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espaces - ĂŠmotions


E

D

I

T

O

Espaces , émotions.

Ce serait honte bue dans un vestibule,

c'est espoir allongé sur le lit, ce fut désir dans un bureau, ce serait amnésie dans une bibliothèque, ça avait été appétit dans le placard de ma grand-mère, c'est désabusement sur macadam, que ce soit dégoût d'une aire d'autoroute ou évasion en passant le pont, c'était bestialité dans la forêt. Ce serait exaltation dans une arène, c'est détestation près d'une ferme, ce fut bisque rage dans un passage encaissé, ce serait jubilation du soleil, ça avait été tourment de la neige, ça sera stupeur dans la grotte et nostalgie de nulle part, voir rumination de l'exil, ce serait l'étonnement de la steppe, voir du désert et idem, ou presque, en ce qui concerne la

stratosphère...


(Parenthèses) femme sur son séant sans s’abriter du néant miroir de lumière...

Laurence Faure

instant suspendu d’absence et d’ombres reflets entre soi et livre.

Photos : Grégoire Philipidhis

Myriam Linguanotto

tout d’un coup et furtivement La lumière sonne, petit carillon cristallin.

Totie


Confortable comme sur une vague juste avant qu’elle ne se brise

Contemplation du ciel, là, après le plafond

Dessins : Mathieu Mainpin


La honte

i, nous avons r

avons

s flirté.

s avon bu, nou

i. é, nous sais à lu nt. s n n e a p d e s j me is, von r. Nous a ns fait l’amou e je la caressa n fait délibéré n moi, qu l’o ee vo Nous a même temps te le mal que quelque chos le Honte, j’avais honte. en ué Et dans rvers qu’augm e amitié, j’ai t dra pas. Pourquoi ai-je trahi ? Je me suis caché derrière un buffet, en espépe ue notr é qui ne revien q Plaisir s p m e et rant que personne ne m’y trouverait d’ici le jugement dernier. uret rd. En mêm de moi, une p i d’abo ons anciennes o m r e J’aimais Jean, pourtant, je ne lui voulais aucun mal. u m oti re s L’esti , je pleu et que des ém e t n Pourquoi donc l’ai-je trahi ? o h ce de   e rage, plus l’innocen d e r J’aurais voulu revenir hier, quand j’avais encore mon âme pure. . u e Je pl le faute aurai ’ u . n e s s e e j t a i e d m u r Je me recroquevillais dans ce coin. J’y trouvais un refuge, même si je ar Parce q ésormais inte ouée, p f a b e d c t savais que, même là-bas, la mauvaise conscience me taraudait. me son sur mon enfan . re   ue liste es, Je pleu g n o stants, l n i e t n s r r u e ’ e i c d Il me faisait confiance, comme je le croyais aussi incapable de me n em er,   trahiso oût am i su dès les pr possible. e g r è n i u m é e s nuire. l’a ais our La pr m’ont l fois, c’était, je nfers sans ret s e r t u Pourquoi a-t-il fallu qu’il éprouve un tel bonheur ? a re xe Les premiè e descente au e t t e c Je le voyais afficher avec insolence la chance qu’il avait ; il se pavanait s Mai d’un t. e buffe ier pas l m e r e r è au bras d’Alix. i p r er Le caché d s i u s Pourquoi a-t-il fallu qu’il s’absente une soirée ? e   em , ée. ais je n veux dire, m a j la pens ouvent la nuit s Et pourquoi m’a-t-il demandé de m’occuper d’elle ? r u l a e P j p , e t n etour llemen vient s Avait-il confiance en moi, voulait-il tester mon amitié ? Pas rée souvent, j’y r oublier, il re t de cœur, ue pu men Pourquoi, mais pourquoi m’a-t-il dit : Parce q nt que je n’ai e serre m ê m e e Je reviens demain. Sois avec elle comme un frère. Ce mom exactement l je rétrécis, ns in   Je resse ion que souda loir, at va Je voudrais oublier, je voudrais effacer les heures d’abandon. La sens de de ne rien itu Nul ne sait où je me cache. Moi seul, et elle, connaissent mon crime. La cert te Mais c’est déjà trop. Jamais je ne pourrai reparaître devant lui. La hon   el Bazin Arm


l’amour

J’ai envie de faire l’amour l’espace d’une page à une page que j’aime et qui m’aime

J’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de

faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour Tiens Avec tabulation à gauche ça tombe pas toujours sur le même mot en fin de ligne J’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’ampoule c’est possible aussi mais tout le monde s’en fout j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie envie de quoi ? de faire l’amour j’ai envie de faire et d’amour sans avoir envie de repasser Typographiquement je ne sais pas ce qui est le meilleur pour les sens je ne sais pas non plus pour la taille de la police est-ce qu’il faut que ça reste stable ou que ça s’emplisse grossisse s’accumule ? se méfier des évidences. C’est comme les tabulations ça peut tout changer J’ai envie de faire l’amour j’ai envie j’ai envie de l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de Je peux pas ponctuer à peine je peux pas je peux pas ponctuer une envie de faire l’amour qui est pleinement là pleinement pleine et qui se fiche des représentations J’ai envie de faire l’amour Sur la page ? tu parles d’une connerie sur une plage c’est mieux quoique avec tous les grains de sable qu’on aime ou pas d’un amour sincère farouche et plein d’ouverture de compassion et de désir pour l’autre au bout d’un mot d’un moment peu ou prou il faudra s’équiper techniquement d’une serviette


à la

J’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie sur la plage sur la page sur la plage de la page j’ai envie de

faire l’amour là tout de suite j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour non la vaisselle non l’amour non la moue non la mouette non la plage non l’amour l’amour l’amour l’amour l’amour toujours l’amour dans la cour ? non j’ai pas envie de faire l’amour dans la cour j’ai envie de faire l’amour toujours enfin pas toujours j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai pas toujours envie de faire l’amour j’ai envie de dormir aussi des fois une fois par jour j’ai envie de faire l’endormie j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour J’ai envie de faire l’amour à la page ? de faire l’amour à la mode ? la mode de l’amour ou le mode de l’amour ? j’ai envie de faire de l’amour modal pas tonal ou alors tonal et modal là tout de suite j’ai envie d’’essayer L’amour en musique la musique de l’amour je sais facile mais vrai vrai vrai aussi vrai que l’amour ou la musique tout seuls J’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour J’ai envie de dire qu’à force de taper l’amour sur le clavier je deviens de plus en plus bonne en rapidité mais l’amour faire l’amour avoir envie de faire l’amour avoir envie de le faire et de l’étaler sur la page est-ce que c’est vraiment intéressant que ça prenne pas de temps ? que ça se fasse de plus en plus vite ? J’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai toujours envie de faire l’amour et j’y crois et j’y crois à l’amour à la vie à l’envie qui me serre là de la pulpe de doigts jusque très loin là-bas j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour


page

J’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai toujours envie de faire l’amour et j’y crois et j’y crois à l’amour à la vie à l’envie qui me serre là de la pulpe de doigts jusque très loin là-bas j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour

J’ai envie de te faire l’amour Page Page J’ai envie de te faire l’amour

Vraiment

Et que ce soit bien pour les deux Oui pas que pour moi pour mon envie pour mon amour pour mon je pour mon faire que ce soit bien pour toi page parce que tu es page et que là je suis signes qui s’inscrivent sur toi sur ton espace sur ton immensité sur ton mystère sur toi toi toi ma toile mon infini ma surprise mon immensité et toi page tu peux faire tout ce que tu veux de moi parce que toi et moi c’est … la main dans la main J’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour j’ai envie de faire l’amour

J’ai envie de faire l’amour l’espace d’une page à une page que j’aime et qui m’aime Et qu’on regarde ensemble dans une même direction Celle du lecteur

Laurence Faure


La fĂŠlicitĂŠ du cadre

Dessin : copyright Marysia Milewski


VER

SAC

Le caoutchouc de mes baskets Colle à l’asphalte Qui coule au milieu des murs, De la cité cernée Par les graffitis qui s’alignent dans la grisaille De l’enceinte où j’avance Vers les vapeurs de néant Qui s’engouffrent dans la nature Désossée telle une carcasse de caisse Rouillant sur le parking où je sombre… No man’s land, delta du vide Entre voie express, voie ferrée et tours ZUPées Entre vide du jour et bourdonnements nocturnes, Symphonie de dysharmonies, Dans un microcosme qui s’affaisse….

ITES

Poète vagabond


Hequet .Vudici

les chocolats

Fragments … l'espace autour d'eux tourne

je visite aujourd'hui les moments qu’ils distillent

comme des noyaux en chemins oubliés


Hequet .Vudici

dans le buffet

quand l’enfance résiste à devenir un soir

une boite à biscuit

en fossile de carton

moment


Hequet .Vudici

du salon...

tiroir sans épaisseur

comme pour ranger le temps

obscurité fertile contre mémoire féconde

Qu’en verrez-vous ?


M a u v a i s e r o u t e

Dans la cabine, ronronnement du moteur jusque dans le ventre, jambes allongées sous le soleil, une chaleur douce et ronde sur la peau. Elle décolle ses cuisses de la banquette en skaï, une tâche rouge s’est formée dans le creux des genoux. « T’as rien pris avec toi, pas d’eau ? J’roule encore cent kilomètres. Et puis on fait une pause, j’en ai ras la casquette. » Elle n’a pas levé le pouce longtemps. Elle lui a dit qu’elle allait à Bilbao retrouver sa cousine. « Alors... tu parles espagnol ? - Ça s’apprend, les vacances c’est fait pour.  - Moi à force, j’connais des mots, j’me débrouille quoi. J’y vais toutes les semaines, Bordeaux-Bilbao, BilbaoBordeaux… » Il questionne, si elle va encore à l’école, ce qu’elle fait le week-end, si elle a un copain, si… Elle l’écoute vaguement, yeux rivés sur les arbres au bord de la nationale, ombres courtes sous la lumière crue de midi. A cette heure, les parents ont dû lire la lettre, avec un peu de chance ils comprennent que pour le brevet, il est déjà trop tard, qu’elle va là où l’herbe est plus grasse, la vie avec eux est plate, une flaque d’eau, elle fait un break, basta. Elle est déjà loin avec lui qui parle, mains sur le volant et regard droit sur la route. Sauf de temps en temps quand il se tourne vers elle. Juste un coup d’œil. Il commence par ses pieds, remonte le long des jambes jusqu’à la bordure du short en jean. Il sourit.

Dans la supérette de la station-service, elle traîne dans les rayons, regarde sur le présentoir, demande au caissier qui l’observe, estce qu’il y a cette chanson qui passe à la radio, c’est comment déjà ? Heu… Lady d’Arbanville… oui… c’est ça. Elle brandit la cassette. « Hé tu connais ?  - Non, c’est quoi ? - Ben Cat Stevens ! J’adore. T’écoutes pas la radio ? » Il s’approche, bras derrière le dos pour cacher quelque chose.


« Tiens ça plutôt, c’est pour toi. » Dans sa main, un chiot en peluche marron avec un collier rouge. Elle regarde la touffe de poils synthétiques, deux billes en plastique noir plantées dans le crâne, la queue en boudin. « Hé, t’es là ? Tout va bien ? » « Ça te plait ? » Elle retient sa respiration. Ses tâches de rousseur sur les mains, sa peau laiteuse, elle n’avait pas remarqué dans le camion. « T’es malade ou quoi ? » Ses yeux petits et rapprochés, enfoncés dans le visage. Son buste rondouillard vissé sur des Il va lui coller aux basques longtemps ? Il va quand même finir par la jambes courtes. Il poursuit. lâcher, non ? Comprendre qu’elle n’a pas envie de continuer avec lui, « Comme ça on est trois maintenant. Heu… bon… on va s’reposer ? » qu’elle a besoin d’être seule. Qu’il parte. Surtout qu’il parte avec ses Ben tiens ! Qu’est-ce qui lui prend, il veut quoi, aller faire la sieste ? Elle rêve… Et puis poupées qui s’agitent dès qu’il tourne la clé dans le contact, qui dodelinent pourquoi pas la serrer comme sa petite peluche, enfouir son visage dans la fourrure, de la tête. Envie de vomir rien que d’y penser… Il va finir par piger ? Voir que caresser sous les bras, là où c’est encore intact ? ça ne sert à rien de rester... Voir que… Il s’énerve. Il la pince à la taille, goguenard. Elle recule d’un pas. « Non mais tu crois que j’ai q’ça à faire ? T’attendre ! Tu joues à quoi là ? » « Hé, t’as avalé ta langue ? » Si elle pouvait enfouir son cerveau dans ses muscles, ne plus sentir, s’évaporer. Il s’agite comme un ver. Elle a chaud, son tee-shirt une seconde peau qui colle. Ça s’embrouille dans sa tête. Il suffirait qu’elle tire la chasse pour le faire disparaîMais il croit quoi, c’est pas une marie-couche-toi-là, une traînée. Elle va quand tre… ça l’amuserait de le voir s’enfoncer et tourbillonner dans l’écume blanche de la même pas s’allonger avec lui, rideau tiré sur la cabine ! Avec ses poupées en cuvette, elle rabattrait le couvercle et s’en irait. Des gros coups dans la porte, de plus tissu accrochées au rétroviseur, elles pendouillent dans le vide, jambes molen plus forts, rapprochés. Et pas une fenêtre, pas un filet d’air... La tête tourne… Des les, cheveux jaunes décolorés par le soleil. On dirait des zombies. Et son bruits de pas précipités… Les murs plus épais, blancs, trop blancs… parfum, c’est du déodorant ? Il pue. Et il s’imagine que… elle… pouah…   ça l’écœure. Le carrelage froid dans le dos, le sol dur sous la tête. Des morceaux de porte éclatés autour « Hé ho… Y a quelqu’un ? » d’elle.   « Ça va mieux ? J’étais à deux doigts d’appeler les secours moi. » Dans les toilettes, assise sur la cuvette. Elle va rester là un Le caissier de la supérette est accroupi à côté d’elle. moment, faire le point. Le dernier panneau indiquait Bilbao « Y a plus à s’inquiéter. J’ai tout de suite vu moi, dès qu’il est rentré que quelque chose clochait chez 150 kilomètres, elle a fait plus de la moitié du chemin. Elle lui... Sa manière de te regarder les jambes. Et encore, j’suis poli. Mais avec moi, il a pas insisté. Il est pourrait trouver quelqu’un d’autre pour continuer… Et lui. parti dès que j’ai rappliqué. Ce fumier, quand j’y pense. J’entendais plus rien de l’autre côté de la porte, Quoi faire pour s’en débarrasser... Rester là, sans bouger, j’ai appelé… personne, alors j’ai eu peur … paf j’ai donné un grand coup de pied dans la porte et c’était sans répondre, sans... On frappe. réglé. » « Qu’est-ce que tu fais là ? On y va ? » Il la regarde, yeux écarquillés sur le haut de ses cuisses. Il sourit. Elle voit le bout des baskets sous la porte. Elle cherche autour d’elle, sa main tâtonne, empoigne un morceau de porte, tranchant. Ça tambourine dans sa poitrine. Myriam Linguanotto  


