Ballroom revue 2 20140525 final

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La vie après l’Opéra de Paris

NICOLAS LE RICHE

Fantaisie en mots et en images sur

CHAIGNAUD /  BENGOLEA Trente ans, le bel âge ?

DOSSIER HIP HOP Photos inédites

SASHA WALTZ N° 2, ÉTÉ 2014

U A E V U O N

L’ÉTÉ DES FESTIVALS DE DANSE M 07238 - 2H - F: 9,50 E - RD

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Numéro spécial

MONTPELLIER MARSEILLE UZÈS BERLIN VIENNE FO RM AT A RDÈCHE E X T ENSION S AUVAGE

www.ballroom-revue.net


www.theatre-chaillot.fr

Photo : Rahi Rezvani

Josette Baïz • José Montalvo • Carolyn Carlson • Olivier Letellier • Luc Petton • Marc Lainé Marcial Di Fonzo Bo / Élise Vigier / Martin Crimp • Hideki Noda • Wajdi Mouawad The Forsythe Company • Andrea Sitter • Béatrice Massin • Batsheva Dance Company Philippe Decouflé • Arkadi Zaides • Thomas Lebrun • Philippe Jamet • Pierre Rigal Deuxième Biennale d’art flamenco : Rafaela Carrasco / Rocío Molina / Ballet flamenco de Andalucía / Pilar Albarracín… • Denis Guénoun • Falk Richter / Anouk van Dijk / Chunky Move Stephanie Lake • Carte Blanche • Danièle Desnoyers • Australian Dance Theatre


ÉDITORIAL

Le voici, le numéro d’été de Ballroom !

A

fin de vous accompagner pendant votre été, en France comme à l’étranger, nous vous avons concocté un numéro « spécial festivals ». Non pas dans l’ambition d’être exhaustifs mais avec l’envie de vous présenter notre sélection, nos coups de cœur et nos découvertes. Il nous paraissait essentiel de rappeler que la danse, par essence, peut se « transporter », se montrer et se partager partout, à n’importe quel moment, et ainsi investir de grands lieux comme de plus petits espaces, pour créer la rencontre. Danse-paysage, danse-répertoire, danse-création, danse-manifeste … Mélange de styles, de genres, de gens … Un merveilleux kaléidoscope de possibles, pour vous faire vivre un été 2014 de découverte et de pur plaisir. Nous continuons également à créer pour vous des dossiers d’investigation : c’est le cas ici avec un dossier consacré à la danse hip hop. Il nous a paru intéressant d’interroger son inscription dans l’institution, mais aussi et surtout la place de la femme dans ce courant important de la danse d’aujourd’hui. La rencontre, ce n’est pas une posture, mais bien le moteur de notre projet éditorial. Pour ce numéro, nous avons choisi de parler avec Nicolas le Riche de sa nouvelle vie après l’Opéra de Paris, ainsi qu’avec de nombreux programmateurs, chorégraphes et interprètes qui donnent vie aux festivals. Chacun se livre, partageant avec beaucoup de générosité ses projets, ses visions et convictions.

Enfin, l’image étant une composante essentielle de notre revue, nous vous proposons des travaux inédits, entre illustration et photo. Il s’agit de découvrir ou de redécouvrir des artistes par le dessin ou l’image d’archives, mais aussi par le témoignage de ceux qui les ont côtoyés, qu’ils soient proches collaborateurs ou simples spectateurs. En tant qu’artiste associé à cette revue, je suis très heureux de pouvoir travailler à cet endroit de partage avec vous, pour vous, au sein d’une très belle équipe de rédacteurs et de collaborateurs. Mais tout cela reste très fragile. Nous pourrions tout-à-fait disparaître, aussi vite que nous sommes apparus ; comme beaucoup d’autres parutions, excellentes au demeurant. Alors, si nous avons envie que Ballroom vive, il ne tient qu’à nous d’en parler, de la diffuser autour de nous, et bien sûr, de nous abonner. Vous aimez la danse et la soutenez ? Ballroom a besoin de vous. Bel été ! Aurélien Richard

www.ballroom-revue.net ILLUSTRATION D’APRÈS UNE PHOTO DE DANNY WILLEMS WIM VANDEKEYBUS : BOOTY LOOTING

BALLROOM

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Design Claire Rolland – Image Robert Longo, Men in the cities, Courtesy of the artist and Metro Pictures, New York

les artistes inVités William Forsythe | DV8 Physical theatre | Jan Fabre | comPagnie Xy | KaDer attou | DaDa masilo l.a. Dance ProJect - b. millePieD, r. assaF, h. umeDa | ballet De l’oPéra De lyon - e. gat, F. chaignauD & c. bengolea, J. Kylián | ccn - ballet De lorraine - Picabia & satie, cunningham, soulier | rocío molina yoann bourgeois | robyn orlin & James carlès | maguy marin | yuVal PicK | arushi mugDal & rolanD auzet nacera belaza | alessanDro sciarroni | ambra senatore | Patricia aPergi | Daniel Jeanneteau tânia carValho | clauDio stellato | James thierrée | mouraD merzouKi | aFrican Delight | thomas lebrun a. marchal, r. sala reyner & s. tanguy | anne Juren / annie Dorsen | France Distraction François chaignauD | loïc touzé & latiFa laâbissi | maria clara Villa-lobos | mauD le PlaDec noé soulier | P. rigal, h. razaK & P. cartonnet | roDrigue ousmane inFos et billetterie sur biennaleDelaDanse.com


SOMMAIRE

DANSE EN VRAC

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Livres DVD CD Exposition Evénements

TRADITIONS

014 NICOLAS LE RICHE, LE GRAND SAUT défendre tout 016 ce« Jequivoudrais m’a nourri »

028 FESTIVALS

Entretien avec Nicolas Le Riche Le Riche, 020 Nicolas portrait subjectif

REGARDS SUR …

024 ENFANTS TERRIBLES ? Une fantaisie en mots et en images autour de François Chaignaud et Cecilia Bengolea

NICOLAS LE RICHE

CHAIGNAUD/ BENGOLEA Trente ans, le bel âge ?

DOSSIER HIP HOP

TERRITOIRES DE DANSE

Photos inédites

SASHA WALTZ

028 FESTIVALS : UN AUTRE TEMPS POUR LA DANSE

N° 2, ÉTÉ 2014

U NOUVEA

M 07238 - 1H - F: 9,50 E - RD

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Numéro spécial L’ÉTÉ DES FESTIVALS DE DANSE MONTPELLIER MARSEILLE UZÈS BERLIN VIENNE FO RM AT A RDÈCHE E X T ENSION S AUVAGE

Témoignage de résidence de la danseuse et chorégraphe Marie-Laure Caradec de Marseille : Entretien avec Apolline 044 Festival Quintrand, directrice du festival phocéen depuis sa naissance

La vie après l’Opéra de Paris Fantaisie en mots et en images sur

Ardèche : Sophie Gérard revient sur 040 Format la création d’un festival intime par nature.

Sauvage : Rencontre avec Latifa 049 Extension Laâbissi, chorégraphe et directrice du festival Danse : Un moment avec Fabrice 053 Uzès Ramalingom, artiste associé du festival

www.ballroom-revue.net

COUVERTURE Illustration o­ riginale de Viriginie Morgand

Danse : Interviews de Jean-Paul 030 Montpellier Montanari, directeur du festival et d’Angelin Preljocaj, artiste invité. Zoom sur (nou), la nouvelle pièce de Matthieu Hocquemiller

028 ILLUSTRATION : VIRGINIE MORGAND POUR BALLROOM

im August : Rencontres avec Virve 060 Tanz Sutinen, directrice du festival de Berlin et avec la chorégraphe Ula Sickle Focus sur le festival de danse 066 ImPulsTanz : viennois, un des plus importants d’Europe

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014 NICOLAS LE RICHE

100 CRITIQUES

072 HIP HOP

BD

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Le carnet de François Olislaeger

CRITIQUES ETAT DES LIEUX

PUPPETS 100 @3 : Frédéric Deslias

072 LA DANSE HIP HOP DANS LA PLACE

QUE LE JOUR DOIT À LA NUIT 101 CE Hervé Koubi

Paroles croisées. Recontre avec Christine 074 Coudun et Sabine Samba

102 HAKANAÏ Adrien M / Claire B

Le hip hop à l’ombre des jeunes filles … 079 Conversation avec Dieynébou Fofana

103 DAH-DAH-SKO-DAH-DAH Saburo Teshigawara

Bêtes de scène 082 ou bêtes à concours ?

OPTICONS 104 LES Philippe Decouflé

téléfilm dansant 086 Un et … renversant !

ET EURYDICE 105 ORPHEE Pina Bausch

PORTFOLIO

PALAIS DE CRISTAL / DAPHNIS ET CHLOÉ 106 LEGeorge Balanchine / Benjamin Millepied

090 SASHA WALTZ, APRÈS LES CORPS

ETHAN 107 POUR Mickaël Phelippeau DES OMBRES –SIGNE BLANC 108 LENoéROYAUME Soulier

Kiyé Simon-Luang LIFESTYLE

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On the road again

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TRIBUNE LIBRE

TAUBERBACH 111 109 Alain Platel

La danse contemporaine en France : Les fruits de la raison et de l’utopie Patrick Germain-Thomas

TEMPORUM 110 VORTEX Anne-Teresa de Keersmaeker

014 NICOLAS LE RICHE. PHOTO : MYRIAM TIRLER 076 CHRISTINE COUDUN : MY TATY FREEZE. PHOTO : LAURENT PAILLIER 102 COMPAGNIE ADRIEN M / CLAIRE B : HAKANAÏ. PHOTO : VIRGINIE SERNEELS


DANSE EN VRAC LIVRES

LIVRES Danse et Cinéma L’un écrit le mouvement, l’autre écrit la danse … entre cinéma et chorégraphie, les correspondances sont plus qu’étymologiques. C’est ce que montrent ces deux ouvrages, qui s’attachent aux connivences entre les deux arts, qui, depuis les débuts du cinématographe, n’ont jamais cessé de nouer un dialogue aussi discret qu’évident. Chacun regroupe un nombre important d’articles qui permettent un voyage dans les logiques de composition ou de corps. Les Sensibles Entrelacs décrits dans Cinéma et Danse sont une affaire de spécialistes, puisqu’il s’agit d’analyses d’universitaires issus pour la plupart du domaine du cinéma.

Effort : l’alternance dynamique Les auteurs du second Cinéma / Danse – on appréciera l’inversion des deux termes – proviennent à l’inverse davantage du champ de la danse et donnent également une belle place à la parole d’artistes. Quand la danse regarde le cinéma et le cinéma regarde la danse. N. Y. Infos pratiques : Cinéma et danse, sensibles entrelacs, coordonné par Didier Coureau et Patrick Louguet, L’Harmattan, 2013, 29 €. Danse/Cinéma, ouvrage dirigé par Stéphane Bouquet, Cappricci/Centre national de la danse, 2012, 25 €.

Angela Loureiro On remarque aujourd’hui l’intérêt toujours plus grandissant pour la pensée du théoricien allemand Rudolf Laban, alors que la question du patrimoine et du répertoire se pose dans l’œuvre même de nombreux chorégraphes. Grâce à lui, on analyse les composantes du mouvement, on écrit la danse sur des partitions rigoureuses, on la conserve, on la transmet … Mais dans sa « boîte à outils », la notion d’Effort, avec ses infimes variations, restait encore à vulgariser. Cette façon d’analyser la dynamique du mouvement, via son rapport au poids, au temps, à l’espace, et au flux, est expliquée par Angela Loureiro très simplement. Une gageure pour

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DANSE EN VRAC LIVRES ▸ une notion, certes théorique, mais qui

s’expérimente avant tout par le corps ! On découvre par exemple ce qui se cache très concrètement derrière le terme de phrasé, comment peut se transformer le mouvement et par quelles modulations … L’ouvrage ouvre également sur les théories, disciplines et applications qui émanent de cette notion, et qui dépassent largement le domaine de la danse, comme l’ethnologie, la thérapie, le monde du travail ou la neurophysiologie. N. Y. Infos pratiques : Effort : l’alternance dynamique, d’Angela Loureiro, éditions Ressouvenances, 2013, 20 €.

Les roches noires, monographie de Jean-Luc Verna Stéphanie Moisdon et Claude-Hubert Tatot

Le corps juste  Entre les lignes du … hip hop ! Un livre bien différent des autres, quelques pages vivant dans l’écriture entrelacée de trois arts qui se répondent, un livre pour élargir notre regard sur le hip hop. On y découvre une passion commune : l’amour de la dynamique du mouvement, du mot, du geste, au cœur de trois univers que sont la photographie, avec la réalisation d’images de la compagnie bordelaise Hors Série, le portrait d’Hamid Ben Mahi, le tout

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ponctué des écrits d’Alain Bashung. Hamid Ben Mahi et la compagnie sont portés par la pluridisciplinarité, le mélange artistique, l’expérimentation qui naît de l’inspiration de tous ces arts. M-C. R. Infos pratiques : Le corps juste, Hamid Ben Mahi, Alain Bashung, Christophe Dabitch et Christophe Goussard, collection Le Castor Astral, 2013, 15 €.

Ecrire sur Jean-Luc Verna relève de l’exercice périlleux, voire de l’utopie la plus complète. Et pourtant, dans cette revue qui parle de danse, il m’a paru essentiel que le travail de cet artiste totalement inclassable puisse y figurer. Pourquoi ? Tout simplement parce que la question du corps y est essentielle. Jean-Luc Verna travaille de son corps, avec son corps, de par son corps. Son crayon est le prolongement de ses doigts, de ses muscles, de ses sécrétions, de sa pensée constamment en mouvement. Il dessine comme il est, ou plutôt comme il est en vie. Cette force, qui ne se lasse pas d’être également délicate (quelle finesse

1 LE CORPS JUSTE. PHOTO : CHRISTOPHE GOUSSARD


Photographier la danse Rosita Boisseau – Laurent Philippe 1

dans le trait, quelle acuité dans les choix des postures de ses personnages !), on la trouve dans ses dessins, mais aussi partout où Verna décide d’apparaître. On se souvient de lui dans la pièce de Gisèle Vienne, I apologize, donnée en 2005 au Festival d’Avignon puis en tournée, dans ce gigantesque spectacle rock/ baroque où il danse comme personne. On pense aussi aux fameux Bodydouble du réalisateur Brice Dellsperger où Verna multiplie les occurrences en utilisant le vêtement comme une seconde peau, le maquillage comme un masque de théâtre, tout cela se révélant de façon extraordinairement vivante grâce à son incarnation. Et puis, comble de la distinction et du don, il y a ces bijoux incroyables, à mi-chemin entre le donut et le cockring1, aux noms de danseurs d’hier et d’aujourd’hui, tout un panthéon personnel : Dupont, Legris, Phelippeau, Ramalingom, Chaignaud …

La monographie qui lui est consacrée tient compte avec intelligence de toutes les facettes de cet artiste magique, entre dessin et danse, entre réel et onirisme, entre rock et sexe, proposant un kaléidoscope de ses propositions graphiques, photographiques, filmiques, spectaculaires. C’est un très beau livre pour appréhender l’univers de Verna, avec des textes très documentés et écrits avec sensibilité par Stéphanie Moisdon et Claude-Hubert Tatot. A. F. Infos pratiques : Les roches noires, monographie de Jean-Luc Verna, par Stéphanie Moisdon et Claude-Hubert Tatot, Editions Flammarion avec le concours du Centre national des arts plastiques, 240 pages, 2014, 45 €. 1 Le cockring est un anneau de métal, de cuir ou en caoutchouc généralement à pressions permettant de renforcer et maintenir l’érection masculine.

Après une introduction qui souligne la différence d’essence entre danse et photographie – mouvement dans la durée, image arrêtée sur l’espace de la pellicule –, Rosita Boisseau présente le choix de Laurent Philippe comme une histoire de la danse qui fait émerger fondamentaux et mouvements esthétiques. L’utilisation de la photo par les chorégraphes est esquissée ( Trisha Brown, Daniel Linehan, Garry Stewart). Les séquences du travail de Laurent Philippe sont analysées, de l’extraction de scènes emblématiques à la capture de gestes-signatures, de la résistance à la photogénie au close-up, du flou à l’équilibre entre témoignage et interprétation. Le recit de son parcours précède les commentaires de huit chorégraphes face à une image figée de leur travail du mouvement. Un ouvrage généreux qui s’applique à saisir celui qui, depuis 25 ans, offre l’éternité à la danse. Ma-J V. Infos pratiques : Photographier la danse, Rosita Boisseau et Laurent Philippe, nouvelles éditions SCALA, 2013, 29 €.

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DANSE EN VRAC LIVRES, DVD, CD

Voyages en hivernales Amélie Grand et Philippe Verrièle Un livre qui retrace trente années de danse contemporaine au cœur d’un festival qui donne la parole à l’innovation esthétique. Les Hivernales est un moment incontournable dédié à la danse, aux rencontres, expositions, débats, projections et stages. Ce livre rend un hommage aux artistes et à leurs créations offertes au public chaque année aux mois de février et mars, dans la région d’Avignon. C’est surtout au hip hop que le Centre de développement chorégraphique a consacré sa 36e édition en 2014, renouvelant le langage de la danse par l’ouverture à un genre qui s’impose aujourd’hui comme une expression chorégraphique en constante mouvance, un genre mû par des croisements artistiques multiples, et un univers créatif sans cesse réinventé. M.-C. R. Infos pratiques : Voyages en hivernales : 30 ans de danse en Avignon, Amélie Grand et Philippe Verrièle, éditions ArchimbaudRiveneuve, Paris, 2014, 20 €.

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DVD Walzer Pina Bausch A la collection d’ouvrages consacrés à la chorégraphe, L’Arche ajoute un coffret Walzer assorti d’un montage de 55 min extrait des 3 heures que dure la pièce. Une sélection et un montage que l’on doit à Pina Bausch elle-même, ce qui permet une réflexion invisible sur le film de danse. Une pièce qui, telle Café Müller ou Kontakthof, appartient aux œuvres mémorables de la chorégraphe. Le livre s’ouvre sur les dialogues originaux. Suit le programme de la première représentation et son étrange note d’intention poétique « Quand les kangourous sont en détresse, ils s’accrochent à un autre animal avec leurs pattes-avant et l’éventrent avec leurs pattes-arrière / Postures formelles et comment il ne faut pas danser / Des

représentations de la Vierge / Bouillir de colère / Attitude d’humilité ». Quelques photos extraites de l’enregistrement de Reinhard Kiehl. A côté de ces documents qui ravissent les passionnés, il y a surtout le film. Somnambulisme, poids de l’existence, rires et colère, Mechthild Grossmann qui prend la parole, un verre de vin à la main … D’inoubliables solos de femmes : Meryl Tankard, Jo Ann Endicott ou Nazareth Panadero. Des interprètes, des personnages dont la présence déborde l’espace vide de la scène. Ma-J V. Infos pratiques : Walzer, Coffret avec livre trilingue et DVD, L’Arche éditeur, 2012, 39 €.

La danse au travail « Le travail n’a pas bonne réputation, il n’est pas seulement l’envers du décor, il est le lieu de sa contestation », André S. Labarthe. Capricci a réuni dans un coffret DVD les films à propos de la danse réalisés par André S. Labarthe entre 1985 et


CD

1993. Si la série Cinéastes de notre temps est une référence, La danse au travail est demeurée jusque-là pratiquement inconnue. Il s’agit de quatre portraits plus un. Les chorégraphes William Forsythe et John Neumeier, les interprètes Sylvie Guillem et Patrick Dupond, incarnent la danse classique. Le cinquième est le japonais Ushio Amagatsu, l’un des trois maîtres de la danse Butô. Sous-titré éléments de doctrine, il donne à entendre un homme dont la précision de pensée n’a d’égale que l’exactitude quasi sacrée des gestes. Ces documents précèdent la naissance de la critique en danse, que l’on date de Poétique de la danse contemporaine de Laurence Louppe en 1997. Le regard posé par Labarthe sur le corps, l’essentialisme supposé de la danse ou l’alchimie poétique du ballet a disparu. Son traitement des bruits de rue et de la musique de travail, la voix off de JeanClaude Dauphin, l’attention aux lieux, aux épuisements, aux à-côtés de la création demeurent, et font de ces moments de télévision un témoignage précieux. Ma-J V. Infos pratiques : La danse au travail, Coffret DVD 5 films, André S. Labarthe, Capricci, 2012, 27 €.

Une vie heureuse Darius Milhaud Nous célébrons cette année les 40 ans de la disparition d’un de nos plus grands compositeurs, Darius Milhaud (1892–1974). Il ne fallait pas moins qu’un coffret-anniversaire pour rendre hommage à ce musicien hors pair, dont la production très importante (plus de 400 opus !) est aussi extrêmement qualitative. Erato nous propose un voyage à travers différents genres musicaux, du concerto en passant par la mélodie, la musique de chambre, la symphonie et bien sûr, la musique de ballet. Concernant cette dernière, si certaines des interprétations retenues sont très connues (Le Bœuf sur le toit ou La Création du Monde par l’Orchestre National de France avec Leonard Bernstein), on est heureux de (re-)découvrir comment le compositeur lui-même dirige ces œuvres dans des documents extraordinaires, et d’entendre également des pièces moins connues de sa production, telles que les suites de ballet Les Songes ou Les Rêves de Jacob. Milhaud se révèle de manière extraordinaire dans toutes ces pages, montrant une belle appétence pour

ce genre particulier qu’est la musique « pour la danse ». Alternant emprunts à la musique brésilienne (ce pays où il fut secrétaire de Paul Claudel à la fin de la Première guerre), et au jazz (découvert dans les dancings de Harlem lors de son voyage à New York en 1922), ne niant aucune des influences qui l’ont façonné (d’Erik Satie en passant par Igor Stravinski entre autres), le compositeur réussit le miracle de composer une musique qui lui ressemble : totalement originale. Et pour continuer ce tour d’horizon de l’œuvre musicale de Milhaud, rien de tel que de lire son autobiographie pour également découvrir l’homme extraordinairement ouvert et généreux qu’il a été (Phil Glass et Steve Reich, deux de ses nombreux élèves, en ont témoigné comme beaucoup d’autres) : il s’agit de Ma vie heureuse aux éditions Zurfluh, livre auquel le titre du coffret de disques Erato fait évidemment allusion. A. R. Infos pratiques : Une vie heureuse Darius Milhaud, Coffret de 10 disques. Editions Erato, 39 €.

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DANSE EN VRAC EXPOSITION, EVENEMENTS EXPOSITION « Noureev, l’insoumis » L’exposition passionnante qu’Ariane Dollfus consacre à Rudolf Noureev est le prolongement de son livre paru en 2007 chez Flammarion intitulé Noureev, l’insoumis. Cette exposition est née de l’envie d’Ariane ainsi que de celle de l’équipe de la mairie du XVIIème arrondissement de Paris, de rendre hommage à un artiste rare, totalement hors normes. L’intelligence de cette proposition est d’exposer Noureev à travers des documents très peu connus, ce qui est précieux quand on connaît la pertinence de l’œil de la photographe Francette Levieux, qui livre ici 50 photos du danseur et chorégraphe, en répétition, « on stage » ou dans les coulisses. Un hommage troublant à cet homme qui fut et restera une légende de la danse, et qui disait volontiers, mi-sérieux et mi-facétieux : « La vie est trop courte. Je suis libre, je fais ce que je veux ». Grâce aux archives de la médiathèque du Centre national de la danse et de la collaboration du Cercle des Amis de Noureev, vous pourrez admirer de nombreux documents, extraits de presse, partitions annotées par le chorégraphe, programmes et, clou de l’exposition : les plannings totalement insensés des tournées de Noureev à travers le monde. A ne manquer sous aucun prétexte. A. F. 5 juin au 9 juillet Mairie du XVIIème arrondissement, Paris

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EVENEMENTS Un été brûlant de passion chez Éléphant Paname avec la compagnie Julien Lestel Du 2 au 5 juillet, Eléphant Paname invite la compagnie Julien Lestel pour quatre spectacles marqués du sceau de la passion. La jeune troupe, qui a déjà enflammé cette année l’Opéra de Marseille et l’Opéra de Massy, nous propose un programme en deux parties. Puccini explorera les arcanes émotionnels de l’œuvre de ce grand compositeur à travers les plus belles pages de ses héroïnes, puis Roméo et Juliette nous plongera dans la vision de Julien Lestel sur ce thème éternel. Gageons que le cadre à la fois intime et prestigeux d’Éléphant Paname sera idéal pour apprécier ces pièces. En effet, le public aura là une excellente occasion de découvrir un lieu exceptionnel, fruit de la passion artistique de Fanny et Laurent Fiat, où studios de danse, galeries d’exposition et lieu de représentation font excellent ménage. 2, 3, 4 et 5 juillet Eléphant Paname, 10 rue Volney, 75002 PARIS,  01 49 27 83 33 www.elephantpaname.com

Le San Francisco Ballet revient souffler les dix bougies des Étés de la danse Pour leur dixième anniversaire, les Etés de la Danse, événement estival parisien, ont invité le San Francisco Ballet pour une suite de programmes exceptionnels au Théâtre du Châtelet. Un retour aux sources avec la compagnie qui avait inauguré ce festival en 2004. Au programme, le répertoire favori de cette compagnie, celui où elle excelle : Balanchine, Robbins mais aussi Morris ou Tomasson. Voici donc l’occasion rêvée d’admirer une danse abstraite et poétique servie par des interprètes formés au classique, mais qui peuvent s’adapter à la danse contemporaine avec brio. Du 10 au 26 juillet nous découvrirons neuf créations dont trois pièces de Helgi Tomasson, Chaconne pour piano et deux danseurs, The fifth season et Trio. Nous retrouverons également des œuvres à la naissance du ballet dit néo-classique avec George Balanchine à l’honneur. De ce russe émigré à New York ayant fondé


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l’esprit du New York City Ballet, nous verrons trois opus caractéristiques : Agon et Les quatre tempéraments, pièces dansées en justaucorps noirs, marque de fabrique du chorégraphe qui le premier a montré les corps en les dépouillant du fatras des tutus, mais aussi Allegro brillante entêtant comme du champagne. A noter, un événement rare en France, une pièce de Hans Van Manen, Solo. Les amateurs pourront apprécier sur scène des danseurs d’origines variées, comme Joan Boada, Frances Chung, ou encore la divine Mathilde Froustey, ex-soliste de l’Opéra de Paris qui a rejoint la troupe en 2013. Au menu également des stages de formation professionnelle sous la houlette de Monique Loudières et des solistes du San Francisco Ballet. Sans oublier le 7e art, car le festival a conclu un partenariat avec le cinéma Le Balzac, qui projettera des films de danse durant toute la durée de l’événement. Quelle chance d’être à Paris en juillet ! B. A. Programme complet sur www.lesetesdeladanse.com

1 SAN FRANCISCO BALLET : SYMPHONIC DANCES. PHOTO : ERIK TOMASSON

0 800 600 740 APPEL GRATUIT montpellierdanse.com


TRADITIONS

NICOLAS LE RICHE LE GRAND SAUT Danseur étoile à l’Opéra de Paris pendant plus de vingt ans, Nicolas Le Riche s’apprête à tourner une page majeure de sa carrière. Le 9 juillet 2014, il quittera la grande maison où il était entré à l’âge de dix ans. Il a travaillé avec les plus grands et se consacre aujourd’hui au développement de ses propres projets. Il vient de créer Itinérances, premier spectacle de sa nouvelle vie.

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NICOLAS LE RICHE PHOTO : MYRIAM TIRLER



TRADITIONS

NICOLAS « Je voudrais défendre tout ce LE RICHE qui m’a nourri » Nous avons rencontré Nicolas Le Riche. Sous des dehors fragiles, il est habité par la force de sa passion pour le spectacle vivant. Ses bras chorégraphient ses mots, tous ses sens sont en alerte comme lorsqu’il est sur scène. Fervent défenseur du ballet, il esquisse avec nous les bases de sa nouvelle vie portée par l’envie de partage. Par Corinne Hyafil et Pierre Cléty.

