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MODE UNE SAISON CHIC, ÉTHIQUE ET PINK

Buonomo & Cometti)

Ce hors-série ne peut être vendu séparément Le Temps Samedi 17 septembre 2016

NADÈGE VANHEE-CYBULSKI ANNA ET PAT CLEVELAND LUCIA PICA FRANÇOIS NARS RENCONTRES


Mode

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Le Temps l Samedi 17 septembre 2016

ÉDITO

En mode révolution

L’évolution des modes au fil des siècles s’est faite de manière quasi homéopathique: un col comme ci, une manche comme ça, la taille qui monte puis qui descend des seins au bassin au gré des fantaisies. Les ourlets faisant de même. La première révolution digne de ce nom, on la doit paradoxalement à un Anglais, Charles Frederick Worth, arrivé à Paris en 1847. C’est à lui que l’on doit la reconnaissance du métier de couturier et les prémices du prêtà-porter: alors qu’il est d’usage de commander ses vêtements et de les faire réaliser par un couturier, Worth décide de présenter des robes «prêtes-à- essayer». De surcroît, il les fait porter par des mannequins vivants appelés «sosies», inventant les premiers défilés. Il participe ainsi à modifier le statut de couturier qui, d’exécutant, devient créateur. Ses vêtements évoluant en fonction des saisons, il est à l’origine du cycle des collections printemps-été et automne-hiver tel qu’on le connaît. Mais la haute couture ne s’adresse qu’à une frange limitée de la population. La deuxième révolution, qui concerne le plus grand nombre, est liée à l’avènement de l’ère industrielle et la fabrication de vêtements en série. En 1938, en France, les métiers de la «confection», comme on l’appelle, auront produit 20 millions de pièces*.

Certaines grandes maisons s’empressent surtout de ne rien changer, sachant que c’est justement dans le respect de la tradition que réside leur succès (lire p. 4). D’autres ont déjà pris de l’avance, faisant défiler les hommes et les femmes en même temps, mélangeant genres et saisons, ou, mieux, ne faisant plus de distinction aucune (lire p. 22). Certaines marques, elles, choisissent de s’offrir une conscience, ayant enfin compris que les ressources de notre planète ne sont pas inépuisables, et s’engagent à produire de manière plus consciente et durable (lire p. 38). Qu’en est-il de la mode? On devrait plutôt dire «les modes», puisqu’il n’y a plus vraiment de saisons et que les genres tendent à se fondre. Ceux qui les observent passer, ces micro-évolutions, essaient de regarder devant, sur les côtés, tout en ayant un œil dans le rétroviseur, parce qu’un objet ne naît pas par hasard: il émerge dans une société donnée à un instant T. Or aujourd’hui, grâce à la globalisation et l’immédiateté de l’information, il ne s’agit plus d’une société donnée, mais de plusieurs, et par ailleurs l’instant T ne dure parfois pas plus d’une seconde, juste le temps de passer le doigt sur une photo et d’appuyer sur «like». *Lire: «Histoires de Mode» de Didier Grumbach, éd. Regard, 2008.

INEZ & VINOODH

04 Nadège Vanhee-Cybulski

de la création du prêt-à-porter femme a défini une nouvelle grammaire, une mode stricto-sensuelle. Rencontre.

Par Isabelle Cerboneschi

S’empourprer de rose 08 Plus qu’un simple mélange de blanc et de rouge, le rose s’impose et marque son grand retour dans la mode. Par Antonio Nieto

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Anna Cleveland et Pat Cleveland, le mannequinat en héritage

Avec sa grâce captivante, le top model Anna Cleveland défile sur les pas de sa mère, Pat Cleveland, icône des années 70. Entretien croisé.

DAN & CORINA LECCA

Par Antonio Nieto

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Backstage

En coulisse des défilés parisiens. Photographies: Sylvie Roche

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22 Histoire de genre

Ulla Johnson, comme un tableau romantique

La créatrice américaine déclenche, avec la marque qui porte son nom, des passions qui confinent à l’idolâtrie. Par Isabelle Campone, Los Angeles

de la lune 20 Tombée Accrochée à la queue d’une comète, une héroïne a fui l’astre

blanc. Au milieu des ombres terrestres, elle brille, une poudre d’étoiles l’a suivie. Rêve-t-elle seulement de David Bowie? Par Séverine Saas

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Le genre oublié

La mode est un monde dans lequel les catégories se font vite. Les designers floutent la barrière du masculin- féminin et les genres se confondent. Par Antonio Nieto, Milan, Paris

DR

Si l’on passe brièvement en revue l’histoire de la mode et du costume, on note qu’il y a eu assez peu de grandes révolutions depuis qu’Adam a échangé sa feuille de vigne contre un vêtement digne de ce nom: à savoir qui sache le protéger des intempéries et accessoirement cacher sa nudité.

Vanhee-Cybulski, la discrète 04 Nadège Depuis son arrivée en 2014 chez Hermès, la directrice

40 Parfums boisés

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Portfolio

BODY DOUBLE Guest star: Melissa George, conception: Isabelle Cerboneschi réalisation, photographies et stylisme: Buonomo & Cometti

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«Avant d’acheter un vêtement, demandezvous: vais-je le porter 30 fois?» Livia Firth, fondatrice de l’agence Eco Age, essaie de convaincre le monde de consommer de manière plus consciente et les marques de produire équitablement. Par Isabelle Cerboneschi

ANGELO PENNETTA

Isabelle Cerboneschi

Puis la mode a fait son chemin, inventant des tendances jusqu’à plus soif, sans prendre vraiment la mesure de l’environnement dans lequel elle évoluait. Les évolutions sociétales, l’avènement d’Internet, l’émergence de nouvelles technologies sont venues la bousculer dans ses retranchements. La quatrième révolution est en marche. Réseaux sociaux, immédiateté de l’info, big data, imprimantes 3 D, développement durable, tissus technologiques, la voilà faisant face à de nouveaux paradigmes qui lui imposent des changements nécessaires, mais lesquels?

SOMMAIRE

44 Lucia Pica

sacre des bois puissants 40 Le Moins terreux, les nouveaux parfums boisés s’enrichissent de nouvelles matières premières. Par Emilie Veillon

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Vanessa Schindler, Xénia Laffely, deux créatrices qui émergent en puissance

A quelques semaines des défilés de la HEAD de Genève, rencontre avec deux hauts talents suisses. Par Emilie Veillon

Lucia Pica, l’œuvre au rouge 44 Pour sa première collection pour Chanel, la make-up artist se PATRICK DEMARCHELIER

FRÉDÉRIC LUCA LANDI

La troisième révolution majeure, c’est l’invention du prêt-à-porter dans les années 50, qui met à la portée de (presque) tous une mode créée, pensée et dessinée par des créateurs et des couturiers. Il ne s’agit plus de reproduire des modèles grâce à des patrons trouvés dans le Elle ou le Jardin des Modes, mais bien d’acheter une mode toute prête. «Aimeriez-vous trouver vos robes toutes faites? Etudes et enquête» annonce le Elle du 18 février 1952.*

46 François Nars

confronte à son obsession: le rouge. Elle nous invite à l’utiliser partout, des ongles aux joues, des yeux à la bouche. Par Isabelle Cerboneschi

46 François Nars, qu’avez-vous fait de vos rêves d’enfant?

Dans chaque numéro, Isabelle Cerboneschi demande à une personnalité de lui parler de l’enfant qu’elle a été, et de ses rêves. Une manière de mieux comprendre l’adulte qu’il ou elle est devenu(e). Plongée dans le monde de l’imaginaire. Par Isabelle Cerboneschi

Pour la réalisation du portfolio Body Double, nous avons eu le privilège de collaborer avec l’actrice australienne Melissa George, qui a joué notamment dans «Mullholland Drive» de David Lynch, dont l’univers a inspiré le shooting. Nous remercions infiniment toute l’équipe de l’Hôtel La Réserve Paris, où ont été prises une partie des photographies, pour son magnifique accueil. Guest star: Melissa George Concept: Isabelle Cerboneschi Photographies, réalisation et stylisme: Buonomo & Cometti Coiffure: Rudy Marmet Maquillage: Chanel Robe en tweed, bords effilochés. Bracelets et manchettes de perles et métal Chanel

Manteau en cachemire Dior. Lunettes «vintage» Versace. Boots en daim multicolores Pierre Hardy

Editeur Le Temps SA Pont Bessières 3 CP 6714 CH – 1002 Lausanne Tél. +41 21 331 78 00 Fax +41 21 331 70 01 Président du conseil d’administration Stéphane Garelli Direction Ringier Axel Springer Suisse SA Directeur Suisse romande Daniel Pillard Rédacteur en chef Stéphane Benoit-Godet Rédactrice en chef déléguée aux hors-séries Isabelle Cerboneschi Rédacteurs Isabelle Campone Isabelle Cerboneschi Antonio Nieto Séverine Saas Emilie Veillon

Secrétariat de rédaction Sophie Grecuccio Emilie Veillon Photographies Buonomo & Cometti Sylvie Roche Responsable production Nicolas Gressot Réalisation, graphisme, photolitho Mélody Auberson Nicolas Gressot Correction Samira Payot Conception maquette Bontron & Co SA Internet www.letemps.ch Gaël Hurlimann Courrier Le Temps SA Pont Bessières 3 CP 6714 CH – 1002 Lausanne Tél. +41 21 331 78 00 Fax +41 21 331 70 01

Publicité Admeira Publicité Le Temps Pont Bessières 3 CH – 1002 Lausanne Tél. +41 21 331 70 00 Fax +41 21 331 70 01 Directrice: Marianna di Rocco Impression ISwissprinters AG Zofingen La rédaction décline toute responsabilité envers les manuscrits et les photos non commandés ou non sollicités. Tous les droits sont réservés. Toute réimpression, toute copie de texte ou d’annonce ainsi que toute utilisation sur des supports optiques ou électroniques est soumise à l’approbation préalable de la rédaction. L’exploitation intégrale ou partielle des annonces par des tiers non autorisés, notamment sur des services en ligne, est expressément interdite. ISSN: 1423-3967


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Mode

Le Temps l Samedi 17 septembre 2016

INTERVIEW

Nadège VanheeCybulski, la discrète En 2014, Nadège Vanhee-Cybulski était nommée à la direction de la création du prêt-à-porter femme chez Hermès. En quatre saisons, elle a défini une nou elle grammaire, une mode stricto-sensuelle. Rencontre. Par Isabelle Cerboneschi, Paris

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lle a la peau diaphane et des cheveux de feu. Je l’imagine en muse du peintre flamand Rogier Van der Weyden. Peutêtre la Marie-Madeleine lisant. Visage du XVe siècle, mais personnage ancré dans l’aujourd’hui et le demain, Nadège Vanhee-Cybulski dessine les collections Hermès depuis quatre saisons: la quatrième défi era en octobre prochain. Son parcours? A l’image de sa discrétion: après une formation à l’Ecole des beaux-arts d’Anvers, elle entre chez le maroquinier Delvaux, puis chez le mystérieux Martin Margiela de 2005 à 2008. Suivront trois années chez Céline où elle travaille avec Phoebe Philo sur ses premières collections avant de diriger dès 2011 le studio de The Row, la marque créée par les jumelles Olsen. Puis un beau jour de 2014, un coup de fil la surprend autant qu’il la ravit: voudrait-elle dessiner les collections féminines d’Hermès? Il est des propositions qui ne se refusent pas. Cette passionnée de vêtements vintage, qu’elle chasse avec le regard d’une anthropologue à la recherche d’un style de vie perdu, dessine une mode que seul un néologisme parvient à décrire: stricto-sensuelle. Elle a grandi dans le nord de la France et apprécie que sa vie privée reste privée. Elle est consciente du fait que des collections racontent, un peu, celle ou celui

«La mode est avant tout une expression viscérale qui passe par le regard, le toucher, une transmission des sens» qui les a dessinées. Elle préfère parler d’elle avec des pantalons amples et libres, des coupes rigoureuses qui n’excluent ni l’esprit ni l’humour. Cela devrait suf re, pense-t-elle. En revanche Nadège Vanhee-Cybulski est intarissable sur son travail, l’amour du geste, le rôle du vêtement, la nécessaire implication du cœur dans tout ce que l’on fait. Elle a eu la chance de ne travailler que pour des maisons dont l’esprit était en résonance avec le sien. Elle n’a jamais eu à se forcer. Elle pense qu’un vêtement qui cache dévoile mieux. Vous donnez vos interviews dans les ateliers de Pantin. Ce n’est pas anodin. C’est ici que naît le geste. Est-ce que la mode c’est cela, avant tout: un geste, une main qui dessine, une autre qui coupe, qui coud, tous ces gestes mis ensemble? Oui, pour moi, la mode est avant tout une expression viscérale qui

passe par le regard, le toucher, une transmission des sens. C’est en comprenant cela que l’on peut vraiment expliquer la mode, le prêt-à-porter Hermès. La main est essentielle. Prenez par exemple le cachemire double face, ce sont deux armures de cachemire qui sont liées ensemble, deux couches qui se tissent en même temps. C’est un travail qui exige beaucoup de dextérité. Le dessus et le dessous doivent être parfaits. Cela rejoint l’idée qu’un objet Hermès doit être aussi beau à l’intérieur qu’à l’extérieur, mais dans le cas du cachemire, c’est propre au prêt-à-porter. Il y a beaucoup de passerelles entre le travail de l’artisan et les techniques de la mode. Quand on vous écoute, on se dit que la spécificit du prêt-à-porter Hermès tient dans la proximité des ateliers, des échanges de savoir-faire? Il est vrai que, par rapport à d’autres circuits du prêt-à-porter, nous avons un atout qui est cette proximité avec nos façonniers et nos artisans. Un dialogue constant est instauré entre les métiers, qui permet cette quête de perfectionnisme. L’exigence commence au stade du dessin, de la forme, ensuite on peut compter sur l’exigence de la personne qui va couper le cuir ou le tissu en biais, de celle qui va monter le vêtement et qui va aussi apporter son œil et son avis. Cela ne veut pas dire que nous vivons en totale autarcie et que nous sommes complètement déconnectés de l’époque. Au bout du compte, le plus important, c’est qu’une femme vienne chez Hermès, choisisse un vêtement, se l’approprie, et le mélange avec une pièce d’une autre marque. C’est important que le vêtement Hermès et une garde-robe personnelle puissent «coaguler». Quand on regarde votre parcours, il y a quelque chose de frappant: vous avez toujours travaillé pour des maisons qui s’expriment de manière discrète, qui reflè ent une certaine rigueur mais avec de l’humour. Les avez-vous choisies parce que cela correspondait aussi à un choix de vie qui va au-delà de la mode? On peut être un designer et dessiner des choses dans lesquelles on ne parvient pas à se projeter. Mais pour ma part, j’ai eu, c’est vrai, un parcours qui m’a permis de faire des créations très proches de mon mode de vie. J’ai toujours eu de grandes affi ités esthétiques et formelles avec toutes les maisons pour lesquelles j’ai travaillé. On peut dire alors que vous créez une mode qui vous ressemble? Elle me ressemble, oui, et en même temps, il faut aussi que cela soit légèrement différent pour qu’il y ait un peu d’inattendu, de surprise.

