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N°3 BD, Ciné, Bouquins et JDR

Terry Gilliam F a b r i ce Lebea u l t S c h u i ten & Peete rs M ar c - An t oin e Matthie u

Et le s uni ve rs dé calé s de . . .

Jan Kounen J e an-M ic h e l Ro u x M at hi e u G a b o r i t


EDITO Happés par un trou noir cannibale, vous regardez avec effarement votre montre. AAARGH ! La spaghettisation n’est plus une chimère et le temps est plutôt biscornu. Victime d’un état incurable de transe contemplative, soyez les bienvenus au sein des vastes univers décalés dont Terry Gilliam, Jan Kounen, Mathieu Gaborit, Fabrice Lebeault sont entre autres les grands ordonnateurs. Mais d’ailleurs, qu’est-ce qu’un univers décalé ? Au sens où nous l’entendons, il s’agit d’un monde s’inscrivant souvent dans le genre “anticipation”, possédant les mêmes bases que le nôtre mais qui à un moment dérape et subit une évolution différente, parfois orientée vers l’absurdité et le dérisoire. Hum, pas évident à expliquer... Et dire qu’il est plus ardu encore de lui donner des limites ! Une fois de plus, tous les genres ont été brassés dans notre grande marmite bouillonnante : cinéma, BD et jeu de rôle, bien sûr, mais aussi littérature et peinture. Evidemment, 52 pages ne sont hélas pas suffisantes pour parler de tout ce qui concerne ces univers, mais ce numéro donne un bon aperçu de ce qui se fait en la matière - du moins, nous l’espérons.

Rédac’chefs, maquettistes et joyeux bordel financier/administratif : Mickaël Ivorra (Guybrush) Karen Guillorel (Miette)

Chasseurs de Rêves est une association loi 1901 à but non lucratif. achat d’un zine : 30 F par correspondance à envoyer à Karen Guillorel - 130 rue Raymond Barbet - 92000 Nanterre tel : 01-47-29-25-18 Flashage : Avant-Garde (Paris) Impression : Autographe (Paris) ISSN en cours /dépôt légal à parution Distribution BD : Makassar (01-42-58-35-53)

Rédacteurs, idées folles et chimères : Yann Boulet (Nemo) Eva Guillorel (Eva la Douce) Nathalie Bondoux (La Souris déglinguée) Mathieu Gaborit Maxime Crochemore (Fideau Dideau) Jean-Rémy Gallapont (SanSan) Yoann Le Bars (le Farfadet) Illustrations originales : Jérôme Boulbès Yann Boulet (Nemo) David Delattre (Flan) Sandrine Gestin Nicolas Ivorra (Nico) Jean-Yves Kervevan Fabrice Lebeault Christophe Lidwine Marc Da Cunha Lopes (Eikazia) Séverine Pineaux Thierry Ségur

Nico

Remerciements Guillaume Sorel, Terry Gilliam, Jan Kounen, Jean-Michel Roux et Régine Abadia, Gem's pour son scanner et son amitié, Philippe Monsel, Thierry Pierre, Cécile Blanc, Alain Charlot (Cat’s) et ses photos providentielles, Polygram, Phil Stubbs, Franck Debernardi, Mathieu Gaborit, Jean-Marc Bouineau, Kamel Mennour, les nombreux dessinateurs et auteurs impliqués dans le fanzine, l'ensemble de l'asso pour leur patience et leur soutien.


00:00 Panorama Cinéma 00:33 Jan Kounen est-il le chantre du mauvais goût stylisé?

02:30 Guide du lecteur BD 04:15 Jean-Michel Roux et l’équation magique

06:12 Un passé lointain

(nouvelle)

IX:IV Schuiten & Peeters : chroniques de Zébul le Jeune

10:02 Dossier Terry GILLIAM 16:05 Marc Antoine Mathieu, prisonnier des rêves

17:00 Horologiom 18:27 : Un jour entre autres

(nouvelle)

21:11 Panorama littérature Eikazia

Le CHRONOTRON

cette folle invention est destinée à mesurer le degré de paradoxe archaïsme/haute technologie, permettant de déceler selon une subtile équation, l’appartenance ou non d’un monde aux Univers Décalés.

21:45 Dark Thoughts

(nouvelle)

21:47 Panorama peinture 22:00 L’auberge du rôliste 22:10 Rendez-moi mes paupières ! (un scénario pour Chestel)

www.chasseursdereves.com info@c h a s s e u r s d e r e v e s . c o m crédits photos : Cat’s, Thierry Franco, Tetsuo Nagata, Eric Caro, Denis Gastou, Pascal Molina & Christophe Spadaccini Les images des BD citées dans ce numéro sont ã leurs auteurs et éditeurs respectifs. Les oeuvres reproduites dans le panorama peinture (à l’exception d’Hob en bol de Escher) sont ã ADAGP, Paris 1998 : détail des enfers de Bosch, La conquête du philosophe de Chirico, Le mois des vendanges de Magritte (détail, )et un tableau de Jean-Pierre Ugarte reproduit avec son aimable autorisation.


P ANORAMA Voici un grand ensemble hétéroclite de merveilles bizarroïdes souvent à des années lumières de notre cosmos. Mettez vous en chasse, car la plupart sont des raretés reniées par le grand public donc peu diffusées; quoi qu'il en soit, tous ces films ont leur place au Panthéon de l'originalité et méritent le détour.

Page de droite : Au centre, Alice et ses jouets En bas, Au coeur de Taxandria

D

ans les films suivants, le burlesque s’accompagne souvent d’un humour noir et d’une ironie percutante. Absurde ? Plus que jamais. Les réalisateurs se moquent une fois pour toute d’une certaine inutilité de sociétés promises à une chute iirémédiable. Da vis, court métrage de Didier Flamand est de manière évidente ce qu’il y a de plus proche de l’univers de Brazil (on y retrouve d’ailleurs le fantasme de l’ascenseur). Jean Réno joue le rôle d’un fonctionnaire qui s’échine à faire remplacer une vis défectueuse au magasin Métallica. Notre héros déboule dans un univers irrationnel où se côtoient les inventions les plus loufoques présentées dans le magasin : un appareil à enlever les queues des cerises, de la peinture pour créer des trous noirs etc. Les situations burlesques se multiplient au fil du court métrage, comme cette démonstration d’extincteur où l’on enflamme un client avec du kérosène afin de démontrer l’efficacité du produit, ou la carte labyrinthique menant au bureau de la direction recherché par notre brave fonctionnaire. Dans cet environnement discordant, les clients abrutis de consommation inutile se parlent dans une langue à la fois familière et imaginaire - et pour cause, les discussions sont composées de mots issus de nombreuses langues. Finalement, les mimiques sont plus explicites que la parole, ce qui accentue le comique de situation. Tout aussi jubilatoires, les deux longs métrages de Caro et Jeunet comportent largement leur part de délire. Delicatessen, avec ses

Panorama habitants cannibales plus cinglés les uns que les autres, est truffé de scènes d’anthologie... Aurore échoue à toutes ses tentatives de suicide les mieux construites, un locataire du boucher propose un détecteur de connerie désopilant et j’en passe. Dans La cité des enfants perdus, cet humour est toujours présent mais sous une forme différente, plus noire, plus cruelle sans doute, comme cette séquence mémorable où Krank, victime de son incapacité à rêver, remplace le Père Noël dans une parodie grinçante de la fête de Noël. Notons aussi la séquence “cuisine” avec la Pieuvre, couple siamois constitué de deux vieilles peaux acerbes et cyniques préparant le repas avec une synchronisation parfaite.. Taxandria est hélas l’archétype du film original dont la réalisation peu soignée s’ajoute au jeu maladroit des acteurs. Sachez cependant que le film est une fourmilière d’idées ingénieuses. Taxandria est en effet un monde régi par la bureaucratie et où le temps n’existe pas. L’une des images les plus marquantes du film est une rangée de mouchards à l’allure de corbeaux, engoncés dans des costumes noirs, et se délivrant un message secret défense de bouche à oreille, lequel se déforme à toute allure pour arriver à destination... intact. Dans le même registre poétique, Gwen de Jean Louis Laguionie est un long métrage d’animation mettant en scène la découverte du monde des anciens enterré dans un profond désert, par un garçon lunaire et une jeune fille

Page de gauche : En haut : Le vilain scalp de Eraserhead En bas : Lune de miel pour THX et sa compagne

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courageuse (Gwen). L’absurde réside dans l’édification d’un culte autour d’un vieux catalogue commercial type Trois Suisse. Le contenu des prières chantées religieusement concerne les descriptifs des objets promis à la vente dans un passé lointain : un arrosoir de jardin, un feu d’artifice familial, etc. Les objets ont perdu la signification que nous leur donnons habituellement pour revêtir une aura d’inutilité. Jan Svankmajer, réalisateur surréaliste tchèque, est très porté sur cet aspect décalé des objets, au point que ce soit le sujet central de ses courts métrages, notamment dans sa version de “Alice au pays des merveilles” qui regorge de ce type de trouvailles. Alice se trouve ainsi nez à nez avec des conserves contenant de la confiture de vis et des marmelades de boulons. Dans sa version du chaperon rouge, “la cave”, l’héroïne est invitée à dévorer des galettes de suie cuisinées avec amour.

L’absurde est également relié au thème des médias déviants toujours sous jacent dans ce type de films. Les thèmes du Prix du danger et de Vidéodrome de David Cronenberg sont particulièrement centrés autour de cette obsession. La télévision recherche des candidats pour le suicide : c’est le Prix du danger, dont le remake “officieux” Running Man laisse de mauvais souvenirs. Le héros consent à devenir la victime de chasseurs peu scrupuleux dont la mission consiste à l’assassiner en live pour le plus grand plaisir des téléspectateurs. L’époque est à peu de choses près la nôtre, ce qui rend le film d’autant plus angoissant. Evidemment la télévision avec ses programmes débiles et ses jeux neuneus sont directement visés, ce qui est


Cinéma également le cas dans Vidéodrome, mais de manière nettement plus subtile. La philosophie du film est complexe, mais on pourrait résumer le phénomène vidéodrome à une sorte de virus insidieux qui altère votre organisme par le biais de la vidéo. Celui qui “absorbe” le vidéodrome est victime d’hallucinations et se voit doté de nouvelles facultés surhumaines. Le héros, PDG d’une chaîne ne diffusant que des programmes violents et soft porns est victime du syndrome. Il devient ainsi capable de cacher des objets à l’intérieur de son propre corps qu’il pioche lorsque le besoin s’en fait sentir. Devenu tête de lecture humaine, il est programmé pour la destruction et l’obéissance absolue, sa chaîne étant la cible du groupe terroriste vidéodrome, lequel désire transmettre le virus à tout l’audimat. Rien de bien joyeux en perspective, n’est-ce pas ? Mais c’est une constante dans ce type de film, le pessimisme est de circonstance. La vie humaine perd toute signification jusqu’à n’être plus qu’un détail aux yeux des gouvernants, qui considèrent alors le peuple comme une chose peu raisonnable et sans réelle importance. L’histoire de Soleil Vert se passe dans un Los Angeles surpeuplé qui se bat journellement pour obtenir sa nourriture afin de survivre. La nourriture que nous connaissons n’existe plus, car les hommes ont détruit toute la chaîne alimentaire. Tous doivent désormais absorber des cachets insipides appelés Soleil Jaune, Soleil Rouge et le tout

nouveau Soleil Vert. Le fin mot de l’histoire est d’autant plus fulgurant qu’avec les événements agroalimentaires récents, on a de quoi se poser des questions. Le peuple, confiné dans un espace ridicule, est considéré comme des objets qu’on déplace au gré des émeutes (des camions ratisseurs sont prévus à cet effet et les manifestants sont piochés par les pelleteuses sans ménagement). THX 1138, héros du film de Georges Lucas, évolue dans un monde aseptisé policé par une milice d’androïdes aux ordres d’un mystérieux créateur. Nulle place pour la saleté dans cette société où tout est outrageusement blanc, où l’amour est sanctionné par l’asile, où les plaisirs de la vie se réduisent à absorber des cachets et à regarder des émissions atterrantes

THX  1138 prend conscience de l’aberration du système dans lequel il vit lorsqu’il s’aperçoit qu’il n’existe que pour travailler, que son confesseur est électronique et que nul ne peut sortir du chemin ordonné par le Créateur sans être considéré comme une erreur à effacer de toute urgence. Nowhere (Gregg Arraki)

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P ANORAMA porte un message un peu différent du film précédent et montre les parcours suicidaires de teenagers tout droit sortis d’un sitcom sous acide. Ici, l’inutilité apparaît essentiellement dans les actes de leur existence : leur vie est une grande débauche kamikaze où ils jouent à cache-cache défoncés, où ils s’abrutissent dans des boîtes jusqu’à ne plus rien sentir, etc. C’est plutôt hard, très méchant, et très critique, avec la dose d’humour habituelle du réalisateur de “Doom generation” : à la fac nos pauvres héros étudient des matières plutôt spéciales du genre “Etude des catastrophes nucléaires” ou “Méthodologie des déviances scientifiques”, des extra-terrestres apparaissent aux moments les plus inattendus et anéantissent trois jeunes filles en ne laissant comme unique preuve de leur existence que leurs appareils dentaires... Dans la catégorie “démence et violence”, David Lynch possède un registre de films particulièrement corsé. Eraserhead, son premier long, a ainsi tout d’un cauchemar incompréhensible et indéfinissable. Un jeune homme aux tifs hérissés y traverse une série d’épreuves éprouvantes et voit sa femme accoucher d’un être aux allures de lièvre écorché. Blue Velvet, Twin Peaks et Lost Highway se situent toujours dans cette même veine de fantastique avec sa part d’obscurité, sa narration enchevêtrée et sa démence omniprésente (Lost Highway est l’histoire d’un schizophrène paumé dans sa propre folie, Blue Velvet met en scène un psychotique de première, Twin Peaks recèle de nombreux disjonctés avec la différence que certains sont plus sympathiques que d’autres). Enfin, David Cronenberg introduit dans tous ses films une nette tendance au monstrueux : les déviances ont une réalité physique dérivant invariablement vers la monstruosité et le glauque (la Mouche, Vidéodrome, et le Festin Nu, avec sa machine à écrire insectoïde...). Du coup la violence acquiert une autre dimension tout aussi traumatisante. Miette

Filmographie : Métropolis de Fritz Lang Faux semblants, Vidéodrome, le Festin nu, la Mouche de David Cronenberg Eraserhead, Blue Velvet, Twin Peaks, Lost Highway de David Lynch Schizopolis, Kafka de Sorderbergh Gwen de Jean Louis Laguionie Orange mécanique de Stanley Kubrick Nowhere de Gregg Araki Alice, la Cave de Jan Svankmajer Stalker de Tarkovsky Le grand saut des frères Coen Soleil vert de Richard Fleischer Le prix du danger d’Yves Boisset Taxandria de Raoul Servais Da Vis de Didier Flamand Délicatessen, la Cité des enfants perdus de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet THX 1138 de George Lucas Dark City d’Alex Proyas


D ossier

I N T E R V I E W

Jan Ko

Es-tu attiré par l’Heroïc-Fantasy ?

Croquis préparatoires et design du Chaperon par Gilles Cornu et Jan Hullevigue En haut, à droite, le loup muselé Au centre, le bolet

Ce qui m’embête dans les contes et légendes, c’est leur visuel. Il y a quelques années, j’étais fan de Loisel, de Cabanes, des illustrations de Doré, j’étais plus dans un trip comme ça, d’héroïc fantasy, celte... Et puis j’ai coupé d’un coup, parce que je trouvais qu’il y avait quelque chose d’éculé dans l’esthétique, de trop vu, j’ai eu envie de faire autre chose. Je ne me suis pas lancé là-dedans, mais c’est vrai que j’ai envie d’y revenir d’une manière différente. Ce serait plus faire un truc “ mythes et légendes initiatiques ”, ou alors chercher un conte indien et le réadapter - je ne sais pas, je dis n’importe quoi mais un truc qui se passerait en Finlande en l’an 3000, par exemple. Quelque chose de visuellement différent... Même si j’aime ce genre et que je continue à aimer regarder des dessins comme ça (et ça me parle parce que ça dit des choses inconscientes qu’on a tous en nous), d’une certaine manière j’ai l’impression que c’est un peu comme la religion : ça masque l’essence, la forme masque l’essence...

C’est un peu ce que tu as fait sur le chaperon rouge ? Dans le chaperon rouge, c’était l’inverse : j’ai pris tous les clichés esthétiques du genre, c’est le reste que j’ai changé. J’ai inversé le rôle de chacun, et j’ai essayé de raconter une autre histoire que celle du chaperon (que tout le monde connaît). L’idée, c’était de partir à 100 000 kilomètres du chaperon rouge, mais avec des personnages qui existent dans le conte, et que finalement, les spectateurs admettent une autre histoire que celle qu’ils connaissaient avant : la grand-mère est méchante, le loup est amoureux, le chaperon est une espèce de personnage qui représente une “ pureté clonique ” découvrant le monde... On rentre dans une histoire où il y a un lapin qui n’a rien à voir là-dedans, mais on retrouve aussi le conte : c’est le “ ding dong ”, la bobinette cherra, et on sait ce qui va se passer puisque c’est le conte, mais en même temps, on est arrivé au même résultat en partant d’ailleurs. L’idée que j’aime bien aussi, c’est de casser les clichés du bien et du mal. Même si c’est symbolique, et c’est ce qui m’a un peu fait chier dans les contes et légendes, on représente toujours le mal d’une certaine manière...

En fait, pour ce qui est des effets spéciaux, j’ai l’impression qu’on a de bons studios : Duboi par exemple, et le trio JeanChristophe Spadaccini, Pascal Molina et Denis Gastou.

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Ah oui, les trois, je les suis depuis l’origine. C’est des grands ! Je travaille aussi avec Duboi, mais surtout avec Mc Guff (pour les effets numériques du Dobermann). Il y a des potentiels, le problème c’est un rapport d’échelle; c’est-àdire qu’à un moment donné ils seront dépassés.Technologiquement, ils peuvent, mais ils ont 30 personnes alors qu’il leur en faudrait 300. 300 stations silicon alignées, et les mecs peuvent faire les caches. A un moment donné ils ont le temps qui tourne. S’ils s’associaient, entre Duboi, Mc Guff, Médialab, ils pourraient faire un gros film de science fiction. J’ai envie de faire un film entièrement en images de synthèse. C’est pour ça que j’ai fait le générique du doberman en synthèse, pour tester le plaisir et l’aptitude que j’aurais à faire un film comme ça. Ce serait sans êtres humains : des petits zoy zoy qui font “ Roï Roï ” avec de la fourrure, certains qui font “ godoï godoï ” et d’autre “ Oârk ”.

Tu as vu 20 000 lieues sous les mers ? Il y a eu des previews à Imagina il y a 4 ans, mais le film n’est jamais sorti pour causes financières... J’ai entendu parler de ce projet mais je ne l’ai jamais vu aboutir. Le problème c’est de le faire au bon moment ; tu vois, 20 000 lieues sous les mers, ça reflète bien la problématique au cinéma : il faut faire les choses au moment où tu peux les faire et pas avant. Des précurseurs, il y en a eu des millions comme ça : avant Toy Story, il y en a eu combien qui ont voulu faire un film en images de synthèse ? Plein. Sauf que c’était pas le moment, il valait mieux mettre le projet dans le tiroir. Il n’y rien de pire que de réduire, de dire “ non c’est pas bon ”, travailler deux ans de ta vie et puis t’arrêter faute de crédits, de technologie, etc. Actuellement on peut tout faire avec les images de synthèse...


I N T E R V I E W

ounen Pour revenir aux images de synthèse, est-ce que ça t’intéresserait d’essayer de faire quelque chose de plus interactif, un CD ROM par exemple, ou as-tu choisi une voie uniquement cinéma? Je me pose régulièrement la question. On en discute même avec plusieurs réalisateurs. Ca consisterait à faire des choix pour guider le film à plusieurs moments, mais uniquement pour la sortie DVD. Par exemple, si tu n’ouvres pas une porte, le film prend une direction différente. C’est Kassovitz qui a eu cette idée.

Pour l’instant tu veux te concentrer sur le cinéma ? Ce qui serait idéal à la limite, c’est de faire du cinéma - et ça on y arrivera peut-être de mon vivant, peut-être du vôtre - où on arrive à créer des univers virtuels, avec des histoires qui ne sont pas des scénarios fixes; un film dont vous êtes le héros, en fait. Donner peutêtre un but, mais version ‘projection sur la reality’ ou directement dans le cerveau avec les connections neuronales. Finalement tout ça ne sont que des améliorations : ou il y a des améliorations du cinéma, ou le cinéma va essayer de faire dans l’interactif, mais le but final, c’est Total Recall..

Une tendance sympa en ce moment, c’est qu’il y a de plus en plus de dessinateurs de BD qui travaillent pour le cinéma. Comptes-tu travailler avec des dessinateurs pour tes prochains projets ? C’est déjà fait depuis longtemps ; pour le chaperon, je ne l’ai pas fait directement mais tu vois qui c’est Stan et Vince ? Ils ont fait le générique du Dobermann. C’est eux qui ont fait le personnage. Moi j’ai fait des petits croquis puis je leur ai demandé de faire le personnage. Ils travaillent sur mon prochain film de SF par exemple. Et puis j’en connais une série... Par exemple sur ce film de SF il y en aura un paquet, dont certains que je ne connais pas encore... Caro a bossé avec eux en tant que directeur artistique sur le Chaperon, Vibroboy, et ce qu’il fait aujourd’hui. Je connais Moebius et je trouve que c’est un grand, mais, ce qui est intéressant aujourd’hui c’est les plus jeunes comme Olivier Vatine...

J’ai lu dans une interview de Première que tu voulais faire de la BD à l’origine ? Tu as déjà dessiné des planches ? Oui, j’ai dessiné des planches, je suis monté à Paris voir les éditeurs pour me faire publier. J’ai fait de l’héroïc fantasy, j’ai fait de la gravure : une planche = un mois. ! Souvent ça tournait autour de contes et légendes, du fantastique, c’était pas vraiment destroy, plutôt avec des créatures bizarres. Dans un certain univers, moi j’aime beaucoup Cabanes. Parce que justement par rapport aux contes et légendes...