V

ous venez de créer Itinérances, que porte pour vous ce projet ? Pour moi, le programme d’Itinérances parle de la danse d’aujourd’hui avec des chorégraphes et des danseurs d’aujourd’hui. Nous cherchions depuis de nombreuses années avec Russell Maliphant, qui est un ami, à être ensemble sur scène, à nous réunir et à porter la danse. Ce qui m’intéresse c’est de rassembler des pièces d’interprètes et de chorégraphes divers, de remettre l’homme au milieu de la danse. Car tout cela, ce sont des rencontres humaines et des croisements de courants qui participent à la danse de demain. Et comme je suis dans un moment où j’ai envie de proposer quelque chose de très festif,

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une sorte de jubilation chorégraphique, j’ai choisi de présenter ce spectacle sous la forme d’un gala. Vous reprenez dans le spectacle Le jeune homme et la mort, un hommage à Roland Petit. Effectivement un hommage à un monsieur qui a été tellement important pour moi, qui a été plus qu’un maître, qui a été un parrain de la danse et qui m’a tellement appris. C’est lui probablement qui m’a fait comprendre le premier cette idée de s’inscrire totalement dans le vivant. Sur Le jeune homme et la mort, il m’a dit : « bon, c’est bien tu connais la chorégraphie, alors ce que je voudrais maintenant c’est que tu l’inventes. »


TRADITIONS

« Je crois beaucoup à l’Histoire et au sens de l’Histoire, non pas dans une vision rétrograde en disant que toutes les solutions se trouvent dans le passé, mais je pense que le passé aide à construire le futur. »

C’est une chance incroyable, d’avoir la licence du chorégraphe pour inventer la chorégraphie. J’ai trouvé cela vertigineux, dans le bons sens du terme, cette confiance et ce travail ensemble. Quant à Clavigo ça a vraiment été le résultat d’une amitié, d’une confiance. Voilà. C’est un cadeau que nous nous sommes fait. Que retenez-vous de ces 35 ans passés à l’Opéra ? Une somme d’expériences et de savoir-faire qui ont été acquis au fur et à mesure du temps. J’ai participé à des expériences de danse d’un point de vue très pratique, technique, académique mais aussi du point de vue de la production … J’ai toujours été très sensible à la production, à la manière dont un spectacle se fabrique sur et en-dehors du plateau. Aujourd’hui je me sens chargé de toute cette richesse. J’ai l’impression d’avoir tout ça dans ma besace avec en plus, bien sûr, cet héritage qui m’a été transmis par mes maîtres et qui pour moi est fondamental. Comment travaillez-vous sur un projet, que vous soyez interprète ou chorégraphe ? En général, quand je travaille sur un projet, j’ai toute une phase de documentation suffisamment en amont pour pouvoir ensuite l’oublier et décrocher de tout ce que cela pourrait avoir de didactique. Ensuite, quand le temps du studio arrive, je vais essayer de comprendre les enjeux du moment. Plus ça va, moins j’aime l’idée d’appeler « répétitions » ce que je fais tous les jours dans les studios. Je ne fais pas de la répétition, je fais des séances de travail autour de

la compréhension de ce que je vais faire. Toute cette préparation va me servir à être vivant sur scène. Bien sûr il y a la chorégraphie à apprendre … Mais quelqu’un comme Saburo Teshigawara, qui est un chorégraphe extraordinaire, m’a appris que l’écriture chorégraphique peut se situer ailleurs que là où on la place généralement. Ce qui va intéresser Saburo, par exemple, c’est la naissance de la chorégraphie, comment un geste nait … Quel pourrait être le courant qui vous a le plus marqué ? J’ai envie d’évoquer une époque très célèbre de la danse que j’aime, énormément, Les Ballets russes, créés par Diaghilev et le mouvement artistique très fort qui s’est créé grâce à toutes ces collaborations avec des compositeurs, des musiciens, des décorateurs, des écrivains. Cette mise en commun de toutes ces énergies artistiques complémentaires qui participent à la naissance d’une œuvre me touche beaucoup. Lorsque, tout petit, j’ai poussé la porte d’un théâtre, j’y ai vu comme dans la caverne d’Ali Baba, un trésor. J’y ai vu des machinistes, des couturières, des musiciens, des décorateurs, des chanteurs, des danseurs. J’ai vu toute cette société qui est un monde merveilleux pour moi parce qu’il est tellement pluriel, il est tellement multiple, tellement plein de propositions. J’y ai vu la vie. Dans quelle esthétique situez-vous votre danse ? Je pense que je fais partie du courant du ballet même si je travaille quatre vingt pour cent de mon temps avec des chorégraphes contemporains (Forsythe, Preljocaj, Teshigawara, etc). La danse est excessivement large et on a pourtant l’impression quand on en entend parler que c’est une seule chose. C’est évident que la vie de quelqu’un du hip hop n’est pas la même que la vie de quelqu’un qui vient du ballet. Ce n’est pas la même culture, mais ça n’empêche pas tous les mouvements de pouvoir se croiser. Je crois en cet échange, et je pense qu’il

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▸ est nécessaire. Mais pour autant il ne faut négliger aucun courant. Beaucoup de gens ont des préjugés sur le ballet ou sur ce que peut être un danseur d’aujourd’hui. Moi j’ai envie de porter une danse nourrie du ballet mais qui s’inscrit dans le monde d’aujourd’hui.

Diriez-vous que le ballet est en danger ? C’est un monde fragile. C’est un monde qui tient beaucoup grâce à la transmission et si cette transmission n’est pas faite il y a des maillons de la chaîne qui se perdent. C’est déjà arrivé en France, il n’y a pas si longtemps que ça. Prenez une Bayadère, une Giselle. A l’époque où les français se sont exportés, sont allés en-dehors du territoire parce qu’ils n’avaient plus de place ici, la France a bien failli perdre ce répertoire. Je pense qu’il est bon d’avoir une mémoire et cette mémoire, même si on l’oublie, laisse des traces et des inscriptions. Je crois beaucoup à l’Histoire et au sens de l’Histoire, non pas dans une vision rétrograde en disant que toutes les solutions se trouvent dans le passé, mais je pense que le passé aide à construire le futur. Aujourd’hui, il ne faut pas aller dans un sens unique qui négligerait la multitude d’offres de la danse ; il faut que les acteurs vivants qui ont ce savoir-faire ne soient pas rejetés et mis à l’extérieur. J’espère que sur les 19 CCN (Centres chorégraphiques nationaux) français, il en existera un jour la moitié qui proposeront du ballet . Aujourd’hui il y en a un seul qui est à vocation néo-classique, c’est celui de Thierry Malandain à Biarritz. Pensez vous qu’il faut sensibiliser les gens à la danse en la faisant vivre dans d’autres lieux ? Dans d’autres lieux, oui, mais il faut garder la danse pour ce qu’elle est et ne pas en faire un outil politique avec des petites formes qui ne vont plus faire qu’une mission sociale de sensibilisation à la danse et où, subitement, l’objet artistique n’est plus en première place. L’important c’est de faire venir les gens là où l’objet artistique s’épanouit. Et pas de le dénaturer pour remplir une mission qui n’est pas la nôtre. Il ne faut pas se tromper de mission et faire confiance aux artistes et au vivant.

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« Je pense que je fais partie du courant du ballet même si je travaille quatre vingt pour cent de mon temps avec des chorégraphes contemporains. »

Après une si longue carrière dans une même maison, vers où vous portent vos envies ? Jusqu’à aujourd’hui j’ai servi un outil artistique, aujourd’hui je souhaiterais avoir mon propre outil artistique qui pourrait servir mes projets. Tout ça pourrait prendre plusieurs formes, comme de la transmission ou de la formation, ce qui à mon sens n’est pas tout-à-fait la même chose, même si ça peut se croiser dans le cadre d’une compagnie, par exemple. Cela peut être aussi de la création, ce qui veut dire une prise de parti sur scène. Je n’exclus rien, je souhaite juste être davantage impliqué dans un outil artistique. Je voudrais défendre tout ce qui m’a nourri. Et surtout j’espère le partager. J’ai envie de le partager. Votre passion est-elle intacte après toutes ces années ? Je pense que j’ai une chance magnifique, je suis un passionné de ce que je fais ; du reste l’une des choses que je me suis promises, c’est de ne répondre à cette passion que tant qu’elle sera là . Si un jour elle m’abandonne, j’espère que j’aurai le courage de ne pas regarder mon activité comme un travail et que je quitterai ce milieu. Parce que la danse est un art vivant qui passe par le vivant et qui a besoin du vivant. C’est sa force mais aussi sa fragilité qui fait sa beauté. Et c’est ce que j’aime au-travers de la danse. La première fois que j’ai été dans un cours de danse c’était pour essayer de ressentir ce que j’avais perçu en voyant mon premier spectacle de danse, c’est-àdire cette grande liberté, ce déploiement, cette prise de parole à un autre endroit. Moi j’aime le spectacle vivant parce qu’il est vivant. Parce que ce soir sur scène je ne serai pas le même que demain et parce qu’au début du spectacle je ne suis pas le même qu’à la fin. J’aime ça en tant qu’interprète, en tant que créateur et en tant que spectateur.


PHOTO : MYRIAM TIRLER

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NICOLAS LE RICHE Portrait subjectif par Laurent Croizier 1

I

l est 17h en ce jeudi de printemps. C’est soir de générale. Les couloirs du Palais Garnier sont en effervescence. Techniciens, maquilleuses, personnel d’accueil déambulent alors que les hautparleurs diffusent les directives des régisseurs … Soudain, le son étouffé d’un piano s’échappe d’un studio de répétition. Poussons la porte. Nicolas Le Riche danse. Seul. Son corps emplit l’espace. Fruits de centaines d’heures de travail, les mouvements accomplis ont paradoxalement l’évidence du naturel. Ils animent cette silhouette comme si elle était dévorée par l’ardeur d’un feu intérieur intarissable. L’artiste s’arrache de la pesanteur, retombe au sol sans bruit, s’élève à nouveau … Avec l’intensité physique d’un athlète. Et la légèreté d’un papillon. Fascinant mélange de puissance sauvage et de grâce. Guidé par une musicalité infaillible. Et une intelligence du geste omniprésente, inspirée, essentielle …

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Considéré par beaucoup comme le plus grand danseur de sa génération, Nicolas Le Riche s’apprête aujourd’hui à tourner une page dans sa carrière … Une carrière marquée, deux décennies auparavant, par un événement qui l’a propulsé dans le cercle très fermé des danseurs d’exception. Nîmes. 27 juillet 1993. Giselle s’achève. L’artiste qui vient d’interpréter le rôle d’Albrecht n’est plus tout-à-fait le même. Il vient d’être nommé étoile. Consécration certes. Mais aboutissement ou commencement ? Ni l’un ni l’autre. Continuité !

Les portes de l’Opéra Car la passion de la danse habite Nicolas Le Riche depuis sa plus tendre enfance. C’est en 1982, alors qu’il n’a pas dix ans, qu’il entre – non par ambition mais par défi – à l’école de danse de l’Opéra de Paris située à cette époque au sein même du palais Garnier.

1 NICOLAS LE RICHE AVEC ISABELLE CIARAVOLA DANS ITINÉRANCES. PHOTO : ANNE DENIAU


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Et l’enfant, fasciné, voit défiler, à longueur de journée, les danseurs du Ballet de l’Opéra … Demain, il sera comme eux. Outre les cours de Claude Bessy, c’est l’enseignement de l’étoile Serge Peretti qui marque ces années de formation et façonne son art. Aussi intègre-t-il logiquement la troupe de l’Opéra en 1988.

(en matinée) aux côtés de Claude de Vulpian. Et le succès est éclatant.

Nicolas Le Riche a seize ans. Adolescent rebelle, parfois rétif aux cadres rigoureux imposés par l’institution, il franchit cependant un à un les échelons au sein de la troupe : Coryphée en 1989, Sujet en 1990 et Premier Danseur l’année suivante.

Rudolf Noureev a une influence notable sur l’art de Nicolas qui aime à souligner son attention unique pour les danseurs (à l’issue de chaque répétition, il disait un mot à chaque artiste, corrigeant tel geste, offrant tel conseil …), son don incomparable de « passeur » du répertoire classique mais parallèlement aussi son ouverture aux nécessaires « nourritures » contemporaines. « Dans Roméo, il a été très patient avec moi. Il était déjà fatigué. Il allait à l’essentiel. Il m’a beaucoup appris sur le sens des choses. Pourquoi un geste est fait, comment il naît, quelle est sa signification »1. Nicolas Le Riche dansera la plupart

En décembre 1991, il est invité par Rudolf Noureev à incarner Mercutio dans son Roméo et Juliette. Ce signe de confiance osé est un tournant dans son parcours. Décelant le potentiel du jeune homme, Noureev pousse l’audace plus loin encore et lui apprend le rôle de Roméo qu’il danse le 19 décembre

Le moteur, le carburant de la carrière de Nicolas Le Riche, ce seront donc les rencontres …

Les rencontres

2 NICOLAS LE RICHE DANS APPARTEMENT. OPÉRA NATIONAL DE PARIS. PHOTO : ICARE 3 NICOLAS LE RICHE AVEC KARL PAQUETTE DANS LE LAC DES CYGNES. OPÉRA NATIONAL DE PARIS. PHOTO : ANNE DENIAU 4 NICOLAS LE RICHE DANS BOLERO. OPÉRA NATIONAL DE PARIS. PHOTO : LAURENT PHILIPPE

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▸ des chorégraphies de Noureev et créera le rôle de l’Esclave dans sa Bayadère en 1992.

Le 25 juin 1946, Roland Petit crée – sur un livret de Cocteau et une musique de Bach arrangée par Respighi – son bouleversant chef-d’œuvre Le Jeune homme et la mort au Théâtre des Champs-Elysées. Le ballet est très violent, physiquement tout d’abord, avec divers accessoires (table, chaises) contre lesquels les danseurs se cognent parfois ; psychologiquement ensuite, avec la scène tragique de la pendaison. Après Jean Babilée (récemment disparu), Rudolf Noureev et Mikhail Baryshnikov endossent la salopette bleue du peintre-héros … jusqu’à ce que Roland Petit, en 1993, aborde ainsi Nicolas Le Riche alors qu’ils travaillent ensemble sur le ballet Les Forains : « Nicolas, vous devriez demander à danser Le jeune homme et la mort ». Désarçonné par cette interpellation peu orthodoxe, le danseur

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rétorque qu’il ne peut émettre une telle demande et que c’est au chorégraphe de la formuler. Aussi le lendemain, Nicolas est désigné comme remplaçant pour le rôle. Il faut alors – malgré l’épuisement de longues journées de travail – répéter le soir, dans un studio sans musique ni décor, avec l’assistant de Roland Petit, Norbert Schmucki. Après quelques jours de labeur acharné, Roland Petit est invité à venir voir Nicolas qui danse devant lui, dans le même studio nu, Le Jeune homme et la mort … pour en devenir ensuite l’un des interprètes les plus émouvants. La relation avec Roland Petit est essentielle dans son chemin d’artiste, quasi-filiale. Car le chorégraphe laisse, à dessein, s’épanouir la personnalité du danseur. C’est d’ailleurs cela être étoile : avoir une voix. Quitter la philosophie de l’ensemble pour devenir soi-même.

1 NICOLAS LE RICHE DANS LE JEUNE HOMME ET LA MORT. OPÉRA NATIONAL DE PARIS. PHOTO : JACQUES MOATTI 2 NICOLAS LE RICHE DANS GISELLE / MATS EK. OPÉRA NATIONAL DE PARIS. PHOTO : ICARE 3 NICOLAS LE RICHE DANS DANCES AT A GATHERING (ROBBINS). OPÉRA NATIONAL DE PARIS. PHOTO : JACQUES MOATTI


En 1997, Nicolas Le Riche crée le rôle d’Orion dans la chorégraphie de John Neumeier, Sylvia. Au fil des répétitions, une véritable osmose se dessine entre le danseur et le chorégraphe. Nicolas est dans une posture d’écoute et d’ouverture absolue, à la manière d’un miroir qu’il tend au chorégraphe afin de lui donner une vision instantanée de ce qu’il est en train de créer, fonctionnant comme « de la pâte à modeler, prête à être sculptée ». Mais le processus de création n’est pas univoque. Avec Neumeier, la notion d’échange est primordiale et il arrive que le danseur – imprégné de sa pensée par les heures de travail partagées – devance ses idées, lui propose des pas, avec la singulière impression de comprendre instinctivement ce qu’il veut … C’est une sorte de dialogue dansé, intense, silencieux, fertile. Et c’est ainsi que se bâtit Sylvia. On sait combien l’art de Maurice Béjart est interdépendant du lien qui l’unit au danseur : « je ne me réalise qu’à travers eux et plus ils sont eux, plus je peux être moi-même ! » 2 affirme-t-il. Dans ces conditions, on comprend combien sa rencontre avec Nicolas est déterminante : « il construit sur moi les choses, dans l’instant ! » 3 précise ce dernier. Interprète fameux de L’Oiseau de feu, du Sacre du printemps …, le danseur s’impose pourtant, dans l’esprit du public, par sa présence électrique dans Boléro. Le rôle principal est délicat car extrêmement exigeant et exposé, mais paradoxalement « aisé » car le soliste est littéralement galvanisé par l’énergie qui se dégage du ballet d’hommes qui l’entoure. Mais l’intensité et l’émotion ne naissent, chez Béjart, que si l’interprète accède au surpassement de lui-même … et rend cet état lisible pour le public. Nicolas a immédiatement compris cela. Et c’est ainsi qu’il a marqué l’histoire du rôle, le Boléro devenant avec lui un immense rituel à la contagion quasi-mystique. « Nous sommes des aventuriers du corps – dit-il –, on pousse les limites, parfois un petit peu trop loin, et le corps est là pour vous rappeler que vous n’êtes ni un dieu ni un demidieu mais que vous n’êtes qu’un homme. » D’autres chorégraphes enrichiront évidemment l’artiste au fil des ans, dont Mats Ek, Jerome Robbins ou Angelin Preljocaj qui le dépeint ainsi : « Taillé à la Michel-Ange, puissant dans tous les registres et sublimement charismatique. Il est inclassable, car il n’y a aucun académisme dans ce qu’il fait. Pour un chorégraphe, il est comme une page blanche » 4.

4

Et c’est bien une semblable page blanche qui s’ouvre désormais à lui. Une nouvelle vie. Immergé dans la danse. Toujours. Mais autrement. « Aujourd’hui, j’ai le goût de la fabrication » précise-t-il. Ses succès de chorégraphe engrangés hier – RVB 21, Caligula, Echo, et récemment Odyssée – rendent optimiste sur son avenir. La page blanche ne le restera pas très longtemps ! De fait, Nicolas Le Riche a entre les mains, et l’encre, et la plume, et la poésie …

4 NICOLAS LE RICHE AVEC ISABELLE CIARAVOLA DANS ITINÉRANCES. PHOTO : ANNE DENIAU

1  Extrait de Hors champs (Laure Adler), France Culture, 12/12/2013. 2 Op. Cit. 3 Ibid. 4 « Nicolas Le Riche, une idole à mi-temps », Ariane Bavelier, Le Figaro du 12/04/2014.

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REGARDS SUR …

ENFANTS TERRIBLES ?

François Chaignaud et Cecilia Bengolea, vus mais non-corrigés par le trait coloré de Cécile Tonizzo, danseuse et illustratrice, et les mots d’Aurélien Richard, pianiste et chorégraphe. Ce dernier a vécu deux ans de tournée avec ces deux agitateurs de la scène contemporaine entre 2010 et 2012 pour leur spectacle Danses libres. Environné et habité par les dessins de Cécile, voici un témoignage décalé et sincère …


REGARDS SUR …

J

e ne me souviens plus quand j’ai rencontré Cecilia et François. Peut-être d’ailleurs ne les ai-je jamais véritablement rencontrés. Ces deux êtres particuliers, si proches et si lointains en même temps, je ne peux pas les raconter. En fait, même en ayant travaillé avec eux, en ayant été en tournée avec eux, je ne sais pas plus aujourd’hui qu’hier, qui ils sont. Et cela, ça n’est pas, ça n’a jamais été un problème. Tout réside finalement dans ce mouvement simple : aller à leur rencontre pour entrer dans leur monde, et le goûter, en ressentir les arcanes fragiles, surannées, provocantes ou facétieuses. Onirisme, folie, attitudes queer ou

ILLUSTRATIONS : CÉCILE TONIZZO POUR BALLROOM

ultra-mode (mais de quelle mode s’agirait-il ?), Cecilia et François traversent cela et encore plus. Jusqu’à l’excès, jusqu’au non-sens. Mais sans aucune peur, et avec une belle audace. Je ne me souviens plus quand je les ai rencontrés, mais je me souviens de chacune des dates que nous avons données ensemble. Pourquoi ? Tout simplement parce que cela a été à chaque fois un nouveau spectacle, alors que nous tournions le même. A chaque fois, tout était rediscuté, tout était changé, on ne refaisait jamais deux fois les mêmes choses, et c’est sur ce plateau, le leur, que je me suis senti

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REGARDS SUR …

▸ le plus en vie. Oui, c’est vrai, on n’allait tout de

l’anecdote chez eux sert un propos qui, de toute manière, ne vise aucunement à sublimer quoi que ce soit. Ils sont là, ils sont ailleurs, ils sont au plateau comme dans la vie, et grâce à cela ils jouent et trompent la mort, et nous laissent pantois, amusés, agacés, subjugués par tant de beauté et d’étrangeté à la fois. Ils n’ont pas peur d’être à la fois muses et démons, belles et bêtes, danseuses légères ou ballerines désossées, sacs à fantasmes ou enveloppes d’illusions.

Cela peut paraître étrange de ne parler de leur travail que de cette façon un peu anecdotique, mais

Même pas mal.

même pas redonner le même spectacle à Beaubourg, au Potager du roi, à ImPulsTanz ou à Poitiers ! Alors, on inventait, on ajoutait des projections de vidéos sur le tapis de danse avec des blés et des nuages, les peintures sur les corps et les coiffures étaient interchangeables, on invitait des amateurs et des stars du voguing à danser du Malkovsky, ainsi que de gros moutons près de mon piano, et moi je jouais du Schubert à poil.

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BI-BIOGRAPHIE Cecilia Bengolea est née en 1979 en Argentine, François Chaignaud en 1983 en France.

dialogue soutenu entre les deux chorégraphes donne vie à des œuvres hétéroclites.

Depuis 2001, elle vit à Paris et active de multiples écritures chorégraphiques, comme celles de Joao Fiadeiro, Claudia Triozzi, Marc Tompkins, Yves-Noël Genod, Alain Buffard, Mathilde Monnier ou Alice Chauchat.

Ensemble ils créent Pâquerette (2005–2008), Sylphides (2009), Castor et Pollux (2010), Danses Libres (d’après des chorégraphies de François Malkovsky et Suzanne Bodak) (2010), (M)IMOSA (co-écrit et interprété avec Trajal Harrell et Marlene Monteiro Freitas) (2011), altered natives’ Say Yes To Another Excess – TWERK (2012), et DUB LOVE (2013).

Diplômé du Conservatoire Supérieur de Danse de Paris, il danse depuis 2003 auprès de nombreux chorégraphes : Boris Charmatz, Emmanuelle Huynh, Gilles Jobin, Tiago Guedes, Alain Buffard ou Dominique Brun. En 2008, François Chaignaud et Cecilia Bengolea fondent la compagnie Vlovajob Pru. Depuis, un

Ils jouent pour les plus grandes scènes et festivals du monde, et ont reçu le Prix du Syndicat de la critique en 2009.

www.vlovajobpru.com

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TERRITOIRES DE DANSE

FESTIVALS UN AUTRE TEMPS POUR LA DANSE À l’heure où les théâtres entament leur trêve estivale, les festivals prennent le relais pour nous faire apprécier la danse sous d’autres latitudes. Festivals historiques ou nouveaux venus, grandes structures ou projets associatifs, événements ponctuels ou festivals « tout au long de l’année », petits ou gros budgets, ils ont composé des programmes hauts en couleurs, émaillés de petits bijoux. Pour vous aider à faire votre choix et vous donner envie de danse, nous vous proposons de rencontrer ceux qui portent ces festivals ainsi que les artistes qui les animent. En prime : le programme complet de ces festivals. De Marseille à Rennes en passant par l’Ardèche, Vienne ou Berlin, il est temps de prendre le temps de choisir ses coups de cœur et de préparer ses vacances chorégraphiques. Bons festivals !

ILLUSTRATION : VIRGINIE MORGAND POUR BALLROOM

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MONTPELLIER DANSE 22 JUIN – 9 JUILLET MONTPELLIER

MONTPELLIER LIEUX ET MÉMOIRES DE LA DANSE 1

Trente-quatrième édition, trente-quatrième programmation. Le Festival Montpellier Danse a vu le jour à un moment-clef de l’histoire de la danse contemporaine française. Complice des plus grands, toujours à la recherche de nouveaux talents, l’institution demeure un rendez-vous incontournable du public et des professionnels. Par Marie Juliette Verga.

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près plus de trente ans de créations, le poids de l’histoire ancre Montpellier Danse dans des problématiques autres qu’une programmation de plus. Il y a le risque du conformisme, de la répétition ou de la surenchère, déjà souligné en 2010 par Georges Frêche. Il y a les attentes d’un public constitué au fil des éditions et qui accepte parfois difficilement la disparition de certains courants de danse. Une réussite qui peut être un handicap et quoi qu’il en soit une lourde responsabilité. Cette année, Jean-Paul Montanari, à la vigie et au gouvernail depuis la première édition, a porté une attention toute particulière à rendre visible les lieux de spectacle. Ceux de l’Agora, cette Cité

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MONTPELLIER DANSE 22 JUIN – 9 JUILLET 2014

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Internationale de la Danse, nichée dans une ancienne caserne qui abrite tout à la fois le Centre chorégraphique national et Montpellier Danse. Et, chacune à une extrémité de la ville, l’immense salle du Corum et la petite salle de La Vignette. Envie aussi de visibilité du travail des artistes en multipliant le nombre de représentations, afin qu’il soit exposé au plus grand nombre de regards. Une édition faite de questions concrètes et matérielles. Difficile d’imaginer Montpellier avant la danse. Calme et bourgeoise, une ville de province endormie, fière de ses universités, dans laquelle les propositions artistiques étaient rares et qui était, en quelque sorte, à côté de son époque. Tout se passait ailleurs. Ailleurs mais pas vraiment dans le champ de la danse qui à l’orée des années 80 n’a ni réseau ni structure et pas beaucoup plus de créateurs. Alors, le hasard se charge d’une rencontre capitale pour la danse et la ville. Georges Frêche croise le chemin du premier prix du concours de Bagnolet 76 à qui il offre de créer et de diriger le Centre chorégraphique régional : Dominique Bagouet s’installe à Montpellier et la collaboration entre les deux hommes scelle son destin comme nécessaire lieu de danse. Jean-Paul Montanari arrive dès 1980 et la première édition, au lendemain de l’élection de François Mitterrand, s’appuie sur ce trio : un visionnaire

1 ALONZO KING : RESIN. PHOTO : RJ MUNA 2 EMANUEL GAT : PLAGE ROMANTIQUE. PHOTO : EMANUEL GAT 3 YANN LHEUREUX : FLAG. PHOTO : JOSE LUIZ BORGES

pragmatique, un artiste et un militant. La première édition du festival s’ouvre avec les années Jack Lang, la décentralisation culturelle et l’action de Maurice Fleuret – directeur de la musique et de la danse – en faveur de la création. Bagouet et Montanari choisissent dès le début de renvoyer dos à dos classiques et contemporains et de donner à voir toutes les danses pour tous les publics : un opéra baroque, les lauréats de Bagnolet, les Ballets de l’Opéra de Cuba et de Paris, les Derviches tourneurs d’Istanbul, du folklore catalan, Dominique Boivin mais aussi Susan Buirge et Peter Goss, les pédagogues. Cette vision perdure jusqu’à aujourd’hui dans un festival qui ne vise pas la représentativité mais l’équilibre entre des esthétiques, des territoires, des réflexions diverses. S’il fallait alors tout faire découvrir – des combats d’une danse contemporaine qui se voulait « un actuel du corps » aux danses du monde, des maîtres américains aux illusions d’une époque – aujourd’hui le travail continue et s’appuie sur les rencontres entre des artistes invités et un public constitué et exigeant. Lorsque l’on se penche en détail sur l’histoire du festival, une constante apparaît : la présence de Jean-Paul Montanari et la fidélité aux artistes dans le temps nécessaire à construire leur œuvre.

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« AU FOND L’ART N’EST PAS FAIT POUR RÉUNIR ... » Jean-Paul Montanari dirige le Festival Montpellier-Danse depuis plus de trente ans. Il nous parle sans détour de ses convictions, de ses fidélités et de ses partis-pris. Propos recueillis par Marie Juliette Verga.

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uelles sont pour vous les années de rupture ou d’embranchement  dans l’histoire du festival ? 91 a fait véritablement embranchement. C’était la première édition à être une vraie mise au point politique. Partir dans le quartier de La Paillade avec une partie du budget, parler de toutes ces questions

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qui ont à voir avec la mémoire coloniale française, ça a fait vraiment rupture. 93, terriblement de rupture, le premier sans Dominique B. 95, l’année où je voulais partir. Un festival d’adieu, tous mes amis étaient là, Cunningham, Forsythe, Trisha Brown, Anne Teresa de Keersmaeker, Bill T. Jones – tous les gens que je considérais comme les chorégraphes essentiels ; une conjonction exceptionnelle, une conjonction astrale. Le numéro 30 a été particulièrement important, on a sorti le livre Montpellier danse(s), trente ans de création1.


