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N° 24

Les Fascicules

Les Alouettes, Une maison pour apprendre dans un monde pluriculturel

RĂŠdaction : Marie Jeanne Coloni Prix 5 euros


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Avant d’aborder ces réflexions, des références rassurantes La tentative moderne d’adapter les méthodes d’enseignement à l’évolution des connaissances, tant humaines que scientifiques, a commencé dès les années 1920 et des noms réputés illustrent les étapes de cette recherche : Piaget, Montessori, Decroly, Freinet, Françoise Dolto, Marie Denise Pierrelé…On peut consulter les documents qui ont été publiés au Centre National de Documentation Pédagogique de France, en particulier les travaux de Jean Pierre Astolfi, et aussi les dossiers pluridisciplinaires que cet organisme publie encore ainsi que les comptes-rendus des centres d’auto documentation créés par l’Education Nationale pendant le temps des expériences menées par M. Sivirine et dont les Alouettes ont bénéficié entre 1983 et 1992 N’ayant guère été publiée, mais qui a cependant intéressé l’UNESCO, l’expérience de la Villa Kildine a été la première clinique de neuropsychiatrie infantile ouverte en France (1936- 1960 ) et suivie par les docteurs Georges Heuyer, Clément Launay, Tony Lainé, l’anthropologue Marcel Jousse, Mme Borel Maisonny, auteur du « Bon départ » et Mlle de Sercey, fondatrice des premiers centres d’orientation professionnelle. Toutefois, l’accroissement des élèves issus de cultures non occidentales ajoute de nouveaux paramètres au travail de ces maîtres pédagogues. Ceci suppose une compétence particulière des enseignants pour appréhender les traditions qui imprègnent l’éducation familiale, soit par la qualification particulière des intervenants, soit par leurs origines ethniques. Il y a eu à Bagdad une célèbre « Maison de la Sagesse », ne peut-on plus offrir aux jeunes une authentique « Maison de la Curiosité » dans nos écoles ? Cf. Tous les livres publiés par l’Unesco à propos de la transmission des connaissances Mohammed ARKOUN « Histoire de l’Islam en France » Albin Michel Théodore GASTER « Les plus anciens contes de l’humanité » Payot Alain REY « Lexik des Cités » Fleuve Noir Alain REY « Le voyage des mots de l‘Orient arabe et persan vers la langue française TREDANIEL éditeur. François-Xavier FAUVELLE-AYMAR « Le rhinocéros d’or » Alma éditeur 3


En conséquence, il faut évidemment appuyer l’expérience projetée sur des références actuelles reconnues et internationales, d’où l’intérêt de l’UNESCO, des liens des Alouettes avec RECIT, le BICE, et les autres expériences qu’on peut aller visiter très facilement puisqu’elles existent en France comme en Italie. Si on veut obtenir son appui pour proposer aux parents la recherche d’une solution pédagogique pour leurs enfants, sans doute faut-il pouvoir présenter un projet précis à l’UNESCO En même temps, il est indispensable de justifier l’intérêt de la mise en pratique d’une telle recherche.

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Table des matières Les Alouettes, .............................................................1 Une maison pour apprendre dans un monde pluriculturel.................................................................1 Avant d’aborder ces réflexions, des références rassurantes...................3 Table des matières..................................................................................5

Apprendre dans un monde pluriculturel......................7 Une histoire qui ressemble à un conte de fées .......................................7 caractéristiques de la mixité des populations.........................................8 La fécondité du sentiment d’appartenance...........................................10 Les composantes intellectuelles de la compréhension.........................11 Options préalables à toute transmission des connaissances.................12 Exemples de fécondations réciproques entre civilisations différentes. 13

Méthode de la pédagogie « interculturelle ».............15 Différences des options pédagogiques ..............................................................................................................15 Pratiques de la tradition du savoir........................................................17 L’éducation par l’expression artistique................................................17 L’accès au sens, source de la citoyenneté ...........................................18 L’acquisition du vocabulaire................................................................19 L’Ecriture et la lecture..........................................................................20 La mémoire et les mémoires................................................................21 L’appréhension de l’histoire.................................................................22 La pratique du recours aux documents.................................................23 Approche des mathématiques ..............................................................25

Un bilan encourageant...............................................27 Annexes.....................................................................28 5


La sagesse commune des générations .................................................28 Des exemples de raccrochage ..............................................................33 La clef de la maison..............................................................................35

A suivre... L'entrée dans l'âge adulte.........................37 Comment faire ? ................................................................................37 Que savent ceux qui sont en échec dans le cadre scolaire français ? . .39 L’importance d’une première approche artistique ...............................40 Le ressort essentiel de la motivation ...................................................41 La loi, cadre de tout projet de vie ........................................................42 Les authentiques solidarités distinctes des complicités illusoires........42 L’importance de l’utopie .....................................................................43 La poésie des objets..............................................................................44 La pluralité des propositions d’un préapprentissage............................45 L’Accomplissement..............................................................................46

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Apprendre dans un monde pluriculturel L’expérience dont ces lignes voudraient rendre compte a été menée pendant un demi-siècle auprès des jeunes des Cités du sud parisien, notamment dans le cadre du privilège de la « Réconciliation scolaire » accordé par l’Education Nationale à vingt-sept associations françaises entre 1982 et 1991. Cette opportunité a ensuite été relayée par le Fonds d’Innovation Sociale du Conseil Général de l’Essonne (1992-96). Privée de ces importantes ressources, l’association a poursuivi sa recherche grâce au soutien d’ONG internationales et surtout de l’engagement de ses cadres qui sont tous des chercheurs ayant eux-mêmes éprouvé les problèmes liés à l’expatriation. Cette longue recherche a été menée simultanément par des chercheurs surqualifiés et représentant de disciplines complémentaires : Pédagogie de l’Enseignement, Religions et philosophies comparées, Langues Orientales, Psychologie, Techniques modernes, Marché du travail. Leurs diverses expériences professionnelles garantit encore leur ouverture au monde contemporain.

Une histoire qui ressemble à un conte de fées Les réflexions rassemblées ici sont le fruit d’une expérience menée au sein de la concentration des nœuds ferroviaires et routiers qui entourent Massy. Au service des jeunes défavorisés, les débuts de l’Association ont marqué définitivement sa pédagogie. Cette initiative dans la population mélangée de ces nouvelles banlieues a révélé le besoin clamé par ces jeunes avides d’être estimés, et elle a ouvert des voies qui ressemblaient à celles des anciens maîtres d’outre-mer : développer l’observation intelligente avant d’apprendre et maîtriser l’émotion par son expression artistique. Comme la petite enfance imprègne la suite de la vie, le berceau des papiers Canson et des tubes de peinture qui a bercé les débuts de l’association a arrimé celle-ci à la liberté d’une recherche aussi libre qu’optimiste. 7


A l’origine des Alouettes, il y a une artiste : Madeline Diener : elle a été si sensible aux problèmes des gamins des Barres de béton exposés à devenir des garnements qu’elle a assumé pour eux un cours de peinture dans le local mis à sa disposition par la Caisse d’Allocations Familiales. La possibilité d’exprimer leur détresse par autre chose que des mots fut une si grande chance pour ces « mauvais élèves » qu’elle eut vite trop de candidats, si bien qu’elle fit appel aux amis. Ce sont ceux-ci qui sont devenus les fondateurs des Alouettes : enseignants, ingénieurs, psychologues, familiers des difficultés de leurs propres expatriations professionnelles, ceux-ci ont tenté d’exploiter les valeurs des immigrés pour les aider à prendre une place active au sein de leur pays d’accueil. Selon les opportunités, après les peintres, se sont succédés d’autres artistes, des musiciens, des comédiens, des moniteurs de cirque, des photographes, mais cette forme d’éducation n’a jamais manqué aux jeunes pour doubler les diverses formes de transmission des connaissances en valorisant leurs propres traditions. Ainsi, dès l’origine, la pédagogie du savoir, telle qu’elle est tentée aux Alouettes, s’est appuyée sur des méthodes très variées quoique toutes traditionnelles. De la sorte, les jeunes s’approprient définitivement leur développement intellectuel, puisque celui-ci répond à leur désir profond.

Caractéristiques de la mixité des populations C’est un lieu commun d’évoquer les difficultés rencontrées par les professeurs de l’école et du collège français en raison des transformations de leur public. Ces lignes voudraient évoquer quelques pistes de solutions à la distance que les habitants des « Quartiers » prennent de plus en plus avec leur pays d’accueil. Parmi les causes de cette situation on peut discerner les difficultés scolaires. Or, une des plus sérieuses difficultés de l’enseignement dans les conditions actuelles vient de la juxtaposition dans les mêmes classes d’élèves issus de cultures séculaires très différentes, d’une part, et de la préparation de ceux-ci à une civilisation marquée par la domination de l’informatique sans rapport avec les connaissances antérieures des Français comme elle l’est des immigrés. En effet, nous autres, « Gaulois », nous nous trouvons nous aussi en crise d’adaptation. Notre propre état de civilisation est tout à fait bouleversé par l’histoire récente de l’Europe, depuis la naissance de l’aviation jusqu’à à la 8


mondialisation, de l’irruption de l’électronique à celle d’Internet et des réseaux sociaux, de l’ébranlement des structures familiales à la crise de l’Enseignement…De surcroît, l’informatique contraint les générations à une nouvelle forme de partage des connaissances. Or, l’adulte est nécessairement plus âgé que l’irruption de cette technique qui a façonné la mentalité du jeune depuis son berceau, « le maître » doit donc apprendre lui aussi. Tandis que même s’il n’a jamais eu accès à un ordinateur, les images télévisées et les codes barres utilisés dans tous les commerces imposent à l’enfant une civilisation différente de celle de ses propres parents et de celle de ses professeurs. Quand il s’agit des cultures non occidentales, le déni de ces réalités incontournables conduit à l’absence de référence aux acquis familiaux jugés obsolètes et, ce qui serait pire, considérés comme inférieurs Ainsi, le progrès de la construction intellectuelle se trouve privé de la base inhérente à la structure de l’intelligence humaine ; en effet, l’enracinement de tout acte intellectuel dans le passé de l’individu et de ses ancêtres ne peut être omis, sous peine de stériliser les progrès à venir, voire d’enclencher leur refus et même une révolte violente. Quoi qu’il en pense, l’enseignant n’est jamais devant des petits orphelins, mais bien plutôt devant des héritiers d’un passé inamissible et, souvent, inemployé. L’honnêteté élémentaire écarte une appréciation péjorative des moyens ou des efforts de celui « qui n’y arrive pas », il reste alors à examiner, entre autres explications, ses origines culturelles comme une cause éventuelle des obstacles à l’apprentissage proposé. En effet, la particularité de notre époque est l’appartenance simultanée des jeunes à des traditions culturelles différentes qui risquent d’induire l’illusion que la transmission des connaissances européennes pourrait partir de zéro. Cependant, ignorer les valeurs pédagogiques des autres cultures, sous prétexte que nous avons oublié leurs analogies avec la nôtre, c’est risquer de susciter une réaction sinon d’hostilité, au moins d’indifférence à ce que nous, nous voudrions transmettre. Pourtant, quand nos « leçons » font partie intégrante de la maison commune qui s’édifie avec les jeunes, la partie est gagnée. Aux fondations ancestrales de leur savoir familial s’ajoutent alors des pierres récentes qui peuvent s’appuyer sur les plus anciennes et leur conférer un nouvel éclat. Il s’agit seulement de récupérer la confiance en soi de l’élève en échec afin de lui permettre de rejoindre ceux qui réussissent « ailleurs » grâce à ce que lui-même a reçu dans les bras de sa mère.