J’ai vu sur le site les dessins que tu as fait pour le chaperon rouge, comme l’hypnotron... Oui, enfin moi je n’ai pas fait les personnages, uniquement certains dessins de storyboards. Mais moi j’étais beaucoup plus plumes, encres, gravures. Dans les détails... Je me suis vite rendu compte que la BD, c’est pas ça, quoi, c’est chiant... On est tout seul. La seule chose que tu risques, c’est de renverser ton encrier. C’est le monastère. C’est fort, en même temps : la puissance que tu reçois quand tu lis une BD...Woah! Mais quand tu sors de Alien, pendant quelques années tu revois encore des trucs. Pour raconter des histoires, le cinéma est un moyen beaucoup plus performant.

J’ai l’’impression que tu aimes bien faire les choses dans la vitesse. Oui, mais j’aime bien aussi poser les choses. C’est pas que la vitesse. Tu vois, c’est

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comme en BD, tu as une image floue qui serait un peu inspirée de ça, mais tu ne la vois pas vraiment, donc ta main va rendre ton image nette – sauf que moi, lorsque je faisais de la BD, j’étais déçu par la netteté. C’était pas ce que j’imaginais, lorsqu’elle était floue elle était plus belle. Par contre, lorsque j’ai fait du cinéma, que j’ai découvert le travail avec les acteurs, les émotions, le chef décorateur, avec les musiciens... quand ça venait à se faire, et que l’image était claire, j’étais toujours content. Je flippais beaucoup, j’étais mécontent pendant le processus et j’avais des tas de doutes. Mais je me trouvais des capacités à faire que les gens arrivent à sortir de ça, a les regarder de la bonne manière, à guider les choses, pas à imposer ; moi je suis pas du genre à mettre mon nez partout dans tous les postes parce que je veux mon film, je trouve ça un peu nul. C’est comme si un chef d’orchestre jouait de tous les instruments, c’est débile. Par contre il faut toujours être là pour aiguiller, sinon tout le monde va se barrer dans son délire et ça va être n’importe quoi. Ce qui est bien c’est de mettre les gens sur la route et ce sont les autres qui font les choses. Et je trouve ça plus excitant le travail de collaboration, je suis plus émerveillé ou même des fois déçu, mais c’est plus prenant...

propos recueillis par Miette, Guybrush et la Souris en octobre 97

D ossier site internet : http://www.imaginet.fr/ ~jkounen/

l’abeille, personnage fantasmatique qui n’apparaît pas dans le film au final


D ossier Jan Kounen fait partie des cinéastes ultra dynamiques du moment avec un premier long métrage à l’esthétique sans aucun doute innovatrice qui a choqué les “cinéphiles” égarés de la nouvelle vague et les critiques sclérosés.

Jan Ko est-il le chantre du

Il est vrai que le Dobermann est très dur, mais les pseudo bien pensants n’ont pas dû saisir l’humour du film ni sa réalisation hors norme. Ce jeune réalisateur nous sort des arts décos, se destinant à l’époque à la bande dessinée. Mais la BD est un travail d’ermite, et il finit par se tourner vers l’audiovisuel, plus gratifiant à ses yeux. Il réalise alors de nombreuses pubs, dont certaines - comme celle de West avec ses loubards, ou celle de Boursin, portent déjà son sceau (et franchement, avec Boursin, ce n’est pas ce qu’il y avait de plus évident). L’hilarante pub pour Gold Bier représente merveilleusement le style de Jan Kounen, avec toute sa frénésie, son délire visuel et ses personnages saugrenus : on y voit une mouche en visite dans un restaurant qui finit gobée par un serveur à la langue bien pendue. Notons également quelques clips à gogo (souvenez-vous : le clip de Elmer food beat), mais surtout trois courts métrages marquants : Gisèle Kérosène, Le dernier chaperon rouge et Vibroboy...

Le conte déglingué : Avec le Dernier Chaperon rouge, Jan Kounen et Carlo de Boutiny concoctent avec délectation un scénario allègrement déglingué et transforment le conte de Perrault en une histoire ébouriffante. Dans la féérique forêt de Perlimpinpin atterrit une fusée atomique, dans laquelle hibernent mille petits chaperons rouges. Un monstre hideux et tourmenté les extermine un à un mais l’un des

Emmanuelle Béart joue le dernier

chaperons se rebelle et assassine son bourreau. Le chaperon a perdu ses jambes et ne peut plus danser, c’est pourquoi elle espère kidnapper le dernier chaperon rouge afin de lui dérober ses jambes. Mais le loup, amoureux transi du chaperon, va bouleverser les sombres projets de la vieille femme avide. L’introduction “ Il était une fois... ” dans un premier temps classique, voire mièvre, déraille subitement pour indiquer une nouvelle voie sans rapport avec l’intrigue du chaperon rouge. D’un dérapage soudain à un autre, le spectateur découvre des personnages tout en nuances, un loup désespéré qui ne peut échapper à sa bestialité innée, un chaperon d’une naïveté confondante et une vieillarde gâteuse et nostalgique. Les chorégraphies de Philippe Decoufflé accentuent l’aspect comédie musicale mais avec cet écho malfaisant révélateur du malin plaisir qu’ont pris les scénaristes à déformer le conte. C’est au sein d’une course-poursuite hilarante de techno sorcières en plein coeur de la Défense que l’on retrouve un autre élément typique du conte : ces vieillardes malveillantes que sont les sorcières. Gisèle Kérosène, qui n’a rien à envier à la laideur de ses aïeules, a dérobé une tête de Jivaro des plus répugnantes qui s’avère être dotée d’un puissant pouvoir que convoitent deux de ses congénères. Complètement déjanté.

Techno primitif : Finie la haute technologie proprette et harmonieuse ! La tendance de cette fin de siècle est aux mutations entre métal en pagaille et organique crade ou bucolique. Gisèle Kérosène est une sorcière très au courant des nouvelles trouvailles technologiques, comme le démontre son balai motorisé. On n’est d’ailleurs pas loin de la sorcière qui, dans la BD Anita Bomba de Cromwell et Gratien, puise des armes diverses comme un pisto-laser ou un bazooka dans son cagibi interdimensionnel. D’ailleurs Gisèle et ses “amies”ont aussi

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mauvais goût stylisé ?

des armes “hightech” qui vont de la sarbacane à viseur géant au révolver bidouillé. L’humour très noir et décalé apparaît aussi et surtout dans Vibroboy où le héros a un aspect très techno primitif. L’histoire est simple (un peu trop même mais la réalisation est vraiment hors norme) : une statue aztèque représentation du Dieu El Vibro transforme un paumé de St Ouens en monstre de folie destructrice, Vibroboy, dont l’arme phallique redoutable est destinée au pires atrocités. Vibroboy a tout du demi dieu repoussant, empêtré dans une cuirasse ferrugineuse de tôles froissées soudées par des déchets organiques divers. Inutile de dire qu’il n’a rien de sympathique, surtout depuis qu’il torture des peluches. Dans le Dernier chaperon rouge, la technologie, celle du laboratoire des bourreaux (ordinateurs sophistiqués), tranche avec l’aspect ‘nature primitive’ de la forêt où des champignons dansent gigues et rondes sur fond de chansonnettes. La taupe et l’hypnotron, singuliers alliages hétéroclites de métal et de mécaniques animées, concourrent aussi à accentuer le contraste.

Mauvais goût ? Décrié, hué, insulté, pour son mauvais goût (c’est quoi au fait, le mauvais goût ?), la violence crue, la mise en scène boursouflée de prétention et le néant scénaristique de ses films, Jan Kounen, comme il aime à le faire remarquer, a eu le droit une crucifixion passionnée à la sortie de son premier long-métrage. Soyons clair, que des gens confondent

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bouffonnerie et virtuosité n’est pas nouveau. Certes, la simplicité des intrigues de Dobermann et de Vibroboy ne peut pas être niée, certes, la violence atteint parfois un degré assez insoutenable (tout le monde n’est pas obligé d’apprécier le vol plané d’un bébé ou l’explosion d’une grenade dans le casque d’un motard), mais n’oublions pas que Dobermann et Vibroboy sont avant tout des films de genre (fantastique trash et truands grands guignols), donc, que forcément s’établit une distance entre le spectateur et l’action du film (on appelle ça le second degré). Que des personnes prennent cela au sérieux a quelque chose de réellement pathétique. D’ailleurs le “mauvais goût”, dès qu’il revêt un aspect stylisé, n’est plus du mauvais goût a priori. En bref, sachez que les travestis et le gore ont la part belle et que certaines scènes, comme la mort du lapin trucidé par le scalpel dans le Dernier chaperon, la prière en langage sourd muet pour la mort du chien de Chick Ortega dans Dobermann, ou la découverte par Francesca de son nounours éparpillé par Vibroboy sont à pleurer. Notons d’ailleurs que Jan Kounen apparaît furtivement dans ses films mais est loin d’avoir le beau rôle puisqu’il rencontre de plein fouet Gisèle Kérosène en paralytique pitoyable et qu’il se retrouve en témoin du casse de la banque, devant le flingue géant de Monica Belucchi. D’autre part, il est l’un des rares réalisateurs à avoir son propre site internet. Non seulement sa “maison page” est attrayante et regorge d’images, et d’infos inédites (son chat s’appelle Caviar...), mais en plus, vous pouvez le contacter par E-mail, télécharger ses clips et lire divers scénarios qui n’ont pas vu le jour (cf le très spécial Né pour mourir). Miette Le directeur artistique de Vibroboy et du Dernier Chaperon rouge n’est ni plus ni moins Marc Caro, ce qui n’a rien d’étonnant puisque son style très particulier marque la statue aztèque et l’étrange costume du monstre, (Caro joue aussi le rôle du monstre dans le film). Quant aux accessoiristes, ce sont les trois compères qui ont créé les accessoires de la Cité des enfants perdus : Christophe Spadaccini, Pascal Molina et Denis Gastou. Ils ont aussi créé l’embl��me de Jan Kounen : la Kounencam, une sorte de caméra connectée neuronalement au cerveau du cinéaste

D ossier

Jan Kounen dans le Dobermann

La kounencam en phase de finition sous la main de Denis Gastou

Page de gauche : A la poursuite de Gisèle, la Taupe du chaperon et un portrait de Vibroboy. Page de droite : Entrez dans le Chaos (Dobermann) et la kounencam


Guide du lec

P ANORAMA

Telle Indiana Jones au retour de ses terribles et

enivrantes expéditions, je viens déposer sous vos regards émerveillés les trouvailles que j’ai rapportées de mes lectures échevelées. Je n’en suis pas revenue indemne : jugez plutôt ce à quoi j’ai pu échapper ! Surtout, si vous voulez faire un tour dans ces contrées étranges, suivez mes conseils...

Comment vous y rendre

(Philémon)

Il existe différentes possibilités. La plus rapide

mais également la plus angoissante consiste à emprunter des trous d’eau où l’élément aqueux ne

manière quasi simultanée. Ne me demandez surtout

mouille pas et vous permet de respirer, car il est

pas où l’on achète ces merveilles, les deux derniers

“magique”. Si vous choisissez ces passages entre

que j’ai pu apercevoir ont malencontreusement

notre monde et celui du Chêne, il faut savoir qu’il en

brûlé.

existe peu et qu’ils sont susceptibles d’être fermés :

Transports

l’eau cessant d’être magique, la noyade est alors

En haut : un excès de vitesse non loin de la vase En bas à gauche : des bones à la plonge

assurée !! Il existe un autre moyen, qui n’est pas

fiable à 100% mais a le mérite d’être sans danger :

aux moyens de transport locaux. Vous pouvez préférer

fiez-vous au hasard, aux rencontres que vous ferez

les Manus-manus : dociles si vous leur enlevez une

et à votre curiosité.

flèche de la main, ils peuvent être aussi très affectueux

Comment communiquer avec le monde extérieur

Une fois sur place, il vous faudra vous adapter

et surtout leurs cinq doigts font d’eux d’excellents coursiers. Je me permets de vous en conseiller l’utilisation si vous vous rendez dans des pays sauvages ou montagneux. Sur route, par contre, rien ne vaut la

Dans ces mondes à l’écart de toute logique,

baignoire à roues, avec chauffeurs.

vous ne trouverez pas toujours de cabines

téléphoniques ou de relais postal en état de

commun, mais alors ne passez pas à côté du lit à 10

marche.

places, avec oreillers et couvertures fournis le temps du

Deux solutions s’imposent alors : soit vous ne

voyage. Les suspensions ne sont pas des meilleures

donnez aucune nouvelle à vos proches, auquel cas,

mais les matelas sont souvent confortables.

Vous pouvez également prendre les transports en

ils ne sauront jamais si vous avez été attaqué par un piano sauvage ou si vous êtes encore en vie. Soit vous vous procurez les 2 livres qui permettent à leurs propriétaires de communiquer entre eux de

(Bone et Arq)

02:30


cteur décalé

sachez que vous pourrez également y faire des rencontres sympathiques. notamment les chenapouilles et les

La possibilité de bien se reposer et se restaurer est

très importante car mieux vaut être en forme pour affronter les pièges et les sortilèges des mondes que vous aurez à traverser. S’offrent à vous deux solutions : soit vous optez pour l’hôtel, soit vous avez le cran de vous faire héberger par l’habitant. Pour les plus prudents, voici l’adresse d’une auberge des plus sympathiques (The Barrel Haven) où la bière coule à flot et dont la nourriture ne sort pas trop de l’ordinaire. Par contre, munissez-vous de beaucoup d’oeufs afin de régler votre passage : l’argent n’a pas cours là-bas !

Quant à ceux qui n’ont pas l’intention de céder à

la facilité, permettez quelques conseils de grande voyageuse : tout d’abord, sélectionnez bien ceux chez qui vous désirez vous loger. A ceux que l’eau rebute, évitez à tout prix le peuple de ceux que je nommerais les “ faces de crabe ”. Ils

mandarouines-des-fossés. Les premières sont de petits animaux qui semblent être au croisement du chat, et du fennec. Si vous rencontrez de jeunes chenapouilles, il vous faudra passer par les papouilles qu’elles adorent faire. Mais, n’ayez pas trop d’inquiétudes car elles s’endorment très vite, vous laissant continuer votre route en paix . En ce qui concerne les mandarouines-des-fossés, vous les reconnaîtrez très rapidement : ils ressemblent à de grands écureuils sans yeux mais au flair et à l’ouïe très développés. Leur tic de langage est aussi très reconnaissable, Aaaçaoui ! S’il vous arrive de rechercher quelqu’un lors de votre voyage, n’hésitez pas à faire appel aux mandarouines ; ils n’ont pas leur pareil pour vous amener à l’endroit même où se trouve la personne. Munissez-vous d’une bonne paire de boule quies afin de protéger vos oreilles du raclement nécessaire aux mandarouines pour faire aboutir les recherches.

Vie intellectuelle et politique

fournissent le matériel de plongée mais il est quelque peu hors norme. Pour les personnes sujettes au vertige, ne pensez pas à vous tourner vers le peuple indigène, dont les habitations offrent certes un panorama exceptionnel, mais qui sont accrochées à des dizaines de mètres du sol par le biais de lianes qu’un couteau peut trancher sans difficultés, détachant ainsi votre logement qui ira sans espoir se heurter aux nuages d’acides de la planète.

Lorsque l’on se rend en de telles contrées, mieux

vaut se renseigner sur le régime politique auquel on va être confronté ainsi que sur la dynamique intellectuelle qui y règne. Ainsi, prenez avec vous une paire de lunettes, même si vous avez une vue excellente car, muni d’un tel objet,

Faune et flore

Je vous ai beaucoup parlé des inconvénients et des

dangers de s’aventurer dans les mondes décalés mais

Hébergement et restauration

P ANORAMA

vous ne serez pas importuné par une horde de jeunes

Si vous avez décidé de prendre la mer, tout est

possible. Sachez que de nombreux naufrages ont lieu sur les côtes de certaines contrées, car les lampes tempêtes veillent à vous diriger sur les pires récifs. Renseignezvous bien avant de partir sur les lieux où elles poussent. J’ai entendu parler de l’île du “A” de l’Atlantique mais elles peuvent s’être implantées ailleurs. D’ailleurs, si jamais vous vous échouez sur cette île, vous pourrez tout de même profiter des fruits de l’arbre à bouteille afin d’envoyer vos SOS, l’effet est garanti.

étudiants cherchant à mesurer la taille de votre crâne afin de calculer le degré de votre intelligence. Par contre, si vous êtes du sexe féminin, ne mettez sous aucun prétexte de lunettes car là-bas, les femmes ne peuvent être en possession d’un gramme d’intelligence sans friser la crise de nerf. Alors, ne vous mettez pas à dos l’autorité du pays, comme l’a fait une la grande terroriste de renom : l’Anguille.

De même, si vous ne voulez pas atterrir dans les

donjons du château d’Eauxfolles, tenez-vous au courant des changements (fréquents) de monarchie.

03:25

En haut à droite : une chenapouille, deux merdouzils et une mandarouine Au milieu : Philémon devant l’arbre à bouteilles En bas : une symbiose respiratoire en Arq


Décalé ?

P ANORAMA Bibliographie :

beaucoup à notre architecture du XIX siècle. Un des

Le pont dans la vase de Chomet et Chevillard , Glénat, 3T

de “l’académie de science et d’élucidation universelle”.

monuments les plus impressionnants est sûrement celui Avec un peu de chance, il vous sera même possible d’en visiter l’intérieur - si vous êtes muni de lunettes bien entendu.

Bone de Jeff Smith, Delcourt, 5T

Religion

La nef des fous de Turf, Delcourt, 3T

Il vous faudra également étudier de près la religion de chaque région que vous traverserez, cela pourra vous

Rouge de Chine de Thierry Robin, Delcourt, 4T

éviter certain désagréments comme se faire insulter, sucer le cerveau ou avoir la face complètement brûlée. Les démons sont en effet très susceptibles et

Philémon de Fred, Dargaud, 15T Dans les villages de Cabanes, les Humanoïdes Associés, 4T Les lumières de l’Amalou de Gibelin et Wendling , Delcourt, 4T Arq de Andreas, Delcourt, 4T La ville qui n’existait pas de Christin et Bilal , Dargaud Vous pouvez compléter votre lecture avec SOS bonheur, de Van Hamme et Griffo chez Glénat, 2 T.

les

déranger revient à vouloir les affronter. Ils sont présents partout et sont souvent associés aux éléments. A éviter absolument, les Hux, démons du feu. Curiosité, les J’en connais certains qui aimeraient revenir à l’époque des rayures, parce que les petits pois rouges sur fond

Shuizai, démons des eaux. A fréquenter, les démons de l’air, un peu farceurs mais fort sympathiques.

blanc, ça ne fait tout de même pas très sérieux...

Architecture

Lors de vos promenades urbaines, il est fort

possible que vous tombiez sous le charme de certains monuments, voire même d’une ville entière. J’en connais qui sont à la recherche d’une ville unique; il paraît qu’un dôme de verre la recouvre entièrement, la protégeant de tout et lui donnant un éclat particulier les jours d’orage. La légende, car ce n’est qu’une légende puisqu’elle n’existe pas, dit que les habitants ne travaillent pas et qu’ils n’ont pourtant aucun problème pour vivre. Ceux qui espèrent la trouver un jour se disent que là-bas la vie doit être bien douce, je me permets d’en douter.

Dans un tout autre genre, et dans un tout autre

pays, il est possible d’admirer des immeubles qui n’ont pas encore sombré dans la vase et qui ressemblent

En haut : Des rayures ou des pois en Eauxfolles ?

(Rouge de Chine)

Voilà, j’espère que vous avez passé un bon voyage avec le guide du lecteur de Chasseur de Rêves, en vous souhaitant de doux rêves et surtout en espérant vous revoir sur nos lignes irrégulomadaires. La souris déglinguée

Au centre : des démons chinois un rien désagréable En bas : la cité utopique

(La ville qui n’existait pas)

04:00


Jean-Michel Roux

D ossier

et l’équation magique

mondes différents. D’ailleurs sa façon de marcher est Les deux courts métrages la Voix du désert et révélatrice de sa difficulté à se mouvoir dans un monde Trop près des Dieux sont très révélateurs de ses thèmes qui lui semble étranger. de prédilection et d’une patte particulière, le tout servi Dans les Mille merveilles de l’univers, la SF par l’image “ haute en couleur ”du directeur de la photo s’accompagne d’érotisme, ce qui est hélas plutôt rare. Amathieu. Quant au long-métrage les Mille merveilles L’ambiguïté est donnée dés le début par Monsieur/ de l’univers, il redonne du sang neuf au genre SF avec Madame Purpur. Androgyne dépourvu de sexe, ce dernier une intrigue des plus surprenantes dans la continuité de manifeste en effet le désir d’ accéder au plaisir charnel en ses réalisations précédentes. mettant au point un système de S’il y a une transmission télépathique relié thématique à laquelle JM à sa fille adoptive Eva D’autre Roux est très attaché, il s’agit part, Les milles merveilles de bien des mystères liés aux l’univers est le nom d’une médiums, à la religion et aux boîte de nuit de Sepulveda ETs. Ainsi, dans La voix du plutôt spéciale qui sert de désert, qui devait lieu principal à la trame du originellement devenir un film (c’est vrai qu’a priori le serial humoristique pour la titre du film n’a rien télévision, un homme réussit d’alléchant et est peu à enregistrer la voix de Dieu explicite). En déambulant et dans Plus près des Dieux, dans ses couloirs, on un millionnaire ambitieux du La voix du désert : espionnage au Vatican s’aperçoit vite qu’elle n’a nom de Ramsès finance la rien d’innocent, avec ses construction de l’édifice labyrinthes érotiques de toute sorte, ses salles sado mythique de la Tour de Babel. Mutations et voyages maso flippantes dotées d’une curieuse animation pour dans le temps font aussi partie du programme et les les clients avides de sensations fortes. Le moment personnages, confinés dans un espace poisseux voient d’anthologie du film reste sans conteste la scène technologie et mysticisme se côtoyer et se compléter d’amour en apesanteur entre Eva Purpur (Julie Delpy) sans heurt. et Larsen (Tchecky Karyo), dans un milieu intra utérin Enfin le théâtre de l’enquête des Milles merveilles de reconstitué en synthèse. l’univers, Sepulveda, est une île franche où le commerce D’ailleurs, à propos d’érotisme et de sexe en SF, de drogue, d’armes et d’esclaves est légal, qui rappelons que Tetsuo et Vibroboy font partie de cette subitement voit toute sa population disparaître dans un tendance naissante. halo surnaturel. Le scientifique Larsen, à la recherche Miette de tout signe extra-terrestre, a capté un an avant le cataclysme un message cohérent d’origine non humaine. Il est désigné par l’état pour une enquête de 48 h à Sepulveda, après quoi les colonels arriérés que sont Vega et Tabernawak auront le feu vert pour recouvrir toute l’île d’une chape de plomb. De plus, histoire de rajouter du piquant à cette mixture au goût inhabituel, les films de JM Roux comportent tous sans exception une part de bouffonnerie désopilante, avec des personnages tout droit sortis de pulps délirants. La voix du désert est l’occasion de découvrir Dominique Pinon en mafieux dévorant sans scrupule un poisson exotique, Warnon en techno évêque indigné et Yann Colette en garde du corps du pape sans un gramme de finesse. Dans les Milles merveilles, Feodor Atkine, dans le rôle de l’androgyne Monsieur/Madame Purpur s’en donne à cœur joie, la présidente du Conseil jouée par Maria de Médeiros est médium, le colonel Véga est un sombre crétin militaire avide de destruction etc. Quant à Larsen (Tchecky Karyo), s’il y a un extra-terrestre dans l’histoire, c’est bien lui en définitive. Victime de Les 1000 Merveilles : une opération hors du commun décorporations non contrôlées, il navigue dans des

04:15

Parler d’un ovni pour définir un film de science fiction portant sur les extraterrestres pourrait paraître un rien incongru. Et pourtant, dans son dernier film, Jean-Michel Roux nous offre du déjanté et du jamais vu, mélangeant avec un plaisir non dissimulé des genres a priori incompatibles, avec un cocktail explosif composé de mysticisme, de sexe et d’extraterrestres peu communs.


