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SOCIÉTÉ

GROS PLAN i En fait, et le vrai problème est là, nombre de Roms vivant dans les campements sont sous la coupe de mafias restées au pays qui les ont endettés et les contraignent à voler, voire à prostituer leurs enfants, pour les rembourser. Dès lors, faire rentrer de l’argent par tous les moyens devient une quasiobligation, régulée, si on ose dire, par des objectifs quotidiens. « On imagine les enfants roms violents

LE VRAI PROBLÈME EST LÀ : NOMBRE DE ROMS SONT SOUS LA COUPE DE MAFIAS QUI LES ONT ENDETTÉS ET LES CONTRAIGNENT À VOLER. par nature, explique Guillaume Lardanchet, directeur de l’association Hors la rue. En réalité, leur agressivité est le résultat de prise de boissons énergisantes et de drogue pour supporter les conditions de vie qui leur sont imposées par les racketteurs. » Ces chiffres ne font pas de tous les Roms des délinquants. « Ceux qui mendient, nous assure notre interlocuteur parisien, ne volent pas. Sauf si l’occasion fait le larron. » Reste que leur rapport à l’environnement laisse parfois pantois. C’est ainsi qu’au printemps 2011 un campement s’est installé dans la forêt de la Couronne à Clichy-sous-Bois. Un an plus tard, l’expulsion a été organisée : 1 000 arbres avaient été coupés, soit pour la construction de petites maisons, soit pour le chauffage. Des poubelles éventrées sur les trottoirs aux forêts saccagées en passant par les touristes pillés, tout concourt à noircir l’image des Roms. Quand deux cultures s’affrontent, celle de la survie à tout prix et celle de la paix républicaine, cela provoque forcément des étincelles. Q J.-C.J. AVEC P.CH. 14 / Marianne / 10 au 16 août 2013

12 MILLIONS QU REJETTE, POUR Longtemps persécutés et toujours montrés du doigt, les peuples roms, sintés et kalés posent aujourd’hui encore bon nombre de questions à une Europe partagée entre angélisme et répression. PAR ALAIN LÉAUTHIER

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e l’Inde à l’indignité, des savanes de la vallée du Gange qu’ils ont fuies au XIe siècle aux campements insalubres d e s g ra n d e s v i l l e s françaises aujourd’hui, l’histoire des Roms, cet aller simple vers l’ouest pour échapper aux persécutions, a une constante : tout le monde aimerait les voir ailleurs. A commencer par les régions où ils se sont le plus durablement et le plus massivement sédentarisés, à partir du XIVe siècle, les pays de l’ex-Yougoslavie et, plus


murgur varzariu / figarophoto

UNE FAMILLE DE BAIA MARE, EN ROUMANIE Depuis l’entrée de la Bulgarie et de la Roumanie dans l’UE en 2007, les populations roms jouissent d’un libre droit de circulation dans tout l’espace Schengen. Un dangereux appel d’air, selon certains.

E TOUT LE MONDE QUOI ? largement, de la péninsule balkanique. Le rejet est ancien, tenace, et la cohabitation entre Roms et gadjé (les non-Roms) coule depuis la nuit des temps comme un long fleuve d’intranquillité, d’incompréhension et de vilenies. Les princes moldaves et valaques en firent des esclaves, soumis à un « code tsigane » comme nos compatriotes d’outre-mer le furent au code noir. L’Europe des Lumières les a à peine aperçus et Voltaire haïssait cette « race […] aussi vagabonde, aussi méprisée que les juifs et adonnée à une autre espèce de rapine… »