Quel élément déclencheur vous a fait accepter de dessiner les collections Hermès? C’était assez, disons, inattendu. Aujourd’hui, les gens me disent que j’étais faite pour travailler chez Hermès. Je leur réponds qu’ils me disent ça parce que j’y suis! Je n’avais jamais formulé cette ambition de manière aussi claire. J’ai toujours regardé cette maison avec de l’émerveillement, de l’admiration, du désir. Quand j’entrais dans ce magasin, je m’y sentais bien. On n’a pas trop envie d’en partir, on déambule, c’est un univers assez généreux, l’univers de l’artisanat. Je n’ai jamais vraiment pris en compte que je suivrais ce trajet-là. Comment cela s’est-il passé alors? Quant on m’a appelée pour me rencontrer et pour éventuellement savoir si je voulais dessiner les collections de prêt-à-porter femme chez Hermès, c’était vraiment une grande surprise. Et je me suis dit «pourquoi pas?» Il y a tellement de valeurs dans lesquelles je me retrouvais! Tout au long de ma carrière, j’ai formulé certains besoins: pour moi, un travail doit être fait avec âme, avec amour. Je me suis dit que chez Hermès je pourrais trouver ce genre d’engagement, ce genre de travail consciencieux, cette intégrité. Je pense que c’était cela l’élément déclencheur: un partage de valeurs, l’idée qu’un objet est bien fait, non seulement parce qu’il a été fabriqué avec le meilleur cuir au monde mais parce qu’il y existe une façon ancestrale de le faire, l’expertise d’une personne et surtout son plaisir à le faire. Vous comprenez cela quand vous allez visiter les ateliers de maroquinerie: les personnes qui y travaillent sont extrêmement fières de ce qu’ils font. Vous évoquez le mot «plaisir». Jusqu’où poussez-vous la notion de plaisir dans l’acte de se vêtir? C’est un plaisir que l’on s’octroie et qui peut générer un plaisir chez les autres. Il y a une certaine jouissance à porter un vêtement qui va permettre de vous révéler, d’être bien avec vous-même, avec autrui, d’être réceptif et de partager un moment, comme un dialogue muet. Je ne comprends pas le terme de «power suit». Pour moi, ce n’est pas une manifestation de pouvoir, un vêtement. Dans la collection automne-hiver, j’ai été marquée par les robes longues portées sur un pull à col roulé, que j’ai trouvé extrêmement sensuelles quand bien même elles ne dévoilaient pas un millimètre de peau. Est-ce votre manière d’exprimer la sensualité à l’intérieur de limites que vous vous êtes fixée ? Je n’aime pas les choses trop évidentes. Ces robes sont sensuelles déjà parce qu’elles sont coupées en biais. Or, le biais révèle le corps: vous pouvez comprendre

s’il est tendre ou ferme, sous une robe en biais. Je trouve que c’est dix fois plus sensuel qu’une surexposition de chair. Il est aussi de mon devoir de pouvoir proposer une nouvelle lecture de ce qui est sensuel, élégant, beau, classique, de ce que peut être le prêt-à-porter Hermès. Cette maison a été un témoin actif des moments charnières de la civilisation moderne: le passage du cheval à l’automobile, d’une société de travail à une société de consommation et de loisirs. Nous vivons une époque où l’on observe des changements de comportements liés à une hyper-globalisation, une hyper-digitalisation. On assiste à de nouveaux phénomènes, comme le développement d’amitiés digitales, l’expérience d’un défil vécu en direct sur le Web, on achète des vêtements en ligne, on organise presque sa vie sur Internet, donc c’est important de pouvoir toujours stimuler notre perception de ce qui fait de nous ce que nous sommes. Chercher une nouvelle façon d’exprimer cette sensualité fait partie de cette démarche. Je n’aime pas les équations rapides, quand on dit de moi: «Elle ne révèle rien du corps, sa mode est luthérienne, calviniste», ou je ne sais quoi… C’est trop facile de tomber dans ces clichés. Vous parlez de Luther, de Calvin. Les fondateurs d’Hermès étaient protestants et ont transmis à cette maison certaines valeurs. Comment navigue-t-on entre une certaine retenue et un lâchage de brides nécessaire pour que la mode soit la mode? Je n’ai pas senti cette retenue. Au contraire, je suis arrivée dans une maison extrêmement accueillante, qui m’a tout de suite donné accès à son histoire. Il y a de la rigueur chez Hermès, oui, mais aussi de l’humour. On navigue entre l’un et l’autre. Dans les peintures flama des, vous voyez souvent des hommes travaillant ensemble et je pense que c’est ça la force d’Hermès. Au-delà de la rigueur et de la fantaisie, c’est un groupe de têtes pensantes qui agissent ensemble: vous avez une âme qui est plus sensible à la créativité, une autre plus sensible aux affaires… Et cela génère cet effet de balancier. On vous a donné accès aux archives de la maison. Un objet vous a-t-il marquée particulièrement, qui pourrait résumer l’esprit de la marque? Hermès est comme un kaléidoscope. A l’extérieur, c’est compact, clair, précis, vous savez où mettre l’œil, dans cette petite lentille, et quand vous regardez à l’intérieur, il y a des prismes de toutes formes et de toutes couleurs. Il est donc très difficile de réduire cette maison à un objet. Il y a une bride qui m’a inspirée pour la pré-collection automne-hiver, une chemise

en tulle de soie, des couvertures de cheval, aussi, faites dans des laines qui sont maintenant introuvables. Et dernièrement, j’ai vu une couverture de voiture très intéressante. Plus qu’un objet, c’est une collection d’objets qui me parle. Martin Margiela a fortement marqué la maison de son passage. Vous avez travaillé avec lui. Sentez-vous une liation créative ou vous affranchissez-vous totalement de tout ce qui a été fait auparavant chez Hermès? Je pense qu’il y a une certaine filiatio , vu que j’ai travaillé sous son égide: cela a été mon premier job juste à la sortie de mon cursus. Quand on fait ce métier, on est poreux, on absorbe de manière complètement involontaire des mots, des termes, des objets, des techniques. Martin a recentré l’identité du vêtement chez Hermès. Mais quand je suis arrivée ici, j’ai surtout observé le travail qui avait été fait avant lui. C’est une sorte de camera obscura. La jeune génération ne connaît pas cette période: elle associe Hermès à du gris, du noir et du beige. Or, quand je regardais le travail de Lola Prusac, de Catherine de Karolyi (qui a créé le prêt-à-porter Hermès en 1967, ndlr) ou de Claude Brouet, je ressentais à travers leurs vêtements qu’elles avaient eu plus d’empathie avec les humeurs d’une femme. Il y avait des silhouettes pour des femmes très affirmée , très classiques, certaines un peu plus chatoyantes, d’autres plus puristes. Leurs collections étaient plus extravagantes? Elles avaient un esprit plus ludique. Je me sentais plus en filiatio avec leurs collections. J’ai d’ailleurs rencontré Claude Brouet. Elle était présente à mon premier défil . On croise tous des figu es tutélaires, qui ont une influen e sur notre carrière et on garde d’elles parfois une phrase, un mot. Qu’avez-vous gardé du temps passé avec Martin Margiela? Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce qu’il était et dans son rapport avec les autres dans le travail, c’est qu’il avait une grande humilité. Quelle est la plus grande leçon de mode que vous ayez reçue un jour? Je pense que je suis heureusement encore trop jeune pour répondre à cette question! Je la cherche encore… Quel est selon vous le vestiaire idéal? Hmm. Alors, mon vestiaire idéal – parce que je ne peux pas évoquer LE vestiaire en général –, ce serait un beau manteau, une bonne chemise et un pantalon. Et ces trois pièces devraient être assez transversales pour être accom-


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pagnées d’autres pièces, selon l’envie, afin de pouvoir faire face aux différentes situations du jour ou de la nuit. Quand on met des collections bout à bout, elles racontent forcément un peu l’histoire de celui ou celle qui les a créées. Que disent vos collections de vous? C’est diffic le de répondre à cette question parce que je n’ai pas vraiment le temps de m’asseoir, de métaboliser et de réfléch r sur ce qu’elles pourraient dire de moi. Je pense qu’elles parlent d’une forme d’émancipation de la femme… Enfin, c est bizarre de dire ça en 2016, mais c’est encore d’actualité malheureusement. Je dirais l’émancipation psychique d’une femme qui peut se réaliser, indépendamment du domaine qu’elle choisit. Qu’elle veuille être une guerrière, une super power woman, ou une super maman, l’important c’est qu’elle l’ait choisi. Quand vous étiez jeune, vous vous habilliez beaucoup en «vintage». Toujours? Oui, toujours… Mais pas aujourd’hui, j’ai fait l’effort de venir en Hermès. Que recherchez-vous dans ces vêtements venus d’une autre époque? Dès que je découvre un nouveau magasin vintage, que je rencontre le «curateur» d’une collection,

c’est comme si je faisais un voyage dans le temps, une exploration anthropologique. Parfois cela me conduit à vivre une «rencontre» avec un couturier: on croit qu’on le connaît, on a vu ses vêtements dans les livres, et soudain, on le voit en vrai. Aux Etats-Unis, on tombe parfois sur des collections extraordinaires: des femmes qui ont possédé par exemple toute la garde-robe de Saint Laurent de telle date à telle date. Vous découvrez ainsi le créateur à travers les yeux d’une femme. J’adore ça. Le vintage, c’est tout cela: des histoires personnelles, des vêtements qui expriment des changements d’époques, de comportements, de nouveaux usages. Pour moi, c’est une vraie mine d’or! Mais je peux être aussi bien attirée par un costume historique que par un pantalon de mécano ou une superbe robe de Pierre Cardin. J’aime le vêtement, en fait. Donc pouvoir voir ces myriades de vêtements, c’est une des parties de mon travail que je préfère. Est-ce qu’au cours de vos pérégrinations, vous avez découvert un couturier que vous ne connaissiez pas du tout? Bien sûr. Ralph Rucci, par exemple. Ou encore des maisons de couture qui n’existent plus: c’est une sorte d’Atlantide de la mode, les magasins de seconde main.

«Je n’aime pas les équations rapides, quand on dit de moi: «Elle ne révèle rien du corps, sa mode est luthérienne, calviniste», ou je ne sais quoi… C’est trop facile de tomber dans ces clichés»

Pendant les défilés de m rs dernier, on a beaucoup parlé du «see now buy now» (voir maintenant, acheter maintenant), ces maisons qui ont choisi de vendre leur collection juste après le défilé. Mo sieur Alaïa s’en amuse et se poste aux antipodes en choisissant le «see later, buy later» (montrer après, acheter plus tard). Et vous, où souhaitez-vous positionner Hermès? La maison a toujours eu son propre rythme. Je pense que la façon dont on travaille maintenant est saine: nous avons de fortes pré-collections et deux défil s qui servent à synthétiser le message d’un moment, mais cela ne veut pas dire qu’il s’agit d’un message éphémère. Un défilé c’est une déclaration, c’est plus pointu, alors qu’une pré-collection, c’est une sorte d’abécédaire du vêtement qui vous permet de créer un langage qui est le vôtre. Donc pour répondre à cette question – see now, buy now, or later, whatever – je pars du principe qu’il faut respecter un temps de travail et aussi un temps pour que nous, consommateurs et observateurs, puissions absorber tout ce que l’on voit a n de faire un choix plus tard. Un jour, Jean-Louis Dumas Hermès m’a dit: «Le luxe c’est ce qui se répare.» La mode peut-elle être pérenne sans trahir sa nature propre qui est d’être en perpétuel mouvement?

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PHOTOS SYLVIE ROCHE

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Hermès. Collection automne-hiver 2016-2017

Oui, la mode est sujette à évolution. Quand vous observez un objet Hermès, bien qu’il garde sa même forme et qu’il se transmette de génération en génération, il va prendre une certaine patine, il va s’imprimer de vous. Donc il évolue, il change. Cette notion de pérennité appliquée à la mode, c’est savoir que l’on peut compter sur un vêtement: quand vous décidez de l’acquérir, de le porter, vous savez qu’il va être avec vous longtemps, qu’il va vous accompagner.

Quel objet Hermès a marqué vos souvenirs d’enfance, s’il y en a un? Le carré. Celui des femmes de ma famille: chacune avait sa couleur, son sujet de prédilection. J’étais obnubilée par ce drôle d’objet, très précieux à l’œil, très bizarre au toucher – parce que pour un enfant, le twill de soie c’est étrange –, cette complexité des signes, ces histoires qui s’entrelaçaient sur un format. C’était comme si l’on pouvait pénétrer dans un livre de contes. J’ai toujours aimé ce côté merveilleux du carré: vous le déployez comme

un livre et vous entrez dans une histoire. Vous vous l’appropriez selon la façon dont vous le nouez, dont vous le pliez. Je le voyais porté autour du cou, à la ceinture, dans les cheveux. Voir qu’un objet aussi facile, aussi simple, pouvait se métamorphoser ainsi, cela m’a toujours plu. Et vous, comment l’utilisez-vous? Le carré? J’utilise le petit, le Gavroche que je porte en choker. Vous l’utilisez aussi dans vos collections. Vers quels motifs

êtes-vous le plus attirée quand vous créez? J’adore transformer le carré en vêtement. C’est un jeu qui existait déjà dans les années 60, mais il me semblait important de pousser l’exercice sur différents formats, jouer sur les échelles du dessin: tout d’un coup, le même motif s’agrandit ou se rétrécit, les couleurs se révèlent, dévoilent autre chose. J’aime bien sûr le sujet équestre: c’est très puissant, très magnétique, tous ces dessins autour de l’acharnement. Vous voulez dire le harnachement? Oui, le harnachement, merci. Je suis acharnée du harnachement! J’aime aussi travailler avec les sujets un peu plus abstraits, plus graphiques. De temps en temps, j’utilise quelques motifs figuratifs comme «Jungle Love»,

les dessins animaliers de Robert Dallet. Le carré, c’est une bibliothèque où vous pouvez aller puiser tant d’histoires! Quelle est à vos yeux l’expression la plus pure de la modernité? Naoshima. J’aime la façon dont l’île a été transformée en centre d’art et cette fusion avec l’œuvre de Tadao Ando. La façon dont il a compris l’héritage japonais, qu’il a encensé et transformé. S’il ne devait rester qu’un vêtement essentiel, ce serait? La chemise! Autrefois, elle jouait le rôle d’interstice: on la portait entre sa peau et le tailleur qui, à l’époque, était rigide et difficile. Elle vous protégeait. Avec la chemise, on a commencé à créer des têtes de manches, des cols, des pattes de resserrage. C’est par elle que tout a commencé.


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THINK PINK!

S’empourprer de rose La mode l’a renié trop longtemps. Cette saison, elle nous rappelle qu’il est plus qu’un simple mélange de blanc et de rouge. Le rose s’impose et marque son grand retour dans la mode. Par Antonio Nieto

Emporio Armani

Valentino

Hermès

Dior

Gucci

Versace

Ermanno Scervino

Etro

Paul Smith

Luisa Beccaria PHOTOS DR

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Chanel

L’

amour se vit à la folie, c’est ainsi que Barbara Cartland a passé le plus clair de son temps à faire rêver les foules à l’aide de romans à l’eau de rose aux fins toujours heureuses. Un milliard de copies vendues et tout autant de nuances de rose portées en une seule vie… C’est le très court portrait-robot d’une lady particulière et excentrique. Sa couleur est un symbole, elle est associée à la jeunesse, la naïveté, la frivolité… Toutes ces caractéristiques si fraîches, et si sombres à la fois, le rose les englobe dans leur totalité. L’hiver ne sera pas que froid, il sera pétillant, le fuchsia en arme fatale. Alessandro Michele semble créer des robes pour la défunte écrivaine anglaise, qui raffolait du rose comme le monde s’entiche de Gucci aujourd’hui. Offrir une rose rose est un signe de douceur, d’affection… Alessandro Michele s’en lave les mains et ne parle que d’affriolants, presque violents, et savamment orchestrés de manière à ce que l’audience tombe amoureuse d’une énième extravagance du designer italien. La couleur devient vaniteuse et teinte un imprimé fleuri automnal accordé à un petit chapeau armé d’une voilette d’un rose presque fluorescent. La tristesse est une aventure qui se teinte de rose… Piaf en chantait

Bottega Veneta les louanges, pourquoi pas la femme aux deux G entremêlés?