Havre

Photo : Charles Lesserant


La veille de ses 18 ans, Paul enfila son short bleu et son tee-shirt rouge pour faire du vélo. L’été était sec, le soleil allait taper fort tout l’après midi. Il quitta la ferme familiale vers quinze heures. Essoufflé au bout d’une heure d’effort, il s’arrêta près d’une forêt. Il laissa son vélo en bord de route puis pénétra à l’intérieur. Son cœur battait vite. Il ne sut distinguer si cette dernière côte grimpée avec hâte était à l’origine de l’accélération de son pouls. Ou alors était-ce l’angoisse de marcher au milieu des arbres sans emprunter un chemin. La forêt était dense et paraissait noire au loin. Une sensation sourde et profonde incitait Paul à continuer  sa progression. Il déambulât entre les arbres pendant plusieurs centaines de mètres. Puis il s’arrêta car il sentit la forêt se refermer sur lui. Il se retourna mais ne distingua déjà plus la route. Il tendit l’oreille et écouta le craquement des branches plier sous le poids du vent. Il perçut aussi le cri de quelques oiseaux dont il ne put dire le nom. Il reprit sa marche mais s’arrêta aussitôt. Le bruit de ses pas l’effraya. Il tenta de se déplacer le plus légèrement possible de peur d’écraser des insectes sous le poids de son corps mais n’y parvint pas. Il s’arrêta encore et s’accroupit pour scruter le sol. Il observa une colonie de fourmis et fut étonné par cette vie qui grouillait par terre. Il se redressa et repartit.

Bifurcation Après deux heures de marche, le terrain devint accidenté. La forêt s’espaça et laissa filtrer les rayons du soleil. Paul grimpa sur un rocher et contempla l’horizon. Il ne vit que des arbres autour de lui. Il s’allongea sur le dos pour se reposer et s’assoupit. Au réveil, il releva son tee-shirt sur sa poitrine et traça avec l’index de sa main gauche un cercle sur son bas-ventre. Il fut rapidement pris de démangeaisons dans le dos. Il gesticula dans tous les sens et se releva brusquement pour saisir la branche d’un arbre qui pendait. Il arracha un petit bout de bois et le plaça en travers de sa bouche. Il retira son tee-shirt et s’allongea à nouveau sur le rocher. Les démangeaisons reprirent violemment. Paul gratta son dos contre le rocher et frappa par terre avec ses pieds. Il hocha nerveusement sa tête à plusieurs reprises contre sa poitrine. Il serra très fort le morceau de bois dans sa mâchoire et brailla au fond de lui mais aucun mot ne sortit de sa bouche. Une larme échappa de son œil droit et coula le long de sa joue jusque dans son oreille. Au bout de quelques minutes, son corps cessa de le faire souffrir. Il se redressa et rangea le bout de bois dans sa poche.

Torse nu, Paul se mit à la recherche d’une autre colonie de fourmis. Il en trouva une nouvelle à quelques mètres du rocher. Les insectes marchaient à la queue leu leu. Il prit son morceau de bois et écrasa une fourmi qui trainait à rejoindre les autres. Puis il reprit sa marche entre les arbres. Totalement désorienté, il accéléra malgré tout le rythme pour s’enfoncer encore davantage dans la forêt. Sur son parcours, il se baissa pour saisir un bâton et se mit à taper violemment chaque tronc qui se présentait devant lui. En fin de journée, il se sentit épuisé et chercha un endroit où passer la nuit. Il décida de dormir au pied d’un vieil arbre haut de plusieurs mètres. Il ôta ses baskets et chaussettes et se lova contre le tronc. Pour s’endormir, il fixa du regard les branchages qui se balançaient au rythme du vent. Durant son sommeil, il sentit des animaux s’approcher de son corps mais n’eut pas peur.

Au matin, Paul, assoiffé, se dirigea instinctivement vers un ruisseau situé à plusieurs centaines de mètres. Il se mit à quatre pattes puis attrapa avec sa main gauche de l’eau qu’il lapa à toute vitesse. Il retira son short et son slip et pataugea dans le ruisseau. Soudain, il se redressa sur ses genoux et tapa avec ses poings contre sa poitrine en levant la tête vers le ciel. Puis il roula son corps dans la vase. Il regagna ensuite la terre ferme à l’aide de ses mains et s’allongea sur le dos dans l’herbe. Il fixa du regard le soleil et sentit la terre sécher sur sa poitrine et craqueler au rythme de sa respiration. Alors qu’il était sur le point de s’assoupir, l’odeur d’un animal le sortit de sa torpeur. Il leva la tête et aperçut un petit canard au plumage noir au milieu du ruisseau. Il se mit à rugir intérieurement et l’observa de longues minutes. D’un coup, il bondit sur lui et le saisit par le cou avec ses dents. Il serra si fort que la tête de l’animal se détacha. Il le leva en l’air au dessus de sa tête et pressa le corps du volatile entre ses deux mains pour faire s’écouler des gouttes de sang dans sa gorge. Puis, il lui arracha toutes ses plumes avec ses ongles. Avec sa mâchoire, il croqua dans la chair encore chaude et dévora l’animal en entier. Nikolas Louis


