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LIES LEURRES ILLUSIONS ÉNIGMES SIMULACRES

Numéro unique réalisé par la 40e promotion d’IPJ Dauphine | PSL Une+4+trombi+pub.indd 1

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CHRISTELLE MURHULA

AUGUSTINE PASSILLY

DIANE REGNY

PATRICK CHATELLIER

CLARA ROBERT-MOTTA

ANNE TÉZENAS DU MONTCEL ÉTIENNE MEYER-VACHERAND

HÉLOÏSE LINOSSIER

NOÉMIE KOSKAS

PAUL IDCZAK

THOMAS HERMANS

JONATHAN GRELIER

ARTHUR GASQUERES

MARIE FIACHETTI

CÉLINE BRÉGAND


un mensonge si humain

I

«

par anne tézenas du montcel

l n’y a pas plus de vérité à 100 % que d’alcool à 100 °C », expliquait Sigmund Freud dans Le Monde d’hier de Stefan Zweig, et dieu sait que le père de la psychanalyse en savait long sur la psyché humaine. Notre époque a l’obsession du mensonge. Comme le signe d’une transformation radicale de la société. On le sait : les complotistes surgissent dans les périodes de grand basculement. Ce fut le cas pendant la Révolution française (lire p. 72). Ces moments génèrent l’envie d’inventer ses propres clés de lecture pour se donner l’illusion de maîtriser son destin. Vers quoi allons-nous ? Cette grande question et le brouillard qui l’entoure ont réveillé les mécanismes de défense de notre corps collectif. Et avec eux, le souci de traquer ceux qui mentent. L’ancestral « polygraphe » de 007 est de retour (p. 108), revu et augmenté par l’intelligence artificielle. Ces technologies affichent au mieux un taux de réussite de 75 %. Qu’importe. Elles sont déjà testées à l’entrée de l’Union européenne par iBorderCtrl pour trier, un jour, le bon grain de l’ivraie (p. 98). Cette quête a quelque chose de paradoxal : nous sommes tous des menteurs. Aux dires des psychologues et experts, chacun d’entre nous ment au moins deux fois par jour et ces petits arrangements avec la réalité sont une nécessité sociale. Plus fondamentalement, nous nous cachons en permanence la vérité. Notre premier illusionniste, c’est nous, ou plus précisément notre cerveau. C’est avec lui qu’adorent jouer les magiciens (p. 8). Dans cette ère du soupçon, le dicton « Pour vivre heureux vivons cachés » reprend des couleurs. L’« infidélité à la française » s’inscrit dans la volonté de préserver une relation durable

avec son partenaire régulier (p. 116). Alors que rien ne leur interdit de vivre leur spiritualité, les députés catholiques sont de plus en plus discrets sur leur foi (p. 42). Une discrétion que les espions ont appris depuis longtemps à maîtriser, y compris en famille (p. 32). Parmi les arrangements avec la réalité, il y a bien sûr les mensonges pathologiques, comme ceux de ces mères atteintes du syndrome de Münchhausen par procuration (p. 56), ou celui de ce bagagiste qui se faisait passer pour un steward (p. 38). Il y a aussi des mensonges socialement révélateurs, comme celui des championnes de jeu vidéo qui se cachent derrière des avatars masculins pour se faire respecter (p. 16). Il y a les scientifiques qui falsifient des données (p. 64), les acteurs qui se font doubler par leur personnage (p. 24)… Tout le monde s’arrange avec la vérité. À plus grande échelle, et sur fond de crise démocratique, les politiques gouvernementales passent, elles aussi, au tamis du soupçon. Les choix gouvernementaux en matière de vaccination ont in fine renforcé les opposants aux vaccins en France et fait chuter les taux de couverture vaccinale (p. 80). De même, au niveau européen, la future Autorité européenne du travail, progrès dans son esprit, est accueillie par la suspicion avant même d’être née (p. 88). Crise de confiance ? Qui croire ? Qui dit la vérité ? Qui ment ? Attention à ne pas se perdre dans ces questions, car comme le disait la philosophe Hannah Arendt, « quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Et avec un peuple privé de sa capacité de penser et de juger, vous pouvez faire ce que vous voulez ». ᐊ

L’édito - 3

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DOUBLE JE(U)

TRAVAILLEURS DÉTACHÉS : MARCHÉ DE DUPES ENTRE EUROPÉENS

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NOTRE CERVEAU NOUS JOUE DES TOURS

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le steward était bagagiste

LE CNRS s’ARMe contre la fraude

« ON NOUS MENT » : au cœur de la psyché complotiste

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l’infidélité à la française se porte bien

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OURS

Aux portes de l’Europe, on filtre les mensonges

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DIRECTRICE DE LA PUBLICATION : Isabelle Huault RESPONSABLES PÉDAGOGIQUES : Pascal Guénée et Éric Nahon CONCEPTION ET RÉDACTION EN CHEF : Anne Tézenas du Montcel Coordination de l’édition : Patrick Chatellier Conception de la maquette : Patrick Chatellier, avec Paul Idczak

RELECTURE : Laurence Estival DIRECTION ARTISTIQUE  : Jordan Martin, Diane Regny, Clara Robert-Motta, Nassim Touati RÉALISATION DE LA COUVERTURE : Diane Regny rédaction et secrétariat de rédaction : Céline Brégand, Marie Fiachetti, Arthur Gasqueres, Jonathan Grelier,

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FOI ET POLITIQUE : CACHEZ CE SAINT QUE JE NE SAURAIS VOIr

LE SALON DES LÉGENDES : DANS L’INTIMITÉ DES ESPIONS

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VACCINS : l’impossible communication

DÉTECTER LE MENSONGE, UNE SCIENCE HASARDEUSE

ALLÔ, MAMAN, BOBO : CES MÈRES QUI RENDENT LEUR ENFANT MALADE

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Thomas Hermans, Paul Idczak, Noémie Koskas, Héloïse Linossier, Étienne Meyer-Vacherand, Christelle Murhula, Augustine Passilly, Diane Regny, Clara Robert-Motta ILLUSTRATIONS : Jordan Martin (pp. 24, 38, 42, 51, 98, 116), Diane Regny (pp. 1,  4, 8,  64, 108), Nassim Touati (pp. 16, 32,  72,  80, 88) Impression : GL Associés

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l’avatar, mon alter ego pour vivre joueuses, vivons cachées

Ce magazine unique a été réalisé par les étudiants de la 40e promotion d’IPJ Dauphine | PSL. Merci aux illustrateurs, à l’ensemble de l’équipe d’IPJ Dauphine, en particulier à Maya Blanc pour avoir affiné nos plumes.

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« LE MENSonge est indispensable à notre société  » ENTRETIEN AVEC Claudine Biland, docteur en psychologie sociale. Elle a notamment publié Psychologie du menteur. Quelle est la définition du mensonge ?

Le menteur connaît la vérité et il a le choix de la dire ou pas. Il cherche à abuser une autre personne, sans lui donner le moindre avertissement et sans que la victime lui ait demandé d’agir ainsi. Ensuite, il y a deux formes au mensonge : l’omission et la falsification. L’omission, c’est : je me tais, je ne dis rien. C’est le mensonge le plus facile, parce qu’il n’implique pas trop d’émotions et donc pas trop de comportements qui pourront être perçus par votre vis-àvis. La falsification, c’est la contrefaçon d’une opinion, d’un sentiment ou d’une information. Ensuite, le mensonge peut être fort ou léger, en fonction de l’enjeu. Par exemple, dans le cadre du procès d’Outreau [affaire d’abus sexuels sur mineurs, concernant des faits commis entre 1997 et 2000, dans le Pas-de-Calais, ndlr], l’enjeu était fort — la prison —, donc on a accusé quelqu’un d’autre pour diluer la faute. Le mensonge léger, c’est le mensonge quotidien. Pourquoi mentons-nous ?

Il y a plusieurs raisons. Nous mentons pour donner une meilleure image de nous-même, en

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disant, par exemple, que l’on a eu une mention très bien au baccalauréat alors que l’on a peiné au rattrapage. Nous mentons aussi pour éviter un conflit et pour obtenir un avantage, en gonflant un CV, par exemple. Vous remarquerez qu’il s’agit de trois types de mensonges égoïstes, où nous avons quelque chose à gagner personnellement. Le quatrième type de mensonge est un mensonge altruiste, que l’on profère pour ne pas faire de peine à la personne ou pour lui faire plaisir. C’est ce que les Américains appellent les white lies, les « mensonges blancs ». Ce sont des mensonges qui ne « valent » rien, mais ce sont des mensonges quand même. Combien de fois mentons-nous chaque jour ?

Plus de deux fois. Une étude américaine menée par Bella DePaulo a chiffré ce comportement. Elle a demandé à plusieurs centaines de sujets de noter chaque soir toutes les interactions de plus de dix minutes qu’ils avaient eues avec leur entourage. Une des questions posées était : avez-vous menti au cours de cet échange et êtes-vous arrivés à faire passer votre mensonge ? Les gens avouaient mentir plus de 2,5 fois par jour. Le mensonge étant quelque chose qui n’est pas socialement acceptable, on peut estimer que l’on ment plus souvent que ça. Quand j’ai publié mon livre, une personne chez mon éditeur n’y croyait pas. Je lui ai dit de faire l’expérience elle-même et de lister ses mensonges sur une seule journée. Je l’ai rappelée le lendemain et elle m’a dit : « Je me suis arrêtée à midi, parce que j’étais déjà à dix. » Le mensonge est-il nécessaire à la vie en société ?

Il est indispensable. Imaginez que vous arriviez le matin en disant tout ce que vous avez sur le cœur, tout ce que vous pensez, quel est votre état réel, votre vie va être infernale ! Au travail, par exemple, il y a des personnes que l’on apprécie et d’autres non. Si nous disions tout le

« Nous mentons pour donner une meilleure image de nous-même […], pour éviter un conflit ou pour obtenir un avantage. » temps ce que nous pensons, nous passerions notre temps à nous battre. J’en ai fait l’expérience récemment, à la supérette du coin. Une seule caisse fonctionnait. Une deuxième s’est ouverte et, comme souvent dans ces situations, une personne est passée devant tout le monde pour s’y mettre, avec beaucoup d’arrogance. Je lui ai fait remarquer que son comportement n’était pas acceptable, avec beaucoup d’honnêteté. Elle est devenue très agressive. Heureusement, le caissier était imposant, sinon je pense qu’elle m’aurait frappée. Voilà ce qui peut arriver lorsque l’on dit la vérité au mauvais moment. Existe-t-il des différences culturelles en matière de mensonge ?

Le mensonge est connoté négativement dans toutes les cultures. Toutefois, les trois religions mono­théistes ne blâment pas le mensonge en tant que tel. Elles ont en commun les tables de la loi de Moïse et il n’y est pas indiqué « Tu ne mentiras point » mais « Tu ne commettras pas de faux témoignages ». Le faux témoignage est le mensonge le plus grave, parce que c’est celui qui peut faire condamner à mort. Mais le mensonge en lui-même n’est pas réprouvé. Il y a quand même des différences culturelles. Aux États-Unis, dans les procès, le parjure est très mal vu, car on jure sur la Bible avant de témoigner. Le parjure existe aussi en France, mais il n’a pas la même connotation. Propos recueillis par étienne meyer-vacherand

interview : claudine biland - 7

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Par diane regny

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Illustrations : Diane Regny

ours de cartes, foulards chamarrés, disparitions inexpliquées, lecture de nos pensées, découpage de belles assistantes… Que les tours soient novateurs ou dé­ suets, les magiciens parviennent tou­ jours à nous surprendre. Ils semblent les exécuter à la perfection. Sans que l’on réalise une seconde qu’ils ont un allié de taille : notre cerveau. Ce jeudi 21 mars 2019, l’illusion­ niste canadien Luc Langevin invite un enfant d’une dizaine d’années, Allon, à le rejoindre sur la scène du Casino de Paris. Il présente son spectacle Maintenant demain dans cette salle aux sièges écarlates. Le garçon choisit une carte et la replace dans le paquet. Le magicien lui affirme qu’il est doté de pouvoirs surnaturels et lui demande d’envoyer en ondes céré­ brales sa carte au public. Tandis que l’enfant fronce les sourcils, concentré, le 7 de carreau cli­ gnote sur l’écran géant derrière lui. Luc Langevin demande au public de dire quelle est la carte choisie par Allon. D’une même voix, les spectateurs crient et le petit manque de tomber de surprise. L’illu­ sionniste lui demande alors de chercher sa carte dans le paquet pour la montrer au public. Alors que le garçon examine la pile, Luc Langevin se colle la carte sur le front. Allon obser­ ve si attentive­ ment ce que lui montre le magicien

qu’il ne voit pas le 7 de carreau sur son front. Et ce, à de nombreuses reprises. Les magiciens sont conscients de nos déficiences visuelles et cognitives depuis longtemps. Ils jouent avec nos perceptions pour nous faire croire à l’impossible. « C’est notre travail de trouver les failles du cerveau humain pour les exploiter », sourit Luc Lange­ vin. Cet illusionniste canadien a ob­ tenu un master en optique et a com­ mencé un doctorat en biophotonique. Il a fait de cette particularité scienti­ fique sa signature d’artiste.

la vision humaine déficiente à 99,9 % La majorité des tours de magie sont fondés sur les failles de notre cerveau, qui automatise le traitement des don­ nées reçues via nos sens pour nous rendre plus efficaces mais moins pré­ cis. Notre cerveau fait des raccourcis qui facilitent le travail des illusion­ nistes mais surtout notre vie quoti­ dienne. Le petit garçon sur scène aux côtés de Luc Langevin s’est fait avoir par sa vue. Il ne pouvait évidemment pas voir ce qu’il se passait dans son dos même quand sa propre carte cli­ gnotait. Mais surtout, il n’a pas re­ marqué la carte sur le front de l’artiste alors même qu’elle était sous son nez. Seul le point où nous regardons est parfaitement net. Notre vision péri­ phérique, elle, n’a qu’une très basse résolution. « Notre vision est déficiente à 99,9 % »,  confirment les neuroscien­ tifiques Susana Martinez-Conde et Stephen L. Macknick dans leur livre sur la magie Ceci n’est pas un lapin. Il suffit donc souvent aux illusion­ nistes de détourner notre atten­ ᐅ

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Notre cerveau nous joue des tours La magie de notre cerveau- 9

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ᐅ tion et nos biais cognitifs font le reste. « Quand on a perçu une chose, même s’il y a un petit changement dans l’objet, on va persister à percevoir l’objet précédent », développe Thérèse Collins, enseignante-chercheuse en sciences cognitives à l’université Paris Descartes. Ce phénomène cognitif s’appelle le « biais de persévérance » ou la « cécité au changement ». Dans une vidéo YouTube, Luc Langevin s’amuse avec l’acteur Rayane Bensetti. L’attention du jeune comédien est orientée tour à tour sur le citron vert, la tomate ou la tasse, de telle sorte qu’à chaque fois, il ne voit pas l’objet qui disparaît. L’illusionniste oriente sans cesse l’attention de son spectateur pour que celui-ci ne regarde jamais directement un objet qu’il subtilise. La vision périphérique de Rayane Bensetti est trop mauvaise pour qu’il voit le changement, même quand il s’agit d’une tomate bien rouge sur un tapis noir. L’acteur voit un vague rectangle noir et probablement une tache rouge qui a été enregistrée par son cerveau et qui n’est pas corrigée par ses yeux car ils ne détectent pas la couleur en périphérie. D’après Thérèse Collins, certains mouvements oculaires sont même impossibles à réprimer. Notre instinct de survie nous oblige à jeter un œil aux mouvements brusques en périphérie de notre vision.

« Le cerveau nous fait parfois voir ce qui n’existe pas ou fait abstraction de ce qui existe. » Dans son spectacle, Thierry Collet, lui, s’amuse à décortiquer l’un de ses entraînements aux cartes. Sur grand écran, on observe ses yeux bleus magnétiques et son air sérieux. Ses mains sur le paquet. Son mouvement discret des doigts pour cacher une carte et la dissimuler dans l’autre main. Et sa main, où se love un roi de pique, s’avancer face à la caméra. La carte nous saute aux yeux. Thérèse Collins décrypte : « Quand

quelque chose arrive droit sur nous, nous n’allons pas regarder à côté ! Le système visuel est câblé de cette manière. On peut faire tous les efforts du monde, on va regarder au minimum une microseconde pour analyser l’élément qui nous arrive droit dessus. » C’est l’histoire du lion qui surgit dans la pièce. Bien sûr, ça nous paraît archaïque mais entre notre volonté de déjouer les tours des magiciens et notre instinct de survie, le cerveau fait vite son choix.

Je vois, donc je ne doute pas Thérèse Collins explique : « La vue est le sens qui nous donne l’accès le plus stable au monde éloigné. » Nos capacités de localisation à l’aide de l’ouïe sont assez médiocres. Alors, nous nous reposons en permanence sur nos yeux, persuadés de leur surpuissance. Sans réaliser que notre vision est construite par notre cerveau. « On a une expérience très riche et pleine de sens alors que l’entrée est, en réalité, assez pauvre », souligne la chercheuse. Le cerveau stabilise, ajuste et va même jusqu’à ajouter des couleurs en périphérie alors que nous n’avons presque pas de cellules dédiées à cet effet sur les côtés. Nous croyons alors faire confiance à nos yeux alors que notre cerveau est aux commandes et qu’il est loin d’être infaillible. « La majorité des gens estiment que quand ils voient quelque chose, c’est bien réel. Mais le cerveau fait parfois voir des choses qui n’existent pas ou fait abstraction de choses qui existent », explique Luc Langevin. Les prestidigitateurs accentuent nos faiblesses visuelles à l’aide d’illusions. Lauren Legras, magicienne, admet en souriant que « la vue est un sens auquel on fait tellement confiance ». Comprenez, probablement trop. Dans le spectacle Vrai/Faux, Rayez la mention inutile, inventé par Thierry Collet, Lauren Legras met ses spectateurs sur la voie de la « complétion amodale ». Traduction : quand une partie d’une image manque, notre cerveau forme une image mentale de

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ce qu’il estime être le plus probable. Au pavillon Villette le 8 février 2019, le public accepte de tenter une petite expérience. Lauren Legras distribue des carnets et des crayons. De la scène, elle montre un dessin d’arbre. Deux branches sont à moitié dissimulées derrière. « Dessinez ce qu’il y a derrière l’arbre », demande-t-elle. L’immense majorité des cobayes dessinent une croix. Pourtant, personne ne sait s’il y a un rond, un enchevêtrement complexe ou si ces branches se rejoignent derrière ce tronc. Si certains magiciens comme Lauren Legras cherchent à nous aider, d’autres cherchent à nous tromper. Dans les années 1970, la star israélienne Uri Geller, prétendait que des extraterrestres lui avaient donné des pouvoirs surnaturels. Il arrivait notamment à tordre des cuillères par la seule force de son esprit. Dans son tour, l’homme attrape le couvert entre le cuilleron et le manche avec son pouce et son index et frotte. Alors qu’il affirme que les atomes se mettent à chauffer, le manche commence à ondoyer. Après quelques secondes, il tombe dans un cliquetis métallique. Le public est médusé. Agacé par ses mensonges, l’illusionniste James Randi, membre des Skeptics, un mouvement de magiciens dont le but est de démasquer les charlatans, a expliqué son tour dans un livre publié en 1975. La cuillère est déjà cassée en deux. La « complétion amodale » empêchait simplement le public d’envisager cette possibilité.

pour trouver, ne cherchez pas Notre reconstruction mentale est loin d’être aussi fidèle au monde physique que nous le pensons. Surtout, elle est très dépendante de notre capacité de concentration. « Les gens ne se rendent pas compte à quel point notre attention est importante dans ce qu’on voit. L’attention est la porte d’entrée de l’information et nous la laissons souvent fermée », déclare Thérèse Collins. Les scienti-

fiques appellent ce phénomène la « cécité d’inattention ». Une petite expérience connue permet de le montrer rapidement. Les scientifiques Daniel Simons et Christopher Chabris ont mis au point une vidéo qui vise à le prouver. Deux équipes, l’une habillée en blanc et l’autre en noir, se lancent un ballon de basket. Les spectateurs sont invités à compter le nombre de passes. Alors qu’ils calculent, leur attention est beaucoup trop focalisée sur cet exercice pour voir le reste de la scène, pourtant inhabituelle. Je vous invite à vous prêter au jeu (sur Internet : « selective attention test gorilla »).

« L’attention est la porte d’entrée de l’information et elle reste souvent fermée. » Nous ne pouvons pas être attentifs à tout. La quantité d’informations que notre cerveau devrait traiter serait beaucoup trop importante. Dans le cadre des tours de magie, il nous arrive souvent de relâcher notre attention trop tôt ou de nous concentrer trop tard. Dans un tour de cartes, vous aurez beau vous concentrer quand le magicien manipule ses cartes pour retrouver la vôtre, il l’a probablement déjà repérée et mise en haut du paquet. Stephen Macknick est sans appel : « Il a été prouvé scientifiquement que l’attention ne peut pas être divisée. » Si vous pensiez être efficace en lisant cet article tout en triant vos e-mails, sachez que les scientifiques sont unanimes : vous l’êtes moins que si vous aviez décidé d’exécuter ces tâches l’une après l’autre. Thierry Collet en fait l’expérience à l’aide d’un citron au creux de la main. Fermez les yeux, imaginez un citron coupé en deux. Imaginez que vous croquez dedans à pleines dents. Imaginez le jus de citron qui glisse le long de votre langue. « Certains d’entre vous commencent déjà à saliver, n’est-ce pas ? » interroge-t-il. Des mains se lèvent dans le public. Avec une esquisse de sourire, l’illusionniste tend sa ᐅ La magie de notre cerveau- 11

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ᐅ main vers nous, là où un citron était lové. Et le déplie. Le public découvre, ébahi, une feuille de papier jaune… citron. Ici, notre esprit imaginait tellement ce citron que notre cerveau a associé une feuille roulée en boule à cet objet. Quand on se fait une image mentale de quelque chose, nous ne voyons plus le monde qui nous entoure. Si vous vous souvenez de votre anniversaire les yeux rivés sur le paysage qui défile par la fenêtre du train, vous ne regardez pas vraiment ce paysage. Votre attention est focalisée sur votre théâtre mental, pas sur le théâtre physique qu’est la vie.

« C’est quand quelque chose change ou est différent que notre attention se focalise dessus », souligne Thérèse Collins. Nos mirettes se nourrissent du contraste. Dans un champ de fleurs rouges, la fleur bleue nous attire immédiatement. Ce principe est utilisé dans le théâtre noir, un type de théâtre qui se déroule dans une totale obscurité. Les acteurs jouent avec les éléments qu’ils désirent, ou non, dévoiler au public. Quelques accessoires sont fluorescents et des objets apparaissent et disparaissent de notre vision. Ici, même si un reflet venait éclairer légèrement la tenue noire

Mentalisme : l’illusion d’être dans nos têtes Jean-Eugène Robert-Houdin, le « père de la magie moderne », faisait occasionnellement du mentalisme sur scène au 19e siècle. Il présentait au public des numéros de télépathie. Ce courant de la magie est très ancien. Il tire son nom d’une approche psychologique dont l’objectif est de comprendre l’esprit humain. Et comme la science éponyme, le mentalisme de spectacle se nourrit de l’esprit humain. Cette approche de la magie s’est popularisée au fil des ans. La série Le Mentaliste, débutée en 2008, et de nombreux shows télévisés ont contribué à sa renommée. « Il y a 15 ans, ce n’était pas du tout connu, j’étais l’un des seuls magiciens à le faire, mais beaucoup ont suivi depuis », raconte Antonio Bembibre, qui a gagné l’émission La France a un incroyable talent en 2016. Depuis, les mentalistes font salle comble. « C’est peut-être plus intéressant de deviner des choses qui vont se produire ou que les gens pensent que de présenter des tours de cartes », avance Antonio Bembibre. En utilisant des techniques de mémorisation, de calcul rapide et des procédés psycho­logiques, les mentalistes nous donnent l’impression d’entrer

dans notre tête. L’une de leurs techniques fétiches est le « choix du magicien » : ils nous donnent l’impression que l’on fait un choix alors qu’il a été orienté au préalable. « Il est possible de réduire les possibilités, de manipuler la personne. On a tous les mêmes processus de décision dans nos têtes. Donc, si on connaît ces codes, on peut les dérégler un peu », explique Fabien Olicard. Les mentalistes utilisent aussi la « lecture à froid », qui consiste à analyser les personnes en face d’eux pour en tirer un maximum d’informations. Un peu comme Sherlock Holmes. Si ces techniques sont impressionnantes quand elles sont maîtrisées, elles n’ont que peu d’utilité en dehors d’une scène. « Ça ne sert à rien de deviner à quelle carte quelqu’un pense dans la vie de tous les jours », rit Fabien Olicard, qui s’est fait connaître sur YouTube. Comme tous les magiciens, les mentalistes ont besoin d’accessoires, d’un fil narratif et d’un cadre pour performer. « On ne peut pas pousser quelqu’un à tuer quelqu’un d’autre — à moins que cette personne soit psychopathe. Et tant mieux ! », s’exclame-t-il. Nous voilà rassurés. ᐊ

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d’un complice qui se glisse incognito sur scène, il est peu probable que le spectateur, fasciné par les couleurs fluorescentes, le remarque. D’autant plus si les gestes de l’acteur visible sont pensés pour nous captiver. L’être humain est avant tout un animal social. Nous acquérons très tôt des mécanismes pour nous faire accepter, comprendre les autres et les amener à nous comprendre à leur tour. Enfant, nous imitions les postures, les mimiques, les tournures de phrase de notre entourage. Progressivement, nous apprenons où regarder, c’est-à-dire où fixer notre attention. Les illusionnistes se servent de ces habitudes inconscientes. Pour Fabien Olicard, mentaliste, nous sommes « en permanence en train de manipuler l’autre dans une discussion, que ce soit positivement ou négativement, consciemment ou inconsciemment. Nous sommes en perpétuelle négociation ». Et quand il s’agit d’influencer les autres, les magiciens ne sont pas en reste. Ces artistes de la perception utilisent notamment « l’attention conjointe ». « Quand un magicien regarde ou s’oriente quelque part, tous les spectateurs regardent dans cette direction, tandis qu’il utilise l’autre main pour effectuer discrètement une manipulation », illustre Thérèse Collins. La chercheuse incline sa chaise et se penche vers le bureau. « Si je regarde votre téléphone, vous allez avoir tendance à le faire aussi, c’est naturel », dit-elle. Le langage non verbal nous permet de communiquer sans tout verbaliser. Quand notre inter­locuteur se penche vers un objet, on suppose que cet objet est digne d’intérêt, donc on fixe notre attention dessus pour saisir cet intérêt.

Remettre en question ses perceptions Susana Martinez-Conde et Stephen Macknick illustrent l’attention conjointe dans leur ouvrage en prenant pour exemple Jamy Ian Swiss, un magicien états-unien. « Sa main gauche supposée contenir la pièce suggère une tension. Sa main droite supposée

ne plus rien contenir semble relâchée. Quand il fait le tour, il fait passer le poids de son corps de la droite vers la gauche […] il tourne la tête comme si ses yeux suivaient la pièce qui passait d’une main à l’autre. » Ici, l’artiste joue sur nos intuitions même s’il est tout à fait improbable que son corps soit vraiment influencé par une pièce qui pèse quelques grammes. Jamy Ian Swiss oriente

« Nous, magiciens, passons notre temps à analyser où les gens regardent. » notre attention et trompe notre cerveau qui reçoit des indices sur la localisation de la pièce et nous persuade que l’action est à gauche. Même en connaissant le secret du tour, les scientifiques se sont perpétuellement fait avoir. Ou plutôt, leurs cerveaux. Nos neurones séparent les informations importantes de celles qu’ils jugent inutiles. Et nous nous en tenons souvent à ce que nous considérons comme évident. Les magiciens, eux, remettent en question les informations que nos sens nous transmettent. « Nous passons notre temps à analyser où les gens regardent », admet Thierry Collet. Comme les prestidigitateurs, nous pourrions gagner à remettre en question notre système de perception. « La magie permet de réfléchir à la façon dont on est éduqués, à l’effet de masse, à la télévision parce qu’un magicien est un manipulateur et on doit s’interroger sur la véracité de ce qu’on voit et de ce qu’on déduit dans la vie de tous les jours », estime Lauren Legras. S’amuser à détecter les petites tromperies de notre cerveau pourrait donc nous aider dans la vie quotidienne. Voire, avec beaucoup de travail, faire de nous des illusionnistes. « Prenez n’importe quel manuel de psychologie de la perception et vous devenez magicien », lance Thérèse Collins. Ça et des milliers d’heures de pratique pour atteindre l’incroyable dextérité de ces artistes.  ᐊ La magie de notre cerveau- 13

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derrière la magie, la science

L

es technologies modernes sont un atout pour les illusionnistes. Et quand un candidat à la présidentielle peut faire un meeting en hologramme, tout semble possible. « Une part significative des magiciens a toujours cherché à utiliser la technologie, c’est une mode historique qui continue aujourd’hui », confirme Suzana Martinez, chercheuse en neurosciences et coauteure du livre sur la magie Ceci n’est pas un lapin. Au 19e siècle, Jean-Eugène Robert-Houdin, surnommé le « père de la magie moderne », développe des tours novateurs. Passionné de sciences, ce Français originaire de Blois (Loiret-Cher) invente de nombreux tours en s’inspirant de l’horlogerie, de la technologie et de la mécanique. Il construit des automates qui sidèrent son public, et joue aussi avec la méconnaissance de l’électromagnétisme et même de l’électricité. « Avant que l’électricité soit dans nos vies, les magiciens l’utilisaient. Ça a toujours été comme ça », souligne Luc Langevin, l’« illusionniste scientifique » (lire interview p. 15). Les principes physiques méconnus impressionnent encore le public. Dans son premier spectacle, Réellement sur scène, Luc Langevin construit une structure bancale. « J’assemblais

De tout temps, les principes physiques méconnus ont impressionné le public des spectacles de magie.

les différentes pièces de mon décor pour créer une grande structure déportée, mais elle tenait et je pouvais même la faire tourner autour de ma tête », raconte le Canadien. Imaginez la stupeur du public en voyant ces objets du quotidien semblant tenir par magie au-dessus de leurs têtes. Il s’agit pourtant d’un principe architectural appelé la tensigrité. La structure se stabilise par un jeu de force bien orchestré.

La magie en Wifi L’illusionniste reconnaît volontiers l’importance des sciences et des nouvelles technologies dans ses représentations. « Le spectacle que je présente [Maintenant demain] n’aurait pas pu exister il y a dix ans. » Éclairages nouveaux, technologie sans fil, mises en scène améliorées... « Avant que les technologies soient à bas prix et donc à portée du public, les magiciens payent souvent le prix fort pour créer des numéros avec », souligne le trentenaire. Les vieux numéros ont quand même encore la part belle. En témoigne le nombre incroyable de résultats que l’on obtient en tapant cardistry, soit l’art de manipuler les cartes, sur YouTube. L’engouement autour de la dextérité des artistes atteste d’un amour intact pour la magie dénuée d’artifices technologiques. Lauren Legras, magicienne, estime que les vieux tours marchent aussi bien qu’avant. « Les tours de cartes, ça reste essentiellement un magicien, ses mains, son corps et un jeu de cartes. C’est suffisant pour réveiller notre âme d’enfant. » ᐊ D. Regny

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« dans mes tours, J’utilise toutes les notions d’optique et de physique » Entretien avec Luc Langevin, alias le « scientifique des illusionnistes » Pourquoi avoir choisi l’appellation « illusionniste » alors que tout magicien est, de fait, un illusionniste ?

On m’appelle le « scientifique », parmi les illusionnistes. J’utilise toutes les notions d’optique et de physique de mon cursus académique pour créer des illusions. Je trouve plus honnête d’utiliser le terme d’illusionniste. Pour moi, c’est malsain de prétendre avoir des pouvoirs surnaturels. En plus, j’essaie de moderniser la magie et je pense qu’avoir un nom plus crédible, plus novateur, contribue à cette image de nouvelle magie. La nouvelle magie, même si ce sont souvent les mêmes techniques que l’ancienne ma-. gie, cherche à présenter les tours différemment avec un fil narratif, des mises en scène empruntées au théâtre, voire à la poésie. On s’adapte aussi aux réseaux sociaux en apprenant à cadrer différemment pour que les tours fonctionnent, même si ce n’est plus uniquement l’œil humain qui est en jeu. Vous avez une maîtrise en optique et vous avez commencé un doctorat en biophotonique. Qu’est-ce qui a attiré un scienti­fique comme vous vers la magie ?

J’ai commencé à être passionné par la magie vers l’âge de 6 ou 7 ans et je rêvais d’en vivre. J’ai vite réalisé que c’était difficile, donc je me suis tourné vers une autre de mes passions, la science. J’ai continué quand même à faire de la magie. Et à l’adolescence, j’ai compris les rami­fications

qu’il y avait entre mes deux passions. En fait, la majorité des tours de magie fonctionnent grâce à des phéno­mènes physiques, optiques ou biologiques. C’est à cette période que j’ai commencé à créer des numéros découlant de la science. Quand j’avais 24 ans, un producteur est venu me trouver pour créer l’émission canadienne Comme par magie. Chaque épisode était créé à partir de principes scientifiques, donc j’imaginais sans cesse de nouveaux tours. En quoi vos connaissances scientifiques sont utiles pour un illusionniste comme vous ?

En optique, j’ai appris le fonctionnement de l’œil humain. Il y a des fréquences optiques où il ne voit pas, par exemple. Cela a beaucoup inspiré la présentation de mes numéros et certaines techniques que j’ai inventées pour tromper l’œil humain. C’est aussi très pratique d’étudier la façon dont il perçoit les miroirs. La biophotonique, c’est la fusion entre l’optique et la biologie. Cela permet notamment de développer des appareils pour observer la vie. J’ai beaucoup étudié la façon dont la peau humaine réagit à la lumière d’un laser. Cela m’a inspiré un tour que j’ai présenté à la télévision québécoise. Je devais deviner une carte et je prenais un pointeur laser que j’enfonçais dans mon torse. Progressivement, on voyait mes veines s’illuminer puis un 3 et un cœur en lumière sous ma peau. Ce numéro est inspiré d’un procédé optique que j’avais appris dans mes études doctorales. ᐊ Propos recueillis par D.R.

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l’AVATAR, MON ALTER EGO

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Par hÉLOÏSE lINOSSIER Illustrations : NASSIM TOUATI

hez les hindous, l’avatar désignait « la descente d’un dieu vers une carapace physique ». Aujourd’hui, ce sont des millions de personnes qui cohabitent quotidiennement avec leur avatar numérique pour jouer à des jeux vidéo. Selon une enquête d’Ipsos réalisée fin 2018, presque sept Français sur dix se choisissent un jour un rôle. Et, de Mario aux personnages plus élaborés des Assassin’s Creed, leur protagoniste a un but et des aspirations humaines auxquelles ils peuvent facilement s’attacher. Selon la dernière étude du Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs (Sell), le jeu de rôle, qui est aussi celui qui propose les avatars les plus complexes, était, en 2018, le deuxième genre le plus joué par les Français. Dis-moi qui est ton avatar, je te dirai qui tu es. À l’écran, c’est le joueur qui joue à la divinité, puisqu’il décide des actions ou des caractéristiques esthétiques de son pantin. Pour Milan Hung, psychologue clinicien spécialisé dans le jeu vidéo, le joueur met

toujours un peu de soi dans son personnage. Et cet échange s’exprime à travers un mouvement d’aller-retour : « Le joueur se projette. À travers une voix, un physique, un nom… il dépose quelque chose de lui dans l’avatar, quelque chose dans lequel il va pouvoir se retrouver, explique-t-il. Mais le joueur s’identifie aussi. Quand le personnage est déjà créé, à travers une histoire, des émotions et son contrôle, le joueur prend corps en lui. »

créer l’illusion Johanna, une joueuse régulière de jeux de rôle, incarne « souvent des elfes ». Des créatures un peu mystiques, aux oreilles pointues et aux paroles (souvent) sages. « Ce que j’aime chez eux, c’est leur érudition, leur aspect calme, loin de tout, confie-t-elle. Mais j’adore aussi incarner de grosses créatures, des orcs bien balourds. » Des personnages qui pourraient sembler antinomiques, mais dont elle aime la complémentarité. « C’est un peu comme mes deux facettes en fait. »

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Cette proximité quasi-fusionnelle n’a pas échappé aux créateurs des jeux et des personnages. À la fois dépôt et projection, ce mouvement de balancier entre le joueur et son alter ego virtuel est même au cœur du travail des narrative designers qui, de Pacman aux plus élaborés des jeux, sont les chefs d’orchestre de l’expérience du joueur. Ces conteurs des temps modernes élaborent ainsi l’univers, l’histoire et les personnages. Léa Talbot exerce ce métier depuis deux ans dans l’un des plus grands

studios français. Après un bachelor de cinéma, avec une spécialité de game design à la prestigieuse université de New York, elle a intégré les quartiers montreuillois d’Ubisoft. La jeune femme travaille actuellement sur un jeu — encore secret — « à avatars ». « Notre métier consiste à créer une expérience narrative pour le joueur. Pas juste à écrire une histoire », explique-t-elle. ᐅ Avatar, mon alter ego - 17

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ᐅ L’objectif : laisser croire au joueur que c’est lui qui esquisse, au fur et à mesure, les contours de son épopée. Léa distingue deux types de jeu : ceux qui se jouent en ligne, souvent à plusieurs, et ceux qui se jouent seul. Dans le premier cas, pour se distinguer des autres, le joueur doit souvent créer ou choisir un avatar. Pour ces jeux massivement multijoueur, toute la difficulté consiste à faire sentir au joueur que son aventure est unique par rapport aux autres, alors que le scénario est identique pour tous. « C’est comme le personnage de Bella Swan dans Twilight, affirme-t-elle. Une grande partie de ses caractéristiques sont suggérées, pour que chaque lecteur ou lectrice puisse s’identifier à la grande page blanche qu’est ce personnage. »

« Le personnage, ce n’est pas moi. C’est une partie de moi que j’ai choisi de montrer. » Pour les jeux qui se jouent seul, dans lesquels le protagoniste incarné par le joueur est le même pour tous, comme Mario, Pacman ou Lara Croft, « ce qui se joue, c’est de savoir qui a le contrôle de l’histoire du personnage-joueur : le joueur lui-même ou le créateur ». Le processus d’identification est alors un peu différent. « On accepte que le personnage puisse faire des choses que nous, moralement, nous pouvons refuser en temps normal, assure-t-elle. Parce qu’on sait qu’il fait partie d’une histoire, qu’il a son caractère à lui. » À travers la progression de l’intrigue, le joueur doit trouver lui-même une signification à l’évolution de son personnage dans l’histoire.

