalement hostile à la vie. Apparaît alors notre petite planète bleue : superbe, fragile, isolée. On réalise combien il faut la préserver, combien la vie est primordiale. » Notre témoin à distance évoque encore les incendies de forêts, la déforestation de l’Amazonie qui l’ont frappé. Aux grandes questions sur la pollution et l’énergie, le physicien répond en philosophe : « Nous allons résoudre ces problèmes. Nombre de scientifiques s’en préoccupent déjà. Ce réveil est inéluctable car l’humanité et ses

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Depuis leur balcon situé à 600 km d’altitude, les astronautes ne se lassent pas de regarder l’Europe.

Une navette américaine, égarée loin du Chablais, à 400 km au-dessus des lacs de Neuchâtel, Bienne et Morat…

dérives mettent en péril son existence ainsi que celles des autres espèces vivantes. » En 1999, les téléviseurs nous ont montré notre astronaute occupé à la maintenance du télescope Hubble, à 600 km au-dessus de la Terre. Puis, durant la seconde de ses quatre sorties dans le cosmos (43 jours au total !), l’astronaute a réparé un défaut optique du même objet. Notre mécanicien céleste a beaucoup apprécié cette intervention nécessaire de huit heures non-stop : « Hubble continue à nous fournir les images du ciel les plus profondes que l’on ait jamais pu observer. Il nous montre les phases initiales et finales de la vie des étoiles. Enfin, il nous révèle l’état de l’univers peu après le big-bang. » Rejoindre Hubble pour cette seconde mission a suscité chez Claude Nicollier une étrange émotion : « Un peu comme de retrouver un vieil ami ! Travailler deux fois, en plein ciel, sur le télescope le plus productif de l’histoire de l’humanité n’est pas courant ! » Le stress maîtrisé / Le sourire béat que Claude Nicollier affiche sur la photo en page 20 a de quoi Copain-copain avec Hubble /

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surprendre le néophyte au vu de la technicité et des enjeux et de la dangerosité de la mission. « Entre ce que je vivais là et nos exercices en piscine, il n’y avait, techniquement, que peu de différence. J’étais donc confiant ! Pourtant, les sorties extra-véhiculaires, n’autorisent pas de glisser, de perdre un outil ou soi-même, sans quoi, à cause de la légère dérive… c’est fini ! Il n’était pas question non plus que je m’endorme pendant les cinq nuits orbitales qui ont eu lieu durant cette opération… » Ainsi, seules des milliers d’heures d’entraînement et une connaissance parfaite du contexte, des outils et de la technique permettent de rester détendu, quoi qu’il arrive, en orbite dans le ciel à 8,5 km/seconde… Bonnes nouvelles des étoiles / Pour Claude Nicollier,

la recherche spatiale est devenue indispensable. « Les prévisions météorologiques, la communication et la navigation en dépendent. » Il insiste aussi sur l’autre aspect de cette recherche : le vol habité. « Envoyer des astronautes dans l’espace répond à une aspiration très profonde des humains : un besoin d’aventure et une soif


SOUVENIRS CHABLAISIENS Les enfants, c’est connu, aiment regarder défiler le paysage depuis la fenêtre du train. De même, les astronautes collent leur visage derrière les hublots de leur navette pour contempler notre boule bleue ! « Dans l’espace, durant nos rares moments de pause, nous ne jouions pas aux cartes, ne visionnions pas de vidéos. Sans cesse nous fixions des yeux notre planète, même si nous n’étions pas là pour ça… », raconte Claude Nicollier. On aurait aimé que notre Chablaisien de l’espace nous raconte sa vision de sa terre d’origine depuis le cosmos. Mais on ne peut pas tout avoir : « Avec un angle

orbital de 28.5° par rapport à l’équateur, les quatre missions spatiales auxquelles j’ai participé ne m’ont jamais fait survoler la Suisse… », se souvient Claude Nicollier. « Depuis 600 km d’altitude, je l’ai aperçue un instant à l’horizon. Petite surface très sombre, comparée aux foisonnements lumineux de Paris, Milan, Athènes et Le Caire que j’ai eu le bonheur d’englober d’un seul et même coup d’œil ! » Si, de l’espace, la Suisse brille assez peu – nombreuses montagnes et petites villes obligent, – le souvenir du Chablais brille dans la mémoire de cet originaire d’Ormont-Dessus. « Bien que

de connaissances. » A cela s’ajoutent les mérites indirects liés à de tels projets : « D’ordinaire, les conflits favorisent les grandes percées technologiques. Le radar et le missile balistique sont les enfants de la guerre. Or, le programme Apollo a favorisé des progrès technologiques considérables sans y recourir ! La conquête de l’espace a agi comme un catalyseur de l’imagination et de l’activité humaines ». Notre astronaute relève

j’aie vécu trente années à Houston et avant cela en Allemagne et aux PaysBas, je conserve une image très nette de Creux-de-Champ en particulier : l’impressionnante et fascinante paroi du massif des Diablerets avec ses cascades représente, selon moi, l’image même de la montagne ». Enfant, ses parents l’emmenaient dans le chalet de famille à Vers-L’Eglise, puis dans celui qu’elle possédait aux Diablerets : « Autant de lieux chers à mon cœur, avec des sorties à ski, à Isenau, des balades au lac Retaud qui contrastaient si fort avec nos vacances à Ibiza ou ailleurs en bord de mer… »

encore : « notre espèce dispose d’une inventivité et de ressources insoupçonnées, Tel fut le cas avec l’objectif d’atteindre la Lune et d’en revenir sain et sauf. » En effet, au début des années soixante, il semblait fou et irréalisable que l’on puisse poser le pied sur notre satellite en moins d’une décennie. Et pourtant… Claude Nicollier est convaincu que ce que type de pari se reproduira à l’avenir et favorisera l’entente internationale comme par le passé. « Pour la conquête spatiale, seize pays parviennent à collaborer dans des conditions harmonieuses. Un très beau futur nous attend en ce siècle. Avoir envoyé des hommes dans l’espace a signifié un progrès énorme pour la compréhension de l’univers, de la vie et de nous-mêmes. Il en résultera, à moyen terme, un profond changement et un enrichissement incommensurable de l’humanité ». Puisset-il avoir raison.

Interview et portrait de Claude Nicollier : Grégoire Montangero. Autres photos : NASA.

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Les TPC et Chablais Gourmands présentent

Les déjeuners

ferroviaires

En plus de l’enchantement du parcours BexVillars, dégustez les produits des meilleurs artisans locaux : • plateau de viandes froides et assortiment de fromages • pain artisanal • pomme du verger • tartelette au citron • 1 bouteille de Gamettino (25 cl) • 1 bouteille d’eau CHF 37.– par personne (repas + train aller-retour)

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Offre valable dès 20 personnes. Produit uniquement disponible dans la voiture salon de la ligne Bex–Villars-Bretaye et sur réservation (délai minimum : 5 jours ouvrables). Valable au printemps, en été et en automne. Aucune réduction (AG, Free Access) accordée. Renseignements et réservations : info@tpc.ch – 024 468 03 30


EXPOSITION

Anciennes photos du train BVB

Une affaire qui roule depuis longtemps ! InspirAction | TPC # 5 |

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En haut : croisement risqué à Bex. Ci-contre : l’usine de Sublin qui fournissait l’électricité du BVB et une vue colorisée à la main. Ci-dessus : le pont sur la Gryonne, à la pointe de la modernité de l’époque.

LES STATIONS VAUDOISES de Villars-sur-Ollon, Gryon, Arveyes, Chesières et Bretaye célèbrent leurs 150 ans de tourisme. Quant aux Transports Publics du Chablais, ils poursuivent leur mission : rapprocher villes et campagnes ainsi que plaine et montagne. Dès lors, les TPC se devaient de participer à la fête. Aperçu de l’exposition de photos ferroviaires de ces premiers temps du tourisme, visible en gare de Villars.

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Cette page : la vie paysanne battait encore son plein aux premiers temps

du BVB. Ne dirait-on pas Heidi attendant le retour de son grand-père ?

L’arrivée du chemin de fer à Villars fut décisive aux stations du plateau Villardous. Pour célébrer la chose, les TPC ont exhumé des souvenirs visuels. De vieilles photos, tout imprégnées du délicieux parfum d’antan. Cette expédition dans les méandres du temps perdu a donné naissance à l’exposition Villars et les Transports Publics du Chablais : une affaire qui roule depuis longtemps !

Arrêt sur images /

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En bas : l’entrée du « tram » dans Villars déjà doté de son Palace.

