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En haut de l’affiche Ça m’a tout de suite plu cette histoire de photos. Je ne sais pas exactement pourquoi. Elle nous apportait un peu d’air. On allait enfin pouvoir s’amuser en cours. C’était bien la première fois que nous, les élèves, on était au centre et nos profs sur le côté, à nous regarder sans dire un mot. Certains prenaient même des notes. Qu’est-ce qu’ils écrivaient ? Nos plaisanteries ? J’espère qu’ils ne vont pas nous les resservir un de ces jours. Enfin tant pis : ce qui est dit est dit. D’habitude, on doit toujours faire vite pour se mettre en bleu. On est en retard, le temps presse, le prof d’atelier nous attend. On traverse le vestiaire en coup de vent. Là, on y est resté, je ne sais pas combien de temps, et pas qu’une seule fois. De voir nos profs de français ou d’art appliqué faire le pied de grue pendant des heures dans notre vestiaire où ils ne viennent jamais, à nous regarder enfiler, puis enlever nos bleus, j’ai trouvé ça drôle. J’avais l’impression qu’on avait la main, pour une fois. Surtout moi, parce que la main, je ne l’ai pas souvent dans ce lycée. Je me fais punir plus souvent qu’à mon tour. J’en ai marre d’ailleurs d’être toujours sanctionné. C’est vrai quoi, je ne suis plus un gamin, j’ai le droit de donner mon avis, de dire quand je ne suis pas d’accord. Faut reconnaître que si j’interviens en cours, c’est surtout pour dire que je ne suis pas d’accord. Alors forcément, les profs, ils n’apprécient pas. Mais bon, on aura toujours le temps de la fermer quand on sera à l’usine. Le lycée, ça ne devrait pas être l’usine. Moi, j’ai l’impression que les profs ne savent pas ce qu’ils veulent. Ils nous parlent sans cesse de connaissances, de culture générale et d’esprit critique, mais il faut quand même qu’on file doux. Je n’aime rien tant que les mettre en porte-à-faux. En fait, je les pousse à bout et des fois, ça dégénère. Ça m’a déjà valu deux exclusions temporaires. À présent, je suis en sursis. À la première incartade, je serai viré définitivement. C’est quand même dommage parce que, sans me vanter, le leader de la classe, c’est moi. Qui a les idées les plus originales, les idées tout court, sinon moi ? Parce que les autres, on ne peut pas dire qu’on les entende souvent. Ils font leur petit truc pour avoir la paix et puis basta ! Il ne faut pas leur en demander davantage. C’est ça qu’ils veulent nos profs ? Des moutons qui se mettent en rang sans rien dire ? Moi, je n’ai pas envie de me laisser faire. Mais surtout, je n’ai pas envie de roupiller. Déjà que je n’ai pas demandé à venir là. Je n’avais pas le choix en fait, vu mes résultats scolaires. Alors c’est sûr, je préfère encore régler des machines que de sécher des cours de maths ou de français. Attention : j’ai dit régler des machines, pas faire l’ouvrier, hein ! Il y a une nuance. Moi, dans l’atelier, je porte une blouse, pas une salopette. Je serai technicien, pas tâcheron. Je ne veux pas me salir les mains. J’ai trop de choses dans la tête pour m’user à produire des boulons. Seulement, je ne sais pas trop comment l’exprimer ce que j’ai dans la tête. Comment faire apprécier mes idées ? Elles se bousculent tellement et dans tous les sens que je n’arrive pas moi-même à les mettre en ordre, à les énoncer simplement. Du coup, je m’énerve parce qu’on ne me comprend pas. Surtout les profs : ceux-là, ils ne me comprennent jamais. On dirait que pour eux, ce n’est pas l’idée qui compte, mais la façon dont vous la formulez. Si la forme n’est pas bonne, tout est à jeter. À ce compte-là, moi, je suis entièrement à jeter. C’est d’ailleurs bien ce qui se passe : je me fais constamment jeter. Je ne sais pas comment faire autrement. Du coup, quand ce photographe est arrivé et qu’il a commencé par nous écouter parler de ce qu’on faisait dans ce lycée, j’ai senti qu’avec lui j’avais ma chance. J’en ai profité à fond. J’ai sorti plein de choses que d’habitude on ne dit pas. De toute façon, d’habitude on ne dit rien.