D ossier Parallèlement à ses activités cinématographiques, Jean Michel Roux fait partie du groupe rock Kni-crik

I N T E R V I E W

Jean-Michel Roux Les Mille Merveilles..., sorti en été 1997, a eu une très mauvaise distribution... JM.R : Effectivement. Outre le fait qu’en France, la science fiction et le fantastique n’existent quasiment pas dans la tête des producteurs, il s’est trouvé que le distributeur détestait le

écrit “Après Dobermann, encore un de ces réalisateurs nourris aux jeux vidéo et à la télévision et qui veut faire de la science fiction”. C’est ridicule, en Allemagne, en Angleterre et aux Etats-Unis, la culture science-fiction coexiste avec des genres plus artistiques et plus ‘intelligents’ entre guillemets. Pourquoi pas chez nous ? Imagine que dans trente ans, ce soit le contraire, que les producteurs ne veuillent plus faire que de la science-fiction ? JM.R : Regarde Clermont Ferrant, dans la sélection, il y a plus de cinquante pour cent de réalisateurs de vingt ans qui font du sous- Jacques Doillon ou du sous-Eric Rohmer. Très doucement, il y a quelques exceptions, mais il y en a tellement peu qu’on se connaît tous. Il y a ceux qui ne lâcheront pas le steak comme Régine, moi ou Jan [Kounen]. Parlez-nous de vos courts...

Dessins préparatoires de Stéphane Levallois : de gauche à droite : la présidente en séance d’hypnose Une attraction “spéciale” aux Mille Merveilles Larsen enfant La scène d’amour en apesanteur

film. Pour lui, c’était “du rien”. Il a été obligé de sortir le film à cause d’accords entre groupes audiovisuels, mais il s’est arrangé pour décaler les dates de sortie de fin mars à début juillet pour que le film sorte ni vu ni connu et qu’il se fasse virer le plus rapidement possible des salles. Et mon attaché de presse a dit qu’encore je devrais être content, parce que parfois, les films ne sortent pas du tout. Le film est en train de se vendre à l’étranger, au Japon et aux USA, il y a trois compagnies américaines en concurrence qui veulent acheter les droits. Malheureusement, je n’aurai pas l’occasion de présenter ce film à l’étranger, où il a l’air d’être apprécié, alors qu’en France, les gens disent “Ah oui, c’est vous le...” ils n’osent pas dire “le fou” ! Dans Télérama ou le Monde, je ne me souviens plus, ils ont

JM.R : La voix du désert est un format court (12 mn), c’est la présentation d’un serial. C’était il y a dix ans, j’avais 23 ans, et on m’a pris pour un clown. Le gars de FR3, en me serrant la main, me disait : “Ah c’est vous qui voulez faire un film avec des combats de kung-fu ?”. Il n’avait retenu du film que la scène de baston ! R.A : des courts métrages, j’en ai fait trois; j’ai fait un film d’une heure pour Arte et des choses pour la télé. J’ai aussi réalisé un long métrage dont je n’ai tourné que la moitié, et que je n’ai pas pu finir parce que je n’avais pas l’argent. C’était un film assez spécial avec une ambiance fantastique, une histoire d’amour, de mort et de folie assez dure et une fin assez baroque... JM.R : pour résumer à l’attention de ceux qui n’ont pas vu les courts de Régine, on peut cataloguer ses films dans le genre romantisme gothique

04:70

moderne. quels sont vos actuellement ?

projets

R.A : En ce moment, j’ai un projet d’adaptation d’un roman du 19ème siècle de Barbey d’Aurevilly (le Bonheur est dans le crime) en costumes, toujours avec une ambiance intimiste et des relations passionnelles assez dures. JM.R : Après avoir terminé les Mille merveilles, j’ai travaillé pendant un mois et demi sur le documentaire des elfes en Islande. Actuellement, je cherche à résoudre l’équation économique puisque je ne vais pas avoir le budget du Cinquième Elément pour faire mon second long métrage. J’ai trois scénarios dont un que j’ai travaillé avec Régine. Les amateurs de science-fiction attendent qu’on leur montre un monde différent. Le problème d’aller voir ailleurs, c’est que ça coûte cher. J’y pense depuis un an, et je pense avoir résolu l’équation pour certains des scénarios. Comment s’est passée l’écriture du scénario ? Nous avons remarqué trois scénaristes au générique... R.A : En fait, on n’a jamais travaillé tous les trois ensemble. Au début, on a travaillé Jean-Michel et moi, on a vraiment travaillé sur l’histoire à la base, et puis après j’ai dû partir car j’ai fait mon film, donc il y a eu un troisième scénariste qui est arrivé. Ca s’est fait en deux étapes. JM.R : J’apprécie la collaboration en matière d’écriture. Ce qui est le plus difficile, c’est de trouver des complices qui soient sur la même longueur d’ondes et qui aient un minimum de talent, mais une fois qu’on a trouvé, je trouve que ça enrichit le film. L’addition des imaginations des uns et des autres concentrée sur la même fréquence enrichit le résultat final.


I N T E R V I E W

x et Régine Abadia Quel a été le déroulement ? JMR : On n’a pas écrit une ligne avant d’avoir une trame qui nous convenait. A partir de là, Régine a écrit le premier jet, et après on s’est refilé le bébé, on a fait des aller-retour ; et pareil avec l’autre scénariste. Ce qu’on a fait aussi avec l’autre scénariste, c’est qu’on a utilisé un système de tableau avec des post-it. Comme ça, on peut regarder le film comme une succession de séquences. Ca permet de visualiser quelque chose d’abstrait. Ca permet d’avoir une construction dramatique plus claire dans la tête. Vous a-t-on déjà reproché la violence de vos films? R.A : Oui, en France, énormément. C’est terrible, il y a une censure monstrueuse dan ce pays, parce que c’est la télé qui met de l’argent dans les films. Et la télé, ce sont des gens obtus, bornés. JM.R : Mais il y a eu une exception en 97 : le responsable de France 3 cinéma, qui a coproduit Dobermann, Les 1000 merveilles de l’univers et Le ciel est à nous. Il s’est fait virer... Vous trois voir: et la

mêlez dans le scénario genres qui n’ont rien à l’ésotérisme, l’érotisme SF...

JM.R : c’est assez rare au cinéma, plus difficile aussi, mais j’avoue que j’aime ça, même si c’est plus ambitieux au niveau narratif. Et en même temps, quand le scénario est passé dans les comités de financement, les gens disaient : “Mais dis donc, vous exagérez pas quand même un peu ?” Et par rapport à l’ésotérisme ? JM.R : Moi, c’est juste une interrogation personnelle, comme ça. R.A : Mais c’est vrai qu’on est tous les deux branchés sur les trucs un peu

barges de la vie en général. JM.R : Je suis convaincu que le monde est plus subtil et plus riche que ce qu’on veut bien nous raconter officiellement. Pour les 1000 Merveilles, ce qui nous intéressait, avec Régine, c’était de parler simultanément et de la manière la plus contrastée possible du corps et de l’esprit en même temps. On a passé beaucoup de temps à régler les problèmes de base, c’est-à-dire qu’il fallait arriver à filmer tout ce qu’il y avait dans le scénario avec un budget de série B. Donc on a passé beaucoup de temps à trouver des solutions à tout ça, et comme on travaille ensemble depuis mon premier court-métrage qui date d’il y a treize ans, on se trouve sur la même longueur d’ondes. Ce qui m’intéressait au premier plan, c’était de faire un film vraiment en couleurs, et j’avais comme référence les tableaux d’un peintre pas vraiment connu qui s’appelle Clovis Trouille, qui nous a guidé à chaque fois pour les costumes et les décors pour l’aspect pictural du film. Ce sont des couleurs très vives, et on retrouve quasiment toute la gamme chromatique. D’habitude, dans les films, ça va être bleu ou vert par exemple, mais moi, ce qui m’intéressait, c’était d’avoir des couleurs vives, limite mauvais goût, et le mauvais goût, c’est particulier et ça m’intéresse. C’est ce que j’aime beaucoup dans Total Recall, cette gestion du mauvais goût manifeste et homogène. Notre décorateur a eu du mal, je lui montrais un tableau avec du violet, du rose, du vert et du bleu et il me disait : “ah, tu veux ça ?”. Mais après, il me faisait un dessin en couleurs pastels. Ca a été un peu difficile. Utiliser des couleurs vives, c’est plus difficile, parce que si c’est moche, ça se voit encore plus. C’est beaucoup plus facile de faire du noir et blanc ou des films en demiteintes, là tu n’as pas à gérer la gestion artistique des couleurs, tandis que si tu

veux mettre le paquet, il faut y aller. Et en ce qui concerne les comédiens ?... JM.R :C’est vraiment un plaisir de travailler avec les comédiens qu’on veut. C’est un peu un combat, parfois. Pour Tchéky Karyo et Féodor Atkine, il n’y a pas eu de problèmes pour les

imposer, mais pour Julie Delpy, ca a été compliqué, parce qu’elle avait le rôle féminin principal. Ca fait fantasmer, c’est normal d’ailleurs, et les différents co-producteurs y vont de leurs idées. C’était la première idée de casting, qui a disparu en cours d’écriture. Heureusement, au final, elle est revenue sur le tapis, et en plus je m’en doutais, on s’est très bien entendus. C’est une fille originale et qui connaît parfaitement le rôle.

Les 1000 merveilles est sorti en location en avril et sera en vente dans les FNAC en mai. Site officiel : www.cryo-interactive. com/frenc/ milmer

Filmographie : Quartier sauvage (1984) La voix du désert (1987) Trop près des Dieux (1992) Les Mille merveilles de l’univers (1997)

propos recueillis par Miette et Guybrush, en novembre 1997

Régine Abadia est co-scénariste des 1000 merveilles de l’Univers et travaille actuellement sur un autre scénario avec Jean-Michel Roux, Déviance. Ayant déjà à son actif quelques courts métrages en tant que réalisatrice, (notamment les bêtes, adapté de la nouvelle d’Alain Dorémieux, un court de science fiction à l’ambiance éprouvante et trouble, fondée aussi sur un érotisme sombre), elle travaille actuellement sur l’adaptation du roman de Barbey d’Aurevilly Le bonheur est dans le crime. Elle tourne également pour la télévision (documentaires pour Arte et Canal+). Vous pourrez lire une de ses nouvelles sur le site de Chasseurs de Rêves.

04:48

D ossier

En haut à droite : La voix du désert, Warnon joue l’évêque grincheux


N ouvelle

Texte : Mathieu Gaborit Illustration : Sandrine Gestin

Un passé E

n cette froide après-midi de mars, la grandplace aéronautique de Paris rassemblait les sommités du monde scientifique. On se pressait sur les tribunes, on se saluait au nom des fraternités universitaires et chacun, le cœur étreint, trouvait sa place en attendant que la Nef s’élance vers le ciel.Elle se dressait au centre de la grandplace, ses quatre pieds d’étain ancrés dans les quatre canons aux gueules d’acier qui la propulseraient au-dessus des nuages, vers la Lune. La plupart des curieux, encadrés par autant de policiers, ployaient la nuque pour tenter d’apercevoir la cime de l’ouvrage, cette petite bulle en cuivre oxydé où logeaient déjà les deux aéronautes qui conduiraient la Nef. Parmi les spectateurs se trouvait un vieil homme, le front barré par l’anxiété, grelottant dans un pardesus gris et élimé. Il se tenait en retrait, sur une statue équestre où de jeunes gens l’avaient invité à se hisser pour mieux contempler la scène. Un vertige le saisit et il essaya vainement de chasser le bruissement de la foule qui résonnait dans son crâne. Il aurait aimé franchir le cordon des policiers, courir vers les tribunes et hurler son secret. Mais aucun fonctionnaire du Ministère Aéronautique n’avait prêté attention à ses révélations. Il avait échoué aux portes de tous les services, il avait usé sa santé à écrire des centaines de lettres aux scientifiques pour qu’on mette fin sans tarder à cette épouvantable méprise. Aucun n’avait répondu : on le tenait pour fou. Et pourtant… Il comptait, quelques années auparavant, comme l’un des plus grands spécialistes de l’Avant. A l’époque om l’équipe du professeur Chalois avait déterré le squelette du vaisseau, il s’était enthousiasmé, emporté comme les autres par l’espoir que cette découverte augurait pour l’avenir. Il avait signé, le premier, une série d’articles sur la Nef, s’efforçant de reconstituer à partir du squelette la forme originale du vaisseau. Puis il y eut cette lettre. Un matin, dans sa boîte aux lettres, perdue au milieu des revues d’archéologie. Une enveloppe cartonnée, sans mention de l’expéditeur et déposée en mains propres. Intrigué, il l’avait ouverte : elle contenait quelques vieux clichés couleur sépia, et une feuille couverte d’une écriture fine et ciselée. Hector avait lu la lettre sans reprendre son souffle, le visage blême et

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les lèvres tremblantes. Puis il avait observé les photographies une à une. “Mon dieu”, avait-il répété pendant plusieurs minutes, le regard flou et le cœur palpitant. Depuis ce matin là, il avait sacrifié sa vie pour mener une campagne perdue d’avance qui empêcherait la construction et le départ de la Nef. Ses confrères s’étaient détournés au fil des années, la communauté scientifique avait entâché son nom d’une réputation sulfureuse, l’accusant d’être “un passéiste aveuglé par ses travaux et jaloux de la découverte du professeur Chalois”. Les apparences étaient contre lui, mais Hector avait persisté, abandonné de tous. Renvoyé par l’université, sans le moindre subside, il avait échoué dans une mansarde insalubre où sa fille venait régulièrement lui rendre visite. Mais même sa petite Jeanne refusait de le croire, il le voyait bien. Elle avait beau hocher la tête, elle pensait comme les autres. Il s’était fait une raison, se retranchant peu à peu


Trompeur dans sa solitude. A présent, son nom n’évoquait plus rien. Lorsqu’il venait à l’université pour tenter de convaincre quelques étudiants, on haussait les sourciles, et à chaque fois il revenait chez lui la tête basse, les épaules ployées sous le poids de cette indifférence.

“Mes chers amis, dit-il d’une voix grave et puissante, voici enfin venu le jour où l’homme va s’élever dans l’espace et se poser sur la Lune ! Dans leurs bagages, nos valeureux aéronautes emportent une seule déclaration, invitant tous les habitants de la Lune à tendre la main à travers l’espace pour qu’à jamais nous puissions œuvrer ensemble pour le bien de l’humanité. Aujourd’hui, je veux saluer nos ancêtres, leur courage et leur ténacité. Avant nous, ils se sont hissés jusqu’à la Lune. En découvrant le squelette de leur vaisseau, nous allons les imiter, nous allons emprunter le chemin des airs qu’ils ouvrirent pour nous. Pensez, mes chers amis, que dans quelques heures ces quatre canons venus d’Allemagne sonneront le glas de notre ignorance. Ils tonneront une seule fois, et cette cannonnade marquera l’histoire à jamais. Rendons également hommage à ces milliers d’ingénieurs venus de tous les pays, qui se sont efforcés de reconstituer l’architecture originale du vaisseau en s’inspirant de son squelette. Mais trêve de discours. Nos artificiers sont prêts, et la Lune nous attend. Aéronautes, je vous salue !” conclut-il en levant les yeux vers la bulle au sommet de la Nef.

Tous, vous m’avez tous oublié, marmonna-t-il soudain.” “ Que dis-tu, grand-père ? s’exclama un jeune homme à côté de lui. Ce vaisseau, ça te la coupe, hein ! Je donnerais ma vie pour être du voyage, conclut-il avec un sourire épanoui.” Hector reporta son attention sur la Nef. Elle pouvait être une terrible erreur scientifique, elle n’en avait pas moins fière allure. Elle culminait à près de deux cent soixante dix mètres, marquée tout du long par le formidable travail du sculpteur Froissard, un message à l’intention des peuples de la Lune. A tous les égards, cette œuvre monumentale séduisait les plus sceptiques. “Une œuvre comme celle-ci, pensez donc, elle franchira les nuages en un rien de temps !” disait-on dans la foule. Personne ne se souciait de la vraisemblance scientifique d’une telle entreprise. Hector esquissa une grimace en imaginant les gros titres des journaux le lendemain, la manière dont ses confrères se repentiraient. Son retour sur le devant de la scène risquait d’être fracassant, de précipiter le pays dans un scandale sans précédent. D’ailleurs, Hector s’y préparait. Il avait économisé patiemment la retraite misérable consentie par le gouvernement pour acheter un costume en prévision de son retour en grâce. A cette idée, son esprit tournoyait. Il voyait les précieux clichés en première page, imprimés à des milliers d’exemplaires, dénonçant la fumisterie, menaçant l’ensemble de la communauté scientifique d’une opprobre nationale. La gloire rejaillirait sur son nom, il deviendrait celui qui savait, celui qui avait essayé d’empêcher ce drame…. Un murmure interrompit sa rêverie. Au loin, sur une estrade drapée de soie rouge, venait d’apparaître le professeur Chalois. La foule prêta l’oreille, les policiers osèrent quelques coups d’oeils par dessus les épaules. Muni d’un porte-voix, le professeur s’adressa aux innombrables journalistes qui flanquaient les deux côtés de la tribune officielle :

Un concert d’applaudissements marqua l’intervention du professeur Chalois. Un seul homme, pourtant, restait immobile, les bras serrés sur sa poitrine. Une larme timide glissa le long du nez d’Hector, et, saisissant son mouchoir, il se moucha bruyamment. Puis, avec l’aide d’un passant, il descendit de son perchoir et s’éloigna à pas lents en direction du métropolitain. Il préférait être prudent : lorsque la Nef exploserait, il faudrait mieux être sous terre, à l’abri. Lorsque la foule fut derrière lui, il sortit l’un des clichés qu’il avait reçu dix ans plus tôt, le meilleur à son avis. Froissé et rogné sur les coins, il représentait le squelette de la Nef au temps de l’Avant. Avec une seule phrase en guise de légende : “Tour Eiffel, Exposition Universelle, 1900”…

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N ouvelle


Schuiten e

D ossier

Les chroniques de Zebul-le-Jeune (998° Périodes - 23° Cycle

M

on existence aurait pu s’écouler tranquillement sans l’arrivée impromptue de trois voyageurs ; deux femmes et un homme. Ils m’ont raconté leur étrange périple, éveillant en moi le désir de transmettre ce qu’on a bien voulu me narrer, au travers de ces chroniques.

1 Les fannaux sont des êtres hybrides mi-hommes mi-bêtes car s’ils sont dotés d’ailes ils n’ont pas de bras. Certains savants ont tenté d’étudier leurs moeurs mais ils sont extrêmement sauvages et n’ont pas de langage audible pour une oreille humaine. Un épais mystère plane donc autour de leur existence. 2 Remarquons que le

nom même de la planète, NogegoN, est soumis à cette symétrie ; le “ e ” central étant le lien entre les deux parties inversées du nom.

nos mantes religieuses. Lorsque j’ai enfin compris tout ce que cela impliquait, je n’en ai pas fermé l’oeil de la nuit. Même si j’avais été plus jeune et plus vigoureux, rien ni personne n’aurait pu me persuader de m’y rendre... J’en ai encore froid dans le dos rien que d’y penser. La réaction d’Olive a été sensiblement la même que la mienne. Ne souhaitant pas s’habituer aux moeurs des gammes, Olive est alors partie de Zara et a échoué à NogegoN, 2ème planète du système Terre Creuse. Nelle n’a pas pu résister longtemps au départ de son amie et l’a suivie sur NogegoN. Elles ne s’y sont pas trouvées en même temps mais y ont vécu la même histoire de façon parallèle - car il semble que là-bas tout soit régi par la symétrie. Ainsi, Nelle est tombée amoureuse du même homme qu’Olive et a vécu les 3 mêmes étapes dans sa relation : la haine, l’amour et enfin la déception. Les h i s t o i r e s personnelles des uns et des autres sont p a t i e m m e n t enregistrées et rangées afin de suivre la symétrie et de traquer l’asymétrie. Tout désordre fait l’objet d’enquêtes afin de rétablir la bonne marche de la symétrie. Le fait que deux personnes extérieures à NogegoN2 aient pu être soumises aux lois de cette symétrie me laisse songeur quant à la liberté des habitants de cette planète. Dans le récit de Nelle, j’ai également été frappé par les possibilités de déplacement qu’offre la faible pesanteur de NogegoN : d’un simple saut il est possible de franchir une distance d’une centaine de pas !! J’en rêve encore, quel plaisir ce doit être ! Après avoir pris leur envol, les deux amies semblent s’être retrouvées à Vedra, la 6ème planète des Terres Creuses. Mais ceci est une autre histoire que je vous conterai peut-être une autre fois...

