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Lorsque l'Orientation Se Trouble

Illustration de Couverture : Connie Noble

Numéro unique réalisé par la 39e promotion d’IPJ Paris-Dauphine


TAXE D’APPRENTISSAGE

Le futur du journalisme se construit avec vous

L’Institut Pratique du Journalisme (IPJ) de l’Université Paris-Dauphine est habilité à recevoir la taxe d’apprentissage dans la catégorie B. Pour tout renseignement, contactez Estelle Decodts au 01 72 74 80 00.

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UNIVERSITÉ PSL (PARIS SCIENCES & LETTRES)

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Love et Lost “Suivre les élèves sur leur chemin m’a fait découvrir des clés inattendues du mal-être français et d’incroyables façons d’en sortir. Merci à eux.” — Par Anne Tézenas du Montcel Rédactrice en chef et professeure à IPJ Paris-Dauphine

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ove ou Lost ? Cette année, le sujet du magbook s’est joué à un cheveu. Love, un revenant régulier dans les propositions des promotions, auquel l’affaire Weinstein donnait de très solides arguments. Love versus lost. À une voix près : la mienne. Lost l’aurait-il emporté s’il n’y avait eu au sein de l’école un contexte de désarroi lié à la disparition de Jonathan, un camarade de première année ? Nul ne le sait. Pensées pour sa famille. Lost m’aurait-il convaincue si je n’avais moi-même perdu mon père quelques semaines plus tôt ? Va savoir. Tendres pensées pour lui. En ce mois de janvier, seul le vertige nous liait et le brouillard de l’hiver. Alors, chacun a tracé sa route, sans boussole, esquissé son interprétation de la perte. Les uns sont allés tendre la main aux mineurs étrangers isolés, aux enfants placés en famille d’accueil, aux disparus, aux patients atteints de maladies rares, comme à ceux qui perdent la mémoire, retrouvent des mélodies oubliées qui dorment en silence, aux élèves décrocheurs des micro-lycées et à leurs

professeurs tuteurs, aux personnes en deuil sur les réseaux sociaux. Kévin, Magali, Nour, Khadija, Miss perdue embarquée vers l’Europe pour se prostituer, Lydie, Élisa, et tant d’autres… — LES AUTRES SONT ALLÉS À LA RENCONTRE de ceux qui cherchent volontairement à se perdre, à se détacher du groupe, du système, à s’organiser autrement, pour le meilleur et pour le pire, qu’il s’agisse de construire des nouvelles formes de vie collectives, de plonger dans les abysses de l’extrême pour la science, de souscrire au djihad, de s’organiser seuls en banlieue pour faire du sport ou d’apprendre à survivre en pleine nature avec un couteau et une tente. Tous en quête d’un ailleurs ou d’une nouvelle frontière. Et tous un peu orphelins. Et puis, au fil de la lecture des articles, s’est imposée une évidence : on est « lost » quand on manque de « love ». L’amour est omniprésent dans ce magbook. L’amour sous la forme de la solidarité qui rassemble les familles de disparus et les victimes de maladies rares face au vide. L’amour de Nicole Poirier, Québecoise décoiffante qui réinvente à

"Chacun a tracé sa route sans boussole, esquissé son interprétration de la perte." IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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partir de l’empathie la façon de soigner les personnes atteintes d’Alzheimer. Carpe Diem, c’est le nom de sa maison. « A ime le jour. » L’amour dont manquent cruellement les mineurs isolés étrangers en France pour qui la solitude dans une chambre d’hôtel parisienne est parfois l’ultime marche insoutenable de la route qui les a conduits jusque-là. L’amour interdit pour les enfants placés en famille d’accueil. L’amour au sens de la reconnaissance positive qui a manqué dans l’enfance, un jour, et plutôt des centaines de jours, à ceux et celles qui font sécession contre la France, et, de manière pour l’instant moins dommageable aux décrocheurs ou aux jeunes adultes qui s’organisent pour faire du sport en banlieue. Toutes ces vies racontent le prix social du manque d’attention. Lisez et relisez l’enquête sur la radicalisation qui révèle entre autres le lien entre les abus sexuels subis dans l’enfance et l’attrait de certaines femmes pour le djihad. Tout y est dit sur le terreau psychologique sur lequel naît l’envie de détruire. Si l’on en doutait, ce magbook nous rappelle deux choses. On se perd quand le regard de l’autre fait défaut. On se reconstruit dans l’épreuve lorsqu’il réapparaît sous forme d’amitiés nouvelles, de solidarités, d’invention collective et de passions partagées. Comme le dit la chanson, « sans amour on n’est rien du tout ». Et quand on n’est plus rien, tout peut arriver... 

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Thibault Marotte

Chasseurs de mélodies Pages 14 à 19

Octave Odola

Micro-lycéens et vrai bac Pages 82 à 85

Jean-Loup Delmas

Mourir sur Facebook Pages 86 à 93

Pas de tennis pour les banlieues Pages 20 à 23

Julien Da Sois

Les Français réinventent le collectif Pages 36 à 43

Zoé Lastennet

Enfants placés : le droit d’être aimés Pages 24 à 35

Oumeïma Nechi

Voyage à l’origine de la radicalisation Pages 94 à 100

Vous êtes ici. À vous de trouver votre route dans les méandres du magbook.

Ours Directrice de la publication : Isabelle Huault Responsables pédagogiques : Pascal Guénée et Éric Nahon Conception et rédaction en chef : Anne Tézenas du Montcel Conception de la maquette et coordination de l’édition : Patrick Chatellier

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Relecture : Maya Blanc Rédaction : Marie Briand-Locu, Gaëlle Caradec, Julien Da Sois, Jean-Loup Delmas, Zoé Lastennet, Bertrand Mallen, Thibault Marotte, Romain Métairie, Oumeïma Nechi, Octave Odola, David Simantov-Lévi, Sarah Touzeau

Illustrations : Fleur Moreau, Connie Noble Ce magazine unique a été réalisé par les étudiants de la 39e promotion d’IPJ Paris-Dauphine.

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Bertrand Mallen

Scientifiques et prêts à l’aventure extrême Pages 56 à 59

Sarah Touzeau

Malades et sans diagnostic Pages 44 à 55

Romain Métairie

Un couteau pour se couper du système Pages 70 à 75

Gaëlle Caradec

L’empathie pour oublier Alzheimer Pages 76 à 81

David Simantov-Lévi

La dernière marche des mineurs isolés étrangers Pages 60 à 69

Anne Tézenas du Montcel Conception Rédaction en chef

Fleur Moreau Illustratrice et éco-designer Site Web : fleurmoreau.fr

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Marie Briand-Locu

Les familles de disparus se battent pour exister Pages 6 à 13

Patrick Chatellier Conception de la maquette Coordination de l’édition avec Sarah Touzeau

Connie Noble Étudiante en illustration et animation Kingston School of Art École nationale supérieure des arts décoratifs Contact : connienoble6@gmail.com Instagram : @consbea

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À la recherche de leurs enfants perdus "Comment les proches de disparus font face à l’angoisse du vide en s’unissant en association." — Par Marie Briand-Locu Illustrations de Connie Noble

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n soir de l’année 1999, assise devant sa télévision, Lydie Vallois zappe les chaînes comme elle a l’habitude de le faire. Interdite, elle se fige soudain devant un match de foot. Sur l’écran, un homme tient une pancarte à bout de bras au milieu de la foule en délire. Avec un mot et un numéro de téléphone : « Manu appelle-nous ». Elle compose fébrilement le numéro. Au bout du fil, une voix tranquille lui répond, celle de Jean-Yves Bonnissant, un père blessé qui tente coûte que coûte de retrouver son fils, Emmanuel, disparu en 1996. « Manu appelle-nous ». Ce message rappelle à Lydie la disparition de son propre fils, disparu en 1997. « Emmanuel est de 1975, Cédric de 1976 ». Jamais Lydie Vallois n’oubliera le jour de sa disparition. « Cédric est parti à 17 h 07. C ’était un jeudi. » Le 11 septembre 1997. « J’épluchais des légumes, il est sorti sans un mot », raconte-t-elle, les yeux embués de larmes. Le jeune homme de 21 ans n’est jamais revenu. « C’est comme si le temps s’était arrêté ce jour-là », confie la nourrice retraitée, aujourd’hui

âgée de 69 ans. Au milieu des photos de famille sur le buffet, trône celle de Cédric, dont les yeux bleus rappellent ceux de sa mère. « Ce sont mes tripes, une partie de moi qui est partie », commente Lydie, en désignant le cadre. Dix-neuf ans plus tard, sa douleur est toujours là. « Rien ne prévoyait son départ. Je sentais qu’il était content d’être à la maison », murmure-t-elle, le regard ailleurs. Commence pour elle un combat en solitaire. La mère de trois enfants n’a aucune connaissance des démarches à entreprendre. « À l’époque, on était très mal renseignés sur les disparitions », explique-t-elle de sa voix douce. Une amie l’informe de l’existence de la recherche dans l’intérêt des familles (RIF), une procédure permettant de déclarer la disparition des majeurs. Le dimanche, elle prévient la gendarmerie de Survilliers-Fosses, petite commune tranquille de la banlieue parisienne. « Les gendarmes m’ont dit : “Il a plus de 18 ans, il fait ce qu’il veut”. » La silhouette frêle s’anime, ses yeux fixent le portrait du jeune homme châtain au visage fin, figé depuis dix-neuf ans sur papier glacé : « J’ai répondu : “C’est à vie un enfant !” »

"Ce sont des plaies qui ne se cicatrisent pas. On a en permanence Manu à l’esprit." — Jean-Yves Bonnissant, président de Manu Association

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Lydie Vallois doit se résoudre à faire les recherches seule… « Dans ce genre de situation, on survit mais on ne vit plus. » La famille en pâtit aussi. Parfois d’ailleurs le mal survient des années après. « La petite sœur de Cédric refoulait sa tristesse. Elle avait 14 ans lors de sa disparition. À 17 ans, elle a fait une tentative de suicide. Mon mari, lui, s’est enfermé dans le silence. On n’en parle pas, c’est trop dur. » — LYDIE SE DÉBROUILLE avec les moyens de l’époque. En cette année 1997, les réseaux sociaux n’existent pas. Elle colle des affiches dans les gares, les magasins et même IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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sur sa voiture. « J’en avais mis à la gare du Nord, quelqu’un les a arrachées. Cela m’a fait mal au cœur », se souvient-elle. Lydie Vallois sollicite tous les services administratifs. Sécurité sociale, état civil, banque… Partout, elle se heurte à des murs. « Dès qu’une porte s’entrouvrait, elle se refermait », raconte-t-elle avec amertume. Cédric a été réformé en août 1997 par l’hôpital de Grasse. Mais l’armée reste fidèle à son rôle de grande muette. Un jour, elle entend dire que son fils s’apprêtait à se marier. « À la mairie, personne n’acceptait de me dire s’il avait publié des bans ! » Ce n’était qu’une rumeur. IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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Des lueurs d’espoir, suivies de désillusions, elle en a connu aussi. Deux mois après la disparition, une adolescente la contacte par téléphone. La jeune fille affirme être une amie de son fils et la prévient de l’arrivée imminente de Cédric. Lydie Vallois se précipite à la gare de RER. Et n’y trouve… personne. « Ce jour-là, j’ai eu des envies de meurtre pour les cinq minutes d’espoir qu’elle m’avait données ». Sa voix s’éteint. Dans cette tragédie, un homme a réussi à lui donner la force de poursuivre : Jean-Yves Bonnissant. La disparition de leurs fils respectifs les a liés à jamais. « Sans lui, je ne suis rien », souffle à demi-mot

l’ancienne nourrice, dont le sourire timide apparaît. « Ce sont des plaies qui ne se cicatrisent pas. On a Manu en permanence à l’esprit », assure de son côté Jean-Yves Bonnissant, ému. — EMMANUEL DIT MANU, a pris le train pour Rennes le 16 février 1996. Arrivé à destination, le jeune homme de 20 ans n’a plus donné signe de vie. Inquiet, son père prévient les gendarmes et constate avec rage leur impuissance. « J’en savais rapidement plus qu’eux ! », s’agace-t-il. « Six mois après, je rencontre un ami de mon fils qui travaillait au commissariat de Rouen. Il m’apprend qu’il n’a

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jamais entendu parler de la disparition de Manu », tempête JeanYves Bonnissant, encore animé par l’émotion. « J’étais perdu. Je me raccrochais aux services de police. Quand j’ai constaté qu’ils ne savaient pas quoi faire de moi, j’ai commencé à ruer dans les brancards ! » Emmanuel voulait faire carrière dans la marine. Sa disparition risque de faire de lui un déserteur. Son père se démène pour contacter le ministère de la Défense afin qu’il soit réintégré. Et le fait savoir. Sur l’appel à témoins de l’association, sous le portrait du garçon brun aux yeux bleus cachés sous de grandes lunettes, une phrase attire l’attention : « Manu pour l’armée tout est ok », et sonne comme l’appel déchirant d’un père à son fils. Jean-Yves Bonnissant a tout fait, tout essayé. « J’ai dormi très peu, parfois huit heures par semaine. » Après des recherches non-stop pendant deux ans, il devient expert dans le domaine des disparitions. Mais de ses contacts avec les autorités, il garde une profonde rancœur. « Ce n’était pas seulement de la colère. Avec la fatigue, on se met à être enragé. » — ENSEMBLE, JEAN-YVES ET LYDIE font en sorte que les visages d’Emmanuel et de Cédric ne soient pas oubliés. Et pour cela, tout est bon à prendre. Une émission de télévision les contacte. C’est le soulagement. Ils vont pouvoir parler de leurs fils. Un espoir, vite déçu : les journa-

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listes les informent qu’une autre famille a été sélectionnée « parce qu’elle a créé une association ». La loi de la course à l’audience n’épargne pas les disparus. « On connaît l’envers du décor de ces programmes. Vous connaissez l’émission phare des années 1990 Perdu de vue ? Ils savent qu’ils vont les retrouver à la fin », soupire Lydie, de guerre lasse. C’était sans compter sur la force de caractère de Jean-Yves Bonnissant : « Ils choisissent une famille qui a fondé une association ? Alors faisons pareil ! » Manu association naît en 1999. Jean-Yves Bonnissant a compris que rien n’existait pour les disparus. Il entame un bras de fer avec l’État. « J’ai affronté des policiers, des gendarmes, mais aussi le ministère de la

Justice et l’Élysée. J’ai dû lutter pour leur faire comprendre qu’il y avait des choses à faire, des lois à voter ! » Grâce à lui, la recherche des disparus progresse, notamment en 2004 avec la mise en place de la Charte d’accueil du public et des victimes dans les brigades de commissariat, dont l’article 6 stipule que « tout signalement de disparition mérite un traitement immédiat ». « Tout ce qu’on a eu, c’est par nous-mêmes et grâce à Jean-Yves », affirme Lydie, catégorique. Ses grands yeux s’illuminent. « Jean-Yves, il connaît tout. C’est ma troisième jambe. Il me tient debout. Sans mon président, je ne suis rien », lâche-t-elle. Jean-Yves Bonnissant n’a en effet de cesse de faire avancer la cause. Leur terrain de prédilection ? Les médias. À leurs risques et périls. D’un geste, Lydie sort un magazine féminin de sa table de salon. « Regardez-ce qu’ils m’ont fait. J’étais furieuse ! » Sur toute la page, une grande photographie d’elle, le regard au loin, sur son canapé. Le visage de Cédric est en petit, trop petit pour que cela aide à sa recherche. Jean-Yves Bonnissant a aussi œuvré pour la reconnaissance de la douleur des familles, trop souvent malmenées dans les commissariats. « J’ai écrit au ministère de l’Intérieur pour l’informer que ce n’était pas à moi de former son personnel. Des améliorations ont été faites depuis. Un manuel a été créé. » Et d’ajouter cinglant : « Sauf qu’ils avaient oublié la

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gendarmerie. Il a fallu que je repasse une journée à Paris pour l’adapter à ce service. C’est censé être eux, les professionnels, non ?! » Le père de quatre enfants reprend, acerbe : « Je n’aurais pas bougé, ils seraient toujours les mains sur le ventre ! » Un avis que partage Lydie. « Maintenant, ils ont un peu appris sur les disparus, ce n’est pas trop tôt. » — LEUR COLÈRE EST à la mesure de l’indifférence qu’ils rencontrent. « Seul Nicolas Sarkozy s’est intéressé à notre cause, commente la retraitée, écœurée. Grâce à lui, on a eu l’Alerte Enlèvement en 2006. » Avant de surenchérir : « J’éprouve de la colère envers le gouvernement. Dans plein d’autres pays, des choses sont mises en place pour aider les familles de disparus. En France, on n’a rien. » Pour garder de l’énergie, l’association organise des rencontres entre proches de disparus. « On est tous dans le même drame. Quand on est ensemble, on est une grande famille, on se sent bien », glisse Lydie Vallois. La retraitée se souvient avec nostalgie des belles années. Celles des lotos, des assemblées générales en nombre et des grandes réussites. « Pendant près de quinze ans, ça a bien fonctionné, la reporter Florence Aubenas est même venue nous voir », précise-t-elle avec fierté. Aujourd’hui, le cœur n’y est plus. « À la dernière assemblée générale, on n’était que quatre. On a perdu toutes nos illusions, soupire Lydie. Ce serait pourtant facile de faire avancer les choses. À une époque, j’ai écrit au présentateur du journal télévisé de TF1 Patrick Poivre d’Arvor pour qu’il diffuse des appels à témoins, sans succès. Au Canada, les journaux télévisés le font. Pourquoi pas en France ? Cela leur prendrait une minute. » Jean-Yves Bonnissant n’est pas non plus sorti indemne de ce combat. « On a attendu douze ans avant que les autorités acceptent de prélever nos ADN au cas où le corps d ’Emmanuel serait retrouvé. Douze ans ! » — MALGRÉ LA SOUFFRANCE, pas question pour autant de renoncer. « J’ai une force énorme. C’est la souffrance qui me fait avancer, affirme IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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"On ne fait jamais le deuil d'un enfant. On peut tout me prendre, mais pas mon fils." — Lydie Vallois

Lydie Vallois. J’ai compris que si, moi, je ne m’en occupais pas, personne ne le ferait. » Sa silhouette frêle et sa fragilité apparente contrastent avec la puissance de son engagement… « On peut tout me prendre, mais pas mon fils. On ne fait jamais le deuil d’un enfant », déclare-t-elle. Aujourd’hui encore, cette mère de trois enfants veut des réponses. Elle en a eu certaines. Ses yeux d’un bleu profond s’obscurcissent. « Cédric faisait des crises violentes. Elles ont mené à son hospitalisation, peu avant sa disparition. » Car le jeune homme est atteint de schizophrénie. Au cours d’une de ses crises, il avait enlevé le papier peint de sa chambre et laminé le parquet. Aujourd’hui, celle-ci a été remise à neuf. Quand on y entre, un enfant blond contemple les arrivants depuis un cadre accroché au mur près du lit. « Il est beau ce petit ange, c’est un ange à démons, chuchote sa mère. Parfois, je viens dormir ici, cela me fait du bien. » Toutes les affaires de Cédric sont encore là. « Si jamais il revient, je veux qu’il sache qu’on a tout gardé pour lui montrer qu’on ne l’a pas oublié. » Ses vêtements sont toujours accrochés aux cintres et ses cassettes de musique posées sur l’étagère. Son portefeuille coloré aussi, Lydie l’a conservé. Elle a simplement remplacé le billet de dix francs par dix euros. « Il est parti sans rien », souffle la retraitée, toujours envahie par l’angoisse. Un autre mal la ronge depuis tant d’années : la culpabilité. Elle lui a écrit une lettre, avec tout ce qu’elle n’a pas eu le temps de lui dire. Elle s’en veut, de beaucoup de choses. C ’est si facile de gamberger en boucle… De refaire le récit, de reconstruire l’histoire. De chercher des réponses. La nuit. « Je rêve de lui. C’est horrible, je déteste faire ce rêve, à la fin, il veut toujours s’en aller. » Et le jour, il

l’obsède. « À la fête des mères, à Noël, au mariage de ma fille… À Noël, j’ai même été tentée de lui faire une assiette. » Son visage est fatigué. « J’espère avoir des réponses avant ma mort. » Le 13 février, c’était son anniversaire. 42 ans. Lydie lui a mis 160 euros dans une enveloppe, comme chaque année, comme à ses filles… comme s’il n’était jamais parti. L’armoire de sa chambre est remplie de cadeaux emballés. À chaque voyage, elle lui ramène un souvenir. « Le premier c’était un jean 501. Je savais qu’il en voulait un », explique-t-elle en effleurant le pantalon délavé taille 38. Suivront un briquet, une ceinture, un cendrier, un horoscope chinois, et tant d’autres présents. Lydie a continué d’alimenter le compte en banque de son fils, « au cas où il en aurait besoin ». À la douleur, s’est ajouté le problème de la succession. « On me disait qu’il fallait que je le déclare décédé sur le livret de famille. Mais ça, je ne le ferai pas, jamais. » Et pas question que le gouvernement s’empare de cette somme à sa mort. « J’ai su que si je ne faisais aucune démarche, cela pourrait revenir à l’État. Cet argent est pour lui, assure-t-elle. J’ai fait en sorte qu’il revienne aux enfants de mes enfants. Ce sera long mais au moins cela restera dans la famille. » Et c’est un notaire qui cherchera, un jour, son fils dans le cadre de sa succession. Jean-Yves Bonnissant, lui, rêve d’avoir un jour de la chance.« J’ai aidé à retrouver énormément de personnes. J’aimerais que de temps en temps la roue tourne. On n’a toujours rien. C’est comme si Emmanuel avait appuyé sur pause. Cela commence à faire long, 22 ans de pause… Peut-être qu’on a fait le plus gros du parcours, espère-t-il, mais même ça, on ne le sait pas. »  Marie Briand-Locu LOST — 9

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Affaires entre parenthèses Terrorisme, crimes, viols, ces affaires passent avant les disparitions. Résultat : les familles se sentent abandonnées par les services de police.

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’est leur dernier espoir et la preuve de leur indéfectible engagement. En février, l’association Assistance et Recherche de personnes disparues (ARPD) a déposé 33 propositions au ministère de la Justice afin d’améliorer la recherche des disparus et d’aider leurs familles. 33 façons de faire avancer la cause, parmi lesquelles « identifier les enterrés sous X à l’aide de fichiers dentaires » ou « créer un organe interministériel dédié aux disparitions »… 33 actions pour en finir avec l’indifférence. Las, depuis, le dossier a été rapidement transféré au ministère de l’Intérieur. Sans commentaire. L’ultime avatar du silence auquel se heurtent depuis 20 ans les associations qui rassemblent les familles des disparus. « C’est de pire en pire, soupire la présidente de l’ARPD, Pascale Bathany. Ce n’est pas un manque de moyens. C’est un manque de considération, ils se disent que cela n’arrive qu’aux autres. » — POURTANT, CHAQUE ANNÉE, en France, 40 000 à 50 000 personnes disparaissent, laissant autant de familles dans l’angoisse. Et près de 1 000 personnes meurent sans avoir été identifiées. « C’est l’équivalent d’une petite commune de France qui disparaît tous les dix ans ! », s’exclame Bernard Valezy, commissaire de police et vice-président de l’ARPD. Pour Jean-Yves Bonnissant, président de Manu Association, l’absence de chiffres comptabilisant uni-

quement les disparitions illustre le désintérêt des pouvoirs publics. Le Fichier des personnes recherchées (FPR) de la police nationale recense les fugues, les débiteurs envers le Trésor, les personnes recherchées, les évadés et autres profils « inquiétants ». « On sait combien de voiture sont brûlées, combien de poissons remontent la Loire, par contre les disparus on ne sait pas ! », blâme-t-il. Le commissaire Bernard Valezy va plus loin. Il considère que le phénomène est sous-estimé. « Pour les majeurs, le chiffre de 10 000 disparus circule sur Internet depuis 2012... Il a dû évoluer depuis. La France a du chemin à faire. Les pays nordiques sont plus évolués. Le Canada est beaucoup plus avancé. On pourrait facilement améliorer les choses. » Pourquoi une telle situation ? Philippe Guichard, chef de l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP), a son idée. « Ce n’est pas un délit de disparaître. Si vous souhaitez disparaître du jour au lendemain, vous en avez le droit. Si la disparition n’est pas considérée comme inquiétante, il n’y aura pas d’enquête », explique-t-il, installé dans son bureau de la rue Fontanot, à Nanterre. « Sous prétexte que certains disparaissent de manière volontaire, tous les disparus en pâtissent », s’emporte Lydie Vallois, dont le fils majeur Cédric est absent depuis 1997. Si une disparition de mineur est systématiquement considérée comme inquiétante par les services

"Le terrorisme et les affaires criminelles ont pris le dessus sur les disparitions." — Bernard Valezy, vice-président de l’ARPD et commissaire

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de police, les proches de disparus majeurs doivent batailler ferme pour que les enquêteurs entament des recherches. « C’est laissé à l’appréciation du policier. Certaines familles sont éconduites. Les services de police essayent de limiter au maximum ce type d’investigation », déplore Bernard Valezy. Un constat qu’il tient de son expérience du terrain. Jean-Yves Bonnissant dresse le même bilan : « Certaines disparitions sont inquiétantes mais le dossier est refermé au bout de deux mois. On ne sait pas pourquoi ! » Circonstance aggravante, « depuis quelques années, le terrorisme et les affaires criminelles ont pris le dessus sur les disparitions », analyse Bernard Valezy. « Un meurtre passe en priorité », concède Philippe Guichard. Alors que les services de la police judiciaire de province sont souvent saturés, les disparitions nécessitent d’être suivies dans la durée. « La charge de travail augmente et les services ne peuvent malheureusement pas en faire beaucoup plus », obser ve le commissaire Bernard Valezy. La tentation est grande de ne pas juger « inquiétantes » certaines disparitions lors de la première déclaration des familles. « Les services s’aperçoivent trop tard qu’elles le sont. Or, de nombreux éléments d’enquête ont disparu entre-temps. La vidéosurveillance n’est conservée par les autorités que 48 heures. Si on n’agit pas très vite, on perd des éléments importants pour l’enquête. » Avant d’ajouter : « Dans les affaires de disparitions non médiatisées, l’ordinateur ou le téléphone du disparu ne sont parfois pas analysés. Souvent, par négligence ou par manque d’intérêt pour ce type d’affaire. » Certes, les empreintes des personnes décédées peuvent être relevées à la demande du procureur de la République mais il n’en a pas l’obligaIPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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tion. La famille d’un proche dont la disparition est inquiétante peut donner ses empreintes au Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG) afin de vérifier si le disparu n’a pas été enterré sous X. « Mais certaines familles ne savent même pas qu’elles ont cette possibilité. Que ce soit pour les enterrés sous X ou les profils génétiques des disparus, rien n’est systématique. La base de données d’empreintes génétiques est donc incomplète », résume Bernard Valezy. Difficile de s’en servir. Au contraire, « si une personne est retrouvée morte de manière criminelle, une enquête sera ouverte. Mais si c’est une mort naturelle, il y aura très peu d’investigations », confirme Philippe Guichard. — L E S A SS O C I AT ION S DE DISPARUS regrettent le manque de dialogue avec les services de police. La confidentialité de l’enquête est parfois mal vécue. « Les familles ne sont pas toujours tenues au courant des IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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avancées pour ne pas compromettre le travail des enquêteurs », admet Gwenaëlle Buser, psychologue au 116 000, une plateforme téléphonique d’aide aux parents d’enfants disparus. « Les parents sont vite dans l’incompréhension et se sentent isolés. » Face à l’absence d’éléments concrets, les familles imaginent les scénarios les plus horribles. « Tout est possible, donc tout est imaginable, même le pire, explique Gwenaëlle Buser. Ils ont l’impression d’être incompris de leurs proches, des autorités et de la justice. » Depuis la fin des années 1990, les associations avaient pourtant obtenu de belles avancées comme la mise en place de l’Alerte Enlèvement en 2006. Mais depuis, silence radio. Elles peinent à faire entendre leurs voix. Les associations comptent sur l’affaire Maëlys pour relancer leur cause. « C’est fou qu’il faille un tel évènement pour qu’on s’intéresse aux disparus, s’agace Pascale Bathany la présidente

de l’ARPD. Mais un fait médiatique s’essouffle vite. C’est ce qu’on a observé ces dernières années. » Elles peinent à faire entendre leurs voix. « C’est un combat face à l’indifférence de certains enquêteurs et de la justice », tonne Jean-Yves Bonnissant, président de Manu Association. Une lutte… face au vide. L’Office central pour la répression des violences aux personnes est souvent le dernier recours pour ces enquêtes qui n’avancent plus. « On nous sollicite dans les cas compliqués lorsque les services locaux ont du mal à s’en sortir », indique Philippe Guichard. Installé à Nanterre, l’Office étudie actuellement une quinz aine de disparitions sur un total de 97 affaires et relance les investigations à partir d’éléments omis ou négligés dans les commissariats. « Dans le cas d’une disparition inquiétante, une enquête de voisinage a pu être réalisée mais parfois des voisins étaient absents. Les services de police se disent

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qu’ils vont revenir plus tard, ils oublient. Toutes les pièces n’ont pas forcément été analysées. C’est ce genre de choses que l’on peut relancer. » Ce spécialiste des affaires criminelles est catégorique : « Les disparitions sont les affaires les plus difficiles à élucider car il n’y a pas de corps. » L’affaire Estelle Mouzin, dont s’occupe l’OCRVP, est le reflet de cette complexité. Le doss i e r co m p o r te p a s m o i n s d e 11 000 procès-verbaux. La modernisation de la société a quand même permis des avancées dans les recherches. « Le vrai créneau d’amélioration, c’est la téléphonie », affirme le chef de l’OCRVP. Mais l’usage de modes de communication cr yptés comme W hatsApp ou Messenger n’arrangent pas le travail des enquêteurs. Autre espoir, l’OCRVP travaille sur un fichier nommé Fenix dont l’objectif sera de faciliter l’identification des enterrés sous X. « Il permettra de faire des récurrences entre des cadavres sous X et des disparitions afin d’aider les services de province. On le faisait déjà manuellement avant », précise Philippe Guichard. Le fichier regroupe actuellement plus de 400 noms et sera pro-

chainement opérationnel. Bernard Valezy émet quelques réserves. « Tous les services de police n’utilisent pas les mêmes fichiers. Il faut espérer que Fenix fasse école en France et devienne une référence pour l’ensemble du territoire. » — DANS UN TEL CONTEXTE, les f a m i l l e s n ’o n t p l u s q u e l e s associations pour les aider… ou les réseaux sociaux. Une alternative qui n’est pas sans danger. « C’est la porte ouverte aux propositions malhonnêtes d’imposteurs qui leur promettent de retrouver leur proche », insiste Bernard Valezy. Certaines ont recours aux services de détectives privés. « Leurs prestations avoisinent 500 euros la journée. 80 % des Français ne peuvent pas se le permettre. » Pour faire avancer l’enquête, la médiatisation s’impose comme une arme. « Je conseille à toutes les familles de faire parler d’elles », confie Philippe Guichard. Intéresser les médias s ’avè re ce p e n d a n t co m p l e xe . Quelques affiches d’appels à témoins sont accrochées dans les grands magasins mais leur diffusion est un combat. « C’est un des points sur lequel on s’est battus pendant plus de dix ans

et on n’a jamais réussi à le faire avancer. J’ai même fait des maquettes pour diffuser les photos d’enfants disparus. J’ai contacté toutes les chaînes, personne n’en veut », déplore Alain Boulay, président de l’Association d’enfants victimes, qui a perdu sa fille de 9 ans, assassinée en 1998. Sa reconstruction, il la doit à la justice. « Je pense que tout être humain a besoin de savoir. Quand on sait ce qu’il s’est passé, on arrive à se reconstruire avec le temps. Le pire, c’est de se poser des questions, cela mine complètement. » Les affaires de disparition n’arrivent jamais devant une juridiction. « Il ne peut y avoir de justice pour les affaires non élucidées », souligne Maryvonne Caillebotte, avocate générale à la Cour de Paris. Empêcher la fermeture des dossiers, c’est aussi le grand combat des associations. « Les proches font en sorte que l’enquête ne soit pas close afin d’éviter la prescription », affirme l’avocate. « C’est comme si on tirait à bout portant sur la famille. C’est un abandon supplémentaire, s’insurge Jean-Yves Bonnissant. On recherche tous les détenus en fuite, pourquoi pas tous les disparus ? »  Marie Briand-Locu

Disparus en vue Ancienne journaliste de l’émission Perdu de vue, Patricia Fagué continue d’enquêter pour aider les familles confrontées à l’inaction des pouvoirs publics.

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uand j’ai réalisé que des gens pouvaient disparaître, ça été un choc », confie la journaliste Patricia Fagué. Les disparus, elle est tombée dedans à l’âge de 24 ans. « Par un incroyable hasard », précise-t-elle. À l’évocation de sa passion, son visage s’illumine. C’était en 1992. La jeune Niçoise contacte toutes les chaînes de télévision dans l’espoir de décrocher un stage à Paris. « La province, c’était trop étriqué pour mon esprit curieux. » Elle apprend alors que l’émission Perdu de vue recherche un stagiaire et s’empresse de

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candidater. Appels à témoins et retrouvailles en direct émeuvent le public. Le programme animé par Jacques Pradel est un véritable phénomène. « Au début, je devais simplement coller des gommettes sur les enveloppes pour trier le courrier. » Mais pas question pour la jeune stagiaire, fascinée par le travail d’enquêteur des journalistes, de s’en contenter. « J’ai toujours été un peu culottée », plaisante-t-elle. « Je suis allée voir le producteur, Jean-Marie Pertuis, et je lui ai dit : “Je veux enquêter moi aussi ”. » Ce dernier lui confie le dossier d’un

père disparu. « Toute l’équipe avait essayé et personne n’avait réussi à repérer sa trace. Je l’ai retrouvé en trois jours à Nice. J’avais eu l’idée d’appeler EDF », raconte-t-elle, non sans fierté. Au bout de quelques mois, TF1 l’embauche. L a plupar t de ses dossiers sont repris pour la rubrique « Retrouvailles » de l’émission. Une enquêtrice en herbe est née. Vingt-cinq ans plus tard, la journaliste n’a pas décroché. Patricia Fagué consacre toujours son temps et son énergie à « réparer des liens familiaux », via son site PersonneDisparue.com, devenu une entreprise en IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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— EN RECHERCHANT LES DISPARUS, Patricia Fagué se plonge dans des histoires familiales. « Les liens génétiques, cela touche à l’intime », avance-t-elle. Avec la personne demandeuse se tisse une relation de confiance. « J’ai besoin que les gens me racontent leur vie. Parfois, certains détails qui leur semblent insignifiants vont m’aider à retrouver leur proche. Une date, une anecdote… Le moindre indice peut me servir. » La journaliste procède ensuite par recoupement. « Je tire un fil qui me permet de démêler le récit. » Cette méthode, elle l’a utilisée pour un cas personnel. Aprés l’émission, elle découvre que sa propre grand-mère est née sous X. Son père lui confie que celle-ci a été abandonnée bébé, après avoir été passée par-dessus un grillage. « Je connaissais son nom, Girere. J’ai pu limiter mes recherches aux familles Girere voisines d’un foyer d’enfants de l’assistance. » Ce procédé a fait ses preuves. À ce jour, Patricia Fagué a résolu des milliers d’affaires. En 25 ans de recherches, sa technique a évolué. « J’ai de nouvelles idées que je n’avais pas avant. Comme me servir des fichiers des grands magasins de type Darty. Ils ont une quantité incroyable de données nationales », ditelle avec malice. Pour accéder à ces dossiers, elle n’hésite pas à demander l’aide de ceux qu’elles rencontrent. Car traquer les disparus nécessite une force de conviction, un mental d’acier mais aussi une grande imagination. « Je me suis déguisée en médecin pour pouvoir accéder aux archives d’une maternité dans les années 1990. Bon, je ne le ferai plus, mais à l’époque cela m’amusait », se remémore-t-elle en riant. Penchée sur un registre de la mairie d’Argenteuil, Patricia Fagué recherche un fils retiré à sa mère d’origine togolaise qui a accouché alors qu’elle était mineure. Cette mère sollicite les services administratifs IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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Illustrations : Marie Briand-Locu

2000. « Quand l’émission s’est arrêtée, j’ai reçu de nombreuses lettres de personnes qui recherchaient un proche. Au début, je les conseillais, puis j’ai décidé d’aller plus loin », explique-t-elle, sourire aux lèvres.

depuis 1986, en vain. « Les accouchements sous X, c’est typiquement français. Ils essayent de brouiller les pistes en changeant la ville de naissance par celle d’adoption, s’agace la journaliste. Dans tous les autres pays d’Europe, ils facilitent les retrouvailles entre mère et enfant. » Dernier recours pour l’enquêtrice : la date de naissance. « C’est la seule chose qu’ils ne modifient pas. » Patricia Fagué tourne une à une les pages de l’énorme registre municipal. La recherche de disparus prend parfois du temps et s’avère méticuleuse. « J’en ai pour une journée, voire deux », souffle-t-elle en scrutant chaque ligne du livre aux pages jaunies. Loin de s’en inquiéter, la journaliste raffole de ce travail de longue haleine. « Au contraire, si je suis inactive, cela m’angoisse. Faut que je me remplisse ! » Les disparus occupent ainsi une grande partie de sa vie. « Je ne compte pas mes heures. La nuit, je pense encore à mes dossiers. Je suis tellement passionnée que je ne vois pas ce qui pourrait me faire arrêter. » Au cours de ses recherches, l’enquêtrice découvre des pans entiers de l’Histoire de France, parfois sombres. Comme cet homme né dans un Lebensborn, une crèche nazie, près de Chantilly, durant la Seconde Guerre mondiale. « Les Allemands sélection-

naient des Françaises, de préférence blondes aux yeux bleus pour avoir une progéniture de “race aryenne”. » Après la guerre, ils sont partis, laissant derrière eux leurs enfants. La plupart ont grandi en France sans connaître leurs origines. « Réparer des liens familiaux », c’est aussi son autre combat personnel. La journaliste prépare un livre contre l’accouchement sous X. « Je ne supporte pas l’injustice ! Tout enfant a besoin de savoir d’où il vient », fulmine l’élégante blonde. Elle éprouve une profonde colère à l’égard du Conseil national d’accès aux origines personnelles (CNAOP). « Ils partent du principe qu’une adoption entraîne une rupture avec la filiation biologique. C’est l’opacité absolue. » Patricia Fagué a l’habitude des murs administratifs. « Je m’étais faite un classeur avec les textes de lois. Il faut se méfier de l’administration. Ils disent facilement qu’on n’a pas le droit alors qu’en réalité si. » D’un hochement de tête vers une fonctionnaire de mairie, la journaliste chuchote : « Elle pourrait f a c i l e m e n t m ’a i d e r, t o u t e s t informatisé. » Avant d’ajouter, tenace : « Mais plus on me met des bâtons dans les roues, plus ça me donne la rage de trouver ! » Marie Briand-Locu LOST — 13

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Chasseurs de vinyles "Des labels de musique se sont mis en tête d’exhumer des disques tombés dans l’oubli pour leur redonner une histoire." — Par Thibault Marotte Illustrations de Fleur Moreau

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l s ch a s s e n t p l u tô t e n solitaires. Une quête où les gibiers sont des disques et des artistes. Leur objectif ? S auver un patr imoine musical, dépoussiérer une discographie, remettre au goût du jour des pièces de musique invisibles. Bernard Ducayron et Théo Jarrier font partie de cette petite communauté active de labels qui réédite des morceaux, des albums, des singles, afin de les ramener à la vie. . Ces deux passionnés ont lancé en 2015 leur label de réédition Souffle Continu Records pour redynamiser leur activité de disquaire qui commençait à décliner. Ils débutent en trombe avec deux séries de réédition en à peine deux ans : trois 45 tours de Richard Pinhas puis dix références du catalogue du label Futura Records. « Les musiciens qu’on rééditait, on s’est mis en tête de les retrouver. On a fait des enquêtes », raconte Théo Jarrier. Les deux Parisiens se penchent alors sur la scène de free jazz française. Plusieurs groupes attirent leurs oreilles : Cohelmec Ensemble, Workshop de Lyon, Dharma Quintet. « Les labels n’existant plus, il fallait pister les musiciens en direct. On est passés par différents artistes, des journalistes de l’époque, on a remonté des pistes. » Un jour, un musicien les informe qu’un certain Dominique Elbaz, pianiste sur le premier album de Cohelmec Ensemble, a soigné l’un de ses amis à l’hôpital Saint-Antoine à Paris. « On s’aperçoit que des Elbaz à SaintAntoine, il y en a beaucoup, se souvient Théo Jarrier. On prend le téléphone, on tombe sur sa secrétaire qui nous le passe : “ Vous étiez musicien de free dans les années 70 ? “ —“ Oui, oui,

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c’est bien moi. “ », leur répond le docteur. Le pianiste faisait des études de médecine en parallèle de sa carrière de musicien, qu’il a abandonnée par la suite. « C’était à la fois très loin pour lui mais aussi une jouissance de retrouver tous ses potes », poursuit Théo Jarrier. Le label organise dans la foulée en avril 2017 une rencontre entre tous les musiciens dans le magasin. Certains ne s’étaient pas revus depuis plus de 30 ans. — DES LABELS DE RÉÉDITION comme Le Souffle Continu, il en existe une petite dizaine à Paris. Hot Casa Records a été l’un des premiers à naître au début des années 2000, au moment où le vinyle suivait une pente descendante. Collectionneur et DJ, Julien Lebrun, l’un de ses fondateurs, s'est lancé dans cette aventure avec Djamel Hammadi, rencontré cinq ans plus tôt sur une émission de radio. Ensemble, ils découvrent un réservoir de musiques méconnues. Le label fait de l’Afrique son terrain de jeu. Un territoire extrêmement riche musicalement, mais en péril. « L’arrivée du CD et du numérique a fait valdinguer les choses. Les stocks de vinyles ont été mis de côté, assure Julien Lebrun, il y a eu de la numérisation partout sauf en Afrique, peut-être quelques disques d’Ernesto Gégé mais pas forcément de super bonne qualité. » Tout est alors à explorer. « L’avantage des musiques africaines, se réjouit Julien Lebrun, c’est qu’elles ont été très peu exportées, tu t’aperçois qu’il y a un continent de musique à trouver. » Dès les premières sorties du label, ils se mettent en tête de nouer une relation spéciale avec les artistes : « Il faut partager des moments avec eux,

que ça ne soit pas seulement de la recherche de matériaux. » D’autant que les artistes jouent depuis plus de 30 ans et disparaissent les uns après les autres, leur musique avec eux. « Ce sont quand même des trésors qui sont en train se perdre définitivement, s’alarme le cofondateur d’Hot Casa Records, et la jeune génération n’est pas du tout portée là-dessus. C’est pour ça que le temps presse. » Julien Lebrun voyage à plusieurs reprises au Togo. Sur place pour trouver des disques, il n’y a pas de mode opératoire précis, tout est affaire de volonté et d’un peu de hasard. Il n’y a pas de disquaires non plus, à part quelques irréductibles. Il faut alors exploiter toutes les pistes : « Chez les habitants, les producteurs, les ayants droit, les fils qui ont gardé la collection du papa ou de la maman… Il y a de tout. Dans un magasin de radio, chez un vieux que tu croises dans un café, s’il a une bonne tête, tu parles de musique avec lui », raconte Julien Lebrun. Les réflexes viennent sur le terrain. Une fois les disques en leur possession, l’étape suivante consiste à retrouver les ayants droit. La loi française oblige chaque label à contacter en premier lie u le producteur. Si ce n’est pas possible, pour des raisons diverses, il faut alors se tourner vers l’artiste. Derrière le comptoir de son magasin Superfly Records, ouvert dans le III e arrondissement de Paris en 2009 avec Paulo Goncalves, Manu Boubli accueille chaque client au son des vinyles piochés dans les différents bacs. À la platine d’écoute, Jim Irie — un « dealer » local de disques — fait le tri dans sa sélection. Danilo Plessow — connu sous IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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le nom de Motor City Drum Ensemble —, DJ allemand installé depuis quelques temps à Paris, passe la porte du magasin. Une discussion s’entame avec le gérant. Superfly Records, outre sa fonction première de disquaire, est devenu une vitrine pour le label éponyme de réédition qu’il a lancé avec son partenaire en 2010. Sa première sortie ? Frankie Zhivago Young, que Paulo Goncalves a été voir aux Barbades. « Le gars continue à jouer dans les hôtels là-bas, raconte Manu Boubli. On a aussi Bobby Hamilton qui fait des croisières entre les États-Unis et le Canada. Il avait encore des disques originaux qu’on lui a rachetés à l’époque pour le rééditer. » L’original s’échange en ce moment à plus de 800 euros sur Internet. Mais la quête des droits n’est pas toujours simple. Manu IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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Boubli soupire : « Il y a des trucs qu’on a depuis cinq ans en bas, on les garde de côté. On ne trouve rien. » — AVEC L’ARRIVÉE D’INTERNET, le travail de recherche des ayants droit a pourtant été facilité. « 95 % des gens peuvent être retrouvés maintenant avec Internet, assure Julien Achard, un autre collectionneur et patron du label Digger’s Digest. Cela a permis à plein de personnes de contacter des artistes qu’ils n’auraient jamais retrouvés autrement. » Facebook et Google permettent en quelques clics, de trouver des informations sur les labels, les artistes et les producteurs. « Le Web, c’est quand même très puissant, tu trouves les gens, tu les contactes, tu les vois, tu bois un café, tu vois s’ils sont sympas », confirme Hugo Mendez, à

la tête du label anglais Sofrito, qui réédite des disques destinés à être joués par des DJ. En 2002, un nouveau cycle s’est ouvert avec l’arrivée de la plateforme de vente en ligne Discogs aujourd’hui leader mondial sur le marché. Elle permet à ses utilisateurs de vendre les vinyles de leur collection. D’abord lancée comme une immense base de référencement, Discogs s’est vue ajouter une fonction de vente en 2006. Derrière, eBay a lui aussi participé aux échanges de disques. Des pièces rares ont pu être trouvées. « J’avais un pote qui collectionnait. Il y a longtemps, on achetait beaucoup de disques ensemble, relate Manu Boubli. Il a arrêté au moment d’Internet, il ne trouvait plus assez de pièces dans les  magasins, il s’est mis au CD. Aujourd’hui quand je le vois et

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quand je lui en parle, je lui dis : “Tu ne te rends pas compte du nombre de choses qu’on a découvertes depuis le début des années 2000. C’est ahurissant“. » — DANS L’ENTRÉE DE L’APPARTEMENT de Julien Achard, à Issy-les-Moulineaux, les cartons de disques s’accumulent. Entre sa collection personnelle et les sorties par dizaines d’exemplaires de son label, on a du mal à se frayer un chemin. « Je vais bientôt devoir prendre un local », plaisante à moitié cet amateur de vinyles. Il y a douze ans, Julien Achard a créé le site Digger’s Digest sur lequel il vend des pièces rares trouvées à droite et à gauche « dans des brocantes et sur Internet ». Se servant de son expérience de digger — entendez par là un dénicheur de microsillons —, il s’est lancé dans la réédition de disques souvent passés inaperçus, avec une appétence particulière pour la musique antillaise. « J’y connaissais rien au début, j’étais complètement novice. J’ai écouté une compilation où il y avait un morceau de Roland Grival, Creol Gipsy, dont je suis tombé directement amoureux, raconte-t-il. J’ai eu ensuite une copine antillaise bien branchée musique. Et puis, au bout d’un moment, tu rencontres des gens, tu découvres des lots. » Dans son salon, sur une étagère qui traverse toute la pièce, sont rangés des centaines de disques, les pochettes les plus graphiques en première ligne. À la sortie de ses études, aux début des années 2000, le collectionneur avait fait un stage dans une grande maison de disques : « Ça m’avait presque dégoûté. Ce que j’ai envie de faire, c’est de sortir des morceaux que j’aime », raconte Julien Achard. En 2012, il trouve un bac avec cinq disques qu’une femme a déposé devant une décharge, à 600 mètres de chez lui. À l’intérieur, la bande originale du film Le Mariage collectif, dont l’un des titres, Sexopolis, sorti en single, avait eu un certain succès à l’époque, en 1972. Le reste de l’album n’avait pas été distribué faute de succès pour le film. C’est son ami Jean-Baptiste Guillot du label Born Bad Records qui s’occupe alors

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"Sur le papier c'est le plus beau métier du monde, techniquement ce n'est pas si simple." — Julien Lebrun, co-fondateur de Hot Casa Records de toutes les démarches logistiques pour donner une nouvelle vie à ce trésor de jazz retrouvé. Deux compilations plus tard, en 2015, Julien Achard réédite seul sur Digger’s Digest, un album du groupe Rupture. Il explore des styles différents : « Aujourd’hui il n’y a plus de trop de barrières, avant c’était la soul et le funk, maintenant c’est la minimale japonaise. Les oreilles changent et on écoute de tout. » Il commence à « vendre des trucs de zouk, à sentir le truc » avant de basculer complètement dedans. Plusieurs compilations voient le jour, Kouté Jazz d’abord, puis Digital Zandooli, qu’il dirige avec son ami Nicola Sirkis. — CHEZ TOUS LES AVENTURIERS du vinyle, la réédition est plus une affaire de passion que d’argent. Les stocks sont faibles et ne laissent pas beaucoup de marge de manœuvre. « Les milliards d’articles qui paraissent dans la presse sur le retour du vinyle ne sont pas représentatifs, rappelle Julien Lebrun. On est sur des économies chiches : 2 000 ventes sur des belles références, parfois 2 500, sinon on presse à 1 000. Avec des profits assez limités. L’avantage c’est de faire des économies sur le long terme. Un artiste a une durée de vie d’un à deux ans, avec la réédition c’est constant. » Les disques sont chers. À la fin, les bénéfices restent légers. Alors pourquoi ne pas passer au digital ? « C’est vraiment une clientèle physique, pour l’objet mais aussi pour l’histoire qu’il y a derrière », poursuit Julien Lebrun. Le vinyle est aussi symbolique, on enquête à partir de cette pièce pour retrouver les artistes. Tous les gérants de label ont un autre travail à côté. Julien Lebrun est DJ même si son activité est moins importante que dans les années 2000. À l’époque, il était résident dans des bars et boîtes

de nuit à Paris. Julien Achard continue de gérer son site de vente de disques rares, Digger’s Digest, qui finance en grande partie les frais investis dans son label. « Ce n’est pas un business rentable », reconnaît-il. — LES ARTISTES RETROUVÉS ont eux-mêmes parfois du mal à comprendre l’intérêt de rééditer en vinyle. « Ils ne comprennent pas forcément. Certains sont passés au CD, quasiment tous. Les rééditions qu’on a faites en vinyle, eux, ils attendent qu’on les fasse en CD », explique Théo Jarrier. La plupart n’ont d’ailleurs plus aucun exemplaire en leur possession et parfois même aucune photo. C’était le cas du saxophoniste nigérian Orlando Julius, qu’Hot Casa Records a relancé sur scène après avoir réédité son titre phare, Disco Hi-life. Le fondateur de Sofrito, Hugo Mendez, vient tout juste de se lancer dans un second projet avec le label Nouvelle Ambiance, « créé pour faire des compilations sur la musique congolaise et camerounaise à Paris ». Avant ça, il s’est rendu dans les Caraïbes pour mener plusieurs projets de réédition. Sur place, ses propositions ont parfois laissé les artistes bouche bée. « Ces gens ont vendu pas mal de disques à l’époque et là, tu arrives avec une proposition qui n’a plus rien à voir. Un disque qui n’avait pas marché, c’était 5 000 copies écoulées. Pour nous, c’est bien si on arrive à en vendre 1 000. Les artistes n’en voient parfois pas l’intérêt », explique Hugo Mendez. Une fois le contrat signé, il faut assurer les t r a n s fe r t s d ’a r g e n t av e c l e s différentes royalties. Une contrainte qui a poussé Manu Boubli, de Superfly Records, à limiter à 1 000 copies chacune de ses sorties « par souci de gestion ». Et plus les sorties se multiplient, plus il devient complexe de IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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gérer tout en même temps. À cela s’ajoutent des moyens de communication parfois archaïques : « C’est compliqué. La plupart n’ont pas Internet ni de banque. Du coup il faut faire des Western Union, ça met trois jours pour aller dans le nord du Togo, par exemple », précise Julien Lebrun, qui attend depuis quelques mois une réponse au téléphone d’un des artistes présents d ans une future compilation togolaise. « Sur le papier c’est le plus beau métier du monde, techniquement ce n’est pas si simple », admet-il.  MAIS LES RENCONTRES avec les artistes éclipsent rapidement ces écueils. Des anecdotes, T héo Jarrier et Bernard Ducayron de Souffle Continu Records en ont des « dizaines à raconter ». Comme ce jour où Caroline de Berdem, l’ex-femme du saxophoniste français Barney Wilen, leur propose de leur léguer ses affaires après son décès avant « qu’elles ne finissent à la poubelle ». Parmi ses affaires, des partitions de musique de l’album Moshi, qu’ils intègrent à la réédition. « À Nantes, un hommage au label Saravah a eu lieu, des musiciens ont joué des morceaux de Moshi. Après avoir acheté notre disque, ils ont photocopié les partitions pour les distribuer à tout le monde. Ils ont pu les jouer », se souvient Théo Jarrier, sourire aux lèvres. Une IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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réédition sans documentation ni travail de recherche n’a pas le même authenticité. Ces dernières années, plusieurs labels étrangers ont inondé le marché de nouvelles références. « Il y a une prolifération de labels, c’est évident. Cela a été une mauvaise chose avec PMG, un label australien, qui a envahi le marché il y deux ans avec 60 références plus ou moins clean. Ils arrivaient en force chez les disquaires. Il y a eu de gros doutes sur les droits », dénonce Julien Lebrun. Certains rééditent des disques sans aucune information relative aux artistes : « C’est pour faire de l’argent. Quand c’est mal archivé, que les masterings ne sont pas faits, qu’il n’y a pas de livret. Pour nous c’est navrant », regrette Théo Jarrier. Rien à voir avec l’engagement des passionnés. Julien Lebrun est même parti au Togo pour réaliser un documentaire sur la scène soul afin que « les artistes et les producteurs expliquent leur histoire et leur parcours ». Pour la réédition du tout premier disque de Pierre-Édouard Decimus, l’un des leaders de Kassav, sans doute le groupe de zouk le plus populaire au monde, Julien Achard a chargé Jacques Denis, journaliste à Libération, de conduire une interview en 2016. — LA RÉÉDITION ATTIRE de plus en plus d'acteurs sur le marché.