2 Quand est-ce qu’on discute ? Ce n’est pas prévu dans les cours. Il faut faire vite, comprendre vite, exécuter vite, réussir tout de suite. Hors de cette urgence, point de salut. Lui, il n’était pas pressé. Il semblait prêt à entendre tout ce qu’on avait envie de dire. Et surtout, il rigolait. Je me suis demandé ce qu’il venait faire là. Comment le lycée avait-il pu laisser entrer un type qui a l’air de passer son temps à jouer ? À l’âge qu’il a, ce n’est quand même pas ordinaire. C’est ça le plus incroyable au lycée : on vous fait constamment le coup de la discipline, du travail, de la responsabilité, à un point tel qu’on en a la nausée, et puis d’un seul coup, sans crier gare, on vous lâche entre les mains d’un Martien qui vous incite à faire tout le contraire, avec la bénédiction des autorités. Comprenne qui pourra. Moi, en tout cas, je ne me suis pas posé beaucoup de questions. J’ai trouvé l’occasion formidable et j’en ai profité à fond. Surtout le projet de réaliser des photos de nous. J’adore ça, les photos. J’en prends tout le temps avec mon portable. Même que ça m’a déjà valu des ennuis au lycée. Mais bon, un de plus, un de moins… Quand on voit les clichés d’élèves qu’ils mettent sur les plaquettes d’information du lycée, c’est déprimant : que des petites souris en bleu penchées sur leurs machines. Comment voulez-vous donner envie d’aller vers ces métiers avec des images pareilles ? Alors, d’emblée on a fait comprendre au photographe que nous on ne voulait pas être une fois de plus photographiés en bleu, bien droits, les mains le long du corps, comme de sages ouvriers attendant leur patron, déjà prêts à tout accepter, résignés et puis tout. On sait bien qu’il faut porter un bleu pour se protéger et ne pas trop se salir non plus. Mais on a beau dire, le bleu, ça vous marque. On disparaît dessous, c’est comme si on n’existait plus individuellement. On se ressemble tous, démunis, absents, conformes. Le bleu, c’est un uniforme en moins beau qu’un uniforme. C’est l’uniforme du pauvre, sans décoration, au contraire avec que des tâches, de la souillure. L’uniforme que personne ne voudrait montrer hors de l’usine. Passe encore qu’on doive l’endosser à l’intérieur, mais pas aux yeux des autres. Il n’était pas question pour nous d’apparaître en bleu sur une photo offerte en spectacle dans tout le lycée. Pas question de nous montrer dans cette tenue aux autres, surtout aux élèves du lycée général, qui se moquent tout le temps de nous quand ils nous voient traverser la cour en bleu. D’ailleurs, moi maintenant, je fais exprès de me balader en blouse pour leur montrer que je n’ai pas honte. On était encore dans la même classe l’an dernier. Alors, ce n’est pas la peine de me faire le coup du mépris. Mais je me montre en blouse, pas en combinaison de bleu. Faut pas exagérer. Donc, pas question de nous photographier comme ça. Il l’a tout de suite compris, le photographe. Ce qui m’a étonné, c’est qu’on l’ait laissé faire. Je pensais que le lycée l’avait prévenu de ce qu’on attendait de lui. Et bien non, personne ne lui avait rien dit, personne n’attendait rien. Lui-même n’avait aucune idée de ce qu’il allait faire, vu qu’il n’était jamais venu dans un lycée professionnel. Il attendait de voir. C’est comme ça que c’est devenu intéressant. Avec lui, on a beaucoup parlé et bien rigolé. On a même fait des choses incroyables que jamais on nous aurait autorisé à faire, comme monter sur les tables, nous lancer des pièces dans l’atelier, nous filmer dans le vestiaire. Et tout ça sous l’œil passif de nos profs, réduits à l’état de spectateurs. Qu’est-ce qu’ils en ont pensé de ce beau chahut ? Ça devait leur faire drôle – enfin peut-être pas – de nous voir passer outre à la plupart des règles qu’ils passent


3 leur temps à nous imposer. Eux qui nous veulent toujours calmes et posés, voilà qu’on nous encourageait à dire tout ce qui nous passait par la tête et à faire les zouaves. « Vous ne voulez pas mettre votre bleu ? OK, on va faire sans. » T’imagines ? Arriver dans l’atelier sans bleu, avec tes fringues à toi ! D’ordinaire, c’est un coup à se faire exclure du cours. Je ne m’en prive pas d’ailleurs quand j’en ai trop marre de leurs machines. Je dis que j’ai oublié la clé de mon casier et en général ça suffit. Je me retrouve en permanence. Bon, il ne faut pas le faire trop souvent. C’est une question de dosage. Mais sinon, ça marche plutôt bien. Alors que là on s’habillait comme on voulait et on entrait dans l’atelier quand même. Le rêve ! C’est certainement ça qui me manque d’habitude : pouvoir m’amuser de temps en temps, histoire de relâcher, parce qu’on a beau dire, on ne s’y fait pas facilement à la vie d’usine. Surtout moi qui ai vraiment envie d’autre chose. Je ne sais pas moi : vendre des trucs, commercial quoi, ou travailler dans la publicité vu que j’ai des tas d’idées, ou présentateur à la télé ! Pourquoi pas : je suis beau gosse et je fais tâche dans cette classe de moutons. Il y en a plusieurs qui m’ont dit, en voyant les portraits que le photographe a fait de moi : « Change de métier. Tu devrais faire mannequin. » Même en blouse, je suis classe. Faut dire qu’en dessous, je m’étais sapé : pantalon noir, chemise lie de vin, chaussures cirées. Il n’y avait que les chaussettes qui n’allaient pas avec. Mais, je n’avais rien d’autre que cette paire de sport blanche. Heureusement, on les remarquait à peine. Sur les photos, on voit très peu combien je suis bien habillé sous la blouse, mais moi je le sais et tout mon corps respire cette évidence. J’ai lu dans un magazine qu’un metteur en scène célèbre – je ne me souviens plus de son nom – tenait à ce que, dans les tiroirs du château où il tournait, il y ait de la véritable argenterie et des serviettes brodées, même si on ne le voyait pas à l’écran, parce que ça composait l’atmosphère du film. Je comprends ça. Moi, j’ai quelque chose à l’intérieur et ça transparaît, même sous le bleu de la blouse. Je ne suis pas le seul à le savoir. C’est ça d’ailleurs qui doit énerver les profs : ils sentent que je ne suis pas fait pour leur apprentissage, qu’ils ne réussiront jamais à me domestiquer, à me faire ouvrier – « Réponds quand on t’adresse la parole. » Ils ont raison : je ne serai jamais comme ça. Je ne sais pas ce que je ferai, mais je le ferai. Le photographe, je me suis tout de suite intéressé à sa manière de photographier. Par-dessus son épaule, je suivais sur l’écran de son appareil l’angle de vue qu’il adoptait, le cadrage, le réglage de la lumière. Je retenais ses options. Je ne sais pas pourquoi puisque je n’ai pas d’appareil à moi, mais qu’importe, je sentais que je devais mémoriser ça. Il y a des réglages de machines, vous pouvez me les expliquer dix fois, je n’en retiens rien. Tandis que ça, c’est entré tout de suite dans ma tête, comme si j’avais une pellicule au fond du crâne. « Tu vois quand tu veux », m’ont rappelé mes profs, qui n’en ratent pas une. J’ai voulu comparer avec mon téléphone portable. Sitôt que je l’ai sorti, j’ai remarqué le regard réprobateur du prof d’atelier, mais il n’a pas osé intervenir. Ce n’était pas lui qui dirigeait les opérations. D’ailleurs, est-ce qu’il y avait quelqu’un qui dirigeait quoi que ce soit ? Plusieurs fois, on a entendu les profs maugréer contre l’absence de consignes claires, les temps morts, l’inactivité dans laquelle restait l’ensemble de la classe pendant que, un par un, on passait devant l’appareil. Le photographe, lui, se contentait de sourire et il poursuivait comme il l’entendait. J’ai donc sorti mon portable et j’ai commencé à prendre des photos moi aussi. Ensuite, on comparait, les siennes et les miennes. J’ai rapidement compris qu’il ne se contentait pas d’appuyer sur le bouton. Il intégrait plein de réglages, il prêtait attention au cadre, aux objets présents dans le champ, autour, derrière. Il prenait plusieurs vues de la même scène. Il pensait