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La fécondité du sentiment d’appartenance La raison de l’éloignement dangereux des habitants des Cités vient le plus souvent d’un mal tragique : La plupart « ont la honte », si bien qu’ils échappent au contact de ceux dont ils craignent le rejet. Mais qu’une petite manifestation propose des raisons d’être fiers de leur descendance, les mêmes personnes - qui ne se dérangeront pas pour un artiste importé dans leur monde d’exclus - vont s’empresser de venir. Les jeunes adultes, euxmêmes, quitteront le repaire des cages d’escalier ou des caves pour aider, trop heureux de participer à une réussite si modeste soit-elle. Tant que leurs parents se considèrent comme étrangers à la commune, les jeunes risquent bien de se constituer en bandes « à part » des adultes puisqu’ils n’ont pas accès à une société capable de réunir les générations dans une même action, au moins festive. Or, l’isolement des familles ne se traduit pas seulement par leur indifférence politique ou administrative mais il pèse sur les notes scolaires. Soit les parents surinvestissent l’Ecole et ils sont trop exigeants pour leurs enfants, soit ils ne tiennent pas compte de l’Institution. Or, les résultats sont souvent grevés de retards de langage en Français, et ceux-ci sont jugés d’autant plus importants qu’on ne tient pas compte de ce que beaucoup d’enfants sont bilingues, parlant à la fois comme leurs parents et comme leurs instituteurs. Pourtant, cette maîtrise de l’art de traduire qui s’apprend beaucoup plus difficilement dans les écoles de commerce international, pourquoi la négliger lorsque des polyglottes sont encore « en herbes » ? Peut-être, pourtant, la pédagogie familiale pourrait-elle être associée à celle de l’école française, plutôt que laissée de côté en privant l’immigré des ressources de sa culture d’origine. Non seulement cela hâterait ses progrès mais surtout l’élève et sa famille se sentiraient parties prenantes de notre société et utiles à la développer par leur propre apport, enfin actifs et responsables. La responsabilité semble bien être un des facteurs essentiels de la citoyenneté. Aussi, les « fêtes » des Alouettes font-elles droit à la pluralité des cultures des parents : menus à table aux quels chacun participe : bijoux prêtés aux jeunes filles par les mères, aide paternelle au barbecue, et improvisations opportunes. Sous leur apparence de réjouissance, ces étapes sont un facteur de cohésion sociale et participent à la restauration du tissus social. 10


Tout le monde parle français à ces grandes tablées, car tous les parents ont écouté dans leurs appartements les répétitions des textes et des chansons françaises ; après cela, comment se sentiraient-ils étrangers à leur descendance ? Mais il faut que l’erreur grammaticale ne soit pas considérée comme une faute honteuse : Sur le gâteau qu’elle apportait la maman avait voulu écrire : « Bonne fête à tous » mais à la place de la lettre ê il y avait une fleur en sucre. Notre amie expliquait son hésitation : fallait-il mettre ai ou bien un e ? Dans le doute, elle avait embelli la pâtisserie pour éviter de montrer son hésitation.

Les composantes intellectuelles de la compréhension Les conséquences de l’échec scolaire sont souvent affectives et le réconfort procuré par la patience des enseignants est important pour restaurer l’estime de soi qui manque souvent au « mauvais élève », au risque de paralyser son adaptation. Mais cette réparation affective ne suffirait pas si elle ne s’accompagnait pas d’une restitution des capacités intellectuelles car une dépréciation personnelle est bien plus nocive que le chagrin qui suit souvent les conflits familiaux consécutifs aux mauvais carnets scolaires Que de fois les éducateurs entendent ils : « Je suis nul ! » et ces mots transforment l’auto défense de l’élève en désespoir. Il pouvait juger ses parents incompréhensifs, leur en vouloir ou bien les excuser, mais quand vient l’effondrement de sa propre image, « ils ont raison de m’écarter puisque je ne trouve pas de place dans leur société », la seule réponse convaincante à cette détresse c’est d’offrir à l’enfant une occasion de réussir dans l’instant quelque chose. Lui seul peut sentir ce dont il est capable « ici et maintenant », que ce soit un dessin, une danse, une partie de ping-pong, peu importe pourvu qu’il s’en juge capable et qu’il gagne son pari. L’approbation de l’entourage ne réconfortera vraiment l'élève que si elle associe l’attestation de sa bonne volonté à la reconnaissance de son intelligence. Pourquoi faudrait-il, alors, renoncer aux éléments intellectuels constructifs de l’action sous prétexte qu’ils sont issus des différentes appréciations culturelles de l’espace et du temps ? Les éducateurs des Alouettes regardent donc avec sympathie les acquis culturels de leurs jeunes visiteurs et les moyens de développer ces derniers. Le recours à la connaissance du passé européen facilite les choses puisqu’il démontre l’interaction des cultures au cours des âges. Les solutions alternatives aux quelles les Alouettes ont recours pour maintenir en éveil la curiosité des 11


jeunes, conditionnent alors la capacité de ceux-ci à s’insérer vraiment dans la société.

Options préalables à toute transmission des connaissances Une nouvelle exigence apparaît donc pour le professeur : celle de connaître les pédagogies des civilisations différentes de la sienne ou, au moins, de respecter celles-ci en laissant à l’élève une liberté suffisante pour qu’il puisse recourir aux rythmes et aux méthodes de ses ancêtres. A cause même des pratiques de l’élève, jugées spontanément comme des carences, le « maître » d’autrefois ne peut qu’être « partenaire » de ce jeune en mêlant le trésor de ses propres acquis à ceux de l’immigré. Une attention si soutenue aux possibilités des jeunes supposerait-elle une culture particulièrement vaste au risque de décourager les bonnes volontés des éducateurs ? Il faut distinguer ici deux étapes bien différentes, et également scientifiques. La connaissance des cultures non occidentales peut se faire par paliers, à partir de la vaste collection de livre d’initiation publiés par le FAS ou d’autres éditeurs. Ensuite, la lecture ultérieure de livres de référence, comme le « Lexique des banlieues », d’Alain Rey, « L’histoire de l’Islam et des Musulmans en France » de Mohammed Arkoun, « Amkoullel, l’enfant Peul » de Amadou Hampâté Bâ ou bien « Les yeux de ma chèvre » du Père Eric de Ronis, peut attendre la liberté des vacances… D’étapes en étapes, les souvenirs de chacun transforment ses propres possibilités, car la reconnaissance des différentes traditions facilite la reconnaissance de l’analogie des usages occidentaux avec les coutumes étrangères. Du reste, cette évolution a déjà marqué notre époque. Le jazz des noirs de la Nouvelle Orléans a compté dans l’évolution de la musique occidentale, sans doute sera-ce le cas pour le slam qui naît du rap et qui est souvent d’une réelle beauté littéraire. Picasso et les Cubistes ont enrichi l’art moderne sous l’influence des sculptures sub-sahariennes ; la juxtaposition des cultures, les formes séculaires de médiation, les diverses modes de citoyenneté, pourraient même profiter au développement d’une habileté commerciale adaptée à la mondialisation. C’est là que le partage des expériences pourrait nous aider à construire tous ensemble une société renouvelée, puisque le

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monde connu englobe maintenant tous les continents et oblige à des échanges économiques internationaux. La suite de ces pages voudrait présenter des exemples de cette collaboration entre enseignant et enseigné pour soutenir leur sentiment d’appartenance au monde nouveau, qu’il s’agisse des jeunes ou des éducateurs. Ce qui suppose une collaboration entre les adultes pour que leur cohésion serve un projet commun susceptible d’être partagé avec les jeunes. Or, cette situation a déjà été vécue chaque fois que les continents ont été affrontés à des mutations économiques. L’histoire de l’Occident est émaillée de ces brillantes périodes de découvertes et elle est rassurante face aux dilemmes actuels puisque les hommes ont toujours fini par élaborer un sentiment commun d’appartenance.

Exemples de fécondations réciproques entre civilisations différentes Notre culture hexagonale, elle-même, ne s’est-elle pas constituée d’éléments composites au fil des échanges commerciaux et même des guerres ? Les peuples anciens ont maîtrisé des formes différentes d’apprentissage des connaissances qui se transmettaient depuis le berceau et qui éduquaient non seulement une civilité très codifiée mais un rapport très fin au temps et à l’espace. Les différentes branches du patrimoine intellectuel français en ont été marquées et cela rend évidente une concertation des traditions : en effet, au cours de son évolution, l’histoire des Occidentaux a elle-même connu les pratiques traditionnelles des autres civilisations, ne fusse qu’au niveau des réalités essentielles comme l’amour maternel ou conjugal. Les « cours d’amour » des Touaregs ne sont pas sans ressemblance avec la littérature courtoise du Moyen Age européen !... Absorbée aujourd’hui par la technique et l’économie, l’Occident peut retrouver chez les immigrés des compétences essentielles que ses propres progrès voilent momentanément bien qu’elles aient tellement influencé son développement qu’on en garde des traces concrètes : monuments, littérature, jurisprudence… La charpente de bois qui supporte la toiture des cathédrales et que leurs bâtisseurs appelaient la « nef renversée » appliquait les techniques des 13


drakkars des Vikings installés sur nos rivages par les compagnons de Guillaume le Conquérant…L’architecture des rosaces médiévales a commencé en Orient ; celle de Jéricho a été imaginée au VIII° siècle pour un palais musulman. Beaucoup plus tard, la porcelaine destinée aux tables de la cour royale provenait des connaissances des Ottomans et ceux-ci en avaient reçu le secret par l’entremise des artisans Chinois. On sait bien que la poésie gallo-romaine a été interrompue par les grandes invasions et voilà qu’elle renaît avec une chanson : la Chanson de Roland. Une chanson ! Autrement dit, un poème chanté, récité, mémorisé… comme les textes des troubadours, comme les chansons de toile, qui empruntent même leurs rythmes au djezal andalou. On oublie aussi que l’Université naissante au XIII° siècle ne proposait pas d’examens écrits mais seulement oraux, car avant l’invention de l’imprimerie les livres eux mêmes étaient trop chers pour la bourse des étudiants. Les exposés des étudiants ne pouvaient être que le fruit d’une mémoire orale exercée dès l’enfance, Mais en cet usage il y a plus qu’une nécessité pratique : les Textes sacrés de la Bible ou du Coran sont encore récités dans les synagogues et les mosquées avant d’être lus : l’importance de la mémoire orale ne peut être oubliée, les études contemporaines de Marcel Jousse ou du Père Lagrange ont prouvé l’exacte fidélité de ce type de souvenir. Il n’est pas surprenant que cette formule fut assez puissante pour nourrir les prémices du renouveau de la pensée occidentale… L’informatique peut sans doute relayer le livre, mais elle reste en deçà de la mémoire qui s’unit à l’intelligence

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Méthode de la pédagogie « interculturelle » Ces recours à d’autres traditions ne veulent aucunement créer une rivalité avec les enseignements proposés par les programmes publiques, il s’agit plutôt de compléter ce que ni les parents ni l’école ne peuvent assumer facilement dans ce monde en pleine transformation. L’effort des Alouettes se situe en amont du travail scolaire prévu pour des enfants français et non pour des immigrés. Il tente de permettre aux élèves issus d’autres cultures de bénéficier de celles-ci pour profiter ensuite des leçons de l’école française. Il suffit seulement d’observer les modifications du public scolaire correspondant mal aux méthodes françaises de l’enseignement et d’examiner la variété des soubassements culturels déjà acquis par ceux que les professeurs veulent conduire à un authentique savoir, Les travaux de Jean Piaget, de Marcel Jousse, d’Amadou Hampâté Bâ, ou de Mohamed Arkoun sont des guides fort utiles dans ce type de recherches.