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D’une certaine manière ils l’ont tous été, y compris le 2003 qui n’a pas eu lieu, ce qui est très étrange … Peut-on dire que certaines éditions ont initié des pratiques conservées ensuite ? C’est plutôt une histoire de fidélité aux artistes. Forsythe est venu pour la première fois en 1988 pour devenir ensuite un artiste maison car il a ici plus de latitude pour proposer des choses originales, étranges, y compris ses installations qui n’ont presque pas été vues ailleurs. On peut dire ça aussi de Raimund Hoghe. Lorsqu’il vient avec Dialogue with Charlotte en 99 puis revient 12 ans de suite. Ce sont des fidélités difficilement prévisibles. La fidélité aux artistes, le soutien aux œuvres en train de s’écrire sont-ils une ligne de force de vos programmations ? Finalement, la présence des artistes est l’élément le plus significatif de ma manière de construire les programmations. La fidélité à Merce Cunningham, Trisha Brown, William Forsythe, Dominique Bagouet, Mathilde Monnier, Emmanuel Gat. La construction d’un rapport à une œuvre et à un public régional structure aussi profondément l’existence du festival. Quant aux thématiques politiques, lorsque je les ai choisies j’ai eu l’impression qu’elles étaient importantes : 92 l’expulsion des juifs et des arabes d’Espagne, 94 vous avez dit populaire ? avec des milliers de personnes partout, Béjart sur la place de la Comédie … 97 la nuit du monde 99 l’image …

Qu’est-ce qui vous intéresse dans la danse actuelle ? Les artistes vivants m’intéressent. Accompagner un artiste important en train de fabriquer son œuvre, donner des moyens, des espaces, un public. Dès que l’artiste est mort, cela ne m’intéresse plus : il n’y a pas de prochaine œuvre à soutenir. J’adore l’attitude de Cunningham, sa fermeté d’âme quand il demande qu’après sa mort tout s’arrête. Susan Buirge dit la même chose. La danse est un art extraordinairement vivant qui se fane extraordinairement vite, il faut être là quand ça se passe. C’est ce que défend Chéreau quand il refuse qu’on filme ses mises en scène et qu’il détruit lui-même ses décors. Rien ne remplace le moment magique, ancestral et complètement archaïque où quelque chose se passe entre le public et de drôles de chamanes. Seul ce moment-là m’intéresse. La danse disparaît et elle doit disparaître, vivre dans les corps de ceux qui l’ont faite et de ceux qui l’ont vue. C’est sa fonction. On peut trouver ça frivole et hors de prix. Ça l’est. Ses multiples courants sont donc réjouissants ? Je l’espère. Je n’ai pas le souci d’être représentatif. J’ai beaucoup montré la danse traditionnelle lorsqu’elle était méconnue, ensuite il n’y avait plus de nécessité. La danse classique n’est formidable que lorsqu’elle est extraordinairement bien dansée donc c’est forcément le ballet de l’Opéra, à Paris. Mais il est parfois plus urgent de produire la prochaine création de Phia Ménard que de faire venir l’Opéra de Paris.

1 SIDI LARBI CHERKAOUI & YABIN WANG : 生长 GENESIS. PHOTO : ARNOUT ANDRE DE LA PORTE

Qu’est-ce qui rassemble ces pratiquants ? Au fond l’art n’est pas du tout fait pour réunir mais plutôt le contraire. Sa mise en circulation se nomme la culture et elle appelle un consensus et des moments partagés. Mais l’art n’est fait que pour déchirer, pour contrarier, faire changer le regard, énerver. S’il n’est pas comme ça, l’art pourrait être qualifié d’officiel ou de commercial donc il cesse d’être art. Quel est le centre de la programmation 2014 ? Cette année, je botte en touche et je définis cette édition plutôt autour d’un espace qu’autour d’une idée. Je l’ai écrit: c’est un festival fait de soucis matériels. C’est quoi cette Cité Internationale de la Danse qui structure le festival ? Trois espaces. Le CCN avec le studio Bagouet qui est un petit théâtre, un cube noir qui concentre l’attention sur les formes les plus recherchées. Le grand cloître vide, nu. Ce lieu a été choisi par de nombreux chorégraphes. Cette année, on construit un petit théâtre pour Emmanuel Gat et on le déconstruit pour Israel Galván qui veut du nu, ni sol, ni lumières, ni musiciens. Le cloître sert aussi de lieu d’exposition, les tirages de Rosa Franck vont être remplacés par ceux de Grégoire Korganow qui affichera jour après jour les sorties de scène, des images des danseurs après l’effort quand le corps cesse d’être glorieux. Le troisième grand lieu est plus ordinaire, un théâtre de plein air comme dans beaucoup de villes du Sud. L’autre aspect matériel qui structure cette édition est la multiplication des représentations. Les pièces de danse n’ont pas l’habitude d’avoir autant d’occasions de rencontrer leur public !

1 Montpellier danse(s)  : 30 années de création, Valérie Hernandez, Agnès Izrine, Gérard Mayen, Lise Ott, Actes Sud, 2010.

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JE DÉSIRE, DONC JE SUIS 1

Après un passage en avril au Théâtre de Vanves avec la remarquée Pop Disaster Party, Matthieu Hocquemiller signe pour Montpellier Danse (nou). Cette piéce, créée avec ses collaborateurs dans un souci de proximité et de bienveillance mutuelle, est le fruit d’un travail inédit sur les questions sexuelles et les représentations alternatives de la sexualité. Par Bérengère Alfort.

L

oin des poncifs battus et rebattus autour du queer et du post porn, le questionnement du chorégraphe et de ses complices, acteurs, performers et travailleurs du sexe, mais aussi universitaires, est une plongée en profondeur au cœur de « l’être désirant » que nous sommes tous. Si l’on peut décrire, au sein de l’époque nihiliste où nous vivons, le salut de l’homme et de la femme par l’amour dans un « j’aime, je désire, donc je suis », on

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a ici affaire à un enjeu de taille : celui de faire se rencontrer les études et performances de personnes d’horizons différents, mais toutes préoccupées par la question majeure du sexe dans nos sociétés. (nou) est à la fois une récurrence du lien, pour la notion de « nouer », et d’un « nous » communautaire et engagé dans une recherche vécue ensemble. A l’origine du projet, la continuité de Jusque là c’est nous, présentée il y a deux ans déjà au festival Montpellier Danse. Ici, le mouvement s’infléchit vers une radicalité inouïe ; le sexe sera traité sur un mode nouveau : « Je voulais travailler sur les questions sexuelles et les représentations alternatives de la sexualité. Je suis heureux et fier d’avoir rencontré des personnes d’univers variés, mais qui toutes se rejoignent pour, en tant que performers, universitaires, acteurs de films ou transboys, interroger le statut du sexe. Auprès d’eux, avec qui j’ai organisé des séances de questionnements, puis travaillé sur le plateau huit semaines, mon écriture s’efforce de rendre tangible


MONTPELLIER DANSE 22 JUIN – 9 JUILLET 2014

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les aléas de la chair. Ce projet me bouleverse et me tient à cœur par la bienveillance qu’il a instaurée entre nous, et conforte mon désir de rédiger un mémoire à l’Ecole des Hautes Etudes Sociales sur le sujet d’une réponse alternative à la question du sexe aujourd’hui. Nous évoluons dans un monde où le sexe est l’objet d’une représentation binaire ; les films de main porn ne parlent que d’une hétérosexualité qui rejoint malheureusement la caricature et les jugements moraux de la culpabilité ambiante … Avec (nou), je tente de rendre grâce à un débat plus profond sur la représentation du sexe. Celui-ci n’est pas, en effet, une image pauvre comme on peut le penser, mais épaisse et pleine de lignes de tensions. Certaines séquences « désérotiseront » le corps sur le plateau, concrètement en montrant que l’on peut se tenir par le pénis sans que cela soit tendancieux ni même un geste d’amant ; et d’autres montreront que l’on peut « réérotiser » le corps par un placement subtil de lumières sur des zones supposées non érogènes. Notre postulat est que le vocabulaire sexuel mérite la même exigence que le vocabulaire dansé. Et surtout que la sexualité n’est pas, comme on a l’habitude de le croire, un désir « naturel » qui serait «opprimé »  par la société, selon une vision naturaliste, mais au contraire le fait d’une construction sociétale et politique au cœur de laquelle le désir naît, se noue et se développe. Autrement dit, le sexe est avant tout question d’intelligence et d’engagement moins intime que sociétal. Il est une

1– 3 MATTHIEU HOCQUEMILLER : ( NOU). PHOTO : ALEXIS LAUTIER

construction culturelle, loin des clichés sur l’état de nature. Or nous ne livrerons pas au public pour autant une pièce « excitatoire », mais, autour d’un aller-retour entre la musique de Benjamin Collier et la danse, les lumières, parfois torches sur les orifices corporels, parfois godemichets nimbés d’une lumière onirique, un spectacle qui rendra visibles les fantasmes de chacun … »

(nou) à Montpellier Danse, La Vignette, les 27 et 28 juin

Matthieu Hocquemiller répond avant tout à une nécessité intime de montrer la pertinence de son questionnement, fidèle aux lectures de Deleuze et de Foucault, et non à une volonté carriériste de créer un « buzz ». Alors, même si nous serons réveillés par des images de prothèses, de joie d’un queer communicatif, de bondages, d’expressions multiples des corps, nous ne serons pas tant choqués que ralliés à la cause d’une question sur ce que peut la chair désirante, et quel est son avenir en notre société où elle se construit. Parions que notre imaginaire sera ouvert, par un rayonnement de séquences … et que nous serons convoqués à nous demander avec les artistes et acteurs de représentations alternatives de la sexualité, ce que signifie aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation et d’une rémanence réactionnaire, « désirer ».

www.acontresensdupoil

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ANGELIN PRELJOCAJ

RETOUR AUX CHOSES MÊMES 1

Après une année 2013 plus que remplie, par Ce que j’appelle oubli et Les Nuits, le directeur artistique du Centre chorégraphique d’Aix-en-Provence revient à Montpellier Danse avec Empty moves Part III, troisième volet d’un triptyque où la danse se fait brute et pure, dans le souci des fondamentaux du mouvement. Propos recueillis par Bérengère Alfort.

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epuis 2004 avec Empty moves Part I, comment a évolué le rapport entre danse abstraite et musique? Que va-t-on découvrir à Montpellier Danse avec Empty moves Part III ? En fait on va dire que c’est comme une série, c’est la saison III ! C’est étonnant et troublant de faire un ballet sur dix ans, et de retrouver des personnages sur une longue période … C’est un principe de construction et de singularité inédits pour moi et en général. Le projet global est donc fort. Après,

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MONTPELLIER DANSE 22 JUIN – 9 JUILLET 2014

« Mon travail est sous tendu par une part narrative et une autre abstraite. Comme dans le champ de la recherche, où il y a les deux versants, fondamentale, abstraite, puis utile à l’humanité. »

Empty moves Part III à Montpellier Danse, du 22 au 26 juin

▸ dans la troisième partie, c’est un quatuor. Ici,

l’état des corps ne ment pas : les danseurs transpirent ma danse et indiquent le processus de jaillissement des mouvements. Je suis très attentif à cela et à la sonorité de John Cage, dont l’œuvre a été enregistrée en 1977 à Milan. C’est une « manifestation » quasiment sociale qui donne une énergie. Et cette idée de déconstruction du ballet vient de la musique … On parle justement de danse pure, brute ; or la partition Empty words de John Cage est inspirée de La désobéissance civile de Henry-David Thoreau. Ces mots ont-ils un impact sur le geste ? Oui, bien sûr. C’est exactement comme dans la partition de Cage : quand on écoute Empty words, on a l’impression de quelque chose d’abstrait. Mais en vérité, l’œuvre musicale est nourrie du texte de Thoreau. Et dans les corps, c’est aussi une révolution et une déconstruction de mon écriture. Et depuis 1977 à Milan, comment les réactions du public évoluent-elles face à une partition qui peut dérouter ? Les gens pour le coup ont un support visuel, alors que lors de l’enregistrement en public de la partition les gens avaient une attente non comblée, ils étaient perturbés et perturbants … Mais ce faisant, en réagissant de façon presque violente, ils entraient dans le processus du compositeur, car ils

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participaient à la créativité spontanée de Cage par leurs réactions perturbées, mais sans le savoir ! Après Ce que j’appelle oubli et Les nuits, respectivement pièce théâtralement engagée avec le verbe puis ballet sensuel, diriez-vous que vous êtes revenu au mode opératoire de Helikopter, danse brute sur la partition de Stockhausen ? Oui, je dirais que c’est un peu dans les mêmes champs de recherche. Mon travail est sous-tendu par une part narrative et une autre abstraite. Comme dans le champ de la recherche, où il y a les deux versants : fondamentale, abstraite, puis utile à l’humanité. Mon travail chorégraphique a besoin d’un retour aux choses mêmes, à la matière, aux fondamentaux de la danse – temps, matière, vitesse, énergie – ; et face à ces éléments, qui sont des données physiques, je constitue un nouveau fonds de matériaux. Et celui-ci peut ressurgir étrangement en des ballets comme

1 ANGELIN PRELJOCAJ. PHOTO : MYRIAM TIRLER 2 ANGELIN PRELJOCAJ : EMPTY MOVES. PHOTO : JEAN CLAUDE CARBONNE

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▸ Blanche Neige, pièce nourrie par ce travail abstrait. Et ce qui m’intéresse, c’est que dans Les nuits, on voit une chose liée à une histoire, mais on peut regarder le ballet comme une écriture à part entière.

Comment passez-vous d’un genre à un autre, sans perdre votre style ? Je ne saurais le dire. La jubilation est une énergie qui me porte et ne s’éteint pas, mais grandit en moi. Je suis excité, à un point incroyable par exemple, par la création de Empty moves Part III ! Le besoin de créer me porte et me conduit à un grand plaisir. Je suis même troublé de ne pas me lasser d’être en studio. Même si à la veille d’une première, je suis dans une grande angoisse, il s’agit de joie immense … Travaillez-vous dans l’urgence ? Oui, j’aime bien travailler dans l’urgence, car on arrive dans l’urgence à travailler moins dans le cérébral que dans le jaillissement. Je suis dans une forme de spontanéité. Une grande part d’intuition entre

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en jeu dans la finalisation de mes projets. Et cela me ramène à l’idée qu’avec Paysage après la bataille, j’avais induit à la fois Conrad et Duchamp ; la question était de savoir ce qui prélude à la création : intuition ou concept ? La réponse est : les deux ! Il y a concept dans Conrad et intuition dans Duchamp. Le formel et l’intuitif ne sont pas en opposition dans l’art : il nous faut balancer de l’un à l’autre, nous autres artistes … afin de créer quelque chose qui déstabilise. Comment vous situez-vous dans le paysage chorégraphique français, vous qui déclariez à l’heure de votre première collaboration avec le New York City Ballet, avec La Stravaganza, « j’ai arrêté de jouer dans le bac à sable des contemporains » ? (Il rit). C’est une phrase de jeune chorégraphe impétueux ! Mais cela veut dire que c’est bien d’aller voir d’autres cultures physiques ! Ce que je voulais dire, c’est que l’on sort grandi d’expériences qui ne


MONTPELLIER DANSE 22 JUIN – 9 JUILLET 2014 0 800 600 740 appel gratuit www.montpellierdanse.com

PROGRAMME 22 – 26 JUIN, 22H,

2 E T 3 J U I L L E T, 18 H ,

T H É Â T R E D E L’ A G O R A

THÉ ÂTRE L A VIGNET TE

Angelin Preljocaj Empty moves (parts I, II & III)

Marlene Monteiro Freitas de marfim e carne – as estátuas também sofrem /d’ivoire et de chair – les statues souffrent aussi

2 2 J U I N – 9 J U I L L E T, 11H –18 H ,

sont pas de notre culture … En suivant Lévi-Strauss, je pense que l’homme culturel doit s’opposer à la nature. Enterrer ses morts, par exemple, n’est pas « naturel ». La reproduction, l’alimentation, sont naturelles ; mais l’humanité est culturelle. Je fais acte culturel en faisant opposition à ma nature … Pensez-vous déjà à la prochaine pièce ? Je suis dans un projet de long-métrage avec Valérie Muller. Je suis en charge de la chorégraphie, et cela va faire avancer mon écriture. C’est une adaptation de « Paulina », la bande dessinée de Bastien Vives. C’est l’histoire d’une jeune danseuse de 8 ans que l’on suit jusqu’à son âge mûr. C’est un processus de vie à travers la danse et les aléas de l’existence, ses failles, qui définissent la personnalité d’un artiste en lui donnant sa force. Quelles seraient les compagnies avec lesquelles vous aimeriez créer une pièce ? Il y a ma compagnie, ma famille directe, et puis des cousins, comme l’Opéra de Paris … Le New York City Ballet aussi fait partie de mon champ proche. Et le Mariinsky a repris Le Parc, et nous sommes en discussion pour un projet … Ce que j’appelle oubli ne correspond, il me semble, à aucune de vos pièces antérieures … Certaines pièces sont reliées, voire jumelles ; je pense à Paysage après la bataille et Personne n’épouse les méduses … On se nourrit de ce qu’il y a eu avant pour avancer. Ce que j’appelle oubli est là, une découverte, mais il y a une filiation avec Le Funambule, ou L’anoure avec Pascal Quignard … Après Le Funambule, mon solo sur Jean Genet, j’ai voulu poursuivre le travail entre l’écriture littéraire et chorégraphique. Il n’est pas exclu que je continue dans cette branche de mon œuvre …

AGORA, CITÉ INTERNATIONALE DE L A DANSE

Projet photographique de Grégoire Korganow Sortie de Scène

3 – 7 J U I L L E T, 2 0 H ,

2 3 J U I N , 18 H E T 2 4 J U I N , 2 0 H ,

3 J U I L L E T, 2 2 H , 4 E T 5 J U I L L E T, 18 H ,

THÉ ÂTRE L A VIGNET TE

S T U D I O B A G O U E T   /  A G O R A

Sharon Eyal & Gai Behar House

Jan Fabre Attends, attends, attends... (pour mon père)

C O U R D E L’ A G O R A

Israel Galvàn Solo

2 3 E T 2 5 J U I N , 2 0 H ; 2 4 J U I N , 18 H , S T U D I O B A G O U E T / A G O R A

5 J U I L L E T, 2 0 H ,

Hooman Sharifi Every order enventually looses its terror/ Tout ordre perd finalement de sa terreur

O P É R A B E R L I O Z   /  L E C O R U M

Boris Charmatz enfant 6 E T 7 J U I L L E T, 18 H ,

26 JUIN, 23H30, 27 ET 28 JUIN, 22H30,

THÉ ÂTRE L A VIGNET TE

C O U R D E L’ A G O R A

Yann Lheureux Flag/Flagrant délit, Flagrant délire, Flat /grand délit

Emanuel Gat Plage Romantique 2 7 E T 2 8 J U I N , 18 H , THÉ ÂTRE L A VIGNET TE

5 – 9 J U I L L E T, 2 2 H ,

Matthieu Hocquemiller (nou)

T H É Â T R E D E L’ A G O R A

27 ET 28 JUIN, 20H,

Alonzo King Concerto for two violins, Quintett, Resin

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O P É R A B E R L I O Z / L E C O R U M

Sidi Larbi Cherkaoui & Yabin Wang genesis 28, 29 ET 30 JUIN, 20H, S T U D I O B A G O U E T / A G O R A

Nacera Belaza Les Oiseaux 3 0 J U I N , 1 E R E T 2 J U I L L E T, 2 2 H ,

!

T H É Â T R E D E L’ A G O R A

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Salia Sanou Clameur des arènes 1 E R E T 2 J U I L L E T, 2 0 H , O P É R A B E R L I O Z / L E C O R U M

Wayne Mcgregor Atomos

­— SUR LA TOILE — Retrouvez l’actualité des festivals sur notre site, avec des chroniques, des informations à chaud, et les impressions des spectateurs ! www.ballroom-revue.net

www.preljocaj.org

1 ANGELIN PRELJOCAJ : EMPTY MOVES. PHOTO : JEAN CLAUDE CARBONNE 2 WAYNE MCGREGOR : ATOMOS. PHOTO : RICK GUEST AVEC OLIVIA POMP

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FORMAT ARDÈCHE 4–5 JUILLET JAUJAC/MEYRAS

FORMAT ARDÈCHE INTIME PAR NATURE 1

Situé dans les monts d’Ardèche, ce festival créé à l’origine sous une forme itinérante, se sédentarise pour sa quatrième édition. Format, qui a la particularité de ne programmer que des artistes venus en résidence, s’inscrit dans une nouvelle génération de festivals. Une génération pour laquelle le besoin d’ouvrir la danse au paysage, de l’inscrire et de l’incorporer dans les territoires, est devenu une évidence. Rencontre avec Sophie Gérard, une des créatrices du projet. Par Corinne Hyafil et Aurélien Richard.

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ophie Gérard est arrivée au café une heure avant le rendez-vous pour prendre son petit déjeuner. Elle est venue sur Paris pour danser Sacre #2, la version du Sacre du Printemps de Nijinski reconstituée par Dominique Brun, et est heureuse de retrouver cette chorégraphe qu’elle connait depuis quinze ans. Sophie nous raconte un projet né d’une envie très forte de trouver ce que l’équipe de Format : une danseuse, une administratrice de spectacle, un créateur lumière et une médiatrice culturelle 1 ne trouvait pas ailleurs. Ils voulaient un accueil privilégié des artistes, des lieux plus opérants, un ancrage des compagnies dans le territoire grâce à une résidence de douze jours minimum. Une envie de recherches et d’aventures.

1 SOPHIE GÉRARD ET FRÉDÉRIC WERLÉ : TERRITOIRE #1. PHOTO : FREDO PIJNAKEN


FORMAT ARDÈCHE 4–5 JUILLET 2014

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Au début, la bande de Format a joué les Poquelin. « On allait dans les salles des fêtes et on montait des studios de répétition où on installait pendant trois semaines des artistes. » De ces résidences, mises en bouche avant le plat principal, est né comme une évidence le dessert : le temps du festival. Un festival qui accueille spectacles et master class, projections de films, conférences, échanges avec les acteurs culturels sur leurs pratiques artistiques. Un festival où l’on ne picore pas. Un seul ticket pour les deux jours permet l’accès aux spectacles et aux repas où public, artistes et organisateurs mangent ensemble. « Je me souviens de Joseph Trefelli quand il est venu au festival, c’était une édition sur un petit village. Il m’a dit : c’est la première fois que je mange avec le public devant qui j’ai dansé. »

des spectacles différents. » L’équipe de Format et les danseurs tiennent à ce temps indispensable pour tisser de véritables liens.

Faire à tout prix

JAUJAC Festival

Chorégraphique

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juillet 2 0 1 4

Un jus d’orange et deux cafés plus tard, Sophie nous raconte la rage qui les a propulsés au premier temps de Format. « La première année, on n’avait pas de plateau alors on a construit des cadres en bois remplis de sable et tendu des toiles dessus, pour que les interprètes puissent danser. Ca s’est vraiment fait avec des bouts de ficelles et ça a fonctionné, le public était au rendez-vous ! Ce qui a été unique dans les trois premières éditions c’est que l’on a toujours bougé, on a changé de lieux, on a équipé ceux qui n’étaient pas destinés à ça. Sur une place de

à La Maison du Parc Domaine de Rochemure

Frédérick Gravel Brianna Lombordo, Michel Vincenot, Enora Rivière, David Rolland, Valeriaz Giuga, Aniol Busquets Jiulià, Aude Lachaise, Gilles Nicvolas,

Thomas Michaux, Marie-Laure Carradec, Marie Gaudot, Julien Monty, Michael Pomero, Adam Weig, Sandy Williams, Alban, Richard, Laurent Perrier...

Rester intimes Ce petit festival qui monte n’accueille pas plus de 300 à 400 personnes. « Nous voulons rester petit, pour conserver des valeurs de lien et de proximité » précise Sophie Gérard. Pour cette native de l’Ardèche, ce territoire rural qui est le sien était parfait pour remettre en perspective les notions si souvent galvaudées que sont temps et espace. « Ce qui nous plaît, c’est ce mélange de toutes les générations : des personnes âgées avec leurs petits-enfants, des ados, des programmateurs qui viennent non pas pour acheter mais pour déguster une ambiance, un cadre,

2 JULIEN TOUATI : N’IMPORTE OÙ JE REPOSE MA TÊTE. PHOTO : FREDO PIJNAKEN 3 ISIDA MICANI : DAS KINO. PHOTO : FREDO PIJNAKEN 4 PHOTO : ELISE BRICCHI

LA JETÉE Depuis novembre l’équipe de Format a jeté l’ancre à La Jetée, lieu baptisé ainsi en hommage au film roman photo du réalisateur Chris Marker. Le maire de Neyrac-les-Bains leur a ouvert cet endroit pour 3 ans : un studio, une salle de 70 places, une salle de cinéma, des bureaux. Ce lieu permet d’accueillir les artistes en résidence et de proposer des projets aux habitants. Il s’ouvre aux enfants dans le cadre des Classes qui dansent. « On voit beaucoup d’enfants qui ne se sont jamais retrouvés en position de spectateurs avec le noir sur scène et rien que ça c’est magnifique ».

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▸ village, là où il n’y avait rien, juste un panorama de

folie, avec les hulottes le soir. Pour la deuxième édition, on s’est demandé si le public allait suivre puisque l’on changeait de lieu et on s’est aperçu que cela plaisait aux gens. Aujourd’hui on fait le plein de spectateurs et de demandes de résidences car ce que l’on a mis en lumière répond à l’envie de beaucoup de gens. » Les choix des artistes est à l’image du festival. « Les artistes doivent comprendre les enjeux territoriaux sur lesquels nous travaillons, les valeurs que l’on porte. On défend plutôt la démarche de l’artiste que l’œuvre ellemême. Nous ne voulons pas être dans une démarche de sanction ou de critique chorégraphique. » Les artistes qui se succèdent en résidence de création viennent donc davantage pour la qualité humaine et de travail de Format que pour obtenir des cachets mirifiques. En effet, connus ou moins connus, la règle est qu’il sont tous payés de la même manière. Avec 25 000 à 30 000 euros de budget, Format doit jouer serré pour continuer l’aventure. « On est suivi par la DRAC 2, le Conseil Général, mais c’est vraiment une bataille pour créer un nouvel outil. Aujourd’hui les aides dans la culture sont basées sur la notion de projet avec un début et une finalisation. Travailler sur la durée, sur la transformation et la pérennisation c’est difficile, on est presque à contre-courant. »

La fin de l’itinérance Après une itinérance qui leur a permis de créer des liens et de travailler étroitement avec d’autres lieux de création comme le festival documentaire de Lussas, ou les Rencontres des cinémas d’Europe, Format réitère son festival dans le château où a eu lieu l’édition 2013. Le domaine de Rochemure, un château sur la coupe d’un volcan, transformé en lieu de spectacle vivant. Une immense prairie dans l’enceinte du château accueille le plateau et les gradins, le sol en pouzzolane absorbe le son et donne une qualité sonore unique. La sonorité qui est d’ailleurs le fil rouge de cette quatrième édition où se produiront Frédérick Gravel, Aude Lachaise, Michel Vincenot, le collectif Loge 22, Alban Richard, David Rolland, Marie-Laure Caradec et Enora Rivière. 1 Sophie Gérard, Nelly Vial, Pascal Chassan et Gaëlle Jeannard 2 DRAC : Direction Régionale des Affaires Culturelles, relevant de l’Etat

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ENTRETIEN AVEC MARIE-LAURE CARADEC, DANSEUSE ET CHORÉGRAPHE Propos recueillis par Aurélien Richard

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ue représente pour toi le fait de venir jouer à Format Ardèche ? Je flippe ! Format a davantage confiance en moi que moi-même ! Ils connaissent mon envie d’écrire, mon envie de prendre la parole. Il savent aussi mes peurs et ils sont là, depuis le début de ma démarche et me soutiennent. Ils viennent me chercher alors que moi, seule, je n’oserai jamais sortir de ma salle de répétition. J’ai des choses à dire, mais j’ai du mal à concevoir que ça puisse intéresser quelqu’un. Format m’encourage à développer mon travail en m’offrant des espaces, des temps de réflexion et en me programmant. Peux-tu nous dire ce que tu as développé dans l’année lors de ta résidence ? Les deux moments de résidence cette saison m’ont permis de replonger dans un solo écrit il y a quelques années. Ce solo, Espace Libre, était un premier essai, une première mise à nu initiée par la nécessité d’« être » au-delà de mes expériences d’interprète. J’avais été plongée en tant que danseuse dans différents univers et j’ai eu besoin, à un moment donné, de me retrouver, de faire le point. Je me souviens de cette phrase que Susan Buirge m’a dite il y a plus de 10 ans : « C’est bien Marie-Laure, on te dit de marcher, tu marches, on te dit de courir, tu cours, mais quelle est ta signature ? ». J’ai ouvert cet


FORMAT ARDÈCHE 4–5 JUILLET 2014 07 81 10 78 36 www.format-danse.com

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PROGRAMME VENDREDI 4 JUILLET

ESPACE DE RESSOURCES ET DE

D E 19 H À 2 2 H

CONVIVIALITÉ

DOMAINE DE ROCHEMURE /

Librairie et documentation Projection de vidéo-danse Interview & table ronde en public (à lunettes)

MAISON DU PARC – JAUJAC

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espace de recherche et les résidences à Format me permettent d’y revenir, de questionner mon rapport à la danse. Que vas-tu montrer lors du festival ? Je présenterai donc Espace Libre, version 2014 ! Ce solo est un espace d’intimité que je laisse progresser et que j’ai fait évolué avec ce que je suis aujourd’hui. J’ai développé plus de couleurs, j’ose aller sur de nouveaux terrains. C’est simplement une manifestation par le corps de mon expérience intérieure, avec toute sa part d’indéfinissable.

