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Eberhard M端hlan & Shelter Now

Entre les mains des talibans


Titre original en allemand: Gefangen in Kabul Eberhard Mühlan & Shelter Now Gerth Medien GmbH, Asslar, 2002 © Shelter Now Germany

Les textes bibliques sont tirés de la Bible Segond revue, Nouvelle Edition de Genève, 1979 Sauf indication spécifique, les photos reproduites dans ce livre ainsi que celles de la couverture sont la propriété de Shelter Germany. Traduction: Caroline Sémoulin © et édition: La Maison de la Bible, 2005, 2012 Chemin de Praz-Roussy 4bis CH-1032 Romanel-sur-Lausanne Internet: http://www.bible.ch E-mail: info@bible.ch Diffusion en France: La Maison de la Bible 255 rue de Vendôme, F-69003 Lyon Internet: http://www.maisonbible.net E-mail: diffusion@maisonbible.net

ISBN édition imprimée 978-2-8260-3483-4  ISBN format epub 978-2-8260-0056-3 ISBN format pdf 978-2-8260-9787-7


Table des matières

Préface . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .11111 1. Pris en otage . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .11115 2. Dans les griffes de la «police de la religion et des mœurs» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .1135 3. Derrière les murs de la prison . . . . . . . . . . . . . .1165 4. Condamnées par la charia! . . . . . . . . . . . . . . . . .1105 5. Bombes et prières . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .1133 6. Libérés in extrémis! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .1193 Epilogue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .1225 Interview . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .1231 Chronologie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .1241


Chapitre 2

Dans les griffes de la «police de la religion et des mœurs»

J

amais l’équipe de Shelter Now à Kaboul n’oubliera ce premier week-end d’août 2001. Pendant les dix-huit dernières années, depuis la création de Shelter Now à Peshawar, au nord du Pakistan, ses membres avaient déjà connu des temps difficiles et des situations extrêmes, et leur vie avait même été menacée. Mais ils n’avaient encore jamais traversé de moments aussi sombres que ceux qu’ils allaient connaître ce weekend-là.

Y Ce fut une visite rendue à une famille afghane qui déclencha leur arrestation et les accusations qui s’ensuivirent. Les membres de cette famille avaient déjà supplié plusieurs fois Kati Jelinek, Heather Mercer et Dayna Curry de venir leur montrer un film sur la vie de Jésus. Kati connaissait les enfants depuis longtemps déjà: trois filles et un garçon, âgés de quatre à douze ans. Ils venaient régulièrement jusqu’à son logement, car avec Silke, elles proposaient, devant leur porte, à manger aux


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enfants des rues. Un jour, leur maman était tombée malade, alors les enfants avaient demandé à Kati de venir la voir. En tant qu’infirmière qualifiée, elle n’avait pas manqué d’apporter quelques médicaments, et lors de cette visite, elles avaient bien sûr pris le thé et discuté à loisir, tout comme le veut la coutume afghane. Beaucoup d’Afghans sont curieux de savoir comment vivent les Occidentaux et se demandent s’ils croient aussi en un dieu. Alors que, dans la culture occidentale, la foi est une affaire privée et un sujet parfois presque tabou, dans la culture musulmane, il n’y a rien de plus naturel que de s’entretenir à ce sujet. On veut savoir si le khoreji, comme on appelle l’étranger, croit vraiment en quelque chose, et bien souvent, on veut convaincre «l’incroyant» de sa propre foi musulmane. Et lorsqu’ils constatent que leur hôte est aussi croyant, même si son dieu n’est pas Allah mais le Dieu de la Bible, ces musulmans réagissent avec beaucoup d’étonnement. Il en fut de même lorsque Kati, face aux questions de la maman, répondit qu’elle croyait en Jésus. Tout de suite, les femmes de cette famille avaient voulu en savoir plus sur ce prophète qui est aussi très honoré dans leur religion. Et comme elles ne savaient pas lire, elles avaient demandé un film.

Y Shelter Now sous les feux de l’ennemi En 1990, des extrémistes islamistes firent attaquer et détruire le travail de l’ONG Shelter Now1 en faveur des veuves et des orphelins afghans établis dans un camp de réfugiés au nord de Peshawar (Pakistan). 1 Signifie: «Un toit pour maintenant».


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Puisque, par principe, les fondamentalistes ne supportaient pas l’attention particulière des humanitaires envers les femmes, ils attaquèrent simultanément les lieux de travail d’autres associations qui, elles aussi, aidaient les femmes et les fillettes, comme par exemple une école pour filles. Un grand hangar, qui servait d’usine à Shelter Now et où était entreposé du matériel pour couvrir les toits des maisons des réfugiés, ainsi qu’un atelier mécanique avaient été détruits lors de ces attaques. Les camions et tout ce qui avait ne serait-ce qu’un peu de valeur avaient disparu. Pour Shelter Now, la perte s’était chiffrée alors à plus de 1,5 millions d’euros. Le gouvernement pakistanais avait enquêté en profondeur sur les causes de ces pillages massifs. Résultat: l’association Shelter Now fut reconnue comme n’ayant rien fait qui ait pu justifier de telles destructions. Le chef de la province située à la frontière nord-ouest accorda alors à l’organisation une grosse somme d’argent en dédommagement, et pria ses collaborateurs de bien vouloir reprendre le travail parmi les réfugiés afghans au Pakistan. Malheureusement, le travail dut être interrompu lorsque, à la même période, on tenta d’assassiner le responsable du projet en faveur des femmes. Il survécut miraculeusement avec son jeune fils, mais de nouvelles menaces furent proférées contre les collaborateurs occidentaux qui durent quitter le pays. Rentré en Allemagne, Georg Taubmann, un des collaborateurs, ne pouvait se résoudre à cette situation, car la misère des femmes et des enfants afghans, qui végétaient désormais sans hébergement et sans nourriture régulière dans le désert pakistanais, lui faisait passer des nuits blanches. Il ne pouvait accepter cette injustice flagrante qui avait été faite à son organisation par des


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fanatiques. Malgré les recommandations d’amis en souci pour lui, il retourna au Pakistan. Il fut nommé nouveau directeur et recommença littéralement le travail à zéro. La distribution de rations alimentaires quotidiennes aux familles de réfugiés put donc reprendre. Des maisons, des cliniques et des écoles furent reconstruites dans les camps. En 1992, Shelter Now commença à bâtir de manière autonome des usines pour la construction de toitures et d’installations sanitaires en Afghanistan, dans des conditions très dangereuses. A plusieurs reprises, Georg Taubmann et ses collaborateurs furent pris en plein travail dans des conflits entre peuplades ennemies. C’est ainsi que, par exemple, alors qu’ils rentraient d’une usine récemment installée à Khost2, ils furent attaqués tout près de la frontière pakistanaise par des brigands, qui les enlevèrent et ne voulurent les relâcher qu’en échange d’une rançon. Heureusement, un groupe d’Afghans qui passait par là comprit tout de suite le danger de la situation et parvint d’une manière typiquement afghane à détourner l’attention des ravisseurs par beaucoup de palabres. L’équipe de Shelter Now put ainsi s’enfuir sans autre forme de procès.