Différences des options pédagogiques Au préalable, il faut cependant reconnaître la différence entre l’ancienne forme globale de la tradition des connaissances et celle qui apparaît dans nos civilisations industrielles. Or on distingue encore en Europe les matières à enseigner par une analyse de leur contenu, alors que l’écran de nos jeunes ne se conforme déjà plus à ces classifications puisqu’il permet de voleter par un simple « clic » d’une information à l’autre. L’adulte français se trouve donc surpris, lui aussi, par le nouveau langage qu’il essaie de décrypter, alors que celui-ci est familier des jeunes et fait nombre avec leurs acquis familiaux. 15


Une première observation s’impose, l’Occident distingue les savoirs, et les niveaux de leur acquisition au point d’établir des « programmes » pour chaque classe, et cela se retrouve même dans les jeux et les histoires proposées aux enfants. L’Orient et l’Afrique procèdent différemment : les mêmes jeux, les mêmes contes accompagnent les gens toute leur vie et se prêtent à une compréhension de plus en plus profonde, ils ne sont d’ailleurs pas perçus comme une détente facultative mais font partie intégrante de la transmission des savoirs et des lois sociales. Du reste, ils suivent l’écoulement quotidien du temps et la célébration des fêtes qui délivrent le sens de la vie. En conséquence, ce type d’apprentissage se prête mal aux découpages horaires de notre régime scolaire, d’autant que l’information transmise dans les cases de terre ou les palais orientaux est transversale, et mêle les savoirs. Selon ses dispositions de l’instant, le jeune intériorisera plus ou moins l’exercice. Par exemple, le griot peul raconte simultanément l’histoire d’une famille mais aussi celle de la terre qui l’a nourrie, des relations que ses habitants ont entretenues, des mesures dont ils se sont servis pour commercer, des compétences techniques qu’ils ont développées… Tous les jeux à damier qui sont millénaires et universels comme les Echecs, les Dames, engagent une initiation au comportement humain entre l’obscurité et la clarté, la difficulté et l’espérance : Ils allient l’introduction à une éducation rigoureuse de l’évaluation de l’espace en même temps qu’une initiation à la sagesse ; certes, les bouliers aussi bien que les différentes formes du billard nécessitent une habileté manuelle précise, cependant ils visualisent en quelque sorte les calculs mentaux ; les jeux de partage comme l’awele sont simultanément un apprentissage numérique et une initiation à la sagesse or ils sont accessibles à des enfants très jeunes, parce qu’ils supposent des manipulations très simples. Ils impliquent pourtant une stratégie qui mobilise une agilité du raisonnement mathématique qui s’avère précieuse pour appréhender l’informatique et préparer l’esprit à l’abstraction des sciences européennes ; le tir à l’arc exerce la concentration en même temps que l’adresse et l’interprétation de la distance, il peut aussi devenir forme d’initiation spirituelle, si on en croit les peintures des tombes égyptiennes, car on découvre sous le pinceau de l’artiste l’expression métaphysique de la destinée humaine. Toutefois, si cet apprentissage fait découvrir, encore tout petit, la haute civilisation portée par des ethnies différentes d’un pays à l’autre, il faut reconnaître leurs usages différents selon le lieu où l’on habite. Les Occidentaux se sont approprié les jeux de dames et d’échec pour s’en distraire, tandis qu’à Babylone ces jeux d’initiation établissaient un contact régulier et facile avec les métaphysiques antiques ! Les expressions hostiles 16


des gamins supposent une crainte à l’égard de ceux qu’on taxe d’étranger, elles ne pourront plus naître sur leurs lèvres d’adultes quand ils auront admiré les travaux ou les lois des autres pays. Si on parvient à rétablir des connivences entre ces différents systèmes de pensée, la patience de l’adulte peut se muer en collaboration à une véritable éducation et permettre aux jeunes de donner toute leur mesure pour participer au renouvellement de la société. Une explication des passages de l’un à l’autre système de transmission des savoirs peut aider à comprendre comment les deux méthodes sont justifiées. C’est pourquoi les Alouettes s’attachent à l’observation des aspects complémentaires de la différence des traditions.

Pratiques de la tradition du savoir Il devient donc illusoire de choisir pour chaque jeune les méthodes d’acquisition des connaissances qui lui conviennent au jour le jour. Par contre, comme « il n’y a pas de cancre heureux », on peut présumer que l’élève choisira instinctivement la porte de sortie la plus favorable pour échapper au tunnel de l’échec. Il ne s’agit plus, dès lors, que de lui présenter les clefs de ces portes - jeux et théories y compris - et de faire confiance au jeune qui développera ainsi la créativité dont l’industrie occidentale a besoin. Le risque de dispersion intellectuelle peut être évacué par l’enracinement dans un terreau commun à toutes plantations, et c’est la polysémie de l’art qui peut nourrir simultanément toutes les croissances.

L’éducation par l’expression artistique L’importance de cette expérience provient de son universalité relative, même si les modèles changent d’une civilisation à l’autre. Il s’agit d’abord d’une expression globale prête à toutes les précisions ultérieures, qu’elle soit littéraire ou mathématique ! Et cette transcription visuelle de la perception individuelle s’ouvre sur la communication avec autrui. Aujourd’hui, où tous les matériaux du monde peuvent traverser les mers, l’art élargit l’altérité au-delà des frontières. La première perception que peut avoir un enfant étant tactile, c’est encore par la manipulation des objets en matières nobles, textiles de laine ou de coton, cuivre, bois et terre cuite qu’il peut s’habituer aux formes et aux 17


couleurs des pays différents du sien. Il s’établit alors une familiarité avec le quotidien exotique qui empêchera plus tard celui-ci de paraître étranger. Pourtant, il faut tenir compte qu’autrefois, les jouets et la vaisselle, étaient faits de bois ou de terre cuite alors qu’aujourd’hui le plastique a remplacé les matières simples au risque de perdre le contact avec la nature. Il est d’autant plus souhaitable que les jouets traditionnels mis à la disposition des enfants soient en matières naturelles. Cependant, l’élan de la main, de la tête, du corps tout entier qui est spontané chez l’enfant le dévoile parfois aux témoins plus que lui-même ne l’aurait peut-être voulu. Afin de libérer le geste qui est une sorte de confidence très personnelle, on peut protéger la discrétion des enfants en leur permettant de cacher leur identité intime sous des masques, des déguisements et toute forme de mise en scène qu’ils inventeront. Faute de cette prudence, on risque de blesser le jeune qui ne veut pas se livrer au dehors et qui ne s’impliquera plus dans l’apprentissage du langage.

L’accès au sens, source de la citoyenneté Une fois acquises les disciplines élémentaires du savoir, l’accès est libre vers une forme plus universelle et plus abstraite d’acquisition des connaissances. Or, la polysémie de l’art est indissociablement liée à l’expression d’une sagesse qui peut prendre la forme des mythes religieux ou, plus quotidiennement, des contes populaires, mais qui enseigne toujours aux hommes la façon de gérer leur connaissance de ce monde. Le fonds commun des contes a développé une sagesse universelle partagée entre l’Asie antique, l’Europe et l’Afrique et ceux-ci ont éduqué ensemble enfants, adultes ou vieillards en formulant les questions les plus profondes que pose la vie à chacun. Leur récitation orale mémorisait donc simultanément les connaissances linguistiques, littéraires, historiques, géographiques, mais ouvrait aussi des pistes de réflexion à chacun selon sa maturité. C’est ainsi qu’ont été formés les grands auteurs classiques de la Grèce et de Rome, tout comme ceux des autres continents. (CF. dans l’annexe le chapitre « La sagesse commune des générations »)

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La citoyenneté se construit à partir de cette réflexion commune sur les conditions de l’appartenance, sur son épanouissement de la famille à la commune et de celle-ci à la nation. Ce sentiment indispensable à la sécurité de tout humain aboutit à des données universelles et ne peut qu’ouvrir les membres de la cité les uns aux autres quelles que soit l’apparence de leurs différences. Encore faut-il en maîtriser la locution !...

L’acquisition du vocabulaire L’ampleur du vocabulaire est essentielle à la précision de l’expression, c’est pourquoi la récitation des conteurs professionnels invités aux Alouettes est une aide à la récupération d’un niveau scolaire acceptable. Ils sont d’autant mieux reçus qu’ils savent animer des récits originaires de pays différents et cependant si semblables souvent ! Les jeunes, immédiatement en phase avec le sens des « histoires », la récitation de celles-ci permet aux enfants d’intégrer non seulement les mots mais leur orthographe. La petite scène construite dans la salle de jeux des Alouettes sert ensuite à développer la maîtrise du Français tant par les récitations que par les saynètes inventées par les jeunes. Ainsi interviennent les nuances du vocabulaire et de la syntaxe qui fixent la meilleure interprétation des sentiments, d’abord ressentis, puis connotés par les déguisements choisis, et enfin traduits dans des phrases complètement articulées au lieu des onomatopées des Bandes Dessinées. Ce progrès permet de prendre conscience des relations de cause à effet qui structurent non seulement les grands événements mais l’enchaînement des faits quotidiens. C’est là l’intérêt de la syntaxe qui organise le discours. On peut passer ensuite à une forme plus universelle et plus abstraite d’acquisition des connaissances, découvrir la littérature, en allant au musée, au théâtre, au cinéma. L’art quand il rend compte de la vie peut nourrir des enfants de toutes les civilisations et s’adapter au rythme de chacun, c’est le bénéfice des visites aux différents musées, tantôt français tantôt consacrés aux civilisations exotiques, qu’organisent les Alouettes. Toutefois, ce genre d’informations suppose une reprise après la sortie, celle-ci peut prendre la forme d’une discussion générale à laquelle sont associés tous les animateurs et parfois certains parents. Cette forme d’acculturation doit encore être complétée par une bibliothèque et des ordinateurs près desquels les jeunes sont suffisamment encadrés pour profiter des informations qu’ils y glanent. 19


L’échange avec les éducateurs tenant toujours la première place, et constituant une action de solidarité plutôt qu’un rapport de force.

L’Ecriture et la lecture Le dessin est une forme d’expression qui peut être seulement décorative ou bien plus explicite que le discours, de toute façon il constitue déjà une abstraction par rapport au geste silencieux ou au son de la voix qui porte l’expression à son apogée. Mais seule l’Ecriture peut traverser les distances géographiques et temporelles et vaincre l’éloignement. Cette transcription de l’oralité en graphisme a pris des siècles de l’histoire humaine car elle ne va de soi pour personne. Il s’agit en effet de rendre présents l’un à l’autre le lecteur et sa lecture en passant par dessus les obstacles de l’espace et du temps. Il n’est donc pas juste de réduire l’Ecriture à n’être qu’une recette à appliquer en imitant quelques codes convenus. Faute d’en accepter la légitimité, les habitués des traditions orales répugnent souvent à cette pratique, alors qu’elle fait partie de l’enseignement scolaire initial en France. Rien ne sert, alors, de présenter aux élèves livres et cahiers comme une obligation autoritaire, ou même une nécessité économique, leurs facultés s’arcbouteront contre un procédé qui leur paraîtra artificiel et on les retrouvera illettrés au seuil d’un hypothétique engagement professionnel. Avant d’abstraire des signes pour composer un alphabet, de grandes civilisations comme celles de l’Egypte ou de la Chine ont construit un répertoire de hiéroglyphes susceptibles de représenter la réalité ; évidemment l’allusion à celle-ci devient symbolique : pour dire la patience les chinois montreront un couteau sur un cœur stylisé. Et ce signe représentera une immense étude du mot « patience ». Cette étape reste à portée de nos écoliers, si on commence par une peinture, qui n’est qu’une transposition de paysages familiers, et que de là on cherche avec eux à résumer le message de l’image par un dessin de plus en plus simplifié. Arrive forcément l’utilité de confier à l’alphabet le résumé de la sonorité du mot pour étendre la portée de ce dernier. Le temps consacré à ce cheminement n’est pas perdu, car il installe sur des bases solides non seulement le plaisir de la lecture mais le respect de l’orthographe et de la syntaxe. C’est un temps gagné sur bien des résistances ultérieures…Sans doute, beaucoup d’élèves peuvent-ils aborder directement l’alphabet, quitte à émailler leurs devoirs d’adolescents avec trop de fautes d’orthographes. 20


Mais les descendants des sculpteurs africains, les habitués des silhouettes des caractères arabes peuvent suivre des chemins traditionnels pour maîtriser la lecture et l’écriture française.

