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BUONOMO & COMETTI

Ce hors-série ne peut être vendu séparément Le Temps Samedi 3 décembre 2016

LUXE L’HIVER RÉENCHANTÉ


Luxe

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Le Temps l Samedi 3 décembre 2016

SOMMAIRE

ÉDITO

La vie en beau

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L’hôtellerie haute couture en montagne

Les chalets avec services hôteliers ne cessent de se développer dans les stations alpines. Morceaux choisis à Val d’Isère, Megève et Zermatt.

Charles Baudelaire, Le mauvais vitrier, «Le Spleen de Paris» (1855-1864).

Avant l’avènement de ce que l’on nomme «l’industrie du luxe», une appellation inventée par cette même industrie, le mot «luxe» était vulgaire. On ne l’utilisait jamais dans les grandes maisons. Jamais. On disait qu’Hermès était sellier, Louis Vuitton bagagiste, Gabrielle Chanel était couturière et Cartier joaillier. Ces maisons pratiquent toujours leur métier d’origine, certes, mais elles se sont abritées sous cet immense vocable qui crée un lien artificiel entre elles. Louis Vuitton est toujours bagagiste, mais aux côtés de plus de 70 marques que possède LVMH, le premier groupe de luxe du monde.

C’est sans doute pour cela que l’on voit fleurir une nouvelle forme d’hôtellerie, qui relève plus de l’expérience justement que d’un simple rapport contractuel. Des chalets avec services hôteliers où l’on accueille des hôtes comme s’ils étaient invités par des amis fortunés et bienveillants, qui veilleraient sur leur séjour afin de le rendre inoubliable (lire page 4).

Faudrait-il trouver un autre mot, comme le soufflait récemment l’ex-président d’un joaillier parisien, afin de qualifier le terrain d’action de ces marques prestigieuses? Par exemple, celui d’«excellence»? Mais qui pourra se targuer ensuite d’en fixer les limites et les normes? Et qui pourra garantir que celles-ci ne se flouteront pas à l’usage?

Les marques de luxe, au fond, sont des machines à encapsuler des rêves. Certes leurs produits sont de qualité, leurs boutiques, des expériences architecturales en soi, le service y est irréprochable (en théorie), mais ce qu’elles offrent avant tout, c’est un portail du temps, un voyage dans l’histoire à travers l’objet. Celles et ceux qui ont les moyens de s’offrir une parure de haute joaillerie sortant des ateliers Cartier s’inscrivent symboliquement dans la filiation du Maharaja de Patiala ou de Marjorie Merriweather Post, l’«Impératrice américaine» (lire page 18), pour ne citer qu’eux. Ce qu’ils s’offrent en réalité, c’est un aller simple pour le monde de l’imaginaire.

Jean-Louis Dumas Hermès aimait citer son père en affirmant que «le luxe, c’est ce qui se répare». Il avait raison, à la fin des années 90, lorsqu’il me confiait cela. Mais il parlait depuis un autre monde et ce qui valait hier vaut différemment aujourd’hui. Depuis les

Vendre des rêves. Ce devrait être là le principal objectif de cette industrie dite du luxe. Mais aussi encourager la créativité, sauver les métiers d’art, encourager les voix qui savent chanter ce monde hors des mondes. Et faire voir la vie en beau.

Chiaroscuro

Réalisation, photographies et stylisme: Buonomo & Cometti

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Marjorie Merriweather Post, reine d’un monde disparu Elle fut la femme la plus riche des Etats-Unis, et l’une des meilleures clientes de la maison Cartier. Portrait d’une figure d’un mode de vie révolu. Par Isabelle Cerboneschi et Antonio Nieto, New York

responsable des bijoux de la Couronne d’Angleterre. Rencontre.

VICTORIA AND ALBERT MUSEUM

20 Le gardien des joyaux

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Vacheron Constantin X Barberis Canonico, l’éloge de la «sprezzatura»

Deux des plus anciennes manufactures se sont alliées pour réaliser une collection de montres issues des savoir-faire à la fois horloger et de manufacturier de tissus. Par Isabelle Cerboneschi

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Iris Apfel, oiseau de paradis

Cette «starlette gériatrique» de 95 ans n’a jamais donné autant d’interviews que depuis qu’elle est entrée dans le 4e âge. Rencontre enchantée.

Par Isabelle Cerboneschi, New York

26

Mon parfum, mon miroir

Trois grands compositeurs de ces fragrances uniques – Thomas Fontaine, Sylvaine Delacourte et Emmanuel Levain – ont bien voulu se prêter à l’exercice d’en imaginer un pour eux-mêmes. Par Emilie Veillon

28

22 Eloge de l’élégance

Sarah Moon, l’ange du bizarre

La photographe a été choisie par François Nars pour cocréer une collection de maquillage ainsi que la campagne publicitaire. Rencontre.

Par Isabelle Cerboneschi, Paris

Olivier Polge, le parfum en héritage 30 En 2015, le parfumeur a repris le poste de son père à la tête de la création

des parfums Chanel. Son premier mandat: créer une eau contemporaine dans la filiation du N° 5. Un acte symbolique et une double histoire de lignée. Interview. Par Isabelle Cerboneschi, Grasse

33 24 Iris Apfel, icône

Portfolio

Nuit magique au Ritz

Concept: Isabelle Cerboneschi Réalisation, photographies et stylisme: Buonomo & Cometti

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Zimmerli, des sous-vêtements comme des nuages

La maison de tradition suisse fabrique depuis 1871 des articles de lingerie ultrafins faits main. Visite dans le royaume du luxe confortable. Par Sophie Grecuccio, photos Véronique Botteron

Kofoed, le chef danois qui fait chanter la nature 46 Rasmus Le célèbre chef du restaurant Geranium à Copenhague, connu pour ses menus inspirés par la nature, livre 3 de ses fameuses recettes aux lecteurs du «Temps».

Par Manuella Magnin, Copenhague

46 Rasmus Kofoed

Bague «Epi Vendôme» en or jaune 18 K serti d’une émeraude de 18,2 cts, 8 diamants multicolores taille marquise (2,1 cts), 84 diamants fancy intense orange taille brillant (1,5 ct), 92 diamants taille brillant (1,1 ct) et 4 diamants taille fancy. Collier «Fête des Moissons» en or blanc et jaune 18 K sertis d’un diamant fancy intense yellow taille rectangulaire à pans coupés de 25 cts, 121 diamants multicolores taille fancy (46,7 cts), 932 diamants jaunes taille brillant (40,4 cts), 10 diamants taille marquise (3,1 cts), 4 diamants taille fancy (1,4 ct) et 151 diamants taille brillant (3,3 cts), Chanel Portfolio 1 Chiaroscuro Réalisation, photographies, stylisme Buonomo & Cometti

Portfolio

Par Antonio Nieto, Londres

DR

«Comment? Vous n’avez pas de verres de couleur? Des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de paradis? Impudents que vous êtes! Vous osez vous promener dans des quartiers pauvres, et vous n’avez même pas de vitres qui fassent voir la vie en beau!»