Y En ce vendredi après-midi d’août, comme Kati Jelinek voulait préparer la réunion de collaborateurs prévue pour le soir même, elle s’excusa auprès de Heather Mercer et Dayna Curry de ne pouvoir les accompagner chez la famille afghane. Ainsi, seules les deux Américaines se rendirent à ce rendez-vous prévu pour vision2 Au sud-ouest de Kaboul, près de la frontière pakistanaise. (N.d.E.)


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ner le film tant désiré sur l’ordinateur portable. Puis, comme le garçon voulait absolument apprendre l’anglais, Dayna lui donna la copie d’un livre pour enfant en dari3 et en anglais. Ensuite, puisqu’elle avait elle aussi un autre rendez-vous en cette fin d’après-midi, elle quitta la famille plus tôt que prévu.

Y Dayna Curry: Je pris un taxi pour me rendre à mon deuxième rendez-vous. Alors que la voiture marquait un bref arrêt à un carrefour, un homme ouvrit violemment la porte côté passager et cria au conducteur d’une voix menaçante: «Laisse-moi rentrer!» Cela me choqua: le chauffeur de taxi laissait rentrer sans autre formalité un homme dans la voiture, alors que j’étais seule sur la banquette arrière, moi, une femme! «Qu’est-ce que cela veut dire? Qui es-tu?» demanda le conducteur à l’étranger. «La ferme!» lui répondit-il en me fixant avec des yeux remplis de haine. Puis il saisit un appareil radio, y lança quelques mots, et une autre voiture pleine de talibans arriva. Un homme armé s’assit à côté de moi. «Peux-tu me conduire chez mes amis? demandai-je en me tournant vers le chauffeur du taxi. Je suis une femme. Je suis seule et j’ai peur.» Mais il ne put qu’hausser les épaules, apeuré, rentrant la tête. Soudain, une horde de talibans entoura la voiture. «Où sont les autres femmes? Où sont les armes?» Ils m’assaillirent de questions. «Je ne vous parlerai pas si vous vous comportez ainsi avec moi. Je veux rejoindre mon organisation!» fut ma réponse. 3 Forme du persan parlée en Afghanistan. (N.d.E.)


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Ils n’insistèrent pas. Je dus patienter pendant deux longues heures assise dans la voiture, inquiète. Toutes les pensées possibles et imaginables me traversaient l’esprit. Dans ce pays, les femmes qui se trouvaient seules dans la rue pouvaient très bien être battues sans raison, puis enlevées. Qu’allaient-ils faire de moi? Je ne pouvais rien faire d’autre que prier. Au bout d’un temps qui me parut interminable, je vis arriver un taxi, dans lequel se trouvait Heather, escorté d’un véhicule chargé de talibans.

Y De son côté, Heather termina tranquillement de regarder la vidéo avec la famille afghane. Vers 6 heures, elle rassembla ses affaires. Cette fois-ci, les adieux de la famille ne furent pas aussi exubérants qu’à l’accoutumée, et lorsqu’elle traversa le bout de terrain qui la séparait du taxi, elle ne fut pas raccompagnée par les femmes et l’habituelle troupe d’enfants, joyeuse et bruyante. Ceci la surprit un peu, tout comme le fait qu’un homme, inconnu, se trouve assis à côté du conducteur. «Etrange, se dit-elle, le chauffeur doit vraiment s’ennuyer pour avoir fait monter son ami avec lui.» «Est-ce que tu m’attends depuis longtemps?» se renseigna-t-elle. Elle ne reçut pas d’autre réponse que le regard terrifié du chauffeur dans le rétroviseur. A peine avait-elle pris place à l’arrière du véhicule qu’un homme ouvrit l’autre portière et s’engouffra dans la voiture. «Là, il y a quelque chose qui cloche!» Alarmée, Heather voulut sauter hors du taxi. Le gaillard qui venait de monter l’attrapa par le bras, et en un instant, la voiture fut encerclée par d’autres talibans armés de kalachnikovs. Elle dut s’incliner. Après un court trajet, ils rejoignirent le premier taxi, dans lequel Heather aperçut son amie Dayna. «Au moins,


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je ne suis plus toute seule», pensa-t-elle. Toutes deux furent contraintes de descendre pour être transférées dans un autre véhicule, escorté par au moins trente talibans en armes. C’est ainsi que les deux amies furent emmenées jusqu’à la prison pour femmes.

Y L’équipe de Shelter Now se retrouvait habituellement vers 18 heures chaque vendredi. La première heure, ils la passaient la plupart du temps à discuter et échanger, dans une ambiance chaleureuse, autour d’une tasse de thé et de quelques aliments. A 19 heures, la rencontre de travail commençait officiellement, émaillée d’informations, d’instructions relatives aux projets humanitaires, et suivie d’une méditation en commun. Au bout d’un moment, la question jaillit enfin. «Hé, Georg, que font donc Dayna et Heather? Elles ne sont toujours pas là!» «Elles sont probablement encore avec la famille dont elles nous ont parlé, elles vont arriver plus tard», les rassura-t-il. «C’est quand même étrange, pensa-t-il en lui-même. Mais, bon, les visites durent en général plus longtemps que prévu. Il y a souvent d’autres membres de la famille qui débarquent, puis c’est le repas qui n’est pas encore prêt, et on est pris pour une ou deux heures de plus que ce que l’on pensait.» C’est ainsi qu’il écarta ce souci. Toutefois, pendant la méditation, Georg ne put se concentrer. Un mauvais pressentiment montait en lui. Il en était de même pour Margrit Stebner. «Georg, il faut faire quelque chose», invita-t-elle, insistante. Kati, qui savait où se trouvaient les deux femmes, proposa: «Est-ce que je fais un saut chez cette famille avec Peter et Kurt, pour voir?»