« C’est une communauté qui a différents membres. Il y a toute une partie de jeunes gars qui viennent se greffer à ça, ils arrivent avec une oreille fraîche, explique Manu Boubli. On se rend compte qu’il y a des trucs auxquels on n'aurait pas pensé avant. » La concurrence est malg ré tout s aine. Lorsqu’un label décide de rééditer un disque, il prévient les autres pour éviter les doublons. « T’as des mecs qui signent la même licence et qui ne s’en rendent compte qu’après, cela peut arriver. Mais dans l’ensemble, il y a de l’entraide », assure Julien Achard. Pour preuve, lorsque Superfly Records a décidé de ressortir un disque de Full Moon Ensemble en mai 2013, ils ont choisi d’attendre quelques mois pour ne pas casser les ventes de la compilation Mobilisation générale éditée par Hot Casa Records, dont l’un des morceaux du groupe de free jazz faisait partie. Cette effervescence autour de la réédition a tiré tout le monde vers le haut. « Même nous, ça nous a redonné envie d’aller chercher des disques. Jusque-là, on avait l’impression d’avoir fait le tour, ça tournait un peu en rond », confie Manu Boubli. La communauté pourrait encore grossir. Des milliers de disques dorment encore dans les caves et les sous-sols. Thibault Marotte

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Embouteillage dans les usines de vinyles

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out le monde se remet à faire du vinyle, si bien que les labels indépendants passent après les grosses compagnies de disques et peinent à sortir leurs vinyles dans les temps. « Les majors perdent énormément d’argent parce que plus personne n’achète de CD. Ils sont donc allés voir dans leur catalogue et ressortent tel ou tel disque. Ils n'en pressent pas 500 mais 10 000, avec toutes les productions Gainsbourg et autre », assure Julien Hachard qui gère le site de vente de disques rares Digger’s Digest, devenu label de réédition par la suite. La plus grosse usine de pressage de vinyles en France s ’a p p e l l e M P O. S i t u é e à V i l laines-la-Juhel, dans le nord de la Mayenne, elle fabrique près de 30 000  disques par jour. Alors qu’en  1972, l’entreprise faisait tourner 72 presses pour maintenir l’activité de 50 millions de vinyles produits chaque année, l’usine n’en comptait plus que seize il y a encore quelques années. Aujourd’hui, 24 presses fonctionnent sept jours sur sept pour tenter de satisfaire les commandes des clients. Elle n’est pas la seule. En  2014, Antoine Ollivier et Mickaël

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Colle, deux associés, ont décidé d’ouvrir M Comme musique, une usine de pressage à côté de Rennes qui fonctionne elle aussi en flux continu. La solution reste toujours de presser à l’étranger mais les tarifs sont élevés. En République tchèque, GZ est le leader mondial de la production de vinyles avec près de quatorze millions de pièces produites chaque année. Aux Etats-Unis aussi, des usines rouvrent leurs portes. Pour les petites structures, les pressages dépassent rarement les 2 000 ventes. Chaque usine fonctionne par commande de 100 et 500 exemplaires. Selon le Syndicat national de l’édition phonographique, les volumes produits en France ont été multipliés par quatre depuis 2012. Mais la part du vinyle dans les ventes physiques ne représente que 12,2 % en 2017. Résultat, les deux usines françaises encore en activité se retrouvent surchargées par les commandes. « La folie du vinyle, c’est cool. Mais il y a tellement d’engouement que les délais sont énormes, on est passé à six mois. On doit tout recalculer », déplore Julien Lebrun de Hot Casa Records. Les petits labels doivent sans cesse modifier leur calendrier de sorties faute d’informations claires sur la livraison des tests pressings, à savoir les premiers exemplaires qui sortent de l’usine destinés à être évalués par le client. Une situation qui pourrait peut-être changer à l’avenir avec l’ouverture de nouveaux sites. 

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Orlando Julius, histoire d'une relance La légende de l'afrosoul connaît une seconde jeunesse sur scène avec les rééditions du label Hot Casa Records.

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e voir rejouer, prendre du plaisir, c’est quelque chose d ’unique » , s e ré j o u i t Julien Lebrun, cofondateur du label Hot Casa Records, lorsqu’il évoque le retour sur scène d’Orlando Julius. Agé aujourd’hui de 73 ans, le musicien nigérian est souvent désigné comme l’un des figures de l’afro soul. En 2009, il a connu un rebond de carrière inespéré grâce à la réédition, par le label Hot Casa, d’un de ses plus grands succès avec Disco Hi-Life. Une surprise totale pour l’artiste lorsque Julien Lebrun l’a contacté pour son projet de réédition : « Il ne savait même pas que son album était sorti à l’époque, il n’en avait aucune copie », raconte le cofondateur du label parisien. L’album est quasiment introuvable sur les plateformes de vente, les quelques exemplaires disponibles coûtant au minimum 1 000 euros. Orlando Julius n’aura jamais eu la carrière qu’il méritait. Multi-instrumentiste et mentor de Fela Kuti, il a vécu pendant plus de 30 ans aux États-Unis où il a exporté un genre qu’il avait initié : la fusion du jazz et du highlife — une musique traditionnelle née au Ghana. Ce saxophoniste de formation n’a presque jamais cessé de tourner sur les scènes du monde entier. Même si sa discographie originale a été entièrement produite au Nigéria, sa musique a une portée énorme. « Ça a été l’un des premiers artistes à signer en major. Il a rencontré JamesBrown, il a bossé pour Gil-Scott Heron », raconte Julien Lebrun. Curtis Mayfiled, Marvin Gaye ou encore Isaac Hayes ont partagé lascène avec lui. Beaucoup racontent même qu’il aurait influencé The Godfather of Soul pour certains de ses plus grands titres. L a suite est l’ histoire d ’un come-back, d’une retraite repoussée

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sans cesse. « Le Disco Hi-Life a été repris sur Nova, on a réussi à faire venir Orlando Julius à Vienne, ça l’a remis en lumière », explique Julien Lebrun. Le single n’est que le début. Pour l’album entier, il faut encore attendre 2014. Car pour rééditer un disque, le label doit disposer de la bande analogique, introuvable au Nigéria. Julien Lebrun possédait l’album Disco Hi-Life depuis plus de dix ans mais seul le morceau éponyme était audible. Ce n’est qu’en 2012 qu’un de ses amis a trouvé plusieurs copies permettant de créer une réplique identique à l’original. Les techniques de mastering permettent de créer un nouvel exemplaire à partir du vinyle original.

gnie : « C’est un vieux sage, quelqu’un de puissant. Orlando connait toute la musique par coeur. » Une personnalité qui colle parfaitement à l’esprit d’Hot Casa Records : « La réédition, ce sont des gens qui bossent pour toi mais rapidement le mot label devient plus une amitié musicalo-humaine. »  Thibault Marotte

— L’ARTISTE ENCHAÎNE alors plusieurs tournées dont une date dans la mythique salle du New Morning à Paris fin 2016. Il revient aux États-Unis après presque dix années d’absence. « Il a de nouveau eu une carrière locale au Nigéria. Depuis cinq ans, c’est reparti du feu de dieu. Il prépare un nouvel album », se réjouit Julien Lebrun. La relation commerciale entre les deux hommes s’est très vite transformée en amitié simple et sincère : « Orlando, je l’ai quasiment tous les jours au téléphone, il dort à la maison quand il v i e n t à Pa r i s » , raconte Julien Lebrun qui ne s’ennuie jamais en sa compaLOST — 19

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Des champions ou rien “Loin du sport de haut niveau prôné par l'État, les populations des banlieues dites sensibles s'organisent pour développer un sport loisir.” — Par Jean-Loup Delmas Illustrations de Fleur Moreau

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l déborde un premier défenseur par la droite, en dribble un deuxième par la gauche avant de repiquer plein axe. Face à lui, grande ouverte, la cage adverse. Ici, à Sarcelles, tout le monde le sait : lorsque Djamil est lancé balle au pied et qu'il commence à prendre de la vitesse, plus personne ne peut l'arrêter. Le scénario est écrit. But. Comme les stars du football, il enlève son maillot, celui de Griezmann à l'Euro 2016. Souvenir de ce moment fatidique où la France est passée à un poteau du titre. Un Euro 2016 à domicile, dont ici, à Sarcelles, on n'a pas vraiment vu la couleur. « Nous on était à l'extérieur, raconte Djamil en renfilant son maillot. Je me rappelle de mes potes parisiens qui me racontaient l'ambiance de folie là-bas, les fan-zones, tout ça. C'est con, c'est à quelques stations de RER, mais c'est comme si on était dans deux mondes différents. Nous, notre fanzone, c'était le McDo du coin. » Ce n'est pas la première fois que Djamil et ses partenaires de football constatent le désintérêt de la France à leur égard. « Les lumières et les paillettes, elles sont pas pour nous, c'est tout. Ici, soit tu es champion du monde, soit tu n'es rien . Le sport pour s'amuser, pour se détendre, pour la forme, ça n'intéresse pas. Si tu n'es pas le futur Mbappé, tu n'existes pas. » Du coup, ils organisent leurs propres tournois hors de la fédération, comme beaucoup d'autres jeunes en banlieue. Benjamin Coignet dirige l'Agence pour l'éducation du sport, une association partenaire du ministère des Sports qui a accompagné en vingt ans plus de 6 500 initiatives de for-

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mation des jeunes. Il partage la colère de Djamil: « L'État considère la banlieue comme un vivier du sport français, regrette-t-il. L'idée, c'est de faire de quelques sportifs d'exception un repère pour les autres, une élite qui n'est en fait qu'une illusion tant les places sont rares. » Il a fait sa thèse en sociologie sur l'innovation sociale dans les associations sportives de ces quartiers, et constaté cette obsession sur les terrains. « Il n'y a pas de logique de sport-loisir ou de sport-santé dans les quartiers, comme c'est le cas dans le reste de la France, mais une conception de sport-élite très particulière. à cause de cette politique uniquement tournée vers l'excellence, la pratique du sport au quotidien est délaissée », souligne-t-il. — INTÉGRER LES JEUNES des banlieues par le sport, tel a été le grand fantasme français, depuis les années 1960 et la première politique sportive de l'État dans ces zones sensibles. Et comme toute idée reçue, elle a sa part de vérité. « Il est démontré que les jeunes qui pratiquent du sport, que ce soit en club ou juste dans leurs loisirs, ont de meilleures notes, décrochent moins et ont de meilleures carrières que la moyenne. Le sport éducatif, ce n'est pas une légende ! », soutient Gilles Vieille-Marchiset, patron de l'unité de recherche Sport et Sciences sociales à l'université de Strasbourg. Mais si, dans la théorie, cela fonctionne, dans la pratique, les politiques de l'État sont loin d'avoir le résultat escompté. « Quand on a un problème en banlieue, on sort le sport ou le rap comme remède miracle », soupire Julian Jappert, le directeur de Sport

et Citoyenneté, un think tank sur l'impact sociétal du sport qui compte 350 experts pluridisciplinaires et indépendants. « En effet le sport a des vertus sur la civilité, mais à lui seul, il n'a pas une capacité de réponse aussi grande que l'État l'espère. Ces politiques de la Ville sont des échecs parce qu'elles ne sont pas intégrées à une réponse plus globale. On le voit particulièrement avec les migrants en ce moment, où l'on utilise uniquement le sport pour les intégrer, et où cela ne fonctionne pas. » Cet ancien juriste et lobbyiste dans le business du sport appelle l'État à avoir une stratégie globale : « La rénovation des espaces et de l'équipement sportif n'est pas pensée. Il n'y a pas de réelles politiques incitatives pour la pratique de l'activité physique, pas de diversité des pratiques avec des sports émergents comme on peut trouver sur d'autres territoires. » — MAIS LE SPORT d'élite prôné par l'État et les fédérations ne séduit plus vraiment. La légende de l'ascension sociale par le sport de haut niveau a fait son temps. Un conte national que démythifie notamment l' Union française des œuvres laïques d'éducation physique (Ufolep). Difficile quand on pratique le sport en France de passer à côté de ce géant qui compte quelque 380 000 licenciés répartis dans 8 500 associations sur 24 000 communes. Adil El Ouadehe, son directeur technique national adjoint, voit bien que dans les banlieues dites sensibles, le fantasme de l'ascenseur social sportif est sérieusement ébranlé. « Ca ne passe plus. 3 % seulement des jeunes des centres

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de formation deviennent footballeurs professionnels dans toute la France. Statistiquement, malgré tous les obstacles, un jeune de banlieue a plus de chances de devenir médecin », calcule-t-il. Gilles Vieille-Marchiset constate, lui aussi, les conséquences désastreuses de cette politique : « Cette logique de détection des talents se fait au détriment d'un sport pratiqué par le commun des mortels. C'est une véritable instrumentalisation idéologique de faire perdurer ce rêve de réussite sportive. D'ailleurs, il n'y a aucun chiffre à ce sujet, juste une illusion. » Qui rend la pénurie d'équipements sportifs standards encore plus criante. « Manque d'équipements et d'animateurs, manque de communication entre les différents acteurs, manque d'adaptation de l'offre sportive par rapport aux attentes et aux horaires de la population », recense Philippe Machu, directeur de la puissante Ufolep. Présente en banlieue, l'association essaie de diversifier une offre sportive bien maigre. « Avec notre section multisport, nous essayons de sortir de ce cliché "foot foot foot", et de proposer d'autres activités plus codifiées pour qu'à travers le plaisir de jouer, il y ait aussi la découverte de l'autre, de comment agir et vivre ensemble. » Un premier rapport intitulé « Équipements sportifs et freins à la pratique sportive en ZUS » commandé en 2014 par le ministère des Sports montre l'ampleur du problème : alors que 7 % de la population française vit dans ces quartiers, celleci ne profite que de 3 % de l'équipement sportif du territoire, avec 22 équipements pour 10 000 habitants, contre 49 pour la moyenne nationale. Plus de deux fois moins. « Dans les plans de rénovation urbaine depuis plus de quinze ans, on n'a pas forcément pris en compte les espaces

sportifs, confirme Benjamin Coignet. Il y a une réelle carence à la fois en quantité mais surtout en diversité. » Sur les 161 types d'équipements sportifs existants en France, seuls 88 ont été recensés en banlieue, contre 158 en moyenne dans le reste du pays. Le rapport « Le sport en banlieue », publié deux ans auparavant par l'Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire, a rappelé avec force ce double déséquilibre. Les maires de 29 banlieues y pointent tous le sur-investissement de l'État dans les « sports d'excellence » au détriment du sport pour tous et jugent prioritaire de changer la donne. Dans plus d'un tiers de ces villes, la population est au diapason et rêve d'un sport sans horaires, sans encadrement, ni compétition, et d'équipements spécialisés comme les courts de tennis et de nouvelles piscines. « Un pote avait demandé à un éducateur des cours de tennis, tu aurais vu la tête qu'il a tirée, se souvient Djamil. On subit ce cliché, mais plus on le subit, plus on s'enferme dedans. Si t'aimes pas le foot ou le basket ici, tu ne fais rien. Sois bon avec le ballon ou crève. » — SON MAILLOT TRICOLORE sur les épaules, Djamil sourit. « Je n'ai pas besoin du sport pour me sentir français, dit-il en embrassant l'écusson. Mais ce qui est sûr, c'est que si je ne me sentais pas intégré, ce ne sont pas les pseudo-politiques sportives de l'État pour nous qui me feraient dire " Vive la République ! " » L'analyse de Benjamin Coignet est sévère : l'État, à force de vouloir tout faire, se perd et n'est efficace nulle part. « Il veut à la fois créer une nation d'excellence sportive, à travers les JO et les grandes compétitions internationales, et prétend défendre le sport pour tous. Deux visions diamétralement opposées. » Une situation que dénonce

"Ce ne sont pas les politiques sportives de l'État qui me feraient dire "Vive la République !" " — Djamil, sportif de banlieue

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également Gilles Vieille-Marchiset. « On ne peut pas lancer un plan citoyen du sport et ne lui accorder que quelques millions d'euros tout en accueillant les Jeux olympiques, tempête-t-il. Les budgets de l'État sont totalement disproportionnés, et vont toujours vers le sport de haut niveau. La France se lance dans l'organisation d'événements internationaux toujours plus grands, et oublie les plus défavorisés. Le Centre national de développement du sport (CNDS) est pensé pour les grands événements nationaux, et non pour les centres amateurs. » Annoncés en grande pompe par Emmanuel Macron et Anne Hidalgo lors de l'été 2017, les Jeux olympiques de 2024 promettent de bénéficier à un Grand Paris s'étendant bien plus loin que les frontières intra-muros de la Ville-Lumière. De quoi enfin sortir de l'ombre ? Pour Djamil, il n'y a peu d'espoir, pas plus que d'excitation. « Plus le pays organise d'événements de fous, plus on se sent lésés de n'en tirer, nous, aucun profit. On est les grands oubliés du sport. » — BEAUCOUP D'ASSOCIATIONS PLAIDENT pour que les Jeux olympiques de 2024 mettent en lumière le sport dans les banlieues populaires. Le think tank Sport et Citoyenneté avait écrit le 9 janvier 2017 une tribune dans Le Monde exhortant à des quartiers olympiques et à une vraie prise d'initiative pour l'intégration des jeunes issus de l'immigration grâce aux Jeux olympiques. Un an plus tard, son directeur se montre vigilant : « Il faut veiller à ce qu'il y ait un héritage réel et durable des Jeux. » Dans le même temps, l'Ufolep invoque également des Jeux pour tous. « Cette fois-ci, il ne faut pas oublier ces populations qui n'accèdent pas aux pratiques sportives, appelle de ses vœux son directeur. Toute la lumière qui va être apportée par les JO 2024 doit servir à éclairer ces populations et donner envie de pratiquer le sport. Il faut, dans la feuille de route de la ministre, rééquilibrer les choses, notamment sur le plan de la santé. Le déséquilibre actuel est énorme alors que la population des banlieues est plus sujette à l'obésité et aux addictions que la moyenne française. » IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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Loin des feux des projecteurs tant coinvoités, une lueur d'espoir brille dans le discours du directeur de l'Ufolep : « Il y a encore une recherche majoritaire de sport visible et médiatisé. Mais de nombreuses collectivités ont compris qu'une ville plus sportive a plus de charme et plus de chances d'attirer les cadres moyens et les entreprises. » Benjamin Coignet attend, quant à lui, une plus grande réflexion sur la mobilité sportive. « Aujourd'hui, on raisonne en termes de désenclavement et de sport de proximité, souligne-t-il. Mais il faut penser à la mobilité. Pour que les habitants sortent des banlieues pour aller dans des espaces de loisirs hors de leurs murs, il faudrait générer une mobilité sportive pour générer une ouverture, une mobilité territoriale. » Des vœux pieux pour Adil El Ouadehe, beaucoup plus circonspect : « Des Jeux pour tous, c'est une incantation qu'on répète, mais la réalité c'est qu'ils ont vocation à rendre la population spectatrice de l'événement, pas actrice. La seule chose que ça va mettre en lumière, ce sont les athlètes de haut niveau. » — EN ATTENDANT LE JOUR hypothétique où l’État s'intéressera à eux, les autres sportifs de banlieue s'organisent. « On n'a pas envie d'être des victimes non plus, prévient Djamil. On peut se débrouiller seuls. » Gilles Vieille-Marchiset a étudié ces sports autogérés dans les zones sensibles. « Ce sont des pratiques sportives différentes, plus tournées vers le spectacle et le beau geste que le résultat brut, décrit-il. Elles ne naissent pas en opposition avec le sport fédéral, d'ailleurs de nombreux sportifs font les deux. On note chez les pratiquants moins d'échec scolaire et une ascension sociale supérieure à la moyenne. Contrairement au cliché, le sport de rue est sain et est même une activité plus structurante que le sport compétitif. » Ironie de l'histoire, ces disciplines auto-organisées ont grandi dans le sillage de ces grand-messes sportives ultra-médiatisées. La Dream Team américaine de basketball aux JO de Barcelone en 1992 et bien sûr la France en 1998 au football ont marqué les générations banlieusardes et donné une énorme impulsion à la IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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pratique sportive. Faute de moyens, les jeunes se sont débrouillés, générant d'après le sociologue Michel Fize des « micro-sociétés démocratiques, bâties sur l’égalité et la fraternité d’abord », comme il le note dans son ouvrage Les Bandes : l'entre soi adolescent. Ces jeunes, habitués à s'impliquer, apprécieraient d'ailleurs le travail associatif (pour l'environnement, contre le racisme), à la seule condition d'avoir leur mot à dire et de pouvoir maîtriser les décisions qui les concernent. « Heureusement qu'ils n'ont pas attendu les fédérations, s'exclame Adil El Ouadehe. Dans les banlieues, pour tous les sujets relatifs à l'éducation populaire et au fait associatif, les gens se sont toujours auto-organisés pour compenser le manque des institutions. Et cela fonctionne. » La Seine Saint-Denis compte ainsi le moins de licenciés sportifs fédéraux mais a fourni un grand nombre de sportifs d'élite. Gilles Vieille-Marchiset se passionne pour la réappropriation par les habitants de ces sports collectifs, transformés par la population pour rompre avec la compétition fédérale. « Ces pratiques sportives auto-organi-

sées sont une première version de la prise en charge des habitants des quartiers d’habitat social », note-t-il. Loin de ces considérations, Djamil reprend son ballon et rentre chez lui. « Honnêtement, quand on joue, on ne pense pas entre deux dribbles "Ah tiens, je sens que je me construis", rigolet-il. Mais c'est vrai que le sport entre nous demande certaines valeurs d'écoute et de respect, sinon ça part en couille. » Rendez-vous est pris le lendemain à la même heure pour les demi-finales. Il amènera pour l'occasion son maillot d'Éric Cantona, un autre numéro 7 et l'un des footballeurs les plus populaires ici. « Mais un enfant des beaux quartiers marseillais », rappelle-t-il. Pour décrire la situation des athlètes qui n'ont pas eu la chance d'être nés dans les arrondissements aisés d'une grande ville, il cite d'ailleurs Canto, un grand adepte des citations marquantes : « La vie est toujours trop cruelle. Tout ce que nous pouvons faire, c'est essayer de passer le ballon et laisser le soleil briller. En espérant qu'il brille pour tout le monde. » Pour l'instant, c'est loin d'être le cas.  Jean-Loup Delmas LOST — 23

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Enfants placés en mal de lien “Au cœur d'un dispositif qui peine à compenser le manque d'attaches émotionnelles, les jeunes de l'aide sociale à l'enfance apprennent à être adultes.” — Par Zoé Lastennet Illustrations de Connie Noble

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e qui m’a sauvée, c’est de ne pas avoir besoin d’amour. » Les mots sonnent dur dans la voix douce de Magali Panova, ancienne enfant des foyers français. « C’est terriblement compliqué de sortir de l’ASE et de se rendre compte qu’en fait, on a besoin de reconnaissance. Et qu’on n’y a pas accès. » L’ASE, prononcez azeu, c’est l’Aide sociale à l’enfance, qui a repris en 1983 le flambeau de la DDASS. Où que l’on regarde, le constat revient comme une rengaine implacable. « Les personnes qui ont connu un parcours en protection de l’enfance

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parlent tous, ou presque, d’un sentiment d’isolement », affirme Séverine Euillet, chercheuse en psychologie et en sciences de l’éducation à l’université de Nanterre. Parents absents, décédés ou incapables d’assumer l’éducation : les bases affectives, cet apprentissage de l’attachement qui donne aux enfants confiance et sécurité, sont fracturées. Et les dispositifs de protection de l’enfance parviennent difficilement à les réparer. « Je me rends compte aujourd’hui que je n’ai pas les bases ni l’assise émotionnelle qu’ont les autres, raconte Kévin Balouin, 24 ans, placé à l’âge de 4 ans. Quand ça va pas, tu es armé pour y faire face, ou tu rentres chez toi, tu peux te rattraper à quelque chose. Ne pas avoir

pu construire ça avec une des personnes qui m’a accueilli, c’est une lacune que je ne rattraperai jamais. » — ALORS, QUE FAIRE avec ces personnes qui, tôt ou tard, ont comme tout un chacun besoin d’amour ? L’ASE continue de se débattre avec cette question. Depuis ses débuts, l’institution s'est donné pour objectif premier de « maintenir ou reconstruire le lien parental », explique Lyes Louffok, un ancien enfant placé devenu membre du Conseil national de la protection de l’enfance. Une politique dite familialiste qui reflète avant tout la difficulté de penser l’attachement en dehors des bornes bien connues de la relation filiale. IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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Cette idéologie a présidé pendant des décennies aux décisions en matière de protection de l’enfance. « L’idée que l’ensemble familial est une entité décisive pour la vie de la cité est très ancrée dans notre vieux pays latin conservateur, explique Nadège Séverac, sociologue spécialiste de la prise en charge des mineurs protégés. On garde une conception très patrimoniale de l’enfant comme un “bien” des parents, en quelque sorte, en tout cas sur lequel ils ont des droits. » En plus du risque de se solder par un échec, cette politique de maintien des liens filiaux confine parfois à l’absurde. Jusqu’à handicaper la création de nouvelles attaches. Lyes, séparé de sa mère à la naissance, n’en revient toujours pas. « Alors qu’on savait que, souffrant d’un handicap mental sévère, elle ne serait jamais capable d’être mère, à aucun moment la question du retrait de l’autorité parentale ne s’est posée. » Sa première famille d’accueil lui apporte « tout ce dont un enfant peut avoir besoin ». Mais quand cette femme qu’il appelle maman décide de déménager dans le sud de la France, sa demande de maintien du placement est rejetée, car ce nouveau do-

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"On associe encore les enfants à la sphère privée, comme on fermait les yeux sur les violences domestiques." — Lyes Louffok micile se trouve hors du département de résidence de la mère biologique de Lyes, 4 ans alors. À l’époque où il écrivait son livre Dans l’enfer des foyers, édité chez Flammarion, le jeune homme a revu le pédopsychiatre et l’éducatrice qui le suivaient à ce moment-là. « J’ai appris que les débats avaient été intenses au sein de l’équipe. » L’éducatrice était favorable à ce qu’il suive son assistante familiale, le psychiatre et le chef de service non. « Sous prétexte que, peut-être, à un moment donné, des liens pourraient être créés avec ma mère — contre l’avis de ses médecins à elle. » Même dans les cas d’enfants placés très tôt, et qui le resteront jusqu’à leurs 18 ans, il existe ainsi selon Nadège Séverac une « crainte de retirer l’autorité parentale, assimilée à la filiation ». Cette filiation est « sacralisée, regrette Lyes Louffok. On associe encore les enfants à la sphère privée, de la même façon qu’on fermait les yeux sur la violence domestique il y a encore quelque années. » Apprenti éducateur, le jeune homme a été confronté à des cas beaucoup plus dramatiques. « J’ai vu une situation où une gamine violée par son père allait rendre visite à celui-ci au parloir… Au parloir ! », tonne-t-il. « Il faut bien comprendre que dans les cas de placement, les liens filiaux sont en souffrance souvent depuis la naissance, rappelle Nadège Séverac. Il faudrait une conception alternative privilégiant la protection des enfants visà-vis des parents, et vis-à-vis de l’institution aussi d’ailleurs. C’est une balance que l’on n’arrive pas encore à faire. » À la sèche dénomination d’enfant placé, Séverine Euillet préfère le nom d’« enfants séparés et protégés ». Dans les faits, ça se corse. « Je ne me suis pas senti protégé, tranche Kévin. J’ai toujours vécu mon placement comme une injustice. C'était sans doute la meilleure chose à faire, mais c'était injuste par

rapport à la vie plutôt tranquille des autres enfants que je côtoyais. L’ASE a l’ambition d’apporter une stabilité émotionnelle. Dans mon cas, et dans beaucoup d’autres, j’en suis persuadé, c’est l’inverse qui s’est produit. » — CONSTAT D’ÉCHEC pour mission impossible. Kévin se souvient des week-ends passés chez sa mère, souffrant de divers troubles psychologiques et d’addiction. Une soupape de décompression. « Mais, même si c’est triste à dire, ce n’était même pas le fait de voir ma mère qui rendait ces moments heureux. Je me sentais libre, je me marrais avec mon frère et ma sœur. » Lorsque son père, parti un an avant leur placement, refait surface autour de ses 13 ans, Kévin le voit comme une « bonne chose », mais n’est « pas transcendé ». À raison d’un weekend sur deux jusqu’à ses 18 ans, il développe un attachement à ce père, « mais pas un lien filial. J’avais déjà fait le deuil des relations père-fils. Et mèrefils aussi, d’ailleurs. Je pensais ne pas avoir de père, je m’étais construit comme ça. C’était une relation mort-née. » En parallèle, les personnels de l’ASE tentent d’évaluer l’état psychologique des parents afin de moduler le temps passé ensemble et de protéger au mieux l’enfant. Peine perdue selon le premier concerné. « À l’époque, je considérais que j’aurais été mieux chez moi qu’à l’ASE, peu importe les difficultés. Je le pense toujours. » Magali dit pour sa part mesurer la « chance » qu’elle a eue d’être placée en foyer, « même si ç’a été un vrai fiasco ». Placée à plusieurs reprises, la première fois à 5 ans, la jeune femme décrit sa mère comme handicapée. « Elle souffrait d’un retard du développement, et avait la maturité d’une enfant de 12 ans. » Originaire de Metz, elle est placée autour de 11 ans dans un foyer à Nancy. Une mesure

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rare, l’enfant devant généralement être accueilli dans le département de résidence de la famille. « Le juge des enfants a estimé qu’un éloignement serait favorable au rapprochement de la mère et de la fille, rigole doucement Magali. C’est une logique un peu particulière, mais pourquoi pas. En tout cas, ça a fini d’achever une relation déjà pas merveilleuse. » Au nom du maintien des relations et de l’autorité parentale, les personnels de l’A SE, éducateurs et familles d’accueil, se sont entendu dire pendant très longtemps de ne pas trop s’attacher aux enfants. Lyes Louffok, également apprenti éducateur, en veut pour preuve la « distance professionnelle » évoquée en formation. « Ce n’est pas un terme anodin. Moi, je préfère parler de bonne proximité. » Difficile pour les professionnels de se positionner et de savoir comment manœuvrer, quand les enfants accueillis peuvent être « sujets à des troubles massifs de l’attachement », rappelle Séverine Euillet. « À l’origine, cette pensée résultait d’une peur qu’une nouvelle relation signifie le détachement vis-à-vis des parents, poursuit-elle. Mais la théorie contemporaine de l’attachement est venue montrer que l’enfant pouvait nouer des attaches multiples, sans que celles-ci ne s’annulent. » Lyes tempête. « Personne n’aurait deux amis sinon ! » Même entre ses différentes familles d’accueil, l’ASE a fait en sorte que les liens ne soient pas conservés. Lyes n’est parvenu à renouer avec cette première assistante familiale, qu’il considérait comme sa mère, que bien plus tard. « Heureusement que ce fonctionnement se délite, car il était dramatique. » Séverine Euillet, également responsable d'une formation de futurs travailleurs sociaux, abonde dans ce sens. « Je leur dis : sentez-vous libres de vous attacher ! » Elle reconnaît cependant des pratiques qui continuent d’aller inconsciemment à l’encontre de cette nouvelle conception de l’attachement. « Il faut le temps que ce discours arrive dans les pratiques. » Celles-ci gardent l’empreinte d’une idéalisation impensée du lien biologique, de résidus d’opposition entre

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"J' ai la sensation de toujours marcher sur un fil, d'être un funambule. Mais sans filet." — Kévin Balouin le lien au parent et le lien à l’assistant familial. « Il arrive que les éducateurs soient des figures d’attachement pour les enfants protégés, témoigne Séverine Euillet. Mais en milieu collectif, le turnover est important, et comme me le disait une jeune fille placée, ce n’est pas en un an qu’on apprend à faire confiance à un éducateur. » Cette confiance est pourtant vitale pour le développement de l’enfant placé. « Ceux qui s’en sortent le mieux sont d’abord ceux qui ont réussi à retisser du lien ailleurs, avec d’autres personnes, des “autrui significatifs”, qui peuvent se placer en appui au moment du passage à l’âge adulte », souligne Isabelle Frechon, chercheuse au laboratoire Printemps au sein du CNRS. — DES PERSONNES RESSOURCES, Magali Panova en a trouvé autour de ses 9 ans, dans la famille d’un ami proche d’origine laotienne, qu’elle nomme son « petit frère ». L’ASE lui a permis d’y passer tous ses week-ends et ses vacances, sans le passage habituel par le juge des enfants avec préavis de deux semaines. « Parce que j’étais très invisible et que ça les arrangeait bien, le foyer me permettait cette largesse-là, à partir du moment où je disais où j’étais. Ils sont devenus ma famille. Je me sentais très en sécurité chez eux, et très intégrée, ce qui pour moi était complètement miraculeux. » La famille d’accueil de Kévin n’a pas joué ce rôle. Après quelques passages en accueil d’urgence, il est placé chez une assistante familiale. Avec Élise, les rapports sont durs. « Elle m’a toujours fait comprendre que c’était son travail et qu’il n’y avait rien d’affectif. C’était bien pour la sécurité et la stabilité. Mais aucune effusion, aucun câlin. » Très vite, il n’attend plus d’affection de sa part. « J’avais un peu adopté son point de vue : la vie c’est dur, il faut être performant dans les études,

tout était très carré. Je m’étais mis dans la tête que c’était comme ça. » À l’adolescence, ce qu'il vit comme une « absence de liberté » devient insoutenable. « J’étais en train d’étouffer. » Le placement est rompu « d’un commun accord », et Kévin finit sa terminale en internat, avec une nouvelle famille le week-end. « On s’entendait bien, mais on n’a pas eu le temps de lier connaissance, et pour une si courte durée, je n’y voyais plus d’intérêt. » De ses 14 ans de placement, le jeune homme n’a gardé aucun contact. « J’ai essayé d’appeler Élise une ou deux fois pour prendre des nouvelles. Ça a été très bref, elle semblait n’avoir rien à me dire de son côté. Je l’ai remerciée, lui ai dit que c’était clairement grâce à elle si je faisais des études. Elle m’a donné l’impression qu’elle s’en fichait. » Pour Kévin, ce sont les professeurs qui ont été des appuis tout au long de son parcours. Il garde le souvenir précieux d’une « incroyable » institutrice de CM2. « Elle me portait de petites attentions, qui me faisaient extrêmement plaisir. Pour Noël, elle s’était présentée chez Élise pour m’offrir un cahier intime en cuir, un dictionnaire… » Au lycée, deux professeures d’économie et d’histoire l'épaulent « tant au niveau scolaire que personnel. Elles ne s’épanchaient pas forcément beaucoup, mais je me sentais soutenu car elles cherchaient à comprendre ma situation. Elles n’hésitaient pas à prendre une heure le vendredi soir pour discuter de l’avenir ». Considéré comme pupille de la nation, il bénéficie des bourses d’État et ne connaît pas l’angoisse de reposer entièrement sur un contrat jeune majeur pour ses études. Ces professeurs le poussent à aller en classe préparatoire littéraire, qu’il intègre pour trois ans. Un soutien salutaire, qui ne saurait pourtant remplacer les resIPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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sources affectives. Sa fratrie n’a pas survécu à l’ASE. « On n’a pas du tout eu les mêmes vies, et on ne se connaît pas. » Au début de leur placement, Kévin est séparé de sa grande sœur et de son grand frère, restés tous les deux, puis c’est l’aîné qui est hébergé en foyer tandis que Kévin et leur sœur vont en famille d’accueil. Le jeune homme en est convaincu : « C’était une volonté de l’ASE de casser cette fratrie. » Il évoque des « logiques psychologiques un peu bidon », la crainte que le frère, plus âgé, n’ait une mauvaise influence. Aujourd’hui pour Kévin, ce n’est plus un manque, mais cela reste un vrai regret. « Je n’ai pas la sensation d’avoir un grand frère. » À la fin de son adolescence, il voit son père replonger et, bien qu’aller le voir le « déprime », il reste en contact parce qu’il est le seul de la fratrie à accepter de le faire. Kévin connaît lui-même des phases intermittentes. « Je plonge par manque de stabilité, de repères. Je n’ai pas cet allant qu’ont les autres, pas d’attelle, de pilier. Je ne peux pas me permettre de faire des erreurs, parce que je suis vite dans la merde. J’ai la sensation de toujours marcher sur un fil, d’être un funambule, mais sans filet. » Et le vide en-dessous, il le ressent de plus en plus durement avec l’âge. « À 18 ans, j’étais

dans une logique combattante, je me disais : ma vie commence. » Aujourd’hui, sa confiance s’essouffle. Depuis la fin de sa classe prépa, il « nage un peu », cherche sa voie. — À SON ARRIVÉE À L’ASE, Magali Panova se décrit comme « mutique, sauvage », provenant d’une famille où l’on vivait « reclus ». « Les relations sociales étaient quelque chose d’inconnu, d’inquiétant même, racontet-elle. Les éducateurs l’ont sûrement pris pour une marque de rejet. Mais je ne comprenais simplement pas le mécanisme qui fait que l’on va vers les gens. » Placée dans quatre structures différentes en dix ans, elle perd régulièrement ses repères et peine à en

construire de nouveaux. « Quand on n’est pas un animal social, on est un animal territorial. Me sortir de ma chambre, de mon contexte, de mes trajets, m’insécurisait beaucoup. » À l’idée de prendre seule plusieurs bus différents pour aller à l’école, c'est la panique. Face à ses réactions et à son caractère renfermé, les responsables de l’ASE décident de la déscolariser. La jeune femme identifie aujourd’hui un problème de diagnostic à l’arrivée. Sur la base d’un dossier très succinct, les éducateurs ne peuvent pas comprendre où son attitude prend ses racines. Et à raison de 30 enfants pour une poignée d’éducateurs à la fois, un accompagnement plus personnalisé n’est guère envisageable. Magali ne sera rescolarisée que quelques mois avant ses 18 ans, un réel handicap pour envisager sereinement sa sortie du foyer de l’ASE. Entre honte et résilience, l’absence de bases émotionnelles rend très délicat le p a s s a g e à l ’â g e ad u l te p o u r le s jeunes placés. « Encore maintenant, je reste une incasable, raconte Magali. Je ne suis dans aucun milieu social, je n’arriverai jamais à m’intégrer.