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service de Sa Majesté 20 Au David V. Thomas fut pendant seize ans le loyal Crown Jeweller, le joaillier

TAG HEUER

Par Isabelle Cerboneschi

Il existe néanmoins un luxe qui ne se répare pas, mais qui se vit. Celui-là relève plus de l’expérience que de la possession. Certains prennent l’avion pour se rendre à Copenhague afin de vivre une expérience gustative d’exception chez Rasmus Kofoed (lire page 46) Vivre, expérimenter, ressentir plus fort, plus puissamment. C’est cela aussi qu’englobe la notion de luxe aujourd’hui. Et plus ce que l’on vous propose de vivre est unique, plus la chose est valorisée et valorisante.

18 Marjorie Post

KLAES BECH-POULSEN

FRÉDÉRIC LUCA LANDI

années 70, la rue s’est immiscée lentement dans l’univers «de la haute» et le streetwear se portant griffé, les frontières de l’exclusif sont devenues poreuses. L’usager a pris l’habitude, avec la bénédiction de certaines marques, de définir lui-même ce qu’est le luxe et ce qui ne l’est pas.

COURTESY HILLWOOD ESTATE

Par Isabelle Cerboneschi et Sophie Grecuccio

Sept jours pour arrêter de vieillir (ou presque) 48 Une cure de 7 jours pour apprendre à mieux vieillir? C’est ce que propose le Spa Nescens de La Réserve, à Genève. Journal de bord.

Par Isabelle Cerboneschi

de Rothschild, la voie de la nature 50 David La nouvelle aventure de l’activiste anglais est à la fois une plateforme pour la curiosité et une marque de lifestyle. Rencontre.

Par Isabelle Campone, Los Angeles

52

Le manga qui croque les grands crus

Succès phénoménal, «Les Gouttes de Dieu» a joué un rôle essentiel dans la diffusion de la culture du vin au Japon et en Asie. Rencontre. Par Jonas Pulver, Tokyo

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Brigitte, qu’avez-vous fait de vos rêves d’enfant?

Dans chaque numéro, Isabelle Cerboneschi demande à une personnalité de lui parler de l’enfant qu’elle a été et de ses rêves. Une manière de mieux comprendre l’adulte qu’il ou elle est devenu(e). Plongée dans le monde de l’imaginaire Par Isabelle Cerboneschi

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Cadeaux

Les voyages extraordinaires

Conception: Sophie Grecuccio. Illustrations: Jennifer Santschy

Editeur Le Temps SA Pont Bessières 3 CP 6714 CH – 1002 Lausanne Tél. +41 21 331 78 00 Fax +41 21 331 70 01

Antonio Nieto Manuella Magnin Jonas Pulver Emilie Veillon

Président du conseil d’administration Stéphane Garelli

Photographies Véronique Botteron Buonomo & Cometti

Direction Ringier Axel Springer Suisse SA

Illustration Jennifer Santschy

Courrier Le Temps SA Pont Bessières 3 CP 6714 CH – 1002 Lausanne Tél. +41 21 331 78 00 Fax +41 21 331 70 01

Directeur Suisse romande Daniel Pillard

Réalisation, graphisme Mélody Auberson Audrey Delaloye Christine Immelé Fanny Tinner

Publicité Admeira Publicité Le Temps Pont Bessières 3 CH – 1002 Lausanne Tél. +41 21 331 70 00 Fax +41 21 331 70 01

Responsable production Marc Borboën

Directrice: Marianna di Rocco

Rédacteur en chef Stéphane Benoit-Godet Rédactrice en chef déléguée aux hors-séries Isabelle Cerboneschi

Portfolio 2 Nuit magique au Ritz Réalisation, photographies, stylisme Buonomo & Cometti

Rédacteurs Isabelle Campone Isabelle Cerboneschi Sophie Grecuccio

Secrétariat de rédaction Sophie Grecuccio

Responsable photolitho Denis Jacquérioz Correction Samira Payot

Conception maquette Bontron & Co SA Internet www.letemps.ch Gaël Hurlimann

Impression ISwissprinters AG Zofingen

La rédaction décline toute responsabilité envers les manuscrits et les photos non commandés ou non sollicités. Tous les droits sont réservés. Toute réimpression, toute copie de texte ou d’annonce ainsi que toute utilisation sur des supports optiques ou électroniques est soumise à l’approbation préalable de la rédaction. L’exploitation intégrale ou partielle des annonces par des tiers non autorisés, notamment sur des services en ligne, est expressément interdite. ISSN: 1423-3967


Luxe

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Le Temps l Samedi 3 décembre 2016

EXCELLENCE

L’HÔTELLERIE HAUTE Le charme de constructions de haute montagne, le confort d’un hôtel 5 étoiles, l’intimité des vacances passées en famille. Les chalets avec services hôteliers rivalisent avec les palaces et ne cessent de se développer dans les stations alpines. Morceaux choisis à Val d’Isère, Megève et Zermatt.

L’architecture de son immense hall, avec poutres en bois et grand foyer avec vue sur le Massif des Aravis, est une invitation à la rêverie. Juste après le petit-déjeuner, une équipe de spécialistes est prête à fournir les équipements dernier cri pour partir slalomer sur les pistes, celle de la Princesse se trouve à quelques glissades du chalet. La nuit tombée, certains profitent de la piscine chauffée à l’espace détente de l’étage inférieur, d’autres lisent lovés dans le canapé alors que le chef étoilé Raphaël Le Mancq, à la tête du Sérac, restaurant gastronomique au cœur du village de SaintGervais-les-Bains, s’est invité dans la cuisine. Au menu du soir, poitrine de pigeon rôti au jus de gingembre accompagnée de patates douces ou encore ses Saint Jacques d’Erquy rôties au mousseux de beurre nantais demi-sel et accompagnées de Crozets au sarrasin. Un instant de féerie.

CHALET BASIS, ZERMATT

Par Isabelle Cerboneschi et Sophie Grecuccio

chefs privés. Un luxe sur mesure, comme à l’hôtel, mais en mieux. Cap sur Megève. Au réveil, une douce lumière emplit la pièce, derrière la vitre, les flocon tombent en tourbillon. Une épaisse couche de neige recouvre les sapins, le pré, la vallée. Sa blancheur innocente est souillée ici et là par des empreintes de pattes. Un chat sauvage? Un renard? Peut-être un animal fantastique. Dans le silence et la blancheur, tout est étouffé, mystérieux, magni que. Une odeur de café et de brioches à la cannelle caresse le nez: c’est l’heure du petit-déjeuner au chalet Ararat. Plutôt que de rivaliser dans la surenchère du luxe, le couple de propriétaires de cet immense chalet mégevan, qui a ouvert ses portes à l’hiver 2015, a imaginé un lieu empreint de douceur, pour vivre l’expérience de la pure montagne, mieux que chez soi, avec les siens. Une atmosphère obtenue avec du mobilier moderne et des matériaux nobles comme le bois et le cuir, des technologies pointues et un soin particulier accordé aux ambiances lumineuses. Tout est immaculé: des cimes aperçues à travers les fenêtres jusqu’aux chaises et aux détails choisis par les maîtres des lieux.