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«Oui, s’il te plaît. Il faut quand même qu’on sache ce qui se passe!» acquiesça Georg. Pour ne pas attirer l’attention outre mesure, ces trois équipiers ne prirent pas leur propre voiture, mais un taxi. Arrivés devant la maison de la famille afghane, ils y trouvèrent un certain tumulte. De nombreux voisins se tenaient là, tout autour, et discutaient vivement entre eux. «En tout cas, pas de talibans en vue», se dit Kati pour se rassurer. Ces derniers sont en effet facilement reconnaissables avec leur turban et leur inséparable kalachnikov. Au bout d’un moment, quelques femmes s’approchèrent d’eux et leur adressèrent la parole en dari. Kurt, qui maîtrisait pourtant bien cette langue, n’entendit, au milieu de ce tumulte et de cette agitation, que les mots: «Trahison! trahison! Ils ont même emmenés les hommes!» Ils comprirent alors que quelque chose de grave s’était produit. Heather et Dayna avaient peut-être subi un interrogatoire, ou bien elles avaient été emprisonnées. Ils revinrent en toute hâte au point de rendez-vous habituel de Shelter Now. Cette mauvaise nouvelle fit l’effet d’une bombe sur le reste de l’équipe. Tous en restèrent muets et frappés de stupeur. Georg décida de suspendre la séance sur-lechamp et demanda à chacun de prier en petits groupes pour Heather et Dayna. Après ce temps de prière, il se fit conduire par Kurt et Jonathan chez la famille afghane. «Peut-être que ces femmes en savent un peu plus et qu’elles pourront me dire qui est venu chercher nos coéquipières. Où donc a-t-on bien pu les emmener?» Mais les femmes afghanes ne purent – ou ne voulurent pas – leur donner davantage d’informations. Ils se rendirent alors au poste de police du quartier. Les employés, qui parurent très surpris de cette nouvelle, n’étaient malheureusement au courant de rien.


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A ce moment, il était près de 21 heures, et à 23 heures débutait le couvre-feu. «Qui peut encore nous aider maintenant?» se demanda Georg en se creusant la cervelle. «Hadschi Raschid! S’il y a quelqu’un qui peut nous aider, c’est bien lui!» pensa-t-il soudain, soulagé. Hadschi Raschid était un taliban de haut rang avec lequel Georg avait tissé de véritables liens d’amitié durant les dernières années. Il pourrait certainement user de toute son influence pour retrouver les deux collaboratrices. Comme le temps pressait, les trois hommes parcoururent à vive allure les rues de Kaboul. Mais dans l’obscurité de la nuit, ils ne retrouvèrent pas la maison de cet homme. Par contre, ils arrivèrent à son bureau du premier coup. Georg, hésitant quant au chemin à prendre, emmena avec lui un des gardiens qui, finalement, leur montra le bon chemin. Il était déjà presque 22 heures lorsqu’ils arrivèrent chez son ami.

Y Georg Taubmann: En entrant chez mon ami, je m’efforçai de paraître le plus tranquille qu’il m’était possible dans de telles circonstances, car entre Afghans, on doit toujours savoir prendre le temps des salutations. Hadschi Raschid se réjouit de me revoir: «Comment allez-vous, toi et ta famille? Es-tu en bonne santé?» me salua-t-il, les bras grands ouverts. La cérémonie des salutations, typiquement afghane, avec son échange de politesses, commença. Comme je revenais juste d’un assez long séjour en Allemagne, je lui parlai de ma famille. «Et comme cadeau, je t’ai ramené d’Allemagne un appareil pour mesurer la tension, comme tu le souhaitais», ajoutai-je avec entrain. Pendant mon séjour à l’étranger, il avait eu un accident de voiture, et il me racontait maintenant tout en détail. A mon


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tour, je lui assurai, à grand renfort de paroles, combien j’étais soulagé qu’il ne lui soit rien arrivé de grave. Ne surtout pas s’énerver. Rester toujours très paisible! Un rapide coup d’œil à ma montre: il était 22 heures 30. Finalement, j’osai quand même lui présenter la raison de mon passage chez lui: «Hadschi Raschid, quelque chose de grave s’est passé pour notre association et je suis très préoccupé.» «Mon ami, dis-moi ce qui t’est arrivé. Est-ce que je peux t’aider?» «Oui. Deux de mes collaboratrices ont rendu visite cet après-midi à une famille afghane, et ont vraisemblablement été arrêtées juste après. Impossible pour nous de savoir où elles se trouvent actuellement!!» «Monsieur Georg, c’est terrible, en effet. Je comprends ton souci. Je vais tout de suite essayer d’en savoir plus à ce sujet.» Il attrapa le téléphone, fit un numéro et eut une conversation sur le ton de quelqu’un qui a l’habitude de commander. J’observai son visage. Il devint de plus en plus pensif, soucieux, et laissa même paraître à la fin un réel effroi. Hadschi Raschid reposa l’écouteur et revint vers moi, consterné. «Monsieur Georg, tes deux collègues ont effectivement été arrêtées.» «Mais pourquoi donc?» demandai-je, anéanti. «Ils disent qu’elles auraient montré à des Afghans je ne sais trop quel film. En fait, c’est la police de la religion et des mœurs qui les a emmenées. Je n’ai aucune influence sur elle. C’est un ministère indépendant qui se trouve sous les ordres directs du mollah Omar. Je ne pourrai que les avertir énergiquement de faire attention à la manière dont ils vont traiter ces femmes.» «Hadschi Raschid, je te remercie chaleureusement pour ton amitié toujours prête à rendre service. Je me fais vraiment beaucoup, beaucoup de souci. Merci d’utiliser ton influence en notre faveur et de nous aider.»


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«Mais mon ami, c’est très volontiers que je le fais pour toi.» «Est-ce que je peux revenir demain? Peut-être auras-tu pu obtenir d’ici là plus d’informations?» Nous décidâmes donc de nous revoir le lendemain et prîmes congé les uns des autres par de nombreuses paroles de politesse.

La «police de la religion et des mœurs» des talibans «L’office pour promouvoir la vertu et combattre le péché»4 était aussi appelé en abrégé la «police de la religion et des mœurs». Il constituait un ministère indépendant au sein du régime des talibans, sous les ordres directs du mollah Omar (le premier commandeur des croyants)5, et était craint par les talibans modérés autant que par tous les autres. Le mouvement des talibans afghans débuta au Pakistan. Dans les madrasas6 chaque élève enseigné dans la religion sunnite porte le nom de talib7. Au cours de cette formation de huit ans dans les madrasas, on apprend tout ce qu’il faut pour devenir un mollah (ce titre désigne un responsable religieux, un érudit islamique). De nombreuses familles de réfugiés pachtouns8 d’Afghanistan envoyèrent leurs fils dans ces écoles, car ils y recevaient gratuitement à manger et de quoi se vêtir. A côté du cours de religion, dans lequel la charia était au premier plan, bien plus que le Coran, les garçons recevaient aussi une formation militaire. Lire

4 5 6 7 8

En anglais: «Ministry for promotion of virtue and for prevention of vice». Titre protocolaire du chef suprême de la communauté islamique. (N.d.E.) Ecoles coraniques conservatrices. Mot arabe qui signifie «étudiant» et qui est à l’origine du terme «taliban». Peuple vivant dans l’est et le sud de l’Afghanistan et dans le nord-ouest du Pakistan (environ 16 millions). Divisés en grandes tribus, les Pachtouns sont musulmans, en grande majorité sunnites. (N.d.E.)