L’illusion du choix « Tout est formaté dans ces jeux, mais tout est également fait pour créer l’illusion d’un espace où on peut faire des choix. Contrairement parfois à l’environnement réel du

joueur. » Marion Haza est psychologue clinicienne et maître de conférence à l’université de Poitiers. Elle est spécialisée dans les thématiques de l’adolescence, du corps et du jeu vidéo. Selon elle, si les jeux narratifs fonctionnent aussi bien aujourd’hui, c’est parce que le joueur semble avoir un plus grand pouvoir sur l’intrigue. Il prend le contrôle tant sur l’apparence de son avatar que sur son rapport aux autres joueurs. « Le personnage, ce n’est pas tout à fait moi, estime le psychologue Milan Hung. C’est une partie de moi que j’ai choisi de montrer. Alors, forcément, quand on est un jeune joueur complexé, tous les obstacles sont levés. » Cette expérience libératrice, Milan Hung l’affirme, peut également servir de véritable espace de socialisation. « Les règles sociales ne sont plus les mêmes dans ces jeux vidéo. On parle alors de “quêtes”, de “compétences” et d’“avancement” dans l’histoire. » Exit les questions de popularité, de notes en classe, d’argent ou même de genre (lire page 20). « C’est aussi une manière de ne pas penser à une réalité matérielle parfois difficile », explique le psychologue. Marion Haza y voit aussi un moyen de « maîtriser son corps », particulièrement à l’adolescence. « On ne se transforme jamais de la manière dont on le voudrait, mais dans le jeu vidéo, on peut choisir d’être grand, petit, gros ou maigre, assuret-elle. Chaque détail, chaque millimètre peut être réglé et tout ça joue effectivement dans des éléments d’identité et de plaisir. » Un monde virtuel où l’on choisit son apparence, son nom, sa voix… Un univers différent où l’on choisit ce que l’on veut montrer de soi. Certains studios sont même allés jusqu’à imaginer le jeu vidéo comme une possible autre réalité, et l’avatar comme un autre moi choisi. À la fin des années 2000, c’était le rêve promis par Second Life, qui comptait 36 millions d’adeptes. Y a-t-il un risque de se perdre dans cette double identité ? Certainement pas pour Marion Haza. « Le joueur, quel que soit son âge et comme dans n’importe quel jeu tradi-

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tionnel, sait qu’il est dans un moment ludique. Aucun effet réel sur le comportement n’a été repéré dans les études. » La réalité virtuelle (VR) pourrait bien ouvrir une nouvelle étape de la vie avec son avatar. À l’aide d’un casque et de manettes, le joueur est projeté dans un personnage à la première personne. Il évolue dans un univers à 360° et dirige les membres de l’avatar grâce à ses propres mouvements. « D’un côté, notre corps physique se trouve dans une pièce matérielle comme un salon ou une chambre. De l’autre, tous nos sens — ou presque — se trouvent captifs dans un monde virtuel, explique Milan Hun. On observe une dissociation intéressante  ».

REPENSER L’AVATAR La réalité virtuelle va-t-elle révolutionner le rapport à l’avatar ? Selon Yoann Sarels, cofondateur de la société Vertical, spécialisée dans la création de jeu vidéo en VR, « il n’y a pas encore d’attachement possible, semblable à celui des autres jeux, tout simplement parce que les expériences en VR ne durent souvent pas plus de 30 minutes ». Trop court

« À terme, les relations avec l’avatar risquent de devenir beaucoup plus fortes. » pour s’identifier. « À l’heure actuelle, les studios ne se prennent pas la tête quand il s’agit de l’avatar », assure Johanna, game designeuse qui a travaillé pour un studio de jeu vidéo en VR et actuellement employée d’une salle de jeu en réalité virtuelle à Lyon. La priorité se trouve dans l’élaboration d’un monde réaliste et beau graphiquement. » Pour des raisons techniques avant tout, car les capacités des casques de réalité virtuelle évoluent lentement. « À terme, les relations avec l’avatar risquent d’être beaucoup plus fortes  », affirme Yoann Sarels. Actuellement, les casques de réalité virtuelle sont interdits aux personnes de moins de 12 ans (Play­Station VR) et de 13 ans (Oculus Rift et HTC Vive). Une précaution saluée par Yoann Sarels, qui juge qu’« en dessous d’un certain âge, il est possible de ne pas réussir à faire la différence entre son corps et le jeu ». ᐊ Avatar, mon alter ego - 19

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Pour vivre joueuses, vivons cachées

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’avatar de Marie est un gros bonhomme qui respire la rustauderie. Guerrier, balourd. « Moche », selon ses mots. La jeune femme blonde esquisse un sourire en décrivant ce dernier personnage qu’elle a créé dans un célèbre jeu de rôle multijoueur. Elle, si fine dans sa robe de maille sombre, a décidé d’incarner ce Viking en noir et rouge, doté d’un énorme casque brillant. Comme Marie, de nombreuses femmes ont choisi de s’identifier à un personnage masculin. Deux psychologues britanniques, Zaheer Hussain et Mark D. Griffiths, dévoilaient déjà en 2008, dans une étude intitulée Gender Swapping and Socializing In Cyberspace : An Exploratory Study, un phénomène passé sous silence : si plus de la moitié des joueurs décident d’incarner un avatar du genre opposé (57 %), près de sept femmes sur dix préfèrent incarner un homme. Et pas toujours pour de bonnes raisons. Ce choix, Marie l’explique très facilement. Lorsqu’elle a commencé à jouer en ligne, elle a été confrontée à un traitement particulier. « Quand on est une fille sur les jeux vidéo, et en ligne en général, les joueurs ont tendance à se concentrer sur notre genre et pas sur nos compétences. » Elle prend donc rapidement la décision d’incarner ce rude bonhomme. Sybil Collas est narrative designer en freelance. Elle travaille avec Dontnod En-

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tertainement, un des plus importants studios français. Elle raconte le sexisme dans l’industrie vidéoludique. « C’est un sexisme propre au médium interactif qu’est le jeu vidéo. On juge énormément sur les compétences et les joueurs s’appuient beaucoup sur des poncifs. Comme quoi les femmes seraient cloisonnées dans un style de jeu particulier, les jeux qui leur sont dédiés. » Thomas est un joueur régulier de 22 ans. Il connaît bien cette différence de traitement entre personnages féminins et masculins pour l’avoir vécu. « Quand j’étais plus jeune, je jouais exclusivement des hommes, expliquet-il. Avec le temps, j’ai fait le choix d’incarner davantage de femmes. Déjà, parce qu’on en voit moins en ligne et que, quitte à passer des heures derrière un personnage… » Au fil de ses séances de jeu, il remarque un changement de comportement. « En tant qu’avatar féminin, plus de joueurs vont vouloir te parler et t’aider. Alors qu’avec un avatar masculin, tu es un peu une personne au milieu d’autres. »

UNE NO GIRL ZONE Spécialiste de l’adolescence, du corps et des jeux vidéo, la psychologue Marion Haza a identifié les causes de l’attraction des personnages masculins pour les joueuses. « Les avatars féminins sont perçus comme moins forts que les garçons. Ils vont avoir tendance à recevoir plus de cadeaux, à être plus aidés, quand bien même le joueur serait très bon ! expliquet-elle. Pour réussir par elles-mêmes, les filles vont choisir des avatars masculins. » Mais aussi pour se faire respecter. Le sexisme dans le jeu vidéo, MarieLaure « Kayane » Norindr en a été victime. Celle qui détient le record du nombre de podiums féminins mondiaux des jeux de combat est l’une des figures de l’e-sport français les plus célèbres. Si désormais son nom est connu de tous dans le milieu, elle a dû elle-même cacher son genre à ses débuts. « À 9 ans, je jouais beaucoup au jeu de stratégie sur PC Starcraft : Brood War. Il y avait un

« Ce n’est pas possible, je n’ai pas joué tout ce temps avec une nana ! » autre joueur avec qui je faisais souvent équipe. À force de jouer avec lui, j’avais vraiment l’impression d’être son amie, se rappelle la championne. Et un jour, il me dit qu’il doit arrêter de jouer, parce que sa copine doit “le sucer”. » Évidemment, la petite fille de 9 ans ne comprend pas et demande des explications. Immédiatement le joueur la bloque. Il la bannira de toutes les parties à l’avenir. « J’étais très blessée. Avant de me bloquer, il m’a dit : “Ce n’est pas possible, je n’ai pas joué tout ce temps avec une nana et en plus une gamine .”» Par la suite, son grand-frère lui a demandé de se faire passer pour un homme de 18 ans. Ce qu’elle a fait. « C’est là que j’ai réalisé qu’il pouvait y avoir un traitement différent entre les hommes et les femmes », se confie Kayane. Une autre des particularités de ce sexisme en ligne, c’est d’être extrêmement guidé par l’effet de groupe, voire de meute. Alors qu’elle a déjà quelques titres au compteur, Kayane fait une découverte sur un forum dédié à la communauté d’un jeu. « C’était un photomontage de moi, entourée de mecs, qui disait que j’étais la championne du gang bang. » Elle n’a alors que 14 ans. « Beaucoup de personnes n’avaient rien contre moi, mais c’était un moyen pour eux de s’intégrer, en faisant marrer les copains », déplore-t-elle. C’est aussi pour fuir un harcèlement comparable que Marie en est venue à adopter la figure de son Viking. « J’ai dénombré sur les forums 25 offenses passibles de poursuites judiciaires à mon égard », racontet-elle. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si elle a choisi de ne pas révéler son pseudo, tout en donnant son vrai prénom. Pourtant, le jeu vidéo n’a pas toujours été réservé au genre masculin. Selon le Sell, elles représenteraient désormais la moitié de ᐅ

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« L’existence deS joueuses a été niée par les studios » Entretien avec Olivier Mauco, chercheur en sciences politiques et game studies, auteur de Jeux vidéo : hors de contrôle ?. Qu’est-ce qui explique ce manque d’héroïnes dans le jeu vidéo ?

Pendant longtemps l’avatar s’est construit sur des enjeux d’esthétisme et pas de quête de sens. Le jeu vidéo reprenait alors les scénarios très hollywoodiens des années 1980-1990, assez bas de plafond, qui privilégiaient l’action. Les studios n’étaient pas autant préoccupés par cette projection dans l’avatar. C’est avec l’évolution des modélisations et des écritures, notamment du narrative design, que l’on s’est posé les questions « qui joue-t-on finale­ment ? » et « pourquoi joue-t-on ? ». Quand est-ce que les studios ont commencé à prendre conscience de cette nécessité ?

L’élément déclencheur a été le Gamergate [en 2014], une forte polémique portant sur le harcèlement, la place des créatrices dans le jeu vidéo et la représentation féminine. La femme dans le jeu vidéo, c’est Peach dans Mario, ou la princesse Zelda, souvent une demoiselle en

« Le personnage féminin est souvent une demoiselle en détresse, muette, objet de récompense. »

détresse, muette et objet de récompense. Puis, des narratives designeuses sont arrivées sur le marché et sont parvenues à prendre le contrôle de l’écriture de certains jeux. Je pense notamment à Sandra Duval chez Arkane, sur la série Dishonored, mais aussi à Rhianna Pratchett, qui a mené le reboot de Lara Croft. Et les studios ont commencé à redécouvrir les joueuses...

Oui, leur existence a pendant très longtemps été niée. Les études sociologiques ont montré que les joueuses étaient présentes dans la communauté. Le fait de pouvoir avoir accès au jeu vidéo via leur téléphone et les réseaux sociaux ont changé la donne. Elles n’étaient plus juste autorisées à emprunter la console de leurs frères. Elles ont pu faire leurs propres choix et se créer une véritable culture de gameuses. Lors de sa sortie, le jeu de tir Battlefield V a connu un vif rejet de la part d’une partie des joueurs, parce qu’une femme était représentée sur les champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi cette réaction ?

Il s’agit d’une micro-partie de la communauté, très militante et revendicatrice. C’est vrai que sur ces questions-là, il existe une espèce de chasse gardée parce que ce sont des enjeux de masculinité. On a souvent associé le jeu de guerre à une représentation de soi et de sa masculinité. Pour certains joueurs adolescents, se dire que les femmes peuvent y jouer, c’est compliqué. Il faut donc les éduquer. ᐊ Propos recueillis par H. L.

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ᐅ la communauté. Cette parité de jeu n’empêche pas des comportements très différents. « À l’origine, dans les foyers, c’était un loisir mixte », assure la narrative designer Sybil Collas. Sur Pong, ou même Pacman, les compétences techniques et visuelles ne permettent pas encore de « genrer » la pratique. Dans les années 1970, le leader du marché du moment, Atari, n’hésite ainsi pas à représenter dans une publicité une jeune fille aux manettes de son Home Computer. Tout bascule en 1983, année charnière où le jeu vidéo subit une crise sans précédent. Le marché est saturé. Trop de jeux vidéo sont produits et commercialisés, et les magasins ont à l’époque la possibilité de renvoyer les invendus. La NES de Nintendo et son Super Mario Bros. viendront sauver l’industrie, mais au prix d’un repli vers la cible masculine. Avec leurs publicités mettant en avant de jeunes garçons, voire des pochettes objectivant les femmes, les années 1990 représentent un tournant dans le marketing des éditeurs de jeux vidéo. Point d’orgue de cette stratégie, la sortie en 1989 de la Gameboy, dont la non-mixité est inscrite dans le nom. La responsabilité des créateurs Aujourd’hui, le résultat de cette réorientation se passe de commentaire. En 2012, la société d’études EEDAR (Electronic Entertainment Design And Research) estimait que, sur une sélection de 669 jeux de rôle, d’action et de tir, seuls 4 % d’entre eux avaient pour personnage une femme exclusivement. Moins de la moitié d’entre eux offraient la possibilité de sélectionner une femme. Si le jeu vidéo a depuis fait des efforts pour faire émerger des héroïnes non sexualisées (on peut notamment citer Aloy dans Horizon Zero Dawn), la transition est rude. Dans le dernier Battlefield, un jeu de tir à la première personne, de nombreux joueurs s’étaient offusqués de la présence de femmes sur les champs de guerre de la Seconde Guerre mondiale, au nom de la réalité histo-

rique. Peut-on attribuer les ventes décevantes — un million en deçà des attentes de l’éditeur Electronic Arts — de ce nouvel opus de la franchise de jeu de guerre ? Rien n’est moins sûr, mais la polémique a tout de même marqué la communauté.

« Cela demande un effort et un investissement d’inclure un personnage féminin fort. » Pour Sybil Collas, les producteurs de jeux vidéo auraient une responsabilité dans la représentation de la femme et des minorités en général et, par extension, du sexisme latent dans l’industrie. « Cela demande un effort et un investissement d’inclure un personnage féminin fort, affirmet-elle. Alors, les créateurs se demandent s’ils ont vraiment besoin de faire cet effort .» Lors d’une de ses premières commandes en écriture, la jeune femme avait essayé de créer un personnage féminin bisexuel. « Même pas un personnage secondaire, mais ternaire. Un personnage qu’on ne trouvait que dans les lignes d’un bouquin, au bout d’un couloir. » Son supérieur de l’époque lui demandera de censurer cette figurante. « Au nom d’un “Ce n’est pas ça que les joueurs veulent”, déplore-t-elle. Alors qu’on sait désormais, grâce aux pré-tests, qu’il faut creuser très loin pour trouver des joueurs qui réagissent négativement à l’inclusivité. » Si les femmes sont aussi nombreuses que les hommes à s’adonner aux plaisirs vidéoludiques, elles sont encore peu à vouloir travailler dans cet univers. Elles représentent seulement 15 % des effectifs des studios de création. « Et il y en a très peu dans les postes dirigeants, explique Sybil Collas. Les créateurs masculins vont donc projeter leurs préférences sur celles des joueurs. » Un cercle vicieux selon la narrative designer, « puisque ce sont les joueurs passionnés qui deviennent développeurs. C’est horrible, mais normal, qu’on retrouve les mêmes réflexes de sexisme .»  ᐊ Avatar, mon alter ego - 23

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DOUBLE JE(U) l’acteur et son rôle

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Par thomas Hermans

Illustrations : JORDAN MARTIN, NASSIM TOUATI

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uand quelqu’un se présente à vous en disant qu’il est Hamlet, on sait que c’est faux, et lui aussi. » C’est ainsi que Jean-Marie Piemme, metteur en scène de théâtre très respecté, résume le contrat qui unit les spectateurs et les acteurs au théâtre. Un contrat passé sur une durée et un espace limités, où les comédiens pourront mentir avec la complicité du public. Celui-ci choisit alors délibérément de croire au mensonge, tout en connaissant sa nature. En somme, les spectateurs jouent autant que les acteurs. « Au théâtre, un acteur peut oublier son texte, faire une chute, un spot peut exploser… », confirme Jean-Marie Piemme. Les coutures sont visibles. C’est aussi certainement ce qui rend le théâtre très humain. De l’autre côté, le cinéma est bien plus une volonté de retranscrire la réalité du monde dans lequel il prend place — tout du moins si l’on excepte de nombreux genres de cinéma expérimental — du mieux possible. « Au cinéma, on oublie le montage, et on croit regarder des évènements à travers une fenêtre », explique Jean-Marie Piemme. Pourtant, que ce soit le théâtre ou le cinéma, les arts du jeu dramatique sont un média qui, par la mise en scène du faux, dévoile le vrai. « Le théâtre ne cherche pas à représenter le réel tel qu’il est », acquiesce Anne Pernas, comédienne. Car les évènements qu’elle interprète sur scène, elle ne les a évidemment pas vécus en vrai. « Je ne souhaite pas aller à l’autel et me faire échanger contre une nana qui s’est suicidée, comme dans Iphigénie de Racine », ironise-t-elle. Sur la scène du théâtre du Lucernaire, dans le 6e arrondissement de Paris, Juliette est morte. La pièce est terminée. Les spots se rallument, éclairent le public. Les spectateurs applaudissent. Juliette est redevenue Manon Montel, actrice et metteuse en

scène, le temps de la réception des bravos. Roméo et Juliette vient de s’achever. Les acteurs et actrices foulent les planches recouvertes d’un épais tissu noir, s’approchent des spots du bord de l’estrade, et viennent saluer. Une fois, deux fois, trois fois, ils se penchent pour recevoir les félicitations de l’audience, puis se redressent, heureux. Ils sont à nouveaux eux-mêmes : des acteurs sur une scène.

« Il faut réussir, sur scène, à redécouvrir les répliques chaque jour, comme pour la première fois. » Devant les portes du théâtre, Manon Montel discute de son rôle avec quelques spectateurs, restés partager leurs émotions avec l’actrice. « Quand je travaille Juliette, raconte-t-elle, je compose un personnage mythique et imaginé. Un personnage que beaucoup de gens se sont déjà réapproprié, mais qui n’a jamais existé. Donc je mets énormément de moi en elle. Pour être acteur, il faut être extrêmement sincère. »

UN CORPS POUR DEUX Car finalement, l’acteur et le personnage ne partagent pas qu’un corps, ils partagent un mental, une attitude, un passif, une expérience, et une façon d’être, le temps d’une représentation théâtrale ou d’une scène de cinéma. « Il faut réussir, sur scène, à redécouvrir les répliques chaque jour, comme pour la première fois, affirme Manon Montel. Et ça ne passe que par une réelle sincérité de l’acteur. » Le métier même de comédien intime de se rapprocher le plus possible du personnage. De le comprendre, de ressentir sur ᐅ double je(u) - 25

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ᐅ scène des émotions qui lui sont inconnues. « Je joue Clytemnestre dans Iphigénie, qui est un personnage tragique et en pleine fureur, raconte Anne Pernas. Quand je sors du plateau, je me dis que je ne me croyais pas capable de ressentir une telle colère. » Les émotions des acteurs sont, sur scène, bien réelles. « Quand je joue un personnage triste, poursuit Anne Pernas, je suis réellement triste sur scène. » La question est de savoir comment l’acteur s’approprie ces émotions. Nombre de comédiens préfèrent laisser venir le rôle à eux. Autrement dit, utiliser leur propre ressenti, leur propre histoire, leurs émotions personnelles pour construire un personnage crédible et sincère. C’est ce que semblent penser les jeunes acteurs de théâtre encore en formation sur les bancs du prestigieux Cours Florent. « Sur scène, il faut se montrer soimême, sinon on ne communique pas avec le public », affirme Eligio. Eléonore confirme : « On nous demande d’être dans le vrai, dans le concret. Pour

réussir à jouer des situations que l’on n’a pas réellement vécues, il faut inconsciemment y croire soi-même. »

oubli des codes sociaux Le théâtre est en effet un lieu de représentations et d’oubli des codes sociaux. L’acteur se présentant sur scène oublie, le temps de la pièce, qui il est réellement, en même temps que le public. Jouer de ses propres émotions représenterait ainsi, pour un acteur, une barrière d’image, une pression sociale l’empêchant d’aller au bout de sa démarche. « Si je partais de moi plutôt que de mon rôle, mon moi social m’empêcherait de tout donner, explique Anne Pernas. Il me jugerait incapable de me mettre en colère comme Clytemnestre. » La question n’est en réalité pas tant psychologique que corporelle, selon Dominique Paquet, actrice et metteuse en scène de théâtre. « Lors d’une représentation, nous construisons un autre corps à travers des postures, une motricité, mais aussi grâce à de nouveaux circuits neuronaux » correspondant au nouvel alter ego scénique du comédien. Sur scène, le moi de l’acteur peut complètement disparaître

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sous la chape de plomb du rôle. Exister à travers quelqu’un d’autre devient un réflexe pour le comédien sur scène, qui arrête de transmettre ses émotions directement. À la place, il envoie des émotions en partie siennes mais déguisées en celles d’un personnage. Ayant beaucoup écrit sur la psychologie du rôle, Dominique Paquet explique que « la mémoire du corps et la mémoire du texte sont intimement liées. Souvent, un trou de mémoire est simplement résolu par la mémoire du corps ». La différenciation entre l’acteur et le rôle peut parfois devenir compliquée. Il faut ainsi toujours un « certain temps » à Dominique Paquet pour sortir d’un corps après une représentation. Jouer deux pièces sur la même période relève de l’épreuve. « À une époque, je jouais en alternance Marguerite Duras, très triste et sombre, et Colette, joyeuse et épicurienne. Un jour, je suis entrée sur scène pour jouer Colette dans le corps de Marguerite Duras, et ce fut très pénible. » Les deux rôles n’avaient pas la même énergie pour Dominique Paquet. « Un rôle tragique peut entourer votre vie d’un voile grisâtre le temps d’une représentation, tandis que jouer Colette me rendait plus heureuse et dynamique. » L’acteur ne va, en revanche, pas jusqu’à se prendre pour son personnage. « On est tout à fait capables de faire la distinction entre le rôle que l’on interprète et la personne que l’on est vraiment, explique Manon Montel. Ce qui n’empêche pas une porosité émotionnelle entre les deux. » La comédienne a mis en scène Les Misérables de Victor Hugo au théâtre. Elle y interprète Fantine, mère abandonnée et solitaire, malade et pauvre, laissée-pour-compte par la société. « Si j’étais enceinte, je ne le ferais pas. C’est beaucoup trop fort comme rôle, il me bouleverserait trop. » Pour Dominique Paquet, « les acteurs emportés par un rôle dans la vraie vie sont extrêmement rares. Il y avait bien Sarah Bernhardt ou Johnny Weissmuller, qui conti­ nuaient hors des plateaux à crier comme

Tarzan. » Un cri inimitable par une simple voix d’homme car étant en réalité une joyeuse soupe de nombreux sons différents. Un exemple moderne d’acteur submergé par un rôle serait celui de Jim Carrey dans le film Man on the Moon de Milos Forman, en 1998. Dans ce biopic consacré au comédien anti-comique américain Andy Kaufman (décédé en 1984), Carrey s’est totalement identifié au personnage, refusant de se faire appeler autrement que « Andy » hors-prises. Il est allé jusqu’à discuter avec les parents du défunt comédien en affirmant être ce dernier.

« Un acteur qui ne fait plus la différence entre lui-même et son rôle a plus sa place en asile que sur scène.» Ces méthodes de jeu extrêmes sont héritées de la méthode Stanivlaski, ayant donné ses lettres de noblesse à l’école de l’Actor’s Studio. De nos jours, elles passent de plus en plus pour une vieille mode à reléguer dans le grenier du monde du spectacle. À en croire Eligio, étudiant au Cours Florent, « un acteur qui ne fait plus la différence entre soi-même et son rôle a plus sa place en asile que sur scène ».

l’acteur et son personnage « Le métier en lui-même fait que l’acteur se retrouve souvent enfermé dans une image fixe », constate Emmanuel Barraux, producteur de films dont Hippocrate, nommé au César du meilleur film en 2015. Après un rôle marquant, il peut être difficile pour un comédien de retrouver une même aura, ou tout simplement d’échapper au rôle phare dans lequel le public tend à le cantonner. Et ce particulièrement au cinéma, devenu média de masse depuis presque un siècle maintenant, bien plus que le théâtre. Le ᐅ double je(u) - 27

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ᐅ professeur en études culturelles P. David Marshall nomme ce phénomène le « personnage », soit une identité médiatique et numérique d’une célébrité calquée sur ses rôles plutôt que sur sa personnalité et son histoire réelles. Ce personnage est, selon Marshall, une structure familière pour le public et un carcan pour l’acteur. « Les stars sont une image fixe, un ensemble de caractéristiques figé dans une

« Les stars sont une image fixe, un sensemble de caractéristiques figées dans une icône quasi-immuable. »

icône quasi-immuable, précise le journaliste Philippe Piazzo, critique cinéma et ancien directeur éditorial d’UniversCiné, mine de connaissances cinématographiques. Une star est un phénomène éphémère, parce que ce sont des personnes qui changent et donc ne se confondent plus avec l’imaginaire du public. » Un exemple : Marlon Brando qui, en jouant dans Le Parrain, Un dernier tango à Paris ou Apocalypse Now dans les années 1970, n’a plus un statut de star, mais « de grand acteur au passé légendaire de star », selon Philippe Piazzo. Seules les stars mourant au faîte de leur gloire restent des stars, comme James Dean ou Marylin Monroe. En disparaissant, elles laissent une marque fixe sur l’histoire du cinéma. Et l’on continue, encore aujourd’hui, à se souvenir

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d’elles à travers des images figées de leurs films : James Dean en blouson de cuir appuyé sur le capot d’une voiture, Marylin Monroe à la robe blanche virevoltant au-dessus d’une bouche de métro.

les intérêts des studios Les studios ont vite compris que les stars se faisaient enfermer dans des stéréotypes fixés par le public. La journaliste et écri-

vaine sur le cinéma Florence Colombani explique ainsi que « les grands studios de l’âge d’or d’Hollywood ont, dès les années 1940, exploité l’image des stars et ont contrôlé leur vie privée. » Cette vie privée est alors devenue un produit manufacturé. « Humphrey Bogart venait d’un milieu cultivé et raffiné. Les studios ont effacé sa biographie pour faire apparaître une biographie plus sombre » en accord avec ses personnages d’inspecteurs troubles et proches du grand banditisme. ᐅ

dépasser son rôle phare Un rôle icônique est souvent un piège pour un acteur. Le public, pour peu qu’il soit au rendez-vous, enferme souvent le comédien dans un archétype de personnage, au risque de l’empêcher de dévoiler l’étendue de son talent devant les caméras. « Les stars ne sont pas excellentes dans tous les domaines, explique Philippe Piazzo, critique cinéma. En revanche, dans leur personnage fétiche, elles capturent quelque chose d’exceptionnel, d’unique qui les rend stars. C’était le grand drame de Marylin Monroe. Elle n’incarnait que des personnages de naïves ne se rendant pas compte de leur effet sur les hommes. Elle-même en avait conscience, et souhaitait sortir de ces carcans établis. » Pour y échapper, nombre d’acteurs cherchent à changer de registre. C’est ce que l’on appelle désormais le « contre-emploi », un rôle dans lequel on n’attendait pas forcément un acteur et qui, par définition, devient un rôle contradictoire, inattendu et éphémère. À la fois parce que le public pourra se trouver déstabilisé par ce retournement de carrière, mais aussi parce que certains acteurs en sont incapables. Au théâtre, ce fut le cas de Jacqueline Maillan en 1988, dans la pièce Le Retour au désert. Le metteur en scène Patrice Chéreau avait voulu sortir l’actrice

du comique, pour l’amener vers un rôle très différent. « Elle a eu du mal à s’en sortir parce que toute sa carrière était construite sur le comique, un comique irrésistible », constate Brigitte Salino, critique théâtre au Monde. Selon elle, Jacqueline Maillan « rêvait de ce change­ment de registre, mais elle était tétanisée. C’était un autre mode de production, une autre esthé­ tique. » Le résultat ne fut pas à la hauteur des attentes de ses fans. Un acteur a donc son genre attitré. Les contre-exemples se situent bien plus souvent dans le sens comique vers dramatique que l’inverse. On citera ainsi Bourvil dans Le Cercle rouge, Coluche dans Tchao Pantin, ou plus récemment de l’autre côté de l’Atlantique, Steve Carell, passé de patron loufoque dans The Office à des rôles émou­ vants et tragiques dans des films à succès. Certains acteurs comiques peuvent en effet souffrir du manque de reconnaissance de la profession, notamment lors des remises de récompenses. Les Oscars et les César ne couronnent que très rarement un acteur ou une actrice pour son rôle dans une comédie. À tel point qu’un César spécial, celui du public, a été créé. Son unique but est de récompenser le genre de la comédie fran­ çaise, généralement bredouille, mais rencontrant un vrai succès en salle. ᐊ

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ᐅ Plus grave, certains acteurs ont vu leur vie privée arrangée. Ainsi, le metteur en scène Vincente Minnelli, en épousant Judy Garland, – tous deux sont de l’écurie MGM – déclarera avoir « la bénédiction de l’homme du dernier étage [Louis B. Mayer, patron du studio, ndlr], qui nous inspirait une terreur infiniment plus grande [que D i e u ]   » . Qu e l q u e s mariages de convenance ont également été arrangés entre des femmes et des stars masculines homosexuelles. Rock Hudson, homme à femmes dans les films, m a is h om osexuel s o u ff r a n t d e s o n image en privé, en a été un exemple frap-

pant. Sa mort du sida en 1985 a d’ailleurs été l’occasion d’un étalage de sa vie privée. Le public s’est alors rendu compte, bien tard, de la mainmise des studios sur leurs stars. Le cas de Rock Hudson, bien qu’extrême, illustre cette politique des studios. Les majors estimaient ne pas pouvoir se permettre de faire dévier un acteur de sa représentation auprès du public. Une tragédie pour certains acteurs, qui n’ont jamais réussi à s’échapper de l’image que les studios et le public avaient d’eux. Pour Philippe Piazzo, « quand on devient comédien, on offre son image au public. En devenant connu, on ne s’appartient plus du tout. Personne ne se dévoile autant qu’un comédien, et il faut être fort pour réussir à dissocier l’image qu’a le public et l’image qu’on a de soi. » ᐊ

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quand les acteurs monétisent leur image

I

«

l y a dix ans, tous les acteurs se sont demandé s’ils devaient prendre des agents d’image », témoigne Claire Viroulaud, attachée de presse cinéma. Pourtant, l’engouement semble être retombé. « Les acteurs de la nouvelle génération trouvent ça fake et vain », poursuit-elle. Les évolutions de la société ont pourtant eu raison de l’autonomie des comédiens dans la gestion de leur image. « Avant, un passage à la télé était éphémère, explique Claire Viroulaud. Aujourd’hui, chaque interview va être reprise et commentée sur les réseaux sociaux. » D’où la nécessité, pour de nombreuses stars, de contrôler minutieusement leur image, avec l’aide d’un nouvel intermédiaire. Les célébrités peuvent en effet décrocher des contrats mirobolants pour porter des vêtements de marque sur un tapis rouge de défilé, ou apparaître dans un spot de pub. Gad Elmaleh avait ainsi touché 450 000 euros pour des spots où il rêvait d’une banque. Une célèbre marque d’optique avait quant à elle versé cinq millions d’euros à Johnny Hallyday pour deux ans de pubs télévisées. Les marques demandent par ailleurs aux célébrités une image publique consensuelle et hautement marketée, pour ne pas se couper d’une partie de leur potentielle clientèle. Ce rôle est rempli aux États-Unis par les publicists, les agents personnels des stars, qui contrôlent leur moindre apparition publique. « Ce sont des surveillants rigides, chronomètre en main pour chaque interview, explique Philippe Piazzo, critique cinéma. Ils imposent un comportement robotisé, sans autre objectif qu’un marketing ultra-maîtrisé. » En France, ces publicists n’ont longtemps eu aucun équivalent, jusqu’à l’apparition, à l’aube des années 2010, du métier d’agent d’image. « En France, on est toujours un peu en retard par rapport aux États-Unis, analyse Isabelle Brulier,

agente d’image. Les gens sont frileux dans leurs rapports aux marques. » Elle-même a été, pendant 18 ans, directrice de communication du groupe Lancel. En 2012, elle crée sa propre agence de représentation, Brulier Commu­ni­ cation, et devient agente d’image, « à la demande des acteurs eux-mêmes ». Son métier est en réalité, selon ses dires, une responsabilité des agents de représentation dits « classiques », qui s’est autonomisée. « Avant, les agents faisaient tout, mais n’avaient pas toujours le temps de tout bien faire, témoigne Isabelle Brulier. Et puis honnêtement, ils ne savent pas forcément ce que veulent les marques. »

l’image, un second métier Isabelle Brulier maîtrise ainsi de nombreux aspects marketing de la vie de ses acteurs. Elle choisit leurs habits pour les grands évènements de promotion, leur community manager pour leur compte Instagram, et les conseille sur les soirées à fréquenter pour se faire connaître du milieu. « L’image, c’est comme un second métier pour les acteurs, confirme celle qui doit être joignable en permanenc. Si on veut avoir des horaires fixes, il ne faut pas faire ce métier. » « Les agents d’image font tampon, et nous empêchent de parler aux acteurs, s’agace François Hassan Guerrar, attaché de presse de nombreux films français à succès. On fait beaucoup de choses dont ils s’attribuent ensuite le travail. » Pour André-Paul Ricci, lui aussi attaché de presse, « ils font simplement leur travail comme nous tous ». « Certains agents d’image se croient maîtres de leurs acteurs et veulent tout contrôler », témoigne Isabelle Brulier. Selon elle, il ne faut pas oublier que les acteurs ne sont pas des robots contrôlables, et T. H. qu’ils « ne nous appartiennent pas ». ᐊ

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le salon des légendes DANS L’INTIMITÉ DES ESPIONS

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s

D

Par CÉLINE BRÉGAND Illustrations : nassim touati

e lui, nous ne connaîtrons que sa voix, suave et modulée. Son rire étouffé. Ses mains, sobrement ornées d’une alliance à l’annulaire gauche. Un minéral utilisé comme pierre précieuse et un nombre lui font office de surnom. Beryl 614 ne filme jamais son visage. Ce Saint-Cyrien de 49 ans a lancé sa chaîne YouTube « Talks with a spy » en mars 2018. Il explique à ses 66 000 abonnés les techniques de filature et de contre-filature, l’importance de la confiance ou encore comment bien mentir. Pendant 15 ans, Beryl 614 a été agent secret à la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) placée sous l’autorité de la ministre des Armées, qui compte recruter 600 personnes de plus d’ici fin 2019. Une profession secrète qu’a également exercée Sergueï Jirnov, 58 ans, ex-espion du KGB (Komitet Gossoudarstvennoï Bezopasnosti, « comité pour la sécurité de l’État »), le principal service de renseignement de l’URSS entre 1954 et 1991. Des vies au service de leurs pays, dont les proches de Beryl 614 et de Sergueï Jirnov connaissaient peu de choses. Ces deux exagents secrets ont accepté de témoigner de la difficulté de concilier vies personnelle et sociale avec le secret.

Révélations et secret-défense « Au début, personne ne savait que j’avais été recruté par le KGB, ni ma famille, ni mes amis, ni mes professeurs », confie Sergueï Jirnov à l’autre bout du fil, dans un français parfait. Pour l’ex-espion du KGB, le secret a toujours été comme une seconde nature : « Je l’ai quasiment tété avec le lait maternel. » Né en 1961 à Moscou, il a grandi dans la ville secrète de Zelenograd, à 41 kilomètres du centre de Moscou. Ce fief de l’industrie électronique de l’URSS, aussi appelé la Silicon Valley soviétique, ne figurait alors sur

aucune carte et était fermé aux étrangers. « Pour moi, le secret n’était pas pesant. Lorsque vous vivez dedans depuis l’enfance, c’est ce qui n’est pas secret qui n’est pas normal », explique-t-il. La première fois que les services de renseignement soviétiques l’approchent, il a 19 ans. Nous sommes en 1980. Il n’est alors qu’un jeune étudiant en troisième année d’études supérieures à la faculté des relations économiques internationales de MGUIMO, l’Institut des relations internationales auprès du ministère des Affaires étrangères d’URSS, fermé aux étrangers occidentaux. « Un colonel est venu me voir à l’université et m’a proposé de travailler pour le service. Je n’ai pas hésité. C’était très ro-

« Quand on devient un espion de carrière, le KGB nous autorise à le dévoiler à nos proches : parents, enfants, conjoints. » manesque, mythique ! », s’exclame-t-il. En parallèle de ses études, chaque semaine, « dans des planques officielles du KGB ou dans des chambres d’hôtel anodines », Sergueï Jirnov rencontre le colonel qui lui apprend les bases du métier. Ce n’est qu’en 1988, quatre ans après être officiellement entré dans les services secrets russes, que Sergueï Jirnov révèle sa profession à ses parents : « Quand on devient un espion de carrière, le KGB nous autorise à le dévoiler à nos proches : parents, enfants, conjoints. » Une révélation qui ne provoque ni remous, ni surprise : « Mes parents étaient fiers, c’était un emploi prestigieux. Même s’ils avaient compris que ça pouvait avoir des conséquences sur leur vie privée. » À la DGSE, aucune consigne n’est donnée aux agents. « Si on peut mentir sur son ᐅ LE SALON DES LÉGENDES- 33

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ᐅ appartenance au service, on le fait, on en parle le moins possible, c’est la règle de base. Mais personne ne nous interdit de le dire à nos conjoints. Je pense que c’est parfaitement malsain de ne pas leur dire notre véritable profession… Le couple est mal parti si on fait ça, affirme Beryl 614. Mes parents, mon frère, mon ex-femme et ma femme ont su dès le début que j’étais agent secret. »

« Je ne disais jamais à mes proches qui je rencontrais. Je racontais des anecdotes mais je ne rentrais pas dans les détails. »

*Le prénom a été modifié

Lorsqu’il rencontre sa première épouse, professeure des écoles, il a 22 ans et n’est pas encore espion. Onze ans plus tard, elle le voit rejoindre spontanément « la boîte », après une première carrière militaire. Et se retrouve naturellement dans la confidence. Quant à Jeanne*, sa seconde femme, une Canadienne professeure de musique, rencontrée lors d’une excursion à raquettes dans les montagnes libanaises en 2007, il la met immédiatement au courant. Elle se souvient de ne pas avoir été surprise : « Je connaissais un peu le métier car j’avais fréquenté des personnes travaillant pour les services secrets canadiens. Je savais que ça ne consistait pas à sauter d’une montagne, ni des toits des trains, mais que c’était plutôt de la collecte d’informations. » Les deux grands enfants de Beryl 614, âgés de 17 et 20 ans aujourd’hui, ne l’ont su que plus tard : « Avant, on n’aurait pas pu surveiller ce qu’ils auraient pu dire à l’école. Je leur ai parlé de mon métier quand ils avaient 14-15 ans. Ça les amusait, ils étaient assez excités. Ils m’ont parfois demandé quelques anecdotes. Mais ils ont été sérieux et discrets », explique leur père. Ses deux plus jeunes enfants, de 6 et 8 ans, qu’il a eus avec Jeanne, ne réalisent pas encore exactement ce que ça signifie.