Sequins et barbe à papa

Chanel détient la palme de la nuance cette saison en dévoilant des looks entiers passant par tous les états du rose, du plus éteint au plus éclatant, n‘hésitant pas à en abuser. Le tweed rose est une poésie, une sérénade à cette teinte trop souvent dépréciée, les fils se mélangent et donnent lieu à d’intrigantes et tendres mêlées. Les chapeaux pourpres, eux, sont francs, et trônent fièrement sur les têtes des modèles… leur accordant une certaine détermination et clouant le bec à l’écrivain belge Jean Ray, traitant la fameuse couleur de «bâtard du rouge triomphant». Pas bâtarde pour un sou, la couleur de la fleur romantique se moque de ses dires et s’habille de sequins pour briller en société. Maîtres des mondanités, Domenico Dolce et Stefano Gabbana en ont produit l’exemple parfait et l’introduisent dans les fêtes somptueuses des palaces les plus luxueux. La femme Dolce & Gabbana s’habille de lumière et s’accapare la quintessence de cette dernière. La robe scintille et s’alliant à l’or, bien entendu, illumine et redore le blason de la couleur qu’on relègue trop souvent aux chambres des petites filles. Carol Lim et Humberto Leon savent jouer des codes des poupées plastiques et de cette esthé-

Dolce & Gabbana tique. Chez Kenzo, le rose est plat, ou texturé, mais toujours pastel, comme un adorable bonbon ou la fameuse barbe à papa d’une fête foraine aussi féerique que sucrée. Et par instants, la couleur éclate et devient féline sous forme de tigrures fluo et agressives. Sa candeur laisse place à l’inattendu, et s’installe dans la nuit, dans un club bondé d’une capitale aux lumières aveuglantes. L’ère de la dînette et des jeux illusoires a laissé place aux visions psychédéliques d’une soirée stupéfiante. Le rose est partout, par petites touches, et s’impose presque sournoisement dans les esprits, pour ne plus choquer. Marc Jacobs en a fait la couleur de ses accessoires. Les boots à plateforme en croco fuchsia et les sacs à main coordonnés viennent redonner la vivacité qui manque aux visages des modèles peints au khôl noir ou charbonneux. Vêtues de la tête aux pieds de la couleur du deuil, les veuves mortifères que Marc Jacobs a créées s’accordent un zeste d’énergie et oublient la mort de leurs êtres chers, du moins aux extrémités… De quoi insuffler un vent d’espoir sur un défilé gothique et ténébreux. Chez Dior, les lèvres noires des mannequins avaient un petit air de baiser de la mort… Le baroque des motifs venait assombrir encore le tableau proposé par l’équipe des ateliers de la maison française, c’était la dernière collection avant l’arrivée de Maria Grazia Chiuri. Tou-

Just Cavalli tefois, le rose apparaissait satiné en imprimé unifiant ce baroque quelque peu morbide au végétal et ses proliférations de vies… Elégant, le rose caresse la noblesse en s’alliant aux étoffes suaves d’un temps où le faste n’était pas vulgaire. Il serait aisé d’imaginer une Madame de Montespan, toujours mystérieuse et subversive, porter cette robe si chatoyante et austère à la fois. Elle qui éveillait les plus grands soupçons et les ragots de cour les plus obscurs… Cependant rien de bien sévère dans le sac Dior, le rose poudré est pur, lisse et d’une candeur à toute épreuve. Ce même effet est constaté chez Courrèges, par le jeune duo Coperni constitué de Sébastien Meyer et Arnaud Vaillant. Ils ont travaillé un ensemble sportif, mais néanmoins léché et très fin. Le rose pâle est tranché par des finitions noires dans le fameux vinyle de la maison française.

Couleur oubliée

Tout à coup, le rose est «twisté» et renvoyé dans les rues de Paris d’aujourd’hui, il est portable au quotidien, se remarque par contraste et apporte une légèreté et une fraicheur qu’on lui retrouve après de trop longues années perdues dans les placards d’une playmate criarde. Là où le rose se fait d’une discrétion remarquable, c’est chez Bottega Veneta ou encore Chloé. Tomas Maier, chez la

Moschino première, et Clare Waight Keller chez la seconde, ont tous deux pris le parti de ne plus dissocier la peau du vêtement et de mêler la chair au tissu… La transparence est clé et le rose se veut distant, comme effacé, comme s’il était baigné de blanc. Les mailles et les tulles sont d’une finesse incomparable afin que l’œil s’y perde et se demande si oui ou non le corps est présent, ou au contraire, si le vêtement n’est pas absent… Le rose est une couleur trop oubliée, et surtout sous-estimée. C’est sûrement l’une des explications qui aide à comprendre pourquoi certaines, profiteuses du monopole, en abusent. Du rose par-ci, du rose par-là… Son abondance en devient parfois indigeste et ne rend pas grâce à une couleur qui réserve d’innombrables surprises. Souvent trop cheap, trop petite fille, pas assez fort, trop niais, ennuyeux… Tellement d’exagérations autour de cette couleur, qu’on oublie d’en explorer les nuances… Elle méritait qu’on s’y attarde plus longtemps, qu’on l’explore et qu’on lui rende sa ferveur. C’est chose plus ou moins faite cette saison, le rose est tantôt fatal, tantôt rêveur… Il se permet des excentricités qu’on regrettait qu’il ne fasse plus. Il s’accorde aux humeurs de ses égéries, toutes bien réelles, et devient un emblème, non seulement de féminité juvénile, mais également de fatalité et de grandeur insoupçonnée.


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LIGNÉE

Anna Cleveland et Pat C le mannequinat en héritage

INSTAGRAM RACEWILLARD, ANNA_VRC

Anna Cleveland, top model charismatique vivant entre New York et Paris, est aujourd’hui l’un des mannequins les plus regardés de la planète. Avec sa grâce captivante, elle suit les traces de sa mère, Pat Cleveland, icône de la mode des années 70. Nous avons eu l’occasion de les rencontrer pour parler héritage, complicité et temps qui changent. Entretien croisé. Par Antonio Nieto

U

ne beauté étrange que celle d’Anna Cleveland. Des longues jambes de danseuse et un visage d’un ovale presque parfait, qui aurait pu être peint par Modigliani. Elle a grandi sur les podiums, dé lé pour Moschino à l’âge de 4 ans et dix ans plus tard pose pour son premier grand shooting photo en solo pour Vogue Paris. A 27 ans, Anna Cleveland bouscule les codes de la mode comme l’avait fait sa mère, Pat Cleveland, dans les années 1970. Grâce à sa beauté singulière et à son allure théâtrale, Pat Cleveland dépassa tous les préjugés raciaux pour devenir le premier mannequin métis superstar, en ouvrant la voie aux tops de couleur. Elle fut photographiée par Irving Penn et Richard Avedon et dé la pour les plus grands, dont Yves Saint-Laurent, Mugler, Valentino et Oscar de la Renta. Aujourd’hui, sa fi le Anna défi e sur ses pas.

Comment votre envie de devenir mannequin est-elle née? Anna Cleveland: Quand j’ai porté mes premiers talons à 4 ans et entendu les cliquetis sur le sol

de ma maison au bord du lac en Italie. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à me dessiner une certaine image de la femme et à voir à quel point la mode avait rendu ma mère forte. Cela fait un an et demi que je m’y consacre à plein temps désormais, et tout va à merveille. J’ai travaillé avec Tim Walker, Steven Meisel, tous les photographes les plus incroyables de l’industrie de la mode. Mais ça reste toujours, pour moi, une manière de me grandir à travers le spectre de la mode. Comment vivez-vous ce métier? A.C.: Je permets à la neutralité de prendre le dessus. Quand on est mannequin, il faut savoir oublier son ego et s’échapper de soi-même pour aller vers la réalité que le designer dessine. Devenir son caméléon en quelque sorte. En tant que modèle, on se métamorphose. Vous avez eu deux modèles dans votre vie de mannequin, votre mère Pat Cleveland, mais aussi votre tante Apollonia van Ravenstein. En quoi vous ont-elles inspirée? A.C.: Elles ont été d’une inspiration rare… Voir ces émotions transpirer

à travers le papier. Ma tante Apollonia a travaillé avec Helmut Newton. Elle est iconique, intemporelle. Je pense que c’est ce que nous recherchons tous dans la mode: ce moment où l’on capture un instant qui restera à jamais gravé. Et votre mère, quel rôle a-t-elle joué à vos débuts? A.C.: Je pense que l’on devient un individu en s’inspirant des personnes qui nous entourent. Parfois, on essaie de combattre cela, ça a été mon cas, et j’ai réalisé que ce n’était pas parce que le mannequinat était son élément que ça ne pouvait pas être le mien aussi. Pat Cleveland, vous reconnaissezvous dans votre fi le? Pat Cleveland: Bien sûr! On a eu des parcours similaires. Elle voulait étudier la psychologie, mais cette lumière qui émane de la mode l’a séduite. Elle met beaucoup d’émotions dans ce qu’elle fait. Elle ne le voit pas comme un travail, mais comme un moyen d’exister, de s’exprimer. Elle sait chanter, danser, jouer, elle sait être mannequin. Je pense

«La vie est illusion, et la mode est la version la plus extravagante de cette illusion.» Anna Cleveland

qu’elle aime ce qu’elle fait, au vu de toute l’énergie qu’elle met dedans. Elle se soucie beaucoup des gens autour d’elle, et c’est une très belle qualité. Elle est sincère dans ce qu’elle fait. Et c’est aussi pour cela que je me vois en elle. Anna, y a-t-il d’autres métiers qui vous inspirent? A.C.: Beaucoup… comme celui d’acteur. J’ai déjà le sentiment de jouer, le mannequinat c’est du jeu. Ces temps-ci, la noirceur est une mode, les fi les ne sont pas expressives, ce qui est aussi une certaine attitude et je l’adopte aussi parfois. Est-ce que votre agence a souhaité mettre en lumière vos racines? A.C.: Chez Trump Management, durant sept ans, cela m’a desservie et m’a dénaturée en quelque sorte. Ils ne comprenaient pas où je voulais aller. Quand on devient mannequin, on a besoin d’avoir une structure derrière soi, ou un agent qui nous comprend et visualise notre futur bien avant qu’il arrive. Certaines agences tendent à stagner ou ne donnent pas la possibilité de «s’envoler».


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t Cleveland,

d’elle cet état d’esprit. Et pour ce qui est de sa posture, tout doit avoir un sens et sa valeur. Elle est particulière et n’a rien à voir avec tout ce que l’on voit. Anna, la plupart de vos collègues mannequins marchent de manière robotique, chez vous, on sent une personne derrière les vêtements. La robe ne vous habille pas, vous l’habillez. A.C.: Je vous remercie. C’est une subtilité qui fait une grande différence. Et c’est quelque chose qui est d’autant plus mis en avant quand on parle de haute couture. Il y a tellement de temps et d’énergie investis dans une seule pièce que je veux donner encore plus d’énergie pour que la pièce s’illumine.

INSTAGRAM RACEWILLARD, ANNA_VRC

Vous ajoutez une certaine grâce, un mouvement, un regard à un vêtement. A.C.: C’est ce à quoi l’on aspire, je pense. Comme quand une femme passe tout près de vous dans le hall d’un hôtel et qu’elle a ce je-ne-sais-quoi qui vous fait fléchir un insta t… Je m’exprime lorsque je porte un vêtement, quand je marche, je pense toujours aux personnes qui sont dans l’audience et regardent. Ils ont tous déjà vu tant de choses... Si j’étais à leur place, la dernière chose que j’aimerais voir c’est quelqu’un qui n’a aucun désir de porter le vêtement et d’être là.

Quel est le designer avec lequel vous aimeriez travailler aujourd’hui? A.C.: Karl Lagerfeld. Je le connais depuis que j’ai 13 ans, je l’appelais «oncle Karl». Il a cette clarté, il sait qui il est et l’image qu’il renvoie. C’est un homme incroyable. Mon frère a posté une citation de Karl il y a peu: «La personnalité commence, là où la comparaison finit.» C est tellement vrai: nous sommes des individus et nous ne pouvons pas nous comparer à tout le monde tout le temps. Il y a toujours une femme par génération qui fait la différence.

SYLVIE ROCHE

SYLVIE ROCHE

Quel est votre rêve secret aujourd’hui? A.C.: J’aime le jeu, alors j’ai envie de faire de la vidéo. Je pense que c’est une nouvelle façon de s’exprimer aujourd’hui.

Anna Cleveland, fil e du top model légendaire Pat Cleveland, pour Alexandre Vauthier (ci-dessus) et Jean Paul Gaultier Haute Couture, printemps-été 2015 (ci-contre).

L’image serait celle d’un oiseau qui doit quitter son nid pour voler… J’ai mis tellement de temps à partir, et tout d’un coup, j’ai rencontré un booker chez IMG à Paris. J’avais déménagé ici parce que je recherchais une nouvelle lumière, un nouvel air… J’avais besoin de changement, je savais ce que je voulais. Et c’est à partir de là que les rencontres se sont enchaînées. La plus déterminante a été celle avec Kyle Hagler, président de l’agence Next à New York, un homme très élégant, qui comprenait qu’être une «fil e de» c’est beaucoup plus compliqué qu’on ne le pense, qu’il faut trouver sa propre voie. Il m’a proposé de le faire ensemble. Il était passionné et c’est grâce à lui que Jean-Paul Gaultier m’a sélectionnée. Ce sont toutes des personnes qui visualisent les êtres… Et de là, tout s’est accéléré. Etre une « lle de» peut en effet aider à obtenir des entretiens, mais une fois sur place on est seul et on doit montrer ce que l’on sait faire. A.C.: Bien entendu. Certaines portes m’ont claqué au nez. Et j’en suis reconnaissante! Ça m’a aidée à

comprendre qui je suis, où je veux aller. Je me suis trouvée dans les ateliers de Zac Posen. En travaillant six ans à ses côtés, j’étais au centre de cet environnement si intense, et ça m’a ouvert les yeux sur le métier. Si jeune, vous étiez déjà consciente de vos envies? A.C.: Je ne dirais pas que je savais ce que je voulais, mais je n’arrêtais pas de revenir vers ce milieu. J’avais une certaine idée, un ressenti de la femme que je voulais devenir et des personnes dont je voulais m’entourer. Des personnes élégantes, qui connaissent l’importance du vêtement et de l’aspect psychologique de la mode, au-delà du super ciel. La vie est illusion, et la mode est la version la plus extravagante de cette illusion. La mode est de l’art sur jambes. Et on a besoin de certaines personnalités capables de porter cet art et d’y croire pour lui permettre de transcender la normalité. Les choses ont trop souvent tendance à devenir banales. C’est un business après tout. Un énorme business, 60 milliards l’année dernière, et ce qui est

Les modèles sont-elles rivales entre elles parfois? A.C.: Cela vient peut-être du fait que nous sommes toujours toutes comparées les unes aux autres. Mais dans le même défilé, nous ne sommes pas des adversaires, on court dans la même équipe. le plus surprenant, les hommes ont dépensé plus que les femmes. A.C.: Je ne savais pas! C’est intéressant puisque cette industrie est la seule dans laquelle les top models gagnent plus que les hommes. Je pense qu’en ce moment, tout est en train de changer. Nous avons tous deux faces et nous voulons les explorer. Le genre est une chose qui s’efface peu à peu: je peux être femme, je peux être homme en apparence, personne ne peut me dire qui je suis. C’est attirant d’avoir les deux choix. Pat Cleveland, comment percevezvous votre fil e sur un podium? P.C.: Je pense qu’elle met à mal les clichés du mannequin. Elle ne se laisse pas emprisonner par l’ordinaire. Elle se permet d’explorer la vision du designer, de se l’approprier et de la montrer à sa manière. Elle prend son temps pour comprendre l’essence d’une collection pour la retransmettre ensuite. Elle est vraiment différente des autres mannequins, elle captive. P.C.: Je pense qu’elle est toujours «In the mood for love», il émane

Que pensez-vous de cette nouvelle idée de faire défiler ’homme et la femme ensemble? A.C.: J’adore. Pourquoi pas? C’est ne devenir qu’un et plein à la fois. L’impact visuel est énorme, le message puissant. Et c’est en route, les hommes et les femmes se mélangent. C’est beau. Et vous, Pat Cleveland, qu’en pensez-vous? P.C.: Je pense qu’ils devraient installer des doubles podiums et lancer des concours, qui est plus beau, l’homme ou la femme (rires). En fait, tout le monde devrait défile ensemble. Rappelez-vous, dans les années 1960, les filles ’habillaient comme des garçons, alors faisons des shows où les garçons seraient habillés avec les collections femmes et les femmes avec la collection homme. Anna, quand votre mère défil it dans les années 1970-1980, les top models étaient plus libres, elles pouvaient donner de la personnalité à ce qu’elles portaient. Avez-vous pris un peu de cette liberté? A.C.: J’ai le sentiment que ma mère m’a passé le ambeau, sans jamais

m’y obliger. Je pense que soit c’est en nous, soit ça ne l’est pas. Et j’aime l’idée d’un héritage, tout comme les maisons de couture ont le leur, je pense qu’une famille a le sien. Et dans mon cas, celui de ma mère est important. C’est beau de le porter et de le défendre à des époques différentes. Pat, vous étiez la reine d’une époque, comment ce monde du mannequinat a-t-il changé depuis? P.C.: Aujourd’hui, il y a plus d’opportunités, de reconnaissance. C’est beaucoup plus international et la diversité est reine, tout change en permanence. Alors que quand j’ai commencé, nous étions aux prémices de ce système, de cette ambiance. Nous étions mannequins pour peu de monde en fi de compte. Aujourd’hui, ils défile t pour le monde entier. Mais à votre époque, vous aviez plus de liberté d’expression en tant que mannequin. P.C.: C’était le bon moment pour ça en effet, à cause de l’économie et des personnes, qui avaient plus de temps qu’aujourd’hui. Même pour la presse, des mois s’écoulaient avant que des photos ne paraissent dans des grands magazines ou que des articles ne soient publiés. Et parce que le système était plus lent, nous avions aussi plus de temps pour nous exprimer. Aujourd’hui, les circonstances font que les mannequins doivent être rapides, tout comme la société l’est. C’est ainsi qu’on perd un peu d’identité. Et puis le nombre de designers est tellement plus élevé que lorsque je défilais! J ai le sentiment que maintenant les défilé servent plus à se montrer qu’à montrer un univers créatif. Avant, les défilés duraient beaucoup plus de temps, c’était comme aller au cinéma (rires). Je me souviens d’un designer qui m’avait dit «marche et fais ce que tu veux». Je me suis lancée et je suis restée si longtemps sur le podium qu’ensuite il m’a dit «ce n’est pas un dé lé Pat Cleveland!» Vous savez, chaque paon veut montrer ses plumes! Il y avait moins de shootings qu’aujourd’hui d’ailleurs. P.C.: Il n’y avait pas autant de photographes et surtout tellement moins de magazines! Paris et Milan en avaient le plus, ensuite les USA et la Grande-Bretagne qui n’en avaient vraiment pas beaucoup… Mais pour vraiment faire vivre un magazine, il fallait être à Milan ou à Paris, les capitales de la haute couture. Et là-bas, vous saviez que vous étiez au sommet de la mode, vous ne pouviez pas faire mieux. Paris a toujours été la ville où les gens sont le plus élégants. Et c’est d’ailleurs encore aujourd’hui la capitale de la mode. Ce n’est pas un hasard si les plus anciennes maisons sont françaises. Quel conseil donnez-vous en tant que mère et en tant que professionnelle à Anna? P.C.: Il ne faut pas que travailler, il faut aussi jouer, tomber amoureuse. Fais de ton travail ton jeu de prédilection et tu seras heureuse. Et il ne faut pas trop s’inquiéter, car il faut éclore doucement pour ne pas risquer la casse. L’amour c’est comme le champagne, ça pétille, ça fait du bien, mais parfois il faut être sobre à nouveau et être prêt à tout affronter. Quel a été le conseil le plus précieux que votre mère vous ait donné au commencement de votre carrière? A.C.: Elle m’a dit de toujours m’entourer de personnes ouvertes et passionnées, de vivre l’instant présent et d’avancer pas à pas. Nous n’avons pas à tout faire d’un coup.