Photo : Thierry Valencin -Texte Eric Renaud


Les cigales

Les cigales Au loin il apercevait la masse brouillée et bleutée des montagnes, dont la base, par l’effet de réverbération, semblait frire sous l’effet de la chaleur.    Le ciel avait perdu de sa dureté, quelque chose de gris, comme un voile à la transparence sale, mélangeait sa teinte sans lumière au bleu très pur de la Provence. Des ravines griffant de leurs ocres doux l’argile tendre des coteaux égayaient de leurs tons pastel l’aridité de la plaine comme aplatie de chaleur. Même les vieux oliviers, centenaires et tordus, disséminés sur la pente qui rejoignait la grand-route, semblaient s’être rapetissés pour échapper à cette fournaise qu’était devenue cette journée de la mi-août. Le Pernod, qu’il s’était servi très fort, agaçait ses gencives et sa langue, et l’effet de l’alcool, lentement, s’insinuait dans son corps, alourdissant ses membres d’une torpeur qui, en apaisant par ondes successives tout ce qui s’agitait encore en lui, le laissait comme abruti sur le bord de son siège.     Il ne pensait pas, seuls ses yeux, qui saisissaient sans les comprendre tous les détails du paysage, entretenaient en lui un jeu confus de réflexions ; et il s’étonnait de songer à des choses dont la futilité lui semblait hors de propos. Il n’aimait pas le goût anisé du Pernod ; c’était la bouteille du père. Lui, préférait le vin ; le rosé surtout, à la fraîche acidité, et que l’on  servait partout dans le pays dans ces cruches de terre dont il finissait par prendre un peu de la saveur ; âpre, rugueuse comme l’odeur de la terre qu’on remue au petit matin, alors que sa surface est encore nimbée de cette rosée parfumée, odorante, et de laquelle il aime retrouver les senteurs de thym et de résine que la nuit semble y avoir déposées. Mais, sans doute, le vin aurait été trop lent à le faire parvenir à cet abrutissement dont il avait besoin.  Combien lui restait-il de temps ? Une heure, à peine. Il remplit à nouveau son verre, mélangea un peu d’eau à la couleur brune du Pernod qui presque

instantanément se colora d’un jaune assez sombre, opaque, qui lui fit penser aux joues ridées de la vieille. Il songea à aller traire la vache qui meuglait douloureusement dans l’étable, mais à quoi bon ? Quelqu’un s’en occuperait, sans doute les Noguier, dont la ferme n’était qu’à quelques kilomètres. Devait-il se changer ? Tôt ce matin il avait dû réparer la tronçonneuse, et son jeans, là où il s’était essuyé les mains, sur le côté des cuisses, était couvert de taches d’huile. Sa chemise à carreaux rouges était trempée de sueur, et il sentait dans son dos glisser des grosses gouttes qui, tout en lui donnant une rapide sensation de fraîcheur, lui rappelaient qu’il faisait sacrément chaud. Pourtant il préféra rester assis ; il se sentait épuisé, et, d’ailleurs, il ne savait pas encore ce qu’il allait faire. Peut-être ne les attendrait-il pas. Il comptait sur le Pernod pour cela. Il s’était lavé les mains dans la cuisine, longuement, avec du produit vaisselle, avait laissé couler l’eau fraîche, à l’odeur de pierre, sur ses avantbras musculeux et brunis par le soleil. La fuite de l’eau entre ses doigts l’avait apaisé. C’est après cela qu’il s’était décidé à les appeler. Cela lui était apparu comme la seule chose à faire, la plus honnête aussi, et honnête il l’avait été toute sa vie, jamais il n’avait triché, ou menti, et sur les produits qu’il vendait sur les marchés il n’avait jamais plus pris que le juste salaire de ses efforts.  Il songea à la ferme, à ce vieux mas dont les premières fondations remontaient au dix-septième siècle, avec des murs épais, en pierre de rogne ; des cheminées dans toutes les pièces, et cette tommette au rouge sanglant sur laquelle enfant il savourait pieds nus la fraîcheur savoureuse. Ca sentait bon, là-dedans ! L’ombre et le parfum sucré des fruits, le pain qu’on faisait soi-même, dans le petit fournil accolé à la cuisinière ; les bouquets de thym appendus près du four, les tresses d’ail ; et l’odeur des chèvres, de ces petits crottins que sa mère baignait d’huile.     Cela lui donnait presque faim, et il se rappela qu’il restait un peu de daube.


Les cigales

Il aimait ça la daube, le lendemain, froid, sur une grosse tartine bien beurrée. Il scruta la route que quelques hirondelles s’égayaient de frôler de leur vol en rase-mottes. Il faisait chaud, mais pourtant cela n’était plus la même chose ; l’été, dans un râle prolongé et brûlant, tirait à sa fin. C’est la lumière qui changeait, elle devenait plus dense, plus molle, prenant quelquefois des lueurs qui lui faisaient penser à celles que le beurre prend quand il commence à fondre. C’était en fin d’après-midi qu’on remarquait ça ; le monde, brusquement, ralentissait, comme chargé du poids de cette lumière devenue plus grasse, plus lourde. Quel dommage ! La saison avait été magnifique ; mis à part les tomates qui avaient peu rendu à cause de la chaleur trop précoce et trop continue, les récoltes avaient été superbes  ; les poivrons surtout, dont il avait presque pu doubler la récolte de l’an dernier ; et les abricotiers, qu’il apercevait sur la pente en contrebas, avaient leurs branches alourdies de petits fruits à l’orange délicat et moelleux. Dans le champ de maïs on pouvait voir se dresser hors de leur tige les beaux épis aux grains encore pâles ; et les oliviers, comme chaque année, arriveraient bien à donner leur cent kilos. Bien sûr, on ne pouvait pas devenir riche avec ce que rendait la ferme, et quelquefois même une mauvaise saison les avait rendus indigents ; mais depuis qu’il s’en occupait lui, on pouvait en vivre ; fallait travailler dur, c’est tout, et puis il fallait aimer ça, et rien d’autre n’aurait pu lui fournir la joie qu’il ressentait quand ce qu’il avait semé de ses mains sortait de terre, comme enfanté par lui. Et la ferme lui rendait cet amour, il le sentait, la ferme était joyeuse et semblait rayonner sous les caresses que ses grosses mains aux ongles sales et cassés prodiguaient sur son corps. Une heure, même en roulant vite il leur faudrait au moins une heure. Il avait encore le temps, et cette notion du temps dont il s’était servi toute sa vie pour structurer sa besogne, lui apparaissait maintenant comme quelque chose d’énorme, de monstrueux, qui vidait les choses de leur substance, qui les rendait futiles, et pour ainsi dire privées de ce que toute sa vie il s’était