Frédérick Gravel Création 2014 (avant-première) 19 H

Conférence dansée avec Michel Vincenot, Enora Rivière, Sophie Gérard et les artistes du festival sur la notion de « création » en danse 20H30

SAMEDI 5 JUILLET

1 MARIE-LAURE CARADEC. PHOTO : GWENN LE BAUT 2 FESTIVAL FORMAT ARDÈCHE. PHOTO : FREDO PIJNAKEN

D U M A R D I 1ER J U I L L E T AU VENDREDI 4 JUILLET

Stage Grand Format avec Frédérick Gravel, Julien Monty (Loge 22), Enora Rivière et Alban Richard à la Jetée / Neyrac-les-Bains

D E 19 H À M I N U I T DOMAINE DE ROCHEMURE / MAISON DU PARC – JAUJAC

David Rolland Les lecteurs En accueil des spectateurs sur l’esplanade 18 H 3 0

Est-ce important pour toi de pouvoir changer de dynamique et de cadre de travail, comme Format Ardèche le propose à ses artistes invités ? Pour moi, Format c’est, avant tout, une rencontre. La rencontre d’une l’équipe dynamique, à l’écoute et toujours présente mais aussi la rencontre d’une population, d’un public, de vrais gens … J’ai travaillé avec des enfants à l’école, j’ai présenté des ébauches de mon travail lors de soirées ouvertes. Ainsi, j’ai pu échanger avec un public généreux, curieux, qui avait toujours un regard bienveillant. Et tout ça m’a fait avancer. Format, c’est aussi un lieu avec La Jetée, situé au milieu des montagnes, et qui permet une immersion directe dans le travail, et pour ma part un retour à soi, un retour à quelque chose d’essentiel.

ET AUSSI

19 H 3 0

Aude Lachaise Naufrage

Marie-Laure Caradec Espace Libre 19 H 4 5

2 0 H 15

pause repas

2 1H 3 0

Loge 22 Konkretheit

TA RIF BIL L E T T E RIE :

Stage Grand Format – la Jetée/ Neyrac-les-Bains du 1 au 4 juillet : 30€ la classe / 100 € le stage Festival – Maison du Parc, domaine de Rochemure Vendredi 4 juillet : Pass 5 € Samedi 5 juillet : Pass 15 €

Frédérick Gravel et Brianna Lombardo Usually Beauty Fails (extrait) 22H30

22H45

Alban Richard Chamber

Dance

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FESTIVAL DE MARSEILLE 19 JUIN – 12 JUILLET MARSEILLE

FESTIVAL DE MARSEILLE FIAT LUX ! Par Bérengère Alfort.

Q 19 juin 12 juillet 2014

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ue la lumière soit ! Tel est, en ces temps mouvementés, le credo d’Apolline Quintrand, qui dirige depuis 1996 cet événement haut en couleurs et en variété qu’est le Festival de Marseille. Au programme, des artistes de tous bords, d’Israël aux Pays-Bas en passant par le Japon ou l’Egypte. Le maître mot de cette programmation éclectique réside dans la mise en lumière de l’art contre la souffrance éthique et politique. Il s’ouvre sur la pièce de Noa Wertheim, une chorégraphe israélienne qui invite à l’optimisme à travers une fête de la naissance et de la mort. Il se clôt avec une autre femme, Rocio Molina, jeune andalouse qui mélange les genres avec alacrité. Entre les

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deux, on sera surpris par le spectacle du français Eric Languet, qui fait danser une femme « valide » et un interprète en fauteuil roulant – un des points forts du festival est d’avoir su développer des liens entre danse et handicap. On retrouvera avec jubilation de grosses pointures, notamment Emmanuel Gat ou Saburo Teshigawara. On flirtera avec les marionnettes grâce à l’artiste sud-africain William Kentridge, on saluera la centième création de Jiri Kylian, et on retrouvera avec plaisir le Ballet National de Marseille … D’est en ouest, du nord au sud, cette programmation forte de sept créations s’enrichira de conférences, d’ateliers de pratique artistique et de répétitions publiques.


FESTIVAL DE MARSEILLE 19 JUIN – 12 JUILLET 2014

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ENTRETIEN AVEC APOLLINE QUINTRAND, DIRECTRICE DU FESTIVAL Propos recueillis par Bérengère Alfort

A

l’heure des dix-neuf bougies du Festival de Marseille, quel est votre bilan, et votre regard sur votre « création » ? Afin de vous répondre, je citerai Pierre Boulez, déclarant que « la création est le fait d’une décision et d’un accident ». En 1996, à mon arrivée ces deux notions de décision et d’accident me sont apparues. D’abord, la décision politique de Marseille de proposer un festival. Puis cette municipalité de droite, dont je ne fais pas partie, qui m’a fait confiance. C’était donc un accident ! Elle a décidé de confier le festival à quelqu’un de différent et de lui donner une carte blanche … J’ai une formation rigoureuse de philosophie et je trouvais qu’il manquait un festival contemporain pluridisciplinaire. Marseille étant une ville plurielle, il fallait que ce

festival puisse avec rigueur passer de l’une à l’autre des disciplines ; et nous avons créé des réseaux importants. En dix-neuf ans, nous avons connu des aléas dont nous nous sommes toujours relevés sans attenter à la qualité artistique. Les marseillais vous diraient que le festival est le phénix qui renait de ses cendres chaque année ! Aujourd’hui, j’arrive presque au terme de mon parcours, mais je voudrais souligner que la liberté et le soutien de l’argent public sans interventions politiciennes opportunistes nous a toujours permis de travailler sereinement … Pourquoi cette édition est-elle axée sur l’art comme frein à la souffrance politique et éthique ? Car une des créations de cette année, celle de l’artiste sud-africain William Kentridge,

1 KYLE ABRAHAM / ABRAHAM.IN.MOTION : PAVEMENT. PHOTO : STEVEN SCHREIBER 2 VERTIGO DANCE COMPANY : VERTIGO 20. PHOTO : GADI DAGON

porte sur ce thème … Je n’ai jamais d’idée préconçue, et, très souvent, il y a un fil rouge qui tient la programmation sur des phrases ou des choses qui émergent de l’œuvre des artistes. C’est le cas cette année avec Kentridge qui porte sur le monde un regard d’une grande acuité … Dans le monde politique où l’on trompe le citoyen, que veut dire un langage de vérité ? On trouve dans tous les pays où règne la discrimination des commissions politiques pour faire le point. De Merce Cunningham à Sasha Waltz, en passant par Anne Teresa de Keersmaeker, vous avez programmé les plus grands. Comment parvenez-vous à mêler grosses pointures à artistes émergents ? C’est quasi naturellement. Il y a des artistes confirmés, comme Sasha Waltz, Gat ou Galvan, qui n’étaient pas encore des stars à leur arrivée chez nous. C’étaient des artistes émergents. Ou Larbi Cherkaoui … Donc beaucoup d’artistes confirmés qui sont présents aujourd’hui ne l’étaient pas il y a quatorze ans. J’estime que c’est notre travail de montrer, d’amener le spectateur sur des chemins de traverse. Vous citez Marguerite Yourcenar et Peter Brook pour défendre votre édition, qui met en lumière des artistes du monde entier. Pourquoi ces références littéraires et quel est leur rapport à la danse pour vous ? J’ai toujours nourri le festival par le rapport au texte qui pour moi génère des idées, des images. C’est tout à fait naturel. « On ne tue pas la lumière, on ne peut que la suffoquer », phrase de Marguerite Yourcenar, résonne en écho à nos invités. Et c’est une manière pour les spectateurs de restituer ce lien entre texte et danse que de le voir écrit dans le programme.

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FESTIVAL DE MARSEILLE 19 JUIN – 12 JUILLET 2014 04 91 99 00 20 festivaldemarseille.com

PROGRAMME 19 E T 2 0 J U I N , 2 1H , L E S I L O

3 E T 4 J U I L L E T, 2 1H ,

Vertigo Dance Company Vertigo 20, première en France

GR AND STUDIO DU BNM

2 3 E T 2 4 J U I N , 19 H , E S P L A N A D E D U

Kyle Abraham/Abraham. In.Motion Pavement, première en France

THE ATRE JOLIE T TE-MINOTERIE

Danses en l’R, Cie Eric Languet Attention fragile 2 3 E T 2 4 J U I N , 2 1H , THE ATRE JOLIE T TE-MINOTERIE

Robyn Orlin In a world full of butterflies … 1

▸ Quel est votre mode de fonctionnement pour

dénicher des perles rares et convaincre les plus grands de se rendre à Marseille ? Je privilégie le contact. Je consacre un temps énorme aux artistes. Comme avec Sasha Waltz, depuis quinze ans : nous sommes très proches, dans une réelle empathie, un intérêt du regard, de l’écoute … J’ai un contact humain très fort avec les artistes. Qu’attendez-vous de cette édition ? De réussir une nouvelle fois cette rencontre indispensable entre les artistes, leurs propositions, et le public. C’est le même pari, le même défi chaque année : que les artistes incitent à la réflexion. Voire au bouleversement. Voire au heurt. Voire à la désorientation, à la fascination. Qu’il reste du désir pour l’art et la culture. Rendre les gens plus ouverts, grâce à la multitude d’opérations (places à 1 euro, partenariat avec Arte, édition d’un programme à 5 000 exemplaires en braille). On développe depuis cinq ans sur notre site un programme pour les aveugles, et donc c’est l’accessibilité économique et physique qui se met en place d’une manière naturelle. Pensez-vous que l’art puisse sauver le monde ? Le sauver, je ne sais pas, mais en tout cas le préserver de la barbarie, certainement. Sans élévation, sans pensée, si on reste au niveau de nos instincts, on est perdu. Et l’art apporte de la joie, de la beauté. Comment vivre sans cette rémission ? L’art est une réponse pour que l’homme soit fier de son humanité.

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4 J U I L L E T, 2 1H , L E S I L O

Nederlands Dans Theater 2 : Jiˇr i Kylian Gods and Dogs Sol Leon and Paul Lightfoot Postscript Alexander Ekman Cacti 5 E T 6 J U I L L E T, 2 1H ,

2 5 J U I N , 2 1H ,

THE ATRE JOLIE T TE-MINOTERIE

KL AP MAISON POUR L A DANSE

Opera slam Nathalie Negro (PIANOANDCO)/ Eli Commins, Alexandros Markeas 80 000 000 de vues

Partie I : Formation Coline, Emanuel Gat Teahupoo Partie II : Colectivo Carretel Cuatro Puntos première en Europe

8 J U I L L E T, 2 1H , L E S I L O

Saburo Teshigawara/Karas Mirror and Music

Ballet National de Marseille, Richard Siegal, Leonard Eto et Yasuyuki Endo Tamago, création 2014

2 8 – 3 0 J U I N , 2 1H ,

9 – 11 J U I L L E T, 2 1H ,

THE ATRE JOLIE T TE-MINOTERIE

THE ATRE DU L ACYDON.

Handspring Puppet Company/ William Kentridge Ubu and the Truth Commission, première en Europe

Tino Fernandez/Cie l’Explose Diario de una crucifixión, première en France

2 6 E T 2 7 J U I N , 2 1H , L E S I L O

12 J U I L L E T, 2 1H , L E S I L O 3 0 J U I N E T 1E R J U I L L E T, 2 1H , GR AND STUDIO DU BNM

KVS & les ballets C de la B & A. M. Qattan Foundation Koen Augustijnen, Rosalba Torres Guerrero, Hildegard De Vuyst Badke, première en France

Rocio Molina Bosque Ardora, avant-première à la création mondiale

2 E T 3 J U I L L E T, 2 1H , THE ATRE JOLIE T TE-MINOTERIE

KVS & Theatre National Thomas Gunzig, Manu Riche, Josse De Pauw Raymond, première en France

1 SABURO TESHIGAWARA / KARAS : MIRROR AND MUSIC. PHOTO : SAKAE OGUMA


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EXTENSION SAUVAGE 27–29 JUIN COMBOURG/ BAZOUGES-LAPÉROUSE

EXTENSION SAUVAGE LE TEMPS DES MOISSONS 1

A l’origine du festival Extension sauvage, il y a chez Latifa Laâbissi le désir farouche de prendre acte et d’inscrire l’art chorégraphique au cœur de sa région bretonne d’adoption. De Combourg aux magnifiques jardins du Château de la Ballue, la danseuse et chorégraphe a planté son festival qui fête ses trois ans cette année. Elle nous raconte cette aventure en extérieur. Par Corinne Hyafil.

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’où vous est venue l’idée de ce festival ? Vivant là depuis une vingtaine d’années, j’avais envie de proposer une offre chorégraphique que l’on ne trouve plus dès qu’on s’éloigne de Rennes ou de Saint-Malo et de la confronter au paysage. J’avais une envie de sortir des sentiers battus, d’arpenter des territoires qui a priori ne sont pas destinés à la chorégraphie, une sorte d’extension sauvage dans cette campagne agricole, bucolique avec ses bocages et parfois si sauvage avec ses grandes forêts. Même si je suis souvent en tournée, je trouvais que cette région me donnait beaucoup – j’aime cette nature et les gens qui y vivent – et c’était une façon de le leur dire.

1 VERA MANTERO : PEUT-ÊTRE QU’ELLE POURRAIT DANSER. PHOTO : RICHARD LOUVET

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▸ Etant piètre jardinière il était plus pertinent

de renvoyer l’ascenseur depuis l’endroit où je suis professionnelle. Mais finalement ma détermination première était une démarche politique, une envie de sortir du discours et de prendre acte. Nous sommes tous à clamer des grandes phrases sur l’ancrage dans les territoires, dans un énième colloque. Moi j’avais besoin que ça se traduise en expérience. Et j’ai trouvé autour de moi des gens bienveillants pour accueillir le festival qui a lieu à Combourg et dans les jardins du Château de la Ballue, un étonnant labyrinthe composé de 1 500 ifs, qui aurait été créé à partir d’un plan de Le Corbusier. Pourquoi un binôme avec la scénographe Nadia Lauro ? Cette collaboration m’intéressait parce que nous partageons beaucoup au niveau artistique et qu’elle a énormément travaillé la question du paysage. J’aime bien penser la programmation comme une dramaturgie de projet, qui inclue autant les spectacles que les déplacements du public ou les temps un peu flous entre les spectacles. Et ça, c’est un dialogue très présent dans la relation artistique que j’ai avec Nadia. Nous nous sommes beaucoup

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posé de questions en termes d’échelles, de micro – et macro-évènements : dans un paysage on peut être pris d’émotion par une grande étendue qui nous appelle physiquement et tout d’un coup se retrouver à quatre pattes pour regarder une fourmi. Nous avons cherché aussi des projets qui travaillent cette perception-là et qui, en termes de regard, nous amènent à des échelles différentes. Comment choisissez-vous les pièces ? Nous favorisons la rencontre d’une œuvre et d’un espace. Soit ce sont des pièces que nous avons vues, et à propos desquelles nous nous sommes dit : « on les aime et on adorerait les voir en extérieur », ce qui est le cas de la pièce de Noé Soulier Mouvement sur mouvement comme pour la pièce de Volmir Cordeiro qui s’appelle Ciel et qu’il dansera pour la première fois sous le ciel. Soit ce sont des in situ, ce qui est le cas pour l’artiste Antonija Livingston qui a vraiment besoin de la relation à l’espace pour recréer son œuvre. Ou bien encore des espaces d’expérimentation comme la commande que nous avons faite à Sébastien Ronceray de la Cinémathèque de Paris, qui est : « Peut-on avoir une vision du cinéma par la danse au cinéma ? ».


EXTENSION SAUVAGE 27–29 JUIN 2014

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Qui sont ces « extentionnistes sauvages » qui assistent au festival ? Le public a doublé entre la première et la deuxième édition où il y a eu plus de 1 200 spectateurs. Localement, c’est très suivi mais les gens viennent aussi des régions alentours et d’un peu partout en France. Beaucoup sont revenus d’une année sur l’autre et c’est très agréable de croiser des gens et de sentir cette proximité. C’est un vrai pari et il est tenu. Je pense que le public aime le côté convivial et bucolique qui fait que l’on est dans un rapport simple, il y a des barrières qui tombent. Quand je parle avec eux ou que je suis simplement assise à côté d’eux et que je perçois de l’enchantement, ou des questionnements … pour moi tout cela participe à la question esthétique et critique autour du spectacle. Dehors / dedans, quelle différence ? Je n’oppose pas du tout les spectacles dans les théâtres et en extérieur, c’est une façon de penser beaucoup trop binaire, l’important est que les œuvres rencontrent leur contexte. Néanmoins, ce que j’observe c’est qu’il y a des personnes qui viennent en famille et je me rends compte que, en tout cas pour une première fois, il est plus facile de venir voir un

spectacle dans un contexte comme celui-là que de pousser les portes d’un théâtre. Il y a quelque chose qui rassure d’être dehors : si l’on n’aime pas on prend un risque peut-être moins grand. J’ai l’impression que ça désinhibe sur la question de savoir si l’art c’est pour moi ou ce n’est pas pour moi. Et cela je ne l’avais pas du tout anticipé au début du festival. C’est aussi un travail tout au long de l’année ? Oui et c’est important. Nous mettons en place de multiples événements comme les ateliers pour les enfants des écoles. Ce programme pédagogique a une entrée très particulière : les enfants entrent dans la danse contemporaine par l’apprentissage d’une œuvre … L’année dernière c’était le Sacre que Dominique Brun avait monté et que j’avais dansé moi-même. L’automne prochain c’est une pièce de Mathilde Monnier. Il y a eu aussi un travail sur une pièce de Julie Nioche. Ce qui est passionnant, c’est que tout d’un coup non seulement ils apprennent une partition chorégraphique mais aussi le contexte historique auquel cette œuvre est adossée. Pour le Sacre, une historienne est venue leur raconter ce qu’il se passait en 1913 lors de la création du Sacre du printemps par Nijinski. Le Sacre, que l’on n’avait

1 JULIA CIMA : DANSE HORS-CADRE. PHOTO : RICHARD LOUVET 2 DOMINIQUE BAGOUET : JOURS ÉTRANGES. PHOTO : RICHARD LOUVET 3 VERA MANTERO : PEUT-ÊTRE QU’ELLE POURRAIT DANSER. PHOTO : RICHARD LOUVET

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EXTENSION SAUVAGE 27–29 JUIN 2014 02 99 54 38 33 www.extensionsauvage.com

▸ pas appelé le Sacre mais Bouture d’un sacre était

programmé au festival. Les enfants font un parcours assez étonnant en rentrant vraiment dans l’œuvre et en étant programmés aux côtés des autres artistes. N’est-il pas difficile de concilier vie d’artiste et d’organisatrice de festival ? C’est vrai qu’il faut beaucoup d’huile de coude, doublée de la générosité des bénévoles qui nous suivent nombreux depuis le début et qui permettent au festival d’exister. Notre budget de 50 000 euros couvre le festival plus tout ce qu’il se passe dans l’année. C’est peu mais en contrepartie, comme nous ne sommes pas une institution, je n’ai pas de cahier des charges, je n’ai pas des dizaines de cases à remplir. Dès que je sens qu’un projet est intéressant à faire, il suffit d’y aller. Et pour les compagnies qui viennent c’est un vrai engagement. Je ne sais pas combien de temps ça pourra fonctionner comme ça, mais le change est largement comblé par le désir et le plaisir. Quand je vois des enfants en pleine campagne danser des œuvres majeures de l’histoire de la danse, et complètement transportés par ce qu’ils sont en train de faire, je me dis que finalement c’est un retour sur investissement qui n’a pas de prix.

PROGRAMME À COMBOURG, 27 JUIN

CHÂTE AU DE L A BALLUE, 28 JUIN

AIRE DU LINON

T HÉ AT R E DE V E R DUR E
( L E 2 7 JUIN ) E T

Anne Collod/Mathias Poisson (faire) cabane (2007) Pièce chorégraphique/Création in situ, Interprètes : Anne Collod, Mathias Poisson et un chœur d’amateurs – Gratuit E S P A C E V E R T, R U E D E S C H A M P S

Volmir Cordeiro Ciel (2012) Chorégraphie et interprétation: Volmir Cordeiro – Gratuit

JARDINS DU CHÂTE AU (LE 29 JUIN)

DD Dorvillier A catalogue of steps (1990–2004), Interprétation : Katerina Andreou, Oren Barnoy, Nibia Pastrana, Pièce chorégraphique À P A R T I R D E 2 1H

Volmir Cordeiro Ciel (2012) Sophie Laly Fading #2 (2013) PROJECTION EN PLEIN AIR

CINÉM A CHATE AUBRIAND

Installation vidéo
pour paysage Sébastien Ronceray Soudain les arbres frissonnent Carte blanche danse cinéma. Réservation conseillée ( jauge limitée).

Sébastien Ronceray Danse/Cadence

SALONS CASTEL, CHÂTE AU DE L A BALLUE

À la lisière (en continu 28 et 29 juin)

CHÂTE AU DE L A BALLUE, 29 JUIN THÉ ÂTRE DE VERDURE

Noé Soulier Mouvement sur mouvement (2013) Performance, conception et interprétation : Noé Soulier
 Antonija Livingstone, Simone Aughterlony, Hahn Rowe In Disguise Performance et installation sonore

DU 14 JUIN A U 7 S E P T E MBR E GALERIE R APINEL, BAZOUGES-L A-PÉROUSE

Constellation circompolaire Résidence de Sophie Laly en collaboration
avec l’association Le Village – site d’expérimentation artistique. 1

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1 DOMINIQUE BAGOUET : JOURS ÉTRANGES. PHOTO : RICHARD LOUVET


UZÈS DANSE 13–18 JUIN UZÈS

UZÈS DANSE, À LA RECHERCHE DES POSTURES DU PRÉSENT

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Pour sa dix-neuvième édition, le festival associe Fabrice Ramalingom à sa directrice, Liliane Schaus. Une collaboration qui s’articule autour de Postural : études, une pièce créée à Montpellier en 2007. On trouve de tout à Uzès et surtout ce que l’on ne voit pas partout ailleurs. Un festival qui résonne à l’année au fil d’ateliers et de « cheminements ». Par Marie Juliette Verga.

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as si éloigné géographiquement du géant historique Montpellier Danse, le festival trace depuis dix-neuf ans son chemin fait de soutien indéfectible aux artistes et d’éducation permanente à la danse. Transmettre la danse, la faire résonner avec le monde dont elle est extraite et auquel elle est présentée. Accueillir les chorégraphes jeunes, les chorégraphes étrangers, les habitants, les visiteurs, les amateurs. Cette édition est marquée par la posture. Quelles postures adopter dans l’espace et dans le temps qui sont les nôtres ? Comment le corps, par ses formes, ses déplacements, ses contraintes ou ses dépassements peut-il prendre position ? Un corps

2 MATTHIEU HOCQUEMILLER : POST DISASTER DANCE PARTY. PHOTO : A CONTRE POIL DU SENS

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­— SUR LA TOILE — Retrouvez l’actualité des festivals sur notre site, avec des chroniques, des informations à chaud, et les impressions des spectateurs ! www.ballroom-revue.net

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▸ absolument politique qui échappe, subit, résiste ou s’affirme dans l’appartenance à une histoire collective et humaine.

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dans une réflexion presque anthropologique. Uzès Danse s’applique à envelopper un territoire dans la passion de la danse et à envelopper ses pratiquants par son aide constante et bienveillante.

Centre d’Enveloppement Chorégraphique

Postures à l’œuvre

Uzès Danse – alors appelé Festival de la Nouvelle Danse – défend depuis 1996 l’action des Centres de développement chorégraphique. Les missions des CDC sont à la fois simples et essentielles : actions culturelles et éducatives, soutien à la recherche et à la création, découverte d’artistes, diffusion, maillage du territoire national par des partenariats, formation et insertion professionnelle. Cette saison, ils soutiennent Danya Hammoud et sa pièce Mes mains sont plus âgées que moi grâce à la curiosité vigilante de Liliane Schaus, qui a su apprécier la précision et la profondeur de son travail mais aussi son ancrage

Le programme se tisse autour de la posture du danseur, physique et/ou morale. L’histoire de l’art vis-à-vis des corps (Postural : études) et la posture critique de Fabrice Ramalingom face à la construction sociale de l’homosexualité (D’un goût exquis). Une étude sur le corps contraint à être glorieux, genré et érigé (dernière représentation de Mauvais Genre d’Alain Buffard). La posture vitale qu’empruntent les patients du Mas Careiron grâce à la partition de Maguelone Vidal construite sur les modifications de leur rythme cardiaque par la danse. La posture morale face à la banalisation du meurtre

1 CLÉMENT LAYES, PUBLIC IN PRIVATE : DREAMED APPARATUS. PHOTO : CLÉMENT LAYES 2 FABRICE RAMALINGOM : POSTURAL : ÉTUDES. PHOTO : FRANK BOULANGER 3 DANYA HAMMOUD : MES MAINS SONT PLUS ÂGÉES QUE MOI. PHOTO : ALAIN MONOT


UZÈS DANSE 13–18 JUIN 2014

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dont Danya Hammoud rappelle la violence et les traces qui en subsistent dans les corps. Dans ce temps de danse, on rencontre aussi la posture distanciée de Gaëtan Bullourde face au Sacre du printemps, un retour aux danses de caractère et une installation qui pénètrent la partition de Stravinsky, y mêlent musique contemporaine et instruments bricolés. On y trouve encore la posture architecturale de Clément Layes ; la posture d’accueil de la matière mouvante d’une pâte à pain en expansion permanente pour Mathilde Gautry ; le burlesque de Diederik Peeters et son amour de la confusion ; le contact entre danse, musique et texte pour dire les Mémoires du Grand Nord d’Arnaud Saury ; un corps devenu économique dans la Post disaster dance de Matthieu Hocquemiller ; la posture de résistance d’une danse qui se lance dans un corpsà-corps avec la musique de Bach chez María Muñoz ;

la posture délicate de l’instant d’avant dans Vorspiel d’Emmanuel Eggermont et celle, éclatante, d’Anne Lopez qui unit femmes et territoires.

Bousculade obligatoire Cela pourrait être un sous-titre permanent du festival qui cherche hors des sentiers battus de la programmation nationale et accepte le risque de placer son désir dans des travaux en cours. Il fait place à la jeunesse non formatée et turbulente d’ex.e.r.ce 1 qui établira un camp pour 72 h et offrira performances, lectures et autres moments de partage dans une posture de résistance à la norme sédentaire.

4 ALAIN BUFFARD : MAUVAIS GENRE. PHOTO : MARC DOMAGE 5 FABRICE RAMALINGOM / COMPAGNIE R.A.M.A. : D’UN GOÛT EXQUIS. PHOTO : FRANK BOULANGER

1 Ex.e.r.ce est une formation universitaire créée en 1998 par Mathilde Monnier à Montpellier donnant aujourd’hui un diplôme de niveau Master.

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«UZÈS ET POSTURES» RENCONTRE AVEC FABRICE RAMALINGOM, ARTISTE ASSOCIÉ AU FESTIVAL D’UZES.

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1 FABRICE RAMALINGOM. PHOTO : MYRIAM TIRLER


UZÈS DANSE 13–18 JUIN 2014

Nous avons donné rendez-vous à Fabrice Ramalingom à la Ménagerie de Verre, au lendemain des représentations de sa nouvelle pièce intitulée D’un goût exquis, qui sera jouée en juin au festival Uzès Danse. Fabrice a été danseur chez Dominique Bagouet au CCN de Montpellier. A la mort de ce dernier, il a créé une compagnie avec Hélène Cathala, « la Camionetta », avec laquelle il a beaucoup tourné. Ce n’est qu’en 2007 qu’il a créé sa propre compagnie, R.A.M.a, avec laquelle il creuse son rapport à ce qui le met en mouvement et en corps. Aujourd’hui, il nous parle de son expérience d’artiste associé au festival d’Uzès, en remontant le temps pour expliciter les origines du projet. Propos recueillis par Aurélien Richard et retranscrits par Pierre Cléty.