Mes deux premières voyageuses ont profité d’une migration de fannaux1 pour parvenir jusqu’ici : seuls ces êtres ailés connaissent l’existence de ma planète. Dès le début, j’ai eu l’impression qu’une certaine complicité liait ces deux jeunes femmes aux fannaux. Par la suite, elles m’ont confirmé avoir eu recours à leur aide à plusieurs reprises pour se rendre d’une planète à une autre. Olive, la moins sauvage des deux, m’a longuement parlé des raisons qui l’ont poussée à quitter sa planète puis à fuir la compagnie des gammes, peuple dont est issue Nelle. Zara, leur terre d’origine à toutes deux, est constituée de deux fines écorces concentriques indépendantes. La première croûte terrestre est en rotation perpétuelle, obligeant ainsi ses habitants à un déplacement constant. L’écorce interne, par contre, est immobile ! Olive est née sur la première écorce de Zara. Ne supportant plus cette vie d’errance, elle a décidé de demeurer sur place afin de percer le mystère de cette fuite perpétuelle; les initiés ne désirant pas révèler ce secret. Sa quête s’est achevée la tête en bas mais elle a survécu à sa chute sans trop savoir comment. Les fannaux l’ont recueillie, puis, empruntant un passage dans la roche, elle a débouché en pleine séance de projection de rêves chez les gammes. Ce peuple de femmes a calqué son mode de vie sur un insecte qui ressemble à

IX:IV

En attendant, écoutez plutôt le récit de l’homme


et Peeters

D ossier

es - 30° Lombes)-Planète Oubliée du système Terres Creuses qui venait des Cités Obscures : Son arrivée reste pour moi un mystère, d’ailleurs sa venue en Terre Creuse ne semblait pas avoir été prévue dans son itinéraire. Il pensait avoir abouti sur une planète appelée Terre. Comme je ne connaissais pas ce nom, il a paru dépité, mais il est tout de même resté en ma compagnie durant quelques lombes et mes écrits font suite à nos nombreuses discussions. Je ne vous conterai ici que quelques événements qui m’ont paru des plus surprenants. L’homme des Cités Obscures, puisque c’est ainsi qu’il s’est lui-même présenté, m’a expliqué que son monde était divisé en 17 grandes régions qui ne sont pas toujours habitées et habitables. Le désert des Somonites notamment m’a paru particulièrement hostile. La majorité de la population de cette planète est regroupée dans des villes, dont l’ensemble forme les Cités Obscures. Pourquoi ce nom d’“ Obscures ” ? Mon hôte n’a pas su ou n’a pas souhaité me le dire. Ces centres urbains semblent avoir une caractéristique commune3 : leur architecture monumentale. Les h a b i t a t i o n s s’élancent, droites, prêtes à conquérir le ciel, les avenues sont tracées à la règle : longues, larges, et se croisant à angle droit. Tout est réalisé pour écraser l’homme, pour qu’il se sente minuscule face à l’avancée du progrès. Très tôt poussé par la curiosité, notre homme a quitté sa ville natale, située près d’Urbicande. A son arrivée en 735, cette cité était en pleine effervescence car un étrange phénomène s’y déroulait et s’y développait : une structure cubique vide de la taille d’un poing a grandi dans toute la ville pendant plusieurs jours, allant jusqu’à la recouvrir entièrement puis disparaître dans le ciel. Grâce à ce cube, exécuté

IX:XVII

dans un métal inconnu, Urbicande a connu une véritable révolution tant au niveau politique qu’architectural, sans parler de la mentalité et de la manière de vivre de ses habitants. Après avoir assisté cette fièvre qui avait envahi tout Urbicande, notre apprenti voyageur prit la décision de faire le tour des plus grandes cités de son monde. Il est alors parti pour Xhystos, puis s’est envolé vers Brüsel pour finir à Mylos. De Brüsel, je n’ai retenu que les mots de destruction, désolation, et désastre : imaginez donc que les administrateurs de cette ville ont voulu la moderniser d’un seul coup, en détruisant tous les bâtiments des bas quartiers et en construisant les gratte-ciel les plus hauts du continent. Le résultat fut à la hauteur de leur folie : inondations, coupures d’électricité, suicides, dépressions... Vous voyez, ces Cités méritent leur nom car malgré la modernisation dont elles veulent faire preuve, l’obscurantisme les empêchent d’avancer vers un peu plus d’humanisme. Même leur histoire illustre cette recherche de grandeur dont leur dirigeants font preuve et qui est présente dès la première construction : une tour que des hommes bâtirent afin de s’approcher peu à peu du divin. Pour s’être rendu sur place, mon hôte m’a assuré qu’il n’en restait plus que des ruines, mais il paraît que toute une population y habitait et y prospérait jusqu’à son effondrement. L’audace de ces hommes me rend perplexe... Atteindre le divin, quelle idée ! Il y a également cette ville fantôme nommée Samaris, constituée uniquement de façades et de peintures en trompe-l’oeil, sans compter les habitants, marionnettes de bois articulées par je ne sais quel manipulateur. L’homme des Cités Obscures m’a parlé d’un homme qui se serait rendu dans cette ville et qui en aurait percé le secret, mais ce n’est là qu’une rumeur qui circule dans la cité de Xhystos. Mais la plus étrange des histoires est sans conteste celle de l’enfant penchée que l’homme des Cités Obscures a rencontrée. C’est elle qui lui a raconté en détails toute son aventure, et il me faudrait un livre pour vous transmettre ce récit. Je ne m’en sens pas encore capable, mais j’ai cru comprendre que la désir de mon hôte de se rendre sur Terre est en lien direct avec son entrevue avec Mary, l’enfant penchée; elle serait entrée en contact avec un des habitants de cette planète appelée Terre. Aux dires de mon interlocuteur, il existerait des passages entre les deux mondes et c’est en pensant en avoir trouvé un qu’il s’est retrouvé ici, sur ma planète. Les trois mondes seraient donc reliés entre eux, mais pourquoi et comment, mystère. Les Cités Obscures et la Terre ont cependant d’indéniables liens car deux de leurs capitales portent le même nom (Paris/Pâhry et Bruxelles/Brüsel). Cela ne semble pas être une simple coïncidence. Après m’avoir livré le récit de ses pérégrinations, mon voyageur est reparti à la recherche de ces passages entre nos trois mondes. La Souris Déglinguée

3 Il faudrait y rajouter le mode d’administration politique car le pouvoir est aux mains de fonctionnaires incompétents et de dignitaires plus proches de dictateurs que de présidents de républiques.

Bibliographie des auteurs : (aux éditions Casterman) Les murailles de Samaris La fièvre d’Urbicande Brüsel L’enfant penchée La tour Le guide des Cités Livres et revues consacrés aux Cités Obscures : Autour des Cités Obscures, éd. Mosquito Rêveurs de runes, sept. 1994


D ossier Oyez, oyez, braves lecteurs, afin de vous épargner la laborieuse, mais non moins intéressante analyse de tous les films de Terry Gilliam, nous avons préféré vous les présenter par thèmes interposés.

ENTRE RÊVE Une réunion de l’équipe a eu lieu pour déterminer quels thèmes pouvaient caractériser l’oeuvre Gilliamesque : autant vous dire tout de suite que la guerre nucléaire a failli éclater et qu’aucune décision n’a été prise, me laissant entièrement maîtresse des commandes (!!!). Alors si vous avez des critiques, n’hésitez pas à m’en faire part, j’ai préparé mes attrape-nigauds (ak, ak, ak!). A bientôt!!!

La Folie La Bureaucratie

La Folie apparaît dans tous les films des Monty Python : Terry Gilliam ne pouvait pas s’en séparer aussi facilement. On la retrouve donc, sous des apparences très classiques dans l’Armée des 12 singes (Brad Pitt) et dans Fisher King (Robin Williams) et sous des allures plus originale dans Brazil (De Niro) et le Baron de Munchausen (John Neville). La démence est tour à tour acte de résistance et

méandres de la bureaucratie, qu’elle soit de type administratif (Brazil), militaire (le Baron...) ou scientifique (l’Armée des 12 singes). Je soulignerais juste un petit vide de ce point de vue dans Fisher King, ce qui est assez étrange... La critique la plus virulente apparaît bien évidemment dans Brazil, avec les couloirs sans fins, les multiples portes, et les cohues d’hommes en gris dans les entrailles du ministère de l’information. On pense à Orwell, à Kafka et dans un registre plus humoristique, à la “ maison des fous ” d’Astérix! que l’administration soit française, tchèque ou anglaise, si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer! “ Rêver rend la vie possible ” (Terry Gilliam)

Les Rêves

Parmi les obsessions de Gilliam, citons encore : les cages, les contrastes, la symétrie, le syndrome de Peter Pan....

moyen de protection face à la norme et au quotidien : La démence du Baron n’est folie que pour les autres, ceux qui s’enferment dans leur croyance et leur peur, ceux qui méconnaissent les bienfaits de l’imaginaire. Dès que le Baron perd son étincelle de vie, sa folie, la vieillesse et la mort reprennent le dessus, il n’y a que l’innocence d’une petite fille pour le sauver de la décrépitude. Pour Parry, la folie est un réfuge pour oublier sa souffrance et une passerelle entre lui et Lucas afin que ce dernier ouvre les yeux et s’autorise à croire en ses rêves.Terry Gilliam est lui aussi un fou en liberté et en exercice, il faut juste espérer que sa folie soit transmissible afin d’en profiter à notre tour! Déclinée sur différents modes, le réalisateur n’a de cesse de dénoncer les erreurs, les abus et

Il y a deux sortes de rêves : ceux qui sont agréables et ceux qui sont proches du cauchemar et Terry Gilliam aime mélanger les deux. Parfois, il

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D ossier

 ET FOLIE réalise des films-rêves, comme Time bandits et le Baron ; les films ne sont que de très grands et beaux rêves dont on s’éveille un peu déçu qu’ils ne continuent pas plus. Pour Brazil et Fisher King, les temps oniriques sont bien délimités malgré une dérive sur la réalité : la femme qu’aime Sam existe belle et bien et le chevalier de feu poursuit Parry dans les rues de Brooklynn.

L’amour est un peu comme la folie ; c’est une porte ouverte sur la vie et la possibilité de résister à l’ennui. Sans Jill, Sam ne se serait pas confronté au système totalitaire de Brazil. de ce point de vue, Terry Gilliam s’inspire directement de 1984 et de Nous autres; les femmes sont celles qui remettent l’Ordre en cause. Sans Sarah, le Baron n’aurait pas pu aller à la reconquête de ses exploits, la mort l’aurait fauchée avant. Quant à Lydia, elle constitue le choix entre la folie complète et la vie. Les autres figures féminines que l’on croise sont également très fortes : la mère de Sam Lowry, toujours prête à “ vendre ” son fils afin de mieux profiter de ses amants, la Reine de la Lune, follement éprise du Baron et la magnifique Vénus qui ne résiste pas non plus à sa galanterie.

La Souris déglinguée

Les Femmes :

Je suis bien d’accord, les “ femmes ” ce n’est pas un thème, mais toujours est-il qu’elles ont une belle place dans les films de Terry Gilliam, c’est pourquoi il est important d’aborder la question des “ femmes ” dans son univers déglingué. Tout d’abord, il y a Jill (Brazil), la petite Sarah (Münchausen), Lydia (Fisher King) et enfin le docteur Railly (L’armée des 12 singes).

Y’a pas à dire, Terry Gilliam est un réalisateur proche du génie, proche parce qu’il lui arrive de déraper... Je sais, ce n’est pas entièrement de sa faute mais qu’est-ce-qui lui a pris d’aller là-bas, dans ce pays où les films ne sont pas projetés s’il n’y a pas de happy end avec feu d’artifice ? Pourquoi se jeter sur des pointures hollywoodienne, (Brad Pitt, Bruce Willis, Robin Williams...) qui desservent plus les films qu’ils ne les honorent ! J’entend d’ici les fans que rien n’arrête, sauf la critique, je les entend donc me dire que ces deux films américains sans saveur ni humour sont de purs chefs-d’oeuvre, que la fin de Fisher King, au contraire est une critique des “ happy end ” américains et que l’Armée des douze singes est une superbe parabole sur l’impossibilité d’échapper à son destin. Je ne veux pas remuer le couteau dans la plaie mais Brazil est un électrochoc dix fois plus puissant en ce qui concerne l’autoritarisme. Quant au Baron, qu’est-ce donc sinon une très belle invitation au rêve et à la folie douce ? Et là, pas besoin de feux d’artifice, ni d’un faux fou ou d’un faux Graal. Terry Gilliam a sans doute mal digéré les multiples problèmes rencontrés lors de la réalisation de Brazil et du Baron et c’est tout à fait compréhensible, mais alors pourquoi ne pas tourner cette mauvaise

La Souris Déglinguée présente : “I love Terry Gilliam, but...”

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La suite de Time Bandits verra peut-être le jour, sous la houlette de David Garfath (cameraman sur Time  Bandits, Brazil...) et avec Terry Gilliam à la production. Le scénario est signé Charles Mc Keown, éternel complice de Gilliam, et on pressent Sean Connery et Danny de Vito parmi les acteurs.


D ossier

TERRY  G DE JABBERWOCKY A L’A Parcours

Documentaires En préparation : un “documentaire-fiction” de Jean-Marc Bouineau sur Terry Gilliam, où ce dernier tiendra bien sûr le rôle principal...

The Hamster Factor dispo sur le laserdisc de 12 Monkeys ou avec le coffret de la cassette anglaise. les laserdiscs de Brazil, Münchausen et Fisher King édités par Criterion sont des trésors pour les fans

L

a recette de Gilliam ? Pas de longues études de cinéma, mais une obstination sans failles et des goûts hétéroclites...

Né le 22 novembre 1940, dans le Minesota, Terry Gilliam a d’abord entamé des études de physique, avant de se tourner vers une maîtrise d’art, puis de changer encore d’avis et d’opter pour une maîtrise de science politique. Fan de Mad et de Help!, il s’occupe d’une revue satirique pendant ses études, et y publie quelques dessins. Il finira d’ailleurs par collaborer à Mad et travailler à New York, rencontrant John Cleese par la même occasion. Au final, Gilliam aura fait pas mal de petits boulots le préparant au métier de réalisateur : apprenti boucher (oups !), travailleur de nuit dans une chaine d’assemblage automobile

(euh...vous avez dit Brazil ?),et un bref stage chez un architecte (oui, il me semblait bien). En 1965, un tour d’Europe de 6 mois en autostop l’amènera à travailler au journal Pilote avec Goscinny. De retour aux USA, il continue une carrière d’illustrateur indépendant et travaille un temps dans la publicité pour Universal (eh oui, le même studio qui lui causera tant de problèmes pour Brazil !). Lassé, il finit par revenir en Angleterre où il retrouve par hasard John  Cleese, qui travaille à la télévision, et commence des sketches d’animation dans une nouvelle émission, qui réunit les futurs Monty Python. Après quelques démêlés avec les censeurs, le groupe se lancera dans les longsmétrages, ce qui permettra à Gilliam de coréaliser Sacré Graal. La machine est lancée, Jabberwocky verra le jour l’année suivante...

Filmographie Jabberwocky C’est avec ce film, en 1976, que Gilliam entame sa carrière en solo, éprouvant visiblement beaucoup de mal à s’affranchir de l’influence des Monty Python. Cette parodie moyenâgeuse, qui prend un malin plaisir à bousculer les contes de fées traditionnels, n’est malheureusement pas très convaincante, car elle n’atteint ni l’humour des Monty Python, ni la beauté des Gilliam suivants, malgré quelques très bonnes séquences. (notamment le générique). En tout cas, rarement le moyen-âge aura été aussi crade et stupide !

Time Bandits

Saviez-vous que ?...

le poisson volant d'Arizona Dream a été réalisé par la compagnie d'effets spéciaux de Terry Gilliam !

Un petit garçon, Kevin, passe par une porte temporelle qui s’est ouverte dans sa chambre...Il se retrouve embarqué dans une aventure rocambolesque, en compagnie de nains cupides et chamailleurs. Leur objectif : s’en mettre plein les poches, grâce à la carte temporelle qu’ils ont volée à leur patron (rien moins que Dieu en personne !). Pas de veine, l’Être Suprême n’a pas apprécié, et le Mal est également à leurs trousses. Au fil de ses péripéties, Kevin aura l’occasion de rencontrer tous les héros de son enfance (Robin des Bois, Agamemnon...), qui se révéleront malheureusement très décevants. Ce film réjouissant et souvent parodique (il faut voir l’allure du pauvre Diable !) est plus proche de Münchausen que de Jabberwocky. On appréciera tout particulièrement le vieux bateau qui n’est que le couvre-chef d’un géant des mers, ou les cages suspendues dans le néant...

The miracle of Flight C’est avec ce court-métrage (réalisé pour le film à sketches Le sens de la vie) que Gilliam a réalisé qu’il était plus facile d’animer des découpages que de porter ses délires visuels à l’écran ! La réalisation du sketch a demandé autant

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ILLIAM : ARMEE DES 12 SINGES d’effort que l’ensemble du film, mais le jeu en valait la chandelle. Conjugaison improbable d’humour et de lyrisme, The miracle of flight célèbre la rebellion de vieux courtiers d’assurance, qui s’emparent de leur immeuble et mettent les voiles...littéralement, à bord d’un building qui traverse la ville, toutes voiles hissées !

Brazil Un soir de Noël, sur Terre, quelque part dans le XXème siècle...un petit fonctionnaire enfermé dans sa routine se réfugie dans ses rêves, pour oublier qu’il vit dans un monde déshumanisé et qu’il n’a pas le courage d’essayer de changer les choses. Un “bug” provoqué par un insecte écrasé dans un ordinateur va bouleverser le quotidien de Sam Lowry, qui aperçoit dans les couloirs du Ministère de l’Information la mystérieuse jeune femme qui hante ses songes...Rêve et réalité s’entremêlent alors inextricablement pour Lowry. Il sera broyé par le système pour avoir tenté d’en sortir. Ce vibrant plaidoyer pour l’imaginaire est sans doute le chef-d’oeuvre de Gilliam : féroce, onirique, drôle et dérangeant, il est d’une telle richesse qu’on découvre de nouvelles choses à chaque vision.

D ossier Multimédia et Internet : “DREAMS” the Terry Gilliam fanzine. www.smart.co.uk/ dreams/home.htm sans doute le site le plus complet : nombreuses news, articles, interviews et liens vers presque tous les sites Gilliam.

Le Baron de Münchausen Dans une ville assiégée par les turcs, au 19ème siècle, un petit théâtre de fortune s’est monté...Interrompant le spectacle qui s’y joue, un vieil homme tente de redonner espoir aux spectateurs, en racontant ses aventures. Il prétend être le Baron de Münchausen, ce personnage mythique qui s’est aventuré à l’intérieur d’une baleine, a chevauché un boulet de canon et échappe à la mort depuis des années. Vantardise, imposture ? Le baron, a besoin qu’on le croie, besoin de rêver, de s’imaginer de nouvelles aventures pour sauver la ville. Seule Sally, une petite fille, accepte de l’aider...Acompagné par ses compagnons d’aventures vieillissants, le baron se lance dans une quête épique et fantasque qui le mènera sur la Lune... Ce film au visuel flamboyant a connu une production apocalyptique, et a failli mettre un terme à la carrière de Gilliam...

Fisher King L’univers mental dans lequel s’est réfugié Parry suite à la mort de sa femme est peuplé de chimères médiévales et de princesses à sauver, hanté par le Graal et l’ombre d’un Chevalier Rouge. Le destin va réunir Parry et Jack Lucas, ancien animateur de radio détestable et sûr de lui, qui a indirectement provoqué cette tragédie. Poussé par le désir de se racheter, Jack se retrouve progressivement entraîné dans une absurde quête du Graal... Pour ce premier film dont il n’a pas écrit le scénario, Gilliam fait taire tous les critiques qui pensaient que ses prouesses visuelles étouffaient l’histoire et les personnages. Attachants et terriblement humains, les protagonistes de Fisher King nous font passer du rire aux larmes, avec la pincée de folie et de féérie qui habite tous les films de Gilliam.

L’armée des 12 Singes Un regard innocent, mais terriblement intense...Le regard d’un petit garçon qui assiste à une fusillade dans un aéroport. C’est le rêve entêtant que fait presque chaque nuit James Cole. Vient-il, comme il le prétend, du futur ? Persuadé qu’il doit ramener un échantillon du virus qui a éliminé 99% de la population en 1997, Cole est-il bien ancré dans la réalité ? Ses rêves changent si souvent... Gilliam oscille à nouveau entre rêve et folie, sur un scénario qui vous réserve une fin à mettre KO n’importe qui. Bruce Willis y fait peut-être sa première prestation d’acteur, et la direction des comédiens prouve que la carrière de Gilliam a pris un nouveau tournant. Guybrush

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Gilliam a aussi participé aux CD-ROM des Monty Python édités par 7th Level (“Sacré Graal”, bientôt “Le Sens de la Vie”...) et au CD-ROM “Animations of Mortality”. La Vague Interactive, magazine multimédia, a réalisé un dossier sur Gilliam, avec notamment la séquence “happy end” de la version américaine de Brazil ! (difficile à trouver) en version anglaise : ” I-Wave” n°1


D ossier

I N T E R V I E W Interview

erry Gilliam nous a gentiment reçu chez lui, sur les hauteurs de Londres, en mars dernier, pour discuter de ses films et de son univers.