4 à ce qu’il allait en faire après. Il était dans l’instant et déjà au-delà. Il prévoyait (pour la première fois, j’ai compris concrètement ce que voulait dire ce mot). Moi, je ne prévois jamais rien. J’agis à la seconde et puis je vois ce que ça donne. C’est ce que me répète toujours ma mère : « Si tu essayais seulement de prévoir les conséquences de tes actes, tu pourrais éviter le pire. » Qu’est-ce qu’elle prévoit, elle ? Est-ce qu’elle s’en sort mieux ? Je ne la trouve pas très convaincante sur ce terrain-là. Lui, il prévoyait. Il avait des images devant les yeux et autant, sinon plus, dans sa tête. Il les laissait se mettre en place. Il forçait juste un peu les choses pour être sûr qu’elles allaient bien prendre forme, mais c’était à peine perceptible. En fait, on avait l’impression qu’il ne faisait rien. Pour un peu, il aurait pu installer son appareil, brancher le moteur et partir faire un tour. Les photos se seraient faites toutes seules. Sauf que, quand on a vu celle qu’il avait retenue pour l’afficher dans le lycée, on s’est tous demandé : « Il l’a faite quand, celle-là ? » Aucun de nous ne s’était rendu compte, sur le coup, qu’il avait tiré cette image de nous. C’était bien nous – rien à dire là-dessus –, mais en mille fois plus concentré, dense, rempli d’intentions et en même temps de mystère, et le tout en une seule image. Comment a-t-il réussi à faire ça ? Moi, j’avais l’air d’un clown avec mon portable, et pourtant il m’a laissé faire sans ricaner. Il a même pris une photo de moi en train de photographier son appareil qui photographie la classe. Vertigineux… Sur l’affiche, on ne voit que moi. Tout le monde le dit. « T’es devenu célèbre ! », me répètent mes copains. Si seulement c’était vrai. Si seulement cette image pouvait me sortir de là, comme celles qu’on voit à la télé ou dans les journaux. On dit que certaines ont fait le tour du monde. T’imagines ? Partout sur la Terre, on les a vues. Celui qui est dessus, on le reconnaît partout, c’est une star, une célébrité. Mais est-ce qu’il est riche pour autant ? Il y a aussi des photos de victimes qui font le tour du monde. Pour l’heure, je suis célèbre dans le lycée. Enfin, ce n’est pas tout à fait une nouveauté. J’étais déjà assez connu, mais surtout pour mes coups d’éclat, mes convocations chez le proviseur. Pas très glorieux, tout ça. À présent, je suis à l’affiche comme une vedette de cinéma, celle dont le nom arrive en tête du générique. Les autres élèves restent un pas en arrière, comme une haie d’honneur. Cette affiche, c’est mon plus beau coup d’éclat. Je ne pourrai jamais faire mieux. « La forte tête en haut de l’affiche », tu parles d’une publicité pour le lycée. Il y en a parmi les profs qui doivent se mordre les doigts de voir l’importance que cette photo me donne. Mais ils n’y peuvent rien : je crève l’écran, c’est indéniable. Si seulement ils pouvaient comprendre cette fois que je ne suis pas comme les autres. Ce n’est pas rivé à une machine que je vais crever l’écran. Aucune chance. Le photographe est reparti depuis déjà plusieurs semaines. L’effervescence autour de l’affiche est retombée. Je me demande si certains la remarquent encore. Elle semble faire partie du paysage à présent. C’est fou comme le lycée digère les choses, même les plus extraordinaires. Sa routine lisse tout et bientôt revient l’ennui, indépassable. J’en ai eu du mal à redescendre du nuage. Je m’étais pris à rêver de tant de choses. Mais déjà s’annonce la fin de l’année. Les contrôles s’accumulent, les notes tombent en rafale. Repartir sur les machines, reprendre les calculs, les argumentaires, revêtir la blouse… Quelle plaie ! Pourquoi m’a-t-il tant fait rêver celui-là ? Est-ce qu’il se soucie de ceux qu’il laisse derrière lui ? J’ai toujours eu du mal à m’extraire d’un film au cinéma. Lorsque la lumière de la salle se rallume et que sur l’écran défile le générique, je ne sais plus où je me trouve, dans quel univers, dans quelle dimension. On me presse de me lever et de sortir, de ne pas oublier mon


5 manteau, mais j’ai la tête ailleurs. Je n’adhère plus à la réalité qui m’entoure. Je ne suis pas encore revenu. Oui, c’est ça, je n’en suis pas encore revenu. Pourtant, il va bien falloir, sinon je vais redoubler, c’est sûr. À présent, lorsque j’arrive au lycée le matin, j’évite de regarder cette foutue affiche parce qu’elle me fait l’effet d’un immense trou qui ne demande qu’à m’aspirer encore vers un bleu magique, un bleu sans plus aucun rapport avec celui qu’on nous fait endosser, le bleu d’un ciel sans limite, une échappée bleue. Je ne peux pas me permettre cette échappée, pas maintenant. Alors je détourne les yeux et je m’enfonce dans la cour en ignorant cet ailleurs de papier. Je ne regrette rien, mais pour l’heure, c’est dur d’en revenir. Très dur.


