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IER - MARS 2010 DOM/S 7.60 € - TOM/S 980 XPF - BEL 7.60 € - LUX 7.60 € - ALL 7.90 € - ESP 7.60 € - GR 7.60 € - ITA 7.60 € - PORT.CONT 7.60 € - CAN 9.95 $CAN - CH 13.50 FS - MAR 65 DH - TUN 7.5 TND - MAY 9 € ISSN 01822411 

HORS-SÉRIE

Les Collections de L’Histoire - trimestriel janvier 2010 - Les grandes migrations - N°

LES COLLECTIONS

LES

500 ANS DE LA

RÉFORME

LUTHER 1 1 5 7, LE GRAND SCHISME


Sommaire

LES COLLECTIONS DE L’HISTOIRE N°75 - AVRIL-JUIN 2017

Luther

1517, le grand schisme

1. ITINÉRAIRE D’UN MOINE REBELLE

12 Comment on devient Luther entretien avec HEINZ SCHILLING ❙ Rome, 1510 : le voyage décisif ? par OLIVIER CHRISTIN ❙ Carte : la Saxe, Lutherland 20 L’homme aux 500 portraits par NAÏMA GHERMANI ❙ Luther et Cranach : une amitié fructueuse 6 Les mots de Luther 8 Un prophète pour l’Europe ? par ÉTIENNE FRANÇOIS

24 Une femme et six enfants par SUSAN KARANT-NUNN ❙ Un acte civil et pas un sacrement par MARIANNE CARBONNIER-BURKARD

30 Était-il antisémite ? par PIERRE SAVY 34 La musique au cœur par PATRICE VEIT

ABONNEZ-VOUS PAGE 95 Toute l’actualité de l’histoire sur www.lhistoire.fr Ce numéro comporte deux encarts jetés : L’Histoire (kiosques France et export, hors Belgique et Suisse) et Edigroup (kiosques Belgique et Suisse).

4 LES COLLECTIONS DE L’HISTOIRE N°75

AKG – EISENACH, LUTHERHAUS/BRIDGEMAN IMAGES

27 Obèse et fier de l’être par OLIVIER CHRISTIN ❙ A table avec Luther par JACQUES BERLIOZ


3. POSTÉRITÉS 70 Luther est mort, vive Luther ! par MARION DESCHAMP 74 Avec la France,

le rendez-vous manqué

par MATTHIEU ARNOLD ❙ Clandestins à Paris ! par JANINE DRIANCOURT-GIROD

80 Naissance d’un héros allemand par GÉRALD CHAIX

2. RÉFORME OU

RÉVOLUTION ?

38 Les « 95 thèses » : le séisme de 1517 par THOMAS KAUFMANN ❙ Infographie : la galaxie Luther 48 Contre Aristote, avec Augustin par PHILIPPE BÜTTGEN 50 L’Europe déchirée par THOMAS MAISSEN ❙ Face au péril turc par CLAIRE GANTET ❙ Et si la Savoie avait basculé ? par MICHEL GRANDJEAN ❙ Carte : la Chrétienté en morceaux ❙ Infographie : deux Églises séparées

86 Le Luther intime de Lucien Febvre par DENIS CROUZET ❙ Ce que disent les archives de Lucien Febvre par PHILIPPE JOUTARD 90 L’« éthique protestante » et

le monde moderne

par OLIVIER CHRISTIN ❙ Martin Luther King, l’autre Luther par GÉRALD CHAIX ❙ Carte : 65 millions de luthériens dans le monde

94 Chronologie 96 A lire, voir et écouter

60 1524-1525, guerre des Paysans.

« La rébellion est chose intolérable »

par GÉRALD CHAIX ❙ « La guerre des Paysans » a-t-elle eu lieu ?