La mémoire et les mémoires Le « récit » est une part constituante de la personnalité et toutes les civilisations lui reconnaissent une grande importance, mais elles ne la développent pas de la même façon. C’est un des lieux où les différences des traditions sont le plus sensibles car la première éducation familiale oriente la mémoire. Les habitués des livres s’inquiètent de la pratique de la mémoire orale comme si elle était une occasion de retarder l’apprentissage de la lecture. En retour, les usagers de la mémoire orale suspectent spontanément l’écriture de manipulations car, au contraire de l’écrit, la mémoire orale est inamissible et donc à l’abri des transformations venues d’influences extérieures. De toute façon, la mémoire orale est acquise dès les berceaux de familles immigrées et se poursuit fidèlement pendant la jeunesse de leurs enfants car la conservation de tous les apprentissages perdure au cours de la vie. Si l’usage de la communication est essentiellement oral c’est qu’il s’appuie sur des points de repères à la fois corporels et culturels, peu à peu élargis aux notions de langues ou d’histoire : Au-delà de la Méditerranée, du ton des paroles et du décor de la pièce on passait aux chansons, aux modes, aux images de monuments et de tableaux, même aux voyages…« A quoi servent les livres puisque la petite écoute la leçon en classe ? » s’étonnent certaines mamans. Que de souvenirs de l’enfance associent un musée et la saveur du gâteau qui suivait la visite, ou du petit jouet acheté en sortant du cabinet du dentiste ! Le souvenir de ce plaisir resurgira chaque fois que l’adulte franchira la porte du musée ou celle du dentiste parce que, par nature, la mémoire est globale. Est-ce pour cela qu’elle est inamissible ? Le linguiste Alain Rey remarque la survivance de certains mots antiques dans l’argot des banlieues alors même qu’ils ont disparus de la langue écrite. Retenus oralement, ces expressions ont traversé des siècles…à l’insu des érudits comme des analphabètes ! Qui remarque que la «daronne» de nos gamins vient de l’adaptation médiévale de la «domina» latine ?

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Comment conserver le bénéfice de l’oralité tout en justifiant le recours au papier ? On peut aisément justifier le dessin du texte, déjà retenu par cœur, par la facilité qu’offre le papier pour partager le message avec des personnes hors de portée de la voix, et ce d’autant plus aisément qu’on aura respecté les étapes de l’invention de l’écriture occidentale.

L’appréhension de l’histoire On sait que les voyages organisés lassent souvent les adultes parce que les guides veulent leur faire voir trop de monuments à la fois. Le plaisir nécessaire à l’effort de la mémoire suppose que l’attention ne soit pas sollicitée trop longtemps, qu’en est-il alors pour les jeunes auxquels il ne faudrait montrer qu’une seule nouveauté à la fois ? Il s’agit pour eux d’acquérir une curiosité suffisamment développée pour parvenir à des réflexions de plus en plus profondes : la référence à ce qui a été vu et étudié sur place enrichit les souvenirs, et les prolonge au-delà de l’immédiatement constatable. Dès qu’on étudie le langage, on fait intervenir l’expérience de la durée transcrite par nos conjugaisons. Malheureusement, les saisons ne s’éprouvent plus beaucoup dans nos cités de béton et les cadrans des montres donnent l’heure sans la situer sur le cercle du temps. L’électronique dévore la patience nécessaire pour s’enrichir du passé. Le manque d’une initiation au rythme du temps qui court inexorablement rend les jeunes impatients au point de zapper même leur vie, ils la bousculent comme ils mangent les phrases !... Comment apprendre aux jeunes d’aujourd’hui que l’homme ne peut mesurer la durée que seulement à partir de l’instant qu’il vit ? Sinon en l’initiant à l’histoire, la sienne et celle du monde, en lui permettant de constater l’importance de la durée pour la nature, et celle de la mémoire pour pérenniser les instants qui se succèdent inexorablement. Le jardin des Alouettes et ses menues plantations qui ont besoin de temps pour pousser est une précieuse leçon. Reste aussi le film fait avec les jeunes qui garde le souvenir de toutes les réalisations de l’année, sorties, fêtes, travaux divers…En compulsant les images, les jeunes peuvent retrouver la saveur du temps qui passe. A partir de quoi, on espère que les règles de concordance des temps ne paraîtront plus arbitraires aux jeunes usagers. Encore faut-il qu’ils ressaisissent les informations qu’ils ont pu glaner au 22


cours du mois en un continuum qui mettent celles-ci en perspective ; c’est le bénéfice de la rédaction du court mensuel «la voix des jeunes ». L’écoulement des jours se traduit dans la succession des pages. Les points de repère de la durée ne se distinguent pas seulement dans la grammaire : aux yeux des européens, les dates des événements de l’histoire sont les bornes milliaires de la longue marche des hommes. Pourtant, quand François I° était à Marignan, les gens mangeaient et dormaient dans leurs provinces, et l’enregistrement du fait historique ne pouvait se dissocier de son cadre quotidien. La familiarité des Français avec les lieux que leurs ancêtres ont foulés a longtemps comblé les interstices de leur mémoire jusqu’à ce que Fernand Braudel rénove l’étude du passé par le recours à ses traces dans la vie quotidienne. Nous restons encore surpris par les longues généalogies de la Bible, comme par la mélopée des griots africains, pressés que nous sommes de retrouver la date d’un fait ou le nom d’une personne, c’est pourtant cette longue chaîne d’ancêtres qui donne vie aux événements car elle rejoint l’homme bien concret qui l’étudie. Le nom d’un général ou celui d’un traité ne peut être retenu par un Africain que s’il est éclairé par l’ascendance de l’officier ou les conséquences actuelles du pacte, autrement dit si le personnage historique tient sa place dans la cohorte des ancêtres dont la voix se prolonge dans la récitation de l’élève. A cette condition, le jeune banlieusard peut lui aussi s’insérer dans la communauté du lieu où il habite, fut-elle très loin des tombes de ses aïeux.

La pratique du recours aux documents Cette même préoccupation de réalisme n’est même pas identique en Afrique et en Europe. Les films ou les livres qui racontent les événements ne convainquent pas le lecteur africain, s’ils ne rappellent pas des rencontres concrètes avec les objets, des expressions populaires, tout ce qui permet d’imaginer les situations antérieures pour en retirer les leçons pour aujourd’hui. Ayant plusieurs fois tenté de faire établir la carte de l’ensemble des HLM par les enfants, il fallut reconnaître que chaque fois le papier se couvrait d’abord de petites maisons sans rapport avec les blocs. « C’est le quartier de 23


notre cœur », disaient les dessinateurs, qui commençaient par rendre compte de leur rêve plutôt que de ce qu’ils voyaient. Une fois, une habile construction fut surajoutée à la feuille pour faire voler une petite voiture au dessus de la rue. A l’éducatrice intriguée l’auteur expliquait sérieusement : « C’est l’auto dont mes parents rêvent, même qu’ils n’en ont pas ». Ces préambules assurés comme les plus véridiques, les jeunes ont enfin accepté de figurer ce que leurs yeux distinguaient immédiatement : les voitures sur le macadam, les tours des HLM, des parkings au lieu de jardins. Fallait-il que ces deux « vérités » s’excluent, ou bien se complétait-elle ? L’aptitude à associer le sens profond des choses à la description de l’apparence risque évidemment de susciter des contresens : confier à la mémoire des connaissances qui ne sont contrôlées par aucune constatation personnelle, c’est exposer l’intelligence à la crédulité. Que de jeunes épousent des utopies soit disant révolutionnaires, faute de savoir les étudier ! C’est là qu’intervient l’éveil à la critique par l’observation du contexte: un événement ne peut se comprendre séparément du lieu ou il s’est produit, encore faut-il prêter attention à celui-ci. L’urbanisation trop rapide des dernières décades a caché beaucoup de bonnes terres sous le goudron des autoroutes aussi bien que des rues, toutefois, il reste l’architecture pour rendre compte de la succession du temps. Qu’on passe en voiture ou qu’on marche à pieds, on peut au moins regarder les bâtiments qui bordent le chemin et plus encore les paysages qui gardent l’empreinte d’autrefois. Sous les climats tempérés, on trouve à portée de main des traces du passé qui peuvent être reconnues par les enfants, même très jeunes. Non seulement les noms des lieux dits, ou des rues, sont porteurs de souvenirs précis, mais les monuments, les musées, certains parcours déjà connotés, offrent l’occasion de découvrir l’intérêt de l’histoire. Le jeune est d’autant plus intéressé que les adultes font intervenir sur place les textes de la littérature, les problèmes de l’architecture, de l’économie. Cela revient à faire une large place aux sorties pour apprendre l’histoire, on intègre plus de connaissances au cours d’un déplacement que pendant de longues heures de lecture. Encore faut-il qu’au retour les découvertes de la journée soient reprises, expliquées, mémorisées. L’investigation du passé permet à l’être humain de se situer dans le temps et de comprendre peu à peu la complexité de l’instant présent, de découvrir le sens et les leçons de 24


l’histoire, de se reconnaître une place personnelle au sein de ce fleuve millénaire.

Approche des mathématiques La mesure du temps va de pair avec celle de l’espace de l’espace et l’élève le comprend d’autant mieux qu’il harcèle l’adulte de ses impatiences : « C’est quand la sortie ? ». Mais l’abstraction des mathématiques d’Euclide ne lui paraîtra une vraie mesure que s’il peut la développer à partir de l’expérience concrète parce qu’on ne peut tricher avec celle-ci, tandis qu’avec les chiffres ! Au-delà de la Méditerranée, c’est à partir du travail manuel que le maître développait les lois générales dont dépend la réussite, voire les conditions de la reconnaissance de celles-ci. C’est d’abord avec les doigts qu’il fallait mesurer la boîte ou le chiffon avec lequel on travaillait. Ce n’est qu’après avoir fait l’expérience de la dimension, mesurée avec plusieurs doigts, qu’on pouvait passer, comme une facilité, à la pratique des instruments classiques de mesure: mètre, poids et assez vite équerre. Il s’agissait d’appréhender concrètement la nécessité d’abstraire la dimension pour pouvoir la reproduire. D’où l’utilité d’une patiente lenteur de la transmission du calcul, afin de laisser au jeune le temps de faire son expérience pour que, ensuite, il dispose d’une solide capacité de dépasser l’apprentissage de la méthode afin d’aborder les lois mathématiques. Privés de cette base pédagogique coutumière, certains élèves n’ont que des pilotis pour édifier une culture théorique qui leur semble n’avoir pas les mêmes présupposés que celle de leurs parents. Jean Piaget a démontré que si un enfant n’a pas éprouvé sensoriellement les lois de l’arithmétique, celles-ci ne sont pas définitivement inscrites dans son esprit car l’expérience primitive reste toujours la base des constructions ultérieures, quelque soit la manière de s’y référer. Or, la vie familiale, qui donnait naturellement l’occasion de ces apprentissages et de leur explication, est bousculée par les rapides transformations modernes : l’espace domestique se contracte en appartements, et supprime les ateliers paternels, les cuisines rétrécissent et les âtres ont disparu. Les adultes sont occupés au travail salarié et doivent confier à d’autres l’éducation de leurs descendants. L’école maternelle tente de suppléer à cette difficulté dès la petite enfance mais le passage entre les acquisitions faites dans ses murs est encore bouleversé à l’entrée dans la 25


grande école qui n’a plus la place de cultiver un jardin ! Si bien que les savoirs familiaux, encore traditionnels et enracinés dans l’expérience, ne trouvent pas la jonction avec l’enseignement scolaire.

Puisque elles sont vouées à ceux qui peinent en classe, les Alouettes tentent de réconcilier les initiations familiales et l’enseignement scolaire en disposant d’un matériel suffisant pour faire des expériences manuelles une introduction aux sciences exactes. Cette étape concrète ne permet pas seulement de comprendre la nécessité du calcul des mesures, mais elle fournit les moyens de critiquer les résultats en fonction de l’expérience : Il s’agit de juger si les chiffres sont vraisemblables ou non, pour qu’ils ne soient plus l’épilogue d’une hasardeuse manipulation magique ! Qu’après avoir perçu le rapport entre la mesure et l’expérience corporelle, on en vienne à un système qui facilite les opérations, on le comprend très bien ; mais si on a sauté la première étape de la relation au corps, tout le reste du calcul risque de paraître arbitraire. La libération de l’esprit face aux techniques pratiques apprivoisées en premier, permet pourtant de prendre très tôt un réel intérêt aux mathématiques. La connaissance des arts africains peut aider les jeunes Noirs à passer de la première manipulation à leur systématisation, tant les sculpteurs de leurs pays d’origine sont maîtres de l’abstraction géométrique que nous admirons au musée. Le parallélisme des éléments des œuvres d’art ou, au contraire, leur opposition est certes symbolique, mais les lois mathématiques qu’a observées l’artiste transforme les rapports numériques en manifestation de l’harmonie de la nature et les rend respectables, incontournables. Que dire, alors, de la symétrie des peintures ou des mosaïques qui ornent les mosquées les plus populaires ? L’exposition des chefs d’œuvres conservés au Louvre facilitera la conversation avec les descendants de cette civilisation, car c’est sur un partage de la réflexion que peut se construire une appréhension intime des lois mathématiques. La synthèse entre la tradition et la modernité serait trop difficile pour l’enfant si un adulte ne l’accompagnait pas pour passer ce fleuve.