T

J’ai appris que vous n’aviez jamais lu 1984, au moment où vous tourniez Brazil. L’avez-vous lu après coup ? Non, je ne l’ai toujours pas lu, mais ça fait partie des classiques dont chacun a une idée. Je savais ce dont ça parlait, car c’est un bouquin qui a toujours eu un gros retentissement. Mais c’est surprenant qu’il y ait tellement de détails de 1984 qui se retrouvent dans Brazil - et quand des gens me disent “vous savez, là, ce passage, c’est exactement 1984...”, moi je fais : “ah, vraiment ? je ne savais pas !...” (rires). C’est intéressant, parce que quand vous commencez à créer un univers d’un certain type, dans le même état d’esprit que quelqu’un, vous allez vous retrouver avec les mêmes solutions que lui, le même genre de variations possibles. Et Kafka ? J’ai lu “Le Procès” et “Le Château”, je crois que ça doit être tout pour Kafka. Je m’endors tout le temps quand

Eikazia

Terry Gilliam et ses inénarrables charentaises...

je regarde la version du “Procès” qu’a réalisée Orson Welles. Il y a des bons passages, pourtant ! C’est même fantastique ! Mais ça passe toujours très tard à la TV, vers les 11 heures du soir, et aux alentours de minuit et demie, moi je suis là : “ Rrrron...Schhhh... RRRR....Schhh ” ! Je ne crois pas avoir vu le film une seule fois sans m’endormir ! Je me réveille à des passages différents, et à chaque fois j’en sors avec une vision différente du film...Mais je pense qu’il y a de grands moments dans ce film. Kafka...Je ne sais pas dans quelle mesure Kafka fait encore partie de notre société, mais quand j’étais à l’université, il était partout, il était en quelque sorte dans l’atmosphère. Et, d’une certaine manière, j’ai tendance à absorber ce genre de choses. Je pense que je connaissais beaucoup plus Kafka qu’Orwell. Toujours à propos de Brazil... J’adore ces gigantesques buildings qui jaillissent du sol dans les rêves de Sam. Est-ce que ça fait partie de vos propres rêves ? Non...C’est juste que...Eh bien, c’est juste que ça se passe comme ça...Ce n’est pas un rêve, c’est la réalité...(rires). Ca a toujours été un rêve qui m’a obsédé, cette histoire de la civilisation et des villes qui envahissent le paysage. J’ai

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Terry G

grandi dans la campagne, et c’était très beau. Alors vous avez ces immeubles qui percent la surface - il fallait qu’ils arrivent de façon très violente, ils arrachent la terre, c’est un peu comme si elle les élevait en son sein - ce sont des chestbursters, des aliens ! (rires) Vous connaissez l’artiste français Folon ? Il a eu beaucoup de succès à la fin des années 60 et 70, et il faisait des villes qui étaient entièrement en briques - pas de fenêtres, pas de portes, rien, juste des briques qui montaient vers le ciel comme des falaises. Je suis toujours surpris que les gens pensent que j’ai des idées originales, alors que je ne crois pas que ce soit le cas - je vole simplement des trucs de partout. Peut-être que ce qui est original, c’est la façon dont je les assemble. Oui, comme lorsque vous mélangez des choses à la fois anciennes et futuristes… Ca c’est important pour moi, que les choses ne soient pas simplement “étrangères”, mais qu’elles aient un aspect familier. C’est plus intéressant, et c’est pour ça que je n’ai jamais voulu aller vers un film de fantasy, d’évasion pure, je veux toujours garder un pied à terre quelque part. C’est comme dans Brazil, quand l’homme de brique tente d’empêcher Sam de s’envoler avec ses rêves. C’est là que je me situe, coincé entre deux ! Alors c’est pour ça que vous n’avez jamais voulu faire un film complètement fantastique ? Non, parce que je n’y croirais pas ! Mon terrain, c’est la bataille entre la réalité et le fantastique, les rêves et les expériences vécues. C’est certainement ce qui se passe dans ma vie. C’est ce dont je m’occupe tous les jours. Fisher King, pour moi, est un des films les plus magiques que vous ayez faits, bien qu'il soit ancré dans le


I N T E R V I E W

Gilliam

des chandelles, et toutes ces petites choses bizarres - c'était presque un rituel, une espèce d'autel, avec les baguettes japonaises de Lidya, des gâteaux de la fortune…Et puis il a fabriqué des espèces d'armes médiévales. Plusieurs types du département artistiques sont devenus dingues car ils se disaient : "personne ne va voir tout le dur boulot qu'on a fait". Mais ce n'est pas grave, parce qu'on va sentir que c'est là, et notre imagination va faire le reste.

“Mon terrain, c’est la bataille entre la réalité et le fantastique” quotidien. Un des plus beaux moments, c'est celui où Parry est terrassé par le Chevalier Rouge, et lui dit "merci" avant de s'écrouler… Oui…Je crois que c'est Robin qui a pensé à ça. Ou alors, c'était en répétitions… Je ne me rappelle pas. Je pense que ce n'était pas dans le script. C'est venu en travaillant. Je pensais que le script était fantastique : "allons-y, faisons-le comme ça". Et puis pendant les répétitions avec Jeffrey, Amanda, Richard, Mercedes et Robin, les idées n'ont pas cessé d'affluer. Ca s'améliore au fil du temps. Après, impossible de se rappeler de qui vient telle ou telle idée, mais ce n'est pas

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Illustrations originales : Eikazia, Thierry Ségur, JeanYves Kervevan, Nico, Flan, Séverine Pineaux

important. Tout le monde participe. C'est ce que j'aime dans ce film. Qu'est-ce que vous avez mis dans la cave où vit Parry ? On a à peine le temps d’entrapercevoir plein d'images et d'objets bizarres. Oui, il a emprunté des bouquins à la bibliothèque et découpé des images dans des livres et des magazines. Il y a des images médiévales, de belles jeunes femmes, des chevaliers, tout ce qui fait partie de son royaume magique. Il y avait toujours plusieurs personnes au département artistique en train de découper des trucs et de les coller. Ensuite, on a mis

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Ce qui est bien, sur “l’Armée des 12 Singes”, c’est que tout le monde interpréte la fin d’une manière différente... Oui...J’aime ça ! Je n’étais d’accord avec aucune des personnes qui travaillaient avec moi sur le film ! Enfin, je veux dire, je sais ce qui se passe. Il n’y a qu’une seule bonne solution : la mienne ! (rires) C’est mieux que les gens ne soient pas d’accord, et je pense qu’une des bonnes choses de ce film est qu’il a suscité des discussions, des polémiques... Ca n’arrive pas très souvent pour des films. Les gens ne sortent pas du cinéma en disant : “Hé, attends une minute, qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi ? Tu crois qu’il voulait dire ça ? etc...” On discute pendant des heures, et c’est bon... Exactement ! En fait, on a beaucoup discuté avec des amis d’une scène. La toute dernière scène du film?

Venus et Münchausen en train de danser : de simples marionnettes...

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S T O R Y B O A R D S


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I N T E R V I E W Interview

Brazil, vu par Jean-Yves Kervevan... Oui, quand on voit cette femme dans l’avion, moi j’ai pensé : “hé, quelle ironie du sort, elle sera une des scientifiques dans quelques années, et elle a rencontré le type qui a répandu le virus dans le monde entier...”. Alors qu’un ami à moi pensait qu’elle venait du futur pour prendre l’échantillon du virus, et que ça allait sauver le monde. C’est ce qu’on voulait montrer. C’est une scientifique qui est revenue prendre un échantillon - et même si elle ne sauve pas le monde actuel (puisque 5 milliards de personnes meurent malgré tout), le futur est sauvé. Avec un peu de chance, en 2020 des hommes

reviendront à la surface de la planète. C’est l’idée. Regardez son âge : dans 30 ans, elle n’aurait pas le même visage. Elle a exactement le même âge et la même coupe de cheveux que dans le futur. Mais j’aime que les gens aient des opinions différentes, et il y en a qui ont trouvé des solutions bizarres et merveilleuses ! C’est chouette! Pensez-vous que les scientifiques ont renvoyé Cole - et pas quelqu’un d’autre - parce qu’ils avaient appris d’une manière ou d’une autre qu’il devait mourir dans cet aéroport ? Non...Je ne pense pas...On pourrait l’imaginer...Mais je pense que c’est tout

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Terry G simplement trop compliqué, ils avaient des problèmes plus pressants à résoudre. Je ne sais pas s’ils savaient quel allait être le résultat de tout ça. Cole était tout simplement bon pour ce job. Alors on l’a envoyé. Et quand les choses ont évolué, il s’est avéré qu’il n’était pas aussi docile qu’il aurait dû l’être. J’aime assez le fait qu’ici, suivre les ordres était plus important que bien faire son boulot ou quoi que ce soit... Et c’est vraiment intrigant parce qu’ils sont si rigides dans la manière de diriger leur société qu’ils vont jusqu’à se donner la peine de l’éliminer juste parce qu’il ne veut pas suivre les ordres. L’ironie, c’est qu’il aurait pu faire son travail tranquillement, et ils n’auraient jamais rien su. S’il n’avait pas téléphoné et dit “blah - blah - blah”, il aurait pu s’échapper, mais il ne l’a pas fait. C’est étrange… Dans Brazil, d’une certaine manière, Sam commence à prendre des responsabilités - en fait, il apprend au fur et à mesure des événements, puisque au début du film il ne réfléchit pas, il rêve simplement. Mais au fil du temps, il est obligé de prendre des responsabilités, il devient le complice de Jill et mûrit. C’est une espèce d’apprentissage des responsabilités, et il en paye le prix en étant torturé dans cette chaise. Cole, lui, se comporte de façon responsable, mais il est puni. Je ne sais pas pourquoi cette ironie m’intrigue tant, mais c’est le cas. J’aurais bien aimé en savoir plus sur cette société du futur, c’est une toute petite partie du film. Ca a toujours été comme ça, dans la mesure où on essayait de ne pas augmenter cette partie. C’était très important parce que je voulais qu’on puisse penser qu’il s’agissait du fruit des divagations de Cole. Si on en savait trop, si c’était trop concret et détaillé, ça fausserait l’équilibre du film. J’aime vraiment le fait que les gens pensent pendant presque les trois quarts du film que le futur de Cole n’existe sans doute pas.


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Gilliam C’est pourquoi j’ai gardé les choses très simples : la cage, sa chaise où il est complètement vulnérable et où les choses échappent à son contrôle. Une espèce de perception mentale du futur plus qu’autre chose. Dans vos films, il y a toujours énormément de choses à l’arrière-plan, que ce soit des objets ou des événements, des gens en train de parler : est-ce que c’est pour qu’on puisse voir le film plusieurs fois ? Eh bien, oui, j’aime beaucoup l’idée de faire un film qu’il faille regarder plus qu’une fois pour tout saisir. Je pense que ça vient de mon passé dans la BD – je veux dire, c’est comme dans une BD, où vous avez chaque vignette remplie d’incroyables petits trucs. Regardez les vieux magazines “Mad” : ils avaient pour habitude de les bourrer de blagues et de petits détails, de trucs rigolos qui se passaient à l’arrière-plan. Ayant été impliqué dedans pendant des années, j’ai transporté ça dans mes films. Ca recrée un véritable univers parce que vos yeux pensent qu’il y a plus de choses qu’ils ne peuvent en voir.

Vous semblez apprécier beaucoup la musique… Comment travaillez-vous avec les compositeurs de vos films ? Je m’asseois tout simplement avec eux, et je les rends dingue – voilà ce que je fais ! Parce que – eh bien, la plupart des films sont mis en musique après que le tournage soit terminé, vous obtenez la musique et puis le compositeur s’en va, et vous entendez la musique en studio avec tous les musiciens : trop tard… Alors j’essaie de passer au moins quelques jours par semaine avec mes compositeurs. Ray Cooper est un élément très important de la musique de mes films, c’est lui qui joue l’assistant de Jonathan Pryce dans Münchausen, ou le type qui écrase la mouche au début de Brazil. On le connaît surtout pour son travail sur les partitions d’Elton John, mais c’est aussi la personne avec qui je travaille pour la musique. C’est un peu mon traducteur, il a des connaissances incroyables en musique, et il m’a fait découvrir des tas de choses que je n’aurais jamais entendues

Vous voulez dire que la vie est tellement riche que vous vous sentez obligé de faire des films aussi complexes ? Oui, et il y a toujours des choses conflictuelles également ; dans la vie tout le monde marche sur le même chemin. Et comme je ne fais des films que tous les 3 ou 4 ans, j’essaie d’entasser toutes mes idées à l’intérieur – et voilà ce qui se passe, alors que si je les faisais plus rapidement, ils seraient sans doute moins complexes ! (rires)

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autrement. C’est lui qui m’a présenté à Michael Kamen [compositeur de Brazil], George Fenton [Fisher King], et Paul Buckhingam [L’Armée des 12 Singes]. Et puis il a aussi eu Mike Moran pour Bandits, Bandits. Alors c’est un peu le héros de l’ombre ! Vous commencez par discuter en termes d’ambiances musicales ? On commence tout d’abord par parler de l’ambiance, puis on prend une “musique temporaire” pour la mettre sur le film. A partir de là, on se dit “oui, ce genre de choses convient bien”, ou encore “ah, il faudrait ça en mineur, pas en majeur !”, etc… Voilà en gros ce que je fais, et c’est très agréable. Avec Michael Kamen, lui était assis à un piano, en face de la vidéo de Brazil, et moi je jouais le chef d’orchestre : “Ta ta ttta-taammmm, Tsing, Ttaa ta tta talmm…”. (Gilliam se lance dans un grand numéro de chef d’orchestre en rigolant) Et puis on reprenait l’enregistrement, en voyant quels étaient les bons passages. C’était une méthode de travail un peu débile, mais ça me permettait en quelque sorte de continuer à contrôler le film. Quand vous laissez le musicien se charger de la musique, il peut en faire son film. C’est comme élever un gamin jusqu’à 7-8 ans, et puis le donner à quelqu’un d’autre jusqu’à l’âge adulte. Et ça arrive sur beaucoup de films. Beaucoup de films s’effondreraient si le compositeur n’arrivait pas à les faire

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Terry Gilliam

Bibliographie Le Petit Livre de Terry Gilliam (Jean-Marc Bouineau, éditions Spartorange) le livre de référence, abondamment illustré Brazil (Louis Danvers, éditions Yellow Now) toutes les séquences de rêves coupées sont dans ce livre ! Indispensable. The Battle of Brazil (Jack Matthews, Crown Publishers, 1987) Loosing the Light (Andrew Yule, Applause Books, 1991) la bataille menée par Gilliam sur Münchausen, relatée de façon un peu aride. Fisher King, the book of the film (Applause) : un superbe script. de nombreuses photos (pas toujours de bonne qualité), quelques storyboards, un texte de La Gravenese et plusieurs

marcher musicalement parlant. Pour Defective Detective, qui avez-vous choisi en dehors de Nicholas Cage pour jouer dans le film ? Eh bien, on a pensé à Cameron Diaz et John Goodman. John Goodman ? Oui, il est très bon. Vous avez vu Barton Fink, non ? John Goodman est incroyable dans ce film ! C’est le voisin complètement cinglé... D’habitude, il n’a pas ce genre de rôle - c’est vrai qu’il a joué Fred Flinstone. Oui, c’est plutôt ce qui me venait à l’esprit quand vous avez mentionné son nom ! Mais c’est vraiment un grand acteur - il est fantastique dans Barton Fink, vraiment effrayant parce qu’il est si physique, si amical et si dangereux... (Gilliam pousse un cri en imitant John Goodman) Tout le monde le connaît - il est dans Roseanne, Les Pierrafeu... Mais si vous en faites un serial killer, ça devient plus intéressant ! Et le personnage principal, il a effrayé beaucoup d’acteurs ? Il y a eu plusieurs noms soulevés pour ce rôle... Oui. Je ne sais pas si c’est le rôle. Il y a des personnes que je voulais, mais pour lesquelles je n’ai pas pu obtenir l’argent. C’est un film cher. J’ai un deal avec des financiers qui veulent des noms connus. Seuls quelques-uns un des noms

connus étaient intéressés. Et ce n’étaient pas des stars que je pouvais utiliser. Harrison Ford ne voulait plus faire de films à effets spéciaux. Il fatigue, je pense... Ou peut-être pas, mais les films à effets spéciaux sont très difficiles, il faut être dans un état d’esprit spécifique pour les faire. Quand vous jouez en face d’un écran bleu toute la journée... Nicholas Cage était le genre de personne que j’aurais voulu avoir quand j’ai d’abord essayé de faire le film, mais ce n’était pas une assez grosse star à ce moment là. Maintenant, il est suffisamment connu, mais il faut que je trouve l’argent ! Alors ça va être un film à effets spéciaux ? Pas comme Fisher King, mais plutôt comme les précédents ? Oui, plutôt comme Münchausen... C’est très élaboré. Ca parle d’un flic de New York qui finit dans le monde imaginaire d’un gosse, où tout est possible...ou presque ! Alors j’ai créé un monde complet qui est totalement artificiel, totalement fou. C’est un peu l’histoire d’un flic moderne, un dur à cuire, qui atterrit dans “Le Magicien d’Oz”, et doit faire face à des hommes de bronze, des lions et tout ça...Comment se comporte-t-il, comment réagit-il ? Voilà ce dont ça parle... On a l’impression que vous avez très peur de vous laisser acheter par les studios. Pas vraiment peur, c’est juste qu’il y a suffisamment de gens qui font ça. J’aime être pervers et prendre la direction opposée. Ca fait maintenant 2 ans que je n’ai

pas été derrière la caméra, à nouveau - une longue période, et je suis déterminé à faire ce film. En ce moment, on peut trouver des scripts un peu partout ici. Je pourrais faire n’importe lequel de ces trucs, et beaucoup seraient de très bons films, et je serais payé 3 ou 4 fois ce que je gagne d’habitude. Mais il y a un MAIS. C’est juste que je n’aime pas ça...c’est un peu comme s’ils “gagnaient” quand je fais leurs films. J’aime l’idée de combattre pour faire des films qu’ils ne veulent pas voir réalisés. Vous pensez que vous pourriez perdre votre âme dans le processus ? Cette question d’argent est très intéressante, car il m’en manque seulement le quart pour Defective Detective. Hollywood n’a qu’une toute petite part de plus à donner, mais ils continuent à faire des difficultés. C’est fou ! Et pourtant Defective Detective se fait pour presque 100 millions de dollars, ça fait beaucoup d’argent. Je suis toujours nerveux, et c’est une bonne chose parce que, aussi longtemps que je serai nerveux, c’est une bonne situation. Ca me garde en colère pour faire le prochain film !

Interview réalisée en mars 97 par Guybrush et Miette

Brazil, sketch de Norman Garwood

Les aventures du Borgne Gauchet, de Sfar (L’Association),

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Détectives,

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drogués

et moulins à vent... Gilliam n'est pas encore totalement satisfait du script, Don Quichotte est sans aucun doute un personnage à la mesure du réalisateur, qui s'est lui-même longtemps battu contre les moulins à vent des studios, préférant s'inventer un monde de chimères pour lutter contre la sordide réalité. Le Don Quichotte de Gilliam se concentre sur les 3 derniers jours du héros, et met l'accent sur les personnages. Sachant qu'une bonne partie de l'action se déroule dans un bordel, on est curieux de voir la façon dont Gilliam abordera la chose.

M

Johhny Depp et Hunter Thompson

ême s'il n'est pas rare qu'un cinéaste s'atelle à des projets qui ne se feront jamais, on peut dire que Gilliam n'a pas de chance avec le script qui lui tient le plus à coeur : Defective Detective, un film qu'il porte avec lui depuis Fisher King. Six ans que le projet est dans les cartons, et que les premières maquettes construites par Gilliam attendent dans son bureau, Harrison Ford et Al Pacino ayant finalement décliné le projet... Pour ce film qu'il décrit lui-même comme la synthèse de tous ses films précédents, le réalisateur a travaillé avec Richard La Gravenese, et glissé dans le script des idées inexploitées de Brazil et de Münchausen. Recyclage ? Peut-être, mais à la sauce Gilliam. Defective Detective verra un policier à la retraite, interprété par Nicholas Cage, mener l'enquête sur le braquage...d'un magasin de jouets ! Ce policier cynique mis prématurément sur la touche se retrouvera projeté dans l'imaginaire d'un enfant, ce qui laisse augurer des scènes d'anthologie. Il fallait d’abord patienter le temps que Nicholas Cage, très demandé, soit de nouveau disponible, et que l'argent nécessaire soit réuni : plus de 70 millions de dollars, tout de même... Maintenant que c’est le cas, le producteur vient de planter Gilliam. De quoi rager... Autre projet, co-écrit avec Charles Mc Keown (Münchausen, Brazil) cette fois : Don Quichotte, pour lequel Ciby 2000 voulait imposer Clint Eastwood. Terry Gilliam, lui, aurait plutôt vu Max von Sydow ou Richard Harris, avec Bob Hoskins en Sancho Pança. Même si

Mais l'actualité de Terry Gilliam, c'est Fear & Loathing in Las Vegas ("Las Vegas Parano", en français), d'après le bouquin quasi-autobiographique de Hunter S. Thompson, qui pourrait être présenté au Festival de Cannes. Gilliam a-t-il "trahi" ? Reprendre en cours de route un film produit par Universal, réalisé par un illustre inconnu, Alex Cox (Sid & Nancy, Repo Man)...s'agirait-il de faire un "film commercial" pour tenter ensuite d'enchaîner sur les projets personnels ? En fait, Gilliam, qui avait déjà dû supporter une longue période hors des plateaux de tournage entre Fisher King et les 12 Singes, n'en pouvait plus de ne pas tourner. Et plus on en apprend sur ce nouveau film, plus on se dit que finalement, il pourrait s'avèrer un excellent Gilliam. Tout d'abord, l'histoire promet quelques séquences bien hallucinées, les "héros" étant adeptes de LSD et autres drogues. Ensuite, ce sera le premier film réunissant Terry Gilliam et Johnny Depp - un cocktail à priori explosif ! Après avoir été contacté par Depp, Gilliam a complément réécrit le script, avec Tony Grisoni (un scénariste de théâtre anglais). Au final, le scénario est parait-il un petit bijou plein d'humour, une sorte de voyage sous acides nihiliste et destroy. Le cadre ? Les années 70, un journaliste (Depp) et son avocat portés sur l'alcool et la drogue, qui partent couvrir une célèbre course de motos à Las Vegas. Leur parcours cahotique les amènera, par exemple, au casino "Bazooka Palace", à la décoration et à l'ambiance passablement déjantées : ainsi, il parait que l'entrée est une gigantesque tête de clown aux yeux injectés de sang... Le casting, assez hétéroclite, comporte Christina Ricci, Benicio del Toro, James Woods, Cameron Diaz et Gary Busey . On sait aussi que la costumière sera Julie Weiss, qui avait travaillé sur l'Armée des 12 Singes. Globalement, au vu de l’esprit de folie qui règnait sur Las Vegas dans les années 70 (aujourd’hui encore, c’est un temple du kitch et de l’exotique !), on peut espérer de grandes choses... Guybrush

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Filmographie abandonnée (?)