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BACKSTAGE

Une saison en quadrichromie La photographe genevoise Sylvie Roche pose un regard unique sur les défilés parisien depuis les coulisses. Reportage exclusif. Photos: Sylvie Roche, Paris

Valentin Yudashkin

Pascal Millet

Alexis Mabille

Hermès

Dior

Sacai

Etudes

Iris van Herpen

John Galliano

Paul Smith


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Akris

Thom Browne

Of cine Generale

Ellery

Elie Saab

Chanel

Rahul Mishra

Leonard

Dorhout Mees

Maticevski

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Mashama

Kenzo

Veronique Leroy

Shiatzy Chen

PHOTOS SYLVIE ROCHE

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Lanvin

Anne So e Madsen

Vanessa Seward

Hermès

Louis Vuitton


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ARISTO-BOHÈME

Ulla Johnson, comme un tableau romantique

DR

La créatrice américaine déclenche, avec la marque qui porte son nom, des passions qui confinent à l’idolâtrie Son esthétique délicate, féminine, très «seventies» et nomade, attachée à une qualité et une éthique irréprochables touche une clientèle qui se projette dans son univers de rêve. Par Isabelle Campone, Los Angeles

«I’

m obsessed, I’m so obsessed!» entend-on résonner un soir d’avril dans un joli restaurant de Los Angeles, où toutes les femmes portent des robes plus ravissantes les unes que les autres, vaporeuses, nonchalamment élégantes. Le lieu a été transformé en un antre bucolico-nomade, guirlandes de petites ampoules, tapis marocains et bouquets désordonnés, pour la présentation de la collection automne-hiver 2016-2017 d’Ulla Johnson. Toutes ces invitées si chics s’extasient devant des portants recouverts de soie lilas, de velours bouton d’or, de mouton retourné et brodé, d’alpaga vieux rose. On a envie de tout toucher tant les matières sont délicates et le détail inouï, esprit exubérant des années où l’on portait ces manteaux en peau qui venaient vraiment d’Afghanistan ou ces robes en soie ramenées

d’Inde. On pense à Loulou de la Falaise, tout est très hippie-aristo. Au milieu de ces couleurs un peu surannées évoquant les œuvres des peintres symbolistes, une grande femme élancée sourit à tous, toute simple malgré sa robe jaune à frous-frous, c’est Ulla, la créatrice de la marque qui porte son nom, passée en trois ans d’un esprit bohème un peu banal à de vraies créations fortes que l’on s’arrache. Cette obsession repose sans doute sur l’idée du mode de vie parfait que suscite la marque. Les Américaines ont enfin trouvé leu «effortless chic», ce style qu’elles admirent tant chez les Françaises. Pendant longtemps, la marque a d’ailleurs été comparée à celle d’Isabel Marant, jusqu’à l’évolution de ces deux dernières années. Luxueuse mais accessible, on pense à une vie de voyages en hôtels chics et simples à l’autre bout du monde, à la vie d’une femme sans doute artiste qui vit entou-

«Le nomadisme et son esthétique définissen vraiment celle que je suis. Les textiles, les broderies de l’Est font partie de mon héritage national. Je vois mes collections comme une tapisserie de cultures.» Ulla Johnson

rée de ses amis et de ses enfants en cuisinant des plats bio dans une maison romantique. Bref, dans l’air du temps, la marque fait rêver. Peut-être parce qu’elle est incarnée par sa créatrice, qui semble être exactement cette femme-là.

Esprit nomade

Nous la rencontrons le lendemain au bord de la piscine du Sunset Tower. Elle porte l’une de ses robes en coton imprimé indien, rose et indigo, et de jolies sandales à talons de cette même collection de printemps. Elle est distinguée et naturelle à la fois, pas de maquillage et les cheveux lâchés, mais beaucoup de bijoux et des lunettes de soleil rose pâle. On comprend d’emblée que la marque est vraiment imprégnée de sa personne, et plus encore lorsqu’elle nous raconte son parcours. Ses parents archéologues qui faisaient le tour du monde, un père spécialisé dans l’histoire


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Collection automne-hiver 2016-2017

de la Mésopotamie qui emmena sa famille vivre en Iran, une mère serbe qui collectionnait les costumes traditionnels et qui en confectionnait pour sa fille «Le nomadisme et son esthétique définis ent vraiment celle que je suis. Les textiles, les broderies de l’Est font partie de mon héritage national, entame-t-elle. Je vois mes collections comme une tapisserie de cultures.» Elle a commencé à coudre et à broder très jeune, mais alors qu’elle rêvait d’une école d’art, ses parents universitaires ont insisté pour qu’elle choisisse une voie plus académique. Ce sera la psychologie et les «women studies». «Cela me convenait aussi, j’ai toujours été aussi intello que créative, se souvient-elle. Ces études ont formé mon travail, mon regard sur la mode avec un point de vue féministe. J’ai ensuite appris un peu de technique de coupe, mais j’ai fina ement commencé très vite à faire des vêtements, il y a un peu

plus de dix ans.» Les premiers modèles se vendent en quelques jours chez des amis qui venaient d’ouvrir une boutique à Nolita. Elle recommence donc avec une autre collection et tente Barneys, présentant elle-même ses pièces sur la moquette du bureau de l’acheteuse, qui se décide immédiatement.

Qualité et savoir-faire

«Je crois que dès le début, mon attachement à la qualité a trouvé un écho et que c’est la clé de mon succès. Je rencontre encore aujourd’hui des femmes qui portent mes robes d’il y a dix ans, sourit-elle. J’ai tout de même évolué depuis: j’ai eu trois enfants après avoir lancé ma marque, mais dès que j’ai pu recommencer à voyager et produire à l’étranger, j’ai réellement pu élever encore le niveau de savoir-faire, car aux Etats-Unis, plus personne ne produit à la main ou alors c’est hors de prix.»

Depuis quelques années, c’est donc en Inde pour les cotons, au Pérou ou en Uruguay pour les tricots et en Chine pour les soies, qu’elle fait réaliser ses vêtements, en rejetant l’idée du folklore littéral tel qu’il peut être réalisé par les marques de «fast fashion». «Nous travaillons avec ces artisans pour créer un nouveau langage, ne pas refaire exactement leurs vêtements traditionnels. Nous interprétons ensemble leurs techniques, matières et imprimés avec notre point de vue plus citadin, plus moderne.» La marque grandit tant depuis deux ans que désormais elle peut aider ces artisans à développer leur infrastructure afin de leur permettre d’acquérir un revenu régulier et plus seulement réglé sur le rythme des collections. «Tout est réalisé éthiquement par des fabricants certifiés même si c’est compliqué pour notre fournisseur en Inde par exemple, car avec notre niveau de détail et de réalisation

manuelle, il doit produire lentement, il n’y a pas d’économies d’échelle!» Elle dit s’en accommoder et même ne pas vouloir produire plus vite des pièces qui ne lui correspondraient plus, tout en cherchant à maintenir des prix accessibles. «Même si je tiens à faire des pièces très nes et très travaillées, je ne veux pas d’une marque qui ne s’adresserait qu’au 1%. Grâce à notre distribution, nous pouvons faire aussi bien des robes imprimées que des pièces plus chères, brodées. Tant de nos détails sont finis à la main!» Cette attention portée à la qualité la pousse à refuser la croissance trop rapide que pourrait imposer son succès actuel. La marque n’emploie encore que 15 personnes et évite d’être distribuée dans de trop grands magasins, qui impliqueraient de modifier les modes de production. «C’est extraordinaire ce qui nous arrive: l’Australie, Dubai, la Suisse… Mais je ne recherche pas

une domination internationale, les choses peuvent être lentes et réflé hies, ça m’a pris dix ans pour arriver là!» En projet quand même: un magasin en propre à New York et de nouvelles lignes. La créatrice est constamment inspirée. Par la couleur en premier lieu, «nous avons une voix singulière dans la manière dont nous l’utilisons: c’est toujours mon point de départ, avec une région parfois, comme un tableau dans mon esprit. Une couleur, un sentiment et une humeur déclenchent le processus créatif. Puis j’y ajoute les matières et la fabrication, unifia t des éléments disparates au départ.» Elle évoque ses inspirations pour cette collection automne-hiver: «Le Chloé des 70’s, avec lequel j’ai grandi, les basiques de luxe, comme les Hanros que ma mère collectionnait, la douceur, les imprimés flo aux français, Gustave Moreau. J’étais moi-même captivée en mariant tous ces mondes sous l’ombrelle de la couleur.»

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Bagues en or jaune 14 carats, pierre de lune arc-en-ciel, hématite et diamants blancs, Andrea Fohrman

Maillot de bain dos nu «Constellation», Adriana Degreas

Le Mâle Essence de Parfum, Jean Paul Gaultier

Basket en cuir métallisé «Adriana», Acne Studios

Lunettes de soleil «Dior so real», Dior Minaudière en perspex «Outerspace Pandora», fermoir araignée orné de cristaux Swarovski, Charlotte Olympia

FLAGRANTS DÉSIRS

Tombée de la lune PHOTOS DR

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Accrochée à la queue d’une comète, une héroïne a fui l’astre blanc. Au milieu des ombres terrestres, elle brille, une poudre d’étoiles l’a suivie. Rêve-t-elle seulement de David Bowie? Séverine Saas

Ombre à paupières «Eyes to Kill», Lapis Lazuli, Giorgio Armani

Bijou de main en or jaune avec bracelet et bague, Pamela Love

Vernis à ongles «La Laque Couture» en bleu cobalt, Yves Saint Laurent

Eau de toilette «Luna», Nina Ricci

Pull en cachemire «Serious Moonlight», The Elder Statesman sur net-a-porter.com

Montre Portofino Automatic Moon Phase 37 Edition «Laureus Sport for Good Foundation», édition limitée, IWC

Bottines «Candy 80» en suède noir, cuir argent métallisé embossé façon lézard et métal argenté, Saint Laurent Défilé Valentino, collection prêt-à-porter automne-hiver 2016-2017


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ENTRE-DEUX

Le genre oublié

«La beauté n’a pas de genre.»

Alessandro Michele, directeur artistique de Gucci

fleuries et brodées, qui ellesmêmes défiaient les costumes vichy et les chinoiseries en termes de confusion des genres. Le look entièrement rouge, chapeau, lunettes, cape, chemise, pantalon et chaussures, agrémenté de quelques bagues a fait perdre la tête à l’audience. Le modèle aux longs cheveux bruns pourrait être une femme, un homme, qui sait? Cette ambiguïté fascine. La plupart des pièces qu’Alessandro Michele crée sont portables par les deux sexes et il ne l’imagine pas autrement. Les pantalons «flair» des seventies deviennent indispensables, les tailles sont serrées, les corps se dévoilent sans laisser transparaître les genres… Il le dit lui-même «la beauté n’a pas de genre», alors pourquoi s’en encombrer? Tel est le ressenti à la sortie d’un défilé,

Vestiaire global

Les pièces des collections s’arrachent, qu’elles soient socialement adressées au consommateur, ou non. Nicolas Guesquière, pour Louis Vuitton, a voulu le signifier principalement sur ses campagnes. C’est ainsi que la campagne été 2016 pour femme de la maison française s’est affichée avec Jaden Smith, fils de Will Smith, accompagné de modèles féminins, lui portant la jupe. C’est l’idée d’un vestiaire global qui naît petit à petit et efface les catégories… Inutile de prêcher certains déjà convaincus, qui se sont également construits autour de cette idée, le meilleur exemple étant J.W. Anderson. Depuis qu’il a lancé sa marque, il est allé puiser dans le vestiaire étiqueté féminin pour créer des vêtements pour homme. Du manteau-kimono qui renvoie fortement à une robe, aux chemises qui rappellent des blouses, il a toujours marché sur un fil d’entre-deux. Le mot «unisexe» ne lui fait pas peur. CK One, ce parfum adopté par tous et toutes, est pour lui un emblème de ce nouvel essor et sûrement son prélude. Les parfums unisexes se sont peu à peu installés, la mode est le pas suivant à faire. Anderson use des codes féminins, notamment des imprimés légers aux couleurs pastel. Les vestes courtes laissent entrevoir le ventre des mannequins… Les longues vestes de soie fluide à l’encolure plongeante, elles, dévoilent les poitrines plates des jeunes hommes, en leur couvrant le reste du corps. Cette ambiguïté leur accordant une certaine fatalité qu’on ne connaissait qu’aux tragédiennes. On peut y voir son renoncement aux catégories normatives qui dirigent la société et formatent les gens ainsi que le regard qu’ils portent sur les différences, mais également une certaine nonchalance bien placée. Alexandre Mattiussi n’est pas en reste, car ayant fondé une marque pour homme, AMI, il vise également les femmes. Sur ses shows défilent toujours certaines d’entre elles habillées de vêtements vendus en boutiques

pour les hommes. C’est une manière pour Mattiussi de s’ouvrir à un vestiaire plus vaste. Il a créé des manteaux et des pantalons aux coupes franches et masculines entièrement en sequin, il joue de cette ambivalence pour que la frontière entre les deux vestiaires se brouille et que les femmes se sentent d’autant plus concernées par une marque dite pour hommes. Il a d’ailleurs ajouté une taille à ses looks, le XXS, afin que toutes celles qui le souhaitent puissent s’habiller chez lui. Nulles femmes en vue sur les défilés Etro, l’homme est le centre de l’attention, mais les vêtements sont des ouvertures sur la garde-robe d’en face… Les tailles se marquent et les frocs sont raccourcis, les rendant presque provocants, touchés de glamour. L’homme est quelque peu vénéneux et se plaît à flouter son genre. Sa moue le transforme en danger pour qui s’y pique, il est subversif et joue de sa proie, qui elle est dans l’attente de découvrir le vrai visage de cet être si charmant, presque magnétique. Il serait aisé de trouver dans le placard de cette dernière personnalité des pièces Burberry. Là encore, les garde-robes se mêlent pour ne laisser place qu’à un choix encore plus large de tenues subtilement non normées. Le trench, emblème de la maison et symbole de classe chez les deux sexes, est abordé de différentes manières, mais ne laisse jamais deviner qui va le porter. La marinière à sequin rouge, ou le bomber avec ces mêmes brillants, les vestes aux allures militaires… ces pièces sont toutes là pour brouiller les pistes du spectateur et inculquer le doute. Mais le but de cette démarche va au-delà, le doute ne devrait sûrement plus avoir de raison d’être si l’on suit l’esprit des collections. La beauté du vêtement fait la raison de le porter, et l’étiquette se doit d’être accessoire.