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et écrire ne constituaient pas des priorités, ce qui explique le fort pourcentage d’analphabètes parmi les talibans. Avec ces talibans, le mollah Omar s’immisça dans le combat qui opposaient les différents groupes de moudjahidin («les soldats de dieu») en Afghanistan et s’empara de Kaboul en 1996. Depuis, les talibans contrôlaient presque 80% du pays. Le mollah Mohammed Omar instaura une dictature, enjolivée par le religieux, sur la base de la charia, la loi islamique issue du début du Moyen Age. Il déclara ainsi avoir créé l’Etat islamique le plus pur du monde. Après leur prise de pouvoir, les talibans fermèrent presque toutes les écoles publiques ainsi que l’université de Kaboul, la capitale; ils interdirent les films, la télévision, la musique et les images. Mais aussi, le foot, l’élevage des pigeons, les cerfs-volants, ainsi que tout jouet montrant des personnes ou des animaux, furent proscrits. Les femmes n’eurent plus aucun droit, elles n’étaient autorisées ni à se rendre à l’école ni à travailler. Elles ne pouvaient quitter leur maison que si elles étaient complètement couvertes sous l’ample cape nommée burqa, et encore, seulement si elles étaient accompagnées par leur mari ou par un homme de la famille, même si ce dernier n’avait que cinq ans. Elles avaient tout de même le droit de sortir en groupe. Les patrouilleurs de cette police de la religion et des mœurs arpentaient chaque jour les rues de Kaboul. Ils frappaient avec des fouets de cuir les femmes qui n’étaient pas suffisamment couvertes. Ils contrôlaient la coupe des cheveux et la longueur de la barbe des hommes. Ils fermaient des magasins dont le propriétaire n’allait pas régulièrement à la mosquée. Ils obligeaient les hommes à se rendre à la prière. Pour des


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délits mineurs, il y avait le fouet, pour les femmes comme pour les hommes. Celui qui commettait un vol se faisait couper la main ou le pied.

Y Une fois dehors, les trois hommes s’engouffrèrent dans leur voiture. Il ne restait que peu de temps avant 23 heures et le couvre-feu à Kaboul était un impératif strict. Quiconque se trouvait, passé ce délai, nez à nez avec des talibans dans la rue pouvait être emprisonné sans autre forme de procès. En outre, Georg n’était pas certain que tous les gardiens aient déjà été informés de la prolongation récente du couvre-feu de 22 à 23 heures. Vivement en souci pour les deux femmes, pourchassé par le temps, il conduisait à toute allure à travers les rues de Kaboul, scrutant constamment l’obscurité du regard pour débusquer d’éventuels postes de contrôle, puis, peu avant 23 heures, il s’engouffra enfin dans l’allée de sa maison, soulagé.

Y La nuit fut courte pour Georg: le sommeil le fuyait. Ses pensées tournaient continuellement en rond autour des mêmes questions. «Comment vont mes collaboratrices? D’autres membres de notre équipe vont-ils aussi subir un interrogatoire? Devons-nous nous attendre à d’autres arrestations? Faut-il enjoindre tous mes collaborateurs de quitter le pays? O Dieu, toutes nos actions ici seront-elles réduites à néant, comme il y a onze ans, au Pakistan?» Le lendemain matin, le samedi, les réunions de crise s’enchaînèrent les unes après les autres. Georg demanda à ses collaborateurs de se tenir prêts pour une éven-


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tuelle évacuation et de garder avec eux un bagage d’urgence limité à l’essentiel. «Je vous prie de détruire tout ce qui pourrait paraître suspect aux yeux de la police de la religion et des mœurs si elle faisait une fouille. N’oubliez pas, même une publicité dans un magazine allemand peut provoquer sa colère.» Sur les ondes de «Radio Scharia», le mollah Omar proclamait en permanence de nouvelles lois qui étaient impossibles à retenir. Depuis peu, par exemple, conduire une voiture avait été interdit aux femmes occidentales. D’autre part, ces dernières n’étaient pas soumises à l’obligation de porter la burqa, car on devait pouvoir les reconnaître comme étrangères. Cependant, elles étaient de plus en plus la cible de talibans irrités qui leur crachaient dessus parce qu’elles ne portaient qu’un tchador, ce grand voile qui leur couvrait la tête. Et bien sûr, chacun dans l’équipe possédait des magazines chrétiens, des Bibles, tout comme des CD de musique dans sa propre langue, ce qui était autorisé pour les étrangers. Mais même un journal comme Der Stern9 pouvait être considéré comme choquant par la police de la religion et des mœurs lorsque cela lui prenait. Après les réunions avec ses collaborateurs, Georg Taubmann retourna au bureau de son ami afghan, mais il n’y trouva que son adjoint. Ce dernier aussi semblait très soucieux du fait qu’un CD ait été trouvé chez la famille afghane; en outre, c’était la police de la religion et des mœurs qui tenait les ficelles de cette arrestation. Il était très partagé entre son amitié personnelle pour Georg et la peur d’être lui-même mis en cause par cette police redoutable. Il ne pouvait pas les aider davantage. Georg le pria seulement de faire passer un sac contenant des affaires personnelles à Dayna et Heather.

9 Hebdomadaire allemand comparable au Point ou à L’Express. (N.d.E.)


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De retour au bureau, il informa ses amis dans le monde entier de cette situation critique, en leur demandant de prier. Les familles et les Eglises respectives de Heather et Dayna furent mises au courant, tout comme les bureaux de l’association, au Pakistan et en Allemagne. Une atmosphère pesante régna toute la journée au sein de l’équipe. En même temps, l’agitation et les multiples travaux à accomplir permettaient une diversion bienvenue face au souci qui ne cessait de croître. Que leur réserveraient donc les prochains jours?

Y Kati Jelinek: Ce samedi soir, j’appelai mon pasteur en Allemagne: «Thomas, peut-être que ce que je vais dire n’a aucun sens. Mais deux de mes collègues viennent apparemment d’être arrêtées. Il se pourrait que les talibans fassent le lien avec moi, car en fait, je voulais moi aussi aller rendre visite à cette famille. S’il se passe quelque chose, ne vous faites pas de souci: je suis prête!» Je l’étais en effet! Quiconque se rend en Afghanistan doit tout simplement être conscient que de telles choses peuvent arriver. Pendant la nuit suivante, je passai mentalement en revue les risques éventuels, et tentai de répondre à cette question de façon réaliste: Etais-je prête à accepter de plus grandes difficultés dans mon engagement pour le peuple afghan? Des interrogatoires, des humiliations, une expulsion ou bien même la prison? Je pus répondre par «oui» à chaque fois. Avoir ainsi fait le point auparavant me fut d’un grand secours plus tard pour traverser toutes les difficultés rencontrées durant notre captivité.