Jamais, cependant, Beryl 614 n’a pu raconter ses missions à sa famille, secret-défense oblige. « Je ne disais jamais à mes proches qui je rencontrais, je ne donnais jamais de noms. Je racontais parfois des anecdotes. Par exemple, que j’avais rencontré une personne d’une zone tribale, que je devais aller à Peshawar, ou que des services locaux m’avaient mis une pression… mais je ne rentrais pas dans les détails. » Sauf quand il n’y avait pas d’enjeu : « Au Pakistan, un carreleur s’était fait prendre en otage par un groupe mafieux. L’affaire n’était pas médiatisée, l’histoire de ce carreleur très courageux ne les intéressait pas. Je l’ai racontée à ma famille car ce n’était pas particulièrement sensible. Mais c’était très limité. C’est un manque, de ne pas pouvoir parler de tout… », reconnaît-il. Le fait que son mari ne puisse pas concrètement parler de son travail arrangeait Jeanne : « Trop souvent, les enseignants n’arrivent pas à quitter la salle de classe. Moi, j’avais besoin d’une coupure. Quand mon mari quittait le bureau, il ne pouvait sortir avec aucun document, c’était lui et son manteau. Il ne pouvait pas parler de son métier, donc notre vie de couple tournait autour de nos loisirs communs, de nos activités. Je trouvais ça plutôt rafraîchissant. Nous vivions vraiment dans le présent. »

ENQUÊTES SUR LES PROCHES Avant d’habiliter les agents, les services de renseignement passent leur vie privée au crible. Alors qu’il suit une formation d’espion du KGB, Sergueï Jirnov fréquente une fille : « Nous vivions une histoire d’amour assez importante, nous pensions même à nous marier. Mais le KGB m’a dit : “Non, cette fille ne nous convient pas”. » La jeune recrue vit très mal cette rupture forcée : « Comme je ne pouvais pas lui donner les raisons réelles, j’ai dû inventer une excuse et j’ai eu l’air d’un salaud. Ça a créé un drame. Pour elle et pour moi. » Très tôt, son recruteur lui explique aussi qu’il doit désormais rédiger des fiches

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sur chaque nouvelle personne qu’il rencontre. « Si ces personnes ne convenaient pas au service, je n’avais pas l’autorisation de les fréquenter », se remémore l’homme aux yeux verts perçants. Comme pour chaque officier de renseignement de la DGSE, des enquêtes administratives « plus ou moins poussées » ont aussi été menées sur Beryl 614, sa famille proche et ses amis. Le fait que sa femme Jeanne soit canadienne a compliqué les choses : « La DGSE contrôle beaucoup les conjoints. Et s’ils sont étrangers, ça pose plus de problèmes. Le directeur général a statué sur mon sort pour savoir si j’allais continuer à travailler pour le service. » Il affirme avoir dû signer un papier dans lequel il reconnaissait « être en dehors des clous ». Et les enquêtes peuvent aller loin : « J’ai dû dénicher les noms des parents de l’ex-mari de ma sœur dont elle avait divorcé huit ans auparavant ! », s’étonne encore Jeanne. Pour faciliter une mission de Beryl 614 au Pakistan, où il devait se rendre en famille, les directeurs des services de renseignement français sont même allés jusqu’à discuter de l’union ou non de Beryl 614 et de Jeanne. « J’ai trouvé ça complètement absurde. C’est quand même à moi de choisir si je veux me marier ou pas ! », se souvient la femme de 45 ans en riant.

légendes et couverture

prévenir l’émergence des crises. Ils ne bénéficient pas de l’immunité diplomatique, travaillent sous de fausses identités et n’ont jamais le droit de révéler le fait qu’ils appartiennent à la DGSE. En trois ans, Beryl 614 a effectué trois ou quatre missions en Asie et en Afrique, dont un peu de renseignement contre-terroriste. Seul, parfois assisté d’un superviseur, et en un peu moins d’un an, il a dû se bâtir ce qu’on appelle une « légende ». Soit une identité fictive avec une adresse, un réseau d’amitiés, de faux papiers, un faux permis de conduire, une fausse carte bancaire. Une nouvelle identité relevant du « secret absolu », qu’il n’a jamais révélée à son ex-femme. Il a également dû se trouver une « couverture », c’est-à-dire une activité : « Je me suis créé un personnage. J’étais un professeur des écoles qui pétait un peu les plombs et qui prenait une année sabbatique, raconte-t-il. Ma femme était prof donc, avant de monter ma légende, j’avais fait quelques repas très ennuyeux avec des collègues, ironise-t-il. Je voyais quelles étaient leurs marottes : les copies, les élèves... J’ai développé une habitude de m’exprimer un peu comme eux. » En se construisant leur légende, certains agents courent le risque de préférer leur vie de clandestin, plus exaltante, à leur vie réelle, plus terne. Ce n’est pas le cas de Be- ᐅ

Sergueï Jirnov et Beryl 614 ont aussi chacun eu à gérer une double vie professionnelle, inhérente à leur statut d’agents un peu particuliers. Avant de connaître Jeanne, pendant la première partie de sa carrière, au début des années 2000, Beryl 614 faisait partie du « service clandestin » de la DGSE. Ultra-secret, un peu à part. Où gravitent moins d’une centaine d’agents qui se connaissent uniquement par leurs pseudos. La direction les sélectionne parmi les 5 600 employés de la DGSE ou parmi les postulants. Ces agents sont envoyés seuls, non armés, dans des régions hostiles pour recueillir du renseignement, anticiper et LE SALON DES LÉGENDES- 35

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« C’est un jeu d’acteurs mais un “jeu sérieux”» ENTRETIEN AVEC Philippe Hayez, directeur adjoint du renseignement de la DGSE de 2000 à 2006. Il coordonne la spécialité “renseignement” de l’École des affaires internationales ( PSIA ) de Sciences Po Paris. Il a coécrit Leçons sur le renseignement (Odile Jacob, 2017).

La vie d’un agent clandestin est-elle une vie de mensonge ?

Le mensonge n’est qu’une partie de la clandestinité, qui consiste à faire des choses secrètes, parfois « sous couverture », que ce soit pour la recherche de renseignements ou la réalisation d’actions clandestines. Comme les Américains et les Britanniques, et contrairement aux Allemands, la DGSE s’est vue confier, dans son décret constitutif de 1982, une capacité d’« entrave ». C’est-à-dire une capacité d’agir, sous autorisation gouvernementale, pour déjouer des comportements ou contrer des entreprises, en matière de terrorisme ou de prolifération des armes de destruction massive par exemple. Quelles sont les qualités d’un agent de renseignement ?

En 1947, l’Américain Sherman Kent, un des pères fondateurs de la CIA a défini le renseignement comme une information secrète, une profession et une organisation. Les services contemporains ont besoin de professionnels capables de faire preuve d’une certaine duplicité. Les responsables publics ont besoin de fonctionnaires loyaux, disciplinés, transparents, bien dans leur tête, éthiquement irréprochables, c’est-à-dire des gens moralement hors de tout soupçon et des collaborateurs de confiance. Que sont-ils amenés à faire ?

Les chefs des services demandent à ces collabo-

rateurs d’avoir une autre vie quand ils sont en opération, qui consiste à faire des tas de choses réprouvées par la morale : mentir, manipuler, tricher, voler... Cela nécessite une grande formation et relève plus de l’acquis que de l’inné. C’est un jeu d’acteurs mais un « jeu sérieux ». Leur but est de convaincre, d’obtenir des informations secrètes difficilement, voire totalement, inaccessibles. Il faut être à la fois très rigoureux et très créatif, surprendre son adversaire et inventer des stratégies nouvelles. Est-ce un rôle qui s’apprend ?

Oui, ce n’est pas inné. On est doué ou on ne l’est pas, mais cela s’enseigne au sein des services. On vit avec cette dualité. Contrairement à l’apparence et à l’image, ce n’est pas un sport individuel mais collectif et c’est ce qui préserve les consciences. Les manipulations sont contrôlées, elles se préméditent, s’autorisent. On fixe des lignes de jeu. Et quand vous êtes dans une démarche très programmée, très collectivement pensée, comme une opération, vous êtes guidé, pas à pas, et vous rendez compte des étapes franchies. Comment les agents vivent-ils cette double vie ?

En général, ils vivent très bien cette dualité qui est d’être des fonctionnaires comme les autres, de prendre le métro quand ils sont à Paris, d’avoir une vie familiale et amicale normale, bien dans son siècle, avec un réseau social, et en même temps d’être engagés quand ils sont dans ce « grand jeu » lors des opérations. Pour faire du renseignement, il faut être recruté puis habilité. Si on considère que vous n’êtes pas quelqu’un de fiable, vous perdez votre habilitation et donc votre emploi. ᐊ PROPOS RECUEILLIS PAR C.B.

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ᐅ ryl 614, qui préférait sa véritable identité

à la fausse. Pour éviter de confondre les deux, il avait pris soin de choisir un prénom bien distinct du sien, qu’il ne peut pas nous révéler. Pendant ces trois ans au service clandestin, Beryl 614 a donc dû mentir en permanence, sauf à sa hiérarchie. Sergueï Jirnov, lui, affirme avoir intégré, en 1987, le service des « illégaux » de la très secrète direction « S » de la Première direction générale du KGB, dirigée par le général Youri Drozdov. Et cela après trois ans de formation à l’espionnage à l’institut supérieur Andropov du KGB, où il porte le pseudonyme Jakov. Comme pour chaque élève officier, son pseudonyme est composé de la première lettre de son nom de famille et d’un nom inventé. Il y apprend « les règles du secret et de communication entre agents, comment recevoir et transmettre des informations, le codage, le décryptage... » Comme Sergueï Jirnov parle couramment français, en 1991, le KGB lui donne pour mission d’intégrer le cycle international rattaché à la promotion Léon Gambetta

de l’ENA (École nationale d’administration), la prestigieuse institution française chargée de former l’élite politique, administrative, économique et diplomatique. « Je devais récolter un maximum d’informations sur mes camarades d’études, les anciens élèves et les professeurs », raconte l’ancien espion. « Je savais parfaitement bien garder le secret, c’est pour ça d’ailleurs que j’ai été choisi par le KGB. Ils cherchaient des personnes qui sauraient gérer la double vie », insiste-t-il. Karin Kneissl, la ministre des Affaires étrangères de l’Autriche, ou encore Éric Calcagno, l’ancien ambassadeur de l’Argentine à Paris, font partie de ses camarades de promotion. Aucun ne se doute alors que l’étudiant étranger au large sourire est là pour les espionner.

MENTIR ? fACILE ! Tout comme Sergueï Jirnov, l’ex-agent secret français n’a eu aucun mal à dissimuler sa profession aux inconnus. Après trois ans au service clandestin, Beryl 614 passe le concours de l’École de guerre pour « continuer à progresser dans la hiérarchie ». Il revient au contre-terrorisme, à la direction du renseignement de la DGSE comme « officier traitant ». Il est alors chargé de recruter des sources — appelées « agents » —, et de rédiger des rapports après chaque rencontre avec elles. Il a été envoyé deux fois en tant que chef de poste — responsable de la DGSE à l’étranger — dans des ambassades en Asie et au Moyen-Orient, avec sa famille, et sous couverture, dans le but de collecter du renseignement. Lorsque les personnes sur place demandaient ce qu’il faisait comme métier, lui et sa femme Jeanne prétextaient que tout ce que l’ambassadeur ne voulait pas faire tombait sur les épaules de Beryl 614. « Je rendais mon travail chiant, tout sauf sexy, cette formule fonctionnait souvent », se souvient l’ex-agent secret. Jeanne avoue que la discrétion lui est venue assez naturellement. « Je ne voulais pas avoir l’air de me la péter. Je ne disais ᐅ LE SALON DES LÉGENDES- 37

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ᐅ même pas à mes collègues que j’avais man-

gé avec tel ambassadeur de tel pays la veille. » Cacher au monde entier le quotidien d’un métier permettant par exemple de libérer des otages peut sembler frustrant. Mais cela n’a jamais posé de problème à Beryl 614 : « Je trouvais cela encore plus grand et généreux de ne pas en faire état à l’extérieur. Mes victoires étaient personnelles. »

AMITIÉS COMPLIQUÉES Si dissimuler sa profession n’a posé aucun problème à Beryl 614 sur le coup, il reconnaît que cela l’a empêché de nouer de véritables amitiés. « J’ai vraiment fait une croix sur ma vie sociale pendant 15 ans. En quittant la DGSE, je me suis rendu compte que je n’avais pas d’amis, confie-t-il. Quand on sortait le soir, on me présentait des gens, je leur mentais, je ne parlais pas de moi, donc je les faisais parler d’eux, c’était systématique. 90 % des gens préfèrant parler d’eux, ils oubliaient souvent de me poser des questions. » Si certains devenaient trop curieux, Beryl 614 coupait court aux conversations. « Ce n’est pas très épanouissant et on perd quelque chose de fort et d’important dans l’équilibre personnel », reconnaît-il. Impossible aussi pour Beryl 614 de devenir ami avec ses sources, avec lesquelles il entretient une relation « forcée, avec un but opérationnel derrière : récolter du renseignement ». Il affirme avoir peu menti à ces personnes, avec qui il voulait développer une relation de confiance, qu’il considère comme une clef importante de ce métier. « On joue un personnage donc on a bien

« J’ai fait une croix sur ma vie sociale pendant 15 ans. En quittant la DGSE, je me suis rendu compte que je n’avais pas d’amis. »

conscience qu’on ment à notre interlocuteur mais en même temps, on essaie de faire passer de vrais sentiments. On essaie de mettre beaucoup de sincérité. Et parfois, on s’attache , reconnaît-il. Mais il est par contre hors de question de reprendre contact avec des gens qu’on a connus pendant nos missions. » Une fois, Beryl 614 a noué des liens d’amitié avec un facilitateur, une personne qui l’a aidé, dans le cadre de sa légende, à pouvoir travailler dans une zone précise. Il disposait alors d’un téléphone pour communiquer avec lui : « Ma légende ne devant pas s’éteindre du jour au lendemain, j’avais laissé le mien actif pendant un mois après ma mission, afin de ne pas couper trop brutalement les ponts. J’avais reçu un message de cet intermédiaire et ça m’a brisé le cœur d’entendre sa voix et de ne pas pouvoir lui répondre. J’ai écouté le message plusieurs fois et j’ai fini par jeter le téléphone », confie-t-il.

LIBÉRés du poids du secret Les deux ex-espions ne se sont aperçus que tardivement du poids du secret sur leurs vies et ont fini par s’en libérer. Le 4 décembre 1991, alors que Sergueï Jirnov est encore en mission à l’ENA, le KGB est dissous. Il donne sa démission, effective en décembre 1992, et passe dans la société civile. Il devient consultant international libéral entre la France, la Suisse et la Russie.Mais le SVR (Service des renseignements extérieurs de la fédération de Russie), qui succède à la Première direction générale du KGB, tente de le faire entrer à nouveau dans les rangs des officiers de carrière  : « Ils me faisaient chanter en me disant que si je ne les rejoignais pas, ils pourraient révéler mon ancienne appartenance au service d’espionnage. » Sergueï Jirnov révèle alors publiquement son passé d’espion, faisant un procès civil inédit au SVR, et se voit contraint de quitter définitivement la Russie, où il est désormais considéré comme un traître. En 2004, il obtient le statut de réfugié en France et vit

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Ces deux ex-agents secrets, condamnés au silence et au secret pendant toute leur carrière, ont chacun fait le choix de se mettre en pleine lumière. Beryl 614 tient toujours sa chaîne YouTube « Talks with a spy », tout en gardant son identité confidentielle, et sortira bientôt deux livres. Sergueï Jirnov a publié, en mars 2019, son premier livre en français semi-autobiographique, semi-romancé, Pourchassé par le KGB : la naissance d’un espion (Corpus Délicti Éditions). Et joue de ce dévoilement : « Plus il y a de tapage autour de moi, plus je suis protégé. Pour ne pas être vu, soit vous éteignez toutes les lumières, soit vous mettez la lumière tellement forte qu’elle aveugle. »

depuis dans une petite station alpine à côté de Grenoble. « Je ne pourrai jamais retourner dans mon pays, même pour voir mes parents. Je leur téléphone mais je suis coupé de ma famille depuis 2001 », soupire-t-il. Ces conséquences sur sa vie familiale le poussent à dénoncer « le secret et le système schizophrénique » de l’espionnage soviétique et russe. « On oblige les gens à garder secret quelque chose qui pèse sur leur vie, alors que ça n’en vaut pas la peine… » Beryl 614, lui, a pris sa retraite en 2017 : « Je me suis alors mis à pouvoir parler beaucoup plus à mes proches et ça a été une libération, et pour moi, et pour eux. Mais il y a des choses classées secret-défense que je ne pourrai jamais révéler. »

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DE ZELENOGRAD À L’ENA L’ALBUM PHOTO D’UN EX-ESPION DU KGB 1.

2. 1. Sergueï Jirnov à 6 ans, lors d’une sortie scolaire. Zelenograd,1967. 2. Carte d’identité professionnelle du KGB de Sergueï Jirnov, établie en 1990. Elle l’autorise à porter et se servir des armes à feu et lui donne accès à tous les lieux fermés aux civils et aux bâtiments du KGB.  3. Sergueï Jirnov au MGUIMO lors d’un stage militaire d’un mois, en juillet 1982, dans une division aéroportée près de Kalinine (Tver). En bas à gauche, Vladimir Potanine, oligarque et ancien vice Premier ministre de la Fédération de Russie.

3.

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4. Lors de la journée sports de l’ENA à Fontainebleau, en mai 1992, Sergueï Jirnov porte ouvertement un tee-shirt avec les armoiries du KGB.

5. Sergueï Jirnov avait intégré le cycle long rattaché à la promotion Léon Gambetta de l’ENA (1991-1993). Au premier rang, se trouvent la direction, les professeurs et Karin Kneissl, l’actuelle ministre des Affaires étrangères de l’Autriche (5e en partant de la gauche). Décembre 1992.

4.

Toutes les photographies ont été gracieusement fournies par Sergueï Jirnov.

5.

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CACHEZ CE SAINT QUE JE NE SAURAIS VOIR VIVRE SA foi en politique

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L

«

Par Paul IDCZAK

Illustrations : Jordan Martin

es responsables politiques ont fini par neutraliser en eux toute possibilité de dire qu’ils ont une accointance avec une religion. » Assis dans la salle de réunion vitrée de la Maison diocésaine de Paris, à l’ombre des tours de Notre-Dame, le père Laurent Stalla-Bourdillon, fines lunettes et chemise de prêtre, a dirigé pendant six ans le Service pastoral d’études politiques (Spep), l’institution qui accompagne les parlementaires catholiques. S’il a quitté le service en septembre 2018, l’homme déplore la vision de la religion au sein du monde politique : « Aujourd’hui, si vous avez le moindre contact avec une institution catholique, vous êtes quelqu’un de suspect. » Charles de Gaulle, en son temps, ne ratait jamais une occasion de participer à la messe dans son fief, la bien nommée Colombey-les-Deux-Églises. De retour dans la capitale, le premier président de la Ve République s’était même résolu à ouvrir une chapelle à l’intérieur de l’Élysée. Un demi-siècle plus tard, la situation religieuse a radicalement évolué, et le lieu de culte présidentiel est devenu une simple salle d’attente pour visiteurs du soir. Les temps ont changé. Depuis quelques années, le nombre de non-croyants a dépassé celui des croyants, et la pratique régulière de la messe n’est plus une habitude que pour un Français sur vingt. Une partie de la classe politique continue tout de même à se consacrer à l’office. À quelques hectomètres du Palais-Bourbon, les reflets matinaux rehaussent le vert d’eau des carreaux des murs encadrant l’autel de la chapelle Jésus-Enfant, jauni par les ampoules d’intérieur. Il n’est que 8 h mais le curé est déjà sur le qui-vive, face à un public réduit, dispersé au hasard parmi les rangées de chaises en

bois. Tous les mercredis matin, un représentant de la paroisse Sainte-Clotilde anime la messe des parlementaires. Une cérémonie hebdomadaire au cours de laquelle des députés passent, le temps d’une demi-heure, des bancs de l’Assemblée natio­nale à ceux de l’assemblée liturgique pour se recueillir auprès de Dieu. Le nombre et l’identité de ces élus ne sont jamais similaires, au gré des impératifs de boulot et des déplacements en circonscription de chacun. Mais tous ont deux points communs : leur pratique assidue de la religion catholique en privé, et la dissimulation de cet aspect de leur vie dans l’espace politique. Car, chez « la fille aînée de l’Église » qu’a constituée la France, le catholicisme n’est plus ce référentiel spirituel de jadis, ébranlé, certes, mais pas rompu par le tournant de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État.

« Le mot “religion” est tout de suite associé au prosélytisme et au communautarisme. » Face à cette évolution, assumer publiquement sa foi catholique tient désormais plus de la gageure que du gage de réussite pour le personnel politique. La députée La République en Marche (LREM) Marie Tamarelle-Verhaeghe est une fidèle de la messe du mercredi matin. Son avis est sans équivoque : « Aujourd’hui, le mot “ religion” est tout de suite associé au prosélytisme et au communautarisme. » Assise en face de la table ronde garnie de dossiers qui trône au milieu de son bureau parlementaire, l’élue de 56 ans ne prend pas de pincettes lors- ᐅ CACHEZ CE SAINT - 43

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ᐅ qu’il s’agit de parler de sa foi. Reste

qu’entre l’assumer et « l’exprimer », il y a une différence. « Aux yeux du grand public, exprimer une croyance, c’est déjà vouloir convaincre », regrette la députée de l’Eure en interrogeant du regard par intermittence ses deux collaborateurs attentifs. Elle préférerait que les croyances de chacun soient « explicites plutôt que sous-jacentes » dans l’espace politique. Bref, que tout le monde puisse assumer sa spiritualité sans jugement de valeur déséquilibré en faveur « des noncroyants ».

Le loi de 1905 proclame le respect de la neutralité, mais les parlementaires n’y sont pas tenus. La réticence des parlementaires et des acteurs politiques non élus à évoquer leur appartenance religieuse ne repose pourtant sur aucun texte juridique. La loi de 1905 proclame certes le respect de la neutralité, mais uniquement pour les représentants de l’État. Autrement dit, aussi bien les élus de l’Assemblée nationale que du Sénat ont la possibilité, s’ils le souhaitent, de faire étalage de leurs croyances auprès de leurs collègues parlementaires sans outrepasser la loi. « La République garantit la liberté de conscience », assure l’article 1 de la loi de séparation des Églises et de l’État. Pendant de nombreuses années, les députés ne se gênaient d’ailleurs pas pour ériger leur foi sur un piédestal, notamment dans leurs professions de foi (voir p. 46). La situation est encore plus limpide pour ceux qui ne sont élus nulle part, puisque, par définition, ils ne représentent personne. Depuis sa nomination comme tête de liste des Républicains (LR) pour les élections européennes de mai 2019, François-Xavier Bellamy échappe néanmoins à cette règle. Catho­lique et ouvertement opposé à l’inter-

ruption volontaire de grossesse (IVG), l’agrégé de philosophie de 33 ans ne serait qu’un émissaire de l’Église, puisque, comme il l’a lui-même argué micro en main en 2014, « le christianisme dit la vérité ». L’évolution du Versaillais est tout de même particulière. « Au départ, FrançoisXavier Bellamy est porteur d’un religieux normatif et politique, rappelle le sociologue Philippe Portier, spécialiste des liens entre religion et politique. Tout son discours actuel vise désormais à s’éloigner de cet aspect pour dire que sa foi est une simple ressource spirituelle qu’il peut mettre au service du bien commun. » Le diplômé de l’École normale supérieure a ainsi récemment qualifié de « caricatures stupides » les critiques sur ses positions sociétales, précisant notamment qu’il ne comptait pas « revenir » sur la loi Veil. La tête de liste LR pâtit tout de même de ses liens avec les milieux traditionalistes : en décembre 2018, sa présence à la fête du livre de Renaissance catholique aux côtés du Vendéen Philippe de Villiers avait fait grincer quelques dents. Et pour cause : l’asso­ciation indique œuvrer « au rétablissement du règne social du Christ ».

l’INFLuence Des chapelles Ce prosélytisme a une forme que l’on devine en creux : celle qui découle de la Manif pour tous. La loi votée en 2013 autorisant le « mariage pour tous » a effectivement fait émerger une opposition très véhémente, brandissant des slogans bien souvent homophobes lors des rassemblements. Le mouvement a bénéficié du soutien d’une frange de la droite, dont celui de certains élus catholiques. Par ricochet, l’intégrité laïque de certains de leurs collègues croyants a pu être atteinte. « On a l’impression qu’on va être amalgamés si on parle de notre foi, confirme Marie Tamarelle-Verhaeghe. En tant que “ réacs”, “ coincés”, ou de “ droite conservatrice”. » C’est pourtant la « solidarité » catholique de la députée qui l’a inspirée

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« lors du vote de la loi asile et immigration » au cours duquel elle s’est abstenue. Et aucunement sur les questions sociétales comme la procréation médicalement assistée (PMA), à laquelle elle est favorable. Les influences religieuses et leur impact sur les décisions politiques sont au cœur du questionnement des élus eux-mêmes, mais aussi des responsables du culte. Pour Laurent Stalla-Bourdillon, un politique qui se présente comme religieux est aujourd’hui perçu comme quelqu’un « qui a hérité en bloc d’un concept de pensée qui l’a totalement aliéné ». Pourtant, continue le père de sa voix grave, « dans la foi catholique, il y a la séparation des pouvoirs, et un grand respect du législatif », qui empêcheraient de facto toute ingérence du religieux dans le politique. Cette séparation est-elle effective au moment, par exemple, de légiférer ? Les avis divergent. Thibault Bazin, député LREM de Meurthe-et-Moselle, évoque « de multiples visages dans l’Église, et donc des sensibilités différentes ». Lui-même reconnaît « ne rien avoir à cacher » sur sa pratique de la foi, sans qu’il ne l’affirme car, « en tant que politique », il n’a « pas à le faire ». « Il est légitime que les grands courants religieux s’expriment sur les

sujets qui les concernent », considère, pour sa part, le député MoDem des Pyrénées-Atlantiques Vincent Bru. Lorsqu’il entre dans l’hémicycle, l’élu de 64 ans, régulier de la messe, concilie « ses convictions et le bien commun » notamment sur des textes qui peuvent « heurter la conscience personnelle ». Mais le centriste reste avant tout influencé par « l’ouverture à l’Europe et la doctrine sociale de l’Église », que l’opinion « a tendance à laisser de côté ».

« Il est légitime que les grands courants religieux s’expriment sur les sujets qui les concernent. » Revendiquée ou pas, la foi d’un politique n’est pas la même selon sa famille politique et selon ses expériences personnelles. C’est ainsi que, pour Emmanuelle Ménard, députée de l’Hérault apparentée au Rassemblement national (RN), « on ne sépare pas le politique et le religieux. Tant que mes convictions catholiques ne mettent pas en danger ᐅ Suite p. 48 CACHEZ CE SAINT - 45

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quand la foi éTAit un argument de vote

C

’est un document presque inconnu, précieusement conservé dans les archives de l’Assemblée nationale depuis plus d’un siècle. Le recueil Barodet regroupe l’ensemble des professions de foi des députés élus entre 1881 et 1988. L’année où les archivistes de la chambre basse ont arrêté de rassembler ces courts textes présentant les programmes et les idéaux de chacun des nouveaux locataires des lieux. Se plonger dans ces archives, c’est aussi revenir à une période où le religieux ne relevait pas uniquement de l’intime. Dans une France majoritairement croyante, certains élus plaçaient leur fibre catholique en pilier de leur mandat.

Le religieux au service de la laïcité

quelques élus assument encore de ne pas séparer le politique du religieux. En 1919, le député du Nord Alfred Dassonville commençait ainsi sa profession de foi : « Candidats catholiques, nous ne voulons pas d’équivoque. Sachez donc qui nous sommes : Fils soumis de l’Église catholique, nous revendiquons toutes les prérogatives que réclament pour elle nos vénérés pasteurs. » La diffusion de la laïcité dans la société française apparaît au fil du temps, puisque les députés catholiques érigent leur appartenance religieuse comme un gage du respect de la loi de 1905. Citons François Boux de Casson, député « catholique national de défense sociale », qui, en 1936, assumait s’engager « à défendre les revendications catholiques, à faire respecter toutes

C’est après le vote de la loi sur la séparation des Églises et de l’État que les références à la religion catholique sont les plus nombreuses : plus de 120 dans les professions de foi des législatives de 1906. On y trouve des phrases qui seraient inimaginables aujourd’hui. « Cette loi [de 1905, ndlr] ne constitue pas seulement une spoliation, un attentat à la liberté et à la propriété, elle est une œuvre de despotisme et d’asser­ vissement contre laquelle s’élève la conscience humaine », écrivait le député d’Alais Fernand de Ramel. L’élu de l’Aveyron Joseph Monsservin en rajoutait une couche : « Votée par les francs-maçons, elle a pour but de supprimer graduellement la religion. » Lors des scrutins suivants, le nombre de députés se servant de leur foi comme d’un argument de campagne baisse singulièrement. Mais

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Nombre de récurrences du mot « catholique » dans les professions de foi des députés élus

les libertés religieuses et à travailler à l’abrogation des lois d’exception ». « Catholique pratiquant, je m’attacherai à la défense des libertés de conscience, et, plus spécialement, de la liberté scolaire », clamait pour sa part Jean Turc, député élu en novembre 1958, lors des premières élections législatives de la Ve République.

pèlerinages gaullistes La nouvelle Constitution a rappelé la primauté de la laïcité à ceux qui en doutaient encore. Il est donc logique que, par la suite, les élus catholiques se soient gardés de mettre en avant leur foi, comme pouvait le faire l’Abbé Pierre, qui revêtait sa soutane dans l’hémicycle. En pratique, certaines exceptions ont pu subsister,

comme ces « pèlerinages » d’élus gaullistes menés par le député du Maine-et-Loire Jean Foyer, entonnant des chants grégoriens dans le train les menant à Colombey-les-Deux-Églises au tournant des années 1970 et 1980. François Fillon est, quant à lui, le dernier candidat en date à avoir affirmé haut et fort sa religion avant une campagne  présidentielle : dans son livre Faire, daté de septembre 2015, l’ancien Premier ministre assumait. « Je suis catholique. J’ai été élevé dans cette tradition et j’ai gardé cette foi », écrivait l’ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy. Quelques mois plus tard, Fillon promettra même à des membres du mouvement Sens commun des places au gouvernement en cas d’accès à la présidence. Ces mêmes accointances sont reprochées, aujourd’hui, à François-Xavier Bellamy, candidat LR aux européennes. ᐊ P. I.

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ᐅ la République, je ne vois pas pourquoi on m’empêcherait de les porter dans l’hémicycle. » Justement, l’épouse du maire de Béziers apparenté RN Robert Ménard, à la manière de François-Xavier Bellamy, fait face aux critiques pour ses positions souvent identitaires — anti-mariage pour tous, elle a également co-dirigé avec son mari le site d’information d’extrême droite Boulevard Voltaire. L’obédience politique de l’élue de 49 ans est directement associée à sa foi. « Je suis certainement en contradiction

avec tout un tas d’élus non-croyants, notamment sur la bioéthique, avoue Emmanuelle Ménard. Mais mes opinions ont tout autant droit de cité que celles de quelqu’un qui ne croit en rien du tout. » Ces « difficultés » sont exacerbées lorsque les chapelles religieuses et politiques s’entremêlent. La députée LREM Agnès Thill fait ainsi figure d’exception parmi les catholiques de son groupe : son opposition ouverte à la PMA pour toutes, sa sortie sur le « lobby LGBT à l’Assemblée na-

POLITIQUE ET ISLAM, par-delà les soupçons En 2015, Michel Houellebecq décrivait, dans Soumission, l’arrivée au pouvoir d’un Président musulman en France. Dans le roman de l’auteur de La Carte et le Territoire, Mohamed Ben Abbes, leader du parti islamique de la Fraternité musulmane, remportait le second tour de l’élection présidentielle de 2022 contre le candidat socialiste Manuel Valls, ouvrant la voie à une islamisation diffuse, presque normale, de la société française. Dans les faits, une telle situation paraît totalement invraisemblable. Sans même évoquer un parti se revendiquant musulman, aucun responsable politique hexagonal actuel n’assume ouvertement une pratique de l’islam. On est loin des pratiques de Philippe Grenier, premier député musulman de France, que la presse accusait à la fin du XIXe siècle de « baiser le tapis de la chambre des députés ». Aujourd’hui, un simple port de foulard déclenche l’ire de certains au sein de l’Assemblée nationale. Peu après les élections législatives de 2017, Ramlati Ali, députée de Mayotte, a vécu cette expérience à ses dépens : vêtue d’un châle mahorais traditionnel dans l’hémicycle, elle a fait face à un déchaînement de critiques émanant aussi bien de militants laïques que de l’extrême

droite. Désormais, elle ne porte plus ce vêtement en séance. « La population de sa circonscription est à 90 % musulmane, tient à rappeler Nicolas Cadene, rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité. Le port de ce vêtement, à la fois culturel et cultuel, n’a rien d’illégal, puisque les députés, représentants de la nation, ne sont pas tenus par un devoir de neutralité. » Au-delà de cette polémique, les sites identitaires n’hésitent pas à amalgamer les élus aux noms à consonance étrangère avec la religion musulmane. « Record ! 17 députés musulmans à l’Assemblée nationale… Continuons ainsi ! », titrait le blog Français de France en septembre 2017. Mohamed Laqhila, député MoDem des Bouches-du-Rhône, déplore ces rapprochements exhaustifs : « Ce n’est pas parce qu’on s’appelle Mohamed qu’on est forcément musulman ! » Lui-même n’en dira pas plus sur sa religion (« c’est privé, nous n’avons pas à le dire »), mais il s’en prend aux chantres de la laïcité qui, selon lui, « veulent recréer la Croisade » en s’en prenant « en priorité à l’islam ». Difficile, dans cette atmosphère, d’évoluer sereinement dans le cénacle politique lorsqu’on est musulman pratiquant. ᐅ

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tionale » ainsi que des mots tendancieux sur l’islam (sur Twitter, elle a qualifié la religion musulmane de « problème ») ont emmené l’élue devant la commission des conflits de son parti. Et, parce qu’elle est croyante, elle dit avoir été « immédiatement été traitée d’obscurantiste par [ses] collègues ». Aujourd’hui, la marcheuse de 54 ans confie « ne plus exister en tant que députée ni même en tant qu’individu, mais uniquement en tant que catholique », ce qui, selon elle, « discrédite totalement » son activité dans les travées de la chambre basse. « Quand je m’exprime, c’est la religion qui me fait dire les choses, et quand je ne m’exprime pas, on m’attribue des pensées qui ne sont pas les miennes », ajoute Agnès Thill, pour qui sa foi chrétienne relève « de l’intimité » et la fait « réfléchir sur le sens des choses et de l’humanité ». Elle n’a d’ailleurs jamais évoqué ouvertement sa religion, si ce n’est dans un livre publié en 2014 intitulé Mots de Dieu pour les maux de la vie. La pratique religieuse d’Agnès Thill, est-ce pour autant ce qui est reproché à l’élue ? « Au sein d’En Marche, on peut tout à fait être catholique et opposé à la PMA, tempère sa collègue Fiona Lazaar, partisane d’une laïcité ouverte. Le tout, c’est de savoir respecter les uns et les autres. » Pour la vice-présidente du groupe LREM à l’Assemblée, Agnès Thill « a brusqué les citoyens » lorsqu’elle « a évoqué l’existence d’un “lobby LGBT” » dans l’hémicycle.

Critiques ciblées et retour du spirituel Les sorties anti-PMA répétées de la députée auraient en revanche contribué à son maintien au sein du groupe parlementaire majoritaire. « Si on l’avait exclue du groupe, l’opinion publique aurait pu penser que c’était à cause de son opposition à la PMA, déplore Fiona Lazaar. Alors que ce sont ses dérapages qui ont provoqué sa convocation devant la commission des conflits. »  Pour défendre sa position controversée sur la PMA, Agnès Thill a invoqué « des mots sortis de leur

« Les élus de La France insoumise sont les seuls tenants d’une tolérance zéro à l’égard de la religion à l’Assemblée nationale. » contexte ». Le président de la République, Emmanuel Macron, pourrait en faire autant. En avril 2018, le chef de l’État a fait polémique en déclarant, lors d’une intervention devant les évêques de France au collège des Bernardins, qu’il fallait « réparer le lien » entre l’Église et l’État. Pour Jean-Pierre Delannoy, diacre au Service pastoral d’études politiques et longtemps fonctionnaire à l’Assemblée nationale, cette polémique prouve que « le vivre-ensemble suppose l’effacement du déterminant religieux dans le langage collectif ». Il raconte un épisode qui l’a marqué au cours de la précédente mandature. « En commission, Bernard Cazeneuve avait prononcé l’expression mea culpa, raconte le diacre, assis sur le long canapé jaune des locaux du Spep. Noël Mamère [ancien député Europe Ecologie Les Verts, ndlr] a alors rétorqué au ministre de l’Intérieur qu’il ne devait pas employer de vocabulaire religieux à l’intérieur de l’Assemblée ! » De par sa longue expérience dans la chambre basse, Jean-Pierre Delannoy a pu observer l’évolution d’une tendance qui « n’est pas majoritaire, mais a pas mal de retentissement ». En effet, avec l’émergence des réseaux sociaux, « parler de ses convictions intimes peut très vite amener à des querelles inutiles », regrette Nicolas Cadene, rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité. Dans la dernière étude de la commission consultative, publiée en février 2019, 60 % des personnes interrogées trouvaient ainsi que la laïcité n’était évoquée qu’à travers la polémique. « Dans une association, lorsqu’il y a une brebis galeuse, on ne parle que d’elle, résume le député ᐅ CACHEZ CE SAINT - 49

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ᐅ LREM des Hautes-Pyrénées Jean-Bernard

Sempastous. Et on oublie tout ce qu’il peut y avoir de beau dans la religion. » Parmi les élus militants laïques présents dans les médias, les plus véhéments se trouvent à la France insoumise (LFI). « À l’Assemblée, ce sont les seuls tenants d’une laïcité dure et d’une tolérance zéro sur la religion », affirme le député LREM Vincent Bru. Le livret sur la laïcité de l’Avenir en commun, le programme des Insoumis pour la présidentielle de 2017, est la référence des ses représentants sur le sujet. Le document évoque notamment un « cléricalisme déguisé » qui « n’appartient pas qu’à l’extrême droite » et revendique son opposition à la subsistance du Concordat en Alsace-Moselle — territoires d’exception à la loi de 1905 sur lesquels les ministres du culte sont rémunérés par l’État. « Au sein de LFI, il n’y a pas de combat contre la religion, tempère Adrien Quattenens, député insoumis du Nord. Certains membres du mouvement ont évidemment des convictions religieuses. Mais le principe même de la loi de séparation est qu’on ne pourra jamais mettre les gens d’accord sur la religion, parce que la science n’est pas capable de dire qui a raison ou tort. La mise à distance du sujet en politique évite donc que la religion ne devienne une chape de plomb au-dessus du débat public et des croyances de chacun. » Du côté de LREM, la question est sujette à des débats en interne : en trois ans d’existence, le mouvement présidentiel n’a toujours pas déterminé de ligne commune. Ce qui a pu créer quelques dissensions – la secrétaire d’État à l’Égalité femmeshommes, Marlène Schiappa, ayant notamment consacré un essai assez radical à la question (Laïcité, point !, 2018), alors même qu’Emmanuel Macron s’appliquait parallèlement à rouvrir le dialogue avec les différents cultes. Ces rapports de force entre les formations politiques font partie des raisons pour lesquelles les élus catholiques ne parlent plus ouvertement de leur foi. Ils cachent

néanmoins une réalité générale plus ouverte. « Aujourd’hui, nos responsables politiques osent prononcer des discours que l’on n’aurait jamais osé tenir dans les années 1930 », explique Philippe Portier en citant le discours d’Emmanuel Macron aux Bernardins. Le sociologue insiste sur la différence entre « le religieux normatif », qui déplaît, et « le religieux en tant que ressource spirituelle », qui recevrait « un grand assentiment de la part de l’opinion publique ». Ainsi, la baisse continue de la pratique religieuse en France contribuerait à apaiser les débats, à rouvrir la voie au dialogue avec les cultes et à faire à nouveau émerger une « bienveillance ». Car, pointe Philippe Portier, « on ne voit plus aujourd’hui l’Église comme une force matérielle inexpugnable et offensive » comme cela pouvait être le cas lorsque les catholiques étaient majoritaires sur le territoire français. Puisque l’Église n’a plus les moyens d’atteindre le pouvoir, son image se serait améliorée auprès de la population… sauf, donc, lorsqu’elle réapparaît dans la sphère politique. « Cela reste tout de même une avancée, conclut le chercheur. Avant, il y avait la raison et la religion. Aujourd’hui, on peut être un politique croyant et être considéré comme rationnel. »  ᐊ

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« Demander à un élu de cesser sa pratique religieuse n’a pas de sens » Entretien avec Sophie Gherardi, directrice du Centre d’étude du fait religieux contemporain. Sur la laïcité, quelles visions s’opposent ?

