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notre sélection le meilleur des beaux livres

tricentenaire

Rousseau l’ombre des lumières Par Béatrice Didier, Bruno Bernardi, André Charrak, Jean-François Perrin, Céline Spector…

exclusif lucien jerphagnon éloge du gai savoir son dernier entretien

M 02049 - 514 - F: 6,00 E

DOM 6,50 € - BEL 6,50 € - CH 12,00 FS - CAN 8,30 $ CAN - ALL 6,90 € - ITL 6,60 € - ESP 6,60 € - GB 5 £ -  AUT  6.70 € - GR 6,60 € - PORT CONT 6,60 € - MAR 60 DH - LUX 6,60 € - TUN 7,3 TND - TOM /S 850 CFP - TOM/A 1350 CFP - MAY 6,50 €

www.magazine-litteraire.com - Décembre 2011

prix Nobel 2011 Redécouvrir Tomas Tranströmer par Jean-Yves Masson inédit de pierre guyotat « Je vais vous lire du saint Augustin parce que c’est formidable »


Éditorial

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Service abonnements Le Magazine Littéraire, Service abonnements 22, rue René-Boulanger, 75472 Paris Cedex 10 Tél. - France : 01 55 56 71 25 Tél. - Étranger : 00 33 1 55 56 71 25 Courriel : abo.maglitteraire@groupe-gli.com Tarifs France 2011 : 1 an, 12 numéros, 62,50 €. Achat de revues et d’écrins : 02 38 33 42 87 U. E. et autres pays, nous contacter. Pour joindre directement par téléphone votre correspondant, composez le 01 44 10, suivi des quatre chiffres placés après son nom. Rédaction Directeur de la rédaction Joseph Macé-Scaron (13 85) j.macescaron@yahoo.fr Rédacteur en chef Laurent Nunez (10 70) lnunez@magazine-litteraire.com Rédacteur en chef adjoint Hervé Aubron (13 87) haubron@magazine-litteraire.com Chef de rubrique « La vie des lettres » Alexis Brocas (13 93) abrocas@magazine-litteraire.com Conception couverture A noir Conception maquette Blandine Perrois Directrice artistique  Blandine Perrois (13 89) blandine@magazine-litteraire.com Responsable photo  Michel Bénichou (13 90) mbenichou@magazine-litteraire.com SR/éditrice web  Enrica Sartori (13 95) enrica@magazine-litteraire.com Correctrice Valérie Cabridens (13 88) vcabridens@magazine-litteraire.com Fabrication Christophe Perrusson (13 78) Directrice administrative et financière Dounia Ammor (13 73) Directrice commerciale et marketing  Virginie Marliac (54 49) Marketing direct Gestion : Isabelle Parez (13 60) iparez@magazine-litteraire.com Promotion : Anne Alloueteau (54 50) Vente et promotion Directrice : Évelyne Miont (13 80) diffusion@magazine-litteraire.com Ventes messageries VIP Diffusion Presse Contact : Frédéric Vinot (N° Vert : 08 00 51 49 74) Diffusion librairies : Difpop : 01 40 24 21 31 Publicité Directrice commerciale Publicité et Développement Caroline Nourry (13 96) Publicité littéraire  Marie Amiel - directrice de clientèle (secteur littéraire) (12 11) mamiel@sophiapublications.fr Publicité culturelle Françoise Hullot - directrice de clientèle (secteur culturel) (12 13) fhullot@sophiapublications.fr Service comptabilité Sylvie Poirier (12 89) spoirier@sophiapublications.fr Impression Imprimerie G. Canale, via Liguria 24, 10 071 Borgaro (To), Italie. Commission paritaire n° 0415 K 79505. ISSN‑ : 0024-9807 Les manuscrits non insérés ne sont pas rendus. Copyright © Magazine Littéraire Le Magazine Littéraire est publié par Sophia Publications, Société anonyme au capital de 115 500 euros. Président-directeur général et directeur de la publication Philippe Clerget Dépôt légal : à parution

Baudelaire ou la littérature absolue Par Joseph Macé-Scaron

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audelaire. Ce grand pourvoyeur d’esl est périlleux de compérance, contempteur de la bêtise et menter ici des livres aussi riches, tant par la des beaux-arts, avait élu domicile, pour réflexion que par le style. reprendre le mot de Sainte-Beuve, à la Un seul chapitre suffirait à pointe extrême du Kamtchatka romantique. Deux livres nous rappellent – et avec quel nourrir un essai. Une image éclat ! – son déni de finitude. Le premier, Sous le signe renvoie à une autre image qui renvoie à une autre de Baudelaire (1), réunit quinze essais qu’Yves Bonimage, et ainsi à l’infini, nefoy lui a consacrés. Il s’ouvre sur la préface de l’édicomme dans les lustrestion de 1954 des Fleurs du mal et se clôt avec « Baumiroirs vénitiens. On se delaire parlant à Mallarmé  ». Du mol souviendra longtemps de édredon de la chair des créatures de Toute œuvre d’art Rubens à l’intrusion du bruit dans la l’analyse par Calasso du rêve recèle un « fond composition poétique (« J’entends déjà que Baudelaire raconta dans animal obscur » tomber avec des chocs funèbres/Le bois une longue lettre à son ami qui n’est jamais, retentissant sur le pavé des cours »). Le de défiance, Asselineau. Un finalement, rêve plus étrange et pénésecond livre, La Folie Baudelaire (2), est que le refus d’avoir trant que tous les contes l’œuvre de l’écrivain et érudit italien à rendre des comptes d’Edgar Poe où l’on retrouve Roberto Calasso, qui met au jour rien de à l’intelligence. moins que le « système nerveux » du l’ombre du dieu Mithra. poète, en nous faisant cheminer dans un On goûtera aussi la manière musée vivant où les galeries ont pour noms Ingres, dont Bonnefoy dépeint l’auberge baudelairienne où Flaubert, Rimbaud, Valéry… le lecteur vient reprendre des forces, « auberge du n monde désolé et dangereux où nous des- cœur, dernière auberge nocturne ». Elle est mauvaise cendons, « sans horreur, à tâtons, à travers et déserte, mais à ses carreaux, souligne l’auteur, des ténèbres qui puent ». Mais qui mieux brillent des moments d’espoir. Cette auberge, raille que Baudelaire, s’interroge Yves Bonnefoy, est par- l’inénarrable Sainte-Beuve, est une folie asiate. venu « avec tant de modestie exigeante » à quitter Curieuse et furieuse coïncidence : dans la clinique les hauteurs intimidantes de l’intuition poétique du docteur Blanche dont nous avons parlé ici, Nerval pour gagner la condition ordinaire ? Le signe noir de a rêvé qu’il était enfermé dans un kiosque oriental, Baudelaire suit le chemin inverse du cygne imma- sordide lanterne magique, où passaient dans une culé mallarméen. De ce point de vue, Bonnefoy et lumière bleuâtre des images qui le terrifiaient. Espoir Calasso, partant de contrées littéraires situées aux et effroi, les deux piliers du portail par lequel on entre antipodes, parviennent à la même clairière, où les dans l’œuvre baudelairienne, cet avant-poste de la mots se suffisent à eux-mêmes et n’ont nul besoin littérature absolue.  j.macescaron@yahoo.fr d’un paravent esthétisant. C’est que toute œuvre (1) Sous le signe de Baudelaire, Yves Bonnefoy, éd. Gallimard, 412 p., 28 €. d’art recèle un «  fond animal obscur  » qui n’est (2) La Folie Baudelaire, Roberto Calasso, jamais, finalement, que le refus d’avoir à rendre des traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, éd. Gallimard, 486 p., 28,50 €. comptes à l’intelligence. Hannah/Opale