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De la tenue Je viens toujours au lycée en tenue professionnelle, même les jours où on n’a pas de cours pratiques. J’y tiens. Tailleur noir, chemisier blanc, collants, chaussures cirées. Il n’y manque que le nœud gris : celui-là, je le réserve pour les séances au restaurant d’application parce qu’il est un peu serré et que ça me gêne pour respirer. Donc, quand ce n’est pas nécessaire, je préfère garder mon col ouvert. Parfois, j’opte pour un foulard de couleur. C’est la seule fantaisie que je m’autorise. Sinon, c’est la tenue réglementaire, un point c’est tout. Les autres élèves viennent souvent en jean, habillés n’importe comment. On dirait qu’ils font exprès de s’afficher en débraillé chaque fois que l’emploi du temps le leur permet. Il y en a même qui se changent d’un cours à l’autre, comme si l’habit de service leur pesait trop. Du coup, même en tenue, ils paraissent négligés. On sent bien qu’ils ne l’habitent pas ce costume. Il est posé sur eux, mais ils ne sont pas rentrés dedans. Ça leur va comme un sac. On dirait des pingouins, endimanchés mais ridicules. Ils ne sont pas ajustés à la tenue. Et s’ils n’y sont pas ajustés, ils ne sont pas dans le ton du service. C’est vrai que, pour la plupart d’entre nous, le costume noir ou le tailleur, c’est nouveau. Ça ne fait pas partie de notre garde-robe naturelle. Je n’ai jamais vu mes parents en costume du dimanche sauf à l’occasion d’un mariage quand j’étais petite. Je les avais à peine reconnus. D’ordinaire, ils sont habillés cool. En fait, ils s’en fichent pas mal. Dans son boulot de livreur, mon père peut s’habiller comme il veut. Quant à ma mère, elle reste à la maison puisqu’elle est assistante maternelle. Pour s’occuper des enfants, il vaut mieux ne rien mettre sur soi de trop beau ou de fragile, parce qu’après c’est difficile à ravoir. Personne ne s’habille chez moi, je suis la seule. Moi je crois que j’ai choisi cette filière Hôtellerie-Restauration en grande partie pour le costume et pour le décor. J’adore les belles salles de restaurant. Ça me vient d’où, parce que ce n’est pas les rares fois où mes parents nous ont payé un gueuleton dans un endroit correct. J’espère que je trouverai à travailler dans un établissement de renom pour évoluer dans un cadre choisi, décoré avec goût, pas tape-à-l’œil, mais au contraire discrètement élégant. Notre restaurant d’application en donne un avant-goût. J’adore y passer du temps, même en dehors des cours. Je m’y attarde, je m’invente des choses à faire pour y rester le plus longtemps possible. C’est un univers dans lequel je viens de mettre un pied, j’entends bien y entrer pour de bon. Marcher sur une moquette rouge qui absorbe les pas, effleurer les nappes bien repassées, brodées aux armes de la maison, manipuler de l’argenterie, des assiettes fines aux bords dorés, faire tinter le cristal des verres si prompts à se briser. Parce que c’est fragile cet univers. Comme mon avenir, d’ailleurs. Vais-je y arriver ? Je m’investis à fond dans cette formation, même si je suis plus à l’aise pour apprendre les gestes du service que pour effectuer des calculs de gestion. Il paraît qu’il faut savoir tout faire. Ils doivent penser qu’on rêve tous d’ouvrir notre propre restaurant. Quelle idée ! Je n’en aurai jamais les moyens et surtout pas du tout l’envie. Moi j’aspire uniquement à servir dans un grand restaurant. Pas dans une gargote bruyante où on sert des plats réchauffés au micro-onde à des clients qui ne se soucient pas de ce qu’ils trouvent dans leur assiette, qui ne goûtent rien et qui fument pendant tout le repas. Où le service est assuré par des filles qui ne connaissent rien au métier, avec tout juste un petit tablier noué sur leur jean effrangé. C’est d’un vulgaire. Non, je veux servir sous les lambris des clients distingués qui savourent en devisant à voix basse comme s’ils prenaient part à une cérémonie. Et moi, je ferai partie de la cérémonie. Je sais, c’est un rêve un peu vieux jeu, mais c’est tellement beau. J’en ai marre, à la maison, de


7 bouffer des pizzas devant la télé parce que mon père rentre tard et que ma mère n’a pas eu le temps de préparer à manger : elle garde le dernier gamin jusqu’à 19h30 parce que ses parents ne peuvent pas venir le récupérer plus tôt et qu’elle est comme ça ma mère, toujours à rendre service. Moi je veux faire le service, pas rendre service. Je veux qu’on me paie pour ça, et bien. Je ne me prête pas, je me vends. Je veux être une serveuse irréprochable et bien payée. Alors ça commence dès maintenant. Je mets ma tenue chaque matin pour aller au lycée afin d’entrer mentalement dans ce rôle professionnel que j’entends tenir plus tard. Mes parents ne comprennent pas que j’en fasse tant. Mon frère, je n’en parle même pas : il passe son temps à se moquer de moi, il dit que je suis déjà complètement aliénée, que j’ai passé la ligne rouge de la servilité (il emploie de ces mots !), que c’est dans ma tête que ça déraille. Je m’en fiche, j’enfile mes chaussures à talon et je vais au lycée en tenue précisément parce que c’est dans la tête qu’il s’apprend ce métier. Dans la tête et dans le corps. Ce sont autant de gestes qu’il faut savoir effectuer avec précision et sans effort. Une manière d’avancer en glissant, des postures d’équilibre à proximité des tables, l’art de fléchir le poignet pour prendre ou déposer les plats sans toucher le client, une forme de maintien qui découle du costume. Certains y voient de la raideur. C’est vrai qu’on ne sourit pas, mais la vie, elle nous sourit peut-être ! J’en ai marre qu’on fasse semblant, qu’on essaie toujours de nous faire croire qu’on peut y arriver en se la coulant douce. Moi, ça ne me mènerait nulle part, sauf à des petits jobs mal payés et sans avenir. Je refuse de me laisser aller, c’est trop facile. Le service, c’est exigeant, on ne nous passe rien. On nous apprend à être parfait. J’entends être parfaite. Je ne veux pas être la victime des circonstances. Je n’avance pas d’excuses. Je m’endurcis pour résister et tenir le coup. Alors, qu’on ne me parle pas de déboutonner la veste de mon tailleur ou de venir au lycée sans collant, c’est niet. Définitivement.