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Ça ne me fait pas souffrir, j’ai appris à trouver un équilibre comme ça. Mais je sais que pour d’autres, c’est très douloureux et pénalisant. » Elle dit puiser sa résilience dans cette tolérance au manque d’amour. « Ça a été plus facile pour moi de ne pas être un animal social. Que le regard des autres ne soit pas un frein. » Peiner à être en relation avec gens sur le long terme reste handicapant pour elle dans le monde du travail. Elle a fait beaucoup de tentatives, mais ce « tout et n’importe quoi » lui a permis de dépasser la honte. Elle restera « la môme de la 202 » — son numéro de chambre, qui a toujours été le même de foyer en foyer, et qu’elle a retrouvé sur la porte de sa chambre de maternité. « Mais j’habite dans une baraque que j’ai construite avec mes mains, j’ai une marque de fringues, j’écris pour la presse russe, je fais des interventions en protection de l’enfance… J’ai un gros boulet, c’est sûr, mais je n’ai plus honte. » La honte. Si présente dans les discours d’enfants de l’ASE, « c’est elle qui fait que rien ne bouge pour nous », affirme Magali. « Je sais la honte qu’on éprouve et, du coup, la facilité qu’on a à rester dans ce milieu. Parce qu’on y est jugé mais, au moins, on est entre semblables. On peut reprocher aux gens les mêmes choses que l’on nous reproche. C’est plus dur de se retrouver confronté à un monde où les gens ont des valeurs, font des études, n’ont pas envie d’aban-

"C' est dommage de ne pas pouvoir comprendre qu'on peut compter pour quelqu'un, qu'on n'est pas un boulet." — Magali Panova donner. Le pire, c’est ça : la honte de ne plus croire, de croire que c’est foutu. C’est ça qui tue. » — L’ÉTÉ DERNIER, la petite sœur de Magali s’est défenestrée. Toutes deux avaient suivi la même trajectoire : la famille bancale — elles n’ont pas le même père —, le foyer, puis la rue. « J’en suis encore à me demander comment on peut sortir du même moule et le gérer de façons si différentes. » Sans domicile à 15 ans, elle en est ressortie alcoolique, toxicomane, enceinte et séropositive. « Ma sœur, c’était l’inverse de moi, elle était pot-de-colle, elle voulait du contact, cherchait à être aimée. C’est ce qui l’a perdue. » Magali s’épanche peu sur la période où elle-même était sans abri, près d’un an et demi en tout. À sa sortie du foyer, les éducateurs « ne se sont pas posé trop de questions, ils se sont juste couverts auprès du juge des enfants en me rescolarisant quelques mois avant mes 18 ans ». Sans ressources, elle retourne chez sa mère, mais le nouveau mari de celle-ci ne veut pas d’elle à la maison. Elle n’ose

pas faire appel à sa famille de cœur, celle de son ami d’origine laotienne, par peur de déranger. « Je n’avais pas conscience de la place que j’avais dans leur cœur. C’est un peu dommage de ne pas être en capacité de comprendre qu’on peut compter pour les gens, qu’on n’est pas forcément un boulet. » Pour Magali, le fait qu’il y ait encore tant de jeunes de l’A SE dans la rue est symptomatique. « L’arrivée à la majorité est représentative de ce qui a été fait — ou non — en amont. » Un travail de préparation qui ne peut se faire qu’en accord avec le jeune. La protection de l’enfance voit ainsi émerger en ce moment l’exigence d’une plus grande participation de l’enfant et de l’adolescent. La manifestation la plus visible de la nécessité d’intégrer l’enfant dans les processus qui le concernent est peut-être l’usage croissant de la thérapie par la parole. L’institution cherche à lui permettre de reconstituer son histoire en déroulant son propre récit biographique, aidé par les éducateurs et psychologues. Car « ce n’est pas parce que les raisons du

“Un an et demi après l'ASE, 8 % des jeunes ont connu la rue” «

O

n entend souvent que 40 % des SDF sortent de l’ASE : ce chiffre est faux ! Il est obtenu à partir de l’enquête sur les sans-domicile de l’Insee, qui prend comme population d’observation des personnes qui n’ont pas de domicile personnel, explique Isabelle Frechon, chercheuse au laboratoire Printemps au sein du CNRS. Ce calcul inclut des jeunes en foyer de jeunes travailleurs, en centres maternels, ou pris en charge par des associations d’aide aux sans-domicile. Ils ne sont pas nécessairement à la rue. En adoptant cette posture rétrospective (prendre une population de SDF et chercher à savoir s’ils ont été placés à un moment), on obtient en réalité un chiffre de 23 %. Si on se place d’un point de vue prospectif, on découvre que 18 mois

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après leur départ de l’ASE, 8 % des jeunes sortis ont connu une période à la rue. C’est déjà énorme ! Mais les autres chiffres sont surtout diffusés par des personnes qui veulent faire bouger les choses plus vite. Cela a des effets pervers : les jeunes se sentent stigmatisés quand on les interroge en ce sens et développent une angoisse de se retrouver à la rue. Les éducateurs finissent pas le croire aussi et à renvoyer cette impression aux jeunes. Comment se construire avec cette idée-là ? Il ne faut pas oublier que l’ASE sort des jeunes de la rue, aussi. Toujours cette notion d’âge : l’ASE prend en charge les jeunes de moins de 18 ans qui errent. Au-delà, c’est de la compétence des services pour la sans-domiciliation. »  IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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placement sont dites qu’elles font d’emblée sens », avance Séverine Euillet. Kévin se souvient des tentatives du personnel de l’ASE de mettre des mots sur les circonstances de son placement. « Même si au début, les raisons de mon placement étaient très floues, je me suis vite rendu compte de ce qui n’allait pas à la maison. On me l’expliquait : oui, tu sais Kévin, ta famille est malade, il faut qu’elle prenne soin d’elle, singet-il. Mais ils ne m’apprenaient rien. Je savais. » Autre obstacle à le reconstitution d’une histoire personnelle : le changement fréquent des professionnels qui accompagnent ce récit, selon la sociologue Nadège Séverac. « En France, tout le monde croit que l’évocation du passé est thérapeutique. Mais à l’ASE, ses modalités ne permettent pas toujours de prendre en charge un traumatisme. Elle est donc parfois vécue comme une perte de temps par l’enfant ou le jeune. » — LE TEMPS, MAGALI l’a pourtant pris pour tenter de mettre du sens sur son passé. Elle a ressenti ce besoin biographique quand les bribes de souvenir qui lui revenaient parfois se sont faites plus pressantes, « dérangeantes », lorsqu’elle-même est devenue mère. « Quand j’ai eu mon fils, j’ai commencé à avoir des flashs de plus en plus fréquents : ma mère dans mon dos qui ouvre une porte, me pousse à l’intérieur, les gens souriants, ma mère qui part et moi qui ne comprends pas… » Elle s’est alors mise à chercher des réponses. D’abord du côté de sa grand-mère, auprès de laquelle elle s’est rendu compte que sa mère avait caché les détails de son placement à toute la famille. Puis auprès de sa mère. « Je voulais savoir si elle comprenait ce qu’elle m’avait fait. » Lors d’une conversation qu’elle veut sereine mais claire, elle s’aperçoit que sa mère « n’a aucune conscience de ça, ou ne veut pas en avoir conscience ». Pour tenter de résoudre le problème, Magali se met en quête des traces administratives de son placement. « Et là, j’ai pris une claque. On ne m’avait jamais dit qu’il y avait des dossiers, ni, surtout, qu’il fallait en réclamer certains dans un délai de dix ans… Plus IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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300 000 150 000 enfants suivis par l'ASE en 2016, soit

2%

des mineurs vivant en France

enfants retirés à leur famille et placés, dont

50%

placés en famille d'accueil

20 900 7,6 milliards

jeunes majeurs encore suivis en protection de l'enfance après leurs 18 ans

d'euros

de budget cumulé des 101 départements

rien du côté des tribunaux, donc. » Ne restait que celui de l’A SE, stocké aux archives départementales. Elle y découvre que ce dossier ne porte aucune trace de sa voix. « Il y avait des éléments sur ce que ma mère connaissait de la situation, il y avait le point de vue des professionnels… Je n’étais nulle part. » Rien non plus sur les raisons de son placement. Elle rit jaune. « Je ne sais même pas si c’est ma mère qui a voulu que j’aille en famille d’accueil ou si on m’a retirée de chez elle. Ma mère ayant caché ça à toute ma famille, et les dossiers étant si incomplets, personne ne pourra jamais me donner cette information. Quand mon fils me questionne, je lui dis : “J’aimerais bien te répondre, mais…” » Kévin, lui, n’a pas encore consulté le fameux dossier, mais le voudrait bien. « Pour y trouver tout ce qui a été dit sur moi. » Il y a quelques années, sa sœur a lu le sien, et « a mis six mois à s’en remettre. J’ai l’impression qu’il leur faut inventer des problèmes aux gamins, en fait. Tes moindres faits et gestes sont constamment analysés, avec en prime une surinterprétation vraiment nocive. Tout est lu selon la grille de lecture du placement, tout y est toujours ramené. Or le placement d’un enfant n’explique pas l’ensemble de ses comportements. » En 2015, Magali a pris connaissance dans un article de la volonté de Laurence Rossignol, alors secrétaire d’État chargée de la Famille, des Personnes âgées, de l’Autonomie et de

+ 13 %

d'enfants pris en charge depuis 2007

8%

de placements hors du département d'origine

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le numéro gratuit pour signaler une suspicion de maltraitance

l’Enfance, de changer le cadre légal de l’A SE. « Son discours me semblait très pertinent, mais je craignais que les retours de terrain ne viennent que de l’ASE et que seuls soient sélectionnés les meilleurs exemples. » Dans l’impulsion du moment, elle écrit à la responsable politique. « Je ne pensais pas être lue. Étant à peu près sûre que c’était une lettre perdue, je me suis un peu lâchée, j’ai bien tartiné. » Quelques mois plus tard, alors qu’elle avait à peu près oublié cette histoire, Magali Panova a reçu un coup de fil du cabinet de Laurence Rossignol, devenue ministre, et a été invitée à Paris pour un entretien. Bien qu’elle ne se sente pas « militante », elle continue aujourd’hui de raconter son histoire dans le cadre de formations pour les professionnels de la protection de l’enfance. Afin de faire entendre leurs voix à tous, Magali a aussi créé une page sur Facebook, nommée « Les Mômes de l’ASE contre-attaquent ». « On parle beaucoup de ceux qui entrent à l’ASE, de ceux qui y sont, moins de ceux qui sortent. Mais depuis des décennies, ça commence à faire une masse non négligeable. » Elle espère que la parole de cette « masse invisible » sera de plus en plus « difficile à nier » pour les pouvoirs publics. « Je voulais dire à tous les mômes de l’ASE que leur histoire n’est pas seulement un fardeau à porter. C’est une analyse à livrer. »  Zoé Lastennet LOST — 29

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Zorah Viola, ancienne assistante familiale : "Je n' ai pas peur du mot amour" Ni Thénardier ni mères Teresa, les assistantes et assistants familiaux relèvent au quotidien le défi d'inventer une place à part dans la vie des enfants placés.

«

L

e premier enfant que j’ai accueilli m’a envoyée en thérapie. » Ce jour de janvier 1983 où Zorah Viola va chercher Simon, 2 ans, à la pouponnière de l’Aide sociale à l’enfance, aurait pu marquer la fin de l’histoire. Si son héroïne n’ajoutait pas d’un même souffle : « Ce métier m’a comblée. » Cette profession qui secoue les tréfonds de l’être dans le même temps qu’elle est une « chance » et un « bonheur » — Zorah Viola n’a que ces mots à la bouche  —, c’est celle d’assistante familiale. Autrefois appelée assistante maternelle, plus souvent connue sous le nom de famille d’accueil. Des dénominations en cascade pour un métier polymorphe et adaptatif. « La maman de Simon était malade mentale, et c’était un enfant très angoissé. Par ses angoisses, il est venu réveiller celles que j’avais refoulées au fond de moi-même. » Bien qu’elle ne garde « que les bons souvenirs », le parcours de Zorah illustre les difficultés des professionnels de l’assistance familiale. Elevée par une mère abandonnée à la naissance et « restée femme-enfant, comme un peu toutes les mamans dont j’ai pris les enfants à charge », Zorah l’admet volontiers : « J’étais certainement dans la réparation de quelque chose. »

De ces expériences complexes, Zorah Viola en a tiré un livre, De famille à tribu. Tout le monde n’a pas eu ma chance d’avoir une mère tordue, paru chez L’Harmattan fin 2017. Si le mordant du titre fait référence à son histoire personnelle, les chapitres du récit sont centrés sur chacun des enfants accueillis au sein de son foyer. « C’est avec bonheur que je rends hommage aux adultes responsables que vous êtes devenus », leur écrit leur « mère symbolique ». — PERCHÉE À 1000  MÈTRES d’altitude, sa grande maison de La Mure, dans l’Isère, a abrité « une petite vingtaine » de jeunes personnes. Derrière les murs coquille d’œuf ceints d’un large jardin, les montagnes se dessinent à travers les hautes fenêtres éclairant l’intérieur. « L’endroit idéal pour grandir, à mon avis ! » rigole Zorah, élevée en région parisienne. Tous s’y sont trouvés protégés de l’agressivité de la ville, une aide certaine à la sérénité selon l’auteure. À  70  ans, la retraitée se sent toujours « prise par cette vie passée avec eux », dit et redit son bonheur de partager cette histoire. Femme au foyer puis nounou à la journée, elle est démarchée en 1983 par les services de l’Aide sociale à l’enfance afin d’accueillir chez elle un enfant séparé de ses parents. Huit ans d’accueil plus

"Il faut se positionner : je n ' ai pas pris la place de leurs parents, ils n ' ont pas pris la place de mes enfants. " — Zorah Viola

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tard, elle crée avec son mari, luimême éducateur, son établissement spécialisé : un « lieu de vie familial ». Devenir « lieu de vie », c’était aussi pour Zorah une façon de s’affirmer dans son métier. « À 50 ans, je me suis retrouvée à l’école des éducateurs. J’ai éprouvé le besoin de mettre des mots sur des concepts, et d’obtenir une meilleure reconnaissance professionnelle. » Loin de favoriser le détachement, cette professionnalisation lui a donné plus de confiance auprès des enfants, et davantage de légitimité aux yeux des parents et des éducateurs. Côté administration, elle passe ainsi du côté des établissements d’accueil, au même titre que les foyers. Mais dans les faits, ni son projet pédagogique ni l’ambiance de sa maisonnée ne change. « J’ai décidé de transformer ma famille en tribu. » Auprès de ses deux ados à eux, le couple IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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accueille six enfants de l’ASE à temps plein. Le garage est aménagé, une annexe construite. « La dynamique de groupe faisait qu’on vivait comme en famille nombreuse. » — UN VIRAGE PAS FACILE à négocier pour tout le monde. « Dans ce métier, vie professionnelle et vie privée sont intimement liées. En fin de compte, on est tout le temps au boulot. Ce n’était pas facile pour mes propres gamins de partager leurs parents avec des enfants en souffrance, c’est beaucoup de perturbation. Mais ils sont souvent restés très amis avec ceux que j’ai gardés. Cela a aussi dû être une richesse pour eux. » En devenant « lieu de vie », elle choisit de faire entrer dans sa pratique la « supervision analytique ». À raison de deux séances de deux heures chaque mois, Zorah soumet ses difficultés à une psychanalyste, « sans crainte du jugement », afin de débloquer au cas par cas certaines situations compliquées avec les enfants. Un « outil incontournable » qui lui permet de « faire un petit pas de côté » dans son quotidien si prenant. « C'est important pour les référents de l'ASE de savoir que dans la famille d'accueil, ça ne déconne pas. On n'enlève pas les enfants d'une famille bancale pour les mettre dans une autre. Même quand ça devient dur, on ne peut pas leur dire : je n'en peux plus, je vais tous les passer par la fenêtre. Avoir un endroit où exprimer tout ce qui me passait par la tête et tout ce qui me faisait mal, c'était très important. » La clé de cet équilibre : savoir se positionner vis-à-vis des jeunes accueillis. « Je n’ai pas pris la place de leurs parents, et ils n’ont pas pris la place de mes enfants. » Une alchimie délicate pour toutes les parties prenantes. « Certaines familles d’origine ne supportent pas le placement, ou tirent la couverture à eux. Elles se sentent souvent jugées comme mauvais parents, par rapport aux familles d’accueil qui seraient de “bonnes” familles. » Un conflit, ouvert ou larvé, dont l’enfant est le premier perdant. Zorah puisait alors dans ses ressources d’empathie, peut-être héritée de sa propre expérience enfantine. « Une fois que les parents peuvent se dire : IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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“Oui, mon enfant est placé, mais parce que j’ai des difficultés et que quelqu’un est là pour m’aider”, alors l’enfant n’est plus dans un conflit de loyauté entre ses deux familles. Il arrive à se poser et à ne pas se sentir coupable d’être dans un autre foyer. » La sonnerie du téléphone interrompt son récit. « C’est un jeune que j’ai élevé, justement. Il travaille dans une crèche, maintenant ! » S’il n’a jamais été question de prendre une autre place que la sienne, Zorah ne transigeait pas sur l’affection. Qu’on puisse le lui reprocher l’offusque. « C’est vrai que l’ASE nous disait parfois de ne pas trop aimer les enfants. En tout cas, il ne fallait pas le dire, surtout, ne pas en parler n’importe comment. »  En 35 ans, depuis le jour où elle est allée chercher pour la première fois le petit Simon à la pouponnière, elle a perdu de vue certains d’entre eux, est restée très liée à beaucoup d’autres. Mais Zorah a au moins acquis une certitude : elle n’aurait pas pu garder d’enfants sans avoir d’affection pour eux. « Je n’ai pas peur du mot

amour. Je disais aux parents : “Est-ce que vous accepteriez que je m’occupe de vos enfants si je ne les aimais pas ?” » Elle tempête. « Non mais vous vous rendez compte ! » Zorah regrette que l'on parle tant des ratés de l’A SE, sans reconnaître les familles qui œuvrent dans le respect et l’amour des enfants, dont elle veut croire qu’elles sont une majorité. « Il y a beaucoup de stéréotypes liés à ce métier. On dit : ce sont des Thénardier qui font de l’argent sur le dos des gamins de l’ASE, ou bien ce sont des mères Teresa pleines de bonté et de générosité pour les enfants… » Son livre veut aussi rendre justice à ce métier exigeant et complexe, « si plein de richesses comme de difficultés ». Avec, à l’heure du bilan, une teinte résolument heureuse. « Je ne sais pas si c’est ce bouquin ou juste la vie qui me fait des cadeaux pareils… Il y a quinze jours, j’ai reçu un coup de fil d’un éducateur. Après vingt ans sans nouvelles, je me suis entendue dire : “Le petit Simon aimerait vous retrouver.” »  Zoé Lastennet LOST — 31

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La réforme de l' Aide sociale à l'enfance, entre espoir et inertie De la protection de l’enfance à la protection de l'enfant, la loi de 2016 marque l'évolution des mentalités. Mais l’ASE ne se réforme pas à la baguette magique.

I

ls sont 300 000 enfants et adolescents à béné ficier aujourd’hui d’une prestation de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), soit 2 % des mineurs français. Une proportion moins anecdotique que ce que leur visibilité publique laisse à penser. Pour la moitié de ces situations, la précarité des parents souvent combinée à des troubles psychologiques ou addictifs conduit à un retrait de l’enfant de sa famille — 20 % pour maltraitance, 80 % pour carences éducatives, même si les deux se chevauchent. 75 000 enfants sont ainsi élevés dans des familles d’accueil, officiellement appelées « assistants familiaux ». Les foyers et autres lieux de vie collectifs accueillent les 75 000 restants. Face à ces 300 000 administrés, l’ASE s’est longtemps trouvée embourbée dans un parti pris familialiste, selon lequel les liens filiaux devaient être préservés avant toute chose. Jusqu’à la loi du 14 mars 2016 sur la protection de l’enfance, qui vient acter ce que chercheurs et militants identifiaient déjà comme une tendance de fond : la réforme de l’idéologie française de la protection de l’enfance, en recentrant l’action et le discours autour de l’enfant, premier concerné. « La précédente loi de 2007 était celle de la protection de l’enfance. 2016, c’est la loi de la protection de l’enfant », confirme Séverine

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Euillet, chercheuse en psychologie et en sciences de l’éducation à l’université de Nanterre. Désormais, « l’intérêt supérieur de l’enfant » doit être l’étalon de toute mesure prise dans le cadre de l’ASE, en réaction à une certaine dérive qui sacralisait les liens familiaux, parfois au détriment des recommandations psychologiques les plus élémentaires pour le bienêtre de l’enfant. « Aujourd’hui, on cherche à favoriser la stabilité du parcours de l’enfant, et celle-ci peut s’entendre de façons différenciées », explique Séverine Euillet.

firmant à l’article premier que « dans tous les cas, l'enfant est associé aux décisions qui le concernent selon son degré de maturité », le texte se montre ambitieux dans le discours. Il vient ainsi affirmer la nécessité d’une plus grande participation de l’enfant à sa propre prise en charge. Ce principe a cruellement manqué à des générations d’enfants placés. « Quand j’ai été placée en foyer, se souvient Magali Panova, j’ai tout de suite

— « JAMAIS UNE LOI n’avait su s’adapter au plus près de la réalité de l’enfant », estime quant à lui Lyes Louffok, ancien enfant placé devenu membre du Conseil national de la protection de l’enfance (CNPE), instance interministérielle créée par la loi de 2016. Comme beaucoup, il salue une décision « historique ». En af-

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compris que la décision avait été prise en amont. On venait juste me mettre devant des adultes pour m’expliquer que c’était acté, que je n’avais pas mon mot à dire. » Dès lors, un « mur infranchissable » se dresse entre elle et les adultes, perçus comme des gens in-

dignes de confiance. « Pour moi, c’était cuit. S’ils avaient voulu m’impliquer par la suite, je ne suis même pas sûre que je m’en serais aperçue tant la trahison était importante. » Son histoire en dit long sur le besoin de changement dans un système particulièrement complexe pour toutes les parties prenantes. Quant à connaître la portée de la loi, Lyes Louffok hausse les épaules. « On a fêté ses deux ans hier [le 14 mars]. C’est trop tôt. » Mais si les bases juridiques et idéologiques sont posées, de nombreux obstacles se dressent devant la pleine réforme du dispositif. En premier lieu, l’impuissance de l’État à imposer en matière d’aide sociale à l’enfance davantage qu’une matrice législative sous forme de recommandations. « Puisque l’ASE est de la compétence des départements, l’État ne peut que fixer des cadres. Ses moyens de contrôle IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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sont extrêmement limités », déplore Lyes Louffok. 101 départements, 101 politiques d’aide sociale à l’enfance. Et des investissements souvent très contrastés. « Certains départements se sentent très concernés, d’autres pas du tout. Ce sont des choix politiques », analyse Nadège Séverac, sociologue spécialiste de la prise en charge des mineurs protégés. Avec, à la clé,

des disparités territoriales très impor tantes qui mettent à mal l’égalité des chances. Un état de fait inacceptable pour Lyes Louffok. « La protection de l’enfant devrait être une compétence régalienne de l’État. Quand les enfants sont placés, c’est de la responsabilité de la société tout entière ! » Au-delà même du symbole idéologique, il affirme que la décentralisation de l’ASE constitue aujourd’hui un « gouffre économique ». L’ancien enfant placé a calculé le montant approximatif de sa prise en charge pendant 18 ans pleins. « J’ai coûté entre 1 et 1,5 million d’euros à la société. Si l’opinion publique était plus au fait de ces chiffres, il y aurait de quoi créer un petit rapport de force avec les présidents de département », rigole-t-il. L’explication du manque de moyens, Magali Panova n’y croit pas non plus. « Il existe de nombreuses ressources, mais elles ne sont souvent pas utilisées, ou pas correctement. » En  2016, le budget cumulé des 101  départements français pour l’aide sociale à l’enfance atteignait les 7,6 milliards d’euros. Et ce, sans

compter les salaires des éducateurs. « Environ huit milliards, ramenés aux 300 000 enfants suivis par l’ASE, c’est quand même beaucoup d’argent », estime Lyes Louffok. Le budget total de l’Aide sociale à l’enfance dépasse celui de la Justice (sept milliards) et talonne celui de l’Ecologie (dix milliards), pour un résultat « quand même loin d’être satisfaisant, selon l’ancien de l’A SE. Pour moi, ce n’est pas une question de volume, mais de répartition. Ce budget est amplement suffisant : sous la direction d’un ministère de l’Enfance, on peut en faire des tas de choses. » Aujourd’hui, les établissements d’accueil négocient eux-mêmes avec les départements leur « prix de journée » (coût d’accueil par enfant et par jour). La « nationalisation » de l’ASE pourrait ainsi permettre d’harmoniser ces dépenses. — UN RÉEL PARADOXE pour cette institution si délicate. À la fois parent pauvre de la politique sociale et second budget des départements en matière de dépenses sociales (après le Revenu de solidarité active), l’ASE peine à construire un accompagnement adapté à chacun, malgré la bonne volonté de ses éducateurs. Une fois changés les cadres et les discours, le problème est en effet tout autre, selon la sociologue Nadège Séverac. « Les exigences sont de plus en plus pointues. Mais comme les professionnels n’ont pas les moyens nécessaires pour les appliquer, tout est fait dans l’urgence. Il existe un effet de ciseau : une élévation dans la production d’idées, mais une mise en œuvre qui, derrière, ne suit pas. Dans la précipitation, on redevient vite très normatif. » Cette urgence, due à l'insuffisance des effectifs de personnel qualifié, se révèle traumatogène pour tout le monde. D’un côté, elle stresse les parents. De l’autre, elle rend le quotidien difficile à vivre pour les professionnels, qui marchent en sous-effectifs de manière chronique, et éprouvent le sentiment de n'être jamais à la hauteur de la tâche. « On sabote l’outil de travail », résume Nadège Séverac. « La prise en charge en milieu ouvert, quand l’éducateur va à la maison,

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est une mesure un peu décorative, si l'on grossit le trait. On se donne bonne conscience, avec une efficience assez limitée », poursuit-elle. À raison d’une visite par mois en moyenne, les professionnels ne peuvent qu’exercer une vigilance réduite. Au sein du secteur éducatif pour jeunes majeurs de Paris, où Lyes Louffok intervient, chaque éducateur croule sous quelque 130 dossiers. « Je ne dis même plus “enfants”, ce ne sont que des dossiers… À 35  heures travaillées par semaine, faites le calcul. » La faute, entre autres, à une idée très française du saucissonnage administratif. Dans l'Hexagone, les aides sont très compartimentées par tranches d’âge — le RSA commence par exemple à 25 ans. Or, rappelle

Isabelle Frechon, chercheuse au laboratoire Printemps (CNRS), le fait d’être placé induit un manque de solidarité parentale. « Avant cet âge, toute la sphère de l’action sociale repose sur la solidarité familiale. On voit l’aide par l’âge. Or, tout ne s’arrête pas à 18 ou à 21 ans ! Il faut se demander ce qui se passe après. » — FAUTE DE BUDGET, les jeunes sont de moins en moins nombreux à pouvoir bénéficier de contrats jeune majeur (CJM), censés les accompagner dans un projet d’études financé jusqu’à 21 ans. Le nombre de contrats disponibles baisse, et les conditions d’obtention deviennent drastiques. Une vraie loterie. « Si au moins on savait précisément dans quels cas les

jeunes peuvent y prétendre et dans quels cas il ne le peuvent pas, regrette Séverine Euillet. Tout le monde pourrait mieux se projeter. Mais les conditions actuelles d’obtention génèrent beaucoup d’incertitude et handicapent le travail des professionnels. » Une fois contractés, les CJM sont également bien plus facilement rompus qu’avant. « Il suffit parfois qu’un jeune soit absent deux semaines en cours pour qu’il perde son contrat. » Quand la majorité est généralement synonyme de liberté et d’élan vers la vie adulte, les 18 ans sont vécus comme un âge couperet par les jeunes de l’ASE. « Du jour au lendemain, on attend d’eux une autonomie et une responsabilisation qui s’acquièrent normalement très progressivement »,

“Le département est la bonne échelle pour gérer l'aide à l'enfance”

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rois questions à Élisabeth Doineau, sénatrice UDI de la Mayenne, vice-présidente de la commission en charge des Affaires sociales. Où en est l’application de la loi du 14 mars 2016 sur la protection de l’enfance ? Elisabeth Doineau : La loi est en train d’être mise en place, mais elle vient bousculer les organisations des départements. La charge administrative est toujours plus lourde. De plus, embaucher pour embaucher n’est pas une réponse, il faut structurer les équipes et trouver des personnels de qualité. Les jeunes confiés à l’A SE sont aussi de plus en plus sujets à des difficultés psychiatriques. Or en Mayenne par exemple, il n’y a qu’un pédopsychiatre, à Laval. Et si certains départements n’ont pas mis en place à ce jour la loi de 2016, c’est qu’ils n’avaient parfois pas encore pu appliquer celle de 2007 ! Une loi pour une loi, pour se faire plaisir, ce n’est pas nécessairement intéressant. Même si la loi de 2016 a été marquante sur certains points, il aurait déjà fallu accompagner les départements en mal d’appliquer celle de 2007.

Le mot « Enfance » a disparu de l’intitulé de tout ministère pour se noyer dans le portefeuille géant d’Agnès Buzyn. Est-ce qu’aujourd’hui plus que jamais, la protection de l’enfance est le parent pauvre des politiques sociales ? Je ne pense pas qu’un intitulé seul montre la volonté d’un gouvernement. Je suis plus attentive à la façon dont on aide à faire qu’à la façon dont on discute. Agnès Buzyn va annoncer des mesures en mai, qui me semblent comporter de très bonnes idées : sur l’accès aux soins de

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ces jeunes, la continuité du parcours de prise en charge de l’enfant, l’accompagnement des jeunes adultes sortant de l’ASE, et la lutte contre les violences faites aux enfants. Le mot « enfance » n’est peut-être pas inscrit dans le nom du ministère des Solidarités et de la Santé, mais à mon avis Agnès Buzyn a pris la mesure de l’enjeu. Le fait que l’aide sociale à l’enfance soit de la compétence des départements entraîne des inégalités territoriales importantes. Pensez-vous que la décentralisation de l’ASE soit une bonne chose ? Je suis convaincue que le département est la bonne échelle pour gérer ces questions. En matière d’action sociale, c’est dans la proximité qu’on est le plus efficace. Je crois que c’est précisément le sujet de la protection de l’enfance qui démontre que les départements ne peuvent pas être amenés à disparaître. L’échelle régionale est trop large, l’intercommunalité trop étroite. Je pense d’ailleurs que depuis 2007, les départements ont été identifiés comme chefs de file dans la protection de l’enfance, ce qui a entraîné une hausse importante du nombre d’informations préoccupantes rapportées. Depuis 2007, le nombre d’enfants pris en charge par l’ASE a ainsi augmenté de 13 %. Les budgets ont donc forcément été mis à mal, les départements ont dû s’organiser, embaucher, structurer les services d’aide sociale à l’enfance. Plus récemment, l’arrivée des mineurs étrangers non accompagnés a bousculé les personnels, il a fallu s’adapter sans moyens financiers supplémentaires. On oublie souvent que les départements ont réellement fait preuve d’initiative en matière d’aide sociale à l’enfance.  IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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déplore la sociologue Nadège Séverac. Retour en famille catastrophique, difficulté d’accès à l’emploi, passage à la rue… Les menaces sont multiples pour les jeunes lâchés dans le vide sans ressources. — UNE ANGOISSE très présente chez les jeunes comme chez les éducateurs, rapporte Séverine Euillet. « Les professionnels se retrouvent dans des conf lits et des ambivalences énormes. La pression est forte pour que les jeunes intègrent des cursus courts pour être indépendants très rapidement. Les projets du jeune sont complètement revus à la baisse et canalisés vers un seul objectif : pouvoir être financièrement autonome le plus rapidement possible. » Une limite conséquente pour l'ambition d'accompagner le jeune dans ses envies et ses ambitions. « Un éducateur me parlait d’une jeune fille qui voulait aller en licence d’histoire, en avait tout à fait les capacités, mais il ne pouvait pas la soutenir. Elle n’avait aucunes ressources, et il a dû l’orienter vers un CAP coiffure. Il me disait : “Je suis un briseur de rêves.” Pour lui, ça remettait complètement en cause le sens de son accompagnement », raconte-t-elle. « Le dispositif est contre-productif, tempête la sociologue Nadège Séverac. À la majorité, on saccage beaucoup de ces gamins qui n’y arrivaient déjà pas, mais aussi certains qui y arrivaient ! On les lâche dans la nature, ce qui les déstabilise énormément, et on leur fait perdre les petits acquis qu’ils avaient en les remettant en danger.  Lequel de nos propres gamins est autonome à 21 ans aujourd’hui ? » La nécessité d’anticiper et d’organiser l’après-ASE se heurte selon Magali Panova, ancienne des foyers de l'ASE, à une inertie « pachydermique » de l’institution. « Le rythme de travail fait que tout devient une routine

"Du jour au lendemain, on attend d' eux une autonomie qui s' acquiert en vérité très progressivement. " — Nadège Séverac extrêmement lourde à changer. Le quotidien endort l'esprit et réduit l'acuité, pourtant vitale dans ce métier. Beaucoup d’éducateurs, qui sont là sur du très long terme, oublient que le quotidien n’est pas figé et que les jeunes, eux, vont vers un après quotidien qui peut être extrêmement brutal si on ne s’y intéresse pas. » Si elle salue le propos du texte du 14 mars 2016, elle est plus dubitative quant à son application. « Une loi peut être très bien écrite, le bout de papier ne va pas s’appliquer tout seul. Les gens qui devraient les mettre en acte ne connaissent pas toujours les textes, ne sont pas forcément formés ou ne comprennent pas en quoi ça pourrait être bénéfique. » Pour Nadège Séverac, le constat est amer, bien qu'elle se défende de pointer du doigt qui que ce soit. « L’ASE est une politique publique tragique, conclut pour sa part Nadège Séverac.  C’est une administration, conçue pour gérer des coûts sur une prise en charge ponctuelle, pas des trajectoires de vie. » Lyes Louffok déplore que la protection de l’enfance reste ainsi « l’angle mort de la politique publique », selon le mot de Laurence Rossignol, ancienne ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes. Il en veut pour preuve la disparition du mot « enfance » de l’intitulé de tout ministère, le sujet se trouvant noyé dans le portefeuille géant d’Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé. Une éclipse qui entretient le flou sur les responsabilités de chacun  : c’est Marlène

"Une loi peut être très bien écrite, le bout de papier ne va pas s' appliquer tout seul. " — Magali Panova IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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Schiappa qui s’est récemment saisie du dossier sur le consentement sexuel des mineurs. « Aujourd’hui, la protection de l’enfance n’est pas un sujet dont la société se saisit réellement. » À la terrasse du café qui lui sert de tribune, comme pour lui donner tort, une femme assise à un mètre de là interrompt poliment son discours. Elle se dit préoccupée par la situation d’une famille de trois enfants dans son voisinage, qui vivent dans 40 m2 avec de nombreux animaux et que l’on voit rarement sortir. « Parfois sur les coups de 15 h, j’entends l’aîné supplier à la porte de la chambre de sa mère : Maman s’il te plait j’ai faim… » Le ton de Lyes se fait ferme. « À la moindre inquiétude, vous pouvez appeler le 119, un numéro gratuit qui vous mettra en relation avec des professionnels du repérage de situations de maltraitance. C’est même une obligation légale si vous avez le moindre doute. » La femme poursuit : « Et ils sont persuadés d'être les meilleurs parents... » « Rien que ça, déjà, c’est inquiétant », relève Lyes. — PREMIÈRE SOLUTION dans le viseur de Lyes Louffok : alerter l’opinion publique par des campagnes de sensibilisation, à l’image de celles mises en place contre les violences faites aux femmes. Le militant de 23 ans œuvre actuellement à la création d’un collectif, dont le site internet est en cours de construction. « Il s’appellera le Collectif 101, comme les 101 départements. On essaiera de trouver des relais dans chaque département, pour mettre en place une veille sur la protection de l’enfance, et un plaidoyer à l’échelle nationale. » Pour en finir avec la vision obsolète de l’enfant relevant de la sphère privée, et faire enfin de la protection de l’enfance une question politique nationale.  Zoé Lastennet LOST — 35

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Adopte un mode de vie.com “Perdus dans le système capitaliste, de plus en plus de Français décident de changer leur façon de vivre.” — Par Julien Da Sois Illustrations de Fleur Moreau

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ous trouvez ça normal qu’il nei ge comme ça un 17 mars ? » Derrière son stand du salon Vivre autrement, Sandrine, cheveux longs tombant sur son pull noir, montre d’un geste de la main derrière elle la neige qui tombe abondamment sur le Parc floral de Paris, dans le XIIe arrondissement. « Cela participe à la prise de conscience du changement climatique », juge la gérante d’Alterrenat Presse, un site de vente en ligne de livres et de magazines, présent au salon Vivre autrement depuis 25 ans. Pour elle, il n’y a pas de doute, les événements climatiques extrêmes, associés aux scandales alimentaires et sanitaires récents (vache folle, Mediator…) font que « de plus en plus de gens recherchent des modes de vie davantage écologiques et respectueux de l’humain ». Pour démontrer son propos, Sandrine dispose d’un argument massue. « Depuis dix ans, les ventes de mes livres traitant des alternatives (agriculture bio, habitat sain, éducation différente…) ont augmenté de 70 %. » Lorsque l’on passe la porte du salon Vivre autrement, on ne peut s’empêcher de penser que le constat de Sandrine se vérifie. Malgré la neige, les curieux s’amassent dans les allées du pavillon vitré du Parc floral, situé en plein cœur du bois de Vincennes, à la découverte des 430 exposants proposant des produits biologiques, éthiques ou locaux. Café, saumon, literie, bijoux, livres, cosmétiques, savon, chocolat, vêtements, bière… Le salon Vivre autrement ressemble à un véritable

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supermarché du bio. L’an dernier, 37 000 visiteurs s’étaient rendus durant quatre jours au deuxième plus grand salon bio de France, derrière le salon Marjolaine à Paris (560 expos ant s e t 74 500  v isi te urs en neuf jours l’an dernier). « Je ne suis pas dans le truc écolo et végane à 100 %, mais j’essaie de faire attention à mon mode de vie », déclare Najoua, qui vient au salon Vivre autrement pour la troisième fois. Avec son compagnon, elle y a acheté cette année du thé, du pain et de l’anti-puce pour son chien, tout cela bio. « On a toujours fait attention, mais aujourd’hui ce sont nos enfants qui nous incitent à avoir un mode de vie plus écologique, témoigne Michel, petites lunettes sans monture sur le nez, venu avec sa femme sur le salon. Par exemple, l’un de mes fils se lave avec du vrai savon de Marseille, alors que j'achète encore des flacons en plastique. » — NAJOUA, MICHEL ET TOUS LES AUTRES visiteurs symbolisent un mouvement de fond irriguant la société française. De plus en plus de citoyens se sentent perdus dans le système capitaliste et dénoncent ses travers. « Il y a une accumulation de crises : écologiques, environnementales, sanitaires, financières… Cela montre que le système est à bout de souffle. Les gens ne s’y retrouvent plus », estime Pascal Greboval, rédacteur en chef du magazine de solutions Kaizen, dont le slogan est « Construire un autre monde, pas à pas ». Un sentiment confirmé par une note du Crédoc (Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie), datant de juillet 2014, sur Movida, un programme de recherche sur les

pratiques durables : « Depuis quelques années, certains consommateurs modifient de leur propre initiative leur façon de consommer et leur comportement, en se transformant en “consomm’acteurs”, pour rendre leur mode de vie plus cohérent avec leurs convictions environnementales ou sociales. » Les Français sont en quête d’autres façons de vivre, plus écologiques, mais également de plus de lien social. « Dans la société, beaucoup de gens veulent changer leur façon de vivre. On le voit notamment avec le courant de l’habitat par ticipatif », assure Mathieu Labonne, directeur du mouvement Colibris, une association créée en 2007 par l'agriculteur Pierre Rabhi, dont la mission est d’« inspirer, relier et soutenir les citoyens qui font le choix d’un autre mode de vie ». Sur l’écologie, de nombreuses statistiques montrent que les Français font de plus en plus attention à avoir des pratiques durables. Déjà en 2010, un rap p or t du Cré do c montrait que 52 % des Français se disaient attentifs aux emballages dans leurs achats, contre 41 % en 2003. En avril 2016, selon une étude du Commissariat général au développement durable, 73 % des Français déclaraient baisser fréquemment le chauffage ou la climatisation à leur domicile pour réduire leur consommation d’énergie, une progression de six points en six ans. L’étude pointe également le fait que la part des Français déclarant avoir récemment acheté des produits bio a augmenté en 2015 et atteint désormais 47 % des sondés. Selon Massimo Brancaccio, coordinateur de l’association Zero Waste Paris, engagée pour le zéro déchet, cette vague écologique IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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se traduit par « le développement de magasins bio, d’Amap (associations pour le maintien d'une agriculture paysanne), des circuits courts et de ressourceries ». Ces dernières, également appelées recycleries, collectent des biens ou équipements encore en état de fonctionnement mais dont les propriétaires souhaitent se séparer, et gèrent un centre de récupération, de valorisation, de revente et d’éducation à l’environnement. Le Réseau des ressourceries, une association regroupant les recycleries françaises, compte aujourd’hui 150 adhérents, contre 60 en 2010. La vague écologique touche également IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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la production d’énergie. Enercoop, fournisseur d’électricité renouvelable né en 2005, a atteint en octobre 2017 la barre des 50 000 clients, alors qu’il n’en avait que 10 000 en 2011. Pour de nombreux écologistes, c’est le changement de ton des associations écolos qui a été l’élément déclencheur de ce mouvement. « En décembre 2009, l’échec de la conférence des Nations unies sur le changement climatique, à Copenhague au Danemark, a été une grosse claque pour les écologistes, qui se sont questionnés sur leurs messages et leurs campagnes, raconte Massimo Brancaccio avec son petit accent italien. Ils ont alors décidé

de passer d’une approche de culpabilisation à un message plus positif, davantage tourné vers les solutions. Celui-ci s’est généralisé, puis a connu son apogée avec le film Demain. » Sorti en salle en décembre 2015, Demain raconte le voyage du militant écologiste Cyril Dion et de l’actrice Mélanie Laurent dans dix pays pour comprendre ce qui pourrait provoquer la disparition d’une partie de l’humanité d’ici à 2100 et comment l’éviter. Le documentaire montre notamment leur rencontre avec des personnes qui réinventent l’agriculture, l’énerg ie, l’économie, la démocratie ou encore l’éduca-

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tion. « Au lieu d’exposer ce que l’on est en train de perdre à cause de nos modes de vie, Demain montre tout ce que l’on pourrait gagner si l’on en change, et la beauté de la société que l’on pourrait créer », commente Julien Vidal, animateur de l‘émission de radio Ça commence par nous et créateur de Ça commence par moi. Né en septembre 2016, son projet consistait à présenter durant un an une action par jour « pour prouver que l’on peut agir au niveau individuel pour construire un monde meilleur ». Parmi celles-ci figuraient par exemple le fait de s’abonner à des magazines positifs, d’abandonner l’essuie-tout, de faire son propre dentifrice ou encore d’acheter un smartphone « réparable ». Le projet est devenu l’an dernier un site Internet, visité par plus de 250 000 personnes. Pour valider le changement de ton de l’écologie, le Grenoblois de 31 ans cite une étude de l’association écologiste Place to B sur l’impact des images liées au changement climatique. Elle montre que les personnes les moins sensibilisées à l’environnement sont peu réceptives à des émotions négatives comme le dé goût ou la culpabilité. L’image de l’ours blanc naufragé sur la banquise a donc fait son temps. Il n’y a pas seulement le ton qui a changé dans l’écologie. « Avant, l’écologie n’était constituée que de mouvements contestataires. On y a ajouté des propositions, comme les villages des alter natives d'A lter natiba, qui proposent des solutions », avance le rédacteur en chef de Kaizen, Pascal Greboval. Né en 2013, le mouvement citoyen Alternatiba vise à mettre en lumière les solutions et les alternatives à nos modes de vie, et à créer une mobilisation forte sur la question climatique. « Les villages des alternatives sont des rassemblements dans l’espace public ouverts à tous, où se retrouvent des porteurs de solutions locaux (associations, coopératives, entreprises, collectivités territoriales), répartis par domaines : alimentation, transport, déchets… », expose Marion Esnault, porte-parole du mouvement. À côté de cela, Alternatiba organisera du 9 juin au 6 octobre

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"Le documentaire Demain montre tout ce que l'on pourrait gagner si l'on change de mode de vie." — Julien Vidal, créateur de Ça commence par moi prochain un tour de France à vélo, de Paris à Bayonne. 200 étapes sont prévues pour parler des alternatives permettant de contrer le changement climatique. « La mobilisation des gens en amont est impressionnante, beaucoup de monde veut participer à la préparation de l'événement, il y a une vraie volonté de s’engager », s’enthousiasme Marion Esnault. Selon Pascal Greboval, le fait que l’écologie insiste davantage sur les solutions a fait avancer la sensibilité à l’environnement dans la population. « Ce qui permet de construire cette société vertueuse, c’est le fait que, comme le disait Gandhi, l'écologie marche sur ses deux jambes, avec d’un côté la contestation et de l’autre les propositions », philosophe le journaliste et photographe. — À CÔTÉ DE L’ÉCOLOGIE, les citoyens sont de plus en plus nombreux à chercher à retisser du lien social, à l’opposé des valeurs individualistes. Cette tendance se voit notamment dans l’avènement de la société collaborative, qui met l’échange entre pairs au centre du jeu. Airbnb, BlaBlaCar, Wikipédia, Le Bon Coin, Ulule, toutes ces plates-formes numériques, qui se sont créées ces dernières années, placent le consommateur au cœur de l’action, et ce dans tous les domaines de la vie quotidienne : équipement, maison, travail, électronique, activités pour les enfants, mode, financement, loisirs, transport, etc. Exit le schéma classique de relation verticale descendante, dans laquelle l’entreprise offre quelque chose et l’individu n’a comme choix que d’acheter ou d’utiliser ou non ce qui lui est proposé. Le point central de la société collaborative est l’horizontalité des échanges entre pairs. C ’est par exemple le principe d’une initiative comme MesVoisins.fr, un réseau

social de quartier pour échanger directement avec ses voisins. C’est également celui des supermarchés coopératifs, qui sont une vingtaine aujourd’hui en France, dans lesquels les coopérateurs paient une contribution unique au moment de leur adhésion et participent au fonctionnement du magasin. Cet aspect collaboratif est de plus en plus plébiscité par les Français. D’après un rappor t du Crédoc d atant de décembre 2014, 42 % des Français déclarent avoir fait du covoiturage dans l’année alors que cette pratique était très marginale jusqu’en 2012. Toujours selon cette étude, trois Français sur quatre ont déjà acheté un bien sur une plate-forme de vente entre particuliers. « Et la progression de ces pratiques est indiscutable », note le Crédoc. « La première raison pour laquelle les Français se mettent à la consommation collaborative, c’est la possibilité de faire des économies d’argent », et non la recherche de lien social, précise le créateur de Ça commence par moi Julien Vidal. Un constat confirmé par l’étude du Crédoc de 2014 : 67 % des Français considèrent la perspective d’un gain en pouvoir d’achat comme leur priorité. Arrive en deuxième position seulement la dimension du lien social. Près d’un Français sur deux estime que les pratiques collaboratives sont un moyen de nouer des liens et de rencontrer des gens. 30 % des Français considèrent de leur côté que la protection de l’environnement est l’un des avantages principaux de la consommation collaborative. Une manière de montrer que les motivations écologiques et sociales se superposent dans l’esprit des Français. « Quand on essaie d’avoir des valeurs de partage et de coopération, on gâche moins les ressources, cela fait du bien au IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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porte-monnaie et à son emploi du temps, et on est en meilleure santé. Tout est aligné. C’est ce que j’ai voulu montrer avec Ça commence par moi », explique Julien Vid al. Par exemple, le covoiturage permet de réduire la consommation d’essence, acheter ou vendre d’occasion des biens permet de limiter la quantité de déchets, et mettre en location sa perceuse ou sa tondeuse évite de gaspiller les ressources qui seraient nécessaires pour produire des objets similaires pour d’autres foyers. En dehors de la consommation collaborative, l’exemple de l'association Biocycle montre bien le lien entre écologie et lien social. Fondée en novembre 2015, Biocycle rapproche les associations de l’aide alimentaire et les professionnels de l’alimentation prêts à donner, en transportant ces dons à vélo. « Nous faisons le lien entre le trop et le trop peu, entre le gaspillage alimentaire des professionnels de l’alimentation et les personnes en situation de précarité », présente Mathieu Roger, responsable des partenariats au sein de Biocycle. Se battre contre la grande exclusion tout en luttant à vélo contre le gaspillage, ou quand les problématiques sociale et écologique se rencontrent

dans les faits. « Nous collectons jusqu’à une demi-tonne d’invendus alimentaires par semaine dans le Sud parisien, ce qui permet d’aider jusqu’à 300 personnes en situation de précarité, dénombre Mathieu Roger. Notre but est de nous étendre vers les arrondissements du nord de la capitale et les villes limitrophes au sud. » — MAIS CES CHANGEMENTS de mentalités sont encore loin d’être une généralité parmi la population française. Selon les chiffres de l'Agence pour le développement et la promotion de l'agriculture biologique, la consommation de produits biologiques alimentaires est estimée en 2017 à 7,85 milliards d'euros, soit seulement 4 % de la consommation alimentaire des ménages. « Une transformation aussi importante des modes de vie implique des changements comportementaux lents », juge Massimo Brancaccio, de Zero Waste Paris. « Modifier ses habitudes est ce qu’il y a de plus difficile. Quitter les rayons de Carrefour ou Leclerc pour aller chez Biocoop ou dans une Amap nécessite un effort intellectuel », abonde Pascal Greboval, de Kaizen. Pour Julien Vidal, de Ça commence par moi, un tel changement nécessite de « désap-

prendre tout ce que l’on a appris en matière de consommation, c’est-à-dire arrêter de se séparer de ses objets dès qu’on n’en veut plus et ne pas écouter la publicité qui nous vend le toujours mieux, toujours plus et toujours tout de suite. Il faut réussir à se rencontrer sur soi, à mieux s’écouter et à savoir ce qui nous rend heureux ». Un travail d’autant plus difficile selon la sociologue Alice Canabate que « nos attentions sont captées de manière exponentielle, par les mails et tous les écrans ». Cette saturation conduit à ne plus se poser aucune question. Par ailleurs, les ménages français pensent que ce n’est pas à eux d’agir prioritairement pour protéger l’environnement. C ’est ce que nous apprend l’étude du Commissariat général au développement durable datant d’avril 2016. Près d’un Français sur deux considère que c’est d’abord le rôle des pouvoirs publics, 28  % pensent que c’est celui des entreprises, et seulement moins d’un sur cinq juge que c’est celui des ménages. Une opinion loin d’être partagée par Sandrine, gérante de la société Alterrenat Presse. « Le changement doit venir du bas, cela ne viendra pas des hommes politiques », regrette-t-elle. Idem pour

Les mots préférés des alternatifs Agroécologie

Alternative à l’agriculture intensive, il s’agit d’un ensemble de pratiques agricoles combinant développement agricole et protection ou régénération de l’environnement. L’agroécologie consiste à utiliser au maximum la nature comme facteur de production tout en maintenant ses capacités de renouvellement.