efforcé de leur infuser. Pourtant, laissant son regard errer sur ce paysage qu’il connaissait si bien, quelque chose d’autre apparaissait, et c’est cet autre qui, tout en changeant la perception qu’il avait eue des choses, lui laissait découvrir comme l’intérieur de ce qu’il avait si souvent regardé. Il avait l’impression étrange d’être lié au paysage, de lui appartenir, et chaque relief que la diversité de la campagne proposait à son regard lui semblait exister comme existaient les hommes, avec leur caractère propre, leur histoire, et cette durée dans l’espace et le temps qui façonnait leur forme jusqu’à ce qu’aboutisse enfin ce qui, par ce lent et laborieux travail de leur être, leur conférait ce que l’homme trop occupé de lui-même semblait toujours leur refuser : ce droit des choses à être uniques ; et c’est sur cette unicité qu’il lui venait le désir presque infantile d’apposer un nom. Pourquoi n’y avait-il jamais songé ? Il vit Jules, l’épagneul breton, sortir en hésitant du hangar. Apeuré, la queue entre les jambes, s’approchant de quelques pas pour reculer tout aussitôt en une espèce de ronde dont le mouvement veule lui fit prendre la bête en pitié ; elle semblait le questionner du regard, hésitant à lui redonner sa confiance. Pauvre bête, qu’allait-elle devenir ? Peut-être que le fils Noguier le prendrait, il aimait Jules, et, d’ailleurs, sachant le chien imbattable à débusquer les lièvres, il s’était plusieurs fois essayé à le troquer contre un autre, un très beau griffon vendéen, mais totalement dépourvu des talents dont Jules était doté. Noguier était un passionné de chasse et il lui avait souvent emprunté Julot pour aller courir les garrigues, ramenant parfois jusqu’à cinq pièces dans sa gibecière. La vieille insistait toujours pour en prendre deux, arguant du fait que, sans Jules, bernique qu’il aurait été le Noguier ! Quel bon ragout elle savait faire quand même ! Mariné pendant deux jours, et avec du Château-neuf, s’il vous plaît ! Ouais, pour sûr qu’il le prendrait Julot, là y avait pas à s’inquiéter. Il entendit la pompe se mettre en route et couler sur le chant stridulant des cigales un son régulier et lourd, épais, qui rendait presque délicat le bruit de scie des insectes. Les cigales ;


Eric Renaud     Le Caire, le 3 juin 2010

Les cigales

c’était le nom de la ferme, sur le chemin de Repentance, sa ferme à lui, là ils pourraient rien dire, ça faisait plus de vingt ans qu’il trimait de l’aube au crépuscule pour la maintenir la ferme ; même les dimanches qu’il y travaillait, tout seul, les vieux ne s’occupant plus de rien, lui laissant tout sur le dos… Et son frère, avec sa grande gueule, qu’avait rien voulu savoir, qu’avait préféré ouvrir une épicerie à Aix ; tans pis pour lui. C’était sa faute tout ça. Jules attendait un signe, il l’appela d’un claquement de langue et le chien, presque rasséréné, vint lui lécher la main. Il ne comprenait pas, bien sûr. Mais il savait, y avait qu’à regarder ses yeux pour le comprendre. Il y avait une grande question dans ces yeux-là, une grande inquiétude aussi. Pourquoi ? ils demandaient. Alors il tenta de lui expliquer qu’il n’aurait pas pu abandonner la ferme, qu’elle était à lui, qu’il avait travaillé dur pour elle, qu’il l’avait choyée, qu’il s’était occupé d’elle, sans rechigner à la besogne, lui sacrifiant tout, même la femme qu’il aurait pu avoir. Et de grosses larmes coulaient sur ses joues mal rasées pour tomber sur le museau du chien qui gémissait de désarroi. Il avait pris la tête de l’animal entre ses grosses mains sales et, le corps secoué de sanglots, lui répétait qu’il n’aurait pas pu la vendre, sa ferme, sa ferme à lui. Puis, brusquement, il repoussa le chien et s’essuya les yeux aux manches de sa chemise. Fallait pas qu’il pleure, il aurait l’air de quoi, alors ? Il regarda le corps de son frère, allongé à plat-ventre sur le gravier du perron. La décharge l’avait frappé au bas du dos, transformant en une bouillie sanglante sa chemise de lin blanc. La mère était dans la cuisine, le haut du visage emporté par les plombs. Il appela sans résultat son père qui s’était réfugié dans la chambre. Il l’aurait pas tué, ça ne servait plus à rien. Il aurait bien voulu en finir, mais il n’avait plus de cartouche, il aurait fallu qu’il se lève, qu’il aille dans la cuisine, qu’il ouvre le tiroir du vieux buffet…il n’avait plus la force. Alors il regarda vers Aix, certain que le fourgon de la gendarmerie n’en avait plus longtemps. 


Soleils

Dessin : Elisabeth Couteller


R e f l u x Brouhaha d’applaudissements puis progressivement les lumières s’éteignent. C’est fini. Comme tout le monde ici elle vient de passer un fantastique moment. Partir maintenant que c’est terminé. Sortir d’ici et déjà sourire à l’idée de le retrouver. Au milieu d’une masse de gens qui doivent quitter cette plaine creuse, une sorte d’arène naturelle, pour laisser place à une autre foule tout aussi impatiente. Pour sortir il faut passer dans un endroit long et étroit, qui va en se rétrécissant, une gorge encaissée aux parois raides. Ravie, elle suit le mouvement des partants. En sens inverse, d’autres déboulent pour accéder à la plaine, beaucoup de gens on dirait, mais comment voulez-vous entrer si vous ne nous laissez pas sortir, a-t-elle envie de crier. Ceux de derrière poussent énergiquement pendant qu’elle essaye de mettre ses pas dans les traces des précédents, que son nez s’écrase sur des dos. Une poussée qui s’accentue à mesure que le goulot se resserre, la pressurise et troue les os. Un peu d’élan, elle contourne deux personnes, pour se retrouver écrabouillée par les nouveaux arrivants. Progressant lentement dans un espace rétréci de toutes ses dimensions, elle n’arrive plus à voir la terre sous ses pieds. Sur la gauche déboule un nouveau tas d’énervés qui jouent des coudes, la frôlent, la compressent et la déportent en biais. Elle manque de tomber sur des enfants. Se redresse la gorge asséchée, une peur afflue, celle de se faire écraser par la déferlante humaine. Ses bras se collent à son buste, la cage thoracique rétrécit, les épaules se relèvent quand ses yeux tentent de trouver une trouée, ou bien un arrivant plus frêle qui ne lui bloquera pas le passage. Elle déglutit une salive au goût de cendres. Comment s’en sortir, la question passe au galop sous son crâne avant de disparaître dans une brume lointaine. Quel pas tenter, par où aller ? Et celui qui l’attend à la sortie, comment le retrouver, comment vite le rejoindre. Le ciel s’assombrit, les lumières de la scène s’éteignent, elle s’abime dans une obscurité qui pue les aisselles. Dégager vite fait, trouver fissa l’issue, rejoindre celui qui est resté à l’extérieur. L’impétuosité de la foule qui cherche à rejoindre la plaine se métamorphose en violence. Une inexorable poussée la rétrécit encore, l’empêchant de fuir ce lieu sans appel. Sanglot coincé dans la gorge. Broyées, ses articulations vrillent, sa charpente craquèle quand les poumons compressés ont du mal à se remplir de l’air chargé en 33 export. Dans une profonde inspiration, elle

