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numéro 13 • juin 2017

CRÉATIONS LITTÉRAIRES Numéro 13 • 1


Numéro Spécial Arts Visuels La scène artistique Africaine est en plein essor ! Les artistes du continent et de la diaspora, émergent-e-s et chevronné-e-s, initié-e-s et outsiders, sont en train d’élargir et de redynamiser les diverses pratiques visuelles du continent à travers de nouveaux langages, de nouvelles images

et de nouveaux médias, créant ainsi des œuvres authentiques et expressives qui traitent de l’expérience Africaine de manière subtile et efficace. Il s’agit d’un moment très important dans l’histoire des arts visuels Africain. En effet, ceuxci sont en train d’être façonnés

par l’internet qui démocratise progressivement les pratiques artistiques et permet aux artistes Africain-e-s de communiquer et d’échanger de façons qui auraient été inimaginables il y a quelques années.


Appelà Contributions

Pour le prochain numéro, Q-zine se tourne donc vers ces nouveaux développements qui s’opèrent dans le monde des arts visuels Africain, mais sous une perspective queer. En tant que seul et unique magazine digital sur l’art et la culture LGBTQIA+ Africaine, nous sommes dans une position unique pour examiner la façon dont cette présente explosion de créativité artistique

peut édifier l’expérience queer Africaine. Pour notre 13ème numéro, nous invitons les artistes visuels de l’Afrique et de la diaspora à partager des créations qui parlent de l’expérience queer au sens large. Nous sommes intéressé-e-s par toute œuvre explorant les questions de l’identité, la communauté, l’appartenance, l’authenticité, la modernité, la sexualité, le genre et la différence. Photos, peintures, illustrations, vidéos, art digital et tout autre support visuel seront les bienvenus. Nous encourageons les artistes à divers stades de leur carrière à soumettre leur travail, mais les artistes émergent-e-s sont particulièrement encouragé-e-s à contribuer.

Ce que nous recherchons :

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Bandes dessinées et illustrations Peintures Documentaires et portraits photographiques Revues d’exhibitions, festivals, danses, pièces de théâtre, films, web-séries, programmes télé et sites internet Portraits et interviews d’artistes Photos de mode, maquillage et coiffures

Art: Chaque image devra être

accompagnée d’une légende commentative (max. 100 mots) et chaque fichier électronique devra être clairement lié à sa légende respective. Le lieu et la date devront également être indiqués. Toutes les images devront être envoyées sous format TIFF ou JPG de haute résolution (au moins 1000 pixels sur la longueur).

Photographie, Style et Mode : Les images, les

photos de mode, de maquillage, ou de coiffures peuvent être en couleur ou en noir et blanc. Elles devront été accompagnées du nom du/de la designer, des mannequins, des maquilleurs/ ses et des photographes. Vous devrez également inclure une brève description de l’œuvre, les contacts de l’artiste (y compris leur page Facebook), site web, adresse physique de la boutique et prix des œuvres figurantes. Toutes

les images devront être soumises sous format TIFF ou JPG de haute résolution (au moins 1000 pixels sur la longueur).

Portraits et Interviews d’artistes: Les portraits et interviews peuvent porter sur des artistes, acteur-e-s, photographes, cinéastes ou toute autre personne impliquée dans le monde de l’art visuel. Les interviews devront inclure une brève introduction de l’artiste ainsi qu’un commentaire critique sur leur travail. Elles devront également être éditées de façon à créer une fluidité narrative. Une simple transcription de questionsréponses ne sera donc pas appropriée. Longueur préférable : entre 1000 et 1200 mots.

Revues d’exhibitions, festivals, pièces de théâtre, films, webséries, programmes télé, danses : rétrospectives ou se focaliser sur des productions en cours ou sur le point d’être diffusées. Elles peuvent porter sur une seule production ou un ensemble de productions. Longueur préférable : environ 1500 mots. Vous pouvez envoyer vos contributions en Français ou en Anglais à editor@q-zine.org.

Pour plus d’informations,

veuillez contacter Mariam Armisen à

editor@q-zine.org

Date limite de soumissions: 10 Septembre 2017 Illustration et mise en page par : Nye’ Lyn Tho


Image de couverture par Giancarlo Calaméo LaGuerta À propos de Q-zine Un projet de la Queer African Youth Network (QAYN) Équipe éditoriale Co-Fondatrice et directrice des éditions Mariam Armisen Rédacteur en chef John McAllister Éditrice et traductrice HomoSenegalensis

Photo de John McAllister (endotica.org)

Graphiste GTECH Designs Éditrices/éditeurs Solange A. Valerie Bah HomoSenegalensis Gerard Casas Contact Website: q-zine.org Magazine: issuu.com/q-zine Facebook: facebook.com/Qzine-301213179916527/ Twitter: @q_zine Contact: editor@q-zine.org


Dans ce numéro numéro 13 • créations littéraires

fiction 13

L’élève qui prospecte Kuukua Dzigbordi Yomekpe

22

Au Bord du Gouffre Barbara Mhangami-Ruwende

70

Une élégie Maya Pillay

essai 18

La Belle Ola Osaze

93

Codes Vestimentaires Tanlume Enyatseng

79

Réflexions Généalogiques Po Lomami

107 Adieu mon amour HomoSenegalensis

111 Un amour qui gène Emma

poésie 35

Les Etats-Unis interrogent Garissa FreeQuency

48

Métaphore d’un amour illusoire Ruth L.

37

52

Photo de Siphumeze Khundayi

77 90 99

Un souvenir clair comme la lune Tai Rockett

Les mères-potières Eva Bouillon Mon Petit Ciel FreeQuency

Mon rouge aguicheur Ruth L.

Des enfants naissent de ces guerres Tai Rockett

110 Où en sommes-nous Pamina Sebastião 113 Tu dis Edna Ninsiima


Dans ce numéro numéro 13 • créations littéraires

revue

photographie

38

The Revival: Women and the Word (2017) Valerie Bah

49

50

Nos Vies, Nos Histoires John McAllister

85

Lycinaïs Jean ou quand le Zouk fait son coming out! HomoSenegalensis

La mode du jour de l’an Mariam Armisen

59 Limit(Less) Mikael Owunna

105 Un arrêt de bus Mariam Armisen

chronique

101 « Love Drought » clip de Beyoncé Mikael Owunna

53

en conversation

lecture

Espaces Féministes et Visibilité Trans* Mariam Armisen

91

Entre les pages Michael Kémiargola

Photo de Mariam Armisen

42

Dans les taxis d'Abidjan Solange A. Musanganya


contributrices/teurs michael kémiargola

est poèteSSE, écrivainE, documentariste, voue un culte particulier à Erzulie Dantor et s'applique dans la vie à être où on ne l'attend pas.

emma onekekou

Photos par Mikael Owunna; endotica.org

est une jeune ivoirienne née et résidante en Côte d’Ivoire. Bloggeuse et passionnée par écrits sur des histoires d’amour entre femmes en Afrique, elle fait cohabiter dans ses livres, religions importées, coutumes Africaines et convictions personnelles. Elle a déjà écrit Quatre livres (pas encore édités). Sur son blog on peut trouver des vidéos de sensibilisation sur les IST, sur les questions du genre et sur les droits des femmes queer.

eva bouillon

est une étudiante en littérature française et francophone à Paris 8, avec un axe sur les Post-Colonial Studies et les Gender Studies. Elevée dans un foyer congolais et catholique en banlieue parisienne, elle s’intéresse à l’intersection entre genre, ethnicité, sexualité et religion. À travers les mots, elle rêve de dénoncer le tabou de l’homosexualité dans la culture africaine, tout en rendant hommage à cette dernière, et en particulier la culture congolaise, celle qui m’a vu naître.

ruth l.

est née et a grandi à Kinshasa, en République Démocratique du Congo. Elle poursuit une licence en géographie à Paris Diderot. Très jeune, elle a développé un vif intérêt pour l’écriture et la photographie, et depuis quelques années la photographie en noir et blanc. S’inspirant de ses rencontres personnelles, d’histoires contées et de l’imaginaire pour couler un flot des mots virevoltants, sans fin, dans son esprit. Sa passion pour la photographie en noir et blanc lui permet de capturer l’instant comme témoin du temps mais également de nourrir le souvenir qui alimente son écriture.

po b. k. lomami

est un.e jeune manager de projet socio-artistique, un.e organisateur/ trice d’art contemporain, et un.e artiste et activiste anti-négrophobie, afroqueer et afroféministe Belge d’ascendance Congolaise. Turbonegresse.org

Numéro 13 • 8


slug tk

contributrices/teurs ola osaze

homosenegalensis

9 • Juin 2017

tanlume enyatseng

est un écrivain, producteur de contenu et chasseur de rêves qui est né et a grandi au Botswana. Il est très doué avec les mots et aime l’art contemporain, découvrir de nouveaux endroits, écouter de la musique, documenter des souvenirs et explorer le monde. Il est l’auteur de Bananaemoji.com, un blog qui explore l’évolution de la culture contemporaine à travers des commentaires sociaux, la mode et l’humour. bananaemoji.com.

Photos par endotica.org

solange a. musanganya

est une activiste internationale Trans des droits LGBT. Canadienne d'origine Rwandaise, Fondatrice d'Arc-en-Ciel d'Afrique et initiatrice du Festival Massimadi à Montréal, l'écriture est sa passion. Elle dispose de cinq manuscrits à son actif qui racontent sa trajectoire depuis le génocide au Rwanda. A travers ces chroniques, Solange évoque sa transition sur un fond érotique. Elle partage le vécu de sa transition et l’évolution de ses émotions. Solange nous dira comment elle se sent perçue par ses potentiels partenaires mais aussi comment ils la perçoivent. Du coup, la transition n'est plus une affaire personnelle mais aussi collective…

est une jeune féministe queer, originaire du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Elle aime écouter l’océan, lire, voyager et expérimenter avec sa guitare.

est une personne trans masculine d’origine Edo et Yoruba qui a grandi dans la région du Delta, au Nigéria, et vit actuellement aux Etats-Unis. Ola travaille avec Transgender Law Center à Oakland, en Californie. Il a eu à participer à divers projets tels que Audre Lorde Project, Uhuru Wazobia (l’un des premiers groupes LGBT pour immigrants Africains à New York), Queers for Economic Justice ainsi que Sylvia Rivera Law Project. Ola a également participé à Voices of Our Nation en 2015 et ses publications sont parues dans Black Public Media, Black Girl Dangerous, Black Looks, Autostraddle, Trans Atlantic Times, Trans Queers : A Transfag’s Sex Journal, et plusieurs autres anthologies telles que Yellow Medicine Review, Queer African Reader, et Queer Africa II qui sera publié sous peu.


mikael chukwuma owunna

barbara mhangami–ruwende

est originaire du Zimbabwe. Ses récits ont figuré dans les anthologies suivantes : Where to Now (AmaBooks, 2010), Still (Negative Press, 2011), African Roar (2013), Caine Prize Anthology (2014), Gonjon Pin and Other Stories (New Internationalist, 2013), Muse for Women (2013) et African Drum (Diaspora, 2013). Ses histoires ont également été publiées dans les revues suivantes : Storytime (2012), Guernica (2016) et African Writing (numéro 12). Elle a été écrivaine résidente à HedgeBrook en 2014 et a participé à l’atelier du Caine Prize for African Writing en 2013. Elle est mentor au Ugandan Writivism Program au Center for African Excellence (CACE) Foundation.

Photo par Mariam Armisen

kuukua dzigbordi yomekpe

est une artiste transdisciplinaire : elle chorégraphe des danses OuestAfricaines, créée des fusions de plats Ghanéens et rédige des mémoires, essais et commentaires sociaux. Elle est née et a grandi au Ghana, puis a immigré à Ohio, aux Etats-Unis. Certaines de ses œuvres ont été publiées dans : First Bloom, Writing Fire, Berskhire Mosaic, Fierce Hunger, African Women Writing Resistance, Becoming Bi : Bisexual Voices from Around the World, et Inside Your Ear.

maya surya pillay

est une jeune femme queer racisée qui est née à Durban, en Afrique du Sud, en 1997. Elle est étudiante à la Faculté de Médecine de l’Université du Cap. Ses écrits ont figuré dans plusieurs publications telles que American Poetry Review, AERODROME, et Alien Mouth, entre autres.

mariam armisen

est la fondatrice et rédactrice en chef de Q-zine. Originaire du Burkina Faso, Mariam est une activiste féministe, une chercheuse dans le domaine social et une consultante. Elle a plusieurs passions, notamment connecter les gens et les idées, voyager, prendre des photos, la lecture, l’art et la culture.

est un photographe et écrivain Nigérian-Suédois-Américain basé à Washington D.C. Photographe spécialisé en portraits et documentaires, sa mission est d’élever les voix des communautés marginalisées. En tant qu’écrivain, Mikael se concentre sur l’analyse de la suprématie blanche, la colonisation et l’anti-négritude dans la culture populaire et les médias. Ses écrits et ses podcasts sur Tumblr tels que BlackinAsia et Owning-My-Truth ont été consultés plus d’un million de fois et ont été mentionnés dans The Guardian, BuzzFeed, Huffington Post et Salon. Il a également écrit pour Mic.

edna ninsiima

est une féministe et écrivaine Ougandaise avec un intérêt particulier pour la justice sociale, surtout la question du genre en tant que concept social. Edna est une grande amoureuse des mots. Elle aime les bons livres, surtout les œuvres Africaines, et rédige des revues pour The Daily Monitor, l’un des principaux journaux en Ouganda. Son blog, beingedna. com, aborde pratiquement tous les sujets, mais ses intérêts s’orientent davantage vers la poésie, les droits humains, l’égalité et voyager. Pendant son temps libre, Edna s’adonne aux communications digitales, créant du contenu en ligne pour des marques, des organisations et des campagnes. Numéro 13 • 10


contributrices/teurs mwende "freequency" katwiwa

pamina sebastiao

Mes écrits sont une réflexion des combats que je mène au quotidien à Luanda, en Angola en tant que femme noire bisexuelle et poly-amoureuse. Je n’essaye pas de parler pour toutes les femmes noires bisexuelles. J’essaye juste de trouver un sens à mes expériences en me basant sur mes peurs, mes peines et mon identité.

11 • Juin 2017

tai rockett

est une actrice et poète basée à Oakland, aux Etats-Unis. Depuis 2012, la poésie de Tai a été régulièrement publiée dans des revues littéraires et des anthologies tant au niveau national qu’international. Elle a participé au programme VONA de 2014 et son œuvre la plus récente sera publiée dans Sinister Wisdom en automne 2017. Ses deux prestations les plus connues sont parues dans Dyke Central, une websérie, et Leaving the Blues, une pièce de théâtre de Jewelle Gomez. Tai travaille dans le domaine de l’éducation et prend plaisir à défendre les projets d’arts communautaires et les espaces culturels.

valérie bah

est une écrivaine, photographe et cinéaste indépendante. Son travail est axé sur la résistance noire, féministe et queer.

john mcallister

a enseigné l’écriture et la littérature au Kenya et au Botswana pendant plus de vingt-cinq ans, jusqu’à ce qu’il prenne sa retraite en 2015. Au cours des années, il s’est investi dans plusieurs projets créatifs LGBTQ, y compris assurer la rédaction en chef de Q-zine depuis son lancement en 2011. Il dirige actuelle Endotica, un service de consultance créatif indépendant à Vancouver, au Canada. Vous pouvez le contacter à : www.endotica.org.

merci à tous de Photo par Mariam Armisen

est une jeune poète noire Kényane immigrante queer de 25 ans qui vit dans La Nouvelle Orléans, en Louisiane. Classée 3ème et 8ème à l’Individual World Poetry Slam de 2015 et 2016, FreeQuency est une organisatrice de Justice Reproductive et Anti-Raciste qui a passé la majeure partie de sa vie à l’intersection de l’art, l’éducation et l’activisme. En Nouvelle Orléans, elle anime et promeut BYP100-NOLA et Women With A Vision, travaille avec la jeunesse dans le cadre la poésie avec le New Orleans Youth Open Mic et La Team Slam New Orleans (Teman SNO). Elle blogue également sur le thème de la culture et de la mode Africaine avec Noirlinians. Vous pouvez retrouver son travail sur www. FreeQuencySpeaks.com et www. Noirlinians.com .


note de l'éditeur

Laissez-vous emporter par les créations littéraires Africaines Queer !

Photo par endotica.org

En Février 2013, avec le sixième numéro de Q-zine, nous avons marqué l’histoire en publiant la première anthologie de créations littéraires LGBTQ Africaines. Très vite, plusieurs autres initiatives suivirent notre exemple. Quatre ans plus tard, fiction, poésie et autobiographies Africaines queer – choses qui, jusque-là, étaient aussi rares qu’un politicien Africain favorable à la cause LGBTQ – peuvent désormais être retrouvées dans de nombreux imprimés ainsi que plusieurs blogs et sites internet. Une brillante génération d’écrivains est en train d’émerger en vue de faire entendre les voix des membres de la communauté Africaine queer dans toute leur diversité. A Q-zine, nous sommes fiers d’avoir joué un rôle pionnier dans « l’introduction » de la littérature LGBTQ Africaine en tant que force culturelle à ne pas négliger. Depuis 2013, nos publications ont abordé divers thèmes tels que « les autres » de la communauté LGBTQ Africaine, la culture Afro-Caribéenne queer, la présence queer dans le monde de la mode Africaine et, bien entendu, l’amour. Plus tôt cette année, en collaboration avec HOLAAfrica!, nous avons publié la toute première anthologie d’œuvres littéraires exclusivement rédigées par des femmes Africaines queer. Ce douzième numéro de Q-zine représentait un autre précédent

dans l’histoire de la littérature queer en Afrique. Nous sommes actuellement en train d’assembler le deuxième volume de ce projet qui sera publié dans quelques mois. En attendant, nous avons décidé de réexaminer les créations littéraires queer du continent sous la perspective panafricaine unique qu’offre Q-zine. Cette toute nouvelle publication, le numéro treize, en est donc le résultat. Jusqu’à ce jour, notre première publication de créations littéraires a été la plus populaire et nous n’avons aucun doute que ce nouveau numéro sera un autre coup de cœur. En effet, il présente un tout nouveau groupe de brillants jeunes poètes, de nouvellistes, d’essayistes ainsi que des photographes venus de tous les coins du continent. Ceux-ci témoignent de nos rêves et de nos expériences dans des perspectives et des styles tellement différents qu’il serait impossible de tous les décrire ici. Ouvrez donc ce numéro et laissez-vous emporter par la magie littéraire Africaine queer !

John McAllister Editeur en Chef Numéro 13 • 12


fiction

L’Elève qui

prospecte PAR KUUKUA DZIGBORDI YOMEKPE

13 • Juin 2017

PHOTO PAR SIPHUMEZE KHUNDAYI


« B « Bienvenue ! » Lui lançai-je alors que mon visage s’illuminait d’un sourire éblouissant. Je lui tirais une chaise à la table à laquelle mon amie Chioma et moi étions assises. Chioma, éreintée et un peu grincheuse du fait de la longue journée que nous avions eu, demanda : « C’est quoi ton nom déjà ? » « Amaka, » répondit-elle avant que je ne puisse lever les yeux au ciel, exaspérée. «  Nous sommes très fatiguées,  » dis-je, me confondant en excuses. «  Mr. Oware nous a fait travailler comme des mules ce matin durant le labo de Biochimie. A peine avons-nous eu le temps de souffler pendant la pause que Mme Nyame nous poussait encore en Physiques. » « Les jeudis sont tout simplement pénibles ! » ajouta Chioma qui regagnait un peu de son énergie habituelle. «  Viens, je crois qu’on devrait lui faire visiter l’école comme nous l’a demandé le prof, » murmurais-je à Chioma. Quelque chose dans les yeux d’Amaka avait attiré mon attention et je ne voulais pas me retrouver toute seule avec elle. A contre cœur, Chioma souleva son corps long et svelte de danseuse du canapé, redressa sa robe et ramassa son sac à dos. « Ok, je suis debout, allons-y ! » ordonna-t-elle. « Alors, tu viens d’où ? » demandai-je à Amaka alors que nous nous dirigions vers la sortie. « De Nsukka, à environ soixante kilomètres d’ici, » répondit-elle. « Pourquoi veux-tu changer d’école ? » continuai-je. Chioma me lança un regard. « Je pensais t’avoir entendu dire, il y a quelques minutes de cela, que tu étais fatiguée et que tu avais hâte d’aller au lit ! D’où te vient cette énergie soudaine ? » « Euh…ouais, c’est vrai que je suis fatiguée, mais nous avons de la visite, » répliquai-je en évitant de croiser les deux paires d’yeux qui me scrutaient. Nous quittions la cafétéria et nous dirigions vers le couloir du premier étage. « Nous devrions commencer par notre département, » suggéra Chioma.

Numéro 13 • 14


fiction

Je l’ignorai et me tournai vers Amaka, « Sur quoi porte ta thèse  ?  » demandai-je «  … ou n’as-tu pas encore choisi  de sujet ?  La mienne sera sur la mouche tsé-tsé qui cause …  » Pour une raison que j’ignore, j’eus un trou de mémoire. «  …la Trypanosomiase » acheva Amaka en me regardant dans les yeux. «  Incroyable  !  » Ajouta-t-elle. « Moi aussi.  » Elle souriait, me regardant toujours droit dans les yeux. « Eh, qu’est ce qui se passe ici ? » Dit Chioma, interrompant ce moment intime. «  Rien  !  » répliquions-nous en même temps alors que nous rompions le champ magnétique qu’avaient créé nos regards. APRÈS AVOIR FAIT visiter le département à Amaka, nous nous rendions au 5e étage pour lui montrer les laboratoires lorsque nous rencontrâmes Ranni qui s’apprêtait à quitter les lieux. « Je meurs de faim ! » gémit-elle. Ranni aimait bien exagérer. « Ouais, je mangerais bien quelque chose ! » répondis-je. « Mais où sont donc mes manières ? Ranni, je te présente Amaka, c’est une élève prospective, » ajoutai-je. «  Et si nous allions chez Madame Onyeka  ? Il se fait assez tard. » suggéra Chioma. «  Ouais, si nous quittons maintenant, nous devrions pouvoir y être juste à temps pour la première tournée de fufu, et avant que les garçons du lycée ne ramassent tous les bons morceaux de viande.  » Ranni était connue pour sortir avec des garçons plus jeunes et pour laisser dans son sillage une série de problèmes non résolus qui éclataient toujours aux moments les plus inopportuns. Nous savions toutes que la viande de chèvre ne finirait pas si nous prenions un peu de retard. Mais les garçons du lycée, eux, pourraient bien être présents ! « Amaka, est-ce que tu manges de la viande de chèvre ? Et du fufu ? » lui demandai-je en la fixant à nouveau. « Oui, j’adore ça. » «  Yella  !  » s’exclama Ranni en pointant vers la porte, faisant appel à ses ancêtres Arabes comme elle le faisait de temps à autre lorsqu’elle était surexcitée. « LE DÎNER D’HIER était excellent, vous ne trouvez pas ? » demanda Ranni le lendemain alors que nous allions en classe. « J’aime bien la nouvelle élève ! » déclarai-je énergiquement. « Correction : élève prospective ! Et bien sûr que tu l’aimerais bien ! » rétorqua Chioma. « Qu’est-ce que tu veux dire par là ? » demandai-je en essayant

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de dévisager leur expression, mais toutes deux avaient trouvé une fascination nouvelle pour le sol à leurs pieds. « Ok, bah à plus tard alors ! » Toujours perplexe, je me séparai du groupe et me dirigeai vers la cafétéria. Plus tard, alors que je consultais mes emails et préparais mon emploi du temps de la semaine, je me demandai si les filles étaient au courant… Je faillis tomber à la renverse lorsque je vis le message d’Amaka : « Le chauffeur de mon père ne pourra venir me chercher que samedi matin. Est-ce que tu pourrais me proposer des choses à faire dans les alentours ? Es-tu libre demain ? » Je m’empressai de répondre. Je savais exactement quoi faire ! Je l’inviterais à passer du temps avec Chioma et moi dans notre coin habituel, au labo. Chioma et moi avions convenu qu’il serait plus efficace de consacrer quatre jours d’affilé à nos recherches de thèse, et ensuite se reposer pendant trois jours, plutôt que de s’y prendre petit à petit. Je lui écrivis sur le champ. Elle répondit tout aussi rapidement, et quelques minutes plus tard, tout était réglé. Je priai que Chioma ne se fâche pas contre moi. « SALUT  ! CONTENTE de te revoir,  » lui dis-je en me rapprochant d’elle. J’étais toute seule. « Malheureusement Chioma a dû annuler à la dernière minute, » lui expliquai-je-t-elle. « Ce n’est pas à cause de moi j’espère ? » s’enquit Amaka. «  Mais non voyons  !  » Elle avait une course à faire pour son boulot. Elle ne pouvait pas toujours être présente. « J’espère que tu n’as pas déjà mangé, » dis-je en la dévisageant. « Non pas encore. Je mangerais bien un bout. » Nos regards se croisèrent. Plateaux de sandwiches à l’avocat et Fanta en main, nous nous dirigeâmes vers mon coin préféré de la cantine. En m’installant, je me rendis compte que j’étais contente que Chioma n’ait pas pu venir. NOTRE DISCUSSION révéla le fait que nous avions beaucoup de choses en commun. Des cancers dans nos familles, des décès récents, des parents divorcés, des demi-frères et sœurs…et elle avait ce sens de l’humour même en racontant la plus déprimantes


des histoires, chose que j’appréciais beaucoup. Je lui expliquai ce que nous faisions habituellement durant nos pauses déjeuner-labo. Bien qu’elle ne fût pas de notre école, je pouvais la faire entrer au laboratoire avec le numéro d’identification de Chioma. En un rien de temps, nous étions toutes deux dans nos blouses de laboratoire, titrant et étalonnant tubes à essai et ballons. Nous avions décidé de travailler individuellement sur un de mes projets et arrêter après deux heures pour comparer nos résultats. « Ça y est ! » cria-t-elle de l’avant du laboratoire, juste avant que le chronomètre ne sonne. «  Ouais c’est ça  !  » rétorquai-je, cherchant une excuse pour continuer à travailler. « Si, si je t’assure. Viens voir. » Je me dirigeai vers elle pour jeter un coup d’œil et, à ma grande surprise, elle avait trouvé une solution au problème que j’avais du mal à résoudre cela faisait maintenant une semaine. « Sérieux ? Comment t’y es-tu prise ? » Alors qu’elle m’expliquait sa méthode, je luttais pour garder les yeux fixés sur le ballon et la burette. Lorsqu’elle termina, elle demanda  : «  alors, que faites-vous après ça, Chioma et toi ? » J’hésitai. « Ça dépends des projets de chacune. » «  Et quels sont tes projets à toi  ?  » s’enquit-elle, d’un air presque…séducteur. « Je n’en ai plus aucun. C’était tout ! » répondis-je sincèrement. Je n’avais pas vraiment réfléchi à ce que nous pourrions faire après. «  Est-ce que tu aimerais aller voir un film ou un truc du genre ? » demanda-t-elle. « Oui, ce serait sympa. Je n’ai pas souvent l’occasion de le faire. » « Est-ce qu’il y a un film en particulier que tu aimerais voir ? » Je haussai les épaules. « Je ne sais pas trop ce qu’on montre en ce moment. Je te laisse choisir. » « Super ! Mais allons diner d’abord. Il y a un film que j’aimerai bien aller voir mais il ne commence qu’à 19h. « Ok. Qu’est-ce que tu veux manger ? » Après quinze minutes au centre-ville, passées à parcourir boutiques et restaurants, nous nous décidions sur un resto Indien. Pendant le dîner, nous discutions un peu plus. Mes blagues à propos du mignon serveur poussèrent notre conversation dans une autre direction. « Alors c’est quoi ton type de mec ? » lui demandai-je puisqu’elle me contredisait à propos du serveur.

Elle sourit, et très vite, nous partagions nos expériences amoureuses passées. Nous parlions de ce que nous aimions et de ce que nous ne pouvions pas supporter, nos « non négociables », comme j’aimais à les appeler. Je me sentais tellement à l’aise avec elle que je lui avouais des choses que la plupart de mes amies ne savaient même pas. « J’ai toujours eu envie d’embrasser une femme, » avoua-t-elle alors que nous partagions nos fantaisies respectives. « Oh ? » J’étais un peu choquée. Disait-elle cela juste parce que je lui avais dit que j’étais déjà sortie avec une femme ? « Eh bien, pourquoi ne l’as-tu jamais fait ? » m’aventurai-je. «  Je n’en ai tout simplement jamais eu l’occasion,  » ditelle timidement avant d’ajouter, «  en général, je ne suis pas du genre instigatrice. » « Humm … » Je détournai le regard. Etait-ce une invitation ? Nous restions silencieuses pendant un moment, chacune s’affairant à finir son assiette. En route vers le cinéma, nous discutions d’autres choses. Elle me parla de comment elle s’était réveillée la nuit d’avant, chez les amis chez qui elle logeait, et avait entendu des rats. Elle détestait les rats plus que tout au monde et avait peur de ne pas pouvoir bien dormir cette nuit. Que pouvais-je faire d’autre ? Je lui proposai mon canapé pour la nuit. On allait venir la chercher le lendemain. Il fallait juste appeler le chauffeur pour lui communiquer la nouvelle adresse. « T’es sure ? » demanda-t-elle pour la énième fois. « Non, j’ai changé d’avis depuis la dernière fois que tu m’as posé la question. » Elle me donna une tape taquine sur le bras. « Dépêchons-nous avant que nous ne manquions le début du film,  » lui dis-je en faisant semblant de jeter un coup d’œil à ma montre. «  BONNE NUIT.  » dis-je à Amaka. Elle avait finalement accepté de passer la nuit chez moi.