Pourquoi Uzès ? Uzès pour moi, c’est la rencontre avec Liliane Shaus. J’avais déjà commencé à présenter des pièces avant son arrivée en tant que directrice du festival. Uzès était déjà un endroit plus décalé, pour des formes émergentes. La personne qui programmait auparavant m’a demandé à l’époque si je voulais être artiste associé, j’avais refusé, je n’étais pas prêt.

il y a des rencontres régulières aussi … Finalement, je suis avec eux tout le temps, même si je tourne avec mes chorégraphies ou celles d’autres créateurs ailleurs, je me sens avec eux. En tout cas, je trouve que le festival a la particularité d’être pointu, dans le bon sens du terme, c’est-à-dire d’être actuel, d’être d’aujourd’hui. De fabriquer aujourd’hui. Et ainsi, de voir émerger ce qui pourrait être une ou des tendance(s).

Puis, quand j’ai commencé à créer avec ma compagnie RAMA en 2007, je suis devenu artiste associé à l’Agora de Montpellier pendant un an. Mon action était surtout d’envisager avec Jean-Paul Montanari ce que l’on pouvait faire avec cet outil de l’Agora. La difficulté, c’est que dans cet ensemble, il y a aussi le CCN, et j’étais un peu comme un 3ème larron … pas facile de trouver sa place !

Liliane n’attend pas de produits finis, c’est ouvert. Et en particulier avec ma dernière pièce D’un goût exquis, elle a totalement suivi mon rythme. Elle a accepté que cela prenne le temps, de montrer une étape de travail puis la pièce aboutie. Et toute l’équipe a suivi toutes les étapes de création ! C’est super rare et précieux. J’appelle ça une vraie co-production !

Et puis je voyais Liliane régulièrement à Berlin, parce que nous les danseurs, on se déplace, on va jouer ailleurs, on va voir les autres. Je la croisais dans les festivals, et à chaque fois c’était un grand plaisir : on discutait de toutes les esthétiques, de nos visions de ce qui se faisait, on faisait la fête aussi (rires). Et quand je lui ai dit que je terminais ma « mission » à Montpellier danse, tout naturellement elle m’a proposé d’être artiste associé pendant trois ans, vu que Christophe Haleb terminait sa résidence.

Particularités

Dynamique de festival Pour Uzès, le festival n’est qu’une partie émergée de l’iceberg. Il y a tout un fond, dessous, à l’année, qui continue de travailler auprès des écoles, des publics,

La structure Uzès danse travaille de très près avec l’hôpital psychiatrique Le Mas Careiron, comme ce qui se passe à Armentières ou à Aix avec le 3bisF. Je n’avais jamais fait cela, inventer un rapport à la danse avec le personnel et les patients d’un milieu hospitalier. Dans un premier temps, je ne voulais pas faire de pièce avec eux. Je voulais voir comment la danse pouvait générer pour eux du bien-être, et en retour comment cela pouvait susciter leur intérêt pour cet art. C’est mon côté méthodique, je formalise des choses pour arriver à trouver des libertés à l’intérieur, je planifie tout.

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▸ La première chose pour moi était donc : la

pratique. Pratique de corps, certes, mais pratique de spectacles aussi. Nous avons travaillé sur la concentration, pour une meilleure conscience du rapport à son corps et à l’Autre. J’ai demandé à mettre en place une régularité, un travail tous les mois, avec mes collaborateurs. Pas forcément seulement avec des danseurs, afin que les personnes présentes comprennent que la danse est en lien avec d’autres formes artistiques… Comment on regarde, comment on écoute, comment on imagine à partir de la vision des choses simples autour de soi.

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Au bout de deux ans, je me suis dit : tiens, peut-être on pourrait faire une pièce, finalement. Je travaille donc avec Maguelone Vidal qui est saxophonisteperformeuse et qui a créé une pièce qui s’appelle Le cœur du son. Avant cela, elle était médecin. Elle voulait donc regrouper ses deux casquettes pour parler du bruit archaïque, fondamental qui est celui du cœur. Elle a fait appel à moi pour faire la mise en scène. On le fait toujours avec des amateurs, jamais avec des danseurs. Cette pièce sera donc donnée, avec les patients et les soignants d’Uzès, lors du festival cette année.

1 FABRICE RAMALINGOM. PHOTO : MYRIAM TIRLER


UZÈS DANSE 13–18 JUIN 2014 04 66 03 15 39 www.uzesdanse.fr

PROGRAMME

Uzès 2014 Cette année je ferai également jouer Postural, dans sa version originale, même si certaines personnes sont décédées ou parties depuis sa création. Avec Liliane, on s’est dit qu’il manquait un regard sur les pièces d’avant, l’avant que je n’arrive à Uzès, pour comprendre les pièces d’aujourd’hui. A chaque fois que j’ai montré une nouvelle pièce, j’en montrais une autre, plus ancienne. Et comme dans ma nouvelle création je parle de Postural, il était naturel de donner les deux pièces en regard. En général, je travaille mes pièces après la première (rires). Non, non, je travaille pas mal avant aussi, mais après je refais beaucoup. Le retour du public me fait prendre conscience de ce que j’ai fait. Il m’aide à comprendre ce que j’ai mis en œuvre. Je ne travaille pas pour les gens de la danse contemporaine. Je fais vraiment gaffe à ça, je ne ferme pas mon univers à des initiés. Je m’adresse à des gens, je ne sais pas à qui, et c’est ça qui est bien.

Un bilan des années passées à Uzès ? En termes humains, c’est génial. D’abord l’équipe, Liliane et les filles sont merveilleuses parce que proches des artistes. Elles sont vives, dans le sens où il y a de l’humour, la connaissance de la danse et des danseurs bien sûr, mais des artistes en général ! Elles n’ont pas toutes les mêmes goûts pour les esthétiques de danse, il y a donc discussion, polémique et dispute parfois ! Mais c’est une vraie richesse. Et pour un artiste comme moi, c’est un accompagnement qui construit. Car Uzès n’est pas une ville facile, c’est une ville avant tout bourgeoise, et un autre grand mérite de l’équipe, c’est d’avoir réussi à trouver des endroits où construire, des gens avec qui construire cette aventure. Et ça prend vraiment ! Je suis profondément heureux d’avoir participé à cela.

13 J U I N

16 J U I N

13 –15 JUIN, P R O M E N A D E D E S

17 H , G A L E R I E D E S C A P U C I N S

MARRONNIERS

Rencontre avec Arnaud Saury

72h avec ex.e.r.ce (matin, après-midi, soirée)

19 H , S A L L E D E L’ A N C I E N É V Ê C H É

Mathilde Gautry Je croyais (…) 18 H , C O U R D E L’ É V Ê C H É

Maguelone Vidal & Fabrice Ramalingom Le Cœur du son

2 2 H , J A R D I N D E L’ É V Ê C H É

Gaëtan Bulourde Spoiled Spring – there are no more seasons

2 0 H , J A R D I N D E L’ É V Ê C H É

Fabrice Ramalingom Postural : études

17 J U I N 15 H , M É D I A T H È Q U E D ’ U Z È S

Alain Buffard Projection de My lunch with Anna 14 JUIN 11H , G A L E R I E D E S C A P U C I N S

17 H , G A L E R I E D E S C A P U C I N S

Vernissage de l’exposition Pina Bausch de Laurent Paillier

Rencontre avec Gaëtan Bulourde 19 H , S A L L E D E L’ A N C I E N É V Ê C H É

15 H , C I N É M A L E C A P I T O L E

Alain Buffard Projection de Good Boy

Danya Hammoud Mes mains sont plus âgées que moi 2 2 H , J A R D I N D E L’ É V Ê C H É

17 H 3 0 , C O U R D E L’ É V Ê C H É

Maguelone Vidal & Fabrice Ramalingom Le Cœur du son

Clément Layes Dreamed apparatus

18 J U I N 19 H , S A L L E D E L’ A N C I E N É V Ê C H É

15 H , G A L E R I E D E S C A P U C I N S

Diederik Peeters Red Herring

Rencontre avec Danya Hammoud 17 H , C O U R D E L’ É V Ê C H É

2 2 H , J A R D I N D E L’ É V Ê C H É

PI:ES pour Alain Buffard Mauvais genre

Emmanuel Eggermont Vorspiel 19 H 3 0 , S A L L E D E L’ A N C I E N É V Ê C H É

Anne Lopez Mademoiselle Lopez 15 J U I N 11H , G A L E R I E D E S C A P U C I N S

2 1H 3 0 , J A R D I N D E L’ É V Ê C H É

Rencontre avec Diederik Peeters

Fabrice Ramalingom D’un goût exquis

19 H , S A L L E D E L’ A N C I E N É V Ê C H É

Arnaud Saury Mémoires du Grand Nord

2 3 H 3 0 , B A R D U J A R D I N D E L’ É V Ê C H É

Matthieu Hocquemiller Post disaster dance party

2 2 H , J A R D I N D E L’ É V Ê C H É

María Muñoz Bach

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TANZ IM AUGUST 15–30 AOÛT BERLIN

1

TANZ IM AUGUST DANSE SANS CONCESSION « It’s not about dancing on roses » Depuis 26 ans le festival « Tanz im August » invite à Berlin danseurs et chorégraphes du monde entier. Sa nouvelle directrice, Virve Sutinen, explique une programmation qui ne joue pas la facilité. Propos recueillis par Matthieu Götz et Lothar Ruttner.

C

ette année le Festival Tanz im August propose sa vingt-sixième édition. Jusqu’à l’an dernier, ils étaient quatre aux commandes. Depuis cette année, Virve Sutinen a repris seule la direction. Nous lui rendons visite dans son bureau sous les toits du HAU, un des théâtres de Berlin. Une activité intense règne dans tout le bâtiment, pas un seul coin tranquille. Nous redescendons pour nous installer dans un petit café calme non loin de là. Virve Sutinen, finlandaise dégourdie et sympathique, nous explique pourquoi, malgré un budget très serré,

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TANZ IM AUGUST 15–30 AOÛT

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ce festival lui tient tant à cœur. « Il faut être mort pour ne pas trouver Berlin intéressant. » La scène chorégraphique a beaucoup changé ces vingt-cinq dernières années. Avant, il s’agissait de procurer une plateforme à la danse. Aujourd’hui, même si celle-ci rencontre un public nombreux et enthousiaste, l’offre de spectacles n’est pas toujours là et Virve Sutinen compte sur le festival pour combler ces manques. Pour cela, elle dirige son regard au-delà des frontières, au-delà des mers, pour présenter au public des compagnies encore inconnues à Berlin. L’internationalité et la diversité sont les piliers de son travail de programmation. Son fil rouge ne se révèle pas forcément tout de suite car une

1 TRAJAL HARRELL : ANTIGONE SR. (L). PHOTO : BENGT GUSTAFSSON 2 VIRVE SUTINEN. PHOTO : OLIVER MARK 3 CULLBERG BALLET : PLATEAU EFFECT. PHOTO : URBAN JÖRÉN

ligne limitée à des positions esthétiques provoque un certain malaise chez Virve Sutinen. Face à cette angoisse, elle oppose une large gamme de propositions artistiques. Les spectacles qui l’intéressent, ce sont des pièces qui parviennent à créer un univers sur la scène réalisées par des artistes, qui sont en même temps des auteurs. Et même si elle espère fidéliser son public elle ne présente pas pour autant que des pièces faciles. – « it’s not about dancing on roses » («il ne s’agit pas de danser sur un lit de roses »). Trajal Harrell est un artiste qui lui tient à cœur. Ce n’est donc pas surprenant qu’elle ait choisi sa chorégraphie Antigone Sr. (L) qui verbalise des

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▸ sujets comme la dignité, l’identité, le racisme

Michael Clark qui, avec sa compagnie présente animal / vegetable / mineral, ou encore la chorégraphe belge Anne Teresa de Keersmaeker, qui, avec Rosas et des musiciens de l’ensemble Ictus produit Vortex Temporum. On trouvera également des compagnies qui n’ont pas été vues depuis longtemps à Berlin comme les danseurs suédois du Ballet Cullberg. Avec Plateau Effect il s’agit de la première collaboration de la compagnie avec Jefta van Dinther, à travers une chorégraphie qui prend pour thèmes : surmenage et destruction.

Ce sont aussi les sujets traités par Ula Sickle dans Kinshasa Electric. Avec des artistes de Kinshasa elle met en cause son propre cheminement et les interactions des différentes cultures à l’ère de la globalisation. « It’s all about context! »

Virve Sutinen est pragmatique mais reste idéaliste, non pas pour défendre une manière de penser, mais pour représenter une position politique. Ainsi pour elle, le festival de théâtre Foreign affairs, qui a lieu presque en même temps à Berlin ne constitue pas une concurrence, mais l’opportunité d’un enrichissement réciproque. « La collaboration, c’est le filet de secours du travail culturel. La culture nait dans l’échange. » Il faut s’opposer aux guerriers, c’est le pouvoir de l’art. C’est ainsi qu’elle voit sa mission politique. C’est à cette vision qu’elle tient par dessus tout.

et l’homophobie, pour l’ouverture du festival. Pour Virve Sutinen, Trajal Harrell représente l’ouverture d’esprit qu’elle exige des artistes et de l’art. Et le fait que cette pièce s’appuie sur un grand classique de la tragédie grecque est, pour elle, une autre raison d’ouvrir le festival: « Il est temps de retourner au théâtre. » Après toutes les tentatives de détournement des conventions théâtrales, elle veut ramener la danse au théâtre, ce lieu du rassemblement et de la communauté.

Cette année, il y aura davantage de grandes productions que les années précédentes. Comme Berlin offre beaucoup de plateformes aux jeunes artistes, Virve Sutinen se focalise sur les artistes en milieu de carrière, ceux ayant déjà une attitude définie. Comme le chorégraphe britannique

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TANZ IM AUGUST 15–30 AOÛT

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omment pourrais-tu présenter ton travail à quelqu’un qui ne le connaît pas ? J’ai étudié à P.A.R.T.S.1 et j’ai dansé sur les grandes scènes européennes dans le cadre habituel des spectacles de danse. Mais en tant que chorégraphe mon intérêt pour le mouvement est loin d’être limité à ce cadre conventionnel. Mon matériau, je vais le chercher dans les endroits les plus divers hors des théâtres : dans la danse populaire, dans la rue, le hip hop, en Afrique aussi où je me rends régulièrement depuis 2008. Ce qui est intéressant avec ce matériau populaire, c’est qu’il est lui-même l’objet d’influences extrêmement diverses : images, clips, influences de l’Amérique du Nord, de la tradition africaine, de la danse contemporaine africaine, mais aussi de la danse européenne conventionnelle.

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« Il n’y a plus de hiérarchie entre une culture qui serait noble et une culture de la rue » Danseuse et chorégraphe canadienne, Ula Sickle est présente pour la première fois à Tanz Im August. Cette artiste à la fois brillante et modeste a bien voulu nous parler de son univers et de son processus de création. Propos recueillis par Aurélien Richard et Olivier Tholliez.

J’essaie d’être contemporaine « dans le meilleur sens ». Pour moi cela veut dire que je refuse les postures ou la prétention, mais que je travaille à comprendre les mécanismes et les enjeux d’une danse actuelle pour ensuite les traduire dans une création. Je ne suis pas intéressée par la danse populaire dans sa matérialité, ce qui m’amènerait à la singer sur scène. Je m’attache à fouiller les ressorts qui font naître et évoluer une danse, à comprendre les ressources qu’elle utilise, les tensions et les mécanismes qui l’animent. C’est à partir de ma compréhension de ces mécanismes que je vais créer ma pièce, qui sera quelque chose de différent, pas une copie d’un mouvement que j’aurais vu dans la rue. Par exemple quand j’ai travaillé sur le hip hop, j’ai constaté que cette danse mettait en jeu la maîtrise parfaite du corps, à un niveau de qualité exceptionnel. C’est sur cette qualité extraordinaire des hip hoppers que j’ai fondé mon travail, qui n’est pas du hip hop mais en utilise les ressources. C’est donc dans la rencontre que tu puises la force de ta recherche chorégraphique ? Je cherche ce qui me parle du monde dans lequel nous vivons. A chaque nouvelle pièce correspond un nouvel univers que je vais investir et où je vais rencontrer de nouvelles personnes, de nouveaux systèmes de création.

1 ROSAS / ICTUS : VORTEX TEMPORUM. PHOTO : ANNE VAN AERSCHOT 2 MICHAEL CLARK : ANIMAL /VEGETABLE / MINERAL. PHOTO : HUGO GLENDINNING 3 ULA SICKLE. PHOTO : ULA SICKLE

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1

▸ Cela fait bien longtemps maintenant qu’il n’y

a plus de hiérarchie entre une culture qui serait « noble » et une culture « de la rue ». Je cherche à créer des interactions, des résonances, des circulations entre ces univers. Pour utiliser le langage de la mode, je suis aussi à l’aise dans la haute-couture que dans le prêt-à-porter ! As-tu envie de faire imploser les cadres pré-établis du spectacle ou de la performance, ou te sers-tu d’eux pour élaborer des stratégies d’écriture ? Le cadre classique du spectacle est fondamental pour moi. Il est la condition du regard et de l’attention du public. Toutefois, avec Kinshasa Electric, ma nouvelle pièce, je vais compliquer un peu les choses. En effet, comme mon travail porte sur les mécanismes à l’œuvre dans la danse populaire à

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Kinshasa, je me suis rendue compte qu’il y avait un processus fondamental dans la danse là-bas sur lequel je voulais travailler, c’est ce qu’on appelle le « show ». Le « show », c’est cette façon très particulière d’attraper le regard, de chauffer le public en quelques secondes, que l’on voit beaucoup dans les boîtes de nuit, par exemple. Bien sûr on peut l’opposer au cadre formel du « spectacle » à l’européenne. Mais moi, ce que je vais faire c’est jouer dans les deux cadres, les associer, glisser d’un mode de jeu à l’autre. En Europe, cette pièce restera dans le cadre frontal de la boîte noire du théâtre, mais à Kinshasa elle sera donnée dans un cadre plus ouvert, sur un praticable à l’extérieur, dans la rue. Mais toujours sur une scène !


TANZ IM AUGUST 15–30 AOÛT +49 30 25 90 04 27 www.tanzimaugust.de

Peux-tu nous en dire plus sur « Kinshasa Electric » ? Je vais travailler pour cette pièce avec une DJ que j’aime beaucoup, Baba Electronica. La particularité de son travail est qu’elle fait circuler la musique entre des styles multiples et très différents. Elle va dénicher des musiques dans des milieux peu connus, du plus underground comme la musique des favelas brésiliennes, au coupé-décalé 2 africain, en passant par des tubes de la pop. Et ce que je vais demander à mes danseurs c’est aussi de circuler entre les esthétiques. Nous allons travailler sur le mécanisme qui sous-tend le coupé-décalé, c’est-à-dire le « cheat and run » : tromper, arnaquer et s’enfuir. Es-tu fidèle à certains festivals, comme par exemple aux Rencontres chorégraphiques de Seine-SaintDenis ? Et si oui, comment se lie cette fidélité ? Est-ce aussi une aventure humaine, à l’instar de ce qui se joue au plateau ? Oui, une complicité s’est créée avec Anita Mathieu, programmatrice des « Rencontres ». J’ai d’abord créé là-bas un premier solo, Jolie, avec Jolie Ngemi, danseuse congolaise, et cette année j’y retourne avec Kinshasa Electric. J’aime particulièrement l’atmosphère des festivals parce que je peux enfin avoir le temps de rencontrer le public. Contrairement aux spectacles de saison, dans un festival tout le monde a le temps. Je peux prendre un verre avec les spectateurs et mieux connaitre leur ressenti face à mes pièces. Et puis les festivals sont aussi l’occasion de mettre en réseau tous les artistes avec lesquels je travaille, de les présenter aux programmateurs. J’ai vécu un moment très émouvant quand Dinozord, danseur de Kinshasa pour lequel j’ai créé un solo, Solid Gold, a pu enfin créer son propre solo à la suite de la pièce que j’avais chorégraphiée pour lui.

PROGRAMME 15 A O Û T, 2 1H E T 16 A O Û T, 19 H , H A U 1

Trajal Harrell Antigone Sr. (L) 19 E T 2 0 A O Û T, 2 0 H , HAUS DER BERLINER FESTSPIELE

Michael Clark Company animal / vegetable / mineral 2 1 – 2 3 A O Û T, 19 H , H A U 1

Big Dance Theater Alan Smithee Directed This Play

Au jour où nous mettons sous presse, le programme du festival n’est pas encore clos. Certains spectacles ne seront annoncés que vers le 15 juin sur le site du festival. Les dates et lieux des spectacles annoncés ci-dessous seront disponibles, eux aussi, sur le site vers la mi-juin. Alessandro Sciarroni 2 soli: Joseph et Untitled

2 2 E T 2 3 A O Û T, 2 0 H , SCHAUBÜHNE AM LEHNINER PL ATZ

La Veronal Siena 2 3 A O Û T, 2 0 H E T 2 4 A O Û T, 16 H , HAUS DER BERLINER FESTSPIELE

Rosas & Ictus Vortex Temporum 2 9 A O Û T, 9 H , 9 H 3 0 , 10 H , 10 H 3 0 E T 3 0 A O Û T, 9 H , 9 H 3 0 , 10 H , 10 H 3 0 ,

Loose Collective The old Testament Daniel Léveillé Danse Solitudes Solo Marcelo Evelin / Demolition Inc. Suddenly Everywhere is Black with People

1 4 H 3 0 , 15 H , 15 H 3 0 , 16 H , THE ATER IN DER PARK AUE

Imagineart Sensational 2 9 E T 3 0 A O Û T, 2 0 H , V O L K S B Ü H N E

Cullberg Ballet Plateau Effect

Ula Sickle Kinshasa Electric Ccap att att, création mondiale Eduardo Fukushima 2 soli: Between Contention et How to overcome the great tiredness? Maguy Marin Singspiele

1  Les «  Performing Arts Research and Training Studios  » (P.A.R.T.S.) sont une formation en danse contemporaine de renommée internationale. Ils ont étés créés en 1995, à l’initiative de la compagnie de danse Rosas et du Théâtre de la Monnaie, à Bruxelles. Le programme d’études artistique et pédagogique a été élaboré par Anne Teresa De Keersmaeker, qui assure la direction de l’école. 2 Apparu dans la diaspora africaine en 2003, ce style musical ancré entre Paris et Abidjan a été repris largement par le monde de la musique et de la danse en Côte d’Ivoire et en Afrique. Le mot est inspiré de l’argot ivoirien.

1 ULA SICKLE : KINSHASA ELECTRIC. PHOTO : ULA SICKLE

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IMPULSTANZ 17 JUILLET – 17 AOÛT VIENNE

IMPULSTANZ PULSATIONS VIENNOISES 1

5 semaines, 90 spectacles, 230 workshops et projetsrecherches, 30 000 spectateurs, 120 000 visiteurs font chaque année de Vienne un épicentre de toutes les formes de danse. ImPulsTanz, un des plus grands festivals consacrés à cet art, relie la danse à la ville et la ville à l’Europe. Des chorégraphes du monde entier rencontrent des émergents prometteurs, et les amateurs font la connaissance des pros. Par Matthieu Götz et Lothar Ruttner.

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e cœur d’ImPulsTanz, ce sont les workshops. Pour comprendre ce festival, il faut savoir qu’en 1984, lors de la première édition qui se nommait alors Internationale Tanzwochen Wien, il n’y avait que des workshops. Quatre ans plus tard le programme fut complété par des spectacles. Bien sûr aujourd’hui le festival a grandi, mais les 230 workshops sont toujours ce qui distingue ImPulsTanz des autres. Il y en a pour tous les goûts : pros et débutants, jeunes et plus anciens … les chorégraphes invités, venant du monde entier, proposent tout le spectre de la danse. Plus d’un tiers des workshops est conçu pour ceux qui n’ont encore jamais dansé. Comme les cours

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IMPULSTANZ 17 JUILLET – 17 AOÛT

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de Libby Farr qui initie aux principes du ballet ou ceux de Sadé et Kristine Alleyne, de la compagnie Akram Khan, qui combinent les danses africaines et européennes. Quant à Francesca Harper, elle propose dans son cours Voice & Movement, de mêler la danse à la voix. Les amateurs de bon niveau auront aussi l’occasion d’apprendre les chorégraphies des pros lors des workshops-répertoire. Les workshops dédiés au Pole Dance, situés quelque part entre les bars de nuits et le cirque ou les cours de New Style Street Jazz donnés par Nathalie Lucas (finaliste de La France a un incroyable talent) montrent qu’aucune facette de la danse n’est oubliée. Afin que le maximum de jeunes danseurs puisse participer aux workshops et prendre pied dans le réseau de la danse, le programme DanceWEB offre 65 bourses dans 42 pays. Sur place, les mentors de cette initiative internationale seront les chorégraphes Chris Haring et David Wampach. Les projets-recherches sont un autre pilier du festival. Ces projets ont pour objectif d’aborder

des sujets d’une manière plus approfondie et les participants sont soigneusement sélectionnés. Un projet parmi d’autres : celui de Mathilde Monnier qui propose Le corps cette archive, « comment conserver des traces, comment raconter l’histoire de la danse sans trop rendre hommage au passé ? ». Crises et glamour. Quant à la programmation des spectacles, avec environ 90 représentations, elle promet un large éventail de sujets et d’esthétiques. Les bouleversements sociaux et les crises globales sont ici un thème récurrent. Il était donc naturel que le festival ouvre avec tauberbach d’Alain Platel, une coproduction de sa compagnie les ballets C de la B et des Kammerspiele de Munich qui a pour sujet : « comment survivre sous des conditions inhumaines sans pour autant perdre la dignité ? ».

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Une autre réponse aux questions existentielles est proposée par Dada Masilo avec son regard sud-africain sur le Lac des cygnes. Dans Swan Lake, elle remet en cause les stéréotypes masculin/féminin d’une manière contemporaine et fascinante.

1 ALAIN PLATEL /LES BALLETS C DE LA B/MÜNCHNER KAMMERSPIELE : TAUBERBACH. PHOTO : JULIAN ROEDER/JU-OSTKREUZ 2, 3 IMPULSTANZ WORKSHOP: BRUNO CAVERNA. PHOTOS : KAROLINA MIERNIK 4 COLLAGE : OLAF OSTEN, KATHARINA GATTERMANN

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JEUNES CHORÉGRAPHES AU JARDIN

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▸ John par DV8 Physical Theatre, en revanche, se

focalise sur les aspects masculins de la sexualité. Pour cette création mondiale cinquante hommes se sont soumis à des questionnaires sur ce sujet. Les vidéos enregistrées pendant ces interviews seront aussi la base d’un projet de recherche dirigé par Lloyd Newson, directeur artistique de DV8 et son partenaire créatif Hannes Langolf. La ronde des premières mondiales se prolonge avec le solo I CURE de Ivo Dimchev, une « attaque musicalovisuelle sur les cinq sens des spectateurs », comme ImPulsTanz nous le promet. Mais comme le festival s’est aussi donné pour mission de garder en mémoire les grandes chorégraphies passées, nous aurons l’occasion de revoir Jérôme Bel, l’œuvre de jeunesse minimaliste du chorégraphe et philosophe de la danse éponyme.

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Cette année encore plus que les autres, les jeunes chorégraphes seront mis à l’honneur. Quatorze projets venant d’Europe, d’Asie et d’Amérique du Nord font partie de la série [8:tension], une catégorie spéciale du programme du festival. Ces pièces sont nominées pour le Prix Jardin d’Europe, doté de 10 000 Euros, ce qui en fait un des concours chorégraphiques les mieux dotés en Europe. Un prix du jury et un prix du public seront décernés pendant le festival. Ces lauréats seront également récompensés par une résidence de deux semaines au sein de ImPulsTanz.

Côté glamour, la soirée finale du concours international de ballet et de danse contemporaine, Wien-Welt-Wettbewerb 2014, qui se tiendra au Volkstheater, sera animée par Vladimir Malakhov. La danse et plus encore. Mais ImPulsTanz, ce ne sont pas seulement des workshops et des spectacles, ce sont aussi et surtout des rencontres entre jeunes et vieux, pros et amateurs, étrangers et viennois au cœur de ville. Les organisateurs attachent une importance particulière aux activités hors programme officiel : un peu partout dans Vienne on notera les 240 vélos rose et violet mis a disposition par le festival. Le soir ils sont un bon indicateur pour dénicher les nombreuses soirées avec musique et DJ.

1 STUART MEG : DAMAGED GOODS /SKETCHES NOTEBOOK. PHOTO : IRIS JANKE 2 DADA MASILO / THE DANCE FACTORY : SWAN LAKE. PHOTO : JOHN HOGG 3 LLOYD NEWSON / DV8 PHYSICAL THEATRE : JOHN. PHOTO : BEN HOPPER


IMPULSTANZ 17 JUILLET – 17 AOÛT +43 1 523 55 58 www.impulstanz.com

9 A O Û T, 2 1H E T 11 A O Û T, 2 3 H ,

31 JUIL L E T, 21H E T 2 AOÛ T, 22H30, ODEON

SCHAUSPIELHAUS

Jillian Peña Polly Pocket

Akemi Takeya Little Stories About S.O.S.