contracte fort les muscles pour se creuser un passage au milieu des bousculades désordonnées et progresser ainsi de quelques centimètres et apercevoir en face une silhouette énorme faisant le parcours inverse... et plus possible de rebrousser chemin...une silhouette gigantesque... ne pas trébucher...là où afflue la cohue… ne pas perdre pied... arriver envie de pisser... et pas possible d’avancer d’un pouce... le malabar fonce sur elle... où frémit de l’air frais... ne se pas tordre la cheville... submergée... bruit trop fort du cœur... une odeur putride tout autour... bousculades dans les côtes... écrasements des orteils... et respirer quand même.Ce n’est plus possible. Plus possible.Congelée dans l’instant, elle refroidit de la tête aux pieds. Ses dents claquent. Epaississement de la salive entre les molaires grinçantes, insupportable acidité de la sueur qui pisse dans les yeux, afflux massif de sang dans les tempes. Foncer dans le tas, c’est son tour, broyer leurs ombres, s’échapper coûte que coûte. Trop con, trop nase, trop fou, ce troupeau fonçant droit sans reprendre haleine. Têtes baissées, épaules contractées. Et lui, il serait toujours dehors à l’attendre ? A l’idée que, lassé, il ait pu rebrousser chemin, les larmes affleurent et glissent sur ses joues froides. Maintenant, ça suffit ! Une boule de feu explose dans l’œsophage, ils ne passeront pas, y en a marre vraiment, elle piaffe, éructe pardon, aboie laissez passer, gueule mais laissez-nous sortir. L’écho de sa voix lui revient noyé dans ses oreilles débordantes de transpiration. Ne pas finir emmurée dans cette masse fluctuante. Se retenir de flanquer de grands coups de coudes à droite, à gauche à ces imbéciles qui chargent, comme si elle n’avait plus de poids, pas de présence, aucune existence. Ses baskets raclent le sol, la poussière monte, raclements de gorge et que se passera-t-il si elle reste coincée, si elle ne le retrouve pas... Si elle s’égare dans les mouvements de la foule est-ce qu’elle va se perdre, le perdre... Quelque chose se décompose. Entrer dans la nuée de chaleur qui pénètre par tous les pores jusqu’à son cœur, déflagration surprenante qui la fait brutalement déraper en arrière. Une tornade se forme dans son thorax et s’expulse hors de son corps. Plus qu’à frapper, balancer des pains encore et encore, se frayer un passage à la jointure des poings. C’est insatiable défouloir, la grande distribution de torgnoles. Ses gestes s’accélèrent dans une frénésie rapace, à chaque frappe, à chaque


contusion, une décharge électrique la réanime, la fatalité a changé de camp et ses organes se vivifient. Tous les contours de sa carcasse se redéfinissent quand elle pousse, blesse, écrase têtes ou coudes. Les bleus infligés sculptent un passage possible vers l’air libre. Ses jointures doublent de volume, virent au violacé, elle s’engloutit dans ce régal, s’enivre de devenir orage au cœur du magma. Ne jamais avoir autant existé que dans le tranchant de cet instant. Les secondes se déploient comme des paillettes chatoyantes qui vibrent dans l’air violet avant de retomber dans d’époustouflants ralentis. Encore, ces stupides bipèdes qui forcent le passage, qu’ils viennent, des punching-balls de rêve. Les faces déformées par les beignes se couvrent de sueur, les grondements hostiles résonnent et grincent, l’effroi se transforme en rictus de pantomime, plaintes, fracas de torrents. Dans l’air, un parfum plus rare que ceux de l’avenue Montaigne, une odeur âcre et entêtante. Ce n’est plus sur la terre que ses pas s’enfoncent mais sur des tombereaux d’ossements. Ce n’est plus à la surface de ce monde qu’elle rampe mais sur des corps aux reflets bleuâtres. Des éclairs irradient de sa silhouette, éblouissent ceux qu’elle croise et dont les faces se détournent en grommelant de minuscules malédictions avant qu’elle ne les écrabouille plus laminés que chair à pâté, qu’elle ne les pulvérise plus atomisés que les protons initiaux, ne les explose plus éparpillés que les particules primordiales. Elle, elle est ; eux, ils ne passeront pas ! Les nimbes où elle flotte sont refuge de géant, son poing droit part à l’horizontal puis rebondit sur un torse, uppercut sur une mâchoire, un bout de langue tombe, son genou impacte un dos qui se creuse avant de s’effriter, partout une puanteur de viande en décomposition. Chacun de ses mouvements grave dans l’air une trajectoire tangente qui résonne jusqu’à l’intérieur de la moelle. Des ondes magnétiques cramoisies se propagent le long des muscles et rafales de tremblements dans la foulée. Gnons, fracas, coups de boule. Un torrent de bonheur dévale de l’hypothalamus tout du long de sa colonne vertébrale. L’exaltation de celle qui s’élance au-delà de la masse humaine. L’élan jeté au-delà de la plaine putride, c’est elle ; ce saut net qui fend l’air en disjonctant les articulations,