66 Pourquoi a-t-il réussi BORK/ULLSTEIN BILD/GETTY IMAGES

(là où Hus a échoué) ?

par MICHEL GRANDJEAN ❙ Pas tout à fait la première Bible en allemand mais…

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Un prophète  pour l’Europe ? Alors que l’on s’apprête à commémorer les 500 ans de la Réforme lancée par Luther, l’heure est peut-être venue pour les Européens de partager une mémoire apaisée et sécularisée. Par É  TIENNE FRANÇOIS

E

n 2003, quelque 6 000 citoyens européens ont été sondés afin de savoir qui représentait le mieux l’identité européenne. Parmi les personnalités antérieures à 1800, Luther arrive en troisième position1. Comment expliquer cette si bonne place dans le panthéon des « grands hommes » de l’histoire européenne ? Notons d’abord que Luther ne se sentait nullement européen au sens moderne du terme. Son ambition n’était pas de réformer l’Europe mais la Chrétienté, en commençant par la partie de l’empire dans laquelle il était né : la Saxe. De plus, son horizon se limitait à celui de la Chrétienté latine et ne tenait pas compte de la Chrétienté grecque, séparée de cette dernière depuis plusieurs siècles déjà et largement soumise à l’autorité d’un Empire ottoman lui-même en pleine expansion.

Professeur émérite à l’université libre de Berlin, Étienne François a notamment dirigé avec Hagen Schulze Mémoires allemandes (Gallimard, 2007).

Mais il est indéniable que ses écrits ont immédiatement rencontré un écho dans la majorité des pays européens. Démultiplié par un recours révolutionnaire aux possibilités offertes par l’imprimerie*, ainsi que par l’usage conjoint du latin et de l’allemand*, le message de Luther déborda aussitôt l’espace germanophone pour toucher la quasi-totalité des pays formant la Chrétienté latine. Dès son vivant parurent des traductions de ses écrits en anglais, en danois, en espagnol, en polonais, en suédois et en tchèque…

Charlemagne Charlemagne LéonardLéonard Léonard Christophe Christophe Charlemagne Christophe Christophe Christophe de Vinci de Vinci de Vinci LéonardLéonard Léonard ColombColomb Colomb Christophe LéonardLéonard Léonard ColombColomb Colomb de Vincide Vinci deGutenberg Vinci Gutenberg Gutenberg de Vincide Voltaire Vinci de Vinci Voltaire Voltaire

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EUROPE

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1 23 ALLEMAGNE

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FRANCE

Sondage En 2003, les Européens ont fait de Luther la troisième personnalité « d’avant 1800 » représentant le mieux l’identité européenne. En Allemagne, il arrive premier (avec 28 %) et en France cinquième (avec 21 %), loin devant les figures catholiques que sont saint François d’Assise et sainte Thérèse d’Avila. 8 LES COLLECTIONS DE L’HISTOIRE  N°75

4


Démultiplication A Wittenberg, la ville au bord de l’Elbe où Martin Luther a passé la majeure partie de sa vie, plus de 800 statuettes en plastique ont été déposées en 2010 par l’artiste allemand Ottmar Hörl. Depuis 2008, l’Allemagne célèbre la « décennie Luther ».

FABRIZIO BENSCH/REUTERS

Les impulsions données par Luther dans ses grands textes fondateurs des années 1520 représentèrent surtout une «  révolution copernicienne  » (Thomas Kaufmann) qui allait transformer les structures de la Chrétienté latine. Pour la première fois, la papauté, la hiérarchie catholique et leurs alliés temporels n’avaient pas réussi à venir à bout d’un mouvement défini par eux comme une hérésie. D’où, en l’espace d’un demisiècle, la division de l’Europe en trois ensembles confessionnels et politiques où allaient se développer des mémoires différentes de Luther. TROIS ENSEMBLES CONFESSIONNELS Le premier ensemble est constitué par les régions et pays dans lesquels le passage à la Réforme protestante* s’est opéré dans la fidélité aux impulsions de Luther luimême : une bonne moitié du Saint Empire et les pays scandinaves. C’est là, avant tout, que se construit la mémoire de Luther : une mémoire positive, qui s’appuie sur sa traduction en allemand des Écritures, sur ses ouvrages théologiques, pédagogiques et polémiques, sur la nouvelle liturgie en langue vernaculaire et sur les structures ecclésiales mises en place à l’initiative des pouvoirs temporels. La diffusion de cette mémoire s’est effectuée à travers quatre relais : la langue allemande, promue grâce à la traduction de la Bible* ; la musique, par l’ampleur qu’elle prend dans la piété quotidienne et par l’intermédiaire des chorals* de Luther et de ses successeurs ; le monde des pasteurs* ; la transfiguration hagiographique de Luther qui, assortie d’un légendaire canonisé, fait de lui un nouveau prophète ou un cinquième évangéliste. Le deuxième ensemble confessionnel est constitué par les pays dans lesquels le passage à la Réforme s’est établi sur des fondements théologiques et des