Thésée et le Minotaure (projet postJabberwocky, avec Michael Palin) Watchmen d’après la célèbre BD A scanner darkly d’après un roman de P.K. Dick, sur un script de Richard La Gravenese Le Bossu de NotreDame projet tué dans l’oeuf par l’annonce du dessin animé de Disney A tale of two Cities adaptation de Dickens, où aurait dû jouer Mel Gibson. Un Yankee à la cour du Roi Arthur (travail sur le script) Looney Tunes un “The Mask” avant l’heure Qui veut la peau de Roger Rabbit ? refusé par Gilliam : “trop fatigant à faire” Gormenghast The Trail un remake “spaceopera” d’un western de John Ford, avec Demi Moore Hook un des plus grands regrets de Gilliam, vu le gâchis de Spielberg


D ossier Marc Antoine Mathieu demeure ni plus ni moins LE terroriste diabolique de la bande dessinée en plus d’être le pire cauchemar des imprimeurs. Son graphisme noir et blanc assez sobre ne suggère pourtant aucune entourloupe, mais méfiance, rouler le lecteur dans la farine à grands coups de réflexions formelles sur la structure de la bande dessinée reste sa spécialité.

L’origine ?

Julius Corentin Acquefacques T1 L’origine T2 La qu... T3 Le processus T4 Le début de la fin Tous chez Delcourt Le Fort de Nantes La Mutation Le Coeur des Ombres chez l’Association Paris-Mâcon (Futuropolis)

Marc Antoid Prisonnier Mathieu ne s’en tient pas qu’à la bande dessinée: ainsi, sa nouvelle illustrée la Mutation, réflexion paradoxale sur la mémoire éditée par l’Association est tout aussi révélatrice de son univers. Un autre ouvrage de ce format vient de sortir, mais à ce jour, aucun nouveau tome des aventures de Julius Corentin Acquefacques ne semble prévu. Mathieu est un tantinet occupé par de multiples activités non moins intéressantes, comme la scénographie d’expositions ou la création d’affiches avec son atelier Lucie Lom (il a notamment signé l’expo des 10 ans de Delcourt à Angoulême).

de grosses lunettes, il ne serait qu’un vulgaire agent de la bureaucratie s’il n’était pas toujours en retard, empêtré dans les séquelles de la foule de songes qui l’habitent chaque nuit. Champion toutes catégories confondues des situations les plus inimaginables, ce personnage au premier abord un peu terne reçoit toute notre sympathie lorsqu’il se retrouve face aux évènements les plus étranges. Il faut dire que “notre” rationalité n’y est souvent d’aucun secours, et que Lewis Caroll n’est jamais loin.

Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves Julius Corentin Acquefacques est l’incarnation du paradoxe dans toute sa splendeur : bonhomme légèrement bedonnant aux cheveux gominés et dont les yeux se dissimulent derrière

Fustigeons la bureaucratie L’univers dans lequel évolue bravement Julius Corentin Acquefacques est à mi-chemin entre Brazil et Kafka. D’ailleurs, inversez le nom de notre héros, pour voir... Poussant plus loin encore l’aspect burlesque, Mathieu exploite chacune de ses idées en leur donnant une profondeur rare et évite ainsi l’écueil de superficialité. Acquefacques déambule ainsi dans un monde où l’espace vital se réduit à sa plus simple expression. Habiter dans des consignes de gare est le lot quotidien de chacun et Acquefacques sous-loue lui même son placard à son collègue Hilarion. La bureaucratie, cible de choix, est une fois de plus visée sans indulgence : les sbires bornés de l’administration sont d’une mesquinerie sans pareille, tout comme les principaux émissaires du gouvernement ou les pseudo-scientifiques dont le

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ine Mathieu des Rêves rationalisme douteux prend des proportions excessives. Notre héros travaille au ministère de l’humour, et la mission qui lui incombe est des plus respectables : il fait partie de la commission de fonctionnaires qui doit recenser et élire journellement les meilleurs jeux de mots. De nombreux autres ministères existent, tous plus inutiles les uns que les autres (citons au passage le ministère du chahut ).

Identité zéro

d’extirper le héros de sa planche pour l’emmener visiter une part (restreinte) de notre monde. Pire, il lui fait tenir son destin en image dans ses petites mains tremblantes : cloné à l’infini à l’intérieur de la même page, Acquefacques ne prévoit aucune issue possible à sa lamentable histoire.

“Le Temps, le Temps, qu’est-ce que le Temps ?!” -Le Lièvre de Mars

La population, masse informe en perpétuelle ébullition, est totalement dépourvue d’identité. Il y a Julius Corentin Acquefaques d’un côté et de l’autre... les autres. Tous sont de toute manière traités de la même façon : des objets que l’on bouge, que l’on case et dont on n’a que faire. Il y a de quoi être étonné que le monde tourne si bien quand on observe l’existence périlleuse que mène le peuple. Les transports sont ainsi redoutables quel que soit leur type, la mention spéciale étant octroyée aux vélos-taxis, lesquels roulent sur des cordes suspendues à des hauteurs vertigineuses et bondissent d’une corde à une autre pour changer de direction. La mécanique reste folle jusqu’au bout mais au final, malgré l’absurdité démesurée de cette existence surprenante, tout semble aller comme sur des roulettes, à quelques détails près (et sauf pour Jules Corentin Acquefaques à notre grand bonheur).

Déstructuration amorcée !

Pourquoi déstructuration ? Tout simplement parce que Mathieu joue insatiablement avec la forme au fil des albums : triturant joyeusement les normes mises en place, il n’hésite pas à obliger le lecteur à commencer par la fin de l’histoire (qui d’ailleurs s’avère n’être que le début de la fin), à se jouer de lui par le biais du trompe l’œil, à transformer une page en un vortex tridimensionnel etc. Rajoutez au palmarès une anti case des plus surprenantes (quand je parlais d’un cauchemar pour les imprimeurs !), et vous n’aurez que le début des réjouissances. Le dessinateur raffole en effet de tout ce qui touche aux mises en abîmes, et ne se prive pas

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Les méandres insoupçonnés de la temporalité sont exploités jusqu’à la moëlle : la vie de cette population de pantins sans épaisseur, réglée comme du papier à musique, contraste violemment avec celle de notre héros. Celui-ci est amené à affronter à de multiples reprises une temporalité à la fois capricieuse et d’une extrême logique : Acquefacques, à peine étonné, est ainsi confronté à une boucle infernale, subit les affres d’une temporalité inversée... A travers la mutation transparaît une espèce de philosophie pas aussi saugrenue qu’elle en a l’air. Monsieur Albert est affligé d’un mal sans issue : sa mémoire s’effiloche au gré des jours. Du coup, il dégringole tous les étages de l’institut de la Grande administration des Affaires Classées pour terminer oublié de tous au dernier sous-sol. Mais tandis que sa mémoire se réduit en peau de chagrin, son acuité et sa lucidité vis à vis du monde qui l’entoure n’en sont qu’exacerbés.

Des louanges à gogo, mais... Un regret cependant : l’auteur sombre parfois dans la facilité lorsqu’arrive le mot fin. Après avoir dûment préparé une mise en abîme prometteuse, il se dérobe à l’écheveau qu’il a créé et termine sur une qu... de poisson décevante. Une fois, c’est sympa, mais deux, ça coince comme une arête dans la gorge (excusez la métaphore douteuse). Or sur les quatre albums qui narrent les aventures de Julius Corentin Acquefacques, deux d’entre eux finissent ainsi. Et se dessiner s’apprêtant à cramer la dernière page comme l’a fait Mathieu n’est pas une solution, loin de là. Ceci dit, il ne s’agit que d’un détail minime en comparaison avec toute l’originalité déployée au cours des albums.

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Miette

Marc Antoine Mathieu surpris en plein travail devant sa dernière planche et avec son outil de prédilection : le briquet.

dossier sur Mathieu : The Comics Journal n° 196 (juin 97) un n° qui parle aussi de Dave Mc Kean...


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Horolo

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orologiom, une des

BD les plus surprenantes de ces dernières années, nous entraîne dans un fascinant univers d’automates...

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trange ville que celle où se retrouve Mariulo, un jeune saltimbanque qui va de ville en ville pour exercer ses talents...

Horologiom habrite une société déréglée, qui à force de vivre en vase clos s’est mise en tête de défier les lois de la nature. L’idéal des habitants : atteindre la perfection mécanique des machines et se libérer des “instincts animaux” tels que la compassion, l’amitié... A la manière des automates d’antan, les habitants d’Horologiom (initialement appelée Horologium dans le premier tome, suite à une coquille) portent une petite clef au sommet du crâne, afin d’être “remontés” façon cyberpunk désuet... En l’occurence, le remontage n’est qu’une fiction permettant de mieux asservir les habitants, et l’hypocrisie règne en maître dans cette société qui ne peut accepter d’être sujette aux besoins corporels ou à la maladie. Tout élément inadéquat est impitoyablement “corrigé” par les robots qui pullulent dans la cité. Les contrôles sont omniprésents dans Horologiom, reflétant le monde paranoïaque décrit par Gilliam dans “Brazil” - on retrouve ainsi ces fonctionnaires qui recopient les conversations (dans Brazil, c’était une scène de torture queretranscrivait imperturbablement la secrétaire !). Tout cela dans une ambiance à la fois technologique et dépassée : là aussi, les messages suscitent une consommation de papier hallucinante, et transitent par des pneumatiques. Vieux téléphones et machines à écrire coexistent avec des machines invraisemblables, qui rappellent l’ambiance des vieux films de SF des années 50. Mais à force de tout planifier soigneusement, le système devient évidemment incapable de réagir de façon autonome et efficace à l’imprévu représenté par Mariulo. Que ce soit le “capuchon rouge” à remettre en mains propres ou la “lettre bleue” du Grand Saut des frères Cohen, les procédures d’urgence instaurées par des systèmes bureaucratiques sont souvent d’une

lenteur et d’une inefficacité desespérantes... Au fur et à mesure des albums, on se rend compte que tout ne tourne décidément pas rond dans Horologiom : comme dans Brazil, les dysfonctionnements sont fréquents et les chaînes de fabrication se sont arrêtées. Trop de technologie tue la technologie...Par ailleurs, 2 factions luttent pour prendre le pouvoir : les “forces civiles” et les “religieux”, qui ont la mainmise sur la cité en édictent les règles. Ainsi, le “culte du Rouage” a vu son pouvoir s’accroître au fil des ans, et confiner à l’absurdité, le grand maître des religieux allant jusqu’à tenter de communiquer avec Dieu par téléphone ! La grande force et l’originalité de Lebeault résident sans doute dans le contraste entre les formes rondes et rassurantes d’Horologiom et le caractère inquiétant d’une société fanatisée, obsédée par l’automatisation. Le fait que la clef qui sert à remonter les habitants soit en forme de coeur est assez ironique...A moins que cet univers en apparence enfantin soit un pays des jouets détourné de sa vocation ? Et qui est véritablement Mariulo, qui n’a jamais connu sa mère et arbore cet étrange maquillage sur son visage, à la manière des vieux automates de notre enfance ?...

Les séquences oniriques de Mariulo continuent dans le 4ème épisode, et semblent indiquer qu’un nouvel être se prépare à rentrer en jeu...

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ogiom

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Qui profite de son sommeil pour s’introduire dans ses rêves ? Serait-ce le “Dieu” avec lequel le maître des religieux tente de s’entretenir ? Le lien mystérieux qui semble unir Mariulo à Horologiom reste encore à éclaircir. C’est bien souvent une accumulation de petits détails qui rend un monde cohérent, et Fabrice Lebeault l’a bien compris : décors et personnages donnent l’impression au lecteur de ne voir qu’une infime partie d’un monde très fouillé. Ainsi, les couvrechefs et les vêtements définissent l’appartenance de chacun à une caste : chapeau noir et complet-cravate pour les hauts fonctionnaires, chapeau rayé pour le fonctionnaire moyen, long manteau vert et coiffe à la Moebius pour les forces civiles dont font partie Haxe et Eskasy... Quant aux “altruistes”, les terribles religieux, leurs yeux et leurs bouches sont masqués par des sortes de coques blanches et un masque de respiration. En fait, il semble que plus on monte dans la hiérarchie, plus les individus ont tendance à s’emmitoufler dans les vêtements afin de laisser visible le moins de chair possible.

Par ailleurs, bien que les mondes totalitaristes et bureaucratiques soient généralement tristes et lugubres, le dépaysement est total dans Horologiom - jusqu’aux noms, dont les consonnances bercent agréablement les oreilles : le Damokle, l’Etre Contraire, Nahédig, le Saint... L’architecture déjantée, les invraisemblables moyens de locomotion, les casques-seringues, les robotstéléphones et autres détails de ce type renforcent cette impression d’univers décalé, à la fois proche et éloigné du nôtre.

Croquis préparatoires tirés d’Horologiom 4 (c) Delcourt et Fabrice Lebeault

On remarquera que les profils d’oiseau sont omniprésents dans Horologiom : robots, statues, édifices, nez des personnages, tout rappelle des becs. A noter également qu’il n’y a quasiment aucun personnage féminin, à l’exception d’Haxe. (parce que les femmes sont rendues inutiles par les chaînes de fabrication ?) Les personnages d’Horologiom, d’ailleurs sont particulièrement intéressants, non seulement du point de vue graphique (les expressions des visages, en particulier), mais aussi du fait qu’ils conservent une certaine ambiguïté. Haxe n’a visiblement pas choisi son bord, et valse entre les forces civiles, Mariulo et les religieux...Mariulo lui-même s’engage dans la lutte parce qu’il n’a pas vraiment le choix, et il demeure lucide quant aux conséquences de ses actions sur la population d’Horologiom. Quant à Sacharine, il semble assez calculateur, et n’hésite pas à tuer quand un fonctionnaire se met en travers de sa route. Ses crises épisodiques laissent entrevoir une opération qu’il a subie aux mains des religieux : était-elle destinée à le “remettre dans le droit chemin”, ou s’agit-il de quelque chose de plus terrible encore ? Une chose est sûre, Fabrice Lebeault garde en réserve de nombreux mystères et retournements de situation...

Guybrush 3 tomes aux éditions Delcourt : L’Homme sans Clef L’instant du Damocle Nahédig 4ème tome à paraître

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N ouvelle

Texte : Nemo Illustration: Christophe

Un jour en L

e réveil cliqueta jusqu’à 6h55, et sonna. Mais elle était déjà debout. Encore et déjà...

Comme chaque matin, elle laissa la lumière qui filtrait par derrière les persiennes s’étaler dans la petite pièce, et elle fit bien attention de ne pas remarquer le léger déclic qui retentit depuis le rebord de la fenêtre, où elle avait laissé nonchalamment courir sa main. Un instant encore, elle laissa son visage ridé s’abreuver à la fraîcheur du matin. Là-haut, presque au sommet de l’immeuble, une radio déversa tout à coup sa musique criarde jusqu’au fond de la cour sur laquelle donnait sa loge. Elle se dit qu’il devait être sept heures, et eut une pensée agacée pour Monsieur Paul, le locataire du 5ème gauche, escalier B, qui laisserait hurler le poste, jusqu’à ce que, comme chaque matin, elle l’entende jurer en tombant du lit, puis claquer sa porte précipitamment avant de s’engouffrer dans l’ascenseur. En retard, évidemment. Elle se détourna, et son regard courut sur les meubles bruns de son étroit appartement. Elle ne fit aucun cas de l’odeur de poussière, ces relents de temps qui règnaient ici. Le lit était défait. Sur la table du secrétaire, une lettre ouverte était datée du 20 octobre 79. Distraitement, elle lut 99. La porte était close, la fenêtre ouverte. Elle était dans son univers. Un petit sourire étira un peu plus ses lèvres sèches, lorsque une agréable odeur de pain chaud et de café envahit la cour de son immeuble. La petite du 6ème devait être debout maintenant. Dans son dos, derrière la porte, l’ascenseur vibra sur ses roues. M. Paul devait sortir. Au même moment, un aboiement résonna entre les quatre murs qui se faisaient face, baignés de clarté sur leur crépis jauni. Elle-même fit chauffer du café, enfila ses pantoufles fourrées, passa un châle aux larges mailles sur sa robe de chambre et ouvrit sa porte, non sans avoir d’abord jeté un œil dans le corridor, au travers des plis poussiéreux du rideau qui habillait le vitrage bruni de sa porte, et sortit prudemment. L’ascenseur était arrêté entre le premier étage et le rez-de-chaussée. Elle se dit qu’elle devrait appeler l’entreprise de dépannage, et prit bien soin de ne pas se dire que Monsieur Paul devait logiquement attendre impatiemment,

prisonnier de la cage de verre, de métal et de moquette de l’ascenseur.. D’ailleurs, la machine était vide. Depuis longtemps, mais elle ne voulut pas se l’admettre. En allant jusqu’à la boîte aux lettres, elle repassa devant la cour, ouverte, et entr’aperçut un visage à une fenêtre, un simple jeu du soleil sur le carreau. Immobile et souriant. “C’est vrai que c’est une belle journée”, se dit-elle. Et elle prit dans la boîte rouillée un paquet d’enveloppes jaunies. Elle ne se fit pas la remarque qu’elles étaient déjà ouvertes et que leurs timbres, en partie décollés, battaient dans l’air comme des papillons secs. La première était pour le locataire du 3ème, droite. Elle entreprit de gravir les escaliers spiralant entre les portes closes et les murs habillés d’un simili marbré synthétique qui tombait par longues écailles sur les marches. Là où elle posait le pied, la moquette de velours rouge était usée jusqu’à la trame. Ainsi, elle suivait un chemin de corde beige, rongée, en se tenant à la rampe dévernie. Lorsqu’elle passait devant les portes, elle entendait parfois une voix, percevait une odeur. Et chaque fois, elle avait un sourire, et réprimait l’envie de sonner aux

18:27


N ouvelle

ntre autres portes, juste pour dire bonjour.. Non, elle se contentait de glisser les fines enveloppes aux bords déchirés sous les portes, persuadés que les locataires lui seraient une nouvelle fois reconnaissants de leur apporter des nouvelles du dehors.

***** Le soir vint. Elle se redressa. Elle n’avait ni faim ni soif. Le réveil marquait 20h37. Elle fit deux pas en avant vers la fenêtre. Dans la cour, le bruit n’avait cessé de croître, tout au long de cet après-midi qu’elle avait passé dans son fauteuil. Aboiements, cris d’enfants qui jouent, bruits de salle, pleurs de bébés, musiques mêlées, saxophone et guitares, appels, appels, appels et cris. En un mouvement, elle avait écarté les rideaux. La cour était vide. Elle ne voyait plus que ces visages impassibles qui n’étaient que reflets dans les carreaux de l’immeuble et qui lui souriaient, l’appelaient au son de magnétophones qu’elle avait elle-même installés dans les appartements vides. Depuis vingt ans, depuis 79... Fébriles, ses doigts se promenèrent sur le rebord de sa fenêtre grande ouverte. Elle y trouva ce qu’elle cherchait. Il y eut un léger déclic alors qu’elle actionnait l’interrupteur. qui commandait à la vie artificielle de cet ilôt de passé perdu dans la ville. Et il n’y eut plus rien.

A chaque fois qu’elle gravissait un palier, elle jetait un coup d’œil par la vitre et voyait l’alignement des fenêtres sur le mur d’en face. Chaque fois, elle tentait de voir dans les appartements. Mais elle ne parvenait qu’à distinguer, très flou, comme des empreintes au négatif, les visages souriants et immobiles des locataires, qui la regardaient. Tous. Elle souriait à son tour, alors, et continuait son voyage dans son navire, son arche de Noé, distribuant à tour de bras des nouvelles du dehors. Devant une porte, elle s’arrêta, interdite, repensa à la femme qui vivait là et ne recevait jamais de lettres, pas depuis vingt ans. Elle refit brièvement son trajet, en esprit, se revoyant glisser les enveloppes jaunes sous les battants des portes. A chaque locataire, sa lettre. Puis elle s’interrompit bien vite, prise de vertige en se voyant mille fois et mille fois encore répéter les mêmes gestes, comme mise en abîme dans sa mémoire. Elle revit son jeune visage vieillir dans la même attitude, vingt ans passant sur sa peau comme le vent abrasif du désert, tarissant le sillon de ses larmes et laissant, assoiffées, les profondes rides s’étendre sur sa peau. Vingt ans.

***** Le jour se leva sur un immeuble vide. Le vent avait, pendant la nuit, refermé la fenêtre de la loge où plus personne ne vivait, où seule attendait une lettre ouverte, parcourue, lue et relue, qui ne portait qu’un seul mot écrit en noir sur blanc :

Elle releva la tête, et contempla sa porte, abrutie. Dans ses mains, l’enveloppe avait la texture du papier neuf. Frais et doux comme du velours. Elle tourna la tête, les visages qui apparaissaient dans le cadre des fenêtres de la cour semblaient lui sourire, plus profondément, plus sincèrement, une lueur gaie dansant dans leurs yeux pâles et profonds. Elle baissa les yeux sur l’enveloppe qu’elle tenait en mains : “MATHILDE MIETTE, 8, rue Louvois, 75002 Paris” , disait l’écriture légère qui l’habillait. Elle ouvrit sa porte, passa le seuil, la referma, trouva un fauteuil et s’assit, dans l’odeur d’oignon et de poussière de sa loge.