Édité par Sophia Publications 74, avenue du Maine, 75014 Paris. Tél. : 01 44 10 10 10 Fax : 01 44 10 13 94 Courriel : courrier@magazine-litteraire.com Internet : www.magazine-litteraire.com

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Décembre 2011 514 Le Magazine Littéraire


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Sommaire

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Cahier critique : Tomas Tranströmer, prix Nobel 2011

Chroniqueurs professionnels et amateurs, écrivains reconnus et débutants se côtoient sur Internet. Panorama de la création et de la critique littéraires sur le web.

La vie des lettres Nos comptes rendus d’expositions ou de créations théâtrales…

Le cercle critique Chaque mois, des critiques inédites exclusivement accessibles en ligne.

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Dossier : Jean-Jacques Rousseau, le promeneur tricentenaire

spectacles… Les rendez-vous du mois

Ce numéro comporte 6 encarts : 1 encart abonnement sur les exemplaires kiosque, 1 encart abonnement Quo Vadis, 1 encart Edigroup sur exemplaires kiosque de Suisse et Belgique, 1 encart Le Monde diplomatique, 1 encart RSD et 1 encart DVD Apocalypse sur une sélection d’abonnés.

Sélection À l’approche des fêtes, vingt beaux livres qui méritent autant d’être lus que contemplés.

24 Le feuilleton de Charles Dantzig Le cahier critique Poésie 26 Tomas Tranströmer, 

En descendant les fleuves

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Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique J.-P. Bronckart et C. Bota,  Bakhtine démasqué Claude Coste, Bêtise de Barthes Jean-Louis Chrétien, Conscience et Roman II Luc Lang, Délit de fiction Collectif, Les Juifs dans l’histoire Bernard-Henri Lévy, La Guerre sans l’aimer

En couverture : Jean-Jacques Rousseau par Maurice Quentin de La Tour (pastel, 1753). AKG-Images/Erich Lessing. © ADAGP-Paris pour les œuvres de ses membres reproduites à l’intérieur de ce numéro.

Abonnez-vous page 103

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29 Jean-Claude Pirotte, Place des Savanes 30 Olivier Frébourg, Gaston et Gustave 32 Mo Yan, Grenouilles 33 Michael Lentz, Mourir de mère 34 Joy Sorman, Paris Gare du Nord 35 Alberto Mussa, Le Mouvement pendulaire 36 Madison Smartt Bell, La Couleur de la nuit 38 Henry Bauchau, L’Enfant rieur 39 Juan Francisco Ferré, Providence Non-fiction 40 François Bon, Après le livre

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Le dossier 52 Jean-Jacques

prix Nobel de littérature 2011

Fiction 28 Christian Garcin et Éric Faye, 

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Décembre 2011

52

L’actualité 3 L’éditorial de Joseph Macé-Scaron 6 Contributeurs 8 Sélection Beaux livres 14 La vie des lettres Édition, festivals, scanpix suède/sipa - akg-images - witti de tera/opale

Sur www.magazine-litteraire.com

Enquête : Les salons 2.0

n° 514

Décembre 2011 514 Le Magazine Littéraire

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Entretien : Lucien Jerphagnon

Rousseau

d ossier coordonné par Maxime Rovere Sous d’autres Lumières, par André Charrak Chronologie, par Érik Leborgne Politiques de l’auteur, par Laurence Mall À toutes les personnes, par Béatrice Didier Rousseau et la botanique, par Michael O’Dea Cordes sensibles, par Jean-François Perrin La littérature, un mal nécessaire, par Cécile Nail L’éducation selon Rousseau, par Cécile Nail Écologie du promeneur solitaire, par Jean-Luc Guichet L’érotique du pudique, par Claude Habib Gare aux arts et aux sciences, par Gabrielle Radica La fatalité du spectacle, par Maria Leone Paradoxal patriotisme, par Géraldine Lepan L’instinct du divin, par Ghislain Waterlot De quoi Rousseau est-il le nom ? par Alain Grosrichard Révolutionnaire a posteriori, par Sophie Wahnich C’est la fête ou la faute à Rousseau, par Céline Spector Une passion d’État, par Bruno Bernardi Bibliographie

Le magazine des écrivains 90 Admiration Grisélidis Réal,

par Clara Dupont-Monod Grand entretien avec Lucien Jerphagnon Visite privée Diane Arbus par Arnaud Cathrine Inédit Pierre Guyotat sur saint Augustin Le premier mot « Salut » de Mallarmé, par Laurent Nunez 106 Le dernier mot, par Alain Rey 92 98 100 104

Prochain numéro en vente le 29 décembre

Dossier : Saint-Simon


Actualité Beaux livres

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Sélection À l’approche des fêtes de fin d’année,

Le Magazine Littéraire vous suggère vingt beaux livres qui méritent autant d’être lus que d’être contemplés. Par Hervé Aubron, Maialen Berasategui, Alexis Brocas, Olivier Cariguel, Juliette Einhorn, Pierre-Édouard Peillon, Noémie Sudre et Camille Thomine

Monstres sacrés Les Gargouilles de Notre-Dame, Michael Camille,

éd. Alma, 430 p., 49,50 €.

légendePanoRama Le Râmâyana de Vâlmîki, illustré par des miniatures indiennes du xvie au xixe siècle, 7 volumes et 1 livret sous coffret,