A Zermatt, plus proche des étoiles

Au centre de Zermatt, le chalet Basis (Backstage) a été construit sur les fondations d’une vieille maison valaisanne. Entre 35 500 et 82 700 francs la semaine pour 11 personnes en hiver.

JOE CONDON

D

errière les vitres, des étendues de neige scintillante. Le feu crépite dans une cheminée d’acajou alors que l’odeur du thé fumant aux herbes et violettes de montagne juste servi se répand dans le salon aux tons chocolat. Puis les châtaignes, les épices et le miel du gâteau sorti à l’instant du four viennent embaumer de douceur les esprits après une journée passée à caresser les pistes. Un rituel de massages aux huiles avec vue sur une forêt de sapins ou un cours de cuisine gastronomique avec un chef étoilé? Il ne reste qu’à choisir. Le concept très en vogue de chalets de luxe avec service hôtelier, inventé par les Britanniques, s’est répandu vertigineusement ces dernières années dans les plus belles stations de ski d’Europe. L’idée? Offrir les prestations d’un hôtel 5 étoiles, en ajoutant une série d’attentions et services qui visent à chouchouter les vacanciers tout au long de leur semaine à la montagne. Aux spa, piscine, salle de cinéma, ascenseur particulier qui conduit au seuil des pistes, décors féeriques et tissus ultra-confortables s’ajoutent majordomes, nannys, chauffeurs, masseurs et

JOE CONDON

A Val d’Isère, l’Hôtel Village La Mourra est conçu comme un hameau de montagne. De 3100 à 4500 euros par nuit, de 11 à 16 personnes selon le chalet choisi.

LLORCA

LA MOURRA, VAL D’ISÈRE

Posé comme un cristal de roche face à la silhouette du Cervin, un ancien chalet d’alpage s’élève fier dans le ciel valaisan. A quelques pas des pistes, les terrasses étagées du Chalet Basis (également appelé Backstage) savourent une vue à 360° sur les Alpes enneigées et les toits de tuiles des maisons caractéristiques du XVIe siècle: vu depuis ici, le village de Zermatt semble enchanté. Habillé de mélèze, de verre et acier, le chalet est une ode à la lumière: celle qui émane de la blancheur des montagnes qui l’entourent. Construit sur les fondations d’une vieille maison valaisanne, l’architecte, artiste et sculpteur Heinz Julen a eu l’envie de lui offrir deux autres étages, une harmonie de teintes neutres et matériaux naturels, réchauffée de peaux, de fourrure et d’œuvres d’art provenant de la galerie d’art de Zermatt. Dans le salon, parsemé de mobilier unique créé par Heinz Julen, le


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LAURENT DEBAS/CIMALPES

CHALET ARARAT, MEGÈVE

Avec une superfi ie de 500 m2 répartis sur 4 niveaux, le chalet Ararat de Megève dispose de 7 chambres et peut accueillir 15 personnes. A partir de 36 000 francs la semaine.

COUTURE EN MONTAGNE LAURENT DEBAS/CIMALPES

CHALET MB, MEGÈVE Situés au mont d’Arbois, le quartier le plus prisé de la station de Megève, les chalets MB peuvent accueillir jusqu’à 16 adultes et 3 enfants. A partir de 100 000 francs la semaine en haute saison.

CHALET ARARAT, MEGÈVE

champagne est servi. Dans la cuisine ouverte sur le salon, alors que le chef Ivo Adam prépare déjà les délices qui seront servies lors du dîner du soir, Anna, l’hôtesse des lieux, accueille les invités et leur fait découvrir les cinq chambres doubles semées en cocons chaleureux le long des deux étages intermédiaires. A l’étage inférieur, un homecinéma pour regarder des films d’auteur quand il fait gris, un espace bien-être et de jeu. Mais le must est ailleurs: sur le côté opposé à la cheminée, l’architecte s’est amusé à ajouter une petite prouesse technologique: un bain jacuzzi hydraulique s’élevant jusqu’au toit, pour se rapprocher du ciel étoilé, là où le doux parfum d’aiguilles de mélèze se mélange à celui des contes de l’enfance.

LAURENT DEBAS/CIMALPES

Une nouvelle hospitalité à Val d’Isère

F. DUCOUT

BOUTIQUE-HÔTEL ULTIMA, GSTAAD A Gstaad, le boutiquehôtel Ultima se compose de trois chalets en bois ancien. De 1800 à 5000 francs par suite et par nuit (en haute saison).

La Mourra. Derrière ce nom étrange se cache un hameau de quatre chalets privés et d’un hôtel-spa 5 étoiles. S’il a surgi de terre en 2015, cet ensemble hôtelier semble avoir été là depuis toujours. Comme un village dans le village. Une évidence. La Mourra? Un jeu dont on retrouve la trace dans le Satyricon de Pétrone. Les Savoyards s’y adonnaient, tout comme les Valdôtains ou les Valaisans alentour pendant les hivers trop froids. Pour jouer, ils avaient leurs mains: «eun, do, trë, càtro, tchisse, chui, sat, ouètte, nou, dji», hurlaient-ils en franco-provençal, choisissant un certain nombre de doigts et pariant sur le total présumé. Ce hameau privé a réussi à déplacer les points d’ancrage du village, ou plutôt, en a rajouté un, dans le vieux Val. La Mourra est un trompe-l’œil: impossible de dater ces pierres, les essences de bois qui servent d’écrin aux chalets Ebène, Chêne, Ambre ou Séquoia. En une année à peine, La Mourra a posé les

«On pousse la porte et l’on est enveloppé, embrassé par le lieu. On a envie de se lover dans les canapés profonds face au feu de cheminée qui danse tandis qu’à l’extérieur les flocons ont l élégance de tout mettre à niveau: page blanche»

bases d’une nouvelle hospitalité. Une hôtellerie d’un nouveau genre, qui relève de l’art de l’intime. On pourrait évoquer le mot «luxe», mais les limites de ce vocable fluctuent: on lui a fait dire trop de choses pour qu’il veuille encore signifier quelque chose de rassembleur. Ce qui fait la différence à La Mourra, c’est l’imperceptible. L’évidence du bien-être ressenti lorsqu’on vit cette expérience. Le luxe pourrait justement se définir par l’expérience, unique, vécue ici. C’est subtil: on pousse la porte et l’on est enveloppé, embrassé par le lieu. On a envie de se lover dans les canapés profonds face au feu de cheminée qui danse tandis qu’à l’extérieur les flocons ont l’élégance de tout mettre à niveau: page blanche. On se sent accueilli, attendu, comme dans une maison de famille ou un chalet d’amis qui posséderait entre cinq et sept chambres pour accueillir une tribu de gens qui s’apprécient. Et pour qui le terme de partage n’est pas un vain mot. Les livres ont été lus, chaque meuble de designer, chaque objet a été choisi pour ce chalet-là, précisément, afin de se marier avec

l’essence des bois. Le jeu des lumières est une mise en scène pour rendre les moments plus beaux, plus doux surtout. Le sentiment que l’on ressent pendant un séjour à La Mourra relève à la fois du bien-être et d’une forme très élevée de bonheur, parce que tout a été conçu pour cela, pour se laisser porter par la vie qui vient, pour ne se concentrer que sur l’essentiel, les journées de ski, les soirées entre amis. Combien existe-t-il d’hôtels, de chalets privés capables de générer le bonheur? Les repas sont préparés par un chef dédié à l’écoute des désirs particuliers des hôtes. Petitsdéjeuners (surtout ne pas passer à côté de la brioche du matin: un souffle!), déjeuners, goûters (les gâteaux au chocolat sont à se damner!), les dîners sont servis au chalet. S’ils le souhaitent, les hôtes peuvent découvrir la cuisine japonaise fusion servie au restaurant de l’hôtel. Mais les chalets sont un doux piège: qui a envie de sortir quand tout, absolument tout à l’intérieur donne envie de rester lové, à l’abri des pierres et des bois, tandis qu’à l’extérieur la neige atténue tout. Surtout le temps qui passe.