Il y a un débat idéologique très clair entre une lutte libérale, visant à favoriser les libertés — celle qui a inspiré la loi de 1905 — et une vision beaucoup plus sourcilleuse, qui considère que la France républicaine est attaquée. Cette dernière imagine notamment que derrière chaque musulman se cache un salafiste. C’est le vieux débat du « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». Le maintien permanent de ce soupçon entraîne, par exemple, des gens à traiter le directeur de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco, de « crypto-salafiste » sur les réseaux sociaux. À quand remonte cette vision négative au sujet des musulmans vis-à-vis de la laïcité ?

L’élément déclencheur, c’est l’affaire des foulards de Creil. En 1989, des jeunes filles voilées ont refusé d’enlever leur voile en classe. Or, il n’y avait aucune loi qui interdisait le port du voile ! Le débat s’est depuis reporté sur l’université. Il y a une poussée générale, que ce soit par rapport au voile, mais aussi à la neutralité à l’hôpital, où l’on reproche aux musulmans de demander à être soigné par quelqu’un du même sexe qu’eux, alors qu’ils en ont le droit. En résumé, on explique aux gens qu’ils vont à l’encontre de la loi alors que ce n’est pas le cas. Mais une partie des Français pensent l’inverse. C’est parce que le sujet est sensible que les responsables politiques essaient de ne pas l’aborder trop explicitement ?

L’état des mœurs en France ne correspond pas

à l’état des lois. Les acteurs politiques ont donc intérêt à rester sur la défensive plutôt que de se payer des polémiques constantes de la part de groupes très bien organisés. En décembre 2017, lors de l’enterrement de Johnny Hallyday, Emmanuel Macron n’a pas béni le cercueil du chanteur défunt. Était-ce une bonne décision ?

Oui. Le représentant de l’Etat qui participe à une cérémonie catholique et s’agenouille ou fait le signe de croix, ça aurait sans doute été mal pris. D’autres politiques, comme Valérie Pécresse, ont pu se signer parce qu’ils étaient moins scrutés que le Président. En vérité, nous sommes dans une zone grise. Charles de Gaulle allait communier en privé, mais jamais il ne l’aurait fait dans une cérémonie officielle. Cela n’aurait pas de sens de demander à quelqu’un de brusquement cesser sa pratique religieuse une fois en fonction, mais lorsqu’on représente l’État, il faut rester neutre. Nicolas Sarkozy a pourtant effacé cette distinction entre Église et État en se signant lors de cérémonies officielles, notamment au Vatican. Pourquoi ?

C’était avant tout du calcul politique. Reste que Nicolas Sarkozy a fait l’analyse, juste, qu’une part du malaise français relevait de la perte de références religieuses séculaires et de l’impression de dépossession de beaucoup de gens. Un ressenti notamment lié à l’islam : une partie de la population s’est dit que les musulmans leur avaient pris quelque chose, à tort. Nicolas Sarkozy a joué sur les valeurs catholiques pour montrer qu’il avait compris ce sentiment. ᐊ propos recueillis par P. I.

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le steward était bagagiste 52 - LIES ᐅ IPJ Dauphine | PSL

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Par CHRISTELLE MURHULA

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Illustration : JORDAN MARTIN

e mensonge fait partie intégrante du couple, alors qu’il devrait y être interdit. » C’est autour d’un thé dans un bistrot parisien que Myriam, 27 ans, raconte, quelque peu amère mais également amusée, comment son ancien compagnon a falsifié pendant plus de trois ans sa vie professionnelle. Cette grande brune aux yeux de biche rencontre Flavien* en 2013. C’est la passion. Ils s’installent ensemble assez rapidement. Au bout de trois ans de vie commune, cette conseillère en organisation a de plus en plus de doutes sur le métier de sa moitié. Il se dit steward, mais elle remarque des incohérences dans son emploi du temps et dans son comportement. En juin 2016, alors qu’ils doivent rentrer de vacances au Portugal, ils rencontrent un problème sur leur vol de retour. Flavien propose d’arranger la situation avec la compagnie qui l’emploie. Du moins qui est censée l’employer. « Il avait son chef de cabine au téléphone pour voir si l’on pouvait avoir un autre vol. Mais quelque chose clochait, ça sonnait faux. L’interlocuteur n’avait pas le temps de répondre. » Lorsqu’ils rentrent de voyage, elle décide de fouiller le téléphone de Flavien, alors qu’il est encore sous sa douche. « Pourtant, je n’ai jamais fait ça. Ma confiance en lui était totale. » Elle parcourt le journal d’appels de son compagnon, et constate que le fameux coup de fil passé au patron de Flavien n’affiche aucune durée. Comme s’il avait appelé ce numéro, et raccroché aussitôt. « Je commence par me dire : il a menti devant moi. » En l’espace d’un week-end, Myriam prend conscience de plusieurs choses. «  D’un coup, je me suis rendu compte que je n’avais jamais vu ses fiches de paie, que je ne l’avais jamais vu en uniforme de travail, il n’y avait jamais le logo de sa compagnie sur les plannings qu’il m’envoyait, ses horaires changeaient souvent à la dernière minute », réca-

pitule-elle en riant. Alors elle fouille, dans l’ordinateur de son conjoint, dans ses affaires, dans ses e-mails. Visage dans ses mains, elle jure, une nouvelle fois, ne jamais l’avoir fait auparavant. Mais plus elle avance dans ses recherches, plus le puzzle inattendu d’un scénario improbable prend forme. « J’ai fini par chercher son boss sur LinkedIn, et il ne ressortait pas comme chef de cabine, comme Flavien me l’avait dit. Ça commençait à faire beaucoup. » Seule hypothèse crédible pour elle : son compagnon n’est pas steward comme il le prétend.

*Le prénom a été modifié

la confrontation Myriam a la sensation de devenir « folle ». Très fusionnelle avec Flavien, elle se demande si tout cela n’est pas le fruit de son imagination. Elle passe en revue ses trois années de relation avec lui. « Je me suis dit : “Tous les soirs, un inconnu, avec qui j’ai des relations intimes, à qui j’ai donné toute ma confiance, se couche dans mon lit”. » Le temps s’arrête pour elle. Elle réfléchit, hésite à lui en parler, devient « hystérique », pense à leurs projets d’achat d’appartement, de mariage, de bébé. Elle décide de le confronter. Même si elle sait que lancer cette discussion ne permettra aucun retour en arrière. Flavien nie en bloc, et renverse la situation pour chercher à la culpabiliser : « Eh bien bravo, en me disant tout ça, tu viens de détruire notre couple. Si tu ne peux pas me faire confiance pour une chose si élémentaire, c’est terminé… » Et ce, alors qu’elle lui présente une par une les preuves qu’elle a récoltées. Il inverse la charge de la preuve et accuse Myriam de « foutre en l’air » volontairement leurs trois ans de relation. « Je lui ai donné mes arguments, mais pour chacun d’entre eux, il trouvait une bonne raison, et m’accusait de ne pas avoir confiance en lui. C’était invraisemblable », ᐅ mensonge dans le couple - 53

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ᐅ se souvient-elle. Dans la défense de Flavien, une phrase revient systématiquement : « De toute manière, quoi que je dise, Myriam, tu ne me croiras pas, car tu ne me fais pas confiance. » Rapidement, elle s’en veut. Elle se souvient avoir culpabilisé, fortement, face à cet homme avec qui elle avait une relation fusionnelle et qui affichait sa déception. Flavien finit par poser un ultimatum : soit elle le quitte, soit elle reste, à condition de ne plus jamais parler de cette histoire. « Comme j’étais folle amoureuse de lui, je suis restée. » Une année de plus pendant laquelle de nouveaux indices s’accumulent. « On avait un projet d’achat d’appartement, il traînait pour la constitution du dossier. Mais je ne voulais pas insister. Je ne voulais pas le mettre sur la défensive. » Myriam et Flavien se sépareront définitivement un an plus tard, en juillet 2017, d’un commun accord. Malgré tout, et parce qu’elle veut comprendre, Myriam continue d’enquêter sur lui. « Plus j’en parlais, plus ça devenait gros comme une maison. Mais personne n’a rien vu. » Jusqu’au jour où une amie policière lui fait une proposition. Cette dernière est prête à la mettre en relation avec l’un de ses contacts, qui travaille à la Sécurité sociale. Grâce à elle, elle a accès au nom de l’em-

« Il mentait sur les numéros de vols qu’il prenait. Il inventait le contenu des plateaux-repas. » ployeur de Flavien, qui n’est pas une compagnie aérienne… mais une société de bagagerie. En février 2018, sept mois après leur rupture, elle détient enfin la preuve formelle de son mensonge : son ex-compagnon n’est pas steward. Il est en réalité bagagiste. Aussitôt, Myriam prévient Flavien par SMS qu’elle détient ces nouveaux éléments. « Je lui ai dit que j’avais de nouvelles preuves et ne pas pouvoir passer à autre chose. Pour l’attendrir, j’ai ajouté que j’étais toujours

amoureuse de lui. Mais il m’a envoyé me faire voir, à chaque fois. » Même s’ils ne sont plus ensemble, Flavien continue à nier : « Il me répondait à chaque fois que mes problèmes de confiance ne le regardaient plus », se souvient-elle en haussant les épaules. Myriam finit par appeler la mère de son ex-compagnon, afin d’obtenir d’autres informations, mais rien ne transparaît. « J’ai demandé à ce que son fils m’appelle le plus rapidement possible. » Le lendemain de cette conversation téléphonique, elle reçoit un SMS de Flavien, qui lui demande de le laisser tranquille, de ne plus contacter sa famille, et de passer à autre chose. Cette fois, c’en est trop. « Je lui ai répondu en lui présentant ma preuve irréfutable, c’est-à-dire un document officiel mettant en évidence sa fonction. Il m’a appelée dans la minute. »

L’impossible compréhension Alors qu’elle prépare sa valise, à l’aube, pour se rendre à un déplacement professionnel, Myriam obtient enfin, après quatre ans de doute, la vérité sur la double vie de son ex-conjoint. Ils discutent durant une heure et demie du pourquoi et du comment. « Notre confrontation m’a fait rire jaune. J’étais fière d’avoir eu raison, mais j’étais également en colère. » Elle se souvient aussi du côté surréaliste de cette discussion. « Je demandais à mon ex pourquoi il s’était créé une double vie et, en même temps, j’étais en petite culotte dans mon appartement, en train de courir partout pour faire ma valise. D’ailleurs, je n’ai découvert le contenu de cette dernière que le soir, en arrivant dans ma chambre d’hôtel. » Au pied du mur, Flavien lui donne les raisons de cette double vie qu’il s’est construite. Il n’aurait pas pu s’inscrire à la formation adéquate pour devenir steward à cause d’une maladie cardiaque. Lors de son inscription à l’école, il se serait vu refuser de participer aux tests d’entrée. Honteux de ne pouvoir réaliser son rêve, il commence à

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mentir. « Cette histoire de maladie ne tient pas la route, objecte Myriam. Une chose pareille l’aurait anéanti, je l’aurais vu, il m’en aurait parlé. Du moins, je l’aurais senti. » Encore aujourd’hui, Myriam se demande pourquoi. Pourquoi avoir créé cette double vie, pourquoi lui avoir autant menti. Pour elle, peu importe la raison, rien ne justifie un tel mensonge. Un complexe social  ? Impossible selon elle. « Quand nous nous sommes rencontrés, j’étais étudiante, je ne gagnais pas un sou, et lui gérait un cinéma. » Non, Flavien serait tout simplement un mythomane. « Il mentait sur les numéros de vols qu’il prenait, il les connaissait par cœur. Il inventait le contenu des plateaux-repas servis aux voyageurs. Pour moi, c’est un mythomane, un menteur pathologique. » Pour Claudine Biland, docteure en psychologie sociale et spécialiste du mensonge, ce genre de personne se fabrique un théâtre qui n’existe pas. La scène et le décor étant le mensonge, la coulisse étant la vérité. « C’est un malade de l’estime de soi, une personne qui cherche à présenter une image qu’il pense que l’on attend de lui. Sa propre estime est très faible, et il pense que l’on attend quelque chose d’incroyable de sa part. Et, bien évidemment, être steward est mieux vu socialement qu’être bagagiste. »

Le plaisir de mentir Qu’il soit d’abord petit puis gros, le mensonge dans un couple peut affecter la personne qui ment comme l’autre. Le menteur peut ressentir autant d’émotions que celle à qui on ment, mais pas forcément les mêmes. « Alors que la victime ressent de la honte, de la colère et/ou de la tristesse, l’autre éprouve de la culpabilité, certes, mais parfois, aussi du plaisir. Car oui, le mensonge peut impliquer des émotions positives », appuie la spécialiste. Il y a encore quelques mois, Myriam se sentait hantée par cette histoire. Après la grande révélation, elle a rappelé la mère de Flavien, mais

ça ne l’a pas apaisée. « Elle était au courant depuis le début. Elle a justifié ses mensonges en me disant que, finalement, il n’y a pas de grande différence entre être steward et bagagiste. Pour elle, ce n’était pas si grave. » Toujours en quête de réponses, Myriam continue à contacter l’entourage de Flavien. « L’un de ses meilleurs amis m’a dit que cette différence de métier ne changeait rien. Puis il

« Sa mère était au courant depuis le début. Pour elle, ce n’était pas si grave. » a embrayé d’une manière assez menaçante, en me disant qu’il fallait que j’arrête d’en parler. Que j’arrête d’y penser. Et qu’il savait où j’habitais. » Elle décide de couper court, de laisser cette histoire derrière elle. Elle prend conscience qu’elle est en train de se perdre, alors qu’elle n’aime plus son ex-compagnon. Mais un sentiment d’injustice l’envahit aussitôt. « Personne ne va le juger. Il va continuer à mentir en toute impunité. Il va continuer à répandre sa propre “vérité”. » Blessée, Myriam a encore du mal à évaluer l’impact de cette histoire sur sa vie intime. « C’est pire que l’infidélité. Je me suis longtemps sentie sale. Il a tout de même mis ses mensonges en moi. » Elle s’estime chanceuse d’être partie à temps. Chanceuse de ne pas s’être plus amplement engagée avec Flavien. « Je ne sais pas jusqu’où il aurait pu aller dans son mensonge. Je ne sais pas quand ni pourquoi il a commencé, et je sais encore moins quand il se serait arrêté, s’inquiète-t-elle, la respiration saccadée. Je suis partie à temps, au moins, je ne terminerai pas comme ces personnes : un père de famille avait assassiné sa femme et ses enfants, car il n’arrivait plus à sortir de son mensonge. Au moins, je ne terminerai pas comme la famille Roman », conclut-elle, en sirotant son thé. ᐊ

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ALLÔ MAMAN BOBO

CES MÈRES QUI RENDENT LEUR ENFANT MALADE

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Par Marie Fiachetti

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Illustration : JORDAN MARTIN

a pédiatre Isabelle Titti Dingong a vu défiler des centaines de parents et d’enfants dans son cabinet de Gennevilliers, dans la banlieue parisienne. Petits bobos et grosses infections, varicelle, otites et oreillons. Il flotte dans l’air l’odeur aseptisée mais rassurante des lieux de soins. Des jouets colorés et des grands livres d’images sont empilés sur une petite table dans un coin. Il y a quelques années, une petite fille et sa mère ont souvent poussé la porte de ce lieu. Selon la mère, l’enfant souffrait de problèmes intestinaux, elle ne mangeait pas, avait des allergies alimentaires. Elles venaient souvent, trop souvent. « Aucun des traitements que je lui donnais ne fonctionnait, se souvient la pédiatre. Un jour, elle m’a appelée de l’hôpital, elle disait que sa fille crachait du sang. Ça se passait toujours quand les infirmières n’étaient pas là, évidemment. » La pédiatre soupçonne que la petite fille n’est pas vraiment malade. Pire, elle craint même que sa mère ne lui donne consciemment des aliments auxquels elle est allergique pour provoquer des symptômes. Et puis un jour, mère et fille ont cessé de venir. « J’avais posé trop de questions », suppose Isabelle Titti Dingong. Quelques semaines plus tard, elle reçoit l’appel de professionnels du social qui mènent une enquête. Ses doutes se confirment : la mère était vraisemblablement atteinte du syndrome de Münch­hausen par procuration. Cette pathologie désigne un trouble factice inventé par un parent, le plus souvent une mère, chez son enfant. Derrière ce mensonge maternel se cache un incontrôlable besoin d’attirer l’attention du corps médical et la compassion des proches. S’il n’y a pas de volonté de faire souffrir son enfant, le syndrome n’en reste pas moins une maltraitance dont le personnel soignant se rend involontairement complice. D’une affaire à l’autre, le même schéma se reproduit. L’enfant se rend régulièrement

chez le médecin ou à l’hôpital pour recevoir des soins. Sous l’insistance du parent, il subit des explorations médicales et des traitements répétés. Dans certains cas, la mère va jusqu’à provoquer des symptômes pour mieux convaincre le personnel de santé, avec des conséquences qui peuvent être dramatiques. Souvent, les dommages causés à l’enfant sont déjà très graves lorsqu’un médecin se rend compte de la situation. Dans un cas sur dix, l’enfant meurt des maltraitances infligées par son parent. Dans le syndrome de Münchhausen par procuration, l’enfant représente un porte-symptôme pour son père ou sa mère. « Le parent ne désire pas réellement soigner l’enfant, mais lui-même, explique Hélène Romano, experte en psychopathologie et psychothérapeute. Il veut qu’on prenne soin de lui.  D’ailleurs, les parents atteints souffrent souvent eux-mêmes d’un syndrome de Münchhausen, c’est-à-dire qu’ils s’inventent des maladies (lire p. 58). Parfois, ils ont été des enfants maltraités, souffrants, avec des maladies graves ou bien banalisées par leur entourage. Le plus souvent, on n’a pas pris soin d’eux. » Selon une étude britannique, le syndrome concernerait un enfant âgé de moins de 16 ans sur 50 000. Ce chiffre est à prendre avec précaution, compte tenu de la difficulté de détecter ces cas.

Documents médicaux falsifiés Ces dernières années en France, une victime a particulièrement ému l’opinion : Delphine Paquereau, 35 ans aujourd’hui. Victime de sa mère de 4 à 12 ans, elle est sortie de ce calvaire avec un rein en moins. Sa douloureuse histoire illustre le caractère insidieux et insoupçonné de ces maltraitances. Delphine a grandi en Charente-Maritime. Elle a 4 ans lorsqu’elle consulte pour la première fois un médecin pour une ᐅ allô, maman, bobo - 57

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ᐅ infection urinaire. Puis les visites s’enchaînent : infections, douleurs aux reins, fatigues... Aucun traitement ne fonctionne. « Avant les consultations, ma mère me mettait un coup dans le dos au niveau du rein, confie la jeune femme. Comme ça, je pouvais mieux dire au médecin où j’avais mal. Quand ils m’examinaient, c’était très déstabilisant, car je n’avais pas aussi mal que ma mère le prétendait. Et puis en même temps, je me disais : “ C’est ma mère, elle veut mon bien, elle a raison ”. » Pendant des années, la mère de Delphine va falsifier les résultats d’analyses qu’elle reçoit à domicile avant de les transmettre aux médecins. À force de chirurgies invasives et de traitements pour déterminer la cause de ses maux, le rein de Delphine ne fonctionne plus. À 8 ans, on le lui enlève. Mais ce n’est pas assez pour satisfaire les besoins de sa mère, qui se met en tête que le deuxième est défaillant. C’est à ce moment-là que la vérité est découverte. « Le chirurgien s’est rendu compte que mes résultats d’analyses avaient été falsifiés, décrit Delphine. Il m’a hospitalisée pour vérifier par lui-même et s’est rendu compte que tout allait bien. » Les médecins ont alors fait un signalement au procureur, mais l’assistance éducative demandée n’a débouché sur aucune poursuite. « L’assistante trouvait que tout allait bien, que ma mère avait un comportement convenable, déplore Delphine avec lassitude. Et voilà. »

La pathologie de sa mère, Delphine ne la découvrira qu’à l’âge de 25 ans, après la naissance de son premier enfant. C’est en observant son comportement à l’égard de sa fille qu’elle se rend compte que quelque chose ne va pas. Elle finit par couper les ponts et contacte les médecins qui l’ont « soignée » lorsqu’elle était enfant. Des années après, Delphine entend pour la première fois parler de « syndrome de Münchhausen par procuration ». Elle comprend enfin ce qu’elle a vécu. « Le ciel m’est tombé sur la tête », lâchet-elle dans un souffle. Depuis, elle a rompu avec toute sa famille, qui n’a jamais compris sa décision de s’éloigner de sa mère : « Ils disaient que ce n’était pas possible, qu’il fallait lui pardonner. La loyauté envers les parents est encore très ancrée dans les esprits. »

nourrie aux médicaments Les mères atteintes peuvent devenir des maîtresses de la manipulation. Souvent dotées d’une grande intelligence pratique, elles parviennent à berner des professionnels ayant derrière eux des dizaines d’années d’études et d’expérience. Comme dans le cas de la mère de Delphine, elles sont nombreuses à avoir tenté de falsifier des documents médicaux pour influencer le diagnostic des médecins. Il y a encore quelques années, la centralisation des résultats et la

qu’est-ce que le syndrome de Münchhausen ? Au 18e siècle, le baron de Münchhausen, un militaire et officier allemand, s’est illustré par le récit de ses aventures « extraordinaires ». Surnommé « le baron du Crac », il aurait notamment dansé sur Vénus et voyagé sur la Lune grâce à un boulet de canon ! Deux siècles plus tard, en 1951, le médecin britannique Richard Astier, décrit le phénomène de patients s’automutilant et s’inventant des maladies pour attirer l’attention du corps médical. Se souvenant des fantaisies du baron allemand, il décide de nommer ce trouble le « syndrome de Münchhausen ». En 1977, le docteur Roy Meadow, pédiatre anglais, s’intéresse lui aux cas de mères inventant des maladies à leurs enfants. En référence à Astier, il baptise ce comportement le « syndrome de Münchhausen par procuration ». ᐊ

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communication entre les professionnels n’étaient pas aussi systématiques. Alexia M. en a fait les frais dans sa jeunesse : sa mère était persuadée qu’elle était atteinte de problèmes intestinaux et d’allergies : « Ça a commencé quand j’avais 2 ans, avec ma première hospitalisation, raconte-t-elle. Les bilans dans mon carnet de santé montraient que j’allais bien, et malgré cela, je n’ai pas souvenir d’avoir connu quinze jours sans aller chez le médecin. » En plus de nourrir sa fille au Smecta et à l’Imodium, la mère d’Alexia maintient son emprise sur elle en gardant son état de santé fragile. Pendant des années, elle contrôle fermement tout ce qu’elle mange : « Jusqu’en terminale, même si ça me coûtait 25 minutes de marche, je devais rentrer à la maison le midi car elle ne voulait pas que j’aille à la cantine. Pendant des années, je n’ai mangé presque que du riz, des carottes et des pommes de terre. » Alexia n’a découvert la vérité que bien plus tard, à 50 ans, et a dû suivre un parcours du combattant pour remonter le fil de son histoire. Trente ans après et en pleine bataille judiciaire avec ses parents, il ne lui reste plus que son carnet de santé pour prouver les agissements de celle qui lui a fait tant de mal. Une analyse graphologique a permis de démontrer l’intervention de sa mère sur le livret : « Certains mots avaient été écrits par elle, il n’y a aucun doute là-dessus. D’ailleurs, elle avait fait une faute à “pénicilline”, une erreur qu’un médecin ou un infirmier n’aurait pas commis sur un mot aussi commun. » Un classique du genre, les mères maintiennent leur enfant sous leur emprise en empêchant tout ce qui pourrait contrevenir à « leur » diagnostic. Elles adoptent ainsi une stratégie d’évitement face aux médecins. C’est cette ruse qui rend le diagnostic difficile voire impossible sans un contrôle suivi et une bonne connaissance de la famille. « C’était simple, décrit Alexia, soit le médecin adhérait à ce qu’elle disait et me bourrait de médicaments voire d’examens

« Soit le médecin adhérait à ce qu’elle disait, soit on en changeait. Si ma mère n’était pas satisfaite, on partait. » complémentaires, soit on en changeait. Si elle n’était pas satisfaite, on partait, point barre. » Manque de contrôle, de communication entre les praticiens : aujourd’hui encore, ces mères s’arrangent pour trouver le médecin qui sera d’accord avec elles. Et pour ne pas éveiller les soupçons sur le nombre de professionnels rencontrés, certaines « oublient » opportunément d’apporter le carnet de santé en consultation.

Les traits d’une mère martyre Lors de ces rendez-vous médicaux, elles tirent profit de la tendance des pédiatres à écouter les parents inquiets. L’absence de symptômes peut servir leur stratagème : un pédiatre se base sur les dires du parent. Si ce dernier affirme que son enfant vomit souvent, celui-ci n’a pas besoin de vomir sur place pour que le praticien croit son interlocuteur, car il n’a statistiquement pas de raison de le questionner. À l’hôpital, la mère prend les traits d’une mère martyre : celle qui reste au chevet de son enfant de jour comme de nuit, qui pose toutes les questions possibles au corps médical, qui suggère « innocemment » des diagnostics ou des examens à faire. Dans de nombreux cas, le parent est luimême issu du milieu médical ou paramédical, ce qui lui procure une légitimité auprès des confrères qui s’occupent de son enfant, et facilite le processus de falsification des résultats d’examens. Le docteur Gregory Michel, psychothérapeute à Bordeaux, a été confronté il y a quelques années au cas de Noémie. À 8 ans, la petite fille avait fait le tour des hôpitaux de la région avec sa ᐅ allô, maman, bobo - 59

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Quand l’obsession devient mortelle

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n 2014, le corps de Lilyana, 2 ans et demi, est retrouvé sans vie au domicile familial. Les conclusions évoquent d’abord une détresse respiratoire. Mais un médecin qui avait suivi sa mère, Laetitia, alerte la justice sur la possible implication de celle-ci dans la mort de son enfant. Les enquêteurs découvrent qu’elle emmène très régulièrement ses enfants aux services d’urgence. À la suite d’un examen psychiatrique, le diagnostic tombe : Laetitia est atteinte du syndrome de Münchhausen par procuration. La mère avoue en garde à vue, puis se rétracte. Le procès permettra de mettre en lumière les maltraitances qu’elle aurait fait subir à son aîné, Matthis, alors âgé de 7 mois. En 2005, il avait été admis à l’hôpital pour des détresses respiratoires. « Je voulais que le petit ne respire plus pour que les infirmiers viennent s’en occuper, a avoué la mère aux enquêteurs. Je faisais pareil avec Lilyana. Je l’étouffais avec ma main. » Un des points les plus importants du procès a été de déterminer si Laetitia avait la volonté de tuer sa fille lorsqu’elle l’a étouffée. « C’est entendu, Mme Pita-Veira est capable de faire du mal à un enfant, avait plaidé Me Jean-Baptiste Bordas, l’avocat de la défense. L’a-t-elle fait ? À l’égard de Mathis, oui. À l’égard de Lilyana ? Les psychiatres vous l’ont dit. Ce syndrome exclut toute intention de donner la mort. » La défense s’est ainsi basée sur ce paradoxe : la mère ne pouvait avoir envie de tuer son enfant, puisqu’elle avait justement besoin qu’il soit vivant pour l’emmener aux urgences et attirer l’attention des médecins. L’avocat général, Marc Mariée, avait au contraire insisté sur le fait que le jugement devait se baser sur les faits, les actions de Laetitia. « La volonté d’homicide réside dans les actes qui

sont posés, explique-t-il aujourd’hui. Quand une mère ou un père bouche le nez et la bouche de son enfant, il s’attaque à des zones vitales. Si on tire une balle dans la tête de quelqu’un, on ne peut pas dire qu’on ne cherchait pas à le tuer. » La jurisprudence a retenu que des zones vitales avaient été visées. Laetitia a été condamnée à treize ans de réclusion criminelle pour le meurtre de sa fille et la tentative de meurtre de son fils. M.F.

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ᐅ mère pour trouver la cause de « douleurs » abdominales aiguës. L’expérience de cette dernière en tant qu’aide-soignante lui a offert un levier de manipulation facile : « Elles ne sont pas novices, et on ne le sait pas forcément au début, souligne le docteur Michel. Là où elles n’éveillent pas forcément les doutes, c’est que les examens qu’elles proposent ne sont pas inutiles ou farfelus. Ce sont des procédures qui existent et qui pourraient être adaptées à la situation ! » La confiance dans un confrère ou une consœur, la légitimité des suggestions : ces mères pathologiques savent endormir leurs interlocuteurs. Parfois, elles vont même recevoir l’aide inconsciente de leur enfant : « La petite avait mal, c’est sûr, se souvient le docteur Michel. Sa mère faisait tout pour qu’elle éprouve des douleurs, elle lui donnait des médicaments pouvant induire des souffrances réelles. Noémie adaptait en miroir son attitude à celle de sa mère. Il n’y avait pas de crises de douleur spectaculaires quand celle-ci était absente. Puis elle entrait dans la pièce et ça reprenait. Le sang dans les urines, les épisodes douloureux... Tout ça n’arrivait qu’en sa présence. » L’ablation du Second rein Au début, les mères ont souvent des relations épanouies et cordiales avec le personnel soignant. Elles recherchent l’attention. La reconnaissance qu’elles sont de bonnes mères, qu’elles prennent soin de leur enfant. Pourtant parfois, quand elles n’obtiennent pas ce qu’elles veulent, les choses se gâtent. La mère de Noémie s’est d’abord montrée sympathique, sous son meilleur profil. Puis petit à petit, à mesure que sa fille ne « guérissait » pas, son comportement a changé : « Elle est devenue ingérable, oppressante, disqualifiante auprès du personnel, raconte le docteur Michel. Elle prenait à témoin l’équipe médicale, disait : “Regardez, mon enfant souffre et vous ne faites rien, vous n’y connaissez rien”... »

Le docteur Jean Eyrand a été le médecin de famille de Delphine Paquereau. Lorsque qu’un confrère a empêché l’ablation du second rein de la fillette, le praticien, qui partageait ses soupçons, a subi les foudres de la mère. « J’ai été exclu de la famille, soufflet-il la voix tendue. J’étais le connard, le mauvais médecin. Tout le monde a été influencé par la maman, qui me détestait car j’étais partie prenante dans le fait qu’on avait découvert son manège. » Des années après, son amertume reste intacte.

«J’ai été exclu de la famille. J’étais le connard, le mauvais médecin. Tout le monde a été influencé par la maman.» Des corps brisés, des relations réduites à néant, des praticiens confrontés au pire. Ces mères ont-elles conscience des dégâts qu’elles provoquent ? « C’est extrêmement difficile à dire, répond le docteur Michel. Cela dépend des cas, des troubles de la personnalité dont est atteinte le parent. Lorsque l’on a affaire à des personnalités qui ont tendance à l’affabulation, à la mythomanie, c’est-àdire qu’elles croient à ce qu’elles disent, elles ne se rendent pas compte de ce qu’elles font. Imaginez une mère qui pense que les médicaments qu’elle donne à sa fille sont bons pour sa santé, alors qu’en réalité ils lui bousillent l’estomac. Elle ne réalise pas qu’elle lui fait du mal. » D’autres cas revêtent un caractère plus pervers, où la mère manipule volontairement son entourage et instrumentalise le corps de son enfant. Seul un suivi psychiatrique peut déterminer le degré de conscience de la mère. Dans les affaires judiciaires, c’est souvent cet élément qui est au cœur des réquisitions (lire p. 60). Encore aujourd’hui, l’idée qu’une mère puisse faire du mal à son enfant reste taboue. En témoignent les réactions de la famille de Delphine Paquereau, qui n’a pas ᐅ allô, maman, bobo - 61

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ᐅ supporté son éloignement. Plus que cela, ce phénomène est à peine croyable : « On est dans l’indicible, l’inimaginable ! s’exclame Jean Eyrand, le médecin de la famille Paquereau. Je ne suis pas certain que nous, bêtement humains, soyons préparés à ce genre de situation, à l’idée qu’une mère puisse ainsi foutre en l’air les reins de sa fille. » ÉLOIGNER LA MÈRE DE L’ENFANT Le système médical a peu de ressources concrètes pour repérer ces cas extrêmes. Statistiquement, un médecin généraliste ne verra même pas un cas de Münchhausen par procuration dans sa vie. Il est donc peu fréquent qu’un médecin ait l’idée d’en faire le diagnostic. Aujourd’hui, le syndrome est enseigné aux étudiants en pédiatrie dans le cadre d’un cours sur les maltraitances, mais ce n’est souvent pas assez pour apprendre à l’appréhender correctement. « C’est bien de suivre des cours sur le sujet, mais le plus efficace, c’est la formation sur le tas, nuance Nora Bouaziz, pédopsychiatre et thérapeute

au Centre médico-psychologique pour enfant et adolescents de Villeneuve-SaintGeorges. Dans les hôpitaux et les services de pédiatrie, au fur et à mesure des prises en charge, on finit par en parler, à l’envisager. C’est ça qui marque le plus. » Pour reconnaître un syndrome de Münchhausen par procuration, le meilleur outil des médecins est la communication : « La difficulté, c’est que la mère peut faire appel à différents praticiens qui ne se connaissent pas et donc qui ne se parlent pas, souligne Nora Bouaziz. Mais quand on commence à avoir des doutes, il est très important de s’intéresser au parcours de soins de l’enfant, quitte à contacter les médecins précédents pour en discuter... Le tout est de regrouper des éléments concordants. » L’une des méthodes les plus efficaces pour étayer le diagnostic est de séparer la mère de l’enfant. Cela se fait généralement par le biais d’une hospitalisation, comme dans le cas de Delphine Paquereau. C’est souvent là que les médecins observent la disparition des symptômes de leurs petits patients. Si les médecins ont des raisons de craindre une fuite de la mère ou si l’enfant est dans une situation de danger, ils sont parfois amenés à décider d’une hospitalisation en urgence, quitte à faire un signalement auprès du procureur de la République : « On demande une ordonnance provisoire de placement, explique Nora Bouaziz, c’est-à-dire que l’autorité juridique va passer au-dessus de celle des parents. » Dans le cas où le lien avec le parent est plus stable, cette alternative peut être évitée : « On va généralement dire à la maman : “Vous avez

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1 SUR 10

90 %

3 ANS

Part d’enfants de moins de 16 ans victimes du syn­dro­ me de Münch­haussen par procuration.

Part des enfants qui mourrant des maltraitances engendrées par le syndrome.

Part des mères chez les abuseurs. Dans 90 % des cas, elles ont un trouble de la personnalité.

La moitié des victimes sont âgées de 3 ans ou moins lorsqu’on les repère.

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raison de vous inquiéter, on va faire des examens complémentaires ”. Bien sûr, un médecin ne doit pas mentir, mais ce sont des situations qui relèvent de la protection de l’enfance. » L’hospitalisation représente ainsi une occasion pour les médecins de se concerter autour de l’enfant. Mais quand la mère tient à rester avec l’enfant jusque dans sa chambre d’hôpital, il faut ruser. C’est comme ça que les médecins de l’hôpital où séjournait le petite Noémie, avec ses douleurs abdominales, ont pu découvrir la vérité. En plus de ces souffrances, la mère faisait état de sang dans les urines de sa fille. Problème, ces phénomènes n’avaient jamais lieu lorsque la petite était accompagnée d’infirmières. « Un jour, l’épisode s’est reproduit, relate Grégory Michel. Au moment où la mère, qui avait accompagné sa fille aux toilettes, s’apprêtait à tirer la chasse, elle a été mise de côté. On a pu faire des analyses : le sang était celui de sa mère. Elle se le prélevait elle-même, le cachait dans une fiole, et le versait dans la cuvette. »

REPÉRER LA MALTRAITANCE À l’époque, l’équipe médicale a fait le choix de ne pas contacter directement un procureur. « On voulait éviter de le faire car on craignait que ça complique les choses, assume le docteur Michel. Dans d’autres cas nous aurions été obligés, mais là on pouvait travailler avec elle pour la soigner. » Depuis, la mère de Noémie a suivi une thérapie, une épreuve souvent difficile : « C’est vécu comme un échec terrible pour le parent, qui perd sa raison de vivre. Il reste difficile de guérir totalement de ce syndrome, mais la situation s’est améliorée. Le père de famille, qui était un peu absent, a retrouvé une place plus importante, plus équilibrée. Sa femme a pu diversifier ses activités. Sa vie ne limite plus à sa famille ni à sa fille. » Le syndrome de la mère de Noémie a pu être détecté rapidement. Ce n’est malheureusement pas le cas pour la grande majorité des victimes de leurs mères. Selon Gré-

C’est souvent lors d’une hospitalisation que les médecins observent la disparition des symptômes. gory Michel, la présence dans l’hôpital où il exerçait d’une cellule spécialisée dans la détection de la maltraitance a servi de garde-fou. « Une fois par mois, les membres de cellule font le tour des situations potentiellement à risque dans l’hôpital. Elle n’est pas constituée que de médecins mais aussi de juristes par exemple. Cette cellule n’a pas de procédure particulière pour traiter le syndrome, mais elle nous a donné les moyens d’agir et d’être plus attentifs. » Efficaces, ces cellules ne sont cependant pas présentes dans tous les hôpitaux pédiatriques. Comment alors améliorer la détection du syndrome ? Pour Isabelle Titti Dingong, les pédiatres doivent apprendre à mieux écouter la parole des enfants : « En consultation, on a tendance à ne passer que par les parents pour décrire les symptômes. On examine l’enfant sans vraiment lui poser de questions. S’il est en âge de parler, j’essaie d’établir un contact avec lui. Je lui demande de me décrire ce qu’il ressent. Ça me paraît très important car ça permet de détecter les anomalies avant qu’elles ne se transforment en cas très graves comme celui de Delphine Paquereau. » La jeune femme, elle, a réussi à se reconstruire malgré la perte de son rein. Elle a écrit un livre* et subit des opérations de chirurgie réparatrice pour se sentir à nouveau bien dans son corps. Tout comme pour Alexia, l’éloignement de la famille a été indispensable pour guérir de ces années de maltraitance. Mais il reste difficile de se libérer de l’emprise d’une mère toxique : toutes deux ont dû faire face au retour de leur mère dans leur vie lorsque celles-ci a découvert l’existence de leurs petits-enfants. ᐊ

*Câlins assassins, éd. Max Milo, 2016

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Le CnRS s’arme contre la fraude

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Par Arthur Gasqueres Illustrations : Diane Regny

’est l’histoire de la chute d’une étoile. Olivier Voinnet est un biologiste français né en 1972. Multi-diplômé, il intègre à 30 ans le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), cette institution qui fête ses 80 ans en 2019 et qui rassemble la fine fleur de la recherche française avec ses 33 000 employés, ses 3,3 milliards d’euros de budget et ses 1 144 laboratoires. Le jeune chercheur reçoit la médaille de bronze du CNRS en 2004, celle qu’on attribue aux chercheurs les plus prometteurs. L’année suivante, il devient directeur de recherche. Les récompenses s’enchaînent : médaille d’argent en 2007, médaille d’or 2009 de l’Organisation européenne de biologie moléculaire — la plus haute distinction européenne dans le domaine —, et enfin, la consécration avec son élection à l’Académie des sciences en 2014. L’année suivante, pourtant, les choses se gâtent. Des signalements anonymes sur la

plate-forme d’articles scientifiques PubPeer mettent en doute la crédibilité d’une de ses publications. Le CNRS et l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), où il enseigne, mandatent rapidement des commissions d’enquête. Leurs conclusions sont rendues en juillet 2015. Dans son rapport, l’EPFZ signale « différents types d’erreurs et de manipulations » dans 20 des 32 publications analysées, allant du simple manque de vigilance à l’erreur de méthodologie. Plus sévère, le CNRS mentionne « des manipulations délibérées de figures non conformes aux règles de présentation des résultats scientifiques ». Une commission disciplinaire interne qualifie les faits de « résultat de mauvaises pratiques [qui] constituent des manquements graves au principe d’intégrité en recherche scientifique ». Les années suivantes, d’autres enquêtes enfoncent le clou. Le biologiste est exclu du CNRS pour deux ans. Sa médaille d’or lui est retirée, tout comme les budgets que lui accorde ᐅ

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ᐅ le Fonds national suisse de la recherche scientifique. Huit articles dont il est le co­ signataire sont retirés de la littérature scien­ tifique. En octobre 2018, le CNRS rajoutera un blâme et une sanction administrative de première catégorie au chercheur, invoquant « sa responsabilité en tant que chef de groupe » pour avoir laissé passer les données fabri­ quées d’un collègue. Ce n’est qu’un début. En moins de deux ans, l’institution est bous­ culée par deux nouvelles affaires, dont l’une au plus haut niveau de l’institution. Biologiste, Anne Peyroche a assuré l’in­ térim de la présidence du CNRS d’octobre 2017 à janvier 2018. Quelques semaines seu­ lement après sa nomination, des signale­ ments anonymes sur PubPeer l’accusent d’avoir fraudé entre 2001 et 2012, lorsqu’elle était employée en tant que chercheuse au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA). Sa présidence est brutalement interrompue cinq jours plus tard. Le 18 janvier 2018, un communiqué de presse lapidaire du ministère de l’Enseigne­ ment supérieur annonce, sans plus de dé­ tails, que la biologiste « se trouve pour l’instant empêchée » d’assurer ses fonctions. Le 3 mai suivant, l’Académie des sciences rend son verdict : elle a relevé « de nombreuses marques d’inconduite […] allant de l’embellissement à la falsification modifiant l’interprétation des données ». Conclue à l’automne 2018, la procédure n’aboutira à aucune sanction disciplinaire pour la chercheuse.