L’

éd. Diane de Selliers, 1 480 p., 660 illustrations, 850 €.

empereur moghol Akbar (1556-1605) et l’éditrice Diane de Selliers partagent, au sujet du Râmâyana, le même avis : cette légende des légendes in­diennes mérite bien un effort d’édition particulier. Akbar fit trimer ses artisans quatre ans pour qu’ils éta­blissent, en persan, la première version enluminée du livre de Rama. Et il a fallu dix ans à un aréopage de spécialistes pour forger ce coffret de sept volumes, dont les illustrations sont tirées des livres commandés par Akbar et de leurs très nombreux successeurs dispersés. « Il est profond comme l’océan, ferme comme l’Himalaya, héroïque comme Vishnu, beau comme la lune, terrible dans sa colère comme le brasier de la fin des temps. » Homme divin dédié à son dharma – son chemin, son destin, sa loi –, Rama est exilé par son père qui, pour complaire à une de ses femmes, s’est choisi un autre héritier. Rama s’en va dans la forêt en compagnie de son épouse, Sita, et de son frère, Laksmana. Là, il trucide tant de raksasas (démons) que l’un d’eux finit par enlever Sita. Pour la retrouver, Rama bénéficiera du secours du général-singe Hanuman. Poème aux héros hyperboliques – ce qui le rapproche des gestes médiévales –, le Râmâyana n’en est pas moins source d’émotions cathartiques pour ses millions de lecteurs indiens, comme le souligne l’avant-propos intime de B. N. Goswamy. Et d’émotions poétiques : un des premiers moments du texte conte comment Vâlmîki, son auteur, inventa le vers épique (ou sloka) en maudissant un chasseur qui venait de tuer cruellement le mâle d’un couple d’oiseaux. La poésie savait déjà dévier de ses thèmes d’élection afin de se prendre pour objet…  A. B.

Victor Hugo voit Notre-Dame de Paris comme une construction en perpétuel devenir, un être d’hybridité absolue assimilé à un organisme. Les jeunes éditions Alma publient un essai monumental et illustré de Michael Camille, universitaire de Chicago, qui développe cette idée en exploitant ad libitum la polymorphie des gargouilles peuplant la cathédrale. L’auteur signe ici la première étude d’histoire de l’art sur ces créatures chimériques imaginées par Viollet-le-Duc lors de la restauration de l’édifice. Si elles signent le ­penchant du romantisme pour le ­médiéval et contemplent du haut de leurs tours le Paris d’alors, l’auteur les montre aussi comme les allégories de certains traits saillants du ­xixe siècle – antisémitisme, phrénologie… Avant de montrer comment ces êtres de pierre ont survolé les ans jusqu’à nos jours, portés par le souffle de nos imaginaires morbides. N. S.

Portrait d’Angkor Angkor. Lumière de pierre, photos de Mireille Vautier, texte d’Olivier Germain-Thomas, éd. Imprimerie nationale/Actes Sud, 160 p., 49 €.

Une reporter et un écrivain promènent et croisent leurs regards sur la capitale khmère. Malraux, déjà, en décrivait le « temple écrasé sous un si vif abandon, la violence clandestine de la violence végétale » (La Voie royale, 1930). De la cité d’Angkor Thom, dont le nom vient du sanskrit, Pierre Loti évoquait quant à lui sa fascination vénéneuse pour le Bayon – temple royal composé de cinquante tours à quatre visages –, pour les « proportions surhumaines de ces masques sculptés en l’air, à la féminité caduque », pour leur « sourire figé qui tombe d’en haut ». Ces ruines végétales, mangées par la forêt, mêlent sublimement influences bouddhistes et hindouistes. Au gré de références topographiques et historiques délicatement rythmées, la prose poétique et ambulatoire d’Olivier GermainThomas ponctue les photos en pleine page de Mireille Vautier. À travers des jeux de lumière rousse ou verte s’entrelacent temples et mousses, monastères et figuiers, divinités, bas-reliefs et racines. Aux asuras, démons-gardiens, succèdent les devatas (nymphes célestes) d’Angkor Vat, temple-montagne à la gloire de Vishnu. Pour les Khmers, les statues jouissaient de pouvoirs magiques. Les textes et les images de ce livre, par leur beauté, semblent justifier leur foi. J. E.

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Histoire d’une griffe Christian Dior & moi, Christian Dior,

édition reliée, enrichie de photos d’archives et de croquis inédits, éd. Vuibert, 260 p., 22 €.

Quand Christian raconte Dior… Parus en 1956, un an avant sa mort, les Mémoires du célèbre couturier, ami de Cocteau, sont un « essai de biographie indirecte ». Esquissant une inédite « carte du Tendre de la mode », il narre son roman personnel : la création de la maison Dior, en 1947 – destin prédit par une devineresse quand il avait 9 ans. Dramaturge de la haute couture, il raconte, avant la ligne « haricot vert » et les suivantes, le lancement de sa première collection, la « New Look », qui exalta les femmes tiges et les femmes fleurs… Si Christian Dior vit la confection de ses robes comme une interprétation de ses dessins (qu’il compare à des manuscrits griffonnés de hiéroglyphes), les défilés, eux, en sont la mise en scène. L’émotion qui nous saisit lorsqu’il décrit ces accomplissements est, bien entendu, la sienne : imaginez un peu, rencontrer vos dessins marchant dans la rue… J. E.

moyen âgeL’esprit animalier  Bestiaires du Moyen Âge, Michel Pastoureau, éd. du Seuil, 236 p., 45 €.

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ace aux représentations animales du Moyen Âge, le mouvement naturel est de se rire de l’ignorance supposée de nos aïeux. L’historien Michel Pastoureau remet d’emblée ces images en perspective : évidemment, les artistes médiévaux savaient observer faune et flore et auraient pu les représenter avec réalisme, « mais ils n’ont guère idée que l’observation ait un rapport avec le savoir » ; la vérité, pour l’homme médiéval, « est métaphysique ». C’est avec cette idée qu’il faut aborder ce bestiaire décrivant une soixantaine de « vedettes animales » des ouvrages médiévaux. Les illustrations jouxtent le texte de l’historien pour mieux asseoir le propos médiéval et souligner sa valeur symbolique. Le loup est couard, paresseux, cannibale, amateur de petites filles ? C’est le diable en personne. La panthère exhale une haleine merveilleuse qui fait venir à elle les bêtes et fuir les dragons ? C’est un animal christologique… À travers ce bestiaire, Pastoureau expose une pensée qui semble l’antithèse de la doxa moderne : pour l’homme médiéval, toute vie avait un sens.  A. B.