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PORTFOLIO

CHIAROSCURO

Réalisation, conception, photographies et stylisme: Buonomo & Cometti Mannequin: Faretta, Elite Maquillage: Chanel

Collier «Galerie des Glaces», or blanc et rose, platine, argent noirci et diamants. Boucles d’oreilles «Galerie des Glaces», or blanc et rose, platine, argent noirci et diamants. Bracelet «Salon de Mercure», or rose, platine, argent noirci, diamants et rubis. Bague «Salon de Mercure», platine, or rose, argent noirci, diamants et rubis. Bague «Salon de L’Abondance Diamant», or blanc et rose, argent noirci et diamants. Collection «Dior à Versailles» Dior Joaillerie.


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PORTFOLIO

Bracelet «Illumination» or blanc, cristal de roche et diamants, bague «Illumination» or blanc, cristal de roche et diamants, Collection Haute Joaillerie Magicien de Cartier.

Collier «Drapé majestueux» réversible en or blanc, diamants ronds, carrés, taille asscher, baguette et obus, 150 boules d’émeraude totalisant 244,24 cts (Zambie). Bague «Canopée» en or blanc, platine, diamants ronds et taille baguette, une émeraude taille émeraude de 13,52 cts (Colombie). Bracelet «Liens Antiques» en or blanc, diamants ronds et taille baguette, saphirs ronds et taille poire suiffés, 11 émeraudes octogonales totalisant 19,38 cts (Colombie) de Van Cleef & Arpels.


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PORTFOLIO

Collier et clips d’oreilles de la collection Haute Joaillerie en platine avec perles de culture et diamants taille poire Chopard.

Bagues cocktail: rubis deux ors gravés et diamants; saphirs, diamants et deux ors gravés; deux ors gravés, diamants bruns, diamants taille rose et spessartine et bague deux ors gravés, rubis, diamants jaunes et diamants blancs. Boucles d’oreilles deux ors gravés, saphirs, diamants bruns et tourmaline. Manchette en dentelle d’or et or gravé et diamants, manchette deux ors gravés, émeraudes, rubis et diamants. Pendentif deux ors gravés, diamants, émeraudes et perle ronde. Collier deux ors gravés, rubis, diamants jaunes et diamants blancs. Manchette deux ors gravés, diamants jaunes et diamants blancs Buccellati.


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PORTFOLIO

Collier «Ombres et lumière»: or rose, perles grises de Tahiti, perles blanches d’Akoya et des mers du Sud et diamants (21,51 cts). Bracelet «Ombres et lumière»: or rose, perles grises de Tahiti, perles blanches d’Akoya et diamants (11,92 cts). Bague double «Ombres et lumière»: or rose, perle grise de Tahiti, perles blanches d’Akoya et diamants Hermès.

Cape de lumière, tissée d’or jaune, sertie d’une citrine (81,61 cts), collection de Haute Joaillerie 26 Vendôme, et pavée de diamants Boucheron.

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PORTFOLIO

Collier en or gris, un grenat tsavorite «Merelani» de 29,75 cts, perles de Tahiti, onyx, émail «Grand Feu», laque et diamants pour 17,75 cts, collection Blossom Louis Vuitton.

Solitaire diamant jaune taille radiant serti de part et d’autre de diamants taille shield, pour un poids total approximatif de 11,17 cts. Diamant jaune central 10,07 cts. Monture en platine et 18 k or jaune Harry Winston.


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Luxe

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PORTFOLIO

Collier haute joaillerie en or blanc, serti d’un saphir bleu poire de 14,37 cts, de 1537 diamants blancs (98,25 cts) et de 1026 saphirs bleus (97,66 cts) de Grisogono.

Collier en or blanc 18 cts serti de 361 diamants taille brillant, de 17 diamants taille marquise et de trois diamants taille poire. Boucles d’oreilles en or blanc 18 cts, serties d’un saphir bleu de Ceylan taille coussin, de 28 diamants taille marquise, de 28 diamants taille princesse, d’un diamant taille poire, de huit diamants taille trillion et de six diamants taille brillant. Pièces transformables Piaget.


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PORTFOLIO

Colliers «Serpenti Haute Joaillerie»: en platine avec 12 diamants brillants marquise et 28 émeraudes rondes, perles, marquise et diamants ronds et pavés; en or blanc avec un saphir ovale, dix rubis ronds et en forme de poire, huit saphirs ronds, diamants baguette et pavés; en or blanc serti de deux émeraudes en forme de poire et diamants pavés; en or blanc avec une tanzanite en forme de poire, 6 tanzanites, 10 émeraudes et diamants pavés Bulgari.

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SAGA

Marjorie Merriweather Po s

Elle fut la femme la plus riche des Etats-Unis, et l’une des meilleures clientes de la maison Cartier. Elle portait des centaines de carats a

Dessin de création de la broche pendentif, Cartier Londres, 1923, remaniée par Cartier New York, 1928, H. 20,32 cm. Hillwood Estate, Museum & Gardens, legs de Marjorie Merriweather Post, 1973.

ARCHIVES CARTIER NEW YORK

A dr.: sur ce portrait de 1929, signé Giulio de Blaas, Marjorie Merriweather Post – avec sa fille Nedenia – porte la broche composée de sept émeraudes gravées dont la principale remonte à la période moghole et date du XVIIe siècle.