Y Tôt le dimanche matin suivant, à 6 heures, la sonnette de l’entrée retentit soudain vigoureusement chez Georg


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Taubmann. Marianne, sa femme, descendit et regarda avec précaution par le judas. «Pouvons-nous parler à Monsieur Georg? C’est urgent!» demanda un des Afghans qui se tenaient devant la porte. «Georg, viens vite. Il y a une jeep remplie d’hommes dehors!» Ne pressentant rien de bon, Georg se précipita vers la porte et l’ouvrit. Là, dehors, se tenaient certains de ses amis afghans. Ils avaient l’air très nerveux et étaient venus à la hâte. «Monsieur Georg, nous avons entendu dire qu’aujourd’hui, c’est votre bureau qui va être contrôlé, et cela peut devenir encore plus grave.» Georg sentit qu’il pouvait croire cette nouvelle et les remercia. Ils s’en allèrent précipitamment. «Malgré ce qui nous arrive, il y a quand même toujours des gens bienveillants parmi les talibans», reconnut-il, reconnaissant. A 8 heures déjà, tous les collaborateurs se retrouvèrent chez Diana et Margrit. «J’ai des informations fiables: aujourd’hui, notre bureau principal va être inspecté, leur annonça-t-il. Il se peut qu’ils veuillent aussi contrôler d’autres logements. Tenez-vous prêts à devoir quitter le pays d’urgence.» Personne, à ce moment-là, ne pouvait cependant imaginer de nouvelles arrestations. «Terminez s’il vous plaît vos travaux les plus urgents, et on se retrouve ici à 14 heures», ordonna-t-il en les congédiant. Mais cette rencontre n’eut jamais lieu. Les heures qui suivirent, les événements se précipitèrent coup sur coup. Tout d’abord, ce fut Diana Thomas et Margrit Stebner qui furent arrêtées par la police de la religion et des mœurs, devant leur bureau, alors qu’elles s’apprêtaient à aller chercher leur argent personnel et quelques


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papiers qui se trouvaient dans le coffre-fort. Diana parvint encore à lancer par radio un signal d’alerte qui fut capté par d’autres équipiers. Peter Bunch, quant à lui, partit directement s’assurer que tout était normal, accompagné du chef de projet afghan, Gul Khan. Ils furent tous deux promptement arrêtés et eurent l’honneur de se conduire euxmêmes en prison, car les talibans ne possédaient pas de voiture. Kati Jelinek, peu avant le rendez-vous de 14 heures, souhaita vérifier que tout allait bien dans les maisons du projet d’aide aux enfants. Elle voulait encore donner quelques recommandations au personnel afghan et lui laisser de l’argent au cas où elle devrait quitter Kaboul. Mais c’est là qu’elle fut prise par les talibans. Elle dut ensuite les conduire jusqu’à son domicile, où Silke Dürrkopf, qui habitait avec elle et qui était malade ce jour-là, fut tirée du lit par ces hommes armés. Après sa visite au ministère afghan des affaires étrangères, Georg projetait de passer rapidement chez Kati et Silke, afin de s’assurer que tout allait bien chez elles. Il aurait mieux valu qu’il s’en passe. Car à cet endroit se trouvait encore une troupe de talibans chargée de surveiller la maison: ils le traînèrent sans hésitation dans leur voiture et l’emmenèrent pour un interrogatoire.

Y L’aide aux enfants à Kaboul On estime à 28’000 le nombre d’enfants des rues à Kaboul. Soit ces enfants sont orphelins, soit ils ont perdu l’un ou l’autre de leurs parents, ou bien ce sont des enfants dont le père ne peut plus travailler, étant


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devenu invalide suite aux conflits armés. On ne leur donne souvent rien à manger à la maison, à part un morceau de pain peut-être, et ils passent alors leur temps dans la rue pour mendier de la nourriture ou de l’argent. Beaucoup d’entre eux ne peuvent aller à l’école, car ils doivent «gagner» de l’argent pour leur famille. Ces enfants ont, pour la plupart, entre deux et seize ans. Malgré leur jeune âge, ils ont déjà été beaucoup plus souvent confrontés à la mort et à la destruction que la plupart des adultes en Europe. Le travail en faveur de ces enfants, dirigé par Kati Jelinek, avait débuté trois mois auparavant. Après avoir obtenu les autorisations officielles de la part du ministère concerné, l’organisation avait pu louer, en mai, un terrain comportant deux maisons spacieuses permettant d’accueillir 150 à 200 garçons. Après s’être renseignée auprès d’autres associations sur les différentes actions menées en faveur des enfants, puis après d’intenses préparatifs, l’équipe de Shelter Now avait installé des ateliers. Les garçons, selon leur âge et leurs compétences, y fabriquaient des fleurs en papier ou imprimaient du papier à lettres avec de vieux tampons afghans en bois. Depuis longtemps, Silke Dürrkopf avait collecté de tels tampons, qu’elle avait ensuite restaurés et retaillés. C’est ainsi que ces garçons, assistés par des artisans afghans, imprimaient de jolis papiers à lettres. Le produit de leur travail était ensuite vendu au bazar de Kaboul et au Pakistan, et le bénéfice des ventes leur était reversé. Ils pouvaient venir travailler une heure par jour et gagner de l’argent pour leur famille. Car en dehors de cette possibilité, pour garantir la subsistance du foyer, il ne leur restait pas d’autres solutions que d’effectuer de petits travaux occasionnels, ou bien le vol et la mendicité. A son grand regret, Kati n’avait pu obtenir l’autorisation d’accueillir


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aussi des filles dans le cadre de ce projet. Au moment des arrestations, elle avait déjà 70 garçons «sous contrat» avec l’autorisation des parents, et huit employés afghans. Quelques jours avant les arrestations, ils avaient même pu ouvrir une menuiserie, où des garçons plus âgés pouvaient travailler et se former au métier. Ce projet comprenait aussi un autre programme de distribution de nourriture et de vêtements, qui avait déjà commencé en hiver. Un matin, Kati et Silke avaient trouvé devant leur maison plusieurs jeunes garçons accroupis, les lèvres violettes et grelottant de froid. Ils n’avaient qu’un léger tee-shirt sur le dos; certains portaient des sandales en plastique, d’autres étaient pieds nus. Kati et Silke avaient rassemblé leur économies, étaient allées acheter pour eux au bazar des vêtements d’occasion et des chaussures, et leur avaient aussi donné à manger. La nouvelle s’était vite propagée, et de plus en plus d’enfants étaient venus les voir. Lorsqu’un employé taliban leur avait interdit de recevoir les enfants chez elles, elles s’étaient mises à s’occuper d’eux sur le pas de leur porte. Au début de l’année, il y eut parfois jusqu’à 60 enfants qui reçurent du pain, des fruits et du thé. Quand des filles se trouvaient parmi eux, ce n’était qu’en cachette que Kati et Silke pouvaient leur donner quelque chose.