Écoconstruction

Activité consistant à réaliser ou rénover un bâtiment en respectant la nature à chaque étape de la construction (choix des matériaux, utilisation d’un nombre minimum de machines…) et plus tard de son utilisation (chauffage, consommation d'énergie, gestion de l’eau et des déchets).

Écovillage

Communauté de personnes, qui place l’humain et la nature au centre de tous les intérêts. Il vise à redonner une place plus équilibrée à l'homme en harmonie IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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avec son environnement, dans le respect des écosystèmes. Ne pas prendre à la terre plus que ce qu'on peut lui retourner en constitue le principe de base.

Monnaie locale

Monnaie parallèle n'émanant pas d'un gouvernement national et destinée à être échangée exclusivement dans une zone géographique limitée. En favorisant le commerce et la production de proximité, elle dynamise l’économie locale et crée du lien social. Elle fonctionne en complément de la monnaie nationale.

Permaculture

Éthique désignant la « culture de la permanence », basée sur la prise en compte de la nature, de l'être humain et du partage équitable des ressources au sein de la société. S’appliquant à la conception d’habitats humains ou encore à celle de systèmes agricoles, la permaculture s’inspire du fonctionnement des écosystèmes naturels.  LOST — 39

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Pascal Greboval, pour qui « il n’y a plus grand-chose à attendre des politiques ». D’après lui, « les citoyens doivent se prendre en main et pousser les pouvoirs publics à prendre les bonnes décisions ». C'est justement sur ce modèle bottom-up qu'a été construit l'accord de Paris sur le climat, adopté en décembre 2015. Les nudges, rendus célèbres par le prix Nobel d’économie 2017 Richard Thaler, sont pour beaucoup une solution aux obstacles qui empêchent d’aller plus rapidement vers des modes de vie écologiques et davantage de lien social. Issus des sciences comportementales, les nudges sont des méthodes dont l’objectif est de conduire l’individu à faire des choix

allant dans le sens de l’intérêt général, sans être pour autant prescriptifs ou culpabilisants. Dans la ville de L aVerne, aux Etats-Unis, une expérience a par exemple montré que le taux de recyclage augmentait de 19 % lorsque l’on affichait sur la porte des habitants une note leur indiquant combien de foyers voisins recyclaient et quel volume de déchets était collecté. Sauf que cette méthode des nudges ne peut venir que des pouvoirs publics. Pour inciter les citoyens à avoir des modes de vie plus respectueux de l’environnement et de l’humain, il existe une autre manière qui ne vient pas du haut, selon Mathieu Labonne, directeur du mouvement Colibris.

"Quitter les rayons de Carrefour pour aller chez Biocoop ou dans une Amap nécessite un effort intellectuel." — Pascal Greboval, rédacteur en chef du magazine Kaizen

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« Dans le cadre de son projet Oasis, Colibris encourage l’émergence de lieux alternatifs (écovillages, éco-hameaux, habitats participatifs écologiques, tierslieux…), dont la double intention est l’écologie et le partage. Nous pensons que, plus il y aura d’oasis, plus la société pourra se transformer rapidement. » Le facteur psychologique pourrait alors faire bouger les choses selon lui. « Aujourd’hui, il y a 600 oasis. S’il y en avait 6 000, tout le monde connaîtrait une oasis près de chez lui et aurait des exemples concrets de comment faire autrement. Cela permettrait une sorte de bascule dans l’esprit des gens. » Membres du réseau Colibris ou non, de nombreuses communautés alter natives se créent depuis quelques années en France. « C’est un mouvement en croissance », assure Michel Antony, historien des utopies libertaires. Pionnières dans la recherche de modes de vie plus écologiques et de lien social, elles dessinent ce que pourrait être notre société à l'avenir.  Julien Da Sois

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Des communautés sur courant alternatif Le village Emmaüs Lescar-Pau, Eotopia et le Hameau des Buis. Trois communautés alternatives basées sur le respect de l’environnement et les échanges humains.

Emmaüs Lescar-Pau, le village solidaire

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e député européen José Bové, l’agriculteur Pierre Rabhi, le scientifique Albert Jacquard, l’ancien président bolivien Evo Morales… Toutes ces personnalités engagées ont arpenté par le passé les rues de Lescar, dans les Pyrénées-Atlantiques, un village dans lequel Emmaüs a créé une communauté en 1982. La plus singulière sans doute de ses 120 communautés à travers la France. Aux valeurs traditionnelles de cette association de lutte contre la pauvreté et l’exclusion s’ajoutent ici les combats écologique et altermondialiste. Dans sa ferme sont respectés les principes de l’agroécologie, de la préservation des races locales et de la P a c h a m a m a , l a Te r r e - M è r e nourricière selon les civilisations précolombiennes. « J’ai décidé de créer un village expérimental après m’être rendu compte que la réinsertion était un mensonge politicien », raconte Germain, fondateur de la communauté. Dans les années 1990, Emmaüs Lescar-Pau s’est transformé en un village alternatif, dans lequel ses membres développent une économie de services grâce à la vente d’objets récupérés et réparés par leurs soins, et une économie marchande, basée sur l’activité commerciale. La communauté a son restaurant, son bar, sa crêperie, son fournil, son espace de vente, son épicerie, et ses festivals culturels. Le lieu dispose même de sa propre monnaie locale, la tinda. Le village a lié un partenariat avec la Bolivie, « qui est dans le respect de la Pachamama et la promotion d’une autre démocratie ». Et un autre avec la

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Palestine, « pour lutter contre l’apartheid que subissent ses habitants ». Germain insiste lourdement : « Si l’on était repliés sur nous-mêmes, on deviendrait une secte. Il n’y aurait alors plus aucune dynamique d’évolution. » Dans la plus pure tradition d’Emmaüs et de son fond ateur, l’abbé Pierre, le village Emmaüs Lescar-Pau veut faire entendre sa voix auprès des pouvoirs publics. « Nous ne souhaitons pas être seulement une institution gérant le misérabilisme, revendique Germain. Nous avons une parole politique et nous voulons combattre les causes d’injustice. »

Eotopia, où l'argent n'est pas roi

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é g a n i s m e , é colo g ie , p e r m ac u l t u re , v i v re ensemble, éducation libre et économie du don. Tels sont les mots-clés de l’écovillage Eotopia, fondé en Saône-et-Loire en juillet 2016. Lucie, 24 ans, s’y est installée en août 2016 après avoir quitté Paris. « Nous voulons créer un lieu différent des autres, où les gens peuvent venir expérimenter d’autres modes de vie. Nous souhaitons aller vers un monde plus durable, répondre aux problèmes sociaux et environnementaux de la société actuelle. » À l’origine d’Eotopia, un road-trip sans argent. En 2010, trois amis rejoignent le Mexique en partant des Pays-Bas. À son retour, l’un d’eux, Benjamin Lesage, se met en tête de créer sa propre communauté et d’exclure l’argent de sa vie quotidienne. Avec sa femme, Yazmin, rencontrée au Mexique, ils cherchent en vain un ter rain s ur le quel s ’installer g rat u i te m e n t . L e s a m o u re u x achètent finalement une parcelle en

Saône-et-Loire, à Cronat, où les rejoignent deux amis. Eotopia est né. En revanche, le rêve d’une microsociété sans argent est abandonné. Tous les hivers, Lucie rentre à Paris pour travailler. Quand elle regagne la Saône-et-Loire, sa rémunération lui permet de tenir le reste de l’année. Ce n’était pas l’idéal rêvé par Benjamin et Yazmin, mais la communauté reste basée sur l’économie du don. « Nous n’accordons pas tant de valeur que cela l’argent, préciset-elle. Nous ne cherchons pas à en avoir plus que ce que nous avons déjà. Chacun donne sans rien attendre en retour. » La vie d’Eotopia est rythmée par les chantiers en cours sur leur terrain de trois hectares. Chaque matinée est consacrée à ces travaux. La plus grosse occupation étant la réalisation d’un potager en permaculture. « Nous essayons de recréer un écosystème viable dans un jardin potager, qui serait écologique, bénéfique à la faune et à la flore, et qui produirait de la nourriture », explique Lucie. En parallèle, les sept résidents pratiquent l’écoconstruction. « Nous rénovons la maison commune de façon écologique », poursuit la jeune femme. L’après-midi, c’est quartier libre. Chacun fait ce qu’il veut, certains continuent les chantiers du matin, d’autres font la sieste ou se baladent près de la Loire. Chaque soir, les membres de la communauté se réunissent pour partager leurs « ressentis ». « Si jamais il y a un problème, ces réunions, basées sur la communication non violente, permettent de le régler avant qu’il ne devienne trop important », souligne Lucie. Ce mode de vie écologique, décroissant, végane et communautaire était tout ce dont elle rêvait. S’en suivent une séance de méditation et une réunion technique, durant laquelle sont discutés les questions matérielles et les

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chantiers en cours ou à prévoir. De nouveaux membres vont bientôt participer à ces réunions, si l’on en croit Lucie. « Nous allons arriver rapidement à douze résidents permanents, ce qui est le nombre maximum en raison de la petite taille du terrain. » Mais les candidats doivent se montrer patients, jusqu’à un an d’attente. « Si quelqu’un veut intégrer Eotopia, il reste une semaine avec nous, puis repart, puis revient, reste plus longtemps, puis revient de nouveau. Tous les membres de l’écovillage doivent approuver son intégration. » Sans doute pour les candidats le prix de l’utopie.

Le Hameau des Buis, de 3 à 84 ans

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ci, nous produisons des enfants, élevés en plein air », plaisante Laurent Bouquet. Il y a dix ans, avec sa femme Sophie Rabhi-Bouquet, fille de l’agriculteur militant Pierre Rabhi, il a créé le Hameau des Buis, un écovillage en Ardèche.

L’histoire a commencé en 1999, quand Sophie Rabhi-Bouquet a ouvert une école à la ferme, La Ferme des Enfants, sur le domaine familial à Lablachère. En 2006, inspirés des mêmes principes de l’éducation libre, ensemble ils lançaient tout autour la construction d’habitations, d’une boulangerie et d’un centre de formation, terminée en 2008. « Nous remarquons les effets délétères de la violence éducative. L’humanité maltraitée produit des comportements de mal-être, développe Sophie Rabhi-Bouquet. Des enfants libres et heureux sauront bâtir un monde qui leur ressemble, où l’empathie, la joie et le respect pourront s’épanouir. Je vois l’humain en bonne santé comme un protecteur de la vie. Cet humain-là ne fera de mal à personne, ni à luimême, ni aux autres, ni à la planète. » La Ferme des enfants accueille aujourd’hui 90 élèves âgés de 3 à 20 ans. Certains vivent au Hameau des Buis, qui compte une soixantaine de résidents. Les plus âgés — jusqu’à 84 ans  — participent avec les plus jeunes à la construction du Hameau, au travail agricole, à la cuisine, au

ménage. Un aspect très important pour Sophie Rabhi-Bouquet. « Pend a n t p l u s i e u rs a n n é e s , q u a t re générations cohabitaient au sein de la ferme familiale. Ma grand-mère attirait autour d’elle les enfants venus passer des vacances à la ferme. Une entente tacite semblait les relier naturellement. Ils passaient de bons moments ensemble, à plaisanter, à se raconter des petites histoires. C’est à cette période que j’ai eu envie de proposer un lieu de vie qui relie les élèves d’une école aux personnes âgées. » Au Hameau des Buis, on fait du maraîchage et on produit du fromage de chèvre, du pain, du savon. Tout cela sans surexploiter les ressources offertes par la nature. « Nous sommes dans une forme d’équilibre : nous n’allons jamais au-delà d’un seuil que l’on a défini. Par exemple, nous essayons d’amener notre troupeau de chèvres à un nombre optimal et de ne pas le dépasser », explique Laurent Bouquet, qui souhaite aller encore plus loin dans la démarche écologique. « À l'avenir, je veux faire du Hameau des Buis un immense jardin. »  Julien Da Sois

"32 000 personnes ont suivi notre MOOC pour concevoir leur communauté" À travers son projet Oasis, le mouvement Colibris, dirigé par Mathieu Labonne, est l’un des instigateurs de la recherche d'autres modes de vie. Quels sont les principes communs à toutes les oasis ? Mathieu Labonne : Le mouvement Colibris accompagne les citoyens qui ont envie de faire leur part et de participer à la création d’une société plus écologique et humaine. C’est le leitmotiv des oasis. Cinq valeurs-clés sont semblables dans tous les lieux, mais chacun les incarne de façon différente. Il y a tout d’abord la

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souveraineté alimentaire, c’est-à-dire le fait de reprendre du pouvoir sur son alimentation, notamment par le développement des circuits courts ou en cultivant soi-même. La deuxième est la sobriété dans les ressources, qui passe par l’écoconstruction ou la gestion de l’eau et de l’énergie. La mutualisation des espaces constitue le troisième principe. Une oasis est forcément un lieu où il y a des espaces

partagés : chambres d’amis collectives, salles polyvalentes, salles de jeux pour les enfants, laveries… Ce sont également des lieux ouverts sur l’extérieur, pas repliés sur euxmêmes. Ils accueillent des formations, des stages ou des visites. Enfin, la gouvernance participative est la dernière valeur de ces oasis. Il y a un fonctionnement collectif mais les besoins individuels sont respectés. IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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Comment Colibris aide-t-il les oasis à se développer ? Nous coproduisons des documentaires et des films, comme Demain ou En quête de sens, qui montrent des exemples de modes de vie alternatifs. Une formation pour créer sa propre communauté existe également. À l’origine, c’était un MOOC (massive online open course), une formation en ligne ouverte à tous, suivi par 32 000 personnes, qui est devenu un parcours en ligne. Nous avons des formules d’accompagnement par des compagnons d’oasis. Ce sont des professionnels indépendants formés par Colibris, disponibles pour aider les personnes qui ont des projets sur

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un montage juridique ou un plan de financement. Enfin, une coopérative de financement sera lancée au printemps. Elle fournira des prêts à des projets pour qu’ils puissent se lancer. Quel regard les pouvoirs publics portent-ils sur les oasis ? Au niveau national, il y a un regard intéressé sur ces lieux alternatifs, surtout de la part des gens travaillant sur les problématiques écologiques. À l’échelle locale, les interactions avec les pouvoirs publics sont différentes d’une commune à l’autre. Certaines mairies ont compris que c’était grâce à des lieux comme ceux-là que le lien social pouvait être recréé et qu’une

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Propos recueillis par Julien Da Sois

ZAD : le choix de la lutte

ontre l’aéroport et son monde. » Sur chaque bâtiment de l’immense territoire occupé par les zadistes de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), des stickers ronds jaune et rouge « Non à l’aéroport » témoignent de la lutte que ces quelques dizaines de militants ont menée depuis 2009. « Sur la ZAD, on est tous anticapitalistes », commente Camille, emmitouflé dans son manteau bleu marine pour lutter contre le froid de cette fin de mois de février glaciale. Ce jour-là, le jeune homme est chargé de surveiller les policiers encadrant des travaux de voirie, « pour qu’ils ne visitent pas d'habitations ». L’annonce, le 17 janvier dernier, par le Premier ministre Edouard Philippe de l’arrêt définitif du projet d’aéroport a été vécue comme un aboutissement pour ceux qui étaient seulement là pour protéger le bocage, mais juste comme une étape vers la naissance d’une nouvelle société expérimentale pour les autres, qui ne comptent pas quitter les lieux. Les ZAD – zones d’aménagement différé ou zones à défendre – sont en effet bien plus que de simples luttes éphémères contre des « grands projets inutiles imposés » (GPII). Il en existe une dizaine d’autres en France, à Bure (Meuse), Roybon (Isère) ou encore Strasbourg (Bas-Rhin). « Nous cherchons de nouvelles formes de vie, de relations, de production et de travail », clame John, artiste-activiste résidant dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes depuis deux ans. Alors que les autres communautés en marge de la société veulent constituer une alternative au système, les zones à défendre sont là pour résister au capitalisme. « Il y a un grand danger si l’on cherche seulement des alternatives au système capitaliste, comme le prône par IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

dynamique citoyenne locale pouvait être mise en place. D’autres sont moins accueillantes. En France, tout ce qui s’approche du mode de vie communautaire fait peur. 

exemple Pierre Rabhi, juge John, qui a emménagé dans la ZAD après avoir créé sa propre communauté alternative en Bretagne en 2011. C’est très facile d’être coopté par le système capitaliste et de devenir des sortes d'entrepreneurs pour un capitalisme vert. » À la différence des communautés alternatives, les zones à défendre sont des mouvements spontanés, qui fleurissent de façon éparse. « Dans les écovillages, tout le monde se connaît. Le fait de vivre ensemble est articulé autour d'un projet commun. Alors qu'au sein des ZAD — comme celle de Notre-Dame-des-Landes — il existe différents groupes : anarchiste, libertaire, décroissanciste... Ils se réunissent de manière affinitaire mais n'ont pas toujours le même projet », explique Alice Canabate, sociologue au sein du Laboratoire du changement social et politique de l’université Paris-Diderot. « Comme dans toute société, des clans se forment en fonction des valeurs des gens, c’est normal », considère Camille, sept ans de ZAD derrière lui. Cette tendance à l’éparpillement s’explique aussi par la taille de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. D’une surface de 1 650 hectares, elle compte, selon la sociologue travaillant au Laboratoire théorie du politique Sylvaine Bulle, « entre 160 et 200 habitants permanents » répartis dans 80  « bases de vie », à comparer par exemple avec les trois hectares de terrain et les sept habitants de l’écovillage Eotopia en Saône-et-Loire. Pour Mathieu Labonne, directeur du mouvement Colibris, ZAD et communautés alternatives sont complémentaires. « Les ZAD peuvent limiter les dégâts environnementaux, et les communautés comme les écovillages montrent aux gens d’autres façons de faire. »  LOST — 43

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Malade cherche diagnostic “Lorsqu'on a une maladie mal connue ou difficile à diagnostiquer, la vie devient un labyrinthe.” — Par Sarah Touzeau Illustrations de Connie Noble

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l était l’un des plus grands astrophysiciens de ce siècle. Stephen Hawking, décédé le 14 mars 2018, était aussi le plus célèbre des patients atteints de la maladie de Charcot. Une maladie rare comme il en existe plus de 5 000 en France. Plus de 3 millions de Français sont concernées par ces pathologies à 97 % orphelines, c’est-à-dire sans traitement curatif. Chaque année, on en découvre de nouvelles. Si Charcot ou la mucoviscidose sont les plus connues, qui a déjà entendu parler du syndrome d’Ambras — environ 40 cas dans le monde — ou de la maladie de Mowat-Wilson —  171  patients concernés dans le monde — ou encore du syndrome de Marfan — qui affecte 12 000 Français ? D’autres maladies, non considérées comme rares, touchent encore plus de monde, comme la maladie de Verneuil —  600 000  malades en France  — ou la fibromyalg ie —  1,5  million de patients en France —, mais restent tout aussi mal connues.

— ELODIE DEVIN A 35 ANS. Elle habite dans l’Ain, avec son compagnon et la famille de ce dernier, la seule qui lui reste. Avant son arrêt maladie pour burn-out en septembre 2015, elle exerçait comme clerc de notaire et remplissait ses journées d’une multitude d’activités. Mais sa vie a bien changé. Il a fallu plus d’un an pour nommer sa maladie  : la fibromyalgie. Cette pathologie associe des douleurs musculaires et articulaires diffuses, une fatigue, des troubles du sommeil, des troubles cognitifs mineurs et des

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troubles de l'humeur d'intensité variable et d'évolution chronique. Sa cause est inconnue, même si l’on suspecte une origine liée à une anomalie de fonctionnement du système nerveux central. Pourtant, sa souffrance est niée par les médecins : « D’un côté, les “fibrosceptiques” pensent que cette maladie est une vue de l’esprit. De l’autre il y a ceux qui disent que, de toute façon, on ne peut pas diagnostiquer la fibromyalgie puisqu’elle ne se voit pas sur une IRM. » Chaque jour, Elodie lutte contre les symptômes de sa maladie mais aussi contre son entourage. « Ce n’est pas évident d’avoir une pathologie qui ne se guérit pas. Il faut s’adapter, apprendre à vivre avec, changer de métier… et, en plus, on est victime du regard des autres. » Ce regard incrédule des proches va jusqu’à faire douter le patient. Ressent-il vraiment les douleurs qui le clouent au lit ? Ou ne sont-elles que le fruit de son imagination ? Christelle Petit, 48 ans, est elle aussi atteinte de fibromyalgie. Cette femme divorcée, mère d’une fille de 11 ans, habite en Ardèche, au cœur du bassin privadois. De 2009 à 2012, elle a erré de cabinet médical en cabinet médical. « Je me suis demandé si je ne devenais pas folle », relate-t-elle d’une voix tremblante. « Je me suis retrouvée une première fois à l'hôpital, raconte-t-elle. Mes parents sont venus me voir et m’ont demandé de me secouer. Ils m’ont dit que j’avais une fille, un mari, un travail. Ils ne comprenaient pas pourquoi ça n’allait pas. Il disaient que j’avais tout pour être heureuse, que la vie est dure pour tous et que je devais arrêter d'être fatiguée. » Sa voix ne tremble plus, mais son ton

traduit l’effarement devant si peu de compassion. « Ma mère a 72 ans, mon père en a 80. Ils disent qu’ils ont de l’arthrose mais que pourtant ils ne restent pas dans un fauteuil comme moi. Quand j’ai dit à mes parents que j’étais en arrêt maladie, ils m’ont répondu : “c’est n’importe quoi, tu vas perdre ton boulot !”. » Comme si elle avait le choix. « Ê tre cru, c’est compliqué », confirme Aurélie Buisine, vaillante Dunkerquoise de 36 ans. Elle est atteinte de la maladie de Verneuil, une maladie chronique de la peau qui se manifeste par des nodules douloureux et des abcès. Aux Esseintes, en Gironde, pour Christelle Cologni, 47 ans et atteinte de la même maladie, les doutes de l’entourage se sont transformés en accusations : « J’étais toute seule. Même ma famille disait que mes maux étaient de ma faute, que ma maladie était dans ma tête, que c’était nerveux. » Pour dissiper le doute dans l’esprit des proches, il faudrait raconter, expliquer, détailler. Tâche anodine s’il en est. Et pourtant d’une difficulté phénoménale. Des abcès sous les bras, sous les seins, sur les fesses, sur les parties génitales… On ne parle pas de la maladie de Verneuil comme de la pluie et du beau temps. « Beaucoup de gens ont honte de cette maladie, surtout quand elle touche la partie basse du corps, on n’ose pas en parler », souligne Hélène Raynal, la présidente de Solidarité Verneuil. Cette pathologie gênante peut se déclarer n’importe quand, y compris à l’âge où le corps se transforme et où les complexes assaillent la jeunesse. « J’ai eu mes premiers symptômes à 15 ans », témoigne Charlotte Brackers de Hugo, aujourd’hui âgée de 35 ans et

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attachée commerciale à Lyon. « Au début, je n’ai pas demandé d’avis médical, car j’avais honte de mes abcès sur les fesses. Je n’ai rien dit. Ce genre de symptômes, ce ne sont pas des choses dont on parle en repas de famille, surtout quand on est ado. » La vie de famille résiste plus ou moins bien à l’irruption de cette maladie sans nom. « J’ai connu des malades abandonnés par leur conjoint. Lorsque la maladie de Verneuil touche les parties sexuelles, cela empêche d’avoir des relations », confie Aurélie Buisine, la voix à demi-brisée. Pour Christelle Petit, la fibromyalgie se dressait constamment entre elle et des tâches ménagères courantes. « Il a fallu que j'apprenne à dire à mon entourage “non, ça, je ne peux pas le faire”. Ça m’a coûté mon mariage. Mon mari se mettait dans une colère folle parce que je ne pouvais pas passer l’aspirateur ou laver le linge. » Fainéante, geignarde, jamais contente… Les qualificatifs négatifs pleuvent et coupent de toute vie sociale. « Vous n’arrivez pas à avoir de vrais moments joyeux quand vous avez une fibromyalgie, regrette Christelle Petit. Moi, j’aime rencontrer du monde. Mais à partir de 22 heures, les douleurs deviennent insupportables, je n’ai plus envie de parler à personne ! » « Avec des douleurs 24 heures sur 24, on perd son énergie, son sommeil, sa clarté de pensée », remarque Frida Spagnol, 50 ans, atteinte de la même maladie. Cette Américaine installée en France limite ses journées à sa vie

"Dès que je fais des activités aussi anodines qu’aller au restaurant, il me faut une semaine pour récupérer." — Elodie Devin de famille. Mais les patients doivent se débrouiller pour mener une vie la plus ordinaire possible. Beaucoup de pathologies mal connues ou rares sont invalidantes. « Dès que je fais quelque chose, même des activités anodines comme aller au restaurant ou voir des proches, il me faut une semaine pour récupérer », raconte Elodie Devin. En écho, Frida Spagnol ajoute : « Ma journée dure quatre ou cinq heures, au-delà je ne peux plus rien faire. » De son côté, Christelle Petit a dû adapter son quotidien. « Vous pouvez avoir une vie presque normale avec la fibromyalgie, mais vous ne pouvez plus dire “aujourd’hui, je nettoie ma maison du sol au plafond toute la journée”. Si je fais ça, je ne bouge plus pendant deux semaines ! Il faut apprendre à doser ses efforts, prendre les choses petits bouts par petits bouts. C’est très dur. » Alors souvent le malade finit par se taire, pour ne pas gêner l’entourage et pour se protéger lui-même. Mais il ne pourra pas éviter le médecin traitant. Lui, il faudra bien lui parler pour obtenir un médicament. « En général, ce sont les malades qui expliquent aux médecins la maladie de Verneuil, pré-

cise Hélène Raynal. Mais les médecins réagissent mal et critiquent les associations de patients, car ils sont blessés qu’on vienne leur expliquer leur métier, et d’en savoir moins que le malade sur une pathologie. » Alternative au médecin vexé, le médecin « mur » : celui qui n’écoute pas, celui qui répond aux plaintes par des explications qui minimisent la souffrance. C’est en tout cas ce qu’a remarqué Magali Padre. La présidente de l’Association sans diagnostique et unique (Asdu) vient en aide aux parents d’enfants souffrant de maladies encore inconnues. « La plupart des familles s’acharnent à montrer que l’enfant ne se développe pas comme un autre, face à des médecins qui leur disent “ne vous inquiétez pas, il va à son rythme”. » Le patient peut perdre patience. Il ne peut pas faire fi de ses symptômes. « Je suis retournée voir ma médecin plusieurs fois, mais elle me disait que je n’avais rien », relate Christelle Petit en parlant de sa fibromyalgie. Les vitamines et les anti-inflammatoires prescrits par la praticienne restent inefficaces. Christelle demande à faire des examens. Mais la

Le sexisme existe aussi dans la médecine

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ubliée par l’Alliance Maladies rares en 2016, l’enquête Erradiag sur l’errance diagnostique des maladies rares indique que « le retard de diagnostic, qui peut revêtir la forme d’un déni de la maladie ou de sa psychiatrisation, est observé particulièrement chez les enfants et chez les femmes ». Pour les maladies rares affectant à la fois les hommes et les femmes, trois quarts des patients sont dirigés vers un hôpital moins de trois ans après les premiers symptômes pour les hommes, plus de cinq ans pour les femmes. L’enquête conclut : « Il existe un risque plus important d’errance pour les malades de sexe féminin. » « La douleur est sous-considérée pour les patientes

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femmes, affirme Carole Clair, médecin chercheuse à la Policlinique médicale universitaire de Lausanne. Une étude états-unienne a montré que les traitements étaient administrés plus tardivement aux femmes qu’aux hommes parce qu’on pense que les femmes supportent mieux la douleur ou qu’elles exagèrent. » Ces biais discriminatoires sont dus à des stéréotypes dont il faut prendre conscience. « Par exemple, précise Carole Clair, face à une personne qui a des symptômes cardiovasculaires, la moitié de mes étudiants aura tendance à orienter le patient vers un cardiologue si c’est un homme, mais à la renvoyer à la maison si c’est une femme. » IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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prise de sang ne donne rien. « Je lui répondais “certes, mais je constate que je ne peux pas travailler”. J’ai fini par me fâcher car elle ne voulait rien entendre. » Un médecin qui n’écoute pas ? Aller en voir un autre, alors. Puis un autre, puis un autre… « Avant mon diagnostic, j’ai vécu un véritable pingpong : j’allais chez le médecin, qui m’envoyait aux urgences, qui me renvoyaient au médecin… et ainsi de suite pendant des années », se souvient Adeline Huitelec. Chargée de marketing opérationnel, la Lyonnaise de 38 ans vit avec la maladie de Verneuil depuis ses 17 ans. Et pendant longtemps, personne n’a voulu s’en occuper. « Les urgences ne voulaient pas opérer. Elles disaient que mes abcès n’étaient pas une urgence. Mais mon médecin généraliste ne pouvait pas opérer lui-même car ce n’était pas son rôle. » Se décrivant elle-même comme dotée d’un fort caractère, Aurélie Buisine a vécu la même indifférence. « Pour la majorité d’entre eux, on n’est pas malade, c’est juste de l’acné. Pourtant, c’est plutôt rare l’acné sous les bras… Mais pour les médecins, ce n’est pas quelque chose qui empêche de vivre. » Où est donc passée cette figure censée trouver la source du mal et apporter le remède ? Magali Evrard, 36 ans, atteinte elle aussi de la maladie de Verneuil, s’est sentie « humiliée et désemparée le temps que le diagnostic vienne ». Comme le narrateur du roman Noir parfait de Valentin Retz (voir interview page 55), le patient a besoin de réponses. Un tel châtiment a forcément une justification. Si le médecin ne la trouve pas, le malade la cherchera tout seul. Et de cogitation en cogitation, la réponse devient évidente : c’est le patient, ou sa famille, le responsable. « Les familles éprouvent de la culpabilité, elles ont l’impression

"Le bon médecin généraliste a une connaissance globale qui lui permet d’aiguiller vers un spécialiste." — Thomas Stéphan que c’est leur faute, qu’elles ont causé elles-mêmes les symptômes », affirme Magali Padre. « Il y a des familles dont les enfants sont confisqués par la justice et placés en famille d’accueil ou en centre, parce qu’elles sont suspectées de mentir, de rendre leur enfant malade et d’insister pour avoir un diagnostic. » Le patient a d’autant plus de mal à être cru que, dans beaucoup de cas, la maladie reste invisible : le patient n’a pas « l’air malade ». — QUE FAIRE DE CES PATIENTS, dont les maux ne correspondent à aucune maladie connue ? Vers qui les envoyer, que leur prescrire ? Beaucoup de médecins sont perdus. Dans ce cas, ils se raccrochent à leurs connaissances. Françoise Watel est présidente de l’Association française de la cystite interstitielle (AFCI), une maladie rare de cause inconnue souvent confondue avec la cystite bactérienne. En face d’une maladie comme la sienne, « le médecin ne pense pas à autre chose qu’à une infection urinaire, car dans 95 % des cas c’est le bon diagnostic ». Tels saint Thomas, certains médecins ne croient qu’à ce qu’ils voient et ont déjà vu. « Quand ils commencent à pratiquer, ils sont confrontés tout de suite à des rhumes et des cancers en nombre, donc à force ils savent les diagnostiquer, estime Anaïs Djelassi, la correspondante de Solidarité Verneuil en Île-de-France. Mais des maladies de Verneuil, ils n’en voient pas tout de suite, alors quand un cas se présente, ils ne le reconnaissent pas. »

"C’est dur de ne pas pouvoir nommer sa pathologie. Pour le malade, c’est une situation très déprimante." — Françoise Watel

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Ce rendez-vous manqué commence dans les facultés de médecine. À Paris Descartes, Thomas Stéphan est étudiant en troisième année. « Les futurs médecins apprennent à diagnostiquer un patient. Mais dans la démarche de diagnostic, précise-t-il, les maladies rares n’apparaissent pas dans les hypothèses : soit on ne connaît même pas la maladie, soit on se concentre tout simplement sur les plus fréquentes. » Seul un praticien qui connaît la maladie ou qui en a fait son cœur de métier est à même de la diagnostiquer. « Les spécialistes trouvent des pathologies d’un seul coup d’œil pour des patients en errance depuis des années, poursuit Thomas. On les prend pour des dieux mais ils expliquent que le mérite revient au médecin généraliste qui a envoyé les patients vers le bon spécialiste. Le bon médecin généraliste, c’est celui qui a une connaissance globale de toutes les domaines pour ensuite pouvoir aiguiller vers le spécialiste. » La démarche reste trop occasionnelle. Le réflexe relève encore d’un diagnostic binaire : le patient est-il en danger de mort ? Si non, rien de grave. « Il faudrait que je sois sur le point de mourir pour pouvoir entrer aux urgences, déplore Christelle Petit. On vous donne juste un Doliprane et vous rentrez chez vous. » Pas le temps de s ’occuper des malades qui se plaignent sans blessure visible. « Dans l’hôpital de ma ville, le corps médical considère que la fibromyalgie, c’est dans la tête », s’insurge Christelle. De son côté, Elodie Devin a eu le malheur de devenir fibromyalgique juste après un burn-out. « Une bonne partie des médecins disaient “c’est le burnout, donc il ne faut pas trop écouter les plaintes”. » Les patients sont laissés tout seuls, en tête-à-tête avec leur souffrance. « C’est dur de ne pas pouvoir nommer sa pathologie. Parfois, les médecins disent carrément : “je ne vois IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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rien, donc vous n’avez rien”. Pour le malade, c’est une situation très déprimante », regrette Françoise Watel. — ALORS, QUAND UN MÉDECIN trouve enfin, c’est le miracle. De Dunkerque, Aurélie Buisine a dû faire le trajet jusqu’à Lille pour trouver le bon dermatologue. Il a suffi d’un coup d’œil à ses cicatrices pour lui diagnostiquer la maladie de Verneuil. « Enfin quelqu’un qui vous croit ! Savoir la maladie qu’on a, cela permet de se dire qu’on n’est pas fou, qu’on a bien quelque chose qui existe. Cela m’a aidée moralement de savoir ce que j’avais. » Mettre un nom sur la maladie lève une culpabilité mortifère. « Quand on sait ce qu’on a, on déculpabilise d’avoir des problèmes d’hygiène, précise Hélène R aynal, présidente de Solidarité Verneuil. On se dit “cela ne vient pas de moi, ce n’est pas ma faute, ce n’est pas moi qui suis sale”. » C’est aussi ne plus se sentir responsable de ses souffrances. « Le jour où la maladie est nommée, on souffle, confie Magali Evrard qui a appris le nom de sa maladie après 15 ans d’errance. C’est bête, mais on souffle, on se dit que ce n’est pas de notre faute si on a mal. » Le diagnostic permet de cibler les médicaments qui soulagent les douleurs à défaut de guérir. « Maintenant, je connais les symptômes : quand j’ai une poussée, je la sens venir, et j’ai un traitement d’urgence en plus des antibiotiques. » Les patients s’épargnent ainsi des traitements inutiles aux effets parfois dévastateurs. Ces médicaments sont souvent donnés par le médecin qui a cru reconnaître une pathologie plus commune. Des maladies comme Verneuil ne passionnent pas les médecins et sont

ignorées par les administrations. « La maladie souffre surtout de pas être connue, souligne Anaïs Djelassi, correspondante Île-de-France de Solidarité Verneuil. Elle n’est pas assez rare pour qu’on en parle, mais pas assez fréquente pour qu’on s’y intéresse. » Pour-

tant, cette maladie concerne aujourd’hui 600 000 patients en France. Le monde du travail est sans pitié pour les malades. Christelle Petit, secrétaire, en sait quelque chose. « À cause de la fibromyalgie, je ne pouvais pas rester assise à l’ordinateur

Orphanet, un site de référence sur les maladies rares

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epuis vingt ans, le site Orphanet informe les professionnels de santé sur les maladies rares. Selon l’Inserm, 40 % des utilisateurs sont des spécialistes hospitaliers, 13 % des médecins généralistes et moins de 10 % des médecins spécialistes indépendants. Le site est aussi fréquenté par des patients, des familles de patients et des associations. « La plupart des utilisateurs ont déjà une maladie IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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précise en tête quand il font leur recherche sur le site », précise Charlotte Rodwell, responsable de la communication d’Orphanet. Mais l’aide au diagnostic fait partie des objectifs de la base de données. « L’outil d’assistance au diagnostic que nous avions créé est en train d’être réindexé avec des termes qui correspondent aux standards internationaux actuels. Cette tâche se terminera début 2019. »  LOST — 49

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trop longtemps. J’ai vite eu une réputation de tire-au-flanc. Un jour, j’ai demandé de l’aide à mon employeur : il m’a répondu “on n’est pas à la maternelle !” Je voulais seulement qu’on vérifie mon travail. Je faisais trop d’erreurs à cause des douleurs. Pour toute réponse, mon chef m’a collé un avertissement. » Et puis quand aucun diagnostic n’a été posé, impossible de demander un document officiel pour obtenir un statut handicapé. Et même parfois, des difficultés à bénéficier d’un d’arrêt de travail. « En novembre 2011, on m’a signalé que mon employeur n’était pas content car j’avais des RTT tous les 15 jours et qu’en plus je prenais des congés dans la semaine car j’étais trop fatiguée, poursuit Christelle Petit. Je n’ai utilisé que les congés auxquels j’avais droit bien sûr, mais pour mon employeur ce n’était pas normal. » « Il n’y a pas d’accompagnement quand on a une maladie comme Verneuil, témoigne Carine Jansoone, 27  ans. L a MDPH [Maison départementale des personnes handicapées] ne veut rien savoir. » Depuis 2005, sa maladie de Verneuil l’exclut peu à peu socialement. « Je n’ai jamais pu trouver de travail à cause

de ma maladie. » Les geignards, personne n’en veut. « J’ai été beaucoup rejetée car les gens croient que la maladie est dégoûtante et contagieuse. » Pour la même raison, les patients rencontrent souvent des obstacles pour obtenir une allocation. « Nous sommes des doubles victimes, conclut Elodie Devin. Nous souffrons physiquement et moralement. Les malades sont perçus comme des profiteurs, comme s’ils étaient heureux en arrêt maladie, à avoir des sous à ne rien faire. » Alors, depuis dix ans, des associations se mobilisent à l’échelle internationale pour informer le grand public et lutter contre les préjugés relatifs aux maladies mal connues. — LE 28 FÉVRIER 2018, dans le patio du Forum des Halles, à Paris. Dix exposants et une vingtaine de bénévoles représentaient 3 millions de patients recensés, dans le cadre de la 11e Journée mondiale des maladies rares. Coincé dans ses 100 mètres carrés, le « village » des maladies rares faisait peine à voir, bien loin du Téléthon et de ses dizaines de millions d’euros récoltés. Mais les associations de patients

"J’ai été beaucoup rejetée. Les gens croient que la maladie est dégoûtante et contagieuse." — Carine Jansoone

ne se découragent pas. Elles se mobilisent en priorité pour réduire l’errance des patients. Elles s’activent auprès des médecins, quitte à se heurter à des portes closes. « J’avais fait une liste de tous les dermatologues de la région et je les appelais un par un pour les sensibiliser à la maladie de Verneuil, raconte Anaïs Djelassi, la correspondante Île-de-France de l’association Solidarité Verneuil. Je suis tombée sur des secrétaires qui refusaient de me passer les médecins, elles ne voulaient même pas donner de mails. Elles me disaient qu’il fallait envoyer un courrier. Faire une lettre écrite à des centaines de gens, ce n’est pas possible. J’envoie des e-mails à ceux dont j’ai obtenu l’adresse mais beaucoup ne répondent pas. » Hélène Raynal, 57 ans, a créé Solidarité Verneuil en 2009, avec des amis malades comme elle. L’association cherche des médecins spécialistes de la maladie, qui ne courent pas les rues, et intervient au sein des écoles d’infirmières et des laboratoires. Autre mission des associations et non des moindres : pousser les médecins à orienter les malades vers les bonnes structures. Le problème, c’est que ces structures s’apparentent parfois à une boule de nœuds… « À l’issue du premier plan maladies rares en 2005, l’État a créé les centres de référence et les centres de compétences pour les maladies rares. Les associations ont demandé un réseau plus clair. L’État a donc créé les filières maladies rares, en

Les médecins s’informent en jouant

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ne dizaine de minutes pour résoudre six études de cas cliniques : cinq maladies répandues et une maladie rare. C’est le jeu proposé par Socrate Challenge, serious game mis en ligne le 12 mai 2017 par Sanofi Genzyme, à destination des médecins généralistes. Annabelle Desbordes, chef de produit spécialisée dans la maladie de Gaucher chez Sanofi Genzyme, une division de Sanofi dédiée aux maladies rares lysosomales liées à une déficience enzymatique, explique l’objectif du jeu : « Il faut que les joueurs développent un réflexe “maladie rare”. Le but n’est pas que les médecins généralistes soient capables de nommer chaque ma-

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ladie rare. Le but est que les médecins généralistes aient un doute et orientent le patient vers un centre de référence ou un spécialiste qui facilitera le diagnostic et la prise en charge de la maladie. » À ce jour, le site compte 3 275 visites. L’objectif final est de parvenir à cibler 30 000 praticiens potentiellement intéressés sur les 80 000 médecins généralistes français. Aider les patients à obtenir un diagnostic plus rapide était un enjeu de taille. « Certaines maladies sévères présentent des risques pour la vie du patient si elles ne sont pas traitées à temps, rappelle Annabelle Desbordes. Il est urgent de communiquer sur ces maladies avec les médecins généralistes. »  IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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regroupant des centres », explique Célia Crétolle, coordinatrice de l’un de ces regroupements, NeuroSphinx. Sous la présidence Sarkozy, le second plan national maladies rares 2011-2014 a regroupé les pathologies rares en 23 filières de santé. « Les maladies sont rassemblées par similitude de traitement et de conséquences sur la vie des patients, même si la cause de la pathologie est différente », précise Célia Crétolle, qui souligne que ces filières « permettent de partager des réseaux d’associations » et de « faciliter l’aiguillage des malades ». Reste la question du traitement. Les laboratoires rechignent à concevoir e t à fa br iquer des médicaments qui servent à aussi peu de personnes. « Alors, pour les convaincre de le faire, on utilise l’argument de l’image, pointe Célia Crétolle. Les laboratoires qui aident les enfants très malades acquièrent une meilleure image auprès du public. » — CONVAINCRE LES MÉDECINS, les laboratoires, le ministère de la Santé… Les associations ont de quoi s’occuper. D’autant qu’il faut aussi informer les malades et leur entou-

"Les associations nous permettent d’obtenir des réponses à nos questions, sans être jugés." — Christelle Petit rage. « Tout ce que j’ai appris sur ma maladie, c’est grâce à l’association Fibromyalgie France et par Internet », déclare Christelle Petit. Les témoignages sont précieux. Elodie Devin, à partir de son expérience, informe les nouveaux malades qui postent, paniqués, des messages sur Facebook, leur sanctuaire bienvenu dans la tourmente. « Les associations nous permettent d’obtenir des réponses à nos questions, affirme Christelle Petit. Vous pouvez parler, vous savez que vous ne serez pas jugés. Les gens vous écoutent et vous comprennent. » Quelle que soit la maladie, les associations présentes sur le Web sont une bouée de sauvetage pour les patients. « Des groupes de malades se forment et s’entraident sur les réseaux sociaux », explique Hélène Raynal. La présidente de Solidarité Verneuil

s’efforce de donner à son association une dynamique de soutien en parallèle du corps médical. « Nous créons des espaces d’échange sur le Web, nous organisons des rencontres entre malades dans toute la France, nous offrons des activités que les malades ne pouvaient plus faire. Par exemple, une de nos adhérentes rêvait de skier. Alors, l’association lui a permis de faire du handiski. » Connaître sa pathologie permet de repenser son mode de vie en fonction de ses symptômes. « Le diagnostic posé est un soulagement qui ne résout pas tout, prévient Hélène Raynal, présidente de Solidarité Verneuil. Quand on sait ce qu’on a, on sait comment réagir, mais on sait que quoi qu’on fasse, la maladie sera toujours présente. » Sarah Touzeau

La patiente qui n'avait pas l'air malade Comment une patiente atteinte d'une maladie incurable a vécu l'errance de diagnostic de sa naissance à ses 17 ans.

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ans le très chic VIIIe arrondissement de Paris, le centre de diagnostic Ellasanté accueille des patients mal ades du S yndrome d’Ehlers-Danlos. Une vaste entrée quasiment vide, un long tapis gris qui court sur un parquet impeccable, une hôtesse d’accueil derrière un large comptoir d’un blanc immaculé. Le design est épuré, l’ambiance professionnelle : on se croirait dans les locaux d’une entreprise du CAC 40.