Ut sculptura poesis

L’angélus de la cannibale

Visages de la pensée

Écrire la sculpture. De l’Antiquité à Louise Bourgeois, Sophie Mouquin, Claire Barbillon, éd. Citadelle et Mazenod, 512 p., 215 €.

Le Mythe tragique de L’Angélus de Millet, Salvador Dalí,

Philosophes. De Bachelard à Derrida, Louis Monier et Marc Le Ny,

Dans ce très bel ouvrage, riche de trois cent cinquante illustrations, sculpture et littérature se répondent et se nourrissent l’une de l’autre. De l’Apollon du Belvédère aux ready-made de Duchamp, de Virgile à Jean-Paul Sartre, Sophie Mouquin et Claire Barbillon donnent à voir la sculpture du monde occidental dans toute sa diversité. Aux peintres de la Renaissance italienne, qui vantaient la supériorité de leur art, les sculpteurs répondaient qu’ils avaient pour eux l’avantage de la multiplicité des points de vue. Cette anthologie foisonnante – extraits de romans, de poésies, de nouvelles, mais aussi textes fondateurs, critiques ou historiques – semble plaider en ce sens et confronte, pour le ravissement du lecteur, les œuvres au regard de ceux qui les ont admirées. M. B.

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éd. Allia, 144 p., 12 €.

Le plus mièvre, en apparence, peut se révéler prédateur… Dans ce livre composé en 1938, publié en 1963 et depuis longtemps introuvable, Salvador Dalí cherche à élucider l’obsession qu’a toujours nourrie chez lui L’Angélus de Millet. Si fumeuse que soit sa méthode « paranoïaque-critique », le surréaliste se révèle clairvoyant dans les associations qu’il tisse. L’Angélus cache selon lui une abominable scène primitive : une pulsion de meurtre du mari et même du fils, via la castration et le cannibalisme, chez une figure féminine dont la posture évoque celle de la mante religieuse. Il en résulte un rodéo psychanalytique qui, s’il rue parfois dans les brancards, n’en est pas moins solidement lesté par des pièces à conviction. Il explique aussi à sa façon pourquoi L’Angélus est devenu l’une des peintures les plus reproduites. H. A.

éd. Eyrolles, 224 p., 29,90 €.

« Le visage est sens à lui seul […] il est l’incontenable, il vous mène au-delà. » Cette citation d’Emmanuel Levinas, dont le large sourire illumine l’une des pages du livre de Louis Monier et Marc Le Ny, aurait pu servir de préface. À rebours d’une conception désincarnée de la philosophie, l’ouvrage réunit les portraits d’une centaine de penseurs français du xxe siècle, agrémentés de citations, de bibliographies et de notices succinctes. Déployés en pleine page, les clichés noir et blanc de Louis Monier font la part belle à l’« indissimulable langage des yeux » lévinassien. Ainsi le regard amusé de Ricœur côtoie-t-il celui, songeur, de Jean Baudrillard, tandis que l’expression sombre et placide de Jean-François Revel répond à celle, presque enfantine, de Tzvetan Todorov appuyé sur un cheval à bascule… C. T.


La vie des lettres

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Freud (Viggo Mortensen) et Jung (Michael Fassbender) dans A Dangerous Method.

cinémaDivan mutant

Le réalisateur de La Mouche, David Cronenberg, dissèque les relations de Sigmund Freud et Carl Jung.

S

erait-ce un aveu ? En racontant dans A Dangerous Method la rupture entre Carl Jung et Sigmund Freud, David Cronenberg ­abjurerait-il sa foi dans la seule biologie pour se vouer, par l’en­ tremise de la psychanalyse, aux puissances des mots et des sym­ boles ? De ses premières séries B horri­fiques, au début des années 1970, jusqu’à eXistenZ (1999), Cronenberg a fait œuvre de maté­ rialiste acharné. Chacun de ses films réduisait les caprices de l’âme à une illusion d’optique, une écume dérisoire, l’ultime principe de réalité demeurant le corps. Alors que la chair et la technique s’interpénètrent, la psyché apparaît comme le ves­ tige, voué à disparaître, de phases­ évolutives passées, une sorte de parure pour nous faire oublier que nous sommes seulement de la matière carbonée. On croit être une personne singulière, avoir des idées et des fantasmes inalié­ nables, et on est juste un magné­ toscope vivant (Vidéodrome), une Game Boy améliorée

(­ eXistenZ), une cha­rogne trans­ génique (La Mouche), du carbu­ rant automobile (Crash). Il serait pourtant réducteur de cantonner Cronenberg à ses didascalies les plus appuyées. Le Canadien a lui-même estimé, au tournant du millénaire, que sa geste, à se prolonger, risquait de devenir une antienne simpliste, du posthumain d’Épinal – comme dans eXistenZ, autoparodique avec ses doubles fonds à répéti­ tion et sa batterie de prothèses en latex : à se sursignifier, la fable se faisait sex-shop de méta­ phores. En 2005, le cinéaste ­marque une rupture avec A History of Violence. Aucun motif technologique, le décor d’une bourgade lambda et un argument sec comme un sarment  : un af­fable homme sans qualités est rattrapé d’un coup par un passé aussi extraordinaire que sanglant – il fut autrefois tueur à gages. À l’image de son acteur taillé à la serpe, Viggo Mortensen, avec qui il inaugurait une collaboration fructueuse, Cronenberg délaisse les chairs boursouflées pour se vouer à un squelette, celui

d­ ’archétypes décapés jusqu’à lais­ ser apparaître leurs articulations les plus élémentaires : les person­ nages deviennent des demidieux, dont on ne sait s’ils sont trop schématiques ou trop com­ plexes, des produits en série ou des pièces uniques. Ainsi, la viande mutante perdait son monopole, il y avait aussi de l’os, et c’était celui des mythologies, pourquoi pas l’inconscient col­ lectif ou la « psychologie des pro­ fondeurs » que prôna Jung, l’un des protagonistes, aujourd’hui, d’A Dangerous Method. Le film est tiré d’une pièce de Christopher Hampton, ellemême inspirée d’une enquête historique de John Kerr, consa­ crée au triangle qui relia Freud (ici Viggo Mortensen, parvenant à se recroqueviller dans la sil­ houette de Sigmund), Jung (impeccable Michael Fassben­ der) et Sabina Spielrein (Keira

Après le carnaval biotechno­logique, la psychologie ? Ce serait trop simple.