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fiction

« Bonne nuit, » répondit-elle. « Est-ce que tu as assez de couvertures ? » lui demandai-je. « Oui, pour l’instant… » Puis elle ajouta, « Je me glisserai dans ton lit si j’ai froid. » « Ah, d’accord. Bah, assure-toi de ne pas te glisser de mon côté du lit. J’y tiens beaucoup » répliquai-je, et je voulus aussitôt me mordre la langue. Avais-je été trop froide ? Je rassemblai mon courage à deux mains. « Amaka, es-tu attirée par moi ? » « N’est-ce pas évident ? » répondit-elle. « Euh… je n’étais pas très sure, » dis-je. « Alors, tu veux te glisser dans mon lit maintenant ? » ajoutai-je en riant. « Oui. » Alors que je me poussais pour lui faire de la place, je me rendis compte que je venais de céder mon côté préféré du lit sans réfléchir. «  T’es sure  ?  » demanda-t-elle, pointant vers la place qu’elle occupait désormais. « Uh-huh. » « Es-tu confortable ? J’espère que tu ne penses pas que je suis en train de profiter de toi. Est-ce que tu me dis la vérité ? » Mes insécurités prenaient le dessus. Devrions-nous faire ceci ? « Ne t’en fais pas pour moi, » dit-elle fermement. « Non, je ne pense pas que tu es en train de profiter de moi. Je suis une adulte tu sais. » « Et oui, je te dis la vérité, » ajouta-t-elle. «  Est-ce que je peux t’embrasser  ?  » demandai-je. J’avais l’impression que ma voix se noyait dans les battements de tambours que jouait mon cœur. Elle fit oui de la tête et sourit. Elle était belle. Je priai pour qu’aucune de nous ne regrette ceci le lendemain. Hormis quelques trêves pour déposer des baisers sur sa poitrine et caresser ses cuisses, nous nous embrassions et nous tenions dans les bras pour la majeure partie de la nuit. Avais-je été avec d’autres filles vierges, avait-elle demandé. Je crois que je lui avais répondu «  quelques-unes  ». Plus tard, je vérifiais. Oui. Trois, pour être exacte. Mais aucune de ces expériences n’avaient été comme celle-ci. Cette aise et cette absence de maladresse étaient nouvelles. C’était comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Comme si elle savait exactement comment me toucher, me tenir contre elle, m’embrasser. Je ne pensais pas qu’une débutante pouvait en savoir autant, et pourtant, deux heures plus tard, elle était toujours éveillée, me couvrant de baisers, s’arrêtant de temps en temps pour dégager ses cheveux. Elle était magnifique. Nous étions toutes deux

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restées habillées, mais j’avais ressenti des fourmillements sur la peau toute la nuit. Son corps, long et souple, se plaça sans effort près du mien comme s’il était destiné à y être. « Bonne nuit. » murmurai-je en lui mordillant l’oreille. « Mmmm…bonne nuit, » répondit-elle, en se recroquevillant de plus belle dans le creux que mon corps avait formé pour elle. Je m’endormis en la tenant dans les bras. Nous nous étions réveillées fatiguées, mais sans regret. C’était magnifique. Nous étions magnifiques ensemble. Je me demandai si je pourrais un jour parler de ceci à Chioma et à Ranni. Se sentiraient-elles trahies ? Et Amaka ? Se sentiraitelle trahie ? Je l’embrassai puis ouvris la porte pour quelle puisse rejoindre la voiture qui l’attendait. « J’espère que tu seras acceptée et qu’on pourra passer plus de temps ensemble, » lui dis-je, me sentant gênée pour la première fois. « Mais s’il te plait, ne te sens pas obligée de m’appeler. » Je ne savais pas quoi dire d’autre. Je ne cherchais pas à me mettre en couple, en tout cas pas pour l’instant. J’avais passé un moment incroyable avec elle mais je ne voulais pas lui mettre la pression. Après tout, elle avait juste voulu embrasser une femme, pas en épouser une. Je l’embrassai une dernière fois et lui fis promettre de m’avertir lorsqu’elle arriverait à Nsukka. « Tu peux enfin le cocher de ta liste, » la taquinai-je alors qu’elle descendait les escaliers. « Ce n’est pas aussi simple que ça ! » Elle se retourna et me lança un clin d’œil. « Bon voyage » dis-je, prolongeant nos adieux. « Merci. J’espère que tu ne t’endormiras pas au boulot. » « Au revoir. » « Au revoir. » En entendant la porte se refermer derrière elle, je dus lutter contre l’envie de jeter un coup d’œil par la fenêtre.


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la belle PAR OLA OSAZE PHOTO PAR SIPHUMEZE KHUNDAYI

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lle était grande et belle. Il était nonchalant. Elle était claire et passionnée. Entre eux, mon corps angulaire d’un mètre soixantetrois ; seul homme trans, entouré de deux Amazones trans et d’un homme gay cisgenre fluide. Aujourd’hui, un despote orangé à la chevelure blonde a été intronisé président des États-Unis. Il a été élu il y a deux mois de cela, après avoir promis de déporter plus de trois millions d’immigrants ; après avoir promis aux forces de l’ordre le pouvoir de se déchainer, tels des chiens enragés, sur les personnes noires et brunes du pays avec leurs armes de classe militaire. Et à ceux qui sont convaincus que les personnes trans et queer sont l’incarnation même du péché, ceux qui pensent que nous – et les femmes en général – n’avons pas le droit de déterminer le sort de nos propres corps, il a promis un autre type de mur. C’est donc dans ce contexte que, désireux de nous lâcher sur une piste de danse, nous nous étions retrouvés Chez Woody, une boîte de nuit à trois étages, située dans le centre-ville de Philadelphie. Un peu plus tôt, j’avais été réticent à l’idée de cette soirée impromptue. J’avais de meilleurs plans en tête : me retrouver tout seul dans ma chambre d’hôtel, me faire engloutir par mes couvertures et me perdre dans une émission télé. Mais il ne fallut qu’un texto ; une simple provocation taquine de sa part : « Alors comme ça je ne suis pas assez motivant ? » Je les avais rejoints pour le reste de la nuit. Tout avait commencé avec le mot «  Afrique  » imprimé sur une page de la brochure qui détaillait quel séminaire aurait lieu où et quand, et quels cocktails occuperaient nos soirées. Après plusieurs années d’absence, je revenais à Creating Change, une grande conférence pour les gays aux États-Unis. Ici, la plupart des visages que je croisais dans les couloirs et dans les ascenseurs étaient ceux de toubabs, d’oyinbos ou de mzungus, selon la partie du continent d’où vous étiez originaire et du terme que vous utilisiez pour décrire les blancs. Ici, je ne m’attendais pas à rencontrer d’autres Africains ; ceux qui, comme moi, seraient associés à une ou plusieurs lettres de la soupe-alphabet du monde queer. Dans «  Média, Religion et Espoir en Afrique », le seul atelier qui adressait quelques aspects de mon identité culturelle, celui auquel d’autres Africains queer assistaient, – je soupçonne parce qu’ils voulaient quelque chose de familier et peut-être aussi parce que, comme moi, ils espéraient voir des visages familiers – dans ce groupe d’environ vingt personnes, il y en avait huit qui avaient récemment été en contact avec le continent. Ne nous connaissant pas encore,

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nous nous étions éparpillés dans la pièce. Mais lorsque nous prenions la parole ou que nos yeux se croisaient pendant que les discussions continuaient autour de nous, la distance entre nous se faisait plus petite. Le seul Africain qui participait au panel, un pasteur cisgenre gay d’Afrique Australe, prêcha sur la nécessité d’un mouvement global pour soutenir les personnes queer du continent. A ses côtés, une femme blanche, l’aumônière d’une certaine église qui aurait des chapitres dans le monde entier. Elle aussi, contrairement à moi qui étais en Amériques depuis maintenant une vingtaine d’années, avait le privilège de dire qu’elle avait récemment passé un temps considérable sur le continent ; chose que les organisateurs de la conférence avaient surement jugé suffisant pour pouvoir présenter sur le thème de «  l’Afrique  ». Durant l’atelier, un autre blanc, un représentant homosexuel cisgenre d’une fondation Américaine, avait parlé d’un livre qui avait été écrit par un groupe d’Africains queer dont aucun n’était présent pour nous parler dudit livre en personne. Au milieu de ces eaux troubles, d’autres voix blanches se sentirent suffisamment équipées pour intervenir à propos de nos vies. Au milieu de ces eaux troubles, je nageai vers d’autres Africains abasourdis comme moi par le fait que la face charmante du colonialisme existait encore en 2017. Mais je ne suis pas là pour parler des blancs qui empiètent sur nos existences. Cela s’est déjà fait à maintes reprises. Plus tard, je retrouvais les trois autres. L’un d’entre eux participait à un panel de discussion sur les réfugiés LGBT. Je les retrouvais encore plus tard dans la soirée, dans la salle de réception où un espace avait été dégagé pour permettre aux conférenciers de se défouler le long de la nuit. Nous étions tous les quatre debout, dans un coin de la pièce, nous balançant aux sons de Whitney, Abba et Michael. « Allons Chez Woody », avait-il suggéré, et j’avais aussitôt grimacé. Le casanier que j’étais aspirait plus à son lit d’hôtel, ses couvertures et sa télévision. Mais je ne pouvais pas dire non. De plus, une voix intérieure me disait que c’était exactement ce que je recherchais. Rencontrer des Africains comme moi, mais différents de moi ; une opportunité de créer de nouvelles amitiés dans ce climat quelque peu hostile ; le début d’une camaraderie que je soupçonnais se transformerait en quelque chose qu’aucun de nous n’aurait pu prédire. Nous descendions la rue. Sur les trottoirs bondés, des corps secoués de rires rebondissaient les uns contre les autres, impatients de se déhancher sur la piste de danse. Les lampadaires éblouissaient pupilles et iris, projetant leur lumière dorée sur les peaux sombres et pales. Nous nous frayions un chemin parmi eux. Je m’adonnais à


« Mais peut-être il y a de la destruction dans l'audace d'être si libre avec notre corps, avec l'audace d'être en public, mais notre nouveau président dit que nous sommes ennemis numéro un. » mon jeu habituel de qui est queer. Une peur silencieuse m’enveloppa pour les plus audacieuses de notre groupe : deux femmes trans qui n’avaient que faire du regard des autres. Mon corps s’arc-bouta, se préparant à la première vague d’insultes et d’agressions, mais rien ne se passa. Toujours dans la bonne humeur, nous étions arrivés tous les quatre à l’entrée de la boîte de nuit où nous avions rejoint une queue qui avançait rapidement, avions montré  nos cartes d’identité et étions entrés. Mais j’étais resté derrière parce que je ne voyais plus la belle. Je réexaminai la queue. Elle était en train d’être sujette à un contrôle supplémentaire. Je n’arrivais pas à entendre ce qu’elle essayait de me dire ou ce que le videur lui avait dit après avoir examiné et refermé son passeport Zimbabwéen. « Vous ne pouvez pas vous arrêter ici Monsieur », m’avait dit un autre videur parce que, refusant d’avancer sans ma sœur, je m’étais arrêté au beau milieu d’une file impatiente. Elle fit le tour et me retrouva de l’autre côté de la corde qui servait à délimiter l’entrée. « Il dit que mon visa a expiré alors je ne peux pas entrer. » « Quoi ? » avais-je répondu, incertain de comment procéder. Je fis signe aux autres qui étaient ressortis. Nous scrutions tous le passeport. Le visa avait en effet expiré. « Tu te promènes avec ça ? » avait-il demandé, l’incrédulité se lisant sur sa bouche béante, ses sourcils froncés et ses yeux grand ouverts. Elle haussa les épaules. Je l’observais silencieusement, conscient de la peur qui s’emparait de son corps et accélérait les battements de son cœur. Il fut une fois où je connaissais bien cette peur. « Mais ton passeport est toujours valide alors il ne peut pas te refuser l’entrée à cause de ça, » avait-il continué. Je ne disais toujours rien. La belle déplaça ses longues mèches de l’autre côté de son visage. « Il ne devrait pas ! Est-ce qu’on pourrait aller lui parler ? » « Non, je ne veux pas d’ennuis. Ça ne me dérange pas de retourner à l’hôtel » s’était-elle empressée de répondre. Face à ce dilemme, j’étais resté complètement figé. La soutenir voudrait dire que nous repartirions tous à l’hôtel. Mais c’était toujours à nous de faire demi-tour. Les soutenir eux, les deux qui se dirigeaient à présent vers le groupe de videurs en chapeaux et vestes noires, voudrait

dire qu’elle, la belle, pourrait être confrontée à quelque chose que nous redoutions tous secrètement, ou en tout cas, avons redouté à un moment de notre vie, quand le mot clandestin était encore imprimé sur le revers de nos paupières. Et pourtant, je restais figé. « Ça ne me dérange pas de retourner à l’hôtel » avait-elle répété, cette fois à moi, parce que les deux autres étaient partis avec son passeport vers un autre videur. C’était un mec au teint clair et dont le corps, tout graisse et muscles, semblait perpétuellement s’élargir en horizontal. Il semblait aussi s’élargir sur la verticale. Il était à la fois grand, robuste et musclé. Il jeta un coup d’œil au document. Les lumières des phares des véhicules dansaient sur les verres de ses lunettes. Quand il lui fit signe d’avancer, je me mis à prier. Mon cœur fit un bruit sourd. Aurais-je dû arracher le passeport aux deux autres et insister que l’on retourne à l’hôtel ? Je pouvais sentir la peur qui suintait de ses pores par vagues. Je remarquai la façon dont elle titubait en direction du videur. Je pris soudain conscience du sol à mes pieds et fis appel à toute la force qui y reposait. « Que s’est-il passé ? » Les deux autres avaient commencé à parler mais il les avait interrompus. « Je veux l’entendre d’elle-même. Que s’est-il passé  ?  » Il la regarda droit dans les yeux. Je me tenais à ses côtés. « Il a regardé mon passeport et a dit que mon visa avait expiré et que je ne pouvais pas entrer. » Etait-ce la frontière Américaine ? La douane ? Non. Pas du tout. C’était une boîte de nuit en plein centre-ville de Philadelphie. Tous les quatre, nous étions venus pour danser. Pas pour franchir clandestinement la frontière d’un territoire national. Pas pour faire exploser une bombe ou tirer sur des gens ou détruire quoi que ce soit. Nous étions juste là pour nous remuer les jambes, balancer les hanches, lever les mais en l’air, et nous trémousser. Mais peut-être y avait-il quelque chose de destructif dans le fait d’oser être si libre de nos corps ; oser être en public même lorsque notre nouveau président nous déclarait ennemi public numéro un ; oser vivre si ouvertement,

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si audacieusement, même lorsque notre nouveau président déclarait que nous avions besoin d’être guéris. « La prochaine fois, ouvrez juste votre passeport à cette page.  » Le videur au teint clair pointa vers la page de couverture où étaient listés son nom, sa date de naissance, son sexe et sa nationalité  ; là où figurait l’âge de son passeport, celui-ci étant encore très jeune. «  N’ouvrez pas cette page. » Il faisait maintenant référence à la page sur laquelle était apposé un morceau de papier léger. Un papier qui disait qu’une admission en territoire Américain avait été accordée et que celle-ci expirerait à telle et telle date. Sur le sien, la date était longtemps passée. « Ne leur montrez pas cette page » avait-il répété en lui remettant son passeport. « Allez-y, » avait-il dit et nous pouvions enfin reprendre notre souffle. Vous savez, ce souffle que vous lâchez quand vous vous rendez compte que cela fait un moment que vous ne prenez plus d’air ? Quand vous vous autorisez enfin à respirer ? C’est comme si le souffle de vie traversait vos narines et vos poumons pour la première fois. Un souffle qui vous libérait et vous détendait. Une fois de plus, nous nous retrouvions dans la queue. Une fois de plus, je me faisais fouillé. « C’est mon portefeuille, » avais-je dit au videur qui examinait le renflement dans la poche de mon manteau. Dans la boîte de nuit, verres en main, regards posés sur les autres danseurs, nos corps bougeaient au son de la musique sans que nous aillions à le leur ordonner. Mais elle, la belle, était raide. Ses longs doigts minces s’agrippaient à sa paille et remuaient frénétiquement les glaçons dans son verre. Sur son visage, un air sévère. Dans ses yeux, un regard éloigné. «  Ça va  ?  » avaisje demandé bêtement. Il était bien évident que ça n’allait pas. « Ça ne m’aurait pas dérangé de retourner à l’hôtel,  » dit-elle. Et je compris. Je pouvais voir les centres de détention dans lesquels elle avait été balancée avec des hommes cisgenres ; la manière dont elle avait été fourrée dans une chambre pour hommes cisgenres dans le refuge pour sans-abris qu’elle avait fréquenté. Je pouvais voir l’attente interminable dans les centres d’immigration, procédure après procédure, en détention, sans aucune visite. Représentation juridique. Refusée ! Hormones et autres soins médicaux adaptés à son identité de genre. Refusés ! 24 heures sur 24 en cellule d’isolement, prétendument pour sa sécurité.

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Mais finissons-en avec les subtilités et appelons ces centres de détention ce qu’ils sont vraiment : des prisons. Je pouvais voir ses jours se transformer en semaines, se transformer en mois ; tout ce temps pendant lequel elle priait pour une fin, n’importe laquelle, tant que cela voulait dire quitter cette prison. Alors, je remis en question mon rôle dans ce jeu ridicule de «  libération des autres  » ; cette lutte que nous essayions de mener lorsqu’il y avait tellement d’obstacles insurmontables. Lorsque même une soirée pouvait se terminer comme ça : un videur qui vous jugeait sur la base de votre statut d’immigration  ; un groupe d’amis qui décidait de lutter pour vous sans votre consentement. Nous savions qu’au fond, ils se battaient plus pour eux-mêmes. Toutefois, cela ne rendait pas la situation plus acceptable. Mais à quel moment arrêtions-nous de retourner dans nos chambres d’hôtel et commencions-nous à nous battre ? Je suis bien conscient du privilège que j’ai de pouvoir me poser cette question. « Tout va bien, » avais-je dit. « Tu es ici maintenant. Tu es en sécurité, » avais-je ajouté et je voulus me mordre la langue aussitôt parce que je savais bien que « être en sécurité », ce n’était que du baratin. Elle me dit que son avocat allait remplir une demande d’asile dans la semaine qui venait. Je l’exhortai à entamer la procédure aussitôt que possible ; de la même manière que j’exhortais mon ami à Oakland d’entamer sa demande de nationalité aussitôt que possible. « Qu’est-ce que tu attends ? » avaisje demandé à ce dernier. Au moment où je rédige ceci, je n’ai toujours pas encore reçu la date de mon interview de naturalisation. A cause de cela, je me réveille en sursaut tous les 5 heures du matin en me demandant ce qui prenait autant de temps  ; en me demandant si quelque chose de suspicieux avait été retrouvé dans mon historique et retardait le processus ; en me demandant si, maintenant que Trump était officiellement président, toutes les procédures d’immigration avaient été interrompues. Une heure plus tard, la belle était sur la piste de danse. Alors que le tempo s’accélérait, rythmes frénétiques tombant en cascades, elle s’abaissa à quelques centimètres du sol, écarta les jambes puis les ramena à elle, un air ravi sur le visage. Je lui souris même si elle ne pouvait pas me voir. J’essuyai les perles de sueur qui s’accumulaient sur mon front et déboutonnai ma chemise. La musique commençait aussi à s’emparer de moi.

Au Bo Go


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u Bord du ouffre

PAR BARBARA MHANGAMI-RUWENDE PHOTO PAR SIPHUMEZE KHUNDAYI PUBLIÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS DANS GUERNICA

voici

comment elle s’imaginait que l’on retrouverait son corps : dans un manteau noir et des bottillons. Ils retireraient son corps des eaux troubles en secouant la tête. Si jeune, diraient les officiers de l’équipe de secours. Ils regarderaient son visage à la peau foncée – placide avec des nuances grises – et remarqueraient le point de beauté à droite de sa lèvre inférieure. En l’allongeant sur la civière, ils remarqueraient également les longues tresses encadrant un front large qui s’inclinait légèrement vers un nez discret. Ses sourcils seraient habilement arqués. Ses yeux rapprochés seraient fermés comme si elle dormait. Après un examen préliminaire, ils mettraient son corps dans un sac noir. Ce dernier irait directement au laboratoire d’analyse. Ils conduiraient lentement. Pour une femme morte, point de fanfare ni de sirène. Ils la déposeraient sur une table en acier en dessous d’une lumière éblouissante, retireraient ses bottillons et attacheraient une étiquette à l’un de ses gros orteils. Ils auraient des difficultés à retirer son manteau et finiraient tout simplement par le découper. Ensuite, ils s’arrêteraient un moment, fascinés par sa nuisette rouge et noire et sa culotte assortie. Quand ils la rouleraient sur le côté à la recherche de signes de traumatismes, ils se rendraient compte que la culotte en question était en fait un string. Ils examineraient sa tête à la recherche de trous de balles ou d’une fracture du crâne. Non, diraient-ils, en secouant la tête. Indéniablement une call-girl de luxe. Elle a sûrement dû aller à l’encontre d’un de ses clients ou de son proxénète. Ils piqueraient et aiguillonneraient son corps  ; passeraient ses poils pubiens au peigne fin à la recherche de poils étrangers  ; couperaient ses ongles et remarqueraient les taches de sang qui n’avaient pas été effacées par l’eau ainsi que les lacérations sur ses bras. Ils prendraient des échantillons de ceux-ci pour des tests ADN. Là où son corps n’était pas gelé, ils lui feraient des prises de sang à la recherche de drogues qui pourraient être la cause de sa chute mortelle par-dessus le Pont Waterloo. Eventuellement, ils arriveraient à la conclusion qu’elle avait elle-même mis fin à ses jours. Et ils se demanderaient ce qui avait bien pu pousser une jeune femme si belle à bout. Après tous leurs tests, ils la recouvreraient d’un linceul blanc.

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RATI ENTRA DANS

l’appartement et trouva Thato assis sur le canapé. Sur la petite table près de lui se trouvait un tas de canettes vides, une indication qu’il n’avait rien fait de la journée. Il n’avait pas pris la peine d’ouvrir les volets alors la pièce était d’une obscurité déprimante. Il leva les yeux du magazine qu’il avait sur les genoux et sourit à sa femme. La télé dégagea des échos de spectateurs dans un stade de foot. Coucou mon amour, lança-t-elle, son sourire laissant place à une moue. Chéri, tu n’as pas écrit aujourd’hui ! Elle se dirigea vers la cuisine et déposa ses sacs de courses Marks et Spencers sur la table. Elle retira son manteau et l’accrocha dans le vestibule. Elle n’aimait pas avoir ce ton réprobateur, mais rentrer tous les jours à un Thato cloué au canapé, entouré de canettes vides et d’emballages de fastfood ne suscitait pas vraiment son enthousiasme. Elle entra dans le salon et déposa son téléphone et son sac à main sur la petite table près du canapé. Elle s’assit et s’appuya contre le dossier en poussant un soupir de soulagement. Je n’arrive pas à écrire. Je n’ai aucune inspiration. Peut-être que si tu t’asseyais devant ton ordi suffisamment longtemps, les idées te viendraient petit à petit, tu ne penses pas ? Elle trouva que Thato avait un air renfrogné et hirsute. Ses cheveux en bataille étaient truffés de gris et des tentacules rebelles s’échappaient de sa moustache pour jouer avec sa lèvre supérieure. Je devrais juste renoncer à ces conneries, me comporter en adulte et me trouver un vrai boulot. Comme ça, tu n’auras pas à travailler aussi dur. Etre écrivain est un vrai boulot et on s’en sort plutôt bien. Et puis, tu serais malheureux dans une autre profession. Bah, je suis malheureux en tant qu’écrivain. Rati se pencha et lui caressa la joue, remarquant avec tristesse comment les traits autrefois sculptés de son visage étaient désormais arrondis et comment son ventre dépassait de sous sa chemise à carreau.

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Ce qu’on devrait vraiment faire, c’est sortir un peu plus, profiter de la vie un petit peu, tu vois ? Peut-être que comme ça, tu trouveras un peu d’inspiration. Thato se dégagea de son emprise. Maman a appelé. Ah ! Les supporters du match entonnèrent des slogans endiablés. Un but avait été marqué. Le visage de Thato s’illumina et il se figea sur place. Il avait le derrière relevé et était prêt à bondir. Sentant ses muscles se crisper, Rati prit une grande bouffée d’air. Elle se leva, passa devant Thato et se dirigea vers la cuisine. Elle déposa la miche de pain bis dans le panier à pain, fredonnant silencieusement. Elle était décidée à ne pas  laisser l’appel de la mère de Thato lui gâcher le moral. Les pâtes furent placées dans le placard, près du pot de Waitrose’s Hot Cocoa Mix, le préféré de Thato. Alors qu’elle empilait les rouleaux de serviettes en papier dans le placard en dessous de l’évier, Rati ressentit quelque chose similaire à de la satisfaction. C’était une sorte de bonheur tiède ; le genre de bonheur que l’on concoctait à partir des fragments de toutes ces petites choses qui, dans un couple, auraient pu être perçues comme du bonheur. Elle n’était jamais sûre si ces fragments existaient vraiment ou s’ils étaient tout simplement des invocations


qu’elle infusait d’espoir afin de pouvoir sortir du lit tous les matins. Peu importe ce que c’était, Rati chérissait ce bonheur comme elle l’aurait fait avec un enfant. Si seulement elle en avait.

bon. Ils secouaient la tête et claquaient la langue, abasourdis. Elle avait usé de charme et de sorcellerie pour le piéger, murmuraientils derrière elle.

Un mariage sans enfant était comme un grenier vide ; l’utérus, une tombe profanée. Dix ans de mariage et rien en vue. Rati rangea le yaourt dans le compartiment du réfrigérateur en dégageant ses longues tresses de son visage. A trente-sept ans, elle prenait bien soin d’elle et était bien consciente de sa beauté. Elle fredonna, reconnaissante que Thato n’aie pas abandonné leur union malgré la pression de sa famille d’avoir un enfant, et sans le moindre signe d’une grossesse. Rien. Un utérus desséché, avaientils diagnostiqué. Celui-ci avait besoin d’un peu d’engraissement, de même que ses cuisses et le reste de son corps.

Thato était resté à ses côtés lorsque sa famille avait remis en question son choix d’épouse. Elle savait qu’il avait fait de son mieux pour lui épargner les railleries et les commentaires cruels, surtout ceux de ses sœurs. Durant les premières années, leur passion était tout ce dont ils avaient besoin contre ces intrusions. Mais avec le temps, la pression avait commencé à leur peser lourd. Le chantage émotionnel était à son comble et les revendications de petits-enfants étaient souvent accompagnées de larmes abondantes et de menaces de se faire couper de la famille. Depuis le Zimbabwe, on lui proposait de visiter des ngangas, des hommes de Dieu, des prophétesses de l’esprit de Njuzu. On lui avait même proposé de mâcher des herbes spécialement conçues pour ranimer un utérus mort.