Bien plus tard, la France de Vichy les a internés. Le régime nazi leur appliqua une « solution » qu’il espérait définitive puisque, selon diverses estimations, entre 200 000 et 400 000 Roms, Sintés et Kalés (lire l’encadré, p. 16) périrent dans les camps d’extermination. Récemment, il s’est pourtant trouvé un élu français, Gilles Bourdouleix, député-maire (centre droit) de Cholet, pour estimer qu’en la matière Hitler s’était montré trop petit bras, n’en tuant pas assez. Au-delà de sa bêtise insondable, le dérapage (que l’intéressé désor-

mais conteste) révèle surtout la confusion et l’ignorance entourant la situation des Roms. A Cholet, l’occupation illicite de champs cultivés contre laquelle s’insurgeaient, avec quelque bonne raison, cet élu centriste bon teint et nombre de ses administrés agriculteurs concernait des « gens du voyage », appellation administrative désignant diverses populations nomades ou semi-nomades, possédant la nationalité française et installées de longue date sur le territoire national. Rien à voir, si ce n’est de lointaines racines communes, avec les milliers d’immigrés roms venus des confins orientaux de l’Europe qui affluent en France et dans d’autres pays occidentaux depuis maintenant deux décennies. Jusqu’alors, à en croire l’historienne Henriette Asséo, ceux-ci, pour l’essentiel, « n’avaient pas bougé de leurs pays respectifs [la péninsule balkanique], depuis deux ou trois siècles ». Y étaient-ils finalement devenus des citoyens à part entière ?

SÉGRÉGATION RELOOKÉE Après la Seconde Guerre mondiale, le communisme d’Etat leur en murmura la promesse, garantissant du bout des lèvres des emplois, de faible qualification, et des logements, de mauvaise qualité, accordés au nom de pseudo-politiques égalitaires et d’intégration. « Ceausescu était bon avec nous, nous n’avions pas à mendier », racontaient-ils à Marianne à l’occasion d’un reportage effectué en 2010 au port de Tulcea, un des centres de l’émigration rom sur la mer Noire. La bonté ( fantasmée) du « génie des Carpates » n’empêchait pas en réalité le maintien d’une ségrégation ethnique et sociale relookée : « une politique raciale sans le concept de race », selon l’expression de l’historien allemand Eric D.Weitz. L’effondrement de l’ex-URSS et du bloc soviétique en 1990 fit néanmoins pour eux l’effet d’un coup de massue. Logés et employés par l’Etat, dénués de biens fonciers i 10 au 16 août 2013 / Marianne / 15


i et immobiliers propres, ils furent les premières victimes de la vague de privatisations et de fermetures des grands combinats industriels d’Etat ? Plus de misère, plus de chômage, une marginalisation accrue dans des sociétés qui ne les ont jamais vraiment acceptés. Que dit d’eux par exemple le député hongrois Oszkar Juhasz, membre du parti d’extrême droite Jobbik, 17 % des voix aux dernières élections législatives de 2011 : « La criminalité tsigane est une notion scientifique […], c’est l’utilisation de la violence sans raison. Si les Tsiganes élèvent des chevaux, ce n’est pas par amour des bêtes mais pour dissoudre le corps des personnes qu’ ils ont tuées. Le crottin dissout le calcium. » Mais, hélas, apparemment pas la connerie. A l’échelle gouvernementale, l’approche ne s’est jamais embarrassée de beaucoup plus de nuances. « Il faut faire une analyse très sérieuse des problèmes avec les Roms, car ces milieux sont un incubateur qui génère de la criminalité », expliquait ainsi, en 2010, le ministre de l’Intérieur bulgare, Tsvetan Tsvetanov.

L’EUROPE GRANDE OUVERTE Ces fantasmes ne trouveraient pas un écho si important s’ils ne s’appuyaient pas sur des conflits, eux,

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MANIFESTATION ANTIROM à Ceske Budejovice (République tchèque). Sur la base de conflits réels entre communautés se greffent nombre de fantasmes xénophobes séculaires.