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Le drapé La plupart des gens me prennent pour un homme. Je n’apprécie guère, mais qu’est-ce que je peux y faire ? Lorsqu’on est tous en bleu dans l’atelier, avec ma carrure et mes cheveux courts, je n’y coupe pas : on me confond avec les autres garçons. « Les autres garçons… » : j’en viens parfois à me demander si cette incertitude n’est pas d’abord dans ma tête. Je porte toujours des pantalons. J’aime les T-shirts de sport, les baskets. Et j’ai opté pour une filière industrielle parce que j’ai toujours été attirée par les machines, la mécanique, les roulements à billes, le graissage des pièces, l’odeur des courroies qui tournent, le bruit des moteurs. Le plus drôle dans cette histoire, c’est que notre prof d’atelier arbore une longue queue-de-cheval. Pour un peu, c’est lui qu’on prendrait pour une fille ! Quant à mes copains, ils portent des bijoux, se font des coiffures. Voilà : je suis une fille qui ressemble à un homme dans un univers où les hommes, enfin certains, prennent des airs de filles. Pour afficher mes intentions, j’ai épinglé sur mon bleu un badge qui annonce : « J’suis pas une fille sympa ! » On est prévenu. Comme je n’ai pas trouvé de combinaison de bleu à ma taille parmi celles que nous fournissait le lycée, j’ai dû me l’acheter moi-même. Il m’a toujours été difficile de caser mes formes dans cette tenue qui serre de partout. Et pourtant, on en voit des ouvriers ventripotents en bleu de travail. Seulement, nous n’avons pas les rondeurs aux mêmes endroits. Au final, mon bleu est particulièrement large : il flotte à certains endroits, mais trouve encore le moyen de me serrer à d’autres. Je n’ai pas trouvé mieux. Pour mon identité sexuelle non plus, je n’ai pas trouvé mieux. Je ne suis pas vraiment à l’aise dans ma peau, mais je n’ai que celle-là. S’il n’y avait pas le regard des autres, je m’y ferais plus facilement car, après tout, il n’y a pas une seule façon d’être femme. Mais là, c’est sûr, dans ce monde d’hommes, je passe pour un zombi. J’essaie de m’en accommoder. Et puis, petit à petit, je fais mes preuves. Je finirai bien par entrer dans la norme. Lorsqu’il est arrivé, j’ai été déçue de constater qu’il me prenait lui aussi pour un garçon. Je croyais qu’un photographe était quelqu’un d’observateur puisque, après tout, il travaille avec ses yeux. Mais il a peut-être été attentif à d’autres détails. On était dans l’atelier, tous et toutes en bleu. Il a dû repérer quelques filles à leur coiffure et encore, peut-être pas toutes. Mais moi, il ne m’a pas distinguée du lot. Tant pis, j’ai l’habitude. On a commencé à poser comme on était, devant les machines, les poubelles, les escabeaux. On fait mieux comme portraits. Rapidement, il a voulu voir les vêtements qu’on portait sous nos bleus. Il savait que cette combinaison n’était qu’une apparence, un air de tous pareils, un avant-goût de l’usine, une couleur standard faite pour nous cataloguer : ouvriers. Il nous a demandés de nous défaire de cette enveloppe de circonstance. Il aimait bien les gestes qu’on déployait pour ouvrir le bleu, faire glisser les longues fermetures Éclair depuis le col jusqu’en haut des cuisses, secouer les épaules pour dégager les manches, extraire les bras et laisser tomber le tout sur les chaussures. Il nous a demandé de les refaire plusieurs fois, comme s’il s’agissait d’une danse au tissu. Je n’avais jamais prêté attention à tous ces gestes. C’est vrai qu’à y regarder de près, on dirait une véritable pantomime. Notre prof d’atelier nous regardait danser d’un pied sur l’autre avec perplexité. Il ne savait pas plus que nous à quoi tout cela servirait. Mais nous, ça nous amusait. Lorsqu’un gars a marché par mégarde sur une jambe de mon bleu, j’ai tiré dessus pour la reprendre et je me suis retrouvée ainsi drapée dans le reste de la combinaison, le derrière


9 devant, d’une façon totalement inattendue. Je défendais mon bien, tout simplement, et voilà que je venais d’inventer un costume. Posez une combinaison de bleu vide sur votre poitrine, les jambes pendantes devant vous, et vous découvrirez qu’elle vous recouvre entièrement avec une ampleur insoupçonnée. Car il faut beaucoup de tissu pour faire un bleu. Seulement, d’ordinaire, c’est autant de tissu qui vous colle au corps, sans laisser d’espace. Il vous moule de la tête au pied. Alors que là, il vous drape. Et comme il est resserré à la ceinture, il dessine autant de fronces qui mettent le buste en relief. Quant aux jambes, coupées en long par les fermetures Éclair, elles dessinent des pans qui se chevauchent sur les pieds, comme si vous portiez une robe longue à lamelles. Tout s’inverse : l’étriqué devient ample, le vêtement de travail devient costume de scène. J’ai remarqué que le regard du photographe était devenu subitement aigu et pétillant. Cette recomposition du bleu de travail lui plaisait suprêmement. Il m’a photographiée sous toutes les coutures dans cet accoutrement. Et moi, je me suis prise au jeu : pour la première fois, je pouvais jouer avec ce bleu d’ordinaire aussi inexpressif que le revêtement du sol de l’atelier ou les batteries de néons au-dessus de nos têtes. J’ai pris la pose, je me suis donnée des airs de grandeur car je sentais qu’il me fallait porter ce tissu devenu flasque pour en faire un drapé royal. Je me suis prise pour une reine dans ses essayages, livrée à ses humeurs capricieuses au milieu d’une nuée de couturières affairées, décousant et recousant sur elle au gré de sa fantaisie. Je jouais, je riais comme jamais je ne l’avais fait ici. L’atelier n’est pas un lieu pour rire, même si on ne s’en prive pas toujours. Mais enfin, on y enfile un bleu pour s’habituer aux postures du travail, à ses contraintes, son rythme, pas pour improviser de nouveaux jeux. Avec le bleu à l’envers, tout devenait possible. Dans la chanson, c’est le roi Dagobert qui a mis sa culotte à l’envers. Ici, c’était l’inverse : l’ouvrière avait mis son bleu à l’envers et se prenait subitement pour une reine. Et le photographe de la cour était là pour immortaliser sa métamorphose. Ce fut un beau moment de joie. Et puis surtout, en me voyant prendre ainsi des airs de diva sur le devant de la scène, le photographe a subitement réalisé que j’étais une femme. Enfin, il m’avait vue.