structures de natures différentes (calvinisme* en Suisse et aux Pays-Bas, anglicanisme* en Angleterre, presbytérianisme en Écosse, etc.). Ici, la figure de Luther est présente en tant que précurseur. Mais elle passe au second plan derrière les responsables de l’implantation du protestantisme. Le troisième ensemble confessionnel est constitué par les pays – avant tout l’Espagne et le Portugal, l’Italie et la France, ainsi qu’une partie de l’empire – dans lesquels l’Église romaine a fait barrage aux idées de Luther et des autres réformateurs grâce à son emprise, sa force de persuasion, ses institutions de contrôle et son partenariat avec les autorités en place. Dans ces pays, l’Église s’est réformée à sa manière, relevant le défi du protestantisme par l’intermédiaire des décisions du concile de Trente (1545-1563) et leur application. Dans cet ensemble, la mémoire de Luther est à la fois peu présente et négative. Jusqu’au xviiie siècle, ces trois mémoires sont actualisées au gré de la conjoncture politico-confessionnelle, selon des dynamiques opposées. La première est une dynamique de radicalisation mémorielle liée aux conflits qui scandent l’histoire du continent jusqu’à la stabilisation des frontières confessionnelles au milieu du xviie siècle. Elle a pour conséquence de durcir dans un sens ou dans un autre les mémoires de Luther héritées du xvie siècle – à preuve le portrait de Luther dressé par NOTES Cf. lexique, Bossuet dans son Histoire des variations des Églises pro- *p. 6. testantes (1688) où il le présente comme un « nouveau 1. Cf. prophète qui s’emportait à des excès inouïs et outrait tout ». J.-N. Jeanneney, P. Joutard, Cette radicalisation a été nourrie par le fait que, du Du bon usage côté allemand, Luther devenait une figure de la ger- des grands hommes en manité que même les nazis n’hésitèrent pas à glorifier. Europe, Perrin, Ceci explique peut-être le refus des Français, même 2003, p. 191. LES COLLECTIONS DE L’HISTOIRE  N°75 9


Comment on d  evientLuther Petit-fils de paysans et fils d’un entrepreneur minier du centre de l’Allemagne, Martin Luther a reçu la même éducation que la plupart des enfants de son âge. Quand et comment est-il devenu ce rebelle qui fit plier le pape et l’empereur ? Entretien avec H  EINZ SCHILLING

Hans Le père de Martin, Hans Luther, dessiné par Cranach

en 1527. Certains psychanalystes ont cherché à expliquer la Réforme comme une protestation du jeune Luther contre l’autorité de son père.

12 LES COLLECTIONS DE L’HISTOIRE  N°75

L’Histoire : Dans quel milieu Martin Luther est-il né ? Heinz Schilling : Nous connaissons peu de chose sur la jeunesse de Luther car les sources sont sporadiques (cf. p. 19). Mais l’important n’est pas de savoir si l’anecdote qu’il rapporte, selon laquelle il a été battu par sa mère pour avoir volé une petite noix, est véridique ou non. Tous ces souvenirs – exprimés après la Réforme* – ont été systématiquement retravaillés pour penser et représenter Luther orienté de bout en bout vers son action réformatrice. L’exagération ou du moins l’enjolivement et la stylisation posent un problème à tous les biographes, et l’historien doit tenter de les dépasser pour découvrir la réalité au cœur du récit. Même l’année exacte de sa naissance n’est pas certaine : quand son fils est devenu célèbre, sa mère s’est souvenu que Martin était né le 10 novembre, peu avant minuit. Mais elle était incapable de dire l’année – ce qui était très courant à une époque qui ignorait les actes de naissance et de baptême. Luther lui-même déclarait : « Je suis né en 1484. » Mais lui non plus n’avait aucun document sur ses origines. Philippe Melanchthon, son ami et premier biographe, avança l’année 1483, date qui fait aujourd’hui l’unanimité chez les historiens. Martin Luther, ou Luder comme s’écrivait alors son nom de famille (cf. p. 41), est donc sans doute né le 10 novembre 1483, à Eisleben, dans le centre de l’Allemagne (Saxe-Anhalt actuelle). Grâce aux fouilles des déchets retrouvés il y a quelques années dans les