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Un bilan encourageant A part une quinzaine de graves échecs d’intégration de jeunes qui se sont engagés dans la délinquance, les centaines de familiers des Alouettes ont trouvé une place dans la société. Ralliant les diverses formations proposées par L’Éducation Nationale, ils y ont réussi, depuis les qualifications professionnelles jusqu’aux études supérieures. L’association a ainsi consciences de participer à l’effort de tous les intervenants de l’éducation : se situant en amont de l’école ou des activités communales, elle n’est jamais si contente que lorsque leurs habitués quittent le cocon avec plaisir pour retrouver le cycle normal de l’éducation. Reste que les étapes de l’appropriation que la pédagogie interculturelle veut soutenir sont aussi secrètes que la germination en hiver et, de ce fait, ne se prêtent pas à un suivi régulièrement explicité : le copain auquel on n’a pas expliqué une notion s’en saisit plus vite que l’élève informé mais apparemment réticent, c’est sans doute que les conversations entre eux ont assuré la transmission du savoir ! La maison des Alouettes est faite pour les semailles, et le jour où les préliminaires sont devenus solides, l’enfant s’en va fleurir ailleurs. Il ne revient aux Alouettes que par amitié, comme on retourne chez les grands parents qui ne sont plus sollicités que lorsqu’une nouvelle étape surgit. Après l’école, vient l’accès au travail salarié, le choix de la compagne de vie ; souvent ces seuils deviennent occasion de revenir aux Alouettes. « Je t’ai fait grand-père. » dit le jeune adulte qui vient présenter son premier bébé au directeur ! Puisse ce témoignage durer pour nourrir l’optimisme de la société multiculturelle qui renouvelle aujourd’hui les métissages successifs qui ont fait la France de siècles en siècles.

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Annexes La sagesse commune des générations A ce point de la réflexion, il est intéressant de rapporter l’expérience des heures du « Conte » qui réunit ensemble des noirs et des arabes d’âges divers. La « mise en scène » de cet enseignement confère dans tous les pays une importance particulière à cette étape de l’initiation humaine ! Disposition des personnes, formes des sièges ou des tapis, rythme de l’expression, ce rituel demeure stable et porteur de sens. Car le soir venu, les anciens reprenaient les événements de la journée en récitant autour du feu les poèmes et les contes traditionnels, ils en extrayaient le sens comme les jeunes des cités qui chantent ou dansent l’expérience humaine. Les grands problèmes humains ont été traités dans toutes les langues, on peut penser que les ayant étudiés dans les classiques de leur langue maternelle, les jeunes pourront goûter la représentation des mêmes situations dans d’autres langues d’autant plus aisément que ces dramaturgies correspondent aux découvertes de l’adolescence à propos des passions humaines, de la physiologie, et de l’écologie. Le but des séances ici rapportées était de faire prendre conscience aux jeunes des Alouettes que le patrimoine de sagesse véhiculé par les contes venus de partout fonde une communauté en humanité, car les auditeurs sont tous français même si leurs grands parents appartenaient à des pays différents et il est souhaitable qu’ils se sentent maintenant responsables de la même civilisation. Cette tentative a été soutenue par le livre « Quand deux fables se rencontrent » publié grâce au FAS. Quelle adaptation de ces contes millénaires va-t-elle ils nourrir, à présent, l’imagination des jeunes 28


des Alouettes ? Décideront-ils d’écrire « Des histoires » pour les conserver encore ? La conteuse commença donc par raconter comment les écrits de sagesse transmis d’un continent à l’autre trouvent dans le livre de « Kalila et Dimna » rédigé en Inde vers 600 de notre ère par un sage brahmane nommé Pilpaye pour le roi Dabchalim. Celui-ci ayant reconnu la sagesse de ce savant l’envoya dans tout le royaume apprendre à tout le monde comment vivre bien. Pour se faire comprendre à la fois des enfants et des adultes, l’orateur racontait des histoires d’animaux dont les héros étaient des chacals : Kalila le sage et Dimna le fourbe. Le roi fut si content de cet enseignement qu’il en organisa une lecture publique devant les grands personnages du royaume et, pour récompenser Pilpaye, on enferma son livre dans le coffre-fort du palais royal, afin que les ennemis du pays ne puissent jamais s’en emparer et y apprendre la sagesse. Heureusement que la voix de Pilpaye était retenue dans un livre car peu à peu celui-ci fut recopié puis traduit en Persan, dès le 6° s. puis en arabe vers 750. Ce livre finit par être connu en Europe, et les histoires elles-mêmes se répandirent en Afrique du Nord et même en Afrique de l’Ouest. Ensuite, la conteuse développa le conte de Riquet à la Houppe rapporté par Perrault en 1644 et, dès la fin de la descriptions des noces entre la princesse et l’homme qui avait traversé la terre pour la voir, une jolie petite maghrébine se réjouissait : « Ma maman me raconte aussi cette histoire, mais en arabe parce qu’elle ne parle pas bien le Français ». Son voisin, un adolescent noir remarque : « Chez nous, le marié ne sort pas de la terre, il traverse la mer en bateau, mais c’est le même problème, il vient de loin et ensuite elle quitte son pays à elle pour l’épouser. Est-ce qu’elle le trouve beau parce qu’elle est devenue assez intelligente pour se rendre compte qu’il est beau même si il n’est pas comme elle, ou bien est-il vraiment devenu beau à force d’aimer la princesse ? » et le garçon, fils de Sénégalais, de conclure « Cette histoire c’est la nôtre, maintenant. » Car ce fut le tour de la conteuse d’être surprise quand elle entrepris de réciter la fable de Jean de La Fontaine : « Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait… » et qu’elle entendit les enfants énumérer spontanément les rêves illusoires du « Dévôt à la cruche » inondé par les provisions enfermées dans la cruche qu’il avait cassée par impatience…C’est toujours la même histoire, sauf qu’elle vient de l’autre côté de la Méditerranée ! 29


Voilà que les enfants remarquent que ce patrimoine de sagesse est commun à des cultures différentes : Est-ce l’expérience qui est commune à tous, ou bien y a-t-il eu transmission et par qui ? C’est passionnant de chercher par quelles voies ces belles histoires ont passé pour aller dans des terres d’hommes si divers mais toujours affrontés aux mêmes questions. Belle occasion de survoler les siècles qui ont été marquées par la domination de civilisations différentes et relayées les unes par les autres ! Au passage, on salue les poètes qui les ont chantées ou racontées de générations en générations mais aussi les scribes qui les ont conservées grâce à l’écriture. « Savoir écrire, cela peut aussi servir à se souvenir des belles choses ? » s’étonne un garçon qui ne voyait sans doute de rapport avec le livre que le carnet des notes du travail apprécié en classe. Un autre risque une question : « Et nous, on pourrait raconter la même chose mais autrement, à notre manière ? » C’est vrai que le camion du laitier a remplacé la laitière...« mais, quand même, on pense toujours un peu pareil ! » constate une petite descendante de Marocains. La suite de l’expérience se poursuivit au cours des semaines suivantes avec un autre conte séculaire : « La belle au bois dormant ». Les enfants connaissaient tous les fées dont leurs mamans leur ont parlé dès leur première enfance. Ces personnages endormis que l’amour d’un nouveau venu réveille après une longue période ne les surprenaient donc pas, « c’est normal !» dit l’un ; comme lui, ses camarades étaient déjà au courant par les récits familiaux qu’ils conservent affectueusement. Mais ils n’iraient pourtant pas jusqu’à envisager qu’il y ait d’autres endormis à notre époque ! A se demander si la Bonne Fée n’aurait pas oublié de passer dans le quartier pour réveiller la passivité des jeunes… Pour conserver la vigueur des contes, il faut sans doute ne pas déflorer trop vite l’écrin qui les protège dans le coeur de chacun. Les auditeurs de CM 2 disaient ne pas connaître les contes de Charles Perrault, mais seulement « les contes de Walt Disney » et furent surpris que Blanche Neige n’ait pas été inventée par l’auteur du film. Ils remarquaient à l’unanimité que leur conte préférée « C’est « la Belle et la Bête » parce que c’est le plus beau » soulignent-ils (à cause des images du film de Cocteau qu’ils ont sans doute vues à la télévision ?) quoique certains ajoutent « Les images sont plus belles parce que l’histoire est plus belle, elle le rend beau parce qu’elle l’aime malgré sa laideur ! » 30


Ce thème les touche décidément beaucoup puisqu’ils sont capables de le raconter eux-mêmes : La bête ne peut être aimée par personne tant elle est effrayante, or elle ne supporte plus sa solitude, de sorte que elle fait venir une jeune fille dont le père est endetté. La bête propose de payer la dette du père, à condition que la jeune fille reste dans la maison. Par fidélité à son père, celle-ci accepte de dominer sa répulsion, toutefois, elle ne parvient pas à sympathiser avec la bête. Voyant la détresse de cette jeune, la bête accepte qu’elle reparte chez elle, mais au moment des adieux, l’animal exprime un tel chagrin, qu’oubliant tout ce qui les sépare, la jeune fille l’embrasse pour le consoler et cet élan de compassion suffit à délivrer la bête de l’emprise du sorcier. Soudain, apparaît un jeune homme splendide aux yeux émerveillés de la jeune fille. Le conte se termine par les noces de l’heureux couple. Est-ce que le thème de la reconnaissance au-delà des apparences qui leur rappelle leur propre expérience ? La conversation se prolonge : Si la bête n’avait pas reconnu sa différence, au point de comprendre le rejet de la jeune fille, elle n’en aurait pas obtenu le baiser qui les rend semblables l’un à l’autre. « C’est vrai ça ! » observe les garçons. Vaste sujet de réflexion… Comme d’habitude, la question reste ouverte. Pour faire un lien entre le passé et l’actualité apparemment si distante des anciens récits, la conteuse s’est munie d’objets concrets avant de narrer l’aventure de Cendrillon : un éventail qui date du XVIII°s. et un collier grec, copie de celui que portait la reine d’Argolide 800 ans avant notre ère. Etonnés par la forme inusitée des perles dorées, les jeunes semblent touchés que la vieille reine grecque ait pu déjà connaître l’histoire de la jeune fille méprisée qui épouse un prince. Les objets intermédiaires donnent une épaisseur au temps qui court de siècle en siècle et de pays en pays, celui-ci prend une belle parure dorée pendant que les jeunes se passent le collier de mains en mains. Il y a donc toujours eu quelqu’un pour rapporter ce conte à des descendants des poètes grecs. Et la transmission ne s’est pas arrêtée… Le temps prend une consistance palpable ! C’est encore autre chose quand l’éventail fermé tient lieu de baguette magique avant de se déplier pour montrer d’un côté le château du prince et de l’autre les parures des dames invitées ! Ce qui saisit l’attention de cette jeunesse c’est la monture d’ivoire de l’éventail car elle est incrustée de minuscules feuilles d’argent : « On dirait qu’il vient de chez nous » s’exclame un adolescent d’origine algérienne. La réponse de l’adulte laisse le groupe songeur : « C’est qu’il est catalan, donc méditerranéen. C’est un cadeau que m’a fait ma grand’mère qui l’avait reçu elle-même de sa propre grand’mère ». La conversation se poursuit donc : « C’est vraiment à toi ? Nous, on n’a plus des vieilles choses comme cela dans nos maisons, parce que tout est resté au pays quand les 31


parents sont venus. C’est dommage ! On se souviendrait mieux. » Peut-être, en effet, que la sagesse des millénaires passés formerait plus aisément les esprits si la durée de la réflexion humaine pouvait s’éprouver avec les doigts. Ce n’est pas sans raison qu’on qualifie certains objets de « souvenirs ». Peut-être le rapprochement entre les civilisations serait-il plus envisageable si les objets familiers présentaient plus souvent leur origine biculturelle. C’est pourquoi la maison des Alouettes associe des objets usuels d’origines différentes, le jeu africain de l’awalé ou un billard indien en même temps que Jungle Speed ou le scrabble, etc… Qui des petits Français n’a pas chanté, autrefois, les aventures de Bricou qui refuse d’obéir à l’ordre injuste tout comme la série de ceux qui sont convoqués pour le faire céder ? Qui d’entre eux savaient que cet enchaînement de situations venait du cérémonial de la Pâque juive, que les enfants se remémoraient la délivrance miraculeuse de leur peuple en scandant le refrain à répétition ? « La vache ne veut pas boire l’eau, l’eau ne veut pas éteindre le feu, le feu ne veut pas brûler bâton, bâton ne veut pas battre Bricou… » Qui, aujourd’hui, parmi les jeunes maghrébins ose reconnaître la même sagesse dans les récits africains qui font porter les conséquences des actions par les différents acteurs de la vie humaine ? C’est pourtant parce que le héros a compati avec ceux qu’il a rencontrés au hasard de son chemin qu’il reçoit de la nature l’aide opportune à chaque péripétie dangereuse jusqu’au succès final de son voyage initiatique.