Rati stoppa ses fredonnements pendant un moment pour savourer son désir d’enfanter. Telle une démangeaison sur un membre fantôme, elle ne pouvait pas y faire grand-chose ; encore moins sur la manière soudaine avec laquelle ce désir apparaissait. Alors qu’elle plaçait les paquets de chips dans le tiroir à collations, elle se demanda si son désir d’avoir un enfant était entièrement le sien ou s’il était en partie dû aux souhaits de toutes les personnes qui étaient persuadées qu’elle avait besoin d’un enfant. Tout le monde avait une opinion au sujet de son infécondité. Des ovules délabrés, avaient-ils conclus, pas étonnant avec tous ces hommes qui étaient passés en elle tels des trains passant à travers une gare. Le pauvre Thato était celui qui s’y était arrêté pour de

Rati et Thato avaient tous deux subi toutes sortes de tests de fertilité et s’étaient inscrits à toutes sortes d’études. Tous deux avaient été déclarés physiquement aptes à avoir des enfants. Vous avez juste besoin de vous détendre, tous les deux, lui avait dit son médecin à maintes reprises. Rati sourit en ouvrant une tablette de chocolat Cadbury’s et en y mordant à pleines dents. Son médecin était une femme âgée aimable qui insistait que l’enfant ne viendrait que lorsque qu’elle serait assez détendue pour que son utérus le reçoive. Il arrivera lorsque vous vous y attendrez le moins. Mais Dr. Silverman, comment ne pas s’attendre à quelque chose que l’on désire depuis si longtemps ? Oubliez tout simplement que vous essayez de tomber enceinte. Plus facile à dire qu’à faire, pensa Rati en se léchant les doigts et en déposant la barre de chocolat sur la table. Surtout lorsque tellement de gens n’hésitaient pas à vous rappeler que votre fichue horloge biologique tournait. Elle se sentit légèrement irritée. Plusieurs de ces amies avaient des enfants et elle en avait marre des messages WhatsApp incluant des photos d’anniversaire ou de nourrissons aux visages

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chérubins. Ses collègues à la banque gardaient sur leurs bureaux, tels des porte-bonheurs, des photos de leurs petits tout sourire, gencives nues exposées. Elle poussa un soupir, triste pour ellemême, mais davantage pour Thato. Au cours des années, elle s’était rendue compte de la chance qu’elle avait. Elle avait des amies qui étaient mariées à des hommes moins qu’indulgents et bon nombre de ces derniers n’étaient rien d’autre que des boucs infidèles prêts à coucher avec tout ce qui pouvait ressemblait à une femme. Siphiwe, son amie de Birmingham, était une caricature de Rati. Elle avait pris plus de cinquante kilos depuis qu’elle avait épousé Emeka. Elle avait faussement cru que les attentes culturelles seraient moins pesantes si elle épousait un Nigérian plutôt qu’un Zimbabwéen. Neuf mois après les festivités nuptiales, sa belle-mère était venue passer du temps avec eux. Six ans plus tard, celle-ci était toujours chez eux et espionnait leurs ébats amoureux pour s’assurer que tout se passait de façon à ce qu’elle puisse avoir des petits-enfants. Siphiwe était très déprimée et se rabattait sur la nourriture pour enfouir ses émotions. Emeka lui s’était adonné à la boisson, ce qui, étant données les quantités qu’il absorbait, n’était pas très propice à la procréation. Rati se débarrassa de ses bottes et enfila ses pantoufles roses. Elle se dirigea vers le frigo d’où elle retira une casserole au thon. Ils se contenteraient de restes pour le dîner de ce soir. Thato n’avaient rien à voir avec ces hommes. Il n’avait pas succombé à la pression que sa famille lui mettait au sujet d’avoir des enfants pour faire survivre le nom de la lignée. Il n’était pas retourné secrètement au pays pour épouser une seconde femme qui lui donnerait des héritiers. Simba, Munya et Darlington avaient tous des « petits foyers » au Zimbabwe. Thato avait eu une grosse dispute avec sa mère à propos d’une deuxième épouse. Après cela, il avait arrêté de lui payer des billets d’avion pour qu’elle leur rende visite. Rati savait que Thato avait accepté le fait qu’elle était la raison pour laquelle il n’était plus proche de sa famille. Cependant, elle savait aussi que cela le rendait extrêmement triste et cette tristesse affectait leur couple. Leur relation n’était plus emplie d’affection et de conversations intéressantes. Ils passaient à peine du temps ensemble. Elle avait essayé mais Thato ne pouvait se débarrasser de ce qui le paralysait. Vu de l’extérieur, il semblait heureux, mais elle savait que son corps se recouvrait de couches de graisse pour cacher son chagrin et écarter le reste du monde. Lorsque Rati tentait de discuter de ce qui le dérangeait, elle se heurtait à son mutisme. Ou alors, il quittait tout simplement la pièce. Quand elle le poussait trop,

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ils finissaient par se disputer, des choses cruelles étaient dites et invariablement, elle finissait en larmes. Alors pour éviter tout cela, leurs échanges se limitaient à des banalités. Rati alluma le petit lecteur CD qui siégeait sur le rebord de la fenêtre et jeta un coup d’œil à la photo de Mbuya, sa grandmère maternelle. La voix enivrante de Simpiwe Dana noya les clameurs des supporters. La mélancolie l’enveloppa tel un châle l’emmaillotant dans son chagrin. Six mois étaient passés depuis que Mbuya était décédée. Comme elle aurait voulu entendre sa voix à cet instant ! Rati souleva la photo. Elle contempla son visage, un parchemin de rides et de plissements. Elle ne souriait pas et le point de beauté à droite de sa lèvre inférieure était visible. De doux yeux marrons la regardaient et elle sentit ses larmes monter. Sur la tête, Mbuya portait un foulard rouge attaché sobrement. Un saxophone chanta son chagrin et Rati toucha le visage de Mbuya. Elle pressentait que le décès de Mbuya l’avait changé d’une manière qui la terrifiait, bien qu’elle ne sût pas ce qu’étaient ces changements ou ce qu’ils signalaient. Elle aurait aimé pouvoir partager ses appréhensions avec son mari. Thato  l’avait accompagné au Zimbabwe pour les funérailles. Il avait été son roc. Il avait été présent dans ses moments de chagrin. Mais peu après leur retour à Londres, il s’était retranché dans son cocon, la laissant seule dans son deuil. Une fois toutes les provisions à leur place et la casserole au thon dans le four, Rati diminua le volume de la musique. Elle replaça la photo de Mbuya et se dirigea vers le frigo. Chéri, tu veux boire quelque chose ?


Rati lui fit la bise. N’importe quoi ! Pas aussi magnifique que toi. Toujours aussi mince ! J’adore tes tresses. Rati rit, ravie d’avoir décidé de venir. Salut ! La femme à l’immense afro apparut derrière Manana, les yeux fixés sur Rati. Oh, laissez-moi vous présenter. Manana ajusta le plateau de boissons pour pouvoir libérer une main. Elle referma le frigo, se dirigea vers Thato et s’arrêta à mi-chemin entre la cuisine et le salon. De là où elle se tenait, elle pouvait voir l’arrière de la tête de Thato appuyé contre le canapé. Il était tellement immobile qu’elle croyait qu’il s’était endormi. Puis, elle entendit le son de sa propre voix mutée  ; un ton sensuel, des phrases nasales, des questions murmurées.

Xoliwe, je te présente Rati, une camarade de classe du Zimbabwe. Rati, Xoliwe et moi travaillons dans le même cabinet d’avocats.

Tu aimes ce que tu vois mon cœur ? Allez bébé, tu sais que t’en a envie.

Rati lui sourit et prit la main qu’elle lui tendait.

Rati en eut l’estomac retourné. Thato, lui, n’avait pas bougé. Elle n’avait pas besoin de voir son IPhone 5 pour savoir ce qu’il regardait.

UNE FEMME ÉLANCÉE

Xoliwe hocha la tête. Ses yeux pétillaient et ses lèvres rehaussées de rouge à lèvre encadraient de belles dents blanches.

Enchantée, marmonna-t-elle, se noyant dans le regard inébranlable de Xoliwe. Xoliwe répondit avec douceur. Enchantée. La voix de Rati trembla légèrement et elle retira nerveusement sa main.

arborant un immense afro, une longue jupe gitane rouge et un débardeur noir sourit à Rati. Elle se tenait debout dans le salon parmi un groupe de femmes qui n’arrêtaient pas de parler. Elles attendaient que la réunion du club de lecture commence. Rati se débarrassa de son manteau humide et l’accrocha dans le vestibule. Elle se dirigea vers un escalier pour rejoindre les autres dans le salon. Des salutations s’élevèrent et Rati échangea quelques civilités.

Je décèle un accent, d’où viens-tu ?

Rati, chérie, comment vas-tu ?

Rati, feignant l’horreur, éclata de rire.

Manana sortit de la cuisine transportant un plateau de boissons.

Pitié, j’espère ne jamais devenir comme ça !

Tu es magnifique, comme d’habitude !

Les deux femmes éclatèrent de rire.

Xoliwe rejeta la tête en arrière et laissa échapper un rire ; un son riche qui donna la chair de poule à Rati. A t’entendre on aurait dit une de ces femmes Anglaises ! Je parie que si je te disais que j’étais de Londres, tu me répondrais : Non, je veux dire, ton ‘vrai’ pays d’origine.

Numéro 13 • 26


fiction

Xoliwe fit un clin d’œil à Rati et se dirigea vers le salon où les autres commençaient à prendre place. Excitée et confuse, Rati attendit quelques instants avant de la suivre dans la pièce douillette où des sofas en cuir marron avaient été arrangés en demi-cercle. Un feu de bois brûlait dans la cheminée ornée. Rati s’installa entre Manana et Nneka, une régulière du club. La discussion du jour portait sur This Is How You Lose Her de Junot Diaz, mais Rati était complètement distraite par le visage auréolé d’un afro de Xoliwe. Elle était assise en face d’elle. Rati ne pouvait détourner les yeux de la bouche de Xoliwe. Elle pouvait voir un piercing sur la langue de cette dernière. Elle était fascinée par la boucle argentée que Xoliwe tenait de temps à autre entre les dents quand elle parlait. Le petit salon était dominé par la présence de la jeune femme. Son aura était si radiante qu’à côté, les huit autres femmes avaient l’air de lucioles battant désespérément des ailes pour rester allumées. Vraisemblablement inconsciente de sa beauté, Xoliwe discutait aimablement avec les autres.

Le sexe avec Thato 27 • Juin 2017

Xoliwe la regarda, la scrutant de ses grands yeux marrons perplexes. Puis, elle sourit d’un air entendu. Prise au fait, Rati détourna le regard et tourna rapidement les pages du livre sur ses genoux, fronçant les sourcils. Le langage est accessible et j’aime bien l’aperçu que le livre donne de la culture Dominicaine, nota Manana en sirotant son verre. Elle semble très similaire aux cultures africaines, surtout pour ce qui est des relations hétérosexuelles. Rati releva furtivement les yeux et remarqua que Xoliwe la fixait toujours. Son désir était si intense qu’elle en eut le souffle coupé. Ceci ne lui était pas arrivé depuis des années et jamais avec une femme. Les rapports sexuels avec Thato avaient, depuis longtemps, perdu cet aspect spontané et agréable de plaisir mutuel. Pour Thato, il s’agissait tout simplement d’une fonction corporelle nécessaire. Mais pour Rati, c’était une vraie corvée. Elle l’exécutait sans passion, avec les gémissements nécessaires aux moments appropriés. Rati remarqua un piercing sur le nez de Xoliwe et son regard s’attarda. Xoliwe lui sourit, les lèvres rouges s’écartant pour révéler des dents magnifiques. Rati ne cachait pas le fait qu’elle fixait Xoliwe si ouvertement et elle ne se souciait pas du fait que cette dernière se moquait d’elle. La première chose à laquelle elle pensa était la femme sensuelle à brèche de Shakespeare. La brèche de Xoliwe était une ouverture fine et sexy entre ses deux dents de devant et Rati se demanda qu’elle sensation cela pouvait donner de caresser cette brèche avec sa langue. A bientôt Rati. Chacun rangeait ses affaires pour rentrer et Rati s’occupa à ramasser les verres vides et à les déposer sur le plateau. Elle gardait délibérément la tête baissée. Xoliwe était déjà dans son manteau, les mains dans les poches. Ça m’a fait très plaisir de faire ta connaissance. Xoliwe ne dit et ne fit rien pendant ce qui avait semblé une éternité à Rati. Est-ce que je peux avoir ton numéro ? Peut-être qu’on pourrait aller prendre un verre un de ces quatre.


Rati plongea son regard dans les yeux magnétiques de Xoliwe. Ok. Rati récita son numéro de téléphone en soulevant le plateau de verres. Prend soin de toi Rati. Xoliwe ajusta son sac à main et se dirigea vers la sortie.

XOLIWE APPELA UN

samedi de Juin.

Salut Rati. C’est Xoliwe. J’appelais juste pour savoir si ça te disait d’aller prendre un verre cet après-midi. Rati hésita juste assez longtemps pour se convaincre qu’il ne s’agissait que d’un apéro avec une nouvelle amie, rien de plus. C’est ce qu’elle avait dit à Thato qui avait hoché la tête distraitement, les yeux fixés sur le match de foot qui passait à la télé. Alors qu’elle s’aventurait sous un soleil aveuglant, elle se sentit un peu mal à l’aise. Mais l’idée de passer un autre samedi après-midi en compagnie de Thato, avec tous les non-dits qui planaient entre eux, était toute l’exhortation dont elle avait besoin.

PENDANT SIX MOIS, Xoliwe enflamma son corps sous les douces voix complices de Nina Simone, Anita Baker et Sade. Toujours, la musique vibrait et berçait leurs après-midis. Elles communiquaient à peine par téléphone. Rati quittait le bureau et se pointait tout simplement chez Xoliwe. Presque tous les jours, aux alentours de quinze heures. Xoliwe avait toujours de la nouvelle lingerie pour elle ; le soutien rose et la culotte assortie étaient ses préférés. Rati aimait bien les nuisettes et les strings. Xoliwe, elle, portait des variations culottes-short et un corsage avec des bottes. Leurs moments ensemble étaient réservés à l’exploration et aux expériences, entre les limites du plaisir et de la douleur. Elle oubliait tout de ses ovules délabrés et de son utérus-sépulcre. La cacophonie des beaux-parents et des attentes culturelles était bannie dans ce sanctuaire de bonheur. Son mariage était devenu ce lourd manteau qu’elle ôtait à l’entrée lorsqu’elle pénétrait dans cet espace où aucune

question n’était posée, rien ne lui était demandé ou exigé, et qu’elle revêtait à contre cœur quand venait l’heure de retourner à Thato. Celui-ci avait remarqué certains changements. Quand il la pénétrait, elle était moite et chaude, souple et complaisante. Les contours de son corps se laissaient moulés par la forme angulaire du corps de Thato. Il avait été troublé lorsqu’elle lui avait demandé de ne pas éteindre la lumière, l’avait légèrement poussé sur le dos et l’avait chevauché ; ou lorsqu’elle avait guidé sa main entre ses jambes pour qu’il puisse sentir ses pulsations. Il avait été troublé mais s’était montré réceptif, quoiqu’un peu méfiant. Il était toujours renfrogné et distant. Rati trouvait refuge dans ses pensées de Xoliwe. Elle se sentait parfois coupable mais savoir que Thato ne se doutait de rien allégeait un peu sa conscience. Il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’elle serait un jour attirée par une femme, de la même manière qu’il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’elle ne pourrait pas avoir d’enfants. Jusqu’au jour où elle se sentait enfin prête à les avoir mais n’y arrivait pas. Rati avait envie de Xoliwe de la même manière dont on avait envie de quelque chose que l’on connaissait ou que l’on avait déjà eu à expérimenter. Elle était confuse de la profonde nostalgie qu’elle ressentait en pensant à Xoliwe parce que la nostalgie, par définition, était un désir engendré par les souvenirs. Et des souvenirs de Xoliwe, elle n’en avait pas tant que ça. Mbuya aurait su ce que tout ceci voulait dire. Mbuya était la seule personne avec qui Rati n’avait jamais eu peur de parler de quoi que ce soit. Elle lui avait parlé du premier garçon avec qui elle avait couché, des blagues qui auraient pu la faire renvoyer de l’école si elle avait été découverte. Elle avait même parlé à Mbuya de son premier boulot à Londres, celui qui lui avait permis de payer ses études. Mbuya ne l’avait jamais jugé.

RATI ET XOLIWE l’appartement bohème de cette dernière.

étaient dans

Des rideaux décoratifs. Une chambre dont le décor arborait diverses nuances de rose et de mauve. C’était un endroit spacieux et accueillant dont les murs ne semblaient conserver que les bruits de rires et d’ébats amoureux. Xoliwe roucoula tel un oiseau satisfait. J’adore ce soutien et ce string rose vif. Allez remue ces hanches pour moi, bébé.

Numéro 13 • 28


fiction

Rati manœuvra désespérément en direction du canapé. Ne bouge surtout pas ! La voix de Thato était glaciale et augmentait la panique de Rati. Oui, comme ça… Allez, bouge ces fesses pour moi. Waouh, t’es une naturelle dis donc ! Putain, c’est quoi ce bordel ? explosa Thato. Rati tressaillit. Les voix qui s’échappaient de la vidéo étaient une intrusion obscène. La voix de Thato déchira l’air. Rati, comment as-tu pu faire une chose pareille ? Il regardait la vidéo en secouant la tête. Rati s’écroula sur le sol, haletante. A ce moment-là, elle ne désirait qu’une chose : perdre connaissance et ne plus jamais se réveiller. Elle étouffait. Avec difficulté, elle s’efforça d’avaler sa salive pour éviter de régurgiter tout ce qu’elle avait dans le ventre. Elle était assise à même le sol et se balançait d’avant en arrière. Son nez coulait. Elle pleurait et se tordait les mains. Cet appartement l’avait vu verser des larmes à maintes reprises. Mais cette fois, même les murs se crispaient avec gêne au son des pleurs terrifiants et inhabituels qu’elle laissait échapper. Thato ne bougea pas. Il continua à regarder la vidéo. Retrouvant enfin sa voix, Rati dit d’un timbre étouffé : Thato, je ne sais pas comment les choses sont arrivées là. S’il te plait, écoute-moi. Je suis vraiment désolée. Je suis confuse – tout ce que je veux, c’est te rendre heureux, avoir des enfants, fonder une famille – Ferme-la ! Ferme-la ! cria Thato, la colère le propulsant du canapé. Rati, désormais à genoux, continua sa tirade comme si elle ne l’avait pas entendu. Thato, s’il te plait donne-moi une chance. J’irai à l’église. Je te remettrai mon salaire et je suis vraiment désolée de ne pas porter de dhuku sur la tête devant tes parents. Et je me mettrai à genoux pour te servir tes repas et t’apporterai de l’eau pour te laver les mains. J’irai même recevoir des injections de Clomid pour qu’ils puissent extraire mes ovules pour faire des bébés et que tu n’aies plus honte de

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moi. S’il te plaît, pardonne-moi Thato. Souviens-toi de tout ce que nous avons traversé ensemble. Nous pouvons affronter cette épreuve, s’il te plait… Rati, la respiration lente, essuya une traînée de morve sous ses narines. Thato marchait de long en large, son corps enragé dominant la pièce. Rati le fixait, implorante. Mais il n’avait pas l’air de l’avoir entendu. L’odeur de la casserole au thon emplit la pièce. Découragée, la langue molle et pesante, elle se mit à sangloter. Soudain, elle eut un haut-le-cœur et vomit par terre. Ils semblaient être figés dans le temps. Et Rati avait l’impression de s’être retrouvée dans le pire des enfers. Thato lui balança son téléphone. Il se retourna pour la regarder. Elle le fixa. Il avait un rictus aux lèvres. Son visage était devenu un masque déformé. Des années de douleur, de regret et de mépris se déversaient de ses yeux et emplissaient l’air. Rati se sentit faible et s’éloigna de lui. Elle pouvait sentir l’odeur rance du vomi sur son chemisier et sur sa peau. Elle regarda les cheveux gris sur les tempes de Thato et eut envie de les caresser, de l’apaiser. Mais ses narines dilatées l’en dissuadèrent. Tu me trompes. Avec une femme, cracha-t-il avec dégoût. Elle ressentit de la honte et secoua vigoureusement la tête, réfutant la condamnation qui se lisait dans ses yeux. La voix de Rati était enrouée. Elle me voyait. Je voulais être vue. Thato la regarda perplexe. Je voulais être désirée. Alors, tu es allée faire ça avec une femme ! C’est un être humain  ! gémit Rati. J’avais juste envie d’une présence humaine. Oh ? Alors comme ça, tu couches avec chaque être humain dont tu as envie ?


Non, c’est juste que… Qui es-tu Rati ? Putain, qui est-tu ? Je suis toujours la même personne, la même Rati. Ta Rati. Je ne peux pas rivaliser avec une femme, Rati. Je ne l’aime pas comme je t’aime Thato. Elle peut te garder, dit-il calmement. Thato, s’il te plait, ne dit pas ça… Rati essaya de toucher la jambe de Thato mais celui-ci s’esquiva. Il lui cracha dessus et la substance écumeuse atterrit sur la joue de Rati. Elle craqua et commença à se démanger violemment, écorchant ses bras. L’odeur ferreuse du sang atteint ses narines. Le visage de Thato s’éloigna. Rati ressentait une douleur asphyxiante mais plus aucune larme ne venait. Elle renonça au dernier fil d’espoir qui la reliait à lui et son corps s’affaissa.

RATI S’IMAGINA LA scène lorsque Thato recevrait le coup de fil de la police. Il retournerait à un appartement vide. L’odeur de casserole au thon brulée l’accueillerait à la porte. Il se précipiterait vers la cuisine pour éteindre le four et ouvrir les fenêtres. Il se rendrait dans leur chambre et verrait l’étagère de chaussures soigneusement rangées, leur lit dressé avec la couette grise et noire et les coussins décoratifs. Il regarderait à l’intérieur de leur placard. Dans un silence cordial, les vêtements et sacs de Rati côtoieraient ses cravates, ceintures, chemises et pantalons. Il remarquerait l’arôme légère, presqu’imperceptible, d’egusi soup. Son téléphone sonnerait, vibrant contre sa cuisse. Il le retirerait de sa poche avec précaution, s’attendant à entendre la voix de Rati. Oui, il était bien Thato Ngwenya. Non, sa femme n’était pas à la maison. Oui, il viendrait identifier le corps. Dans la scène, Rati le vit se diriger vers le salon. Il s’assoirait sur son canapé préféré en tenant sa tête lourde entre les mains. Il se sentirait étourdi. Un mélange de confusion, de colère, de manque de sommeil et de verres de whisky au malt pris sur un estomac vide. Il réprimerait ses émotions et s’efforcerait de mettre de l’ordre dans ce bordel qui menaçait sa raison.

Rati s’imaginait qu’éventuellement, il se lèverait et conduirait sa Fiat rouge au poste de police. L’idée qu’elle puisse être morte lui ferait enfin monter les larmes aux yeux. Il regretterait de lui avoir craché dessus quand elle était écroulée par terre, recouverte de vomi. Il souhaiterait n’avoir jamais fouillé son téléphone. Parce qu’alors, il n’aurait pas vu la vidéo qui avait bouleversé sa vie, exposant des choses qui auraient mieux fait de rester cachées. Il négocierait avec sa famille et ses ancêtres. Il serait un époux attentif. Il lui préparerait à manger ou la surprendrait avec un bain relaxant à son retour du travail. Il l’emmènerait danser et bien plus, s’il seulement il pouvait ravoir sa Rati. Au poste de police, il entrerait dans la pièce froide imprégnée de formol. Un des murs serait bordé de sacs mortuaires blancs déposés sur des tables en inox. On le conduirait au centre, à une table sur laquelle serait déposé un corps recouvert d’un linceul blanc. Même en reconnaissant la courbe familière de sa poitrine, de sa taille fine et de ses hanches généreuses soulignant le drap blanc, il prierait que le corps ne soit pas celui de Rati. Il retiendrait sa respiration lorsque l’officier retirerait le drap. Il verrait Rati dans une nuisette rouge et noire et une culotte assortie ; des sous-vêtements en dentelle délicate qu’il n’avait jamais vu auparavant. Il toucherait doucement sa joue froide, bouffie à cause du temps qu’elle avait passé sous l’eau. De ses doigts tremblants, il retracerait l’arête de son nez et toucherait ses lèvres raides comme de la cire. Ça suffit, dirait l’officier d’un ton bureaucratique. Il acquiescerait pour qu’on la recouvre et se faisant, il remarquerait le scintillement du diamant de l’alliance sur sa main gauche qui serait soigneusement repliée sous sa main droite, sur sa poitrine. Il signerait quelques papiers et répondrait aux questions de la police. Le chagrin le déchirerait lorsqu’il se rappellerait des peu de fois où ils ne s’étaient pas disputés. Il se souviendrait des disputes à propos de sujets qui n’avaient rien à voir avec eux  ; qui n’avaient aucune incidence sur la vie qu’ils bâtissaient ensemble loin de ceux qui s’étaient autoproclamés gardiens de la culture. Il tournerait son esprit vers les rares moments d’harmonie, d’humeur et de tendresse et les amplifierait jusqu’à ce qu’il n’existe aucun autre souvenir. Il caresserait le souvenir de la dévotion totale que Rati avait envers lui  ; les chemises impeccablement lavées, légèrement amidonnée et repassées.

Numéro 13 • 30


fiction

Il inspirerait profondément, se souvenant des arômes de ses aventures culinaires panafricaines – egusi soup, riz au gras, sadza au ragout de bœufs épicés, kpomo au poisson et à l’igname, kenke à la sauce gombo, pâtés de volaille en croutes, chin-chin, alloco, attieke au poisson frais accompagné de jus de bissap – et expirerait l’odeur de son corps au milieu de ces draps blancs. Lorsque les larmes commenceraient à lui brouiller la vue, il traînerait des pieds tel un somnambule jusqu’à sa voiture, le poids de ses réflexions ralentissant ses pas. Il aurait à appeler la famille et les amis pour commencer à organiser le rapatriement de son corps pour les funérailles. Il aurait à répondre aux questions des amis et des connaissances. Quoi, quand, comment cela s’était-il passé ? Avait-elle laissé un mot  ? Y-avait-il eu des signes, un appel au secours ? Avaient-ils des problèmes ? Rati l’imagina sortant du bâtiment sous la lumière fade du matin. Il apercevrait les grands titres de plusieurs quotidiens. The Daily Telegraph : Une femme retrouvée morte dans la Tamise. Le Daily Mail : Une prostituée retrouvée morte dans la Tamise. Et beaucoup d’autres qu’il ne se donnerait pas la peine de lire. Il se replierait dans sa voiture, s’effondrerait sur le volant tel un parachute et éclaterait en sanglots.