31 JUIL L E T, 22H30 E T 2 AOÛ T, 21H, ODEON

Albert Quesada Wagner & Ligeti 12 E T 13 A O Û T, 2 1 E T 2 3 H , SCHAUSPIELHAUS

3 E T 5 A O Û T, 2 0 H , S C H A U S P I E L H A U S

Jérôme Bel Jérôme Bel

Dinis Machado Black Cats Can See In The Dark But Are Not Seen

13 E T 15 A O Û T, 2 1H , V O L K S T H E A T E R

4

PROGRAMME SPECTACLES 17 E T 19 J U I L L E T, 2 1H , V O L K S T H E A T E R

4 , 6 E T 8 A O Û T, 19 H ,

Alain Platel / les ballets C de la B & Münchner Kammerspiele tauberbach

AK ADEMIE DER BILDENDEN KÜNSTE

18 E T 2 0 J U I L L E T, 2 1H ,

4 E T 6 A O Û T, 2 1H , O D E O N

MUSEUMSQUARTIER HALLE G

Cecilia Bengolea & François Chaignaud Dub Love

Amanda Piña & Daniel Zimmermann / nadaproductions War

2 2 , 2 4 , 2 5 J UI L L E T, 2 1H , V O L K S T H E AT E R

4 E T 6 A O Û T, 2 3 H ,

Dada Masilo / The Dance Factory Swan Lake

K A SINO A M SCH WA RZENBERGPL ATZ

Georg Blaschke / M.A.P. Vienna Bosch

Ivo Dimchev I CURE, première

Ismael Ivo & Grupo Biblioteca do Corpo Erendira

3 E T 5 A O Û T, 2 1H 3 0 , S C H A U S P I E L H A U S

1 4 A O Û T, 2 1H ,

7 AOÛ T, 23H E T 9 AOÛ T, 19H30, G A R AGE X

K A SINO A M SCH WA RZENBERGPL ATZ

15 A O Û T, 2 1H , S C H A U S P I E L H A U S

Hans van den Broeck The Lee Ellroy Show

Zhang Mengqi Self Portrait and Sex Education for Myself

15 E T 17 A O Û T, 2 1H , O D E O N

15 A O Û T, 2 2 H 3 0 E T 16 A O Û T, 2 1H ,

Ko Murobushi Faux Pas

SCHAUSPIELHAUS

Dana Michel Yellow Towel

Georgia Vardarou Phenomena

[8:TENSION] 2 0 E T 2 2 J U I L L E T, 2 1H ,

WORKSHOPS

SCHAUSPIELHAUS

Teresa Silva & Filipe Pereira What Remains Of What Has Passed 2 1 J U I L L E T, 2 1H E T 2 3 J U I L L E T, 2 2 H 3 0 , K A SINO A M SCH WA RZENBERGPL ATZ

On trouve tous les 230 workshops et projets-recherches sur le site Internet du festival : www.impulstanz.com/ workshops/2014/schedule/

Geumhyung Jeong Oil Pressure Vibrator 2 1 J U I L L E T, 2 2 H 3 0 E T 2 3 J U I L L E T, 2 1H ,

ET PLUS

K A SINO A M SCH WA RZENBERGPL ATZ 2 4 – 2 7 J U I L L E T, 2 1H ,

5 E T 7– 9 A O Û T, 2 1H , A K A D E M IE T H E AT E R

MUSEUMSQUARTIER HALLE G

Lloyd Newson / DV8 Physical Theatre John, première

Meg Stuart / Damaged Goods Sketches /Notebook

6 A O Û T, 2 1H , V O L K S T H E A T E R 28 E T 30 JUILLE T, 21H, AK ADEMIE THE ATER

Ko Murobushi Enthusiastic Dance on the Grave

Chris Haring / Liquid Loft Deep Dish 9 E T 10 A O Û T, 18 H , M U M O K

2 9 E T 3 1 J U I L L E T, 2 1H , K A SINO A M SCH WA RZENBERGPL ATZ

Magdalena Chowaniec Attan Stays With Us

An Kaler Contingencies 9 A O Û T, 2 3 H E T 11 A O Û T, 2 1H , 1 A O Û T, 2 1H , A K A D E M I E T H E A T E R

K A SINO A M SCH WA RZENBERGPL ATZ

Ivo Dimchev Fest

Florentina Holzinger, Agon première

2 A O Û T, 2 1H , V O L K S T H E A T E R

David Zambrano & Iva Bittová Why Not!

4 PHOTO : MARTA LAMOVSEK

10 E T 12 A O Û T, 2 1H , O D E O N

Chris Haring / Liquid Loft Talking Head

Rosalind Goldberg MIT

2 7 J U I L L E T, 19 H , V O L K S T H E A T E R

Gala Wien-Welt-Wettbewerb 24 E T 2 6 JUIL L E T, 21H , S CH A U S PIE L H A U S

Karol Tymi´nski Beep

17 A O Û T, 19 H , K A SINO A M SCH WA RZENBERGPL ATZ

2 4 E T 2 6 J U I L L E T, 2 2 H 3 0 ,

Prix Jardin d’Europe – Cérémonie

SCHAUSPIELHAUS

Daniel Kok Cheerleader of Europe

2 0 J U I L L E T E T 16 A O Û T, 16 H , A R S E N A L

2 8 J U I L L E T, 2 1H E T 3 0 J U I L L E T, 2 2 H 3 0 ,

ImPulsTanz Workshops impressions ’14 et expressions ’14

SCHAUSPIELHAUS

Mike O’Connor Tertiary

2 5 J U I L L E T E T 15 A O Û T, 2 2 H , K A SINO A M SCH WA RZENBERGPL ATZ

2 8 J U I L L E T, 2 2 H 3 0 E T 3 0 J U I L L E T, 2 1H ,

ImPulsTanz Party

SCHAUSPIELHAUS

Rebecca Patek ineter(a)nal f/ear 2 9 J U I L L E T E T 1 A O Û T, 2 3 H , M U M O K

Gaëtan Rusquet Meanwhile,

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LE CARNET DE FRANÇOIS OLISLAEGER

« D’après une histoire vraie », Christian Rizzo

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ETAT DES LIEUX

LA DANSE

H DANS IP HOP LA PLACE Trente ans, le bel âge ! Importé des Etats-Unis dans les années 80, conduit par une jeunesse enthousiaste, le hip hop a grandi en France dans un double mouvement : celui de l’affirmation d’une culture spécifique, et celui de son inscription plus globale dans la société, avec l’envie de « faire sa place ». Où en est-on aujourd’hui ? On ne peut passer à côté de la formidable déferlante qu’a représenté ce mouvement, et la danse n’y a pas échappé. Elle a conquis les plateaux, jusqu’à la scène de l’opéra, sans oublier les prestigieux Centres chorégraphiques nationaux. Cela ne s’est pas fait sans méfiance, sans condescendance, bousculant les codes d’un milieu chorégraphique régi par une histoire et des politiques publiques bien établies. Sa légitimation rime-t-elle avec appropriation ou acculturation ? Fait marquant depuis peu, et enjeu potentiel de sa mutation : la place grandissante que prennent les femmes danseuses et chorégraphes dans un système où l’on est « d’abord b-boy avant d’être b-girl »1. C’est aussi une danse véhiculant encore un grand nombre de clichés, qui ne rendent pas justice à son évolution dans le paysage chorégraphique actuel. La télévision n’y est pas pour rien, mais nous verrons que certains projets tentent aujourd’hui de briser les idées reçues … Sociologue, danseuses, chorégraphes et réalisatrice sont les invités de Ballroom sur ce dossier, où il est question d’image, de transmission, d’institutionnalisation … bref, d’un art en mouvement !

1 Un b-boy est un danseur de break dance. « Dans mon parcours, j’ai d’abord été b-boy avant d’être b-girl », affirme la danseuse Tishou Aminata Kane. France Inter, émission Les femmes, toute une histoire, de Stéphanie Duncan, le 4 avril 2014.

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CHRISTINE COUDUN : MY TATY FREEZE. PHOTO : LAURENT PAILLIER



S E É S I O R C S E L O PAR

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ETAT DES LIEUX

Christine Coudun et Sabine Samba danseuses hip hop confirmées et pionnières dans cette danse « masculine » éclairent par leurs expériences la percée des femmes dans ce mouvement. Propos recueillis par Nathalie Yokel.

E C N A M R PERFO

« Avec le hip hop, j’ai découvert le rapport au sol, et j’ai très vite compris qu’il fallait se mettre au niveau des garçons. A l’époque, les danseuses hip hop avaient toutes le même corps, parce qu’on pratiquait les entraînements des garçons. Des pompes en traction, des pompes en piqué … Il fallait absolument qu’on essaye de faire la coupole, les envolées, etc, on avait toutes les mêmes douleurs à la hanche, les mêmes brûlures aux bras. Mon corps a totalement changé : je suis devenue sèche, musclée, développée par un travail d’une grande dureté. » S A BINE  :

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« Dans quel imaginaire se projetaient les filles qui voulaient faire du break ? Les filles étaient très impressionnées par le break, tout comme les garçons d’ailleurs. Par la virilité, la vitesse, la puissance, la magie de cette énergie … Il a fallu du temps pour démystifier la performance, comprendre que c’est de la technique et énormément de travail, avoir de meilleurs pédagogues, afin d’évoluer jusqu’à la génération des breakeuses d’aujourd’hui dont Anne Nguyen et Valentine Nagata-Ramos sont les exemples les plus évidents. » CHRI S T INE :

Christine Coudun fait partie des pionnières de la danse hip hop en France. Avec Jean Jemad, elle fonde et dirige la compagnie Black Blanc Beur en banlieue parisienne, qui vient de fêter ses trente ans. A 52 ans, la chorégraphe est tout autant le témoin et l’actrice d’un mouvement qu’elle a vu naître et qu’elle a porté, accompagnant d’autres générations de danseurs. Un cycle de vie, sur lequel elle pose un regard lucide. Elle est « prête à boucler l’expérience ». Sabine Samba a 45 ans. Formée au conservatoire, c’est aux côtés d’Anthony Egéa et d’Hamid Ben Mahi qu’elle rencontre le hip hop au milieu des années 90. Avec eux, elle danse et chorégraphie, mais crée ensuite en 2004 sa propre compagnie : la compagnie GestueLLe, « avec deux L majuscule, pour affirmer la féminité, sans oublier le talon aiguille et la parole incisive qui font partie de mes créations ».

1 SABINE SAMBA : RETROVISEUR. PHOTO : JEAN-PIERRE MARCON 2 SABINE SAMBA : MADEMOISELLE VOUS AVEZ VU LE FILM. PHOTO : JEAN-PIERRE MARCON

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ETAT DES LIEUX

T A B M O C

« C’est comme dans tous les milieux à dominante masculine, ça commence par des filles isolées qui ont des tempéraments forts, qui se tapent des murs, et qui veulent laisser des traces. » CHRI S T INE :

« La façon dont on s’est imposées avec les filles, c’est en essayant de sortir des clichés. On a réussi, mais sincèrement, faut se battre. Il y a un moment, pour entendre une parole de femme dans une compagnie, faut vraiment y aller. Alors qu’on n’a jamais été dans l’idée d’être l’égale de l’homme, mais dans une complémentarité. Pour vraiment m’affirmer, il a fallu que je monte ma compagnie. » S A BINE  :

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« Il y a toujours une double polarité. D’abord à l’époque des années 80, la mode, c’était les baggy. Si une nana voulait être à la mode, c’est ce qu’elle portait. Après, il y a toujours eu des prototypes de filles qui avaient tendance à se cacher pour s’affirmer dans les milieux masculins, et à l’inverse d’autres pour être sexy et super mignonnes et qui se sont intégrées aussi grâce à ça. Dans les danses debout c’est différent, parce qu’il y a toujours eu des filles. » CHRI S T INE :

IMAGE

« Quand on allait dans des manifestations avec des pantalons moulants, on se sentait un peu exclues. Au début j’étais en jogging. Ce n’était pas ma nature, mais le regard des autres, inconsciemment, pesait. On se sentait obligées de se ressembler Ça a été différent quand j’ai commencé à faire de la danse debout, où j’ai découvert une autre tenue vestimentaire. Je trouve qu’aujourd’hui il y a moins de joggings, mais encore des codes qui auront du mal à disparaître. (…) Aujourd’hui, les jeunes adolescentes risquent de se raccrocher à des images : on ne voit le hip hop qu’à travers des clichés véhiculés par les clips, où la femme se trémousse en shorty, alors que finalement quand on va voir des compagnies on est ailleurs. Il va falloir faire évoluer les mentalités. » S A BINE  :

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E C N A S S I A N N O C E R

« On est toujours dans le besoin d’une justification. Il y a un truc en hip hop qui fait qu’il faut représenter. Toujours faire ses preuves, toujours être jugée … Et je trouve que c’est dur … J’ai l’impression parfois que si on n’est pas sur la cassette vidéo du battle, si on a pas gagné tel ou tel truc … Je pense à Anne Nguyen qui est championne, et qui a sa reconnaissance. C’est dommage pour une femme de devoir passer par là pour avoir une reconnaissance et pouvoir apprendre quelque chose à un homme. » S A BINE  :

1 CHRISTINE COUDUN EN RÉPÉTITION POUR MY TATY FREEZE. PHOTO : LAURENT PAILLIER 2 CHRISTINE COUDUN : MY TATY FREEZE. PHOTO : LAURENTPAILLIER

« J’encourage les filles à faire des battles justement parce que l’aspect performance, sportif, compétition, fait partie de la nature de cette danse, qu’on le veuille ou non. Quand les garçons s’éclatent dans les battles ils n’ont pas de problèmes identitaires, ils sont bien dans leurs danses, et après ils font leurs choix. Moi je considère que c’est un plus, car ça fait des danseurs épanouis. Après, des filles qui font des battles et qui sont à la hauteur des battles, ça veut dire qu’elles ont un bon mental, qu’elles ont lâché des inhibitions, et qu’il y a des formes de spontanéité qu’elles peuvent assumer dans la performance et la compétition. » CHRI S T INE :

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ETAT DES LIEUX

CONVERSATION AV EC DIEYNÉBOU FO FANA

E R B M O ’ L À P O H P I LE H …   S E L L I F S E N U E J DES Comment construit-on sa féminité lorsque l’on est une danseuse hip hop ? La sociologue, témoin et actrice du milieu dès les années 80, revient sur la place des filles au commencement du mouvement jusqu’à aujourd’hui. Un grand écart, plein d’idées reçues, de champs de force, et de maîtrise de soi. Propos recueillis par Nathalie Yokel.

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artons d’une image-cliché : celle d’un groupe de garçons, au milieu des années 80, qui tournent sur la tête au pied de leur immeuble, sur des cartons. Où sont les filles ? Dès son émergence en France, les filles – dont je faisais partie dans les années 80 – découvrent le hip hop en même temps que les garçons. Cela a autant d’écho pour elles que pour eux. Mais il faut prendre en compte la dimension sociologique liée à l’adolescence, qui fait que les filles n’investissent pas les mêmes espaces que les garçons. Les filles sont davantage dans des espaces intimes : leur chambre, chez les copines … Pour certaines, le hip hop est venu se rajouter à une pratique de danse comme le modern’jazz ou le classique. C’est devenu un cours de danse que l’on suivait devant la télévision avec Sydney, et que l’on entretenait dans sa chambre à coucher sans aller dans l’espace public. Les filles ne rejoignaient pas les garçons dehors, ou celles qui le

CHRISTINE COUDUN : MY TATY FREEZE. PHOTO : LAURENTPAILLIER

faisaient étaient marginalisées comme n’importe quelle fille faisant partie d’une bande de garçons à cet âge-là. Il y a ce parallèle avec l’adolescence, mais y en a-t-il un autre avec un fait culturel ou social qui mettrait de côté les jeunes filles ? Il ne faut pas tomber dans les raccourcis. Je ne suis pas sûre que ce soit strictement culturel. Dans les années 80, contrairement à aujourd’hui – et ça je pense que c’est un vrai changement de société – cette dimension du quartier comme un espace clivé avec des filles enfermées, ou bien sous le joug de leurs grands frères, n’est pas présente, et pas posée en tant que telle. Il y a au contraire une forme d’émancipation dans la rencontre et les espaces sont souvent des espaces de mixité. Se pose en revanche la question du rapport de genre, qui renvoie à celle de l’égalité garçons-filles : comment traite-t-on

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▸ les filles et les garçons dans cette société ? Les

adolescentes qui traînent dans la rue, c’est mal vu, tandis que pour les garçons, c’est normal, ils jouent au foot. Alors que pour les filles, cela interroge par exemple le rapport au corps, à son exposition, à la sexualité. Au début des années 80, on est davantage sur cette question-là que sur une dimension culturelle ou cultuelle qui ferait en sorte d’enfermer les filles. Comment arrivent-elles à se rendre visibles dans le mouvement hip hop ? Il y aura de véritables pionnières qui vont s’investir dans le mouvement, très jeunes : Max-Laure Bourjolly, Karima Khelifi, Bintou Dembele … C’est

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un micro-phénomène par rapport aux garçons, et elles vont devoir batailler beaucoup plus, en délaissant l’expression de leur féminité. Pour faire leurs preuves, elles vont rentrer dans une forme de mimétisme pour s’inclure : on s’habille comme eux, on est dans les mêmes mimiques, et dans quelque chose qui les renvoie à une forme de virilité. Je pense que cet effacement de la féminité va durer. Quand les premières compagnies se mettent en place, les jeunes femmes qui en font partie vont être prises dans une pratique collective et dans une esthétique du hip hop à coloration fortement masculine. Il va falloir attendre que, dans leur construction identitaire, elles arrivent à des âges où on a envie de s’affirmer, pour que cette question de la féminité émerge. Cela arrivera au milieu des années 90. Elles ont ouvert cette brèche, elles ont permis aux jeunes femmes qui commencent à pratiquer de ne plus être dans la même posture et de se dire « je suis une jeune femme qui fait de la danse hip hop ». Et surtout « comment » je fais de la danse hip hop ? Oui, c’est ça, comment je me l’approprie. On va voir des jeunes femmes arriver dans des tenues très distinctes de celles des garçons : ce ne sont plus les joggings mais des sarouels colorés ; elles se montrent coiffées, maquillées, avec des bijoux, etc. Là, on pose un hip hop qui va donner un éclairage sur l’existence de la femme et de la condition de la femme. N’ont-elles pas dû redoubler de travail dans cette danse qui nécessite des aptitudes virtuoses ? Je crois vraiment que les filles qui ont réussi à se faire une place au milieu de ces crews l’ont fait par la maîtrise de leur vocabulaire : c’est l’excellence qui les a rendues légitimes et acceptées par le groupe.


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ue les filles q t n e im a r v « Je crois e faire une s à i s s u é r t n qui o ces crews e d u ie il m u place a rise de leur ît a m la r a p l’ont fait st l’excellence ’e c  : e ir la u b a voc légitimes et s e u d n e r a s qui le le groupe. » acceptées par Le danseur hip hop ne peut se considérer comme tel que s’il est reconnu par ses pairs. Les danseuses ont obtenu cette reconnaissance-là en imposant le fait qu’elles maîtrisaient, comme les garçons, telle ou telle figure. Mais elles ont aussi compensé en montrant qu’il n’y avait pas que ça. Je pense que c’est parce qu’il y a eu des filles dans la danse hip hop dès le début, qu’aujourd’hui nous avons des écritures chorégraphiques qui ne sont pas basées uniquement sur la performance. Si, fin des années 80 et début des années 90, les filles devaient danser comme les garçons, on peut dire qu’aujourd’hui ça se délite. Elles n’ont plus besoin de prouver. A contrario, ce sont les hommes qui se demandent comment montrer le corps masculin androgyne, comme Anthony Egéa. Si ce phénomène a pris dix ans, le mouvement reste-t-il encore majoritairement masculin ? Oui, mais il y a une vraie affirmation d’une scène hip hop féminine de danseuses. Je ne crois pas que cette question de la féminité ait été étouffée. De par l’histoire et la manière de se construire, les filles vont prendre des chemins de traverse, alors que les garçons sont plutôt des bulldozers. Aujourd’hui, elles ne sont plus marginales, et cette affirmation a pris une telle ampleur qu’on ne peut revenir en arrière. C’est une vague, une libération de la parole hip hop au féminin. « Faire sa place » a-t-il été le fait de stratégies ? Il a fallu accepter d’être dans le mimétisme, en étant tout à fait conscient que le mouvement que l’on est en train de faire renvoie à une certaine posture masculine. Je pense qu’elles n’ont pas subi et n’ont pas fait ça inconsciemment, elles n’étaient pas passives et cela participait de leur propre

1 SABINE SAMBA : LA PART’ DE L’AUTRE. PHOTO : JEAN-PIERRE MARCON 2 CHRISTINE COUDUN : MY TATY FREEZE. PHOTO : LAURENT PAILLIER

construction identitaire. Elles étaient conscientes qu’il fallait passer par là pour pouvoir ensuite devenir une jeune femme qui danse. A la fin des années 90, quand les premiers solos de danseuses arrivent, c’est bien cela que racontent ces pièces. Elle déconstruisent leur parcours et leur histoire en montrant qu’à ce moment-là elles savaient ce qui se jouait. Etant filles au milieu d’un groupe de garçons, y a-t-il des rapports de domination et de pouvoir ? Il y a forcément une mise en abyme des rapports de force. Les acteurs de la danse hip hop se sentent dominés dans l’espace de la danse en général ; mais c’est également ce que ressentent les filles vis-à-vis des garçons à l’intérieur même de la danse hip hop ; enfin, chez les filles, il y a les rôles de chorégraphes et d’interprètes qui sont eux-mêmes soumis à des rapports de force … On pourrait s’amuser avec cet effet poupée-gigogne, et se demander à l’infini qui se sent le plus dominé dans ce cadre-là. Cela donne des face-à-face qui font que, en fonction de là où on se situe, les parcours se développent de façons très différentes et non linéaires. Cela donne également des histoires très singulières pour chacune, et elles y tiennent.

sc iences chercheuse en t enseignantees na fa ris Est Fo u Pa Dieynébo niversité érences à l’U nf co de e tr e thèse de sociales, maî t l’auteur d’un es le El . ne ar M nses hip Créteil Val-del’univers des da de e ag pt ry éc lée « D é. » doctorat intitu ct ive et part ag mentation colle ri pé ex d’ ce pa hop : un es

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BÊTES DE SCÈNE OU BÊTES À CONCOURS ? 1

re du s dans la cultu vé e él rs u se n a du jeu. Les ie rt Pour tous ces d a p it fa s e tr r aux au rit d’émulation sp défi, se mesure l’e et s a p t mplissen la battles ne dése cun d’accéder à a ch à et m er p aujourd’hui, le qui y règne is a M s. ir a p s de se e reconnaissance porter une autr p a le b m se  » anse . « concours de d de légitimation in so e b ce à se forme de répon kel. Par Nathalie Yo

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L

e hip hop s’est développé à travers un double mouvement : celui des battles, où la performance est le maître mot, et celui de la création scénique, qui s’appuie sur la recherche chorégraphique. Deux mondes parallèles que l’on aurait voulu opposer, mais qui trouvent aujourd’hui un équilibre, une porosité, l’un nourrissant l’autre et inversement. On retrouve volontiers ces danseurs du défi dans les grands événements du type Battle Of The Year, IBE, Red Bull Beat It, ou Juste Debout. Quand ils ne se mesurent pas dans La France a un incroyable talent ou The Best, émissions de télé et grandes pourvoyeuses de danseurs hip hop ! Technicité, virtuosité et originalité sont récompensées, jusqu’à parfois considérer les danseurs comme de véritables phénomènes. Formidables vitrines, fenêtres de visibilité incomparables et


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passeports pour la reconnaissance du milieu, ces pratiques doivent compter aujourd’hui avec un autre type de compétition, les concours de danse, qui déplace les enjeux du challenge vers une forme de légitimité plus institutionnelle, dont le besoin se fait nettement ressentir. Les concours de danse se positionnent avant tout sur l’acte de création, cherchant la singularité d’une démarche artistique, la recherche d’une écriture ou l’intérêt d’un propos. En témoigne par exemple l’initiative du chorégraphe Hamid Ben Mahi à travers son concours Un solo, un auteur, qui récompense l’acte fondateur du solo et la figure du danseur en tant que véritable auteur. Ou celle de Mourad Merzouki à Pôle Pik avec le concours Kompagnonnage.

En bref, d’accéder au marché subventionné de la création chorégraphique et de s’intégrer dans les réseaux professionnels. C’est d’ailleurs un climat très professionnel qui régnait lors de la 11ème édition du Concours de l’Association Beaumarchais – SACD.

Des compagnies en émergence Ces concours révèlent une façon de mettre en lumière les chorégraphes naissants, mais sont autant de dispositifs pour soutenir la création et permettre aux artistes de produire leurs spectacles, de les faire connaître voire de les diffuser dans les théâtres. 2

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1, 3 CIE PHILIPPE ALMEIDA : BOOTS. PHOTO : ERNEST ABENTIN 2 PHILIPPE ALMEIDA AVEC LES MEMBRES DU JURY : DE GAUCHE À DROITE : ELISABETTA BISARO, JANN GALLOIS, OLIVIER SERGENT, MOURAD MERZOUKI ET CORINNE BERNARD. PHOTO : ERNEST ABENTIN

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▸ Né en 2003 à l’initiative du Centre de Danse du

Galion à Aulnay-sous-Bois, il se déroule aujourd’hui sous l’égide du Centre chorégraphique national de Créteil, toujours en partenariat avec la SACD. Le studio du CCN accueillait l’événement sur une après-midi, réunissant dans une atmosphère feutrée et accueillante des programmateurs, acteurs du milieu et amis venus encourager les artistes. Quatre groupes, déjà présélectionnés parmi dix-sept dossiers sur appel à projet, ont pu présenter une vingtaine de minutes de leur travail. C’est Boots, de Philippe Almeida, alias Physs, qui récoltera les suffrages, conjuguant dans sa danse la recherche d’influences à une maîtrise de l’espace, le tout en clin d’œil à l’Afrique du Sud. Il faut relever l’enjeu particulier de ce Prix Beaumarchais – SACD : d’abord, il est décerné par un jury très institutionnel issu de structures de soutien à la danse réuni autour de la précédente lauréate Jann Gallois. Ensuite le gagnant remporte pas moins de 6 000 €, ainsi que deux accueils-studio, au CCN de Créteil et à la Briqueterie, Centre de développement chorégraphique du Val-de-Marne.

1

Autre ambiance quelques jours plus tard à La Villette, pour le premier concours organisé par Initiatives d’Artistes en Danses Urbaines : Le public est venu nombreux pour cette soirée placée au cœur du festival Hautes Tensions, et c’est la danseuse Lydie LaPeste qui se chargeait de l’accueillir et de chauffer la salle. Cette fois, dix minutes étaient réservées sur chaque passage, pour six compagnies choisies parmi treize dossiers. Dix minutes pour convaincre

un jury très impressionnant, et pour cause : ils constituaient un casting de danseurs et chorégraphes des plus reconnus dans la sphère hip hop aujourd’hui (Aminata Badiaga, Farid Berki, Bintou Dembele, Babson et Sofian Jouini). Agés de 16 à 30 ans, les candidats ont joué le jeu à fond, et leur engagement a su gommer les petites maladresses. Jetés Dans l’arène, c’est Yanka Pedron et Bouside Ait Atmande qui ont été primés, recevant – grâce à leur humour et à l’ironie dont ils ont su faire preuve vis-à-vis du milieu hip hop – pas moins de 8 000 € de coproduction, une résidence à La Villette et une programmation dans le festival 2015 ! Laissons le mot de la fin pour Lydie LaPeste, qui déplorait l’absence de femmes-chorégraphes sur ce plateau …

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1 YANKA PEDRON ET BOUSIDE AIT ATMANDE, LAUREATS CONCOURS IADU 14 – DR

Un accompagnement sur la durée

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E U Q I X E L T I P O PET H P I H DE K LE B REA

Le break ou breakdance est un des styles de la danse hip hop, qui privilégie les

figures au sol et acrobatiques. Né à la fin des années 70 à New York, le break se pratique à l’origine seul ou au sein d’un crew, souvent au milieu d’un cercle constitué par le public. Un danseur ou une danseuse de break est un b-boy ou une b-girl.

OLE   LA C OUP

Figure spectaculaire de break consistant en un tournoiement sur le dos

alternant avec un retour en appui sur les bras (trax).

E L’EN VOLÉ

Figure de break où le corps tourne à la verticale sur les mains, une jambe

revenant au sol entre chaque tour.