VIENNE, GRAPHISCHE SAMMLUNG ALBERTINA ; AKG

Professeur émérite à l’université Humboldt à Berlin, Heinz Schilling a notamment publié Martin Luther. Rebelle dans un temps de rupture (Salvator, 2014).


Ascension sociale Luther passe les quinze premières années de sa vie dans la région du Harz, en plein boom

ANNABERG, ÉGLISE SAINTE ANNE ; AKG – EISENACH MUSEUM ; ARTOTHEK/LA COLLECTION

économique, où son père, fils de paysans, s’est lancé dans l’exploitation minière (Mine d’argent, tableau de Hans Hesse, vers 1520, Saxe). Cette carrière était risquée et le père a dû hypothéquer ses biens pour ne pas finir ruiné.

maisons de ses parents, nous savons qu’il s’agissait d’une famille tout à fait normale, qui a vécu d’abord dans un faubourg d’artisans relativement pauvres, puis dans une maison de ferme plus aisée de la ville comtale de Mansfeld. Contrairement à ce que la phrase de Luther « Je suis un fils de paysans » laisse entendre, sa famille n’était pas pauvre et ne travaillait pas la terre. Certes, son grand-père Heiner avait bien une ferme à Möhra (Thuringe actuelle), mais il possédait aussi des filons de cuivre et était visiblement également actif dans les mines. Le père de Luther, Hans, était l’aîné. Or seul le fils cadet pouvait hériter de la ferme. Faute de pouvoir travailler la terre, le père de Martin a dû quitter le monde paysan. A 20  ans, en 1479, il épouse Margarethe, la fille d’une famille de patriciens d’Eisenach, les Lindemann, dont

Margarethe A la maison et à la

ferme, c’est la mère, Margarethe Lindemann, une fille de bourgeois, qui règne et éduque le jeune Martin (peinture de Cranach, 1527).

certains ont été membres du conseil ou bourgmestres. Le jeune couple quitte alors l’ouest de la Thuringe pour entreprendre l’exploitation de minerais dans le massif du Harz. Le Harz, avec les bien nommés Monts métallifères et les Alpes, est une des régions marquées par un boom économique en raison de la forte demande en argent, en cuivre et en or. La famille ne reste qu’un temps à Eisleben (où naît Martin) avant de déménager dans la ville résidentielle de Mansfeld, à 15 km environ. C’est une petite ville (moins de 3 000 habitants), mais elle est dominée par le massif château du comte de Mansfeld et offre une plus grande proximité avec la cour et l’administration du territoire. C’est là que sont attribués les droits d’exploitation du sol. Certains biographes pensent que c’est la pauvreté et la brutalité des rapports sociaux de cette région de l’Allemagne orientale qui ont fait de Luther un réformateur virulent : rien n’est moins sûr. Reste que la société de son enfance était empreinte de violence. Un des oncles de Luther a plusieurs fois eu >>>

NOTES * Cf. lexique, p. 6. 1. E. H. Erikson, Luther avant Luther. Psychanalyse et histoire, Flammarion, 1968.

LES COLLECTIONS DE L’HISTOIRE  N°75 13


Chanter Aujourd’hui encore, le chant fait partie intégrante du culte protestant, comme ici dans cette église luthérienne d’Austin aux États-Unis.