THATO IGNORAIT

qu’après qu’il ait quitté l’appartement en claquant la porte si fort que la télé s’était éteinte, Rati, de ses doigts imprégnés de larmes, avait frotté les morceaux d’elle-même qu’elle avait régurgité sur le sol. Elle avait calmement décidé d’en finir. Perdre Mbuya avait été un choc terrible qui l’avait poussé au bord du gouffre. La mort se promenait encore à la périphérie de sa conscience, et maintenant, elle avait ouvert une issue à travers laquelle Rati, étendue à même le sol, pensait pouvoir s’échapper de cette douleur atroce. Elle avait perdu Thato et cela lui était insupportable. La mort se revendiquait désormais comme sa seule option valable. Elle se déshabilla devant le miroir de sa coiffeuse. Elle ouvrit le tiroir du bas et en dessous des culottes soigneusement pliées, elle retira une nuisette et un string noir et rouge qui était encore emballés dans un doux tissue rose de Victoria’s Secret. Elle pensa à Xoliwe mais la repoussa très vite dans un coin reculé de son esprit. Elle commença à s’énerver mais elle savait que Xoliwe n’y était pour rien dans sa situation actuelle. Elle ne l’avait jamais forcé à faire quoi que ce soit et elle ne lui avait jamais fait de promesse. Xoliwe savait qu’elle était mariée et c’est tout ce qu’elle savait

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d’elle. Rati avait eu envie de lui demander si elle voyait d’autres personnes, mais elle savait qu’elle n’en avait aucun droit. Leur relation se limitait à elles deux. Appeler Xoliwe serait un acte vain. Cette nouvelle complication, son attirance aux femmes, pensa-telle alors qu’elle triturait le tissue rose, était une autre raison de mourir afin de ne pas avoir à faire face aux conséquences. Elle enfila la lingerie puis regarda sa réflexion dans le miroir. Elle examina son visage à la recherche d’un changement quelconque. Une mauvaise personne. Une femme adultère. Une lesbienne. Une lesbienne adultère stérile. Des yeux creux la fixèrent. Elle fut prise de vertiges à la pensée de son père. Elle geignit en imaginant l’expression horrifiée qui s’installerait sur son visage d’habitude calme et autoritaire lorsque Thato raconterait ce qu’il avait découvert sur le téléphone de Rati. Elle pensa à sa mère, une femme dédaigneuse qui revêtait sa piété comme d’autres femmes porteraient un sac Gucci ou Fendi. Rati grimaça en imaginant les lèvres de sa mère froncées tel un anus, ses yeux perçants débordant de jugement. Sa sœur Mavis comprendrait. Qui sait, elle pourrait même trouver la situation marrante et l’admirerait peut-être pour avoir osé faire une chose pareille. Rati souleva une paire de bottillons et les enfila. Elle retourna dans le salon et s’empara d’un morceau de papier et d’un stylo qui traînaient sur le bureau de Thato. En rouge, elle écrit : Je suis vraiment désolée, Thato. Adieu. Elle fouilla son sac à recherche d’un peu d’argent et fourra un billet de vingt livres dans la poche de son long manteau qu’elle enfila. Elle quitta ensuite l’appartement et fut accueillie par le vent froid de la nuit. Elle arrêta un taxi et communiqua sa destination. Alors que les rues de Londres la dépassaient en flèche tel un film en accéléré, Rati ne ressentait ni ne pensait à rien. L’horloge du taxi affichait 21h30 lorsqu’elle paya sa course et descendit à l’angle, entre Redding Street et Cornwall Avenue. Elle dépassa des bistrots, des groupes de gens qui riaient, des couples qui s’embrassaient en marchant nonchalamment vers la station de métro. Beaucoup se dirigeaient vers le centre de Londres où se déroulait le gros des attractions nocturnes. Rati s’efforça de ne pas penser à Thato, à Xoliwe, ou à qui que ce soit d’autre. Elle se concentra sur les visages rougis par l’alcool, les bouches souriantes et les yeux pétillants. Elle retira le bonnet en laine de la poche de son manteau et le tira sur ses oreilles. Ses dents claquèrent à cause du vent glacial. Elle arpenta la voie sur South Way en direction de la piste qui menait au


Pont Waterloo. Celui-ci était bondé de monde et d’embouteillages, mais elle trouva un endroit plus calme et s’y arrêta. Rati entendit ses propres lamentations ; un écho continu qui retentissait du plus profond d’elle-même. Elle ne ressentait rien. Elle était indifférente à la femme tourmentée qui se trouvait dans l’abîme et qui tenait ses mains derrière la tête comme si elle venait de recevoir la pire des nouvelles. C’était comme cela que les femmes au Zimbabwe pleuraient lorsque quelqu’un mourrait. Et aussi bizarre que cela puisse paraitre, elle était là, pleurant sa propre mort. Elle fixa la couche d’eau ondulante. De là où elle se tenait, le fleuve n’était qu’une interminable masse veloutée, bordée d’écume. Le vent s’éleva. Il souleva son bonnet de laine, insérant ses doigts glacials de Décembre sous les plis. Les oreilles de Rati étaient couvertes mais elle pouvait entendre les hurlements hystériques du vent, très similaires aux échos des cris désolés qui s’élevaient de son âme. Au loin, de l’autre côté du fleuve, les lumières de South London clignotaient comme pour témoigner d’une autre vie de perdue. C’est, en tout cas, l’impression qu’avait Rati alors que ses muscles abdominaux se contractèrent contre le froid qui pénétrait son corps. Rati se souvint de Viola, sa belle-sœur à la langue vicieuse. On mettra un rat mort dans ton cercueil si tu meurs sans enfant. C’est ce qu’on fait aux femmes stériles et aux sorcières. Rati était furieuse mais elle n’aurait jamais donné à Viola la satisfaction de savoir à quel point elle se sentait blessée et insultée. Ce n’était que de la provocation. Prouve que tu n’es pas une sorcière et tombe enceinte. Viola avait quarante ans, était grosse et célibataire. Rati sourit à cette ironie. Ereintée, elle laissa ses yeux errer sur la surface de l’eau. Elle frissonna et fourra ses mains dans ses poches. Sur l’eau, une barque était accroupie telle une grosse femme se soulageant derrière un buisson et secouant son derrière de haut en bas pour se débarrasser des dernières gouttes de pisse. Rati renifla lorsqu’un filet luisant s’échappa de son nez. Elle l’essuya du dos de la main, l’étalant sur ses joues. Elle avait l’impression d’avoir du papier sablé à  la place des lèvres et celles-ci commençaient à picoter. Soutenue par le vent, elle se tenait parfaitement immobile. Au fur et à mesure que le vent nocturne se faisait plus glacial et que

son sang se gelait, elle perdait de la sensibilité au niveau des doigts et avait l’impression d’avoir des aiguilles dans les pieds. Sur le pont, la foule s’était réduite. Occasionnellement, une ou deux personnes passaient, la regardant sans vraiment la voir. La mort par suicide était une affaire bien solitaire, se dit-elle, regardant autour d’elle. Mais quelle mort n’était pas solitaire ? La mort de Mbuya par cancer avait été solitaire. J’ai besoin de dormir, pensa-t-elle somnolente. J’ai besoin de Mbuya. Mbuya, laissa-t-elle échapper faiblement. Ses cordes vocales étaient si tendues par le chagrin qu’elles étaient prêtes à céder. Elle se hissa sur le rebord en béton. Il était humide et glissant. Rati trouva son équilibre et s’accroupit, prête à sauter. Son cœur battait sourdement contre sa poitrine. Mbuya, hurla-t-elle cette fois. Rati se retourna au son d’une voiture. Des phares la cherchèrent, puis la trouvèrent. Figée dans lumière dansante, elle paniqua. Le véhicule s’arrêta brusquement à son niveau, près du rebord où elle se tenait. Mbuya la fit descendre. Mbuya l’attira à elle et la consola. Rati se recroquevilla contre sa poitrine généreuse et fut réconfortée par l’odeur de sa grandmère – fumée de bois et savon Irish Spring – une odeur qu’elle connaissait depuis l’enfance. Elle sentit la peau parcheminée des bras de Mbuya autour d’elle et ferma les yeux, enfin apaisée. Allez, allez, tout ira bien. Mbuya la fit entrer dans une voiture et se dirigea en direction du centre-ville. Rati arriva à la Royal Infirmary sur une civière, sous des couvertures si lourdes qu’elle avait l’impression que quelqu’un la poussait contre le métal du brancard. Cherchant Mbuya, elle se débattit pour s’assoir. Calmez-vous madame, vous allez vous faire mal. Elle ne voyait plus sa grand-mère. Elle était entourée de docteurs et d’infirmières, tous affairés autour d’elle, leurs mains grouillant sur son corps telles des fourmis. Elle détestait les fourmis. Ils la retinrent lorsqu’elle essaya de se relever. Elle sentit un léger pincement dans le creux de son bras. Alors qu’elle se débattait, remuant la tête d’un côté à l’autre, elle entendit hypothermie…, sauter… Une aiguille lui pénétra le bras, diffusant une quiétude apaisante et agréable qui la fit roucouler de satisfaction. Quelque part, dans le brouillard cotonneux qui l’entourait, elle put saisir le mot enceinte avant de sombrer dans les ténèbres.

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about the Author Born in Kenya in 1991 as Mwende Katwiwa, FreeQuency aka FreeQ tha Mighty is a spoken word artist, organizer and youth worker living and loving in New Orleans, LA since 2009. The daughter of two lifelong educators, FreeQuency was raised believing in the power found at the intersection of education, arts and activism. A two-time member of Team Slam New Orleans (Team SNO 2014 & 2015), FreeQuency is also the co-editor of the website Winnovating.com (a site dedicated to profiling women innovators around the world), a founding member and co-chair of the New Orleans chapter of the Black Youth Project 100 (BYP100.org) & a co-founder of the New Orleans Youth Open Mic.

this is her first book of poems. you can find her other written work and contact information on her website

www.FreeQuencySpeaks.com


B E C O M I N G // B L A C K


poésie

les etats-unis interrogent garissa PAR FREEQUENCY

Si un coup de feu est tiré et toutes deux, Détente et balle, N’ont connu que Le goût de fruits étranges et les graines desquelles ils ont poussé, Le monde appellerait-il-ceci

Ou, les loups que nous sommes ouvririons nous nos gorges de Tartare, mugissant de gratitude Pour ce repas quotidien ? Retirez de nos dents les boucles rugueuses de la laine de votre agneau Utilisez-les pour nettoyer Le canon du fusil que nous avions emballé et déposé à votre fête prénatale et que nous avions nommé Jeudi.

35 • Juin 2017

Illustration de John McAllister (endotica.org)

Une tragédie ?


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poésie

un souvenir clair comme la lune

PAR TAI ROCKETT Depuis cette nuit paisible sur le banc, quand ton corps s’était suffisamment rapproché du mien pour me faire savoir que nous avions franchi la distance entre l’amitié et quelque chose d’autre, et que le ciel s’était illuminé pendant que la lune relevait la tête pour mieux contempler les amoureux, Je savais que la nuit me ferait toujours penser à toi Il y a dix ans de cela, je t’avais embrassé ; c’était la dernière fois et ce fut inoubliable, De la manière dont les cheveux qui chutent à la naissance de la chevelure de l’actrice te ramènent encore dans ma chambre

Comment j’étais reconnaissante pour la discrétion des murs d’une chambre Comment cette année-là, nous ne nous prenions pas publiquement par la main Et pourtant, tu étais là, toujours à mes cotés Tes yeux, tes cheveux, ta peau Comment nous dormions sans jamais vraiment dormir Comment j’étais allée vers ton corps en m’accrochant Mais sans jamais l’affronter Comme ça Je pense souvent à toi quand la lune se lève Pour tout cet amour qu’il nous fallait border une fois la nuit tombée.

37 • Juin 2017

Photo par Siphumeze Khundayi

Me ramènent à ce voyage que nous avions fait, à la chambre que nous avions louée, Jeunes, ne nous touchant pas, puis, ta main, animée, et mon souffle, entrecoupé


revue

“The Revival: Women and the Word” (2017) THE REVIVAL: WOMEN AND THE WORD RÉALISATRICE : SEKIYA DORSETT ACTRICES : JADE FOSTER, ELIZAH TURNER, JONQUILLE RICE AKA SOLSIS, T’AI FREEDOM FORD, BE STEADWELL

PAR VALÉRIE BAH

Photogrammes de “The Revival: Women amd the Word”

« Il y a des forces qui essayent de nous attaquer, mais elles ne nous vaincront pas. » - Jade Foster The Revival est un documentaire sur l’urgence et l’importance de l’art queer noir. Il commence avec Jade Foster, leader du «  Revival  », une bande de cinq femmes noires queer qui voyagent à travers les États-Unis et internationalement pour présenter leur musique et leur poésie. Dans la scène, elle est en train de se faire les cheveux en décrivant un souvenir de quand elle avait 18 ans : comment sa mère était décédée peu après avoir été diagnostiquée du SIDA et comment manier sa plume avait, en quelque sorte, sauvé sa vie à elle. La mission de Foster est simple et poignante : « Je crois en une sorte de sainte trinité – le poète, le public, et le poème, et il se trouve qu’actuellement, il manque le public. Je crois qu’il est de mon devoir d’atteindre ce public. » Réalisé par Sekiya Dorsett, une cinéaste queer originaire des Bahamas, « The Revival » renforce la continuité qui existe entre la mission de Foster et l’appel d’Audré Lorde à s’impliquer dans les écrits des femmes noires : « là où les mots des femmes veulent se faire entendre, il est de notre responsabilité de trouver ces mots, de les lire, de les partager et d’en évaluer la pertinence dans nos vies. »1 1

Extrait d’un discours prononcé lors d’un panel sur Les Lesbiennes et la Littérature au Modern Language Association le 28 Décembre 1977

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revue

Dorsett formule The Revival – la tournée et les artistes – dans un environnement qui rejette l’idée que Foster et sa bande représenterait une première, une exception, ou même une singularité. Elle rejoint ainsi Alexis Deveaux, les Salsa Soul Sisters, ainsi que de nombreux autres artistes et penseurs noirs queer qui ont œuvré à rappeler au monde que nous sommes queer et que nous existons. Il s’agit d’un travail remarquable qui nous permet à nous, artistes noires queer, de trouver la force d’exploiter nos expériences et nos rêves sans avoir à expliquer à des observateurs extérieurs ce que nous faisons ou pourquoi. Les cinq artistes dans The Revival abordent le lien entre l’aspect matériel et spirituel de l’écriture ; celui qui dit : « Je transporte de la peine. Je transporte de la joie. J'ai des factures à payer, mais je vais me poser à cet arrêt de bus et composer un poème, une réplique poignante au silence, et ce sera magique. » Pour ceux qui n’ont pas accès à un studio et à des subventions, l’écriture n’est jamais plus loin qu’un stylo et un morceau de papier. ( J’ai rédigé plusieurs parties de cette revue dans ma tête, sous la douche, en lavant la vaisselle, et même dans le bus.)

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The Revival est une comédie musicale qui progresse sur les chansons de Be Steadwell, l’une des artistes du groupe qui produit de la musique et de la poésie grâce à sa pédale de loop. La musicalité du film se manifeste également à travers la voix des poètes – lorsqu’elles voyagent en voiture, de ville en ville, soulevant des questions sur l’existence, la maternité, le sexe – se demandant ce qu’elles pouvaient bien attendre de ces choses dans un monde qui s’entêtait à leur rappeler que rien de tout ceci n’était fait pour elles. Ces mélodies sont produites dans le « chez soi », cet interstice chaleureux où les personnes noires queer peuvent se rendre ; là où elles se savent désirées ; là où elles peuvent exister. The Revival est un road-movie qui se distingue du genre « périple de jeunes mecs blancs ». Plutôt que d’être guidé par un esprit de conquête, il explore les possibilités d’exister, de résister et de prospérer dans un monde qui n’attend de vous que le contraire. Le premier show de la bande a lieu dans un bar à Brooklyn, au centre d’une histoire classique de gentrification. En dépit de cela, l’un des supporters du Revival affirme qu’une « mini-renaissance qui n’a pas encore de nom » est en train d’émerger à l’instant même dans Brooklyn. Et ceci, en dépit de toutes les adversités présentes : gentrification, colonialisme, suprématie blanche.


L’empiètement suprématiste blanc sur l’espace personnel continue jusque dans le Midwest Américain. En effet, la bande passe dans une petite ville de l’Ohio où elle reçoit la visite de la police interpelée par une famille qui avait le drapeau des confédérés accroché à leur fenêtre. Il s’agit d’un rappel sur la relation entre les personnes noires et l’espace, et la haine manifeste à laquelle nous sommes souvent confrontés, ainsi que toute l’infrastructure légale et culturelle qui s’acharne à nous effacer. The Revival est un mouvement à deux niveaux : le Revival, la tournée ; et « The Revival », le film qui en est le documentaire et la reconstitution. Nous avons présenté «  The Revival  » à Massimadi, un petit festival du film Afro-Caribéen LGBTQ à Montréal, et avons organisé une table-ronde par la suite. Ironiquement, en tant que personnes noires et queer, nous

nous sommes retrouvés étouffés dans cet espace physique, un endroit dans le « Village Gay » de Montréal, i.e. une enclave de divertissement et de bourgeoisie masculine blanche. Pendant la projection et la table-ronde, nous nous sommes retrouvés à avoir à tendre l’oreille pour pouvoir suivre le film et nous entendre les uns les autres. Bien que les organisateurs aient réservé et payé pour l’espace, les clients blancs du bar rôdaient quand même dans les alentours et parlaient par-dessus nous, presque délibérément. Il était donc tout à fait logique que certains d’entre nous, offusqués, commencent à réfléchir sur la faisabilité d’organiser notre propre tournée. The Revival (la tournée et le film) illustre cet alchimie du processus créatif – comment la douleur peut être transformée en quelque chose de beau. Et c’est tout simplement formidable !

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V


en conversation

Espaces Féministes et

VisibilitéTrans* une exposition au 13ème forum international de l’awid sur le thème futures féministes

PAR MARIAM ARMISEN PHOTOS DE IRANTI-ORG & MARIAM ARMISEN Numéro 13 • 42


en conversation

Jabu a organisé une exposition photo et vidéo sur les personnes trans* Africaines et les identités de genre non-conformes dans le hall de l’un des hôtels durant le Forum de l’AWID, au Brésil. Je connais très bien Jabu et son organisation, alors j’étais très enthousiaste à l’idée de le voir présenter une exposition durant le Forum. Je voulais en savoir un peu plus. Voici une version éditée de notre brève conversation. Mariam Armisen : Salut Jabu, je suis très heureuse de te voir au Forum ! Est-ce que tu pourrais te présenter à nos lectrices et lecteurs ? Jabu Pereira : Salut, je m’appelle Jabu Pereira. Je suis l’un des co-fondateurs de Iranti-org, une organisation basée à Johannesburg, en Afrique du Sud. Et oui, je participe au Forum de l’AWID sur le thème Futures Féministes. C’est mon premier Forum AWID, alors je suis très enthousiaste à l’idée d’être ici  ! Nous avons une petite exposition sur nos travaux de documentation, et je participe également à un panel sur les violences envers les personnes transgenres. M.A. : Fantastique  ! Est-ce que tu pourrais parler un peu de l’exposition ? J.P. : Nous avons été invité.e.s à présenter notre travail, notamment sur les droits des personnes trans* et des

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lesbiennes en Afrique Australe. Nous travaillons essentiellement en Afrique du Sud, mais certains aspects de notre travail, le développement des médias par exemple, ont un impact régional. Puisque notre documentation renferme près de quatre ans de travail, j’ai décidé de me concentrer sur quelques thèmes spécifiques. L’un d’entre eux concerne la visibilité trans* et la croissance de cette visibilité dans la région. Pour cela, j’ai choisi une série de portraits issus d’un séminaire que nous avions organisé sur la dépathologisation des identités trans*. Les identités trans* sont encore classifiées de « troubles d’identité sexuelle ». Ces portraits explorent donc les corps, la visibilité, et les identités trans* en Afrique occidentale, orientale et australe. L’autre thème porte sur notre travail de documentation, notamment les outils de média que nous utilisons en matière de développement de mouvements, de renforcement des capacités et de production de rapports sur les crimes haineux. Le but est de produire un corpus de travaux à propos de nos existences qui sera fondé sur des données probantes. Nous visons également à trouver des moyens plus concrets de créer de la visibilité par le biais de nouveaux médias tels que les plateformes en ligne.


M.A. : J’étais très ravie de voir ta mise en place, surtout que l’exposition s’est déroulée juste après les deux journées incroyables que nous avons eues avec le Forum des Féministes Noires. Il était bon de constater que ce n’était pas un évènement isolé. Même si plus de personnes noires sont présentes à AWID du fait du Forum des Féministes Noires, retrouver des images de corps noirs, de corps noirs trans* plus précisément, a immédiatement attiré mon attention. Quelle a été la réaction du public vis-à-vis de l’exposition ? J.P.  : C’était une petite exposition mais les gens ont beaucoup apprécié. Et je trouve cela magnifique que nous ayons pu faire la-nôtre aux côtés de l’exposition de AFRA-Kenya. L’essentiel était de pouvoir échanger avec le public à propos des identités trans*. Pour beaucoup, les informations que nous fournissions étaient nouvelles, surtout pour les femmes cisgenres qui ne s’y connaissent pas forcément en matière de questions trans*. J’ai reçu des questions sur pourquoi des hommes trans* étaient présents dans un espace féminin. Ces questions sont très importantes – il faut éduquer les gens sur les nombreuses difficultés que nous avons en commun  : le droit à la contraception et à l’avortement, le droit à la liberté et à l’autonomie corporelle ainsi que les nombreux autres problèmes qui interagissent dans nos vies. Parfois, l’idée d’une transition médicalement assistée se traduit, dans l’esprit des gens, comme étant un processus binaire. Cette binarité se transforme en commentaires tels que : « Oh, tu es un homme maintenant ! » C’est une bonne chose que de parler aux gens sur l’importance de ne pas émettre de suppositions concernant l’identité des gens en se basant simplement sur leur apparence ; suppositions concernant l’identité, l’indigénéité, le handicap, etc. Il est important de faire valoir le fait qu’en tant qu’êtres humains, nous sommes bien plus que des enveloppes corporelles. Je pense aussi qu’il est bon de représenter un continent qui a moins de privilèges et moins d’accès aux soins et à la santé

pour les personnes trans*. Par exemple, la reconnaissance juridique, des soins prenant en compte les questions de genre, etc. Toutes ces choses que les pays occidentaux et certains pays d’Amérique Latine auraient tendance à prendre pour acquis, l’Argentine étant un pays phare en Amérique Latine sur ce genre de progrès. Je crois que pour nous autres du continent Africain, surtout en dehors de l’Afrique du Sud, ce sont des choses qui relèvent vraiment du défi. L’Afrique du Sud a de nombreux privilèges juridiques. Je ne pense même pas être le représentant adéquat pour l’Afrique parce que mon corps représente en lui-même un certain privilège juridique. Pour moi, ces images sont donc très importantes ! Il s’agit de prendre le temps de parler de ces corps qui sont perpétuellement opprimés et emprisonnés. Et du manque d’accès juridique. Et du traumatisme qu’ils subissent du fait de leur expression et identité de genre. Et l’exposition a pu encouragé ces conversations.

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en conversation

M.A. : Pendant le FFN, je sais que certaines participantes entendaient le mot ‘lesbienne’ et/ou étaient en compagnie de lesbiennes pour la première fois. En tant qu’activistes queer, nous supposons souvent, pour ne pas dire toujours, que les autres ont surement dû avoir entendu parler des questions que nous soulevons. Donc, quand les gens nous approchent avec certaines questions, on a tendance à se sentir blessé.e et/ou être choqué.e et réagir soit en étant sur la défensive, soit en ignorant carrément ces personnes. C’est donc formidable que cette exposition puisse offrir un espace où les gens peuvent avoir ces conversations autour d’images plutôt qu’assis à un panel ou autour d’une table par exemple, ce qui aurait forcé une interaction plus formelle et où les gens auraient pu se sentir trop intimidés pour poser certaines questions sur les sujets trans*, notamment avec la peur d’être étiqueté de transphobe. Les personnes qui viennent vous poser des questions ne l’auraient peut-être pas fait en dehors d’un espace artistique. Alors un grand bravo à Iranti-org et à AWID pour avoir créé cette opportunité de dialogue. En dehors de l’exposition, quelle a été ton expérience au sein du Forum, notamment sur le thème Futures Féministes, mais aussi l’inclusion trans*  ? Quelles sont les conversations qui ont eu lieu et, à quel type de conversations t’attendais-tu ? J.P. : Je dois avouer qu’avant de venir, j’étais un peu angoissé à l’idée d’être ici parce que c’est mon premier Forum AWID et parce que j’avais déjà eu à faire face à de la transphobie de la part de féministes qui ne voyaient pas l’intérêt d’utiliser des pronoms neutres et qui pouvaient être très binaires dans leurs positions et leur façon de penser. Mais j’ai passé un moment extraordinaire. J’ai vraiment apprécié la diversité de la communauté, l’inclusion trans*, aussi infime soit-elle, ainsi que la présence d’activistes intersexué(e)s qui, jusque-là, avaient été moins visibles. Mes plus grandes difficultés ont tourné autour du langage, ou du moins, l’absence d’un langage plus inclusif. Le langage est très puissant, tu sais. Il peut à la fois inclure et exclure. Un exemple tout simple est le fait d’entendre plusieurs présentatrices exclure les personnes trans* et intersexuées de leur compréhension de termes tels que «  sororité  » ou «  féminité  ». Le thème de cette conférence est Futures Féministes et je trouve que c’est un titre très important qui devrait guider la production et l’orientation du contenu. Je ne sais pas si c’était intentionnel, mais la Directrice

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en conversation

« Il s'agit d'éduquer les gens sur les connexions que nous avons sur tant de niveaux » sortante, dans son discours d’ouverture, avait dit « bienvenue aux femmes, aux lesbiennes et aux autres. » Je me rappelle que nous, les trans* de la salle, nous étions regardé.e.s en nous demandant si nous étions les « autres. » Il pourrait s’agir d’une exclusion involontaire, mais on peut voir là toute la puissance du langage. Quand vous êtes vulnérable, vous recherchez forcément votre inclusion ; vous la recherchez dans les discours et dans les mots des autres. Nous avons aussi eu à faire face à d’autres défis. Par exemple, un homme trans* avait ses menstruations. Nous sommes donc allés voir l’une des organisatrices pour demander des serviettes hygiéniques et celle-ci n’arrivait pas à comprendre pourquoi nous en avions besoin. Il nous a fallu l’éduquer pendant quelques minutes. Elle en fut très reconnaissante et avait convenu que ceci aurait en effet dû être pris en compte dans la planification ; non seulement pour les hommes trans, mais aussi pour les femmes qui n’avaient pas les moyens de se les payer. Ce n’est pas toujours facile, mais il est important d’utiliser de tels moments pour encourager le dialogue afin que les choses puissent s’améliorer. J’avais également été placé dans une chambre d’hôtel avec un homme cisgenre. La situation avait été réglée mais elle démontre

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néanmoins les présomptions et le mode de pensée binaire présents dans ces espaces. M.A. : Quel est votre souhait pour Futures Féministes ? Si vous deviez revenir au prochain forum, dans quatre ans, qu’est-ce que vous aimeriez voir changer ou se développer ? J.P. : J’aimerai voir du leadership trans* dans le mouvement, dans la production de contenu. C’est mon souhait principal. Veiller à plus d’inclusion en matière de contenu, de contenu sur les enjeux affectant les personnes intersexuées. Voir ces changements se passer de façon plus pertinente. Je pense que ce genre de forum sera toujours un espace à majorité cisgenre féminin. Cela est très claire et c’est formidable. Mais je crois aussi que réorienter le débat, le rendre plus inclusif, fera vraiment de la mission de cette initiative un future pour tous. Cela en fera également une solidarité collective, des manières collectives de construire des bases communes dans nos luttes contre la pauvreté, la violence et les inégalités. Beaucoup d’entre nous viennent également d’anciennes colonies. C’est aussi un autre lien qui mérite d’être exploré.


poésie

métaphore d’un amour illusoire

DE RUTH LU ILLUSTRATION DE LORD SLUMP Il n'y a pas de chagrin à proprement parlé, Il n'y a des quêtes réellement achevées, Il n'y a non plus des haines ni de colère Jadis s'écoulant urgemment du cratère, Cratère, abysse de l'inconscient violé, Que souhaites-tu ? Peine et mêle ta crainte. Souffre, aboie et lèche terre telle poussière, Car de ton sein naquit ma dédaigne, Je ne hurle naguère à ma haine ni peine Mais je sous-pèse l'existence de ceux comme toi, Si mensonge et esprit ne font qu'un, hélas, ma foi ! Le monde est bel et bien en crise et perdition Pieux, Croyants et Escroc n'agissent que par dévotion, Dévotion voilée de fidélité, d’allégresse, La tienne, qu'est-ce ? Manipulation ? Curiosité de savoir ce qu'il advint des autres, Ceux ayant croisées ton chemin avant le nôtre ? Un témoignage vaut 1000 récits traduits. Impie ? Nul doute l'es-tu mais ton arrogance, Cette dernière n'a d'égale que ton impuissance. Par amour, on accepte de goûter le jus de l'être aimé, Le tien.. Jamais ne trouva grâce à mes yeux. Le politiquement correct acquit de mon éducation Me mit une croix concernant cette interrogation.. Cela devint un interdit or il n'est question que de ta semence.. Suis-je crue de l'écrire à l'instant même certainement, Arrive la nuit où on s'étale allégrement, Sans gêne à qui le veut avec astuce, Entrevoir ton intimité n'engage qu'aveugle, Aurais-je bu puis rougis ou beuglé, Devine-le, je vous ai aimé sans amertume... Aujourd'hui j'ai pitié de moi de l'avoir fait, Perte, Desserte et Tristesse gain d'une orpheline, Suis-je encore lié à vous ? Oui mais cela se défait.

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en transit

la mode du jour de l’an PHOTO DE MARIAM ARMISEN

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revue

Nos vies, Nos histoires LeGaBiBo publie la première anthologie d’histoires à thème LGBTQ du Botswana PAR JOHN McALLISTER PHOTO DE ENDOTICA.ORG

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revue

Il est ironique – et quand même regrettable – que bon nombre d’écrits LGBTQ Africains soient destinés, non pas à d’autres Africains, mais plutôt à des étrangers. Comme moi. La raison est simple. Le mouvement d’acceptation des personnes LGBTQ en Afrique, qui n’a d’ailleurs pas plus de vingt ans dans la plupart de ces pays, a été influencé et soutenu par des idées et des subventions Occidentales. L’audience des écrits sur les questions LGBTQ Africaines – ou du moins, l’audience qui, jusque-là, comptait – était donc essentiellement « là-bas ». En fait, jusque très récemment, les écrits LGBTQ Africains les plus courants étaient des propositions de financement, des rapports de projet et des études sectorielles destinées aux donateurs Occidentaux. Les activistes Africains devaient adapter la plupart de leurs écrits aux attentes et intérêts Occidentaux. Ceci est néanmoins en train de changer. Grâce à des années de travail pionnier par des organisations communautaires telles que LeGaBiBo au Botswana, nous observons une audience croissante pour des textes racontant le vécu des personnes LGBTQ Africaines. Cette audience exige des histoires qui reflètent (et poussent à réfléchir sur) les cultures et sensibilités Africaines. Depuis 2011, Q-zine aide à développer cette audience et récemment, des organisations comme LeGaBiBo ont rejoint cet effort en publiant leurs propres anthologies locales. LeGaBiBo n’est pas la première organisation à publier des histoires LGBTQ locales. Des initiatives similaires sont apparues en Afrique du Sud, en Ouganda, et au Kenya, et bien d’autres sont en phase de conception. Des productions visuelles sont également en train d’être créées, et un phénomène très apprécié est aussi en train de faire émergence : les personnes LGBTQ Africaines racontent leurs propres histoires avec courage et créativité, créant ainsi une nouvelle industrie culturelle et obligeant le reste du monde à écouter.