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Au deuxième étage, bordée par un jardin à ciel ouvert, une salle d’attente accueille les patients. Des lattes de bois clair, des murs blancs, un mobilier sobre en tons de gris. Deux standardistes répondent aux coups de téléphone près de l’entrée. Une dame âgée, les cheveux courts et blancs, lit une par une les brochures disposées sur une table basse. Une femme aux cheveux sombres, vêtue d’un pull noir à paillettes, parcourt son dossier médical. De la musique

pop-rock couvre à peine le ronronnement de la ventilation. Le cabinet du professeur Claude Hamonet est situé au fond, derrière un recoin du couloir, comme un petit boudoir. La pièce est juste assez grande pour accueillir une armoire remplie de dossiers et de matériel médical, un bureau noyé sous la paperasse et une table d’examen. Malgré la blouse blanche accrochée au mur et les seringues posées sur un petit meuble métallique, la

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pièce blanche n’exhale pas l’odeur angoissante des hôpitaux ou des cabinets dentaires. — « ON A ENFIN TROUVÉ le bon », jubile une femme aux cheveux courts, aux larges lunettes à la monture noire, emmitouflée dans un pull décoré de strass. Debout, appuyée sur la table d’examen, elle échange avec sa fille un grand sourire empreint de soulagement . E lles viennent de rencontrer le Pr Claude Hamonet. Docteur en médecine et en anthropologie sociale, professeur émérite des universités, il est spécialiste du Syndrome d’Ehlers-Danlos, une maladie héréditaire du tissu conjonctif qui peut se traduire notamment par des douleurs, une fatigue extrême, des troubles de la motricité ou encore une instabilité articulaire. Elisa Ducatteau a 17 ans. Une lycéenne au sourire d’ange, aux yeux sombres, un piercing sur la lèvre inférieure et un sweat

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bleu marine brodé d’un « New York » en lettres jaunes. Tout comme sa mère, Maria, elle n’a pas « l’air malade ». Pourtant, elles sont toutes de u x at te i nte s d u S y nd rome d’Ehlers-Danlos (SED). « J’ai été diagnostiquée à 14 ans, raconte Elisa. Les premiers symptômes, je les ai eus à 10 mois. »

Elisa a vécu ce qu’on appelle une errance diagnostique. Quatorze années à voguer de médecin en médecin, sans jamais déterminer la cause de son mal. Sa mère, diagnostiquée en même temps qu’elle, a erré plus longtemps encore. Face à une telle pathologie, le labyrinthe diagnostique serait presque un passage obligé. « Les symptômes du SED désarçonnent quiconque ne connaît pas cette maladie », explique Claude Hamonet. Les tons floraux de sa cravate rouge vif sur une chemise rose pâle donnent au professeur une apparence bienveillante. Mais lorsqu’on lui parle d’errance diagnostique, le docteur n’est pas tendre avec ses confrères : « La plupart des médecins banalisent les symptômes sous prétexte que tout le monde dort mal, tout le monde a des douleurs, tout le monde est fatigué. » Un agacement sans doute causé par la déferlante de patients en détresse reçus dans son cabinet. Depuis plus de vingt ans qu’il diagnostique le SED, il a vu plusieurs milliers de malades victimes d’errances plus ou moins longues : « Pour le SED, la moyenne nationale, c’est 23 ans. »

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Le corps médical a longtemps laissé Elisa dans l’incompréhension. Elle en éprouve du ressentiment. « Le SED est censé être étudié en fac de médecine, en deuxième année… », hasarde-t-elle avant de demander confirmation au professeur. « Il y a trois lignes dessus dans le cours », répond Claude Hamonet. — LA LYCÉENNE ET SA MÈRE s’installent face au spécialiste. Ravies d’avoir trouvé un praticien qui les comprend, elles racontent leur parcours. « À l’école primaire, se souvient Elisa, je refusais qu’on me dise que mes symptômes étaient dans ma tête. Je me disais que je devais bien avoir un problème physique si je n’arrivais pas à faire les mêmes choses que les autres enfants. Mais à force de voir mes maux ramenés à des causes psychiatriques, j’ai fini par croire ce qu’on me disait : que j’étais réellement fainéante. » L’étiquette lui colle au front, renforcée par des symptômes difficilement compréhensibles. « Au collège, j ’ai été harcelée par les professeurs et les élèves. Mes camarades me voyaient en bonne forme puis absente pendant trois semaines. Je revenais avec des béquilles et le lendemain, je ne les avais plus. Alors, forcément, ils ne comprenaient pas et croyaient que je faisais un caprice. » Les symptômes du SED ne sont pas toujours évidents à comprendre et la maladie reste indétectable autrement que par un examen clinique. « Quand j’allais aux urgences, après une IRM et trois à cinq heures d’attente, les urgentistes venaient me dire “c’est dans la tête”, parce que rien n’apparaissait sur l’IRM », se rappelle Elisa. Le SED ne se voit ni par imagerie, ni par dosage sanguin, ni par séquençage génétique. « Cette maladie se détecte par un examen clinique du patient : il existe neuf signes caractéristiques, il suffit que

"Mes camarades de classe ne comprenaient pas pourquoi je n'avais des béquilles que certains jours." — Elisa Ducatteau le malade en présente cinq », explique le Pr Claude Hamonet. D’autres signes complémentaires permettent de contribuer à l’identification du SED, parmi lesquels une élasticité de la peau excessive. Le professeur fait mine de tirer sur ses propres joues pour illustrer son propos. Elisa l’imite, elle attrape sa peau de part et d’autre de sa bouche, une main de chaque côté de la tête, et tire : la largeur de son visage double, comme dans un miroir déformant. Elle lâche, il revient à la normale. Elisa décoche un sourire amusé. « Je peux aussi mettre mon pied derrière la tête, depuis que je suis petite. Et sans faire aucun sport. » Le spécialiste met en garde : « La plupart des médecins sont focalisés sur ce symptôme de souplesse hors norme, mais ce n’est pas le trait le plus indicateur du SED. On peut avoir cette maladie sans être souple. » Le SED fait partie de ces pathologies qui s’expriment différemment en fonction du patient. La cause de ces symptômes uniques : un dysfonctionnement dans la proprioception, c’est-à-dire la perception du corps par le cerveau. La méconnaissance de la maladie conduit souvent à la prescription de traitements inappropriés. « Les médecins ont recommandé à ma fille de faire de la danse quand elle était en primaire, pour se muscler et faire cesser les douleurs. Résultat, elle a accumulé les blessures », fulmine Maria. Elisa acquiesce vigoureusement, la main sous le menton, les doigts littéralement pliés à 180 degrés contre la paume, et le

"Le SED, c'est le cerveau qui ne sent pas le corps. Les médicaments psychiatriques ne sont d'aucune aide." — Professeur Claude Hamonet IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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professeur explique : « Conseiller aux malades du SED de faire du sport est un contresens, parce que cela a tendance à augmenter leurs douleurs. » Elisa troque son sourire serein pour une moue dépitée : « C’est dommage, j’adorerais faire de l’équitation. » Claude Hamonet la rassure : « L’équitation et le tir à l’arc font partie des rares sports qui peuvent être bénéfiques. En pratiquant sans forcer bien sûr. » Le visage d’Elisa s’illumine. — LES ERREURS DE DIAGNOSTIC peuvent même créer des séquelles supplémentaires. « J’ai fini par être orientée en psychiatrie, révèle Elisa. Avant d’être diagnostiquée, j’ai vu un psychiatre pendant trois ans. Il m’a fait prendre des anti-psychotiques, notamment le Largactil [un antidépresseur] et la Risperidone [un neuroleptique]. » Le professeur Claude Hamonet fronce les sourcils et explique l’erreur : « Le SED, c’est le cerveau qui ne sent pas le corps. Or, les médicaments psychiatriques ont pour but de déconnecter le cerveau du corps. Cela ne risque pas d’aider le patient atteint du SED. » Elisa confirme, le regard perdu dans ses souvenirs : « Le psychiatre m’avait dit que, grâce à ces médicaments, j’arriverais à être plus active. Il a dit que ça allait changer ma vie et que je serais une personne normale, entière. J’ai fini par arrêter toute seule de les prendre : dès que je les ai arrêtés, je me suis retrouvée. » Mais la psychiatrisation de la maladie d’Elisa va plus loin en 2012. « Le psychiatre a fini par proposer un internement en isolement total. J’avais 11 ans. » Sa mère refuse, le psychiatre insiste : « Il a dit que j’étais une mauvaise mère et que je mettais ma fille en danger. » À l’évocation de cet épisode, Claude Hamonet s’indigne : « Les psychiatres font parfois interrompre la scolarité de leurs patients. C’est af-

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freux : si l’enfant est déscolarisé, que va-t-il faire plus tard ? » Depuis que son diagnostic a été établi, Elisa s’attelle à trouver des astuces pour contourner les épreuves imposées par la maladie. « Comme on sait que c’est bien somatique et non psychique, on s’écoute mieux, on sait ce qui provoque les douleurs. » Les exemples lui viennent en abondance. « Couper la viande avec un couteau a tendance à forcer sur la main inutilement, donc je ne le fais plus. » Et utiliser de temps en temps un fauteuil roulant lui permet de reposer son corps et de garder son esprit clair. Elle désigne du doigt ses cheveux noués en une queue de cheval : « Aujourd’hui, je savais que j’allais sortir donc dépenser beaucoup d’énergie. Par anticipation, je ne me suis pas coiffée ce matin, j’ai juste mis un chouchou : c’est beaucoup moins fatigant. »

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Quelques efforts économisés pour éviter des douleurs dans le dos qui l’auraient clouée à la maison. Les personnes atteintes du SED évaluent en permanence leur niveau d’énergie. — LE SED EST CATÉGORISÉ comme maladie rare. Mais cette pathologie touche des familles entières. Chez les Ducatteau, la mère et trois des cinq enfants en sont atteints. Claude Hamonet confirme : « Le SED est héréditaire, et peut avoir des formes asymptomatiques. C’est une maladie largement sous-diagnostiquée. » D’après les ministères de l’Éducation et de la Santé, l'incidence du SED est évaluée à un cas pour 5 000 à 10 000 naissances. Le Pr Claude Hamonet estime que plusieurs centaines de milliers de personnes en France sont atteintes. « Le SED est

une maladie orpheline, oui, mais pas rare », conclut le spécialiste. Une méprise qu’il attribue à une méconnaissance de la maladie par les médecins et à un recours trop systématique à des tests biochimiques ou génétiques plutôt qu’à un examen clinique. Elisa compte sur ses doigts : « A v a n t d ’ê t r e d i a g n o s t i q u é e Ehlers-Danlos, j’ai vu un urgentiste tous les deux mois pendant quatorze ans et une dizaine de médecins généralistes. » Trouver un médecin compréhensif et au fait de la maladie représente une délivrance qu’elle et sa mère expriment avec enthousiasme, même s’il n’existe pas de moyen pour guérir du SED. Leur visite dans le centre de diagnostic du Pr Hamonet leur aura au moins permis de trouver une oreille compréhensive. Sarah Touzeau

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Dépasser la douleur en explorant son moi profond Quand un patient laissé seul face à sa maladie explore son psychisme et sa spiritualité pour guérir.

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ouffrir de douleurs physiques à en devenir fou e t s ans par venir à en déterminer la cause. Valentin Retz, un écrivain de 40 ans, relate cette expérience dans son troisième roman Noir parfait, édité en 2015 par les éditions Gallimard. L’errance de diagnostic l’a conduit à chercher des repères hors de nos normes contemporaines. Votre roman Noir parfait est-il autobiographique ? Valentin Retz : Tous les événements relatés dans mon roman sont authentiques, bien qu’ils se soient produits dans un autre ordre. J’ai vraiment éprouvé des brûlures névralgiques insoutenables. Pendant plusieurs années, j’ai tâché de percer la signification de ces douleurs qui m’empêchaient de vivre. C’est ce que je mets en scène dans Noir parfait. L’épisode avec le neurologue à l’hôpital de la Salpêtrière s’est déroulé exactement comme je le raconte : l’attente très longue, puis la rencontre avec ce spécialiste très sérieux qui me laisse finalement sans diagnostic ni traitement.

decins prétendent traiter une maladie en l’envisageant uniquement comme un ensemble de problèmes physiologiques. Ils refusent d’envisager la détresse humaine qu’elle exprime, sans parler du plan spirituel sur lequel elle fait fond. Or, des douleurs névralgiques sont bien souvent le résultat d’une détresse à la fois psychique et spirituelle. Dans la pratique, les médecins se gardent de toute espèce d’empathie, soi-disant pour sauvegarder leur objectivité, mais peut-être aussi pour éviter de tomber malades à leur tour. L’expérience que je relate dans Noir parfait m’a poussé à interroger la posture des médecins. Comme le disait le poète Antonin Artaud : « C’est à moi, sempiternel malade, de guérir tous les médecins — nés médecins par insuffisance de maladie. »

Comment expliquez-vous que le narrateur de Noir parfait se retrouve si seul face à son mal ? Les personnes qui souffrent sont pénibles et elles font peur. Les gens sont perdus devant quelqu’un de perdu. Le courage consiste donc à ne pas abandonner le malade à sa souffrance, à l’accompagner jusque dans son malheur le plus extrême. Il faut trouver la ressource pour affronter le mal qui le tourmente et le dé f ig ure. Comme on p e ut l’apprendre du livre de Job dans l’Ancien Testament, quand quelqu’un est en souffrance, l’accuser ou le conseiller n’a aucune pertinence. La seule chose qui puisse l’aider, c’est d’être présent à ses côtés. Propos recueillis par Sarah Touzeau

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Illustration : Sarah Touzeau

Dans votre roman, les médecins abandonnent le patient… Si un malade ne rentre pas dans les cases et les protocoles que la médecine occidentale a préalablement balisés, celle-ci l’abandonnera à son sort. Un médecin occidental n’essayera guère d’enquêter sur la psychologie du patient pour comprendre les raisons profondes de son mal — et si ces raisons sont d’ordre spirituel, autant dire qu’elles ne seront jamais prises en compte. En général, les méLOST — 55

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Se perdre pour la science “Certains sont scientifiques, d’autres non. Leur pari : aller jusqu’au bout du monde pour en dénicher les trésors” — Par Bertrand Mallen Illustrations de Connie Noble

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’année 1982, au large des îles Galápagos. Sous un soleil écrasant, trois navires croisent dans la lourdeur de l’air à peine rafraîchi par le vent marin. Sans trembler, l’océanographe Françoise Guez prend place dans le minuscule sous-marin, où l’attendent ses deux collègues américains. Retraitée de la recherche, mais toujours en pointe des combats pour la défense des océans, cette spécialiste des organismes profonds a passé plusieurs dizaines d’années à

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arpenter les planchers océaniques avant de diriger l’Institut écologie et environnement du CNRS. Cette année 1982 représente un  tournant pour la Française. Contactée par un institut américain pour participer à une étude dans les profondeurs du Pacifique, Françoise Guez embarque pour les Galápagos. L a préparation, en compagnie d’autres scientifiques, dure des semaines : « On nous faisait entrer et sortir du sous-marin — une bulle de deux mètres de diamètre — pour nous habituer au manque de place. On ne boit

jamais d’alcool sur les bâtiments américains. Mais quand ils m’ont jugée prête à partir, la veille ils m’ont offert un verre de vin ! » — PUIS C’EST LE PLONGEON. Passés les remous et la chaleur étouffante de la surface, la luminosité commence à diminuer. En-dessous des 150 premiers mètres, 99 % des rayons du soleil sont déjà absorbés par l’eau. À 200 mètres, c’est le noir absolu. « Mais à un moment donné, se souvient l’océanographe, des organismes bio-luminescents donnent à l’eau IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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candidatures : près de 1400. L’esprit pionnier est encore loin d’avoir dit son dernier mot.

des airs de ciel étoilé. » La descente se poursuit : « On était shootés à la musique, on écoutait ça à tue-tête. C’était comme dans Apocalypse Now. » Ses condisciples américains sont accros au rock. Françoise Guez, elle, privilégie de grandes compositions classiques, comme Cosi fan tutte de Mozart. Enfin, l’appareil arrive à quelques dizaines de mètres du fond. Les explorateurs éteignent le hautparleur. Un silence total se fait, comme celui qui précède l’ouverture du rideau. « D’un coup, ils allument la lumière et ça explose dans tous les coins ! » Portée par des animaux sur lesquels aucun œil humain ne s’était jamais posé, une véritable « débauche de couleurs » éclate au visage des scientifiques. Tel un safari de science-fiction sur une planète alien, l’équipa ge découvre des espèces « extraordinaires », à l’exemple du vestimentifère. Semblable à un gros ver rouge logé dans un tube blanc qui lui sert de squelette, ce dernier « cultive » des bactéries qui lui fournissent à leur tour son alimentation, tel un fromager des abysses. Devant ce spectacle incroyable, les trois humains entrent en transe : « J’étais scotchée, je lévitais dans un bonheur total ! se souvient avec émotion Françoise Guez. C’est incroyable de voir le vivant s’adapter à l’acidité du sol, à des températures extrêmes, à toutes sortes de conditions invraisemblables ! » Mais comme dans toute exploration, la réalité prosaïque IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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se rappelle vite à l’esprit des scientifiques sous la forme « d’une envie de pisser, mais alors terrible ! » Les Américains avaient emporté avec eux des bouteilles vides. Frappée par l’absence de commodités adaptées, la Française doit se retenir. Pour ne rien arranger, à cette profondeur d’environ 2 500 mètres, il fait « un froid de chien ». Du fond des océans aux immensités spatiales, l’aventure de l’exploration a de nouveau le vent en poupe. La culture populaire, à travers des films comme Interstellar ou Annihilation, ou le renouveau de la série Star Trek, s’empare à nouveau de l’inconnu comme un territoire effrayant et attirant à la fois. Après une période de pessimisme vis-à-vis de l’exploration, l’idée d’une Terra Incognita fascine à nouveau les consciences, alors que nos sociétés entrent dans une période de mutation sans précédent. Et les candidats au recrutement de l’Institut polaire Paul-Émile-Victor en sont conscients. Cette année, grâce à une vidéo promotionnelle devenue virale, la campagne annuelle de l’Institut a battu son record de

— À SEUL EMEN T 27  A N S , Cyprien Verseux a déjà multiplié les expériences dans des milieux extrêmes. Depuis qu’il est à la tête de la base Concordia, au cœur de l’Antarctique, cet astrobiologiste de formation cherche dans la glace les traces de l’histoire climatique du continent. À treize, ils partagent l’habitat le plus isolé de la planète. « Même la Station spatiale internationale, où des astronautes séjournent en ce moment à environ 400 kilomètres au-dessus de la Terre, est plus proche du reste de la civilisation, explique-t-il sur son blog, « Mars la Blanche ». Pendant la majeure partie de l’année, il serait plus facile de rapatrier des astronautes […] » Parti de France le 2 janvier 2018, Cyprien Verseux a mis 19 jours pour rallier la base, d’abord en avion de lig ne, puis sur le br ise-g lace l’Astrolabe (surnommé le Gastrolabe par les pass a gers naus é e ux). En chemin vers la base Dumont d’Urville, sa dernière étape sur la côte antarctique, le navire croise des icebergs, et le regard curieux de manchots Adélie. Un avion le conduit ensuite à Concordia,  1  200 kilomètres plus loin, au cœur d’un désert de glace où lui et son équipage seront les seuls êtres vivants à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde. Durant tout l’hiver polaire, il demeure impossible de les rejoindre ou de les évacuer de la base située à 3 200 mètres d’altitude. Lorsque l’astre du jour disparaîtra en mai derrière les montagnes de l’Antarctique, ce sera pour ne plus réapparaître jusqu’au mois d’août. Pendant ce long crépuscule hivernal, l’absence de lumière et la fureur des vents catabatiques feront descendre les

"Lorsqu'on est à l'extérieur par – 30 ou – 40 oC, on sent qu'on arrive dans un autre monde !" — Anthony Vendée LOST — 57

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températures jusqu’à – 80 degrés Celsius. Des conditions qui ne facilitent pas la communication, même via Internet : « Vu qu’on a une bande passante très limitée et que pour une vidéoconférence il faut couper Internet dans le reste de la base, on essaie de les limiter au maximum. » Mais cela fait aussi de Concordia une magnifique opportunité scientifique : « Le ciel dégagé, la longue nuit polaire, l’absence de pollution, sa neige vierge et son atmosphère extrêmement sèche, froide et fine en font un lieu privilégié pour des sciences telles que l’astronomie, la physiologie humaine, la glaciologie et les sciences de l’atmosphère. » La motivation du scientifique, c’est aussi de participer à une aventure humaine avec des personnes tout aussi passionnées que lui, et se confronter à des défis. Sur un continent où le simple fait de communiquer avec l’extérieur, par satellite, ne va pas de soi, il est servi. « Dans ces conditions, c’est toujours une aventure ! », confirme Anthony Vendée. Après deux hivernages en 1998 et 2004 à la base Dumont-d’Urville, ce mécanicien fait un peu figure de vétéran de l’Antarctique à l’Institut polaire Paul-Émile-Victor. « Lorsqu’on est à l’extérieur par – 30 ou – 40 degrés Celsius, on sent qu’on arrive dans un autre monde. Même les matériaux, l’équipement, ne se comportent plus exactement de la même façon avec le froid », raconte-t-il. Enfermés dans un lieu clos, où le confort et les communications sont limités, l’équipage prend ses précautions à chaque sor-

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tie : « À partir de – 50 degrés Celsius, ils doivent se couvrir intégralement, ça prend bien dix ou quinze minutes de s’équiper. Et on part toujours avec une radio, parce que si vous tombez sur un os à cinquante mètres de la station, vous pouvez toujours attendre que quelqu’un passe par-là pour vous aider ! » Comme le che f de l a bas e Concordia, Anthony a été frappé par la « pureté » de l’environnement, qui influe sur tous les aspects du quotidien. « Ça amplifie les extrêmes, précise-t-il. Les petites joies, les moments partagés entre nous pendant les repas ou le soir, sont décuplés. » C’est l’aspect humain qui l’a motivé à par ticiper à ces hivernages. À Dumont-d’Urville, véritable petit village, on se retrouve au bar, à la bibliothèque ou autour d’un jeu de société lorsqu’on a du temps libre. Il faut être capable de supporter et d’apprécier cette vie commune resserrée, car comme pour Concordia, on ne quitte pas la base pendant l’hiver. D’où une sélection méticuleusement organisée par l’Institut polaire Paul-Émile-Victor. Microbiologistes, glaciologues, mais aussi plombiers, chauffagistes et cuisiniers : une trentaine de métiers différents cohabitent, à la fois pour mener à bien les études scientifiques et pour faire vivre la « petite ville » que représente chaque base. Les postulants sélectionnés pour l’hivernage subiront un test médical et un test d’effort, afin de s’assurer de leur condition physique, ainsi que des examens psychologiques. Une

bonne santé, des qualités relationnelles et un mental solide s’avèrent indispensables, comme le souligne Cyprien Verseux. Il faut « savoir gérer l’adrénaline mais aussi s’en passer ». Supporter l’inconnu, le risque, le manque de confort, et en même temps les longues périodes de calme. — CE GOÛT DE L’AVENTURE et cet isolement, le Français s’y est déjà frotté avant l’Antarctique en entamant l’expérience HI-SEAS à Hawaï en août 2015. Une année durant, le chef de la base Concordia est resté enfermé avec cinq autres personnes dans un dôme de onze mètres de diamètre, afin de simuler les conditions d’une base martienne. Une expérience qui lui a inspiré un livre et le titre de son nouveau blog. Sur les pentes désertiques du volcan Mona Loa, à 2 700 mètres d’altitude, les six scientifiques ont vécu dans un isolement presque complet. Le contact avec l’extérieur était limité à des e-mails et toute sortie nécessitait une lourde combinaison spatiale. Confinés dans les quelques 140 mètres carrés du dôme, les scientifiques sont confrontés à la promiscuité et à la monotonie d’une mission de longue durée sur le sol martien. Douze mois que chaque chercheur consacre à son propre projet d’étude, tout en essayant d’occuper son temps libre par l’apprentissage du ukulélé ou la confection de crêpes à base d’ingrédients en poudre. Ces conditions extrêmes serviront à préparer une future mission habiIPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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tée vers la planète rouge. Le sujet des recherches de l’astrobiologiste : les cyanobactéries, des micro-organismes qui nourriraient la population installée sur une éventuelle base martienne. « Pour survivre sur Mars, il n’est pas irréaliste d’envoyer de la nourriture longue conservation, de l’oxygène et autres ressources pour des missions de courtes durées, mais cela devient de plus en plus difficile au fur et à mesure que le temps passé sur Mars s’allonge », explique Cyprien Verseux. Les rations annuelles d’un équipage de seulement six personnes rajoutent près de 30 tonnes de cargaison. Or, chaque kilogramme se paie quand il s’agit d’envoyer une masse de métal à travers 76 millions de kilomètres, la distance moyenne entre Mars et la Terre. Ce trajet peut durer six mois. « Si l’on veut établir une base permanente sur Mars, quelque chose qui ressemble aux stations en Antarctique, il faudra probablement apprendre à utiliser ce que l’on trouve sur place pour ne pas à avoir à tout envoyer depuis la Terre », écrit-il dans un e-mail. De

fait, le Français en est convaincu, Mars recèle toutes les ressources nécessaires à une installation h maine permanente, pour peu qu’on parvienne à les exploiter. Le poids du vaisseau s’en trouverait alors allégé. C’est là qu’interviennent les cyanobactéries : résistantes et capables de photosynthèse (comme les plantes vertes de notre planète), elles sont susceptibles de créer des nutriments pour enrichir le sol martien, un peu comme un engrais. À partir de là, on n’est pas loin d’imaginer, comme dans Seul sur Mars, une ferme de pommes de terre qui alimenterait l’équipage pour de longs séjours sur le sol martien. Bien sûr, la réalité n’est pas aussi simple que la fiction. Les missions comme HI-SEAS cherchent des issues aux différents défis que posent l’exploration martienne, comme le simple fait de garder l’équipage en bonne santé physique et mentale. Ce dernier doit pouvoir supporter la monotonie, vivre en huis-clos, et gérer les conflits inévitables.

Autrefois considérées comme insurmontables, ces difficultés sont aujourd’hui sérieusement étudiées par la Nasa et l’agence européenne ESA. De fait, l’aventure spatiale séduit, comme le prouvent les simulations de vie martienne qui se multiplient. Du 17 février au 11  mars 2018, sept étudiants ingénieurs de l’école ISAE- Supaero ont passé trois semaines dans le simulateur martien MRDS au cœur de l’Utah. Portée non plus par la rivalité de la guerre froide, mais par l’ambition de sociétés privées comme SpaceX, l’exploration du système solaire semble à nouveau à portée de main, comme au temps de la course à l’espace. Des fonds marins aux recoins de l’espace, de nouveaux mondes restent à découvrir loin des berceaux de la civilisation. « On ne passe pas sa vie entière dans un berceau », écrivait dès 1911 Constantin Tsiolkovski, le père de l’astronautique russe. Un bon mot qui reste plus que jamais chevillé au corps de ces nouveaux aventuriers. Bertrand Mallen

Perdus corps et biens

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i les missions vers les pôles ou les fonds marins sont aujourd’hui à peu près sûres, grâce à la technologie et l’utilisation des machines pour les tâches les plus délicates, il n’en a pas toujours été ainsi. On ne compte plus les morts et les disparitions d’aventuriers plus ou moins imprudents qui ont tenté leur chance sur des terrains vierges. En France, le comte de La Pérouse, parti de Brest en 1785, est le disparu le plus tristement célèbre de l’histoire scientifique. Ordonnée par Louis XIV, l’expédition de La Pérouse doit découvrir de nouvelles terres dans le Pacifique à la suite de James Cook quelques années auparavant, voire effectuer si possible une circumnavigation. Ses deux navires, l’Astrolabe et la Boussole, donnent leur dernier signe de vie début 1788 à Botany Bay, en Australie, avant de disparaître sans laisser de traces. Le mystère persiste longtemps et frappe durablement l’esprit des contemporains. C’est d’ailleurs l’échec de La Pérouse qui inspire Jules Dumont d’Urville et le pousse à entreprendre son propre tour du monde au départ de Toulon en 1826. En hommage à l’expédition disparue, il renomme sa corvette l’Astrolabe, nom encore porté par le brise-glace qui amène les équipages jusqu’à la base Dumont-d’Urville en Antarctique. IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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C’est seulement en septembre de l’année suivante que le marchand américain Peter Dillon retrouve l’épave de l’expédition de La Pérouse dans les Îles Salomon. Les habitants de l’archipel dévoilent alors au navigateur le destin des Français : échoué lors d’une tempête trois mois après leur départ d’Australie, l’équipage a survécu quelques mois sur l’archipel. Sans espoir d’être secourus, une partie d’entre eux a décidé de mettre à l’eau un radeau, disparu à son tour. Le reste est parvenu à s’adapter, s’est intégré à la population locale et a même pris part à ses conflits, le dernier survivant étant décédé assez peu de temps avant l’arrivée des Américains, près de quarante ans après le naufrage. De l’expédition Franklin, disparue à la recherche du passage du nord-ouest en 1848, à l’accident dramatique de la navette Columbia en 2003, les tragédies n’ont pas épargné l’histoire récente de l’exploration. Face au froid glacial, aux chaleurs épouvantables, à l’air raréfié ou au risque de famine, d’infimes grains de sable comme une panne de moteur ou un boulon mal serré ont condamné des équipages entiers à une mort terrifiante. Des échecs qui rappellent que les lieux de grande beauté, dans l’espace ou sur l’océan, sont aussi extrêmement dangereux.  LOST — 59

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Miss infortune “Comment une reine de beauté africaine mineure, exploitée par un réseau de prostitution, s'est enfuie seule en France pour se reconstruire.” — Par David Simantov-Lévi Illustration de Connie Noble

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C

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haque nuit, Khadija* court. Elle traverse en trombe les couloirs de son foyer, ne s’arrêtant que pour jeter des regards furtifs derrière son épaule et s’assurer qu’elle n’est pas suivie. Une fois qu’elle a atteint sa chambre, décorée aux couleurs chaleureuses de son pays d’origine, elle commence lente-

ment à se détendre et à reprendre son souffle. Même en pleine nuit, elle n’arrive toujours pas à s’assoupir sans ses médicaments. Le moindre bruit suspect, la moindre ombre qui passe la pétrifie. Son cœur s’emballe comme celui d’une enfant craignant que les monstres cachés sous son lit viennent l’enlever. Ses monstres à elle sont loin, planqués en Italie, dans cette maison close où elle restée séquestrée durant des mois. Ou dans un 4x4, quelque part entre le Maroc et la Libye, pour faire passer des migrants. Qu’importe, la jeune femme pense qu’un jour, ils seront de retour et viendront s’en prendre à elle. Encore. — KHADIJA A 20 ANS. Elle vit en France sous l’assistance de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) depuis ses 17 ans, comme environ 20 000 autres mineurs isolés étrangers (MIE). Elle s’est enfuie il y a trois ans du bordel italien où elle était retenue prisonnière. Son histoire est celle d’innombrables jeunes mineures étrangères exploitées par des réseaux mafieux dans le monde. Une histoire de « château de sable qui s’effondre ». En 2014, Khadija vit encore dans son pays d'origine, trimbalée entre la maison de son oncle qui la bat et celle de sa grand-mère. Elle a 16 ans. Elle n’a jamais connu son père, les autres membres de sa famille sont morts quelques années auparavant, dans les affrontements qui ont suivi une période électorale. Elle se souvient : « Il fallait que je me débrouille seule. » Elle s’inscrit à un concours de miss organisé par sa commune, dans l'espoir de s'ouvrir des portes. Quitte à mentir sur son âge. « Malheureusement, j’ai gagné. » Sur la vidéo de l’évènement encore

en ligne sur Youtube, on la voit rayonnante dans une robe traditionnelle. Elle danse, défile, soutenue par les cris survoltés du public. Lorsque qu’elle reçoit son écharpe rose de première Dauphine, elle semble aux anges, sourire figé et les yeux qui pétillent. Dans son discours, elle explique qu’elle souhaite mettre à profit sa victoire pour venir en aide aux enfants nés d’une mère séropositive. Un voile triste passe dans ses yeux quand elle évoque « ces enfants livrés à eux-mêmes ». Une intuition. Aussitôt après son couronnement, un étranger d’origine maghrébine l’approche. Lui fait rencontrer du beau monde, des gens importants. Puis il lui propose des contrats avec une célèbre agence de mannequin. « Les documents avaient l’air vraiment réels. Ils étaient tamponnés et tout », s’étonne-t-elle encore. La vie rêvée de Khadija lui paraissait à portée de main. Commence alors un périple de 8 000 kilomètres à travers l’Afrique. Avec l’autre gagnante du concours et le passeur, ils se rendent jusqu’au Mali en bus, puis en jeep en Libye, pour finalement prendre un bateau vers l’Espagne à partir du Maroc. «Ah mais ce n’était pas un petit bateau gonflable qu’on voit à la télé, le nôtre était beau, il avait un bon moteur, c’était pas un truc de réfugiés. » — FAUX PASSEPORT FRANÇAIS, en poche, la bande voyage en « VIP », la jeune reine de beauté pense que son heure est arrivée, qu’elle est devenue une star. « C’était un rêve. Tout était trop beau. » On lui apprend à ne pas avoir peur durant les contrôles, à adopter l’allure « d’une vraie Française ». Son voyage se déroule sans encombre. La petite

"Les concours de beauté d'Afrique de l'Ouest sont devenus de véritables viviers à prostitution pour l'élite de ces pays." — Michel Galy, politologue IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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troupe pose pied en Espagne, avant de gagner ensuite l’Italie. C’est à ce moment que le calvaire de Khadija commence. — « DANS UNE PETITE MAISON discrète mais très belle à l’intérieur », elle rejoint des dizaines de jeunes femmes, toutes d’origine africaine excepté deux européennes. « J’ai posé quelques questions aux autres filles sur le mannequinat, relate Khadija. Ils m’ont fait descendre de deux étages directs. C’était une maison close. » En Afrique de l’Ouest, les concours de miss sont fréquemment utilisés par des proxénètes pour fournir de jolies jeunes femmes à des clients riches et puissants. Ces dernières années, les concours de beauté ont pullulé. Les grandes villes et quelques grandes entreprises veulent avoir leur miss. Michel Galy, un politologue enseignant à Sciences Po Paris et spécialiste de l’Afrique subsaharienne, explique les dessous de ces concours : « Ils sont devenus des viviers à prostitution pour l’élite de ces pays, les responsables politiques et économiques. Parfois ils monnayent du sexe contre un poste au sein de leur entreprise ou administration. » Le chercheur a même entendu parler des frasques du fils d’un dictateur d’un pays d’Afrique de l’Ouest vivant en France, qui utiliserait des passeports diplomatiques de son pays pour faire venir régulièrement une demi-douzaine de miss prostituées à Paris. — KHADIJA N’A PAS EU LE CHOIX. Le jour où elle refuse de se prostituer, on la bat. Elle montre les cicatrices qui recouvrent ses mains. Elle en a partout sur le corps. Dans cette maison, elle se plie aux exigences de ses tortionnaires. Tous les vendredis, le passeur proxénète, qui gère plusieurs autres maisons de ce type en Europe, vient relever les compteurs. « Je n’ai pas vu passer un seul euro, c’était de l’exploitation pure », se remémore la jeune femme. Les murs du bordel sont les seuls monuments qu’elle voit d’Italie. Le nom de la rue où elle est retenue, elle ne le connait pas. Et puis une mère maquerelle tra-

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"Pendant trois jours ils m'ont posé les mêmes questions encore et encore, alors que j'étais très fragile psychologiquement. C'était horrible." — Khadija* vaillant dans le réseau depuis dix ans décide de la prendre sous son aile. «J’avais l’âge de son fils. » C’est elle qui l’aidera à s’enfuir jusqu’en France. En la mettant dans un train direction Paris, elle lui donne le numéro d’une amie à contacter. À Paris, le contact de la mère maquerelle ne répond pas. Khadija n’a pas d’argent, ni de logement, ni aucun repère. Sur son bout de trottoir, elle découvre Paris en même temps que la liberté. « Je ne pensais à rien. Je restais assise, contemplative, toute la journée près de la gare du Nord. Tout était beau. La seule chose qui me dérangeait, c’était de pas pouvoir me laver ou manger. » Pendant quatre jours, Khadija demande de l’aide aux passants, mais ne récolte que des regards fuyants. «J’avais l’impression de leur faire peur. » Un homme s’arrête, l’écoute. Ce Camerounais père de famille la recueille chez lui. « Je l’ai suivi même si j’ai peur des hommes. » Après deux semaines, il la confiera aux services sociaux. Envoyée à la Permanence d'accueil et d'orientation des mineurs isolés étrangers (PAOMIE) dans le XIXe arrondissement, des agents l’interrogent durant trois jours sur son parcours. « C’était horrible. On me reposait encore et encore les mêmes questions alors que j’étais très fragile psychologiquement. À un moment j’ai craqué, tout ce que je voulais c’était rentrer chez moi, mais personne ne voulait me laisser partir car j’étais mineure. » Pour faire reconnaître sa minorité, on lui demande de passer un test osseux, une technique incertaine utilisée pour déterminer l’âge des personnes se déclarant mineures. « Le docteur à l’hôpital m’a dit : ‘’Le truc là il n’est pas fiable". » Finalement, le test décrié par l’Académie de médecine conclura

qu’elle est majeure, alors qu’entretemps l’acte de naissance de Khadija a été authentifié. Pour se faire scolariser, elle doit attendre qu’un juge la reconnaisse comme mineure. En attendant, elle est logée à l’hôtel, seule, sans activité : « Un jour, un ami m’a dit que l’ASE ne me scolariserait pas si je ne trouvais pas un établissement qui puisse m’accueillir. » Le temps presse. À 18 ans, les chances d’obtenir des papiers ou un contrat jeune majeur deviennent quasi nulles si une formation sérieuse n’a pas été effectuée avec succès sur le territoire. En général, les mineurs isolés étrangers essayent d’obtenir un CAP ou un bac pro. — ELLE S’ACHARNE ALORS à chercher une formation. « Je veux faire de longues études, au moins jusqu’au master et ça, à l’ASE, ça les énerve beaucoup, ils aimeraient que je fasse un CAP chaudronnerie ou restauration comme tout le monde. » Chaque jour, elle se rend au Centre d'information et d'orientation (CIO) et demande à entrer dans un lycée, même sans l’aval de l’A SE. Après avoir passé le test du Centre académique pour la scolarisation des nouveaux arrivants et enfants du voyage (CASNAV), et grâce à l’aide de l’association Accompagnement et défense des jeunes isolés étrangers (ADJIE), elle obtient finalement une place dans un établissement. Durant sa première année de scolarisation en bac pro en relation client, elle demeure à l’hôtel. « Je ne voyais personne. Je n’avais pas d’amis. J’ai commencé à me sentir fatiguée et à dormir tout le temps : c’était en fait une grosse dépression. » Malgré ses galères avec l’administration, sa fragilité psychologique et son manque de repères, Khadija obtient son bac avec la IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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mention assez bien et est acceptée dans un BTS. Grâce à ce diplôme, elle obtient un contrat jeune majeur, un précieux sésame qui lui permet de rester en France et de recevoir de l’argent de l’A SE. Mais elle a récemment appris la fin prématurée de son contrat, malgré ses bons résultats scolaires. Sans aide, elle risque de devoir chercher un hébergement

d'urgence. En attendant la réponse de la préfecture à sa demande de titre de séjour, Khadija essaye de sa reconstruire en marge de la communauté. « Je ne veux rien avoir à faire avec eux. J’essaye de m’intégrer à la France. Si je reste avec les Africains et leurs problèmes, on va s’entraîner vers le bas. » Quand elle n’est pas à l’école ou en consultation auprès de ses psy-

chologues, Khadija va au musée et lit du Balzac pour mieux comprendre le pays dans lequel elle imagine son avenir. Seuls les Garbas, les Placalis sauce gombo et autres poulets braisés qu’elle cuisine assidûment la rattachent encore à ses racines. David Simantov-Lévi

* Le prénom a été changé

Azouz Begag : "Les migrants n'ont plus aucun repère" Le sociologue et ancien ministre, spécialiste de l’immigration, confie une vision pessimiste et de vives inquiétudes sur le futur des jeunes immigrés. Quelles ont été leurs stratégies pour arriver à construire des marques ? Lentement, ils se sont créés des repères comme l’épicerie du coin ou le café de leur rue. Ils retrouvaient leurs semblables dans des quartiers ethniques. Ces lieux comme Barbès ou la Canebière étaient une vraie nécessité pour ces migrants, pour qu’ils puissent se retrouver. Ils avaient la même fonction que des sas.

Dans votre thèse de doctorat L’immigré et sa ville, vous avez étudié les travailleurs étrangers de la génération de votre père. Quelles étaient leurs difficultés pour s'adapter ? Il faut se rappeler qu’à cette époque, la plupart d’entre eux étaient analphabètes : imaginez-vous dans le métro des années 70 et ne pas pouvoir vous diriger. Comment faitesvous pour savoir où aller quand vous ne pouvez même pas lire le nom des rues  ? Ils étaient complétement déboussolés. IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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Est-ce que cela suffisait pour leur donner envie de rester ? À cette époque, les travailleurs immigrés avaient tous le projet de retourner au pays, le plus rapidement possible. Pour eux, cette migration était transitoire. Ils voulaient travailler quelques années en France, amasser de l’argent et partir. Trente ans plus tard, on a parfois le sentiment que cette intégration est plus difficile, pourquoi selon vous ? À mon époque, c’était les trente glorieuses. L’économie offrait des perspectives de développement mais depuis, c’est la grande dégringolade et le travail ne peut plus être une réponse à l’intégration. En 1975, je me

disais que je voulais passer mon bac pour devenir ministre ou avocat. Je me projetais 40 ans plus tard. Aujourd’hui personne ne fait ça. On gère le quotidien. On ne sait même pas où on sera dans deux mois. Que peuvent faire les jeunes sans papiers qui arrivent en France pour ne pas se perdre dans la délinquance ? Je ne sais pas. Tout ce qu’ils possèdent, c’est un peu d’argent, car pour arriver jusqu’ici il en faut. Etre sans papiers d’identité n’est pas leur problème principal. Leur carte d’identité c’est l’argent, c’est la seule chose qui leur permet de passer les frontières. Ils n’ont aucuns repères à part Scarface, et la consommation. Surtout, ils n’ont pas de parents. Vous êtes très pessimiste… Il y a toutes les raisons de l’être. Les centaines de millions de Maghrébins et d’Africains subsahariens vont tout faire pour venir en Europe depuis que le chaos règne en Libye. Partout où les migrants vont, des tensions apparaissent. Regardez le retour au pouvoir de l’extrême droite en Allemagne et en Autriche.  Recueilli par David Simantov-Lévi LOST — 63

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Isolés face à leurs démons Arrivés en France, des mineurs étrangers tentent de s’intégrer. Certains sombrent psychologiquement, faute d’accompagnement adapté.

Illustration : Claudia Cauville

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n silence, le groupe grossit de minute en minute sur la place de l’Hôtel de ville à Paris. Une centaine de personnes, bientôt plus. Parmi eux, beaucoup de visages fermés et quelques larmes. La petite foule est agglutinée derrière une banderole noire. Sur celle-ci, écrit en lettres blanches : « Aide à l’enfance défaillante. » Sortis de nulle part, deux hommes surgissent armés de perceuses et d’une plaque commémorative en marbre. Rapidement, les membres du collectif « Cœurs de pierre Solidaires » la vissent au mur, puis s’éclipsent, au nez et à la barbe des nombreux CRS qui stationnent en cercle à proximité. Gravé dans la roche, l’épitaphe « Isolé, sa souffrance l’a emporté dans la Seine » rend hommage à Malik Nurulain Khan, dit Nour, un jeune mineur étranger pakistanais qui s’est suicidé en se noyant dans le fleuve, le 14 février 2018. Indignées, les quinze associations de défense des migrants ont organisé, le 21 mars, un rassemblement pour protester contre la politique de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), l’organisme chargé de s’occuper des mineurs isolés étrangers en France.

— PAULINE MOUTON, BÉNÉVOLE à Emmaüs, amie de Nour, s’était lancée à sa recherche après qu’il a cessé de donner des nouvelles. Sans la détermination de la jeune femme, il est probable que personne

n’aurait noté son absence. Dressée sur un plot en béton, elle s’adresse à la foule d’une voix tremblotante avant la minute de silence : « Nour n’avait pas envie de mourir, il voulait s’en sortir ! Il était scolarisé dans le XVIIIe. L’ASE l’a laissé seul dans son hôtel après trois séjours à l’hôpital et une tentative de suicide ! Imaginez le gamin, le soir avec ses tickets Flunch pour aller manger tout seul, après tout ce qu’il a vécu. » Victime de tortures, il avait quitté le Pakistan lorsqu’il avait 15 ans. La jeune femme conclut, lapidaire : « Ce n’est pas l’exil qui l’a tué, ce sont les mauvaises conditions de son accueil en France. » — AVEC SES DREADLOCKS et son écharpe tricolore, Dante Bassino (PCF), 39 ans, adjoint à la mairie du Xe arrondissement de Paris, écoute attentivement le discours. Il y adhère complétement. « Les mineurs sont ceux qu’on doit protéger en priorité. Or, on constate un déficit récurrent dans cette protection. » Et d’évoquer les mineurs toujours à la rue comme les dizaines de très jeunes Marocains toxicomanes du square Bashung dans le XVIIIe à Paris. Dante Bassino regrette aussi que d’autres soient logés seuls dans des hôtels. « Le problème c’est que dès qu’il y a un flou autour de l’âge, en attendant que ça soit tranché, on ne les accueille nulle part, c’est intolérable. » Pour que la minorité d’un migrant soit reconnue, l’État doit authentifier l’âge reporté sur ses documents, le plus souvent par un

"Ce n'est pas l'exil qui a tué Nour, ce sont les mauvaises conditions de son accueil en France." — Pauline Mouton, bénévole à Emmaüs IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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test osseux, même si cette technique est fortement critiquée par l’Académie de médecine pour son imprécision. À la fin d’un processus long de plusieurs mois, un juge entérine la décision de l’administration. Entretemps, ces jeunes n’ont pas le droit d’aller dans des foyers pour adultes car ils se déclarent mineurs, et ils ne peuvent pas non plus aller dans un foyer pour mineurs tant que le juge n’a pas rendu sa décision. Voie sans issue. Espace de tous les dangers. Contactée, l’Aide sociale à l’enfance de Paris auprès des mineurs isolés étrangers n’a pas souhaité répondre à nos questions. Et l’institution ne communique aucun chiffre sur le nombre de mineurs logés à l’hôtel ou le nombre de suicides. Bénévole à l’association Accompagnement et défense des jeunes isolés étrangers (Adjie) depuis plusieurs années, Sylvie Brod connaît par leur prénom les dizaines de jeunes désœuvrés qui viennent lui demander conseil. Tous les lundis et samedis soir, ils se pressent aux permanences de l’association dans les locaux de l'Espace jeune Flandre. « Ce qui leur manque, c’est un véritable accompagnement », pense Sylvie Brod. Pour le moment, celui-ci se limite à une rencontre mensuelle pour que l’éducateur référent leur donne des titres de transport et une allocation d’environ 300 euros. Pour la bénévole, il faudrait avant tout « aider ces enfants à prendre les bonnes décisions, à comprendre ce qui leur arrive et tout simplement les informer ». À cet égard, son regard sur l’Aide sociale à l’enfance est sans appel : « Leur politique est pire qu’avant et se dégrade à vue d’œil. » Le travail de Sylvie Brod consiste surtout à aider ces jeunes à trouver une formation. Elle explique pourquoi : « Les 8000 kilomètres qu’ils ont parcourus ne servent à rien s’ils

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ne peuvent pas aller à l’école. Sans diplôme, ils n’auront jamais de papiers à leur majorité. » Plus grave, l’ancienne enseignante estime que certains mineurs étrangers sont orientés vers des formations « alternatives» tout en sachant très bien qu’elles ne leur permettront pas d’obtenir un titre de séjour. Elle explique : « Parfois ils sont envoyés à une association d’insertion sociale et d’enseignement linguistique, pour leur apprendre le français. C'est extrêmement cher : environ 8 euros par heure et par élève. Le jeune se dit ‘’super, j’ai une formation’’, mais il ne comprend pas qu’il n’aura pas de diplôme et qu’il devra quitter la France après ses 18 ans.» — DURANT UNE PERMANENCE de l’Adjie, Daniel Kouadja, 18 ans, se plaint de l’insensibilité de l’ASE à ses problèmes de santé mentale. Parti de son village camerounais avec sa famille, il est arrivé seul à destination, à Paris, en 2016. Tous ses compagnons de route sont morts : « Lorsqu’on a pris le bateau nous étions 40, à l’arrivée nous étions plus que trois. » Depuis, il est en proie à des troubles psychologiques : « Je suis traumatisé, je suis traumatisé », dit-il en boucle. Il tend ses certificats médicaux à qui veut bien l’écouter : « Propos suicidaires, suivi psychiatrique recommandé », tout y est. Pourtant, il reste logé seul à l’hôtel et risque de se retrouver à la rue : « En sortant de chez la psy de l’ASE, on m’a m’annoncé la fin de mon contrat jeune majeur. » Une aide de l'ASE apportant un soutien matériel,

61 %

des migrants se déclarant mineurs ont été admis par l'ASE en 2016.