 « Ceux qui ne répondent pas aux standards attendus quittent le milieu, ou se mettent à frauder. » La même année, une autre affaire de soupçons de fraude fait vaciller le CNRS. Le 16 février 2018, encore en raison de signa­ lements sur PubPeer, de nouvelles alléga­ tions visent l’une de ses chercheuses

renommées : Catherine Jessus, la directrice de l’Institut des sciences biologiques du CNRS. Après un an de procédure, elle a été innocentée par une commission d’enquête interne. Elle n’a pas souhaité se représenter à la fin de son mandat de directrice.

L’institution Au pied du mur L’institution doit réagir. D’autant plus que depuis plusieurs années, la question de l’intégrité scientifique monte et devient un enjeu majeur de la confiance dans les ins­ titutions scientifiques. Comment en est-on arrivé là ? La profession n’est pas réputée pour attirer les carriéristes aux dents lon­ gues, prêts à tous les compromis pour ra­ fler les prix, les médailles et les postes. Aucune étude n’a d’ailleurs défini si les scientifiques sont plus ou moins en quête de célébrité que la moyenne. Si les cher­ cheurs sont aussi des humains qui aiment voir leur travail reconnu, la fraude semble être moins la conséquence d’un attrait pour la gloire qu’une résultante du fonc­ tionnement du système. Pour Yves Gingras, sociologue des sciences à l’université du Québec à Mon­ tréal, l’inconduite scientifique est inhérente au système actuel de la science à l’échelle internationale : « Aujourd’hui, il y a une pression à l’originalité et à la productivité en science. On parle de publish or perish [« pu­ blier ou périr »] : un chercheur doit publier beaucoup d’articles dans des revues prestigieuses. Alors ceux qui ne répondent pas aux standards attendus quittent le milieu, ou se mettent à frauder. » Depuis plusieurs décennies, les cher­ cheurs se disent de plus en plus poussés à produire des articles. En retour, les publica­ tions les plus citées par d’autres chercheurs leur apportent une certaine renommée, et donc un accès facilité aux financements et aux postes convoités. « Aujourd’hui, les gens ne publient plus juste pour disséminer le savoir à leurs pairs et au grand public, mais pour avoir des références », dénonce Martina

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Knoop. Directrice de recherche en physique quantique expérimentale au CNRS, elle est également membre d’un groupe de réflexion sur l’accompagnement des chercheurs dans la publication scientifique. « Les organismes et les financeurs doivent passer le message : on veut de la qualité, pas du nombre. Tant que le nom de la revue sera pris comme gage de qualité, on sera soumis à ce système. » Dos au mur, contraints par leur hiérarchie de multiplier les publications dans des revues extrêmement sélectives sous peine de se voir couper les fonds, certains tombent alors dans la tromperie. Parfois, ce n’est qu’une légère exagération dans la conclusion d’une étude. Ou une omission de données contradictoires pour rendre un résultat plus pertinent. Et peu à peu, la fraude se banalise, et le seul moyen d’être au niveau exigé devient le mensonge.

Les gardiens de l’intégrité La pression monte sur les institutions. Pour répondre à ce problème qui sème le doute sur le sérieux de la communauté scientifique, « Bilan et propositions de mise en œuvre de la charte nationale d’intégrité scientifique », dit rapport Corvol de 2016, suggère entre autres idées la création d’une fonction de référent intégrité, au plus haut niveau des institutions. Au CNRS, le mathématicien et informaticien Antoine Petit a pris la relève d’Anne Peyroche à la direction en janvier 2018. Conscient de l’enjeu, il demande rapidement un pré-rapport sur la mise en place d’un référent intégrité. À l’époque, on ne dénombre qu’une cinquantaine de personnes avec ce rôle en France. On en compte aujourd’hui 93 dans toutes sortes d’établissements scientifiques, selon le recensement du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur. Le 1er août 2018, dans une période troublée, le physicien théorique de la matière condensée Rémy Mosseri est nommé référent intégrité du CNRS.

Dans son bureau de l’université parisienne Pierre et Marie Curie, Rémy Mosseri a des airs de détective privé. Les stores vénitiens tirés laissent passer une lumière diffuse sur son bureau encombré par les dossiers et les tasses de café vides.

Jusqu’alors, au CNRS, les plaintes concernant la fraude n’étaient pas centralisées. Il raconte comment son premier jour en fonction l’a directement mis en situation : « La première allégation de fraude que j’ai reçue venait d’un jeune chimiste. Un chercheur étranger ne relevant pas du CNRS lui avait proposé de s’ajouter comme coauteur de son article, sans avoir rien fait, contre quelques centaines ou milliers d’euros. Selon la renommée de la revue dans laquelle il serait publié. » Un cas exceptionnel. Pour le référent intégrité du plus grand organisme public scientifique de France, sa mission est avant tout de « contribuer au nettoyage de la littérature scientifique ». Le CNRS est trop vaste pour que chaque article publié fasse l’objet d’une vérification complète par l’équipe du référent intégrité, et seules les plaintes concernant les employés directs de l’organisme sont traitées. Jusqu’alors, au CNRS, les plaintes concernant la fraude n’étaient pas centralisées et étaient traitées à différents niveaux de hiérarchie. Les chiffres de la fraude ne sont pas publics, mais Rémy Mosseri admet devoir traiter plusieurs dossiers simultanément. Ses enquêtes sur les inconduites scientifiques suivent un protocole huilé. À l’inverse des relecteurs et des éditeurs (lire encadré p. 68), il agit en aval, en réaction aux allégations de fraude. « N’importe qui peut me saisir, même en dehors du monde scientifique, explique-t-il. On n’accepte pas les allégations anonymes, car j’ai besoin d’échanger avec ᐅ face à la fraude scientifique - 67

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ᐅ la personne en toute confiance. Mais je peux garantir la confidentialité de leurs propos, y compris à l’égard du directeur du CNRS. » C’est l’un des principes qui régissent sa fonction, avec la protection des sources et la présomption d’innocence. Josiane Tack, secrétaire générale du Syndicat national des travailleurs de la recherche scientifique (SNTRS-CGT) est toutefois sceptique sur les limites de cette confidentialité : « Dans un petit groupe de recherche, c’est facile de deviner qui dit quoi. » Autre risque de l’anonymat : la calomnie. Jusqu’à présent, aucune dénonciation mensongère ne s’est présentée. Si cela devait arriver un jour, le référent intégrité lèverait l’anonymat du plaignant. Pour établir son diagnostic, Rémy Mosseri s’est entouré d’une petite équipe de chercheurs de domaines variés, afin de saisir les enjeux de chaque discipline. Après avoir prévenu les personnes mises en cause de l’enquête qui les concerne, les dossiers sont relayés à des experts du sujet. Ces derniers rendent — bénévolement — un avis individuel ou s’associent en commission d’enquête pour produire un rapport. Trouver des experts hors de tout conflit d’intérêt avec les parties mises en causes est crucial pour rendre un verdict objectif.

Parfois, des plaintes pour harcèlement ou des rancunes personnelles se mêlent aux allégations de fraude. Le référent intégrité est chargé de faire la part des choses : « Mon boulot est un peu froid. Dans un conflit, je dois dire qui a raison scientifiquement, indépendamment de qui est sympathique ou antipathique.  Je n’ai pas vu un cas de fraude qui ressemblait à un autre. » De l’allégation initiale au rapport final transmis à la direction, une enquête pour fraude « dure rarement moins de six mois ». Le CNRS étant un organisme public, les décisions applicables entrent dans le tableau des sanctions disciplinaires. Avertissement, blâme, abaissement d’échelon, exclusion temporaire ou définitive : la réponse est graduée selon le délit. Le choix de la sanction ne relève pas des compétences du référent intégrité, mais du P-DG et de la commission disciplinaire. Leur décision s’appuie néanmoins sur le rapport du référent intégrité.

formés à l’intégrité Les fraudeurs prennent un pari risqué en trahissant la confiance de leurs pairs ; pour ceux pris la main dans le sac, les conséquences sont implacables. « Quand j’étais jeune chercheur, on avait embauché une cher-

les éditeurs : surveillants et diffuseurs Les éditeurs scientifiques sont chargés de faire vérifier l’article avant de le diffuser. Chaque article scientifique est envoyé à un éditeur qui, avant publication, le relaie à des chercheurs bénévoles chargés de l’analyser et de le corriger. Cette étape de relecture par les pairs est indispensable à toute publication. Les éditeurs ont aussi d’autres cordes à leur arc : « On a un outil qui s’appelle iThenticate, qui scanne les articles pour relever le plagiat, précise Agnès Henri, directrice générale de l’éditeur EDP Sciences. La lutte contre la fraude passe d’abord par l’information, en prévenant les scientifiques que leurs articles seront vérifiés. Le cas échéant, on met en place une blacklist, on prévient les supérieurs de l’auteur… On essaye de résoudre ces problèmes en amont. Mais la triche a toujours un cran d’avance dans l’inventivité, on doit juste suivre. » Pour rester à la page, cet éditeur fait partie du Committee on Publication Ethics, où il échange avec d’autres éditeurs pour combattre les mauvais comportements. ᐊ

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cheuse qui avait des résultats très prometteurs dans sa thèse, raconte le climatologue François-Marie Bréon, de l’institut Pierre-Simon-Laplace. On s’est aperçu que les manipulations annoncées dans la thèse n’avaient jamais été réalisées. Elle a été virée et sa thèse annulée, bien sûr. Cette personne a complètement disparu des radars. » La chasse à la fraude peut aller jusqu’à des dénouements tragiques. En janvier 2014, la jeune biologiste des cellules souches Haruko Obokata, de l’institut Riken au Japon, publie deux articles dans la revue mondialement réputée Nature. Des soupçons de manipulations des données apparaissent, et un comité d’enquête met en cause son supérieur et co-auteur, le biologiste japonais Yoshiki Sasai. Les accusations s’accumulent pendant des mois. Le 5 août 2014, le chercheur se suicide à l’institut de physique et chimie, laissant derrière lui une note où il se dit « épuisé par les critiques injustes des médias et par la responsabilité qu’il ressentait à l’égard de Riken et de son laboratoire ». Pour éviter des drames similaires en France, le CNRS souhaite accompagner ses chercheurs, même coupables. « J’ai vu des cas de dépression, des gens qui ont très mal vécu l’affaire et ont quitté la science, confie Rémy Mosseri. Ma fonction est aussi d’aider les gens qui corrigent leurs erreurs à reprendre leur place. » Si des chercheurs sont accusés à tort, il souhaite les aider à redorer leur blason par le biais de la communication en interne. De plus, les scientifiques seront bientôt mieux sensibilisés aux problématiques de la fraude : Rémy Mosseri travaille en collaboration avec Joël Moret-Bailly, le référent déontologue du CNRS, pour créer une formation interne à l’intégrité destinée aux chercheurs en poste. Dans les universités, des telles formations font déjà partie du cursus. « Je vais aller voir les conseils scientifiques des différents établissements pour leur demander de réfléchir, discipline par discipline, aux bonnes façons de travailler », précise Rémy Mosseri, qui veut couper l’herbe sous le pied des fraudeurs. Il ne sera pas

seul : il est membre du Resint, réseau national des référents à l’intégrité scientifique, et de son équivalent européen l’Enrio (European Network of Research Integrity Offices). Les syndicats ont aussi leur rôle à jouer : « On accompagne les plaignants. Pour les accusés, on leur explique leurs droits et leurs outils, mais on ne les accompagne pas dans leur défense », détaille la secrétaire générale du SNTRS-CGT.

« J’ai vu des cas de dépression, des gens qui ont très mal vécu l’affaire et ont quitté la recherche. » Rémy Mosseri restera trois ans le référent intégrité du CNRS. Il espère apaiser le climat d’inquiétude actuel : « L’objectif final, c’est la confiance. La confiance en interne, pour qu’on puisse se fier aux travaux des autres, et la confiance vis-à-vis de la société. On doit être le plus exemplaire possible. » Et retrouver l’esprit et l’exigence que posait, en mars 1910, Henri Poincaré dans une conférence sur la morale et la science : « Y  a-t-il rien qu’il importe plus de combattre que le mensonge, parce que c’est un des vices les plus fréquents chez l’homme primitif et l’un des plus dégradants ? » Le mathématicien et physicien y présentait la morale scientifique comme un gage de vérité, et un exemple à suivre pour la société toute entière. « Quand nous aurons pris l’habitude des méthodes scientifiques, de leur scrupuleuse exactitude, l’horreur de tout coup de pouce donné à l’expérience, quand nous nous serons accoutumés à redouter comme le comble du déshonneur, le reproche d’avoir même innocemment quelque peu truqué nos résultats, quand cela sera devenu pour nous un pli professionnel indélébile, […] n’allons-nous pas porter dans toutes nos actions ce souci de la sincérité, absolue, au point de ne plus comprendre ce qui pousse d’autres hommes à mentir ? » ᐊ face à la fraude scientifique - 69

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La fraude scientifique en trois questions

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elon le « baromètre de la confiance politique » de janvier 2019 (Cevipof), quatre français sur cinq font encore confiance aux scientifiques, loin devant l’école (69 %) ou les médias (23 %). Mais pour combien de temps ? La fraude gangrène la confiance dans la science, nourrissant sceptiques et complotistes.

Y a-t-il plus de fraude qu’avant ? Il est difficile de savoir si l’inconduite scientifique est plus présente que par le passé. En chiffres absolus, le nombre de chercheurs s’accroît à vive allure ; mécaniquement, le nombre de cas de fraude grimpe en parallèle. L’Unesco recensait 7,8 millions de scientifiques à temps plein dans le monde en 2013, soit 21% de plus qu’en 2007. Selon une méta-analyse — c’est-à-dire un ensemble d’études — anonyme anglophone de 2009, un chercheur sur trois admet s’être livré à une pratique relevant de l’inconduite scientifique, et 1 sur 50 dit avoir au moins une fois falsifié ses données expérimentales. Ces chiffres ne valent pas une preuve de l’accroissement des fraudes, car la parole se libère. « Ces dernières décennies, on disait“non, les chercheurs ne trichent jamais, pas chez nous”, mais ça n’est pas le cas, admet Michel Pernot, référent à l’intégrité scientifique à l’université Bordeaux Montaigne. C’est important d’en parler, de sortir de cette loi du silence. On ne peut plus rester dans cette situation qui décrédibilise le monde de la recherche. Maintenant, les réfé-

rents à l’intégrité font de la sensibilisation, et les établissements de recherche mettent en place des formations à l’intégrité auprès des doctorants. » Sur PubMed, un site étatsunien recensant 29 millions de publications biomédicales, le taux de rétractation d’article est passé de près de quatre pour 100 000 dans les années 1980 à un record de 53,8 pour 100 000 en 2014, soit 589 articles retirés de la littérature scientifique. Sachant que 67,4 % des demandes de rétractation d’une publication sont motivées par des questions de fraude, selon une étude de 2012 portant sur plus de 2 000 publications retirées. Pour le reste, 21,3 % des rétractations sont dues à des erreurs. Mais les outils de détection des inconduites scientifiques sont également plus puissants et nombreux que par le passé ; ces chiffres sont donc à prendre avec du recul.

De quels types de fraudes s’agit-il ? La communauté scientifique internationale s’accorde à identifier trois grandes catégories de fraude : la fabrication, la falsification et le plagiat. Cette définition, adoptée par le comité d’éthique du CNRS, provient du Bureau de la politique scientifique et technologique américain (Office of Science and Technology Policy, ou OSTP), au service direct de la présidence aux États-Unis. Cet organisme désigne sous le terme d’inconduite scientifique « la fabrication, la falsification ou le plagiat dans la soumission, la réalisation, ou l’examen de la recherche ou la diffusion des résultats de la recherche ».

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Fabriquer, c’est inventer de toutes pièces des données ; falsifier, les déformer volontairement pour les rendre conformes à une thèse ; plagier revient à utiliser ou s’approprier les travaux d’autres chercheurs sans les créditer correctement. D’autres types d’écarts à l’intégrité forment une « zone grise » de la fraude : la dissimulation de conflits d’intérêts, l’intégration abusive de co-signataires dans un article, le plagiat d’idées… Ces faits relèvent du manquement à la déontologie mais leur qualification de fraude scientifique est débattue.

S’agit-il d’une vraie fraude ? Lors de l’enquête sur la biologiste du CNRS Anne Peyroche, accusée d’inconduite scientifique, l’Académie des sciences a classé les manquements à la déontologie en cinq degrés de gravité croissante : l’embellissement, la manipulation, la falsification (sans et avec conséquences sur l’interprétation des données) et la fabrication ex nihilo des résultats. Sous le doux euphémisme d’embellissement se cache la plus répandue des fraudes. « Des gens qui truandent complètement, je n’en vois pas

dans mon domaine. Mais du cherrypicking, où l’on tire un peu les chiffres pour bien prouver ce qu’on veut, ça se voit, explique François-Marie Bréon, climatologue à l’Institut Pierre-Simon-Laplace. Pour moi, c’est de la fraude. Peutêtre que ça n’est pas trop grave, tant que ça reste au sein de la communauté scientifique, parce que tout le monde embellit un peu ses résultats. C’est comme acheter une voiture : vous savez que celui qui veut vous vendre quelque chose va embellir la vérité. » Ces petits arrangements avec la vérité sont une constante avec laquelle les scientifiques ont pris l’habitude de travailler : « Puisque la communauté scientifique connaît ce biais, on lit les papiers en connaissance de cause », ajoute François-Marie Bréon. Alors, à quel moment franchit-on les limites de la fraude tolérable ? Pour ce climatologue, les données sont sacrées. « Le système scientifique repose sur la confiance mutuelle que les données et les expériences sont réelles. Pour reprendre l’exemple de la voiture, on peut dire qu’une voiture ne fait pas trop de bruit même si c’est faux. Mais on ne ment pas sur le kilométrage. La validité des chiffres, on n’a pas le droit d’y toucher. » ᐊ Arthur Gasqueres

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«  On nous ment  » au cœur de la psyché complotiste

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Par Noémie Koskas Illustrations : Nassim Touati

ans le bureau de sa petite maison cossue de Coubron, en Seine-Saint-Denis, Philippe Lheureux, 60 ans, examine pour la énième fois sur l’écran de son ordinateur une photographie d’une empreinte de pas imprimée sur une surface poudrée grise. Puis celle d’un homme en combinaison spatiale dont le pied flotte. Il s’attarde enfin sur celle représentant ce célèbre module lunaire anguleux, drapeau américain collé sur le flanc. « Tu ne t’es jamais posé la question : pourquoi tu crois ou tu ne crois pas que l’homme a été sur la Lune ? », lance-t-il, sérieux. Ces photos, le monde entier les a scrutées, fasciné par ce « petit pas pour l’homme , [ce] grand pas pour l’humanité ». Mais pour Philippe Lheureux, dessinateur technicien dans le bâtiment, il pourrait s’agir… d’une belle arnaque. Et il n’est pas le seul à le penser. Ceux qui doutent ainsi de faits historiques ou d’évènements particuliers de grande ampleur (des attentats, par exemple) sont souvent appelés des « complotistes ». Ces partisans de la théorie du complot interprètent certains actes comme autant d’orchestrations plus ou moins malveillantes, opérées secrètement par un groupe d’individus. Parmi les théories les plus courantes qui circulent : l’industrie pharmaceutique serait de mèche avec l’État pour dissimuler la nocivité des vaccins, le virus du sida aurait été créé en laboratoire, les attentats seraient commandités par les services secrets, le monde contrôlé par les Illuminati ou les reptiliens... Un phénomène croissant : selon une enquête réalisée fin 2018 par l’Ifop pour Conspiracy Watch (ou l’Observatoire du conspirationnisme) et la Fondation Jean-Jaurès, près d’une personne sur cinq interrogées adhère à au moins cinq théories du complot parmi dix énoncés soumis. La première réaction que l’on peut avoir est, très souvent, de jeter la pierre à ceux qui

osent remettre en cause la conquête lunaire par les Américains, ou qui suggèrent, de façon plus farfelue, que des reptiliens seraient aux manettes de notre planète… suspectée, par certains, d’être plate. Et si on dépassait ces préjugés pour parvenir à comprendre leur cheminement de pensée ? Et si on entamait un voyage dans la psyché de ceux qu’on qualifie de « complotistes » ?

« Les périodes où des théories du complot ont été utilisées à des fins politiques sont des époques de chaos. » Plusieurs chercheurs qui étudient le complotisme s’accordent sur le fait que notre époque est relativement propice au développement de ces théories et à leur propagation. « Aujourd’hui, nous vivons dans un monde qui induit énormément d’angoisses et de frustration, rappelle Sarah Troubé, psychologue clinicienne et docteure en psychanalyse à l’université de Nice. Face à une réalité difficile à supporter, des mécanismes de défense peuvent être mis en œuvre. » Pour l’écrivain et documentaliste Christian Doumergue, auteur d’Au cœur des théories du complot, le contexte global de notre époque constitue un terreau propice au complotisme. « Quand on regarde les périodes où des théories du complot ont été utilisées à des fins politiques, on se rend compte qu’il s’agissait d’époques de chaos », résume-t-il.

comprendre le désordre En France, les premières théories conspirationnistes ont ainsi émergé au moment de la Révolution française et de l’effondrement de la monarchie. Les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont ravivé ᐅ La psyché complotiste - 73

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ᐅ ces tensions. « C’était un tel traumatisme, que la prise de conscience de la fragilité du monde occidental a été actée », constate Christian Doumergue. La théorie du complot serait-elle le chemin pour percer les mystères d’un monde désordonné ? « En adhérant à des théories du complot, les personnes peuvent avoir l’impression qu’il y a une direction, un projet », suggère Véronique Campion-Vincent, sociologue et anthropologue auteure de l’ouvrage La société parano :Théories du complot, menaces et incertitudes. « Plus le monde est complexe, donc difficile à comprendre, plus les explications simples sont séduisantes. » Le doute. Philippe Lheureux en est constamment habité. Dans son bureau aux murs jaunes, il fait défiler plusieurs dossiers de photos sur l’un de ses deux écrans. En un clic, il accède à celui qui comporte une dizaine des photographies de la Nasa qui ont fait le tour du monde : celles immortalisant la première visite de l’homme sur la Lune. Il agrandit la photo qu’il vient de nous montrer, l’une des plus emblématiques : celle de l’empreinte de la botte de l’astronaute Buzz Aldrin, deuxième homme à fouler le sol lunaire après Neil Armstrong. Regard bleu perçant dissimulé derrière ses lunettes, il approche son visage de l’image. « Sur la Lune, il n’y a pas d’eau, commence-t-il en balayant la photographie du doigt. Or, c’est l’eau qui peut maintenir la cohésion des grains, donc la forme de l’empreinte. Alors moi, je ne m’attendais pas à voir une empreinte comme ça, mais une empreinte où le régolithe [la poussière lunaire, ndlr] s’écroule et ne garde pas une forme comme celle-ci. » Autre point qui l’interroge : « Le problème des photos sur la Lune, c’est que la gélatine des

photos, à l’époque, ne résistait pas à plus de moins 20 °C. Après, ça devient cassant. Comment la pellicule a-t-elle pu résister ? » Mêmes interrogations concernant la photographie représentant Edgar Mitchell, membre de la mission Apollo 14, dont les ombres ne coïncident pas du tout, selon Philippe Lheureux, à la forme effective des jambes de l’astronaute. En plus des anomalies qu’il a détectées sur les photographies, l’homme se demande fréquemment pourquoi la Nasa aurait envoyé des pères de famille « au cassepipe », et non des célibataires sans attaches...

Reprendre le contrôle Une seule solution pour lui : enquêter sur ce qu’il considère comme un grand mystère. Le technicien publie un livre en 2000, Lumière sur la Lune, dans lequel il présente toutes ses hypothèses. L’ouvrage se clôt avec non pas une, mais neuf conclusions. « Photographies réelles », « photographies ratées sur place donc refaites en studio », « photographies cachées à cause de découvertes liées à la présence d’extraterrestres », « photographies réalisées dans un studio en Arizona, alimentant une propagande politique »... À la question « pourquoi la Nasa aurait menti ? », Philippe Lheureux répond sans détour : « Les missions Apollo ont coûté un pognon fou. Mais cet argent aurait tout aussi bien pu servir à autre chose, comme l’armement. Si on dit aux Américains “ hop, un impôt supplémentaire, pour construire des bombes atomiques ! ” les gens vont se mettre en colère. Par contre, si tu les fais rêver en leur disant que c’est pour aller sur la Lune, là, ils vont payer... » Aux yeux de ceux qui ne remettent aucunement en doute cette conquête lunaire,

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Philippe Lheureux est automatiquement affublé d’une étiquette : celle du complotiste. Mais pour lui, cela ne sonne pas forcément comme une insulte. « Quand tu te mets à contresens de la vérité officielle, en général, t’en prends plein la gueule, argue-t-il. Mais quand tu réfléchis par toi-même, que tu regardes les photos, que tu n’as pas d’explications par rapport à ce que tu vois, ce qui est simple, c’est justement de se poser la question. Quand t’as des connaissances dans tout un tas de domaines, tu vois des choses que les autres ne voient pas. » Ces connaissances, Philippe Lheureux les détaille sur un blog dans lequel il s’intéresse aussi bien aux théories entourant la conquête lunaire que ce qu’il estime être des anomalies architecturales dans les pyramides égyptiennes. Et ce, malgré les réactions de son entourage. Celle de son père, par exemple, qui l’implorait de ne pas écrire sur ses doutes. « Tu vas passer pour un con, tout le monde va se foutre de ta gueule ! » Mais pour l’homme, peu importe. « Je dirais même que pour être complotiste, il faut être intelligent ! » Intelligent : le mot est lâché. Pourtant, l’analogie entre complotisme et intelligence ne va pas souvent de soi. « Il ne faut pas sous-estimer les personnes qu’on qualifie de complotistes », affirme Christian Doumergue. Si certains d’entre eux vivent dans la « culture de l’instantané », en ne recoupant pas suffisamment leurs sources et en parvenant à des conclusions rapides et dénuées de logique, d’autres semblent faire preuve d’esprit critique. En témoignent les longues heures passées, par quelques-uns comme Philippe Lheureux, à déchiffrer des photos et à potasser des documents officiels. Plus qu’un esprit critique, il pourrait même s’agir de « pensée hypercritique », comme le souligne Anthony Lantian, docteur en psychologie sociale et maître de conférences à l’université de Nanterre, à Paris. Cependant, « certains chercheurs font la distinction entre la pensée hypercritique et la pensée critique, note Anthony Lantian. Penser de manière hypercritique, c’est être exagérément sévère et critique vis-à-vis

« Penser de manière hypercritique, c’est être très sévère vis-à-vis des positions reconnues, officielles. » des positions reconnues, officielles. Le paradoxe, c’est que les personnes qui croient le plus aux théories du complot n’appliquent pas cette attitude hypercritique de manière systématique. Elles ne sont pas suffisamment critiques vis-à-vis des affirmations qui vont remettre en question ces versions officielles ». Au risque, donc, de verser dans la critique exagérée, incomplète et orientée. Anthony Lantian, auteur du livre Croyezvous aux théories du complot ?, a consacré sa thèse et ses recherches aux thématiques liées au conspirationnisme. Il a repéré chez les personnes sensibles à ces théories qu’au-delà de la pensée critique, la croyance aux théories du complot renvoie aussi à un « besoin de contrôle ». « Faire sens de notre environnement, poursuit-il, avoir du pouvoir sur son environnement... Quand on explique les choses, cela donne le sentiment d’avoir un contrôle. » Ce besoin de contrôle s’exprimerait notamment dans la tentative d’éclairer de supposées zones d’ombre. Même quand il existe des études scientifiques validées de longue date.

avaler la pilule rouge Les connaissances scientifiques admises et rarement remises en doute, Sophie* s’en méfie. Sur son compte Twitter, des photographies de cieux tantôt azur, tantôt gris, mais toujours zébrés de traînées blanches mousseuses protéiformes se succèdent. Scientifiquement, de la condensation produite par des avions. Mais Sophie émet une autre hypothèse. Ces traînées sont tout simplement des poisons, ou « injections d’aérosols strato­ sphériques » comme elle les caractérise. Cette théorie est davantage connue sous l’appellation chemtrails (ou « traînées chimiques »). ᐅ

* Le prénom a été modifié

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ᐅ Pour autant, pas question pour elle de se compter parmi les « complotistes » qu’elle qualifie de « gros lourds ». « Je pense que nous sommes un petit noyau mondial d’irréductibles avec des esprits différents, analytiques, arborescents, dissidents, résistants..., justifie-t-elle. Il est clair que nous essayons sans filtre et avec aucun objectif financier de sauver l’humanité par nos petites actions artisanales. » Ces « petites actions » se reflètent sur son compte Twitter, complété par un blog. Internet, avec les réseaux sociaux, est l’endroit rêvé pour que les théories pullulent, se propagent et se partagent à toute vitesse.

28 % des 18-24 ans adhèrent à cinq théories du complot ou plus, selon Conspiracy Watch et la Fondation Jean-Jaurès. Pour Sophie, il est clair que les partisans de la théorie des chemtrails, ainsi que ceux qui doutent à propos d’autres évènements, ont pris en quelque sorte « la pilule rouge », en référence à cette célèbre scène de Matrix où le héros, Néo, a le choix entre prendre une pilule bleue, qui le maintient dans l’ignorance, et la pilule rouge, qui lui donnera les clés de compréhension du monde en écartant les illusions. « Nous sommes à même de décoder les médias, les ordres, les tendances, et à relier les points entre des catégories d’évènements qui ne sont sans doute pas pertinents pour nos concitoyens à première vue, expliquet-elle. Une impression que nous comprenons d’avance les objectifs et les buts mis en place. » Ses justifications s’accompagnent naturellement d’une méfiance vis-à-vis des classes politique et médiatique, « serviles serviteurs des géants de l’industrie ». « Ces personnes ont l’impression d’accéder à une vérité supérieure, de pouvoir voir ce qu’il se passe derrière les coulisses, d’obtenir une connaissance cachée », décrypte Anthony Lantian. Pour le chercheur, les gens

comme Sophie rejettent toute vision contraire à la leur. Penser contre eux revient à ne pas vouloir voir la vérité, leur vérité, en face. Et ainsi, faire partie du complot. « Il y a un aspect irréfutable dans ces croyances aux théories du complot, concède Anthony Lantian. Ce qui les rend très difficilement modifiables. Cela fait partie de leur identité. »

se sentir supérieur Selon les conclusions du chercheur, y croire permettrait de développer un sentiment de supériorité. Il évoque le « besoin d’unicité », soit une volonté de se différencier des autres par des croyances ou des habitudes de consommation. « Le fait d’adopter des croyances considérées comme rares ou très peu partagées peut permettre aux gens de se valoriser. » Les personnes qui adhèrent à ces théories « pensent que les informations qui les ont conduites à y croire sont plus rares », et ont l’impression d’être « détentrices d’informations exclusives ». Ce sentiment de supériorité peut également s’exprimer chez les jeunes, qui ont tendance à être plus sensibles aux théories du complot que leurs aînés. Comme le démontre l’enquête menée par Conspiracy Watch et la Fondation Jean-Jaurès, 28 % des 18-24 ans adhèrent à cinq théories ou plus, contre 9 % des 65 ans et plus. « Le fait d’appartenir à un groupe de personnes qui pense de manière “alternative”, qui se vantent d’avoir un “esprit critique” car “ ils n’avalent pas ce qu’on leur dit”, peut rehausser une valeur sociale, expose Virginie Bagneux, enseignante-chercheuse en psychologie sociale à l’université de Caen. C’est particulièrement plébiscité quand on est collégien : une période où la recherche d’une identité sociale propre est la plus forte. » De son côté, le journaliste de Spicee Thomas Huchon a pu faire l’expérience de confronter des jeunes à un faux documentaire complotiste qu’il a réalisé : Cuba-Sida : la vérité sous blocus. Le journaliste participe au projet Conspi Hunter de Spicee, une série

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qui déconstruit les thèses complotistes. La vidéo factice prétend que le virus du sida a été créé par les Américains et implanté à Cuba. Suite à cela, les ÉtatsUnis auraient tenté de lever l’embargo pour mettre la main sur un vaccin découvert par les Cubains. Dans « Comment nous avons piégé les complotistes », Thomas Huchon retrace la genèse de ce faux documentaire. Un exercice essentiel pour éclairer la façon dont une théorie circule... et devient populaire. Surtout auprès d’un jeune public. Mais pour lui, l’objectif n’est pas de « sauver » ces jeunes et leur inculquer la « vérité vraie », mais plutôt de questionner leur manière de réfléchir. « Il faut créer un impact émotionnel pour travailler rationnellement et découvrir les bons mécanismes pour réfléchir, précise le journaliste. Il faut créer cet espace émotionnel pour que les bons arguments passent. » Pour contrer les « mensonges officiels », les adhérents aux théories du complot prennent les devants et s’informent en se détournant des autorités scientifiques, dont les études sont censées faire foi. Selon l’historienne Valérie Igounet, spécialiste du négationnisme qui travaille notamment au sein de Conspiracy Watch, « la façon dont ils récupèrent l’information va leur donner quelque chose, soit qu’ils attendent, soit qu’ils recherchent, soit qu’ils vont découvrir ». Le système de pensée des complotistes diffèrerait aussi radicalement de celui des historiens. Elle ajoute : « Nous faisons parler les documents. Les complotistes, eux, partent d’un postulat et d’une idée fixe. » Les partisans des théories du complot se concocteraient eux-mêmes leur corpus d’études, souvent en se basant sur des chercheurs amateurs acquis à leurs causes, et moins médiatisés. Ces recherches se retrouvent très souvent sur les réseaux sociaux.

Sophie alimente r é g u l i è­r e ­ ment son profil Twitter en schémas et études parallèles qui valident son propos sur les chem­ trails. Selon Anthony Lantian, accorder moins de crédit aux historiens et aux scientifiques reconnus leur permettrait de rééquilibrer les pouvoirs. Et de reprendre l’avantage par rapport à ces positions d’experts.

se présenter en « sauveur » Cette hypothèse s’apparente à ce que la psychologue clinicienne et docteure en psychanalyse à l’université de Nice Sarah Troubé nomme « la tentative de restauration narcissique ». « Je suis atteint narcissiquement par mon impuissance, ma passivité, démontret-elle pour imaginer la pensée des partisans des théories complotistes. Mais comme j’ai dévoilé les véritables persécuteurs, finalement je me retrouve en position de toute-puissance, puisque je connais la véritable cause de l’attentat ou des traînées dans le ciel, donc j’ai restauré une position puissante alors que ᐅ La psyché complotiste - 77

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* « Fausse bannière »

ᐅ je me sentais lésé. » Reprendre une position active plutôt que passive, se présenter en tant que « sauveur »... semblent être des caractéristiques récurrentes de la psyché complotiste. Pour esquisser une explication, les chercheurs en psychanalyse soulèvent plusieurs hypothèses. D’abord des points communs entre la pensée complotiste et la paranoïa collective. Pour Sarah Troubé, les sujets paranoïaques développent une construction sur un ou plusieurs persécuteurs, tout en suivant un raisonnement extrêmement rigoureux et rationnel. « On le voit dans les théories du complot qui miment l’enquête scientifique ou policière, avec des preuves... Mais comme dans les délires paranoïaques, il y a une certitude qui n’est pas remise en question, comme si les faits avaient une seule interprétation possible. »

« Les théories du complot pourraient jouer un rôle de barrière de protection face à un choc traumatique. » Tout aussi centrale dans cette psyché : la méfiance face aux mensonges des élites et des classes politiques. Sophie l’exprime elle-même : « La compromission des politiques, des écologistes, pour conserver les avantages d’un statut est le piège ultime pour éteindre une vérité, déplore-t-elle. Finalement, nous censurons toute information qui serait susceptible de remettre en cause les fondements mêmes de notre existant, d’autant plus si elles desservent nos intérêts. » Cette idée de « on nous ment » « est, en termes cliniques, la croyance paranoïaque, résume Sarah Troubé. C’est l’idée de placer un sujet dans la position de manipulateur, de toute-puissance. » Et quel meilleur moyen de faire face à un « manipulateur tout-puissant » que de chercher à tout prix à s’en protéger ?

Pour Sarah Troubé, la croyance à une théorie du complot pourrait être liée au besoin de contrer un état de sidération par rapport à un choc traumatique. En témoignent les discours complotistes qui ont émergé juste après les attentats. « C’est très flagrant car ces théories surgissent tout de suite, au moment où on essaie de comprendre, analyse la psychanalyste. Les théories du complot pourraient jouer le rôle de barrière de protection. » Toutes ces remarques renvoient à l’inconscient, donnée centrale de la psychanalyse. Mais il serait faux d’écarter les stratégies de déstabilisation de certains milieux, bien conscients eux, qui accolent l’étiquette de false flags* à certains attentats par exemple. Ou encore les idéologies antisémites, qui propagent notamment le désormais célèbre « complot juif mondial », et sont à l’origine d’actes haineux envers la communauté juive. Dans certains cas, le complotisme peut alimenter des sites Internet hostiles à une communauté ou à un groupe de personnes. Des dérives contre lesquelles Conspiracy Watch se bat depuis sa création en 2007. « Nous alertons et sensibilisons sur les dangers pour la démocratie, revendique Rudy Reichstadt, son cofondateur. On essaie de documenter et de vérifier les faits. Nous sommes fermement contre le conspirationnisme, c’est un choix politique. » De même, cette explication qui prend racine dans l’époque du « chaos » que nous vivons ne peut pas être associée à toutes les théories du complot. Comme le rappelle Sarah Troubé, l’erreur est de penser au « complotisme » comme un tout unidimensionnel, alors que les théories complotistes et les motivations de leurs partisans peuvent être diamétralement opposées. Croire aux hommes-serpents, ou reptiliens, et qualifier un attentat de complot : ces théories n’ont pas les mêmes enjeux. Elles impliquent des « mécanismes cognitifs » différents. Même si la croyance centrale est dirigée vers une seule idée : un groupe est aux manettes pour protéger un mensonge bien dissimulé... ᐊ

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«  Les complotistes sélectionnent des preuves qui vont dans leur sens  » ENTRETIEN AVEC Virginie Bagneux, enseignante-chercheuse en psychologie sociale à l’université de Caen. Elle travaille notamment sur la notion d’esprit critique. Vous faites partie de l’Observatoire zététique. Qu’est-ce que la zététique et en quoi s’applique-t-elle aux théories du complot ?