Knightley, échappée de Pirates des Caraïbes, entre convulsions et froide détermination). Juive russe de 19 ans, atteinte de ­graves crises d’hystérie, Sabina devient en 1904 la patiente puis l’amante de Jung, dont la méthode a sur elle des effets spectaculaires. Elle entame des études de médecine (elle devien­ dra aussi analyste et sera à l’ori­ gine du concept de pulsion de mort), tandis que son mentor rencontre enfin Freud, qui en fait son héritier spirituel. Scandé par de franches ellipses, le récit isole les malentendus et litiges qui mèneront à l’éclatement du triangle : Freud rompt avec Jung en 1913, après avoir été le confi­ dent de Sabina, délaissée par son ancien amant. Nous voici plon­ gés dans les susceptibilités et les désarrois de ceux-là mêmes qui en font leur objet d’étude, dans leurs petites stratégies et mes­ quineries aussi (Hampton, adapta autrefois Les Liaisons dangereuses pour Stephen Frears) : autoritarisme manipula­ teur de Freud, rigidité première de Jung qui, une fois affranchi, s’expose à la versatilité et aux bouffées délirantes (son goût croissant pour l’occultisme). Dans le même temps, Cronen­ berg se plie avec docilité aux codes du film à costumes, au point qu’on songe parfois à l’ima­ gerie des mélos victoriens de James Ivory (Chambre avec vue). Après le carnaval biotechno­ logique, serait-ce le temps de l’analyse psychologique, de la jus­ tesse et de la vraisemblance ? Trop simple, encore une fois. A Dangerous Method est, comme le laconique History of Violence, extrêmement mat, au point d’être presque déceptif lors de la pre­ mière vision. Non seulement les psychanalystes sont aussi aveu­ glés que leurs patients sur leur propre cas, mais ils constituent des figures opaques. Les coupes, dans le film, sont si saillantes, les digressions si proscrites, que les personnages ne laissent appa­ raître qu’un glacis de symptômes, sans que se révèlent leurs causes. Film au couteau, qui coupe dès qu’on approche les doigts, et

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s­ uture de force des échelles in­ conciliables : des vues d’en­ semble embrassent des décors minutieusement reconstitués pour tout de suite raccorder sur d’innombrables gros plans de ­visages fermés – des tempêtes sous des crânes, mais qui restent invisibles, compressées dans la Cocotte-Minute des tendons et des ridules. Sans cesse, nous sommes bringuebalés entre le recul et la proximité, l’ensemble et le détail, sans moyen terme. Bien peu de plans moyens en effet, ceux qui permettent de ré­ unir à l’écran deux personnes, de filmer le dialogue (ou pourquoi pas une analyse). Toujours trop loin ou trop près, myopes ou hy­ permétropes, tout comme les personnages. Surprenante main tendue à la psychanalyse, qui n’est ici d’aucun secours pour élucider quoi que ce soit.

Bal des crânes À l’inverse, la première époque de Cronenberg transparaît sou­ vent. Cet incessant bal des têtes peut évoquer la pochade SF Scanners (et ses médiums ca­ pables de faire exploser les ­crânes à distance) ou Faux-semblants et ses gynéco­logues dépassés par leurs pulsions. On voit aussi ­l’ombre de La Mouche planer sur ces médecins avant-gardistes dé­ passés par leur science, pourquoi pas sujets à une mutation, sinon vecteurs d’une contamination – Cronenberg ne peut s’empê­ cher de rapporter la fameuse phrase de Freud à son arrivée à New York en 1909 : « Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste. » Comme auparavant, la chair se réaffirme comme seul ra­ deau de fortune, l’unique inter­ face un tant soit peu tangible et peut-être lisible. C’était déjà le cas dans A History of Violence : nulle quête mémorielle chez l’an­ cien tueur, c’est son corps qui se souvient pour lui de ses an­ ciennes techniques meur­trières. Tout comme dans Les Promesses de l’ombre, c’est sur leur peau, et non dans leur âme, que les ma­ fieux tatoués laissent s’écrire leurs tourments. S’il y a eu rup­ ture chez Cronenberg, elle est

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dans la manière – un béhavio­ risme abstrait plutôt que des al­ légories de laboratoire, des rele­ vés plutôt que des fables. Mais le fond reste le même. Le cinéaste n’a jamais éludé l’importance des signes, il a simplement veillé à ne pas les délier de la matière : tout comme le corps est en perma­ nence tatoué ou perclus de codes, les signes ne flottent pas seulement dans les airs, ils néces­ sitent toujours un support et s’ac­ tualisent notamment dans notre chair. En cela, Cronenberg reste un généticien, celui qui étudie l’expression de codes (pas seule­ ment ADN) dans des corps, à l’échelle individuelle ou col­ lective. De tout cela, Le Festin nu (1991) fut le manifeste, à la fois adaptation et commentaire du livre de William Burroughs, dont les chimères étaient à la fois des fantasmes, des allégories et des organismes. La mythologie et la biologie s’étreignent et s’entredévorent : entre elles, il faut toujours arbi­ trer, tout en n’oubliant pas leur lien indissoluble. Et c’est aussi ce qui se joue dans la querelle de Jung et de Freud, jusqu’à la rup­ ture. Jung reproche à son aîné de tout réduire à la question sexuelle, aux appétits biolo­ giques : il préconise d’également solliciter la « psychologie des pro­ fondeurs », celle des archétypes mythologiques et religieux. De même, Cronenberg cherche à tenir les deux : prochain épisode en 2012 avec Cosmopolis, son adaptation du roman de Don DeLillo.  Hervé Aubron À voir

A Dangerous Method, un film de David Cronenberg,

1 h 39, en salle le 21 décembre.

À lire

Le Livre rouge (Liber Novus), C. G. Jung, éd. L’Iconoclaste/La

Compagnie du livre rouge, 372 p., 198 €. De 1914 à 1930, Jung composa ce livre à la manière d’un grimoire médiéval, calligraphié et enluminé de sa main. Cet objet, longtemps claquemuré dans un coffre, fut interdit aux regards jusqu’en 2009. Alors que 2011 marque les cinquante ans de la mort du psychiatre, la version française vient de paraître : elle comprend un fac-similé et sa retranscription annotée. 