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Chœur sans paroles En règle générale, on ne dit rien. Pour les photos, ça ne gêne pas puisqu’il n’y a pas besoin de parler. Et puis, dans la classe, il y en a toujours qui aiment prendre la parole au nom des autres. On dirait qu’ils se prennent pour nous. Nous, on les laisse faire, ça nous arrange. Pendant ce temps-là, on peut rêvasser, personne ne s’intéresse à nous. Sur les photos, on se tient derrière. On fait masse. On ne se distingue pas, on n’y tient pas. Mais puisqu’il faut figurer sur la photo, allons-y. Depuis toujours, on fait ce qu’on nous dit de faire. C’est ce qu’il y a de plus confortable. De toute façon, on ne saurait pas faire autrement ou par nous-mêmes. Encore moins nous opposer. On apparaît sur la photo pour montrer qu’on existe, c’est le principal. Et puis il fallait que tout le monde y soit, même si ce n’était pas exactement une photo de classe. D’ailleurs, des photos de classe, on n’en fait jamais dans ce lycée. Mais qu’on ne nous demande pas ce qu’on a pensé de cette expérience. Nous, on préfère les consignes à exécuter. On n’aime pas trop s’exprimer parce que ça sort du registre habituel. Ce n’est pas qu’on n’aurait rien à dire, mais pas dans le contexte du lycée. Pour sûr, on aurait des choses à dire, sur ce qu’on vit ailleurs, dans nos vies respectives, quand on rentre chez nous ou, mieux, quand on en ressort. C’est alors que ça commence. Mais au lycée, on a intégré une bonne fois pour toutes qu’il fallait faire ce qu’on nous demande, le mieux possible ou du moins correctement, histoire d’avoir la moyenne, de ne pas redoubler, de nous en sortir à peu près. Où ça nous mène tout ça, on n’en sait rien. On espère que quelqu’un le sait, quelqu’un qui nous dira un jour : « On vous attend ici avec votre diplôme. Vous n’avez qu’à entrer, ils vous expliqueront ce que vous aurez à faire. » Ce serait simple, on n’aurait plus qu’à exécuter tout en cultivant nos rêves, pour nous-mêmes, bien au secret. Pour l’heure, nos secrets sont enfouis au fond de nos poches, dans nos boîtes qui ne contiennent pas que des outils, dans nos vestiaires. On n’en a rien laissé paraître, même pour ces photos inattendues. On s’est montré, mais pas dévoilé.


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Heureux ! Aux questions de la prof, il a répondu en guise de bilan : « J’ai apprécié de faire ces photos tous ensemble. C’était sympa. » Mais ces quelques mots convenus ne laissaient rien transparaître de sa joie du moment. Une joie rayonnante, qui débordait de ses lèvres et illuminait le bleu si clair de ses yeux. Il ne pouvait tout simplement pas s’empêcher de sourire. Il fut l’un des rares élèves de la classe à prendre part au vernissage. Assis au premier rang, il écoutait les discours en souriant. Le proviseur s’adressait à lui, il souriait. Le photographe parlait de lui, il souriait. D’autres officiels discouraient, il souriait. À tel point qu’on lui a demandé s’il voulait dire quelque chose. Mais là, sans se départir de son sourire, il a subitement rougi et fait non de la tête. Son sourire concentrait toute son éloquence. Il a longuement regardé la vidéo qui était projetée en boucle sur le mur, exploré toutes les possibilités du jeu concocté par l’artiste, aussi heureux de jouer avec les images des autres élèves qu’avec la sienne. Et il continuait de sourire. Les journalistes ne lui ont pas posé de questions. Peut-être parce qu’ils craignaient de ne pouvoir percer son silence ou peut-être parce que son sourire dressait autour de lui une aura à la fois fascinante et impénétrable. Il était manifestement très heureux, mais nul ne savait précisément pourquoi. Il campait ainsi une sorte de symbole vivant de la réussite du projet et en même temps son énigme. De quoi était fait son bonheur ? Pourquoi en était-il ému à ce point ? Et pourquoi lui ? Il semblait touché par la grâce. Il y avait quelque chose de religieux dans son état, comme s’il émergeait d’une sorte de transfiguration : le jeune immigré polonais était devenu, l’espace d’une photo, le prototype rayonnant de l’élève modèle français, curieux, impliqué, heureux. Tout le monde l’a laissé à son bonheur manifeste, sans chercher à en savoir plus. Et il est reparti avec son sourire.