13 000

mineurs isolés étrangers ont été pris en charge par l'ASE la même année.

95 %

sont des garçons.

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"Répondre à des questions précises sur leur histoire est très douloureux pour ceux qui ont des troubles psychologiques. Ca ravive leur peine." — Sevan Minassian, pédopsychiatre éducatif et psychologique, à des jeunes de 18 à 21 ans, à la condition qu'ils aient un projet précis et sérieux. Pour les étrangers, il doit être renouvelé plus régulièrement. L’État français ne l’aidera plus. « C’est à ce moment-là que j’ai voulu me suicider, avec les médicaments qu’on m’avait donnés. » — LES CARENCES DE L’ASSISTANCE aux mineurs isolés étrangers sont si grandes que Médecins Sans Frontières a ouvert, le 5 décembre dernier, son propre centre d’accueil à Pantin. D’une capacité de 45 places, il est destiné à ceux qui se déclarent mineurs, qu’ils soient en transit ou déboutés de leur reconnaissance de minorité. C’est en créant une première clinique mobile dans le nord de Paris en mai 2017 que la cheffe des missions françaises Corinne Torre et ses équipes se sont rendu compte du nombre de migrants qui nécessitaient des soins psychologiques. Depuis sa création, le pôle santé mentale du centre de Pantin « explose ». Les deux psychologues présents à temps plein y ont effectué

2%

des mineurs pris en charge ont entre 10 et 12 ans.

6

% du nombre total

des demandes d’asile (tous types de migrants confondus) dans l’Union européenne ont été déposées en France, contre 60 % en Allemagne en 2016.

50 000 euros

C'est le coût moyen annuel de la prise en charge par les départements français de chaque mineur isolé. Source : rapport de la commission des Affaires sociales du Sénat sur la prise en charge sociale des mineurs non accompagnés.

près de 250 consultations en l’espace de trois mois, entre décembre 2017 et février 2018. Un pôle juridique se charge également d’informer les mineurs sur leurs droits. « Beaucoup d’entre eux vivent à la rue et sont en danger, explique Corinne Torre. Le centre permet de capter cette population invisible, en errance, de pouvoir les soigner, les mettre à l’abri et leur redonner confiance. » — LEUR REDONNER CONFIANCE, leur permettre de comprendre ce qui leur est arrivé et de surmonter leurs traumatismes, indépendamment de l’aspect matériel de leur vie, telle est également la raison d’être des psychologues et psychiatres de la maison des adolescents de l’Hôpital Cochin, qui suivent les mineurs isolés étrangers. Et pour y parvenir, ils ont décidé d’adopter une approche transculturelle des soins. Alors que d’habitude, chaque symptôme est analysé en fonction d’un cadre de pensée propre à la société occidentale, l’approche transculturelle accepte d’autres cadres de pensée, ceux issus de leur culture, pour les analyser. Depuis 2015, tous les mardis, la psychologue Fatima Touhami et le pédopsychiatre Sevan Minassian, épaulés par un interprète, suivent ainsi une quarantaine de mineurs isolés étrangers accompagnés de leur référent. « La plupart de nos patients ont des vraies difficultés psychologiques avec parfois des symptômes très bruyants comme des hallucinations. Nous soignons ces troubles, explique le docteur Sevan Minassian, mais de temps en temps, il s’agit d’une simple incompréhension entre le jeune et l’équipe encadrante. Partir de leur culture permet d’expliquer certains IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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comportements que les éducateurs estiment étranges. » Mais, à mesure que leur nombre augmente, les problèmes psychologiques des patients de la Maison des adolescents se complexifient et se diversifient. « Depuis deux ans, nous soignons des Nigérianes victimes de réseaux de prostitution. Avant, on n’en voyait pas du tout. Nous avons aussi beaucoup plus de jeunes qui ont connu la guerre », explique Fatima Touhami. Résultat : les délais d’attente pour une consultation à la maison des adolescents atteignent aujourd’hui deux mois. Lors de leur prise en charge par l’État, l’importance des problèmes psychologiques voire psychiatriques de ces mineurs est souvent mal évaluée. Or, il est d’autant plus primordial d’en prendre la mesure que leurs symptômes peuvent leur être préjudiciables durant leurs démarches pour obtenir la protection de l’A SE. « Ils ont beaucoup de mal à parler de leur histoire. Le fait de devoir répondre à des questions précises sur leur parcours ravive leur peine, explique le docteur Sevan Minassian. C’est dans des moments pareils qu’ils peuvent tenir des IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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propos incohérents, se tromper sur les dates, oublier des événements. Les services de l’État vont alors penser qu’ils mentent pour qu’on les prenne pour des mineurs. » Sevan Minassian met en garde : « Il faut faire attention à la fascination que nous pouvons ressentir pour ces histoires car les jeunes souffrent en les racontant. » Pour aider les jeunes à parler, les soignants de l’hopital Cochin font appel à des métaphores qui leur permettent d’évoquer leur histoire de manière détournée : « On leur demande de nous parler du temps qu’il fait chez eux, de nous raconter un conte ou de dessiner », explique la psychologue Fatima Touhami. Pour ne pas éveiller des traumatismes enfouis et raviver des troubles psychologiques, il est essentiel de ne pas aborder ces questions trop rapidement durant la thérapie. De leur côté, les jeunes ont souvent du mal à exprimer leurs besoins. Nombreux sont ceux qui ne savent pas ce qu’est un psychologue, ne parlent pas la langue ou ne comprennent pas à qui s’adresser. La Maison des Adolescents n’est pas une clinique comme les autres.

Pour Fatima Touhami, le travail des thérapeutes contribue « à interroger toute la politique migratoire française, ses incohérences et son hypocrisie ». Or, le nombre de mineurs isolés arrivés en France ne cesse d’augmenter. Ils étaient 20 000 pris en charge par l'ASE en 2017, un chiffre en hausse de 85 % par rapport à 2016. En limitant parfois l’accès aux soins, ou en créant des situations anxiogènes, l'ASE peut participer à l’aggravation des troubles psychologiques des adolescents en exil. « On avait un jeune qui a été envoyé dans la Drôme dans une famille d’accueil durant la période du Ramadan, à cause du plan de répartition des mineurs isolés selon les capacités des départements, raconte Sevan Minassian. La juge voulait refaire un test osseux alors que sa minorité avait déjà été prouvée. Il était très anxieux, n’arrivait pas à tenir. Il voulait faire le Ramadan mais était seul. Finalement il a fugué jusqu’en région parisienne, ça s’est mal passé. Aujourd’hui il est majeur, n’est plus protégé par l’ASE et est interné à l’hôpital psychiatrique de Saint-Anne. »  David Simantov- Lévi LOST — 67

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Dessiner pour se parler À la maison des adolescents de l'hôpital Cochin, les mineurs isolés étrangers se confient aux thérapeutes en dessinant.

C

ertains mineurs, arrivés seuls en France au gré des guerres et de la misère, ont du mal à raconter leur histoire. Traumatisés par leur voyage, ils se construisent des mécanismes mentaux de défense et enfouissent profondement leurs souvenirs douloureux. Pour leur permettre de se confier de façon détournée, le dessin est devenu un outil privilégié pour les

équipes de thérapeutes transculturels de la maison des adolescents de l'hôpital Cochin. Cette méthode a plusieurs objectifs. D'abord celui de renforcer la relation de confiance entre soignants et patients. Mais aussi de faciliter la perception des difficultés traversées pour que les équipes de soignants puissent comprendre plus facilement les besoins des patients. Le jeune peut ainsi re-

donner du sens à un parcours fragmenté et mieux comprendre les événements qui l'ont affecté. Youssef*, originaire d'un pays du Maghreb, arrivé seul en France lorsqu'il avait 16 ans, a suivi cette thérapie. Le surnom qu'il s'est choisi signifie « faucon » en arabe. Voici ses dessins et son histoire. * Le prénom a été changé

Youssef a embarqué sur un bateau en direction de l'Italie pour fuir les difficultés économiques et politiques de son pays . « Le bateau pouvait porter 75 personnes, on était 200 dessus, il y avait des bébés, racontet-il. J'ai vu un garçon sauter à l'eau pour récupérer son petit frère, il n'a pas réussi à remonter, il est mort, le petit a été sauvé. Les vagues étaient immenses, on était trop lourds, je me disais "mais qu'est ce que je fais là ? Pourquoi j'ai quitté ma mère ?" Le bateau a cassé à midi, j'ai cru que j'allais mourir. On pouvait plus avancer, on a attendu les secours jusqu'à 21 heures. »

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Le jeune Maghrébin rescapé débarque sur l'île italienne de Lampedusa. Il rejoint ensuite la Sicile puis Milano Torino, pour finalement se rendre en France. Lors des consultations, il a tenu à dessiner le trajet parcouru durant son voyage.

«J’arrive même pas à dire le mot tellement c’est trop compliqué de laisser ta mère comme ça, ta petite soeur », raconte Youssef. Les psychologues et psychiatres utilisent la technique du « Circle Test ». Le patient est invité à dessiner trois cercles de la taille de son choix sur une feuille vierge. Il s'agit de représenter la relation entre le passé, le présent et le futur. Les soignants et le patient commentent ensuite le «Circle Test ».

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Les nouveaux survivalistes “De plus en plus de gens se lancent dans la survie. Pour vivre indépendamment du système, et mieux se retrouver.” — Par Romain Métairie Illustrations de Fleur Moreau

D

«

ésolé. Je suis à Cayenne, la connexion est pas terrible. Depuis quelques jours, il y a un câble de communication défectueux. » Cela fait deux mois que Simon Crassous, 25 ans, a quitté la métropole pour la Guyane. Infirmier dans l’équipe de réanimation du Centre hospitalier de Cayenne la semaine, le week-end il troque blouse blanche pour tee-shirt, couteau, sac à dos, et trousse de secours. Au programme, deux à trois jours en pleine forêt tropicale, seul. « C’est une sorte d’entraînement. J’ai un projet pour septembre prochain : vivre nomade pendant 30 jours en complète autonomie. Passer un mois en forêt, je peux le faire sans difficulté. Se déplacer tous les jours, ça c’est plus dur. T’as pas de camp, pas de repères fixes, pas forcément de plans d’eau pour chasser. » Une sorte de seconde vie. Loin de la société, loin des hommes, loin de tout. Simon se définit comme un « nomade autonome ». D’autres préfèrent l’appellation de prepper. Le terme vient du verbe anglais prepping qui signifie « se préparer ». Il concerne les personnes qui maîtrisent des techniques de survie dans le but de pouvoir vivre indépendamment du système. Le mot tend à remplacer

celui de « survivaliste », apparu il y a une trentaine d’années aux ÉtatsUnis. Pour beaucoup, le survivaliste fait référence aux survivalistes américains des années 1980-1990, alors décrits comme armés jusqu’aux dents, calfeutrés dans leur bunker au fond du jardin avec de quoi tenir plusieurs mois en cas de cataclysme imminent. Il a depuis gardé une connotation péjorative, les survivalistes étant perçus — souvent à tort — comme sectaires, extrémistes, et ultra-individualistes. D’autant que les preppers ne sont pas forcément motivés par la perspective d’une catastrophe imminente. « Au début, je pensais qu’en cas de troisième guerre mondiale, je pourrais me réfugier dans la jungle, glisse Simon. Mais je me suis rendu compte que je serais autant dans la merde que les autres. » — « TU M’ENTENDS MIEUX comme ça ? Normalement là je suis en 4G donc ça devrait aller. » À Cayenne, la connexion est meilleure. En Guyane, Simon a envisagé plusieurs itinéraires possibles pour son projet. Les distances varient autour de 200 kilomètres. À pied, dans une faune aussi dense, l’aventure sera éreintante. Le néo-Guyanais prévoit de marcher dix kilomètres par jour, à raison de cinq à six heures d’efforts. À moins qu’il ne préconise l’option 2 : le kayak.

"Les stages ne sont pas là pour te mettre dans la merde à grelotter sous la boue pendant quatre heures." — Simon Crassous, nomade autonome.

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Il se déplacerait alors au gré des rivières. « Un kayak en forêt c’est le top ! Tu te déplaces plus vite, sans bruit. Surtout tu peux repérer plus facilement les points d’eau pour chasser ton gibier. C’est beaucoup moins dur qu’à pied. Tout dépendra de mon état de forme le jour J. » Le baroudeur a déjà prévu tout son matériel : une bâche de quatre mètres carrés, un hamac, une faîtière, une trousse à pharmacie, des médicaments d’urgence, de l’adrénaline intra-musculaire en cas de piqûre de scorpion ou de serpent. Un garrot, un fusil, deux machettes, un couteau, un filet de pêche, plus un épervier « pour avoir des appâts et pêcher des carnassiers ». Sans oublier la moustiquaire, car les piqûres de moustiques sont l’une des causes principales de décès lorsque l’on s’aventure dans la faune guyanaise. Avec tout cet équipement, Simon emporte très peu de vêtements : une paire de chaussures, un pantalon, un short, deux caleçons, deux tee-shirts dont un sec pour la nuit. Et pour se repérer : une carte, une boussole, un GPS et une balise qui émet sa position. « Je compte m’acheter un nouveau système GPS qui permet d’envoyer des SMS. C’est utile pour les messages encourageants de la part des proches. Ça réconforte. Ça l’est aussi pour avoir des avis médicaux sur telle ou telle blessure. Même si je suis médecin, dans ces conditions je suis fatigué, je suis moins lucide. » — SIMON AVAIT TENTÉ une première expérience de ce genre. C’était en 2016. Déjà en Guyane, déjà pour passer un mois entier. Il a pris conscience qu’il ne fallait pas négliger la préparation. À l’époque, il avait simplement pris contact avec des IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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guides et des chasseurs locaux avant de s’enfoncer dans la forêt. « Je n’avais jamais chassé et pêché de ma vie. C’était sûrement un peu optimiste de me faire une autonomie d’un mois en ne partant de rien. J’ai tenu que 24 jours. Je n’ai pas réussi à me nourrir que de gibier. Ça reste un échec à titre personnel. Le mental n’a pas suivi. » Entre-temps, le Montpelliérain s’est inscrit à deux stages de survie, en compagnie de moniteurs du Centre d’étude et d’enseignement des techniques de survie (CEETS). Au programme : de la théorie, illustrée avec beaucoup d’anecdotes, puis la pratique. Durant l’un d’eux, Simon a passé deux nuits et trois jours dans les Pyrénées. « Tu pars avec ton matériel de camping qui comprend la tente et le sac. Au fil du week-end tu t’en

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détaches. À la fin, tu progresses en fond de poche (c’est-à-dire uniquement avec un couteau, un briquet, une couverture de survie). » Cette formation sur le tas lui a permis d’envisager la prochaine étape plus sereinement. « Les instructeurs tiennent à se détacher des survies viriles, type commandos. Il faut un mental solide, mais ils veulent surtout nous inculquer des connaissances, pas juste te mettre dans la merde à grelotter sous la boue pendant quatre heures. À l’issue de mon autre stage passé dans la Drôme, j’ai dormi sous la neige sans sac de couchage. Je pensais ne jamais pouvoir le faire. » — DEPUI S UNE DIZAINE d’années, de plus en plus d’apprentis aventuriers se tournent vers ces pratiques liées à la survie. Et comme

Simon, beaucoup passent par des stages afin de se former auprès d’instructeurs aguerris. David Manise est l’un d’eux. Membre fondateur du CEETS, ce journaliste de formation est l’un des premiers à s’être lancés dans le secteur de la survie en France. C’était en 2003. « Quand j’ai démarré mon forum Internet, on était 40 pélos, c’était hyper-confidentiel. Ça concernait quelques membres des Forces Spéciales, des humanitaires, et deux-trois fondus de la survie. » L’année suivante sa page Internet affichait 400  membres. Aujourd’hui ils sont environ 5 000. À raison d’une dizaine de personnes par stage, ce sont environ 500 personnes qui ressortent formées chaque année du CEETS. Même constat chez Denis Tribaudeau.

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Lorsqu’il a débuté dans le marché de la survie en 2006, ce « baroudeur dans l’âme » comme il se définit lui-même, ne proposait que six stages par an. « On formait environ 100 adeptes l’année. Maintenant c’est 50 stages et entre 600 et 700 clients qui viennent tenter l’expérience. » Une communauté grandissante qui a conduit en 2016 à la création du magazine Survival. D’abord parus en bimestriel, les premiers numéros se  sont vendus entre 25 000 et 30 000  exemplaires. Ces bonnes ventes ont convaincu les investisseurs, et le magazine s’est très vite transformé en trimestriel. Des pourparlers sont même en cours pour une parution mensuelle. À en croire Laurent Couvreur, rédacteur en chef d’American Legend et à l’origine de la création de Survival, la réussite du magazine n’a rien d’anodin. « On est tombés au bon moment. Le survivalisme était en train d’exploser aux États-Unis, et on s’est rendu compte qu’il y avait un marché en France. Nous savions que cela allait marcher. Ce qui nous a le plus surpris, c’est l’ampleur et la rapidité du succès. L’idée était de ne

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pas s’adresser qu’à la communauté survivaliste, en axant également sur le côté Bushcraft (un mode de vie en communion avec la nature, sans l’aspect survie), en proposant des savoir-faire pour se débrouiller en milieu naturel. » En France, le nombre de survivalistes au sens global du terme — les personnes qui maîtr isent les techniques de survie — est difficile à cerner du fait de la nature de l’activité : se couper du monde. On estimerait néanmoins à 100 000 le nombre de survivalistes et de néosurvivalistes. C’est bien moins qu’aux ÉtatsUnis où, d’après un article du Figaro paru en 2017, ils seraient 10 millions. C’est tout de même bien plus qu’à la fin des années 1980, période qui voit apparaître la première vague d’aventuriers. Quelques petites écoles de formation se créent. Malheureusement le nombre de demandes ne décolle pas. « Les gens assimilaient les stages de survie à une forme de service militaire même si ça n’y ressemblait pas. Cela les rebutait. Puis à la fin des années 1990 et au début des années 2000, les sports de nature comme le VTT, le saut à l’élastique, le parapente ont pris le

relais. C’est par cette porte que les gens sont arrivés vers la survie. » Po u r Dav id Ma n i s e , le véritable boom s’est produit à la fin des années 2000, avec l’effet de mode lié aux émissions de survie du type Koh-Lanta diffusée sur TF1 ou Man vs Wild sur W9. En mars 2018, c’est au tour de M6 de proposer Wild, la course de survie : un concept français où sept duos (à chaque fois composés d’un expert de la survie et d’un amateur) doivent parcourir 50 kilomètres en trois jours en terrain hostile, sans eau ni nourriture. Ces programmes, le moniteur s’en serait bien passé. « On a rendu la survie trop mainstream. Ça ne me plaît pas. On ne vient pas en stage pour jouer les pseudos -aventuriers. On ne vend pas la petite série de photos à mettre sur son compte Instagram. Ces stages sont sérieux, avec des techniques, des objectifs destinés à garder les gens en sécurité. On ne peut pas proposer ces stages à des enterrements de vie de garçon. » — QUELLES RAISONS POUSSENT donc certaines personnes à faire de la survie et à

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La survie en 3 conseils et 5 objets Denis Tribaudeau est un instructeur aguerri de la survie. Il est aussi l’auteur de nombreux ouvrages sur le thème, dont le Guide de la survie en ville, qui paraîtra en juin 2018. Voici les trois conseils et cinq objets qu’il préconise en cas de situation périlleuse pour rester en vie le plus longtemps possible. Même s’il existe « sept milliards de façons de voir la survie, dans des conditions extrêmement variables. »

Les 3 conseils

Les 5 objets

1

1

Un abri, du feu, de l’eau : « Ce sont les trois éléments essentiels à acquérir le plus vite possible. Et dans cet ordre, car si vous faites du feu sans abri et qu’il pleut, ça ne sert à rien. Si vous avez ces trois choses durant les trois premiers jours, vous pourrez tenir plus de trois semaines ensuite. »

2

Garder son calme : « Lorsque l’on a l’habitude de se retrouver en situation de survie, on panique moins. Le fait de souffler, de prendre son temps, de réfléchir afin de se sortir d’une situation périlleuse est primordial pour la suite. »

3

Connaître ses limites : « De la même manière qu’il y a sept milliards de façons de voir la survie, il y a sept milliards de manières de l’appréhender. Selon que l’on soit jeune, vieux, grand, maigre, nous ne sommes pas tous identiques devant un événement ou un fait. Bien se connaître soi-même peut nous éviter de faire des conneries et d’anticiper certains risques dans une situation donnée. »

s’inscrire dans ces stages qui n’ont rien d’un jeu ? « Je faisais déjà pas mal de voyages, des expériences du style J’irai dormir chez vous (une série française de documentaires de voyages), raconte Simon. Je voulais aller sur les tropiques parce que je trouvais ça beau. En lisant Latitude Zéro je me suis dit : ’’Putain c’est possible !’’. » Latitude Zéro, c’est un livre de Mike Horn, un ancien lieutenant des Forces spéciales sud-africaines qui a passé dix-sept mois en solitaire le long de l’équateur, à pied. Son récit a conduit tant de lecteurs à tout plaquer qu’il est devenu une référence dans le milieu. « Il y a eu aussi les documentaires animaliers, la biologie, et le côté autonomie, ajoute Simon. Quand j’étais plus jeune, je voulais voir si j’étais capable de vivre et me nourrir par mes propres moyens. On a notre petit mode de vie sédentaire. On se nourrit au suIPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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Un briquet : « Indispensable pour ne jamais tomber en situation de survie extrême. Après, il reste 200 moyens de faire du feu. Le briquet reste le plus simple. »

2

Un téléphone portable : « Ou mieux, un téléphone satellite qui permet d’appeler de n’importe où sur la planète, aussi bien au fin fond de la jungle qu’au beau milieu du désert. »

3

Un GPS : « Savoir où l’on se trouve permet de s’orienter pour trouver le chemin le plus sûr. Et surtout ne pas s’égarer dans des lieux où l’on aurait peu de chances de survivre. »

4

Une tenue de pluie : « Cela vaut surtout pour les milieux humides et où il fait froid, afin de prévenir notamment les risques d’hypothermie. La chaleur peut être un réel inconvénient, mais c’est moins souvent le cas. »

5

Un couteau : « Un objet vital, car utile aussi bien pour façonner un abri, se nourrir, ou encore se protéger. » 

permarché. Mais qu’en est-il en milieu hostile ? » David Manise estime que dans ses stages, environ neuf clients sur dix participent avec l’envie de se réapproprier des compétences, des techniques destinées à assurer leurs besoins. « Le service public ne fait pas bien son boulot en matière d’aide et d’accompagnement. Les gens en ont marre et préfèrent se débrouiller par euxmêmes, justifie l’instructeur. C’est une manière de critiquer le modèle qu’on nous propose. » Le critiquer, voire le fuir. Moniteur aux 687  stages, Denis Tribaudeau reconnaît que la plupart du temps, les gens qui le contactent sont « très anxieux ». Le baroudeur é vo q u e l e s g ra n d s c yc l e s d e dépressions et d’euphories sociales. « Dès le Moyen Âge et la crise de la tulipe en Hollande, on trouve déjà trace de ces craintes collectives. Dans les

années 1980, c’était la lutte du Larzac (un mouvement de désobéissance civile non-violente ayant pour but de protester contre l’extension d’un camp militaire). Puis il y a eu la fin de la guerre froide. Tout le monde avait peur que les États-Unis ou la Russie appuient sur le bouton nucléaire. Aujourd’hui c’est Notre-Dame-desLandes et le terrorisme avec en parallèle la conjoncture économique. » De manière générale, les instructeurs pointent du doigt les discours alarmistes relayés par les médias, qui alimenteraient les peurs chez les citoyens et conduiraient à des postures extrêmes. David Manise soulève à ce propos un paradoxe : « On n’a jamais autant été en sécurité en France, le taux de criminalité n’a jamais été aussi bas depuis 1900. Et pourtant tout le monde flippe. Il y a une responsabilité commune à arrêter

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la diffusion de toutes les merdes qui passent. » Alors qu’on lui a proposé d’être le parrain de la première édition du Salon du survivalisme, qui se tenait du 23 au 25 mars 2017 à Paris, David a refusé. « Je boycotte ce salon car leur posture est anxiogène et contre-productive. » Un climat dénoncé par HenriPierre Jeudy. Le philosophe, auteur du Désir de catastrophe (1990), estime qu’actuellement il existe une hystérie de l’information et de la communication, notamment avec les réseaux sociaux. « Comme tout fait événement et disparaît aussitôt, cela fait qu’on est dans un état de catastrophe permanent. » — CRI T IQUER , FUIR , OUI. Renverser, non. Dans ses stages, David accepte les adeptes, mais pas n’impor te lesquels. Exit les extrémistes de la survie, que certains confondent avec tout le mouvement survivaliste. Les instructeurs sont bien clairs : en France, ces extrémistes ne sont qu’une infime partie de la communauté survivaliste. « Cette frange est plus minoritaire qu’aux États-Unis, mais elle existe. Certains militent même pour le port d’armes. Ce mouvement est loin d’être républicain. Il y a des frappés qui rêvent de renverser l’État. C’est du grand n’importe quoi. Certains veulent en profiter pour renverser le système. Je ne cautionne pas cette idéologie. Je n’enseigne pas le pistage, le self-défense, la gestion du risque à n’importe qui. Je prive plein de gens de ces savoirs-là, mais mon but c’est aussi de ne pas former des ennemis de l’État. Les gens qui fréquentent mes stages ne sont pas là-dedans. » Le moniteur a en tête le concept de Base autonome durable (BAD), sorte de lieu autosuffisant fonctionnant via des systèmes autonomes en eau et en énergie, de la permaculture, et favorisant la sécurité et le lien social. « C’est une notion très en vogue dans le monde de la survie. Elle vient en réalité de l’ultra-droite (la BAD a été théorisée par l’essayiste Michel Drac). Elle a pour but de ne pas dépendre des chaînes commerciales, de lutter et de tenir un siège. » C’est d’ailleurs pour ne pas être

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"Le survivalisme, c'est pas Oui-oui, c'est pas le Flower Power. Quand on tombe dedans, il faut faire très attention." — Denis Tribaudeau, instructeur de survie

assimilés à cette frange politisée du survivalisme qu’une grande partie des aventuriers préfèrent être appelés preppers ou néosurvivalistes. Simon ne veut pas être associé à « certains fachos, skinheads, pro-guns ». Quant à David Manise, il ne se considère pas comme survivaliste, plutôt comme un instructeur de survie. Présent au stand de Survival lors du Salon du survivalisme, Laurent Couvreur explique que beaucoup d’exposants et d’annonceurs avaient hésité à participer à l’événement, « de peur de passer pour des fachos auprès des autres gens. Au final la plupart sont venus. Et les visiteurs sont les mêmes que dans n’importe quel salon. On est très loin d’y croiser que des crânes chauves en treillis ». Pour Denis Tribaudeau, le problème originel renvoie au terme même de survie, « qui ne veut pas dire grand-chose car il regroupe plein de notions différentes ». L’instructeur poursuit : « La survie militaire, c’est pas pareil que la survie de Koh-Lanta. Le militaire ne sait pas faire de feu et il ne doit pas en faire pour ne pas être repéré. Les gens ont tendance à associer le concept de survivalisme à l’idée d’un aventurier seul dans la nature, destiné à survivre dans des conditions extrêmes. Or, ce n’est pas ça du tout ! Ce n’est pas parce que l’on entre dans cette démarche qu’il faut se priver d’une consultation chez le médecin, d’une visite à ses parents, de mettre de l’essence dans sa mobylette. » Ce qu’à l’université de Montpellier, le sociologue de l’imaginaire Ber trand Vidal résume en ces termes : « À l’origine, la communauté survivaliste était très connotée et très identifiable, notamment aux ÉtatsUnis. Les personnes qui la formaient étaient perçues comme extrémistes, ultra-individualistes, voire sectaires,

pro-armes... Aujourd’hui, le mouvement est beaucoup plus diffus et comporte différents types d’individus, dont certains ne partagent pas du tout les valeurs premières du survivalisme et sont plus tournés vers le collectif ou simplement le retour à la nature. » En somme, il y aurait un bon usage du survivalisme, un juste milieu dans la pratique de la survie, que préconise Denis Tribaudeau. Si l’on ne débarque pas dans les stages en voulant simplement jouer les aventuriers, ce mode de vie ne doit pas non plus être pris trop au sérieux. « Beaucoup veulent faire un grand pas en arrière de manière radicale, sauf qu’il faut assumer derrière. Pour les jeunes qui veulent vivre comme à la Préhistoire, leur famille doit être prête à accepter que leur espérance de vie ne dépasse pas les 35 ans. Le survivalisme, c’est pas Oui-oui ou le Flower Power. Lorsqu’on tombe dedans, il faut faire très attention. Dès que ça tourne à l’obsession, c’est très dangereux. On peut facilement se retrouver dans une spirale intellectuelle et se ’’radicaliser’’. Certains finissent par voir le mal, le complot partout. Il faut prendre cette activité comme un loisir, la pratiquer juste le week-end par exemple. » Justement, c’est ce qu’a prévu de faire Simon en Guyane. « Comme je ne pars que deux ou trois jours, je ne vais pas très loin. Le problème, c’est que moins tu vas loin, moins il y a de gibiers car tu restes dans les endroits privilégiés des chasseurs », explique le jeune homme. Il a pris l’habitude de s’aventurer à travers la montagne de Kaw, un massif sauvage de 38 000 hectares à 50  kilomètres au sud-est de Cayenne. Là-bas, inutile de l’appeler. Bonne ou mauvaise connexion, il ne répondra pas avant le début de la semaine. Romain Métairie

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"Nous sommes condamnés à être survivalistes" Henri-Pierre Jeudy et Bertrand Vidal, philosophe et sociologue spécialistes de la catastrophe, ont cherché à savoir si désir de catastrophe et survivalisme sont liés. On parle souvent du désir de catastrophe comme d’un sentiment paradoxal enfoui au plus profond de nous, où l’on esp ère une dramatisation progressive des événements... Bertrand Vidal : C’est un espoir nauséabond, toxique, que les choses changent radicalement. Le même processus anime les révolutions. Il n’y a qu’à jeter un œil aux affiches d’extrême gauche ou droite. Le message sous-jacent, c’est « il faut que cela pète ». Appeler la catastrophe, c’est reconnaître la possibilité qu’une situation qui s’ankylosait laisse la place à une autre. Je ne suis pas sûr que ce soit enfoui chez nous. Cela peut se dévoiler au grand jour, lorsque la situation est devenue pénible, harassante. Il n’existe pas de désir de catastrophe quand tout va bien. À l’inverse, en Syrie, le désir de catastrophe n’existe pas pour la population. Elle est déjà dedans. Henri-Pierre Jeudy : La catastrophe peut aussi être une joie, pas simplement l’expectative d’un malheur qui va arriver. Le désir est aussi un plaisir de la catastrophe, peut-être plus symbolique que lié à la réalité des choses. Il peut y avoir une cer taine reconnaissance dans l’ironie du monde et de la nature à travers un cataclysme. Il ne s’agit pas du désir du pire, mais d’une fascination pour ce qui va arriver. Et à travers cette expérience : la faiblesse de l’homme. Mais ce désir reste inavouable. On ne peut pas l’énoncer en nous. Ce désir est-il intrinsèquement lié au survivalisme ? B. V. : Non. Il peut se développer partout, pas uniquement dans le IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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survivalisme. En ce moment, on parle beaucoup de « Teotwawki » (The End Of The World As We Know It). C’est une sensation qui concerne toutes les personnes qui se préparent à une éventualité funeste, avec le désir de ne pas se préparer pour rien. Pourtant les survivalistes sont souvent incompris de certains citoyens parce que vus comme paranoïaques quant à l’imminence d’une fin du monde. Estce dû à un décalage trop grand avec l’homme moderne 2.0 ? H-P.  J.  : Il y a du vrai, mais beaucoup de survivalistes ne sont pas à 100 % dans ce style de vie. Ils vivent un peu en décalé, de façon anachronique, mais pas totalement déconnectés de la société. La figure de la catastrophe est banalisée dans la vie, présente dans le quotidien de n’importe qui donc ils sont de moins en moins incompris. En revanche chez eux, il y a une dimension utopique du futur présente dans la catastrophe. Il ne s’agit pas de la fin de quelque chose. Elle doit changer le monde. Ce que ne conçoivent pas forcément les non-survivalistes. B. V. : Ils sont sûrement plus dans le côté réac’ que paranoïaque, dans le « c’était mieux avant ». Je pense qu’une partie du fossé s’est créée en 2012, avec la fameuse date du 21 décembre (selon le calendrier Maya il s’agissait du jour de la fin du monde). Les médias ont lié ces prévisions à certains survivalistes, tout en se basant sur des rapports s cient if iques p our alimenter l’angoisse. Toute la société est devenue parano. Sauf que les survivalistes disaient ne pas croire du tout au 21 décembre 2012.

À travers les médias, on voit plein d’attentats, d’accidents, d’inondations... Qu’est-ce qui va faire que l’on puisse être subitement fasciné par l’augmentation du nombre de morts ? B. V. : Les problèmes, nous les voyons par procuration dans les médias. En fixant notre angoisse sur l’écran, on se met à la place des victimes. Puis notre imaginaire angoissé s’atténue : une fois qu’on a assouvi nos fantasmes on se dit que, finalement, ce n’est pas enviable. C’est dans les pays où l’espérance de vie est la plus forte, qui possèdent l’assurance-vie, que se développent les plus grandes angoisses. Le plus grand risque, c’est lorsqu’il n’y a pas de danger. On parle souvent de jouer à se faire peur. Notre société est tellement sûre que ce qu’il lui fait peur, c’est son avenir. H-P. J. : Si quelque chose a changé aujourd’hui, c’est l’ampleur que prend la gestion anticipatrice des risques, les dispositifs de sécurité qui deviennent alarmants. Plus il y en a, plus ça engendre la peur. Or, on est des fous de l’anticipation des risques. Finalement, ne sommes-nous pas tous survivalistes ? B. V.  : On est en train de se protéger quotidiennement, de devenir survivalistes avec tous les conseils qui nous tombent dessus. Après tout le monde n’applique pas ça. Et l’angoisse reste quelque chose de diffus, tout le monde ne réagit pas de la même manière. H-P. J. : On y est condamné, obligé. C ’est un état d’esprit, c’est une contrainte. Mais les gens ne le voient pas comme ça.  Romain Métairie LOST — 75

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Profiter du jour présent “Le modèle québecois Carpe Diem révolutionne la prise en charge des personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer.” — Par Gaëlle Caradec Illustrations de Fleur Moreau

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ouleversés. Alors que la France vit, ce jeudi 22 mars  2018, au rythme de la grève générale lancée par les cheminots, 700 personnes en larmes assistent dans un amphithéâtre de l’université de Grenoble à un colloque saisissant sur la maladie d’Alzheimer. « Vivre avec Alzheimer », un programme simple a priori mais un regard révolutionnaire apporté par des témoins venus du Canada et de Belgique pour raconter leurs expériences et faire la démonstration qu'il est possible de vivre heureux en étant malade. — ÉPAULE CONTRE ÉPAULE, Xavier et Blandine Prévost se soutiennent. Ce sont eux qui sont à l’origine de cette incroyable journée, eux qui ont décidé de faire de cette maladie leur combat, pour vivre dignement. « En changeant le regard des gens, j’ai l’espoir d’être jusqu’au bout une personne. » Blandine a 44 ans. Perchée sur ses talons en cuir bordeaux, gestes toniques et décidés, depuis la scène, elle adresse des clins d’œil complices à ses proches et à ses amis dans la salle. Son engagement ne doit rien au hasard. Elle a été diagnostiquée à 36 ans d’une aphasie primaire, une maladie liée à Alzheimer. Désemparée face à un futur sombre, qui lui imposait, compte tenu de son jeune âge, d’avoir à choisir un jour entre l’hôpital psychiatrique et l’Ehpad, elle a décidé avec son mari Xavier de créer le lieu dans lequel elle pouvait s’imaginer vivre sa maladie. « On a cherché partout dans le monde des lieux alternatifs. Nous sommes tombés sur la maison Carpe

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Diem, au Québec. C’était tout ce dont on rêvait. On a tout de suite contacté Nicole Poirier, la directrice. Elle nous a invités et nous avons décidé d’implanter le projet en France. » AMA Diem, leur association, était née. « Aime le jour, avec et malgré la maladie ! » tel est leur slogan. Et ce jour-là à Grenoble, en guest star, Nicole Poirier fait le show. Veste et pantalon noirs, chemise blanche, la Québécoise arrive sur scène, sans un mot. Elle commence à agiter ses mains en silence, une sorte de langage des signes que personne ne comprend. Stupéfaction, malaise. La quinquagénaire s’énerve, tape du pied, répète son geste devant une salle toujours aussi interdite. Elle abandonne et lance une musique qui résonne dans tout l’amphithéâtre. Gilbert Montagné, Les Sunlights des tropiques à plein volume. « Viens danser… » Passé quelques secondes de stupéfaction, une personne du deuxième rang saute de sa chaise et frappe dans ses mains énergiquement. En l’espace d’une seconde, l’ensemble de la salle la suit, se lève et danse. Une énergie folle et étonnante pour un colloque sur la maladie d’Alzheimer mais qui va irriguer le fil de la journée d’émotions, de bienveillance et de bonheur. « Personne n’a compris ce que je voulais dire en langage des signes, vous voyez, reprend enfin Nicole Poirier avec un accent québecois très prononcé après ce début musical. Vous avez pu observer que je m’énervais, même si je ne parlais pas. C’est désagrable, hein. Voilà

ce que les personnes atteintes d’Alzheimer ressentent quand elles ne vous comprennent pas. » Le ton est donné. L’empathie : voilà le seul soin préconisé par Carpe  Diem et sa fondatrice. Se mettre dans la peau des malades, ce ne sont pas des paroles en l’air pour

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la Québécoise. « Pour comprendre ce que cela faisait d’uriner dans une protection, j’ai moi-même essayé avec une copine. Après plusieurs bières, nous avions envie d’uriner mais nous n’y arrivions pas. Impensable de le faire consciemment. Une fois le blocage dépassé, on a pu se rendre compte à quel point c’était anxiogène et inconfortable, notamment pour s’asseoir. Grâce à cette expérience, nous essayons à Carpe Diem d’accompagner les personnes aux toilettes le plus longtemps possible. » À chaque situation, le personnel de Carpe Diem cherche à comprendre pourquoi la personne malade agit ainsi. Une fois la cause identifiée, tous réfléchissent à une solution qui la respectera. Cette pratique, Nicole Poirier ne l’a pas acquise à l’hôpital, mais des

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"Les familles connaissent leurs proches bien mieux que n'importe quel personnel soignant. " — Nicole Poirier, fondatrice et directrice de la maison Carpe Diem années plus tôt. Elle a 20 ans quand ses parents décident de vendre leur maison familiale de Trois-Rivières, une bâtisse de briques à la Desperate Housewives. Elle convainc son père de la lui louer pour transformer la maison en établissement d’accueil de personnes âgées. Sceptique, son père émet des doutes sur sa capacité à tenir une telle maison, compte tenu du chaos qui règne dans sa chambre et de son inaptitude à cuisiner, mais il finit par céder. La jeune femme accueille une dizaine de personnes. D’entrée de jeu, elle renverse le schéma classique des maisons de retraite. « Je n’ai pas hésité à leur demander de m’aider en cuisine, vu que j’y connaissais rien. Je leur ai demandé de ramener leurs carnets de recettes. Elles me montraient comment faire et étaient contentes d’être utiles à la vie collective de la maison. » Faire travailler ses hôtes, Nicole Poirier n’hésite pas, e t p a r fo i s d e m a n i è re rock’n’roll. Là voici qui montre ave c fier té quelques photos de l’époque. « Voilà une dame de 82  ans qui m’avait demandé de faire un tour sur ma moto rouge. Je l’ai emmenée sans casque. Ce n’était pas tant pour lui accorder ce droit au risque qui fait partie de la vie que pour lui faire plaisir. » Image suivante : une vieille dame de 92 ans, accroupie, une raclette de peintre dans une main et une bière dans l’autre, retapisse un mur. Carpe Diem. Un jour arrive chez elle une personne atteinte d’Alzheimer. On l'a prévenue que ce sera plus difficile et que

cette femme exigera une attention particulière. « Cela ne m’a pas fait peur, je l'ai traitée comme les autres », raconte la tête brûlée, mais cette femme va au contraire la dérouter, et déclenchera son engagement dans l'accompagnement de la maladie d’Alzheimer. La nouvelle habitante a la fâcheuse habitude de se lever la nuit. « Moi j’avais prévu de dormir la nuit ! » s’exclame Nicole Poirier. Elle décide de dormir à côté d’elle et de la retenir par le poignet à chaque fois qu’elle souhaite se lever. « Là, j’ai senti que ce n'était pas bien. » C’était son premier contact avec la violence qu’induit le comportement d’un malade Alzheimer. Désemparée, elle appelle le médecin, qui lui prescrit un tranquillisant. « Mais ce médicament était identifié à l'époque comme responsable de la moitié des chutes chez les personnes âgées », révèle-t-elle. La femme chute à son tour et doit être hospitalisée. Elle ne reviendra jamais. Cet échec constitue une pr ise de conscience fondamentale pour la jeune femme, qui remet alors en cause son organisation, comme celle de toutes les institutions qui s’occupent de ces malades. Elle réunit alors les familles pour savoir ce qu’elles aimeraient pour leurs proches malades. Elles demandaient beaucoup plus de soins relationnels que médicaux. « Les familles sont d’une ressource incroyable. Elles connaissent leurs proches bien mieux que n’importe quel personnel soignant », réconforte la Québécoise. Après dix ans de demandes refusées par les administrations locales à cause de l’anormalité du projet, Nicole Poirier finit par réussir avec les familles à louer, en 1995, un ancien presbytère, toujours à Trois-Rivières. « La maison était parfaite ! Il n’y avait pas de salle centrale, où les personnes malades sont habituellement regroupées et sur-

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veillées, mais il y avait plein de petites pièces dans lesquelles elles pouvaient se sentir plus autonomes. La cuisine est proche de la porte d’entrée, ce qui nous permet d’observer qui entre et part de la maison », explique la directrice. C’est là la vraie révolution Carpe Diem : les portes ouvertes, symbole de liberté pour les habitants. « Tu fugues quand tu ne te sens pas chez toi, si tu te sens enfermé, tu paniques et tu n’auras qu’une envie, c’est de partir. Les personnes de la maison y restent car elles s’y sentent plus en sécurité. » La maison Carpe Diem accueille aujourd’hui quinze personnes. Un projet d’agrandissement devrait lui permettre d'augmenter le nombre de ses occupants à une petite trentaine. — À CARPE DIEM, L’AUTRE révolution porte sur le décloisonnement opéré entre les rôles du personnel et leurs relations avec les personnes atteintes de maladies neuro-dégénératives.« Le personnel est très polyvalent et personnalise l'accompagnement de chaque personne. Nous mangeons et cuisinons tous ensemble. Et les habitants contribuent à leur tour aux tâches du personnel, comme le ménage par exemple. » De manière générale, la question du ratio personnel/malades agace Nicole Poirier. « Notre ratio n’est pas si élevé que ça. En plus d’être variable, il n’est pas clé. C’est le système qu’il faut revoir, il faut repenser les or-

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"Je ne suis pas enfermée par la maladie, je suis enfermée par les peurs des autres." — Blandine Prévost, co-fondatrice de l'association AMA Diem ganisations. » A l'entendre, plus on prend en charge, moins le patient est autonome. « Même si l’on doublait l’effectif du personnel, cela n’enlèverait pas le problème : quand une personne malade “déambule”, elle pose problème, elle marche trop, elle gêne. Alors, on lui donne des médicaments qui lui font perdre son autonomie. Ce n’est pas normal. » Le chercheur belge en psychologie de la vieillesse Stéphane Adam va encore plus loin, sur la scène du colloque grenoblois : « Plus il y a de professionnels pour aider les personnes, moins bien elles se portent. » En pleine crise des Ehpad, une grande partie de l’audience se tend. Provocateur mais avenant, le Belge développe : « Plus on aide le patient, plus il devient dépendant. On agit comme si nous devions tout expliquer au patient, mais il faudrait davantage s’intéresser à ce qu’il faisait avant et à ce qu’il a à nous apprendre », réfléchit-il, en évoquant le doux souvenir d’une dame qui lui avait appris à tricoter. « C’est aussi en leur rappelant leur défaillance mémo-

rielle que nous l’aggravons, car cela augmente leur anxiété et baisse leur confiance en eux, ce qui entraîne une baisse de performance. » Offrir des mots croisés pour entretenir la mémoire de nos anciens n'est pas la meilleure solution.« On fait consommer aux personnes beaucoup trop de psychotropes qui provoquent chez elles un ralentissement psychiatrique », répètent en coeur Stéphane Adam et Nicole Poirier. La directrice de Carpe Diem n'accepte pas de faire de la médication la réponse à la dépression ou à l'agressivité des malades. Pour elle, ces dérives comportementales sont liées et causées par l’institution même des maisons de retraite spécialisées : « Faut arrêter de tout mettre sur le dos de la maladie. Ils deviennent dépressifs car on fait tout à leur place, ils deviennent inutiles. Ils ont besoin de parler. Il faut briser le silence et aider les familles à le faire également. » La Québecoise accorde plus de confiance aux habitants qu'aux normes de sécurité habituelles. « Les

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habitants peuvent utiliser les couteaux et les éplucheurs pour cuisiner. Les seules qui se sont coupé le doigt pour l’instant, ce sont des aides-soignantes. Il faut réfléchir à ce qui a provoqué la colère : cela peut être le bruit, la fatigue… Il est primordial de comprendre. Comment je me suis adressée à elle ? Pourquoi ne veut-elle pas manger, pourquoi elle veut pas sortir de son lit ou de sa chambre ? » Ces questionnements sont la base du respect de la dignité humaine, selon Nicole Poirier. « L’approche Carpe Diem, ce n’est pas juste une méthode, des techniques à apprendre. Il faut réfléchir. C’est de la haute voltige ! » Notamment devant les autres résidents, les personnes malades sont d’autant plus sensibles à l’humiliation sociale qu’elles sont plus vulnérables. Le personnel coupe leur viande avant de les servir, pour ne pas le faire devant tout le monde. « Vous avez notre fierté entre vos mains, prenez-en soin ! », clame Blandine Prévost, s’adressant solennellement au personnel de santé présent dans la salle. « Je suis une adulte, je ne suis pas une gamine. Si quelqu’un me demande “tu te souviens ?” Et que je lui réponds oui pour lui faire plaisir, il est alors rassuré, mais moi je me retrouve toute seule. Je ne suis pas enfermée par la maladie, je suis enfermée par les peurs des autres. » — EN 2016, APRÈS AVOIR étudié le concept Carpe Diem, Blandine et Xavier Prévost sont passés à l’action. Après avoir réuni les fonds et aides nécessaires, ils achètent deux maisons côte  à  côte, d ans la campagne grenobloise, à Crolles. Un grand toit commun de tuiles

orangées, logé entre les montagnes et les champs. Les maisons de Crolles appliquent le modèle de la maison Carpe Diem et accueillent chacune quinze  personnes qui ont été diagnostiquées de la maladie d’Alzheimer avant 65 ans. — LES MAISONS DE Crolles fonctionnent grâce à une trentaine de salariés,employés par la fondation OVE (Œuvre des villages d’enfants), l’organisme gestionnaire. L es contrats de travail respectent la convention collective des éducateurs spécialisés, car l’établissement est reconnu comme maison d’accueil spécialisée. « Ce cadre administratif exige un processus d’évaluation et des salaires plus élevés que ceux d’un personnel aide-soignant », détaille Thierry Leleu, psychologue et membre du conseil d'administration d'AMA Diem. L’association a ouvert cet établissement mais s’attache également à rencontrer des familles concernées par la maladie et à créer une communauté d’entraide et d’information. Les résultats sont encourageants. « Une des habitantes de la maison s’est remise à marcher et à s’alimenter de manière autonome après quelques mois à Crolles », raconte Thierry Leleu. Il a rencontré Blandine et Xavier à 18 ans alors qu'il faisait des études d’ingénieur à Lille. Après une reconversion dans la psychologie et quelques années d’exercice dans les Ehpad, le quadragénaire a quitté le milieu conventionnel, ne s’y retrouvant plus. « Les besoins de l’institution priment sur les besoins du patient. J’avais l’impression d’être un agent double et complice à la fois. » Aujourd'hui, il in-

tervient aux maisons de Crolles. « Il y a des moments difficiles mais les moments magiques prennent le dessus », témoigne une employée des maisons. Une soirée barbecue est prévue ce soir là pour fêter la clôture de la journée. « Deux ans après l’ouverture, l'association Ama Diem reste fragile mais convaincue. L’objectif de ce colloque est de changer le regard sur la maladie, de trouver bizarre des choses auxquelles nous nous sommes trop habitués. Xavier Prévost insiste. Nous sommes militants, nous ne faisons pas tout ça que pour nous. » — BL ANDINE PRÉVOST REPREND le micro : « Nous voulons continuer à construire ce lieu de vie avec les personnes de l’association pour que les malades soient entourés, et non délaissés, pour que l’injonction de vivre ne soit pas seulement inscrite sur une charte et pour qu'enfin, un lieu puisse aider à préserver les relations familiales des malades. » Mère de trois enfants, ancienne ingénieure électronique, Blandine préserve aussi sa personnalité, à l’humour piquant. Xavier, son mari, la compare à un lion en cage lorsqu’elle passe ses tests de mémoire. Elle prend le micro de ses mains et lance : « Vous avez vu il m’a comparée à un lion, pas à une souris ! » La gorge nouée, Blandine raconte : « Même si on est malade, on est toujours là. Il ne reste peut-être même que l’essentiel de nous-mêmes. » Des sanglots se font entendre dans la grande salle. Nicole Poirier réagit : « Moi, je suis convaincue qu’il reste l’essentiel. C’est pour cela que l’on se bat. » Gaëlle Caradec

Le bonheur grandit avec l'âge

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a population belge pense qu’en moyenne, une personne de plus de 65 ans sur deux se sent seule. Après sondage, seul 9 % des personnes âgées concernées ressent de la solitude. Ce décalage prouve l’ampleur de l’âgisme de notre société, terme désignant la discrimination envers les personnes âgées, selon le chercheur en psychologie de la vieillesse Stéphane Adam. « Vieillir est perçu comme négatif. Les personnes évoquent la maladie, la

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tristesse… La première peur des gens par rapport au vieillissement est celle de perdre la tête », développe le chercheur. « Pourtant, la réalité est tout autre. Les personnes âgées sont bien plus heureuses que les jeunes. Les plus vieux profitent davantage du présent alors que les plus jeunes se projettent et angoissent. Leur philosophie de vie nous pose la question suivante : faut-il se lamenter de ce qui est perdu ou se réjouir de ce que l’on a ? » LOST — 79

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Nouveaux lieux, nouvelle approche Villages Alzheimer, reconstitution des années 1950... De nouveaux lieux étonnants et innovants prennent en charge les malades d'Alzheimer.