La musique au cœur Luther aimait la musique et en a même composé. Dans la promotion de ses idées, le chant d’église joua un rôle décisif et trouva avec Bach sa plus belle expression. Par P  ATRICE VEIT

Le chant et la musique ont en effet joué un rôle déterminant dans la diffusion des idées de Luther en Allemagne, au point d’avoir contribué à l’adoption de la Réforme par certaines villes. Luther a reçu une solide formation musicale, acquise dans les écoles latines, à l’université d’Erfurt, où l’ensein 1529, à Göttingen, des artisans acquis gnement de la musique fait partie du quadrivium, puis en à la Réforme* perturbent une proces- tant que moine* au couvent des Augustins de cette même sion : au « Te deum laudamus » chanté ville où le plain-chant des offices le marque durablement. par les clercs, ils répliquent par la ver- Sa vaste culture musicale – il chante, joue du luth, maîsion du même chant traduit en allemand trise le contrepoint et s’adonne même à la composition –, par Luther « Herr Gott dich loben wir ». Le qu’il partage au demeurant avec le réformateur de Zurich, chroniqueur de l’époque qui relate ces faits commente : Zwingli, se retrouve dans son œuvre. Il voue une profonde « Ce fut le début de l’Évangile. » S’il est abusif de voir en admiration à l’art du compositeur franco-flamand Josquin Luther le « père » du chant religieux en langue vulgaire Des Prés et entretient des relations avec les musiciens de (le choral*) comme l’a véhiculé la légende luthérienne* son temps, au premier rang desquels le maître de cha– celui-ci préexistait à la Réforme –, son apport en ce pelle à la cour de Bavière Ludwig Senfl, à qui il adresse son propre motet à quatre voix Non moriar sed vivam. domaine a été décisif.

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NOTE * Cf. lexique, p. 6.

34 LES COLLECTIONS DE L’HISTOIRE  N°75

ROBERT DAEMMRICH PHOTOGRAPHY INC/GETTY IMAGES

Directeur de recherche émérite au CNRS, Patrice Veit a traduit et édité les cantiques et des préfaces musicales de Luther à paraître dans le tome II des Œuvres de Luther (Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2017).