“VIENS”. Et aujourd’hui, vous les oiseaux qui seuls pouvez pénétrer dans cette enceinte citadine oubliée, n’hésitez pas, car il se peut que vous voyiez, sans comprendre, les visages de Mathilde et de ses locataires, se sourire silencieusement les uns aux autres.

21:00

A nouveau rassemblés.


P Anorama

Panorama Bienvenue en enfer ! Tel qu’il est décrit par une majorité d’écrivains, le monde part à la dérive et se putréfie, bridant les hommes, les réduisant à un nouvel esclavage, celui des médias.

Autant le cinéma est pauvre de films entrant dans le thème, faute de moyens et de préjugés, autant la littérature écrite s’enrichit de jour en jour.d’univers décalés. Etant donné l’abondance de romans, cette sélection présente les grands classiques, ceux à côté desquels il serait dommage de passer.

Running Man de Stephen King Dans un univers poisseux et désespéré, le gouvernement exerce sa dictature par le biais du Libertel, télévision devenue obligatoire dans tous les foyers de ces USA des années 2020. Le peuple s’abrutit consciencieusement devant des jeux immoraux, avec une préférence marquée pour “La Grande Traque”, qui leur permet de suivre en direct la fuite éperdue d’un citoyen pour échapper aux tueurs envoyés à ses trousses. Ben Richards, chômeur comme les autres, se lance dans le jeu afin de pouvoir payer la guérison de sa fille et de sa femme. Gladiateur des temps futurs, notre héros évolue au milieu de la délation de ses comparses et du cynisme des gouvernants, sans aucun répit et avec la terreur et la mort comme unique issue (Le livre est présenté sous la forme d’un compte à rebours irrémédiable). Le Libertel, symbole de la déviance des médias, est l’instrument infaillible d’un gouvernement sans scrupule. Tout comme dans Fahrenheit 451, le peuple est manipulé et assujetti, jusqu’à devenir vidé de toute personnalité et d’humanité. C’est aussi le règne des mouchards et des miliciens, de l’intolérance aux marginaux et de l’édification d’une norme à respecter. Le gouvernement, souvent tyrannique, construit une usine à fabriquer des humains malléables, tous programmés identiquement.

Nous autres de Eugène Zamiatine Après longtemps de guerre, après longtemps de peine, un nouvel été illumine le cœur des hommes. Protégés du monde par une bulle de verre édifiée par le Bienfaiteur, tous acceptent avec gratitude la grande machine du Bonheur qui décide de leurs distractions, de leurs amours, de toute leur existence en fait. Tous participent au maintien de l’Harmonie en s’assurant que chaque citoyen respecte les règles en vigueur. D-503, tout comme ses congénères, met toute sa bonne volonté à respecter et glorifier cet Eden permanent, mais le grain de sable ne survient jamais là où on l’attend. Personne n’oserait contester le pouvoir du Bienfaiteur, sauf peut-être ... les ennemis du Bonheur. Oeuvrant dans l’ombre, ils sont toujours plus à protester contre le régime, aspirant à retrouver l’existence d’antan et à échapper à la Grande Opération. Zamiatine a écrit “Nous autres” en 1920 ! Huxley et Orwell ont d’ailleurs avoué avoir été influencés par ce livre quasi prophétique de l’avènement du Stalinisme dans toute son horreur.

Le meilleur des mondes de Aldous Huxley : Nous sommes en 632 de notre Ford, le Ford de la taylorisation, oui, choisi comme Dieu suprême d’un monde surnormalisé. Chacun vit heureux, dorloté par l’administration mondiale qui décide du nombre des naissances par catégorie, de l’Alpha+ parfait aux nabots Epsilon produits par couvée de 96 jumeaux. Chacun à sa place, conditionné à chérir sa position et à consommer pour le bien de tous.. Seul écart à la norme, des réserves de “sauvages” sont laissées en l’état, genre zoo de l’horreur (avec des “mères” ! De la crasse ! De l’usé ! Pouah !). L’action commence enfin. Par un hasard hasardeux, John, fils accidentel d’un haut fonctionnaire, est élevé dans une réserve puis retrouvé. La confrontation commence alors entre cet individu gavé de Shakespeare et cette société de grand enfants vivant pour le loisir facile. La lecture de l’œuvre vous livrera le vainqueur (faut pas rire, non plus...) Pour conclure, ce livre présente un intérêt supplémentaire à la simple vision d’une anti-utopie : à l’heure actuelle, le lecteur est probablement aussi sensible aux arguments du héros qu’aux arguments rationalistes qui lui sont opposés. Nettement “décalé” en 1931, ce monde le restera-t-il encore longtemps ?

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P Anorama Fahrenheit 451 de Ray Bradbury : Un papillon de cendre prend son envol par dessus les toits jumeaux d’une cité sans nom, aux habitants figés par un sourire un peu trop lisse. Une page noircie, illisible qui s’envole et disparaît dans un ciel aux reflets d’incendie... Dans le temps, dit-on pour effrayer les enfants, les pompiers éteignaient les feux, ne les allumaient pas; les gens lisant en silence ou tout haut, pour eux ou pour les autres; on connaissait le nom de son voisin, le visage de son ami, le cœur de son amant. Et pour quoi faire ? Nul ne sait; rien sans doute... Et pourtant, il suffit que quelqu’un admette un soir d’automne qu’il ne connaît pas le bonheur pour brusquement trouver des réponses que nul ne veut entendre. Il s’appelle Montag et brûle les livres... d’habitude. Du jour au lendemain, sous la plume leste et juste d’un Bradbury plus que jamais poète, il s’aperçoit qu’il n’aime pas sa femme, que ses amis ne sont que des visages dans l’écran, que les livres ne font pas le malheur de l’homme, et méritent d’être lus. Il est un étranger dans sa demeure... Et vous, qui êtes chez vous, vous qui lisez ces lignes ? Regardez bien, vous risquez d’être surpris.

1984 de George Orwell : L’intrigue de ce roman est d’une rare simplicité : Winston n’aime pas le Parti, Winston se rebelle contre le Parti, le Parti broie Winston. Le véritable sujet du livre est le Parti. Ce Parti-là est au pouvoir uniquement pour le pouvoir. Pas pour la richesse, pas pour réaliser un programme. Le Parti ne veut que savourer le pouvoir, ce qui signifie opprimer les faibles. L’oppression est la concrétisation du pouvoir et le Parti n’est là que pour l’opprimer. De ce postulat découle tout le reste. Le Parti est plus que totalitaire. Il impose une double pensée : connaître la vérité pour pouvoir mentir mais se persuader que le mensonge est la vérité. Cela lui assure le contrôle de la réalité qui n’est finalement que ce que l’on croit qu’elle est. Il impose le novlangue, dont la structure ne permet pas l’expressions d’idées hérétiques, les rend même impensables par une simple réduction du champ lexical. La Police de la Pensée peut vous arrêter pour un regard (de toute façon il n’existe plus de loi) et vous surveille grâce au télécran, émetteur autant que récepteur. Terrifiante vision en réalité que ce 1984, mais heureusement moins probable actuellement qu’elle ne l’était après-guerre. A lire sans hésiter.

TOTALITARISME La trilogie des Tripodes de John Christopher :

&

MEDIAS

En l’an 2089, la Terre entière est revenue à une ère très semblable au Moyen-Âge. Seuls quelques vestiges inexpliqués témoignent encore de la grandeur d’autrefois, d’avant l’arrivée des tripodes. Depuis près d’un siècle en effet, ces immenses monstres de métal venus d’ailleurs ont étendu leur domination sur la Terre. Les êtres qui commandent ces machines, que personne n’a jamais vus et qui se regroupent dans d’immenses cités interdites, asservissent les hommes en leur soudant au front une résille de métal qui les rend serviles et pacifiques. Pourtant, quelques rares hommes ont échappé à la cérémonie de la résille et ont choisi de se retrancher dans les hautes montagnes inaccessibles aux tripodes. Refusant cet esclavage, ils tentent de redécouvrir les secrets des anciens afin d’anéantir le règne des envahisseurs. C’est avec des conceptions totalement différentes des nôtres qu’ils essaient de comprendre l’utilisation de sciences perdues et de techniques oubliées, telles l’électricité, le métro, les scaphandres... Pour les trois jeunes héros, Will, Beanpole et Henry, cette nouvelle vie est un véritable parcours initiatique qui dévoile les forces et les limites de leur personnalité, dans un univers consistant et travaillé, loin des clichés des mondes post-apocalyptiques et des sociétés décadentes. A noter également, du même auteur, la trilogie Boule de Feu, un voyage assez fascinant dans le rouages complexes et incertains des mondes parallèles.

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P Anorama

s é l a c é d Livres décalés s e r Liv Dans un registre tout aussi poétique mais sans appartenir au genre de l’anticipation, les romans suivants sont difficilement classifiables, et ont une certaine proximité avec l’univers bien particulier de Lewis Carrol. Les auteurs en profitent pour créer de nouveaux mots qui se noient dans leur paradoxe et mettent en scène des situations discordantes où la logique est motif de dérapages saugrenus.

La cantatrice chauve et autres pièces de Eugène Ionesco “Je n’avais pas l’ambition de faire du théâtre, [...] j’avais l’intention d’apprendre l’anglais. [...] Puisque le théâtre est un dialogue, je devais faire une pièce de théâtre [...] qui apprendrait l’anglais. C’est alors que les phrases se sont mélangées et que M. Smith, par exemple, vous apprenez qu’il y a trois jours dans la semaine : le mardi, le mercredi, et le mardi...” Voici ce que dit Eugène Ionesco au début de la pièce, en s’adressant à une jeune fille du public, choisie au hasard. Le reste est à l’avenant : phrases sans queue ni tête, situations délirantes etc. Cela dit, “la cantatrice chauve” -au fait, pourquoi ce titre ? “parce qu’aucune cantatrice, chauve ou non n’y apparaît” - tourne selon un principe simple : un enchaînement de répliques d’une banalité affligeante, tout cela pour singer les erreurs de la société et notre manque d’originalité. Ainsi, dans la pièce “Rhinocéros”, Ionesco présente la vaine lutte de quelques individus face à la standardisation et qui vont finalement se fondre dans la masse - devenir rhinocéros - sauf un. A noter qu’on peut y voir également une métaphore sur la résistance. Mais surtout, n’oubliez pas: “l’épicier du coin est meilleur que l’épicier d’en bas”[...] Il y a bien sûr l’épicier du haut de la rue, mais c’est toujours l’épicier du coin le meilleur..

L’Écume des Jours de Boris Vian

Critiques : Eva la Douce Nemo Fideau Dideau Miette Illustrations : Nico

“ Cette histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre. ” C’est ainsi qu’est annoncé le roman dans son avant-propos. Et de l’imagination, il en faut certainement une sacrée dose pour raconter une histoire d’amour apparemment banale sur un fond de décors les plus loufoques. Pour Colin, la rencontre avec Chloé sonne le glas de sa mélancolie de riche célibataire. Mais le bonheur n’est que de courte durée : quelque temps après leur luxueux mariage, un nénuphar commence à pousser dans la poitrine de Chloé : la maladie est incurable et les traitements coûteux. Malgré le soutien de Nicolas, le cuisinier qui pêche des anguilles dans le lavabo, d’Alise et Chick, les grands admirateurs de Jean-Sol Partre (comprendre Jean-Paul Sartre, qui est plutôt salement amoché par l’auteur) et de la souris bavarde à longues moustaches grises, Chloé meurt en laissant Colin ruiné et misérable. L’enterrement est odieux, entre les rires cruels des porteurs dont la misère de Colin n’a pas pu acheter le silence, et le craquement des os dans le cercueil balancé à coups de pieds : c’est l’enterrement des pauvres, et le roman s’achève sur une dernière touche amère et délirante, le suicide de la souris.

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Dark Thoughts

“P

apa, j’ai faim...” Julius Cor ne tour na lentement la tête en direction de la faible voix. Ce qu’il vit lui serra un peu plus le cœur. Amande le contemplait de ses grands yeux noirs, qui mangeaient son visage émacié. Son petit corps rachitique, à peine recouvert de la vieille chemise de Julius, se tendait désespérément en direction de son père. Mais elle n’avait pas la force de se lever. Julius lui sourit tristement. “ Je sais, Amande, je sais. Bientôt, je te donnerai à manger.” Bientôt, elle serait morte. Elle n’aurait eu à souffrir que huit ans... Soudain, Julius fut content que la fin du monde soit pour ce soir. Sa fille n’aurait plus faim. Il n’aurait plus à se battre comme les deux cents millions d’habitants du Ghetto Sud. Et par dessus tout, les vieux pourris de la cité mourraient aussi. Ni mieux, ni plus mal que les déchets comme Julius. Egaux face au météore. Evoquer le météore rendit Julius nerveux. La télé avait longuement raconté le chaos qui allait survenir, les tremblements de terre, l’explosion, la nuit, la chaleur... Les images de simulation ne donnaient pas envie de rire. Les gens gisaient, les enfants couraient le corps en feu... Dans les cauchemars de Julius, c’était toujours Amande qui courait. “ Papa, j’ai faim !” Le ton était plus plaintif, plus alar mant. “ Je reviens, Amande. Je vais chercher à manger. ” Il venait de repenser à Marco, le dealer. Il lui avait parlé d’un prochain arrivage

de Vali. Si on en prenait trop, on ne se réveillait jamais. Et ce n’était pas trop cher. Il se sentit plus léger, à présent que sa décision était prise. Amande ne souffrirait pas. Lorsque ce monde pourri serait puni, elle serait déjà au royaume des anges.

N ouvelle Texte : Fideau Dideau

“ La cote d’émotivité est à centsoixante-dix-sept. C’est encore pire que prévu, monsieur le président.” Julius Cor ne regardait tendrement Amande. La petite fille dor mait profondément. Dehors, la pluie se mit à tomber. Acide, comme d’habitude. “Désagréable jusqu’au bout !... ” Sur ces mots, Julius but sereinement ce qui restait de Vali, puis s’allongea à côté de sa fille. Il n’aurait pas la chance de regarder l’arrivée du météore, mais il était h e u re u x comme jamais. Lentement, ses paupières se fer mèrent. “C’est un succès complet, monsieur le président. Les gars du D.O.P estiment que plus de quatre-vingts pour cent de la population ont été éliminés, du fait des suicides ou des pillages. Les survivants sont trop hébétés pour offrir la moindre résistance aux Forces Spéciales. Dès vendredi, les terrains du Ghetto Sud seront ouverts à l’exploitation. ” Juste avant de quitter la salle, l’officiel se retour na brusquement.” “ J’oubliais. Les ventes d’ar mes et de stupéfiants nous ont per mis de récupérer soixante treize pour cent des richesses estimées des habitants.” Et là-dessus, il sortit.

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Il n’aurait pas la chance de regarder l’arrivée du météore


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ANORAMA

l’aperçu des jeux qui suit est loin de faire l’unanimité en ce qui concerne l’aspect décalé. Tous ont un petit je ne sais quoi qui les situe dans le thème de ce numéro sans être pour autant des univers décalés,

L auberge Mage, l’ascension “ Cela faisait maintenant deux jours qu’Alexis était traqué, deux jours qu’il n’avait ni mangé ni dormi. Le plus frustrant étant qu’aucun des subterfuges habituels n’avait eu d’effet : peut-être que Paris était devenue une ville trop monotone, trop incrédule. Il faut avouer que son retrait au Tibet lui avait fortement facilité la tâche. Les flux y étaient autrement puissants. Mais il s’y était senti mal : ce n’était pas là la place d’un Fils de l’Ether. Et le voilà, telle une empreinte colorée glissant entre les gratte-ciel, s’effaçant lentement, sous les coups de la banalité. Un métro – S’engouffrer – Quitter la Défense : déjà son esprit fonctionnait par automatismes. Il lui fallait reprendre un schéma de pensées plus Cartésien, même s’il était loin d’être parfait. PENSER ET FUIR. Une violente douleur à la tête le fit vaciller : sans qu’il ne s’en soit rendu compte, le métro avait atteint une vitesse phénoménale et son allure était suffisamment incroyable pour engendrer un paradoxe. Encore un comme ça et c’en serait fini de lui. Sortir – Un abri – Lignes haute tension – Ciel orageux : comme s’ils avaient pu le prévoir, des hommes étaient là devant lui et maintenant il savait qu’eux aussi étaient initiés. Une boule de feu s’abattit sur Alexis, assourdissante et mortelle. Le lieu parfait pour disparaître : tout cela serait assimilé à la foudre tombant sur les câbles électriques. Peut-être le choc, mais il comprit qu’un être comme lui, au bord du paradoxe, n’avait pas sa place dans un monde si dépourvu de croyances et de superstitions… ” MAGE est un jeu contemporain dans lequel vous jouez des personnages capables de modifier les lois physiques telles la gravité, les énergies… Mais cela peut engendrer des paradoxes dangereux pour eux si le phénomène est trop incroyable. L’évolution des personnages se fait dans un monde qui nous est familier, c’est à dire le nôtre. En

Ecryme

effet, le monde de Mage n’est pas décalé mais les actions “ magiques ” des initiés tendent à perturber sa stabilité. Les paradoxes engendrent ce décalage alors que la banalité l’annule. “ L’oiseau, un flamand pourpre, poussa un cri rauque en devinant les hommes installés sur les piliers ruinés de l’ancienne traverse. Ses yeux perçants glissèrent sur les uniformes vert émeraude, les sabres étincelants, les échasses posées en faisceau. Léon poussa un soupir résigné et donna l’ordre de repartir, le plus dangereux au milieu de l’Ecryme était de se laisser prendre à la regarder, mystérieuse et scintillante. L’étrave des échasses fendait lentement l’Ecryme sous ses pieds. Lorsqu’il confiait cette sensation à ses amis, il évoquait le plus souvent un couteau coupant une motte de beurre. C’était une impression lente et majestueuse. Personne ne pouvait imaginer cette angoisse qui ne vous quittait jamais, cette certitude d’une mort lente si l’on avait le malheur de tomber. Bien sûr, si vous parveniez à remonter rapidement sur vos échasses, vous vous en tiriez avec seulement quelques brûlures. Il fallait agir vite, ne pas céder à la panique malgré les vêtements qui se recroquevillaient comme de vieux chiffons brûlés, malgré cette terrible sensation d’être rongé par des milliers de petits insectes poisseux…” Ecryme est un jeu post apocalyptique se déroulant dans les restes de notre monde après qu’une substance corrosive, l’Ecryme, se soit abattue sur tous les pays. Les habitants survivants vivent sur des traverses de métal dans une ambiance générale assez proche des révolutions Russes du début du 20ième siècle. Le décalage de se jeu et par là même sa proximité avec notre vie est assez saisissant, notamment

Mage est un jeu rôle édité chez Hexagonal. Ecryme (Delires) est écrit par Mathieu Gaborit et est inspiré de la BD le Pont dans la vase de Chomet et Chevillard.

22:00


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du roliste AMBRE

“ Elles me poursuivent. ” dit-il. “ Elles seront là dans peu de temps ”. Flora poussa un petit cri que nous avons tous deux ignoré. “ Qui ? ” ai-je demandé. “ Des créatures d’Ombre. Je ne sais pas qui elles sont, ni combien. Quatre ou cinq, peut-être six. Elles étaient dans le même avion que moi. Elles se sont manifestées aux environs de Denver. J’ai déplacé l’avion plusieurs fois pour les soustraire mais ça n’a pas marché, je ne voulais pas être trop déporté par rapport à la ligne. Je les ai semées à Manhattan, mais ce n’est qu’une question de temps. Je pense qu’elles seront ici d’une minute à l’autre.” “ Sais-tu qui les a envoyées ? ” Il eut un bref sourire. “ J’imagine que c’est forcément quelqu’un de la famille. Peut-être Bleys, peut-être Julian ou Caine. Peutêtre toi, mon frère, pour m’obliger à venir ici. J’espère que non. Tu n’aurais pas fait ça ?”. “ Je ne pense pas”, répondis-je. En fait, je n’en savais rien. Ma mémoire continuait à me jouer des tours. “ Mais je crois que nous ne tarderons pas à le découvrir. Il y a une voiture qui vient de s’arrêter devant le porche. Cette fois les voilà! ”. Ambre, le jeu de rôles sans dés, est un ensemble de quiproquos, magouilles, machinations, altruisme ( ? ? ?) où tout est bon pour prendre de l’influence et acquérir le pouvoir à la cour d’Ambre. Mais rassurez-vous, vous aurez sûrement des amis, ce seront les premiers à vous le dire, et ils seront toujours là quand ils auront besoin de votre aide… Plus on s’éloigne du palais d’Ambre et plus ce monde devient décalé. Les mondes ressemblent de moins en moins à l’original mais se ressemblent toujours entre eux. C’est sûrement le jeu le plus de notre thème. Le principe est simple : Ambre, l’unique, et les Ombres, pâles reflets de sa magnificence sont autant de mondes que les princes peuvent altérer à leur

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ANORAMA

guise… Les possibilités sont infinies (ou presque car la limite est représentée par les cours du chaos et l’Ombre Terre est à l’image de notre planète). CHATEAU FALKENSTEIN “ Avec votre permission Milady ! ” Fièrement dressé au bord du précipice, le capitaine Charles W. Clifford tendit la main à la jeune fille pour l’aider à enjamber la crevasse. Trois cents mètres en contrebas, le torrent cascadait le long de la gorge mais, sur ce sentier de chèvres, le bruit leur parvenait étouffé par la distance. Malgré les recommandations de Clifford, Lady Diana ne put s’empêcher de regarder en bas et, frissonnante, vint se blottir contre le bras mécanique de l’intrépide capitaine. Après quelques secondes d’hésitations, celui ci l’entoura de ses mains calleuses et l’apaisa par des paroles réconfortantes. “ Nous serons bientôt en vue du fortin. Nous y retrouverons les hommes de votre père, et les rebelles ne pourront plus rien contre nous ”. Il disait cela sans conviction, comme s’il avait répété déjà moultes fois ces paroles, en vain. Les grands bals Praguois durant lesquels il se plaisait à courtiser et discuter politique ne lui laissaient plus que de longs soupirs : où allait donc l’amener cette fin de siècle si déroutante ? Les mondains ne juraient plus que par la vapeur, et même si les tensions avec les dragons s’étaient quelque peu apaisées, les politiciens ne parlaient que de guerres et de colonisations… Au fond des palais baroques de la NouvelleEurope, découvrez une étrange époque Victorienne alternative où se rencontrent héros de romans, machines extraordinaires et créatures légendaires, et sauvez de belles héroïnes en péril en déjouant, sabre au clair, les ambitions machiavéliques de savants fous. A mi-chemin entre Sherlock Holmes, Léonard de Vinci et les milieux mondains de la fin du 19ième siècle, ce jeu restaure à la perfection l’ambiance folle qui pouvait régner à ces époques. Science et soirées mondaines laissaient libre cours aux rêves les plus fous et la présence d’une certaine dose de féerie achève de SanSan mettre en place ce décalage indispensable à l’évasion…

Ambre, publié chez Descartes, est le premier jeu de rôle qui n’est pas doté d’un système de jets aléatoires. Son auteur, Wujzik, a également collaboré au jeu Paranoïa. Chateau Falkenstein a été traduit chez Descartes


Rendez-moi m Docteur

S cénario

Une aventure pour la M

Le Docteur Chestel a inventé une substance, la gunatraja, qui permet de pénétrer dans l’univers mental de ses patients afin de les guérir de leurs phobies.