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découverte La mafia par Dumas

R

ares sont les mois où l’on n’annonce pas la publication d’un inédit de Dumas. Son œuvre-continent comprenant tant d’archipels délaissés, il est facile aux éditeurs d’aujourd’hui de faire reparaître, en criant à l’inédit, des ouvrages qui ne sont sim­ plement plus imprimés depuis le xixe siècle. Mais, quand l’un de ces inédits est estampillé Claude Schopp, spécialiste incontesté du père des Mousquetaires, il importe de le prendre au sérieux. La reconstitution de La Camorra et autres récits de brigandage fut une aventure en soi. L’ouvrage comprend quarante-deux feuillets inédits et un texte retrouvé, « Rosa Maria », probablement jamais publié – ce qui justifie l’appellation. Son livre principal – « Cent ans de brigandage » – est l’œuvre d’un Dumas résolument anti­ bourbonien, qui voit dans la multiplication des détrousseurs la conjonction des encourage­ ments de la monarchie déchue de Ferdinand et d’une malhon­ nêteté qu’il juge inscrite dans la culture de certaines régions d’Italie du Sud. De Camorra, il est surtout question dans le livre quatrième, qui révèle que cette organisation possédait déjà la structure et les méthodes qui ont fait sa prospérité présente. On y croise des camorristes jouant les juges de paix, des poli­ ciers camorristes – pardon, gualantuomini –, mais l’essentiel du texte, structuré sur les révoltes et réactions bourboniennes, se porte sur les brigands employés par la réaction : Fra Diavolo, traqué par le général Hugo ; Agostino Mosca, arborant lors de son exécution le bracelet de cheveux de la reine Caroline ; Capriglione, tueur ­d’évêque ;­De Cesari, qui se fit passer pour prince dans de rocambo­ lesques aventures. Apparaissent aussi certains de leurs ennemis, tel le général Manhes, dit le Sterminatore, officier napoléonien qui net­ toya vigoureusement les campagnes. Mais le brigandage n’est pas que dans les maquis : Dumas décrit le cas d’un préfet qui, ayant organisé le vol de ses propres impôts, reçut une promotion inatten­ due. S’y ajoutent ceux de plusieurs évêques, dont l’un avait trans­ formé un orphelinat pour jeunes filles en maison de plaisirs person­ nels. Du Eugène Sue ? Non : le récit de Dumas s’appuie sur un travail d’enquête et de nombreuses citations, mémoires de guerres, cor­ respondances de coquins et de rois. Il est littéraire aussi, l’auteur pliant les bandits et leurs adversaires à sa narration, à sa mythologie propre, tout en utilisant leurs méfaits pour défendre sa vision poli­ tique. Un texte, pourtant, prouve que Dumas pouvait jeter sur le banditisme un regard plus social : intitulé « Le brigandage dans l’Ita­ lie méridionale », il désigne d’autres causes à la délinquance – l’ex­ cès de féodalité, qui tient le peuple dans la pauvreté – et propose rien moins qu’une révolution des sols. Dumas aura parfois manqué de temps, jamais d’audace…  Alexis Brocas À lire La Camorra et autres récits de brigandage, Alexandre Dumas, présenté et annoté par Claude Schopp, éd. Librairie Vuibert, 402 p., 19 €.


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Critique  Poésie

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Baltiques. Œuvres complètes 1954-2004,  Tomas Tranströmer, traduit du suédois et préfacé

par Jacques Outin, éd. Poésie/Gallimard, 378 p., 8,90 €.

Les souvenirs m’observent, Tomas Tranströmer, traduit du suédois et postfacé par Jacques Outin, éd. Le Castor Astral, 102 p., 14 €.

Par Jean-Yves Masson

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annonce de l’attribution du prix Nobel de littérature 2011 à Tomas Tranströmer, poète suédois né à Stockholm en 1931, a déconcerté une partie de la presse, comme si souvent avec ce prix. Rien n’était pourtant moins surprenant pour un observateur bien renseigné : Tranströmer est probablement aujourd’hui le poète le plus traduit au monde. Combien d’auteurs, tous genres confondus, peuvent-ils se vanter d’avoir été traduits dans plus de cinquante langues ? C’est le cas de cet homme discret, dont l’œuvre brève (une quinzaine de courts recueils, moins de trois cents poèmes en tout) jouit en Suède d’une immense popularité. Seule la modestie des Suédois, le peuple le moins chauvin du monde, a empêché l’Académie Nobel de le couronner plus tôt (en un siècle, seuls six écrivains suédois ont été distingués). Si les jurés se sont enfin décidés, peut-être est-ce à cause des reproches qui leur ont été faits par leurs compatriotes de n’avoir pas couronné pendant qu’il en était encore temps le plus grand poète contemporain de langue suédoise, le Finlandais Bo Carpelan, né en 1926 et mort en février dernier sans avoir jamais reçu le prix ; moins largement traduit dans le monde, mais auteur d’une œuvre bien plus ample, formellement plus novatrice, et qui comprend aussi des romans, il méritait le Nobel autant que Tranströmer. Mais qu’importe ! Il faut se réjouir que les Nobel, qui ont oublié tant de grands poètes dans leur palmarès et qui, depuis quinze ans, ne manifestaient plus le moindre intérêt pour la poésie, aient fait un choix littérairement incontestable. Très tôt traduit en anglais, Tranströmer a été tardivement traduit en français. En 1989, on le découvrit à Paris lors d’une mémorable lecture à l’Institut suédois de la rue Payenne en compagnie de son traducteur, Jacques Outin, qui venait de publier au Castor Astral une première anthologie de sa poésie. Nous fûmes affligés d’apprendre, moins d’un an plus tard, que cet homme à la voix douce qui lisait ses poèmes avec tant de ferveur et parlait de son itinéraire poétique et personnel avec une profonde simplicité avait été frappé d’une terrible attaque cérébrale qui l’avait laissé