IMAGNO/LA COLLECTION – LANDESAMT FÜR DENKMALPFLEGE UND ARCHÄOLOGIE SACHSEN-ANHALT/J. LIPTAK

A Wittenberg, Luther a su s’entourer de Bach Avec lui, la musique s’impose au cœur musiciens de talent tels Johann Walther, d’une liturgie axée sur la parole divine. La plupart des cantiques de Luther sont qui collabore à la partie musicale de la connus grâce aux harmonisations Messe allemande (1526) et à la comvocales et aux chorals pour orgue position des cantiques du réformadu « cantor de Leipzig ». teur, ou l’éditeur Georg Rhau, qui joue un rôle important dans la diffusion du premier répertoire de et, dans les villes, c’est sur le la Réforme. chœur scolaire de l’école latine C’est à partir de 1523 que Luther entreprend d’introduire que repose l’exécution de la pardans le culte le chant commutie musicale des offices. Au sein de ce dispositif émerge la figure nautaire en allemand dont luimême fournit le premier modèle. du cantor. L’essor d’un répertoire Jusqu’à sa mort, il compose 36 canmusical protestant* est pour beautiques, créations personnelles, mais coup dû à ces musiciens à la formaaussi, pour beaucoup, adaptations de tion souvent académique. Appointés psaumes, d’hymnes du répertoire grépar les villes où ils font partie de la hiégorien et d’anciens chants religieux allerarchie scolaire, ils ont à la fois une foncmands. Ce choral, assimilé progressivement et tion d’enseignement et la responsabilité de la musique à l’église. De Johann Walther, le compachanté à l’unisson par l’assemblée, devient bientôt le mode principal de participation des fidèles à l’acte litur- gnon musical de Luther, jusqu’à Jean-Sébastien Bach, gique. Cette promotion du chant participe d’une volonté très nombreux sont les musiciens allemands qui s’insde diffuser l’Écriture au plus grand nombre dans une crivent dans cette lignée de cantors urbains luthériens. langue compréhensible par tous. L’édition musicale, en plein développement, alimente en livres de chant et en partitions diverses les LE ROYAUME DE L’OUÏE églises, les écoles et les magistrats des villes, sans Le réformateur de Wittenberg pose pour principe oublier le patriciat, les milieux humanistes* et acadéque la parole divine, enfermée dans la Bible*, est lettre miques, pour leur pratique domestique, vocale et insmorte si elle n’est pas en même temps annoncée, trans- trumentale. Car la musique instrumentale connaît elle mise par la voix et écoutée. Pour lui, « le Royaume du aussi un grand essor au xvie siècle, qu’attestent entre Christ est un royaume de l’ouïe et non de la vue. Car ce autres l’accroissement des effectifs des chapelles et des ne sont pas les yeux qui nous guident et nous mènent là corporations de musiciens municipaux, la richesse des où nous pouvons trouver le Christ […] mais les oreilles ». Cette conception place le chant et la musique au cœur de la pensée de Luther. Elle est également à la base de l’éclectisme du luthéranisme, par rapport à d’autres courants réformateurs, en matière musicale : de fait, le chant d’assemblée à une voix n’exclut ni la musique vocale à plusieurs voix, ni le recours aux instruments. Par ailleurs, le choral dont Luther a donné l’impulsion entraîne un ample mouvement de création poétique et musicale. Plus de 10 000 cantiques ont été publiés dans l’empire jusqu’à la fin du xviie siècle ! L’Écriture devient une source essentielle d’inspiration. Elle est le fondement d’un art musical destiné à faire corps avec une liturgie axée sur la parole divine, à l’exemple de la cantate à l’époque de Bach jouée entre la lecture de l’Évangile et le sermon. Comme pour la messe, la musique luthérienne ne rompt pas pour autant avec l’héritage du Moyen Age : les hymnes et les œuvres polyphoniques en latin continuent d’être Cantiques Avec la Bible, le recueil de cantiques devient chantées par des chœurs bien entraînés les jours de fête. le livre par excellence du protestant allemand. L’école occupe une place centrale dans ce disposi- Ici le Gesangbuch de Wittenberg où fut publié en 1529 tif : les écoliers participent à l’encadrement des fidèles pour la première fois Ein feste Burg, l’un des 36 cantiques dans l’apprentissage et la conduite du chant au culte ; que composa Luther. LES COLLECTIONS DE L’HISTOIRE  N°75 35


L’Europe déchirée Dès le xve siècle, les princes cherchent à contrôler l’Église de leur territoire pour renforcer leur pouvoir. La Réforme est pour eux une chance inespérée. Nationalisation et confessionnalisation vont transformer l’Europe en une mosaïque religieuse. Par T  HOMAS MAISSEN

E

n 1516, à la mort de ses grands-parents Ferdinand et Isabelle, Charles de Habsbourg, âgé de 16 ans, hérita des royaumes de Castille-León et d’Aragon. Trois ans plus tard, à la suite de son grand-père paternel, Maximilien Ier, il devint empereur du Saint Empire romain germanique, sous le nom de Charles Quint. Il se trouvait ainsi à la tête d’un empire, en partie colonial, sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Contrairement aux puissances montantes qu’étaient les monarchies nationales française, anglaise et espagnole, le Saint Empire demeurait un projet englobant l’Occident entier, voire l’univers. Maintenir la cohérence de cette mosaïque de territoires et de langues était une tâche herculéenne : les 27 royaumes, 13 duchés, 22 comtés et 9 baronnies de Charles Quint formaient un ensemble bigarré de différents systèmes légaux et de gouvernement. La seule institution qui les reliait entre eux, la seule « idéologie » qui leur était commune, c’était l’Église, qui avait elle aussi des prétentions universelles. Toute sa vie, Charles Quint misa sur la collaboration avec le pape, principalement dans la lutte contre les Ottomans et les hérétiques protestants*, même si cette collaboration n’alla pas sans conflits. Une Église nationale s’était déjà développée dans la monarchie espagnole sous Ferdinand et Isabelle, les «  Rois Catholiques  ». Le roi pouvait y nommer les évêques et restreindre le pouvoir judiciaire de

Charles Quint Devenu empereur en 1519, Charles

hérite d’un empire qu’il veut universel. Jusqu’au bout, il espère y préserver l’unité confessionnelle (Charles Quint maître du monde, allégorie, tableau de Rubens, vers 1604).