SIDNEY

Il est d’abord animateur sur Radio 7, mais c’est son émission H.I.P. H.O.P. sur TF1 qui

a marqué profondément les esprits. Elle n’a pas duré, mais fait partie de la légende à laquelle les pionniers du mouvement se réfèrent volontiers.

CREW

Un groupe de danseurs forme un crew, une équipe. Par extension, cela désigne parfois

aussi une compagnie de danse. On peut trouver également le terme « posse ».

DEBOUT   S E S N A D

Elles se différencient du break car ne se pratiquent pas au sol, mais

accueillent de nombreuses influences. Elles comptent différents styles, comme le popping, le locking, la house dance...

BATTLE

Littéralement « batailles ». Les battles sont des défis que l’on se lance entre

danseurs, à 1 contre 1, 2 contre 2, ou entre deux crews. Compétitions chorégraphiques qui se déroulaient à l’origine en cercle dans les soirées, c’est à celui ou celle qui dansera le mieux, exécutera les meilleures figures, sera le plus spectaculaire, et récoltera les faveurs du public ou du jury.


ETAT DES LIEUX

. . .   T E T N A S DAN !   T N A S R E V N RE

UN TÉLÉFILM

En direct du tournage de Ceux qui dansent sur la tête, un téléfilm d’ARTE réalisé par Magaly Richard-Serrano, qui sera diffusé début 2015. Le chorégraphe Mourad Merzouki a participé au scénario et à la direction d’acteurs. Par Bérengère Alfort.

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Chinon, une équipe pointue et attentionnée évolue sur le tournage du troisième opus de la jeune et talentueuse Magaly Richard-Serrano. Après Dans les cordes, Crapuleuses, la voici qui revient sur les écrans avec Ceux qui dansent sur la tête. A l’origine de ce projet, le désir d’ARTE de mêler les genres en proposant des collaborations entre le septième art et d’autres disciplines, dans un souci permanent de qualité. Magaly a été retenue pour son idée de scénario, originale pour le moins et d’une poésie confondante : celle de mélanger le monde de la danse urbaine à celui de l’exploitation rurale. Or la réalisatrice avait apprécié le travail de Mourad Merzouki, notamment dans Boxe Boxe, et c’est naturellement qu’elle est revenue vers le directeur du Centre chorégraphique national de Créteil pour lui demander de l’aider à élaborer son projet. Coup double d’une intuition juste : si rural et urbain font bon ménage, Mourad est le plus à même de porter avec elle l’onirisme réaliste d’un film qui fait la part belle à la danse, mais dans un souci de sens et de destructions des poncifs.

Pour ce faire, un argument simple : deux jeunes de la campagne, Frenzy, campé par l’angélique Finnegan Oldfield (qui ressemble à s’y méprendre à la délicate et brillantissime Sylvie Testud, qui joue le rôle de sa jeune mère Catherine), et Syl, joué par le sémillant Freddy Kimps, repéré alors qu’il s’adonnait à la danse hip hop dans la rue, comme il lui plaît de le faire par instinct et passion. Le blanc, le noir, le décor des vaches et des lapins, une jeune fille au milieu des deux amis ( la charmante Alice de Lencquesaing dans le rôle d’Emilie), un concours de danse comme rêve d’évasion pour les deux complices, et un concours de vaches pour Frenzy, pris en étau entre sa vie quotidienne, sa famille et sa passion. Au cœur de la fiction, le chorégraphe Mourad Merzouki ( joué par un acteur) lance une audition. Le vrai Mourad Merzouki est, lui, activement présent dans le scénario et le tournage du film comme coach et chorégraphe. Nos deux héros, Frenzy et Syl, parviendront-ils à réaliser leur rêve et à s’échapper vers le métier de danseur ? C’est le visionnage de Ceux qui dansent sur la tête qui vous le dira …

1, 2 IMAGES EXTRAITES DU FILM CEUX QUI DANSENT SUR LA TÊTE, COPRODUCTION : ARTE FRANCE, GMT PRODUCTIONS

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▸ Sur le quai central de la gare de Chinon, la scène

d’adieu entre les deux jeunes hommes est subjugante. Frenzy, à l’heure de prendre son train, étire de longs gestes enveloppants, se relève, bondit, gracile et entêtant. Sur le premier quai, déboule Syl. Il lâche son vélo pour s’élancer de poteau en poteau en une gestuelle fluide où les saccades font place à de langoureux changements de rythme. Sous la houlette de Mourad Merzouki, ils font et refont la scène, émouvante, enfantine et sensuelle à la fois. On aurait l’impression que la facilité est à l’œuvre, tant la grâce nous coupe le souffle. Grave erreur : Freddy nous annonce d’entrée de jeu avoir « paniqué au début de se retrouver à 20 ans devant les caméras, au centre de toutes les attentions » et avoue « avoir peiné alors que d’habitude sa danse est instinctive pour se remémorer des pas et les reproduire avec un gros travail de construction chorégraphique. »

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Mourad Merzouki, avec sa jovialité et son doux charisme, confirme le ressenti de Freddy, un sentiment éprouvé non seulement sur ce quai de gare, mais aussi dans d’autres scènes, sur une dune ou dans l’étable. « Au départ, l’idée de mélanger le monde rural au monde urbain et à celui de la danse m’a séduit. C’est un projet poétique par excellence que de mêler les deux mondes. J’ai travaillé dès le début avec Magaly sur le scénario, en précisant les scènes d’auditions telles qu’elles le sont dans la réalité. Sur le tournage, mon assistante Marjorie, l’équipe de Käfig, ma compagnie, et moi-même œuvrons à faire danser réellement de jeunes comédiens. C’est un travail d’adaptation qui m’ouvre des perspectives. Au-delà de ça, j’aime ici briser les poncifs attachés à la danse hip hop, que je pratique, après ma formation de cirque, depuis toujours. Le mouvement hip hop, né dans les années 70 aux Etats-Unis, signifiait au départ un engagement politique et charnel, tout comme les tags et la musique qui l’accompagnent. Or avec notamment ce film, où les interprètes dansent mes mouvements sur Schubert ou Philip Glass, je détruis


les clichés : non, la danse hip hop n’est pas forcément exécutée sur la musique que l’on attend ; non, elle n’est pas le fait machiste d’hommes seulement ; non, elle ne consiste pas à faire s’extasier certains journalistes pour de mauvaises et fausses raisons, telles l’idée que pendant qu’un immigré danse le hip hop, il ne casse pas une voiture ou ne vole pas une montre ! C’est un poncif pénible. Moi, j’aime avoir un retour sur la justesse ou l’inventivité de mes pas et de mes danseurs, non pour ce qu’ils sont socialement ou d’où ils viennent, mais pour la beauté du corps en mouvement, l’art en somme. Et, ici, avec le film de Magaly, je travaille une fois encore à extraire les consciences de cette erreur : on croit par exemple que c’est Syl, le noir énergique, qui remportera aisément l’audition, alors que le déroulement du film révèle la poésie rurale et onirique de la danse de Frenzy, qui a priori n’a rien à voir avec les supposés critères du hip hop … » Preuve en est avec ce film où Arte porte un projet qui fait la part belle, mais surtout pertinente, au « parent pauvre » de l’économie artistique, moins souvent diffusé pour un large public.

», une e avec « Pixel  i sera à l’affich uk zo ie er M d ra l, ge, Mou de Crétei suiv aison des Ar ts Après ce tour na M la à 14 de 20 e et Mondot en novembr ic ité d’Adrien création prévue Avec la compl s. te da de ns une pièce e in évolueront da s en d’une quaranta si as rc ci 3 Nikolais, 7 danseurs et vresse d’Alw in Cl aire Bardain, exempte de l’i s pa ra se ne he de l’univers qu’elle également proc dont on devine t an nt se Se de l’image et de Mourad. auté du corps, be une influence en is m la défendre couflé, « pour une fois encore ra nd te de Philippe De en e ph égra et de étique », le chor vie d’évasion l’esthétique po spec tateur d’en le ez ch e bl m qu’il co un ar t pour ce

PIXEL

ry thme.

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1 IMAGE EXTRAIT DU FILM CEUX QUI DANSENT SUR LA TÊTE, COPRODUCTION : ARTE FRANCE, GMT PRODUCTIONS 2 MOURAD MERZOUKI LORS DU TOURNAGE DE CEUX QUI DANSENT SUR LA TÊTE. PHOTO : ANGELA ROSSI

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PORTFOLIO SASHA WALTZ, APRÈS LES CORPS

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a lumière du jour qui inonde l’intérieur du Mistral contredit mon souvenir  : je n’ai pas vu cette création en soirée. Pourtant émane de Körper la sensation d’une nuit sans fin. La couleur dans le portrait de Sasha n’a pas obéi à une intention esthétique mais à la circonstance du moment. Or, le rose de ses vêtements illumine le souvenir de notre rencontre autant que la modestie de sa personne, la timidité de son sourire, la simplicité de son contact. Je n’abuserai d’aucun langage pour donner à penser que le flou sur son visage était dû à autre chose qu’à mon amateurisme. Je n’ai jamais regretté ce flou optique qui fait trembler sans l’altérer le souvenir d’une rencontre qui s’est étendue sur la durée de quelques secondes, le temps d’une pose, un dimanche du mois de mars 2002. A chacun des danseurs j’ai dit en anglais, très peu donc, des mots de remerciements et mes impressions de spectateur avant de leur demander la permission de les photographier. Je ne les ai plus jamais revus, ils ne m’ont jamais quitté.  Kiyé Simon-Luang

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SASHA WALTZ



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1 LISA DENSEM 2 LAURIE YOUNG 3 GRAYSON MILLWOOD 4 TAKAKO SUZUKI

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1 JOAKIM NABI OLSSON 2 SIGAL ZOUK 3 NICOLA MASCIA

KIYÉ SIMON LUANG PAR LUI-MÊME « J’abandonne la photographie quand les cartes mémoire ont commencé à remplacer les pellicules, quand les agrandisseurs sont devenus des grosses imprimantes, quand l’écran a supplanté le papier. J’ai, comme tout un chacun, fait des photos avec des appareils numériques. Pour diverses raisons, disques durs qui cassent, ordinateurs qui plantent, appareil photo en panne, j’ai perdu autant d’images numériques que j’en ai réalisé. Le plus désolant, c’est la disparition des images dans leur propre nombre : en dix ans, je pense en avoir fait plusieurs centaines de milliers. J’aime pourtant la technologie numérique quand elle me permet de scanner les négatifs de photographies prises voici plus de quinze ans. Aujourd’hui, je suis cinéaste. Mes deux derniers films, Ici finit l’exil, long métrage documentaire, 2008, et Tuk tuk, moyen métrage fiction, 2012, ont été tournés en pellicule. J’espère qu’il en sera de même pour le prochain film. C’est comme si j’étais pianiste et qu’on me disait « dans deux ans, il n’y aura plus que des pianos numériques. » 2

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LIFESTYLE ON THE ROAD AGAIN Pour une escapade dans les festivals, pour la plage, le week-end ou les vacances, on adopte sans tarder ces sacs, et on en profite pour y glisser quelques accessoires de voyage malins … Par Olivier Waché.

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t si pour une fois, au lieu de boucler vos bagages pour partir en tournée, vous le faisiez pour prendre un repos bien mérité ? L’été est là, l’heure est au changement d’air. Même pour celles et ceux qui n’ont que peu de temps, reste la possibilité de s’échapper l’espace d’un week-end. Pour cette pause indispensable, votre nouvel allié est le sac de voyage. De bonne dimension pour un séjour prolongé ou en format dit « 48 heures » le temps d’une parenthèse, il vous accompagnera dans vos déplacements. Pourquoi lui plutôt que la traditionnelle valise ? Parce qu’au fil des années, le sac de voyage a su se réinventer, quitte à emprunter à celle-ci quelques-uns de ses bons tours, comme les roulettes et la poignée télescopique. Mais là où il fait la différence, c’est sur le style, bien sûr. Décontracté, décomplexé, il nous revient avec des looks plus ou moins sages, une déclinaison de couleurs, de motifs et de graphismes tout droit issus de la mode, pour mieux coordonner sa tenue à son sac pour le week-end. Il offre aussi une nouvelle palette de matériaux, des plus chics, cuir et tissus en tête, aux plus simples. D’ailleurs, en la matière,

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comme l’heure est au recyclage, les sacs n’échappent pas à la règle. C’est même une tendance de fond, que ce soit chez Freitag et ses sacs en bâches de camion ou chez 727 Sailbags et ses modèles en toiles de bateaux recyclées. Mais aussi chez Cyclus, qui réutilise des chambres à air, ou encore chez Reversible qui a fait du recyclage de tous matériaux (polyester, ballons, toile de jute, etc.), sa spécialité. Pratique et trendy, petit mais futé, le sac séduit, et s’impose décidément comme le meilleur des compagnons de route.

Résistant Sac de voyage en cordura avec rangement sur deux niveaux, fermetures à glissières à l’avant, sangles latérales de compression, poche zippée sur le devant. Poignée télescopique et roues pour plus de confort. Large choix de couleurs et d’imprimés. L 31,5 × P 23 × H 49 cm. « Tranverz S », 115 €, Eastpak

Trousse à outils de voyage Avant de partir, glissez donc dans vos bagages quelques accessoires pratiques pour profiter au mieux de vos congés. Comme la batterie de secours, indispensable aux accrocs du portable qui pourront le recharger en tout lieu. Pour la dinette improvisée, couverts pliables ou tout en un, bouteille isotherme à anse et boites hermétiques et empilables trouveront facilement place et seront d’une grande utilité. Enfin, une fouta (pièce de tissu) glissée au fond du sac s’avérera précieuse en guise de nappe, de paréo ou de serviette de plage …

Ingénieuse À la fois lanterne à suspendre et torche (50 m de portée), cet éclairage ne prend pas de place et peut s’avérer fort utile ! Il fonctionne grâce à sa manivelle ( jusqu’à 11 minutes d’autonomie) et sur secteur ( jusqu’à 4 heures 30 à faible intensité). La lampe peut aussi clignoter en cas d’urgence. H 5/11 cm, ∅ 8,4 cm. 19,95 €, Nature et Découvertes


Indispensable

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Originaire du Kenya où il est fabriqué, le kikoy est une serviette à utiliser aussi bien pour la plage que le quotidien. En coton 100 % naturel et éponge, il existe en divers coloris et motifs, comme ici inspiré des carrelages orientaux des bains turcs. « Collection Hammam », 88 €, www.turtlebay-watamu.com

Sac polochon en veau grainé, anses et surpiqûres en veau, poche extérieure plaquée à double fermeture à glissière, doublé en toile canevas avec poche intérieure. Bandoulière en toile. Divers coloris. L 58 × H 21 cm. « Quime », 496 €, Celeste chez tipthara.com

Édition limitée Sac de voyage de la série Société Nautique Saint Tropez en toile de voiles de bateaux recyclées, anses en cuir. Création unique de Roger/Beyou créateurs. Fermeture à glissière. Doublure en gros coton ou polyester, deux poches intérieures. L 45 × P 12 × H 30 cm. « SNST », 269 €, 727 Sailbags

Sportif Sac 48 heures en maillot de sport recyclé. Création Alexandre Shettle. Fermeture à glissière, deux anses en sangle. Doublure en coton, deux poches intérieures. L 49 cm, ∅ 27 cm. « Sac One Challenger », 179 €, 1bag1match.com

Vedette Sac de voyage inspiré d’un modèle commandé à la marque en 1947 par Humphrey Bogart. En toile de coton huilée et anses en cuir végétal, fermeture éclair, une poche intérieure zippée. L 55 × P 26 × H 22,5 cm. « Iconic Cosy », 540 €, ST Dupont

Classique Sac de voyage cabine en cuir de vachette nappa foulonné, deux anses, poche intérieure zippée, existe en noir et marron. L 45 × P 25 × H 30 cm. « Haussmann », 329 €, Delsey

Baroudeur Sac de voyage en polyester avec revêtement en polyuréthane, poignée de traction télescopique, deux roulettes, une poignée supérieure et trois latérales, bandoulière amovible, fermeture à glissière. 4 poches extérieures, 2 intérieures. L 67 × P 41 × H 28,5 cm, volume 69 litres. « Paradiver », 189 €, Samsonite

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Peau dure Sac de sport ou week-end en cuir embossé croco avec bande bleue et blanche et sérigraphie, deux anses, fermeture à glissière. Doublure coton imprimé Puppies. Plusieurs coloris disponibles. L 47 × P 20 × H 27 cm. « Sportbag », 440 €, Jack Russell Malletier chez lessisrare.fr.

Chevrons Sac week-end en laine (tweed chiné) et anses en cuir, bandoulière amovible. Coloris gris chiné (existe en bleu), doublure 100 % coton. L 47 × P 22 × H 32 cm. « Courier », 139 €, Habitat

Équitable Réalisé par des ateliers d’insertion en France, à partir de sacs alimentaires collectés au Maroc, sac 48 heures en cuir synthétique et polypropylène tissé, fermeture à glissière, deux anses avec finition vichy. Poche intérieure zippée. L 58 × H 40 cm. « Traveller Caravane », 89 €, mayalalune.com

Routard chic Sac de voyage cabas en cuir vieilli, fermeture à glissière, deux anses en cuir. Deux poches extérieures fermées par un rabat. L 40 × H 35 cm. 469 €, Campomaggi

Reposant Parfait pour une pause à tout moment et en tout lieu, ce trépied en tubes d’aluminium et assise en toile polyester sait aussi se faire discret dans un sac (plié : 6 × 6 × 33,5 cm / déplié : 27 × 27 × 25 cm, 253 g). 19,95 €, Nature et découvertes

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Pratique Conçue en Tritan, doublée d’un revêtement soft touch (divers coloris proposés) sur sa partie supérieure, cette bouteille existe en 330 ou 500 ml. « MB Positive », 9,90 € et 10,90€, monbento.com


Déco Aussi à l’aise sur une table que glissé dans un sac pour le pique-nique, ce set de couverts associe une cuillère, une fourchette et un couteau en plastique longue durée. Join, 8,90 €, Konstantin Slawinski

Gamelle revisitée Ces deux récipients avec joint d’étanchéité (300 et 550 ml) sont parfaits pour emporter son déjeuner et s’imbriquent l’un dans l’autre une fois vides. Livrés avec cuillère-fourchette et courroie de transport. Lunch pot, 21,50 €, Black & Blum

Ensoleillé Ideal pour la plage, ce sac en tissu 100 % pur coton possède un fond en espadrille. L 29 × H 27 cm. 42 €, toiles-du-soleil.com

Fashion Sac type « valise de docteur » en toile canvas bicolore (une face bleue, une face beige), avec sérigraphie exclusive de Harmony Korine. Haut métal renforcé, anses et fermeture en cuir à pattes réglables. L 54 × P 14 × H 38 cm. « Sac Harmony Korine », 295 €, Agnès B.

Rock n’Roll

Ethnique Confort Sac weekend en cuir, avec deux pochettes zippées, une grande poche devant et à l’arrière, bandoulière. Diverses pochettes intérieures, zippées et ouvertes, emplacement pour téléphone portable et cordon pour les clés. L 49,5 × P 15 × H 43 cm. « Kessler », 395 €, Tumi

Inspiration africaine pour ce sac cabas orange et aqua, en coton 100 % imprimé et cuir. L 40 × P 25 × H 25 cm. « Sac Paz », 80 €, Fragonard

Parfait pour le shopping, ce sac à grande anse en polyester, doublure coton. L 34 × H 38 cm. « Sac shopping Rolling Stones », 30 €, Quo Vadis

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CRITIQUES

@3 : PUPPETS Frédéric Deslias Cie du Clair Obscur

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agnifique découverte à la Ménagerie de Verre en mars dernier, que celle du travail de Frédéric Deslias, metteur en scène multimédia. On entre dans son univers comme dans notre propre corps, à l’affut de la moindre pulsation, pulsion, impulsion, implosion. Le projet de ce jeune homme est à la fois simple et complexe : rendre compte, par la fiction, de la relation Homme-Machine et des potentialités de l’un et de l’autre pour amorcer un voyage. Voyage de la pensée, au plus près des corps. L’enjeu est de taille à l’ère de multiples rebondissements et bouleversements technologiques, et aussi au vu de nombreux projets le plus souvent décevants lorsqu’il s’agit de mêler programmation informatique et mouvement dansé. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Deslias arrive à ses fins. Comment ? En n’étant pas abscons et surtout, en ne trompant pas son public. Il se permet de démarrer très simplement son projet : les danseurs s’installent dans l’espace

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qui sera le leur pendant toute la durée de la pièce, et s’équipent de multiples électrodes qui, par stimulation et vibration, contrôleront leurs corps. La pièce commence, et tout est donné à voir, à ressentir. Car, si au tout début, les interprètes s’abandonnent au diktat de la machine, ils vont vite s’en délivrer et se servir de cette contrainte pour créer en réaction une nouvelle danse, sorte de gigantesque tuilage entre l’électricité réelle ressentie par eux et celle que leur corps ré-agit. Il s’agit bien ici de faire ressurgir une humanité, la leur, en posant cette question fondamentale : sommes-nous esclaves de la technologie

moderne et/ou de nos propres corps ? Question à laquelle Deslias a l’intelligence de ne pas répondre, de tout laisser en suspens, tout en nous faisant découvrir deux interprètes extrêmement sensibles, portés par la même nécessité de « faire mouvement » : Lucia Mendoza et Julien Bézy, dont les interprétations très personnelles sont remarquables de finesse et d’étrangeté. Prochaine représentation : 26 juin 2014, Festival les Bains Numériques, Enghien-les-Bains

Antoine Ferras


à Alger en véritables professionnels de la scène. On serait enfin tenté d’insister sur la personnalité généreuse d’un chorégraphe ouvert à tous les styles, depuis sa formation chez Rosella Hightower jusqu’à son travail d’interprète pour Claude Brumachon ou Karine Saporta.

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CE QUE LE JOUR DOIT À LA NUIT Cie Hervé Koubi

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n pourrait présenter ce spectacle sous l’angle autobiographique : ayant découvert de façon fortuite ses origines algériennes, Hervé Koubi a eu envie de revenir aux sources de sa propre histoire, de l’autre côté de la Méditerranée. On peut aussi évoquer son volet « social », qui transforme des danseurs de rue autodidactes rencontrés

1 FRÉDÉRIC DESLIAS : @3 : PUPPETS. PHOTO : ALBAN VAN WASSENHOVE 2, 3 CIE HERVÉ KOUBI : CE QUE LE JOUR DOIT À LA NUIT. PHOTOS : ABD EL WAHAB BOULAHID (2), NATHALIE STERNALSKI (3)

Mais ce serait reléguer au second plan l’essentiel : les qualités intrinsèques d’une pièce qui existe – ô combien – au-delà des intentions dont elle est chargée. Ce que le jour doit à la nuit donne à voir comme rarement l’extrême liberté des corps alliée à la totale maîtrise du geste chorégraphique. Les douze danseurs, tous magnifiques, ont gardé de leur apprentissage autodidacte le goût du risque et un engagement sans faille. Pourtant, leurs portés audacieux et leurs figures acrobatiques spectaculaires ne relèvent pas de la performance. Ils témoignent bien plutôt d’un désir immémorial d’élévation vers un autre espace-temps. Enroulés en spirale sur la Passion selon Saint Jean comme sur la musique arabe, leurs gestes tissent la trame d’une histoire très ancienne, faite de rencontres, de luttes et de quête spirituelle commune entre Orient et Occident. Puissance et grâce, passé et présent, ciel et terre enfin réunis. Prochaine représentation : 15 juin au domaine Départemental de Chamarande (91).

Isabelle Calabre

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HAKANAÏ Compagnie Adrien M / Claire B, avec la danseuse Akiko Kajihara

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akanaï est une estampe, un corps à corps avec Akiko, âme dansante aux couleurs japonaises. Imaginée comme un cube de tulle où se projettent des motifs lumineux scandés par la musique et l’improvisation, Hakanaï évolue en tableaux grâce à la lumière qui atmosphérise le lieu. Pointillisme d’une pluie qui s’écrit doucement, torsions des courbes d’un rêve insaisissable, voile qui se caresse, se frôle du bout des doigts : c’est dans un temps impalpable que nous plongent ces créateurs, composant un univers sans jamais le nommer.

Prochaines représentations : 17 juin Médiathèque communautaire d’Escaudain 20 juin Festival Bains Numériques, Enghien-les-Bains 04 juillet Festival PUF, Pula (Croatie) 25 juillet Festival de Fort-de-France (Martinique) 31 juillet Festival Mimos, Périgueux 29–30 août Festival Castel dei Mondi/Castel del Monte, Andria (Italie)

Hakanaï dit le mouvement et son impermanence. Les paysages sont aussi sonores que visuels, créant une respiration équilibrée de ce qui semble être une ode à la délicatesse et à la beauté de l’éphémère. Car rien ne s’impose, tout se devine, et les états de cette matière naturelle, chorégraphique et musicale, sont déclinés grâce au graphisme et aux possibilités numériques. Akiko danse le rêve, poétise l’instant, le corps nu d’intention. C’est elle qui fait s’échapper le temps, chorégraphie des tableaux comme des nuages qui ne restent jamais vraiment, des mots qui parleraient comme parle le vent, des haïkus qui esquissent des pensées sans jamais les contraindre à l’interprétation. La promenade fut rayonnante.

Marie-Charlotte Rossato

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DAH-DAH-SKO-DAH-DAH Saburo Teshigawara / KARAS

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i Béjart a œuvré à mettre la danse dans les stades avec Messe pour un temps présent, Saburo Teshigawara, lui, travaille à rassembler les spectateurs, mais sur le mode de l’envoûtement. Sa pièce présentée à Chaillot pour la première fois en France témoigne du point fort du chorégraphe : la symbiose des genres. Car, à la croisée du buto et du jerk, entre pauses burlesques, lenteur et violence tellurique d’un son saturé, sa danse est le creuset d’émotions fortes, oscillant entre les saccades de pas militaires en silence et l’onirisme entraînant d’une gestuelle lyrique et rapide. La poétique de Saburo Teshigawara réside en ce délicat mélange entre mouvements fluides et expression par la musique brute d’une souffrance telle que parvenue au point de rosée, elle se renverse en son contraire.

C’est ainsi, que, paradoxalement, au cœur même d’une joute entre espace et son saturés, nous retrouvons un calme qui provient précisément d’un lâcher prise nécessaire pour supporter cette violence musicale. La création, inspirée d’un poème de Kenji Miyazawa, évoque à l’envie une messe noire, un clin d’œil à la nature – poissons à l’appui ! –, un défilé militaire, mais aussi et surtout une formidable ode à la vie. L’ambiguïté d’interprétation à laquelle nous sommes amenés, par la richesse variée des modes dansés, sonores, scénographiques, lumineux, allant du grand midi aux ténèbres, traduit un style vitaliste, enjoué, profond. Un acte de foi.

Bérengère Alfort

1 COMPAGNIE ADRIEN M / CLAIRE B : HAKANAÏ. PHOTO : VIRGINIE SERNEELS 2, 3 SABURO TESHIGAWARA / KARAS : DAH-DAH-SKO-DAH-DAH . PHOTOS : AKIHITO ABE (2), JUN ISHIKAWA (3)

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LES OPTICONS Philippe Decouflé

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ête chercheuse qui brouille les pistes en creusant différents terrains de jeu vers le cirque, le cinéma, le cabaret, ou la musique, Philippe Decouflé est aussi un adepte du recyclage. Il donne en ce moment de ses nouvelles à travers Panorama, un spectacle en forme de variations autour de ses œuvres passées. Mais les plus chanceux pourront peutêtre s’arrêter autour de ses Opticons, qui se baladent encore au gré de quelques expositions. Le concept est aussi simple que son nom, que l’on pourrait tout aussi bien entendre comme la contraction des termes « des optiques à la con » : en bref des objets ludiques issus de l’univers du chorégraphe, simples et anti-prise de tête, mettant en jeu le regard, le corps, l’illusion, la métamorphose. L’univers des Opticons rassemble l’esprit forain et l’idée du cabinet de curiosités. Tous sont issus directement de ses recherches pour la scène, où l’on retrouvait facilement la notion de cadre, de kaléidoscope, de cinéma, de lumière et d’enchantement. Les jeux de loupes de Rita nous obligent à chercher des

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points de vue, à renverser notre regard ou à trouver l’endroit de l’envers … et inversement. Simone opte pour la découverte d’infimes surprises dans un bric-à-brac foutraque d’ustensiles de cuisine. Il faut la plupart du temps oser bouger pour prendre à bras-le-corps chaque proposition, au risque qu’il ne se passe rien : Kronofoto est une expérience en temps réel de la chronophotographie à l’aide de la vidéo qui invite à la danse, tandis que l’Hexaboîte se sert de nos mains et de notre tête pour produire des images fantasmagoriques. Ici, Philippe Decouflé et son équipe ne renient rien de l’esprit ludique et du mode de l’effet qui constituent le travail de la compagnie. Les quelques Opticons présentés ici dans le cadre de l’exposition d’art contemporain Micro Macro ne donnent pas la pleine mesure de ce projet. Au nombre de treize, les Opticons mériteraient à chaque fois une présentation pleine et entière. Jusqu’au 14 septembre 2014 dans le cadre de l’exposition Micro Macro, Gare Saint Sauveur à Lille.