12

Comment j’ai perdu la tête Quelle idée lui a pris de nous demander ça ? On était sur le quai, devant les camions. On posait ensemble depuis un moment pour une sorte de photo de la classe. Ça nous faisait toujours une heure sans cours, à discuter entre nous. Pourquoi était-il revenu ? Qu’est-ce qu’il cherchait à photographier ? C’était son affaire après tout. Nous, on faisait ce qu’il nous demandait, même si on ne comprenait pas clairement ce qu’il voulait. Tout à coup, on l’a entendu nous dire : « Bon, maintenant, vous allez vous mettre torse nu ! » On s’est regardé. On n’était pas sûr d’avoir bien entendu. Pourquoi il nous réclamait ça ? On a voulu lui demander, mais il nous avait tourné le dos pour régler son appareil. Les plus rigolos de la classe ont dit « Pourquoi pas ? » et en un éclair, presque tous se sont déshabillés. Moi, ça ne me disait rien, je n’aime pas trop me montrer nu, je n’ai pas un corps très avantageux. Mais je ne voulais pas passer pour un trouillard non plus, alors j’ai fait comme les autres. J’en ai vu quelques-uns qui s’esquivaient discrètement ou qui se mettaient bien derrière pour ne pas qu’on les remarque. J’ai choisi de me poster au milieu, derrière ceux du premier rang, comme ça on voyait bien ma tête et presque pas mon corps. J’en étais, c’était le principal. On avait tous froid, mais on rigolait. Enfin, les autres rigolaient, parce que moi je suis toujours très sérieux quand on me prend en photo. C’est grave, une photo, surtout quand on est à poil. On ne sait jamais ce qu’elle va devenir, ni qui la verra. On ne peut pas laisser circuler des photos sur lesquelles on fait le mariole. Après, qu’est-ce que les gens vont penser ? Ils vont nous prendre pour des rigolos. Tant pis si j’ai toujours l’air trop sérieux, mais au moins ça ne prête pas à critique. La photo, c’est sérieux. C’est certainement ce que mon père a dû se dire lorsque je lui ai présenté le formulaire d’autorisation. Il devait le signer s’il acceptait que les photos soient utilisées par l’artiste dans le cadre de son projet. Au fait, c’était quoi son projet ? C’est ce que m’a demandé mon père. Je n’ai pas su lui expliquer. Ça l’a rendu méfiant. Surtout, je n’aurais pas dû lui dire qu’on avait posé torse nu. Après tout, ça ne représentait que quelques photos parmi des centaines. Il m’a fait répéter, comme s’il n’arrivait pas à le croire : « Il vous a fait poser torse nu ! », puis il m’a rendu le papier en silence. Il n’a jamais voulu le signer. Je suis le seul de la classe à ne pas avoir obtenu l’autorisation. J’étais furieux contre lui, mais il s’en fichait. Mon père, il sait toujours ce qui est bon pour moi. Comme de faire de l’allemand en sixième, par exemple. Parce que c’est la langue pour les bons élèves, à ce qu’il paraît. Sauf que moi, je déteste ça, l’allemand. Et puis c’est une langue qui sert à quoi aujourd’hui ? Je n’ai jamais vu de jeux vidéo en allemand, moi. Mais lui il s’en fiche de ce qui m’intéresse. Je ne sais pas de quoi il rêve pour moi, mais ça n’a pas grand rapport avec ce que je veux. J’ai tout de même réussi à le coincer le jour où je lui ai annoncé que je souhaitais intégrer la filière Routiers. Il m’imaginait déjà en Seconde générale, alors routier… Sauf que lorsqu’il a vu la sélection à l’entrée, il a bien été obligé d’admettre que c’était encore plus dur que pour être admis dans une Seconde normale. J’ai réussi haut la main. Forcément, avec les notes que j’ai. Et il a été obligé d’accepter mon choix. Surtout qu’il a beau dire, routier c’est quand même nettement mieux que de passer sa vie, comme lui, à faire le transport scolaire. Mais depuis, il m’en veut et il ne me laisse rien passer. Alors, bien sûr, des photos torse nu pour un artiste venu d’on ne sait où, qui en fera allez savoir quoi… il ne s’est pas privé de refuser. L’occasion était trop belle. J’en aurais pleuré.


13 Mon visage a été effacé de la photo. Il reste tout de même une partie de mon torse et surtout mes jambes, mais elles passent inaperçues au milieu des autres jambes. Qui va aller compter s’il y a bien deux fois plus de jambes que de têtes sur cette photo ? Ça ne se remarque pas. Tous les gars de la classe le savent, mais ils se taisent. Ils gardent le secret pour ne pas trop m’accabler. Ils savent combien j’endure d’avoir été éliminé de la photo. Ils sont sympas avec moi. Ils ont été moins fiers quand la photo s’est trouvé collée sur un immense panneau dans le hall du lycée, juste en face du bureau de la Vie scolaire. Elle allait du sol au plafond, aussi grande qu’une affiche de cinéma. Vous imaginez l’effet : tous ces gars torse nu, presque grandeur nature, au milieu du hall, et autour les autres lycéens effarés. Et ça jaillissait les remarques, les bons mots, les vannes à l’emporte-pièce. Valait mieux ne pas être dans les parages, comme ça il n’y avait que l’image qui prenait. Notre classe, ils ne se sont pas montrés de tout l’aprèsmidi, ce jour-là. Ils ont même fait l’impasse sur la récréation, pour ne pas s’exposer aux plaisanteries des autres élèves. Moi, j’ai pu aller et venir puisque je n’apparaissais pas sur la photo. J’ai tout entendu, mais je ne leur ai rien répété, pour pas trop les démoraliser. Surtout, qu’entre eux, ils étaient plutôt fiers de cette image. C’est vrai, quoi, ils avaient osé. Tout le monde ne pouvait pas en dire autant. Moi aussi, j’avais osé, mais ça ne se voyait pas. Il y en avait un dans la classe qui avait refusé de figurer sur l’image. Je le voyais qui paradait dans le hall en proclamant à qui voulait l’entendre qu’il était bien content de ne pas en être, qu’il ne s’était pas laissé piéger comme les autres, que c’était lui, au bout du compte, le plus malin. C’était son heure de gloire. Ça me faisait mal au cœur de l’entendre pérorer comme ça. J’avais surtout l’impression que c’était un gros trouillard. Il le savait qu’au fond il avait eu peur, et ça le déprimait de voir que les autres, eux, ils avaient été jusqu’au bout. Même moi, j’étais allé jusqu’au bout, alors que lui il s’était dégonflé tout de suite. Alors, c’est sûr, il pouvait la ramener à présent, mais qu’est-ce qu’il y avait gagné en fin de compte ? On est tous revenus à cinq heures pour le « vernissage » de l’affiche. C’est comme ça qu’on appelle l’inauguration d’une œuvre d’art. Parce que notre photo, c’est une œuvre d’art à présent ! On ne s’en était pas rendu compte. La plupart des autres élèves du lycée étaient déjà partis. On s’est retrouvé pour ainsi dire entre nous. Toute la classe était là. Il y avait même des journalistes. Ils ont commencé à prendre des photos. Des photos d’une photo, c’était amusant. Ils nous ont même demandé de venir poser tous devant. Les gars y sont tous allés. Ils se sont assis en bas de l’affiche, contents, hilares. Ils avaient l’air heureux. Tous, sauf moi. Je n’ai pas osé me joindre à eux puisque je n’apparaissais pas sur l’image. Je suis resté là, debout, à les regarder jouer avec leur propre image. Ils m’ont aperçu, ils ont dû voir combien j’étais triste. Alors, ils se sont serrés pour me laisser une petite place sur le côté et ils m’ont invité à les rejoindre. J’ai hésité un instant, puis j’y suis allé, et lorsque le flash du journaliste a jailli, j’étais serré contre eux. Je riais de ce bon tour que je venais de jouer à mon père. Demain, je serai dans le journal. Avant de fermer les yeux pour échapper à l’éclair de lumière, j’ai eu le temps de remarquer le fanfaron de cet après-midi, seul derrière l’attroupement des spectateurs. Définitivement seul.