Le train de l’essor / Lorsque la notion de tourisme a

surgi dans le Chablais au XIXe siècle, le village de Villars-sur-Ollon a tout de suite saisi sa chance. En revanche, il a fallu attendre des années pour que l’idée d’une ligne de chemin de fer Bex– Villars–Bretaye germe dans les esprits les plus avant-gardistes. Et en 1901, les rails atteignent Villars, destination de vacances prisée. L’impact du nouveau moyen de transport se mesure sans


Train de chantier (à vapeur), au sommet de Bretaye lors de la

Ci-dessus : photos inédites du chantier de la section Villars-Bretaye tirées de la collection de Gérald Hadorn.

commémoration de la pose de la fin de la ligne.

délai. Les 141 000 touristes recensés en 1900 passent à 198 000 dix ans plus tard. La région totalise alors 2780 lits. De ce fait, certains Gryonnais commencent à voir grand pour l’avenir touristique de leur village. Au point de faire ériger, près de la gare, un imposant Hôtel de Gryon. Dans le style exalté de 1915, la direction de la compagnie ferroviaire va jusqu’à écrire : Plus tard, le chemin de fer électrique conduira au sommet du Chamossaire ceux qui voudront, sans se fatiguer, aller contempler l’aube vermeille ou les couchants empourprés sur un des plus merveilleux panoramas dont puissent s’enorgueillir nos Alpes. Rêve inachevé, bien sûr, à cause de la guerre. Pareil pour les autres projets de lignes qui ne verront pas le jour : Ollon–Chesières, Bex– Monthey, ASD–Chesières… Idem pour la très ambitieuse entreprise d’un Gryon–Barboleusaz– Les Diablerets qui aurait doté la Suisse d’un deuxième Gornergrat Bahn, comme on l’imaginait à l’époque. Après fusions et refontes, le tramway initial Bex–Bévieux deviendra le BVB actuel, amputé en 1960 – temps où l’automobile était encore reine… – de son tracé qui atteignait Chesières.

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Fiers usagers à la gare de Bretaye. Affiches anciennes vantant les délices de la région et neiges évocatrices d’hivers de rêve…

Archives photos : Albin Bordon, Reymond Favre, Gérance Service SA, Gérald Hadorn, Robert Pièce, Jacques Sebban.

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L’exposition aurait pu couvrir l’entier de l’existence de la ligne tant les archives abondent. Mais son concepteur a préféré privilégier les vues des premiers instants : images inédites de chantier, véhicules initiaux, paysages à jamais disparus, visages des débuts de l’exploitation. Albin Bordon, chef de gare à Villars, approuve cette option : « Dans un demisiècle, pour les 200 ans de la station, le moment sera venu de montrer des photos plus récentes. Elles feront sourire – et sans doute rêver ! – nos descendants, comme celles que nous présentons maintenant nous touchent par la nostalgie qu’elles déclenchent en nous. » De même, l’exposition aurait pu présenter des clichés pris depuis Bex, jusqu’au sommet. Là encore, faute de place,

Sélection difficile /

l’accrochage se limite à des scènes situées entre Gryon et Bretaye. Afin de compenser ce choix forcément réducteur, un livre complète l’exposition. L’iconographie de cette publication réunit des vues de tout le tracé, depuis la plaine du Rhône jusqu’à Bretaye. Claude Oreiller, directeur des TPC, dans sa préface au livre en question, écrit : « D’une certaine façon, le destin de la station et celui de notre entreprise sont intimement liés ». Les images retenues le confirment. Et elles suscitent ce on-ne-sait-quoi d’émotion propre aux photos anciennes lequel, à lui seul, justifie une visite. Bon voyage dans le temps !

Un livre pour en voir plus /

UN PETIT LIVRE POUR MARQUER LE COUP Afin de laisser une trace de ce bon voisinage de longue date entre Villars-sur-Ollon et les TPC, une plaquette présente les images de l’exposition.

En vente à la gare de Villars et à l’administration des TPC (38 rue de la Gare, à Aigle) ou par internet à info@tpc.ch.

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PORTAIT CHINOIS

Jean Lugrin, ancien président de Musique & Neige

« Partageur » passionné « FAIRE DES TRUCS » juste pour lui : il a toujours détesté. Voilà peut-être pourquoi Jean Lugrin est devenu architecte. « Mais je suis retraité, alors n’en parlons plus. » Il a pourtant comblé certains de ses clients au point de s’en faire des amis. Ce désir de partage l’a amené à initier l’Ecole de Musique du Pays-d’Enhaut, région où il vécut longtemps. Et le partage par l’image explique aussi son intérêt pour la photo. « Ado, je me suis mis à “photoyer” pour les beaux yeux d’une fille… » Ensuite, cours magistral et unique auprès de Dennis Stock, grand photographe de l’Agence Magnum. Et de nombreuses expositions personnelles. Dont plusieurs, mémorables. Dans des wagons K de l’ASD, entre autres.

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Si vous étiez… un livre : Un recueil pour enfants. De jolies histoires, bourrées de recettes pour vivre heureux en société : éthique, respect d’autrui, envie de produire avec effort, honnêteté, besoin de culture. Un objet : Un iPad car, avec ce léger petit objet aux

multiples ressources, on peut presque tout faire, et j’aurais enfin de la mémoire ! De plus mes nombreuses applications rendraient service dans tous les domaines, je paraîtrais cultivé et j’aurais plein de gags à raconter !

Une personnalité : Je n’aimerais être quelqu’un d’autre. N’étant pas d’un naturel jaloux, je n’envie personne, et j’ai déjà assez de peine à être moi-même ! Mais s’il fallait vraiment choisir : un mélange d’Albert Einstein pour son intelligence et son humour et de Johnny Weissmüller (Tarzan) pour son physique, avec une touche de Sammy Davis Jr, pour ne pas faire trop de jaloux ! Une image : Celle d’un sage. Après tout, on dit bien : sage comme une image !

« Approche-toi de ceux qui recherchent la vérité, mais fuis ceux qui l’ont trouvée. » Ou alors : « Tu n’as pas la charge de l’univers, mais de toi-même. » Un proverbe :

Un lieu : Tous les lieux où j’ai la chance de me trou-

ver, car partout il n’y a qu’à se servir pour emmagasiner gratuitement tout ce qui s’y trouve, et c’est infini. Ainsi, aurais-je l’impression d’être la personne la plus généreuse qui soit.

Contribution lugrinesque au sauvetage de la ligne. « J’aurais rêvé être pilote de course de côte, mais je défends le rail, bonne et indispensable alternative au sacro-saint pétrole. » Puis vint la présidence de Musique & Neige, le remarquable festival classique qu’il a dirigé pendant vingt-trois ans. « Transporter de grands solistes dans la voiture salon de l’ASD leur donnait un avant-goût de l’esprit de notre manifestation et de l’accueil qui leur serait réservé ici… » L’amour de Solange, alors institutrice aux Diablerets, lui a fourni une raison de plus de s’attacher à ce coin de pays « où les gens sont tellement plus généreux et ouverts qu’il n’y paraît ». Maintenant, ce grand matinal écrit et dessine chaque jour à l’aube. « Je me venge d’avoir dû attendre mes 40 ans pour apprendre à communiquer. » Avec un humour mordant, Jean Lugrin dit tout haut ce qu’il pense, opposé qu’il est à l’unilatéralité et au politiquement correct ambiants.

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RENCONTRE

Marc Voltenauer, auteur du thriller Le dragon du Muveran

« Gryon reste au cœur » À L’HEURE où les polars scandinaves font rage, n’était-ce pas audacieux que de placer le cœur d’un thriller à Gryon ? Pari remporté par Marc Voltenauer puisque ses lecteurs conquis se rendent en pèlerinage sur les lieux du crime ! Fan de la région, l’auteur évoque son attachement durable au sommet du Muveran et revient sur le dragon du même nom…

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Un coin de pays dont on ne se lasse pas / Fan de thrillers scandinaves, Marc Voltenauer en a lu des dizaines lors de son tour du monde. « J’ai apprécié les ambiances des villages de pêcheurs suédois perdus dans le nord de l’Europe. Une fois de retour au pays, je suis tombé sur la légende du Dragon du Muveran… » Jadis, les nuits de pleine lune, en été, un dragon quittait les parois du Muveran, juste sous l’emplacement actuel de la cabane de Plan Névé. Les villageois le voyaient évoluer dans les airs et décrire de grands cercles jusqu’en dessus de Villars. Les flammes qu’il crachait dessinaient dans le ciel de grandes traînées orangées. Son vol terminé, il disparaissait derrière la Dent Favre. Chose étrange, personne ne l’a jamais vu revenir de ce côté-ci du Muveran où il réapparaissait pourtant chaque année. L’ hiver, il se lovait au fond du lac des Chavonnes ou de celui de Bretaye. Son réveil, au printemps, faisait fondre la glace…

7 h 30. Petit matin blême, ciel bas d’un jour d’hiver. Buffet de la Gare d’Aigle. / Marc Voltenauer com-

mande un renversé, histoire de se réchauffer. Non, cet entretien au saut du lit n’est pas trop matinal. L’homme aux yeux bleu azur et aux cheveux argentés de 43 ans est en pleine forme, porté par son best-seller : « Voilà déjà plus d’une heure que j’ai quitté Gryon pour m’installer ici et continuer à écrire la suite… » Une façon comme une autre d’avouer sa contamination au virus de l’écriture. Caractéristique de la forme maligne d’affection qui hante ce manager dans une entreprise pharmaceutique : un attachement rare à un lieu particulier. En l’occurrence Gryon, théâtre de son premier polar, mais encore des deux prochains. « Le début se situera à Berlin. La suite à Genève, à Lausanne et à Aigle. Mais Gryon restera le cœur de l’intrigue. »

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CONCOURS Les TPC mettent en jeu cinq exemplaires du Dragon du Muveran, par Marc Voltenauer. Pour participer au tirage au sort du 10 août 2016, envoyez simplement un courriel à : info@tpc.ch, avec pour objet : Dragon.