« LA CRIMINALITÉ TSIGANE EST UNE NOTION SCIENTIFIQUE […] : L’UTILISATION DE LA VIOLENCE SANS RAISON. » OSZKAR JUHASZ, DÉPUTÉ HONGROIS DU PARTI JOBBIK bien réels. « Il est difficile d’affirmer de façon certaine que la délinquance des Roms est supérieure à celle du reste de la population », écrit Emmanuelle Pons dans un ouvrage consacré aux Tsiganes de Roumanie*. Mais c’est pour ajouter aussitôt : « Ce qui est préoccupant

DES MOTS ET DES CHIFFRES

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’estimation est à la louche tant elle est difficile : entre 10 et 12 millions de Roms résideraient aujourd’hui en Europe. La plus importante minorité ethnique du continent. Où sont-ils ? D’abord en Roumanie et en Bulgarie, où leur nombre varie considérablement selon les estimations, de 600 000 à plus de 2 millions dans le premier pays. Mais aussi dans la plupart des pays de la péninsule balkanique, en Grèce et en Turquie.

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Et enfin dans plusieurs pays d’Europe occidentale telles l’Espagne, la GrandeBretagne, l’Italie, la France, mais aussi – moins connu – la Finlande. Il faut dans ce cas distinguer ceux installés de longue date et possédant la nationalité, les gens du voyage en France, et les immigrés de fraîche date, essentiellement à partir des années 90. Pays latin, la France accueille surtout des Roms de Roumanie et de Bulgarie. De 20 000 à 25 000 d’après le Conseil de l’Europe, un chiffre

relativement stable, les arrivées équilibrant les reconduites à la frontière (entre 8 000 et 9 000 par an, soit 30 % à peine des objectifs chiffrés.) Selon les pays, Roms, Sintés et Kalés, les trois grandes branches roms, ont pris diverses appellations (Manouches, Gitans, Gypsies). Et se décomposent en autant de « clans » selon les métiers pratiqués autrefois, les plus connus étant les chaudronniers et les travailleurs de l’or et des métaux. Q A.L.

cependant pour les Tsiganes, c’est que certains comportements délinquants tendent à se transformer en style de vie transmis d’une génération à l’autre, réalisé en groupe et caractérisé par un profil ethnique distinct. » Fallait-il, dans ce contexte, ouvrir grand les portes de l’Union européenne à la Roumanie et à la Bulgarie en 2007 ? L’événement y a évidemment boosté l’émigration des Roms, lesquels jouissent désormais du droit de libre circulation au même titre que tout citoyen européen. Pour le député UMP Pierre Lellouche, ancien secrétaire d’Etat aux Affaires européennes de Nicolas Sarkozy, il ne faut pas chercher plus loin la source du mal : « Comme souvent, dans l’euphorie du sacro-saint élargissement de l’Union européenne, on s’est dit que les problèmes que rencontrent ou que posent les Roms dans ces pays allaient se régler d’eux-mêmes, grâce à la seule dynamique de l’adhésion. Or il n’en a rien été. Et les gouvernements concernés sont


CES ROMS QUI BOUDENT LA FRANCE

MAUVAISE VOLONTÉ ? On a du mal à y croire, et pourtant l’intégration des Roms dans leurs pays d’origine ou d’accueil constitue depuis quelques années un des chantiers majeurs de la Commission européenne. Elle y consacre abondance de colloques, rapports, circulaires, recommandations et sommets. Et aussi beaucoup d’argent via divers fonds structurels : 17,5 milliards d’euros pour la seule période allant de 2007 à 2013. Un investissement démesuré au vu des résultats encore très modestes, affirment nombre d’observateurs, d’autant qu’une infime partie de la manne est réellement utilisée par les gouvernements censés en avoir le plus besoin. C’est le cas de la Roumanie : à peine 38 millions d’euros y ont été budgétés pour des programmes visant spécifiquement

