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La souffrance à l’école. « Je suis hostile à toute entreprise tendant à me réduire à l’« élève » que j’ai pu être. En cet enfant passablement hagard puisque encore inconscient de ses propres raisons d’être et à coup sûr traqué (de par l’appareil coercitif mis en œuvre conjointement par les parents et le personnel enseignant) je ne me reconnais quelque peu que sur le plan affectif, où mes réactions d’alors étaient, par nécessité, sérieusement gardées pour moi. Je vois mal, par conséquent, ce qu’on pourrait trouver de valable dans mes « copies » scolaires ou dans la manière dont, sans goût, j’ai pu affronter telle ou telle compétition. Quant à ces vers, perdus dans un pauvre journal d’écolier, comme ceux qui leur seraient contemporains ou antérieurs je les tiens pour des balbutiements et souhaite qu’on en épargne la lecture à qui veut bien s’intéresser à moi. Passant avant-hier devant le bâtiment Chaptal – quitte de la vue en plongée qu’on a sur l’enchevêtrement de ces rails dont Mallarmé confiait que pas un jour ils ne lui avaient fait grâce de la tentation de se jeter du pont sur la voie – j’ai constaté avec quelque surprise que les travaux de nettoyage ne lui avaient pour moi rien enlevé de son opacité. Je souhaite, Monsieur, que l’intérieur vous soit plus clair et que vous l’éclairiez pour ceux qui vous écoutent ». André Breton1

1968. J’étais étudiant à l’université de Nanterre et « Surveillant d’externat » au Lycée Chaptal. Je secondais le Surveillant Général, et j’étais à la fois élu au Conseil d’Administration, secrétaire syndical du SNES et secrétaire de la cellule communiste. Chaptal était un lycée de réputation, et les anciens, dont le surveillant général, se lamentaient de le voir perdre de sa classe et du coup perdre sa classe sociale, ses charmes bourgeois, et ses petits problèmes disciplinaires, toujours réglés entre personnes bien élevées, pour une violence plus ouverte. Car les élèves n’étaient plus les mêmes, entendait-on, les temps changeaient. Sauf bien sûr dans les classes préparatoires, où les professeurs et les élèves étaient au-dessus de la norme et des lois lycéennes, une espèce à part en somme. Et pourtant déjà la violence institutionnelle régnait. Nous y reviendrons. Au hasard de mes discussions, j’appris par Lionel Ray, poète en vogue et enseignant, que André Breton avait été élève à Chaptal. Je retrouvai certains de ses cahiers de classe et lui écrivis, deux ans plus tard, alors que je terminais avec Fernand Oury le livre « Chronique de l’école caserne ». Il me répondit par cette lettre en exergue, et me permit de la publier. Ce fut la quatrième de couverture du livre, le « livre noir », disait Oury, dont il est vrai personne ne parla, mais qui fit des milliers d’exemplaires. Voilà ce que lui rappelait ce lycée, l’école ! Breton, Mallarmé, Balzac, eurent en horreur nos écoles ; comme bien d’autres, Baudelaire, Rimbaud, Prévert… Ils sont célèbres à présent. Mais cette école là ne prête attention à rien, elle se maintient dans le souvenir de son mythe, en ce temps où elle était la plus belle pour aller danser le savoir. Du moins le croyait-elle ! La souffrance a toujours été son addiction profonde. Et le cocktail christique « souffrance/réussite » justifie le pire. Prenez de la peine, vous serez du bal ! Bien sûr on oublie de vous dire qu’il y a des premières, des secondes et des troisièmes classes de bal. En effet, chacun sa classe ! Comme nous le remarquions comparativement 2 en Grande Bretagne, et en Allemagne, les systèmes scolaires ont les uns et les autres leurs défauts et leurs qualités. Mais la France est la meilleure dans le « double message » du Chacun sa chance, ce fameux « double bind » républicain qui lie aux couleurs de La Marseillaise l’école et la démocratie dans la réussite par l’école. Ce qui ailleurs est cynisme est ici hypocrisie. Nos Tartuffe lénifient. Mais un tiers de la France ne croît plus en l’école, ce qui dans les zones sensibles fait une bonne moitié. 1

Cf. Oury F., Pain J., Chronique de l’école caserne, Maspero 1973, réédition Vigneux, Matrice. Pain J., Barrier É., Robin D., Violences à l’école. Allemagne, Angleterre, France. Une étude comparative européenne de douze établissements du deuxième degré, Vigneux, Matrice, 1997. 2

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La souffrance à l'école  

La souffrance à l'école fait partie de la définition, des cursus et de la mentalité de l'école française. Comme si on ne pouvait pas apprend...

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