c’est ses gestes. Enfin ! Elle y est ! Dehors est là ! Sortie de la nasse, des volutes de santal s’exhalent de son cuir chevelu sanglant, une mélasse de miel et goudron envahit les parois nasales, tibias hurlants et oreilles bourdonnantes. L’assaut. La surface de sa peau se dilate jusqu’aux confins de la galaxie. Elle crache une incisive et un jet de sang envahit son palais, ses papilles assoiffées le dégustent et réclament la suite. Réacteur en fusion, son cœur scinde toutes ses palpitations et l’emmène loin, à l’extrémité d’une plage déserte où à nouveau une digue vient de se rompre. Elle ouvre grand les yeux. Le soleil est revenu. La foule s’est éparpillée et de l’espace pour avancer, de plus en plus d’espace entre les gens qui circulent librement. Elle l’aperçoit posté à la sortie, il marche vers elle avec un beau sourire. Elle soupire de soulagement. Quand on s’est échappé du cœur du cyclone et qu’on flotte audessus d’un monde vaincu, de combien de lambeaux de conscience s’est-on réellement délesté ? - Alors ça va ? - C’était horrible, beaucoup trop de monde, on a failli être étouffé. - T’inquiète, c’est fini maintenant, allez viens, on rentre. Elle distingue mal le visage de l’homme qui s’aplatit sur le sien quand leurs bouches se touchent. Quand leurs langues s’emmêlent, ses traits nets se déforment lentement, sa face semble se dilater à son contact. Elle ne reconnaît plus ce visage qui devient de plus en plus cotonneux, comme si la structure du crâne se modifiait. Son nez s’aplatit légèrement sur le visage de l’homme recouvert de sueur épaisse. Elle s’étonne que ses pupilles deviennent soudainement si ternes. Une question d’envergure tournoie dans son thorax, une question qui racle l’intérieur de ses côtes en déployant ses ailes, une inquiétude qui s’échappe brusquement avant qu’elle n’ait eu le réflexe de la rattraper. Une question qui voulait savoir d’où vient cette odeur imperceptible et piquante qui les entoure, ce parfum putrescent. Camille Philibert


Le tourment de la neige

La neige n’avait cessé de tomber depuis ces deux derniers jours. Et le paysage sombre, métallique, l’impénétrable brouillard, les flocons incessants qui rendaient impossibles tous repères, toutes visions claires, s’étaient, au début de cet après-midi, progressivement éclaircis. D’abord imperceptiblement, la densité grise-blanche de l’air s’était allégée, semblant hésiter entre deux directions opposées - aller vers une éclaircie franche ou marquer juste une trompeuse accalmie, une pause suggérant faussement un retour vers un ciel enfin clément, plus enjoué, avant de redoubler d’opaques et désespérants tourments. Et puis, comme usée par l’attente, amadouée, s’étant lentement laissé convaincre, la tempête silencieuse avait diminué d’intensité, s’était calmée. La vigueur de sa résistance glaçante s’était atténuée, avait cessé tout à fait ; le vent dans les hauteurs de la montagne avait altéré les nuages, il les avait déchirés progressivement sans relâcher une pression constante, laissant d’abord apparaître le haut ciel strié des dernières bourrasques de neige. Puis d’un coup, finalement cédant, s’ouvrant totalement, le lourd couvercle gris s’était fragmenté, effiloché, dissous, repoussé de tous côtés pour laisser émerger un bleu intense, profond, brillant, un soleil radieux. Cette puissante alchimie de couleurs éclatantes surligna d’un coup un paysage immaculé, absolument vierge de toute souillure. Aucun bruit, encore aucune noirceur du fait de circulations de véhicules, de gens. Seul au milieu du champ immaculé chapeauté de montagnes, apparaissaient les minus

cules traces de pattes d’un couple d’oiseaux transis. L’homme s’éloigna brusquement de la fenêtre où il était resté en observation depuis un moment. Il sembla s’éveiller d’un coup d’un rêve puissant et l’on ne pouvait savoir si l’observation du paysage qu’il venait de contempler si intensément l’avait réellement absorbé ou s’il n’avait servi que de support à sa rêverie. Le ciel était maintenant tout à fait lumineux, resplendissant d’une pureté intense et la vie reprenait son mouvement, son activité bourdonnante après cette période de deux jours où la neige incessante avait figé toute action, ne laissant qu’un espace réduit pour la lutte sourde de forces de vie sous-jacentes. Il se décida, comme porté par une énergie soudaine et vibrante, en un instant se retrouva équipé de pieds en cape et sortit vivement de la pièce sombre pour émerger sur le perron dans le soleil chaleureux et le froid éclatant. Bien que lourdement chaussé et engoncé dans sa combinaison, il descendit vivement la volée de marche sans la crainte habituelle de glisser sur une plaque de verglas, empoigna sa paire de skis et, surfant quasiment sur la chaussée, traversa les deux rues qui le séparaient du terre-plein où étaient disposés le télésiège et les quelques tire-fesses de la minuscule station où il prenait ses vacances. Aucun poids ne l’entravait, nul engoncement dans cet accoutrement pourtant pesant de skieur occasionnel, il se sentait tout à fait souple et à l’aise dans cette combinaison rouge qui lui semblait si voyante les jours précédents.

La neige et le temps semblaient idéals et le télésiège d’une célérité surprenante lorsqu’il y prit place. Il contempla émerveillé, attentif comme jamais le paysage défilant sous et autour de lui, les cimes incroyablement majestueuses, élégantes des massifs environnants, Aravis, aiguille du Midi, Mont-Blanc dont il avait toujours ignoré les noms, au loin la vue plongeante sur la vallée d’Avoriaz, le panorama circulaire à 360° dominant tout le massif alpin. Toute cette splendeur, il l’appréciait enfin à sa juste valeur, transporté d’une euphorie à laquelle le froid piquant donnait encore plus d’acuité. Il se sentait capable enfin de s’extasier sur le paysage extraordinaire sans assister comme à son habitude, en personnage distant, emmuré, amorti par cette tristesse sourde qui l’habitait si souvent et créait un rempart l’isolant des sensations, situations que les gens semblaient généralement éprouver et apprécier naturellement. Il se sentait tout simplement en phase, pleinement réceptif à ce qu’il voyait, émerveillé de ressentir cette réalité comme pour la première fois, habité par un sentiment de vie, de plénitude qu’il avait si souvent espéré sans jamais l’expérimenter personnellement. Habité par un sentiment de vie, de plénitude qu’il avait si souvent espéré sans jamais l’expérimenter vraiment…                                       Jean-Paul Effe


C a v e r n e Petite boutique dans grande ville. Grotte et dehors. Petit contenant/grand contenu : mer et terre. Les débuts de l’humanité et l’enfance : des chasseurs de Lascaux à Paris 2011. Gravures d’enfants, dessins millénaires. Papier froissé et première peinture. Pain quotidien d’hier dans ma boulangerie d’aujourd’hui.Des volets, y en avait-il à l’entrée des grottes ? Charles dessiné les poissons. Sacha, elle , a dessiné les chasseurs. La photo est de Michel Delarue. Travaux toujours exposés Rue de Saintonge.