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e sens qu’il y a quelque chose dans l’air. » Cette phrase, prononcée par une psychologue qui participait au colloque « Vivre avec alzheimer » à Grenoble, reflète le climat d’innovation qui traverse les milieux de soin de la maladie d’Alzheimer. Face au rejet du système conventionnel actuel par les Français, dans un pays dont 15 % des plus de 80 ans selon la Fondation pour la recherche sur Alzheimer est atteint de la maladie, des solutions alternatives sont en train de prendre forme. En Europe, le premier à s'être lancer se trouve aux Pays-Bas : le village  Hogewey, à Weesp au nord d’Amsterdam. Créée en 2009, l’enceinte rassemble des maisonnettes communautaires. Les habitants, pour 5 000 euros par mois, peuvent choisir leur décoration selon leur identité sociale : de « classe moyenne » à « indonésienne ». Moins de médicaments, plus de liens humains, des lieux plus ouverts et animés, ils sont ainsi une dizaine en Europe et aux États-Unis à vouloir réinventer la philosophie de l’accompagnement des malades. Point commun de ces expériences : la priorité donnée au respect des malades. Car, malgré la perte de leurs capacités cognitives, les patients ne perdront jamais ce qui fait d’eux des êtres humains : l’empathie ou la capacité à se mettre à la place de l’autre. Au contraire, la mémoire affective compense le déclin de la

mémoire cognitive et les malades deviennent encore plus sensibles aux liens interpersonnels. Au sud de la ville de Dax, sous le temps clément des Landes, cinq hectares de terre rougeâtre sont préparés pour débuter les travaux du premier Village Alzheimer de France. Ses portes devraient ouvrir en début d’année  2020. L’investissement s’élève à 24 millions d’euros. Le département recourt à des architectes danois, Nord Architects. Le Danemark a fait appel à eux pour un projet similaire dans la ville d’Odense. Le village danois, inauguré en novembre 2016, accueille aujourd’hui 225 personnes. La Suisse, l’Italie et la Norvège s’intéressent également au projet landais pour s’en inspirer. Ces échanges entre les Landes et les autres pays sont la preuve d’un interrégionalisme européen. « Ah ça nous ouvre l’esprit aussi », s’exclame M. Lacoste. Le village Alzheimer des Landes est le fer de lance national d’un nouveau genre d’établissements d’accueil pour les malades neuro-dégénérétifs et s’invite dans la vague de projets européens. À Dax, l’ensemble des maisonnées accueilleront 120  personnes atteintes de maladies neuro-dégénératives, type Alzheimer. « Parmi ces résidents, dix ne viendront qu’en journée et dix places sont réservées aux Alzheimer jeunes, c’est-à-dire âgés de moins de 60 ans », détaille Francis Lacoste, directeur de la Solidarité départemen-

"L'idée est qu'ils continuent à vivre comme avant. Ils pourront aller à l'épicerie, au cinéma, à l'animalerie…" — Lisa Tyburski, directrice commerciale de Glenner Centers

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tale des Landes en charge du projet. « L’objectif est de mettre en place des équipements nécessaires pour qu’ils continuent leur vie comme avant : une épicerie, un bar, un restaurant, un cabinet médical, une annexe de la médiathèque municipale, un terrain de pétanque, un auditorium, une ferme, un parcours de santé, un espace potager et un salon de coiffure » Le village Alzheimer emploiera 120 personnes, dont 70 aides-soignantes environ et une douzaine d’infirmières. Il sera géré par un groupement d’intérêt public, rassemblant le Conseil départemental des Landes et cinq associations (France Alzheimer, France Parkinson, Fédération mutualité française, Génération mouvement, Union départementale des associations familiales). Une centaine de bénévoles aideront également à l’animation du village. « Grâce à cette animation et au cadre calme, nous espérons baisser la médication prescrite pour les personnes », glisse M. Lacoste avec son accent du sud-ouest. — CETTE INITIATIVE NATIONALE d'avant-garde reste ancrée dans son identité locale. « Le village est un projet landais. Nous travaillons sur des fleurs, des essences mais aussi des activités et décorations typiques du coin. Les collaborations se font avec les acteurs de la région, comme l’université de Bordeaux qui chapeautera un protocole de recherche complet sur le village », se félicite-t-il. Les demandes d’hébergement sont enregistrées pour l’instant. Le luxe de bien vieillir, à quel prix ? « Notre objectif est de facturer 60 euros la journée, 1 800 euros le  mois », soit le prix médian d’un Ehpad public en 2017 (selon la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie). Ces villages favorisent l’autonomie des malades mais les contraint IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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toujours à un endroit clos. Ils peuvent sortir mais toujours accompagnés. L’objection est entendue à Dax, où une des missions de l’équipe du Village est aussi de rendre Dax plus « dementia friendly ». Ils préviendront chauffeurs et commerçants afin qu’ils adoptent un comportement bienveillant envers les malades. À plus de 9 000 kilomètres de là, aux États-Unis, sur les terres californiennes cette fois-ci, un centre de jour pour personnes atteintes d’Alzheimer reproduit une ville des années 1950. Une mairie équipée de machines à écrire, une grande table de billard dans un pub et un cinéma qui passent des films d’Elia Kazan, le nouveau centre Glenner Town Square ressemble étrangement à un décor hollywoodien. « Selon la thérapie de la réminiscence, nos souvenirs les plus marqués sont ceux que l’on vit entre

10 et 30 ans », explique la directrice commerciale Lisa Tyburski. Cette thérapie fait revivre des souvenirs grâce aux cinq sens. « Nous voulions aller plus loin que leur montrer des photos de leur jeune temps. Ce nouveau centre propose une immersion dans un environnement réminiscent. » À partir d’avril 2018, cet accueil de jour replongera les personnes atteintes d ’A lzheimer d ans les États- Unis de leur jeunesse. Le projet vise aussi à permettre aux familles de se reposer. « Le centre est à la fois au service des malades et au service de leurs familles. Le temps d’une journée, elles peuvent s’en aller se reposer », explique-t-elle. Les familles y laissent au minimum une fois par semaine leur proche malade, en échange d’environ dix euros de l’heure. N’est-ce pas encore plus perturbant de changer l’espace temps perçu par les an-

ciens ? « Au contraire ! Les malades vivent dans une confusion permanente dans le monde contemporain. Notre centre leur apportera de la joie et du réconfort », se convainc-t-elle. « L’idée est qu’ils continuent à vivre comme avant. Dans un même bâtiment fermé il y aura une épicerie, une animalerie, une clinique… C’est un peu Disneyland ! », dit en riant la responsable. Les facilités du centre seront disponibles aux familles en soirée, ils pourront aller au cinéma sans se soucier du regard des autres. L’architecture et la décoration de Town Square devront être rajeunies tous les dix ans. Le temps file, même pour ceux qui ne se le rappellent plus. Le défi de ces initiatives est dorénavant de démocratiser le bien-vieillir, de faire du sur-mesure à grande échelle.  Gaëlle Caradec

Un goûter au cantou À

la maison de retraite du Bois fleuri, en Loire-Atlantique, le cantou est un espace dédié aux personnes âgées « déambulantes et désorientées ». Il compte dix résidents. La plupart sont atteints de maladies neuro-dégénératives.16 h 30. Ma mère et moi-même visitons ma grand-mère, qui attaque son chou à la crème. SCÈNE 1 Les aides soignantes, Cindy Carrouget et Léone Despretz, souriantes et rassurantes, s’assoient avec nous pour nous expliquer la philosophie du cantou. CINDY : Les résidents du cantou sont plus instables psychologiquement car ils ont plus de troubles cognitifs. Si, à un moment, ils sont agités, notre rôle sera de faire diversion, de proposer une activité. Le risque avec un patient agité, paniqué, qui souhaite sortir par exemple, c’est l'effet boule de neige sur les neuf autres résidents. Il faut revenir cinq minutes après. Nous pratiquons beaucoup le report de soin. Ça marche très bien. Il faut s’adapter à eux. En ce moment, le groupe est calme. La théorie de l’humanitude, que nous appliquons, insiste sur l’autonomie à donner aux personnes malades et sur le respect de leur rythme. Nous analysons leur état émotionnel en lisant l’expression de leur visage, l'intonation de leur voix ou parfois leur mutisme. Nous les soignons, les lavons et faisons des activités IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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grâce à l’effet miroir. On se met en face d’eux et leur montrons comment se nettoyer. Et ça, tous les jours. SCÈNE 2 Une résidente du cantou s’approche avec un bébé en plastique. Le jouet aux cheveux courts et blonds semble peser dans les bras de Thérèse. LÉONE : Comment il s’appelle votre bébé, Thérèse ? THÉRÈSE : Bébé… C’est difficile hein de… LÉONE : Vous ne lui avez pas donné de prénom ? THÉRÈSE : Non… LÉONE : Non ? Il va bien ? THÉRÈSE : Très bien, oui. LÉONE : Il est calme, il pleure pas trop, hein. THÉRÈSE : Oui, oui. CINDY, en s’adressant à moi : La dame là, elle a été nourrice toute sa vie. Ses deux baigneurs, ça la canalise. Quand elle ne veut pas faire quelque chose, on prend bébé.  LOST — 81

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Repasse ton bac d’abord “Des jeunes décrocheurs retrouvent le chemin de l’école pour obtenir leur baccalauréat, aidés par des enseignants volontaires” — Par Octave Odola Illustrations de Connie Noble et de Fleur Moreau

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outes les conquêtes comptent des pionniers et des aventuriers. Christiane Ressicaud peut se targ uer d’appartenir à la première catégorie. En 2000, cette professeure de français a fondé avec trois collègues le premier micro-lycée de France, à Sénart, en Seine-et-Marne. Leur idée est a priori iconoclaste : créer une petite structure, qui permettrait aux élèves de 17 à 25 ans ayant quitté l’école sans diplôme, de repasser un baccalauréat général (ES ou L) en deux ans. Une initiative pionnière en matière de lutte contre la déscolarisation. Alors que le rectorat de Seine-etMarne hésite à s’engager, les quatre enseignants voient passer un appel à projets du ministère de l’Éducation nationale et décident d’y répondre. Leur audace paye au-delà de leurs espérances. « La petite équipe s’est retrouvée un samedi matin dans les bureaux du ministre de l’époque, Jack Lang. On était en juin et il nous a fixé un objectif : faire notre première rentrée en septembre. Il a fallu tout trouver. Des locaux pour nous accueillir et surtout des élèves. » Ils seront 30 élèves au départ. Changements de locaux incessants, un mois de retard à l’allumage... l’aventure est lancée, le projet commence à séduire. Très vite, d’autres enseignants leur emboîtent le pas. En 2010, l’académie de Créteil comptait trois micro-lycées. Aujourd’hui, on en recense une quarantaine en France, qui contribuent à réduire le nombre de jeunes sortant chaque année sans

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diplômes de l’école, passé de 140 000 en 2008 à 100 000 en fin d’année dernière. L’objectif fixé d’un micro-lycée par académie a été pulvérisé. Face à la multiplication de ces structures de retour à l’école, le pouvoir politique y a d’abord vu une aubaine financière. « Un décrocheur coûte environ 230 000 euros à l’État. Si l’on applique cette somme à tous les décrocheurs, le coût atteindrait plus de 20 milliards d’euros par an », constate Juliette Vollet, sociologue et auteur du livre Zadig après l’école : pourquoi les décrocheurs retournent-ils en formation ?. « Quasiment un décrocheur sur deux se retrouve au chômage cinq ans après la fin de ses études. » Sur le terrain, chaque équipe est toujours volontaire pour jouer sa partition, aidée par l’équipe pionnière de Sénart qui ne ménage pas ses efforts pour diffuser l’initiative. « Éric Saint-Denis, un de mes collègues, est parti à Vitry-sur-Seine afin de monter le second micro-lycée de France. Puis, il a travaillé à mi-temps en lien avec une direction de l’Éducation nationale pour conseiller tous les micro-lycées qui voulaient se créer », explique Christiane Ressicaud, qui enseigne toujours à Sénart. À force de gagner en notoriété, sa petite structure se retrouve victime de son succès. Le micro-lycée for me désor mais

90 élèves prêts à décrocher leur baccalauréat général. « On reçoit environ 200 appels par an, compte le professeur de français. Chaque année, une vingtaine d’élèves se retrouvent malheureusement sur liste d’attente. » — ICI, ILS SONT DOUZE professeurs et leur aventure a démarré en 2010 à La Courneuve, dans les locaux d’une Maison de la jeunesse et de la culture. Des préfabriqués au milieu de la cité font office de salle de classe pour la rentrée de septembre. « Les locaux étaient vétustes », se rappelle Angel Leibovitch, professeur de mathématiques, aujourd’hui co-coordinateur de la structure. « Ce n’était pas du tout adapté, abonde Sophie Marchal, professeur d’anglais, ça ne ressemblait pas du tout à une école. » Pourtant, les élèves, âgés de 17 à 25 ans, affluent massivement dès le départ, conseillés par les missions locales. «  En six mois, le nombre d’élèves est passé de deux à trente, constate Sophie Marchal. Aujourd’hui, huit ans après nos débuts, on compte 52 élèves, répartis en quatre classes de première et terminale ES ou L. » Une réussite récompensée par un déménagement, à la rentrée 2014, dans le lycée flambant neuf du Bourget. Un étage dédié, quatre salles de classe et la sensation pour

"Je ne savais pas ce qu’était un micro-lycée. Je me suis dit : on va passer un micro-bac ou quoi ?" — Guilherme, 19 ans, micro-lycéen IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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les micro-lycéens d’être traités de la même manière que leurs cadets qui suivent une scolarité moins heurtée. « Le fait que notre micro-lycée soit situé dans un établissement attire les décrocheurs. Ils ont un énorme désir de normalité. Ils veulent revenir au cadre, à la norme », précise Sophie Marchal, devenue co-coordinatrice de cette structure de retour à l’école. — DEPUIS QUATRE ANS, ces nouveaux locaux et la proximité du lycée général assurent une plus grosse efficacité et publicité au micro-lycée. « À l’époque, on avait écrit un projet d’établissement innovant IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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qui prenait en compte le lycée classique et le micro-lycée. On avait tous enseigné pas mal d’années dans le 93, on avait assez de points pour être mutés ailleurs. Mais, le projet ayant été accepté, tous les enseignants du micro-lycée ont demandé leur mutation au lycée Germaine-Tillon du Bourget », sourit Nathalie Broux, professeur de français aux dix-huit années d’enseignement dans le département de la Seine-Saint-Denis. Mais la véritable innovation est ailleurs : les douze professeurs alternent l’enseignement entre leurs classes classiques de 35 élèves à l’étage et les petits groupes du mi-

cro-lycée au sous-sol. Novateur, ce double exercice permet de faire circuler les pratiques pédagogiques entre les étages. Au micro-lycée, les professeurs se retrouvent trois heures chaque semaine pour faire le point sur les cours et les élèves. « On a réussi à imposer cette réunion aux 53 professeurs du lycée, explique l’enseignante. Le vendredi après-midi, tout le monde se retrouve une heure et demie pour faire le bilan de la semaine. Cela permet de donner de la cohérence à l’offre scolaire. » Au rang des innovations pédagogiques, une réflexion sur la notation des élèves a également été engagée il y a plu-

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sieurs années. Compte tenu du profil à part des micro-lycéens, les enseignants prennent en compte plus de facteurs au moment d’évaluer les copies. « On ne met jamais de notes en dessous de 8/20. Parce que, si l’élève n’est pas présent au contrôle, il peut le repasser sans être pénalisé. S’il ne répond pas à toutes les questions, il ne sera noté que sur ce qu’il a fait », détaille Nathalie Broux, auteur du livre Les Microlycées : accueillir les décrocheurs, changer l’école. « Ce ne sont pas les conditions de l’examen, mais l’expérience prouve que ça marche. » La preuve ? Dans ce microlycée, 100 % des élèves inscrits en section ES ont obtenu leur bac l’année dernière, 86 % des lycéens en section L sont devenus bacheliers. Rattaché à l’académie de Créteil, ce lycée dans le lycée repose, comme toutes les autres structures de ce type, sur l’accompagnement individualisé de ces lycéens. Entre les cours en effectifs réduits et la mise en place d’un professeur référent pour chaque élève, le fonctionnement horizontal offre aux « raccrocheurs » plus de chances d’y arriver. «  Les profs, j’ai leur numéro de portable », lance Niven, cheveux longs, barbe fournie et sourire discret. Avant de reprendre les études en septembre, le lycéen de 22 ans s’était fâché avec l’institution. Une seconde générale, puis le trou. « Pendant trois ans, je ne faisais rien de mes journées », raconte-t-il, sans trouver d’explication à cette mauvaise

"Ici, je me sens considéré comme une personne. Avant, on était 35 par classe, j’étais juste un numéro." — Niven, 22 ans, micro-lycéen passe. Pourtant, l’ancien décrocheur n’a pas bronché au moment de reprendre le rythme d’une journée normale, assis derrière un bureau de 9 à 17 heures à commenter des textes de littérature. « Ici, je suis considéré comme une personne. Lorsque j’étais en seconde, nous étions 35 élèves par classe, j’avais l’impression d’être un simple numéro. » — AU MOMENT DE reprendre les études, les réticences sont souvent fortes chez ces jeunes adultes, bien qu’ils soient tous volontaires. « Je ne savais pas ce qu’était un micro-lycée avant d’y entrer, rigole Guilherme, 19 ans. J’avais quelques craintes, je me suis dit, on va passer un micro-bac ou quoi ? » Pour Nadège, sans établissement depuis quelques mois à la suite d’une orientation subie en section professionnelle, le contrat fixé entre eux et leurs professeurs ne présentait aucune ambiguïté. « On ne nous a pas vendu du rêve  », avance la lycéenne de  17 ans, désormais assise au premier rang d’une classe qu’elle avait trop souvent désertée. Loin des expériences édu-

catives philanthropiques tentées par certains établissements non liés à l’Éducation nationale, le micro-lycée ne leur fixe qu’une seule mission : obtenir un diplôme général au bout de deux ans, afin de qu’ils puissent poursuivre une scolarité dans l’enseignement supérieur. « On n’est pas très funky, explique posément Sophie Marchal. On prépare au bac normalement. Nos étudiants possèdent un statut scolaire classique, ils ne se présentent pas aux candidats libres. » Au micro-lycée, le cadre est toujours clairement posé. L’équipe enseignante mise toujours sur la responsabilisation de ces anciens décrocheurs scolaires même si, contrairement à leurs cadets, ceux-ci ne sont pas sanctionnés en cas de retard ou d’absence. La plupart du temps, la méthode donne satisfaction. «  On se sent plus matures, on n’a plus le temps de tout gâcher », assurent les élèves. Les enseignants, eux, peuvent se concentrer uniquement sur le cours et n’ont pas à faire respecter la discipline. Sweat-shirt à capuche rose sur le dos et teinture de couleur similaire, Ludovic, 17 ans, se pensait perdu pour l’enseignement général. « En seconde, c’était la jungle, regrette-t-il. Je n’arrivais même pas à entendre le professeur parler. » Alors, il décide d’entamer une formation de coiffure.

Micro-lycée, mode d’emploi Communément appelés structures de retour à l’école par l’Éducation nationale, les micro-lycées s’adressent aux élèves ayant quitté un établissement scolaire sans diplôme équivalent au baccalauréat. Il est possible d’en intégrer un au bout de six mois minimum sans avoir été scolarisé. Installés dans des collèges ou des lycées, les micro-lycées, animés par des professeurs volontaires, préparent les élèves,

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également volontaires, à l’obtention d’un baccalauréat général dans les filières ES ou L. Ce type de structure met l’accent sur l’accompagnement personnalisé des élèves tout au long de leur seconde scolarité via un système de tutorat professeur/élève. Le premier micro-lycée a ouvert ses portes en 2000. On en compte aujourd’hui une quarantaine, réparties au sein des trente académies en France.  IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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Peu satisfait, il claque la porte quatre mois plus tard et se retrouve sans établissement. Guidé par sa meilleure amie, venue assister aux portes ouvertes du micro-lycée, le jeune homme postule. Depuis septembre, il s ui t une s col ar i té studieuse. Dans son précédent établissement, Ludovic se taisait. Aujourd’hui, il pose tellement de questions que les professeurs n’ont pas réponse à tout. Pas grave. « Je ne suis pas là pour répondre à vos questions mais pour vous aider à les poser », lance Nathalie Broux en cours de français, provoquant le sourire des lycéens. Prendre le temps, un mercredi après-midi, d’expliquer et de retravailler un texte, est un luxe dont tous les élèves ne peuvent bénéficier. Les « raccrocheurs » ont évolué depuis leurs premières années de

lycée. Ces aspirants au baccalauréat ont grandi. « Tous les ans, de jeunes mamans postulent pour intégrer le micro-lycée, constate Sophie Marchal. Lorsque leurs enfants entrent en CP, elles veulent reprendre les études pour pouvoir les aider pour les devoirs. » Nathalie Broux se souvient très bien d’une ancienne élève, avec qui elle est encore en contact : « Cette jeune femme est arrivée chez nous à  23 ans, avec un BEP. Aujourd’hui, elle travaille en alternance et a obtenu un bac + 5. » Chez les décrocheurs, il n’y a pas de profil type : tous les micro-lycéens n’étaient pas en échec scolaire lorsqu’ils ont quitté l’école pour la première fois. Certains ont subi leur orientation, d’autres ont dû faire face à des deuils familiaux. Après le baccalauréat, la plupart continuent leurs études. Et lorsqu’ils

connaissent l’échec, « ce n’est plus vécu par eux comme une catastrophe, car ils disposent des ressources pour rebondir plus vite », assure tranquilement Sophie Marchal. Toujours à la recherche d’amélioration, les professeurs volontaires des micro-lycées fourmillent de projets. L’ouverture d’une section scientifique est à l’étude au micro-lycée de Vitry-sur-Seine, tout comme la création d’une crèche pour inciter les jeunes parents non diplômés à s’inscrire. Des classes de remise à niveau dès la seconde générale commencent à être expérimentées à Sénart. « Le micro-lycée, analyse Sophie Marchal, marque la différence entre l’industrie et l’artisanat. Avec toute l’équipe, on tente de faire du cousu main. » Octave Odola

"En France, le diplôme écrase tout le reste" Auteur du livre Les Microlycées : accueillir les décrocheurs, changer l’école, Nathalie Broux enseigne le français au micro-lycée du 93 depuis huit ans. En  2010, lorsque vous avez créé le micro-lycée du 93, on ne comptait que trois structures de ce type, toutes en Ile-de-France. Aujourd’hui, il existe une quarantaine de micro-lycées partout en France. Faudrait-il étendre ce dispositif à tous les lycées généraux ? Nathalie Broux : Oui. Ce dispositif doit être le plus étendu possible. Les micro-lycées, on en a besoin. Pour certains élèves, la rupture avec l’école est profitable, il faut donc qu’ils puissent revenir dès qu’ils estiment être prêts. Ce retour pourrait aussi se faire dans le système classique. Il ne me paraît pas impensable de réintégrer un élève décrocheur de 19 ans dans une classe « normale ». La culture de l’inclusion se doit d’être plus présente dans l’Éducation nationale. Le système génère-t-il, selon vous, un décrochage structurel ? Je ne pense pas parce que je crois en l’école, même si elle peut provoquer de la souffrance et de l’échec. En revanche, en France, le diplôme écrase tout le reste, il faut le prendre en compte. Un élève qui a un CAP mais pas le baccalauIPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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réat, moi je ne le jugerai pas, mais la société le fera. Il faut donc tout faire pour amener les jeunes au moins jusqu’au bac. Les parcours des élèves au micro-lycée remettent aussi en cause les idées que l’on a sur le niveau scolaire. Chaque année, on récupère des jeunes qui ont un CAP et qui, en deux ans, obtiennent un baccalauréat général. Le micro-lycée a t-il permis des « inventions » pédagogiques ? Les cours que nous donnons sont assez classiques. La force des micro-lycées, c’est d’avoir mené des réflexions sur l’évaluation des élèves et sur leur accompagnement personnel. Ici, ils disposent d’un professeur référent, qui fait le point sur leur scolarité chaque semaine. On a d’ailleurs organisé depuis 2014 une réunion hebdomadaire de concertation avec tous les autres professeurs du lycée, sur notre temps de service, et sans la présence de la direction. Au début, ça fonctionnait bien, mais ça devient plus compliqué, c’est une contrainte très forte pour certains collègues. La présence du micro-lycée en dessous du « lycée », nous permet d’être hybride et d’échanger sur la bonne pédagogie à adopter.  LOST — 85

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Internet, le cimetière 2.0 “Comment Internet perturbe et modifie notre processus de deuil et modernise nos rites funéraires.” — Par Jean-Loup Delmas Illustrations de Fleur Moreau

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'est d'abord son corps qui a disparu dans la tombe. Puis ma routine avec elle s'en est allée. Ensuite, ce sont la couleur des murs de sa chambre et tous ses meubles que j'ai remplacés. Enfin, ce sont mes souvenirs d'elle qui se sont brouillés. Il restait seulement son mur Facebook, immuable et inaltérable face au temps et au deuil. » En 2008, Murielle a perdu sa fille de 15 ans. Elle a alors dû faire face à une nouvelle composante du XXIe siècle : l'identité numérique du défunt. Jadis, nous étions poussières et retournions à la poussière. Aujourd'hui, une part de nous-même survit à notre mort. Comptes Facebook, Twitter, Instagram, boite mail et données numériques diverses, autant de traces 2.0 qui perdurent même lorsque la vie n'est plus. « Internet perturbe les invariants anthropologiques de temporalité et de spatialité, ce qui fait l'essence des rites, dont le deuil. Désormais, la mort n'est plus localisée dans une spatialité qui lui est propre, dans une urne ou une cimetière, ni dans une temporalité, la Toussaint et l'anniversaire de la mort, commente Hélène Bourdeloie, sociologue du deuil et de l'identité numérique, auteure de l'essai Usages des dispositifs socionumériques et communication avec les morts (Question de communication, PUN - Editions universitaires de Lorraine, 2015). Même dans vos activités ordinaires, vous pouvez recevoir à tout moment une notification rappelant le décès ou le défunt, et vous n'y êtes pas préparé dans l'instant T. On n'a plus des moments ou des lieux spéci-

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fiques à la mort, elle est partout et peut surgir n'importe quand sans qu'on ne l'ait souhaité. Elle fait irruption dans le quotidien. » Facebook est le réseau social qui illustre le mieux le phénomène. Parmi ses plus de deux milliards de comptes, il est impossible de connaître précisément combien appartienent à des défunts. Hachem Saddiki , doctorant en statistiques à l’université du Massachusetts, calculait en 2016 qu'avant la fin du siècle, le site compterait plus d'utilisateurs décédés que d'utilisateurs vivants. Entrustest, une société américaine aidant les individus à gérer leurs actifs numériques après leur mort, estimait en 2011 que trois utilisateurs Facebook mouraient dans le monde à chaque minute. — CETTE COHABITATION AU ROYAUME DU LIKE entre les vivants et les morts n'est pas sans créer de situations hasardeuses. « Des messages d'hommage écrits à mon frère se retrouvaient autour de vidéos de chats sur YouTube et d'une publicité de voiture sur la page d'accueil de Facebook. C'était un mélange des genres assez horrible à voir, témoigne Dimitri, 22 ans, qui a demandé à chaque auteur de ces messages de les supprimer. C'était gênant parce que les autres aussi avaient le droit de faire leur deuil comme ils l'entendaient mais on ne sait pas trop quoi faire quand deux processus de deuil entrent en opposition. » Sandra, 24 ans, se remémore sa peine lorsque Facebook lui indiquait que son amie décédée depuis deux semaines lui demandait « des vies » sur Candy Crush. « J'ai pleuré toute la soirée après avoir vu ça », confie-t-elle.

Tout aussi pénible, les rappels algorithmiques. « Facebook propose souvent de se remémorer des souvenirs et de souhaiter les anniversaires ou les années d'amitié avec nos amis. C'est mignon quand ils sont vivants, déprimant quand ce n'est pas le cas... » Pour Valentin, 26 ans, comme pour tous les jeunes utilisateurs biberonnés à Internet, Facebook, d'un terrain de vie à part entière, est devenu soudainement un espace nocif. « C'est cliché mais avant, quand j'avais des problèmes dans ma vie, internet était un refuge. Un lieu où je choisissais si j'en parlais ou non, où j'étais maître de ce qui se déroulait. Mais la barrière qu'Internet dresse entre la vraie vie et ce qu'on décide d'en retenir a cédé devant la violence du deuil, témoigne Dimitri en évoquant la mort de son frère. Facebook n'était plus cet espace entre nous où je me racontais ma vie, mais c'était devenu cet endroit inadapté où tout le monde pleurait leurs morts. On ne cesse de rappeler qu'un deuil, c'est intime, mais la perte, elle en a rien à foutre de notre intimité. C'est une saloperie qui s'insinue partout, surtout dans l'espace public, et qui pourrit tout. Pour moi, même Facebook était devenu oppressif. » Martin Julier-Coste, sociologue du traitement numérique de la mort, s'est beaucoup penché sur ces sentiments d'oppression numérique ressentis par des personnes en deuil, au sein des générations ultra-connectées. De nombreux adolescents ou jeunes adultes lui ont confié avoir abandonné un temps les réseaux sociaux. « Avec les outils numériques, on est constamment assailli de messages, d'évaluations, et lorsqu'il s'agit d'un deuil, cela nous sollicite dans une péIPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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riode où on a besoin de se retrouver avec soi-même. » Une autre sociologue spécialisée, Hélène Bourdeloie synthétise à son tour : « Avec Internet et la mort, des parts intimes se retrouvent au sein d'un espace public, ce qui ébranle nos cadres. » La société Facebook a pris les choses en main en partie. Depuis 2009, il est possible de remplir un formulaire en ligne sur le site quand une personne est décédée. Un avis de décès est demandé. Alors le compte peut passer en « mémorial » ou être supprimé, et il cesse d'envoyer des notifications à ses contacts, à la demande de la famille proche. Depuis 2015, il est possible aussi de désigner un légataire Facebook via un autre formulaire en ligne. Mais les compétences de ce légataire restent limitées : il n'a pas accès au compte de la personne, ne peut pas modifier ses publications ni lire ses conversations. Il a juste la possibilité d'ajouter des amis, de modifier la photo de profil et de couverture, et de poster un seul statut pour communiquer la nouvelle ou indiquer une dernière volonté. — POURTANT, LES CONFLITS JURIDIQUES NE manquent pas. Un scandale a éclaté en Allemagne en 2017 lorsque la famille d'une mineure décédée n'a pas pu avoir accès au compte de la défunte. Les parents avaient fait la demande pour tenter de comprendre les circonstances de sa mort, en 2015, de cerner s'il s'agissait d'un suicide ou d'un accident. D'abord accordée par la justice allemande, la décision avait ensuite été infirmée par la cour berlinoise, Facebook ayant fait appel. Les parents ont invoqué le fait que les contenus figurant sur le compte de leur fille étaient juridiquement identiques à des journaux intimes ou des lettres, qui peuvent revenir aux proches après un décès. La cour berlinoise a, quant à elle, rejoint l'argument de Facebook sur la liberté de la vie privée et invoqué « le secret des télécommunications garantie par la Loi fondamentale » allemande. Facebook continue de mêler les vivants et les défunts dans une drôle IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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de cacophonie. Tant et si bien que le réseau social est devenu un lieu parfois privilégié pour communier son deuil, et même communiquer avec les morts. « Les premiers six mois de la mort de ma copine, je lui écrivais un long message toutes les semaines sur son mur. A la fois pour expier mon chagrin et pour rendre son mur vivant. J'avais l'impression qu'il se passait encore des choses comme ça. Voir de l'activité sur son mur, c'était comme sentir un pouls », explique avec mélancolie Jérémy. Une pratique à relier à ce que E. Kubler Ross appelle la phase du déni. Pour Fanny George, maître de conférences à l'université de la Sorbonne, converser sur le mur d'un défunt est un phénomène classique. A l'issue de son programme de recherche à l'Agence nationale de la recherche sur les identités numériques post mortem, elle a conclu : « On utilise le numérique pour entretenir la vie du mort, pour rationaliser ses affects, et ainsi les usagers s'aident des réseaux sociaux pour formaliser le rapport qu'ils entretiennent à leurs défunts désormais absents, s'ils avaient pour habitude d'échanger sur Facebook de leur vivant. » Dans certains cimetières, il existe des boites aux lettres pour envoyer

symboliquement des correspondances aux défunts. Le phénomène est donc loin d'être nouveau. Seul le support change. « Depuis toujours, on cherche à garder une trace du défunt, rappelle le sociologue Martin Julier-Coste. Toutes les religions humaines traitent d'une part de la personne qui survivrait à la mort. Aujourd'hui, c'est ce que Facebook permet. Après, chacun en tire sa propre expérience personnelle. Et puis, publier sur le profil Facebook d'une personne décédée, ce n'est pas tellement différent que d'aller parler sur sa tombe. A l'exception que dans un espace public, les hommages idéalisent le mort, tout le monde est beau et gentil, afin de ne froisser personne. Cette idéalisation est une composante importante dans le début d'un deuil. » Une filiation entre la tombe et Facebook que fait également Diego. Encore souvent, ce jeune homme de 26 ans se rend sur le profil de son meilleur ami décédé il y a deux ans. « Quand je vois qu'un nouveau commentaire a été posté, cela me fait la même sensation que lorsque je me rends sur sa tombe et que je vois des fleurs déposées. Cela fait plaisir de voir qu'on ne vit pas seul le deuil, qu'on n'est pas la dernière personne à se souvenir de lui. »

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Mais ces hommages peuvent parfois déranger. C'est le cas de Caroline, mère endeuillée par la perte de son fils d'une vingtaine d'années, il y a tout juste un an. Se disant de la vieille école, ne figurant sur aucun réseau social, possédant même « un téléphone qui ne lit pas les MMS, c'est dire ! », elle a un jour ouvert la Toile pour voir ce qui se disait sur son enfant. Elle a alors découvert sur Facebook des photos d'un hommage précédant l'enterrement et de l'inauguration d'une plaque de commémoration au cimetière. « Il y en a une qui me choque particulièrement c’est celle où une personne creuse un trou... Certes, c’est un trou visant à sceller la plaque, cependant l’image, à mes yeux, prend un tout autre sens. » Les écrits commémoratifs sur son fils ont énormément gêné cette mère, par leurs côtés ostentatoires ou falsifiés. « Le problème avec les réseaux sociaux c’est que vous pouvez difficilement contrôler les gens. En ce qui me concerne, j’ai été véritablement blessée par certains commentaires tout à fait hypocrites et par d’autres, vraiment très déplacés. Il y a également l’appropriation exclusive d’un drame par quelques personnes qui exagèrent démesurément leurs liens — sur leurs propres comptes Facebook — au point que tous les messages de sympathie leur sont directement adressés. Dans mon cas, c’est faire abstraction de la seule personne qui a mis au monde, qui a élevé, qui a vu grandir et accompagné son enfant à tous les âges de la vie. Ce n’est pas de la jalousie ! C’est simplement de l’incompréhension devant cette perte de morale. » — L A F R ÉQUENCE DE CES HOMMAGES PUBLICS n'étonne pas les chercheurs. Christophe Fauré est un psychologue du deuil, souvent cité en référence pour ses travaux par les personnes ayant perdu un proche. Ses conseils sur son site éclairent un sentiment encore peu connu et tabou, mais que tout le monde finit par vivre. Pour lui, les hommages intimes sur les réseaux sociaux constituent une composante logique des deuils actuels. « Le deuil relève de deux strates : une strate intime et une strate sociale. Beaucoup l'oublient, mais le deuil est

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aussi un processus social. Or, Internet aide beaucoup à partager et à se connecter avec les gens. Exprimer sa douleur en public, c'est libérer sa peine et la partager, mais aussi contribuer au souvenir du défunt. Parler en public de la mort, encore plus d'un mort, peut en gêner certains, pourtant c'est loin d'être propre à notre époque, c'est un procédé sain. » Si les hommages et les commémorations se multiplient sur Facebook, certains jugent le site encore inadapté et malvenu pour ce genre de pratiques. « Le deuil, c'est de la dentelle et de la haute-couture, cela demande un peu de doigté et de douceur. Il nécessite un site spécialement conçu pour cette fonction, et non un site qui le devient bien malgré lui et contre son utilisation primaire », défend Clémentine Piazza. En 2017, elle a co-fondé InMemori, un mémorial en ligne. Ce type de sites, comme il en fleurit sur la Toile, permet de créer des pages d'hommages. Pour cette trentenaire, le succès de ces tombes virtuelles s'expliquent avant tout par une réalité sociologique. « Depuis trois générations, on ne meurt plus là où on est né. Il faut alors réinventer les rites funéraires pour permettre de répondre à ce besoin de commémorer la personne et de partager le deuil alors que les proches sont répartis sur toute la France, voire le monde entier. » Toujours en déplacement entre la France et les Etats-Unis, où son site se développe également, cherchant parfois ses mots en français à force de s'exprimer dans la langue de Shakespeare, Clémentine Piazza insiste sur le besoin d'actualiser une idée vétuste du deuil. « Il y a une véritable urgence à faire ce genre de mémorial en ligne, parce que l'écart se creuse aujourd'hui entre les rites funéraires traditionnels et la réalité sociologique. Nous devons rattraper ce retard. » — MÊME SON DE CLOCHE POUR Anne-Sophie Tricard, directrice de Dansnoscoeurs.fr, un autre site de recueillement numérique : « L'espace souvenirs en ligne permet de rompre les contraintes de temps, de distance et de moyens. » Et abordant une expérience personnelle : « Le vide de la perte accentue le sentiment de solitude, et inver-

sement. Je ne voyais personne pour en parler physiquement, j'avais sans cesse peur de dérangé mes proches, alors j'ai chercher à faire ma commémoration et mon deuil sur Internet, où je ne dérangerais personne. » Désormais, c'est 1,5 million de personnes qui viennent rendre hommage à leur proche sur le site Dansnoscœurs chaque mois. « Nous croyons fondamentalement au deuil collectif, et non à la tristesse seul dans son coin. L'hommage se partage et s'échange, affirme Clémentine Piazza au sujet de son site InMemori qui tient à se démarquer de Facebook. Il y a deux sentiments auxquels tout le monde est confronté au cours de sa vie, l'amour et le deuil. Il faut donc un site simple d'utilisation pour les générations moins habituées à Internet. » Autre ligne de démarcation, « il n'y a pas de hiérarchisation des hommages comme on peut voir sur Facebook ». L'intimité, quant à elle, est préservée par le non-référencement de la page sur les moteurs de recherche d'Internet. Une intimité qui permet des hommages très longs et très intimes « loin des messages de trois lignes qu'on voit sur Facebook », souligne la cofondatrice. « La fatalité du deuil, c'est l'oubli », commente Anne-Sophie Tricard. Ces sites ont pour ambition de devenir de véritables arbres généalogiques 2.0. « Notre but à terme, c'est qu'on puisse dire un jour à son fils " Regarde, grandpère était comme ça " en lui montrant sa page d'hommage internet. » Le psychologue Christophe Fauré, spécialiste du deuil, ne s'inquiète pas de cette révolution numérique, qui ne perturbe ni ses travaux ni ses entretiens avec ses prospects : « La mort reste intemporel et anachronique, on ne cessera de pleurer nos disparus de la même façon que le faisait l'homme de Néandertal. Le deuil, c'est continuer à tisser des liens avec le défunt. Ce n'est en aucun cas couper les ponts avec le mort ou ne plus y penser. Internet permet le tissage de ces liens plus facilement. Le deuil est une chose s'adressant surtout aux vivants. Ils apprennent simplement que la mort aussi vit avec son temps. »  Jean-Loup Delmas

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La guerre des données aura-t-elle lieu ? Que deviennent nos données numériques après notre mort ? Depuis un an, la législation française tente de combler ce vide juridique.

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ace aux flous juridiques entourant le devenir de nos données numériques post-mortem, le législateur français a pris les choses en main. Le 7 octobre 2016, la loi pour une République numérique est promulguée. Chaque plate-forme Internet (YouTube, Facebook, Gmail, etc.) a désormais l'obligation de proposer des dispositions testamentaires pour les données de chaque utilisateur. « Il s'agit soit désigner un testamentaire, soit plusieurs personnes qui auront à vocation de s'occuper de notre compte après nous, soit la suppression purement et simplement de toutes les données numériques », précise Laura Lardy, juriste en droit numérique. Si le défunt ne s'est pas prononcé sur l'avenir de ses données numériques, la loi permet aux héritiers testamentaires d'y accéder et de pouvoir en faire ce qu'ils veulent, notamment les supprimer s'ils le désirent. Enfin, si aucun testamentaire ne se manifeste, le droit à l'oubli oblige à la suppression de l'ensemble des données numériques au bout de cinq ans d'inactivité de l'utilisateur. —  LA QUESTION DES DONNÉES personnelles a toujours eu un point central en Europe : le consentement, soupire Olivier Iteanu, lui aussi juriste du numérique. Sans celui-ci, aucune entreprise ni tierce-personne n'est autorisée à exploiter vos données. La loi française protège les individus sur le numérique : ils ont un droit d'opposition, un droit de référencement, un droit à l'oubli, qui est désormais héréditaire

donc. » Il s'agit d'un renforcement de la loi sur l'informatique et les libertés, qui établissait le droit d'utilisation personnel de toute donnée personnelle. Pour ce juriste, l'avenir de nos données personnelles post-mortem est l'un des enjeux du XXI e siècle. « C'est un véritable conflit civilisationnel qui se déroule, entre une Europe humaniste et qui souhaite garder la propriété personnelle de nos identités, et les Gafam qui voudraient exploiter toutes nos données et nous réduire à des algorithmes. Depuis 15 ans, le droit français est entré en résistance contre ces géants du web pour préserver les individus. » Un conflit similaire à David s'opposant à une armée de Goliath ? « Loin de là, rassure Olivier Iteanu. Le droit national prévaut sur le droit des entreprises. Ce que Facebook qui vous fait signer lors de votre inscription ses conditions de recueil de vos données, cela ne vaut rien juridiquement pour un citoyen français. La loi nationale est très clair là-dessus : celui-ci peut demander l'effacement de toutes ses données à tout moment s'il le désire. » — L'ARSENAL JURIDIQUE DE LA COMMISSION nationale de l'informatique et des libertés (Cnil), l'autorité en France qui peut délivrer les sanctions autour des données, va même se renforcer avec l’entrée en vigueur du Règlement général pour la protection des données. Jusqu'en mai 2018, les amendes pour les entreprises ne respectant pas la propriété personnelle des données ont une valeur maximale de 150 000 eu-

"Un véritable conflit civilisationnel se joue sur l'usage de nos données." — Olivier Iteanu, juriste du numérique IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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ros – une broutille pour les Gafam. Une limite qui datait de 1978, et qui 40 ans plus tard, va sérieusement être revue à la hausse. À partir de cette date, cette somme pourra atteindre jusqu'à 20 millions d'euros, ou 4 % du chiffre d'affaires mondial de l'intervenant. Pour Laura Lardy, la décision de donner un tel pouvoir à la Cnil montre bien l'importance que la législation française accorde à la question du numérique. « À part le CSA, presque aucun organisme indépendant ne peut se vanter d'avoir un tel pouvoir. A titre de comparaison, le Jury de déontologie publicitaire peut juste dire que ce n'est pas bien, mais il n'a pas le droit d'infliger des sanctions financières. » Mais pour elle, ce n'est pas de conflit pour la protection des données qu’il est question. « Le but du législateur européen n'est pas et n'a jamais été de limiter ou de contraindre la data. Son objectif, c'est d'aller vers plus de transparence. Plus l'utilisateur a confiance, plus il consomme et plus il consomme, mieux c'est pour l'économie. Or, avec le système opaque actuel, il y a une grande défiance envers les données numériques, ce qui n'est tout simplement pas bon pour le marché. Il s'agit donc de laisser plus la main aux utilisateurs pour les mettre en confiance et pour les inciter à plus consommer. On voit d'ailleurs beaucoup de pédagogie sur le site de la Cnil pour tenter d'apprendre aux utilisateurs à se servir eux-même de leurs données. » Ces multiples modifications juridiques devraient verrouiller nos données numériques et nous assurer de leurs contrôles post-mortem. Même si Laura Lardy tempère l'enthousiasme : « Dans la théorie, c'est très bien, mais dans la pratique, cela dépendra principalement de la bonne foi des Gafam. » En tout cas, on connaît déjà le nerf de la guerre.  Jean-Loup Delmas LOST — 89

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Des mots pour le lire Lassées des incompréhensions de leurs proches, les personnes en deuil se réunissent de plus en plus sur des forums en ligne pour partager leurs chagrins.