Q

uand on traverse une exposition, un objet inanimé parfois nous interpelle. Lors de l’exposition Cartier qui eut lieu au Grand Palais à Paris, en décembre 2013, parmi tous les joyaux, toutes les tiares ayant orné le front des reines, un portrait signé Giulio de Blaas attirait le regard. Celui d’une femme d’une élégance folle qui portait dans ses bras son enfant et à l’épaule une broche composée de sept énormes émeraudes indiennes gravées et de diamants qui coulaient en cascade. Une broche signée Cartier, mais plus que cela, le symbole d’une époque, l’épitomé d’un style. Marjorie Merriweather Post – c’est elle qui est représentée avec sa fille Nedenia Hutton (devenue plus tard l’actrice Dina Merrill) – fut l’une des femmes les plus riches des Etats-Unis et l’une des plus grandes collectionneuses de bijoux du joaillier. Les archives de Cartier New York regorgent de dessins préparatoires, de gouaches, d’exemples de transformations gardés à l’abri dans d’immenses dossiers. Ces planches, ces dessins, découverts dans le plus grand secret lors de la réouverture de la Mansion Cartier sur la 5e Avenue à New York en septembre dernier, révèlent le goût particulier de cette femme pour les pierres de couleur, pour les bijoux flamboyants, qu’elle faisait redessiner au gré des modes et de ses envies. On l’avait surnommée «l’impératrice américaine».* Elle fut l’une des dernières représentantes d’un mode de vie qui n’existe plus. Pourquoi parler d’elle aujourd’hui? Parce que ces derniers mois, le monde entier a eu les yeux rivés sur l’Amérique, a suivi de très près une campagne politique menée sans gloire, salie par des affaires et des comportements manquant

COURTESY HILLWOOD ESTATE, MUSEUM AND GARDENS

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singulièrement de panache. Parce que l’une des propriétés de Marjorie Merriweather Post – la somptueuse résidence de Mar-A-Lago avec ses 126 pièces – a été rachetée en 1985 par le nouveau président des EtatsUnis d’Amérique, Donald Trump, pour la somme de 8 millions de dollars, avant qu’il la transforme en club privé dix ans plus tard. Et que le style de vie de cette femme raconte une autre Amérique et une époque révolue.

Femme d’affaires visionnaire

Marjorie Merriweather Post est née en 1887, fille unique de Charles William Post et d’Ella Letitia Merriweather. Une enfant d’un autre siècle. Son père avait fait fortune dans les céréales. Convaincu qu’une nutrition équilibrée pouvait avoir une influence bénéfique sur la santé, il avait lancé en 1898 les premiers paquets de fruits et céréales pour le petit-déjeuner. De son vivant, il avait familiarisé sa fille aux affaires, l’emmenant avec lui lors de meetings ou de voyages professionnels. A son décès, en 1914, Marjorie Merriweather Post reçut la majorité des actions de la Postum Cereal Company Ltd, ce qui fit d’elle la femme la plus riche des Etats-Unis. Elle n’était alors âgée que de 27 ans et vivait avec son premier mari (elle en a eu quatre), Edward Bennett Close. C’est sous l’impulsion de cette femme visionnaire que l’entreprise a pris son envol en 1923. Son deuxième époux, le financier Edward Francis Hutton, en était alors le président du conseil d’administration, mais c’est Marjorie Hutton qui, en femme d’affaires avisée, a permis la transformation de la

firme. Elle a su anticiper les changements comportementaux liés à l’évolution de la société et, voyant que les femmes gagnaient peu à peu leur indépendance, a compris qu’il fallait leur faire économiser du temps en cuisine grâce à des produits surgelés. Suite à plusieurs rachats, la société est devenue la puissante General Foods Corporation. En 1936, après son divorce, Marjorie Merriweather Post devint la première femme à rejoindre le conseil d’administration d’une grande compagnie américaine.

Un goût effréné pour la beauté

Cette femme d’affaires était doublée d’une hôte parfaite au goût sûr. C’est ainsi qu’on l’avait élevée au Mount Vernon Seminary, dans l’Etat de Washington, où son père l’avait inscrite quand elle avait 14 ans. «Les affaires n’étaient pas sa seule passion, elle avait un goût effréné pour la beauté, explique sa petite-fille Ellen Charles (fille d’Adelaide Breevort Close, que Marjorie Post avait eue de son premier mariage). Elle aimait s’en entourer. Il n’y avait pas de place pour la médiocrité chez elle, tout était dans le détail.» Un goût du détail poussé à l’extrême. «Elle était adorable! s’exclame Iris Apfel (lire interview p. 24). Elle avait trois maisons principales: Mar-A-Lago à Palm Beach en Floride, qui appartient maintenant à Donald Trump et qu’il a transformée en un club, Camp Topridge, au bord du lac St Regis dans les monts Adirondacks, et une magnifique propriété dans l’Etat de Washington DC, Hillwood, qui est devenue un musée*. Avec mon mari Carl, nous lui avons fabriqué des tonnes

de tissus! A nos débuts, quand nous avons créé notre compagnie d’étoffes Old World Weavers, je répondais encore au téléphone. Un jour, elle appelle: «Je suis Madame Marjorie Merriweather Post et je dois parler immédiatement à Monsieur Apfel.» Je lui demande pourquoi. Elle répond: «Hier soir, on a posé tous mes rideaux et je dois lui en parler.» J’ai pensé au pire: qu’avions-nous fait? Nous avions créé pour elle une grande quantité de soieries avec de nombreuses garnitures. Elle semblait tout détester. Je lui ai donc passé mon mari et elle lui a dit: «Je suis actuellement assise tout en haut d’une échelle de 6 mètres dans mon salon et j’admire mes rideaux: ils sont absolument magnifiques! La qualité des tissus est fantastique! J’adore les festons! Mais j’ai un problème: je suis en train d’étudier la passementerie, une en particulier avec beaucoup de petites boules de soie. Pourriez-vous me dire combien de boules je devrais pouvoir compter sur un yard? Mon époux lui a répondu: «Mais Madame Post, elles sont faites à la main! Tous les matins, je mange vos céréales «Raisin Bran»: pouvez-vous me dire combien de raisins suis-je censé trouver dans chaque cuillerée?» Elle lui a répondu: «Touchée! Monsieur, je suis vraiment stupide, cela ne fait aucune différence et en plus ils sont magnifiques, je les adore, et si je ne descends pas du haut de cette échelle, je pourrais me casser le cou, alors merci beaucoup et excusez-moi.» On ne sait pas comment cela se passait dans les salons privés de Cartier New York: Marjorie Merriweather Post demandait-elle combien de brillants viendraient orner ses parures? Tout ce que l’on sait, c’est son amour du beau, poussé lui aussi à l’extrême: «Elle fut sans doute l’une des plus fidèles et la meilleure cliente de Car-

tier New York. C’était une femme très indépendante qui ne laissait le soin à personne d’autre de lui offrir des bijoux, explique la Maison Cartier New York. Même si elle a eu de nombreux maris, c’était elle qui s’achetait ses joyaux, à quelques exceptions près, ce qui était assez inhabituel à cette époque. Elle a commencé à les collectionner très jeune. Et pas seulement des bijoux, mais également des cadres pour y encadrer des portraits peints, des miniatures ou des photographies. Dans nos archives, nous avons plus de 200 dessins de cadres qu’elle a commandés pour elle ou pour offrir.» Sa passion pour la haute joaillerie n’était pas un secret. «Elle en portait à chaque moment de la journée, au déjeuner comme en soirée, c’était naturel pour elle, raconte Ellen Charles. Elle aimait les pierres de couleur. Elles étaient toujours adaptées à sa tenue et elle tenait à ce que les femmes de sa famille en fassent autant. Lorsque je devais me rendre à une soirée, à chaque fois elle me proposait de porter certains de ses bijoux. Pourtant, cela m’était tout simplement impossible d’imaginer porter ces pierres. Non pas que le prix m’effrayait, puisque je ne m’en rendais pas compte, mais c’était la grandeur des bijoux qui m’en empêchait: les pierres étaient énormes! Je devais toujours faire semblant de bien considérer toutes les options et je finissais toujours par choisir la pièce la plus discrète. Encore aujourd’hui, je porte un bracelet très discret que ma grand-mère m’a offert.»