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LeGaBiBo est connue comme étant l’une des organisations pionnières en ce qui concerne l’activisme LGBTQ indigène authentique en Afrique. A travers des ateliers intégrant des travailleurs de la santé, des policiers, des enseignants et même des chefs traditionnels, et des entretiens radio et des talk-shows durant le festival du film annuel Batho ba Lorato auquel figuraient essentiellement des productions locales et régionales, LeGaBiBo a su concevoir des évènements et des messages qui ont engendré fierté et solidarité dans la communauté LGBTQ, touché la communauté hétéro, et remis en question le mythe selon lequel les identités LGBTQ seraient « non-Africaines  ».  Le Botswana est facilement perçu comme une petite nation, mais pour ce qui est de la culture LGBTQ Africaine, le pays sait certainement jouer dans la cour des grands. Dipolelo tsa Rona est la plus récente initiative de LeGaBiBo. Elle vise à contester l’homophobie et la transphobie, et à rétablir la vérité sur la communauté LGBTQ du Botswana. C’est une étape très importante dans le parcours de la communauté LGBTQ du pays. En effet, il s’agit d’un livre pour les Batswana. Il n’a pas été conçu pour des donateurs, des journalistes étrangers ou des ONG de défense des droits humains. Il ne se focalise pas uniquement sur les injustices, mais il n’édulcore pas non plus la manière dont la communauté LGBTQ y vit. Il s’agit juste d’un rendu honnête et sans prétention du vécu des Botswanais dans leurs propres mots. Dipolelo tsa Rona est une première pour le Botswana, mais nous espérons voir émerger beaucoup plus de publications et de productions audiovisuelles racontant les vraies histoires des personnes LGBTQ Africaines pour toute personne désireuse de les comprendre et de les apprécier. Vous pouvez télécharger une copie gratuite de Dipolelo tsa Rona sur : https://legabibo.files.wordpress.com/2016/10/ dipolelo-tsa-rona.pdf


poésie

La paume appuie durement sur la chair molle. Chair docile, informe, Là où rien n’est encore écrit Le nourrisson ne dit mot Elle l’enduit de souhaits invisibles, Le façonne à son amour Le nourrisson ne dit mot Sa paume et ses mains, Tendres, Patientes et aimantes, Aimantes pour les yeux de celle qui sent Sa paume et ses mains, Symbole des tendresses oubliées, Inutiles, Puisque « chez nous, ce n’est pas comme ça » Le nourrisson ne dit mot Les pleurs sont vains

les mères- potières PAR EVA BOUILLON

Chez nous, « ça », n’existe pas De ces mains faites pour aimer, Elle bombe le pubis. Puisqu’ils « aiment ça », Sans que je les aime. Maux indicibles. Derrière, Elle creuse lentement, Profondément, De ses deux doigts, Deux trous Deux trous en bas du dos Deux trous qui répondent par « Ils aiment ça », Sans que je les aime.

Numéro 13 • 52


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chronique

Dans les taxis

d'Abidjan DE SOLANGE A. MUSANGANYA PHOTOS DE CHRISTIAN POLL

53 • June 2017

Issue 13 • 53


D

Dès que j’eus pris place dans le taxi, Diallo s’est mis à bander… Aujourd’hui encore, tandis que je vous raconte cette histoire, je ne suis toujours pas parvenue à élucider le pourquoi et le comment de cette soudaine érection. Qu’est-ce qui pouvait mettre Diallo, le taximan dans cet état ? Sûrement pas le legging noir d’un genre très ordinaire que je portais ni le teeshirt sans griffe qui cachait d’ailleurs parfaitement mes seins ! A moins que ce ne soit l’absence de soutien-gorge  ! Mais de toute façon, je n’en porte jamais depuis deux ans que j’ai des seins ! Après mon opération mammaire, les rares fois que j’en ai porté, ils faisaient anormalement et indécemment pointer mes seins en l’air. Les soutiens-gorge ne me réussissent pas, de toute évidence. Etait-ce ces quelques millimètres de circonférence de mes tétons qui ont suscité cette bosse surdimensionnée dans le pantalon de Diallo? Je ne le saurais jamais. Son sexe a anormalement pris du volume quand deux minutes plus tard je lui demandai si nous pouvons échanger nos numéros. Mais ne me comprenez pas mal : ce n’était pas à cause de son sexe gonflé à la satisfaction de ma vue que je lui demandai son contact mais plutôt pour la qualité de son service. Car dès que j’eus pris place dans le véhicule, Diallo avait eu la délicatesse de fermer les vitres et de mettre en marche la climatisation. Cela m’impressionna d’autant plus que le taxi était neuf et très propre, à l’intérieur comme à l’extérieur. Diallo conduisait sans bruit, et peut-être était-il le seul chauffeur d’Abidjan qui eut la patience de laisser les autres taxis le dépasser sans ruminer de colère ni les insulter. Maitre de la conduite, je sus plus tard que Diallo avait au bout des doigts quatorze ans de métier et avait pris le volant pour la première fois à l’âge de dix-huit ans. L’état de la voiture, sa maitrise du volant, la politesse exquise avec laquelle il s’adressait à moi, son allure constituaient un ensemble d’attraits qui m’aimantait vers lui et me faisait former le vœu de le revoir régulièrement à mon service. Pourtant, et pour être honnête, il me faut avouer que la vue de ce sexe prenant des dimensions prodigieuses devant moi a aussi influencé, en partie, mon envie de garder le contact avec lui. C’est que je me sentais doublement appréciée!

Du quartier des Deux plateaux à celui de Yopougon est une longue distance à parcourir. Diallo avait accepté sans hésiter ma proposition de lui payer 2000fcfa la course malgré les bouchons récurrents à cette heure-là. Nous étions partis pour passer presque une heure ensemble dans sa voiture. Sa langue se délia au gré des embouteillages. Il en profita pour me parler de lui. Je l’écoutais avec attention. Musulman pratiquant, il était Dioula, originaire du Nord de la Côte d’ivoire. Marié et père de deux enfants, il avait un profil communément stable. Et dans le feu de la conversation, sans raison apparente, il me dit que cela faisait plus de deux mois qu’il n’avait pas fait l’amour, que cette situation d’abstinence lui donnait parfois des réactions désordonnées lorsqu’une femme se trouvait assise à ses côtés, surtout si cette dernière est belle. J’esquivai et fis semblant de ne rien entendre de cette intime confidence. Je n’avais pas de solution appropriée à apporter à sa préoccupation en dehors d’une écoute active. Je finis par le persuader de m’entretenir de l’état des routes à Abidjan et l’histoire des bâtiments que nous dépassions et les noms des quartiers que nous traversions. Diallo était grand de taille et de large carrure. Son taxi et sa personne ressortaient facilement du commun des taximen de la ville. Son français était parfait. Son attitude vis-à-vis de la clientèle était proche des standards occidentaux. J’osai croire qu’il se comportait ainsi avec tout le monde. Il parlait peu de vive voix mais ses yeux et l’expression de son visage étaient intarissables. Je dirais même que son corps entier parlait plus que sa langue. -Etes-vous mariée, me demanda-t-il avec un sourire. -Non, pas encore, lui répondis-je en lui rendant son sourire plus brillant. -Savez-vous conduire ? M’interrogea t-il. -Non, non, hélas, dis-je.

Numéro 13 • 54


chronique

Il me proposa alors de poser la main sur le levier de vitesse et m’y aida. Sa voiture est manuelle comme la plupart des voitures d’Abidjan. - Je mets les vitesses et tu les sentiras dans ta main, dit-il, professionnel. Il posa sa main au-dessus de la mienne. - ça c’est la quatrième vitesse. Elle est légère. La voiture roule légèrement, en douceur comme ta main. Commenta-t-il en caressant mes doigts. Je le regardai dans les yeux, il me fit un sourire avec l’air de dire « j’ai sérieusement envie de toi, de te manger crue là, mais je sais que je ne peux pas, tu es hors de ma portée. » C’était un sourire de séduction et d’impuissance. Il fit remonter l’embrayage vers le haut. - ça c’est la troisième vitesse, elle est plus dure, plus masculine, la voiture prend de la force et monte avec audace. La sensation était agréable. Je me laissai draguer par ce chauffeur Ivoirien, je me fis naïve, enfant, j’écoutai et je souris, je parlai peu, je lui donnai le dessus. Quand il m’eut déposée à Yopougon, toit rouge, devant le maquis Prestige, il me lança. - Je resterai dans cette commune à t’attendre. Appelles moi quand tu finis, le retour sera gratuit pour toi. La tentation devenait forte. Ma commission n’allait pas tarder. Vingt minutes suffisaient. J’ai appelé mon Diallo qui était là dans les cinq minutes qui ont suivi. L’allée fut aussi plaisante que le retour, même si je ne donnai plus ma main tout de suite pour me faire tripoter. - Ta main est tellement douce. Je ne cesse d’imaginer tout ton corps… Diallo m’a ramenée dans ma résidence à Rosier programme 6, Je l’ai revu trois ou quatre fois la semaine qui a suivi. Il m’appelait

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même pendant ses jours de repos. Je le rémunérais comme je pouvais. Parfois, il refusait de prendre le prix de la course. Il connaissait le chemin vers chez moi comme s'il y venait tout le temps et me donnait un service direct devant la porte. Il était ponctuel et toujours disponible quand j’avais besoin d’un taxi. Hier c’était son jour de travail. Je n’ai pas eu besoin de taxi. Le soir il m’a appelée, me demandant pourquoi je n’ai pas fait signe de vie. Je n’avais pas besoin de taxi toute la journée. Il m’a demandé s’il peut venir me voir, si nous pouvons aller manger ensemble. J’avais faim et j’ai accepté son invitation. Nous sommes partis à Riviera 2, un coin très animé de jour comme de nuit, surtout aux heures du souper. Poisson braisé, boisson sucrée, je lui ai fait honneur de ne pas commander une bière, c’est haram pour les musulmans. Puis vint le temps de la conversation et de la confidence. Il parla en premier. - Tu sais Aicha, tu ne me croiras pas si je te dis que je n’ai pas été à l’école française. Pourtant je sais lire et écrire. La preuve je t’envoie moi-même les sms. Mon père m’a mis dans une école coranique, c’est mon petit frère qui a fréquenté l’école française et qui m’apprenait à lire et écrire les abcd et moi je lui apprenais l’arabe. Je travaille fort, je suis une personne qui se débrouille bien, je vis ma vie que je gagne honnêtement, je suis responsable dans ma mosquée, capitaine dans l’équipe du quartier… mais toi, je ne sais pas pourquoi… mon corps a pris dès la seconde je t’ai vue. Je l’écoutais. Il parlait et parlait. Je ne l’avais pas vu parler ainsi avant. Ses mots avaient l’air de lui venir droit du cœur, l’expression du visage qui accompagnait son discours n’avait rien de calculé. Je vous parle avec expérience. Oui j’ai rencontré des hommes hétéros qui ont une langue sucrée en face d’une femme. Diallo n’avait rien d’eux. Il n’avait pas besoin de me dire qu’il n’a pas fréquenté. Il savait très bien que ça allait jouer en sa défaveur, mais il me l’a dit. Et j’ai demandé mon tour de paroles.


- Moi aussi j’ai quelque chose à te dire. Très simple mais difficile à dire. - Finis de manger d’abord. J’ai fini et j’ai repris la parole. - Oui je disais que j’avais quelque chose à te dire. Je ne suis pas une femme. Je suis un homme. Disons que j’ai l’organe sexuel des hommes, un pénis. Je n’ai pas de vagin. Je ne me savais pas aussi directe, mais avec le background que je venais d’écouter de lui, il me fallait être simple dans les mots et non chercher les mots compliqués pour expliquer une situation non habituelle. Sa réponse me surprit. - Je le savais. Je le sais depuis le premier jour que je t’ai vue et je me suis déjà donné la réponse à moi-même : ça ne me dérange pas. Tu es belle, gentille, intelligente, fascinante, aucun homme ne peut te résister, même en sachant la vérité sur toi. Tu sais, j'ai déjà rencontré une personne presque comme toi. Dans mon métier de taxi on rencontre toutes sortes de choses. Pour elle je ne savais pas jusqu’à ce qu’elle me le dise. La seule différence avec toi c’est que dès qu’elle me l’a dit, elle voulait tout de suite coucher avec moi. Je ne voulais pas. Toi c’est différent. Je n’ai jamais vu en toi une intention de vouloir coucher avec moi. Je me suis toujours mis en

disposition pour toi pour ça, rien. » Il mit une pause. En fait c’est toi qui parlais… désolé de t’avoir coupé la parole. Conclut-il. Je n’avais plus rien à dire. On est resté silencieux. En bon Ivoirien il a payé toute la facture. En descendant les escaliers du bar, il m’a pris par la main. En entrant dans son taxi, il n’a pas laissé ma main sur la vitesse comme d'habitude, il l’a dirigée sur sa cuisse, entre ses cuisses, et m’a fait palper son sexe gonflé en érection maximale. Je palpais en silence ce concombre qui descendait jusque vers le genou gauche, j'enlevais ma main par occasion et il la reprenait avec autorité pour la remettre sur son sexe bandé. C’est un musulman du nord, un dioula, cousin des haussa du Cameroun, le mythe se vérifie. Le geste a provoqué l’effet semblable chez moi. Normal, ca faisait un an que je n’avais pas connu un homme intimement. En arrivant chez moi il m’a demandé « est ce que je peux utiliser tes toilettes? » Il savait très bien que mes toilettes étaient directement connectées à ma chambre à coucher et qu’il faut passer par là pour y accéder. A vous de deviner la suite, vous êtes des grandes personnes et moi une grande dame. Je sens encore l’odeur de son parfum sur ma serviette avec laquelle il s’est essuyé après la longue douche de fin prise ensemble. Rien qu’en la reniflant les frissons me parcourent le corps en souvenir de la nuit d’hier. Elle restera longtemps non lavée. Eh Diallo. Eh Allah… Dieu est grand. A nous d’apprécier sa création qui nous fait reconnaitre son immensité.

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photographie

LIMIT (LESS) 59 • Juin 2017


PAR MIKAEL OWUNNA

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photographie

TOSHIRO

IVOIRIEN - QUEER/BISEXUEL (CANADA) Vous est-il arrivé de repousser votre identité Africaine ou LGBTQ ? Si oui, comment avez-vous surmonté cela ? Je ne pense pas avoir jamais ressenti le besoin de repousser mon identité Africaine, mais plutôt le sentiment de rejet de la charge religieuse liée à cette identité. Le plus souvent, quand les gens ont un problème avec votre identité queer, ils se basent sur leur religion pour juger. Ces religions étant celles des colons, j’ai toujours pensé que cette haine, cette intolérance, n’était pas issue de la racine de mon continent mais plutôt du lavage de cerveau religieux et social auquel nous avons été soumis. Je reste donc convaincu que mon intégrité par rapport à mon africanité réside dans la recherche d’informations et l’éducation de soi afin de comprendre l’origine de ce malaise que certains queers peuvent avoir face à leur africanité. Concernant mon identité LGBTQ, quand j’ai déménagé au Canada et que j’ai appris à connaitre la communauté LGBTQ à dominance blanche, j’ai d’abord eu la poudre aux yeux. J’ai trouvé cela génial, inclusif, ouvert. Mais avec les années, je me rends compte que les personnes racisées sont très peu incluses, voir mises à l’écart ou encore objectifiées, fétichisées. Ceci me pousse souvent à vouloir m’éloigner de cet identité qui, ici, ne semble pas m’inclure. Un exemple tout simple est le fait qu’un activiste noir (DeRay Mckesson) se soit fait arrêter et que les principaux médias LGTBQ d’ici n’en aient pas parlé ou aient relayé l’information au second plan. C’est pénible et épuisant. Mais comme pour mon identité Africaine, je me dis que les racines et la vraie nature de la communauté LGBTQ sont plus inclusives et donnent plus de place aux personnes racisées que l’on ne croit. Il faut juste se rappeler que la Pride a été créée par des queer racisés. Je me dis qu’il faut nous battre pour remettre notre voix au premier plan et personnellement, je sais qu’il me faudra m’informer et m’éduquer pour comprendre et mettre fin à cette exclusion des minorités racisées.

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Limit(less)1 est un projet documentaire photographique réalisé par Michael Owunna qui explore l’esthétique visuel des immigrants Africains LGBTQ. Soutenir le Projet : Contact mikael.owunna@gmail.com

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« Sans limites » (Ndlr)


Musulmane issue d’une famille d’immigrants mixte. J’étais écrasée par la honte et le mépris, ce qui affectait profondément mes sentiments envers mon corps et mon apparence. A l’école primaire et au collège, j’imitais l’habillement et les comportements de mes camarades de classe, m’épilant religieusement les sourcils ainsi que le reste du corps, suppliant ma mère blanche de défriser mes cheveux, essayant de m’éclaircir la peau, comptant les calories dans l’espoir que mes formes disparaitraient, tout cela dans une tentative de me distancer de ce corps racisé qui est le mien.

KAAMILA

SOMALIENNE - QUEER (ETATS-UNIS) Je suis Somali-Américaine, biraciale et noire. Je m’identifie comme une gouine bisexuelle queer, une féminine fluide et, en ce moment, une womxn. Je réclame toutes mes identités haut et fort. C’est en quelque sorte mon petit acte personnel de résistance politique contre les différentes manières à travers lesquelles la biphobie, la femmephobie et la misogynie se manifestent dans ma vie et dans la société. Parallèlement – peut-être parce que j’ai grandi dans un foyer biracial et biculturel et qu’il me fallait me remodeler pour survivre ; peut-être parce que je suis Gémeaux et que les étoiles ont tout simplement décidé que les choses seraient ainsi – il m’est difficile de trouver un mot à même de contenir toutes mes identités ; un mot qui soit adéquat partout et en tout temps. Je finis toujours par m’échapper des spectres et systèmes binaires sexospécifiques. J’aime pouvoir circuler librement dans le vaste univers des identités, des genres et des désires. Dans cette société, les filles et les femmes sont formées à se sentir mal dans leur peau et à être des consommatrices, permettant ainsi à plusieurs structures de capitaliser sur la haine que nous ressentons envers nos corps. Dans mon adolescence, j’ai profondément internalisé ces messages. Pour couronner le tout, il y avait ces sentiments de racisme internalisé, de sexualité réprimée et d’aliénation que je ressentais en tant que jeune fille

Pour moi, accepter toutes mes identités et devenir plus politisée étaient bien plus que comprendre et remettre en question les dynamiques qui s’opéraient en dehors de moi. J’avais tellement à désapprendre en termes de comment je me percevais et comment je me traitais. Même aujourd’hui, je dois constamment rester vigilante pour ne pas laisser ces messages de la société se manifester dans la façon dont je parle de moi-même. C’est beaucoup de travail que de cultiver l’amour de soi lorsque l’on vit à l’intersection de plusieurs identités marginalisées. Et pour les personnes racisées, les personnes queer, les femmes, les personnes féminines, nos corps sont victimes de tellement d’oppression et de violence. Alors mon style – la façon dont j’orne et présente mon corps – devient en grande partie une tactique de survie, une déclaration politique et une façon de célébrer mes identités. J’intègre intentionnellement dans mon style des éléments qui sont, selon moi, esthétiquement Africains. A travers mes colliers et mes boucles d’oreilles, je fais pendiller des bouts de mon continent. J’aime les accessoires en perles, surtout les ouvrages Masaï. Ils me rappellent les quelques années que j’ai passées au Kenya quand j’étais enfant. J’adore les motifs et imprimés Africains. Je possède énormément de foulards et d’articles en pagne. Je pense que ma féminité a beaucoup été influencée par les femmes Somaliennes de mon enfance et de mon ascendance. J’aime les couleurs vives comme le dirac avec lequel mes tantes se parent durant les mariages. J’aime bien faire en sorte que ma tenue soit harmonisée. Et je raffole des bijoux en or. L’aspect queer de mon style est un peu plus difficile à cerner. C’est peut-être parce que les images de mode queer sont si limitées en termes de race, de classe, de type de corps et d’expression du genre. La façon dont je me déplace entre masculinité et féminité ou la manière dont je combine les deux est incontestablement liée à mon identité queer. Mais même lorsque je suis complètement féminine, l’aspect queer de mon identité ne disparait pas juste parce que quelqu’un d’autre ne peut pas le « voir ». J’existe et je suis queer, peu importe ce que je porte.

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KIM

BURUNDAIS - TRANS (CANADA) J’utilise la narration pour exprimer mes identités queer et Africaine dans mon style. J’aime lire des contes de l’Afrique de l’Est à propos de princesses guerrières et de sorcières puissantes (très souvent queer et trans) qui ont dirigé leurs armées contre les colons tout en gardant leur magnificence. Je repense à ces femmes lorsque je marche dans la rue en me préparant à une remarque désobligeante, un regard désapprobateur ou un doigt pointé dans ma direction. Je repense à la manière dont elles se sont battues pour protéger leurs terres et leurs corps. Chaque fois que je sors de chez moi, je suis en guerre contre la suprématie blanche alors mon style est un peu comme une armure que je revêts.

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YAHYA

MAROCAIN - QUEER (ETATS-UNIS) Je m’appelle Yahya. Je suis moitié Marocain et moitié Américain. Je suis né à Casablanca, j’ai grandi aux Etats-Unis mais je retourne souvent au Maroc. En termes de race, je suis métisse blanc/Arabe/Maghrébin. Les questions de races et d’ethnicité sont tellement intéressantes et compliquées au Maroc. Je crois que la plupart des membres de la famille de mon père se diraient Arabe, et beaucoup égaleraient les Arabes à des blancs. La suprématie blanche et l’Arabocentrisme au Maroc a engendré l’effacement de l’héritage Amazigh/Berbère/indigène de nombreux Marocains. En fait, la situation est telle que les gens n’hésitent pas à revendiquer l’identité Arabe quand ils le peuvent. Je me définirais comme un queer radical pansexuel de deuxième génération (du côté de ma mère). L’identité de genre qui m’est la plus confortable en ce moment est « boi  ». J’aspire à une masculinité queer centrée sur la tendresse et la conscience de soi. Je suis plus confortable avec les pronoms neutres comme « iel 2». Je réserve la plupart de mes vêtements Marocains pour les occasions spéciales. La majorité des exemples d’identités queer puissantes auxquels j’ai été exposés ont été d’un point de vue Euro-Américain. Raison pour laquelle ce projet est si important ! Il y a quelque chose en moi qui ne se prononce que lorsque je porte mes gandorra et mes blgha. Mais ces mêmes tenues peuvent également taire de nombreux aspects de mon identité. Ma barbe est un lien à mon héritage Musulman et pour moi, c’est un acte transgressif que de porter cette barbe avec ce corps, menant cette vie. 2

Pronom neutre parfois utilisé en Français pour échapper à la binarité du genre (Ndlr)

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photographie

WIILO

SOMALIENNE-CANADIENNE-AMÉRICAINE - QUEER Wiilo, en Somali, signifie « fille qui s’habille comme un garçon  ». C’est un surnom qui m’a été donné par mes aînés quand j’étais plus jeune. C’est quelque chose qui m’a toujours réconforté lorsque je découvrais mon identité queer et qui m’a aidé à surmonter la honte et le sentiment d’éloignement que je ressentais par rapport à ma culture. Lorsque j’ai commencé à réfléchir sur mon identité queer, il m’était difficile de la réconcilier à mon identité Somalienne. Pendant mon enfance, toute déviation de la norme était découragée. Je crois que ceci était lié au fait de vivre dans une communauté de réfugiés, entouré par un monde blanc. Dans un environnement pareil, définir la culture de façon très restrictive est en quelque sorte une façon de s’y accrocher. Beaucoup tentent de préserver la culture Somalienne en désignant certains comportements et habillements comme étant authentiques et d’autres non. De nombreuses limitations binaires sont mises en place dans un effort de surmonter l’oppression et le trauma auxquels nous sommes confrontés. Malheureusement, l’une des conséquences est que de telles limitations peuvent exclure toute personne qui est différente ou qui oserait remettre en question ces définitions restreintes. J’ai pu gérer tout ça en réfléchissant sur comment mon identité Somalienne ne pouvait être séparée de mon identité queer. Ces diverses sexualités et identités de genre ne sont pas des anomalies qui viennent du monde blanc. Au contraire, elles font partie de notre culture, de nos langues et de nos histoires.

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GESIYE

NIGÉRIANE-TRINIDADIENNE – BISEXUELLE QUEER (PHOTO PRISE À TRINIDAD) J’ai grandi dans les Caraïbes alors mon identité Africaine est étroitement liée à cette partie de la diaspora. En Trinidad, le colorisme 3 joue un rôle très important dans la manière dont le privilège est structuré dans la vie quotidienne. Pour moi, bénéficier du privilège d’être de teint clair dans une société comme la mienne voulait aussi dire que je me retrouvais constamment repoussée de mon héritage Africain. Enfant, on me disait souvent que je n’étais « pas vraiment noire » ou que j’étais « trop claire pour être Nigériane ». 3

D’autre part, être attirée par les hommes et les femmes tout en étant une femme cisgenre féminine voulait aussi dire que je me retrouvais souvent à prouver mon identité aux autres et à moi-même. Parfois, j’ai l’impression que la bisexualité est moins acceptée parce que les gens préfèreraient que vous fassiez « un choix » ou que vous vous remettiez de « cette phase » plutôt que « d’être avide » ; choses que j’ai toutes entendues moi-même ! Pouvoir être perçue comme hétéro m’accorde un certain degré de sécurité comparé à ceux qui sont plus visiblement queer. Mais ceci peut également être une manière pour les gens d’effacer des parties de mon identité. Il m’a fallu du temps pour être à l’aise avec qui je suis et comment je choisis de m’exprimer en dehors des attentes de la société. Il m’est impossible d’être tout ce que les gens attendent de moi ; impossible d’être heureuse en vivant comme quelqu’un d’autre.

Discrimination basée sur le teint au sein même des communautés racisées (Ndlr)

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4 FEMMES AFRICAINES QUEER MAI’YAH Pays d’origine : Libéria Age : 18 ans Pronoms : elle – iel Comment vous identifiez-vous par rapport à votre sexualité : Queer Instagram : @mai.yah Tumblr : @Dwelah

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AMADI Pays d’origine : Nigéria (née aux Etats-Unis) Pronoms : elle Identité : non binaire – queer – androgyne Age : 18 ans Instagram : @kidandfro

BADU Pays : Etats-Unis ; est née et a grandi à NYC Origine Africaine : Côte d’Ivoire Age : 20 ans Pronoms : elle Identité : Pansexuelle, androgyne Instagram : @baduizm_adu Tumblr : @needstoescape

YÉWÁ Nom : Yéwándé (ou Yéwá) Pays d’origine : Nigéria (né/e aux Etats-Unis) Pronoms : elle – iel Identité : Queer Instagram : @therealyewande Tumblr : @blkpoetress-ye

Numéro 13 • 68


photographie

CAROL CHIBUEZE

NIGÉRIANE-AMÉRICAINE – QUEER (PHOTO PRISE À TRINIDAD) Pour moi, ces identités sont intimement liées et je n’ai jamais vraiment eu l’impression qu’elles s’opposaient l’une à l’autre. Cependant, je me suis souvent sentie éloignée de mon Africanité dans des espaces LGBTQ Américains qui peuvent être très blancs, parfois même racistes. Ces espaces peuvent également être très indifférents aux perspectives des personnes trans et queer racisées. Il y a eu quelques situations durant lesquelles j’ai eu l’impression que mon identité queer n’était pas à sa place dans certains espaces Africains. Mais ces situations ont été plutôt rares comparées au cas précédent. Je me sens le plus à l’aise parmi d’autres personnes queer racisées, surtout des queers noirs, et cela m’a aidé a surmonté tout sentiment de discordance que j’avais encore par rapport à ma sexualité et à mon héritage. Je suis contre les notions occidentales de « faire son coming out » ou « d’acceptation inconditionnelle » qui sont présentées comme récit idéal pour toute personne queer. Il s’agit là de concepts occidentaux blancs qui ne prennent pas en compte les conséquences destructives et dangereuses que le colonialisme, l’impérialisme et le capitalisme ont eu sur les peuples racisés qui sont très souvent étiquetés d’ «  homophobes  » ou d’ « intolérants  » en dehors de tout contexte. Je n’ai jamais «  fait mon coming out  » et les membres de ma famille m’acceptent déjà comme leur fille, leur nièce, leur filleule, leur sœur, etc. Ma sexualité ne change pas la force de notre relation même si ma famille ne l’accepte pas complètement.