50 LES COLLECTIONS DE L’HISTOIRE  N°75

SALZBURG, RESIDENZGALERIE ; ERICH LESSING/AKG

Directeur de l’Institut historique allemand de Paris, Thomas Maissen a notamment publié une Histoire de l’époque moderne (Geschichte der Frühen Neuzeit, C. H. Beck Wissen, 2013).


L’offensive Au premier plan, s’efforçant d’éteindre la flamme de l’Évangile, un franciscain, un cardinal, un roi, un empereur,

BERLIN, BPK, DIST. RMN-GP/DEUTSCHES HISTORICHES MUSEUM/ARNE PSILLE

le pape, le diable et un moine. Leur font face Luther, Calvin et Melanchthon, flanqués d’autres réformateurs contemporains ou antérieurs comme Wyclif et Hus (huile sur bois anonyme, début du xviie siècle, Berlin, musée de l’Histoire allemande).

l’Église, punir les clercs et, dans certains lieux, se réserver la dîme et d’autres prélèvements, ce qui représentait environ un cinquième des revenus de l’État. L’homogénéisation religieuse était aussi servie par la seule institution présente dans toute l’Espagne : l’Inquisition, qui n’était plus, comme au Moyen Age, une institution judiciaire exceptionnelle contrôlée par l’Église, mais par l’État. Sa mission était en particulier la lutte contre l’hérésie. Comme en Espagne, une Église nationale, « gallicane », émergea dans le royaume de France au xve siècle. Orthodoxe au niveau du dogme, son organisation était soumise au roi, ce que confirma le concordat de Bologne (1516). Charles Quint savait donc parfaitement que le gouvernement de l’Église par les autorités politiques était devenu un fondement indispensable à la formation des États modernes. Mais cette règle était-elle applicable au Saint Empire ?

pendant les décennies précédentes : le primat de l’Écriture et la doctrine de la justification*. Mais c’est lui qui, le premier, conclut de ces postulats que le salut* ne pouvait plus se trouver au sein de l’Église si elle restait dans son état actuel, et il en attribuait la responsabilité au pape et à la curie. Bientôt, Luther – comme ses adversaires – déclara que leurs positions théologiques respectives étaient « aussi éloignées l’une de l’autre que le ciel et la Terre, l’été et l’hiver, Dieu et le diable* ». Lors de la diète de Worms, du 28 janvier au 25 mai 1521, on reprocha à la doctrine de Luther de provoquer « différends, dangers et discordes ». Luther répliqua que tel était bien son but, et, en citant l’Évangile de saint Matthieu, que l’on devait s’en réjouir : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa famille. » Luther se référait ici à une caractéristique de la foi* chrétienne, qui la distingue des autres religions transLA CONSCIENCE COMME BOUSSOLE L’empereur se rendit pour la première fois en mises par le père et/ou la mère : on devient chrétien Allemagne en 1520, pour son couronnement à Aix- par un choix délibéré. L’entrée dans la religion ne se la-Chapelle, avant de se rendre à la diète* de Worms. réalise pas par la naissance mais par des rites d’accueil Devait notamment y être examiné le cas d’un reli- comme le baptême puis la première communion et la gieux de l’ordre des Augustins, déclaré hérétique par confirmation. Le choix de devenir chrétien pouvait une bulle du pape et, de ce fait, condamné à mort : donc entraîner des conflits avec ses parents mais aussi avec les dirigeants politiques ou religieux. A la famille NOTE Martin Luther. Luther s’était emparé, en 1517, de deux thèmes et au souverain se substituait la conscience individuelle, * Cf. lexique, théologiques qui avaient déjà été intensément discutés véritable boussole guidant les décisions de chacun >>> p. 6. LES COLLECTIONS DE L’HISTOIRE  N°75 51

Luther : 1517, le grand schisme  

Le 31 octobre 1517, un moine inconnu d’une petite ville de Saxe, en Allemagne, rendait publiques ses « 95 thèses contre les indulgences ». E...

Luther : 1517, le grand schisme  

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