L’accueil fait au récit expérimenté avec six enfants des Alouettes à peine arrivés à l’âge de raison fait réfléchir : Quatre se réclament français « comme papa et maman, c’est seulement grand’mère qui était Tunisienne. » Deux, un peu plus âgés se déclarent africains et sont heureux de rêver… Cette fois, il n’y a pas d’objet susceptible de retenir l’attention, or celle-ci est d’autant plus difficile à soutenir qu’il s’agit d’éléments de la nature. Les mêmes mots concluent chaque épisode mais ils s’évaporent à peine la conteuse les a-t-elle prononcés. Il s’avère impossible de reprendre le récit à l’envers, et c’est le moment de découvrir que le vocabulaire, pourtant si simple, n’a pas été compris : Passe encore pour la sorcière qu’ils 32


connaissent si bien en arabe ! mais le mot plantes : « tu crois qu’un arbre c’est une plante ? » les fagots ? le lac ? Il apparaît que ce qui n’est pas traduit dans leur langue maternelle leur demande un tel effort que celui-ci rompt le charme du conte et leur capacité d’attention. Même les rencontres avec les fleurs, les souris, la nature ne leur parlent pas. Des amoureux, ils en voient dans la cité, des chiens aussi, mais le béton envahissant a remplacé les jardins, l’eau n’apparaît qu’au bout du robinet, des flammes ils ne connaissent que l’incendie des voitures... Cette génération n’a connu que « les contes de Walt Disney » dans les quels le merveilleux remplace la nature pour souligner les sentiments humains, de surcroît le français n’est qu’une deuxième langue pour eux qui parlent encore arabe ou wolof en famille. Si le cadre des drames est profondément différent d’une génération à l’autre, ce n’est pas la première fois de l’histoire ; reste à reconnaître dans « les contes de Walt Disney » la victoire de la simplicité de Blanche-Neige sur la jalousie mortifère de sa marâtre, quels que soient les vêtements et les couleurs du décor ! Cette leçon d’espérance vaut pour toutes les situations analogues. Qu’est-ce qui est plus surprenant pour ces enfants que les plantes aient besoin d’eau ou que les hommes des autres pays aient besoin des mêmes contes d’un continent à l’autre ? C’est chaque fois en regardant une carte du monde que se clôt l’heure du conte, mais s’il n’y a pas un vieil objet à manipuler, la durée des transmissions n’est pas aussi aisément perceptible…

Des exemples de raccrochage En quarante cinq ans de compagnonnage avec les habitants des Cités, les exemples de « raccrochage » font une longue histoire, pourtant l’expérience de quelques jeunes révoltés, exilés de la société, ou désespérés, en résument particulièrement l’analyse que propose « une maison pour apprendre ». C’est cette enfant d’origine camerounaise qui refusait l’école, les livres, et même la participation à la collectivité. On pouvait l’appeler « insupportable », mais c’est qu’elle-même ne se supportait pas non plus… Voilà que des bijoux et des étoffes fabriqués dans la tribu de sa mère furent exposés au musée Dapper. Prenant le courage de sortir avec cette petite sauvage, on l’emmène avec les autres pour regarder ces chefs d’œuvre. Si pauvre soit sa famille, elle a sans doute vu sur des cartes postales quelques modèles des décors qui brillent derrière les vitrines, en tous cas elle se reconnaît tout d’un coup héritière d’une grande civilisation et elle confie : 33


« ma maman, elle vient d’un grand pays » ! Oublié la honte des difficultés familiales, l’or entrevu au musée lui a restitué une dignité indispensable à sa socialisation, et remise dans un chemin assez rapide pour devenir quelques années plus tard une heureuse mère de famille. Les bouliers et autres instruments des pays du soleil avaient manqué à cette petite Maghrébine qui se vantait de ne pas lire à onze ans passés. Comment vaincre cette obstination à ignorer l’assemblage des lettres ? C’est une monitrice de l’école du cirque qui révéla l’élève intelligente qui s’ignorait elle-même. En jonglant avec des quilles de plastique, chacune décorée d’une lettre, l’artiste passionna la soit disant analphabète qui devait jouer à lire les mots. Avant ses vingt ans, l’enfant était devenue secrétaire de direction trilingue. Un jeune contremaître d’une grande imprimerie avait mal auguré de son avenir quand il cachait son désespoir familial dans le local des Alouettes. Habile pickpocket, ce Français d’origine ne trouvait d’autre insertion dans le groupe qu’en l’agressant…Un soir, il avoua à l’adulte son intention d’en finir rapidement avec la vie, et la confidente ne pouvait que le croire ! Assise sur une marche, tout à côté de ce jeune « illettré » de treize ans, son amie trouva dans son sac « le roman des Jours » et lui lut le poème d’Aragon chanté par Jean Ferrat : « Il n’aurait fallu qu’un moment de plus pour que la mort vienne, mais une main nue alors est venue qui a pris la mienne… » - « continue, continue » balbutiait le petit visage illuminé… Tous les soirs, pendant plusieurs semaines, ils découvrirent ensemble les autres poèmes dédiés à Elsa Triolet. Ensuite, l’adulte fit remarquer à ce « convalescent » qu’il faudrait qu’il apprenne enfin à lire tout seul. « Alors, tu m’apportes demain les poèmes de Baudelaire, je les aime tant ! » Le garnement cachait donc qu’il savait lire mais il avait trouvé près des poètes sa bouée de sauvetage. Il réintégra la communauté des vivants au point de jouer encore avec les mots lorsque, devenu adulte, il rencontra plus tard l’éducatrice en remarquant « Tu peux être fière de moi, parce que, moi, je suis fier de toi. » A neuf ans, un jeune Marocain habitué de la maison prétendait remplacer l’Ecole par des activités qu’il jugeait plus lucratives…Bien que refusant la lecture, le petit curieux accepta de participer à une initiation à la photographie qui devait se terminer par une exposition pour les parents. Et, surprise ! Les siennes révélaient un regard d’artiste - assez puissant pour évoquer l’architecture des patios de son pays d’origine rien qu’en fixant les 34


cours de vieilles maisons de sa banlieue. Ce fut le déclic pour commencer par une vive attention aux couleurs, puis aux livres ! et devenir quelques années plus tard un excellent maroquinier d’art dans une maison connue. Qui peut savoir où subsiste le ressort de l’intégration lorsqu’il paraît cassé sinon le jeune lui-même auquel il suffit d’offrir des occasions multiples pour qu’il s’accroche à celle qui lui correspond. Cette collaboration entre lui, sa famille et les éducateurs peut dépasser les difficultés, pourvu que tous soient soutenus régulièrement et amicalement.

La clef de la maison A lire ces lignes, on pourrait s’étonner de la simplicité des relations des adultes et des jeunes dans ce petit pavillon de banlieue, qui accueille des Français de toutes origines, des enfants et des adultes, des gens tantôt heureux et tantôt malheureux, apportant les couleurs et les usages de pays bien divers. C’est qu’ils se situent toujours dans une égale réciprocité puisqu’ils bâtissent ensemble les Alouettes au jour le jour. Une anecdote montrera la vraie clef de cette maison : Effrayée de la violence de la colère de deux gamines qui s’étaient saisies de couteaux de cuisine, la fondatrice avait brusquement remplacé les couverts de fer par des couverts de plastique à bouts ronds, comme on en trouve dans les avions. Ce fut son tour d’apprendre une leçon inoubliable d’un petit Africain de neuf ans … Quelques jours après l’incident il l’attendait à l’entrée du jardin, l’air très grave, presque douloureux : « Tu te rends compte comme tu as été bête ? C’est surement toi qui as ôté les couteaux, mais qu’est-ce qui t’as pris ? » Et elle d’avouer « Cette fois-ci, j’ai eu peur » L’enfant sort de sa poche un couteau de plastique, le casse d’un coup sec et continue sa leçon « C’est de nous que tu as eu peur ? Regarde, avec ça je peux te crever un œil...D’habitude, on se réunit et on parle, alors, ensuite, on ne recommence plus et, cette semaine, tu as décidé toute seule, sans rien dire, et tu crois que c’est comme ça que tu n’auras plus peur ? » L’adulte interroge : « C’est vrai que j’ai eu tort, que veux-tu que je fasse, que je vous appelle tous ? » Le petit index se dresse et la voix du jeune héritier des Sages peuls tremble d’émotion : « Non, c’est trop tard maintenant, mais ne fais plus jamais comme cela, jamais plus, parce que tu tuerais les Alouettes ! » En observant la détérioration d’un mur, un 35


adolescent maghrébin avait, une autre fois, rassuré « Cela n’est pas grave, parce que les murs c’est nous ! » Comment préparer des mains d’adultes à tenir la précieuse clef de cette maison de famille, de cette case à palabres, de cette zaouïa, de ce sas vital surgi dans toutes les civilisations ? C’est tout le problème de l’embauche ou de la formation des candidats. Les dizaines de stagiaires qui sont passé un an ou deux aux Alouettes étaient très divers : Animateurs, éducateurs, futurs psycho-praticiens, étudiants en sociologie… mais ils accueillaient avec plaisir la rencontre entre les civilisations du monde entier. Leur point commun était une ouverture culturelle qui modifie le regard sur l’autre et sur soi-même, en effet ils ne se voyaient pas comme supérieurs aux autres, sans pour autant renoncer à la fierté de leurs propres appartenances. Il y a un siècle, cette attitude n’était facile qu’aux privilégiés ayant beaucoup voyagé, ou poursuivi de longues études ; mais aujourd’hui les métros transportent des ambassadeurs de tous les pays, les radios diffusent des chansons populaires vibrant de rythmes exotiques, les magasins proposent tissus, vêtements et accessoires imitant formes et couleurs orientales ou africaines. Un regard attentif à l’entourage immédiat prépare l’esprit à des lectures de plus en plus documentées et choisies selon le service auquel chaque stagiaire se prépare. Les échanges menés avec le directeur des Alouettes permettent de coordonner toutes ces informations et d’en percevoir le sens. Il s’agit seulement de les confronter à l’expérience quotidienne de la vie avec les descendants de hautes cultures que sont les immigrés. Certes, ils doivent assumer celle de leur pays d’accueil mais ils peuvent beaucoup enrichir celle-ci de leur héritage culturel. La clef de la maison est toute simple, bien que son anneau ait été forgé dans des civilisations multiples au cours des siècles. Cependant, si on égare ce sésame, la maison reste fermée aux jeunes et en fait des étrangers, des assistés inutiles, voire des ennemis. Heureusement, beaucoup de savants veillent sur le passé et ils encouragent ceux qui ont la main à la pâte.

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A suivre... L'entrée dans l'âge adulte A la suite du compte rendu d’efforts pour accompagner les jeunes d’âge scolaire, surgit une nouvelle question : Et après ? Force est de constater qu’il y a des jeunes plus âgés qui traînent dans les environs et, trop tôt déscolarisés, ne sont pas immédiatement adaptables à un apprentissage. Dans l’état actuel des formations, ils enregistrent un nouvel écart d’avec la société et, cette fois, d’avec leurs familles aussi, car on pardonne plus aisément « les bêtises » d’un enfant que « l’oisiveté » d’un adulte. Ces jeunes sont donc dans un sérieux danger de déviance car l’argent est d’autant plus « facile » qu’on en a vraiment besoin. Il y a donc urgence de proposer à ces « sans emploi » une solution transitoire pour leur permettre d’accéder ensuite, ailleurs, à une formation classique. Faute de quoi, ils ne peuvent que peser sur la société en nécessitant une assistance coûteuse et sans fin, ou en s’installant dans une délinquance de plus en plus dangereuse.