Un bon point de départ pour l’auteur en devenir : « A la fois pittoresque, exotique pour qui n’est pas d’ici, ancré dans une région qui m’est chère et où je passe mes week-ends depuis dix ans. De plus, cette région du Chablais me fournissait un site tout aussi fascinant que Jokkmokk dans le cercle arctique suédois ou New York ! » Quand l’intrigue dicte sa loi / Il y a trois ans, ce cadre supérieur se réveille au milieu de la nuit. « Une intrigue était née en moi ! Elle s’imposa avec une telle force que j’ai dû quitter mon lit pour laisser mon stylo courir sur la feuille vierge. A l’aube, la trame avait pris forme ! » Pareil le lendemain : « Des images très nettes du prologue me tirèrent des bras de Morphée ! Je me mis alors à rédiger, les mots me venant naturellement ! » Ainsi inoculé, le virus de la création allait hanter ce Genevois d’origine jusqu’au dernier mot de son thriller. « De nature impatiente,

CHAPITRE 47 Dépôt du train, Bex, jeudi 13 septembre 2012. Michel Martin venait de terminer son service. Il était conducteur de train. Enfant, il avait décidé de suivre la voie de son père. Chaque fois qu’il le pouvait, il l’avait accompagné dans la cabine de pilotage. Les trains étaient à la fois son travail et sa passion. Et il n’avait jamais dévié de sa trajectoire. Il était maintenant âgé de cinquantedeux ans et assurait la ligne de Bex à Bretaye, en passant par Gryon et Villars, depuis presque trente ans.

je craignais qu’un processus aussi long, solitaire et sans écho ne m’incite à abandonner. Mais tel ne fut pas le cas. » A l’arrivée, l’aventure plumitive a réservé au jeune auteur mille satisfactions nouvelles : « Les rencontres passionnantes avec des policiers et des médecins légistes, l’accueil de l’éditeur, la reconnaissance des médias, les réactions des lecteurs enthousiastes, et… la joie d’ouvrir mon premier carton de bouquins neufs, encore tout imprégnés de l’odeur enivrante de l’encre d’imprimerie ! » Toujours victime du mal chronique d’écrire, Marc Voltenauer avale la dernière goutte de son café avant de lâcher : « Vous m’excuserez, il faut que j’y aille : j’ai un polar sur le feu ! » C’est ainsi que, tel le dragon de la légende, il est parti sans se retourner, vers ce Muveran qui l’inspire encore et encore.

Il était content d’avoir fini sa journée et se réjouissait de rentrer retrouver sa femme. Elle lui aurait sûrement gardé quelque chose à manger. Ensuite, il testerait, sur l’immense maquette qu’il avait construite au sous-sol de sa maison, la nouvelle locomotive à vapeur reçue par la poste le jour même. C’était un modèle très rare, la reproduction d’une locomotive des chemins de fer danois, dégotté sur Internet. Il l’avait payé une petite fortune. Plus de mille francs. Mais bon, quand on aime… Il faisait déjà sombre et personne ne se trouvait aux alentours. Il marchait en direction de la voiture parquée à environ trois cents mètres de là. Pas

Texte : Georges Duchauderon. Photos : Grégoire Montangero.

un son, excepté le bruissement du vent dans les arbres. Tout d’un coup, il lui sembla entendre autre chose. Des pas ? Il s’arrêta. Se retourna. Rien. C’était sûrement un animal. Dans le coin, les biches ou les blaireaux sortaient à la tombée de la nuit. Il continua à avancer en accélérant le pas. La voiture n’était plus très loin. Il sortit les clés. Appuya dessus. Les lumières du véhicule clignotèrent. Il était déverrouillé. Au moment où il s’apprêtait à ouvrir la porte, il sentit un choc terrible dans le bas du dos. Puis tout devint noir.

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EN TROIS QUESTIONS

DE RARES RÉGIONS de Suisse peuvent s’enorgueillir d’avoir inspiré la création d’une Académie… Henri-Louis Guignard, qui préside celle du Chablais, explique le pourquoi du comment de cette noble institution.

Une académie pour le Chablais ? Une Académie du Chablais vaudois : n’était-ce pas un brin prétentieux ? / Qu’une société locale se quali-

fie d’Académie ne peut, en effet, que déclencher des sourires narquois ! Et pourtant… L’Athénien Académos céda un jardin qui devint le centre de l’enseignement de Platon, au IVe siècle av. J.-C. En guise de remerciements, le philosophe nomma ce lieu Académie. Depuis lors, toute société réunissant des amateurs de recherches culturelles, scientifiques et techniques, porte ce nom. Le préambule de la charte de notre Académie légitime cette appellation. Celui-ci précise qu’elle veut être et doit rester un groupement d’amis se consacrant à l’étude des

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questions de philosophie, d’histoire en général et de celle de l’ancien Chablais en particulier, de sciences, d’économie politique, de droit et de recherches au sens large du terme. Ses publications entendent favoriser la mise en valeur de textes historiques, scientifiques et autres. Telles étaient les motivations des membres fondateurs avec qui tout a commencé en 1977 et que nous continuons à faire vivre aujourd’hui. Quels sont vos projets actuels ? / L’Académie a publié ou participé à la publication d’une dizaine de brochures et de huit ouvrages traitant de l’histoire du Chablais vaudois (laquelle se


De longue date, Henri-Louis Guignard aime le Chablais, espace qu’il a commencé à apprécier dès 1952, dans le chalet familial. Secrétaire municipal d’Aigle de 1975 à 1981 avant d’occuper le même poste à Lutry, il est resté fidèle à la région de la tête du lac. Son livre Union et Concorde et d’autres ouvrages sur le passé d’ici lui ont valu le prix Thorens d’histoire de la Société vaudoise d’histoire et d’archéologie. A la tête de l’Académie du Chablais, il concocte d’autres publications majeures sur ce coin de terre qu’il souhaite toujours présenter, expliquer et faire aimer.

distingue de celle du canton de Vaud jusqu’en 1798). Actuellement, quinze de ses membres effectuent les recherches et rédigent les textes d’une vaste monographie de 400 pages consacrée à la Commune d’Aigle. Cette somme historique considérable complétera les trois tomes de La Mémoire d’Aigle, édités au milieu des années huitante.

moins comme une frontière et c’est tant mieux. Après tout, les habitants de ses deux rives ont une origine commune ! Il est donc réjouissant que davantage de ponts soient jetés sur ce fleuve. La création de l’Ecole professionnelle d’Aigle et l’avènement de Radio Chablais ont grandement favorisé le sentiment d’appartenance régionale. Le futur Hôpital intercantonal Chablais-Riviera renforcera encore davantage ces liens !

Depuis la création de l’Académie, avez-vous vu changer le Chablais ? / Une réelle volonté de politique régionale, une identité chablaisienne, existent aujourd’hui. Ce n’était absolument pas le cas en 1977. La « barrière de Rhône » agit de moins en

Photos : José Téllez (Platon) et WikimediaCommons (détail de Les Dents du Midi depuis Chesières, 1912, par Ferdinand Hodler), G. Montangero (portrait de H.-L. Guignard).

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LES COULISSES DU RAIL

Arrivée de sept rames toutes neuves pour l’AOMC

Adieu au vieil AOMC LA LIVRAISON D’UNE FLOTTE COMPLÈTE de matériel roulant n’est pas chose courante. C’est donc un fait marquant pour toute compagnie ferroviaire. Et dans le cas de l’AOMC, on peut parler d’événement heureux et très attendu… Petite récolte de bruits de couloir avant le grand jour de l’inauguration.

Regards tournés vers l’avenir / « La

disparition de ce matériel roulant dont les plus vieux éléments remontent à 1954 ne m’inspirera pas une grande nostalgie. Si ce n’est celle d’un temps déjà révolu où l’on transportait encore du courrier postal et des marchandises… » Ainsi parle Reymond Favre, chef d’exploitation ferroviaire des TPC.