La mode après les joyaux

Marjorie Merriweather Post avait l’art de dédramatiser ses bijoux et aimait les marier à ses tenues. Elle était l’une des clientes de Martha Phillips, figure new-yorkaise de la mode décédée en 1996, qui avait


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o st, reine d’un monde disparu

ts au petit-déjeuner et régnait sur la haute société. Portrait d’une figure d’un monde révolu. Par Isabelle Cerboneschi et Antonio Nieto, New York

COURTESY HILLWOOD ESTATE, MUSEUM AND GARDENS

CARTIER NEW YORK, DÉPARTEMENT DES ARCHIVES

Sur le portrait de Frank O. Salisbury (1946), Marjorie Merriweather Post porte un collier de diamants et saphirs de 1936-37 à la forme géométrique typique des joyaux Art déco de Cartier.

ouvert une boutique au 12e étage d’un immeuble sur Madison Avenue, au début des années 30. Malgré la crise, celle-ci ne vendait rien à moins de 100 dollars de l’époque. Marjorie Merriweather Post venait dans la boutique avec ses joyaux pour être certaine que tant la couleur que la forme du col des robes qu’elle allait s’offrir se marieraient avec eux et les mettraient suffisamment en valeur. Les bijoux d’abord! La mode n’avait qu’à suivre. «Parfois elle arrivait avec des pierres, parfois elle nous les achetait, confie la Maison Cartier New York. Un jour, elle est venue avec une suite d’améthystes magnifiques et elle a souhaité qu’on les monte avec des turquoises.» L’alliance des deux couleurs était loin d’être anodine à l’époque, dans le monde de la haute joaillerie: la première à avoir osé marier ces gemmes fut la Duchesse de Windsor, avec son gorgerin en or, turquoises, améthystes et diamants, créé à sa demande par Cartier en 1947. «Tout le monde pensait à l’époque que cette combinaison de couleurs était choquante, apprend-on chez Cartier New York. Mais la Duchesse de Windsor a inspiré les femmes et au milieu du siècle, cette alliance de couleurs est devenue très à la mode.» C’est dans cette veine que s’inscrit le collier d’améthystes et turquoises de Marjorie Merriweather Post, qui date de 1950-51. «Elle adorait vraiment les couleurs! souligne sa petite fille. A tel point qu’elle possédait ses chaussures de soirée – bien que toujours le même modèle – dans toutes les teintes possibles pour être sûre de pouvoir les coordonner à sa tenue. Son amour pour les pierres comme pour la mode était infini. Elle aimait tant ses joyaux, qu’elle se faisait peindre les portant, et leur donnait une place de choix dans le portrait, poursuit-elle. Elle ache-

tait tout ce qui lui plaisait, avec le raffinement qu’on lui connaît bien sûr, mais elle avait un but bien précis: elle avait conscience de faire partie des dernières personnes qui connaîtraient un mode de vie si faste. Elle tenait à être la représentante d’une époque, qu’elle documentait pour que les générations futures puissent admirer l’art de vivre de son temps.» «Grand-mère adorait s’amuser, être entourée, révèle encore Ellen Charles. Elle adorait la compagnie; la maison était toujours vivante, nous pouvions inviter des amis à nous rejoindre, toujours dans une limite raisonnable bien sûr, mais elle adorait voir du monde, du monde heureux. D’ailleurs l’accueil était toujours exceptionnel, en arrivant, son personnel s’occupait de monter les affaires dans les chambres, de les ranger. Nous n’avions à nous préoccuper de rien, tout était pris en charge. A tel point qu’il était étrange de retourner chez soi après nos séjours chez elle, le retour à la «vie réelle» était assez particulier!» dit-elle en riant. Ce style de vie n’avait rien de très commun chez les Américains à l’époque. Marjorie Merriweather Post ne cachait pas son admiration pour les monarchies européennes et le faste qui les caractérisait. Elle aimait la vie. «Elle voulait toujours nous voir habillées avec des couleurs! Un jour, ma mère arriva vêtue de noir et ma grand-mère la bouda pendant un long moment. Elle aimait cette joie de vivre que procurent les tons colorés.» Mar-a-Lago, sa demeure de Palm Beach qu’elle fit construire de 1924 à 1927, est un exemple de son goût pour l’opulence: 126 pièces, 10 000 m2, des terrains de tennis, une piscine, face à la mer. La demeure avait été pensée comme un palace et elle en avait tous les airs. Des pièces monumentales, du mobilier d’exception. «Même dans

cette demeure gigantesque, elle n’avait rien laissé au hasard, relève Ellen Charles. Et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, sa volonté n’était pas d’avoir l’air plus riche que les autres ni d’être admirée pour le faste qu’elle savait construire ou juste pour un exhibitionnisme vénal, elle voulait faire profiter à ses amis et sa famille de toute cette beauté.»

Hillwood, la maison-musée

«Il y a une grande différence entre notre époque et la sienne, poursuit la petite-fille de Marjorie Merriweather Post. L’art n’était pas forcément un investissement ni un moyen de montrer son pouvoir. Les gens achetaient parce qu’ils aimaient une œuvre, pour la beauté qu’ils y trouvaient. De fait, elle adorait se balader dans les galeries parisiennes et acheter les toiles qui lui procuraient des émotions. C’était son goût et son œil avant toute chose.» Marjorie Merriweather Post possédait notamment l’une des plus grandes collections au monde d’art impérial russe, qu’elle avait achetée au gouvernement soviétique sous l’ère de Joseph Staline en mal de fonds, quand elle vivait en Russie. Elle y avait suivi son troisième époux, Joseph E. Davies lorsque ce dernier avait été nommé ambassadeur des Etats-Unis auprès de l’Union soviétique. Le couple a vécu là-bas de 1937 à 1938. Elle a d’ailleurs préparé sa maison tout entière à

A droite, motif central du collier. Crayon graphite et gouache, papier transparent. 13,6 x 12,2 cm, Cartier New York 1937.