La zététique est l’art du doute. Le doute qui déclenche l’examen objectif et rationnel des informations. On propose d’emprunter des outils scientifiques à plusieurs disciplines pour les vulgariser et les mettre à disposition de tout le monde. La zététique permet de proposer ces outils concrets face aux thèses complotistes afin de mener à un débat qui débouche sur l’exactitude, ou afin de reconnaître les biais de pensée dans lesquels le complotiste peut tomber au moment de l’examen des preuves. Avec l’Observatoire zététique, on fait des conférences et des ateliers pour enseigner l’auto-défense intellectuelle. Les outils permettent d’être plus éclairé sur les pièges des informations. Peut-on dire des adhérents aux théories du complot qu’ils font preuve d’esprit critique ?

Souvent, on retrouve dans le discours des complotistes l’idée qu’ils ont toutes les compétences pour faire preuve d’esprit critique, car ils analysent l’ensemble des preuves de « la théorie alternative », qui pour nous est l’officielle, et qu’ils la démontent pas à pas avec un argumentaire. Cela s’apparente à un raisonnement déli-

bératif. Mais en réalité, ils visent non pas un objectif d’exactitude, mais de défense de ce qu’ils pensent déjà. On parle de « motivation de défense de soi » : prouver que notre théorie est la bonne, se protéger soi-même dans nos pensées, nos croyances, renforcer notre système de valeurs. C’est antinomique avec la pensée scientifique qui, elle, n’a pas de parti pris au départ. S’agit-il de biais de raisonnement ?

On parle davantage de « biais cognitif ». C’està-dire que la pensée peut être biaisée. On est au service de sa pensée. Ce n’est pas parce qu’on examine les données de manière systématique que cela garantit un résultat optimal. Les complotistes sélectionnent des exemples et des preuves qui vont dans leur sens. C’est contraire à la démarche de la vérité, pour laquelle il faut essayer d’infirmer ce qu’on pense. On parle aussi de « biais de confirmation » : l’objectif n’est pas la vérité, mais la confirmation d’une théorie. Qu’est-ce qui prédisposerait à de bonnes performances de pensée critique ?

Quelqu’un qui va avoir une pensée analytique par défaut va avoir une prédisposition à l’esprit critique. De même, il y a la manière de réguler les états émotionnels quand on fait face à une information qui nous fait peur. Prenons les attentats du 11 septembre 2001. La régulation de notre émotion aiderait à éviter les théories erronées ou complotistes. ᐊ Propos recueillis par N. K.

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Par Clara Robert-motta Illustrations : Nassim touati

ans le 15e arrondissement de Paris, l’institut Pasteur s’étale entre la rue Falguière et la rue de Vaugirard. Dans cette ville dans la ville, où travaillent près de 2 500 personnes, se mêlent les maisons historiques, briques rouges et blanches autour des portes et fenêtres, et les bâtiments ultra-modernes où le tout-vitré laisse deviner des laboratoires dernier cri. Au cœur de l’institut, le « chef » est là. Insoupçonnable, une crypte souterraine préserve le tombeau de Louis Pasteur. Aux murs, marbre blanc et mosaïques d’un jaune moutarde racontent l’histoire de l’homme, indissociable du vaccin (lire p. 86). Le pauvre doit pourtant se retourner dans sa tombe. Les touristes peuplaient déjà les sommets enneigés de Val Thorens, en Savoie, en ce début d’année lorsqu’une épidémie de rougeole a frappé la station de ski. Le 13 mars, Santé publique France annonçait le premier décès de l’année lié à la rougeole sur le territoire français. Au même moment, comble de l’insensé, la France, pays de Pasteur et de l’invention du vaccin, se retrouvait accusée, aux côtés du Brésil et de l’Ukraine, de faire partie des dix pays responsables de 75 % de l’augmentation totale des cas de rougeole en 2018 dans le monde. Pour l’Orga­nisation mondiale de la santé (OMS), la raison est toute simple : les Français sont trop craintifs vis-à-vis de la vaccination. Les indices de confiance dans les vaccins sont bas. Plus de 40 % des Français ont des doutes quant à la nécessité de faire un ou plusieurs vaccins. Une crise de confiance profonde qui met en lumière l’importance et la difficulté de communiquer sur ce sujet de santé publique, et dans laquelle la gestion de la grippe A (H1N1), il y a dix ans, a eu un rôle majeur. Le 11 juin 2009, dans la grande salle de l’OMS, à Genève (Suisse), Margaret Chan, alors présidente de l’institution onusienne,

se fraie un chemin entre les sièges bleu ciel qui entourent la grande table circulaire. Face à elle, une seule caméra mais les yeux de millions de téléspectateurs qui l’observent. Tailleur blanc et rouge à lèvres foncé, Margaret Chan reste impassible. « Les critères scientifiques définissant une pandémie de grippe sont remplis. » Coup d’œil à la caméra. « J’ai ainsi décidé d’élever le niveau d’alerte pandémique de la phase 5 à la phase 6. » L’allocution de la présidente de l’OMS, si rare dans les médias, fait la une de tous les journaux télévisés du monde.

décalage catastrophique Ce qui est alors présenté comme la « première pandémie du siècle », c’est la grippe A (H1N1) — le même sous-type que la grippe « espagnole » de 1918, restée dans toutes les mémoires. Bien se laver les mains, les désinfecter, tousser dans son coude, porter un masque dès les premiers symptômes ; tout ce que la France compte de médias publics et de panneaux d’affichage diffusent des spots de prévention en continu. Finalement, la grippe A (H1N1) sera responsable d’un peu plus de 200 000 décès dans le monde entre 2009 et 2010, dont 323 officiellement en France. À titre de comparaison, chaque année, la grippe saisonnière « classique » fait 650 000 morts à l’échelle mondiale dont 1 800 à 30 000 sont français. Ce décalage entre les moyens mis en œuvre pour ce qui était annoncé comme une hécatombe et la réalité d’une grippe plutôt bénigne est catastrophique pour la confiance dans la vaccination. En France, suivant les recommandations des experts et de l’OMS, le gouvernement a commandé 94 millions de doses de vaccin. Assez pour administrer deux doses à une majorité de Français. Il a organisé la vaccination en masse dans des gymnases, en court-circuitant les médecins de ville. Mal lui en a pris, la population, peu en- ᐅ Vaccins : l’impossible communication - 81

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ᐅ cline à cette vaccination quasi-militaire, ne se précipite pas vers la seringue. Environ six millions de doses seulement seront administrées. En janvier, il avait été décidé qu’une seule injection serait nécessaire pour les plus de 10 ans. Roselyne Bachelot, alors ministre de la Santé, résilie les contrats pour 50 millions de doses. Ainsi, en comptant les frais d’indemnisation des laboratoires, l’achat des vaccins H1N1 en France a coûté 382 millions d’euros. D’après un rapport parlementaire de 2010, l’État a mal géré la crise. Enfermés dans une feuille de route — la question n’était plus de savoir si la pandémie allait arriver mais quand — et embarqués dans des contrats défavorables, les politiques et les experts n’ont pas tenu compte des remontées du terrain. Celles-ci confirmaient pourtant que la grippe était moins grave qu’annoncé. Pour Thierry Saussez, directeur de l’Information du gouvernement de 2008 à 2010, les dirigeants ne pouvaient pas faire autrement : « Nous devions avoir un scénario du pire. Si le virus avait muté, on aurait reproché au gouvernement de ne pas avoir pris les mesures nécessaires. Par contre, on peut en tirer des leçons : dans une prochaine gestion de crise, il faudra plus s’appuyer sur les médecins et la communication de proximité. »

La confiance dans les vaccins a été fortement ébranlée par la gestion de la crise H1N1. Les conséquences sont sans précédent. « Pendant longtemps, la vaccination faisait l’objet d’un consensus social et politique, mais la crise de 2009 a été un point de rupture », explique Jocelyn Raude, psychologue social à l’École des hautes études en santé publique. Notamment en France, où les indices de confiance passent de 90 % d’avis favorables au début des années 2000 à moins de 60 % en 2015.

Après la crise, en juin 2010, la commission de la santé de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe émet un rapport fustigeant l’OMS et les gouvernements pour un « gaspillage des fonds publics » et « des peurs injustifiées ». Pour la confiance dans la vaccination en tout cas, le prix est inchiffrable. Après l’épisode H1N1, la défiance s’installe, la couverture vaccinale baisse et des épidémies se déclarent, notamment celle de la rougeole en 2010.

onze vaccins obligatoires Comment protéger la population et lui redonner confiance dans les vaccins ? Pour le gouvernement Hollande, la solution passe par une concertation citoyenne sur la vaccination, présidée par le médecin Alain Fischer. Des comités de citoyens et de professionnels sont constitués. Ils auditionnent 44 personnes et reçoivent 10 000 contributions sur une plate-forme en ligne. Derrière ce processus se joue la question d’une obligation vaccinale renforcée passant à onze vaccins pédiatriques contre trois auparavant (diphtérie, tétanos, poliomyélite). Dans un premier temps, les représentants des citoyens n’ont pas de position tranchée. Les professionnels de santé, eux, s’y opposent. Après un long débat, tous finissent par se ranger à l’avis d’Alain Fischer, et acceptent le principe de l’obligation. Annick Opinel n’a pas participé à la concertation, mais l’a beaucoup suivie. Dans son bureau de l’institut Pasteur, unité pharmacoépidémiologie, cette historienne des sciences ponctue ses explications de plusieurs « c’est compliqué ». Et elle a raison, la concertation a dévoilé des sentiments divers à propos de la vaccination. « Certains parents vivaient le fait de ne pas rendre la vaccination obligatoire comme un désengagement de l’État, dit-elle en énumérant les points qui sont ressortis de la concertation, mais ce ne sont évidemment pas les mêmes qui pensent que c’est une entrave à la liberté de disposer de leur corps. Il y a une plura- ᐅ

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Controverses sur les vaccins

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n vaccine pour se protéger ; soi-même, ses proches, sa communauté. Mais que se passe-t-il lorsqu’on a l’impression qu’on risque plus à vacciner qu’on ne gagne ? Il faut pouvoir jauger la balance bénéfices/risques en toute transparence. Au fur et à mesure que les maladies disparaissent, les bénéfices des vaccins sont moins perceptibles, et les risques paraissent plus importants. Ces dernières décennies, les controverses autour des effets secondaires des vaccins ont fleuri avec les réseaux sociaux comme caisse de résonance.

Adjuvants aluminiques et fatigue chronique Lorsque le virus dans un vaccin est trop atténué, on rajoute un adjuvant, souvent aluminique. Les antigènes vaccinaux viennent se coller aux sels d’aluminium, formant un agrégat qui attire l’attention de notre système immunitaire. La question est de savoir ce qu’il advient de l’aluminium une fois dans notre organisme. Selon le médecin Romain Gherardi, chez certaines personnes prédisposées génétiquement, les plus fines particules d’aluminium pourraient migrer jusqu’au cerveau et induire une maladie nommée « myofasciite à macrophage ». Il en a fait son combat.

Vaccin ror et autisme En 1998, le gastro-entérologue Andrew Wakefield publie une étude dans la revue médicale The Lancet portant sur douze enfants, dont huit autistes. Sa théorie : le vaccin ROR (rougeole, oreillons, rubéole) favoriserait une inflammation intestinale qui permettrait à des molécules de traverser la paroi abîmée de l’intestin et d’atteindre la circulation sanguine et le cerveau, ce

qu’il a appelé « l’entérocolite autistique ». Cette hypothèse était fondée sur les déclarations des parents. Mais l’étude s’est révélée frauduleuse. Wakefield avait déposé un brevet pour un nouveau vaccin contre la rougeole et avait des liens d’intérêts avec des avocats anti-vaccination. Depuis, l’article a été retiré de la publication. En mars dernier, une nouvelle étude, portant sur 650 000 enfants danois pendant près de onze ans, a montré que le ROR n’augmentait pas le risque d’autisme. Andrew Wakefield, qui a perdu sa licence médicale, s’est expatrié aux ÉtatsUnis, où les milieux vaccinosceptiques prospèrent, notamment sous la présidence de Donald Trump.

Vaccin hépatite B et sclérose en plaques Au milieu des années 1990, l’OMS recommande une vaccination généralisée contre l’hépatite B. En France, on vaccine les jeunes adultes à tour de bras : un tiers de la population est vaccinée en moins de quatre ans. Le nombre de scléroses en plaques notifiées augmente également. Une enquête est ouverte et la campagne de vaccination en milieu scolaire stoppée. Les résultats ne permettent pourtant pas de trancher. On observe une augmentation du risque chez les plus de 16 ans, mais trop faible pour être significative. Comme la puberté et l’âge adulte sont les périodes d’apparition des maladies auto-immunes, certains scientifiques pensent que ce peut être coïncidence. D’autres pensent que le vaccin aurait pu être un déclencheur précoce pour les personnes prédisposées génétiquement. Aujourd’hui, la vaccination contre l’hépatite B est obligatoire pour les nourissons chez qui le risque de sclérose en plaques est rarissime. C.R.-M. 

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ᐅ lité de ressentis. » Alain Fischer clôturera le débat en assénant l’argument de l’urgence sanitaire. « Face à une couverture vaccinale en baisse, c’était la vision la plus réaliste », considère-t-il toujours aujourd’hui. « Cette obligation, c’est une connerie  ! », réagit spontanément Christian Lehmann. Assis derrière un bureau où s’entassent les piles de feuilles et les dossiers, ce médecin généraliste installé à Poissy est un habitué

« Les anti-vaccins ça n’existe pas. C’est un mot valise dans lequel on met les gens qui ont des doutes.» des médias. Très actif sur Twitter — où sa bio commence par « Trust me, I’m a doctor » —, il donne son avis, notamment sur cette obligation vaccinale. « La confiance se mérite. Là, ça démontre une incapacité du pouvoir à privilégier l’explication. Et même sur le plan médical, c’est une aberration. On ne va pas faire les mêmes vaccins selon les risques spécifiques à chaque personne. »

confiance, Fruit du dialogue Morgane Boutin, jeune mère sceptique envers certains vaccins, a accouché de sa dernière il y a peu. Elle s’inquiète d’être contrainte à vacciner « la chair de sa chair » et renchérit : « S’il y a obligation, ça paraît suspect. On a l’impression qu’on nous entube. » Françoise Salvadori, coauteur du livre Antivax : la résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours, partage leur avis : « La vaccination est normalement le fruit d’un dialogue convaincant avec le médecin de famille. Cette relation de confiance permet de mieux faire passer l’information. Dans l’histoire, quand il y a eu une règlementation, ça s’est manifesté par une opposition plus structurée et plus forte. J’ai peur que ce soit contre-productif. »

Le passage à onze vaccins pédiatriques obligatoires alimente les théories du complot. Comme tant d’autres devant leurs écrans, Morgane Boutin et Claude Brun, des mamans sceptiques, surfent sur les réseaux sociaux. Internet est une mine d’information… et de désinformation. Certaines sont considérées (et prouvées) comme des intox par une majorité de la communauté scientifique, à l’instar du vaccin ROR (rougeole, oreillons, rubéole) prétendument source d’autisme. « Pour moi, être décrié par la profession, ça n’a rien de solide, explique Claude Brun, moqueuse. Contester un chercheur qui ne pense pas comme vous, c’est page deux du “Lobby pour les nuls” ». La force de frappe de l’industrie du vaccin et de son lobbying auprès des pouvoirs publics alimentent les doutes. Le secteur est florissant : le marché est passé de 23 milliards à 42,3 milliards d’euros entre 2012 et 2016 et il devrait doubler d’ici à 2025 (80 milliards). Elle est aussi monopolisée par quatre grands groupes pharmaceutiques — GSK, Sanofi, Wyeth, Merck & Co. Le psychologue Jocelyn Raude lie l’imaginaire qui colle à la peau de l’industrie pharmaceutique à la défiance : « L’affaire du Mediator a été une autre rupture dans la confiance collective. Avant ces scandales, l’industrie pharmaceutique était synonyme de bons emplois et de contribution au bien-être. À partir de 2010 émerge le concept de Big Pharma, qui a détrôné l’agroalimentaire dans l’imaginaire collectif d’industrie corrompue. » Au-delà du monde économique, c’est la communauté scientifique qui est remise en cause. Les accusations de conflits d’intérêts fourmillent à cause, ici encore, de quelques cas avérés de scientifiques payés par les industries pharmaceutiques. Françoise Salvadori reconnaît ces liens, parfois néfastes, mais tient toutefois à noter que l’industrie pharmaceutique est nécessaire. « Les financements publics sont difficiles d’accès, il faut trouver l’argent ailleurs. Beaucoup de gens ont eu des crédits de laboratoires, ça ne veut

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pas dire qu’ils sont à leur solde. Si on exclut du débat et des décisions les gens qui sont spécialistes, ça va être difficile. »

Culpabilisation L’obligation vaccinale n’est pas la seule à susciter des réactions hostiles. Les politiques, les membres du corps médical, et même les citoyens lambdas parlent souvent « d’anti-vaccins », alors qu’en France, seulement 2 % de la population seraient défavorables à toutes les vaccinations. « Il faut se rendre compte que les personnes qui sont contre les vaccins de façon absolue, c’est extrêmement rare, et ça relève souvent de la croyance, explique Françoise Salvadori, l’immunologiste. Beaucoup de gens sont craintifs ou sceptiques, mais une partie d’entre eux restent accessibles à l’information ». Claude Brun est une jeune maman, cheffe d’entreprise, parisienne, éduquée, qui s’interroge sur la vaccination.

Après son accouchement en 2017, reconnaissant son incompétence sur le sujet, elle demande conseil à des proches et décide de suivre l’avis d’une amie scientifique au CNRS qui ne fait que cinq vaccins pédiatriques sur les huit recommandés à l’époque. Lorsqu’elle emmène son petit garçon à la crèche, le médecin lui fait les gros yeux. « Il m’a fait culpabiliser directement en me disant que nous, les “anti-vaccins”, devrions y penser à deux fois, raconte la mère. C’est un mot valise dans lequel on met les gens qui ont des doutes. On nous fait passer pour des extrémistes. Mais les anti-vaccins, ça n’existe pas, il faut arrêter de jeter le bébé avec l’eau du bain. » Cette culpabilisation de la part du corps médical a poussé Morgane Boutin à se tourner vers une médecine plus douce : désormais, elle va chez une homéopathe, qui ne l’oblige pas à faire les vaccins. Parmi les points de doute : les effets secondaires (voir p.83) qui, selon certains, seraient sous-estimés ou passés sous silence. Alors parle-t-on assez des risques des vaccins ? Pour le professeur Romain Gherardi qui travaille sur l’aluminium dans les vaccins depuis des années, la réponse est non. Sa théorie est que l’adjuvant aluminique causerait une maladie neurologique, la myofasciite à macrophage. Dans l’hôpital Henri Mondor à Créteil, ce chercheur de l’Inserm se présente directement comme « pro-vaccin ». Il est pourtant décrié par la profession et a du mal à obtenir des financements. S’il avait bien reçu 150 000 euros de l’Agence nationale de sécurité du médicament, c’est seulement après deux grèves de la faim de ses pa- ᐅ Vaccins : l’impossible communication - 85

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ᐅ tients. Aujourd’hui, c’est une association de malades qui le finance, à défaut des institutions. « Il se sent peut-être ostracisé, commente Annick Opinel, mais obtenir des financements est difficile pour tout le monde. » À force de se battre, Romain Gherardi estime que ce sont les autorités sanitaires, poussées par les lobbys, qui freinent des quatre fers pour ne pas parler des risques. « Ce n’est pas juste, il y a des victimes qui ne sont pas reconnues. Il faut les aider, et comprendre pourquoi les effets secondaires les touchent. » doute inhérent à la science Dans son livre Immunisés ? Un nouveau regard sur les vaccins, la journaliste scientifique Lise Barnéoud cite une étude française qui montre qu’une controverse autour d’un risque grave potentiel augmente

par vingt le risque de refuser la vaccination, alors qu’un effet secondaire avéré ne l’augmentera que de cinq. « Le soupçon paralyse l’intelligence, alors qu’un risque connu peut être affronté, pondéré, relativisé », écrit-elle. À force de généralisation, les positions se sont radicalisées des deux côtés. Dans les discours institutionnels, il est souvent fait référence aux vaccins et à la vaccination en général. Lise Barnéoud a longtemps enquêté pour son livre. « J’avais été étonnée par les déclarations de Marisol Touraine [ministre de la Santé sous Hollande, ndlr] qui étaient toujours englobants, sans parler de vaccins en particulier. Elle insistait sur la dimension altruiste des vaccins, alors qu’elle n’existe pas pour tous les vaccins. Du coup, son discours était partiellement faux. » Par exemple, les trois vaccins obligatoires à

De Montagu à Pasteur : histoires de vaccins En Europe, la variole est la première maladie pour laquelle on développe une première forme de vaccination. Au 18e siècle, une certaine Lady Montagu rapporte de Constantinople une technique qui consiste à inoculer volontairement la maladie pour se prémunir d’une infection future. À cette époque, on gratte le pus du malade pour le déposer dans une entaille dans le bras du sujet sain. En 1796, le médecin anglais Edward Jenner fait un pas de plus et inocule à un petit garçon la vaccine et parvient à l’immuniser contre la variole. Cette maladie de la vache ( d’où le terme latin vaccine qui signifie la vache) est assez proche de la variole chez l’humain, mais peu mortelle pour lui. La précarité de la technique (on pouvait transmettre d’autres éléments en plus du virus, comme la syphilis par exemple) attise les interrogations et les rejets. Ce n’est qu’à la fin du 19e siècle que Louis Pasteur découvre le principe de la vaccination moderne. En laissant des souches de choléra dans son laboratoire pendant ses vacances, il se rend compte que le virus a été atténué. Il ne tue donc plus les sujets mais, au contraire, leur permet de se prémunir contre la version virulente du virus. En l’honneur de Jenner, il reprend le terme de vaccin. En 1885, il prépare le premier vaccin humain à virulence atténuée contre la rage. Au 20e siècle, de nombreux nouveaux vaccins voient le jour. En France, le vaccin antivariolique devient obligatoire en 1902. Soixante-dix ans plus tard, l’OMS annonce l’éradication de la variole à l’échelle mondiale. Depuis 2018, onze vaccins pédiatriques sont obligatoires en France. Sauf pour certains vaccins, faire vacciner la population permet de réduire la circulation du virus, et donc, d’envisager une possible éradication. Cela permet aussi de protéger les personnes immunodéprimées, celles dont le système immunitaire est trop faible pour qu’on leur injecte le virus même sous forme atténuée dans le vaccin.

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l’époque, le DTP (diphtérie, tétanos, poliomyélite), ne protègent que la personne qui se vaccine. Cette simplification peut être liée au fait que la communication politique accepte difficilement le doute et le questionnement par souci de responsabilité envers les citoyens. Laurent-Henri Vignaud, historien et coauteur de Antivax : la résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours, souligne que le doute est pourtant inhérent à la science. « Aucune étude ne montre le lien entre le vaccin ROR (rougeole, oreillons, rubéole) et l’autisme, mais s’il est possible scientifiquement parlant de démontrer un lien, il est presque impossible de démontrer l’absence de lien. Or, c’est très difficile à entendre pour un citoyen lambda qui peut imaginer un lien caché. Pour le politique aussi c’est difficile, à cause du fameux principe de précaution. Comme ils s’engagent, ils ont besoin d’être sûrs qu’ils n’empoisonnent pas les gens. »

Discours trop simplifiés Plusieurs scientifiques citent à l’appui une étude sociologique suisse recommandant une « juste dose de communication ». Ni trop technique, ni trop simplifiée. « Une fois qu’on a dit ça, on n’a pas dit grand-chose, plaisante Laurent-Henri Vignaud, historien, mais ça montre toute la difficulté de communiquer sur un sujet de santé. » Un film a récemment provoqué une polémique. Vaxxed d’Andrew Wakefield, souvent présenté comme « le gourou des anti-vaccins », devait être présenté au festival du film Tribeca en 2016. Il a été déprogrammé car il contiendrait des informations fausses. Les réseaux sociaux s’en sont emparés et des communautés ont crié au complot. Pour Alain Fischer, il faut en passer par là. « C’était légitime de l’empêcher. Ça n’a pas à être montré car c’est faux. » Cette technique est également adoptée par plusieurs réseaux sociaux — Facebook, Instagram, YouTube et Pinterest  — depuis

le début de l’année : ils comptent fermer les groupes hostiles à la vaccination et ne pas accepter les publicités liées. Facebook cherche « la manière de partager, au contraire, de l’information pédagogique ». Comment déterminer les vraies informations des fausses ? La porte-parole mentionne les « informations qui font autorité sur le sujet ». Mais bloquer les plus réticents risque de les conforter dans leur idée de complot et de doute. Le communicant politique Thierry Saussez n’approuve pas la

À force de généralisation, les positions se sont radicalisées des deux côtés. technique. « C’est une mauvaise idée. On ne pourra jamais éradiquer entièrement les fake news. Il faut infiniment plus travailler sur la communication de proximité. » Professeur de pharmacovigilance à Bordeaux, Bernard Bégaud monte au créneau et dénonce une « pensée dominante » qui ne laisserait aucun doute planer autour des vaccins. « Il faut une attitude scientifique équilibrée. Sinon, ça attise la méfiance des gens. À force d’édulcorer, on va provoquer l’effet inverse. » Selon lui, cette attitude des autorités de santé est causée par deux phénomènes : un souci de préserver le vaccin de tout doute pour ne pas nourrir les anti-vaccins patentés ; ainsi qu’une trop grande proximité entre les laboratoires pharmaceutiques et les autorités. Certains militent pour arrêter de parler de vaccination en général. « Il faut un discours clair sur chaque vaccin, synthétise Laurent-Henri Vignaud, où on explique que comme pour tout médicament il peut y avoir des effets secondaires mais qu’ils sont très rares. Et au-delà, l’État pourrait s’engager à individualiser le profil vaccinal. Ça donnerait l’impression de sortir d’une logique de masse. » Et d’insister : « Il faut répondre à l’angoisse vaccinale au cas par cas. » ᐊ Vaccins : l’impossible communication - 87

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Travailleurs détachés

marché de dupes entre européens

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Par augustine passilly Illustrations : JORDAN MARTIN

n mai, les institutions européennes devraient célébrer la naissance d’une nouvelle venue : la future Autorité européenne du travail. Censée mieux protéger les travailleurs détachés — un statut qui concerne environ 2,3 millions de salariés —, elle aura pour lourde tâche de garantir le principe « à travail égal, salaire égal » affirmé pour la première fois dans l’ensemble de l’Union européenne. « Sa fonction principale sera de garantir une mobilité équitable en luttant contre les abus et les fraudes, commente Sofia Fernandes, chercheuse à l’institut Jacques-Delors. Elle devra aussi faciliter l’accès à l’information. Aujourd’hui, un travailleur qui n’a pas connaissance de ses droits peut être abusé par un employeur peu

scrupuleux. Elle aidera également les entreprises, qui ne fraudent pas toujours en connaissance de cause. » Localisée dans un premier temps à Bruxelles, l’agence prendra ensuite ses quartiers dans l’un des trois pays n’accueillant pas encore d’instance européenne : la Slovaquie, la Roumanie ou Chypre. À deux mois de son inauguration, le flou règne encore sur son périmètre comme sur la composition de sa direction. « À terme, l’Autorité comptera environ 140 agents, parmi lesquels quelque 60 experts nationaux détachés par leur État membre, y compris pour le rôle d’officiers de liaison nationaux, qui seront le point de contact sur place pour l’ensemble des administrations nationales concernées », précise la co-rapporteure du texte, la ᐅ Marché de dupes européen - 89

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ᐅ commissaire européenne Marianne Thyssen. Quant à son efficacité, elle suscite d’ores et déjà des doutes. Pour le sénateur communiste Éric Bocquet, auteur d’un rapport sur les travailleurs détachés en 2013, « il s’agit d’une mise en commun des moyens existants dans les États membres sans création de nouveaux outils, et qui repose sur le volontariat. Ça m’a l’air d’être une coquille vide sans réel pouvoir ». La dernière étape d’un processus réglementaire entamé il y a 20 ans et dont les principales avancées ont souvent été arrachées grâce à la mobilisation syndicale sur le terrain. la mobilisation d’électriciens polonais C’est en Finlande que des travailleurs polonais ont obtenu la conquête de cette égalité. En 2009, 186 électriciens de la société Elektrobudowa Spółka Akcyjna sont envoyés, par l’intermédiaire de sa succursale finlandaise, sur le chantier de la centrale nucléaire d’Olkiluoto, dans la région de Satakunta, au sud-ouest de l’État scandinave. Moins rémunérés que leurs collègues finlandais, certains d’entre eux décident de se

Pour la première fois, la Cour de justice de l’Union européenne s’est prononcée en faveur de l’égalité salariale. rapprocher du syndicat local Sähköliitto — « Ouvriers en électricité », également appelé Sähköalojen ammattiliitto, « Syndicat de l’électricité ». « Nous avons découvert que leurs conditions de travail n’étaient pas conformes. En Finlande, notre système comprend des accords collectifs généraux que tous les employeurs sont tenus de respecter, explique Jari Ollila, responsable des accords collectifs au sein du syndicat finlandais. Il y a aussi des indemnités journalières, des

congés payés et des compensations pour les frais de transport. Certains de ces droits n’ont pas été payés du tout. » Sähköliitto saisit le tribunal de première instance de Satakunta qui se retourne vers la Cour de justice de l’Union européenne. Le 12 février 2015, les électriciens polonais obtiennent gain de cause. Pour la première fois, les juges se prononcent explicitement en faveur de l’égalité salariale des employés détachés avec les nationaux. Une petite révolution. L’entreprise, condamnée à une amende de 7,9 millions d’euros par le tribunal finlandais, a fait appel dans son pays. Pour Jari Kailiala, l’avocat du syndicat, il ne fait aucun doute que « cette décision a été l’un des éléments déclencheurs de la réforme de la directive des travailleurs détachés. Cela a peut-être aussi eu des effets sur la création d’une Autorité européenne du travail ». Le 8 mars 2016, un an après la décision de la Cour de justice européenne, la Commission européenne propose de réviser la directive pour que les salariés détachés bénéficient des mêmes règles en matière de rémunération et de travail que leurs homologues locaux. Mais certains pays se sentent menacés par ce projet égalitaire. Onze États membres — Bulgarie, République tchèque, Croatie, Danemark, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Roumanie et Slovaquie — déclenchent, deux mois plus tard, la procédure dite du « carton jaune ». C’està-dire qu’ils contestent la réforme au prétexte qu’elle s’opposerait au principe de subsidiarité. « L’argument de ces pays, c’était que tout ce qui concerne le salaire relève de la responsabilité nationale », résume Élisabeth Morin-Chartier, rapporteure du texte proposant de réviser la réforme.

le lobby patronal fait de la résistance Certains lobbies se sont également élevés contre cette proposition. « BusinessEurope [le lobby patronal européen qui représente 40 organisations nationales d’entreprises

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dans 35 pays, ndlr] a soutenu le carton jaune et demandé le retrait de la proposition », se souvient Liina Carr, secrétaire confédérale de la Confédération européenne des syndicats (CES), qui regroupe la plupart des organisations syndicales européennes. Si BusinessEurope a refusé de répondre à nos questions estimant que « ce n’ [était] pas le moment opportun pour commenter cela », l’organisme a publié 51 positions, le 17 mai 2016, sur le sujet. Les représentants patronaux y expliquent notamment qu’« au lieu d’essayer de restreindre la concurrence sur le marché unique européen, les États membres devraient accroître leur compétitivité, notam-

ment en termes de coûts de la main-d’œuvre. » Le lobby pointe aussi le faible nombre de travailleurs détachés concernés qui, « malgré l’augmentation de ces dernières années, reste faible, atteignant seulement 0,7 % du total des travailleurs de l’Union européenne. Toute régulation sur le détachement devrait être proportionnelle. » Argument jugé recevable pour le chercheur en droit du travail européen au CNRS Marco Rocca, qui précise que « le poids du détachement doit être relativisé. Il représente 1 % à 2 % de la main-d’œuvre totale, tous secteurs confondus ». Certaines branches sont toutefois particulièrement touchées, comme le secteur du BTP qui emploie à lui seul ᐅ

Histoire d’une prise de conscience 15 mai 2014

16 décembre 1996

Directive européenne définissant le statut

Le salaire et les conditions de travail du salarié détaché dépendent du pays d’accueil, tandis que les cotisations sociales restent payées dans le pays d’origine.

12 décembre 2006

Directive Bolkestein

En voulant libéraliser le marché des services, elle fait naître une polémique sur le rattachement du salarié au droit du travail de son pays d’origine.

18 juin 2016

Rattachement au réseau d’infor­ mation du marché intérieur (IMI) Les États doivent coopérer dans le cadre de l’entrée en vigueur de la directive de 2014.

14 septembre 2016

Reconnaissance du dumping social

Le Parlement européen adopte le rapport du député Guillaume Balas à ce sujet.

Renforcement de la directive de 1996

La directive d’exécution doit améliorer la lutte contre la fraude et le contournement de la règlementation, et faciliter l’échange d’informations entre États membres.

12 février 2015

Affaire des électriciens polonais Dans son arrêt, la Cour de justice de l’Union européenne affirme le principe d’égalité entre travailleurs détachés et locaux.

28 juin 2018

Réforme de la directive de 1996 Elle instaure le principe « à travail égal, salaire égal ».

14 février 2019

Autorité européenne du travail

Un accord provisoire ayant été conclu, elle devrait voir le jour en mai 2019.

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ᐅ un quart des travailleurs détachés sur le sol français, et s’avère particulièrement imperméable aux contrôles. « Les chantiers de gros œuvre sont souvent fermés, interdits au public au niveau de la sécurité, ce qui peut s’entendre. Mais cela permet aussi de pratiquer toutes les dérives dans ce périmètre »,

« Les chantiers sont souvent fermés, interdits au public. Ça permet de pratiquer toutes les dérives dans ce périmètre. »   regrette Frédéric Mau, délégué CGT construction. Il suffit de se rendre en plein cœur de Paris, devant la poste du Louvre en rénovation, pour se faire une idée de la difficulté d’accéder à un chantier. Les ouvriers entrent par un portique métallique vertical aux barreaux arrondis. Impossible, sans carte magnétique, de pénétrer dans l’enceinte des murs de clôture bleu ciel. Malgré ces réticences, la réforme du premier statut des travailleurs détachés qui date de 1996, est finalement actée le 20 juillet 2016. Le lobby patronal européen poursuit, lui, son action de blocage. Auteur d’un rapport sur le dumping social adopté par le Parlement en septembre de la même année, le député européen Guillaume Balas se souvient d’amendements rédigés mot pour

mot par BusinessEurope à cette occasion — la signature étant parfois négligemment laissée par les députés étourdis sur les textes proposés au Parlement. « Leurs arguments, c’était : il n’y a pas de dumping social, ça va affaiblir les entreprises et ce que vous proposez n’est pas utile , énumère ce proche de Benoît Hamon, depuis son étroit local parisien où s’entreposent de nombreuses piles de dossiers. C’était très important parce qu’avant, la notion de dumping social n’était pas reconnue au Parlement européen. » Ce rapport a beau avoir servi, toujours d’après Guillaume Balas, de « point d’appui pour la suite », il n’a pas apporté de contraintes législatives supplémentaires. En 2017, nouveau coup d’accélérateur : Emmanuel Macron, président nouvellement élu, souhaite faire entendre la voix réformiste de la France. Six députés s’attellent à la rédaction d’une résolution destinée à l’Assemblée nationale puis au Parlement européen. Nommée rapporteure, la plus jeune députée française, Typhanie Degois (LREM), retrace l’adoption éclair de ce texte, élaboré entre le 13 juillet et le 23 octobre 2017 : « On a fait un important travail pendant l’été 2017. L’échéance était fixée à début novembre car il devait y avoir un vote au Parlement européen qui permettait ensuite de passer au trilogue [entre le Parlement, le Conseil et la Commission, ndlr] avant l’adoption définitive d’une directive en juin 2018. On avait vraiment un temps réduit,

La France aussi exporte des détachés Deuxième pays d’accueil de travailleurs détachés de l’Union européenne, la France se révèle aussi le quatrième pays d’envoi. D’après le rapport de la Cour des comptes de février 2019, 516 000 employés œuvrent sous ce statut dans l’Hexagone, tandis que 43 750 Français — soit 8,5 % de la main-d’œuvre régie par la directive de 1996 — sont détachés, majoritai­ rement au sein de sociétés allemandes, luxembourgeoises, monégasques ou suisses. « Les détachements ne se font pas seulement en provenance des pays de l’Est, rappelle le chercheur Marco Rocca. Les pays à bas coût de main-d’œuvre représentent un tiers des travailleurs détachés. La majorité se fait vraiment entre États de l’Europe à 15. » ᐊ

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se justifie la députée. Le but de ce rapport, c’était que la position française, qui avait du mal à s’affirmer dans le contexte du clivage entre les pays de l’Est et les pays de l’Ouest, soit entendue. »

L’exclusion du secteur des transports Quitte à sacrifier certaines mesures. « Il y avait un amendement concernant une carte magnétique pour tous les travailleurs détachés. Or, il fallait obtenir l’autorisation de la Cnil [Commission nationale de l’informatique et des libertés, ndlr], ce qui aurait pris trop de temps. Cette idée a donc été refusée. L’objectif était de faire des propositions qui puissent être tout de suite mises en œuvre.  » L’autre point sur lequel la députée regrette que ce texte « n’aille pas plus loin », comme elle le mentionne dans l’introduction de son rapport, concerne les transports. « En

Savoie, on a beaucoup d’entreprises qui subissent du dumping social de pays de l’Est, constate-t-elle. Mais ce secteur était loin de faire consensus. La Commission européenne venait de présenter un Paquet relatif à la mobilité et on ne voulait pas mettre en danger le rapport. » Sans surprises, les transports seront les grands absents de la réforme de la directive des travailleurs détachés, lors de son adoption par la Commission européenne, le 28 juin 2018 (lire encadré p.95). Ce texte, qui entrera en vigueur en juillet 2020, instaure le principe « à travail égal, salaire égal ». Il donne définitivement raison aux électriciens polonais d’ Elektrobudowa Spółka Akcyjna. Les conventions collectives des pays d’accueil devront désormais s’appliquer aux travailleurs détachés — ce pour quoi s’étaient précisément battus Jari Ollila et ses collègues du syndicat finlandais. Il deviendra en outre interdit, pour une en- ᐅ Marché de dupes européen - 93

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ᐅ treprise, de déduire les frais d’hébergement, de nourriture ou de transport du salaire de ses employés. « Cette réforme lutte contre le dumping social entre les salariés, contre la concurrence déloyale entre les entreprises, s’exclame Élisabeth Morin-Chartier, jamais à cours de qualificatifs pour vanter «  sa » directive. Elle pose le socle de l’Europe sociale. C’est une avancée énorme. » D’autres axes semblent en revanche plus cosmétiques, comme la limitation de la durée du détachement à douze mois, plus six supplémentaires sur demande motivée de l’employeur. « C’était plus du symbole pour dire que le travail détaché n’est pas une situation amenée à durer dans le temps, que douze mois ça paraît correct, même si dans les faits la durée moyenne du détachement est de 47 jours », reconnaît, depuis l’Assemblée nationale, Typhanie Degois. Cela n’empêche pas certains salariés de multiplier les missions de détachement. une autorité sans pouvoir Pour veiller au respect de la nouvelle directive, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a proposé, en septembre 2017, de créer une nouvelle Autorité européenne du travail. Concrètement, elle permettra aux États membres de mener des contrôles conjoints sur le travail déta-

Certaines mesures de la réforme, comme la limitation de la durée du détachement, semblent cosmétiques. ché. Mais cette coopération demeure facultative. « Il n’y a pas de bases légales dans les traités européens qui permettent de forcer un pays à rejoindre une inspection ou à fournir ce genre d’informations », justifie Jeroen Lenaers, co-rapporteur néerlandais du texte.