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Cela dit, il tire un grand coup de chapeau à ses agents du roulement : « Ils ont dû faire avec un matériel disparate qui ne pouvait rouler à la fois en plaine et en montagne et qui leur occasionnait beaucoup de tracas… » Cédric Perret, collaborateur du Centre de télécommande surenchérit : « Après la livraison des sept nouvelles rames,


LA REINE ELISABETH, L’AOMC ET… L’AVENIR ! L’authentique conversation suivante nous a été rapportée. A la veille de l’inauguration du nouveau matériel de l’AOMC, nous ne résistons pas à vous la communiquer. « Si l’AOMC était une personne, qui serait-elle ? – La reine d’Angleterre ! – Vraiment, mais pourquoi ? – Car tout le monde l’aime. Même si elle est âgée et plus vraiment dans le coup. Mais vu qu’elle a bien fait son travail, elle mérite le respect. »

Cet échange a eu lieu entre un étudiant de la HES-SO de Sierre et l’un de nos usagers lors d’une enquête de perception de la ligne. Bien sûr, nous le savions tous. Bien sûr, ces dires ne nous ont rien appris. Mais auriez-vous cru que quelqu’un compare un jour un monarque et un chemin de fer ? Et que tous deux suscitent une même tendresse ? Un autre pendulaire compréhensif a déclaré à l’enquêteur : « Malgré le grand âge des rames de l’AOMC, on

les rares amateurs de “voyages dans le temps sur l’AOMC” devront aller au Chemin de fer-musée Blonay-Chamby ! Pour nous, ce sera la fin des pannes à répétition et des soucis quotidiens que nous a trop souvent imposés ce matériel désuet. » Son collègue Claude-Joël Rod ne peut s’empêcher d’ajouter : « La mise au rebut de notre flotte de

l’aime comme ça, notre train ! » C’est dire si cette ligne a su garder un capital sympathie élevé, capital que les rames 2016 ne vont qu’accroître et faire durer. Ces sept véhicules confortables, lumineux et silencieux, munis de prises électriques, d’un système d’information voyageurs et d’écrans d’affichage devraient générer, à l’avenir, d’aussi beaux élans du cœur que leurs prédécesseurs. Si tel est le cas, nous osons dire : la reine est morte ! vive la nouvelle reine !

véhicules signera la fin des “soucis de vieillesse” dont a souffert l’AOMC. Bien sûr, aucune nouvelle rame n’échappe aux “maladies infantiles”. Vous savez, ces petits réglages qu’il s’agit d’effectuer lors des premiers tours de roues. Mais une fois cela vaincu, nous offrirons à notre clientèle le service qu’elle mérite de longue date. »

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Ci-dessus : Deux des trois automotrices de l’AOMC (en rouge), à l’atelierdépôt En Châlex, à Aigle, entourées

du nouveau matériel roulant (en vert), lors de la journée d’adieu à cet ancien matériel roulant.

Page suivante : photo souvenir de la signature de l’acte de vente et décor que connaîtra l’AOMC en Belgique…

TROIS RAMES DE L’AOMC PARMI LES TIGRES ET LES GIRAFES… Il est habituel de célébrer l’ouverture d’une ligne de chemin de fer, le percement d’un tunnel, les cent ans d’existence d’une compagnie ou l’inauguration de matériel roulant flambant neuf. Mais fêter le départ d’automotrices suisses à l’étranger est plus nettement rare. Et surtout pour qu’elles y vivent une deuxième vie parmi… les tigres et les girafes ! Mais tel fut le cas, à Aigle, lors de la Fugue chablaisienne 2016. La raison ? Le destin tellement improbable et cependant réel qui se dessine pour les trois vieilles automotrices 512, 513 et 514 de la ligne AOMC.

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Ce matériel usagé était condamné à la ferraille. Mais Olivier Geerinck, aquarelliste ferroviaire belge féru de chemin de fer ne pouvait accepter cela. D’autant plus que l’AOMC occupe une place à part dans son cœur. En effet, il s’agit de la première compagnie étrangère qu’il a appris à connaître, sur le terrain, à l’âge de 14 ans : « J’ai cassé ma tirelire pour me payer le ticket jusqu’au nœud ferroviaire d’Aigle. Après avoir voyagé seul, j’ai appris à connaître, sur place, toutes les facettes de cette ligne à laquelle je suis resté fidèle jusqu’à ce jour », raconte l’amateur. Aussi, à l’annonce

de la disparition imminente de ces automotrices s’est-il juré de les sauver de la démolition. « Son initiative rappelle l’époque des pionniers du rail », a souligné Patricia Dominique Lachat, préfète d’Aigle, lors de la cérémonie d’adieu à ce matériel roulant. « En ce temps-là, il fallait une forte dose d’optimisme, posséder une énergie propre à déplacer des montagnes, trouver des financiers à l’esprit aventureux – bref être soi-même convaincu et capable de convaincre ». Comme ces entrepreneurs idéalistes d’alors, Olivier Geerinck, armé de sa seule bonne volonté a relevé un pari


insensé : trouver acquéreur pour assurer les – très ! – vieux jours de ces automotrices. Un seul coup de téléphone lui a suffi pour inciter la direction du Pairi Daiza, le plus grand parc animalier de Belgique, à emporter ce lot. « Dès lors, tout est allé très vite, a déclaré, impressionnée, la préfète. Les projets ambitieux ont commencé à jaillir. C’est ainsi que, d’emblée, a surgi l’idée d’une ligne aux couleurs de l’AOMC en pleine Belgique ! Et d’après les rumeurs, il se pourrait même que des projets encore plus fous et susceptibles de rapprocher la Belgique et le Chablais, germent déjà ! »

Claude Oreiller, directeur des TPC applaudit également cette réalisation inespérée « due à Olivier Geerinck dont le réjouissant état d’esprit tisse des liens, jette des ponts, prolonge la vie et donne des ailes ! » Lors de leur visite éclair à l’atelier-dépôt En Châlex des TPC, les spécialistes du parc belge ont exprimé leur grande surprise. « On pensait trouver du matériel rouillé, pourri et tout sauf parfaitement fonctionnel », a relevé Jason Van Landschoot, attaché à la Direction du Pairi Daiza. Cet « état des lieux » les a confortés dans leur idée d’emporter les automotrices ainsi qu’un wagon K

couvert, bourré de pièces de rechange. Equipés de la sorte, ils comptent faire rouler ces véhicules pendant des décennies dans l’ancien domaine cistercien de 55 hectares qu’occupe le parc. Ce ne seront donc plus seulement des vaches, mais aussi des zèbres, des éléphants et des dromadaires qui, à l’avenir, regarderont passer l’AOMC… à Brugelettes, près de Mons.

Photos : Lionel Bilecci (drone), TPC et Pairi Daiza.

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DU CôTé D’HIER

Éloge à l’ancien Buffet de la Gare d’Aigle et à ses hôtes

La maison au cheval qui courait sur le toit

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Les différents avatars du Buffet de la gare d’Aigle, avec et sans son Golden horse. En 1916 (page précédente), à l’origine (ci-dessus, en bois), au temps des diligences (ci-contre) et aujourd’hui (à droite).

Vous le saviez peut-être… / Mais personnellement,

j’ignorais qu’Ernest Hemingway, l’un des plus grands écrivains américains de la première moitié du XXe siècle, avait péché la truite dans le Rhône. Oui : ici, dans le Chablais. Je soupçonnais encore moins qu’après avoir longé le fleuve, ses pas l’avaient conduit à Aigle. Plus précisément à l’ancien Buffet de la Gare – celui que nombre d’Aiglons regrettent encore. Il y avait trouvé le vin doux et le lieu plaisant. Au point d’avoir couché ses impressions par écrit. Vous en doutez ? Allez sur Google books et cherchez : Fishing the Rhone canal. Vous tomberez sur son article publié dans The Toronto Daily Star, le 10 juin 1922. Dans son style typique, exempt d’adjectifs, l’auteur du Vieil homme et la mer raconte sa belle prise, sa marche à la tombée de la nuit. Il partage ses pensées. Il s’interroge : les soldats de la Grande Armée napoléonienne,

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les Huns, les Romains ayant emprunté la même route longtemps avant lui, avaient-ils, eux aussi, goûté aux truites extraites des mêmes eaux ? Puis, arrivant à Aigle, l’ami de Scott Fitzgerald (vous savez, l’auteur de Gatsby le Magnifique) dit ce qu’il voit : un bâtiment octogonal, unique en son genre, au toit orné d’une sculpture qu’il qualifie de golden horse ou cheval doré. Enfin il conclut, sans doute sous le charme du breuvage et de l’endroit : « Il s’écoule toujours au moins deux heures entre les trains, à Aigle, et quiconque attend dans le buffet de la gare – ce café avec un cheval d’or et des glycines suspendues au-dessus du porche est un buffet de la gare, figurez-vous – souhaiterait que ceux-là n’arrivent jamais. » Son article finit sur cette étonnante note. Notre modeste établissement pouvait-il rêver d’une plus belle lettre de noblesse ?


ALLEZ COMPRENDRE… Difficile d’imaginer que le bâtiment de l’ancien Buffet de la Gare d’Aigle ait été rasé dans une indifférence quasi générale. D’autant plus qu’il possédait, disait-on, l’une des dernières belles caves voûtées de la ville. Certes le quotidien L’Est vaudois lui avait consacré une sorte de portrait, le 18 janvier 1978, avant sa démolition prévue en novembre (mais réalisée en janvier suivant). On pardonne au rédacteur ses quelques imprécisions historiques. L’émotion, sans doute. On excuse moins volontiers les responsables de la conservation du patrimoine d’avoir laissé disparaître ce bijou. Une construction si improbable, avec ses huit côtés, ses balcons, son allure initiale un peu mauresque, aux découpes tarabiscotées, et son cheval fou, galopant sur sa frêle toiture… Aujourd’hui, grâce à la municipalité d’Aigle, le cheval fraîchement remis à neuf gambade sur le bâtiment de La Poste qui lui sert de pré carré.