devenir un musée consacré à son style de vie et son goût original. Et lorsqu’elle découvrit cette sublime bâtisse donnant sur le Rock Creek Park, à Washington, elle n’hésita pas: c’était là qu’elle allait construire sa maison-musée, à Hillwood. Les parents de Marie Louise Brulatour-Mills étaient de grands amis de Marjorie Merriweather Post. «Ils se rendaient souvent à des fêtes chez elle, ou encore pour des week-ends, confie cette dernière. Un jour, ma mère m’a montré des photos d’un séjour chez Marjorie où des gens dansaient le «square dancing». Je trouvais ça très insolite! J’avais toujours pensé que c’était une danse populaire et que mes parents, toujours si élégants, ne s’adonnaient pas à ce genre de divertissements, mais finalement ils étaient si heureux. Aujourd’hui, je me rends compte que ça devait être vraiment un plaisir de vivre à cette époque.» A condition d’être née du bon côté de la frontière sociale, bien sûr. «Il y avait des règles très strictes à suivre. Surtout avec le personnel de maison: le majordome était toujours Anglais, le chef Français et la gouvernante Allemande, même si dans notre cas elle était Irlandaise.» Marie-Louise Brulatour-Mills rappelle qu’il s’agissait d’un autre monde: «Nous étions éduqués à la musique, la peinture, nous savions distinguer les différents courants; nous avions des «tuteurs» qui nous

accompagnaient pour faire «le grand tour» en Europe. Les EtatsUnis d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec ce que nous connaissions à l’époque. Les personnes désormais sont autocentrées, alors qu’avant nous étions conscients des différentes situations dans le monde. Je pense que nous étions plus humains», relève-t-elle. Après la Seconde Guerre Mondiale, le monde a basculé, les valeurs ont changé. «Marjorie a été le dernier symbole de la grandeur de cette époque, cette beauté et cette gentillezza n’existent plus désormais», conclut Marie-Louise Brulatour-Mills. Marjorie Merriweather Post était une femme d’affaires, une mondaine, une amoureuse de l’art, une élégante, mais également une philanthrope. Ses donations se comptent en millions de dollars. «Durant la Grande Dépression, elle installa des cuisines à soupes dans New York, elle finança aussi des installations de camps d’hôpitaux durant la Première Guerre mondiale en France. Elle fut d’ailleurs remerciée par l’Etat français par la remise de la Légion d’Honneur», souligne sa petite-fille, Ellen Charles. Marjorie Merriweather Post (1887-1973) fait partie de ces gens qui semblent avoir eu cent vies en une. «La seule chose qu’elle n’a pas faite, et pour cause, on ne le choisit pas, c’est naître reine! Elle aurait adoré faire partie d’une dynastie royale.» D’une certaine façon, elle fut la reine d’une Amérique disparue, où le luxe et l’art étaient un plaisir et non une arrogance, un monde où l’on pouvait porter, ou pas, des centaines de carats au petit-déjeuner. * «American Empress, the Life and Times of Marjorie Merriweather Post», Nancy Rubin, janvier 2004 **Pour toute information concernant le musée Hillwod: www.hillwoodmuseum.org

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BY APPOINTMENT

Au service de Sa Majesté David V. Thomas fut pendant seize ans le loyal Crown Jeweller, le joaillier responsable des bijoux de la Couronne d’Angleterre. Des parures qui ont scandé l’histoire. Rencontre. Par Antonio Nieto, Londres

P

endant seize années, David V. Thomas fut au service de la Couronne britannique. Dans le sens premier du terme: il a veillé sur les joyaux de SM La Reine Elisabeth II d’Angleterre. Il a pris part à des événements qui ont marqué l’histoire: le décès de la reine mère, le mariage du prince Charles avec Lady Diana, la mort tragique de cette dernière. Il a servi la famille royale en prenant soin de ses joyaux, en gardant ses pierres les plus précieuses, il a veillé sur le rayonnement de la royauté britannique. La tour de Londres était en quelque sorte son bureau, là où les merveilles de la Couronne sont enfermées. Ce que le commun des mortels ne voit qu’à travers un écran de télévision, il fut l’unique personne autorisée à les toucher. Sa loyauté sans faille, sa discrétion, son immense respect et les services rendus à la reine lui ont valu d’être nommé membre de l’Ordre royal de Victoria. Comment tout cela a commencé? J’ai commencé ma carrière lorsque j’ai quitté l’école, à l’âge de 17 ans, chez le joaillier Collingwood sur Conduit Street à Londres. J’ai dû grimper les échelons les uns après les autres. On m’a tout d’abord appris à nettoyer l’or et l’argent, puis j’ai pu observer dans les ateliers comment les bijoux sont créés. J’ai également passé du temps dans les bureaux. Tout cela a duré à peu près deux ans avant que je puisse enfin de enir un «Junior Assistant» dans le showroom. Au fur et à mesure des années, j’ai gagné en confiance jusqu’à me faire ma propre clientèle; parmi mes clients, la famille Spencer. L’histoire n’était vraiment pas mon fort à l’école, mais pouvoir la relier à certains bijoux l’a rendue tellement plus intéressante… Je suis resté là-bas à peu près vingthuit ans. Et après? Garrard&Co sur Regent Street m’a débauché en 1986. J’ai dû continuer à me former durant cinq ans et même après ces années, il n’était pas certain que je pourrais occuper le poste de Crown Jeweller, car c’est à Sa Majesté la Reine d’en décider. La fonction de bijoutier de la Couronne avait été créée par la reine Victoria en 1843. En 1991, on me présenta à la reine. J’ai occupé cette position durant seize ans, jusqu’en 2007 où je suis parti à la retraite. Si l’on compte également les cinq ans d’apprentissage, j’aurai servi la monarchie pendant vingt et un ans. Qui a accès aux bijoux de la Couronne? Mis à part Sa Majesté la Reine, seul le Crown Jeweller a accès aux joyaux de la Couronne. Ils ne peuvent ni être touchés ni déplacés si le Crown Jeweller n’est

VICTORIA AND ALBERT MUSEUM

CHRISTOPHER FURLONG / AFP

pas présent. Bien entendu, j’avais une équipe que j’avais moi-même formée pour m’aider dans la tâche annuelle de nettoyage des joyaux, mais cela relevait toujours de ma responsabilité. J’ai vécu cette responsabilité comme un honneur et un privilège. A quelle époque remontent ces joyaux? La plupart des joyaux remontent à 1661. Quand Cromwell arriva au pouvoir (le 16 mai 1649, en proclamant une république – le Commonwealth, ndlr), il détruisit tout. En voulant effacer toute trace de monarchie, il vendit toutes les pièces pour payer les guerres. Mais lorsque Charles II se fit c uronner, en 1661, il fallut recréer une nouvelle parure de joyaux. Presque l’intégralité des bijoux se trouvant dans la tour date du couronnement de Charles II; ce sont les plus anciens que la famille royale possède. Il y a également trois perles venant d’Elisabeth I, qui font partie de la couronne de couronnement de la reine aujourd’hui. Est-ce que vous voyagez beaucoup avec SM la Reine Elisabeth II? Non. Une seule fois. C’était à Moscou pour la «British exhibition», en 1990. Comment la reine peut-elle se souvenir de tous ses bijoux, étant donné leur grand nombre? Tout est catalogué. Tout ce qu’elle possède est minutieusement enregistré. Par exemple, si des dignitaires chinois venaient et lui offraient un cadeau, nous l’enregistrions pour que la fois suivante ils puissent voir leur présent. La reine choisit-elle, elle-même, les bijoux qu’elle va porter? Je dirais plutôt que c’est l’habilleur. Je pense qu’il ou elle propose différents choix et la reine décide de ce qu’elle souhaite porter parmi les options. Vous occupiez-vous également d’autres membres de la famille royale?