Y Margrit Stebner: Il y avait quelque chose dans l’air. Savoir que soudain, deux collègues avaient été arrêtées, ce n’était pas rien. Nous nous demandions déjà comment nous réagirions à leur place. En cette fin d’après-midi, Diana et moi voulions encore aller chercher quelques papiers et surtout notre argent


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personnel qui se trouvait dans le coffre-fort du bureau. Nous nous y rendîmes en taxi. Lorsque nous arrivâmes, la porte était fermée et un groupe de talibans se tenait devant. Sans nous méfier, nous leur demandâmes si nous pouvions aller chercher quelques affaires au bureau. «Attendez ici. Quelqu’un est allé chercher la clé de l’entrée», répondit le chef. Nous renvoyâmes alors le taxi et attendîmes. En Afghanistan, il faut toujours être patient. Au bout d’une petite demi-heure, nous en eûmes pourtant assez. Comme le taxi était parti, nous commençâmes à rebrousser chemin. Mais nous n’allâmes pas loin. Aussitôt, quelques hommes nous poursuivirent; nous feignîmes de les ignorer. Mais lorsque l’un d’eux se mit en travers de notre chemin, un fouet à la main, nous comprîmes que c’était notre tour! «Vous n’avez pas le droit de partir. Restez ici, à la porte! Vous allez être interrogées. Nous attendons seulement la voiture», nous dit le taliban au fouet menaçant. Plus aucun doute: nous aussi, nous étions en état d’arrestation. Comme nous ne pouvions pas rester plus longtemps debout, nous nous assîmes par terre devant la porte. Plus d’une heure s’écoula sans que rien ne se passe. Pendant cette attente, la panique envahit tout mon corps. Les images les plus horribles défilèrent devant mes yeux, des images de femmes fouettées et maltraitées, et de sordides cachots. Nous priâmes à mi-voix. Cela me calma et quelques minutes après, ces terribles images disparurent de mes pensées. Puis Diana essaya d’approcher de sa bouche son appareil radio, le plus discrètement possible: «Avis à tous, nous sommes devant notre bureau et les talibans ne nous laissent pas rentrer...» Mais déjà, un de nos gardiens avait reconnu l’appareil et nous le confisqua. Le groupe des talibans se tenait à une vingtaine de mètres de nous et nous observait d’un air méprisant. Il était constitué principalement de jeunes hommes au turban noir ou blanc, et


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aux visages sombres, tannés par le soleil. Certains étaient tout de noir vêtus, d’autres tout de blanc, mais ils portaient tous cet habit traditionnel constitué d’un large pantalon et d’une chemise, le shalwar kamies. Puis, l’un de ces jeunes gaillards se leva, jouant avec sa kalachnikov, et s’approcha de nous. «Attention, Margrit, il va vous tirer dessus, me murmura une voix intérieure, mais il ne vous atteindra pas.» «Merci, mon Dieu», chuchotai-je en prévenant Diana: «Attention, il va tirer!» Et c’est bien ce qui se produisit: il leva son arme, visa dans notre direction et la balle frôla nos têtes dans un sifflement. Diana et moi fîmes comme si de rien n’était. «On ne va tout de même pas donner à ce taliban la satisfaction de nous avoir intimidées!» pensions-nous toutes les deux. Nous étions vraiment en colère contre ce type, et en même temps reconnaissantes d’avoir été préparées à cette situation dangereuse. Nous n’aurions pas pu, sinon, réagir de manière si posée.

Y Peter Bunch: Chacun de nous avait avec lui un talkiewalkie d’une portée de cinq kilomètres environ. Ayant entendu le message de Diana, j’attrapai Gul Khan, notre chef de projet afghan, et me rendis à notre bureau. Lorsque nous arrivâmes devant le bâtiment, nous comprîmes, à la vue d’un groupe de talibans, que quelque chose n’allait pas. «Partons d’ici au plus vite!» me cria Gul Khan. J’accélérai, car les talibans s’étaient déjà lancés à notre poursuite. Nous aurions pu leur échapper sans difficulté, mais une pensée me traversa l’esprit: «Et mes collègues? je ne peux pas les laisser tomber. Elles sont vraiment en difficulté. Il faut que je les aide.» Je fis demi-tour et revins vers les talibans. La meute m’encercla immédiatement. Ils pointèrent leurs kalachnikovs à travers la vitre, attrapèrent mon talkie-walkie et voulurent la clé


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de la voiture. Je refusai le plus longtemps possible, mais les armes menaçantes me forcèrent à capituler. Je tentai alors d’engager des négociations. «Laissez nos coéquipières s’en aller! Que signifie tout cela? Elles ne sont que des employées de bureau!» Mais il n’y eut rien à faire. Ils forcèrent Margrit et Diana, ainsi qu’autant de gardiens que possible à monter dans notre voiture, et nous eûmes l’honneur de nous conduire nousmêmes jusqu’à la prison pour y être interrogés.

Y Silke Dürrkopf: Ce week-end-là, souffrant de problèmes intestinaux, je passai la plupart de mon temps au lit. Je venais tout juste de rentrer en Afghanistan après un séjour de dix semaines en Allemagne. Comme les nombreuses réunions d’équipe de ces jours étaient pour moi très fatigantes, je profitai de la pause de midi pour me reposer. Des bruits inhabituels et des voix étrangères me tirèrent de mon sommeil. Puis j’entendis les commentaires de Kati. «Là, il y a quelque chose qui cloche, pensai-je. Il vaut mieux que tu t’habilles comme pour sortir.» Je venais juste d’enfiler mon shalwar kamies lorsque la porte s’ouvrit brusquement et qu’au moins dix hommes armés firent irruption dans ma chambre. De nouveau, cette pensée: «Mais c’est impensable! Je n’ai même pas pu mettre mon tchador!» J’étais incroyablement humiliée et furieuse. Pour un Européen, j’étais habillée décemment, mais pas pour des Pachtouns! Je déversai ma colère sur ces envahisseurs en trois langues en même temps, les repoussai hors de la pièce et leur claquai la porte au nez. Leurs kalachnikovs, en un tel moment, ne m’intimidaient absolument pas. Je voulais tout simplement avoir le temps de m’habiller correctement.