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Les expériences sont également tellement différentes d’une personne à l’autre, surtout étant donné la diversité des personnes queer racisées. Parfois, « acceptation » équivaut à des petits pas, des conversations difficiles, des silences, des blagues, des sujets inabordables, des larmes, des rires, des questions gênantes, des explications, des pas de géants. Et d’autres fois, c’est comme si rien n’avait changé. En même temps, cela ne veut pas dire que c’est facile lorsque les personnes qui vous sont le plus chères ne comprennent pas ou rejettent certains aspects de votre identité, comment vous vivez ou comment vous aimez. Alors, j’essaye de ne pas me focaliser sur le fait d’être « acceptée » par les autres au sens classique, ma famille élargie y compris. Je connais les personnes qui se préoccupent de moi et sur qui je peux compter, et c’est tout ce qui compte.


fiction

Une élégie aux hétérosexuels en école de médecine PAR MAYA PILLAY PHOTOS DE JOHN MCALLISTER

Numéro 13 • 70


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A se penche en travers de la table qui nous sépare et me demande : « que ferais-tu si je me réclamais hélicoptère d’attaque ? » Pour ce semestre, A et moi avons été placés dans le même groupe d’Apprentissage Par Problèmes. L’Apprentissage Par Problèmes est une pratique courante dans les écoles de médecine. L’idée est que chacun étudie individuellement un sujet, sa pathologie, son histologie, sa physiologie etc., pour ensuite se rencontrer en groupe et discuter des problèmes. Les problèmes constituent tout ce que nous ne comprenons pas. Les sessions d’Apprentissage Par Problèmes se déroulent dans le bâtiment d’Anatomie, dans de petites salles étouffantes aux murs bleus et dont on ne peut jamais complètement ouvrir les fenêtres. Notre salle d’Apprentissage Par Problèmes est particulièrement petite. C’est pour cela que A et moi sommes si près l’un de l’autre. Quand il bouge, ses mains sont trop près de mon visage. Ses yeux, trop près des miens. Aujourd’hui, A aimerait que nous l’aidions à résoudre le problème suivant : il aimerait savoir ce que je ferais si – cas hypothétique – il m’annonçait qu’il était un hélicoptère d’attaque. Parfois, quand je discute avec les autres étudiants en médecine, il y a des cadavres entre nous. En tant que deuxièmes années, nous avons tous déjà vu un cadavre, et ce, sous tous les angles possibles et imaginables. Des muscles rosâtres et curieusement décharnés lorsque la peau s’en détache au blanc nacré des os lorsque le tissu conjonctif en est séparé. Des couches de graisse jaune, épaisses et coriaces sous nos bistouris, aux surfaces lisses et sombres des organes en dessous. Nous avons eu à retourner des cadavres pour accéder plus facilement à un dos ou une épaule, nos doigts s’agrippant à

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des cuisses et des épaules mortes. Mais bien que nous passions des heures avec des cadavres, là-bas, en haut, dans les labos des 4e et 5e étages, bien que – pour être honnête – étudier la médecine n’est qu’une manière indirecte d’étudier la mort, nous n’en parlions pas beaucoup, sauf de façon abstraite. Le taux de létalité de tel virus est de 35%. L’utilisation d’un tel médicament pourrait réduire le taux de mortalité dans des cas sévères. Une fois que le patient est atteint de SIDA caractérisé, l’espérance de vie s’élève, au plus, à cinq ans. Et nous ne parlions certainement pas des personnes qui étaient mortes. Une fois qu’une personne était morte, elle n’était plus vraiment notre problème. Par exemple, la question de A a introduit des cadavres sur la table. Bon nombre d’entre eux sont désormais étendus entre nous, ayant apparu assez soudainement avec une bouffée de formol. Mais pour rester conforme avec la manière dont les choses se font ici, je ne parlerai pas d’eux ; pas de comment leurs membres sont écartés, de comment ils ont été ouverts, de comment ils sont morts. «  Mais pourquoi dirais-tu une chose pareille d’abord  ?  » demandai-je. « Ce n’est pas… » B, qui est assis de l’autre côté de A, se penche. « Mais tu ne peux pas dire cela, » dit-il en pointant une main vers moi, les doigts étendus. « Tu devras tout simplement l’accepter, n’est-ce pas ? Tu vois, c’est ça le problème. On ne sait pas où se trouve la limite. Par exemple, certaines de ces identités que les gens réclament… on devrait fixer les limites. »

2 Quand j’avais environ douze ou treize ans, ma mère avait l’habitude de m’amener chez une coiffeuse. Elle habitait à Verulam, la petite ville indienne où mes parents avaient grandi et où vivaient encore la plupart des membres de ma famille. Cette femme – je ne me souviens pas de son nom alors appelons-la tout simplement Mme W – était considérée comme la meilleure coiffeuse de la ville. En d’autres termes, elle était très douée pour ces coiffures atroces qui étaient à la mode dans les années 2000 ; celles qui ressemblaient à des méduses, avec plusieurs mèches en l’air et des traces inattendues


de blond et de roux de part et d’autre. Elle tenait le salon chez elle ; la maison se trouvait à quelques pas du temple et en face du garage. Mais elle pensait à déplacer son commerce à Johannesburg dans deux ou trois ans. Et puis, sa fille était lesbienne. Tout le monde le savait. Je le savais aussi, bien que je ne me rappelle pas comment je l’avais appris. Dans cette petite ville, c’était juste une information suspendue dans l’air. Je l’ai surement appris à travers un incident de ce genre : ma tante se penche vers ma mère pour lui dire quelque chose à propos du fait que la fille de la coiffeuse se soit coupée les cheveux, pas juste court mais plutôt très court, comme un homme ; et qu’elle porte les vêtements de son frère ; et qu’elle n’a jamais ramené de petit copain à la maison. Quelque chose de ce genre. Vous voyez un peu ? Quoi qu’il en soit, à l’heure de mon rendez-vous, ma mère m’avait emmené dans la petite pièce arrière où Mme W allait me couper les cheveux, y ajouter un peu de volume, et même me mettre quelques mèches brunes si j’étais chanceuse. La pièce dégageait des effluves de javel et de teinture. La coiffeuse elle-même s’était teint les cheveux en une sorte de couleur cuivrée. Elle me fit assoir dans le grand fauteuil en faux cuir et mis une cape par-dessus mes épaules. Au même moment, sa fille lesbienne fit son apparition. Elle avait vraiment coupé ses cheveux si courts que les boucles qui lui restaient se voyaient à peine sur son cuir chevelu. Elle portait vraiment des vêtements d’homme : un ample pantalon noir taillé dans un tissu brillant et un t-shirt vert qui lui tombait dessus tel un rideau. Elle était venue dire à Mme W quelque chose à propos de la porte du garage qui ne pouvait pas se refermer normalement. Sa mère lui avait répondu d’un ton étouffé et précipité. C’était une belle journée d’été  ; le soleil qui brillait fortement à travers les fenêtres la submergea d’or. Il rayonnait si ardemment sur son visage que je n’arrivais pas à distinguer ses traits. Avant cela, je n’avais jamais vu une lesbienne. Alors c’est à cela qu’elles ressemblaient  : un amas de tissu sombre emmaillotant un miroir en or. Après qu’elle ait quitté la pièce, je ne savais pas quoi faire ou dire.

3 B poursuivit : « il devrait y avoir une limite. »

Quand quelque chose est infecté, on s’en débarrasse. De l’autre côté de B, C – qui m’a toujours semblé assez correct – lui demanda : « Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Dis-le, qu’estce que tu veux dire exactement ? » « Bah, » dit B – manifestement perturbé, et au même moment, A essayait de me dire quelque chose, mais j’étais bien trop préoccupée par les changements qui s’opéraient sur le visage de B alors qu’il continuait : « on ne peut pas juste…genre, il n’y a pas de problème si tu dis des trucs de ce genre, si tu réclames n’importe quelle identité que tu veux, tu peux le dire, il n’y a pas de problème, mais tu ne peux pas…t’attendre à ce que les gens…t’écoute et euh… fassent ce que tu leur demandes et… » C’était une chose assez étrange que j’apercevais sur le visage de B et entendais dans la voix de A : ils étaient blessés. Quelque chose leur faisait mal. C’était probablement les cadavres qui s’empilaient progressivement entre nous. J’étais assez sûre que je n’étais pas la seule à pouvoir les voir, et d’ailleurs, l’odeur du formol était en train de faire place à une autre odeur plus forte  ; et les plaies sur les nouveaux cadavres étaient plus précises. Il devenait impossible d’ignorer à qui appartenaient ces corps. Je dus me déplacer légèrement pour pourvoir voir B parce qu’un pied cendreux, une étiquette mortuaire sur son gros orteil, me bloquait la vue. Ça aurait pu être les corps, mais ça aurait aussi pu être quelque chose d’autre, quelque chose de plus petit. C’était ça le plus étrange à propos des hétérosexuels. Ils me faisaient penser à des poires trop mûres, de la façon dont leurs peaux cédaient si facilement  ; de la façon dont elles étaient pleines de quelque chose de tendre et farineux qui pouvait facilement glisser, qui pouvait s’érafler et crever au moindre impact.

4 Au lycée, j’avais un ami que l’on appellera D. D voulait étudier la mode et le stylisme, mais ses parents ne l’avaient pas laissé faire. Pour notre bal de fin d’année, il avait apposé lui-même les strass de son costume. Ça lui avait pris toute une nuit. Je dis qu’on était amis mais c’était une situation assez particulière parce qu’on ne se supportait pas du tout. Il trouvait que les noirs

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étaient moches et adulait les filles blanches comme si elles étaient d’une toute autre espèce. Il ne m’aimait pas parce que j’étais la fille renfrognée, à la mauvaise coupe de cheveu, qui le traitait de connard de temps à autre. Mais il nous fallait être amis parce que nous étions tous les deux queer, bien que nous ne l’ayons jamais admis à haute voix. Un jour, en classe de Physiques, assise près de lui, j’avais écrit dans le coin d’une page de mon cahier : je crois que j’aime plus les femmes, ou quelque chose comme ça. Et juste à côté, il avait dessiné un cœur penché, ou quelque chose comme ça. Je ne me souviens pas très bien des détails. C’était il y a longtemps. Mais voilà pourquoi il nous fallait être amis jusqu’à la fin de nos études, que cela nous plaise ou non : il n’y avait tout simplement personne d’autre. D était issu d’une famille plutôt conservatrice. Il m’avait raconté qu’une fois, lorsqu’il avait essayé de faire son coming out, ses

parents l’avaient menacé de l’emmener en thérapie de conversion. Un jour, il était arrivé à l’école la peur au ventre parce que son petit-frère avait aperçu l’application Grindr sur son portable. Une autre fois, il m’avait frappé au visage, de la manière dont le font les enfants – j’oublie à propos de quoi – mais je lui avais pardonné. Je lui avais pardonné parce qu’au lycée, je me sentais vraiment seule. Je lui avais pardonné à cause de ses parents ; et des garçons de notre classe qui le traitaient de pédé ; et des filles de notre classe qui se traitaient de gouines (entre elles, mais jamais moi ; je faisais très attention). Et aussi à cause de ces moments de nudité angoissante dans les vestiaires, après les cours de sports, durant lesquels je fixais désespérément mes pieds par peur que mes yeux ne s’égarent et ne se posent, telles des mouches, sur la peau dénudée d’une autre fille. Je ne l’aimais pas du tout, mais je trouvais cela réconfortant lorsque, pendant les cours, nous rêvions de partir pour l’Université du Cap où il y avait toute une association d’étudiants appelée Rainbown dédiée aux gens comme nous ; le Cap, cette ville où nous serions enfin libres. Après l’obtention de nos diplômes, j’avais arrêté de lui parler, mais j’avais entendu une rumeur assez étrange d’un ami de la famille. Cet ami de la famille m’avait raconté que la mère de D était en plein déni, qu’elle disait aux gens que D n’avaient que des filles pour amies parce que nous étions toutes folles amoureuses de lui, et que j’étais la plus emmourachée de toutes. Après en avoir ri, j’y pensais un peu plus et je me rendis compte que c’était vrai, ou du moins en partie ; ou en tout cas, vrai en fonction de ce que vous compreniez par amour. Parce qu’il y avait bien une partie de D dont j’étais follement amoureuse, mais seulement parce que j’avais peur d’en aimer la réflexion en moi-même.

5 Il importe surement de savoir comment cette situation désagréable d’Apprentissage Par Problèmes avait commencé. L’un de nos projets pour ce semestre consistait à former des paires et à créer des affiches de sensibilisation sur le VIH ciblant ce que l’on appelle « les groupes à haut risque ». Les groupes à haut risque sont des groupes qui courent un risque supérieur à la moyenne de contracter et de transmettre le VIH. Bien entendu, chaque professeur avait sa propre opinion à propos de ces groupes à haut risque, bien que celles-ci varient. En général, nous avons :

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-Les jeunes femmes noires -Les femmes noires âgées -Les femmes noires enceintes -Les femmes noires -Les travailleurs du sexe -Les HSH

HSH signifie « hommes qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes ». C’est un acronyme très pratique mais il est répété si souvent que je pense que nos professeurs ont appris à le dire juste pour éviter d’utiliser d’autres termes. Quelques minutes avant que A ne pose sa question, E, la fille qui était dans ma paire, avait dit : « Oh, nous nous occuperons des travailleurs du sexe » ; ce qui incita F – qui était inconfortablement niché au coin de la table entre A et moi – à se tourner vers A pour dire : « Ah ben dans ce cas, on fera L-G-B-T-Barbecue. » J’ai été surprise de constater qu’une chose pareille, une chose même ridicule à écrire, m’avait blessé. Cela m’avait blessé. On pourrait penser que je me serais endurcie un petit peu au fil des années. Mais je suis comme une pomme, ferme au toucher, mais qui se serait faite facilement perforée par des ongles, ou des dents, ou un couteau ; une chose au noyau fragile. Je dis à F, « je ne comprends pas pourquoi les hétéros se sentent si offensés par l’idée que les gens puissent réclamer l’identité avec laquelle ils sont à l’aise. » Puis il y eut beaucoup de bruit. Il y eut plein de mouvements de mains très près de mon visage. De l’autre bout de la table, G dit timidement « Euh, elle essaye juste de dire que seuls les hétéros se sentiraient offensés par une chose pareille parce que les personnes queer sont… euh, elles sont… », et B de répondre « Qui se sent offensé ? Qui se sent offensé ? ». Et pendant tout ce temps, je pouvais sentir quelque chose d’un rouge vif s’effriter dans ma poitrine. F répliqua passionnément : « Non ! Non ! Tu ne peux pas généraliser de la sorte ! Ne vois-tu pas que généraliser à propos des hétérosexuels est tout aussi grave que généraliser à propos des homosexuels ? »

6 Je crois que je suis tombée amoureuse pour la première fois au lycée, mais il est difficile d’en être sûre. C’était il y a bien longtemps, et

je crois que j’essaye de me convaincre que j’étais amoureuse parce que ça en ferait une bonne histoire. Je ne rentrerai pas trop dans les détails. C’était une amie à moi ; elle était hétéro et je le savais, et je l’en appréciais d’autant plus parce que ça faisait très mal et je commençais juste à découvrir ce genre de douleur. Cela voulait aussi dire que je n’avais pas grand-chose à faire puisque je n’avais, de toute façon, aucune chance. Une fois, nous étions assises sur la petite parcelle de gazon derrière la salle de Physiques, et je lui racontais la première fois que j’avais vu du porno. Au lycée, j’ai raconté cette histoire à plusieurs reprises parce qu’elle faisait rire les gens. La première fois que j’ai vu du porno, il s’agissait d’une pub en encadré sur un site web sur lequel je m’étais retrouvé quand j’avais dix ou onze ans. Je ne me souviens pas du site, mais il s’agissait surement d’un site sur lequel je n’aurais pas dû me trouver. A cet âge, l’internet était pour moi un espace physique, un endroit avec des pièces et des couloirs à travers lesquels je pouvais me déplacer. Je savais déjà comment réduire instantanément une page lorsque l’un de mes parents entrait dans la pièce. Ils y auraient surement trouvé quelque chose de louche. J’avais toujours été douée pour faire ce qu’il ne fallait pas. Sur la pub, quelqu’un se masturbait avec un dildo. Bien qu’ayant un vagin, je n’y avais jamais vraiment prêté attention, alors j’étais terrifiée à la vue des parties génitales couleur chair de cette star de film X. Et les mouvements, la manière dont son poignet se tordait autour du dildo en plastique noir ; je n’avais jamais rien vu d’aussi effrayant. Je gardais les yeux braqués sur la scène pendant un long moment, obnubilée. Entre la rougeur et la violence des mouvements, j’étais persuadée qu’elle se ferait mal. Pour une raison quelconque, mes camarades du lycée trouvaient toujours cette histoire très marrante. Peut-être que mes histoires étaient meilleures à l’époque. Ce jour-là, derrière le labo de Physiques, quand je racontai l’histoire à celle sur qui j’avais un coup de cœur, elle éclata de rire et me rappela à quel point j’étais bête. Elle me disait souvent que j’étais bête. Cela me faisait un peu mal mais comme je l’ai dit plus tôt, je commençais tout juste à découvrir ce genre de douleur. Je lui avais confié que j’étais queer …, et après cela, des choses bizarres avaient commencer à se produire. Elle me touchait plus souvent. Ou était-ce juste mon imagination ? C’était surement juste une illusion. C’était il y a bien longtemps. Un soir, nous sommes allées à un bar et je me souviens que son copain me parlait, ou criait plutôt, mais la musique noyait sa voix. Je crois qu’il me racontait ce que c’était que de coucher

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avec elle. J’avais hoché la tête, souri, pointé vers mes oreilles et secoué la tête. Ensuite, j’avais pris un coup de mon verre de rhumcoke mais la boisson était vaporeuse dans ma bouche. Au bar, un homme plus âgé s’était placé derrière moi et avait déposé sa main sur le haut de ma cuisse, ses doigts s’avançant doucement. Plus tard, elle m’en avait félicité. J’avais passé la nuit chez elle. Elle avait un lit d’une place. Etendue près de son corps chaud, j’avais réfléchi pendant longtemps à propos de la douleur. Cette nuit-là, je réalisais que la douleur n’était pas quelque chose d’externe qui me tombait dessus de temps à autre. Au contraire, c’était une chose avec laquelle j’étais née. Elle avait toujours existé en moi, tel un réservoir qui, à l’adolescence, commençait juste à se fissurer.

7 Voici donc le problème de A. A me dit : « Ok, et si – et si un vieil homme de quarante ans, réclamait l’identité de petit garçon pour pouvoir coucher avec des petites filles ? » Je répondis « Putain ça va pas la tête ? » Il y avait désormais tellement de corps qui encombraient la table que je devais m’assoir les genoux repliés juste pour arriver à voir le visage de A. Ils portaient toute sorte de choses. Certains portaient ces chemises à motifs atroces et aux couleurs vives des années 80. Certains portaient des saris et d’autres portaient des robes en sweshwe. Certains avaient des uniformes militaires et d’autres des uniformes scolaires. Et certains – la plupart en fait – ne portaient rien du tout. Certains appartenaient à des gens qui n’étaient pas encore morts mais le seraient bientôt. Tous les yeux, qui étaient encore ouverts, vitreux ou suintants, étaient fixés sur moi. B me regarda puis dit à A : « Est-ce que ça t’arrive de réfléchir avant de parler ? » « Tu ne pourras pas dire non », répliqua A. Ses mains tremblaient. A allait bientôt devenir médecin. Lui, ainsi que tous mes camarades de classe. A voulait devenir psychiatre. «  Tu devras juste l’accepter, parce que selon ta logique, ce serait normal. Tu ne pourrais pas lui dire non. »

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Les cadavres des queers me regardaient pour voir ce que j’allais dire. Mes camarades de classe me regardaient pour voir ce que j’allais dire. Mais en fin de compte, je n’avais rien dit du tout. Mon esprit s’était vidé, comme s’il se préparait pour un autre vide imminent. Il n’y avait rien à dire, et si j’avais encore ouvert la bouche, je n’étais pas sûre de ce qui en sortirait – du sperme, du sang, du vomi ou la voix de quelqu’un d’autre. Et puisque le silence perdurait, quelqu’un intervint : «  Ok, passons à la question suivante. » Cet après-midi-là, F m’envoya un message : Je voulais juste m’excuser pour aujourd’hui. Ma remarque était immature et manquait de sensibilité. Cela ne se reproduira plus. J’espère que ça ne changera rien entre nous. Je répondis sur le champ  : T’inquiète  ! Je suis ravie de savoir que tu comprends et je suis toujours dispo pour discuter de ces choses si tu as des questions. Désolée si j’ai un peu tendu l’atmosphère, je sais que ce n’était pas ton intention de me blesser, c’est juste frustrant d’entendre les gens dire des choses pareilles. A vendredi ! T’inquiète ! Désolée si j’ai un peu tendu l’atmosphère ! Je sais que ce n’était pas ton intention de me blesser ! J’ai envoyé ce message le 22 Août 2016, en pleine crise de panique. Le 4 Décembre de cette même année, je lisais un article à propos de ce qui était arrivé à Noluwo Swelindawo dans le quartier de Khayelitsha. Je levai les yeux de mon portable. Je vis son corps devant moi, sur cette passerelle, dans le noir, et je la reconnus. Et quand je relis ces messages et je fus prise de colère. Après tout, nous avons grandi en présentant constamment des excuses. En fait, maintenant que j’y pense, toute notre vie n’est qu’une longue excuse, une longue prostration, de longues supplications pour nous faire pardonner. Etre née si anormale, puant la mort, répandant nos fluides sur des tapis. Il faudrait bien commencer à s’excuser aussitôt que l’on apprend à parler. Je voyais les cadavres et je savais ce qu’ils attendaient de moi, et pourtant, j’étais là, répondant à l’hétérosexuel : ce n’est pas grave, je m’excuse, ne t’inquiète pas, tu n’as rien fait de mal.


Parce que je ne voulais pas aller trop loin. Parce qu’il fallait fixer une limite quelque part.

8 Quand j’étais très jeune, je devais avoir environ sept ans, ma mère me ramenait de chez mon ami H. D’une voix aimable, elle m’avait demandé : « Est-ce que tu savais que H sait ce que le mot gay signifie ? »

F m’avait envoyé un message pour me demander si j’allais bien. Et je m’étais dit…bon, je ne sais pas ce que je m’étais dit, mais je lui avais répondu : Il m’était très difficile d’être en APP après le dernier incident de queerphobie. Tu te souviens de ce message dans lequel je t’avais dit que « tout allait bien » ? Et bien, je l’avais envoyé dans un état de peur et de panique… votre bigoterie a déterré beaucoup d’anxiété en moi vis-à-vis de mon identité queer…alors j’ai eu peur et j’ai paniqué à propos d’APP puisque je sais ce que vous pensez vraiment des personnes queer. Et F n’avait pour réponse que :

« Quoi ? »

Ok.

« H. Sa maman m’a dit qu’elle sait ce que cela signifie d’être gay. Est-ce que c’est toi qui le lui a dit ? »

Je crois que je vais te laisser tranquille au lieu de plus te contrarier.

« Non, je ne crois pas. » « Ah, elle a dû l’apprendre de quelqu’un d’autre alors, » répondit ma mère. « Sa mère a demandé si c’était toi qui le lui avais appris. C’est absurde, n’est-ce pas ? Tout le monde devrait savoir ce que gay signifie. Nous sommes au vingt-et-unième siècle. » Et elle continua de conduire. C’était dans la voiture, en route vers la maison, après mon dernier examen de Matric, que je lui avais avoué que j’étais bisexuelle. Dans ma bouche, le mot s’était métamorphosé en un rocher énorme. Elle était restée silencieuse pendant un long moment. Quand elle reprit la parole, ce fut pour me dire qu’elle me soutiendrait, même s’il elle ne comprenait pas. Mais c’était trop tard. Elle avait manqué une bifurcation. Elle allait trop vite. Je lui avais fait brûler un feu rouge, ou quelque chose comme ça.

9 Je m’étais dit qu’aujourd’hui (le 28 Janvier 2017), je finirais cette histoire bordélique, mais il y a peu de chance que ça arrive. Vendredi, il y eut une session d’Apprentissage Par Problèmes à laquelle je n’ai pas assistée. Je ne pouvais pas. J’arrivais à peine à sortir du lit. Ou peut-être que je ne me souviens pas très bien. C’était il y a longtemps.

Je ne peux pas me défendre au sujet de mes actions de bigoterie passées, mais j’espère vraiment que tu te sentiras mieux à l’avenir.

10 Pommes et poires. Pommes et poires. Pommes et poires, et tout autre fruit. C’est ça l’identité queer : se promener avec un truc brisé à l’intérieur de soi pour toujours. La seule différence est que vous n’êtes pas vraiment sûr si vous êtes né avec cette chose brisée, ou si quelqu’un l’a brisé si prématurément que vous auriez tout aussi bien été né avec comme ça, brisé. Et vous ne savez pas ce que c’est, un vase brisé, une fenêtre cassée, un sac poubelle déchiré, niché dans un coin de votre aorte. Mais vous savez qu’il vous faut en garder forte emprise, juste au cas où quelqu’un – un inconnu, un voisin, votre frère, votre docteur – ne l’apercevrait. Et pour ton information A, si tu m’avais dit que tu étais un hélicoptère d’attaque, je n’aurais pas rechigné le moins du monde. Je t’aurais rempli de n’importe quel carburant que tu voudrais ; j’aurais déposé des baisers sur les éraflures de la peinture de ton cockpit. J’en aurais léché la poussière. J’aurais nettoyé tes hélices tournoyantes pour que tu puisses voler au plus haut. Je t’aurais rempli de munitions et t’aurais regardé partir au travail tous les matins, t’élevant dans les cieux, toi, immense corps platiné. Quel bordel ! Quel putain de bordel. Je m’excuse, je m’excuse.

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poésie

mon petit

I. Ma copine m’appelle Mon Petit Ciel. Pour elle, mon sourire est un soleil levant ; ma dépression, un nuage sombre, toujours suspendu sur mes horizons ; mes craintes, un brouillard, s’insinuant et m’aveuglant avant que je ne puisse me rendre compte de son épaisseur. Elle ignore à quel point j’apprécie être considérée comme l’intégralité du ciel lorsque toute ma vie, je n’ai été aimée qu’en tant que soleil. Elle ignore comment les gens venaient à moi pour ma chaleur, mais se dérobaient des frissons de ma tristesse ; comment ils m’aimaient lorsque mon rire soufflait une brise estivale, mais se cachaient des vents violents de mon cœur. J’ai passé tellement de temps à rayonner pour eux que j’ai oublié que je devais être aimée même quand je suis tempête, transformant ma tristesse en océan ; même quand je suis la plus obscure des nuits, oubliant que j’ai toujours possédé l’étoile polaire. II. Mon ex copine avait l’habitude de m’appeler Mon Petit Ciel.

Mais quand on se prend pour le ciel, il est difficile de revenir sur terre sans avoir l’impression d’être une comète en pleine chute ; un Atlas sans défense qui ne peut supporter le poids d’être le ciel ; qui ne peut même pas relever la tête pour voir la beauté de tout ce qu’elle détient.

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Photo de Mariam Armisen

J’avais commencé à la croire.


ciel

PAR FREEQUENCY

III. Mon ex copine m’appelle encore parfois Mon Petit Ciel. Désormais, il est plus difficile de l’entendre à travers l’ouragan de douleur que j’avais appris, il y a bien longtemps, à accepter comme prévisions quotidiennes. Parfois, quand nous nous parlons, je suis dans l’œil de mes cyclones, et dans ces moments-là, je me rends compte qu’elle aussi a toujours été ciel. Que toutes deux, nous ne sommes que climats. Chaque émotion, une nouvelle page dans l’almanach de cette chose que nous appelons la vie. Je me demande si, comme moi, ses cieux gris lui font oublier qu’ils avaient une fois eu un soleil radieux. J’aimerais bien le lui rappeler, mais il s’est écoulé tellement de temps depuis la dernière fois que j’ai senti la chaleur de mes propres rayons. Tellement de temps depuis la dernière fois que je me suis sentie tel un ciel pouvant contenir un soleil,

Ou même, juste un ciel.