aphasique. En 1996, Jacques Outin publia, toujours au Castor Astral, des Œuvres complètes aujourd’hui re­prises dans la collection Poésie/Gallimard sous le titre Bal­tiques (emprunté à l’un de ses longs poèmes les plus marquants). Entre-temps, Tranströmer, resté hémiplégique, mais peu à peu sorti de l’aphasie, s’était remis à écrire, dictant à sa femme, Monica, de courts poèmes arrachés mot après mot au silence : Funeste gondole (1996), Poèmes courts (2002), enfin La Grande Énigme (2004), une suite de haïkus (tous ces recueils sont aujourd’hui inclus dans le volume de Poésie/Gallimard). Peu avant son accident, le poète avait commencé à écrire pour ses deux filles une autobiographie qu’il ne put poursuivre et dont il accepta finalement la publication en 1993 : ces cha­ pitres interrompus par la maladie ont été traduits en français par Jacques Outin au Castor Astral en 2004 sous le titre  Les  souvenirs m’observent (titre emprunté à l’un de ses poèmes), et sont sans doute la meilleure introduction à son œuvre car le poète a eu le temps d’y raconter la genèse, lente et progressive, de sa vocation. Même s’il serait presque déplacé de chercher dans ses vers une prémonition de la manière dont le destin l’a frappé (on l’y trouve pourtant littéralement, p. 201), il faut bien constater que Tranströmer est un poète dont l’œuvre a toujours reposé sur une con­science suraiguë des limites du langage et du danger que l’usure quotidienne fait courir aux mots. Si la musique et les hom­mages aux musiciens qu’il aime sont si présents chez lui (depuis son accident, il continue de jouer au piano des œuvres pour la main gauche, dont certaines ont été écrites spécialement pour lui par des amis compositeurs), c’est parce que toute sa poésie

scanpix suède/sipa

Tranströmer, Nobel d’économie

Le prix Nobel de littérature 2011, le poète suédois Tomas Tranströmer (ici en 2003) : un virtuose de la concision.

Extrait

L

a Suède est un bateau qu’on a tiré à terre, dégréé. Ses mâts se dessinent âprement sur le ciel crépusculaire. Et le crépuscule dure plus longtemps que le jour – le chemin qui y mène est caillouteux : ce n’est que vers midi que la lumière arrive et le colisée de l’hiver se redresse alors dans la lumière de nuages fabuleux. Soudain, une fumée monte des villages, vertigineuse et blanche. Les nuages sont infiniment hauts. Près des racines de l’arbre céleste, la mer laboure distraite, comme à l’écoute d’on ne sait quoi. Dix-sept poèmes, Tomas Tranströmer (1954)

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cherche chez eux des exemples de courage artis­tique : « Je hisse le drapeau de Haydn – ce qui veut dire :/Nous ne nous rendrons pas. Mais nous voulons la paix. » Le musicien, comme le poète, doit ­lutter contre les ritournelles, les formules toutes faites. Dans un poème intitulé « Mars 1979 », Tranströmer se dit « las de tous ceux qui ­viennent avec des mots, des mots mais pas de langage » ; et ce langage perdu, il le lit soudain dans les traces d’un cerf sur la neige. Comme chez Novalis, le visible est plein de hiéroglyphes à déchiffrer, pour lui qui, dans son enfance, collectionnait avec passion les papillons, les insectes, les roches, les plantes, et, sans songer à la poésie, se rêvait entomologiste. Pour lutter contre l’usure des mots, la voie royale est celle de la métaphore, dont Tranströmer est devenu un maître incontesté. Elle est, pour lui, saisie de l’universelle métamorphose ; elle sert d’abord à dire la plasticité, l’évanescence, l’instabilité du Moi, vu comme la quille immergée d’un navire, comme une bouée, ou une ancre enfouie dans la vase. Nombre des méta­phores de Tranströmer ont la qualité propre aux ­images de rêve. Chez ce grand voyageur (sa poésie se promène autour du globe, de la Turquie au Portugal, de New York à Shanghai), le temps du voyage et celui du rêve se chevauchent et parfois se confondent, comme se télescopent aussi, dans certains de ses ­poèmes, les époques, car pour lui le temps est « un labyrinthe » : « Goethe partit en 1926 en Afrique dans le costume de Gide et il y vit tout. » Ailleurs, les noms des poètes « écrits

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à la craie de la vie sur le tableau noir de la mort » surgissent pêlemêle dans la mémoire, non sans dérision pour ce que la postérité retient d’un poète, tandis qu’un autre texte décrit l’auteur expulsé du poème qu’il était en train d’écrire : cessant d’être sa créature, il existera désormais sans lui. Même ses propres souvenirs sont des caméléons fondus dans le paysage qui, à peine visibles, «  l’ob­ servent » (le titre de ce poème est aussi celui de son autobiographie). Tout est dépossession dans cette poésie qui marie de façon étonnante une sensualité rare et même exubérante avec un sens de l’ascèse dont il n’est pas surprenant qu’il ait amené l’auteur, après de grands poèmes « symphoniques », à la pratique du haïku : il y serait sans doute venu, même sans la nécessité physique qui l’a contraint à être économe de ses mots. On ne saurait épuiser en si peu de lignes la richesse de cette œuvre rare. Ajoutons, pour finir, que la caractéristique la plus notable de Tranströmer est d’avoir individualisé à l’extrême chacun de ses ­poèmes. On sent bien que rien, nul « art poétique », n’a jamais été acquis pour lui. Chacun de ses poèmes est une personne, avec son caractère, sa forme, son identité. Chacun d’eux est né d’une ren­ contre : d’une halte dans un motel de l’Oklahoma aussi bien que de la vue d’un orvet, un matin, dans l’herbe. Maître de la métaphore, le poète est aussi le maître de l’occasion qui passe. Il est resté cet enfant qui, pour apprivoiser la grande énigme de la mort, capturait obstinément les papillons du temps dans les fragiles mailles de son filet.


Dossier

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Le promeneur tricentenaire

Rousseau

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Portrait de JeanJacques Rousseau par l’Anglais Allan Ramsay (1766).

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Dossier coordonné par Maxime Rovere