Maison Margiela, Dolce & Gabbana Etudes

PHOTOS DR

peu importe qui porte le vêtement, l’importance réside dans l’esthétique que crée le designer et l’univers qu’il défend. Michele ne s’arrête pas là, ses campagnes sont toutes basées sur ce même leitmotiv. Qu’elles aient lieu dans la ville de Berlin, très underground, à faire du skate dans les allées d’un métro vide et terminer une soirée au petit matin sur le toit d’un immeuble, ou dans une Tokyo illuminée, les mannequins sont métamorphosés en des êtres sublimes où le devenir «sexually fluid» prend tout son sens. C’est la personne qui compte, et non son sexe.

Bottega Veneta

Louis Vuitton

Chanel

Une nouvelle ère?

En fin de compte, toutes ces pièces viennent aussi agrandir un marché. Car si les maisons n’indiquent plus aux consommateurs où se rendre, boutique pour femme, ou celle pour homme, elles l’invitent dans les deux. Le message lancé est plutôt «rendez-vous où il vous plaira, c’est ouvert, l’esthétique de vos vêtements et votre beauté en les portant ne sont pas cantonnées à l’étiquette menswear ou womenswear». Les femmes piochent depuis très longtemps chez les hommes, mais le contraire s’est toujours fait plus difficilement. Les designers le permettent aujourd’hui et laissent ainsi entrevoir une nouvelle mode. Sans genre? Pas encore, mais elle s’installe doucement et ne s’arrêtera pas à la tendance, elle perdurera sûrement dans le temps.

GIANNI PUCCI, INDIGITALIMAGES.COM / DR

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ue les hommes dérobent les garderobes des dames, et vice-versa: déjà vu. Gaultier a fait porter des jupes aux hommes et Saint Laurent a fait du smoking le summum de l’élégance au féminin, c’était dans les années 80. Masculin-féminin, le genre est un gros mot, à bannir du dictionnaire de la mode. Ou du moins, telle est l’impression qui subsiste à la suite d’un show ou d’une présentation de collection. Pourquoi s’alourdir d’une étiquette sans laquelle le monde ne se porte pas moins bien. De plus en plus de designers semblent s’en affranchir avec délectation. Femmes et hommes défilent ensemble, à ne plus savoir qui est qui. Mais à quoi bon? Si l’habit ne fait pas le moine, il n’en fait pas plus le genre. La mode «sans genre», que les Anglo-Saxons nomment «gender neutral», est une vision qu’Alessandro Michele, directeur artistique de Gucci depuis 2015, partage et s’efforce d’imposer dans le paysage. Ses modèles défilent, et les codes de ce milieu ancestralement binaire, et régi par les fashion weeks séparant les deux sexes, se confondent. Il a su, en deux ans, complètement changer le visage de la mode italienne en la remettant sur le devant de la scène à l’aide de ses silhouettes ni homme ni femme. Lors de son défilé homme automne-hiver 2016-2017, les cols lavallières concurrençaient les chemises

MONICA FEUDI / DR / SYLVIE ROCHE

La mode est un monde dans lequel les catégories se font vite. Les designers floutent la barrière du masculin- féminin et les genres se confondent. La beauté réside-t-elle finalement dans la nondéfinition? Par Antonio Nieto, Milan et Paris

Saint Laurent

Dries Van Noten


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PHOTOS SYLVIE ROCHE

Dior

Lanvin et Hermès

DR / DAN & CORINA LECCA

DAN & CORINA LECCA

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Trussardi

GREGOIRE AVENEL / DR

Hermès

Gucci

Alexandre Mattiussi

Etro

Thom Browne

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BODY DOUBLE

Guest star: Melissa George Concept: Isabelle Cerboneschi Photographies, rĂŠalisation et stylisme: Buonomo & Cometti Coiffure: Rudy Marmet Maquillage: Chanel


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PORTFOLIO

Page 25: Manteau en cachemire Dior. Lunettes «vintage» Versace. Boots en daim multicolores, Pierre Hardy.

Hôtel La Réserve, Paris. Robe et gants en cuir velours, gants cloutés Hermès. Motifs d’oreilles et collier «Plume de paon» en or rose et diamants Boucheron.


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Longue robe en viscose, boots en cuir argent et gants noirs en daim Louis Vuitton.

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PORTFOLIO

Hôtel La Réserve, Paris. Pull-over en mohair à manches mouton de Mongolie, blouse en satin de soie et jupe en cuir d’agneau Sonia Rykiel.

Hôtel La Réserve, Paris. Robe en soie dorée et noire, collerette en plumes de coq Dries Van Noten. Bottines dentelle et daim avec talons strass de Christian Louboutin. Motifs d’oreilles en diamants blancs et jaunes Piaget.


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Robe et manteau en cuir d’agneau Céline.

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Hôtel La Réserve, Paris. Robe en velours de soie lamée Nina Ricci et escarpins à brides en cuir verni Christian Louboutin.


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Hôtel La Réserve, Paris. Robe en maille brodée, bottines en daim et cuir Azzedine Alaïa.

Robe à volants en mousseline de soie Valentino.

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PORTFOLIO

Manteau en velours de soie, pantalon bicolore en laine Haider Ackermann. Escarpins «Pigalle» vernis malachite, bottines multicolores en daim Christian Louboutin.

Hôtel La Réserve, Paris. Robe en mousseline de soie Chloé.


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ÉTHIQUE

«Avant d’acheter un vêteme vais-je le porter 30 fois?» Livia Firth, la fondatrice de l’agence de consulting Eco Age essaie de convaincre le monde de consommer de manière plus consciente et les marques de produire de manière équitable. Elle appelle de ses vœux une révolution dans l’univers de la mode et dénonce les faux mythes de la «fast fashion». Rencontre avec une éco-guerrière de charme. Par Isabelle Cerboneschi, Cannes

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e jour de notre rencontre, Livia Firth portait une robe couleur corail à la teinte légèrement passée avec de fines bretelles et des broderies sur le devant. C’était à Cannes, sur la terrasse occupée par Chopard, avec qui elle collabore très étroitement, pendant le festival où toutes les femmes, toutes les actrices se font le porte-drapeau de leurs marques favorites. En portant cette robe-là, qui avait appartenu à sa mère, Livia Firth, l’épouse de l’acteur Colin Firth, se faisait, elle, la porte-parole d’une mode équitable. «Cette robe a 60 ans, dit-elle. Elle a appartenu à ma mère.» Combien de fois a-telle été portée? Sans doute bien plus de 30 fois… Livia Firth a commencé sa lutte pour le commerce responsable en 2009 lorsqu’elle a ouvert avec son frère Nicola Giuggioli et son mari, Colin Firth, une boutique à Londres baptisée Eco-Age, où l’on pouvait trouver des objets de design et de décoration éco-responsables. Puis il y eut cette révélation, lors de la nomination de son époux aux Golden Globes pour son rôle dans A Single Man, de Tom Ford. Cela a commencé comme un jeu: la journaliste anglaise Lucy Siegle lui avait lancé un défi: pourquoi ne porterait-elle pas un vêtement éco-responsable pour la cérémonie? Livia Firth est ainsi arrivée à la soirée dans une robe de mariée reconvertie en robe de soirée. Ce dé a donné naissance au Green Carpet Challenge, ou comment transformer la montée des marches et les soirées tapis rouge en acte écoconscient.

mains vides.» Elle ne condamne pas la mode, elle essaie juste de mettre un peu plus de conscience dans cet univers: que ce soit du côté des acheteurs, ou du côté des marques qui produisent, y compris les sous-traitants. Livia Firth ne se contente pas de donner des conseils, des interviews, et de participer à des conférences. Elle va sur le terrain, rencontre les ouvriers et les ouvrières. Elle a d’ailleurs produit le documentaire «True Cost», d’Andrew Morgan, qui dénonce justement le système de la «fast fashion». «En 2009, je me suis rendue au Bangladesh avec la journaliste Lucy Siegle et j’ai compris l’impact de ce que je portais sur le dos. Cela a été comme une douche froide», ditelle. Livia Firth a visité des usines en Ethiopie, en Zambie, au Kenya. Elle a rencontré ces femmes qui produisent 100 pièces par heure, pour un salaire ridicule. «Des vêtements dont la durée de vie moyenne est de cinq semaines!»

Mode et éco-conscience

L’agence Eco Age, aujourd’hui, fonctionne comme un cabinet de consulting qui accompagne les entreprises vers un business modèle éco-responsable, et ce, à tous les niveaux de la chaîne de production. L’agence travaille avec des compagnies comme le Gucci Group, Stella McCartney, Net-àporter, Erdem, Marks & Spencer, pour ne citer qu’eux. Chopard aussi. Caroline Scheufele, vice-présidente de la maison, fut la première à avoir fait sien le discours de Livia Firth dans le domaine de la haute joaillerie. Depuis 2013, elle lance chaque année à l’occasion du Festival de Cannes une collection «green Carpet», soit des parures éthiques fabriquées avec de l’or «fairmined», un minerai extrait d’une mine colombienne durable soutenue par l’Alliance for Responsible Mining et des diamants provenant d’un exploitant certifié par le Responsible Jewellery Council. Et cette année, Chopard a annoncé une collaboration avec Gemfields, le principal producteur de pierres de couleur responsables.

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Le cheval de bataille de Livia Firth? Pousser les marques de la «fast fashion» à changer de modèle et à ralentir leur production jusqu’à ne produire que la moitié. Chaque année, ce sont 1,5 milliard de vêtements qui sont cousus par environ 40 millions de personnes travaillant dans 250 000 usines installées principalement dans les pays les moins développés du monde. Une industrie qui rapporterait 3 billions de dollars. A ce rythme, on ne s’étonne pas d’apprendre que l’homme le plus riche d’Europe soit le propriétaire de Zara, selon Forbes. Livia Firth a un mot d’ordre: «Chaque fois que vous voulez vous offrir une robe, demandez-vous si vous allez la porter au moins 30 fois. Vous verrez que vous repartirez très souvent du magasin les

«Chaque jour, nous faisons deux choses, quoi qu’il arrive: nous mangeons et nous nous habillons. Donc nous avons une énorme influence: le mond n’est pas dirigé par des gens nus. Quand on pense à la mode de cette façon on se sent investi d’un énorme pouvoir. C’est à nous de prendre le contrôle»

En mai dernier, lors du Sommet de la Mode 2016 de Copenhague, vous avez évoqué la «Bastardisation», la vulgarisation de la mode. Qu’entendez-vous par là? Livia Firth: Avec l’avènement ces vingt dernières années de la « fast-fashion» et le monopole des marques «High street», on nous a vendu le mythe que cette mode-là était démocratique, parce que ce serait notre droit de pouvoir nous acheter un T-shirt pour 5 euros, une robe pour 15 ou 40 euros. Or, en achetant ces produits, personne ne pense aux répercussions de ce geste. La mode est devenue tellement bon marché que, paradoxalement, nous n’économisons pas vraiment d’argent, nous en dépensons beaucoup, car cette mode-là est jetable: nous achetons un vêtement, nous le portons quelques fois et ensuite nous nous en débarrassons. Si vous regardez la liste des plus grandes fortunes du magazine Forbes, l’homme le plus riche d’Europe est Amancio Ortega Gaona fondateur d’Inditex, à qui appartient Zara, et l’homme le plus riche de Suède est Stefan Persson de H&M (qui possède 28% des parts de la société créée par son père, ndlr). Ces marques ne sont pas devenues des compagnies multimilliardaires grâce à des gens démunis qui ont du mal à pouvoir s’acheter des vêtements. Elles sont devenues multimilliardaires, car nous n’arrêtons pas d’acheter, c’est une compulsion. Si vous voyez le documentaire «True Cost», vous comprenez que cela fait aujourd’hui partie de notre culture. Il faut désacraliser ces mythes: ce qui semble être une démocratisation n’est pas démocratique. Dans quel sens cette mode pas chère n’est-elle pas démocratique?


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ment, demandez-vous:

Beaucoup de placards sont remplis d’achats compulsifs. Quel est votre conseil avant d’acheter un vêtement? Pour ma part, j’achète très peu. Durant des années, j’ai investi dans des pièces que je savais pouvoir porter toute ma vie. Tous mes habits sont vieux. Et si j’achète quelque chose de neuf aujourd’hui, je me demande d’abord si la qualité est bonne, si je vais avoir envie de le porter pendant plusieurs années, si j’aurai encore envie de le mettre quand j’aurai 60 ans, pour combien d’occasions je pourrais le mettre… C’est une manière très sage, très «old school» de consommer. On doit revenir en arrière, réfl chir à la manière dont nous dépensons notre argent. Un de mes amis, un économiste italien qui apparaît dans le documentaire The Thrue Cost, explique à quel point ce qui se passe de nos jours est triste, car nous n’avons pas toujours assez de moyens pour assurer la formation, l’éducation, la santé, pour beaucoup de choses dans nos vies, mais nous en avons toujours assez pour nous acheter des saloperies qui nous donnent l’illusion d’être bien, de nous sentir riches. Notre système économique et le monde des affaires sont complètement biaisés, faussés. Et il est devenu extrêmement complexe d’en sortir. Au lieu de parler «d’initiatives vertes», de «semaines du recyclage», de «collections organiques», les marques de la «fast fashion» devraient prendre les devants, montrer la voie et modifi r complètement leur modèle d’entreprise. Au lieu de présenter 50 collections par année, il faudrait qu’elles n’en produisent que la moitié, qu’elles augmentent un peu les prix, qu’elles prouvent que leurs habits sont durables. Ces marques ne peuvent pas continuer à produire ce volume et le faire d’une manière éthique et durable, c’est impossible. Vous connaissez les dessous du monde de la mode, on a beaucoup parlé de l’effondrement du Rana Plaza en 2013 au Bangladesh où 1134 personnes sont mortes en travaillant pour la «fast fashion» ¬

mais comment faire prendre conscience de tout ceci aux consommateurs et leur faire comprendre que le pas cher peut tuer? Deux choses: la première, nous devons continuer à avoir ces conversations. La mode est une problématique féministe: en tant que femmes, nous devrions soutenir celles qui sont tout en bas de la chaîne d’approvisionnement. Nous devrions toutes réaliser que derrière un vêtement que nous avons acheté, il y a une autre femme qui l’a cousu, qui l’a brodé pour nous. Nous devons respecter cette femme, donc nous devons prendre ceci comme une question féministe. Lors du Sommet de la Mode de Copenhague, la princesse du Danemark a soulevé le fait que tout le monde parle d’égalité des sexes, mais l’égalité des sexes doit aussi exister dans l’industrie du vêtement. Dans cet univers de la mode, 80% de la force ouvrière est composée des femmes, 80% sur 40 millions d’employés! Donc si vous voulez régler le problème de l’égalité des genres dans le monde, il faut commencer tout en bas, par les chaînes de fabrication. Les femmes doivent créer un lien de solidarité féminine. Deuxièmement, il faut changer la manière d’acheter, et c’est pour cela que nous avons lancé la campagne «Thirty wears». Qu’est-ce que cette campagne, «Thirty wears»? Nous devons redevenir des citoyens actifs. Quand vous vous apprêtez à acheter un vêtement en vous disant «je l’aime, il me le faut!», arrêtez-vous et posez-vous cette question: vais-je le porter au minimum 30 fois? Si la réponse est oui, achetez-le. Mais vous serez surprise du nombre de fois où la réponse sera non. Et à ce moment-là, reposez-le dans les rayons. Le hashtag de la campagne sur Instagram, est #thirtywears. Si vous voulez y participer, vous devez vous engager à porter chaque vêtement au moins 30 fois. Sinon renoncez. C’est LA solution. Nous devons arrêter de consommer sans ré échir. Nous avons commencé à nous interroger sur la nourriture que nous mettions dans notre corps, mais pas encore sur ce que nous mettons sur notre corps. Nous voulons savoir d’où viennent notre poulet, notre viande de bœuf, nos légumes: nous devons commencer à penser de la même manière vis-à-vis de nos vêtements. Car chaque jour, nous faisons deux choses, quoi qu’il arrive: nous mangeons et nous nous habillons. Nous avons donc un pouvoir énorme! Le monde n’est pas dirigé par des gens nus. Quand on pense à la mode de cette façon, on se sent investi d’une force. Nous pouvons infl encer le cours des choses. C’est à nous de prendre le contrôle. Un court métrage très émouvant a été présenté lors de la conférence de Copenhague: on y voyait une femme qui s’habillait devant un miroir et dans ce miroir, tandis qu’elle en lait ses vêtements elle voyait les visages de tous ceux qui avaient participé à l’élaboration de sa robe.

est signée Alice Temperley et date de 2003. Dans un sens, c’est une robe vintage. Quand je l’ai achetée, elle m’a coûté très cher, mais je l’adore: elle a treize ans et je l’aime tout autant C’est une robe que je remettrai avec plaisir. Nous fabriquons notre propre vintage.