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Retour dans le passé. En 1857, un mot est sur toutes les lèvres, à Aigle : chemin de fer. Normal puisqu’en juin, la ligne Jura–Simplon passera – et fera halte ! – en bas de la ville. Grand potentiel pour les ambitieux. Le maître de poste Marc-Louis Regord en est-il un ? Chose certaine, il assure un relais aux chevaux, et anticipe les besoins des voyageurs épuisés par leur long trajet en train à vapeur. Fin nez, lui qui possède l’Hôtel des Messageries conçoit le Pavillon de la Gare, tout de bois construit. Ainsi apparaît cet édifice d’inspiration quelque peu exotique, à la déco arabisante. Les touristes (mot apparu en 1816) fraîchement débarqués s’y désaltèrent. Une fois ceux-ci requinqués, l’un des cochers de Regord les transporte en attelage jusqu’à leur chambre, au centre de la ville. L’affaire fonctionne si bien que le maître de poste ajoute à son établissement une grande écurie, un étage supplémentaire et une aile arrière.

Pas de gare sans un buffet /

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Page de gauche : Ernest Hemingway Entre Cannes et Aigle / Deuxième grande époque : au décès de Regord, Charles Lenoir et son épouse acquièrent ce que l’on nomme alors le Buffet de la Gare. Ces voituriers y accueillent leur clientèle avant de la transporter en diligence aux quatre coins du Chablais. L’été, tout va bien. Les touristes affluent, attirés par les sommets des Alpes vaudoises. Très demandés, les Lenoir ne savent où donner de la calèche. Ils convoient toute la clientèle du somptueux Grand Hôtel des Bains, situé en dessus de la ville, au Fahy (sur le terrain qu’occupe actuellement Parc Aventures). L’hiver, en revanche, le tourisme s’arrête. En 1872, le couple décide d’ouvrir une entreprise similaire à Cannes, pour y faire bouillir sa marmite alors que la neige recouvre le Chablais. Chaque printemps, les Lenoir rapportent à Aigle des produits de la Côte d’Azur, nouveaux ou inconnus, qui font la joie des gens d’ici. Comblés, ceux-ci, au retour annuel des Lenoir, parlent du « convoi des Hirondelles » !

En 1900, un tramway relie la gare d’Aige au Grand Hôtel. Mauvais présage pour les Lenoir. En effet, ce nouveau moyen de transport mettra fin à leur commerce. Pas rancuniers, ces Aiglons intermittents ramènent de Cannes un cheval fougueux découpé dans de la tôle. Œuvre d’un certain Devaux, ferronnier d’art des bords de la Méditerranée, elle reproduit l’image d’un fringant destrier réalisée par le très académique peintre français Edouard Detaille. Ils font installer le cheval métallique sur le toit de leur établissement. Emblème de la nostalgie des Lenoir ? En tout cas, celui d’une ère qui s’achève. Les « Hirondelles » ne trouvent plus leur compte à Aigle. Alors elles s’envolent à tout jamais pour Cannes. Ce sont donc d’autres gérants qui serviront un verre à Hemingway. Et, plus tard, un café à sir

Un cheval de fer convoité /

et sir Peter Ustinov, deux des nombreux amateurs étrangers de l’ancien Buffet de la Gare d’Aigle, dont plusieurs ont rêvé d’acheter le golden horse ! En bas : détail d’une peinture d’Edouard Detaille (1848-1912). Peut-être celle-là même qui a servi de modèle au cheval métallique aiglon ?

Peter Ustinov, l’acteur anglais deux fois Oscarisé, inoubliable Hercule Poirot, qui s’y arrêtait aussi, du temps où il habitait aux Diablerets. Sans parler des anonymes américains et canadiens qui ont tenté – heureusement sans succès ! – d’acheter le golden horse pour l’emporter chez eux. Aujourd’hui, ce rappel visuel de la fin du temps des diligences a retrouvé son lustre initial. Il trône sur le toit du bâtiment de La Poste. Du haut de son siècle et plus d’histoire, il contemple les allées et venues des gens qui traversent la place de la Gare. Gens, qui, pour la plupart, ne soupçonnent pas, qu’ici fut un Buffet digne de l’éloge des grands de ce monde. Archives Reymond Favre (p. 47), et Henri-Louis- Guignard (p. 48). Photos : Grégoire Montangero (p. 49) et Allan Warren (Ustinov).

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A LA CROISéE DES CHEMINS

Val de l’eau, val du lait et plus encore : Vallée d’Illiez NON SEULEMENT elle est la plus irriguée des vallées valaisannes, mais elle héberge encore le plus grand nombre de têtes de bétail du Valais. Alors,

est-ce de l’eau ou du lait que provient la force de caractère hors du commun des habitants de ce coin idyllique niché au pied des Dents-du-Midi ?

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Vous avez dit Illiez ? / Certains pensent que le nom

Val-d’Illiez vient du patois local Vau-de-lié, entendez val des eaux. Les anciens l’auraient alors bien nommé. En effet, il n’y coule pas moins de vingt-cinq nants ou petites rivières. Mais d’autres voient en ce nom de lieu un écho à celui d’un homme : Illius. Pourquoi pas, au fond ? Un personnage oublié – mais sans doute marquant à son époque – aurait bien pu participer à forger le sacré tempérament des gens du cru ! Quoi qu’il en soit, l’endroit vaut le détour, comme disent les guides touristiques. Et sacrément ! D’ailleurs, les skieurs le savent. Ils viennent de loin pour profiter des Portes du Soleil. Après tout, c’est le plus grand domaine skiable transfrontalier et relié au monde. Et les amateurs de VTT ou de randonnée font de même dès que l’herbe (plus verte qu’ailleurs !) reprend ses droits. De nos jours, on atteint Troistorrents, Val-d’Illiez ou Champéry en bus, en train ou en voiture en une trentaine de minutes depuis la plaine. Plus haut encore, on se rend à Morgins, aux Crosets et à Champoussin par les mêmes moyens, le train en moins (bien que d’aucuns en aient longtemps rêvé). A Aigle, le Buski emporte même les Parisiens qui sortent du TGV des Neiges jusqu’à ces différentes stations. Autrement dit, ces

Du bout du monde à la porte d’à côté /

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Fortes têtes, au XIXe siècle, les femmes de Champéry avec leur foulard rouge fumaient encore la pipe et portaient déjà le pantalon.


villages de montagne avec leurs fameux toits en sifflet (vous comprendrez quand vous les verrez) ne se situent qu’à un jet de pierre de la plaine. Or, tel n’était vraiment pas le cas pour nos ancêtres. Au début du XXe siècle, l’étroitesse des chemins interdisait toute circulation de chars dans la vallée. Cinquante ans plus tard, après une amélioration – très attendue ! – de la route entre Chemex et Monthey, les attelages ne roulaient qu’à grandpeine sur cette section… En 1900, un char de 300 kg de bois tiré par deux mulets mettait encore douze heures pour relier Champéry depuis Monthey… Autant d’obstacles en faisaient un val très reculé. A tel point qu’un seul hôtel suffisait à loger les rares touristes. Et que la diligence de cinq places se contentait de n’effectuer qu’un aller-retour par jour entre Champéry et Monthey. Tout changea en 1908 avec l’arrivée du chemin de fer. Les Valdilliens le qualifièrent de « brouette du Diable ». Néanmoins, cette percée technologique allait leur changer la vie, les rapprocher du monde, leur ouvrir des débouchés… Un siècle plus tard, feu Jean Crépin, ancien conducteur de l’AOMC, 90 ans, se remémorait son enfance : « Comme les générations précédentes, nous vivions dans une extrême pauvreté. Mes frères et sœurs et moi avons été placés comme domestiques de montagne dès nos huit ans pour rapporter un peu d’argent à notre mère qui était

veuve. Adolescent, j’ai dû me contenter de transporter du fumier pour 2 francs par jour. Une fois adulte, lorsqu’il était impossible de gagner sa vie ici, le train m’a permis d’aller travailler dans des mines de charbon à Chandoline, près de Sion. L’AOMC m’a offert un avenir inespéré… » Des gens de caractère / On dit depuis longtemps que les habitants la Vallée d’Illiez ne sont pas du genre à se laisser faire. Déjà avant le premier millénaire, leur courage les distingue. Des hordes hongroises et sarrasines envahissent-elles la vallée ? Les femmes de Troistorrents attirent les soldats au lieu-dit Véro. Là, elles leur jettent des cendres au visage. Aveuglant stratagème. Les maris cachés dans la forêt n’ont plus qu’à massacrer les méchants… Un gouverneur haut-valaisan inflige-t-il une amende arbitraire et injuste à Pierre-Maurice ReyBellet, marchand de salpêtre de Val-d’Illliez ? Ulcéré, le « Gros-Bellet » pend Hildebrand Schiner par les pieds depuis une fenêtre du château de Monthey. Nous sommes en 1790. Après 254 ans d’occupation, ce geste marque l’avènement du mouvement de libération dans le pays de Monthey qui aboutira à la fin de la domination des HautsValaisans dans le Chablais. Déguisé en architecte, le Diable se manifeste-t-il auprès du curé de Champéry pour lui proposer

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VENEZ DÉGUSTER LES NOUVEAUX MENUS ! Le restaurant dispose d'une magnifique terrasse au calme, avec vue sur la piscine et les Dents du Midi.   

Le menu du jour vous est proposé chaque jour pour CHF 17.50 En plus des filets de perche et des hamburgers un grand choix vous est proposé à la carte. Pizzas "Maison" (aussi à emporter) !

Ouvert tous les jours, bar et restauration à toute heure.