Peu d’écrivains ont rayonné comme Rous- du 2 au 4 mai 2012) jusqu’à Leeds (« Jean-­ seau, par son œuvre et sa personnalité. Depuis Jacques Rousseau and Britain », juin 2012), tout juste trois cents ans, aucune époque n’a en passant par Grenoble (« Rousseau et l’exiignoré son importance. 2012 sera donc une gence d’authenticité », du 18 au 21 oc­ année anniversaire, mais pas seulement de la tobre 2012, à l’université Stendhal) ou Montnaissance d’un « grand homme », le morency (« Les Passions de Jean-Jacques 28 juin 1712 ; ce que l’on fête avant tout est Rousseau », septembre 2012), toute l’Europe une grande œuvre, c’est-à-dire un objet litté- s’attache à méditer sur l’héritage du philo­ raire et philosophique dont l’usage, pour la sophe romancier. Le comédien Michael Lonsformation des esprits et des sensibilités, est dale lira de son côté quelques textes à Montdevenu indispensable. Car Rousseau incarne, morency le 15 septembre 2012, et l’on pourra mieux qu’aucun autre, « l’homme sensible » écouter à partir de février 2012 Daniel Mesadulé par le xviiie siècle : celui qui pense autant guich lisant Rousseau dans la collection « Audiolib ». par concepts que par Né il y a trois cents ans, Quant aux éditeurs, envolées littéraires, il incarne, mieux qu’aucun ils s’attachent autant chants et élans du autre, « l’homme sensible » à mettre en valeur cœur. Plus qu’aucun du xviiie siècle : celui qui les grands inter­ autre, il a souhaité pense autant par concepts prètes contempomettre l’éducation et rains – entre autres, la transmission au que par envolées littéraires. André Char rak, centre de ses préoccupations, et, de ce point de vue, son tricen- Rousseau. De l’empirisme à l’expérience, chez Vrin – que les travaux collectifs : Roustenaire vaut comme un rappel. Comment fêter une figure si imposante ? seau et le marxisme, sous la direction de Luc Deux grandes manifestations animent les Vincenti, à paraître aux Presses de la Sorlieux où il a passé sa vie : à Genève, « 2012 bonne ;  Jean-Jacques Rousseau en 2012 : Rousseau pour tous » brasse lectures, « Puisqu’enfin mon nom doit vivre », à la concerts, expositions et colloques ; la Société Voltaire Foundation… Jean-Jacques Rousseau de Genève organise Pour ses contemporains, l’homme Rousseau notamment le colloque « Amis et ennemis de était une curiosité : on allait voir Jean-Jacques Jean-Jacques Rousseau » (du 13 au comme on se rend, de nos jours, dans les 16 juin 2012, palais de l’Athénée). Dans la monuments historiques. Oui, l’écrivain était région lyonnaise, « Rousseau 2012 en Rhône- un monument dont les livres formaient le Alpes » propose, en amont de « pique-niques socle, les pensées la construction, et les républicains » destinés à fédérer les foules le manières, les amours et les amitiés, les drajour du 28 juin, un colloque dirigé par Bruno peaux agités par le vent. Aujourd’hui, RousBernardi sur la philosophie politique de Rous- seau est au Panthéon et, sans aucun doute, il s’y ennuie. Si 2012 doit être l’année Rousseau (du 6 au 9 juin 2012, ENS de Lyon). Mais l’actualité de Rousseau dépasse large- seau, ce n’est pas seulement par un hasard ment ces lieux originaires : d’Istanbul (col­ du calendrier : nous n’avons jamais eu tant loque international « Rousseau et la Turquie », besoin de lui. M. R.

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Dossier  Rousseau

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Sous d’autres Lumières Rousseau se démarque de ses contemporains lorsqu’il se montre critique devant la mythologie naïve du progrès intellectuel ou les excès d’un empirisme trop systématique. Par André Charrak

À lire

Rousseau, Kant, Goethe, Ernst Cassirer (1945), traduit de l’allemand par Jean Lacoste, rééd. Belin, 256 p., 6 €.

Anthropologie et histoire au siècle des Lumières, Michèle Duchet (1971), rééd. Albin Michel, 624 p., 13 €.

Diderot and Rousseau: Networks of Enlightenment, Marian Hobson, Kate E. Tunstall et Caroline Warman (dir.), éd. Voltaire Foundation, 366 p., 74,25 €.

L’Arbre et le Labyrinthe. Descartes selon l’ordre des Lumières, Mariafranca Spallanzani, traduit de

l’italien par Martin Rueff, éd. Honoré Champion, 576 p., 116 €.

À paraître

Rousseau. De l’empirisme à l’expérience,  André Charrak, éd. Vrin,

« Bibliothèque d’histoire de la philosophie ».

Le Vocabulaire de Rousseau,  André Charrak, éd. Ellipses, 12 €. 

Une « théorie de l’homme » C’est d’abord l’économie du luxe, dont Mon­ tesquieu et Voltaire faisaient l’éloge, qui est visée par Rousseau. Les nations qui la pro­ meuvent, et, au premier rang, la France des Lumières, ne brillent en réalité que d’un éclat de surface, qui recouvre de puissantes forces de dissolution : le luxe accentue nécessaire­ ment l’inégalité économique, parce qu’il ­s’attache à des objets dépourvus de valeur d’usage et parce qu’il concentre la richesse dans les villes. Surtout, il exacerbe l’amourpropre, qui nourrit la concurrence universelle des hommes. D’une façon plus radicale, les œuvres de culture doivent faire l’objet d’un diagnostic sévère qui révèle leurs effets désas­ treux sur les relations humaines. À cet égard, la critique du théâtre (dirigée contre l’article

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ême s’il tenta en vain d’obtenir la reconnais­ sance de Voltaire et de Rameau, Rousseau appartient à une autre génération intellec­ tuelle dans l’histoire des Lumières euro­ péennes : celle qui, autour de l’auteur qui fut d’abord son ami, Diderot, et de d’Alembert, conduit le projet d’une grande Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Rousseau participe d’ailleurs à l’immense entreprise, en rédi­ geant l’ensemble des articles de théorie musi­ cale, avant de se brouiller avec les éditeurs. Son inscription dans ce mouvement, bien réelle lorsqu’il tente de « faire carrière », ne résiste pas à l’illumination qui, sur la route de Vincennes où il va visiter Diderot empri­ sonné, lui révèle la signification de sa propre entreprise en philosophie, par démarcation avec l’idéologie de son temps : une compré­ hension nouvelle de la nature de l’homme, conquise en prenant ses distances à l’égard du spectacle des hommes modernes, interdit de croire que le progrès des mœurs et la défense de la liberté sont indexés sur le per­ fectionnement des sciences et le raffinement des arts. Le premier dans son temps, et avant les romantiques, Rousseau rejette le mythe d’une Renaissance qui aurait arraché l’Occi­ dent à un Moyen Âge obscur et barbare.

Gravure de Thelott, d’après Maurice Quentin de La Tour, 1753.

« Genève » de l’Encyclopédie, rédigé par d’Alembert) est absolument cruciale : lorsqu’il veut démontrer que Molière fait rire des ver­ tus authentiques pour produire son effet, ou lorsqu’il promet à l’échec le genre moralisa­ teur que Diderot tente d’introduire sur la scène, Rousseau atteint les Lumières en leur centre, puisqu’il met en procès le seul lieu laïc de rassemblement que connaissent les Français sous l’Ancien Régime. La publicité que promeuvent les intellectuels est frelatée et la population urbaine de l’Europe moderne

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Rousseau : L'ombre des lumières  

Rousseau se démarque de ses contemporains lorsqu’il se montre critique devant la mythologie naïve du progrès intellectuel ou les excès d’un...

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