COMMENT

FAIRE

?

Avant de partir au marché, on inspecte le frigidaire ; avant de développer la formation d’un jeune, il importe de prendre en compte tous les acquis dont il dispose ; faute de quoi sa construction se ferait hors du socle de sa personnalité, au risque d’un « décrochage » ultérieur encore plus dangereux. Il s’agit d’abord de décider quels types de relation l’adulte peut établir avec lui pour discerner quels apports lui et ses copains ont recueilli de leurs expériences personnelles.

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Les circonstances de l’après-guerre puis des aléas de l’accession à l’indépendance des anciennes colonies françaises ont réuni les fondateurs des Alouettes sur un constat essentiel : On ne peut bâtir une relation avec qui que ce soit en présumant d’un avenir probable et simultanément tributaire de tant d’inconnus ! Si l’honneur d’être homme ne consiste pas dans les titres ou les relevés bancaires, c’est que la seule certitude que tous partagent est celle de la mort. De la sorte, cet horizon général fixe la mesure à laquelle jauger tout individu, il établit donc une égalité foncière entre les personnes en relativisant les différences qui peuvent les distinguer. C’est la philosophie de base des tentatives d’entraide entreprises par les Alouettes, donc de toutes les relations que ses membres peuvent partager avec autrui. A partir de ce préalable, il devient impossible de regarder enfant, jeune ou parent à travers le prisme de ses difficultés mais plutôt à partir de ses ressemblances avec les adultes qui sont à son service. Les lacunes de ceux-ci sont des chances comme le sont leurs compétences, puisque les unes et les autres leur appartiennent comme les briques de leur maison. Les couleurs de ces éléments dépendent seulement de ce qu’ils en font. Aussi, les diplômes les plus élevés sont aussi bienvenus dans l’équipe éducatrice que l’absence de ceux-ci. La seule qualité indispensable est la liberté de ne pas quitter des yeux l’horizon. L’expérience de la solitude de ceux qui se marginalisent a probablement développé en eux une aptitude au courage qui peut devenir gaieté. En tous cas, elle a nourri une lucidité qu’il faut empêcher de devenir amertume. Avec les valeurs dynamiques apprises par la vie, on peut sans doute escompter des apprentissages manuels ou musicaux, peut-être des goûts artistiques susceptibles de s’épanouir dans des artisanats…Guy Béart a chanté Jean de la Fontaine mauvais élève, et remarqué que cela ne l’a pas empêché d’être un grand écrivain ! De nos jours, Daniel Pennac était à la fois nul en classe et conteur séduisant dans la cour de récréation de son lycée ; c’est son goût pour le récit qui a préservé son aptitude à devenir un jour lauréat du prix Renaudot, grâce à son livre « Chagrin d’école ». Un jeune homme illettré n’a pas vécu depuis son berceau sans rien apprendre ; donc faire comme s’il ne savait rien, c’est lui faire une réelle offense en même temps que perdre des chances très intéressantes de l’aider à devenir actif honnêtement. Peut-être, d’ailleurs, est-ce à cause de ce malentendu qu’il a « décroché » des formes usuelles d’intégration sociale, et cela rend son éventuelle bonne volonté à apprendre d’autant plus estimable 38


bien qu’elle soit en même temps encore fragile ! Il importe donc de réfléchir comment préserver l’expérience des premières années du futur apprenti. Qu’il ait fait physiquement l’Ecole buissonnière ou qu’il se soit contenté de s’absenter mentalement de l’enseignement dispensé en classe, le jeune en difficultés a vécu « ailleurs », et a inévitablement comblé la solitude induite par son choix en rejoignant une autre famille d’esprit que celle de sa classe…Or, avant même « les bandes » suspectées par les adultes, il y a la communauté culturelle de ses origines. Et celle-ci est d’autant plus prégnante que la structure parentale est plus précaire, faute de connaître son père, on l’imagine. Alors, si la réalité concrète est trop évanescente, la nécessité est de la parer d’un rêve consolateur que le souvenir ne parviendra plus à corriger. Dans les pays du sud, autrefois hellénisés, « Le fils de personne » s’appelle encore aujourd’hui « Fils du Soleil » depuis que ses ancêtres confiaient à Jupiter des paternités hasardeuses…Le jeune s’est construit en superposant toutes ces appartenances et ne demande qu’à les réunir pour en faire le socle de sa maturité. C’est cet élan, souvent secret, qu’il ne faut pas omettre si on veut aider le jeune à prendre sa taille légitime.

Que savent ceux qui sont en échec dans le cadre scolaire français ? L’histoire de notre culture latine pourrait nous aider à soutenir la croissances de ces blessés de la vie qui ne sont pas pour autant des indigents ou des incapables : Le petit Michel Ange Buonarroti, orphelin de mère dès sa première enfance, est placé à huit ans chez un artiste de Florence, et tant qu’il est si seul, des adultes vont jouer de lui parce qu’il n’est pas assez défendu…, Seulement, il aime peindre et sculpter et il construit son futur métier avec passion ; la faveur de la cour des Médicis qui s’ensuit semble une heureuse reconnaissance de ses dons exceptionnels mais celle-ci ne viendra que plus tard. Il n’a que vingt trois ans lorsqu’il reçoit sa première grande commande. Or cette Piéta si célèbre présente la Mère du Christ dans la basilique Saint Pierre et Michel Ange lui sculpte des trait beaucoup plus jeunes que le Crucifié qui repose sur ses genoux. C’est que cette jeune femme porte les traits de la maman de Michel Ange ! Sous la dynamique artistique qui a sauvé l’enfant, il y avait une puissance de vie plus forte encore : l’amour reçu de sa maman. Aujourd’hui, les livres de Boris Cyrulnik décrivent la même force de résilience capable de transformer tous les « accidents » de la vie. 39


Quelles que soient leurs origines : française, maghrébine, ou sud-africaine, ces jeunes « chômeurs » descendent tous de hautes civilisations. Faute de reconnaître l’importance de celles-ci, les éducateurs de ces jeunes les priveraient de la capacité d’initiatives que l’immigration pourrait apporter à la société actuelle. Il n’est pas nécessaire que les cadres de l’atelier de pré apprentissage soient vraiment informés de ces cultures mais, au moins qu’ils en connaissent la valeur, ne fusse qu’en observant la pluralité des musées que Paris a consacré à ces traditions… II se peut que les jeunes souffrent eux-mêmes de carences dans leur mémoire familiale. Une bonne façon de réparer les trous de cette véritable « dentelle de Malines » peut être de visiter ensemble ces musées pour en reprendre ensuite l’information dans les livres dédiés aux artisanaux de tous les pays. Cette méthode sera d’autant plus féconde que les découvertes des arts exotiques seront doublées des mêmes études opérées dans les sections françaises des musées. Certes, ces visites participent à la réparation psychologique des humiliations des jeunes marqués par leurs échecs précédents mais, surtout, elles suscitent une créativité suffisamment ouverte aux techniques informatiques de ce temps. Notre art roman n’a-t-il pas emprunté ses coupoles à l’Orient, l’architecture gothique ne s’est-elle pas inspirée de la maîtrise des armateurs vikings, les arts islamiques n’ont-ils pas suscité vitraux et rosaces de nos cathédrales ?

L’importance d’une première approche artistique Reste l’intelligence des mains pour permettre à ces « décrochés » de réussir quelque chose car c’est l’étape indispensable pour prendre le chemin du travail professionnel. Encore faut-il que l’emploi envisagé soit valorisant, on les a si souvent menacés « de n’être qu’un ouvrier » s’ils échouaient à l’Ecole ! Or, avant qu’ils puissent s’orienter vers un métier qui leur plaise, il est nécessaire qu’ils se connaissent eux-mêmes sans négliger leurs capacités réelles. Avant de songer à apprendre les exigences d’un métier, il faut mobiliser des forces intérieures complexes, simultanément affectives et rationnelles, et ce n’est pas par hasard que le même mot grec « poeïn » signifie la poésie et la fabrication. C’est bien pourquoi c’est de l’initiation à l’art que renaîtra ordinairement le goût du « faire ». Un atelier de préapprentissage ne peut donc se passer d’une direction artistique, si modeste soit-elle, même si les diverses ruptures que ces jeunes ont déjà connues font provisoirement obstacle aux recours spontanés aux acquits culturels familiaux. 40


Souvent c’est justement leur double appartenance culturelle qui est devenue obstacle à leurs progrès scolaires. Pourtant, l’initiation aux gestes de leurs ancêtres peut permettre à ces « héritiers culturels » de se réconcilier avec leur passé pour affronter l’avenir. Ainsi le recours aux métiers traditionnels des familles de ces jeunes peur-il réparer les déchirures qui paralysent ces français issus de l’immigration, même s’ils ne peuvent pas encore lire des notices !… La partie est en partie gagnée si on peut solliciter ces traditions dans le cadre de formations à des artisanats correspondant aux pratiques ancestrales des populations dont les immigrés sont issus. Pour les Maghrébins : la poterie, le travail du cuivre ou de l’argent, ceux du textile - tissage et broderie - ou du cuir, y compris la maroquinerie ; pour les sub-sahariens : les réalisations en bois, - sculptures, instruments de musique - remplacent celles fabriquées dans des métaux plus communs que l’or. Les « fixés sous verre » sont aussi maîtrisés par certains peuples. On peut donc envisager de confier l’introduction à des créations de type artisanal à des artisans ou à des artistes capables de former des jeunes en pariant sur leur plaisir à fabriquer un objet et d’en tirer une fierté immédiate, puis un profit ultérieur. Des mineurs ne peuvent être salariés pour un apprentissage mais ils peuvent vendre les objets fabriqués par eux et comparer l’honneur de cette réussite avec les inconvénients des recettes illégales qui les tentaient. L’issue de cette formation peut déboucher sur un vrai métier d’art en entrant dans une entreprise reconnue par les milieux du luxe. Mais cette étape peut aussi rendre un jeune apte à intégrer une formation industrielle qu’il récusait de prime abord. L’essentiel de l’opération étant de remplacer la crainte d’un travail d’ouvrier par l’expérience d’une chance d’y réussir.

Le ressort essentiel de la motivation C’est la condition d’un « préapprentissage » assez large pour qu’ils entrevoient de choisir une suite précise, mais assez attirant pour qu’ils reprennent l’habitude de se lever le matin ! L’appât d’un gain ne peut suffire à motiver ces jeunes face à celui de « l’argent facile » qui sera toujours plus lucratif que l’effort quotidien dans la légalité. A quoi sert de justifier l’effort en le comparant aux rêves qui soudent une « bande » en en faisant miroiter l’éclat de richesses d’autant plus attirantes que leur acquisition est plus risquée, voire même dangereuse ?

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La motivation en question mérite alors une sérieuse analyse de la perception des intéressés. Or, l’adulte qui reçoit un jeune risque de le percevoir comme si ce dernier était « à la dérive », cependant il ne sera utile au jeune que si celui-ci se sent réellement compris, autrement dit si ses liens actuels sont pris en compte. En fait, ce « chômeur » ne l’est pas tout-à-fait, il fait nécessairement partie d’un monde, même s’il est prêt à en changer et sa société qu’on définit comme «parallèle» a ses solidarités, sa consistance, donc ses lois souvent dures.