Les Roms constituent 2 % de la population en République tchèque, 9 % en Slovaquie, et 7 % en Hongrie. Amnesty International, le 2 août dernier, a appelé les autorités de Prague à « protéger les communautés roms des violences et intimidations auxquelles elles pourraient être confrontées », alors que pas moins de 13 rassemblements antiroms sont prévus dans plusieurs villes tchèques dans les semaines à venir ! Les membres de cette minorité sédentarisés de force à l’époque communiste, et contraints à travailler comme ouvriers, furent les premiers à être licenciés à la chute du Mur. Pour autant, les Roms tchèques, slovaques et hongroiss sont moins nombreux à choisir la France comme destination. Mieux éduqués que leurs homologues bulgares et roumains, ils choisissent de s’expatrier en fonction de divers critères : absence de discrimination, avantages sociaux et aides à l’installation. En fonction de ces trois points, le Canada s’est très vite « imposé », dès les années 90, comme une terre d’accueil. Le bouche à oreille aidant, ce pays a attiré des milliers de candidats. Conséquence : Ottawa a réintroduit le régime des visas pour les Tchèques et les Slovaques. En 2011, 4 400 Roms hongrois ont aussi demandé un titre de séjour au Canada, qui a « durci » sa loi sur les migrations depuis 2012. Lorsqu’ils émigrent en Europe, les Roms tchèques et slovaques choisissent de s’installer en Angleterre. Ils estiment ne pas y être vus différemment que d’autres habitants du Commonwealth. Q ANNE DASTAKIAN

la minorité rom, alors que le Fonds social européen en avait débloqué six fois plus. Même constat pour la Pologne. Mauvaise volonté ? « Peut-être, plaide Michaël Guet, chef de la division Roms et gens du voyage au Conseil de l’Europe. Mais il n’est pas si facile pour ces Etats manquant de hauts cadres tech-

niques de gérer de telles sommes. » A l’inverse, interroge-t-il, « comment se fait-il que la France n’ait jamais songé, elle, à réclamer les fonds disponibles pour l’ intégration des Roms ? » Pas plus, semble-t-il du temps de Nicolas Sarkozy qu’aujourd’hui sous l’ère Hollande. La réponse à ses yeux ne fait guère de doute : « la France, et elle n’est pas la seule, reste prisonnière d’une logique visant à les renvoyer chez eux ». C’est ainsi qu’avance, ou plutôt recule, le débat sur la « question rom », entre cris d’orfraie outrés des consciences angéliques et jugements sans appel des partisans du tout-répressif, entre « intégrationnistes » à tous crins, favorables à l’accueil sans limite des Roms et « protectionnistes » brandissant la ligne Maginot de la souveraineté nationale. Les premiers en appellent aux grands principes d’une Europe protectrice des minorités ; les seconds ne jurent que par l’article 2 du traité de l’UE qui fait précisément obligation aux pays BAIA MARE, ROUMANIE membres de s’engager dans la nonAvec l’effondrement discrimination à l’égard de leurs du bloc soviétique, les minorités. En somme, tout ce que Roms ont été encore la Bulgarie, la Roumanie se seraient plus marginalisés, empressées d’oublier une fois dans dans des sociétés le nit douillet de la grande famille qui ne les ont jamais européenne… vraiment acceptés. Pendant ce temps, la mainmise des réseaux mafieux sur la diaspora rom prend de l’ampleur, dirigés de Bucarest ou Sofia par des chefs de clan, liés quelquefois aux autorités locales. Par ailleurs, le business de la Rom charity explose, comme l’atteste l’éclosion de centaines d’associations sur tout le continent. Profil ? Au mieux beaucoup d’incompétents maladroits qui desservent leur cause. Au pis, comme le reconnaît Michaël Guet, du Conseil de l’Europe, de simples escrocs à l’affût de l’aubaine des fonds européens. « Il faudra de longues années et moins de polémiques pour régler tous ces problèmes », assure-t-il. Il a raison… mais a peu de chances d’être entendu. QA.L. murgur varzariu / figarophoto

ravis de pouvoir se débarrasser de ceux dont ils n’ont jamais voulu s’occuper. » En juin dernier, Lellouche est allé jusqu’au bout de sa pensée abrasive, décernant à la Roumanie le brevet honteux d’« Etat voyou qui prend l’argent du contribuable européen et nous exporte ses miséreux ». L’ambassadeur roumain à Paris n’a guère apprécié.

* Les Tsiganes en Roumanie : des citoyens à part entière ? d’Emmanuelle Pons. L’Harmattan. 10 au 16 août 2013 / Marianne / 17

Marianne  
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