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Devant la porte, Kati parlait d’un ton apaisant aux hommes irrités et leur expliquait ma réaction emportée. Et ils m’accordèrent véritablement quelques instants pendant lesquels je me couvris de mon tchador et sortis enfin de la chambre. Le chef me demanda mon nom et si j’avais un rapport avec Shelter Now. Je réalisai alors qu’en fait, ils ne me connaissaient pas, et que c’était bien par hasard que j’étais tombée entre leurs mains. «Vous deux, suivez-nous! Nous avons des questions à vous poser. Cela ne durera qu’une heure ou deux. Ensuite, vous pourrez repartir», mentirent-ils. Nous les suivîmes donc dans l’escalier. Tout à coup, une pensée me traversa l’esprit: «Tu devrais emporter ton argent.» Je tournai les talons, remontai prestement dans ma chambre et fourrai rapidement dans ma poche le petit sac de lin contenant mes dollars. Bien sûr, le chef envoya un taliban à ma suite, mais il ne comprit heureusement pas ce qu’il y avait dans cette pochette. Comme les virements bancaires ne fonctionnent pas bien en Afghanistan, j’avais rapporté d’Allemagne beaucoup d’argent liquide, ce qui nous fut très utile, à moi et à toute l’équipe, pendant notre longue captivité. Lors des contrôles, ce petit sac de lin n’intéressait personne, heureusement. «Allons, pensai-je, je ne suis de retour à Kaboul que depuis quelques jours, cela ne peut être qu’un gros malentendu.» J’avais le ferme espoir que rien ne m’arriverait, car le tampon de mon passeport était bien une preuve indéniable de mon si court séjour ici.

Y Georg Taubmann: Je ne sus rien de ces arrestations du dimanche matin. Lorsque, me rendant au rendez-vous de 14 heures, je passai devant chez Kati et Silke, je vis un groupe de talibans battant le pavé devant leur domicile. «Bizarre, pensai-je, qu’est-ce que cela signifie?» Surpris, je descendis de voiture. Aussitôt, tous se précipitèrent vers moi et m’encerclèrent.


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«Tu es Monsieur Georg?» «Je suis Monsieur Taubmann», répondis-je, ce qui ne manqua pas de les troubler et me fit gagner quelques instants pour réfléchir. «Que se passe-t-il?» Ils m’empoignèrent sans ménagement et me forcèrent à pénétrer dans le logement des deux femmes, qui grouillait de talibans. Je fus bouleversé en déduisant alors immédiatement que Kati et Silke avaient bien dû être arrêtées elles aussi. Après un court conciliabule que je ne compris pas, ils me confisquèrent ma clé de voiture, me poussèrent jusqu’à mon véhicule et me firent asseoir sur le siège du passager. Un gardien tenta de se glisser encore sur ce même siège à côté de moi, mais il était alors impossible de fermer la portière. Ils me firent donc ressortir violemment de la voiture, tirant avec force sur mes vêtements et me jetèrent sur la banquette arrière. Les passants assistaient à cette scène brutale, effrayés et intimidés, tout en se hâtant de poursuivre leur chemin. Puis les talibans foncèrent avec ma voiture à travers les rues de Kaboul, tandis que j’étais coincé entre mes gardiens à l’arrière. Ils me traînèrent de force et sans ménagement dans un bureau de la police de la religion et des mœurs, me traitant comme un vulgaire brigand. Se retrouver soudain prisonnier est quelque chose de terrible. Je n’avais plus droit à aucun respect ni à aucune attention. Jusque-là, à chaque fois que j’avais eu affaire aux institutions de l’Etat ou aux autorités, j’avais toujours été reçu en tant qu’étranger et directeur d’un honorable projet humanitaire. Et maintenant, ces gens ne me regardaient plus qu’avec mépris. J’étais donc assis dans un assez grand bureau où se trouvaient plusieurs tables. Une quinzaine d’Afghans étaient dans la pièce. Il y avait parmi eux de jeunes hommes au visage sauvage. Ils me firent remplir un questionnaire: nom, âge, nom du père, du grand-père, adresse, depuis combien de temps en Afghanistan, quelles occupations, etc. Une des premières questions fut: «Combien de professeurs employez-vous dans votre madrasa? Comment s’appellent-ils?»


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«Quoi? comment? madrasa?» Je ne comprenais pas où ils voulaient en venir. «Nous n’avons pas d’école religieuse! Nous n’avons pas de professeurs non plus! Nous avons seulement un projet dans le cadre duquel nous donnons à de jeunes garçons un peu de travail et de quoi manger», fut ma réponse. «Non, non, ce n’est pas vrai. Tu dois nous dire combien vous avez de professeurs et comment ils s’appellent!» Ils ne voulaient tout simplement pas me croire. Bien sûr, il y eut encore bien plus de questions: «Combien de projets avez-vous? A quel endroit? Combien de collaborateurs travaillent avec vous? Comment s’appellent-ils? Où habitent-ils? Où sont les autres Américains?» J’étais sur mes gardes et ne citai que ceux qui, je le savais, avaient déjà été arrêtés, afin de protéger les autres. Ce premier interrogatoire fut vraiment très stressant. Soudain, la porte s’ouvrit brusquement et on amena Peter Bunch. Heureux de me voir, il voulut immédiatement me rejoindre, mais on l’en empêcha. «Vous n’avez pas le droit de vous parler!» nous ordonnat-on grossièrement. Il dut aller s’asseoir au fond de la pièce et remplir le même questionnaire que moi. Alors je vis tous nos collaborateurs afghans défiler dans cette même pièce. J’en comptai huit: notre fidèle chef de projet, des ingénieurs, des chauffeurs, un cuisinier et quelques gardiens. Ils avaient l’air profondément accablés et inquiets. J’en eus le cœur bien gros, car certainement, des interrogatoires plus musclés les attendaient, eux. Je ne préférais pas y penser. Ils passèrent ensuite rapidement devant nous pour être transférés dans une autre pièce.

Y Lorsque Georg quitta son domicile, vers 11 heures ce dimanche, pour diverses obligations, Marianne resta seule avec leurs garçons, Daniel, seize ans, et Benjamin,


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quatorze ans, et termina ses travaux domestiques. Elle était très tendue intérieurement et se demandait continuellement si les talibans n’allaient pas aussi venir inspecter leur maison. Vers midi, elle entendit l’appel radio de Diana et pensa, effrayée: «Encore deux autres de pincées!» Mais où était donc Georg? Impossible de le joindre par radio. Les talibans l’auraient-ils attrapé, lui aussi? L’incertitude et la peur à son sujet la rendaient nerveuse. Elle essayait de se renseigner partout, mais personne ne semblait en mesure de lui répondre. Soudain, l’ami de longue date de Georg, un Afghan qui avait un poste influent au ministère, apparut devant la porte de la maison et lui dit: «Marianne, j’ai une très mauvaise nouvelle pour toi. Ils ont aussi arrêté Georg!» Même si Marianne avait déjà envisagé cette éventualité, la terrible nouvelle l’ébranla profondément. «Ahmed Shah, j’emballe vite quelques affaires. Pourrais-tu te débrouiller pour qu’elles lui parviennent bien? Il n’a rien d’autre que ce qu’il porte sur lui», le pria-t-elle. L’ami afghan accepta volontiers et fut heureux de pouvoir rendre service à Georg. Peu de temps après, quelques-uns des autres collaborateurs de Shelter Now passèrent chez Marianne. Ils l’encouragèrent et occupèrent les garçons pour leur changer les idées. Craignant le pire, Marianne détruisit déjà quelques affaires que la police de la religion et des mœurs pouvait juger scandaleuses, et en cacha d’autres, qui lui étaient précieuses, dans le jardin: des photos, des souvenirs de vacances et quelques CD de musique qu’ils aimaient écouter en famille. Dans la soirée, l’ami afghan de Georg revint. Il semblait profondément bouleversé et annonça: «Marianne, cette affaire devient vraiment très dangereuse. Tu ne peux plus rester dans cette maison. Il faut que tu partes. J’ai appris que l’ordre d’arrêter tout votre personnel venait de très