THE TRUE COST

C’est la démocratie de qui? Certainement pas celle des femmes au Bangladesh ou en Birmanie qui produisent pour les marques de «fast-fashion». Ces entreprises nous font croire que ce système est bon pour le développement des pays pauvres, qu’elles créent beaucoup d’opportunités, génèrent beaucoup d’argent pour les pays, et que sans elles ces gens vivraient dans la précarité. Mais en fait ces gens sont pauvres et manipulés: ils sont les esclaves d’un cercle de pauvreté dont ils ne peuvent sortir. Il n’y a aucune progression possible pour les ouvriers qui fabriquent des vêtements au sein de ces fabriques. Il est impossible pour eux d’évoluer de simples couturiers à cadres, ou même pourquoi pas directeurs. Il n’y a aucun avenir, aucun avancement possible. Le chiffre d’affaires de l’entreprise augmente à leurs dépens.

Des images tirées du documentaire «The True Cost» d’Andrew Morgan, lm qui lève le voile sur l’impact de la mode sur le monde et jette un regard dérangeant sur l’industrie de la fast fashion. Ah oui, cela s’appelait «Hand Print», l’empreinte de la main. Au lieu de parler de «footprints», on a choisi de parler de l’empreinte de toutes les petites mains derrière chaque robe. Il y a tellement de gens, tellement de femmes, derrière un vêtement! Pourquoi, mon Dieu, leur faisons-nous subir tout cela? Sur les 1134 personnes qui sont mortes lorsque le Rana Plaza s’est écroulé, la majorité était des femmes. Elles sont mortes pour nous, pour nos vêtements! Quand on pense à ça, on a vraiment envie de pleurer pour toujours. Ceci ne devrait jamais arriver. Vous m’avez dit que la robe que vous portez avait appartenu à votre mère. Oui. Je ne vous ai pas montré la photo de ma mère? On la voit ici qui danse avec mon père. Elle gardait beaucoup d’habits que ma sœur et moi avons conservés. Sur cette photo, prise en 1968, elle porte la robe que je porte. Elle l’avait fait réaliser par un tailleur de Florence, c’était une tenue de cocktail qui valait une certaine somme à cette époque, or elle existe encore et je la mets toujours! Si vous divisez le prix de cette robe par le nombre de fois où elle aura été portée, fin lement elle n’était pas si chère! Mes

pantalons signés Stella McCartney par exemple me reviennent bien moins cher que mes pantalons de H&M. Ceux de Stella McCartney, je les garde au moins dix ans, les autres, quelques mois au mieux. C’est ce qu’on appelle le «Cost per wear»: le prix de la pièce divisé par le nombre de jours où elle aura été portée. Quand on parle de «mode vintage», certaines personnes considèrent que ce terme est antinomique, car la mode doit montrer le présent et anticiper le futur et non le passé. Qu’en pensez-vous? La mode est le re et de la personne que nous sommes. Nous ne devrions jamais porter quelque chose que quelqu’un nous impose rien que parce que c’est à la mode. Je n’ai jamais été «trendy», je me suis toujours habillée avec des choses que j’aimais, et qu’elles soient vintage ou futuriste, je m’en fiche. ar ailleurs, la mode connaît des cycles et un trend fini toujours par revenir. L’année dernière, on a vu revenir la mode des pantalons à pattes d’éléphant style «seventies», or j’avais ceux de ma mère qui dataient des années 70. La mode va et revient. Quelque chose que vous achetez aujourd’hui pourra devenir vintage dans vingt ans. La robe que j’ai portée pour une soirée hier soir

Mais si toutes les femmes se mettent à faire du shopping dans leurs propres placards, qui achètera la mode qui arrive dans les magasins? J’ai 46 ans. Quand j’étais jeune, il n’y avait pas de marques de «fast-fashion». Il y avait le prêt-à-porter des couturiers et des marques plus commerciales qui proposaient des choses de qualité, mais les vêtements bon marché n’existaient pas. Comment faisions-nous pour nous habiller, comment cette branche faisait-elle son argent? C’était différent. Aujourd’hui, nous consumons des ressources équivalentes à deux planètes, et ce mouvement s’est accéléré ces vingt dernières années. Donc si nous voulons nous préoccuper du changement climatique, de la crise des réfugiés, il faut que nous arrêtions de consommer comme nous le faisons. Aujourd’hui, nos chaussettes ont un trou? Nous les jetons. Nous avons envie de manger de la purée de pommes de terre? Nous allons au supermarché acheter de la purée toute prête. Nous perdons notre chargeur de téléphone portable? Nous en achetons un nouveau. C’est trop! Il faut que nous nous arrêtions et repensions notre système dans sa globalité. Nous devons tous le faire sinon nous aurons disparu dans vingt ans. Y-a-t-il une marque, un groupe qui prenne déjà cette problématique en compte? Il y a déjà quelques années, François-Henri Pinault a lancé au niveau de tout le groupe Kering une stratégie de durabilité intégrée dans son business plan. L’année dernière, c’était la première compagnie au monde à publier un bilan de pertes et pro ts basé sur l’environnement appelé EP&L (Environemental pro t and loss account, soit un compte de résultat environnemental, ndlr). Ils ont calculé l’impact de leurs activités sur l’environnement à tous les niveaux de la chaîne d’approvisionnement. Cet impact a été traduit en valeur monétaire et reporté en tant que pro t ou perte. C’est d’ailleurs ce que chaque compagnie devrait faire. Monsieur Pinault a une vision à long terme, car il sait que s’il souhaite que son business dégage des pro ts dans vingt ans, il faut prendre en compte ces problématiques aujourd’hui. De nombreuses entreprises commencent à comprendre les enjeux, prennent conscience qu’ils doivent changer de modèle, évoluer, sinon leur business sera fi ito! Vous avez l’espoir que les choses changent? Le futur est très morose, mais j’ai des enfants donc je dois être optimiste, je le dois.

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PARFUMS

Le sacre des bois puissants

INGE BOVENS

Moins terreux, plus dynamiques, les nouveaux parfums boisés profi ent d’une nouvelle technologie en matière d’extraction des matières premières. Ces jus vibrants, empreints de sacré, séduisent autant les hommes que les femmes. Par Emilie Veillon

La force boisée de la forêt, source d’inspiration d’une nouvelle famille de senteurs racées, mystiques et épicées.

O

ffrandes aux dieux, support de recueillement ou de puri cation par essence, les bois de santal, vétiver, cèdre ou patchouli ont teinté l’histoire de la parfumerie, principalement masculine. Parmi les grands jus de cette famille olfactive, Vetiver de Guerlain (1959) a été l’un des premiers à rendre hommage à cette racine qui produit une note terreuse, humide et fumée. Entre les années 1980 et 2000, Fahrenheit de Dior, Polo de Ralf Lauren, Kenzo pour hommes, Déclaration de Cartier ou encore Boss Bottled ont à leur tour exploré le thème, ravissant les hommes élégants et chics, plutôt classiques, incarnés par James Bond. «Les notes boisées amènent quelque chose de mystérieux et de primitif. Le vétiver pour la nature brute qu’il évoque, le santal pour sa connotation mystique, le patchouli pour ses notes cam-

phrées, presque médicinales ou le cèdre d’Atlas ou de Virginie, d’une telle force qu’il devient un parfum en lui-même», détaille Alberto Morillas, parfumeur.

Volutes de fumée

Mais si elles sont restées longtemps dans le sillage des parfums de niche, les volutes de fumée s’immiscent de plus en plus dans les nouvelles formules à succès. Au point de composer une nouvelle branche de la famille olfactive des boisés, plus racée, en marge des eaux fraîches et des parfums gourmands qui ont mûri au creux des cous ces dernières saisons. Selon Pierre Aulas, directeur du développement olfactif de Thierry Mugler et Azzaro parfums, si Terre d’Hermès, en 2006, a signé l’arrivée de notes très boisées et fraîches de vétiver, patchouli et cèdre, qui ont marqué un tournant des boisés masculins, c’est Spicebomb de Viktor & Rolf, un boisé crémeux

épicé d’une nouvelle facture, qui a lancé la série. «Après une génération de fougère orientale, très envahissante, de vétiver trop fumé, patchouli trop terreux et cèdre trop sec, la parfumerie assiste à l’arrivée de nouvelles matières premières, permettant de nouveaux accords qui viennent contrebalancer le côté écrasant ou trop classique des boisés et séduisent les hommes plus jeunes», analyse Pierre Aulas, qui vient de lancer Azzaro Wanted, un boisé très vibrant, qui s’inscrit dans cette nouvelle vague et sortira au printemps 2017 en Suisse. Ces molécules de synthèse associées à des molécules naturelles ont donné naissance à de nouvelles variations, comme le cashméran, un boisé chic, doux, oriental, musqué et épicé, l’acétate de vetyveryle, une note nerveuse, montante, extrêmement fraîche et pure, le sandalore, proche du santal, dont l’essence est de plus en plus diffic le à trou-

ver, l’evernyl, une note mousse, ou encore le warmwood, nouveau patchouli. Mais aussi le bois de oud, une résine sombre et très odorante qui se développe dans un genre d’arbres appelés aquilaria lorsqu’ils sont infectés par un champignon qui apporte une tonalité plus épicée, plus chaude et animale aux boisés. «La technologie en matière d’extraction de matières premières développée par des maisons à Grasse ou par Firmenich peut nous permettre d’avoir des composants moins terreux, plus dynamiques. Ces nouvelles variations rendent possible un nouveau type de boisé beaucoup plus nerveux, vibrant et puissant», confi me Thierry Wasser, qui a lancé Santal Royal l’an dernier et, plus récemment, Ambre Eternel sur ce thème olfactif. «Ces bois de synthèse très électriques donnent une nouvelle musique à l’écriture des notes boisées, plus moderne, renchérit Alberto Morillas. Je les

appelle les bois puissants et m’y intéresse de plus en plus, car ils ont un grand potentiel, notamment l’ambrox, un bois minéral qui rappelle l’ambre gris, très mystérieux. Souvent alliés à des ingrédients féminins de type roses, mais jamais pimpants, comme c’est le cas dans le dernier parfum masculin Bulgari que je suis en train de créer, ils séduisent une nouvelle génération d’hommes épicuriens qui portent des tatouages et se laissent pousser la barbe, en quête de parfums racés, avec effet immédiat.»

Accords boisés

Dans la même lignée, Salvatore Ferragamo propose Uomo aux notes boisées de santal, mélangées au poivre noir, à la cardamome et à la bergamote. Chez Mizensir, Alberto Morillas vient de réinterpréter le Oud avec Ideal Oud, fl uri, boisé et solaire et Perfect Oud, boisé-cuiré incandescent, avec notamment une pointe de cèdre


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Bois d’encens Giorgio Armani

Wanted Azzaro

Santal Royal Guerlain

Samsara Guerlain

PHOTOS DR

Alien Thierry Mugler

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Bois d’Oud Perris

Vetiver Extrême Guerlain

Man Black Orient Bulgari

Ôud Bouquet Lancôme

Angel Muse Thierry Mugler

Bois d’Argent Christian Dior

d’Alaska. Pour Bulgari, il lancera cet automne Man Black Orient, aux accords très fumés et très bruts de cuir tanné mêlé au bois de oud et à la rose de Taif. En parallèle, les femmes découvrent elles aussi le charme de ces notes sensuelles et chaleureuses qui viennent se glisser dans les lits de fleurs des fragrances pensées pour elles et composent de plus en plus de parfums dits unisexes. Renouant ainsi avec les premiers parfums qui ont osé mêler virilité et romantisme, tels que Bois des Iles de Chanel en 1926, à base de jasmin, ylang-ylang et santal, le mythique Samsara de Guerlain, en 1989, à l’overdose de Santal ou l’audacieux Féminité du Bois de Serge Lutens pour Shisheido, en 1992, premier pur boisé féminin dominé par la note cèdre de l’Atlas, aux arômes crémeux et miellés, épicés par la cannelle et le clou de girofle. «A la suite de ce lancement, de plus en plus de par-

Sycomore Chanel

Caban Yves Saint-Laurent

Féminité du bois Serge Lutens

Bois Naufragé Pierre Guillaume

Bois Noir Robert Piguet

L’Insoumis Lalique fums féminins ont introduit du cèdre ou les bois en tête de leurs compositions. Mais ce sont Light Blue de Dolce & Gabbana et Alien de Thierry Mugler qui ont ancré les notes boisées, l’un d’une manière fraîche très cédrée, l’autre plus opulente avec le bois de cashméran, et désinhibé les boisés féminins, suivis par Jardin en Méditerranée d’Hermès, Sensual d’Estée Lauder, ou le récent Angel Muse de Thierry Mugler, premier vétiver gourmand», analyse Pierre Aulas.

Colonia Quercia Acqua di Parma

Quête de sens

Terre d’Hermès Hermès

Si ces parfums boisés nous renvoient à l’origine du parfum, dont l’étymologie per fume signifie «par la fumée» et donc à la dimension sacrée des rituels d’encens et de résines, l’engouement pour cette famille olfactive laisse-t-il présager un retour vers une certaine forme de spiritualité? Après tout, après le New Age des années 90, n’eston pas au cœur d’une décennie

axée sur le yoga, la méditation, le respect de la planète et la quête de sens? «Le succès des boisés marque sans doute une tendance collective à retrouver une certaine force de vie originelle, une connexion à la nature, plus que le simple fait de sentir bon. Cela se voit aussi dans les campagnes publicitaires de ces parfums, souvent axées sur la puissance des éléments naturels. Inconsciemment, on veut retourner à nos sources, garder la technologie d’aujourd’hui, tout en prônant des valeurs de simplicité, aussi bien dans la manière de nous nourrir, de nous vêtir que de prendre soin de son corps, voire même de son âme», estime Alberto Morillas. Et Thierry Wasser d’ajouter: «Pour autant qu’un parfum boisé ait le pouvoir de participer à cet élan vers plus de spiritualité et agir comme un petit soutien, un petit talisman dans le climat plutôt anxiogène des sociétés actuelles, je serais ravi et même heureux d’y contribuer.»


Mode

Le Temps l Samedi 17 septembre 2016

MIROIR

Vanessa Schindler, Xénia L qui émergent en puissance

Matière libre

Par le biais d’un ami qui étudie la science des matériaux à l’EPFL, elle contacte un artisan, un sculpteur d’objets, type manche à fusil.

PHOTO MIRIAM ZIEHLI/VISUEL LOUISA GAGLIARDI

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es voiles. Des velours synthétiques. Des fausses fourrures. Travaillés en combinaisons, robes ou pantalons. Tous traversés, collés ou percés ici et là par une matière mielleuse, souple et transparente, semblable à du silicone: l’uréthane. Depuis deux ans, Vanessa Schindler explore le potentiel de ce type de polymère utilisé habituellement comme liant dans les revêtements dans la mode. Une longue recherche qui vient de se concrétiser dans sa collection de Master. A la base de ce projet? «Une utopie. Celle de pouvoir être totalement autonome dans la production. Les stages que j’ai suivis pendant deux ans chez Etudes Studio, Balenciaga et Henrik Vibskov m’ont ouvert les yeux sur certains aspects du métier, notamment au niveau du schéma de production des pièces. Les grandes maisons de prêt-à-porter font fabriquer leurs collections par d’autres. Ce qui est produit en atelier sur place devient du luxe extrême.» Elle se lance alors le défi de trouver le moyen d’être autonome et de tout fabriquer dans l’atelier de Renens, qu’elle partage avec des architectes, photographes et artistes. Pour cela, il lui fallait trouver une matière qui permette de travailler comme en sculpture: mouler du tissu pour créer un contenant qui devienne un sac ou un vêtement. «Je ne voulais pas passer par le processus classique de piquer, retourner, surpiquer, propre à la maroquinerie et à la confection. Je voulais obtenir un objet presque direct, en figean le textile.» Un appel des mains, une envie de travailler la matière qui, avec le recul, lui vient de son enfance. Son père, un inventeur designer dans l’âme, carrossier de métier, dirigeait son propre atelier au-dessous de l’appartement familial. Elle s’imprègne de l’ambiance de voitures, des odeurs d’acétone et de peinture. «Je regardais tout cela, l’air désintéressé, mais je réalise aujourd’hui que cela m’a ouverte aux formes. Ces pièces rapportées repeintes et remaniées, stockées dans un coin de l’atelier, m’ont sans doute fascinée contre mon gré. Mon œil a toujours quelque chose de carrossier, que ce soit dans la peinture, la forme, la matière.»