Il est difficile d’imaginer que les États vont se mettre à coopérer compte tenu de leur faible réactivité sur le réseau d’information du marché intérieur (IMI), qui existe depuis juin 2016. « En principe, les autorités de chaque pays doivent répondre sous un délai de 25 jours aux demandes d’informations, sauf que dans les faits, cette obligation n’est pas respectée », dénonce Typhanie Degois. D’après le rapport annuel 2019 de la Cour des comptes, au premier semestre 2017, douze pays dépassaient la limite théorique de 25 jours. En queue de peloton, la Slovaquie affiche un temps de réponse moyen de 58 jours, tandis que la France figure parmi les mauvais élèves avec un délai de 34 jours. David Errard, chef du Bureau des relations individuelles du travail au ministère du Travail à Paris, relativise ces données. « La Commission européenne établit ces statistiques sur le respect des délais mais elle ne regarde pas exactement le type de demandes et leur complexité, regrette le fonctionnaire. Si vous ne clôturez pas un dossier dans ce système d’échanges d’informations parce que vous êtes en attente d’éléments d’autres administrations ou de terrain, le délai continue de courir. Alors que vous pouvez apporter des informations qui n’ont aucun intérêt pour l’administration qui les a demandées mais en respectant les délais. »

Un nécessaire compromis politique L’appellation même d’« autorité » a fait débat. « La Commission voulait l’appeler “Autorité européenne du travail”, le Conseil voulait une agence, raconte la chercheuse Sofia Fernandes. Le problème c’est que quand on parle d’“autorité” , on pourrait penser qu’elle est contraignante, ce qui n’est pas le cas. En même temps, ça aurait pu être un peu décevant de l’appeler “agence”. » Ce terme est finalement conservé, sans que l’Autorité ne soit dotée d’un quelconque pouvoir coercitif. « Si un État refuse de coopérer, il doit fournir une explication et proposer une alterna-

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tive pour trouver une solution à la question posée, précise tout de même Jeroen Lenaers. Si le pays refuse de donner une raison, ce n’est pas l’Autorité qui le contraindra. Son conseil d’administration pourra par contre en discuter et à la fin, la Commission européenne pourra potentiellement engager une procédure contre ce pays. » Pas encore clairement définie, la peine encourue ne devrait pas

inquiéter les États déjà habitués à faire la sourde oreille sur le réseau IMI. Guillaume Balas, lui, ne fait pas confiance à la future Autorité européenne du travail. « Il n’y a pas de nécessité de mettre en place une armée de fonctionnaires européens pour tout vérifier. Il suffit d’infliger de vraies grosses sanctions à deux-trois sociétés qui se comportent mal, de sorte ᐅ

Le secteur des transports, grand absent de la réforme Le secteur des transports a été exclu de la réforme de la directive des travailleurs détachés, lors du vote des eurodéputés le 29 mai 2018. Cela relève, selon Marco Rocca, chercheur en droit du travail européen au CNRS, du calcul politique. « Les pays soutenant cette réforme avaient déjà perdu les votes de certains pays de l’ancien bloc de l’Est. Ils ne pouvaient pas se permettre de perdre les voix de l’Espagne et du Portugal qui étaient favorables à la réforme sans y inclure le secteur de transport. » Même la rapporteure du texte, la Française Élisabeth Morin-Chartier, ne cache pas sa déception. « Je vois une énorme limite. J’avais, dans mon mandat de négociation, les chauffeurs routiers. Ils ont été retirés de la directive au Conseil, c’est-à-dire par les chefs d’État et de gouvernement. Un certain nombre de pays pensait que ça aurait constitué un point de clivage trop violent entre l’Est et l’Ouest », déplore la députée membre du PPE (Parti populaire européen), admettant par contre qu’il est plus juste de parler d’opposition entre périphérie et centre de l’Europe. Ce secteur reste pourtant particulièrement difficile à contrôler. « Les salariés routiers sont toujours considérés comme des travailleurs de seconde zone. Certains

dorment dans leur camion. C’est inadmissible », s’insurge Karima Delli, qui se dit « très peinée » par ce renoncement. À la tête de la commission Transport, cette députée européenne EELV a dû reporter ses espoirs sur le Paquet mobilité qui, malgré un accord entre les ministres des Transports en décembre dernier, n’a aucune garantie de passer l’épreuve de la plénière du 4 avril 2019. Optimiste, elle mentionne tout de même sa principale mesure : « Le chronotachygraphe numérique [appareil enregistrant les données de l’utilisation d’un véhicule de transport, ndlr] devait arriver en 2034 mais cela va arriver beaucoup plus tôt. Ce système va surtout permettre de savoir combien d’opérations de cabotage sont réalisées, avec un maximum de trois en sept jours, mais aussi de connaître le nombre d’heures effectuées et de s’assurer que les temps de repos sont respectés. » Le chercheur Marco Rocca place, lui, peu d’espoirs dans ce Paquet mobilité. « On ne sait pas encore ce qui va émerger, concernant les conditions de travail. Mais évidemment, l’exclusion de la directive détachement ne fait pas pressentir l’adoption de règles plus contraignantes, du point de vue social, s’inquiète-t-il. Si tel était l’objectif, le transport routier aurait alors pu rester dans la directive. » ᐊ

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ᐅ qu’elles ne soient pas capables de provisionner ces sommes, ainsi que des condamnations pénales. Je peux vous assurer que cela permettrait de beaucoup amenuiser la fraude. » Des sanctions pour l’exemple, voilà selon ce député européen, la solution pour mettre fin au trafic des travailleurs détachés. Sa collègue du Palais Bourbon, Typhanie Degois, le rejoint : « Quand on a des entreprises qui subissent du dumping, d’autres qui contournent les règles, qu’on est témoins de situations humaines totalement indignes, l’incitatif ne suffit pas toujours. » Pour défendre ce qu’il estime être un progrès, le co-rapporteur Jeroen Lenaers invoque aussi, comme pour la réforme de la directive, la nécessité du compromis politique. « Beaucoup, beaucoup d’États membres se seraient opposés à la création de l’Autori-

té européenne du travail s’ils avaient eu l’impression que le principe de subsidiarité était significativement réduit. »

des travailleurs de seconde zone Sur le terrain, certains ouvriers n’ont pas attendu sa mise en place pour renoncer au statut de travailleur détaché, comme Claudiu Vasile Nastuta. Écouteurs sur les oreilles et bonnet gris trop large, ce plaquiste roumain explique pourquoi il a tourné le dos, après deux séjours de six mois, au travail détaché. « Je gagnais environ 400 euros de moins que mes collègues français », se souvient-il, très souriant et un peu gêné par son français hésitant. Cela restait largement supérieur aux 400-500 euros mensuels qu’il

le détachement, pour des besoins réels Aujourd’hui, si la législation est appliquée, les entreprises n’ont plus d’intérêts économiques à faire appel à des travailleurs détachés en provenance d’États aux faibles coûts salariaux. « Parfois, cela coûte même plus cher quand le logement et le transport depuis le pays d’origine sont à la charge de l’employeur. Mais il y a un manque de main-d’œuvre », explique Marco Rocca, par ailleurs coauteur de l’ouvrage Le Travail détaché face au droit européen, qui s’intéresse à son application dans le domaine de la viande. « En Belgique, par exemple, c’est un secteur peu sexy pour les ouvriers locaux. Selon les organisations patronales, personne ne rêve de travailler dans un abattoir, poursuit-il. Le détachement prend alors une fonction positive et renouvelable pour répondre au manque de main-d’œuvre. » Le premier motif de recours à cette pratique s’avère donc d’ordre capacitaire, d’après David Errard, chef du bureau des relations individuelles du travail : « Les chefs d’entreprise français vont indiquer, lors des contrôles, qu’ils ont cherché à trouver des prestataires locaux ou à embaucher eux-mêmes directement, mais qu’ils n’ont pas eu de réponses aux offres et donc ce sont des entreprises étrangères qui se sont positionnées. » Les employeurs ont aussi besoin, en particulier dans le secteur du BTP, de compétences que nos compatriotes n’ont plus. « Souvent, on cite l’exemple des chantiers navals : il y a certains corps de métiers sur lesquels nous n’avons pas assez de main-d’œuvre formée pour répondre aux commandes des entreprises françaises », affirme David Errard. Le député européen Guillaume Balas confirme ce diagnostic, regrettant que certaines filières de formation aux travaux manuels soient délaissées. « Il y a des compétences que nous avons perdues. La Pologne a continué à former des soudeurs sur certaines spécialités que nous n’enseignons plus en France. » ᐊ

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touchait dans son ancienne boucherie, en Roumanie. Grâce à son nouveau contrat français, son salaire est désormais équivalent à celui des autres artisans œuvrant à la réhabilitation d’une résidence sociale près de Paris. Ce qui inquiète le plus Jordan Martin, menuisier français en reconversion, ce sont les dangers auxquels ses collègues étrangers sont exposés. Il se souvient notamment d’un chantier à La Rochelle. «  On construisait une toiture, au troisième étage d’une maison. Les patrons n’avaient pas pris de lève-charge pour monter les poutres. Les travailleurs détachés devaient les soulever à la main avec une corde. Ça pesait très lourd. C’était hyper dangereux mais ils les laissaient faire. Les responsables les mettent dans des situations qu’un Français n’accepterait pas. »

des conflits d’intérêts à très haut niveau Pour éviter ces dérives, les syndicats essaient d’informer au maximum les employés de leurs droits. En janvier 2015, la Fédération nationale des salariés de la construction, bois et ameublement CGT (FNSCBA CGT) a lancé Reder (Réseau européen pour un détachement équitable et responsable) en France, mais aussi en Italie, en Espagne, au Portugal, en Belgique et en Roumanie, auquel d’autres États membres se sont greffés par la suite. Ce réseau va à la rencontre des ouvriers du BTP en amont. « L’objectif était d’informer les salariés dans leur pays d’origine des droits qu’ils avaient dans leur pays d’accueil, résume Serge Plechot, secrétaire général de la FNSCBA CGT. Des plaquettes ont été élaborées avec les droits des travailleurs dans les pays récepteurs et traduites pour donner l’information dans les pays émetteurs au travers des directions du travail et des organisations syndicales. » Ces outils sont également utilisés par les inspecteurs du travail. Le syndicaliste admet que les travailleurs détachés demeurent réticents à communiquer. « Ce n’est jamais très facile de rencontrer ces salariés. Ils ne veulent pas trop se mettre

« Les responsables mettent les travailleurs détachés dans des situations qu’un Français n’accepterait pas. » en avant. Le salaire moyen est de 350 euros en Roumanie, alors ils viennent travailler en France, où il est beaucoup plus élevé. Ils ne veulent pas trop dénoncer leur direction, qui leur met une pression assez forte. » Les arrangements avec la loi risquent d’avoir de beaux jours devant eux. À l’initiative d’un nouveau rapport sur le travail détaché en cours de discussion, le député européen Guillaume Balas voit dans la « pluri-activité », c’est-à-dire le fait pour une entreprise de faire travailler ses salariés dans deux ou plusieurs États, un possible nouveau mode de contournement de la directive. « Le travail pluri-actif peut se faire sur une longue durée. Il n’est pas limité dans le temps. Si aucune règle n’est mise en place, tout le monde va passer par la pluri-activité plutôt que par le travail détaché », craint le député, qui insiste sur la volonté des employeurs de favoriser le paiement de cotisations sociales et de salaires les plus bas possible, quitte à tricher sur le pays où les employés effectuent le plus d’heures. Les électriciens d’Olkiluoto ont gagné une bataille mais pas la guerre. « Les changements à espérer seront sans doute limités, reconnaît Marco Rocca. La raison c’est qu’il y a malheureusement des conflits d’intérêts à très haut niveau. Certains États considèrent qu’il est dans leur intérêt national de protéger les entreprises qui recourent au détachement en leur appliquant des règles moins strictes. Ils arrivent aux négociations avec une position très ferme. Au sein même des associations d’employeurs, et de travailleurs, il y a aussi des divisions importantes. Étant donné que c’est un conflit vraiment transversal, ça devient très, très difficile de trancher dans une structure comme l’Union européenne. » ᐊ Marché de dupes européen - 97

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aux portes de l’Europe, on filtre les mensonges

A

Par Jonathan grelier

Illustrations : JORDAN MARTIN & PAUL IDCZAK

ndrey est ukrainien. Dans quelques jours, il se rendra à l’Ouest, dans l’Union européenne (UE), où il a trouvé un emploi. Andrey n’a pas encore mis un pied dehors. Pourtant, assis dans le canapé de son salon, il va faire face à une frontière extérieure de l’UE, ou plutôt à sa façade dématérialisée. Première étape : l’homme va allumer son ordinateur portable et lancer une application Web. Il y a déjà renseigné ses informations personnelles, téléchargé une copie de son visa et d’autres documents et donné des indications sur la durée et le but de son voyage. Andrey doit à présent répondre aux questions d’un avatar, une sorte de garde-frontière virtuel. « Quel est votre nom de famille ? », demande l’avatar à l’allure humaine, vêtu d’un uniforme. S’ensuivra une série de questions pour évaluer la sincérité d’Andrey. Pendant l’interrogatoire, la webcam de l’ordinateur le filme. Un logiciel analyse des mouvements infimes et quasi

invisibles de son visage dans le but annoncé de détecter les réponses fausses et un comportement suspect. Une comparaison d’images faciales s’ajoute au dispositif. Finalement, Andrey recevra une évaluation du risque sous la forme d’un QR code qu’il présentera à un garde-frontière en chair et en os, à son entrée dans l’UE. Andrey n’existe pas. C’est un personnage fictif. Tout comme l’est le scénario précédent. Mais l’idée d’une frontière avec une façade dématérialisée, elle, est réelle. Elle est même au cœur d’iBorderCtrl, un « projet de recherche » comme le martèle depuis le Luxembourg son coordinateur, George Boultadakis, consultant chez European Dynamics, une entreprise de services informatiques. Le message est clair : iBorderCtrl relève de la recherche et ne remplace pas, pour l’heure, les véritables contrôles aux frontières. Officiellement lancé en septembre 2016, le projet est entré récemment dans sa phase de tests. Ceux-ci ont lieu en Grèce, en ᐅ frontières et mensonges - 99

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ᐅ Hongrie et en Lettonie. Les emplacements exacts des tests demeurent confidentiels. En Grèce, « la frontière […] avec la République de Macédoine du Nord a été considérée comme une zone d’intérêt », indique toutefois le site d’iBorderCtrl. Même refrain concernant la frontière entre la Hongrie et la Serbie. Porté par un consortium de treize partenaires — universités, entreprises et organismes publics, dont des gardes-frontières — répartis dans neuf États membres, iBorder­Ctrl agrège de nombreuses technologies conçues pour s’adapter à la gestion future des frontières de l’espace Schengen, cet espace de libre-circulation des personnes, qui regroupe 22 pays de l’UE, plus la Norvège, l’Islande, la Suisse et le Liechtenstein. Parmi ces technologies, des outils biométriques, un dispositif de vérification de documents et un système de détection automatique du mensonge (ADDS), très décrié par de nombreux chercheurs. Objectifs affichés : réduire le temps d’attente aux points de passage des frontières terrestres pour les ressortissants de pays tiers et préserver un haut niveau de sécurité pour éviter les entrées illégale.

Un projet financé par l’Union européenne à hauteur de 4,5 millions d’euros. Transparence relative, système de détection de mensonges, tests aux frontières… Il n’en fallait pas plus pour que l’agrégat de technologies iBorderCtrl, financé entièrement par l’UE dans le cadre de son programme de recherche et développement Horizon 2020, qui court depuis 2014, sorte de l’anonymat et engendre de farouches oppositions. Véritable paquebot européen du financement de la recherche doté de 79 milliards d’euros, Horizon 2020 a été créé par une décision européenne en 2013. Selon ce texte, le programme ambitionne de répondre à

plusieurs enjeux « sociétaux », comme « protéger la liberté et la sécurité de l’Europe et de ses citoyens », notamment « à travers la gestion des frontières ». Les États européens vivent alors les prémices de la forte pression migratoire qui atteindra son apogée deux ans plus tard. Selon l’agence de la statistique européenne Eurostat, le nombre de demandeurs d’asile bondira de 335 300 en 2012 à plus de 1,3 million en 2015.

plan de communication Dans la continuité du lancement d’Horizon 2020, la Commission européenne rédige un premier programme de travail, qui précise les grandes lignes à suivre pour les projets voulant bénéficier des subventions européennes. « Les autorités en charge des frontières rencontrent de nouveaux défis pour sécuriser les frontières terrestres de l’UE et de l’espace Schengen, alors que les tendances récentes montrent une augmentation significative des flux de voyageurs », mentionne le document au point BES-05-2015. iBorder­ Ctrl s’appuiera sur ce point pour participer à l’appel à propositions d’Horizon 2020. Pour « atteindre un plus haut débit aux points de passage tout en garantissant un haut niveau de sécurité », le programme de travail estime que le montant de la subvention à accorder doit se situer entre deux et cinq millions d’euros. À l’issue d’un processus d’évaluation par des experts extérieurs à la Commission mené à la fin de l’année 2015, le système intelligent et portable de contrôle des frontières iCROSS, le premier nom d’iBorder­ Ctrl, reçoit une subvention d’environ 4,5 millions d’euros. « J’ai travaillé sur Silent Talker pendant 20 ans », dira le professeur en informatique James O’Shea à Marc Hijink du quotidien néerlandais NRC Handelsblad, l’un des rares journalistes à avoir rencontré des membres du projet, à propos de l’intelligence artificielle à la base de l’ADDS. Pour développer cette dernière technologie, James O’Shea a pu compter sur deux de ses

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collègues de l’université métropolitaine de Manchester, l’experte en intelligence artificielle Keeley Crockett, maîtresse de conférences, et Wasiq Khan, du Laboratoire de recherche dans les systèmes intelligents. Pour le consortium, l’obtention de la subvention européenne marque le début de l’aventure. Fin 2016, ses membres créent un site Internet et un compte Twitter. En novembre, ils organisent un premier atelier en Hongrie. Celui-ci marque le début d’une série de présentations du projet à travers l’Europe, dont l’une se tiendra lors d’un atelier organisé par Frontex, l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes. Cette première année correspond à « une phase initiale de prise de conscience, pendant laquelle le projet et ses objectifs sont communiqués à un large éventail de parties prenantes », note le consortium dans son plan de communication et de diffusion no 2, rendu public et daté d’octobre dernier. En parallèle, le développement des prototypes se poursuit. Enfin, un changement important marque les douze premiers mois d’existence du pool : au printemps 2017, le projet adopte un nouveau nom, iBorderCtrl.

intérêt commercial Dans sa deuxième année, le consortium s’affaire à produire ses premiers résultats pour commencer à montrer son intérêt commercial. Point d’orgue du projet, il organise une session consacrée à iBorderCtrl lors du congrès mondial de l’intelligence informatique, un événement scientifique majeur qui se déroule en juillet 2018 au Brésil. Entre deux présentations de leur concept, les membres d’iBorderCtrl échangent lors de « réunions hebdomadaires et via une plate-forme rassemblant documents et données », se souvient Philippos Kindynis, un développeur de logiciels qui a quitté l’année dernière Stremble Ventures LTD, une entreprise chypriote membre du projet et chargée notamment du développement d’un avatar.

Pour iBorderCtrl, la fin des réjouissances pourrait bien remonter à l’été dernier. « Le 12 juillet 2018, le coordinateur d’iBorderCtrl a été […] informé que la Commission européenne avait formulé une demande pour qu’un article présentant iBorderCtrl comme un véritable succès soit publié sur le site de sa direction générale Recherche dans la catégorie “réussites”, écrit le consortium dans son rapport de communication annuelle de sep-

Cible principale des critiques : le système de détection automatique du mensonge. tembre. C’est un honneur pour tous les membres du consortium qu’iBorderCtrl soit sélectionné pour faire partie des réussites de la Commission européenne et qu’un article de mise en valeur [lui] soit dédié. » La nouvelle apparaît comme une belle récompense pour les treize partenaires. Ceux-ci se réjouissent dans le même document qu’iBorderCtrl ait été présenté lors de dix événements et que huit publications aient été produites lors de sa deuxième année d’existence, « une nouvelle preuve que les activités de communication sont bien effectuées par le consortium ». Le 24 octobre, la Commission européenne publie le communiqué sur iBorderCtrl. Très vite, les médias s’en emparent. Pour le projet, c’est la fin d’un anonymat qui lui avait largement épargné les critiques. Et le début des ennuis. Le magazine New Scientist est l’un des premiers à traiter le sujet sur son site Internet quelques jours plus tard. Au cœur de l’article, l’ADDS, le système de détection automatique du mensonge. « Plusieurs experts indépendants […] ont exprimé de fortes réserves concernant [cette] idée, s’interrogeant sur la précision des systèmes automatiques de détection du mensonge en général », écrit le journaliste Douglas Heaven après avoir présenté le concept. L’auteur rapporte également les propos de Maja ᐅ frontières et mensonges - 101

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ᐅ Pantic, professeure en informatique affective et du comportement à l’Imperial College de Londres, à propos de l’entraînement de l’ADDS sur une trentaine de personnes qui jouaient des scénarios : « Si vous demandez à des gens de mentir, ils le feront différemment et montreront des indices comportementaux très différents qu’en cas de véritables mensonges. Quand ils mentent vraiment, ils savent en effet qu’ils peuvent aller en prison ou avoir de sérieux problèmes s’ils se font attraper. » Douglas Heaven a beau préciser que le consortium s’attaquera à ces problèmes lors de futurs tests, le ton est donné. Dans la foulée, de nombreux articles sur iBorderCtrl citent des chercheurs et des chercheuses a minima sceptiques à propos de l’outil de détection du mensonge. « Après que le New Scientist a publié cette histoire, il y a eu pas mal d’autres articles négatifs », analyse avec le recul Douglas Heaven.

En fonction du niveau de risque calculé, un sort bien différent attend les voyageurs. Devenu la cible principale des critiques, l’ADDS n’est pourtant qu’un composant d’iBorderCtrl parmi tant d’autres. Le système repose sur une procédure en deux étapes. Le futur voyageur effectue la première chez lui : le pré-enregistrement. Il fournit des copies de ses documents officiels de voyage (passeport, visa, carte d’identité…), ainsi que des informations personnelles et sur son séjour, à partir d’une application accessible via son ordinateur ou son smartphone. Une technologie contrôle l’authenticité des documents. Vient ensuite l’interrogatoire pour vérifier les intentions et les informations du futur voyageur. Sur l’écran se présente un avatar à l’apparence humaine, dont la tenue rappelle celle d’un garde-frontière. Selon le site du projet, l’avatar est personnalisé en fonction « du genre et de la langue » de son interlocuteur.

Si une réponse lui semble incorrecte, il devrait même être capable de modifier son comportement dans sa version finale, en se montrant par exemple davantage sceptique. Pendant les échanges, la personne interrogée est filmée par la webcam de son ordinateur ou son téléphone. scientifiques sceptiques

C’est là qu’intervient le système de détection automatique du mensonge. Il propose d’analyser des combinaisons de micro-gestes du visage pour déterminer si la personne interrogée est sincère ou non. « Un micro-geste est un geste très fin, comme le mouvement d’un œil qui passe de complètement ouvert à moitié ouvert », expliquent James O’Shea, Keeley Crockett, Wasiq Khan et d’autres membres du consortium dans une publication de l’année dernière intitulée Intelligent Deception Detection through Machine Based Interviewing (La détection intelligente du mensonge à travers l’interrogatoire fait par une machine). L’angle de la tête y est aussi mentionné parmi les micro-gestes. In fine, un réseau de neurones artificiels, entraîné sur la trentaine de personnes sélectionnées lors des premiers tests, classe ces combinaisons de micro-gestes comme crédibles ou trompeurs à chaque question. Grâce à ces différentes analyses, auxquelles s’ajoute une comparaison d’images faciales, le système calcule alors un niveau de risque et délivre à la personne interrogée un QR code qu’elle devra présenter au poste-frontière. Dans leur publication, les membres du consortium avancent un taux de réussite de 75 % en moyenne lors des premiers tests, estimant leurs résultats « prometteurs » à ce stade. Directeur d’ADN Research, l’unité de recherche sur la détection du mensonge de l’agence de négociateurs professionnels ADN Group, Hugues Delmas juge ce taux « étonnant ». Le doctorant en psychologie ajoute : « La communauté scientifique est très sceptique quant à l’efficacité de la détection de mensonges à partir de signaux non ver-

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baux. Établi à partir des années 1960, le lien entre les micro-expressions [des expressions faciales d’une durée inférieure à une demi-seconde, ndlr] et la détection du mensonge manque de fondement scientifique. Je dirais que l’analyse verbale est davantage préconisée dans ce domaine. » Dans leur étude, les membres du consortium prennent le soin de noter que « les micro-gestes sont considérablement différents des micro-expressions », notamment parce qu’ils sont « beaucoup plus subtils ». Pas de quoi rassurer Laurence Devillers, chercheuse au Laboratoire d’informatique pour la mécanique et les sciences de l’ingénieur du CNRS : « En général, la détection des mouvements faciaux a des limites, qui peuvent être dues à la morphologie, la couleur de peau ou au fait que la personne soit ridée ou non par exemple. » La deuxième étape du système iBorder­ Ctrl se déroule au poste-frontière. En fonction du niveau de risque calculé lors du pré-enregistrement, un sort bien différent attend les voyageurs. « [Ceux] signalés à risque faible lors du pré-enregistrement doivent s’attendre à une nouvelle évaluation de leurs informations, tandis que les passagers à plus hauts risques devront subir un contrôle plus détaillé », indique l’article de la Commission européenne consacré à iBorderCtrl. Sont prévues, vérification de documents, comparaison d’images faciales, prélèvement des empreintes digitales, reconnaissance des veines palmaires et le passage des véhicules devant une technologie de détection de personnes pouvant être cachées à l’intérieur. Difficile de dire plus précisément à

quelles technologies seront confrontées, ou non, les deux catégories de voyageurs. Le système recalcule ensuite le niveau de risque du voyageur pour aider le garde-frontière à se décider. « iBorderCtrl est un système incluant l’humain dans la boucle et les gardes-frontières utiliseront leur expérience pour prendre leur décision finale », indique le site du projet.

projet confidentiel Malgré les quelques informations accessibles en ligne et les premiers articles sur iBorderCtrl, nombreux sont ceux qui aimeraient en savoir davantage. Le 2 novembre 2018, Riccardo Coluccini, journaliste indépendant et membre du Centre Hermès, une association de défense de la transparence et des droits numériques de l’homme basée en Italie, adresse une demande à la Commission européenne via la plateforme en ligne AsktheEU.org. Bis repetita trois jours plus tard. Cette fois, c’est au tour de Patrick Breyer, tête de liste du Parti pirate allemand aux élections européennes 2019, d’écrire à la Commission européenne. Leur objectif ? Avoir accès à tous les livrables d’iBorderCtrl, c’est-à-dire à des documents sur l’activité du consortium. Une vingtaine de rapports au total, notamment sur les technologies, les prototypes et l’aspect éthique du projet. « À l’époque, j’écrivais un article sur le projet pour le média Motherboard et j’étais très intéressé par les documents traitant des questions éthiques », se souvient Riccardo Coluccini. La Commission, par l’intermédiaire de son agence en charge des subventions de recherche, ne fournira finalement qu’une poignée de documents sur les technologies et la communication d’iBorderCtrl. Des centaines de pages avec des parties entières noircies pour dissimuler certains points. Pour justifier cette réponse partielle, l’agence européenne mettra en avant « la ᐅ frontières et mensonges - 103

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ᐅ protection de la vie privée, de l’intégrité individuelle et des intérêts commerciaux, comme la propriété intellectuelle. » Encore aujourd’hui, le journaliste italien n’en revient pas : « J’ai trouvé cela étrange. Pour moi, avoir accès aux livrables sur l’éthique permettrait de discuter des risques. » Même réaction pour Patrick Breyer, dont les craintes portent sur un éventuel risque de discrimination par le système de détection automatique du mensonge et une marge d’erreur jugée trop importante : « Il devrait y avoir un grand débat public et éthique sur cette technologie. »

Dans la foulée de ces demandes, la résistance à iBorderCtrl a commencé à s’organiser. En Grèce, l’un des pays retenus par le consortium pour tester le système pilote, l’ONG Homo Digitalis dépose, le 5 novembre, une requête devant le Parlement afin d’obtenir plus d’informations sur le projet et son expérimentation prévue. « C’est avec une grande tristesse que nous voyons notre pays être au centre de l’attention négative et recevoir des commentaires particulièrement défavorables des journalistes et de la communauté scientifique internationaux, en raison de l’installation d’un pilote du système

Aux états-unis, bienvenue chez avatar L’Union européenne n’est pas la seule puissance à s’intéresser à la détection du mensonge dans le cadre de la gestion des frontières. À partir des années 2000, le département de la sécurité intérieure des États-Unis et d’autres agences gouvernementales américaines ont financé une technologie appelée Avatar pour Automated Virtual Agent for Truth Assessments in Real-time (« agent virtuel automatisé pour des analyses de vérité en temps réel ») et développée à l’université de l’Arizona. L’été dernier, cette université a accordé une licence à la start-up Discern Science International pour qu’elle améliore et exploite cette technologie. Son président, le professeur en informatique Jay Nunamaker, est d’ailleurs l’un des chercheurs à l’origine d’Avatar. Articles de presse et publications universitaires américains décrivent le système comme un kiosque bourré de capteurs. Pour déceler les comportements suspects, un agent virtuel aux traits humains pose des questions. Pendant l’interrogatoire, des caméras et un capteur infrarouge détectent les expressions faciales et les mouvements corporels du répondant. Son regard aussi est analysé. Enfin, un microphone enregistre la voix de la personne questionnée afin d’analyser son ton et ce qu’elle dit. « Nous sommes des êtres multi­ sensoriels, donc Avatar ne se contente pas de regarder une seule chose. Les expressions du visage, par exemple, ne sont qu’une partie du puzzle », explique David Mackstaller, en charge du développement commercial de Discern Science International. Au total, « des milliers de signaux » sont traités par un algorithme afin de déterminer si un interrogatoire plus poussé doit être mené, selon une publication de Tech Lauch Arizona, l’organisme qui commercialise les inventions issues des recherches de l’université de l’Arizona. En 2012, le système a été testé à la frontière américano-mexicaine. Depuis, d’autres essais ont été effectués au Canada et à l’aéroport de Bucarest en Roumanie en 2014 avec Frontex, l’Agence européenne des garde-frontières et des garde-côtes. La start-up ne s’interdit pas de commercialiser ses technologies pour d’autres utilisations, comme le confirme David Mackstaller : « Aujourd’hui, détecter le mensonge a de la valeur. La gestion des frontières reste un domaine d’application de nos technologies, mais il y en a d’autres. » ᐊ

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‘iBorderCtrl’ à la frontière grecque », note l’ONG spécialisée dans la défense des droits de l’homme dans le domaine de la technologie. Principal grief pour elle, la confidentialité entourant le projet et sa machine. La demande restera lettre morte. Joint par e-mail, Eleftherios Chelioudakis, un des membres d’Homo Digitalis en charge du suivi d’iBorderCtrl, croit connaître l’une des raisons de leur échec : « Grâce à “l’expertise” et au “savoir-faire technique” que [les partenaires grecs du projet] vont acquérir, ils deviendront des acteurs clés du marché de la “sécurité des frontières” […] Donc il y a beaucoup d’intérêts économiques ici. » Il assure que son ONG prépare d’autres actions « minutieusement, car ce n’est pas simplement un problème grec, mais européen ». C’est à la fin du mois de novembre que le consortium verra émerger l’une de ses oppositions les plus féroces. Sa bête noire en quelque sorte. Sa forme n’a pourtant rien de très effrayante : iBorder­Ctrl.no est un simple site Internet, accompagné d’un compte Twitter. Le site archive la plupart des publications ayant évoqué le projet depuis son lancement. Mais les attaques de ses deux fondateurs y sont très virulentes. Dans deux longs textes publiés en janvier dernier, la cofondatrice américaine Vera Wilde, titulaire d’un doctorat sur la détection du mensonge, critique l’usage des expressions faciales pour déceler le mensonge, les risques de discriminations des intelligences artificielles analysant des personnes et, plus généralement, les zones d’ombre sur les technologies d’iBorderCtrl. « J’ai quitté les États-Unis pour l’Europe en 2015, car j’espérais notamment qu’il n’y aurait pas de détection du mensonge ici », raconte celle qui vit désormais à Berlin. Rop Gonggrijp, cofondateur d’iBorderCtrl.no et hacker néerlandais connu pour ses liens avec l’ONG de Julian Assange WikiLeaks, qui a révélé des millions de documents secrets depuis sa création en 2006, résume l’ambition de son site : « Il y a beaucoup de problèmes avec la détection du mensonge. Notre but, c’est de fournir des ma-

tériaux pour que les gens y pensent et se rendent compte des risques. » En parallèle, le duo n’hésite pas à gazouiller des piques à l’attention du consortium sur Twitter. Coïncidence ? Début décembre, le compte Twitter officiel d’iBorderCtrl devient muet. Plus aucun tweet n’y a été publié depuis, jusqu’à l’écriture de ces lignes. La rubrique News de son site connaît le même destin. Alors que le rapport de communication annuelle du projet publié en septembre prévoit que « les activités promotionnelles du consortium s’intensifieront et que davantage de matériaux seront produits » pendant la période « des pilotes », iBorderCtrl se mure dans le silence. Peut-être que les membres du consortium argueront que le temps et les ressources leur ont fait défaut pour communiquer en cette fin d’année dernière et lors des premiers mois de 2019. C’est en tout cas la raison avancée dans les e-mails identiques opposant une fin de non-recevoir à nos demandes d’interview envoyées à plusieurs membres du consortium : « Nous sommes actuellement à la phase d’évaluation du projet, qui implique une charge de travail plus importante. En conséquence, nous n’avons pas les ressources pour répondre aux demandes de presse individuelles en ce moment. »

opacité des tests Selon le site d’iBorderCtrl, le déploiement des systèmes pilotes en Grèce, Lettonie et Hongrie devait commencer en décembre dernier et se terminer en août prochain. « Il n’y a pas [eu d’autre] information officielle à ce sujet », remarque Eleftherios Chelioudakis, de l’ONG Homo Digitalis. L’article de la Commission européenne consacré au projet indique que les essais devaient commencer en laboratoire « pour familiariser les gardes-frontières avec le système » avant de se poursuivre le long des frontières. Kemea, le think tank des politiques de sécurité du ministère grec de l’Ordre public et de la Protection du citoyen et partenaire du consortium, est ᐅ frontières et mensonges - 105

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ᐅ responsable des tests pour les piétons, bus et autres véhicules dans le pays du sud de l’Europe. Le think tank coordonne également des tests sur des scénarios de transport en train avec la société qui gère le réseau ferroviaire grec, TrainOSE. Elle aussi appartient au consortium. En Lettonie, le garde-frontière fait partie du consortium et teste vraisemblablement le système. Contactée, la police hongroise a confirmé participer au projet en tant qu’« utilisateur final ». Dans sa réponse datée du 22 février, elle précise même le calendrier des tests : « Depuis peu, la première phase de test de la période d’essais est en train d’avoir lieu. » Comment se passent ces essais ? Le pré-enregistrement et les vérifications frontalières ont-ils lieu au même endroit ? Impossible d’en dire plus. Tout juste sait-on, grâce au rapport de communication annuel du consortium daté de septembre dernier, que le nombre de volontaires souhaité par le consortium était d’environ 100 personnes. Voyageurs, universitaires, étudiants des établissements partenaires comme l’université technique d’Athènes ou l’université métropolitaine de Manchester… Autant de cibles envisagées par le consortium pour son re-

Les critiques à l’encontre d’iBorderCtrl ont fini par gagner l’arène politique. crutement. « La participation aux tests ne se fait pas en remplacement des véritables contrôles aux frontières de l’espace Schengen, précise le site d’iBorderCtrl. Dans le cas où le participant franchit vraiment la frontière, de vraies vérifications frontalières doivent être menées indépendamment de la participation aux tests d’iBorderCtrl. » Malgré le verrouillage de sa communication en cette période de tests, les critiques du projet ont gagné l’arène politique. En l’occurrence, le Parlement européen à Bruxelles. Le lundi 18 février s’est déroulée

une réunion de la commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures (LIBE), l’une des 22 commissions permanentes de l’institution compétente notamment en matière d’entrée et de circulation des personnes et de migration. L’un de ces moments de la vie parlementaire européenne dont on entend très peu parler.