Introduction

Appelés d’urgence par le docteur Chestel, les soigneurs se retrouvent devant leur patient, Frédéric Dubonnois qui cherche à retrouver son humanité. En effet, il avoue ne plus être sensible à rien, n’avoir aucun sentiment de compassion ou de pitié, il avoue même se rendre compte de son cynisme débordant et de son penchant terrible à semer la zizanie sans pouvoir y remédier. Les joueurs préparent donc leur attirail pour partir visiter son intracos. Les murs de la salle s’estompent.... Les PJs se retrouvent sur un ponton étroit et branlant. Ils portent leurs habits de tous les jours à une exception près : plus aucun d’entre eux n’a sa montre au poignet. Étrange aussi : dans leur main serrée, tous trouvent un vieux sou rongé par le vert-de-gris. Tout autour d’eux, une épaisse brume réduit la visibilité à néant. A l’extrémité du ponton, ils distinguent cependant un vieillard décharné en haillons qui semble s’impatienter dans sa barque. De manière assez étonnante, il porte autour du cou une espèce de collier de métal d’une modernité incontestable qui ne s’accorde pas du tout avec l’aspect général du personnage. Il leur fait comprendre qu’ils peut leur faire traverser la rivière à condition qu’ils lui donnent une obole (histoire de rappeler aux PJs de vagues souvenirs de Charon, passeur des enfers). Lorsque les soigneurs prennent place, la barque quitte la berge, dirigée par le long bâton du passeur qui s’enfonce dans des eaux à l’aspect particulièrement bourbeux et malsain. C’est ainsi que la petite compagnie arrive devant une porte de bronze corrodé colossale qui s’ouvre pour les laisser passer. Le passeur les dépose et s’éclipse, laissant l’immense porte se refermer derrière lui. ni, il ressemble assez aux employés de base du building, à cela près qu’il paraît beaucoup moins fatigué qu’eux. Il parle peu et délivre machinalement les directives et les consignes de travail.

Les PROTAGONISTES Frédéric Dubonnois

:

Malingre et avachi, les joues creuses, cheveux jaunes et costard démodé, il parle peu et se mordille constamment la lèvre inférieure avant de prendre la parole.

Luc Féri :

La méthode du docteur Chestel est un excellent jeu de Daniel Danjean édité par les Presses du Midi

Il ressemble de manière stupéfiante au Frédéric réel (d’où de toute évidence une confusion pour les soigneurs quand ils vont le voir pour la première fois) et paraît tout de même en bien meilleure forme que celui de l’intracos. Ordonné et classe, cheveux gominés, il a une démarche stylée, un petit sourire charmeur et un costume impeccable.

Le Grand Ordonnateur : Rigide et borné, du genre pète-sec, pas vraiment avantagé par ses petits sourires coincés et son crâne dégar-

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Le Grand Inquisiteur : En sadique parfait, il est sans aucun doute celui qui travaille avec le plus d’enthousiasme dans la ville : il passe le plus clair de son temps à épier les citoyens et à tourner en rond en faisant claquer ses talons du haut de sa taille de caporal russe pour vérifier qu’ils souffrent bien comme il faut. Et quand il s’en sent l’envie, il se fait une joie d’aller torturer quelques anges pour leur soutirer des informations sur le paradis.

Le Haut Responsable du secteur de l’hygiène publique Maniaque du travail bien fait, il prend à l’évidence un plaisir certain à vérifier la bonne santé et la propreté des citoyens et est prêt à tout pour que règne la sacro-


Chestel

mes paupières !

Méthode du Docteur Chestel

sainte hygiène publique, quelque doivent être les moyens utilisés. Convivial et chaleureux, il aurait tout pour mettre en confiance, s’il pouvait s’empêcher de toujours se déplacer avec sa pince à charcuter les

paupières et sa blouse d’une couleur rougeâtre douteuse.

LIEUX Dans l’enceinte de la

ville :

La ville est entièrement close de remparts hauts et épais. Les escalader ne mènerait qu’à retourner dans les brumes illimitées de l’extérieur : sachez que l’intracos du patient est concentré entre ces murs. En dehors, c’est le néant. L’architecture, et tous les autres aspects de la ville, sont semblables à l’accoutrement du passeur : un terrible mélange de genres, où se côtoient machines à laver et charrettes à roue, bureaucrates derrière leurs ordinateurs et lavandières qui battent le linge à la rivière, HLM et maisons de chaume délabrées. Pourtant, malgré ce mélange des plus hétéroclites, il règne une certaine harmonie, un naturel qui ne choque pas la vue. Le cœur de la ville est formé par un immense building à la façade néo-classique d’un mauvais goût prononcé, copieusement gardée et visible de tous les coins de la ville. C’est le centre administratif qui gère tout ce petit monde. Un détail à noter : il n’y a aucune temporalité dans la ville ; pas de jour, pas de nuit, pas de montre ni de temps qui passe. Les rues sont très mouvementées. Des flux irréguliers circulent sans relâche. Seuls restent immobiles des joueurs de flûte, postés à divers endroits de la ville, jouant inlassablement une mélodie plaintive et trop aiguë.

Les habitants : L’élément le plus frappant est sans doute que tous les hommes et les femmes qui hantent cette cité étrange,

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n’ont pas de paupières. Ceux-ci sont aussi particulièrement courbés et apparemment harassés par le travail. Ils ne dorment pas, ne mangent ni ne boivent, ils ne font que travailler et travailler sans relâche. On les voit si possible s’adonner à des tâches terriblement inutiles, comme faire des tas de vieux boulons et détritus qui sont aussitôt désassemblés et réorganisés par d’autres travailleurs, ou encore terriblement bureaucratiques : appliquer des tampons, agrafer des feuilles, faire des bâtonnets, des statistiques ou des études de population par dizaines. Peu importe, à vrai dire, l’essentiel est de garder la cadence infernale imposée dans la ville.

Les anges : Si vous croisez un individu en grande toge bleue, un air de contemplation très niais, éventuellement en train de prendre des notes sur un petit carnet dédicacé par Dieu en première page, une petite barbichette (ce sont les seuls à en porter) et une auréole sur la tête, il n’y a pas de doute à avoir : vous êtes face à un ange espion envoyé par Dieu pour inspecter l’enfer. L’ennuyeux, c’est que leur capacité de discrétion et d’intelligence étant assez limité, ils ne restent pas très longtemps en liberté dans la ville. Les décharges : Au nombre de deux, elles récupèrent tous les déchets industriels de la ville. Mais le système de nettoyage est plutôt bien organisé, puisque une vieille charrette à bras vient faire un ramassage à intervalles fixes et amène tout ça à un centre de tri et de recyclage. Les vieilleries vraiment inutilisables sont alors aspirées par intermittence par un énorme tuyau d’environ deux mètres de largeur qui s’enfonce sous terre. On peut observer le trajet du tuyau quelques rues plus loin à travers des plaques grillagées. D’ailleurs, vu que le système fait un bruit d’aspirateur malade, il suffit de se laisser guider à l’oreille. Et lorsqu’on y regarde de plus près, le tuyau dévide sous les plaques grillagées tout son contenu qui vient rejoindre un amas de vieux papiers que déverse un second tuyau venu d’on ne sait où. Et, tout ce joli bazar est

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Docteur

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emporté de manière souterraine et jeté à l’extérieur des remparts de la ville. Les déchets vont alors se perdre dans les brumes, c’est-à-dire qu’ils sont purement et simplement éliminés de l’intracos du patient. Cela peut être intéressant d’aller fouiner dans la décharge en dévissant ou en arrachant une des plaques grillagées. On peut trouver, entre autres, un exemplaire périmé du règlement intérieur de la ville, un vieux pass pour accéder à la salle informatique du building ou encore un compte-rendu de réparation du système qui coordonne les télés. C’est aussi un passage privilégié pour accéder à l’intérieur du building, puisque c’est bien de là que part le tuyau à paperasses (on peut s’en rendre compte en se baladant autour du building, où le tuyau déborde de quelques mètres pour s’enfoncer sous terre). Pour cela, il suffit d’attendre un arrêt du processus de dévidage et de s’aventurer à l’intérieur.

LE BUILDING SOUS-SOL La salle de récupération de détritus du building : Au milieu d’une vague odeur de vieux papiers, cette salle est perforée de tuyaux dans tous les sens qui portent des étiquettes indiquant leur provenance : on peut y trouver le même genre d’infos que sur les paperasses de la décharge.

Les geôles des anges :

la vigilance du gardien assoupi, pour faire ce dont vous avez toujours rêvé : une confession divine. Avec leur Q.I. fracassant, inutile de dire qu’ils ne chercheront pas à contourner les questions, mais ça ne serait pas étonnant qu’ils essaient de balancer les PJs au gardien (qui d’ailleurs aura beaucoup de mal à les prendre au sérieux et prendra ça pour un nouveau type de tentative d’évasion, rien de plus). Mais le plus intéressant reste sans doute que les anges sont les seuls, avec Luc Féri, à pouvoir entrer dans l’ascenseur particulier de celui-ci. Les anges les plus anciens (mais il n’y en a pas des masses, parce qu’un ange, quoi que puissent en dire les croyances populaires, ça ne dure pas bien longtemps) en connaissent donc le code d’accès : ASCENSEUR (eh non, il n’y a pas que les anges qui illuminent le passage de leur intelligence !)

La salle de torture : C’est le lieu de passage obligatoire de tous les anges qui viennent d’être cueillis. On y trouve mêlées technologies de torture de pointe et bons vieux outillages barbares. On peut sans difficultés entendre les questions-réponses des interrogatoires en collant son oreille à la paroi de la salle.

LES ASCENSEURS Au nombre de trois installés côte à côte, ils ont différentes destinations et différents utilisateurs. Le premier est réservé aux nouveaux venus qui

C’est là que l’on garde soigneusement les anges, par deux ou trois par cellule. Ils passent leur vie à prier et à essayer de rentrer en communication avec Dieu, ce qui est plutôt délicat vu les conditions. Une fois de temps en temps quand même, Dieu arrive à joindre l’un d’entre eux et leur donne de bonnes idées de plans d’évasion inutilisables et tordus à souhait, souvent axés sur le sacrifice pour la collectivité d’ailleurs, comme par exemple utiliser l’un des leurs comme bélier pour fracasser la porte, ou faire une collecte d’auréoles pour soudoyer le gardien avec, ou encore découper les manches de toutes les tuniques bleues pour en faire une grande corde qui pourrait servir peut-être un jour si quelqu’un les délivre. C’est l’endroit impeccable, si vous réussissez à déjouer

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Chestel

viennent se faire inscrire. On peut d’ailleurs y lire : “Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage...(Du Bellay)” Il n’a que deux boutons : le rezde-chaussée et le cinquième étage. Le second est réservé aux bureaucrates qui travaillent au building, y compris l’Ordonnateur et l’Inquisiteur. A l’extérieur, il y a marqué “Plutôt souffrir que mourir, c’est la devise des hommes. (La Fontaine)” Il permet d’accéder à tous les étages sauf au dernier et marche par carte magnétique. On peut s’en procurer une dans la poche intérieure des vestons de tous les bureaucrates en question, qu’ils sortent puis rangent machinalement devant le nez des nouveaux venus. Il va donc falloir ruser pour en récupérer une quelque part lors de l’attribution du travail des PJs, ou sur un bureaucrate sorti à l’extérieur. On peut aussi en trouver une périmée dans la décharge, qui fera un affreux bip bip lors de son utilisation, mais après un peu de bla bla auprès des responsables de l’ordre, elle sera réactualisée et pourra resservir. Sur le troisième, on peut lire “Je suis le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé (Nerval)”. C’est l’ascenseur privé de Luc Féri, qui permet de monter jusqu’au dernier étage. Il faut pour cela taper le code ASCENSEUR pour partir.

LE REZ-DE-CHAUSSÉE La salle de gestion : C’est dans cette salle immense qui occupe tout l’étage qu’est contrôlée toute la ville par un incroyable réseau informatique à la complexité délirante, où il circule une quantité assez incroyable de paperasses et fichiers en tous genres. Des centaines de bureaucrates maussades en costumes gèrent tout ça avec la même lassitude que tous les travailleurs de la ville.

CINQUIEME ÉTAGE Il comporte la salle d’arrivée des nouveaux venus (une grande file d’attente devant le petit bureau du grand Ordonnateur) et le secteur de l’Hygiène publique (une vaste salle de boucherie dans laquelle se trémousse avec joie le Haut Responsable).

AU PREMIER, DEUXIEME, TROISIEME ET QUATRIEME ÉTAGES

SIXIEME ÉTAGE

Partout, de petits bureaux à l’infini portent des appellations de chiffres compliquées. La circulation est intense et les bureaucrates tout aussi maussades qu’au rez-de-chaussée. Ce sont en fait les annexes de la salle de gestion, qui héritent de tous les problèmes qui dépassent un peu la routine.

La salle de l’horloge: C’est une salle isolée et désespérément vide. Seule une immense horloge arrêtée à l’heure de 2h15 est posée là, unique preuve de l’existence d’une temporalité dans cette ville.

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Docteur nité. Ils sont ensuite dépouillés de tous leurs objets personnels avant de passer au secteur Hygiène publique pour se faire charcuter les paupières. (et autant dire que des gens avec paupières lorsque personne n’en a, ça ne fait pas très discret). Ils seront ensuite des heureux citoyens qui iront rejoindre la masse des travailleurs las et dociles. Adieu donc aux paupières des PJs, mais leur beau métier de soigneur demande bien quelques sacrifices, n’est-ce pas ? Le seul repos accordé et obligatoire : celui de la pause télé. Présente dans toutes les pièces et allumée constamment, elle diffuse en permanence des crash de voitures. A période fixe, pour tous la même, tout le monde prend une petite cure de cadavres et de tôle aplatie avant de se remettre docilement au travail.

La chambre de Luc Féri :

L’ascenseur traverse sa chambre et dépose ses utilisateurs directement en son milieu. Ordonnée et classe, elle est à l’image du personnage. Elle regorge de livres reliés et sagement classés sur ses rayonnages de bibliothèque. Ce ne sont que des volumes de poésie, récupérés un par un depuis des millénaires sur les nouveaux arrivants.

SEPTIEME ÉTAGE La prison de Frédéric : Elle est fermée par une énorme porte de verre trouble, sans serrure ni code. Pour l’ouvrir, il n’y a qu’un moyen : réciter un psaume (et c’est bien connu, les morts damnés en enfer en sont bien incapables). C’est là qu’interviennent à nouveau les anges, et c’est ce qui explique pourquoi on en remplit les geôles. Cette pièce est en réalité la cellule où est gardé Frédéric Dubonnois, notre sympathique patient, séquestré ici par son gentil frère.

L’arrivée des anges : Envoyés par Dieu à intervalles de temps réguliers, ils tombent tout droit du ciel par un trou clairement délimité. Il a même été instauré des pauses-cueillette (des affiches à ce sujet ont été placardées un peu partout) : à peine tombés du ciel, ils sont embarqués par la population ou les employés administratifs qui passent par là et amenés au building.

ÉVÉNEMENTS

Comment délivrer Fred ?

La venue des nouveaux arrivants : amenés par Charon, ce sont les seules personnes encore munies de paupières. Ils sont également moins courbés et paraissent à peu près sains de corps. Ils se dirigent tous, comme menés par un guide invisible, vers l’extrémité septentrionale de la cité, c’est-à-dire vers l’auberge Au repos bien mérité, tenue par un aubergiste courbé et sans paupières d’ailleurs. C’est là que les PJs vont pouvoir s’informer des démarches administratives à remplir et des moeurs globales de la cité. Tous ces nouveaux venus sont en fait tous des morts, obéissants et pas très malins, qui ont atterri là après leur petit séjour sur la Terre. Le passage par l’auberge est une étape transitoire, et c’est là qu’ils vont pouvoir manger et boire pour la dernière fois, ou plutôt faire semblant de manger et de boire dans des couverts vides. De toute manière, les PJs ne ressentent ni la faim ni la soif, non plus que le besoin de sommeil. Il va de soi que suivre la masse des arrivants semble être le meilleur moyen de s’intégrer à la vie de la cité.

En arrivant au dernier étage du building, les PJs n’auront pas bien longtemps à attendre pour assister au petit manège de l’ouverture de la porte : Luc Féri arrive en tenant par le col un ange qui se débat de

L’inscription au building : L’étape suivante, pour les nouveaux venus, est de se présenter au building afin d’être inscrit sur la liste des travailleurs et se voir attribuer un travail par le grand Ordonnateur (et Ô rage, ô désespoir, chacun se voit attribuer exactement le même travail que celui qu’il avait sur Terre!, les joueurs de flûte dans les rues sont en fait les chômeurs, préposés à “l’orchestration musicale du travail”) qu’ils devront exercer sans relâche pour toute l’éter-

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Chestel manière ridicule. Il lui demande d’ouvrir. L’ange refuse tout d’abord mais cède rapidement et récite un psaume. La porte s’ouvre, mais Luc Féri entre seul dans la salle, et les anges seraient bien incapables de dire ce qu’elle contient.

L’entrevue avec Fred : Une fois que les PJs ont compris l’astuce de l’ouverture de la porte et arrivent à pénétrer à l’intérieur, ils vont enfin pouvoir demander quelques explications à Fred. En se montrant un minimum patient et diplomate, celui-ci, très récalcitrant au début, va quand même finir par cracher un par un ses petits secrets.

DÉROULEMENT ET SOLUTIONS Le problème de Fred : En fait, dans le monde réel, Luc Féri est Jérôme Dubonnois, de deux ans l’aîné de Frédéric, qui lui ressemble beaucoup et qui est devenu son jumeau dans son intracos (c’est pourquoi, sans aucun doute, mes PJs le prendront d’abord pour Fred lui-même. Fred fait un gros complexe au sujet de ce grand frère qu’il a toujours cru le préféré de ses parents, qui a réussi sa vie et a monté une entreprise florissante. Cette préférence était bien là au moins dans un domaine : Jérôme se voulait être un artiste pseudo-rebelle,

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un poète et, même si ses vers ne volaient pas très haut, il faisait l’admiration de tous (Il est tout simplement devenu un grand amateur de poésie dans l’intracos du patient). Du même coup, Fred complexe aussi sur sa situation d’informaticien médiocre et sans imagination, ce qui se reflète par la bureaucratie et la place de l’informatique omniprésentes dans le building. Mais Fred a vraiment craqué lorsque ses parents ont eu un accident de voiture et sont morts à l’hôpital avant qu’il ait pu les voir, tandis que son frère a reçu leurs adieux. Il y a eu rupture à ce moment-là et son esprit a commencé à ne plus tourner très rond. Il a perdu toute conscience de l’évolution du monde qui l’entourait et ne revoit plus que cette scène de l’accident (présente sur toutes les télés) et l’heure maudite où il est arrivé trop tard (c’est-à-dire l’heure de l’horloge).

Solutions La solution la plus simple et la moins néfaste serait de permettre à Fred d’être présent à l’hôpital au moment de la mort de ses parents. Pour cela, il faut le libérer de sa cellule et se rendre avec lui à la salle de l’horloge. L’heure indiquée (2h15) est celle où Fred est arrivé trop tard pour voir ses parents à l’hôpital. Là, il faut tourner les aiguilles de manière à les placer quelques heures plus tôt. Alors, avec la reprise d’une temporalité et un retour dans le passé, le décor va changer et les PJs vont se retrouver à l’accueil de l’hôpital. Il ne reste plus qu’à demander la chambre où sont gardés les parents et à laisser Fred faire ces adieux, et peutêtre encore mieux pour lui, retarder le frère lorsqu’il va arriver quelques minutes plus tard pour que Fred s’assure qu’en recevant seul l’adieu de ses parents, il retrouve une place dans leur estime. Les PJs peuvent également essayer de débrancher le système télé de la ville en bidouillant les circuits informatiques, tout en sachant que le code d’accès à cette commande se trouve sur une disquette dans le costume de Luc Féri. Dans ce cas, l’accident de voiture va être refoulé et la mort de ses parents oubliée. S’ils détériorent les citations poétiques et/ ou la bibliothèque de Luc Féri, Fred va prendre conscience que son frère n’est qu’un artiste nul et qu’il a autant loupé sa vie que lui dans l’informatique, en somme, ce qui va lui retirer son complexe d’infériorité vis-à-vis de son frère (sans toutefois régler le problème des parents, donc le patient gardera toujours un désagréable sentiment de culpabilité et aura une trouille bleue des voitures).

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Scénario de Eva la Douce, sur une idée de Nadine Illustrations de PMGL


Univers Decalés

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Chasseurs de Reves n°3