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ourquoi vous n'allez pas mieux, bordel de merde !? ,s'in terrogent-ils La vérité, c'est que votre deuil les dérange. Il fait peur car tout le monde veut nier la perte. C'est pourquoi nous, les endeuillés, nous nous rassemblons sur des forums, sur des groupes en ligne. Parce que nous ne sommes pas seulement des incompris. Nous sommes les pestiférés d'une société qui ferme les yeux sur notre malheur, par peur d'y voir un reflet du sien. Internet est notre refuge, notre abri anti-jugement atomique. » Quand elle s'exprime sur le Net à propos du deuil, Camille impose le silence par la force de ses mots. Ne lui en voulez pas pour autant. Des mots maladroits, elle en a trop subi pour ne pas frapper si juste aujourd'hui avec les siens. Et des silences, elle en a bien trop encaissé pour ne pas se plaire à les répandre parfois. Camille s'est confrontée après la mort de sa mère à l'incompréhension de ses proches. « Aucun ne pouvait comprendre, et beaucoup ne le voulaient même pas », souffle-t-elle. Pour conjurer les phrases malhabiles, les injonctions déplacées et les conseils de trop, elle se met en recherche de personnes dans sa situation. D'un espace safe, loin du brouhaha de ceux « qui ne savent rien de ce qu'on traverse mais commente toute notre vie. » Elle tombe alors sur des forums de témoignages. Des gens comme elle. Dans sa situation, son chagrin, son épreuve. Enfin. Son deuil a continué, mais sa solitude vient de prendre fin en ce soir d'octobre 2013. « En réalité, sur ce genre de forums, on interagit peu entre nous, on se donne rarement des conseils, on s'envoie peu de messages, confie Camille. On se lit. Beaucoup. On ne peut pas partager notre peine, elle est indivisible à chacun,

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et nous sommes condamnés à la subir seule. Mais on partage des mots. » Des mots pour concrétiser enfin les pensées et les émotions si particulières du deuil, des mots au rugby. « C'est apaisant de pouvoir poser des mots sur ce qu'on ressent. Et on en manque souvent. Alors on se les prête entre nous. » — USÉ PAR SES PENSÉES ET ses blessures qui font les 100 pas dans sa tête, elle les pose alors sur le clavier et écrit son chagrin, avec ce nouveau vocabulaire qu'elle a emprunté au fil de ses lectures et des témoignages. « Honnêtement, je ne sais même pas si quelqu'un me lit, hausse-t-elle les épaules. Mais qu'importe, cela m'apaise de libérer tout ça, de me décharger d'un peu de peine. » Alors, pourquoi sur Internet et pas sur un journal intime, par exemple ? « Confiner ma douleur à un cahier fermé, ce serait comme la garder prisonnière dans ma tête. J'aime penser que sur Internet, mes mots sont à l'air libre, prêts à s'envoler pour la première personne qui tomberait dessus par hasard. » Avec le temps, elle délaisse de plus en plus les forums, rassasiée de mots pour décrire ce vide pourtant insatiable. « Les forums de deuil, c'est un peu comme des moulins : les gens y rentrent et y sortent quand ils veulent. On n'y va plus pendant un an, et soudainement, une fêlure se réveille, on y retourne chercher notre dose de " Je ne suis pas seule au monde. " On y a nos petites habitudes. » Après la perte de son fils il y a un an, Marie a cherché sur Internet des

réponses à ses questions et à la dureté de son épreuve. Face à l'incompréhension de ses proches — « Une amie m'a même dit "Mais pourquoi tu es triste ? Tu n'as qu'à en faire un autre" » — elle tombe sur des forums où elle s'inscrit. Si encore aujourd'hui, elle les lit très régulièrement, elle reconnaît « Franchement, cela ne m'apporte plus rien. J'ai l'impression que c'est les deux-trois mêmes personnes qui tournent en rond. Mais cela m'a permis de voir que nous étions beaucoup plus nombreux que de ce que l'on pense à vivre un deuil. » — DANS CE FLOU QU'ENTOURE LA mort, un nom revient, presque une légende des forums. Christophe Fauré, psychologue du deuil, l'un des premiers en France à briser le tabou et à parler de la perte dans des écrits publics. On le cite, on le recommande, on se réfère à ses analyses. Lui aussi est attentif à ce phénomène de forums d'entraide. « Une fois encore, il faut rappeler que le deuil est fait pour les vivants, et non pour les morts, souligne-t-il. Des études américaines et canadiennes ont montré que ces forums offraient un meilleur support et un soutien plus agréable pour les personnes que les groupes de paroles physique. Le support H24 et sept jours sur sept est un véritable plus. Sans parler de la réelle possibilité d'anonymat, qui permet de libérer une parole réellement intime. » Émilie a perdu son mari il y a trois ans. « C'était l'homme de ma vie », sanglote-t-elle en repensant à leurs dix

"Parfois, quand on se réunit entre gens perdus, on a l'impression de s'être trouvés." —Camille, endeuillée IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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années passées ensemble. Très vite, l'attitude de ses proches l'a scandalisée. « Deux mois après, des ''amies'' me disaient qu'il me fallait refaire ma vie, et me conseillait certains de leurs collègues de boulot, alors que le tombeau était encore chaud de nos souvenirs », s'indigne-t-elle. Encore aujourd'hui, des proches la relancent fréquemment pour qu'elle refasse sa vie. « Même ma mère s'y est mise. Mais je n'ai pas envie de la refaire ! », s'écrit-elle. — CES PHRASES QUI FONT MAL, de nombreux forums les référencent. Des sujets entiers leurs sont consacrés. « Il y a de tout, reconnaît Émilie. Cela m'a fait du bien de voir que je n'étais pas la seule à avoir des proches incompréhensifs. Et que ce n'étaient même pas les pires... Je crois que pour beaucoup d'entre nous, ce sont ces phrases qui expliquent notre venue sur les forums, dans des endroits sécurisés où ces propos qui nous heurtent tellement n'existent pas. Personne ne se dit "Chic, je vais aller confier ma peine la plus intime à des anonymes sur Internet." C'est un choix par défaut, par manque de proches compréhensifs. » Pour Nathan, qui a perdu sa fiancé dans un accident de ski il y a quatre ans, il y a deux types de phrases insupportables. « Il y a d'abord les injonctions à aller mieux, à passer à autre chose et à recommencer à vivre. A chaque fois qu'on nous dit ça, on sent qu'on dérange, que notre malheur gêne, qu'on est de trop. » Celui qui se décrivait comme le roi des soirées étudiantes lilloises a depuis déserté les bars et les camarades de promotion. Il a également quitté sa colocation entre élèves pour retourner vivre chez ses parents. « Mon chagrin faisait tache dans leurs amusement forcés. Je sentais que cela exaspérait les gens, qu'ils ne comprenaient pas que j'étais bloqué dessus. Eux étaient passés à autre chose. Peut-être pensent-ils réellement que c'est comme ça le deuil. Juste une rupture conventionnelle. On

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pleure un temps et un beau matin, il y a une autre fille, une autre histoire, une autre vie qui commence. Mais ce n'est pas comme ça la mort. Il n'y a plus de matin. » Et puis surtout, il y a ce qu'il nomme lui-même tout le « bullshit » autour de la foi et de l'amour. « Tous les " Elle vivra tant que tu ne l'oublieras pas ", " elle vit en toi ", " elle est vivante dans ton cœur " et toutes ces conneries. Non, elle n'est pas vivante, insiste Nathan. Elle est morte. Elle est morte, putain, qu'on respecte au moins cette vérité. » — LUI AUSSI S'EST RÉFUGIÉ SUR les forums Internet. « Là, on ne nous juge pas, on a le droit d'être triste autant de temps que l'on a besoin, et personne ne nous impose d'être heureux. On respecte notre perte et notre chagrin. Et on n'a pas l'impression de déranger. » Ne pas être forcé de tourner la page. C'est aussi pour cette raison

qu'Antoine a rejoint les forums en ligne. Lorsque son père est mort il y a douze ans, il a été touché de recevoir « des torrents d'amour et de soutien ». Mais bien vite, les flots d'affection se sont asséchés, et il s'est senti seul dans son deuil. « Je n'avais pas envie de quémander du soutien, pas envie de porter une pancarte "Hé ho ! Mon père est décédé, pour rappel !" J'aurais aimé plus de prises d'initiative de leur part. Dans le deuil, on est préparé à la tristesse, pas à la solitude. Sur Internet, le soutien des autres personnes vient naturellement, sans que j'ai l'impression de les forcer. Avec mes amis, j'avais l'impression d'être un martien ! La vie n'avait pas les mêmes couleurs, pas le même rythme, pas le même sens. Là, j'ai trouvé ma planète Mars, avec mes congénères. » Mais ce que toutes ces personnes cherchent le plus sur ces forums, ce sont des repères. « Le deuil, cela dé-

boussole, tout simplement parce qu'on n'y est pas préparé. Personne ne nous en a parlé, c'est un tabou sociétal, alors on ne sait pas comment faire pour surmonter ça, reprend Camille. Parfois, quand on se réunit entre gens perdus, on a l'impression de s'être trouvé. » Des nouvelles discussions éphémères s'ouvrent, demandant des conseils sur comment traverser cette épreuve. Des personnes qui viennent de perdre subitement un proche et qui ne savent pas vers qui se tourner. « En réalité, il n'y a pas grand-chose à dire, regrette Émilie. On leur conseille principalement de lire les autres témoignages. » Des mots pour comprendre, se sentir moins seul avec son chagrin, trouver quelques repères dans ce grand flou. C'est encore Camille qui poétise le mieux : « Les autres souhaiteraient un phare dans leur nuit, on peut juste allumer des bougies.  Jean-Loup Delmas

"Le monde des morts fait partie de celui des vivants sur le Net" Chercheuse émérite depuis 15 ans sur les questions de la mort et du numérique, Fanny George nous livre ses conclusions sur le sujet.

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anny George est enseignante-chercheuse en sémiologie et communication numérique. Après avoir réalisé de nombreuses études sur le numérique, notamment les jeux-vidéos et de l'identité sur le Net, elle pilote depuis 2012 un programme de l'Agence nationale de la recherche pendant quatre ans avec 25 chercheurs sur les identités numériques post-mortem et écrit une dizaine d'articles à ce sujet. Elle s'intéresse aujourd'hui à ce qu'elle nomme les « éternités numériques. ». On estime qu'avant la fin de ce siècle, Facebook comptera plus d'utilisateurs décédés que de vivants. Y a-t-il une chance

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de voir Facebook, et Internet en général, devenir les cimetières de demain, où les vivants se rendraient pour commémorer les morts, à la place de se rendre dans des lieux physiques de recueillement ? Fanny George : Toute la question est de savoir si Facebook va maintenir les profils des usagers défunts parmi les icônes des personnes vivantes. Sur Facebook aujourd’hui, les morts sont dans le monde des vivants. C’est ce qui reste traumatisant pour les proches. Des travaux ont montré que la rémanence des profils défunts dans ce monde des vivants qu’est Facebook adoucissait le processus de deuil mais rendait aussi plus difficile son abou-

tissement. D’un côté, vous pouvez vous adresser au défunt en témoignant votre douleur, en partageant des vidéos, des citations, des photos ou autres types d’hommages. D’un autre côté, le défunt est considéré comme faisant toujours partie du monde des vivants. L'identité virtuelle qui survit à la mort change-t-elle notre rapport au deuil ? Donne-t-elle une illusion d'éternité, une impression que le disparu a survécu d'une certaine manière dans le virtuel ? E tudier l’identité numér ique post-mortem est une façon d’envisager les limites de l’identité numérique. Travaillant sur ce dernier IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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thème depuis une quinzaine d’années, j’ai mis en évidence le degré d’emprise croissant des applications comme Facebook sur l’identité numérique des usagers. Même si un utilisateur ne souhaite pas se montrer et veut rester « caché », les réseaux sociaux comme Facebook lui génèrent une identité numérique, par l’identité agissante (les publications des amis sur le mur de Facebook) ou encore l’identité calculée (nombre d’amis). Il existe donc un phénomène de délégation de la présentation de soi croissant, parfois à l’encontre de la volonté de l’utilisateur : l’utilisateur a de moins en moins prise sur sa représentation. Interroger l’identité numérique post-mortem, permet donc d’analyser cette situation-limite où l’utilisateur n’existe plus et ne peut plus publier : que devient son identité numérique ? Alors qu’on pourrait supposer que l’identité numérique s’interrompt à l’instar de la vie de l’utilisateur, nos travaux montrent qu’elle continue de se construire après sa mort, par les messages publiés par les proches en souvenir du défunt. Les multiples usages « actifs », comme publier sur le mur de la personne décédée, écrire sur son blog, ou poster des photos de lui peuvent-ils être considérés comme des moyens de rendre le mort actif, et donc par extension vivant ? La mort n'est-elle pas niée ave ce genre de pratiques ? Le phénomène des « morts actifs » a été souligné par des chercheurs américains dans les premières études sur les usages de Myspace. Mais à moins que les usagers ne présentent des pathologies mentales sévères, nos observations dans le cadre du Programme ENEID (Eternités numériques. Les identités numériques post mortem et les usages mémoriaux du web à l'aune du genre) montrent que cet usage du numérique pour entretenir la vie du mort prend fin assez rapidement et correspond à la phase du "déni". Tout comme certains adolescents s'apIPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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puient sur le numérique pour construire leur personnalité, les endeuillés peuvent s'aider du numérique pour construire leur relation aux êtres chers désormais absents. Avec le numérique, n'y a-t-il pas un risque que la mort devienne omniprésente, toujours à portée de clic ? Oui en effet: avec les réseaux sociaux numériques, le monde des morts fait partie de celui des vivants. La représentation de la mort se trouve modifiée sur Facebook, puisque les défunts sont représentés comme étant actifs. Leur identité numérique continue de se construire via la publication d’hommages par les proches. Dans nos sociétés occidentales, on vit dans le déni de la mort et Facebook nous confronte à ce déni et nous offre même la possibilité de le dépasser. On peut en effet parler de cimetière, dans le sens où il y a cohabitation des morts — dont l’identité continue d’évoluer — et des vivants dans un monde des vivants. Sommes nous en train de perdre le mysticisme autour de la mort ? La mort est-elle plus ancrée dans notre société, plus réelle, plus prégnante qu'au XXe siècle ? La mort est aujourd'hui vécue sur le mode de l'intime et de l'exceptionnel, et les réseaux sociaux numériques matérialisent et suscitent une exacerbation du rapport intime et exceptionnel à la mort, dans la poursuite de la libération des émotions propre aux années 2000. Au-delà du numérique, les crémations sont en augmentation impressionnante et représentent désormais un tiers des pratiques funéraires, contre 1% en 1980. Sommesnous entrer dans une époque où le mort est dématérialisé ? Oui, en Chine d'ailleurs, les mémoriaux en ligne sont encouragés par le gouvernement depuis le début des années 2000, en accompagnement d'une politique incitant à l'incinération.

De fait, la mort et la vie sont-elles deux concepts désormais moins opposées qu'avant, aux frontières plus floues ? Les réseaux sociaux numériques ne changent pas la réalité de la mort et de la vie, mais donnent une puissance sans précédent aux imaginaires qui leurs sont associés: ainsi par exemple, on façonne nos pensées de l'éternité par nos pratiques numériques. L'usage de nos données personnelles et des datas après notre mort n'est-il pas défaillant ? N'y a-t-il pas un fort besoin d'une politique de prévention indiquant comment gérer nos données, et prévoir l'après-notre mort ? Oui, il y a fort à s'inquiéter de l'absence totale de déontologie dans l'usage des données personnelles par les réseaux sociaux et les opérateurs téléphoniques. Les Etats se targuent d'accueillir Google et Facebook sur leur territoire en raison des emplois qu'ils proposent, et cela se paie au prix d'un effacement total des questionnements éthiques sur la propriété des données personnelles et sur la marchandisation de ces données. Des programmes de recherche sont financés qui exploitent sans aucun souci de déontologie les données personnelles des abonnés. Et tout ceci se fait avec le plein accord des usagers qui acceptent de céder leurs données personnelles en contrepartie de la gratuité de certains services, parce qu'ils ne se posent aucune question sur leur droit à rester propriétaires de leurs données, même après leur mort. On noie ces graves aspects éthiques dans un discours sur le narcissisme régressif et la gratification immédiate, et à présent dans un discours sur les respect des morts, alors qu'il s'agit bien de sociétés marchandes qui s'approprient des données extrêmement sensibles sur la vie de millions de personnes, de leur vivant et de leur mort.  Propos recueillis par Jean-Loup Delmas LOST — 93

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Faire face à l'extrémisme “Alors que la menace terroriste reste élevée, le travail des chercheurs et des associations afin de protéger notre jeunesse est plus que jamais vital.” — Par Oumeïma Nechi Illustrations de Connie Noble

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out le monde veut sentir la puissance de sa vie, se sentir exister. » Ces mots sont ceux de Yaseen Berouini, 30 ans, doctorant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et collaborateur du centre d'Analyses des islams politiques et des radicalisations (AIPER), dirigée par la chercheuse Amélie Chelly. Un premier élément de réponse à cette question douloureuse  : pourquoi tant de jeunes Français et Françaises basculent dans un extrémisme jusqu’à rejoindre l’État islamique ? Aujourd’hui, près de 2 600 jeunes en France sont pris en charge et 800 familles accompagnées à travers le réseau des cellules préfectorales de prévention et d’accompagnement des familles (CPPAF) créées dans chaque dépar tement. Près de 19 745 individus sont comptabilisés dans le Fichier de traitement des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT), dont 75 % d’hommes, 20 % de femmes et 5 % de mineurs. Comme Radouane Lakdim, auteur des attentats de Trèbes et de Carcassonnes (Aude) au printemps 2018, ils représentent une menace particulièrement difficile à surveiller, le passage à l'acte étant parfois très rapide. Seulement 11 000 d'entre eux sont « pris en compte » par les services. Yaseen Berouini connaît bien cette dérive car il a lui-même été happé à l’adolescence par l’idéologie salafiste. Désormais sorti de ce qu’il considère aujourd’hui comme une secte, il témoigne régulièrement de

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son histoire lors des colloques de la Fondation de la Maison des sciences humaines (FMSH) et travaille avec Amélie Chelly (EHESS-CNRS) sur « les processus d’entrée et de sortie de la violence », autrement dit sur la déradicalisation ou ce que le gouvernement appelle désormais « le désengagement ». Son regard sur ce phénomène de radicalisation, qu’il préfère évoquer comme « une entrée dans la violence », est aiguisé. Son terrain d’observation se trouve à Créteil (Val-de-Marne), là où il vit depuis toujours. Alors que le gouvernement vient d’annoncer son plan « Prévention et protection » pour lutter contre la radicalisation, comme Yaseen Berouini, citoyens, chercheurs et associations se mobilisent. Environ 90 associations et structures de prise en charge et d’accompagnement partenaires des pré fe ctures ap puient les 25 000 agents de l’État des collectivités territoriales et des travailleurs sociaux formés sur la radicalisation. Le gouvernement mise sur eux pour prendre en charge et accompagner les personnes radicalisées, qu’elles reviennent d’Irak et de Syrie ou non. Et pour coordonner tout cela, les préfets, chefs de file de la prévention de la radicalisation dans leur département, travaillent les directeurs généraux des agences régionales de santé.

à quoi Yaseen Berouini s’emploie désormais, fort de son expérience personnelle. Le salafisme est — en théorie  — une idéologie ennemie du djihadisme, mais certains de ses adeptes basculent tout de même vers l’État islamique. « J’ai fait un travail de sociologie à distance, sur ce que j’ai vécu

— POUR RÉINSÉRER CES ENFANTS de la République qui ont basculé dans l’idéologie extrémiste, il faut entre autres comprendre ce qui les a menés là. Au cœur du nouveau plan de l’État, 60 mesures concernent l’éducation, l’Internet et la vie locale… Comprendre le phénomène, c’est ce IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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entre 17 et 20 ans », explique-t-il. Trois années dont il a su tirer des enseignements. À cette période, Yaseen est abordé par des salafistes. « Déjà au début des années 2000, des enregistrements de prêches de moudjahidin tournaient dans la cité des Sablières à Créteil. Puis des salafistes ont voulu prendre le contrôle de la mosquée aux "darons" », explique-t-il. Comme dans bien d’autres endroits, ces salafistes, partisans d’un islam particulièrement rigoriste importé d’Arabie saoudite, prêchaient « un discours de sécession avec la République ». Un discours de repli sur la communauté partagé par le meilleur ennemi des salafistes : les djihadistes. Mais contrairement à l’idéologie mortifère du djihad, le salafisme se présente comme « pacificateur » et

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« n'appelle pas aux armes ». Pour expliquer son parcours, Yaseen Berouini évoque de multiples facteurs : le contexte général de paupérisation, de conflit identitaire, d’effritement du cadre familial et l’absentéisme scolaire qui en ont fait une proie pour certains recruteurs salafistes. « Ils vous disent qu’il faut respecter les parents, mais un respect minimal, parce qu’ils disent également que les parents sont dans une voie fausse, un islam faux », poursuit-t-il. Ce discours peut plaire à des adolescents en confrontation avec des parents maghrébins à l’islam traditionnel modéré. Originaires du Maroc et de l’île Maurice, les parents de Yaseen ont réprouvé sa nouvelle vie. « C’est ce qui m’est arrivé. Je pense avec le recul que j’étais dans une phase de dépression. » Il se met

alors à porter le qamis, longue tunique propre à cette branche de l’islam, et se rend régulièrement à la mosquée, aux abords de laquelle ces salafistes recrutent. Pour Yaseen Berouini, la famille est au cœur de ce processus d’entrée dans la violence. « Quand on observe les trajectoires de nombreux djihadistes, on constate que le père est absent . » Si le processus de radicalisation est multifactoriel, cette absence paternelle et l’effritement des liens familiaux reviennent souvent dans les récits de personnes revenues d’Irak et de Syrie. « Et même quand le père est présent, à un moment de sa vie, le fils entre en confrontation avec lui. Il s’agit d’une bataille symbolique, au centre de laquelle il y a l’amour de la mère », poursuit le sociologue. Une

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confrontation œdipienne particulièrement violente. « Vers 1617 ans, un sentiment de haine m’a envahi, se souvient-t-il, j’étais en confrontation avec mon père en perte d’autorité, je me sentais dévirilisé, et puis je n’allais quasiment plus au lycée. » — L’ABSENCE DU PÈRE et la recherche d’un cadre fort à l’adolescence sont des constats qu’ont pu effectuer les associations Sauvegarde 93 et Artemis sur le terrain. Leurs équipes travaillent à la prise en charge des personnes signalées pour radicalisation. « Chez les femmes, cette recherche de cadre va se transformer en recherche d’un homme protecteur, d’un tuteur. Chez les hommes, ce sera la quête d’une autorité ; beaucoup ont d’ailleurs pensé à l’armée », explique la directrice d’Artemis, Katia Mebtouche. Dans ce combat intérieur, « la frontière entre délinquance et radicalisation est mince. Lorsque l’on est en sécession avec la République, sa famille, l’école, la loi, on recherche un cadre à tout prix », analyse Yaseen Berouini. La frontière entre salafisme et djihadisme s’avère, elle aussi, tout aussi ténue : « Certains, déçus par le salafisme, peuvent basculer vers le djihadisme. » Un basculement accéléré par la présence « de mini-cellules de recruteurs pour le djihad infiltrés au sein du vivier salafiste, et qui ciblent les plus vulnérables ». À 20 ans, Yaseen Berouini se remet en question après la découverte d’Être musulman européen de Tariq Ramadan, publié en 1998. Cette lecture salvatrice le mène vers d’autres lectures qui l’apaisent. Depuis, la réflexion est au cœur de sa vie. « J’ai sacralisé les études », affirme-t-il. Les liens tortueux entre salafisme et djihadisme, Katia Mebtouche, directrice de l’association Artemis, les connaît bien. Depuis mai 2016, l’association prend en charge des jeunes de 14 à 23 ans signalés —souvent par l’entourage familial— pour radicalisation sur tout le territoire national. La grande majorité d’entre eux sont des convertis. Des conversions pour la plupart mal accompagnées. « Ils vont chercher à être plus pratiquants que les autres, et beaucoup sont attirés par le salafisme et se mettent

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ensuite à consulter des sites en lien avec l’Etat islamique. » Ses équipes, des binômes constitués d’un psychologue et d ’un éducateur spécialisé, constatent également « une rupture générationnelle dans les mosquées entre les imams de la première génération et les jeunes en quête identitaire ». Afin de lutter contre cet islam rigoriste, Artemis travaille sur la formation des cadres religieux, notamment au numérique. — CES PARCOURS BRISÉS, Zohra Harrach N’Diaye, directrice de services au sein de Sauvegarde 93, peut en témoigner. Cette juriste et anthropologue du droit travaille depuis 2015 en Seine-Saint-Denis avec une équipe de psychologues, d’éducateurs spécialisés et d’assistantes sociales chargée par la préfecture de la prévention et de la prise en charge de personnes signalées pour radicalisation ou revenues d’Irak et de Syrie. Parmi les 170 personnes prises en charge, en comptant les familles, beaucoup sont des filles mineures. Certaines, aux vies très violentes, présentent une grande vulnérabilité. « Elles cherchent alors à trouver du réc o n fo r t p a r fo i s d a n s l e s b ra s d’hommes. » Elle aussi constate que « les causes de la radicalisation sont multifactorielles, avec les mêmes facteurs de vulnérabilité ». Pour cette femme engagée, « il s’agit toujours de trajectoires d’humiliés, de personnes qui présentent des vulnérabilités massives et que personne n’a aidées. À tel point qu’elles deviennent des proies pour des extrémismes de tout genre : le grand banditisme, le trafic de drogue, la prostitution, la toxicomanie ». Elle fait le même constat dans les zones rurales du nord et de l’est de la France où elle est également intervenue jusqu’à l’été 2017. « Quel que soit le territoire, toutes ces personnes présentent des comportements autodestructeurs », affirme-t-elle. La directrice de Sauvegarde 93 a eu en face d’elle « une jeune fille signalée pour radicalisation qui s’est mise du jour au lendemain à porter le jilbab [habit long et ample avec un foulard intégré]. Mais elle le porte un jour et le lendemain, elle est complètement rava-

gée. Et alors là, il n’y a plus de jilbab, il n’y a plus rien et elle vous dit : “J’ai passé la nuit dans une chambre d’hôtel. Ils étaient sept, à cinq euros la passe” ». Pour Zohra Harrach N’Diaye, il est dès lors vital d’apporter un suivi psychologique à ces personnes perdues. « C’est presque une espèce de folie qui peut s’emparer de certains, avec un comportement aussi ambivalent. Alors, il faut lui dire : "Tu as 13 ans, tu as ce comportement-là, c’est terrible, mais voilà ce qui peut l’expliquer." Lui dire : "Tu n’es pas une saleté ni un déchet." Vraiment, il faut mettre des mots là-dessus, car quelqu’un qui se vit comme un déchet va descendre très bas pour confirmer qu’il est un déchet à ses propres yeux. Et ce n’est pas en portant un jilbab que l’on s’absout. » Zohra Harrach N’Diaye évoque alors la possibilité que ces jeunes femmes soient dans la répétition d’un trauma vécu précédemment. Des traumas enfouis que personne n’a su prendre en charge. Cette question des abus sexuels chez les femmes radicalisées, la réalisatrice Marion Stalens l’a également constatée. Dans son documentaire, Revenantes, diffusé en janvier dernier sur France 2, elle filme plusieurs jeunes femmes revenues de l’EI avec pour objectif de comprendre comment elles ont pu adhérer à l'idéologie djihadiste et ce qui les a poussées à s'en sortir. Lors de ses recherches, notamment à la prison de Fleury-Mérogis, elle a découvert cet aspect : « Ces femmes sont souvent en colère contre l’instrumentalisation de leur corps dans notre société. L’un des points communs, peu raconté et qui éclaire cette colère, c’est qu’elles viennent souvent de familles très conflictuelles. L’immense majorité de celles qui sont incarcérées ont été victimes d’abus sexuels dans l’enfance ou la jeunesse. Pour l’instant, j’ai le sentiment que cette dimension n’a pas encore été réellement prise en charge, d’autant plus que les enquêtes sur les femmes ont surtout été menées par des hommes. » Ces parcours meurtris poussent certaines femmes à envisager le djihad. Pour Zohra Harrach N’Diaye, la raison en est simple : « La question de l’atteinte au corps revient beaucoup chez IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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les filles. Des gamines qui, à 16 ans, tournent dans des chambres d'hôtel, c’est terrible. Elles peuvent revivre le même mécanisme en zone de conflit avec des types qui parlent de Dieu, mais les réduisent à néant. Certaines jeunes femmes dans les quartiers ont comme on dit "tourné, elles ont cette réputation". Alors lorsque certains viennent leur promettre l’expiation, la pureté, la purification, elles veulent y croire. » — S’ABSOUDRE, SE PURIFIER, retrouver une dignité blessée, devenir des héros aux yeux de Dieu. Des messages au cœur de la propagande de l’EI. Beaucoup de femmes ont rejoint l’organisation terroriste en quête d’un mariage « sacré et éternel », ce qu’elles considéraient ne pas pouvoir trouver dans notre société. Pour la sociologue Amélie Chelly, spécialiste des islams idéologiques, il existe « un hiatus : le martèlement de l’image d’un bonheur à deux n’est plus compatible avec la société de consommation ». Ces femmes en quête de stabiIPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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lité recherchent alors « à sacraliser la volonté d’Allah », analyse la chercheuse, avant d’ajouter que, pour elles, « ce qui va faire du mariage une institution sacrée n’est pas l’amour, mais la reproduction et de là, le fait de construire l’oumma [la communauté des croyants] par le ventre ». Quand le réel n’a plus de sens, ces personnes perdues cherchent l’au-delà. « Le sacré est peut-être convoqué comme une sorte de médicament ultime tant ce qui est vécu est tellement intolérable », lance la directrice de Sauvagarde 93. Un sacré qui dans la propagande de l’EI s’opère par le djihad : les femmes l’accomplissent par la reproduction et les hommes par le sacrifice de leur vie au combat. Dans les deux cas, l’EI leur promet de racheter leur passé à travers l’obéissance à Dieu. Et puis il y a la fascination pour les armes. Les femmes sont attirées par l’image du guerrier armé, un symbole de virilité, comme l’évoque Yaseen Berouini. Elles y voient dès lors l’image du protecteur, elles qui

bien souvent ont eu des pères absents. La documentariste Marion Stalens a été frappée par le discours d’une Belge revenue de Syrie. Laura Passoni disait « se sentir enfin quelqu’un » lorsqu’elle portait une arme pour se défendre. Cette recherche de puissance, de dignité, vient souvent combler des blessures et un sentiment d’humiliation, voire un sentiment d’être considérés comme des corps étrangers à la nation française. « Posons-nous la question : pourquoi les contrôles d’identité ne touchent que certaines personnes par exemple ? lance la directrice de Sauvegarde 93. Beaucoup de ces jeunes ne se vivent pas comme possédant les attributs positifs de la nationalité française, de la citoyenneté. Il faut mettre des mots sur les maux de nos enfants, car qu’on le veuille ou non, ce sont des enfants de la République. » Le contrôle au faciès n’est qu’un exemple des discriminations vécues par les enfants d’immigrés. Ce

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sentiment d’exclusion est récupéré par les discours salafistes. « Ils se basent sur un discours de sécession avec la République, souligne Yaseen Berouini, au cœur du discours, il y a l’idée qu’on empêche les musulmans de participer au débat collectif. Alors si l’on ne veut pas de nous, autant se désagréger de la nation. » La propagande de l’EI s’est également nourrie de ce sentiment d’exclusion. Le paradoxe c’est qu’ils ne coupent pas avec la France en partant. « Un homme revenu de zone de guerre nous a dit un jour : “Je ne me suis jamais senti plus Français que là-bas.” Ils n’ont pas coupé avec la République. Le plus dramatique c’est qu’ils se vivent Français là-bas, alors qu’ici non », explique Zohra Harrach N’Diaye. Un constat partagé par la directrice de l’association Artemis, Katia Mebtouche pour qui « il est important de travailler sur l’islam comme culture et de mener un travail sur l’interculturalité dans les écoles, afin d’échanger sur les questions d’islamophobie, car beaucoup de jeunes se sentent humiliés et non reconnus ». Pour Zohra Harrach N’Diaye « c’est ici et maintenant que ça se joue ». Elle s’interroge sur les raisons qui ont fait de la France le plus gros pourvoyeur de djihadistes en zone irako-syrienne de tous les pays européens. « Envisageons de manière sereine et collective le fait que l’état de notre société française peut produire ce type de trajectoires. Une fois ce travail fait, nous trouverons les solutions. Il s’agit d’un travail et d’une responsabilité collectifs », affirme la juriste. Selon le ministère de l’Intérieur, il reste encore 1 200  Français en zone irako-syrienne, dont 500 enfants en ce début d’année 2018, et près de 320 personnes en sont revenues depuis 2011. La France semble pourtant peu à peu prendre le chemin du Danemark, qui fait figure de modèle en matière de réinsertion, en associant une justice forte à un système de tutorat et de sensibilisation impliquant la police, les employeurs, les psychologues, les médecins... La réinsertion à la danoise a fait ses preuves : selon un article du journal belge Standaard, la ville d'Aarhus, fortement touchée par de nombreux

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départs en 2012, n’a vu aucun de ses habitants rejoindre l’EI depuis 2014. Le dialogue, la prise en charge judiciaire, psychologique et scolaire ainsi que la réinsertion professionnelle, s’avèrent primordiaux pour endiguer les départs comme pour limiter les risques d’attentats et le maintien dans la radicalisation de ceux qui reviennent.

suivis ont trouvé un service civique ou repris les études supérieures. « Le défi de la prise en charge montrera la faculté de résilience de notre société », affirme-t-elle. Pour réfléchir à des projets alternatifs, Artemis organise aussi des hackatons sur l'engagement citoyen comme les 7 et 8 avril prochains, afin de trouver des solutions qui émanent de la société civile.

— « POUR ESPÉRER sortir de la radicalisation, il faut d’abord déconstruire tous les mécanismes qui ont conduit à celle-ci et ça ne se fait pas de manière instantanée », affirme Zohra Harrach N’Diaye, dont l’équipe « mise beaucoup sur la rescolarisation des mineurs ». Le travail de prévention que mène l’association, une fois mandatée par le préfet, passe par des protocoles très serrés. « Dans certaines situations. Nous travaillons conjointement avec les parents et l’école afin que le jeune signe un acte de présence à la vie scolaire matin et soir, que les parents le déposent et viennent le chercher. Il faut cadrer ces collégiens et lycéens qui veulent parfois fuguer, mais sans non plus les emprisonner. Nous faisons le pari que le retour à une vie normale permettra de l’arrimer à une vie d’adolescent », explique sa directrice, pour qui chaque situation est différente. D’autre part, l’association mise sur la prévention : un projet est mené durant une année scolaire avec des classes de seconde. Il s’agit d‘éviter que le processus de radicalisation ne s’enclenche chez les jeunes. Artemis mène également des ateliers de prévention dans les collèges et dans les lycées, notamment par l’éducation aux médias pour défaire « le complotisme et réveiller l’esprit critique des élèves ». Avec près de 77 personnes prises en charge depuis 2015, l’association s’efforce de réaliser un travail de construction d’un projet et d’un discours alternatifs. « Beaucoup d’adolescents sont à la recherche d’un cadre ou d’une cause juste, d’une identité », explique sa directrice. Pour elle « c’est à la jeunesse de recréer ses propres codes et il faut que nous proposions un discours alternatif qui n’émane pas de l’Etat pour pouvoir atteindre ces jeunes ». Ainsi, certains des jeunes

— LA PRÉVENTION S’AVÈRE CRUCIALE, car selon la directrice de Sauvegarde 93, « la baisse des signalements ne raconte rien de la réalité du terrain, ni de la vivacité du phénomène. Les inquiétudes demeurent, et la tête de l’EI repoussera ailleurs ». Malgré les défaites en Irak et en Syrie, la propagande fonctionne toujours. Katia Mebtouche, directrice d’Artemis, évoque le cas de certains jeunes qui souhaitent se rendre dans d’autres pays, notamment en Égypte. Elle explique qu'une mineure prise en charge par l’association avait « reçu 2 000 euros sur son compte venus de nulle part ». Dans cette guerre d’influence, les femmes sont ciblées autant que les hommes. Wassim Nasr, journaliste à France 24, et auteur de L’Etat islamique, le fait accompli, publié aux éditions Plon, observe : « Désormais, le groupe appelle les femmes à commettre des attentats sur le sol européen. Ils ont même diffusé une vidéo montrant des femmes au combat en Syrie, ce qui est totalement contraire à leur idéologie, en arguant qu’il s’agit de combats défensifs et que dans ce cas-là, les femmes peuvent se battre. Je pense toutefois que la logistique ne suivra pas. » Pour la sociologue Amélie Chelly, les femmes radicalisées sont actuellement appelées sur les réseaux sociaux à la taqiya — l’art de la dissimulation — ce qui en fait des menaces d’autant plus difficiles à surveiller. Dans ce contexte, le retour des femmes devient aussi problématique que celui des hommes. Les hommes sont systématiquement pris en charge par la justice dès leur retour. Les femmes ne le sont que depuis l'arrestation de trois d’entre elles qui avaient déposé une bonbonne de gaz dans une voiture piégée près de IPJ Paris-Dauphine — mars 2018

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l’église Notre-Dame-de-Paris en septembre 2016. Selon le Comité interministériel de la prévention de la délinquance, « les femmes, longtemps reléguées au second plan et cantonnées au rôle de mères nourricières des futurs moudjahidins, ont pris une part de plus en plus active dans les attaques djihadistes ». Le regard des autorités a changé : les femmes sont passés d’un statut de « victimes » — un biais de genre dénoncé par le journaliste David Thomson — à celui de menaces. Désormais, comme les hommes, toutes sont judiciarisées, incarcérées ou placées sous contrôle judiciaire. — MAIS COMMENT FAIRE, une fois posé le diagnostic, une fois identifiés les personnes et les risques, pour déradicaliser ? « Nous ne partons pas du principe que nous avons une expertise ou une méthodologie. Nous nous fondons sur ce que l’on appelle l’inversion de l’expertise : ce sont eux qui ont l’expertise car ce sont eux qui ont l’expérience de la radicalisation. Donc tout ce qui va se mettre en place pour amorcer une sortie de ce processus leur appartient », explique la directrice de Sauvegarde 93. Une écoute attentive menée par l’équipe pluridisciplinaire, constituée de sa directrice, juriste et anthropologue du droit, d’une assistante sociale, d’un psychologue, d’un éducateur spécialisé et d’un sociologue chercheur. Tous travaillent au

cas par cas. « Nous ne misons pas sur une pseudo-expertise de la radicalisation. Nous ne nous envisageons pas comme des experts qui reçoivent dans leur bureau avec des consultations classiques. Nous faisons un travail de proximité, un travail de rue. Nos psychologues par exemple se déplacent en visite à domicile, à l’extérieur. Il faut s’intéresser aux personnes . » L’association reçoit des personnes mises en examen pour association de malfaiteurs, détenues, en liberté ou sous contrôle judiciaire. Des personnes revenues de zones, ou signalées mais jamais parties. Sortir de la violence prend du temps. Selon Zohra Harrach N’Diaye, « il est important aussi, pour ne pas se leurrer, que toute personne intervenante dans ces situations-là prenne conscience que la rechute fait partie de la prise en charge. » Elle nuance : « Il ne faut pas faire preuve de fausse naïveté. Celles et ceux qui ont des dossiers d’instruction peuvent vouloir faire bonne figure en montrant qu’ils engagent un travail avec nous. Nous travaillons avec cet angle mort. Nos psychologues sont suffisamment chevronnés pour s’en rendre compte. » La psychologie n’apportera pas toutes les réponses. Pour Yaseen Berouini, le sport peut canaliser la violence et le discours interreligieux, répondre à un besoin de sacré. L’essentiel, pour lui, est de s’ouvrir à

l’autre : « Dans les banlieues, les sports de combat permettent de canaliser la violence et la haine. Ceux qui ont trouvé cela s’en sortent. » Lui-même pratique aujourd’hui la boxe. « Mon professeur de boxe a déradicalisé des jeunes sans s’en rendre compte. C’est un fervent catholique. Il devrait même recevoir des fonds de l’État pour le travail qu’il fait, plaisante-t-il. Je connais au moins trois jeunes qui, sans lui, seraient partis en Syrie. Je pense que les prêtres ont un rôle à jouer pour sortir certains jeunes de cette violence, parce que leur voix pourra être audible : ce sont des croyants. » Katia Mebtouche évoque l’association Coexister comme « un modèle qui mise sur le dialogue interreligieux et interculturel ». Tous ces acteurs ont en commun de chercher à comprendre, prévenir, accompagner, afin de mettre des mots sur ce mal qui emporte tant de jeunes, et à trouver les solutions d’une sortie de la violence, de la haine. Quand elle a initié son film en 2017, la réalisatrice Marion Stalens tenait à montrer qu’il était possible de s’en sortir. Un message qu’elle nous adresse à tous en Europe. « Il ne sert à rien d’être alarmiste. Bien sûr, il y a des menaces, mais il faut envisager qu’il est possible d’en revenir. »  Oumeïma Nechi

Contre la radicalisation, l’État annonce 60 mesures

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armi les 60 mesures annoncées, le 23  février 2018, pour lutter contre la radicalisation, l’État a annoncé entre autres : • La création de trois centres de prise en charge individualisée pour des personnes radicalisées ou en voie de radicalisation, à Lyon, Marseille et Lille, sur la base de l’expérimentation de Recherches et d’intervention sur les violences extrémistes à Paris depuis an avec des équipes pluridisciplinaires (éducateur, psychologue, psychiatre, référent religieux). • Le renforcement du contrôle des écoles horscontrat, avec des inspecteurs spécialisés et le développement d'ateliers d'éducation aux médias dans les collèges et lycées pour prémunir les élèves des théories du complot.

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• Le renforcement de la collaboration entre les préfets et les agences régionales de santé et la création d'un guide des pratiques professionnelles pour les grands réseaux associatifs du travail social. • La collaboration avec les plateformes numériques pour des outils automatiques d'identification et de retrait des contenus. • La création de 1 500 places « dans des quartiers étanches, exclusivement dévolus aux détenus radicalisés », dont 450 « d'ici la fin de l'année 2018 ». • Le passage de trois à sept quartiers d'évaluation de la radicalisation (QER), où la dangerosité des prisonniers est évaluée pendant plusieurs mois. • La création de deux quartiers de prise en charge des personnes radicalisées (QPR) en 2018.  LOST — 99

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"Les radicalisés sont enfermés dans une lecture classifiante du monde" La sociologue Amélie Chelly, spécialiste des islams politiques, travaille à comprendre le processus de radicalisation afin d'offrir des solutions de sortie. Que pensez-vous du débat actuel sur le retour des djihadistes français ? Amélie Chelly : Le désir de les laisser là-bas répond à un fantasme qui consisterait à dire que ces personnes ne sont pas des produits de notre société mais qu’ils seraient des sortes de pièces rapportées issues de l’ennemi. En fait, ils sont nés de nos entrailles mêmes. Ensuite, les chercheurs avaient évoqué l’idée du cas par cas, que le gouvernement actuel semble commencer à entendre. Réinsérer, est-ce un combat perdu d’avance? Les cas les plus effrayants sont ceux qui n’ont pas eu d’autre structurant mental que ces discours haineux qui ont traversé les générations. Le danger réel réside dans ce qui va déclencher un passage du discours à l’acte. Ces personnes sont radicalisées car elles sont enfermées dans une grille de lecture classifiante du monde, mais elles n’ont pas encore basculé du côté de la violence comme instrument d’idéalisation du monde pour rétablir « la justice ». On n’est plus dans un effet de domino mimétique comme il y a un an ou deux, avec des tentatives tous les jours. Ne plus nommer les djihadistes dans les médias a contribué à endiguer le phénomène. Même si apparemment nous y revenons. À l’avenir, nous n’assisterons plus à des attaques avec une grosse logistique comme celle du Bataclan. Il s’agira plus d’attaques isolées comme celle de Trèbes mais pas de loups solitaires, car Internet et le réseau contribuent toujours aux attaques. Nous risquons en revanche d’assister à des actions décentralisées, avec des actes comme des coups

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de couteau ou des prises d’otages dans des supermarchés. Où en est-on des cas de « revenants » ? Beaucoup de personnes reviennent ces dernières semaines et doivent rester très discrets pendant des mois. Leurs seuls interlocuteurs sont leurs avocats. Certains ne sont pas des grands héros de l’EI connus par les autorités, mais plutôt des personnes de l’ombre. Parmi eux, il y a également des gens qui sont partis lutter avec le YPG [la branche armée du Parti kurde de l’union démocratique syrienne] contre l’EI. Et qu’en-est-il des femmes ? Elles risquent d'être moins inquiétées car elles ne prenaient pas les armes et que leur rôle était de rester à la maison. Mais l’idéologie de l’EI change et intègre cette donnée, pour la retourner contre l’ennemi idéologique, à savoir l’étranger. Les femmes sont des bombes à retardement que la propagande de Daesh investit d’un nouveau rôle plus actif, mais aussi de la transmission de l’idéologie. Peut-on réellement réintégrer les « revenants » mineurs ? Cela peut être compliqué ou simple : le discours radical n’est pas né avec l’EI. Il y a des familles comme celle de Merah où ces discours très simplificateurs, anti-système et très haineux, existent depuis des générations. Ces cas sont très compliqués. Mais ceux qui ne sont pas nés dans des familles comme celle-là peuvent « reconvertir » leur esprit. Quand vous êtes enfant, vous êtes malléable. Par contre, il faudra un arsenal pédagogique et psychologique ultra-spécialisé.

Quelles solutions proposez-vous ? Je viens de fonder le centre d’Analyses des islams politiques et des radicalisations avec David Vallat, ancien djihadiste dans les années 1990, sorti de l’engrenage, actif dans la lutte contre la radicalisation, et Yaseen Berouini, chercheur spécialiste de la désespérance socio-économique, et rattaché à la plateforme « violence et sortie de la violence » de la Fondation des maisons des sciences de l’homme. Nous allons aussi intégrer un avocat spécialiste de la judiciarisation des cas d'enrôlement dans le djihadisme. Nos trois objectifs : intervenir dans des formations du personnel pénitentiaire, créer des programmes et des discours pour l’Éducation nationale, et lutter pour interdire des livres idéologiques wahhabites ou salafistes pires que Mein Kampf. Ils sont aujourd’hui en vente libre dans des librairies. Que pensez-vous du débat sur la responsabilité de la République dans ce phénomène ? Avec plusieurs chercheurs d’un cabinet d’expertise, nous avons mené un projet de recherche sur ce sujet. Nous remettrons nos conclusions au gouvernement en juin. La question du complotisme est très ancrée chez les Français. Pour nous, c’est la source du discours qui rend les choses vraies ou pas aux yeux de certaines personnes. Nous avons donc proposé de construire un contre-discours qui n’ait pas l’air d’émaner de l’État, en s'appuyant sur les professeurs.  Propos recueillis par Oumeïma Nechi

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