PAsse d’armes au parlement Dans la grande salle austère 4Q2 du bâtiment József Antall, du nom d’un ancien Premier ministre hongrois, Sophie In ’t Veld paraît irritée. Trois mois auparavant, la vice-présidente néerlandaise du groupe Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ALDE), reconnaissable à ses lunettes rouges, avait soumis une question à la Commission européenne, lui demandant pourquoi elle considérait iBorderCtrl comme une « réussite » et des précisions sur l’éthique du projet. Elle avait obtenu une réponse de l’institution seulement dix jours avant cette réunion de la commission LIBE. Assez pour que le sujet soit inscrit à l’ordre du jour. « [Les technologies d’iBorderCtrl] pourraient potentiellement accroître l’efficacité de la gestion des frontières extérieures de l’UE, en assurant une prise en charge plus rapide des voyageurs de bonne foi et une détection accélérée des activités illégales. D’un point de vue scientifique, [iBorderCtrl] est présenté comme une réussite, car il a démontré un gros potentiel innovant », écrivait la Commission dans sa réponse. Quant aux aspects éthiques : « [Ils] ont été évalués […] par des experts indépendants dont les recommandations ont été entièrement mises en œuvre. Le projet a désigné un conseiller éthique extérieur et un plan détaillé relatif à l’éthique a été ajouté aux activités du projet. » Pas de quoi satisfaire l’eurodéputée néerlandaise. Dans l’enceinte quasi-vide du Parlement européen, elle fustige une initiative n’ayant pas été publiquement débattue, « sous couvert d’être un projet de recherche ». « Ce type de projet est toujours présenté comme étant quelque chose de technique

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alors que c’est profondément politique et éthique », dira-t-elle plus tard. Venu pour préciser la réponse de la Commission sur iBorderCtrl, un représentant de l’organe exécutif européen prend la parole : « En ce moment, nous essayons de savoir si, d’un point de vue scientifique, certaines technologies pourraient servir à quelque chose dans le domaine de la gestion des frontières. Par la suite, il sera nécessaire de mener une réflexion au niveau politique avant de prendre l’éventuelle décision d’utiliser la technologie actuellement testée dans un vrai instrument pouvant servir aux gardes-frontières. Ce sera une autre étape. » Au cours des échanges, d’autres points seront abordés, notamment sur le choix de la Hongrie, pays très critiqué pour son traitement des migrants, comme terrain des tests. Deux jours plus tard, Marie-Christine Vergiat, eurodéputée française du groupe confédéral de la Gauche unitaire européenne et de la Gauche verte nordique (GUE/NGL), revient sur la réunion houleuse à laquelle elle a assisté : « Je ne suis pas très satisfaite des réponses de la Commission. Les travaux du Parlement à propos des frontières sont obsessionnels en ce moment, on vote beaucoup de textes. Qu’estce que ce système apporterait de plus ? »

gestion des migrations En bonne place parmi les priorités de la Commission Juncker, du nom du président de l’organe exécutif de l’UE dont le mandat se terminera le 31 octobre 2019 dans la foulée des prochaines élections européennes, la sécurité des frontières a en effet beaucoup occupé les élus et fonctionnaires européens ces cinq dernières années. En 2017, le système dit « d’entrée/sortie », qui permettra, selon un communiqué du Parlement européen, de « calculer la durée du séjour de chaque ressortissant de pays tiers au moyen de l’enregistrement des données relatives aux entrées et aux sorties et de signaler tout dépassement de la durée de séjour autorisée » a été définitivement adopté. Il devrait être

opérationnel d’ici à 2020 et s’ajoutera aux systèmes d’information déjà en place. Parmi eux, le système d’information Schengen (SIS), qui regroupe les alertes émises par les autorités policières ou judiciaires des États membres concernant des personnes ou des biens recherchés, le système d’information sur les visas (VIS) et la base de données Eurodac, servant à l’identification des deman-

Depuis 2014, la sécurité des fontières a beaucoup occupé les élus européens. deurs d’asile par leurs empreintes digitales. En outre, le système européen d’information et d’autorisation concernant les voyages, plus connu sous le nom d’Etias, a été adopté en septembre dernier. Lui vise à « réaliser des contrôles en amont et, si nécessaire, de refuser une autorisation de voyage aux ressortissants de pays tiers exemptés de l’obligation de visa qui se rendent dans l’espace Schengen », selon le Conseil de l’UE. Ce dernier cas s’appliquerait en cas de risque d’immigration illégale, pour la santé publique ou d’atteinte à la sécurité. Etias fonctionnera donc aussi en deux étapes. Il doit être opérationnel d’ici à 2021. Toute ressemblance avec iBorderCtrl n’est pas fortuite. « iBorderCtrl […] a déjà plusieurs des caractéristiques qui devraient se retrouver dans les systèmes d’entrée/sortie et Etias, indique le site du projet. De plus, iBorderCtrl […] ouvre la voie à l’interopérabilité des systèmes de gestion de la sécurité, des frontières et des migrations, comme envisagé par la Commission européenne. » Début février, un accord provisoire entre le Conseil de l’UE et le Parlement européen sur cette interopérabilité a été conclu. Elle prévoit de faciliter les échanges entre les systèmes d’information européens, qu’ils soient existants ou à venir. Preuve que même si iBorderCtrl reste un projet de recherche, il n’est pas déconnecté de son époque. ᐊ frontières et mensonges - 107

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Une science hasardeuse

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Par Étienne MEYER-VACHERAND

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Illustrations : DIANE REGNY

ne glace sans tain donne sur un bureau encombré de livres et de dossiers. Des micros dissimulés dans une plinthe et des caméras cachées derrière une frise représentant des chiots enregistrent les conversations. De l’autre côté de la glace se trouve une pièce d’observation exiguë qui passerait pour un simple cagibi vue de l’extérieur. Deux observateurs peuvent y prendre place. Ce décor digne des meilleures séries policières se trouve dans les discrets locaux de l’Agence des négociateurs (ADN Group) dans le 8e arrondissement de Paris. « La glace sans tain est sur le modèle de celles utilisées par le FBI », détaille Laurent Combalbert, ancien négociateur du Raid et cofondateur d’ADN Group. Cet équipement sert aux formations en négociation dispensées par l’entreprise et à la recherche scientifique sur la détection du mensonge. Comme ADN, de plus en plus d’entreprises innovantes investissent ce marché dans une période où démêler le vrai du faux devient un enjeu politique et économique. En Europe, plusieurs programmes sont déjà à l’essai. La police espagnole de Malaga et de Murcie teste VeriPol, un programme basé sur l’intelligence artificielle, destiné à distinguer les vraies déclarations de vol des fausses. Les chercheurs des universités de Madrid et de Cardiff, à l’origine de sa création, l’ont soumis à une série de déclarations authentiques et falsifiées pour dégager un schéma. Les déclarations factices seraient plus courtes, moins descriptives et contiendrait plus de négations. Selon les premiers résultats, 80 % des déclarations identifiées comme fausses par le logiciel l’étaient effectivement. VeriPol présente tout de même une faille puisqu’il a écarté des déclarations où le vol avait été commis par un individu masqué que la victime ne pouvait donc pas décrire. D’autres initiatives s’intéressent au comportement des personnes interrogées. C’est

le cas des projets iBorderCtrl (voir page 98) en Europe ou Avatar (pour Automated Virtual Agent for Truth Assessments in Real Time), développé au Canada et testé à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, également basés sur l’intelligence artificielle. Des questions sont posées aux voyageurs souhaitant franchir la frontière et le logiciel analyse ensuite les mouvements de leur corps, de leurs yeux, les modifications de leur posture… pour détecter ceux qui dissimuleraient quelque chose. Ces deux projets doivent épauler les polices aux frontières en désignant les individus ayant un comportement suspect pour qu’ils soient soumis à un contrôle plus approfondi. « Nous vivons dans une société où beaucoup de gens sont persuadés que tout le monde cherche à nous manipuler tout le temps », explique Claudine Biland, docteure en psychologie et auteur de La Psychologie du menteur. Un phénomène accentué, selon elle, par l’utilisation des réseaux sociaux, où circulent régulièrement de fausses informations. Alors que la science de la détection du mensonge reste très aléatoire, ces nouveaux acteurs espèrent déployer à grande échelle grâce aux neurosciences et à l’intelligence artificielle de nouveaux systèmes plus fiables.

Un piètre détecteur Car l’être humain se révèle être un menteur prolifique. Nous mentons plus de deux fois par jour. Et c’est un minimum. La plupart du temps, ce sont des mensonges dit « blancs », sans conséquences. Pourtant, nous sommes très mauvais pour détecter le mensonge. « Une personne lambda, sans entraînement, reconnaît le mensonge dans environ 50 % des cas », précise Marwan Mery, négociateur professionnel et associé de Laurent Combalbert. En termes de probabilité, autant jouer à pile ou face et se fier au hasard. Nous sommes si mal équipés ᐅ Détecter le mensonge - 109

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ᐅ pour détecter le mensonge, que nous ne pouvons même pas le reconnaître chez notre progéniture. Une étude américaine parue en 2017, dans la revue Law and Human Behavior, montre que les adultes parviennent à identifier le mensonge chez les enfants dans seulement 54 % des cas. D’après ces mêmes chercheurs, nous commencerions à mentir vers l’âge de trois ans. Un bambin serait donc capable de berner n’importe lequel d’entre nous. Le plus compliqué dans ce domaine, c’est d’arriver à la certitude que votre interlocuteur ment, ce que l’on essaie d’accomplir depuis un siècle. La star de la détection Presque centenaire, le polygraphe naît en 1921 d’un assemblage de différentes technologies imaginé par l’Américain John Larson, alors étudiant en médecine et futur officier de police. Cet appareil est une star des films

et des séries Les Simpson, Le Bureau des légendes, Ocean Thirteen… Il a même eu droit à sa production éponyme, Le Polygraphe, en 1996. L’engin a marqué les esprits avec son enchevêtrement de câbles et de moniteurs, d’électrodes à placer sur le bout des doigts, son brassard pour mesurer la fréquence cardiaque et ses lacets pneumatiques autour de la poitrine et de l’estomac pour détecter les changements de respiration. Il est toujours utilisé aux États-Unis par le département de la Défense, le FBI, et la CIA, ou encore au Canada. Au total, une vingtaine de pays y auraient encore recours (lire encadré ci-dessous). Pourtant, son efficacité est remise en cause. Dans un rapport basé sur 57 études, publié en 2003, le Conseil national de la recherche américain estime que le polygraphe n’est pas suffisament fiable pour être utilisé. Plutôt qu’un détecteur de mensonge, le polygraphe mesurerait surtout le stress. Le

Le Polygraphe, pas vraiment fiable Aux États-Unis et au Canada, le polygraphe est utilisé pour tester les agents du renseignement et de police au moment du recrutement ou au retour de mission. La DGSE l’utilise aussi, pour évaluer ses sources, depuis une dizaine d’années. Malgré les faiblesses connues du polygraphe, ces services continuent de s’en servir, arguant que la qualité de la détection dépend de l’opérateur. Il existe différentes méthodes d’interrogation pour le polygraphe. Les deux principales sont le Control Question Test (CQT) et le Guilty Knowledge Test (GKT). Le CQT est la plus utilisée. Il consiste à poser une question neutre servant de référence, une question dont la réponse est supposée être un mensonge et une question spécifique sur le sujet qui fait l’objet d’une détection du mensonge. Si les mesures des deux dernières questions sont identiques, l’interrogé a menti. Le GKT est présenté comme une manière plus fiable et scientifique d’utiliser le polygraphe. Par exemple, dans le cadre d’un meurtre, cette méthode consiste à présenter un élément à l’interrogé que seul le coupable peut connaître. La couleur du manche du couteau ayant servi à tuer par exemple. Une réaction enregistrée signifierait que l’interrogé est coupable. Cette méthode reste également contestée. Même entre des mains expertes, le polygraphe a démontré sa faillibilité. En 1993, Aldrich Ames, un agent de la CIA, est arrêté pour avoir espionné son pays au profit du KGB. L’enquête révèlera qu’il avait passé, avec succès, deux tests polygraphiques ! ᐊ

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cœur de la personne interrogée peut aussi bien s’emballer parce qu’elle cherche à dissimuler quelque chose que sous le coup de l’émotion parce qu’elle est accusée de meurtre. Outre son manque de fiabilité, plusieurs études montrent qu’il est possible d’adopter des contre-mesures pour tromper le polygraphe. Il est possible de le flouer, en restant maître de ses émotions ou en provoquant un faux stress.

Des Travaux fondateurs En matière de détection du mensonge, il y a la machine et il y a la psychologie. Difficile dans ce domaine de passer à côté du nom de Paul Ekman. Dès les années 1960, ce psychologue américain s’est intéressé à l’expression faciale des émotions. Reprenant une théorie darwinienne — l’expression des émotions serait innée —, il a entrepris d’identifier des expressions universelles que chacun serait capable de reconnaître et d’associer à une même émotion, quelle que soit sa culture. En 1969, il met en évidence sept expressions d’émotion universelles. Pour confirmer sa théorie, Paul Ekman renouvelle l’expérience avec les membres d’une tribu isolée de Papouasie-Nouvelle Guinée. Son idée est simple : si ces Papous associent les mêmes émotions aux expressions faciales photographiées que les autres populations, cela signifie que la manière dont ces émotions sont exprimées est innée. Il les a également photographiés pour voir s’ils expriment ces émotions de la même manière. Aucune d’entre elles n’est directement liée au mensonge. Toutefois, leur expression suppose l’activation de muscles bien précis. Lorsque l’on tente de feindre une émotion, certains muscles ne sont pas sollicités. La détection des mensonges s’appuie sur ce principe pour identifier les émotions simulées. Par exemple, un proche d’une victime de meurtre jouant la tristesse pourrait bien être le meurtrier. Dans un second temps, Paul Ekman s’est également intéressé aux micro-expressions faciales.

Il est possible de flouer la machine, notamment en restant maître de nos émotions. D’une durée inférieure à une demi-seconde, elles sont imperceptibles à l’œil nu. Selon le psychologue, ces micro-expressions trahiraient notre état d’esprit réel. Une personne peut par exemple paraître joyeuse, mais avoir des micro-expressions faciales exprimant la tristesse. Encore une fois, il ne s’agit pas de la détection d’un mensonge précis, mais cette analyse permet de comprendre si une personne tente de dissimuler quelque chose. Les travaux de Paul Ekman ont depuis été contestés ou confortés par d’autres études scientifiques, mais ils restent une référence pour les personnes s’intéressant à la détection du mensonge.

des Biais et des Idées reçues Si malgré les travaux de ces pionniers, nous sommes toujours aussi mauvais, c’est aussi parce que nous sommes abreuvés d’idées reçues sur le sujet. « Là, vous venez de vous gratter le bas du dos. En synergologie, par exemple, on vous dirait que ça signifie que vous avez envie de partir et de mettre fin à l’interview », plaisante Hugues Delmas, docteur en psychologie à l’université Paris 8, en charge de la section de recherche d’ADN Group. L’Institut québécois de synergologie la définit ainsi : « Le mot “synergologie” a été formé à partir des préfixes sun (être ensemble), ergo (actif) et logos (discours). Étymologiquement être actifs [sic] en situation de production de discours. » Créée en 1996, cette discipline propose une grille de lecture du langage corporel humain, l’éthogramme, recensant 1 767 signes. En analysant ces gestes, présentés comme universels, la synergologie permettrait de savoir ce qu’une personne ne dit pas. Peu de publications dans des revues scientifiques viennent appuyer cette ᐅ Détecter le mensonge - 111

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ᐅ théorie, ce qui pose problème aux chercheurs dans le domaine. « En 2013, le fondateur canadien de la synergologie, Philippe Turchet, a publié un article révisé par les pairs mais comportait de nombreux biais, notamment de méthode », explique Hugues Delmas. En compagnie de six autres chercheurs, le docteur en psychologie a participé à une publication remettant en cause la théorie des « faux-non » développée par la synergologie. Cette théorie affirme que lorsque l’on agite la tête pour dire non en commençant par la droite, il s’agirait d’un « faux-non ». C’est-à-dire que l’on exprime un non tout en pensant oui. Ce principe pourrait en théorie être appliqué à la détection de mensonge. En toute logique, un menteur aurait tendance à produire plus de « faux-non » que la moyenne. Hugues Delmas et les autres chercheurs ont montré que lorsque quelqu’un ment, les « faux-non » ne sont pas plus fréquents que le hasard. D’autres articles scientifiques remettent en cause la synergologie. Elle rencontre pourtant beaucoup de succès sur Internet et de nombreux ouvrages lui sont consacrés. La théorie des « faux-non » a même été enseignée au Barreau du Québec dans le cadre de la formation professionnelle continue.

Au poker, la détection du mensonge n’est pas au cœur du jeu des professionnels. Ces biais ne posent pas de problèmes lorsqu’il n’y a pas d’enjeux et que la détection du mensonge est un divertissement comme dans les spectacles du mentaliste Fabien Olicard. « Je ne peux pas lire dans les pensées, j’adorerais ça », plaisante-t-il. Dans ses vidéos YouTube et sur scène, il fait appel, entre autres, à des techniques de déduction, de psychologie, d’influence, de mémorisation ou encore de calcul hyper-rapide. « Ces techniques permettent de détecter si une histoire est fausse, pas de

savoir au mot près si ce que quelqu’un dit est vrai», précise-t-il. Autodidacte, Fabien Olicard se tient au courant des publications scientifiques sur le sujet. Sur sa chaine, FabienOlicard, le mentaliste prend le temps d’expliquer les principes sur lesquels il s’appuie. Il n’hésite pas à reconnaître qu’il lui arrive parfois de commettre des erreurs. « Il y a quinze ans, par exemple, j’ai été trompé par un mythomane, raconte-t-il. Je n’ai rien vu du tout. » Les techniques de détection du mensonge interviennent à des doses diverses en fonction de ce qu’il souhaite accomplir. Sa chaine, créée en 2016, cartonne puisqu’elle a dépassé le million d’abonnés en deux ans.

les métiers exposés Dans d’autres métiers, les enjeux sont plus importants. Gaëlle Baumann, joueuse de poker professionnelle depuis 2010, a suivi une formation en synergologie il y a deux ans. Contrairement aux idées reçues, la détection du mensonge n’est pas essentielle pour gagner. « Le plus important en tant que joueur professionnel, c’est le travail, la rigueur technique et l’adaptation aux adversaires joués », souligne-t-elle. Certaines phases de jeu sont toutefois plus propices au bluff, notamment l’approche des places payées en tournoi. Lorsqu’un joueur accède à cette phase, il est sûr de repartir avec un prix ou de l’argent. L’enjeu et les sommes d’argent deviennent de plus en plus importants. « Quand on a un gros tapis, il est possible de mettre la pression en bluffant les adversaires qui ont des plus petits tapis et qui souhaitent avant tout gagner de l’argent », explique Gaëlle Baumann. Lorsqu’elle arrive à un tournoi, la joueuse passe aussi beaucoup de temps à étudier le profil des joueurs à sa table. Elle lit les articles les concernant, cherche leurs résultats pour accumuler le plus d’informations possible. « À une table, c’est important de ne pas se contenter de regarder ses cartes mais d’observer ses adversaires pour détecter des mouve-

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ments pouvant les trahir, commente-t-elle. Je me souviens d’un tournoi dont l’entrée était à plus de 5 000 euros et où un joueur pro argentin m’envoie son tapis à la rivière  [tirage de la dernière carte, ndlr.]. Je devais décider de payer ou non, et cette décision engageait toute mon épreuve et valait donc potentiellement beaucoup d’argent. » Gaëlle Baumann avait en main une simple paire de rois, pas suffisant étant donné l’enjeu. Après quatre minutes d’hésitation, son adversaire bouge enfin et lève le bras pour commander un verre. « Son attitude était vraiment étrange, son bras comme désarticulé par la pression ! J’ai payé dans la seconde et j’ai gagné », conclut-elle. Marwan Mery, co-fondateur d’ADN Group s’est intéressé à la capacité des joueurs de poker à détecter le mensonge. « Nous avons confronté différents profils, dont certains connus pour devoir détecter les mensonges — policiers, juges, joueurs de poker, étudiants, prisonniers... à des vidéos en leur demandant d’identifier le moment où la personne filmée mentait », explique-t-il. Les résultats obtenus montrent que, dans l’ensemble, tous se situent dans la moyenne et parviennent à détecter le mensonge une fois sur deux. Des résultats conformes à d’autres études sur l’influence de la profession dans la détection du mensonge.

L’investigation plus efficace Dans le milieu judiciaire, la détection du mensonge pose question car les policiers, notamment, ne sont statistiquement pas plus capables qu’un citoyen lambda d’identifier un menteur. Dans d’autres métiers où le mensonge est très présent, ces techniques ne sont parfois même pas utilisées. Ancien agent de la DGSE, Beryl 614 raconte son expérience sur sa chaîne YouTube, « Talks with a spy », tout en démystifiant l’action des services de renseignement. Au téléphone, il raconte d’une voix calme quinze années de service, dont trois en clandestinité. « Détecter le mensonge est un besoin per-

Pas de formation, pas d’appareil. L’agent se fie à son instinct et ses connaissances. manent dans ce métier, explique-t-il. On recoupe en permanence ce que la source nous dit. On peut aussi placer son téléphone sur écoute. » Lors de son service, Beryl 614 n’a jamais suivi de formation pour apprendre à détecter les mensonges. Lorsqu’il était en clandestinité, le mensonge était omniprésent. Les agents se forgent une fausse identité, ne laissant rien au hasard. « On doit toujours avoir une histoire prête pour justifier notre présence à un endroit », raconte-t-il. À force de baigner dans cet univers, une sorte d’instinct du mensonge se développe. « Je devais me rendre dans une zone tribale du Pakistan, et en regardant les dossiers transmis par notre source, je me rends compte que ça n’a ni queue, ni tête », se remémore Beryl 614. Pas de lecture du langage corporel, pas de détecteur de mensonge, l’agent se fie à son instinct et ses connaissances. « On lui a demandé des informations sur un terroriste, un type qui n’existait pas », poursuit-il. La source revient avec les informations demandées et est écartée par le service. L’essentiel du travail des agents de renseignement passe par de la collecte d’informations et un travail d’investigation, plutôt que la détection du mensonge. Malgré ces nombreux aléas, le marché de la détection du mensonge est un secteur porteur. Pour se démarquer, Marwan Mery et Laurent Combalbert, d’ADN Group, cherchent à asseoir leur pratique sur des bases scientifiques. ADN s’est doté d’un pôle recherche sous la responsabilité d’Hugues Delmas, docteur en psychologie. Leurs compétences sont aujourd’hui reconnues, au point que certains services de renseignement et de police ont recours à leurs formations. Marwan Mery a exercé dans les domaines de la négociation et de l’encadrement ᐅ Détecter le mensonge - 113

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ᐅ d’équipes, pendant une dizaine d’années, pour de grands groupes industriels comme Red Bull et Danone. En parallèle, il a travaillé au repérage de tricheurs professionnels pour plusieurs casinos. Malgré cette expérience solide, il affirme qu’« il est impossible de dire à 100 % si quelqu’un ment . Dans ce domaine il faut rester très humble ». Le réseau d’ADN Groupe compte 130 négociateurs formés à travers le monde. Marwan Mery et son associé Laurent Combalbert, interviennent sur des situations très variées, allant de la négociation commerciale à la prise d’otage. « Nous intervenons aussi dans les relations entre médecin et patient par exemple, explique Marwan Mery. Il arrive parfois que le patient arrête de prendre son traitement sans en informer son médecin. Le thérapeute n’observe pas d’amélioration mais ne sait pas si c’est dû à l’inefficacité du traitement ou à son interruption. » Films et séries privilégient les situations de prise d’otage et de kidnapping, mais Laurent Combalbert et Marwan Mery exercent surtout leurs talents dans le monde de l’entreprise. Ce dernier évoque d’ailleurs une situation récente dans le cadre d’une grève. Mandaté par l’entreprise, il fait face un représentant syndical manifestement très en colère. « Il avait des demandes très élevées, qu’il considérait comme légitimes. Je me suis rendu compte au cours de la conversation que sa colère était feinte, car il n’activait pas les bons muscles faciaux », détaillet-il. Dans un autre cas de négociation commerciale, le représentant de la partie adverse met beaucoup de pression et se montre très exigeant. « J’ai remarqué qu’il frappait sur la table avec un petit décalage par rapport à ses propos. Quand on est vraiment en colère, on joint le geste à la parole », précise le négociateur. Il comprend ainsi que les ultimatums qui lui sont adressés ne sont pas aussi fermes qu’il y paraît. Les signaux comportementaux indiquant le mensonge sont très ténus, donc extrêmement difficiles à repérer à l’œil nu. Pour y parvenir, Marwan Mery commence par éta-

blir le profil de base de l’individu analysé, ou baseline, qui permet d’isoler les expressions et les comportements propres à chacun. C’est en observant les écarts à ces habitudes que l’on peut en déduire une éventuelle dissimulation. « Une des techniques utilisées vise à amplifier les signaux du mensonge en créant une surcharge mentale pour le menteur », détaille Hugues Delmas. Le menteur n’arrive pas à gérer simultanément la situation imposée par l’interrogateur et son mensonge, créant cette surcharge. Les théories sur la détection du mensonge s’éloignent aujourd’hui de l’observation du comportement pour se focaliser sur la linguistique et les techniques d’interrogatoire.

L’IRM, un nouveau Graal Pour pallier les insuffisances humaines, beaucoup comptent sur d’autres avancées technologiques, notamment l’intelligence artificielle (IA) et l’imagerie par résonnance magnétique fonctionnelle (IRMf). Les projets iBorderCtrl et Avatar expérimentés en Europe et aux États-Unis cherchent à automatiser la détection du mensonge grâce à l’IA. Et ce n’est pas sans poser des problèmes éthiques. Plusieurs études montrent que l’intelligence artificielle a tendance à reproduire les biais humains. En fonction des données qui lui sont fournies, elle peut notamment adopter des comportements racistes. Les firmes du secteur présentent souvent des taux de détection très élevés, minimisant le nombre d’innocents accusés à tort. Elles communiquent encore moins sur ceux qui parviennent à flouer la machine. La fiabilité est un enjeu majeur pour ces entreprises qui pourraient toucher le pactole si elles parvenaient à faire accepter leurs technologies dans les tribunaux. L’IRMf est l’autre nouveau Graal de la détection du mensonge. Cette application de l’imagerie par résonnance magnétique permet de visualiser l’activité du cerveau. Il ne s’agit pas d’une vision directe mais d’une mesure des variations de niveau de glucose

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et d’oxygène. Elle permet d’observer quelles zones du cerveau sont sollicitées lors d’une action. « L’idée c’est que pour mentir, pour répondre à une question dont on ne connait pas la réponse, on doit engager des ressources plus importantes que lorsque l’on dit la vérité », explique Laurent Vercueil, neurologue et docteur en neurosciences à Grenoble. Lorsqu’une personne ment, les variations sont plus marquées. L’IRMf pourrait aussi être utilisée pour identifier les zones du cerveau activées lorsque l’on ment. En observant une activation similaire lors d’un interrogatoire, il serait ainsi possible de savoir quand la personne triche. Ce dernier point est sujet à caution, car le mensonge dépend beaucoup de la situation dans laquelle se trouve le menteur. Mentir sur la couleur d’un vêtement n’implique pas autant d’enjeux que de dissimuler sa participation à un crime. Autre faiblesse, les études sur le mensonge sont le plus souvent réalisées en laboratoire, dans un environnement contrôlé, éloigné de la réalité. Il est demandé au cobaye de mentir à un moment précis. Difficile de savoir si l’activité cérébrale détectée est liée au fait de mentir ou le signe d’une réponse à la demande du chercheur.

La France, pays pionnier L’IRMf elle aussi peut être trompée. « On sait par exemple qu’en bougeant un doigt pendant un scanner, on peut observer une activité plus importante alors que la personne est honnête », révèle Bastien Blain, chercheur en neurosciences et coauteur d’un rapport sur l’utilisation des neurosciences dans la détection des mensonges pour le Centre d’analyse stratégique * en 2012. L’application de ces nouvelles technologies dans le domaine judiciaire soulève aussi des questions d’éthique. En 2011, la France a été le premier pays à légiférer sur l’utilisation des neurosciences et de l’IRMf dans les procès. « Si on lit les rapports parlementaires relatifs à cette loi, l’usage de l’imagerie médicale était prévu pour objec-

« Il y aura toujours un risque d’erreur. Cette marge d’erreur doit bénéficier au prévenu. » tiver l’existence d’un préjudice, détaille Laura Pignatel, docteur en droit et auteure de plusieurs articles sur l’émergence du neurodroit. La présence d’un traumatisme en cas d’accident par exemple, ou pour évaluer l’irresponsabilité pénale d’une personne mise en cause. » Pour le moment, l’imagerie médicale n’a été retenue dans aucun procès comme preuve ou non-preuve de la culpabilité d’un prévenu. Un tel usage est de toute manière conditionné à l’acceptation de l’examen par ce dernier. « Pour le moment, ce n’a pas été utilisé car les avocats feraient sûrement la comparaison avec la jurisprudence entourant le polygraphe, qui est considéré comme une intrusion contraire aux droits du prévenu », poursuit-elle. Malgré les différences entre les procédures pénales françaises et anglo-saxonnes, l’utilisation de l’imagerie médicale aux États-Unis est limitée. Dès 1978, les tribunaux américains avaient refusé les résultats d’un scanner cérébral comme preuve. En 2005, la plus haute juridiction américaine a jugé, sur la base de scanners cérébraux, que des adolescents ne pouvaient pas être condamnés aux mêmes peines que des majeurs. L’imagerie médicale n’est pas utilisée en tant que preuve de culpabilité, mais, lorsqu’elle a été acceptée, c’est pour atténuer la responsabilité et la peine. « Il y aura toujours un risque d’erreur et tout dépend de l’analyse de l’opérateur de l’IRM. Dans ce cas, cette marge d’erreur doit bénéficier au prévenu », affirme Laurent Vercueil. Cette incertitude tient ces technologies éloignées des tribunaux pour le moment. Si l’IA et l’IRMf se heurtent encore à certaines limites, elles représentent un bond technologique dans le domaine de la détection du mensonge. « Je pense que d’ici dix à quinze ans, la machine aura dépassé l’homme », affirme Marwan Mery. ᐊ

* service rattaché au Premier ministre, devenu France Stratégie

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l’infidélité à La française se porte bien «

T

Par CHRISTELLE MURHULA Illustration : JORDAN MARTIN

rente-sept ans en moyenne, cadre supérieure, citadine, mariée depuis plus de cinq ans et mère de deux enfants »… Ceci n’est pas une offre d’emploi ni un profil LinkedIn, mais le portrait-robot de la femme infidèle contemporaine, publié le 13 mars dernier par le site de rencontres extraconjugales Gleeden. L’enquête, menée à partir d’un brassage des données du million de femmes françaises inscrites sur la plateforme, apporte quelques éléments cocasses et inattendus à ce portrait : « De signe

Sagittaire, 1,65 mètre avec petites rondeurs, personnalité ambitieuse, active, généreuse, indépendante, brune »… Maris vigilants, vous voilà prévenus ! Gleeden a interrogé de manière plus approfondie 52 clientes sur leurs motivations. Classiques au fond : réveiller une libido en berne, prouver qu’elles peuvent encore séduire ou plaire, ou bien encore avoir le besoin de se sentir exister en tant que femme. La plupart pratiquent une infidélité « invisible », afin de préserver leur union. « Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, elles aiment toujours leur conjoint ᐅ L’infidélité à la française - 117

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ᐅ et ne souhaitent pas s’en séparer, assure

Solène Paillet, directrice de la communication et du marketing de la plate-forme. Elles ont juste besoin d’un peu d’extra dans une vie devenue trop ordinaire. » Des motivations assez proches in fine de celles de leurs homologues masculins. Et un goût pour l’aventure très hexagonal. « L’amour à la française, s’il fallait le définir, ce ne serait pas la galanterie, mais plutôt l’infidélité », rebondit Maïa Mazaurette, célèbre chroni­queuse de la vie amoureuse dans M le magazine du Monde. Et d’ajouter : « La tolérance relative à l’infidélité est sans doute la seule spécificité française. »

de plus en plus de femmes libres Chez les femmes, en tout cas, le goût pour l’infidélité progresse. En 2001 déjà, d’après une enquête de l’Ifop, un quart d’entre elles, en couple, déclaraient « avoir eu un rapport sexuel avec une autre personne que [leur] conjoint », contre 39 % pour les hommes. En 2016, elles étaient 33 %. Et 16 % d’entre elles vivaient une relation extraconjugale au moment même de la réalisation de l’étude. D’année en année, l’Ifop a pris l’habitude de nous livrer une photographie complète de l’infidélité en France. Parmi ses statistiques, des chiffres surprenants. On y découvre, par exemple, que 41 % des femmes

« L’amour à la française, s’il fallait le définir, ce ne serait pas la galanterie, mais plutôt l’infidélité. » protestantes déclarent avoir été infidèles au moins une fois dans leur vie. À titre de comparaison, « seulement » 29 % des catholiques pratiquantes ayant répondu à cette étude ont été infidèles au moins une fois. Y a-t-il plus de femmes infidèles à droite qu’à gauche ? Grâce à l’Ifop, nous pouvons

apprendre qu’une majeure partie d’entre elles votent aux extrêmes : Front de gauche, Front national (aujourd’hui Rassemblement national) ou encore Nouveau parti anti­ capitaliste (NPA). Alors que seulement 30 % des femmes écologistes s’adonnent à la tromperie. L’un des chiffres les plus bas. Comme quoi, le recyclage est une pratique qui s’invite jusque dans leur sphère intime. Autre statistique marquante : près d’une femme sur deux résidant dans l’ex-région Languedoc-Roussillon a déjà eu un rapport sexuel avec une autre personne que son partenaire au cours de sa vie. Ces différentes études, menées en 2014 et 2016, montrent également un certain nombre de tendances et d’évolutions. Durant cette période, le nombre de personnes, hommes et femmes confondus, déclarant avoir été infidèles a augmenté. Alors que les femmes étaient 31 % à avoir trompé en 2014, elles sont 33 % en 2016. Mais elles restent moins hardies que leurs homologues masculins, qui étaient 45 % à se déclarer infidèles en 2014, contre 49 % en 2016. L’écart entre les hommes et les femmes semble se creuser d’année en année. Toujours d’après l’Ifop, les candidates à l’adultère vivent en majorité dans l’agglomération parisienne, ou dans des villes de plus de 100 000 habitants. À l’image du portrait-robot produit par Gleeden : ses clientes habitent plutôt dans une ville de plus de 500 000 habitants. Serait-on plus volage dans les grandes villes que dans les villages ? Voire plus à Paris que dans les autres grandes villes ? Cette fracture entre grandes villes et zones rurales pourrait avoir plusieurs explications. « Le nombre de possibilités de rencontres plus élevé dans les grandes villes, ou encore la grande liberté d’action qu’offre l’anonymat d’une métropole, analyse dans l’étude François Kraus, directeur du pôle politique de l’institut Ifop. Les spécificités des couples, comme la cohabitation sous le même toit moins fréquente, le mariage moins répandu, ou encore la mise en couple plus

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récente, les rendent moins stables et plus friables que dans le reste du pays. » Une analyse que partage Claudine Biland, docteure en psychologie sociale et spécialiste du mensonge. « Peut-être qu’à Paris, les gens sont plus libres par rapport aux mensonges et à l’infidélité, c’est sans doute plus assumé, alors que ça ne l’est pas en région », supposet-elle. Ce qui n’empêche pas Gleeden de « vouloir s’implanter dans les villes moyennes en France ». Plus le statut social est construit, explique l’étude Ifop, moins on est sensible aux effets de réputation ou au regard porté sur un éventuel écart. « Les individus ayant acquis une certaine respectabilité sociale par leur réussite professionnelle sont moins sensibles aux effets de réputation que pourrait avoir ce genre d’écart de conduite, précise François Klaus. Les milieux professionnels impliquant une forte mobilité ou des rencontres fréquentes favorisent un renouvellement des partenaires plus élevés que lorsque le milieu professionnel présente peu de possibilités de rencontres, comme par exemple les ouvriers à la chaîne. » Cela pourrait donc expliquer le nombre majoritaire de citadins provenant de catégories socioprofessionnelles supé­r ieures inscrits sur le site de rencontre extra­conjugal. Au fond, les Français semblent beaucoup plus compréhensifs à l’égard de l’infidélité que les Anglo-Saxons. « Le mensonge, c’est un américanisme qui arrive chez nous : on voit ça dans toutes les séries télé où le vrai “crime” n’est pas l’infidélité mais le mensonge, note Maïa Mazaurette. Je ne sais pas si on entrera dans ce paradigme en France. J’ai quand même l’impression que l’idée d’avoir un jardin secret perdure. Et avoir un jardin secret, c’est quasiment un geste-santé. » Toujours selon l’Ifop, 63 % des Français mariés ou en couple pensent qu’on peut aimer son conjoint tout en étant infidèle. « Les valeurs de la fidélité sont moins importantes qu’avant, insiste Maïa Mazaurette. Les hommes ont toujours joui d’une chouette liberté sexuelle, mais maintenant on prend

des permissions et on peut établir des contrats de couple différents. » À condition d’être discret : un Français sur trois déclare qu’il pourrait avoir une relation extraconjugale s’il est certain que personne ne soit un jour

« Le vrai crime, c’est le mensonge. Il s’agit d’un américanisme qui arrive chez nous. » au courant. Et ils sont presque aussi nombreux à faire croire qu’ils sont célibataires sur les sites de rencontres.

l’adultère pour se soigner C’est d’ailleurs pour exploiter ce marché prometteur que les frères Teddy et Ravy Truchot, aujourd’hui installés à Miami — comme toute l’équipe de la start-up qui se diversifie désormais dans les sextoys —, ont créé Gleeden en 2009. « Ils se sont rendu compte qu’il y avait un marché propice pour ça, confie Solène Paillet. On a jeté un pavé dans la mare, c’était novateur, provocateur. Mais ça a pris. » Dix ans plus tard, l’entre­ prise dit avoir plus de cinq millions de membres dans le monde, dont la moitié en France. Aujourd’hui, elle affiche un ratio élevé d’utilisatrices, avec 40 % de femmes contre 60 % d’hommes. « C’est comme dans la vie réelle. Il y a plus d’hommes, car ces derniers sont vraiment en recherche de séduction », décrit Solène Paillet. De là à ce que l’infidélité soit socialement acceptée, il y a encore un pas qu’il ne faudrait pas allègrement franchir. « Les êtres humains ont pour règle implicite la confiance », analyse Claudine Biland. Si l’adultère a toujours existé, l’afficher et l’assumer est une chose plus nouvelle, et par conséquent, plus difficilement acceptée. « La civilisation n’a pas changé, assure la spé- ᐅ L’infidélité à la française - 119

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ᐅ cialiste. Le mensonge n’est pas plus accepté qu’avant, ni l’infidélité d’ailleurs. C’est toujours connoté négativement. » Depuis 2015, les Associations familiales catho­liques de France (AFC) traquent Gleeden pour incitation à l’infidélité. Selon cette confédération, le site violerait l’article 212 du Code

« La plupart d’entre nous préfèrent une infidélité invisible pour conserver leur partenariat de couple. » civil, qui précise que les époux se doivent mutuellement « respect, fidélité, secours, assistance ». Après une grosse campagne de publicité nationale orchestrée par l’entreprise, la ville de Versailles a, de son côté, reçu plus de 500 plaintes. Les réseaux de transports franciliens ont fini par retirer les publicités de Gleeden dans le métro et sur les réseaux de bus dans les Yvelines, même si la plainte a été finalement jugée irrecevable par le tribunal de grande instance de Paris. « Cette attaque n’était pas justifiée, souligne Solène Pillet. En plus de vouloir censurer la publicité, ils ont voulu faire fermer le site. Or, si demain le site ferme, cela ne rendra pas nos membres fidèles pour autant. De plus, nous n’avons jamais enregistré autant d’inscriptions que lors du scandale. »

la pression de la monogamie Le mot d’ordre de Gleeden pour se défendre face à ces attaques est la « souffrance ». La souffrance de mentir à son conjoint, la souffrance d’être infidèle. « Nos clients s’inscrivent pour trouver une solution à leur malêtre. Ce n’est pas forcément joyeux, comme démarche, de franchir le pas de l’infidélité », confie la responsable marketing du site. D’ailleurs, un tiers des hommes et femmes

mariés déclarent avoir eu au moins une relation extraconjugale durant leur mariage. « Beaucoup de personnes inscrites sur Gleeden le sont car leur vie sexuelle et intime n’est pas satisfaisante, déclare la sexologue et thérapeute de couple Claire Alquier. L’infidélité peut très souvent toucher les deux parties dans un couple. La personne trompée et la personne qui trompe. » Le site met d’ailleurs en avant des experts, des psychologues ou des coachs pour les aider à gérer un certain sentiment de culpabilité, les relations exclusives étant encore considérées comme une certaine norme sociale. « Les gens se mettent beaucoup la pression avec la monogamie, éclaire la chroniqueuse sexe Maïa Mazaurette. Alors que l’idée qu’il faille posséder la sexualité de son conjoint est quand même un peu bizarre à l’ère des tests de paternité et des préservatifs. » La monogamie serait donc dépassée de nos jours ? En tout cas, les différentes études sur l’infidélité montrent qu’au fil des décennies, une proportion croissante de personnes en couple ne limitent plus leur sexualité à leur sphère conjugale. À condition d’en avoir les moyens. « Avec tous les éléments attachés au couple comme l’argent, le foyer, ou encore le cercle d’amis, le risque de perdre son conjoint ou de vouloir s’éloigner fait peser des craintes bien concrètes sur la personne trahie, explique Maïa Mazaurette. À l’heure des “gilets jaunes”, tout le monde n’a pas la liberté de se séparer ou de payer son loyer sans aide. » Son conseil ? « Bien choisir sa formule de couple et faire savoir tout de suite qu’une formule, ça évolue. Il y a des gens qui préfèrent l’échangisme, le candaulisme (l’excitation à l’idée de partager son conjoint, ndlr), la monogamie radicale. La masse d’entre nous, je pense, préfère une infidélité invisible — “trompe-moi tant que je ne l’apprends jamais” — pour conserver leur couple en tant que partenariat. Je ne dis pas ça cruellement, au contraire : un bon partenariat, une bonne équipe, une bonne union est trop rare pour être flinguée pour des petites questions d’ego . » ᐊ

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