A l’ombre des costumes de lumière Deux ans de recherche ont permis à Vanessa Schindler de créer une technique inédite de fabrication. Tout en grâce et transparence. Il l’écoute. Et la convainc d’essayer l’uréthane. En testant ses réactions une fois coulé sur le textile, elle réalise qu’il permet notamment de créer des formes de joints entre les tissus, de rigidifie certaines parties. «Je cherchais exactement cette matière sans savoir qu’elle existait. J’ai d’abord tenté de maîtriser ses propriétés en cadrant au maximum les procédés de coulage et moulage pour avoir des choses nettes et propres. Avec le temps, je lui ai laissé de plus en plus de liberté. Cette collection de Master est née de cet élan de lâcher-prise, lorsque j’ai accepté que la matière déborde, s’enfuie, en travaillant à plat. J’ai essayé de m’en amuser et de trouver une forme d’ornementation de la matière. Quelque chose de très radical.» Ici, elle fige le tissu et le coupe en bord franc en guise d’ourlets. Là, elle joue des transparences créées par les flaque d’uréthane, assemble deux couches de tissu en sandwich en les collant tout au long de leur extrémité ou crée des percements en anneaux qui dévoilent le corps, une manière d’orner le vêtement justement. Et c’est là toute la force de son procédé: réaliser tout ellemême en atelier, sans y passer des jours. «A moins d’être couturière, c’est difficil de confectionner des pièces impeccables. Les finitio s prennent beaucoup de temps. Ce qui a été long dans ma démarche, c’était l’élaboration de la technique. Dorénavant, cela va vite. En quelques heures, la matière sèche, ensuite je n’ai plus qu’à la découper.» Une technique que Vanessa Schindler aimerait pouvoir appliquer à une collection capsules dans les prochains mois. En attendant, elle travaille le textile dans ses nombreux mandats de costumières pour les artistes Darren Roshier et Denis Savary. «Etre l’artisan d’un artiste, dans une dynamique de collaboration, me plaît. Créer en retrait, au vu de ma personnalité ce n’est pas un problème. Le processus de création, développement et production m’intéresse plus que l’objet ni et c’est peut-être en ce sens que je préfère travailler dans l’ombre!»

Collection «Urethane Pool, chapitre 2». Master Design Mode et Accessoires, HEAD.

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Vanessa Schindler, designer diplômée de la Haute Ecole d’Art et de Design.


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a Lafelly, deux créatrices A quelques semaines du défilé de la Hau e Ecole d’Art et de Design qui se tiendra le 18 novembre à Genève, et où l’on pourra découvrir leur travail de Master, rencontre avec deux hauts talents suisses. Par Emilie Veillon

LEA KLOOS

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raîche et rayonnante. Dans une jupe taille haute soyeuse, couleur crème et un manteau bleu électrique coupé comme une robe de chambre, dénichés à l’Armée du Salut. Xénia Laffely rentre d’une semaine de jeûne et de yoga kundalini dans un hôtel valaisan. Et ça se voit. «Les méditations, visites d’Eglises et baignades dans une piscine naturelle ont eu sur moi un effet euphorisant», confirme- -elle. Une approche de vie plutôt spirituelle et saine qu’elle chérit depuis son enfance à Penthalaz dans une forge rénovée par ses parents, d’anciens «babas cool». Dans la lumière de l’été indien, elle poursuit les ateliers et cours d’éveil artistique pour enfants qu’elle enseigne depuis ses études à la HEAD, tout en travaillant sur une collection d’objets et d’accessoires à même de composer un univers, son univers. Ce ne sera pas une marque de prêt-à-porter avec deux collections par année, trop contraignant à ses yeux. Mais plutôt un mix d’images, d’objets solides et de pièces vestimentaires uniques et personnalisées, le tout basé sur son travail de dessin et d’imprimés. Mais aussi des couvertures en patchwork où elle utilise ses propres imprimés, qu’elle découpe et associe différemment, en superpositions, et qu’elle rehausse ensuite de broderies à la machine. «J’aime toucher à tout et ne pas me limiter qu’à la mode, je suis curieuse de plein de techniques différentes. J’aime bien l’idée d’amateurisme, c’est quelque chose que je défends totalement. Il y a une sincérité plus grande et une fraîcheur. Je me souviens d’un article sur le réalisateur Xavier Dolan dans lequel l’une de ses actrices disait qu’il faisait luimême certains des costumes de ses fi ms, du coup moins bien faits que d’autres, mais qui transmettaient parfaitement ce qu’il voulait transmettre. Cela me parle de faire plein de choses différentes et d’avoir plusieurs casquettes, même si cela signifi assumer que certaines choses soient du coup moins bien faites que d’autres!»

Xénia Laffely, designer de mode diplômée de la HEAD et illustratrice.

Pièces uniques

Les bijoux en laiton qu’elle fait fabriquer par un artiste artisan qui travaille le métal découlent aussi de ses dessins. «J’essaie de créer des dessins en volume et m’intéresse aux frontières entre l’art et la vie. Ces pièces doivent être utiles et décoratives, comme les vêtements.» Côté couture, elle imagine des pièces en jeans dédicacées, en usant du patchwork, de la broderie, des messages. «Je suis très admirative de la démarche commerciale innovante et singulière de Faustine Steinmetz, qui ne crée que des pièces uniques sur commande. C’est très haute couture, ce que je fais est plus simple, mais j’adore l’idée de personnaliser des vestes, pantalons et chemises en jeans sur un même patron.» En parallèle, elle planche aussi sur une série de couvertures qui seraient conçues pour quelques-unes de ses muses et à qui elle aimerait les offrir, après exposition. «Je trouve qu’on ne fait pas assez de dons, surtout dans le monde de la mode. J’aimerais créer une couverture pour Patti Smith, adepte de self-preservation, un concept qui me parle beaucoup. Mais aussi pour Colette O’Neill, une femme qui cultive un jardin en permaculture incroyable au nord de l’Irlande.» L’idée de muse, c’est aussi ce qui a inspiré sa collection de Master qui défile a en octobre prochain sur le podium de la HEAD. Touchée par plusieurs femmes artistes, elle s’est forgé une communauté imaginaire où elles vivent ensemble: Tracey Emin, Sarah Lucas, Louise Bourgeois, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Georgia O’Keeffe et Buffy contre les vampires, l’une des héroïnes de son adolescence. Elles s’échangent leurs vêtements, se les réapproprient et les font porter par des hommes qui les associent à leur propre vestiaire masculin. «Les hommes deviennent le manifeste de la femme, leur muse, leur bannière. Mais pas dans un rapport con ictuel.» Dans ce vestiaire composé de pièces féminines portées par les hommes, on trouve des références assez précises aux vêtements des artistes, à partir de photographies, comme la chemise blanche et la chasuble revisitées en sweat-shirt et gilet ouvert, que Simone de Beauvoir portait en manifestant avec JeanPaul Sartre.

Œil alternatif

AURORE BONAMI

Entre le dessin et la mode, les bijoux et les broderies, la permaculture et le développement durable, Xénia Laffely se forge un univers artistique aussi fertile que son jardin de ville.

Collection «psycho slut * wicca bitch. We are not angry, just self reliant». Master Design Mode et Accessoires, HEAD.

Une collection que la designer de mode, épanouie dans une vieille maison avec un grand jardin cultivé en permaculture à Morges, a souhaitée sincère et en phase avec les valeurs qu’elle défend désormais, liées à l’écologie et au développement durable. «J’ai développé un œil alternatif. Pour moi, c’était difficile de fabriquer une collection d’étude, il fallait que je trouve du sens làdedans, pour ne pas me donner la nausée en pensant à tout l’argent dépensé. J’ai donc choisi un thème sincère qui communique des valeurs sur la vie et le respect, tout en affirm nt un point de vue féministe et en travaillant des matières pauvres pour qu’il y ait le moins d’impact possible. Je suis aussi heureuse de n’avoir presque pas utilisé de matières de provenance animale.»

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Le Temps l Samedi 17 septembre 2016

PLEINS FARDS

Lucia Pica, l’œuvre au rouge La make-up artist italienne a été engagée par Chanel pour créer les lignes de maquillage de la marque. Elle appartient à une nouvelle génération qui aime à bousculer les règles. Pour sa première collection, elle a décidé de se confronter à son obsession: le rouge. Elle nous invite à l’utiliser partout, des ongles aux joues, des yeux à la bouche. Osé. Par Isabelle Cerboneschi, Londres

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erise, carmin, vermillon, grenat, amarante, garance, vermeille, pourpre, écarlate, cramoisi, feu, corail, cinabre, cardinal, alizarine, incarnat, andrinople, sang… Combien existe-t-il de nuances de rouge? Et qui peut se vanter de toutes les différencier? Lucia Pica, peut-être, entre autres, qui a choisi d’en explorer tous les possibles pour sa première ligne de maquillage tout simplement baptisée Chanel Le Rouge, Collection N° 1. Lucia Pica a été nommée «Global Creative Designer pour le Maquillage et la Couleur de Chanel» en décembre 2014, prenant la place laissée libre par le Belge Peter Phillips parti œuvrer chez Dior en 2013. Est-ce d’avoir grandi à Naples qui lui a donné ce goût de la couleur saturée, l’envie d’en découdre avec les règles établies du métier, le désir d’introduire des teintes audacieuses dans les palettes? Après avoir étudié à Greasepaint Makeup School, elle fut à bonne école en travaillant trois ans avec la célèbre make-up artist Charlotte Tilbury. En 2008, elle choisit une carrière en solo et collabore avec les magazines Vogue, ID, Dazed & Confused, LOVE, entre autres. Elle crée les maquillages des défilés de créateurs, des pubs de marques et travaille avec les plus grands «faiseurs d’images» du moment: créateurs, photographes, stylistes.

mentaires, elle ajoute, retire, renforce, utilise la teinte de la peau, des yeux, comme éléments essentiels du tableau. Chaque maquillage est un portrait, exaltant telle émotion, tel pan d’une personnalité. Lors de la présentation de la collection à Londres, en juin dernier, une journaliste française a exprimé ses réticences: du rouge, pour une femme comme elle ayant passé les 50 ans? Pas question. Lucia Pica lui a démontré le contraire après une séance de maquillage privée. Elle s’était fait une nouvelle fan. Difficile d’ailleur de résister à ce personnage intrigant aux yeux bleus translucides, une teinte au-delà du réel, qu’elle avait ce jour-là ourlés de feu. Le Temps: Choisir le rouge comme couleur quasi unique pour une première collection, c’est osé! Lucia Pica: Je voulais que ma première collection pour Chanel tourne entièrement autour de cette couleur, qui m’obsède. Cette ligne est comme un concept. Il a fallu développer de nouvelles matières, inventer d’autres manières d’utiliser cette couleur, interpréter autrement cette teinte parmi les grands classiques du maquillage. Le rouge est une couleur qui fait partie du patrimoine de la maison. Mademoiselle Chanel avait l’habitude de dire: «Si vous êtes triste, si vous avez un chagrin d’amour, maquillez-vous, mettez du rouge à lèvres, et attaquez.» Pour elle, cette couleur signifia t le pouvoir, celui de la féminité. Pour moi, paradoxalement, il représente aussi la vulnérabilité et tous les aspects de la femme, l’expérience, le désir, la sensualité… Avec cette collection, je voulais rendre ce grand classique de la beauté plus subversif, en le déposant sur des points inattendus du visage: à l’intérieur de la paupière inférieure, ou sur la paupière supérieure, d’où le crayon eye-liner rouge, ou la teinte rouge sur la palette d’ombres à paupières, à mélanger librement avec les autres teintes.

Collection déroutante

Lucia Pica fait partie d’une nouvelle génération de maquilleurs qui osent utiliser des couleurs d’une manière parfois perturbante. Elle ne croit pas au maquillage «camouflage» et pense qu’au lieu de cacher – un cerne, une imperfection – il vaut mieux mettre en lumière une qualité: forcer sur l’éclat du regard, faire monter le rouge aux joues. A l’écouter expliquer son approche du maquillage, on peut donc espérer ne jamais trouver de ces horribles produits de «contouring» chez Chanel. Il a fallu attendre juin 2016 pour découvrir sa première collection au complet. Un ensemble plutôt déroutant au premier regard. Le rouge aux yeux, ça interpelle… Mais quand on voit l’effet obtenu sur la créatrice, on le veut aussi ce regard mystérieux, un peu Twilight, un peu héroïne des film muets des années 20. «Le rouge est la couleur que l’on retrouve dans toute la collection. Elle est utilisée parfois de manière pure, ou plus diffuse: elle est sous-jacente dans le beige, dans le cuivre, le brun. Que ce soit dans le mascara, les fards à paupières, toutes les teintes, on retrouve des pigments rouges. Je me suis amusée également à introduire un vernis qui ressemble à un sirop transparent mais qui, posé sur les ongles, se transforme en une couleur orange.»

ANGELO PENNETTA

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A l’origine de la collection: un «Mood Board». En n, c’est comme cela que Lucia Pica appelle modestement quelque chose qui relèverait plutôt d’une exposition de photographies dont le fil rouge serait la couleur rouge justement. Des photos signées Max Farago, qui expriment sur le papier toutes les nuances de son obsession de manière assez abstraite, belle, parfois dérangeante. A l’instar de l’univers de Lucia Pica. Des images qui l’ont aidée à défini ses nuances et certaines matières originales. Les cheveux roux d’un modèle qui pose de dos lui ont inspiré les couleurs cuivre. «L’inspira-

tion peut venir de n’importe où. Une des images du Mood Board saisit le moment où du rouge a été injecté dans de l’eau. A ce moment du processus, on distingue au moins quatre nuances de rouge que j’ai trouvées très belles et qui correspondaient à l’histoire que je voulais raconter avec cette collection. Elles m’ont inspiré les quatre teintes de rouge à lèvres: un foncé, un vrai rouge, un plus rosé-mauve et un autre qui tire sur l’orange. C’était comme un accident inattendu.» Lucia Pica utilise les pigments comme un peintre sa palette. Elle joue avec les couleurs complé-

«Pour moi, le rouge représente tous les aspects de la femme, l’expérience, le désir, la sensualité... »

Lucia Pica

Dans toutes les palettes d’ombres à paupières, on trouve un «illuminateur», une couleur claire que l’on dépose juste sous le sourcil, comme une touche de lumière pour ouvrir le regard. Sauf dans la vôtre. C’est fait exprès? Ce n’est pas tellement mon style, le «highlighter». J’aime que les femmes utilisent les couleurs de manière assez libre, qu’elles se maquillent avec les doigts, qu’elles mélangent tout. C’est une collection qui est un peu comme une boîte à outils. Elle n’a pas pour but de choquer par son audace. Chaque élément dont elle est constituée est «portable». Elle est vraiment destinée à être utilisée, ce n’est pas juste une posture de créateur.


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CHANEL

Le Temps l Samedi 17 septembre 2016

Vous avez créé un eye-liner rouge, que vous portez d’ailleurs aujourd’hui. Pensez-vous que les femmes oseront l’utiliser? C’est le genre de produits qui peu paraître un peu effrayant au premier abord, mais quand on le porte, c’est très beau, ça renforce la couleur des yeux, ça les rend plus brillants, plus présents, le rouge apporte une touche de mystère au regard. Quelle que soit la couleur de vos yeux, cette teinte fait ressortir les nuances de jaune et de vert.

interdit, un feu rouge ¬ mais c’est aussi une invitation. Que souhaitez-vous que votre rouge raconte? Dé nitivement une invitation. Pour moi, le rouge n’a pas de symbolique particulière: j’en porte tous les jours! Mais quand vous décidez de mettre du rouge sur votre visage, vous créez une émulation: vous renforcez le rouge de vos lèvres, de vos joues, vous faites ressortir quelque chose dans votre regard. C’est une couleur vitale: celle du sang. C’est en vous. Votre visage la produit naturellement lorsque vous ressentez une émotion. J’ai voulu transcrire cela avec du maquillage.