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De la célèbre et vertigineuse Galerie Défago, attraction touristique de

longue date, plongée sur le village de Champéry.

de décorer son clocher, mais sans fixer ses conditions ? Le religieux naïf se laisse abuser, mais pas trop. Il se ressaisit à l’annonce du prix à payer : donner au malin l’âme du premier paroissien qui viendrait à mourir un dimanche, entre la messe et les vêpres. L’homme de Dieu conçoit alors un habile moyen d’échapper au plan diabolique. A peine le dernier évangile terminé, le curé enchaîne directement avec les vêpres – tradition qui s’est perpétuée longtemps au village ! Les rois étrangers veulent-ils des mercenaires dotés d’un cran redoutable ? Les jeunes hommes d’ici leur en fournissent par centaines,

des générations durant, jusqu’au milieu du XIXe siècle… Mais rassurez-vous, aujourd’hui, leurs descendants sont civilisés, aimables et même… très accueillants ! Accueillants comme le site qu’ils occupent, avec ses vaches, ses thermes chauds aux eaux soufrées, son Palladium – espace propice à la pratique de nombreux sports – et tout le reste qu’il faut découvrir, puisque c’est là, tout près, dans ce val d’eau et de lait que se déroule la Vallée d’Illiez. Photos : Alain Rithner (p. 53), Léonard Garchi (pages 54-55), Rilaak (p. 57).

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IL EST PASSé PAR ICI… D. H. Lawrence aux Ormonts : par-delà les limites de la décence

Fifty shades of… Chatterley L’AMANT DE LADY CHATTERLEY. Un livre tellement choquant. Un contenu si ouvertement érotique. Une matière à scandale pour la prude Angleterre. A tel point qu’il fallut attendre trente-deux ans après sa rédaction pour qu’il paraisse au Royaume-Uni. Retour sur un obscur objet (littéraire) du désir, conçu… aux Diablerets !

Sève ormonanche / Les Diablerets. Hiver 1927. Au

chalet Les Arolles, Julien Huxley, biologiste et fondateur du WWF, écrit The Science of life. Son frère Aldous Huxley, le célébrissime auteur du roman de science-fiction Le Meilleur des mondes, rédige quant à lui Point Counter point. Tout à côté, au chalet Beau-Site, leur ami et compatriote anglais David Herbert Lawrence, met la dernière touche à son roman Lady Chatterley’s Lover. L’amitié les a réunis en ce lieu. Le froid les a poussés à s’enfermer pour écrire. « Je n’aime pas la neige, pas du tout […] mais elle est parfois belle », note ce dernier dans une lettre du 6 février, après avoir précisé : « Je pense que cet endroit me fait du bien, je me sens vraiment plus fort. » Fort, son livre hautement érotique le sera aussi. Beaucoup trop pour ses contemporains.

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De gauche à droite et de haut en bas : 1. Photo de couverture de l’une des nombreuses éditions du roman. 2. Danielle Darrieux et Erno Crisa dans l’adaptation de Marc Allégret, en 1955.

3. Le remake le plus récent (BBC 2015), de Jed Mercurio, avec Holliday Grainger et Richard Madden. 4. Marina Hands et Jean-Louis Coulloc’h dans Lady Chatterley, long métrage de

D’ailleurs, ils en interdiront la publication en Angleterre et aux Etats-Unis jusqu’en 1960, soit trente ans après la disparition de Lawrence. Seule une maison d’édition toscane osera le publier en 1928. L’écrivain reconnu jusqu’alors comme l’un des meilleurs auteurs de récits de voyage reste indifférent au jugement de ses pairs. Il s’attelle à travailler et retravailler son roman. Naîtront ainsi Lady Chatterley (qui ne paraîtra pas de son vivant), Lady Chatterley et l’Homme des bois, second état du texte, et enfin L’Amant de Lady Chatterley que Lawrence considérera comme la version définitive.

Pascale Ferran, César du Meilleur film, 2007. Page de droite : une belle au bois pas si dormant, en quête de son garde-chasse…

termes employés vaudra un procès à son éditeur en 1960. L’acquittement n’aura lieu que grâce à l’intervention d’experts lettrés. Pour ce faire, ils devront démontrer la valeur littéraire de l’œuvre, malgré le – trop ! – fréquent usage du verbe fuck (en français, baiser ou fourrer)… La différence de classe ensuite. L’Angleterre bien pensante ne peut concevoir qu’une aristocrate s’amourache d’un garde-chasse. Et que celui-ci initie, qui plus est, la dame aux joies de la chair… Aucun garçon bien élevé ne s’aventurerait à relater de telles inconvenances. Un scandale au succès durable / Certes le procès fit

Le poids des mots, le choc des classes / Fifty shades

of Grey et ses pratiques sadomaso transgresse les normes actuelles. De même, le roman de Lawrence dérangeait-il par son audace. Les mots d’abord. L’ouvrage parle de sexe. Et si l’auteur déshabille ses personnages, il n’enfile pas de gants pour dire la chose. La crudité des

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jurisprudence. Il ouvrit la voie à une plus grande liberté d’expression dans le pays. Mais d’autres facteurs expliquent l’attachement toujours vivace du public à cette lady qui se livre à son « homme des bois ». En effet, le roman procède du conte. Il convoque la forêt, « décor naturel fréquemment utilisé dans les histoires pour


enfants, qui figure à la fois un lieu magique où l’individu est confronté aux forces de la nature et un espace d’initiation rituelle, de rencontre avec l’autre ou avec soi-même », lit-on sur versatilemag.fr. De plus, il s’agit d’un amour impossible et contrarié, fil essentiel d’une trame que l’on retrouve aussi bien dans Roméo et Juliette que dans les sombres aventures de Christian Grey… A la fin du séjour aux Diablerets, Frieda von Richthofen, l’épouse de Lawrence – baronne de six ans son aînée qui lui aura appris les plaisirs charnels, alors que lui l’aura ouverte aux délices de la poésie – quitte le village. L’écrivain termine leurs bagages en compagnie de la femme d’Aldous Huxley avant d’abandonner la vallée qui troque sa blancheur contre un vert prudent. « Je l’accompagnai jusqu’à Aigle pour le cas où le changement soudain d’altitude le fatiguerait trop », écrit Juliette Huxley dans son autobiographie. Sait-elle, comme lui, que la Un froid hot /

tuberculose a condamné le jeune écrivain qui peint également ? De retour à Londres, Lawrence voit la police saisir ses tableaux qu’expose une galerie de la capitale. Décidément, une odeur de soufre entache sa plume comme son pinceau… Vite, afin de défendre son honneur et son œuvre, il rédige une Défense de Lady Chatterley, en 1930. Ensuite de quoi, il meurt, la même année. Depuis, les éditeurs republient sans cesse son roman. Cinéastes et réalisateurs de télévision l’adaptent et en tournent de nouvelles versions. César du Meilleur film en 2007 pour la dernière mouture cinématographique. Et sur les écrans, une relecture toute fraîche produite par la BBC en automne 2015. S’ils le savaient, les admirateurs de Lady Chatterley remercieraient le ciel qu’il ait fait si froid aux Diablerets, l’hiver 1927… Texte et photomontages : Yves Efrett.

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LA QUESTION D’OPRAH Les « p’tits Mickeys » du grand Cosey et plus encore…

Plus je vis ici, plus j’aime ça !

COSEY… Pour les amateurs de bande dessinée, un nom évocateur de neige, de Tibet, de montagne et d’exotisme aussi. Cosey… un talent abondamment primé pour son œuvre humaniste, réfléchie et profonde, aux qualités graphiques et scénaristiques indéniables. Après avoir contribué aux magazines Spirou et Tintin, le père de Jonathan et de À la recherche de Peter Pan vient de sortir un album mettant en scène… Mickey Mouse de Walt Disney ! Depuis son home sweet home situé dans les hauteurs chablaisiennes, Cosey a évoqué la réalisation de son rêve d’enfant. Et il a répondu à notre traditionnelle question empruntée à la journaliste américaine Oprah Winfrey : « Qu’estce qui est vraiment vrai pour vous ? »…


Qu’est-ce qui est vraiment vrai pour vous ?

Voilà qui commence fort ! Car, au fond, seul le vrai m’intéresse. Mais encore faut-il savoir le définir… Maya – l’illusion – est source d’interrogation sans fin… Si ce que l’on croit être vrai se révèle n’être que faux-semblant, dès lors qu’est-ce que la réalité ? La quête de la vérité peut conduire très loin… et prendre la tête ! Une image m’est venue pour illustrer cela – trouvaille dont je suis très fier : ici sur Terre, nous percevons tous l’alternance du jour et de la nuit. Le type même de vérité qui ne prête pas à discussion. Pourtant, vu depuis l’espace, ce phénomène diffère totalement : les levers de soleil et de lune se produisent simultanément… Ces questions m’obsèdent. Je m’y frotte sans cesse… J’y pense pour tenter de vivre plus sereinement, mais je n’y arrive pas du tout ! Je suis un angoissé. Ces grandes interrogations m’aident à relativiser. Je les applique à mes flips comme à mes grands moments de bonheur.

elle est presque inexistante. Chez nous, elle peut revêtir une grande importante. Pour moi qui ai la chance d’avoir eu quatre enfants, la famille représente quelque chose de beau et de rassurant. J’avoue ne pas avoir été un père traditionnel – j’étais très focalisé sur moi et mon travail. En plus, j’étais un papa « copain », typique de ma génération… Ayant détesté l’école et la discipline, j’ai passé plus de temps à jouer avec mes gosses qu’à faire leur éducation. Mais je suis très fier d’eux. Chacun a su trouver sa voie, très différente de la mienne, tout comme je m’étais émancipé de mon père, expert-comptable ! … en tant que créateur en Suisse romande ?