14

Un an après (épilogue) Hier, le photographe nous a présenté la nouvelle phase de son projet : il envisage des expositions, un livre… Nous, on n’en revenait pas. On croyait que c’était fini depuis bien longtemps. On avait fait des photos, on les avait présentées dans le lycée. Rideau. Il a de la suite dans les idées, ce gars-là. Et puis d’abord, comment il fait pour ne s’occuper que de ça ? Artiste, c’est un bon job, on dirait. Enfin, tant mieux pour lui. Nous, il y a le bac qui approche. Plus question de rigoler. On bosse et on ne s’occupe plus de rien, pas même de nos photos d’il y a un an. Mais c’est bien que lui continue à en faire quelque chose. °°° Il paraît qu’ils vont installer notre photo à demeure dans le lycée. Je l’ai su par un mail d’un de mes potes de l’année dernière. Apprendre cette nouvelle à Mayotte, ça m’a fait drôle. Le LP, c’est loin pour moi. J’en suis parti à peine un mois après cette photo. Je ne supportais plus le climat, je voulais absolument retourner chez moi. Je suis le seul Noir sur cette photo. Je n’arrive pas à imaginer que mon image va rester dans ce lieu que j’ai tout fait pour oublier. La France conserve mon image, mais moi, j’en garde quoi ? °°° On a eu notre heure de gloire, tant que notre photo barrait le hall d’entrée du lycée. Tout le monde en parlait, impossible de l’ignorer. Certains élèves nous enviaient, d’autres se moquaient. Les profs s’empoignaient à propos de cette image : c’est fou ce qu’ils peuvent avoir comme idées contradictoires ! Nous, on laissait dire. On était devenu les vedettes du lycée. Des journalistes sont même venus nous interviewer. Et puis, à la rentrée, l’image avait disparu. On est retombé dans l’oubli. À se demander s’il s’était réellement passé quelque chose. °°° Il en a fait un jeu de cartes. Des grandes cartes avec nos portraits pour incarner les différentes figures du jeu. À présent, on les imprime. C’est la première fois que j’imprime quelque chose qui me concerne. Je stresse. J’ai peur de me rater. Je multiplie les mesures, les vérifications. Jamais mes profs ne m’ont vu aussi affairée. Jusqu’à ce matin où, sitôt lancée la machine, j’ai vu mon image sortir en planches à jet continu. Des centaines de moi-même sur papier cartonné. Vertige. Comment ai-je pu en arriver là ? °°° Notre photo est toujours en place au-dessus de l’entrée des sections pros. Je n’aurais jamais cru qu’elle puisse résister aux intempéries. Il faut croire que c’était une image vraiment forte. D’ailleurs, les autres sections nous l’envient. « Pourquoi pas nous ? », nous demandent-ils sans fin. Nous, on se demanderait plutôt : « Pourquoi nous ? ». Surtout qu’on n’avait rien demandé. Il nous a même un peu forcés, le photographe. Mais aujourd’hui, on en est fiers. Pas de porter le bleu, ça non, mais d’être devenu l’emblème du LP. °°°


15 Je ne voulais pas être sur la photo. Alors, je me suis arrangé pour me faire porter absent. Je ne le regrette pas. Je ne suis pas moins copain avec les autres, mais je n’aime pas voir mon image m’échapper de la sorte. Surtout qu’on ne sait pas ce que le photographe va en faire. Il a des idées plein la tête et il ne nous en a pas tout dit. En revanche, je me suis porté volontaire pour le petit film que le lycée va présenter au Forum de l’emploi : j’y décris notre formation, en bleu, dans l’atelier. J’espère que ça pourra m’aider professionnellement. Je ne suis pas contre user de mon image, mais seulement si ça me sert. °°° Je n’aurais jamais fait ça avant. Mais depuis que cette photo trône dans la cour, je n’ai plus peur de sortir en bleu pour la récré. C’est même l’inverse : je me fais un devoir d’y aller en bleu. J’ai une image à défendre désormais, celle de l’« indusse » fier de lui. Je descends les fermetures Éclair et je noue les manches autour de ma taille pour qu’on voie bien mon T-shirt de marque. Il paraît que ce bleu négligé me donne un air ravageur. Les filles de SecrétariatVente adorent. Je suis devenu un séducteur « professionnel » ! °°° Mes parents m’ont demandé si je comptais mettre cette photo dans la cabine de mon futur camion. J’ai perçu de l’ironie dans leur question. Moi, je ne sais pas. En revanche, j’aime bien l’idée de me faire tatouer sur l’épaule une image qui n’appartienne qu’à moi. Pas un de ces motifs passe-partout pour faire viril. Pour son image, le photographe a retenu l’un de mes dessins de moteur, au crayon noir. Ça ferait bien ça, un dessin de moteur sur l’épaule. Mais c’est plus facile à faire avec Photoshop qu’en vrai. °°° La tempête a arraché plusieurs lambeaux de notre affiche. Ils ont été obligés de la décoller en entier. Depuis, il reste le panneau en bois. En quelques semaines, il s’est recouvert de graffitis, d’affichettes en tout genre, d’annonces, de petits mots. Il paraît qu’ils vont l’enlever. C’est dommage. Pour une fois qu’il y avait au lycée un espace vierge offert à l’expression de tout un chacun. Où est-ce qu’on va en trouver un autre à présent ? °°° Certains profs ont critiqué l’image que cette photo donnait de nous : trop ouvriers, les mains dans les poches, l’air absent ou soumis. Moi, je ne trouve pas. C’est sûr qu’on ne fait rien d’extraordinaire. Mais le simple fait d’être là, debout, tous ensemble, à regarder devant nous, le monde ou l’avenir qui nous attend, pour nous c’était très important. On n’a pas l’habitude d’occuper le premier plan. On fait partie des métiers en retrait : la menuiserie disparaît toujours sous le plâtre, les enduits ou la peinture. Pour une fois qu’on ne disparaît pas. Même si on ne dit rien d’autre que : « Nous sommes là. »

Profile for Sylvain MARESCA

Fictions écrites pour le livre d'Arnaud Théval, "Moi le groupe" (Editions Zédélé, 2008)  

Voir également mon blog MotifS : https://motifsblog.wordpress.com/

Fictions écrites pour le livre d'Arnaud Théval, "Moi le groupe" (Editions Zédélé, 2008)  

Voir également mon blog MotifS : https://motifsblog.wordpress.com/

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