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essai

RÉFLEXIONS

Généalogiqu

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23 ANS – AUTOMNE 2012 TAMPERE, FINLANDE L’ARBRE

ues PAR PO B. K. LOMAMI

J’ai dessiné mon arbre généalogique. C’était long et douloureux. J’ai appliqué la définition du mot famille ainsi que la règle générale de l’arbre généalogique ; choses que j’avais apprises à l’école élémentaire où j’avais déjà eu à faire cet exercice. On m’y avait appris que les liens familiaux se créaient par le sang, le mariage et parfois, l’adoption. Alors je m’étais conformé.e à ses règles. Cette fois, l’exercice m’avait pris plus de temps qu’aux autres élèves. La première raison était ma conception de la famille. Le mot «  famille  » me faisait penser à un large réseau de connections. Un arbre était supposé être grand, alors mon arbre généalogique devait inclure chaque individu à qui j’étais lié.e, ce qui impliquait un grand nombre de personnes. La deuxième raison était que je n’avais pas assez d’informations sur toutes ces personnes. C’était gênant parce que cela me rappelait que je ne connaissais pas ma famille et que même si c’était quelque chose que je désirais, je n’avais jamais vraiment essayé. Cela me mettait très mal à l’aise. En fait, je me sentais très égocentrique. Ma famille nucléaire était isolée en Belgique et le reste était éparpillé en France, en Suède, et plusieurs autres pays Africains. Cependant, la plupart se trouvait en République «  Démocratique  » du Congo d’où mes parents étaient originaires. Je n’ai jamais été au Congo en tant qu’adulte. Je n’ai jamais rencontré ces gens. Alors, la distance explique très bien l’absence de connections que je ressens. Pour être exacte, j’ai été au Congo une fois, lorsque j’avais six mois. Enfin, pour finir l’exercice, j’ai dû appeler mes parents en Belgique et leur parler pendant presque deux heures juste pour recueillir assez d’informations pour dessiner mon arbre généalogique. J’étais très impressionné.e par leur aptitude à fournir des informations si précises. J’admirais ces connaissances accumulées pendant toutes ces années. Il m’a fallu les arrêter après un moment parce qu’il y avait vraiment trop de personnes. Nous nous sommes concentré.e.s sur

mes grands-parents, mes parents et leurs frères et sœurs, mes frères et sœurs, mes cousins et moi, donc, trois générations. Ils ont mentionné les époux et épouses, mais aussi les partenaires actuels ou passés si ceux-ci avaient eu des enfants avec le membre de la famille en question. Après avoir fourni des détails sur chaque personne (année de naissance, année de mariage, année de divorce, année de décès… toutes les années importantes), ils m’ont avoué que cela avait été un exercice intéressant pour eux. Ils ne s’étaient pas rendus compte que la famille était si grande ou que ces connaissances pouvaient disparaitre avec eux. Par la suite, ils commencèrent à planifier de générer l’arbre généalogique tout entier à l’aide d’un logiciel spécial. Une fois que j’eus toutes les informations, je réussis à placer chaque individu que mes parents avaient mentionnés sur mon arbre généalogique de cinq pages. Oui, c’était aussi long que ça. C’était incroyable. Il y avait 112 personnes, moi y compris. Mon père et ma mère avaient chacun onze et neuf frères et sœurs. Je n’en connaissais que deux – une tante à Paris et une autre à Stockholm – et leurs familles nucléaires respectives. Et je n’en aimais qu’une seule. Cela voulait donc dire qu’il y avait 93 parfaits inconnus sur mon arbre généalogique. Il me fallut du temps pour me remettre du fait que ceci était mon arbre généalogique. Ou du moins, c’est ce que je croyais. En réalité, j’avais dessiné l’arbre généalogique de mes parents. Toutes ces personnes étaient présentes sur mon arbre généalogique parce qu’elles étaient importantes pour mes parents. Pas moi. Le simple fait qu’ils avaient toutes ces informations à propos de plus de 100 personnes et qu’ils voulaient même m’en dire plus témoignait de l’affection qu’ils avaient envers leur famille élargie. Mais ces liens solides s’affaiblissaient. L’arbre ne s’était pas élargi ; je ne voulais pas utiliser plus de cinq pages et mes parents ne se souvenaient ou n’en connaissaient pas grand-chose sur les plus nouveaux membres de la famille, notamment les enfants de mes cousins. Les informations les plus récentes étaient

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également incomplètes. Cela semblait s’expliquer par le fait que leur conception de la famille changeait progressivement pour mes parents. Le temps, la distance, les transformations culturelles ainsi que leurs projets personnels avaient changé leur définition de la famille. Les liens s’étaient affaiblis durant toutes ces années passées à l’étranger. Mes parents n’étaient jamais retournés au Congo. Pour eux, la famille comprenait tous les parents de sang et les beaux-parents. Mais à présent, ils tendaient à ne privilégier que la lignée directe, c’est-à-dire mes petits-frères et moi. Les nouvelles informations n’étaient plus mémorisées aussi méticuleusement que les anciennes. Alors, je commençai à me poser des questions sur la définition du mot famille d’un point de vue personnel, théorique mais aussi anthropologique. Puisque je ne me sentais pas proche de la plupart des personnes qui figuraient sur mon arbre généalogique, me demandai-je, pourquoi y étaient-elles même représentées ? J’ai pu trouver trois raisons. La première est tout simplement le besoin de savoir. Après avoir dessiné mon arbre généalogique, plusieurs ombres avaient disparu et je pouvais enfin avoir une vue d’ensemble de ma famille. Tous ces noms, toutes ces dates étaient des informations précieuses qui, autrement, se seraient désintégrées avec le temps. La deuxième raison était qu’il semblait que l’avenir des liens entre ici (la Belgique) et là-bas (le Congo) reposait sur moi. Je suis l’aîné.e de la famille, une responsabilité énorme et stressante que je ne voulais pas et pour laquelle je n’étais pas préparé.e. Mais démissionner n’était pas une option. Je suis noir.e. L’existence de ces inconnus expliquait pourquoi. Si le lien était défait, comment les générations futures sauraient-elles d’où elles venaient ? Comment pouvions-nous bâtir un futur sans le passé ? Enfin, la troisième raison était que mes sentiments n’étaient pas réciproques et je me sentais coupable pour cela. Pour eux, j’étais un enfant qui vivait très loin. Ils savaient qui j’étais, ou en tout cas ce que mes parents leur disaient à mon sujet. Ils me considéraient comme un membre de la famille à part entière. Ceci changeait tout. Tout.e seul.e, je pouvais être qui je voulais. Mais à voir ce petit cercle noir sur le papier supposé me représenter sur ce grand arbre généalogique, je me sentais pris.e au piège dans un système au sein duquel j’étais impuissant.e ; un système dans lequel les attentes des aînés étaient un cadre de référence pour le respect. Mais je ne répondais pas à ces attentes  ; ils ne le savaient pas encore. Ce n’est pas comme si j’accordais beaucoup d’importance à ce qu’ils pourraient penser de mon orientation sexuelle et affective ou de mon expression de genre, mais je m’inquiétais des ennuis que cela pourrait attirer à mes parents.

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Je suis né.e avec un vagin et mon expression de genre est trop féminine pour créer un doute quant au rôle que je devrais occuper dans la famille et dans la société en général. Cette situation crée une oppression particulière quant au chemin que je devrais emprunter. Il est quasi impossible de se dissocier des questions de genre parce que les gens et la société vous catégoriseront de toute façon. Et je n’essaye pas de m’en débarrasser. Je ne veux juste pas que celles-ci soient utilisées pour m’identifier. Je ne veux pas être un cercle. Mais me voilà, cercle. Sur cet arbre, je n’étais qu’un corps de femme avec un rôle de femme. En fait, c’était bien plus que cela : si l’arbre devait continuer de s’agrandir, ce cercle suggérerait que je n’étais qu’un outil de croissance ; un cercle supposé rencontrer un triangle en dehors de l’arbre et avoir de petits cercles et/ou triangles avec celui-ci. Cet arbre généalogique déclarait à haute voix que j’étais disponible et que mon futur était déjà planifié. Je n’avais qu’à regarder ce qui était arrivé aux autres cercles. Triste histoire ! Tout était organisé en fonction des relations spécifiques qui étaient représentées sur l’arbre, et tout ceci ne faisait rien d’autre que m’opprimer. Les autres cercles et moi étions censées rencontrer des hommes-triangles en dehors de l’arbre et avoir des enfants. J’avais soudainement une fonction reproductrice. Beaucoup de suppositions étaient faites à propos des cercles qui étaient considérées « unités standard de la généalogie. » C’est comme cela que ça se passait ; c’est comme cela que l’arbre s’agrandissait. Et il fallait qu’il s’agrandisse, autrement cela voudrait dire qu’il était malade ! Il y avait une autre possibilité bien-sûr : l’adoption. Il y avait un cas d’adoption dans ma famille, et il était très discret. Vous ne pouviez pas en prendre connaissance juste en regardant l’arbre généalogique. Mais dans tous les cas, cet autre mode de reproduction ne remettait pas en question l’arbre généalogique et le plan qu’il avait pour moi. Reproduction ou adoption ; telles étaient les seules et uniques règles de mon arbre  ; les seules qui créaient des liens et ajoutaient des membres. En d’autres mots, mon arbre généalogique suggérait que la reproduction et l’adoption étaient au cœur même de cette structure et de cette vie familiale. Cet arbre généalogique disait que j’étais censé.e avoir un partenaire masculin pendant au moins assez longtemps pour pouvoir avoir un ou plusieurs enfants, que cela se fasse « biologiquement » ou non. Tout ceci avait des implications énormes dans la vie de tous les jours. En effet, ceci impliquait aussi que mon rôle en tant que cercle serait de m’occuper des enfants, prendre soin de la maison ; d’être une mère et tout ce que l’on attendait de moi du fait de cette étiquette. Etre un cercle avait donc bien plus de répercussions que le portrait idyllique que l’on aimait dépeindre.


Et si je ne voulais pas de ce plan ? Cela voudrait-il dire que je rejetais ma famille ? Deviendrais-je la branche malade qui contaminerait tout l’arbre ? L’hétéronormativité est violente. Cette violence est présente partout, même à la maison. Trouver un partenaire aimant était censé être quelque chose de bien. Mais pour moi, une personne queer pansexuelle, cela risquait de ne pas être quelque chose d’aussi positif. Le risque ne résidait pas dans la manière dont je pourrais construire une relation avec ce partenaire, mais plutôt dans l’identité de genre de ce/cette dernier.ère. Faire son coming out remettait en question le vieil adage selon lequel la famille c’était pour toute la vie. Le rejet prouvait que les liens de parenté pouvaient bel et bien changer même si les liens du sang restaient permanents. Quand on parle de parenté, il n’est pas seulement question de sang, mais aussi d’amour, d’engagement, de dévouement, de loyauté… A un moment, la nature à elle seule ne suffit plus.

27 ANS – PRINTEMPS 2017 – METZ, FRANCE RACINES ET FEUILLES Suis-je une fin ? La fin ne vient pas, alors peut-être que je suis une fin. Pourrait-ce être aussi simple que cela ? Je ne peux pas être. Je ne peux pas être plus que cela. Je n’ai aucune explication convenable à offrir ; rien qui serait sensé. Que pouvais-je dire à cet enfant ? Ce n’était plus un enfant à présent. Iel avait fait, vu, créé, couru, crié, exprimé. Iel avait tout mis sur écrit. Quatre ans et demi plus tard, je suis plus confus/e que jamais. Je n’ai même pas envie d’être. C’est ce que j’aurais pu répondre à cet enfant. Parfois, je pense comme ça. Très souvent. Mais ça a tendance à disparaitre de plus en plus. J’ai mieux à dire. Cet enfant avait plus de certitude en 2012 que j’en aie aujourd’hui. Iel était un.e Belge pansexuel/le genderqueer (non-binaire) d’ascendance Congolaise qui ne savait pas quoi faire de la dimension familiale. Iel évitait ; iel avait peur de tout ce qui pouvait transformer sa vie en honte ou danger familial. Iel se sentait menacé.e. Iel était angoissé.e par l’idée d’une relation sexuelle ou romantique, et ne croyait de toute façon pas que cela lui arriverait un jour.

Cet enfant était en Finlande. Iel voyageait déjà entre masculinité et féminité. Là-bas, iel fréquentait la communauté trans féministe queer anarchiste végétalienne punk. C’était devenu une sorte de famille locale. Iel avait trouvé un espace pour s’autoriser à exister, pour ressentir, écrire, se poser des questions, avec des conséquences et des responsabilités à personne d’autre qu’à ielmême. C’était une structure Européenne blanche mais au moins, ne pas comprendre la langue permettait à iel de s’en dissocier. Iel pouvait réfléchir sur son existence. Juste son existence. Y compris le fait d’être un corps queer noir handicapé perçu en Europe comme féminin. Iel commençait aussi à percevoir son corps pour des raisons autres que le handicap. Iel avait l’intention de ressentir, tout simplement. Iel voulait aussi recueillir des informations pour une opération de la poitrine. Race, diaspora, nationalité, Europe, citoyenneté, famille. Rien de tout cela n’était encore clair. Ces concepts étaient beaucoup plus reliés qu’iel ne croyait. Tout ce qu’iel avait vécu… L’enfant sentait que le truc avec genre, les mots utilisés, les théories et

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les politiques qui l’entouraient…quelque chose sonnait toujours incorrect, faux, forcé, superflu. Et quand iel essayait de l’incarner, iel se sentait ridicule ou comme un imposteur. Aussi loin qu’iel se souvienne, iel ne s’était jamais considéré.e comme une fille parce qu’iel n’était pas blanc.he ; et certainement pas comme une belle fille parce qu’iel était noir.e et handicapé.e. Tout était différent. Une enfance féminine, la féminité ont toujours semblé comme quelque chose qu’iel ne pouvait accomplir adéquatement parce qu’iel était noir.e. Iel avait grandi convaincu.e qu’iel était une intelligente petite fille noire invalide. Et puis, iel avait des idées suicidaires depuis l’école primaire. Son expérience médicale n’était que douleur physique et mentale, maltraitance, racisme, honte, objectification, haine de soi, impuissance. Puis, les choses avaient commencé à changer. A 14 ans, iel commença inconsciemment à envisager le fait qu’iel pourrait ne pas être une fille, mais plus spécifiquement, et consciemment, qu’iel ne voulait pas se conformer à ces normes et à ces attentes. A ce moment-là, iel avait également décidé d’être noir.e, même si, physiquement, iel l’était déjà. C’est le sentiment qu’iel avait. En fait, iel avait décidé de ne plus avoir honte de sa peau noire, de sa négritude ; d’arrêter de s’adonner aux jeux des blancs, de se conformer à leurs règles. Iel n’avait pas encore complètement adopté cette nouvelle façon de voir les choses, mais au moins, iel avait arrêté de s’en vouloir parce qu’iel était noir.e. Iel suivait la scène punk et hardcore depuis des années, mais à 17 ans, iel avait décidé de ne plus essayer de prouver qu’iel en faisait partie. En tant qu’enfant noir, iel ne serait jamais assez punk pour le regard blanc. Mais le fait était qu’iel ne pouvait être moins punk que les blancs du fait de sa condition et de son histoire et de ses actions. Iel ne détestait pas la police parce que c’était cool, mais plutôt parce qu’iel savait ce que c’était que d’être un corps noir confronté par le pouvoir et l’abus de la police. Iel s’était aussi dit que personne n’avait le droit de lui manquer de respect, pas même iel-même. Iel s’était rendu.e compte que sa mère lui avait transmis les bases nécessaires pour commencer à comprendre que même les idées suicidaires n’avaient aucun pouvoir sur sa valeur propre. C’est un long processus. Dix ans plus tard, je réfléchis toujours. A 22 ans, iel réfléchissait déjà sur tous ces aspects de sa vie. Je viens d’un passé Africain, mais je suis aussi un produit de l’Europe. Je suis né.e dans un espace-temps dans lequel on m’a appris à avoir honte ou peur de moi-même, et donc, de tout ce qui pourrait être une continuation de moi ; de tout ce dont j’étais une continuation, y compris la famille, l’héritage, la transmission. J’ai été blessé.e, brutalisé.e, handicapé.e. J’ai des cicatrices. Et je

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suis le/la protectrice/teur des cicatrices de mes ancêtres. On m’a appris à avoir honte d’eux. Je suis né.e et ai grandi en Europe, dans le pays colonisateur. Je n’ai aucune réponse pour cet enfant de l’Automne 2012. Désormais, je vois et ressens les choses avec une perspective bien différente. Réflexions. Je suis en train d’apprendre le Swahili et je prévois d’aller au Congo avec ma mère pour rencontrer certains membres de ma famille avant que je n’aie 30 ans. Réflexions. Je suis en couple depuis l’Automne 2016. Ça a pris du temps. Je ne m’y attendais pas. Ça fait du bien. Réflexions. Je ne vis plus la féminité comme quelque chose de faible. En fait, quand je rentre en mode POWER, je deviens instinctivement plus féminine. La féminité noire et africaine est devenue mon armure et mon armée. Un état de confiance en soi. Réflexions. Pourtant, quand je traîne avec mon être intérieur, quand je n’existe que pour moi-même, je me sens non-binaire. Alors, je passe du temps avec cet enfant. Réflexions. Il me semble plus facile de faire face à un monde blanc lorsque je revêts ma féminité noire. Mais des fois, j’ai l’impression de me perdre. Réflexions. Dans mon couple, je réfléchis toujours. Même trop. Et des fois, quand j’en ai le courage, je parle de mes insécurités. J’ai peur de ne plus exister ; d’être moins aimé.e, moins attirant.e si je m’autorise à explorer et à être ce que je veux. En même temps, je ne peux pas vraiment dire ce que cela veut dire. Réflexions. Je ne me retrouve toujours pas dans le mot « femme », mais j’arrive à m’identifier dans « meuf ». Comme une « meuf noire et queer ». J’utilise « iel » et « elle » en parlant de moi, mais je laisse les gens utiliser « elle » parce que je n’ai pas la force. Réflexions. Mon projet d’opération de la poitrine est en suspens. J’ai plus de choses à surmonter et puis, j’aurai surement besoin d’argent pour m’occuper de mon handicap. Réflexions. Finalement, en ce qui concerne mon expérience avec les questions de genre et la famille, je ne peux pas produire d’arguments clairs comme je l’avais fait il y a quelques années, essentiellement parce qu’aujourd’hui, j’accepte et intègre mon expérience noire. Ce n’est pas que je suis confus.e, mais je réfléchis. Je n’ai plus peur de mon arbre généalogique. J’en embrasse chaque racine et me sens telle une feuille. Quand je pense à cet enfant à n’importe quel âge, j’ai envie de faire tout ce qu’il faut pour l’aider à avoir tout ce qu’iel mérite. Je veux l’aider à désapprendre toutes les règles douloureuses auxquelles iel a été forcées de se conformer pour faire plus partie de cette société. J’aimerais qu’iel vive cet arbre différemment. C’est facile d’aimer cet enfant. Et si je veux vraiment l’aimer, il me faut m’aimer moi-même.


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ycinaïs Jean ou uand le Zouk fait on coming out !

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PAR HOMOSENEGALENSIS PHOTOS DE MEGGY THERESINE

omme beaucoup de personnes, je suis une grande passionnée de musique et j’essaye autant que possible de diversifier mes genres. Récemment, j’ai eu à renouer avec ce bon vieux Zouk. Le Zouk, courant musical originaire des Antilles, est populaire dans de nombreux pays d’Afrique francophone. S’il se différencie de par ses mélodies rythmées et ensoleillées qui vous feront croire en l’amour pur et éternel, le Zouk a tout de même une chose en commun avec la plupart des genres musicaux : une vision plutôt hétéronormée du monde et de l’amour. Quelle ne fut donc pas ma surprise quand, il y a quelque mois, je tombais sur Lycinaïs Jean. Auteure, compositeure, une voix à couper le souffle et un style vestimentaire qui, pour la femme queer que je suis, ne m’aurait paru inhabituel si ce n’était pour le genre musical à travers lequel je découvrais la jeune artiste : le Zouk ! De son androgynie apparente à ses créations audiovisuelles, tout à propos de cette jeune artiste d’origine Martiniquaise  et Guadeloupéenne crie « j’aime les femmes et je m’assume  ». Si vous ne me croyez pas, écoutez donc Mwen enmé w, le titre sorti en 2015 à travers lequel Lycinaïs Jean fait une sorte de coming out officiel, une première dans cet univers où l’amour a

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pour habitude de n’être célébré qu’entre hommes et femmes. Ma curiosité ayant été éveillée, je me décidai donc d’explorer un peu plus ce talent hors du commun. Issue d’une famille de musiciens, Lycinaïs Jean développe très tôt sa passion pour la musique. Elle se fait repérer à travers sa chaîne YouTube, LYCINAÏS JEAN TV, grâce à ses reprises de morceaux populaires. Sa carrière prend un bond en 2014, avec la sortie de son single, Aimer, qui séduit immédiatement le public. Comment leur en vouloir ? L’amour fait rêver, dit-on, et le talent de la jeune femme est comme hypnotisant. Mais c’est en 2015 que l‘artiste se démarque vraiment avec son titre Mwen enmé w. Dans un souci de rester fidèle à elle-même, Lycinaïs Jean fait usage des plus belles mélodies et des mots les plus passionnés pour reconquérir non pas un homme, mais une femme. Plus tard, elle sort un autre titre, Sex Therapy, qui pourrait paraitre encore plus téméraire que le précédent. À la sortie de son plus récent single, Entre Nous, en fin 2016, le talent et l’authenticité de la jeune femme ne sont plus à prouver. Écouter une chanson est une chose. Pouvoir y associer une image et s’y retrouver est une toute autre expérience. Le fait que Lycinaïs Jean soit talentueuse est indéniable. Mais ce qui fait toute la différence et rend son travail encore plus intéressant, c’est l’authenticité et le courage qui émanent de ses productions. Permettez-moi donc de partager mes impressions. Pour commencer, j’ai trouvé que les marques d’affection dans ses clips étaient plutôt modérées, presque pudiques. Même dans Sex Therapy, titre dans lequel Lycinaïs Jean évoque l’amour physique

entre deux femmes, les scènes restent sensuelles sans jamais être sexuelles. Toujours, ce message d’amour, de sensualité et de passion. Serait-ce là une adaptation au public et aux conditions sociales ? Une manière de ne pas trop en faire  ? De mettre l’accent sur le message d’amour et non sur l’aspect physique d’une relation entre deux femmes ? Ou ses clips reflètent-ils tout simplement la personnalité même de l’artiste ? Quelle que soit la raison, il faut avouer que ça change un peu de pouvoir se voir et s’entendre dans des productions musicales contemporaines. La dernière scène d’Entre Nous est de loin ma préférée. Le clip se termine alors que les deux femmes finissent par se retrouver et se prennent dans les bras pour s’embrasser. Ce geste entraine une réaction plutôt comique de la part d’un passant. Hélas je ne maitrise point le Créole, mais il semblerait que l’agitation désapprobatrice du jeune homme soit causée par l’amour homosexuel s’exposant ainsi à lui. On peut en effet l’entendre répéter à plusieurs reprises « mariage pour tous » d’un air offusqué. Mariage peut-être pas, mais on ne dirait pas non à l’amour pour tous ! Passer en revue les commentaires à propos des clips de l’artiste permet d’évaluer quelque peu les réactions des internautes. Le nombre de commentaires à caractère « j’suis pas homo mais… » est assez intéressant. Outre quelques réflexions homophobes et certains reproches à propos des retouches sonores sur la voix de l’artiste, dans l’ensemble, les remarques étaient plutôt positives et encourageantes. Dans le monde de la musique, des artistes fièrement et ouvertement queer ne courent pas les rues, et pour cause. Les

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critiques ont vite fait de crier à « la-promotion-de-l-homosexualitéet-à-la-dégradation-des-mœurs ». Mais l’artiste se défend bien des observations qui laisseraient sous-entendre que son travail aurait pour but de « promouvoir l’homosexualité », argument préféré des homophobes contre la représentation des personnes queer dans les media et partout ailleurs, d’ailleurs. En effet, l’artiste rappelle sur Facebook que ses chansons n’ont pas pour but de promouvoir une orientation sexuelle quelconque, mais plutôt de parler d’amour et de passion, tout en restant fidèle à sa personne.

J’ai trouvé ce message particulièrement important non seulement du fait de l’importance de rester soi-même en tant qu’artiste queer, mais aussi parce que ce genre de représentation médiatique est un argument solide contre la rhétorique homophobe qui voudrait que les relations queer soient purement sexuelles et incapables d’amour ou de tout autre sentiment profond. Bien entendu, nul ne peut nier le fait qu’il y a un certain privilège à pouvoir « illustrer sa réalité  » et être soi-même de façon si publique. À travers le monde, le nombre de personnes queer qui peuvent jouir d’un tel privilège sont encore dans la minorité. Cependant, pour les artistes comme Lycinaïs Jean qui veulent et sont en mesure de le faire, le geste (tout comme la musique !) est grandement apprécié.

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poésie

mon rouge aguicheur

Photo de Mariam Armisen

DE RUTH LU La sensualité que l’on accorde au rouge, Telle couleur a conscience de son pouvoir, Inconnue aux lèvres rouge écarlates, Sais-tu que tu captures des âmes en marchant ? Ignores-tu la candeur qu’en sort, toi si parfaite, Mes écrits n’ont de lien mais l’imaginaire joui, Je n’attends guère que tu te retournes, Le monde se stoppe net, le feu est rouge, Toi et tes lèvres le sont encore plus voire mieux, Mes aïeux crieraient car je ne suis plus pieux, Qu’importe qu’il soit encore de nos jours ? La petite demoiselle réalisant un sprint, M’aurait effleuré, et m’aurait rallumé, En son élan, elle n’heurta point que ma personne, D’autres n’y échappèrent pas, seule à moi, A moi, elle sourit et rebroussa chemin, Un étau enveloppa mon cœur, et mon visage, Ce narquois se vêtu d’un sourire niais, Dont la longueur du Golden Gate ne limite point, Des excuses, des mains et un vernissage, Une distance vite comblé par des regards, D’un inconnu tu me transmis un biais, Sur lequel tu me fis promettre de t’attendre, Je scrutai la salle, et me hâtais sur ce billard, Au loin je ressentais tes yeux au creux de mes reins. Un aguicheur se présenta, tu me fixais, Il se rapprocha, tu fulminas de colère, Et seul chose à laquelle mon esprit pensa, fût ma théière, Alors tu vins à moi, m’enlaça avec ta suspicieuse tendresse, Le verre de trop finit par m’achever, et ton sourire grandit, On le voulait, on l’attend depuis que tu m’avais frôlé, Ainsi on refit la scène du midi, elle me porta à son sein.

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lecture

entre les p UNE ENTREVUE AVEC MICHAEL KÉMIARGOLA

Michael Kémiargola est activiste afro-caribéenNE vivant en France et membre du collectif Cases Rebelles. Michael pratique également la poésie, le documentaire, le rap, la photographie et s’applique à maitriser l’art d’être là où on ne l’attend pas. Nous debutons une nouvelle rubrique sur la lecture avec elle.

Quel livre lisez-vous en ce moment? Je lis « Crépuscule du tourment 2 » de Léonora Miano et « Sirena Selena » de Mayra Santos-Febres que j’avais lu en anglais il y a quelques années mais qui vient d’être traduit en français.

Comment choisissez-vous un livre? C’est généralement par rebonds, d’auteurEs en auteures. Ou par période, j’ai des thèmes obsessionnels. Parfois c’est simplement le hasard de la bibliothèque. J’en lis toujours plusieurs en même temps. J’ai besoin d’alterner des œuvres qui n’ont rien en commun aussi. Il faut que la lecture m’oblige à bouger, qu’elle secoue mon cerveau, qu’elle dérange mon confort.

Quel est votre genre favori? Honnêtement, je ne peux pas choisir entre roman, essai et poésie. Ce qui est certain c’est que je lis beaucoup de romans… Mais c’est la forme « hégémonique ». J’aime qu’elle soit remise en question, malmenée. Je lis aussi beaucoup d’essais et c’est vraiment passionnant quand ils sont des qualités narratives comme chez bell hooks ou Ngugi Wa thiongo.

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pages Quel livre avez-vous lu plus d’une fois? Si je dois en choisir un je dirai « Solibo Magnifique » de Patrick Chamoiseau. Ce roman, ainsi que quelques autres œuvres que Chamoiseau a écrit à l’époque, est au cœur de tout ce que j’ai pu élaborer comme stratégies personnelles d’émancipation et d’épanouissement. Il parle vraiment d’un rapport au monde très particulier, mouvant et fort à la fois. Et même si ça ne s’est jamais converti chez Chamoiseau en propositions politiques intéressantes et audacieuses, même si ça reste très mec, très hétéro, les pistes qu’il trace dans ces écrits sont riches, politiquement riches. Et c’est un livre très drôle aussi même s’il parle de mort et de violence policière, entre autres sujets. Ce livre fourmille d’une manière inépuisable.

Photo de Siphumeze Khundayi

Etes-vous du genre à emprunter des livres à la bibliothèque? Oui, toujours. J’aime y trainer pour trouver des surprises. J’aime la possibilité de l’imprévu. D’être accrochée par un titre ou par une édition que j’aime particulièrement. Dans ma bibliothèque préférée ils se débarrassent régulièrement des livres qui ne sortent plus jamais. Ils les donnent. Ces livres abandonnés, oubliés, m’attirent beaucoup : je me dis qu’ils recèlent forcément d’un trésor, infime ou énorme, qui a échappé au « grand public ». Ce sont des livres à la marge ; j’adore ça. Prendre des chemins de traverse, fouiller…

Comment organisez-vous vos livres? Ils sont tous rangés par ordre alphabétique. Il y a une section

Afrique, Caraïbes, France et Europe hors de la France. Il y a une section pour tout ce qui est anglophone et blanc, donc principalement les Etats-Unis, le Royaume-Uni, etc. Il y a un endroit pour les bédés, les essais. Bon et il y a toujours une pile des livres à lire en priorité mais ça ne fonctionne jamais très bien.

Quel est votre endroit préféré pour la lecture? J’adore lire dans les transports – le bus, le tramway, le train. J’aime cette sensation d’entrecroisement des mondes, de multitude de déplacement. Sinon je lis souvent au lit aussi. Pour m’endormir ou accompagner des insomnies absolues.

Vous arrive-t-il de souligner/écrire des notes dans des livres? Non je n’aime pas écrire sur/dans un livre. J’ai toujours de quoi faire des marque-pages. Mais je ne laisse pas de traces sur les livres ou très peu. J’aime que ça bouillonne en moi et que ça reste secret, jusqu’à ce que j’écrive, ou pas, à ce sujet.