C’est à la fois un privilège et un inconvénient. Ici, dans le Chablais, je travaille dans un contexte de rêve. Et je mesure mon privilège. En revanche, la petitesse de ce pays (dont seulement un million et demi d’habitants parlent français) est un handicap : question boulot, question marché, on n’est ni à Londres ni à Paris…

… en matière de BD ?

C’est ma ligne de survie, mon oxygène. Pour moi, être content de son travail, c’est se sentir bien. Un peu comme skier dans la poudreuse ! Ensuite, je sais que si je n’étais pas devenu auteur de BD, j’aurais fait du dessin animé, de la littérature ou de la peinture. Dans mes albums, je cherche une authenticité de ton. Les meilleurs passages de mes BD reflètent ceux où j’y suis parvenu. Les plus faibles sont moins authentiques. Ce n’est pas un échec, juste une incapacité à être vraiment vrai. Et c’est dur d’avoir l’ambition de réaliser un album extraordinairement génial et de ne pas y arriver… Enfin, pas toujours ! (rires). Avec le temps, je vois tout ce que j’aurais pu mieux faire. Mais quand je repense à ce que je crayonnais du haut de mes dix ans, le résultat que j’ai atteint par la suite m’impressionne car je n’avais pas le talent naturel d’un Franquin ou d’un Pratt. Je suis reconnaissant de pouvoir me voir ainsi et de toujours avoir cette capacité d’auto-jugement.

… en ce qui concerne l’avenir ?

A titre personnel, c’est l’incertitude totale… Prendre ma retraite reviendrait à me punir. J’ai plein de projets. Un nouveau scenario pour un one shot. Peut-être un autre album de Jonathan, même si ce héros dort pour l’instant, après 16 aventures… Quant à l’avenir de l’humanité, j’avoue être allergique à la sociologie et à la politique ! Au risque de passer pour un égocentrique fini, je ne crois pas aux solutions collectives. Que chacun balaie devant sa porte et l’humanité ira mieux. Se préoccuper du vaste monde revient à fuir ses propres problèmes, angoisses et responsabilités. Au fond, c’est trop facile de se contenter d’être « inquiet pour la planète ». Même si quelques politiciens honnêtes s’en préoccupent sincèrement, cela n’est pas mon chemin – on ne peut être partout et j’ai déjà assez affaire avec moi-même !

… en ce qui concerne la famille ?

Qu’est-ce qui est vraiment vrai pour vous dans ce coin de pays ?

C’est un concept pluriel. Dans certaines ethnies, la famille passe après la tribu. Dans d’autres,

Mon installation dans le Chablais en 2007 doit tout au hasard ! En fait, je cherchais à me poser

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en Valais, mais la vie m’a conduit ici. Mon port d’attache, c’est la nature, la montagne, plutôt qu’un endroit précis. Mais j’apprécie de plus en plus mon lieu de vie et de travail. Dès le premier rayon de soleil, je profite de mon balcon. Et quand j’ai bien bossé le matin, je file sur les pistes ou en randonnée l’après-midi – c’est mon luxe ! A plan de Châtillon, au-dessus du col de la Croix, je connais des endroits pleins de fées et d’êtres merveilleux. Je les soupçonne de se cacher dès qu’ils nous entendent arriver avec nos gros souliers. Mais, dès qu’on a le dos tourné, je parie qu’ils reprennent leurs jeux !

Dans ce registre enchanteur, j’aime aussi le lac d’Arnon, dans les Alpes bernoises. Surtout en hiver, lorsque la glace craque au soleil… Champéry me plaît également beaucoup. J’ai découvert ce village lors de mes repérages pour l’album de commande que je lui ai consacré. En fait, mes préférences chablaisiennes sont avant tout alpines. Bien que né en ville, je me sens homme de la montagne. Comme la plupart de mes héros de papier, exception faite de la petite souris américaine aux grandes oreilles, bien sûr ! Texte et photos : Grégoire Montangero.

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DES ALBUMS DE MICKEY À GAGNER ! Les TPC mettent en jeu cinq exemplaires du dernier album de Cosey : Une mystérieuse mélodie ou Comment Mickey rencontra Minnie.

Pour participer au tirage au sort du 10 août 2016, envoyez simplement un courriel à : info@tpc.ch, avec pour objet : Mickey.

UN MICKEY Né DANS LE CHABLAIS OU LE RÊVE AMéRICAIN D’UN AUTEUR D’ICI Enfant, Cosey adorait lire les histoires de Mickey. A tel point qu’à l’âge de 28 ans, il a sonné à la porte des studios Disney à Burbank. « Je rêvais d’y travailler, de créer des scénarios, de concevoir des dessins animés. On m’a répondu très honnêtement. En bref, j’avais le niveau pour intégrer l’équipe. Mais il y avait un mais : je serais un ouvrier spécialisé travaillant à la chaîne… » Cosey ne se voyait pas passer des années à dessiner les oreilles de Mickey ou les ailes de sa voiture avant d’atteindre des sphères plus créatives. Alors, cartable sous le bras et crayon en poche, il est rentré en Suisse. Et s’est lancé avec le succès que l’on sait comme auteur de BD. Pas rancunier, il a glissé ça et là de discrètes allusions à Disney dans les aventures de son héros Jonathan. « Mais j’ai toujours conservé un petit regret au fond de moi : celui d’avoir croisé la route de Mickey sans vraiment l’emprunter… » Et puis voilà trois ans, l’éditeur Jacques Glénat, avec qui il n’a jamais travaillé, lui lâche sans prévenir : « Ça te dirait de faire un album de Mickey ? » Passé

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l’instant de surprise, Cosey a saisi l’occasion. « Cela revenait à boucler une immense boucle. C’était aussi un grand honneur. Celui d’entrer dans le cercle très fermé des auteurs européens autorisés à concevoir des albums originaux mettant en scène Mister Mouse. » Encore fallait-il trouver une piste intéressante et inédite. Car Walt Disney a tout fait vivre à sa souris… « Alors je suis remonté aux sources, en 1928. Et là, j’ai réalisé que dès le premier dessin animé, dès la première BD publiée, Mickey et Minnie formaient déjà un couple. Une question m’est venue : comment ces deux-là se sont-ils rencontrés ? » Y répondre formerait le cœur de son histoire. De là, il a élaboré une trame

sympa et bonhomme. « Des pages que j’aurais aimé lire aussi bien à dix ans qu’à soixante. C’est donc un album léger, guilleret, comme un écho de la qualité de l’environnement chablaisien qui m’inspire. » Il est vrai que sa BD n’a rien du caractère survolté qui règne dans les aventures très urbaines du même personnage repris tout récemment par ses confrères parisiens. Par chance, les studios Disney ont d’emblée accepté le synopsis de Cosey. Ravi, il s’est donc mis à l’ouvrage. « Mais une fois la BD terminée, les contraintes ont surgi : pas de sang, pas de mort dans un récit de Mickey. Quant à Minnie la timide, mais qui tient parfois des discours féministes, hors de question de lui mettre en bouche les mots féminisme ou sexisme ! » Malgré ses protestations, le dessinateur a dû apporter des corrections à son projet. « Cela dit, le résultat me convient ! Et je suis surtout très fier d’avoir pu vivre cette aventure. C’était mon rêve américain à moi et il s’est concrétisé… dans le Chablais ! »


BALADE

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Romantique au possible, l’île de Peilz, au large de Villeneuve : un exemple parmi d’autres des îles chablaisiennes…

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CLIN D’œIL Quand l’exotisme vient à vous

Le Chablais d’île en île…

DANS LE CHABLAIS, ça baigne depuis la nuit des temps. Une mer ancestrale y a déposé son sel en s’évaporant, le Rhône constitue son épine dorsale, tandis que le Léman est à l’origine de son appellation. Le nom de la région dérive en effet du latin caput lacus signifiant « tête du lac ». Pas de doute, le Chablais est terre aquatique. De ses eaux ont même émergé des îles…

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A la recherche des îles perdues / Après les frimas de la dernière glaciation, les collines de SaintTriphon acquièrent une dimension insulaire. Les eaux du lac dont le niveau s’abaisse progressivement baignent ces îlots rocheux qui dépassent la surface des flots d’une tête. Le Rhône prend alors ses aises dans la plaine. Formé de multiples bras et méandres, le fleuve égrène des îles le long de son cours. Crues et inondations remodèlent de manière périodique le paysage insulaire chablaisien façonné par le courant. Puis ils conquirent des îles… / Les riverains finissent par utiliser ces bribes de terre ferme plus ou moins solidement ancrées dans le lit du fleuve. Ces îles pourraient même avoir facilité la traversée du Rhône, à Massongex, où ont été retrouvés les vestiges d’un pont romain. Bien sûr, certaines de ces îles demeurent à l’état sauvage alors que d’autres « voguent » vers un destin agricole. Un plan de 1417 conservé aux archives de l’abbaye de Saint-Maurice figure trois granges sur un îlot situé entre La Balmaz et