Cela fait très «Twilight»! (Rires). Sans doute dites-vous cela parce que le visage qui a été choisi pour la campagne est celui de Kristen Stewart. Mais il n’a jamais été question de créer une collection tournant autour d’une histoire de vampires. A l’usage, le résultat est beaucoup plus classique que cela en a l’air. D’ailleurs Kristen m’a dit que certaines actrices utilisent du rouge pour rendre leurs yeux plus brillants, plus intenses juste avant un tournage.

Est-ce pour cela que vous l’avez choisie, parce qu’elle symbolise la vie? Non. Je l’ai choisie parce que je l’utilise énormément dans

mon travail et dans ma vie. C’est une de mes couleurs signature. Quand je la porte, je me sens belle. Il m’a semblé que ce serait une jolie manière de commencer cette collaboration avec Chanel que de prendre comme point de départ une couleur qui m’est très personnelle. J’ai aussi réalisé au fur et à mesure du processus de création que l’on peut ne jamais s’arrêter de créer des rouges: il y a toujours une autre nuance. Il y en a tellement sur le marché et elles sont toutes différentes! C’est très précis la création d’une couleur: on ajoute tel ou tel pigment de manière subtile et on obtient tout autre chose. Le maquillage est une sorte d’écriture, un message crypté que l’on dépose sur une page qui serait la peau. Que vouliez-vous

laisser transparaître avec cette collection? Je voulais avant tout que cette collection laisse transparaître des émotions, les amplifie . Mais ce sont des émotions temporaires: à la fin e la journée, vous pouvez tout effacer. Je suppose que vous avez eu accès aux archives de la maison en arrivant chez Chanel. Y a-t-il des pièces qui vous ont inspirée plus que d’autres? Ce que j’ai trouvé le plus fascinant chez Mademoiselle Chanel, c’est cette réfl xion prospective, cette manière qu’elle avait de penser, d’envisager le futur. Tout ce que Gabrielle Chanel a fait en termes de code couleur, de packaging, de texture était en avance sur son temps. Et cela vaut encore pour aujourd’hui: c’est resté moderne.

Le blush rouge est un vrai trompel’œil: il «copie» l’état dans lequel on se trouve après une émotion forte et que le rouge monte littéralement aux joues. C’était le but? Le blush c’est le cœur qui bat, le sang qui monte aux joues, oui. Si vous le déposez en touches très légères sur le haut des pommettes, il vous confère une apparente ingénuité. Plus vous l’appliquez, plus la couleur se renforce et le message change. En fait, cette collection aide à exprimer la personnalité de chacune ainsi que sa beauté. C’est une histoire d’amour aussi. Le rouge, c’est la couleur des joues après l’amour. Tout tourne autour de l’amour.

Chaque ville a ses couleurs et ses odeurs. Et le ciel gris de Londres donne aux teintes une intensité qu’elles n’ont pas sous un ciel bleu. Cela a-t-il une influen e sur votre manière de traiter la couleur? Vous savez, chaque fois que je rentre de mes vacances d’été, que je passe en Italie, je reviens à Londres un peu bronzée. Mais dès que j’arrive ici, j’ai l’air si foncée! Toutes les couleurs ont l’air différentes en effet sous le ciel de Londres. Mais en ce qui concerne mes collections, je crée à Paris, à Londres, je ne sais pas si les villes ont une influence sur mes couleurs, mais c’est intéressant de le regarder de ce point de vue. Le maquillage n’est pas un masque, plutôt un révélateur de certains pans de notre personnalité. Mais peut-il camoufl r un mal-être intérieur? Le maquillage est un outil pour que les femmes se sentent bien, se sentent belles. Aujourd’hui, elles ont envie que le maquillage soit un peu plus facile d’utilisation. Personne ne souhaite avoir le visage décoré comme un masque. Quand je me sens bluesy, je mets des couleurs. Je mets du rouge sur mes lèvres et aussi un peu sur les joues et automatiquement je me sens plus fraîche et un tout petit peu plus heureuse.

CHANEL

Le rouge est une couleur que l’on utilise quand on veut arrêter quelqu’un dans la rue – un sens

Vous êtes une Italienne installée à Londres. En quoi cette ville instille chez vous des idées nouvelles? L’individualisme est très inspirant. Ici, on a le sentiment que l’on peut être libre, que l’on peut s’exprimer comme on l’entend et que personne ne va vous critiquer, en tout cas pas frontalement. Je viens d’une ville assez conservatrice et j’ai ressenti une forme de libération artistique en arrivant à Londres.

Dans les coulisses du shooting Chanel avec Kristen Stewart, le visage de la campagne de publicité.

Et quand vous êtes heureuse? J’en rajoute encore!

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Le Temps l Samedi 17 septembre 2016

INTERVIEW SECRÈTE

François Nars,

qu’avez-vous fait de vos rêves d’enfant? Dans chaque numéro, Isabelle Cerboneschi demande à une personnalité de lui parler de l’enfant qu’elle a été, et de ses rêves. Une manière de mieux comprendre l’adulte qu’il ou elle est devenu(e). Plongée dans le monde de l’imaginaire.

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rançois Nars est assis dans le salon du Ritz-Carlton, sur Central Park, à New York. Lorsqu’il se lève, s’approche en souriant et en tendant la main, je me demande si son horloge interne ne se serait pas cassée le jour de ses 35 ans? Travailler dans la beauté est un merveilleux élixir. Il faudra y songer dans une prochaine vie… Le maquilleur et photographe François Nars est né dans le Sud de la France en 1959, entouré de fées, pardon, de femmes élégantes – sa mère Claudette et ses deux grandsmères Léa et Ginette – à qui il dédie l’ouvrage qui lui est consacré*. Il a grandi en feuilletant les images de Vogue, en visionnant des fi ms en noir et blanc sur lesquels se détachaient les visages sublimés de Greta Garbo ou de Marlene Dietrich. Nourri à cette esthétique, il fut pourtant le premier à oser réaliser un «non-maquillage» pour une série de photos de mode. Juste un peu de crème hydratante pour réveiller la beauté du mannequin. Du nude avant l’heure, des décennies avant l’heure. Après avoir appris le maquillage à l’école des sœurs Carita à Paris et travaillé sur quelques défi és, François Nars s’envole pour New York en 1984 à la demande de Polly Mellen, célèbre styliste pour le Harper’s Bazaar puis le Vogue US. Il débarque à Manhattan au milieu de ces années fla boyantes de la mode, alors qu’un groupe de talents émergents – designers, stylistes, mannequins, photographes – étaient en train de dé nir une nouvelle esthétique. François Nars devient vite le maquilleur star, celui que tout le monde veut sur les dé lés, les campagnes de publicité ou les shootings de mode. Il travaille avec les plus grands photographes: Paolo Roversi, Irving Penn, Helmut Newton, Richard Avedon, Patrick Demarchelier, Bruce Weber, Steven Meisel, pour ne citer qu’eux. C’est à lui que les stars – Isabella Rossellini, Anjelica Houston, Sharon Stone et Madonna, en tête – confi nt leur visage. Jusqu’au jour où il décide d’arrêter cette vie-là et de créer son propre business. En 1994, il lance sa première ligne de rouge à lèvres chez Barneys à New York. Pas un maquillage pour lle effacée, non: il souhaite que ses produits sachent révéler une personnalité, que les femmes en tombent littéralement amoureuses. Il est le premier à inventer des noms extravagants pour ses couleurs: «Sex Machine», «Bad Education» ou bien «Deap Throat» (Gorge profonde). On pourrait écrire un livre porno avec le nom de ses couleurs. Il voulait des appellations puissamment sexy dont les femmes se souviendraient. Estce que l’on se rappelle un simple numéro écrit en tout petits sous un rouge à lèvres? En revanche, on n’oublie par un fard qui s’appelle «Never say never». Son best-seller? le blush «Orgasm», un rose-pêche-

de la refaire, plusieurs fois, c’est proche, mais il y a quand même toujours une consistance, un parfum qui manquent, quoi qu’il advienne. Votre mère vous a aidé à défi ir votre vision de la beauté. Quels furent les moments les plus importants que vous ayez vécus avec elle enfant? Lorsque je marchais dans la rue avec ma mère, elle était tellement élégante, tellement belle qu’elle attirait toute l’attention, quoi qu’elle fasse. Ce n’était pas seulement dû à sa manière de se vêtir, mais à sa beauté, un ensemble de choses. Et quand elle venait me chercher à l’école, les institutrices étaient sous le charme. J’étais très er d’elle. C’est un souvenir très doux.

abricot. François Nars est sans doute le seul homme sur terre qui puisse se targuer d’avoir généré des millions de dollars grâce à un orgasme, fût-il de pigment. Les quatre lettres de son nom prennent tout l’espace sur le packaging noir de ses lignes de maquillage dessinées par le designer Fabien Baron. En 2000, François Nars a vendu sa marque à Shiseido mais en est resté le directeur artistique. Son labo? Il est caché sur une île en Polynésie à Motu Tane, où il vit quatre mois par an. Son refuge du bout du monde. Quel était votre plus grand rêve d’enfant? Je crois que c’était de faire ce que je voulais, c’est-à-dire travailler dans la mode. Je devais avoir 12 ans quand j’ai commencé à y penser. Enfant, je ne songeais pas vraiment à un métier. Mon rêve, c’était d’être heureux tous les jours, de m’amuser et de pro ter de l’enfance. Je crois que j’étais très conscient du fait qu’être enfant, fi alement, c’était quand même une très bonne chose: je m’amusais beaucoup, j’avais beaucoup d’amis, on était toujours prêts à faire des bêtises. Avez-vous le sentiment d’avoir accompli ce rêve-là? Ah oui, totalement. J’ai réalisé beaucoup de mes rêves d’enfant et d’adolescent. Pendant l’adolescence, on commence à réaliser un petit peu ce qu’est la vie, ce que l’on aimerait faire plus tard. J’ai réalisé notamment mon rêve de devenir maquilleur, photographe et de travailler dans la mode avec tous les gens que j’avais admirés dans les magazines que je feuilletais quand j’étais jeune. J’ai eu beaucoup de chance. Déjà adolescent, vous vouliez devenir photographe et maquilleur? Oui, très tôt, vers l’âge de 12 ans, je savais exactement ce que je voulais faire plus tard. J’avais cette passion pour la mode, pour la photo et pour le maquillage. J’étais très précoce. Comment cette passion est-elle née? On ne sait pas vraiment comment les choses naissent… Je crois que l’on peut chercher l’explication dans ma famille. Ma mère, mes grands-mères étaient des femmes très élégantes, très belles. Peut-être que cela a été le premier wake up call comme on dit en anglais: l’éveil à la mode, à la beauté, à l’élégance. Et puis, mon éducation s’est faite à travers les fil s que je regardais, les vieux fi ms muets des années 30 avec Garbo, Dietrich. Je lisais aussi beaucoup les magazines que ma mère achetait, notamment le Vogue français: dans les années 70, c’était LE meilleur magazine au monde, le plus sophistiqué, le plus glamour! Je pense que ma passion est née d’un peu tout cela.

PATRICK DEMARCHELIER

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J’ai vu dans votre livre* une image de Greta Garbo. Vous parlez de ses fil s. En quoi cette imagerie a-t-elle infl encé plus tard votre manière de maquiller ou vos choix de couleurs? Je crois que c’était l’extrême sophistication, l’extrême perfection du cinéma des années 20-30 qui m’ont touché et surtout éveillé à une élégance, un glamour, un perfectionnisme extraordinaire. C’était le fait de ces extraordinaires directeurs comme Josef von Sternberg qui redessinait le visage de Marlene Dietrich avec de la lumière, tous ces hommes qui ont créé les mythes de ces années-là, qui continuent à m’influen er encore aujourd’hui. Garbo et Dietrich sont toujours avec moi, tout le temps, quand je travaille, quoi qu’il arrive. Le maquillage est-il une mise en scène de soi-même? Oui, le maquillage est une mise en scène, une fantaisie. On aborde un monde où l’on exacerbe la beauté. Mais le maquillage n’est pas nécessaire, c’est un accessoire. Quel était votre jouet préféré? J’avais beaucoup de jouets mais sans être trop gâté. Jusqu’au milieu des années 60, il n’y avait pas l’abondance que l’on trouve aujourd’hui. Mon père m’avait acheté pour Noël une machine à visionner des fil s. On les projetait sur un mur. A l’époque, il n’y avait pas de vidéo bien sûr, donc c’étaient des mini-fi ms de Walt Disney, des morceaux de lms parce qu’on ne pouvait pas acheter le lm en entier. J’adorais cette petite machine. L’avez-vous gardée? Non, hélas. J’aurais peut-être dû, mais avec l’arrivée des vidéos, des CD et des DVD, elle est partie. Rêviez-vous en couleur ou en noir et blanc? Je ne m’en souviens pas, honnêtement, mais je pense que c’était en couleur, même si je regardais beaucoup de fil s en noir et blanc.

Quand je rêvais de Marlene Dietrich, peut-être la rêvais-je en noir et blanc… Aviez-vous peur du noir? Oh, comme tout enfant, oui, peut-être. J’aimais bien que la porte de ma chambre soit entrouverte quand j’allais dormir. Quel était votre livre préféré? J’aimais beaucoup les fables de La Fontaine. Je les lisais souvent. Ma grand-mère aussi me les lisait. C’est encore un des livres que j’adore, j’ai d’ailleurs toute la collection des fables de La Fontaine, des livres anciens que ma grand-mère m’a donnés. Les avez-vous relues depuis? Oui, de temps en temps, il m’arrive de les feuilleter. Elles sont tellement d’actualité! Si votre enfance était un parfum, quel serait-il? Je crois que ce serait les deux parfums de mes grands-mères, c’est-à-dire Shalimar de Guerlain pour l’une, et Detchema de Revillon pour l’autre. Ce sont des odeurs qui sont en moi. Le parfum de ma mère aussi, mais surtout celui de mes grands-mères. Elles étaient plus… Disons qu’il y a une chaleur naturelle chez les grandsparents et leurs parfums restent gravés en vous pour toujours. Il m’arrive de sentir Shalimar sur quelqu’un et ça me rappelle tout de suite ma grand-mère. Donc c’est un parfum d’amour? Ah, oui! C’est incroyable comme un parfum peut réveiller le passé et presque une présence. Une odeur, c’est fabuleux, c’est même dérangeant parfois. Et si votre enfance avait un goût, quel serait-il? Le goût de la mousse au chocolat de ma grand-mère, qu’elle faisait extraordinairement bien. Je crois que je n’ai jamais goûté une mousse au chocolat aussi bien réussie que la sienne. On a essayé

Quand vous avez commencé votre métier, quelles autres femmes vous ont inspiré? Etant Français, Catherine Deneuve a toujours été une muse. J’ai grandi en regardant les lms de Catherine, que j’ai rencontrée bien après. Charlotte Rampling, aussi, et quelques actrices italiennes comme Claudia Cardinale, Sophia Loren, Silvana Mangano. Ce petit groupe de femmes m’a beaucoup influen é du fait de leur physique, leur personnalité, leur charisme, très puissant. Pendant les grandes vacances, vous alliez voir la mer? Je passais la plupart de mes vacances à Biarritz. Mes parents et mes grands-parents y louaient une maison et nous y restions les deux mois d’été. J’y ai appris à aimer l’océan, la mer, les embruns, les vagues. Celles de Biarritz sont extrêmement puissantes. Ma mère me tenait dans ses bras et on restait dans les vagues. Certains jours, elles étaient très impressionnantes. Je n’en avais pas peur. C’était cela mes vacances jusqu’à l’âge de 15-16 ans. Grimpiez-vous dans les arbres? Non je n’étais pas un grimpeur, mais je nageais beaucoup. Je pouvais rester des heures et des heures sur la plage, le sable. Vous souvenez-vous de l’enfant que vous avez été? J’étais un enfant très aimé, très choyé par mes parents et par mes grands-parents, qui m’adoraient. J’aimais beaucoup rester avec ma famille. Je n’aimais pas beaucoup l’école, je préférais être avec mes amis, la famille. J’étais donc un enfant très serein sauf les jours de classe. La rentrée, surtout! C’était toujours un cauchemar. Est-ce que cet enfant vous accompagne encore? Oh, oui, absolument. Toute mon enfance, tous mes souvenirs m’accompagnent. Il me semble que pour beaucoup de choses je suis resté très enfant. Je crois que l’on vieillit moins vite quand on garde un côté enfantin, sans que cela devienne ridicule bien sûr. J’adore toujours m’amuser, j’adore rire. J’aime l’insouciance – bien que ce soit quelque chose que l’on perde quand on devient adulte –, cette insouciance de l’enfance que j’aimerais parfois retrouver. * A lire: «François Nars», Rizzoli International Publication INC, 2016.


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