Nulle part Quelqu’un, quelque part…    Quelqu’un s’est présenté, au début, quelque part ; Un long cou blanc, un débardeur, un jean, s’est immiscé, enhardi, installé ; Puis il t’a envahi, et soudain, disparu.   On avait dit, je reviens. On avait dit, je reviens. Et depuis… Ce quelqu’un que l’on croise, qu’on oublie, qu’on recroise… dont on ignore le nom, la forme et la couleur des yeux. Quelqu’un de mémorable, aperçu quelque part dans un coin du 20e, un soir au téléphone qui donnait rendez-vous, demandait : « viendrez-vous ? On attend quelque part, où l’on vous dira tout... »

Ce rendez-vous serait debout, dans le couloir d’un train, le front presse contre la vitre noire, renvoyant son visage en miroir, sur un fond de campagne ombreuse, crépusculaire ; filant à grande vitesse vers un est lointain, inconnu. La où peut-être on l’aura aperçu. Courant entre deux gares, vers ce train mais trop tard, visage pâle, ferme, férocité du vacarme métallique, sous les toits hauts, les carreaux sales ou le vol des pigeons se mêlent au fracas de la foule. Entre alors quelque part, s’extrait provisoirement dans l’ombre, le silence d’un café délabré. Si c’était elle un jour croisée rue de la Gaité, qui passait entourée, jacassant perchée à l’angle d’un trottoir, long manteau de skaï noir brillant, comme les cheveux courts et plaqués, tête fièrement relevée et cigarette en l’air. Elle n’était plus la même mais tu t’es souvenu : elle allait sur les quais, bords de Marne, après-midi gris de novembre ou février - hiver 77-

Puis quelque part, plus tard, entre couloirs et cours, entre caresses et coups Innocente étudiante, 17 ans peut-être, te parlait d’une voix pointue ? T’admirait d’un regard de sangsue Ou bien ce vieil ami, présent là par hasard, avant de tout lâcher et de n’être plus rien ; quelque part disparu pour ne plus revenir, sauf un vague souvenir dans l’esprit de quelqu’un ou quelqu’une ; un visage oublié, d’allure générale plutôt floue….   Quelqu’un montrait du doigt : « ici est sa maison, il y vécut et reviendra sûrement. Il n’était pas facile d’accès, secret. Un jour, on s’est croisé, il m’a toisé et repoussé de son air sombre.   Lorsque quelqu’un a ri, il s’est mis sur son 31, est monté sur ses grands chevaux, pour aller, croyait-il, espérait-il,   

Quelque part où il serait quelqu’un… Jean-Paul Effe


r etour point

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camillephi.blogspot.com/2011/05/test2.html

Jean-Paul Effe - Pieclen - Camille Philibert


E t o n n a n t e n a -

Photo : Jean-Jacques Guionnet


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Photo : Jean-Jacques Guionnet


Si tous les là Si tous les vers Si tous les où Etaient montrés du doigt On ne saurait où mettre Les mains et les bras

c on c e r t a n t

Les car joindraient le début et la fin Les quand feraient l’éternité On deviendrait Des où et quand Des vers quand Des là quand Parfois des sommes nous. Photo et text e : Jean-Jacques Guionnet


Ont participé au n°2 Elisabeth Couteller, directrice artistique dans la pub, le marketing relationnel, a participé au fanzine Toi et Moi Pour Toujours avec Camille Philibert. A exposé en 1986 à la galerie art et communication ses sérigraphies. Peintre, sérigraphe et musicienne. A assuré la direction artistique de ce Numéro. http://www.da-couteller.com Jeanpaul Effe, musicien, auteur, compositeur, interprète francophone (PsycheFolkPopaRoll Francofonic Blues) en trio rock et solo folk (Deux albums autoproduits en téléchargement sur itunes, fnac.com, etc. (2005 « Prendre l’Air» «Celle qui vient » 2008 http://www.myspace.com/ jeanpauleffe,http://www.youtube.com/user/jeanpauleffe, http://www.youtube.com/user/jeanpauleffe). Aussi auteur http://jpfsaladesdesaisons.blogspot.com, http://fr- fr.facebook.com/people/Jeanpaul-Effe/1144513111 Laurence Faure, Mime de formation, elle est aujourd’hui comédienne, formatrice et anime des ateliers d’écriture. Gestuelle du corps, du texte. Toucher la matière avec les mots. Tant de mystères passionnants. Jean-Jacques Guionnet, explorateur-géologue dans une première vie, puis peintre dans une seconde , produit aujourd’hui des photographies plasticiennes et des textes poétiques.jeanjacquesguionnet.free.fr Hequet.Vudici,Architecte et universitaire de formation, je questionne la représentation de l’espace, le trompe l’œil et la pédagogie de l’image. Je développe depuis un projet artistique qui propose une exploration de la perception, de ses outils et questionne une certaine approche du souvenir. Contact: hequet.vudici @ yahoo.fr ou 06 87 10 03 00 Marysia Milewski, dessine et peint dans le midi…pour avoir une idée de son travail, voir le film (durée 20 mn) réalisé par le Centre culturel Bellegarde à Toulouse lors d’une expo en 2008 : http://www. dailymotion.com/video/xcc5ae_marysia-milewski_creation Charles Lefrancq vit et travaille à Paris. Directeur artistique en agence de publicité, il explore l’image, pointue en publicité ou intime pendant ses voyages. Le Havre, et plus précisément le port autonome, est son escale favorite pour voyager photographiquement. Myriam Linguanotto participe à des ateliers d’écriture, écrit des nouvelles. Publications dans la revue l’angoisse ainsi que sur le blog des 807 : http://dcccvii.blogspot.com/search/label/Myriam%20Linguanotto Nikolas Louis, Journaliste presse écrite et auteur de textes littéraires Camille Philibert participe à la revue Diptyque, et à http://les807.blogspot.com/search/label/Camille%20Philibert Grégoire Philipidhis photographe vit à Paris. Développe depuis 2002 un travail personnel basé sur le portrait. www.philipidhis.com. Poète vagabond, né en 1970, il  découvre la poésie par les classiques, puis le slam et enfin par la poésie contemporaine. Il publie sur les sites du collectif Sistoeurs, Poetica.fr, du Collectif Invisible et dans la revue des 100 voix, FPDV, Carquois, dans un recueil Collectif des Poetes.net, l’Ecrivore… Thierry Valencin réalise et vend ses tirages dans son atelier : Atelier Valencin Photographie 46, rue Saint-Sébastien - 75 011 Paris - 06 03 01 45 62  /  01 43 38 09 27 contact@thierryvalencin.com  www. thierryvalencin.com Autres bios, infos, appel à contribution pour le n° 3 sur le blog revuedistorsions.blogspot.com

revue distorsions numéro 2  

revue post-moderne textes, photos, illustrations, peintures, explore émotions et espaces.