La loi, cadre de tout projet de vie Aux yeux des jeunes envisagés ici la « Loi » n’est respectable que si ils la reconnaissent comme une protection de la précieuse communauté ; car ils n’ont rencontré l’obligation que come une contrainte plus ou moins injuste, en tous cas inaccessible. L’adulte bien inséré dans la société est tenté de rendre « les voyous » responsables de leur marginalité, et c’est en partie vrai pour nombre d’entre eux. Mais qui peut discerner les méandres de la bonne volonté quand elle se heurte à trop de difficultés ? « Les plus anciens contes de l’humanité » ont traversé les millénaires et même les continents en excusant avec indulgence bien des vols, des violences, cependant, en même temps, ils retournaient l’effet de ces déprédations contre les auteurs des vrais méfaits : L’ogre qui veut manger le « Petit Poucet » et ses frères se trompe et ce sont ses propres filles qu’il égorge. Ce sont des jeunes des Cités qui exigent cette fin cruelle de la part de la conteuse attendrie qui serait prête à escamoter les éléments trop durs du récit. A la fois, les jeunes excusent les variantes aux comportements généralement admis et, en même temps, ils exigent la sanction des responsables de fautes graves car la conformité aux nécessités de la vie leur semble indissociable de l’expérience de la fraternité. Cette sévérité est, de leur part, défense de la dignité de l’homme.

Les authentiques solidarités distinctes des complicités illusoires L’épreuve de la solitude suit l’exclusion du monde scolaire et même de celui des parents lassés de nourrir un « paresseux » devenu grand ; en contrepoint, elle fait briller l’attrait d’une équipe fraternelle. Pour faire 42


partie de celle-ci, le jeune blessé de la vie trouverait même la force d’accepter quelque effort. Toutefois, le projet immédiat qui réunit des candidats au vol peut s’avérer illusoire. Certes, il est momentanément mobilisateur de risquer ensemble des oppositions, voire des dangers ; mais le but de l’opération étant l’argent, ou la violence vengeresse, inclut un intérêt personnel que les règlements de compte vont souvent faire éclater. L’amertume de ces déceptions aggrave alors l’épreuve de la solitude. Il y a cinq mille ans, les Mésopotamiens racontaient comment l’eau du puits d’une Porteuse d’eau s’était asséchée. Privée de son maigre revenu, la femme s’était mise à creuser, creuser, et soudain de la paroi du puits jaillit un flot de gouttes brillantes comme des pièces de monnaie, elle se précipite sur ce butin…et commence à s’y noyer ! Heureusement, elle parvient à remonter à l’air libre et installe une échelle pour descendre à nouveau, mais sans toucher l’eau dangereuse. Et voilà qu’au terme de son effort, sourd du fonds du puits une large étendue d’eau si transparente qu’elle reflète l’éclat de la lune, celle-ci illumine les visages de tous les villageois penchés sur la courageuse porteuse d’eau et admirateurs de la prudence de la pauvre femme. Ce mythe survit encore dans la mémoire d’Africains de nos cités, et aussi dans leur discernement des bases de la fraternité authentique à laquelle ils aspirent. On peut se noyer dans l’argent, mais la clarté nocturne de la lune révèle des amitiés qu’on ignorait. Comment réveiller la conscience ancestrale des vraies réalités, par delà l’idéal de consommation qui s’étale aux vitrines du petit écran ? Suffi-t-il de faire la riche expérience de la fierté partagée entre ceux qui gagnent vraiment leur vie ? Peut-être…Mais ne peut-on aider un peu plus le choix intérieur de ceux qui font l’apprentissage de la vie ?

L’importance de l’utopie Plus les « bacheliers en pratique de l’échec » ont semblé marginalisés, plus ils sont en avance sur leurs contemporains pour la recherche affective du sens de la vie, et il faudrait sans doute oser dire : de la sagesse de la vie. C’est probablement pourquoi nous estimons qu’ils ne réfléchissent pas assez quand nous leur tenons des discours rationnels car ceux-ci répondent à des questions que nos garnements ont dépassées depuis longtemps. A ce moment-là, c’est justement parce qu’ils « pensent » qu’ils ne nous « entendent » pas ! Il ne faut donc pas s’étonner si, mieux que la logique, le recours à la poésie peut justifier à leurs yeux les exigences de la 43


Loi parce qu’il préserve la dignité de la liberté humaine. De même, la sanction transmise en référence à la poésie traditionnelle confirme en vérité la noblesse de la responsabilité des personnes, mais elle ne sera efficace que si elle punit une vraie faute et non une carence de conformité à l’ordre établi qu’ils jugent arbitraire. Il suffit souvent d’une furtive allusion aux « écoles de la Sagesse » enseignée par les contes ou les proverbes des grands-mères pour fonder un solide dialogue avec le jeune adulte en péril. « Il venait d’avoir dix-huit ans, il était beau comme un enfant…» décrivait Dalida en chantant « Bambino » et elle aurait pu nommer ainsi le grand gaillard qui se glissa un soir parmi les jeunes dans le jardin des Alouettes. Intriguée, l’éducatrice s’enquit : « Vous venez sans doute voir la maison ? » et voilà qu’en regardant la façade et son toit pentu de chaque côté de la porte, Bambino déplore « Dans une maison comme celle-là j’aurais pu apprendre à lire ! » et il précise : « cette maison a une tête de maman avec des cheveux inclinés autour de sa bouche.» Jolie façon, d’avouer son illettrisme et donc sa pénible condition de chômeur, mais aussi de dévoiler les douleurs familiales qui l’ont conduit là. Pour que l’enfant fasse de ses larmes refoulées une source pour les autres, il suffisait de lui demander : « Est-ce que vous viendriez ici m’aider à apprendre à lire aux jeunes qui n’y arrivent pas ? » Rassuré d’avoir un rôle proportionné à sa stature d’adulte, le garçon apprit très vite à manipuler les lettres et trois mois plus tard il avait trouvé une embauche puisqu’iI pouvait maintenant lire les notices des outils ! Il faut donc que le but envisagé pour souder l’équipe assume l’éclat des rêves enfouis sous les chagrins des anciens cancres car, même étouffé, le désir reste le moteur de tout engagement vital.

La poésie des objets A cette condition le groupe peut se mobiliser sur un thème porteur comme la Lumière, par exemple, car elle requiert des lampes, des abat-jours, des objets certes très familiers mais indispensables, et dans tous les pays… Un tel thème offre alors une place au retour des souvenirs familiaux, à la richesse des cultures oblitérées. Il peut même rendre des couleurs à des métiers très divers, cuisine, commerce, soin des enfants ou des malades,… En apprenant à s’estimer, le garçon ou la jeune fille qu’on dit marginalisés peuvent enfin s’orienter valablement et viser un « apprentissage » quel qu’il soit.

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Dès qu’ils sont cinq habiles ouvriers dans une même entreprise, les « Compagnons bâtisseurs » tiennent de leurs règles médiévales l’obligation de former un jeune réputé incapable. Ainsi, ont- ils rendu, plusieurs fois, à une vie normale et à un apprentissage fructueux des habitués des mauvais chemins. Un menuisier expliquait « Je ne lui ordonne pas un travail, je l’encourage en lui proposant : « Ensemble, nous allons faire un meuble » et je rêve avec lui toute les histoires qui vont arriver à ce meuble ». L’excellent pédagogue remarquait en souriant « quand il a gâché quelques planches, il finit par réussir le projet et alors je peux l’orienter vers un vrai apprentissage. » Par chance, les Compagnons font des métiers divers, en sorte qu’après un temps de rencontre pratique, le patron peut présenter son apprenti à un ami pour qu’il effectue un autre stage plus adapté aux goûts de ce dernier et aussi à ses possibilités réelles qui ne coïncident peut-être pas avec ses capacités physiques. Tant de restrictions alimentaires ont affaibli les forces qu’on leur souhaiterait, tant d’otites ont diminué l’audition des enfants pauvres ! Voilà comment un jeune qui s’appliquait joyeusement à devenir boulanger faillit être décapité par le couvercle du pétrin dont il n’avait pas entendu l’alarme. Illico, il dut changer d’apprentissage, mais pour rester quand même dans le commerce de l’alimentation, lui qui, dans son enfance, avait connu la faim.

La pluralité des propositions d’un préapprentissage Les services d’orientation dès la fin de la scolarité sont destinés à faciliter l’avenir immédiat des élèves, mais qu’en est-il de ceux qui ont déserté l’école avant l’âge ? Et même de ceux qui présentent des lacunes si importantes qu’on ne sait imaginer de quoi ils pourraient être capables ? La certitude de la valeur de tout individu poussait pourtant le talent de Fellini à filmer l’interpellation célèbre de La Strada : « Et toi, Gelsomina, avec ta tête d’artichaut, pourquoi es-tu là ? » C’est pour faire front à ce « pourquoi » qu’il faut prévoir plusieurs possibilités d’initiation dans un atelier de préapprentissage car Gelsomina avait, elle aussi, une raison d’être même si celle-ci ne sautait pas aux yeux. Pourtant, la nécessaire souplesse d’une proposition multiple doit évacuer l’instabilité d’engagements successifs au gré des jours On ne saurait donc amputer cette restauration de l’éducation au travail en la privant de la perspicacité d’un psychologue apte à orienter cette étape, car la compétence de celui-ci est décisive pour orienter les jeunes au cours de leur stage. 45


L’ACCOMPLISSEMENT Une fois acquise l’étape de l’apprivoisement du travail, le jeune pourra commencer ailleurs une formation classique et se servir de l’expérience menée au préalable pour se faire apprécier sans avoir besoin d’une commisération humiliante. Il est notoire que des débuts chaotiques dans l’âge adulte n’empêchent pas forcément l’accès ultérieur à des formations même supérieures. Certains métiers répondront au besoin de contacts humains, d’autres à l’apaisement des carences de l’enfance : commerce d’alimentation ou gestion de l’argent dans les banques. Mais l’apprenti peut aussi opter pour les variantes de l’informatique car la modernité de ces techniques leur vaut l’attrait exploitable d’embauches immédiatement facilitées. Or, la maîtrise de la mémoire orale héritée de ses ancêtres peut grandement faciliter l’apprentissage de ce travail plus austère. Le nomade mémorise sans faille la disposition des puits le long de centaine de kilomètres des pistes qui lui sont familières, rien d’étonnant que son petit fils enregistre d’un coup la configuration d’un tableau sur l’écran informatique. Finalement, quels qu’aient été les épisodes de sa vie, l’exploitation optimale des dons reçus au berceau dépend plus des liens que chacun a noués que des résultats concrets de son parcours car l’appréciation de ceux-ci demeure bien incertaine. N’y a-t-il pas des « héritages empoisonnés » et des « chances inespérées » ? Ne dit-on pas de certains handicapés qu’ils sont « bons comme du bon pain » ? Tout l’espoir des adultes qui servent les jeunes ne peut être que de les voir faire de toutes leurs expériences une source pour les autres.

Si les sourires qui ont parfois manqué autour de celui-ci ont pu être récupérés au cours de sa vie et rendus à ceux qui en avaient besoin, ils éclaireront la paix du dernier passage, le plus important de toute vie mortelle !

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Les Alouettes, une maison pour apprendre dans un monde pluriculturel Les réflexions rassemblées ici sont le fruit d’une expérience menée au sein de la concentration des nœuds ferroviaires et routiers qui entourent Massy. Au service des jeunes défavorisés, les débuts de l’Association Les Alouettes ont marqué définitivement sa pédagogie. Cette initiative dans la population mélangée de ces nouvelles banlieues a révélé le besoin clamé par ces jeunes avides d’être estimés, et elle a ouvert des voies qui ressemblaient à celles des anciens maîtres d’outre-mer : développer l’observation intelligente avant d’apprendre et maîtriser l’émotion par son expression artistique. Comme la petite enfance imprègne la suite de la vie, le berceau des papiers Canson et des tubes de peinture qui a bercé les débuts de l’association a arrimé celle-ci à la liberté d’une recherche aussi libre qu’optimiste. Les Alouettes, c'est une maison pour apprendre, un laboratoire de convivialité, un lieu d'appartenance, un espace où des jeunes reconstruisent leurs liens avec la vie sociale. Ce récit montre comment il est possible d’établir des lieux de confiance où éducation rime ne rime plus avec intégration, mais où les racines de chaque enfant sont autant de trésors à (re)découvrir et de petites graines à faire germer. Marie-Jeanne Coloni, universitaire, a fondé et inspiré depuis 40 ans l’expérience des Alouettes.

Achevé d'imprimer le 5 avril 2014 Pour plus d'informations, on peut consulter le site www.recit.net

RECIT (réseau des écoles de citoyens) 108, rue Saint-Maur 75011 PARIS - 06 59 26 71 35

Prix 5 euros

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