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haut, sûrement du mollah Mohammed Omar lui-même. Viens d’abord chez moi. Je te protégerai. Tu pourras rester avec ma femme, et d’ailleurs, tu ne connais toujours pas mon jeune fils. Sois tout simplement notre invitée!» Comme Marianne devait tout d’abord faire ses bagages, et qu’elle avait encore quelques questions à régler avec les collaborateurs étrangers qui restaient, elle le remercia pour sa très aimable invitation et lui demanda si elle pouvait les rejoindre plus tard. Il prit congé d’elle et Marianne alla retrouver ses enfants au salon. «Venez vous asseoir un moment, dit-elle à ses deux garçons et aux amis qui étaient alors avec eux. L’affaire est très sérieuse. Nous ne pouvons même pas rester dormir ici, et nous devons quitter Kaboul demain matin très tôt.» Puis elle téléphona aux autres collaborateurs. Ils fixèrent leur départ à 4 heures du matin et décidèrent unanimement que chacun n’emmènerait qu’une valise, pour des raisons évidentes de place. Mais que fallait-il donc emporter? Les choses «importantes et précieuses» étaient beaucoup trop nombreuses! Les livres de classe des garçons remplirent à eux seuls toute une valise, et il ne leur en resta donc plus qu’une pour leurs effets personnels. Il leur fut extrêmement difficile de se séparer de tant d’affaires, si chères au cœur, qu’ils avaient accumulées au fil du temps. Qui savait ce qu’ils en retrouveraient? Malgré le manque de place, leur maman leur permit d’emporter leur cochon d’Inde bienaimé. Marianne n’avait pas vraiment peur, car elle avait déjà traversé, aux côtés de Georg, suffisamment de crises pour pouvoir garder la tête froide aussi en ces instants. Mais le fait de le savoir en prison sans même pouvoir avoir de ses nouvelles la déchirait littéralement. Tôt le lendemain matin, ils partirent en deux voitures pour le Pakistan. Huit adultes et huit enfants. Le trajet jusqu’à la frontière devait durer presque huit heures.


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C’est ainsi que les derniers collaborateurs étrangers de Shelter Now quittèrent Kaboul. En chemin, alors que leur groupe s’était simplement arrêté à des toilettes publiques, Marianne repéra un visage connu. L’Afghan s’avança aussitôt vers elle et lui demanda: «Sais-tu que déjà vingt-quatre de vos collaborateurs ont été arrêtés?» «Quoi? Tant que ça? Je n’étais au courant que de huit!» Rapidement, il lui expliqua qu’il venait juste d’entendre à «Radio Scharia» que seize de leurs collaborateurs afghans avaient été arrêtés à leur tour. Tout en regardant avec précaution autour de lui, il conseilla: «Faites attention! Il faut que vous partiez. Que personne ici ne vous reconnaisse!» Ils se hâtèrent alors de reprendre leur route, sans aucun nouvel arrêt jusqu’à la frontière, qu’ils atteignirent aux environs de midi: côté afghan, les douaniers, en plein repas, tamponnèrent les passeports sans les regarder de près. Côté pakistanais, la procédure était déjà plus compliquée. D’habitude, il fallait quitter sa voiture, sortir tous ses bagages sur une charrette, aller à pied jusqu’au bureau des entrées et accomplir de nombreuses formalités. Or ce jour-là, tout alla très vite. Il n’y eut qu’un problème: le visa de la famille américaine n’était pas valable. L’employé de service se montra tout d’abord très sec: «Il vous faut retourner à Kaboul et en demander un nouveau!» Mais Marianne réussit à l’amadouer à force de longs discours. Puis finalement, lorsqu’elle se fit reconnaître comme étant la femme de Georg, l’employé fut comme transformé et s’écria: «Ah, notre Monsieur Georg!» Georg Taubmann était tout simplement aimé et estimé par de nombreuses personnes dans les deux pays, ce qui lui valait d’être toujours favorisé lors de ses multiples passages de frontières. C’est ainsi que les visas nécessaires purent être établis et le groupe se retrouva bientôt


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en sécurité du côté pakistanais. De là, un taxi les emmena tous jusqu’à Peshawar, où les membres de l’équipe Shelter Now du Pakistan, soulagés, les serrèrent dans leurs bras.

Y A Peshawar, plus tard, la famille de l’un des Afghans qui avait gardé le logement des Taubmann apprit à Marianne que ce même jour, leur domicile à Kaboul avait été entièrement dévalisé. Une infirmière, amie des Taubmann, qui voulut aller voir leur maison après la libération de Kaboul, pour si possible sauver des objets de valeur, raconta que la plupart des vitres avaient été brisées et que des soldats de l’Alliance du Nord y avaient ensuite installé leur campement. Elle fut tellement bouleversée par ce pillage et ce vandalisme qu’elle ne put, sur le moment, que s’asseoir sur les marches de l’entrée et pleurer. Elle y avait passé tant de bons moments avec la famille Taubmann! Les logements des autres travailleurs humanitaires étaient dans le même terrible état. Et maintenant, cette famille, comme tous les autres collaborateurs, n’avait plus rien de tout cela. Ne plus posséder ni habit, ni meuble, ni ustensile de cuisine, ni matériel de bureau est déjà douloureux. Mais ce qui fait le plus de peine, c’est la perte des objets personnels qu’on garde précieusement une vie durant: des livres, des photos, des CD, des films d’anniversaire, les collections de coquillages ou de pierres des enfants, des lettres, des notes personnelles, tout comme des données bien archivées sur ordinateur. Les meubles et les ustensiles de cuisine se remplacent facilement, mais les affaires personnelles sont perdues pour toujours.


Entre les mains des talibans (MB3483)  

C’était en août 2001, et ils étaient huit. Huit collaborateurs de l’organisation humanitaire Shelter Now à être arrêtés par les talibans, pu...

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