Nathalie Yokel


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ORPHEE ET EURYDICE Pina Bausch, Ballet de l’Opéra de Paris

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evoir cet opéra dansé de Pina Bausch, qu’elle avait donné aux danseurs de l’Opéra de Paris en 2005 – et qu’ils reprennent pour la quatrième fois –, est un vrai, un grand moment d’émotion. Pas seulement parce que le deuil de la femme aimée et la révolte sont partout. Pas seulement parce qu’on ne peut oublier que Pina Bausch n’est pas venue saluer, comme elle l’aurait fait de son vivant, à chaque représentation. Mais plus encore, il y a, dans cette oeuvre de jeunesse (en 1974, Pina Bausch a 34 ans, mais n’a pas encore créé de grandes pièces importantes) un équilibre parfait entre les arts, qui met en émoi. Les chanteuses sur scène en réponse aux danseurs, la musique de Gluck, la danse lumineuse et harmonieuse de Pina, les décors de Rolf Borzik déjà liés aux éléments de la nature, les costumes en noir, blanc et rouge, les lumières, tous ces éléments se parlent et se répondent dans des accords parfaits qui sont des moments rares dans la vie d’un spectateur.

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Rare aussi, cette possibilité de voir dans ces quatre stations très christiques – Deuil, Violence, Paix, Mort – autant de cailloux semés qui seront des préoccupations récurrentes dans son oeuvre. Les robes longues et costumes noirs des hommes sont également les prémisses d’une esthétique future qui n’intègre pas encore les cheveux dénoués des femmes et les talons hauts. Oeuvre de transition, oeuvre encore très classique, elle sied à merveille aux danseurs de l’Opéra de Paris, de plus en plus à l’aise dans cette expressivité magnifique du haut du corps, apanage de la chorégraphe allemande.

1 PHILIPPE DECOUFLÉ : LES OPTICONS. PHOTO : CHRISTOPHE WAKSMAN 2, 3 PINA BAUSCH : ORPHEE ET EURYDICE. PHOTOS : CHARLES DUPRAT

L’Orphée de Stéphane Bullion manquait sans doute de rage et de désespoir, l’Eurydice de Marie-Agnès Gillot, de retour après avoir donné naissance à un enfant a mûri, et le corps de ballet, surtout, a cette facilité fascinante à se couler dans la technique Bausch, transmise par les créateurs des rôles-titres, Dominique Mercy et Malou Airaudo. DVD « Orphée et Eurydice » par le Ballet de l’Opéra de Paris, 2009, Bel Air Classiques

Ariane Dollfus

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LE PALAIS DE CRISTAL /  DAPHNIS ET CHLOÉ George Balanchine / Benjamin Millepied, Ballet de l’Opéra de Paris De George Balanchine à Benjamin Millepied … Quel meilleur programme pour comprendre comment le second s’inspire – ou non – du premier, son maître à danser dans sa longue carrière de danseur au New York City Ballet ? 1

Bonne nouvelle, le jeune chorégraphe français a largement su s’affranchir de son mentor, en prenant de lui l’essentiel : la construction des formes et la musicalité. Pour le reste, Millepied amène sa propre modernité et c’est tant mieux, car Le Palais de cristal de Balanchine a pris un sacré coup de vieux. Pas seulement parce qu’il est dansé à la française, sans l’énergie ni le sens de l’attaque et du jusqu’au-boutisme à la new-yorkaise (Amandine Albisson, tout en lyrisme dans le 1er mouvement, était, en ce sens à côté du sujet). Mais peut-on par ailleurs demander à un corps de ballet composé pour moitié de jeunes danseuses de l’Ecole de danse de l’Opéra – ce que l’on ne nous précise pas – de maitriser le style balanchinien? Ajoutons à cela les nouveaux costumes de Christian Lacroix, aux couleurs stridantes et redondantes dans cette ode permanente à la femme idéale, et l’on a là, un Balanchine – brillantine – bâclé, que le nouveau directeur aura à coeur de remettre en ordre.

chorale pourtant si risquée de Ravel. Ce flot musical créé en 1912 pour Fokine et les Ballets Russes est réputé non chorégraphiable. Or, Benjamin Millepied a conjuré le sort, aidé en cela par des danseurs magnifiquement impliqués et un chef d’orchestre (Philippe Jordan) magistral. Sa rêverie chorégraphique, longue suite de mouvements aussi fluides que la musique, épouse littéralement la mélodie et pousse les danseurs à leur maximum sans jamais se suffire d’une simple virtuosité. Ici, l’amour brûle, les rivaux guettent et l’heure est grave avant que tout ne finisse au mieux. Mais là encore, la narration est subtile, élimine les scories trop théâtrales et laisse place à d’innombrables moments de danse pure, dont Balanchine serait sûrement heureux. L’hommage au maître se retrouve d’ailleurs dans certains ensembles des nymphes, très proches de Sérénade.

Car pendant ce temps, Benjamin Millepied construisait un vrai chef-d’oeuvre : un ballet d’aujourd’hui sur un livret antique et une musique centenaire. Un sacré culot, quand il s’agit, de surcroît, de s’attaquer à la partition orchestrale et

Les cinq protagonistes principaux (Daphnis et Chloé s’aiment, mais tous deux sont courtisés par Lycénion et Dorcon, Chloé étant même enlevée par le pirate Bryaxis) ont droit à des soli et duos de haut vol, sur mesure. Et l’on est

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convaincu par la belle présence de Hervé Moreau, trop souvent contenue par le passé, par l’évanescence d’Aurélie Dupont et Eleonora Abbagnato, la muflerie d’Alessio Carbone, l’étourdissante Léonore Baulac et par les dons jubilatoires de François Alu pour qui le chorégraphe a concocté un solo doté d’un manège qui fera date. Enfin, les 18 autres filles et garçons sont magnifiquement servis aussi, et le rendent bien. Le tout, sous les décors visuels intéressants de Daniel Buren, les lumières impeccables de Madjid Hakimi et une direction musicale et des choeurs qui contribuent aussi à faire de ce Daphnis et Chloé un feu d’artifice inattendu, mais annonciateur d’une arrivée réussie du prochain directeur du Ballet de l’Opéra de Paris. Prochaines représentations : jusqu’au 8 juin, Opéra Bastille – Paris Diffusion en direct dans les salles UGC (saison Viva l’Opéra) et dans le monde entier le mardi 3 juin à 19h30 Diffusion ultérieure sur France 3

Ariane Dollfus


pour le temps d’une photo. Et parfois, le bi-portrait photo fait place à une pièce de danse, le bi-portrait dansé, où la rencontre donne lieu à un partage de pratiques de gestuelles et au mélange des univers.

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POUR ETHAN Mickaël Phelippeau

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onnaissez-vous le Volapük ? Ce lieu improbable au cœur de Tours qui prône la diversité des créations et réflexions artistiques et s’ouvre à toutes les tentatives artistiques est d’une convivialité inouïe. Ses protagonistes ont invité pour une soirée Mickaël Phelippeau, l’homme en jaune des bi-portraits. Mickaël Phelippeau est à la fois photographe et chorégraphe. En tant que photographe, il échange sa tenue – un pantalon marron, des chaussures à lacets, et la fameuse chemise jaune –, contre la tenue d’une coiffeuse, d’une maîtresse d’école, d’un enfant, d’un curé,

Au programme, Pour Ethan. D’entrée de jeu, nous sommes étonnés au sens fort du XVIIème siècle, c’est-à-dire éblouis. Ce soir, pour Ethan n’est pas un des bi-portraits dansés car Phelippeau a voulu rendre hommage à un garçon de 15 ans, tout simplement. Mais qui est donc Ethan ? Il est le fils de l’une des présidentes du festival A domicile à Guissény dans le Finistère, où Mickaël Phelippeau programme des résidences d’artistes donnant lieu à des restitutions avec des amateurs. Mais qu’importe. La présentation scénique ici dépasse le cadre sociologique. Ce brillant élève qu’est Ethan n’est plus un enfant, mais pas encore un jeune homme. Adolescent en pleine période de mue, il chante un breton parfait, écoute Kavinsky et joue au handball. Vous me direz que c’est commun. Mais son solo demeure extraordinaire. Il a déjà le sens de la répartie et de l’humour. Ethan joue, c’est-à-dire danse, mais aussi parle et marche. Il nous déclare qu’à 18 ans, il sera archéologue, dansera en bleu, car, malgré son lien fort et beau à Mickaël, Ethan n’aime pas le jaune (couleur fétiche de Mickaël Phelippeau), et dansera sous une boule à facettes. On rit ici de bon cœur, devant cette naïveté où pointe déjà le second degré.

1 BENJAMIN MILLEPIED : DAPHNIS ET CHLOÉ. PHOTO : AGATHE POUPENEY 2 MICKAËL PHELIPPEAU : POUR ETHAN. PHOTO : ALAIN MONOT

Ethan possède le sens de l’espace et du rythme, même s’il ne se destine pas au spectacle. Et lorsque Mickaël entre en scène pour un pas de deux, Ethan s’approprie avec beaucoup d’émotion et de tact la gestuelle de son ami. On les voit ainsi tous les deux parcourir la scène en marchant, puis en courant, en rond, comme deux enfants, au point où l’on se demande qui fait danser l’autre … Rite initiatique autant que travail sur les sentiments, Pour Ethan fait rire, sourire et réfléchir. Qui étions-nous à 15 ans ? Il faut noter qu’au Volapük, le travail que nous avons pu apprécier était encore un travail en cours, un work in progress. Entre deux cours de mathématiques d’Ethan et deux spectacles de Mickaël. Depuis, la pièce a pris son essor et est prête à rencontrer son public. Bref, une histoire de chair, de ce qu’elle charrie d’émotions et de pensées, d’amour et de rencontres. Un phénomène saturé où l’intuition a une longueur d’avance sur ce qui est décrit par les mots. Une pièce, deux gestuelles – celle de Mickaël et celle d’Ethan, l’une affirmée, l’autre dont la fragilité est le charme –, qui nous parlent de l’humain. Si simplement. Prochaine représentations : 30/31 mai, Tanztage, Fabrik Potsdam 7 juin, Festival des Fabriques, Ermenonville 10–13 juillet, Belle Seine Saint-Denis, Théâtre de la Parenthèse, Avignon

Bérengère Alfort

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LE ROYAUME DES OMBRES – SIGNE BLANC Le ballet selon Noé Soulier

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eux programmes courts, du concentré, de l’efficacité. Avec Le Royaume des Ombres et Signe Blanc, le jeune chorégraphe Noé Soulier fait une incursion dans l’univers du ballet avec une décontraction presque troublante pour quelqu’un qui s’apprête à déconstruire trois siècles de danse. C’est d’abord un danseur qui se présente à nous, de la plus simple manière, comme tout juste sorti d’une répétition : short, t-shirt, bouteille d’eau à disposition … Et le voilà même qui prend la parole, nous expliquant tout naturellement ce qu’il s’apprête à nous montrer ! A ce stade, le chorégraphe a déjà opéré un déplacement : aucun artifice n’est mis en place, aucune illusion ne berce le spectateur, aucune magie n’est convoquée dans ce face-àface qui balaie d’un revers de manche la notion de spectaculaire. Le Royaume des Ombres est la tentative de réinitialiser le langage de la danse classique, en convoquant le vocabulaire établi de ses pas et de ses figures. Le danseur commence par les égrener dans une sorte d’abécédaire, débutant par Arabesque pour finir par Valse. Il poursuit en décortiquant les références : à partir de variations qu’il extrait de célèbres ballets, il choisit soit de n’en garder que les pas de « préparation », soit de recomposer l’ordre des pas, soit de simplement les « marquer ». Il s’ensuit alors d’étranges danses, qui sont le fruit du déshabillage de la danse classique de tout affect et de toute syntaxe. Que voyons-nous alors ? Que reste-t-il ? Le procédé est intelligent, qui trouble notre regard sur cet univers ultra codifié pour en éliminer les attendus et faire un pas de côté, tout en restant profondément au cœur du système. Signe Blanc peut être considéré comme une autre facette

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du même projet : là, le chorégraphe est allé faire ressurgir toute la gestuelle associée à la pantomime d’un ballet, où chaque geste est associé à un mot, une émotion, une action. L’idée de signe fonctionne à fond, et tout fait sens de façon inconditionnelle, jusqu’à ce que le danseur s’amuse à décaler ce qu’il énonce de ce qu’il montre. Noé Soulier fait mouche en montrant comment deux langages profondément établis et ancrés dans l’imaginaire collectif peuvent être bousculés. A moins que ce soit notre propre posture qu’il bouscule … Spectacle vu au festival A Corps à Poitiers

Nathalie Yokel


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TAUBERBACH Alain Platel les Ballets C de la B Le danseur hurle « Schmetterling » (papillon) et déjà il s’est transformé en papillon. Lors de la ronde suivante où il tourne en courant sur la scène, il s’est muni d’une paire d’ailes improvisées. Nous rions. Évidemment nous rions, il est fou, il est dingue. Il ne sait pas que ça ne se fait pas, ça ! Mais peut-être que nous rions aussi pour dissimuler que nous sommes jaloux. Jaloux de cette liberté d’être un papillon ici et maintenant. Au tour suivant, le papillon a remplacé ses ailes par une cape rouge et patatras ! … il tombe à plat ventre. C’est un peu comme ci c’était nous que l’on venait d’écraser avec une tapette à mouche. Ou nos rêves. tauberbach crée par Alain Platel et les Ballets C de la B au Kammerspiele de Munich le 17 janviers 2014 en coopération

avec, entre autres, l’Opéra de Lille et le Théâtre national de Chaillot, est une pièce sur la liberté. Ou plutôt sur les règles qui limitent la liberté. Comment vivre, si les conventions dictées par une société ne font aucun sens ? Comme pour Estamira, l’héroïne du documentaire éponyme de Marcos Prada, femme schizophrène qui ne veut pas quitter le dépotoir et qui a servi d’inspiration pour le rôle incarné par l’actrice Elsie de Brauw.

que nous voyons, ce n’est pas un univers parallèle, mais le nôtre. Vu de l’extérieur, par quelqu’un qui n’y verrait pas de sens. Comme pour la musique : Mozart, Bach … mais aussi Bach chanté par des sourds ! Il ne faut pas aller très loin pour voir que les règles ne sont pas absolues. Les cinq danseurs (aux solos incroyables !) nous montrent des images d’un monde artificiel, mais qui est bien le notre. Vu à Berlin, au Theatertreffen, le 10 mai 2014

« Life is not acceptable. But I will not change! » Ce que nous avons pris au premier regard pour un tas de détritus, ce sont en fait des vêtements bien utilisables. Pourquoi les gens les ont ils mis à la poubelle ? Ce

1 LE BALLET SELON NOÉ SOULIER : LE ROYAUME DES OMBRES – SIGNE BLANC. PHOTO : BART GRIETENS 2 ALAIN PLATEL : TAUBERBACH. PHOTOS : JULIAN ROEDER, JU-OSTKREUZ

Prochaines représentations : 11–13 juillet, GREC Festival, Barcelone 17–19 juillet, ImPulsTanz, Vienne 19–22 novembre, Operá de Lille

Matthieu Götz

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VORTEX TEMPORUM Anne-Teresa de Keersmaeker Compagnie Rosas / Ensemble Ictus Spirales et cercles, contraction et expansion. Toute la pièce d’ATDK travaille à l’endroit terriblement infime de la relation à la musique de Gérard Grisey, qu’elle décortique au plus près pour la sublimer. Comment ne pas succomber à cette façon qu’a la chorégraphe de travailler à même le matériau musical, provoquer des correspondances et lui donner des prolongements, mettant une fois de plus à nu ses propres structures compositionnelles, pour mieux plonger dans l’humanité de ses interprètes ? Il faudrait aussi beaucoup parler de la pièce de Grisey, qui est une des plus accomplies du compositeur. En choisissant celle-ci, ATDK ne se trompe pas. Elle y puise ce qui la bouleverse depuis toujours : cette hyper-définition du geste, cette surabondance d’actions simples qui, par des procédés d’unisson, de canon, d’accélération/ralentissement notamment, racontent autrement la forme et le temps. Un temps qui est ici le thème majeur, puisqu’il permet à la chorégraphe d’assumer à la fois des silences, des errances, des moments de presquerien qui entraînent l’imagination du spectateur, sans peur d’un vide qui, ici, n’existe tout simplement pas. Au contraire, l’imaginaire du public est extraordinairement requis pour suivre les formes complexes de déploiement du mouvement dansé et pour lire les états de corps (encore une fois merci aux interprètes de Rosas pour leur dextérité et leur audace). Et bien sûr, pour développer soi-même sa propre image du temps, trouver la pulsation interne de cet objet décidément brut, mais beau, simplement beau.

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Enfin, et on ne le dira jamais assez, l’importance extrême que donne ATDK à la musique en « live », ici l’Ensemble Ictus. Leur excellence tient beaucoup à leur prodigieux chef, Georges-Elie Octors et la façon qu’a la chorégraphe d’assumer des moments de musique « pure », fait du bien à voir tout autant qu’à écouter. Car c’est effectivement du lien avec cette gestuelle productrice de son qu’ATDK nous parle, chuchote et heurte parfois, mais avec toujours autant de raison, de détermination, et d’amour. Prochaines représentations : 1er/4 juin, Holland Festival, Amsterdam 7/8 juin, Theater der Welt, Mannheim 28/29 juin, Sommerszene, Salzburg 23/24 août, Tanz im August, Berlin

Antoine Ferras

1 ANNE-TERESA DE KEERSMAEKER : VORTEX TEMPORUM. PHOTO : ANNE VAN AERSCHOT


TRIBUNE LIBRE

LA DANSE CONTEMPORAINE EN FRANCE :

LES FRUITS DE LA RAISON ET DE L’UTOPIE Patrick Germain-Thomas

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es États-Unis sont incontestablement les maîtres de la danse moderne […] J’espère qu’un jour il y aura une école française moderne comme il y a une école classique. En attendant, il faut donner à nos danseurs la possibilité d’apprendre ici même, à longueur d’année, la technique américaine enseignée par de très grands maîtres. » Ces propos tenus par Michel Guy, secrétaire d’État à la Culture, dans une conférence de presse donnée au mois de décembre 1975, marquent une véritable rupture dans la politique chorégraphique de l’État. Jamais auparavant la danse contemporaine n’avait été désignée si clairement comme un registre à part entière de l’intervention culturelle publique. Balletomane américanophile et passionné d’art contemporain, Michel Guy se présente d’emblée comme un défenseur de l’avant-garde chorégraphique internationale lorsqu’il fonde le Festival d’Automne en 1972. Les effets à long terme de l’élan donné par cette volonté politique sont tangibles mais toujours à conforter : le dynamisme de la création chorégraphique contemporaine en France est aujourd’hui indéniable mais son ancrage social reste limité. Une compréhension en profondeur de l’élaboration progressive d’une politique de la danse contemporaine et de ses conséquences sur les

activités artistiques s’avère indispensable pour poser les bases d’une réflexion sur l’avenir.

Une dissidence artistique soutenue par l’État Une définition universelle de la notion de danse contemporaine serait impossible et entrerait en contradiction avec les conceptions mêmes de la plupart des artistes à qui cette appellation a pu s’appliquer, en différents lieux et à différentes époques. Dans les années 1970 en France, elle désigne des démarches chorégraphiques très diversifiées revendiquant à la fois une reconnaissance artistique et un affranchissement des codes de la danse classique. À côté des « grands maîtres » de la modern dance américaine, déjà nombreux à enseigner et à jouer leurs spectacles en France, d’autres artistes portent l’héritage tout aussi important de la danse d’expression allemande (Jacqueline Robinson, Karin Waehner, Françoise et Dominique Dupuy, par exemple). Fortement touché par l’état d’esprit de Mai 1968, le milieu chorégraphique français est traversé d’une profonde aspiration au renouveau et beaucoup de danseurs cherchent à se soustraire à l’emprise de l’académisme. Cette danse que l’on nomme

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▸ contemporaine, moderne ou parfois « nouvelle

danse » porte donc l’empreinte des valeurs sociales et des utopies égalitaires, dont on perçoit la trace dans les propos de Merce Cunningham au début des années 1980 : « Quant à nous, nous avons continué à travailler sur un mode qui ne semble pas avoir de rapport avec le politique et pourtant […] cette dimension apparaît parce qu’en un sens nous traitons pratiquement de l’idée que les gens peuvent travailler et exister ensemble sur un autre mode, peut-être… Comment vivre et faire ce que vous voulez faire sans écraser quelqu’un d’autre pour arriver à vos fins ? » 1 Mais cette coïncidence entre les projets de l’administration culturelle et l’évolution spontanée du milieu chorégraphique va de pair avec des raisons d’ordre économique. À l’inverse de la danse classique, portée par des troupes permanentes intégrées dans des opéras municipaux ou nationaux, la jeune danse contemporaine est produite dans des structures flexibles, organisées par projet et sans personnel permanent. Elle constitue donc une opportunité économique pour les pouvoirs publics, redoutant à l’époque d’avoir à combler les déficits récurrents des institutions du monde lyrique. L’impulsion donnée par Michel Guy résulte donc d’un mariage de raison et d’utopie, elle est prolongée dans les années 1980 par l’action de Jack Lang qui bénéficie de moyens financiers fortement accrus. Au début des années 2000, elle débouche sur l’existence en France d’une offre d’une richesse sans doute inégalée à l’échelle internationale. L’ensemble des leviers de l’action culturelle publique a été mobilisé pour favoriser la constitution d’un monde de la danse contemporaine doté d’une réelle autonomie par rapport à l’univers académique : subventions à la création, soutien à la diffusion des spectacles, instauration de diplômes d’État spécifiques pour l’enseignement des disciplines classique, jazz

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et contemporain et création de postes dans les conservatoires 2. Le développement remarquable d’une nouvelle danse, sortie des maisons d’opéra et portée par des centres chorégraphiques nationaux 3 et des compagnies indépendantes, a aussi été rendu possible par le régime spécial d’assurance chômage des artistes : la distinction de l’offre chorégraphique entre les styles de danse se recoupe avec celle des formes d’emploi, les compagnies contemporaines emploient principalement des danseurs intermittents et la danse classique est portée par des troupes permanentes 4.

Un marché du spectacle structurellement déséquilibré Ne disposant généralement pas de leurs propres salles, les compagnies dépendent des décisions des directeurs de théâtres ou de festivals pour présenter leurs pièces au public. Ceux-ci apportent des ressources indispensables, non seulement à travers l’achat de représentations mais aussi à travers les financements apportés en coproduction, en amont de la création. J’emploie le terme de « marché subventionné » pour désigner cette imbrication des décisions d’allocations de subventions et du jeu relativement libre d’un marché intermédiaire de la diffusion mettant en relation les programmateurs et les compagnies. La programmation et le public de la danse contemporaine ont très fortement augmenté dans les années 1980 et 1990, mais le nombre de pièces créées chaque année a progressé dans des proportions équivalentes et il excède les débouchés offerts par les réseaux de diffusion. Le marché subventionné du spectacle chorégraphique se caractérise donc par un déséquilibre structurel entre l’offre et la demande intermédiaire. Ce déséquilibre se traduit par une tension sur les prix de cession des représentations qui prive souvent les compagnies de la possibilité de retirer des bénéfices de l’exploitation de leurs


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spectacles. Celles-ci accordent donc la priorité à la recherche de financements en coproduction apportés par des diffuseurs, pour qui cette forme d’engagement est professionnellement valorisante. Les intérêts de l’ensemble des acteurs convergent donc vers un primat accordé à la création de nouvelles pièces par rapport à l’exploitation prolongée de spectacles existants : les tutelles soutiennent logiquement la vitalité et la diversité de la création, l’implication dans les activités artistiques constitue un axe majeur de la mission des programmateurs et les compagnies enchaînent les projets pour bénéficier des financements en coproduction nécessaires à leur survie. La conjonction des choix rationnels des différents acteurs instaure malgré eux une dynamique d’emballement et une importante asymétrie dans les négociations entre les lieux de diffusion et les compagnies, soumises à une très forte concurrence française et étrangère.

Tempérer l’hypertrophie des jeux concurrentiels : un choix politique ? Paradoxalement, le soutien public à l’avantgarde chorégraphique, fondé sur un objectif de démocratisation de la qualité artistique, débouche sur un système pyramidal en miroir où la hiérarchie des réputations artistiques fait face à l’échelle de prestige des lieux de diffusion. L’utopie égalitaire et communautaire des commencements se heurte à la réalité des luttes de reconnaissance et de leurs conséquences économiques. En termes politiques, la question pourrait être formulée ainsi : de quels moyens disposent les tutelles publiques pour conjuguer l’idéal démocratique de la danse contemporaine et les procédures d’appréciation de la qualité du travail artistique, indispensables pour une répartition aussi équitable que possible des ressources ? Il n’existe évidemment pas de solution miracle et cette

problématique sous-tend depuis près d’un demi-siècle les réflexions des acteurs du monde chorégraphique. Ces réflexions n’en revêtent pas moins une actualité particulière compte tenu d’une stabilisation, voire d’une régression, des financements publics qui avaient connu une croissance régulière depuis le dernier quart du XXe siècle. Pour éviter de perpétuer un système fondé sur un principe d’élimination, touchant à la fois des spectacles qui ne sont pas suffisamment joués et des artistes pour qui les aides publiques ne peuvent être reconduites, une vision plus globale des parcours des compagnies semble incontournable. Cette approche renouvelée ferait envisager les carrières artistiques dans une perspective de long terme et selon des modalités d’appréciation accordant une importance plus équilibrée à l’ensemble de leurs sphères d’intervention, en dépassant les clivages souvent prégnants entre les registres de la création et de la formation. Ainsi les missions d’action culturelle et de formation, déjà effectuées de façon intensive par la plupart des artistes, pourraient être à la fois mieux valorisées et intégrées plus clairement dans les rythmes d’activité des compagnies.

1 M. Cunningham, Le Danseur et la danse, Paris, Belfond, 1980. 2  Pour davantage d’informations sur la construction de la politique chorégraphique, il est possible de se reporter à l’ouvrage de Marianne FillouxVigreux, La Danse et l’Institution, Paris, L’Harmattan, 2001, ainsi qu’à mon livre : La danse contemporaine, une révolution réussie ? Toulouse, Éditions de l’Attribut, 2012. 3 Dix-neuf centres chorégraphiques nationaux ont été créés dans les années 1980. Ces structures financées conjointement par l’État et les collectivités locales et dotées de lieux de répétitions et d’équipes administratives et techniques permanentes sont dirigées en majorité par des chorégraphes répertoriés dans le style contemporain. Elles représentent environ les deux tiers des aides financières apportées par l’État selon les statistiques du ministère de la Culture au début des années 2010. L’État subventionne par ailleurs plus de 200 compagnies indépendantes, aidées au projet ou conventionnées. 4 Le Ballet Preljocaj, au Centre chorégraphique national d’Aix-en-Provence, constitue une exception à ce constat, car il emploie un effectif important de danseurs permanents de formation contemporaine.

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N°3

PROCHAIN NUMERO Septembre 2014 Dossier « performance » dans le cadre de la Biennale de Lyon Les ballets russes, de Diaghilev à Monte-Carlo La danse iranienne, visions sur la tradition persane et bien d’autres sujets encore …

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R É D A C T I O N  :

E D I T É P A R :

I S S N :

C O M M I S S I O N P A R I T A I R E :

D É P Ô T L É G A L :

Olivier Tholliez Aurélien Richard Bérengère Alfort, Isabelle Calabre Pierre Cléty, Laurent Croizier, Ariane Dollfus, Antoine Ferras, Patrick Germain-Thomas, Matthieu Götz, Corinne Hyafil, François Olislaeger, Aurélien Richard, Marie-Charlotte Rossato, Lothar Ruttner, Marie Juliette Verga, Olivier Waché, Nathalie Yokel Corinne Hyafil Virginie Morgand, Cécile Tonizzo, Hervé Walbecq Kiyé Simon-Luang, Myriam Tirler Lothar Ruttner Vincent Lalanne/Fugu Arnaud Bourgeois Axelle Van de Voorde-Lévi Otto Borscha/BO Conseil Léonce Déprez, 62620 Ruitz Presstalis OTH SARL, 22 rue de Bellefond, 75009 Paris 2273-0109 en cours à parution

ILLUSTRATION : HERVÉ WALBECQ


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centre national de la danse directrice générale mathilde monnier 1, rue victor hugo 93507 pantin cedex 40 ter, rue vaubecour 69002 lyon 01 41 83 98 98 reservation@cnd.fr www.cnd.fr



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