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Vernayaz. Le charme insulaire opère également sur l’industrie. Ainsi construit-on en 1880 une fabrique d’explosifs sur un banc de sable entouré par deux bras du Rhône au large d’Illarsaz. Îles à fuir et îles qui inspirent / Toutes les îles ne sont cependant pas réputées hospitalières. La superstition recommande même d’éviter celles qui avoisinent l’embouchure du Rhône. De malfaisantes petites fées appelées fenettes y auraient élu domicile. La légende raconte que quiconque croise leur regard est condamné à succomber durant l’année. La plaine n’a pas l’exclusivité des îles. Aux Ormonts, la Grande-Eau possède les siennes. Elles donnent son nom au lieu-dit Les Isles et au Plan des Isles, lequel deviendra Les Diablerets. Tandis que les îles ormonanches sombrent dans l’oubli, celles du Rhône sont emportées par les endiguements et comblements qui suppriment ses bras latéraux et mettent fin à la divagation de ses eaux. Les unes après les autres, les îles rhodaniennes disparaissent du paysage. Mais,


de part et d’autre du fleuve, de nombreux noms de lieux et de rues d’ici rappellent leur souvenir (les Iles, Isles, Ilettes, Belle-Île, Île d’Epines, Grandes Îles d’Amont et d’Aval, Grande Île). Au fil des îles / Le temps des îles serait-il donc ré-

volu pour le Chablais ? Que nenni ! L’une d’elles prend forme lors de la construction de la ligne de chemin de fer reliant Le Bouveret et SaintGingolph à Evian, débutée en 1883. Matériaux d’excavation et déblais sont acheminés vers la Roche aux Mouettes, au large de Clarens. La terre chablaisienne donne au modeste amas de rochers les dimensions d’une véritable île, qui prend le nom de Salagnon. Les volatiles laissent la place à une élégante villa d’inspiration italienne. Propriété du peintre français Théobald Chartran, l’île vit alors au rythme des mondanités et des feux d’artifice. A quelques encablures de là, une vénérable forteresse trône sur un îlot de pierre. Telle une sentinelle, elle veille sur la route longeant la rive du lac à flanc de coteau : Chillon bien sûr, icône du

paysage touristique suisse, château bâti sur une île rocheuse dont il épouse si bien la forme qu’il finit par en faire oublier l’existence. Le site est occupé de longue date avant que la maison de Savoie n’en fasse un îlot de pouvoir où siège le bailli du Chablais. Les troupes de la République de Berne s’en emparent en 1536, libérant au passage un prisonnier à la postérité littéraire, François Bonivard. Lord Byron lui consacre en 1816 un fameux poème intitulé The Prisoner of Chillon. De son insulaire prison, avide de liberté, il ne pouvait que contempler une petite île verte, surmontée de trois arbres. Aménagée en 1797, l’île de Peilz fait flotter au large de Villeneuve un air de romantisme et constitue un symbole – mille fois photographié – de la dimension insulaire et méconnue du Chablais. Texte : Christian Schülé Photos : Jérôme Renevey (p. 68-69), notrehistoire.ch (p. 70), et Library of Congress (p. 71).

Ci-contre : un parfum d’antan émane

Ci-dessus : la fameuse prison

de cette vue de l’île de Salagnon,

de Bonivard, bâtie sur la roche

près du port de Clarens, avec sa villa

si chablaisienne du socle de

florentine au passé fastueux…

l’immanquable château de Chillon. InspirAction | TPC # 5 |

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DéCOUVERTE

Reflets du forum Ecovillages des Diablerets

Là-haut sur la montagne… SHAKESPEARE aurait pu s’inquiéter que cela fasse « beaucoup de bruit pour rien ». Le général de Gaulle aurait pu craindre qu’il s’agisse d’un « machin » de plus. Mais non : le forum annuel d’Ecovillages, aux Diablerets, s’avère utile et fructueux. Tour du sujet avec Corinne Feuz, coordinatrice et Didier Faure, chef de projets.

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borne de recharge pour véhicules électriques commandée par la municipale du tourisme Françoise Dutoit à un spécialiste efficace rencontré sur place). Corinne Feuz s’en félicite : « Outre la réflexion théorique sur l’écologie, le forum inclut la mise en pratique et l’économie. Même si l’on prend Les Diablerets pour modèle, son cas offre des pistes applicables à mille autres villages. »

Tout a commencé par un refus. Celui de Michaël Liebreich. Résident secondaire aux Diablerets, l’Anglais (à la fois politicien et businessman des énergies vertes, doublé d’un amoureux des Alpes vaudoises) ne se voyait pas en grand mécène des causes locales. Mais avoir découvert l’existence de beaux projets écologiques voisins a fait de lui un « Monsieur Ecovillages ». Depuis cinq ans, le congrès ratisse large (citoyens, élus, chercheurs). Il séduit loin à la ronde (jusqu’aux stars mondiales de l’architecture). Il produit des effets concrets (dernier en date : une

Dire non pour mieux dire oui /

A voir, à vivre et à découvrir… / Chaque édition occasionne des débats passionnés et lance des projets concrets. Ceux-ci suscitent réflexion, enthousiasme ou, plus simplement, envie de faire un tour dans les Alpes vaudoises. Ainsi, jusqu’à fin septembre, peut-on découvrir à Isenau « un truc dingue, à regarder, escalader, faire sonner ! », comme le décrit avec flamme Didier Faure. Cette drôle de construction sort du laboratoire ALICE (Atelier conception de l’espace) de l’EPFL. Ossature en bois inspirée de la structure porteuse d’un chalet – mais revisitée pour interpeller nos cinq sens et titiller notre intellect sur les enjeux des reconversions alpines –, ce châssis à très faible impact sur l’environnement présente un vaste réseau de cordes de piano. Ambition de cette création intitulée 2055 (clin d’œil à l’altitude de son emplacement, mais aussi à l’année à venir où les enjeux climatiques et démographiques seront de taille) ? Regarder autrement le paysage, à travers poutres et cadres. Escalader l’édifice. Actionner ses cordes. Ecouter le son « venu d’ailleurs » qui en émane. Ensuite, imaginer que le matériau de cet OBNI (objet en bois non identifié) offert par le Groupement forestier Leysin–Les Ormonts connaîtra une seconde vie pour devenir du mobilier urbain. « J’entends encore le maçon communal qui a bâti l’œuvre sur place, avec dix-huit étudiants de Master en architecture de l’EPFL : “Bâtir un truc pareil à 2000 m d’altitude :

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qu’est-ce qui vous a pris ? Cela dit, j’avoue que c’est génial ! ” », se rappelle Corinne Feuz. Pour la coordinatrice, la manifestation engendre de réjouissants effets secondaires : « Elle provoque des rencontres et réunit des gens qui d’ordinaire ne se parlent pas ou sont en conflit. » Motif de fierté pour les organisateurs : l’adhésion au forum des milieux académiques. « A moyen terme, nous aimerions faire des Diablerets un laboratoire taille réelle des énergies montagnardes positives, rien de moins ! Ainsi, d’autres villages pourraient dupliquer les résultats obtenus chez nous ! », s’enthousiasme Corinne Feuz. « Les villes absorbent toute l’attention des chercheurs, relève Didier Faure. En revanche, personne ne se consacre aux problématiques des villages de montagne. Or, passer de 1000 à 10 000 habitants selon les saisons, c’est En attendant un DiabloLab /

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connaître des problèmes villageois en été et des soucis urbains en hiver. Mais la structure administrative du village plus légère qu’en ville permet de tenter des expériences fascinantes à l’échelle 1:1. » La prochaine édition comprendra un hackathon. Entendez un 24 heures chrono pour passionnés d’informatique, designers, entrepreneurs. Ceuxci programmeront l’app de leur choix parmi une série de thèmes proposés. A l’arrivée, l’app doit améliorer la qualité de vie du village ou résoudre un problème soulevé. « Nous tentons de dépasser la sempiternelle préoccupation liée aux remontées mécaniques », explique la coordinatrice. Aujourd’hui, l’invitation au grand public demeure : monter là-haut sur la montagne, crapahuter avec ALICE dans les prairies d’Isenau et revoir nos cimes sous un jour nouveau. Ce d’autant plus que Les Diablerets ont adhéré aux très stricts critères de l’association Alpine Pearls, en faveur d’un tourisme respectueux de la nature. Un écho des forums d’Ecovillages ? Peut-être. En tout cas une confirmation de plus qu’à défaut de pétrole, les Chablaisiens ont – parfois ! – des idées… d’avenir. Texte : Georges Duchauderon. Photos : Christophe Racat (couleurs) et Darius Karacsony (noir-blanc).


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Une publication des Transports Publics du Chablais N° 5 – juin 2016

Le magazine qui incite à bouger dans le Chablais

Claude Nicollier Le Chablaisien de l’espace

Cosey

redonne vie à Mickey dans le Chablais

Portfolio

La faune du Chablais dans sa lutte pour la survie

CoNCoUrS

Gagnez un exemplaire du roman La Dragon du Muveran ou le dernier album BD de Cosey

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InspirAction n°5, juillet 2016  

InspirAction n°5, juillet 2016  

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