Quels sont les trois livres que vous offrirez cette année? Je ne sais pas… J’offre rarement des livres récents. J’offrirai surement un Buchi Emecheta parce qu’elle nous a quitté en laissant une œuvre magnifique. Red Dust de Jackie Kay, parce que je suis obsédée par ce livre. Et la magnifique BD « les sœurs Zabîme  » du guadeloupéen Aristophane que l’on m’a offerte pour mon anniversaire. C’est vraiment le chef d’œuvre. C’était très émouvant de découvrir ce livre alors que son génial auteur, mort il y a environ 10 ans, m’était totalement inconnu.

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odes

Vestimentaires PAR TANLUME ENYATSENG PHOTOS DE GIANCARLO CALAMÉO LAGUERTA

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nfant, mon style vestimentaire n’était pas très habillé. Déjà à dix ans, je préférais porter des collants en latex vert fluo, des t-shirts teintés et des sandales – le résultat étant habituellement désastreux. J’enviais ces garçons à l’apparence plus soignée ; ceux qui pouvaient se pavaner sans peine dans leurs pantalons taillés sur mesure, rehaussés de chemises de golf impeccables. Mais au fond, j’étais un hipster, toujours dans une brocante à la recherche d’une bonne affaire, une veste en peau de serpent par exemple, ce qui, pour une raison quelconque, il me fallait absolument posséder. J’expérimentais constamment avec mon habillement ; ce qui explique une certaine photo de moi, à deux ans, dans une robe de bal des années 80, criarde et mal ajustée. Oui, une ROBE ! Ma mère était complice dans ce genre de combine ; elle adorait nous mettre, mes sœurs aînées et moi, dans divers accoutrements ridicules. Je crois qu’elle ne s’était pas encore faite à l’idée d’avoir un fils, en tout cas, pas avant que mon petit frère ne naisse. Je pense sincèrement qu’il y avait des moments où je perdais complètement la raison. Permettez-moi donc de vous présenter quelque unes de mes catastrophes vestimentaires… En 1999, j’étais un petit garçon insouciant de onze ans, obsédé

95 • Juin 2017

par les Spice Girls. Y-a-t-il jamais eu un temps où les chaussettes montantes Nike allaient bien avec un short en jean et un polo Lacoste rose ? J’étais peut-être satisfait de ma tenue, mais sur la photo qui avait été prise ce jour-là, je suis maigre et arbore un air gêné. Mes cheveux sont coiffés en Afro, les débuts de la puberté ont rendu ma peau grasse et les baguettes qui me servent de jambes s’inclinent dans un angle plutôt bizarre, comme celles de Bambi lorsqu’elle apprend à marcher pour la première fois. Deux ans plus tard, je remontais le sentier infernal de l’adolescence. Autrement dit, j’étais un crétin accompli. Et mes vêtements le reflétaient bien. J’étais également en pleine transition du privé au public et les gars de ma nouvelle école étaient très rigoureux pour ce qui était de renforcer l’ordre hiérarchique. Si vous n’étiez pas grand et musclé, vous deveniez facilement une cible. Vous deveniez un paria confiné aux recoins obscurs de la cantine, ou pire. Dieu seul sait comment j’avais réussi à leur échapper et à éviter d’être à la fois traité de ringard et de faire l’objet de moqueries. Une fois la peur de me faire harceler dissipée – et toute ambition de devenir populaire envolée – je m’attelais à explorer mes fantaisies vestimentaires.


Numéro 13 • 96


essai

« J’e avec expl moi, de b mal

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expérimentais constamment c mon habillement; ce qui lique une certaine photo de à deux ans, dans une robe bal des années 80, criarde et ajustée. Oui, une ROBE! »

A l’époque, je m’inspirais des clips de Kwaito, et cette brève période passée dans la sous-culture Manyora eut un effet intéressant sur mon style. Fini les shorts à carreaux et les accessoires Nike. A la place, des ensembles deux pièces Dickies, des Converse et des chapeaux à godets. J’étais le mec qui essayait d’attirer l’attention grâce à ses vêtements et en faisait un peu trop. J’ai même une fois porté une toge en soie (façon Trompies) pour venir à l’école.

peu trop loin. « Sacré Chucker ! »

Heureusement, je me remettais vite de cette phase et me résolvais à expérimenter avec un style plus sobre. A 18 ans, j’alternais entre un style mode et hippie (inspiré par ma nouvelle obsession du cinéma français). C’était une approche plutôt schizophrène à l’habillement, mais qui avait quand même fini par me donner un style avantgardiste. Néanmoins, il exigeait que je dévalise la garde-robe de ma mère pour trouver le pull vintage ou la chemise à imprimé floral parfaite. Je me prenais vraiment pour Serge Gainsbourg.

J’abusais des jeans moulants, des chaussures bateau et des chapeaux Amish. Je tenais tellement à être cool. Je grimace à chaque fois que je revois une photo de cette période. J’étais arrivé au point où j’étais convaincu que je pouvais lancer une gamme de Dashikis Tiers Monde Hipster.

En 2008, Gossip Girl devint la nouvelle mode. Ceci donna naissance à ma phase métrosexuelle, et avec, une nouvelle ère de mode de mauvais goût. Ce n’est que lorsque mon ami Tshepiso et moi nous réveillions un matin à Johannesburg, revêtus de jeans moulants bleus clairs assortis et de nœuds papillons à pois, que je me rendis compte que nous avions poussé la blague un

L’année dernière, je découvris l’art de bloguer sur la mode, ainsi que les merveilles de partager ses écrits sur le vaste monde de l’internet. Mon style commença à refléter le mode de vie que je croyais mener. Mais pas de la meilleure manière.

Aujourd’hui, j’ai abandonné l’attitude « chaque-jour-que-dieu-faitest-un-photo-shoot-de-mode-urbaine ». Je me focalise désormais beaucoup plus sur le confort, en prenant note des looks de n’importe quelle ère qui m’intéresse, et en adaptant ceux-ci à mon propre style et à ma taille. C’est sûr que j’ai l’air d’un idiot parfois. Et au grand bonheur de beaucoup, certains de ces moments ont été « immortalisés » sur films. Mais je trouve que la mode, ça devrait être amusant et loufoque, joviale et audacieux. Alors quand je regarde ces précieuses photos, moi aussi je ne peux m’empêcher de sourire.

Numéro 13 • 98


poésie

des enfants naissent de ces guerres PAR TAI ROCKETT

Ils arrivent yeux écarquillés, ensanglantés et assoiffés. Migration. Je suis à bout de souffle, suivant péniblement. Son esprit sprinte et monte en flèche. Ce dont je me rappelle de l’enfance : des jambes, entre des jambes, et la différence entre courir et s’enfuir, entre se cacher et disparaître. Regardez son corps dans cette pièce. Voyez comment il est difficile de l’apaiser. Elle est en morceaux. Même en étant assise droite, le professeur suggérant qu’elle raccommode et se focalise sur les endroits où la colle ne rattachait plus une telle bordure à une autre. Même en étant assise immobile, il y a du travail à faire. Assise et immobile, elle réapplique de la colle Elmer.

La colle a séché et elle est douce avec elle-même. Avec un ongle, elle dégage la plaque de colle ronde accrochée à un bout de doigt. Combien d’empreintes digitales pouvait-elle prélever avant que le professeur ne s’en aperçoive ? Et pourquoi n’y-avait-il pas plus d’occasions de recueillir ces morceaux d’elle-même ? Je ne peux plus m’enfuir vers moi-même ou de ce que je suis destinée à être. Je ne peux plus m’enfuir d’un être et, en même temps, être cet être, sans cette fuite qui s’opère. Parce qu’entre elle, la fugitive, et moi, il y a enfin harmonie.

99 • Juin 2017

Photo de John McAllister

Comme ils sont fascinants ces jeux que les adultes n’ont jamais eu le temps de nous apprendre. Ces jeux qui ne sont pas vraiment des jeux, mais plutôt, un espace vide entre supervision et négligence, entre instructions incohérentes et curiosité effrénée.


PRESS RELEASE

Congratulations to Farah Ahamed and Sarah Waiswa, joint winners of the inaugural Gerald Kraak Award The Jacana Literary Foundation, and the Other Foundation, are delighted to announce the joint winners of the Gerald Kraak Award 2017: Farah Ahamed for ‘Poached Eggs’ and Sarah Waiswa for ‘Stranger in a Familiar Land’. The winners were announced on 25 May at the official launch of the first in the Gerald Kraak Anthology series, titled Pride and Prejudice. The kaleidoscopic collection comprises the most exceptional written and photographic entries for the annual Gerald Kraak Award, which was established in 2016 by the Other Foundation, in partnership with the Jacana Literary Foundation. Price and cover subject to change

ISBN 978-1-4314-2518-1 GENRE Anthology

Offering important African perspectives gathered from the continent, this inaugural edition features works of fiction, journalism, photography and poetry. The pieces are multi-layered, brave and stirring. They represent a new wave of fresh storytelling that provokes thought on the topics of gender, social justice and sexuality.

FORMAT Trade Paperback SIZE 235x155mm EXTENT 200pp PRICE R260 RIGHTS South African Rights RELEASE May 2017

FOR ALL MEDIA ENQUIRIES, REVIEW COPIES OR INTERVIEW REQUESTS, PLEASE CONTACT:

Neilwe Mashigo Jacana Media 011 628 3200 neilwe@jacana.co.za Tendai Thondhlana The Other Foundation 072 168 3148 tthondhlana@theotherfoundation.org

The winners were selected by a judging panel made up of distinguished gender activist Sisonke Msimang (chair of the panel and series editor), prominent social and political analyst Eusebius McKaiser, and leading African feminist, Sylvia Tamale. Farah Ahamed, ‘Poached Eggs’ (Fiction, Kenya) A subtle, slow and careful rendering of the everyday rhythms of domestic terror that pays homage to the long history of women’s resistance. Written with wit, humour and grit, the story also sings of freedom, resistance and the desire to be unbound. Sarah Waiswa, ‘Stranger in a Familiar Land’ (Photography, Kenya) This collection of photos showcases the best of African storytelling. The images take risks and speak of danger and subversion yet, at the same time, they are deeply rooted in places that are familiar to urban Africans. Submissions for the Gerald Kraak Award 2018 will be open from 25 May to 25 June 2017. For guidelines and the entry form please visit: http://www.jacana.co.za/awards/gerald-kraak-award-and-anthology


revue

« Love Drought » : Beyoncé, l’Esclavage et l’Histoire de Igbo Landing PAR MIKAEL OWUNNA

101 • Juin 2017


Beyoncé, dans le clip « Love Drought », s’avançant dans l’océan, suivie par une procession de femmes noires

L'

album LEMONADE de Beyoncé regorge d’art et d’images sensationnelles. Pour moi, l’une des images les plus frappantes dans cet album visuel apparaît dans « Love Drought ». Beaucoup a été dit à propos de comment LEMONADE tire ses influences de Daughters of the Dust de Julie Dash. Mais très peu a été dit à propos de comment l’histoire de Igbo Landing est centrale dans Daughters of the Dust ou de comment l’histoire de Igbo Landing – un acte de résistance de masse contre l’esclavage – apparait de façon très prononcée dans le clip « Love Drought ».

Photos de "Love Drought" de Beyoncé

,

Pour ceux qui l’ignorent, Igbo landing (ou Ebos Landing) est le site d’un suicide de masse d’esclaves Igbo qui eut lieu en 1803 sur l’île de St. Simmons, en Géorgie. Des d’esclaves Igbo s’étaient révoltés, avaient pris le contrôle de leur bateau qu’ils avaient ensuite échoué sur l’île. Plutôt que de se soumettre à l’esclavage, ils avaient pris la direction des eaux pour se noyer, et ceci en fredonnant des hymnes Igbo. Ils avaient unanimement préféré la mort à l’esclavage, et leur acte de résistance de masse contre les horreurs de l’esclavage devint une légende, surtout parmi les populations Gullah qui vivent près du site de Igbo Landing. L’histoire de Igbo Landing est non seulement l’un des thèmes clés de Daughters of the Dust de Julie Dash qui, à son tour, a influencé LEMONADE, mais elle est également centrale aux images de « Love Drought ». En effet, dans la vidéo, Beyoncé s’avance dans l’eau, suivie d’un groupe de femmes noires toutes habillées en blanc, des étoffes noires en forme de croix sur le devant de leurs vêtements. Elles s’avancent progressivement dans les profondeurs de l’eau, puis s’arrêtent et lèvent les mains vers le crépuscule.

Numéro 13 • 102


revue

Dessin au fusain représentant la scène de Igbo Landing - par Donovan Nelson. Il montre les esclaves Igbo s’avançant dans l’océan, yeux fermés, l’eau à hauteur de leur cou.

Beyoncé, sur une plage, s’inclinant vers l’arrière, résistant à la traction d’une corde

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Photos de "Love Drought" de Beyoncé; Image sur Valentine Museum of Art

Beyoncé s’avançant dans l’eau, suivie par un groupe de femmes noires

Cette scène – et la vidéo en général – se déroule dans un paysage marécageux qui correspond aux descriptions folklores Afro-Américaines du site de Igbo Landing. A ceci s’ajoute des images de Beyoncé liée par des cordes et résistant leur traction : une métaphore évidente pour l’esclavage, la résistance, et les différents évènements de Igbo Landing. L’acte de lever les mains vers le couchant est un symbole de la résistance de masse à Igbo Landing qui a d’ailleurs été mythifiée par de nombreuses communautés AfroAméricaines comme étant soit «  une marche sur l’eau  » ou «  un envole  ». Dans une version du mythe, les esclaves Igbo marchent sur l’eau et s’envolent pour l’Afrique, se sauvant ainsi de l’esclavage. Dans d’autres versions, ils se transforment en oiseaux. Voici comment Wallace Quarterman, un homme Afro-Américain né en 1844, raconta la légende lorsqu’il fut interviewé par des membres du Federal Writers Projects, en 1930 : « N’avez-vous pas entendu parlé d’eux ? Eh bien, en ces tempslà, Mr. Blue était le contremaitre et…Mr. Blue, il était parti un matin avec un long fouet pour bien les battre…Il les avait bien battus. Alors, ils s’étaient tous mis ensemble et avaient

jeté leurs houes dans les champs et puis…ils s’étaient élevés dans le ciel, s’étaient transformés en buses et s’étaient envolés pour retourner en Afrique… Tout le monde a entendu parler d’eux. » http://www.georgiaencyclopedia.org/articles/historyarchaeology/ebos-landing Voir Beyoncé et un groupe de femmes noires avançant ensemble dans l’eau et levant les mains vers le couchant me rappelle exactement cette dernière interprétation de l’histoire de Igbo Landing où les esclaves s’envolent vers la liberté. De nombreuses interprétations sont possibles pour ce qui est de cette vidéo et de l’album visuel dans l’ensemble. Mais pour moi, le tableau principal de «  Love Drought  » – un paysage marécageux comme dans la description folklore du site de Igbo Landing, des images de Beyoncé liée par des cordes et résistant leur traction, une marche collective en direction de l’eau en se tenant par les mains et en les levant vers le ciel comme pour s’envoler – est, sans nul doute, une restitution de l’histoire de Igbo Landing. Il s’agit d’un acte de résistance de masse si puissant. En tant que personne Igbo vivant aujourd’hui aux Etats-Unis, pouvoir voir ces images dans LEMONADE était un rappel très émouvant de cette histoire.

Numéro 13 • 104


en transit

arrêt de bus coin de la rue adeline et market. oakland, californie

PHOTOS DE MARIAM ARMISEN

105 • Juin 2017


Numéro 13 • 106


essai

Adieu mon amour JOURNAL D’ HOMOSENEGALENSIS PHOTO DE SIPHUMEZE KHUNDAYI

107 • Juin 2017


Dakar, le 26 Février 2017 Il est deux heures du matin. J’ai mangé trois tranches de pizza pour étouffer mon anxiété, mais sans succès. J’ai le ventre plein et le moral bas. Je lisais Walking the Tightrope et un des poèmes m’a donné envie d’écrire. Je pense beaucoup à elle ces derniers temps. Oui, oui, moi aussi je pensais vraiment qu’on avait dépassé ce stade. Mais de temps à autre, le chagrin et le manque me hantent. Je n’y peux pas grand-chose. Et le fait que tout – absolument tout – autour de moi me fait penser à elle et à la vie que nous avons partagée ne joue pas exactement en ma faveur. Je m’en veux à chaque fois que je pense à elle. Il serait grand temps que je tourne la page. J’ai cette envie nouvelle de faire le grand ménage dans ma vie. Ou en tout cas dans celle que j’avais avec elle. Les photos. Les cadeaux. Les souvenirs. Tout doit disparaitre ! Faire le vide et la chasser de mes pensées à jamais. Je me suis rendue compte à quel point elle faisait toujours partie de ma vie. Ici et là, des fragments de notre histoire prenant un malin plaisir à me rappeler tout ce que nous ne serons plus ; tourmentant malicieusement mon âme. Devrais-je être à blâmer pour l’état chaotique de mon cœur ? Difficile à dire. Je ne sais pas comment je me suis retrouvée dans une telle situation.

Je ne regrette pas le temps que nous avons passé ensemble. C’est du moins ce que je me dis quand des souvenirs d’elle me tiennent éveillée la nuit. Pourtant, les choses auraient pu être tellement plus simples si seulement nous nous en étions tenues à l’amitié platonique que nous avions. Mais nos cœurs s’étaient trouvés. Pour se perdre tout aussi rapidement. Des âmes sœurs. Désormais de parfaites inconnues. Comment était-ce possible ? Ma peine est si profonde que j’ai peur d’aimer à nouveau. Je ne sais pas si j’en aurais jamais la force. Mais s’il y a une chose dont je suis sure, c’est que je veux, j’ai besoin et je mérite un nouveau départ. Et pour cela, quelques changements s’imposent. La première chose que j’aimerai faire est achever mon carnet-souvenirs, celui dans lequel je notais tous les petits moments importants de notre vie à deux. Les photos. Les petits mots d’amour. Les tickets de cinéma. Même les emballages de bonbons. Tous ces petits souvenirs que je m’étais promis de coucher sur papier, mais reportant toujours la tâche à plus tard. Je vais enfin m’y mettre. J’achèverai de graver tous ces fragments de notre passé. Une dernière ballade sur le sentier épineux des souvenirs pour pouvoir enfin me débarrasser de cette sensation d’inachevé qui hante notre relation, ou du moins ce qui l’en reste.

Numéro 13 • 108


essai

Ensuite, il me faudra effacer toutes nos photos. Comme si les choses n’étaient pas déjà assez compliquées, Google s’entête à me rappeler que telle ou telle photo avait été prise à un tel ou tel endroit et que ces souvenirs valaient la peine d’être célébrés. Mais je les effacerai un à un. Tout ce qui pourrait me rappeler de nous. La peur de ne plus pouvoir associer une image à ce que nous étions m’avait empêché de franchir ce pas. Mais je crois que je suis enfin prête. Il me faudra aussi me débarrasser des dernières gouttes d’Aveeno que je garde précieusement depuis que l’on s’est séparé. Pour quoi faire, je ne saurai dire. À vrai dire, c’est le premier gel de douche que nous avons acheté et utilisé ensemble. Un truc tout bête je sais, mais j’ai toujours eu peur d’oublier le parfum de nos bains. Eh bien ! il serait grand temps que je m’en débarrasse. Je suppose que je pourrais m’autoriser une dernière douche de réminiscence. Pour finir, j’écrirai la lettre d’adieu. La dernière. Celle que je n’ai jamais eu la force de rédiger. Tu sais, celle dans laquelle je fais vraiment mes adieux sans me retourner. Sans promesse de rester amies ou de garder le contact. Des adieux en bonne et due forme. À l’amie et à l’amante. Il est temps pour moi d’accepter le fait que je les ai toutes deux perdues et passer à autre chose. Pour de vrai. Pour de bon. Ce que je lui dirais : Je n’avais pas fini de t’aimer. Je n’étais pas prête. Je n’étais pas prête à te perdre.

je ne m’attendais pas du tout, c’était de perdre ton amitié. Je n’aurais jamais pu l’imaginer. Nous nous étions promises de toujours être là l’une pour l’autre. De préserver notre amitié, peu importe ce qui arriverait. Pourquoi croistu qu’il m’était un peu moins douloureux de monter dans cet avion ? Je n’arrêtais pas de me dire que peu importe ce qui arriverait, en toi, je trouverais toujours une amie. Toujours ! Peu importe la distance. Peu importe la douleur. Peu importe ce qui arriverait. Mais ce silence… L’air de dire : « C’est fini. Passe à autre chose ». Une explication aurait été préférable. Plus courtoise. Plus humaine. Plus respectueuse de ce que nous avions ensemble. Mais je me rends maintenant compte que les choses ne se passent pas toujours comme prévu. Évidemment j’en avais bien conscience, mais je ne m’étais pas rendue compte que l’ordre naturel des choses s’appliquait aussi à nous. Je suppose que j’étais un peu trop convaincue que nous étions spéciales.

Je ne sais pas si je suis plus peinée ou déçue.

Eh bien ! saches que tout ceci m’a servi de leçon. Je suis enfin prête à te laisser partir. Je suis prête à tourner la page et entamer ma guérison. Cela prendra du temps, j’en suis consciente. Mais je n’en doute plus. Un jour, je serai libre. Peut-être pas de toutes mes chaînes, mais au moins de celles qui sont toi. Je suis enfin prête à réclamer la paix intérieure qui me revient de droit.

Je ne sais pas si je dois pleurer ou rire du ridicule de la situation.

Où que tu sois, quoi que tu fasses, je ne te souhaite que le meilleur.

J’étais prête pour un bon nombre de choses. Mais s’il y a une à laquelle

Adieu mon amour !

Je ne m’attendais pas à tout perdre. Tout ce qui était toi.

109 • Juin 2017


poésie

où en sommes-nous PAR PAMINA SEBASTIÃO

Où en sommes-nous... ? Où en sommes-nous Quand être anonyme Devient votre part Dans un tout Qui vous considère comme une ombre Où en sommes-nous quand être vous-même Remet non seulement en question L’hétéronormativité Mais aussi votre sentiment d’appartenance A votre propre communauté Où en sommes-nous quand être bi C’est être en marge Ne se sentir à sa place nulle part Quand être trop binaire Et apolitique Est tout ce que l’on conçoit de votre identité

Photo de Sister's Project

Où en sommes-nous quand pouvoir se faire entendre Est une réalité lointaine Que se passe-t-il quand on en rajoute plus... ? Plus d’invisibilité Plus d’aphonie Où en sommes-nous Quand être bi et poly Remets en question le sentiment de “Normativité” hétéro et homo

Alors ? Où en sommes-nous... ? Nous sommes là ! En être En voix En politiques Nous sommes là Telles les parts d’un tout dont les cris s’élèvent des profondeurs du silence Nous sommes là Aussi politiquement actifs que possible Nous sommes là Dans la visibilité, parce que pouvoir être vu signifie exister Nous sommes là Pour nous transformer nous-mêmes Nos institutions Nos politiques Notre tout Nous sommes là, tel un seul être, avec notre propre voix et notre propre combat Nous comblons le vide En combattant les masques et en luttant pour être nous-mêmes Nous sommes là, bi et poly, encore une fois Et pour toujours !

Numéro 13 • 110


essai

gène

UN AMO PAR EMMA PHOTO DE JOHN MCALLISTER

111 • Juin 2017

«


OUR QUI

« Je

n’ai jamais voulu blesser mon mari, j’aimais cet homme à ma manière mais je l’aimais.

De toutes les femmes que j’avais rencontrées aucune n’avait su m’aimer comme mon mari l’avait fait. Je lui en étais très reconnaissante, mais ce n’était pas de ma faute. Mon amour pour les femmes était plus fort que tout. Mon mari me surprenait de plus en plus. Un soir je suis rentrée et qu’elle ne fut ma surprise, mon mari avait cuisiné, mis le couvert, il ne manquait que sa petite famille pour le diner. Adèle, j’ai souhaité aimer mon mari, il le méritait plus que quiconque. J’ai détesté Kenar, j’ai détesté Dieu, j’ai détesté le diable. Je regardais mon mari et je voyais derrière son sourire, une peur. La peur que je ne le quitte pour une femme. Il caressait mon alliance, me prenait la main m’embrassait et il me rappelait combien il m’aimait. Certains jours, je me dis que j’aurais pu faire cette faveur à Edoukou en restant sa femme. J’ai fait le choix d’écouter mon cœur, mon envie de me réveiller aux côtés de ma femme, d’avoir une vraie vie de famille. Voilà ce que j’ai préféré au bonheur que mon mari ne cessait de me donner. Adèle ce n’était pas facile de lutter contre tout ça. » Tante Dohoun jardinait quand je suis arrivé, je l’aidais à planter et à débarrasser quelques mauvaises herbes. Nous sommes ensuite allées en cuisine, elle a sorti des pots de yaourt pour Merveille et elle l’a installé au salon. -Kéisha, je te remercie d’avoir épousé Edoukou et d’avoir fait de lui un homme heureux. Je ne croyais vraiment pas que tu réussirais ce pari. Tu es une personne forte et quoiqu’on dise personne dans la famille n’a autant de courage et de cran que toi.

-Pourquoi vous me dites toutes ces choses ma tante ? -Ne m’interromps pas s’il te plait. Tu as fait des choix différents où tu pensais être celle qui a affiché de façon flagrante son attirance pour des personnes du même sexe qu’elle. Je vais t’avouer quelque chose que jusque-là personne, à part mon père spirituel ne savait. Elle est restée silencieuse un moment, des larmes ont perlé sur ses joues et elle a recommencé à me parler. -Elle était magnifique, je l’ai rencontré lors d’une mission en Italie. Maria c’est comme ça qu’on l’appelait à cause de sa trop grande beauté, sinon en réalité elle s’appelait Anne. Il était né entre moi et cette fille une amitié que personne n’arrivait à expliquer. Nous sommes devenues de plus en plus proches au point de ne plus pouvoir nous séparer l’une de l’autre. Un soir, elle m’a donné ses lèvres et je les ai saisies. Depuis ce jour, j’ai commencé à vivre quelque chose d’unique. Nous étions tombées très amoureuses l’une de l’autre au point où nous séparées l’une de l’autre était chose quasiment impossible. Je suis restée en Italie pendant trois ans et durant toute cette période je vivais mon idylle amoureuse avec elle. Tout a pris fin quand je suis revenue dans notre pays. Elle est aussi retournée dans son pays. Je suis revenue triste et meurtrie d’avoir été séparé d’elle. Je voulais tout arrêter quitter ma vie religieuse et aller retrouver Anne pour vivre notre histoire. Moi si joyeuse, j’étais renfermée sur moi-même, j’étais devenue une autre personne. Je savais ce qui m’attendait si j’osais avouer mon histoire avec Maria. J’ai commencé à plonger dans une sorte de dépression. J’ai compris le besoin de parler, ton grand père, n’aurait jamais accepté que je quitte la vie religieuse. Alors je me suis tournée vers un prêtre que je savais très discret. Il m’a aidé et petit à petit j’ai commencé à sortir de cette dépression. J’ai rompu tout contact avec Maria que je n’avais jamais cessé d’aimer, mais à qui j’avais cessé de parler par principe.

Numéro 13 • 112


poésie

tu dis… Tu dis que ce n’est pas bien Tu dis que Dieu n’aime pas cela Oui, toi. Toi, pécheur fornicateur Eh bien, devine ce que Dieu n’aime pas d’autre ? La fornication. Tu dis qu’ils ne devraient pas s’approcher de toi Tu dis que tu détestes ces pédés Oui, toi, chrétien moralisateur haineux Tu as oublié de réviser tes notes sur le plus important des commandements. Tu dis qu’ils ont une mauvaise influence sur tes enfants Tu dis qu’ils devraient se faire arrêter Mais tu ris et ne fais rien face aux violences faites aux femmes Tu dis « ça, c’est leur problème, pas le mien » Toi, stupide Galate. Tu répètes « Black Lives Matter » Tu dis « Donald Trump est raciste » Mais tu dis « ils ne se seraient pas faits tirer dessus s’ils n’étaient pas comme ça » Que Dieu était fâché contre eux Tu t’es donc autoproclamé porte-parole de Dieu ! Tu dis que c’est une bénédiction que ce spectacle-là ait été annulé Que ta religion dit que c’est quelque chose de mauvais Ta religion ne dit-elle pas aussi que regarder des films pornos est mauvais ? Et pourtant, ton ordinateur en est rempli. Tu applaudis face aux fusillades inhumaines qui ont lieu Tu dis « Je les aurais tués moi-même » Tu tuerais ? Tu oublies le sixième commandement, cher ami. Tu juges, encore et encore Tu refuses de désapprendre tes enseignements rigides et stupides Tu oublies d’être tolérant et tu affirmes le faire pour Jésus Le même Jésus qui a mangé avec des collecteurs d’impôts et s’est fait lavé les pieds par une prostituée. Tu dis en beaucoup. Tu réfléchis peu.

113 • Juin 2017

Photo de Brian Doe

PAR EDNA NINSIIMA


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115 • Juin 2017

Q-zine numéro 13  

Créations littéraires Queer et LGBTIA + Africaines

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