En tant que Crown Jeweller, je devais m’occuper des joyaux de la Couronne dans la Tour de Londres, mais je devais également prendre soin des collections privées de la reine et des autres membres de la famille royale. Cela arrivait qu’on puisse voir des bijoux de la collection privée de Sa Majesté la Reine portés par un autre membre de la famille royale lors de grandes occasions. De toutes les pièces que vous avez touchées, laquelle vous a donné le plus d’émotion? Difficile à dire, tous les joyaux de la Couronne m’ont beaucoup ému. Mais si je devais en décrire un, je dirais la Couronne impériale d’apparat qui, parmi d’autres pierres précieuses, contient le rubis du prince noir, qui est en fait un spinelle. Il fut porté par Henri V sur son casque lors de la bataille d’Agincourt en 1415. Le fait qu’une chose pareille puisse être prouvée est incroyable. Il y a également, sur cette couronne, quatre perles. Trois d’entre elles remontent au règne de la reine Elisabeth I et pendaient originairement sur un long collier de perles. Prendre soin d’une telle pièce est une expérience émotionnelle unique. Il y a aussi le Sceptre à la croix qui est serti du diamant Cullinan I, surnommé The First Star of Africa, pesant 530 carats. Ce diamant est un des huit taillés dans la pierre d’origine pesant 3106 carats. Le Cullinan II, pesant 317 carats, se trouve sur le devant de la Couronne impériale d’apparat. Lorsque la reine mère mourut, est-ce vous qui avez posé la couronne sur son cercueil? Lorsqu’en 2001 la reine mère Elisabeth mourut, ce fut mon travail en tant que Crown Jeweller d’aller chercher la couronne dans la Tour de Londres et de la poser sur son cercueil dans le Westminster Hall. Tous les jours, je veillais sur la couronne et je l’ai à nouveau nettoyée avant les funérailles à Westminster Abbey. Après la cérémonie privée dans la chapelle de Saint-George

David V. Thomas a veillé sur les joyaux de Sa Majesté et a été nommé membre de l’Ordre royal de Victoria. JEFF GILBERT

Windsor, je l’ai récupérée et rapportée dans la Tour de Londres. La reine mère aimait-elle les perles? La reine Elisabeth adorait ses colliers de perles et les portait en toutes occasions, privées comme officiel es. C’est une tradition qui perdure aujourd’hui au sein de la famille royale. La reine Mary aussi? La reine Mary était une merveilleuse ambassadrice pour les joailliers. Elle portait des colliers de perles, mais également de diamants, comme nous pouvons le remarquer aujourd’hui sur beaucoup de photos d’époque. Certains joyaux ont été modifié , par exemple le somptueux saphir monté en broche de Lady Diana, cadeau de mariage de la reine mère. Cette broche avait été modifié pour former le motif central d’un collier de perles, mais elle pouvait toujours être portée en broche si l’occasion se présentait. Avez-vous créé des bijoux pour Lady Diana? Alors que je travaillais chez Collingwood, avant mon départ pour Garrard en 1986, j’eus l’honneur et le privilège d’organiser la réalisation de l’anneau en or de mariage de la désormais regrettée princesse de Wales. Cet anneau avait été gravé à l’intérieur avec un message personnel qui restera à jamais un secret. Tout comme tous les autres présents personnels commissionnés par des membres de la famille royale d’ailleurs.

Quand la reine décide de porter telle ou telle broche aujourd’hui, est-ce décidé le jour même ou planifi ? C’est planifié probablement la semaine précédente, cela dépend des impératifs. Il est impossible de faire les choses à la dernière minute. De quelle pièce était-il le plus diffi ile de s’occuper? Probablement la couronne de couronnement. Ce n’est pas vraiment dif cile, mais tous les composants pouvaient se démanteler. J’essayais de ne pas penser au fait que j’étais en train de manipuler la couronne, mais rien n’y faisait. C’est pour cela que je préférais qu’on me laisse seul. Je n’aimais pas avoir des personnes regardant mon travail. C’étaient des actions si délicates. Lors de l’ouverture offici lle du parlement, qui a lieu chaque année, je devais sortir quatre pièces: la Couronne impériale d’apparat, deux massues et «The Great Sword of State». Est-il vrai que la reine Victoria ne pouvait porter de couronnes lourdes? En vieillissant, la reine Victoria commença à souffrir de migraines, alors elle trouvait ça moins fatigant de porter la Petite Couronne de diamants. La couronne avait été réalisée en 1870 et ne pesait que 110 g, elle la portait souvent. Pourriez-vous nous raconter une anecdote particulière? Il y en a tellement! Mais elles sont privées et je pense qu’elles devraient le rester. Si ces personnes ont été assez magnanimes pour m’accorder leur confi nce, je préfère m’en montrer digne.


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SARTORIALISME

Vacheron Constantin X Barberis Canonico, l’éloge de la «sprezzatura» Deux des plus anciennes manufactures se sont alliées pour réaliser une collection de montres issues des savoir-faire à la fois horloger et de manufacturier de tissus. Mais au fond, en quoi consiste l’élégance? Une quasi-perfection qui laisserait la place à l’imperfection? Réponses croisées. Par Isabelle Cerboneschi

L’

élégance, c’est la patine. L’ennoblissement par l’âge. L’élégance, c’est le respect des traditions et l’amour du passé. L’élégance ce sont des codes régulant les apparences, normes qu’il est bon de transgresser justement. L’élégance est une mise en scène de soi, à la fois discrète et inoubliable. L’élégance ce sont des questions sans réponse: Gieves & Hawkes ou Cifonelli? Deux ou trois boutons? Classicisme ou flamb yance? Epaule pagode ou large carrure? Souplesse ou rigueur? Chaussettes en fil d’écosse noires ou pourpre cardinalice de chez Gammarelli? On pourrait discuter de l’élégance masculine pendant des heures sans que l’on parvienne jamais à mettre d’accord les interlocuteurs. Un point de détail, un col, un bouton, une longueur de manche, ouverte, fermée, une pochette, pas de pochette, chaussures marron ou noires, tout se discute. Pour une fois, nous avons rencontré deux hommes qui parlaient le même langage et qui avaient l’air de s’accorder sur de nombreux points: Christian Selmoni, directeur artistique de Vacheron Constantin, et Simone Ubertino Rosso, Communication Manager de Vitale Barberis Canonico. Du rapprochement de leurs deux maisons est née une collection de montres dédiée à l’«Elegance Sartoriale» qui reprend sur le cadran des motifs de tissus traditionnels – tartan, rayure tennis, prince-de-galles, chevron – dans des couleurs inattendues. Discussion à deux voix.

Comment vos deux manufactures en sont-elles venues à se rapprocher pour réaliser ce projet? Christian Selmoni: Il y a environ deux ans de cela, il y a eu un rapprochement entre Vacheron Constantin et Vitale Barberis Canonico, dans le cadre d’un programme mettant en lien des sociétés qui ont plus de 250 ans d’existence (Vitale Barberis Canonico a été fondée en 1663, Vacheron Constantin en 1755, ndlr). Nous avons beaucoup de valeurs en commun, notamment d’avoir su perpétuer tout un savoir-faire depuis des siècles. Nous avons commencé à travailler une collection de montres «métiers d’art» qui feraient référence au vestiaire masculin, et naturellement nous nous sommes tournés vers cette entreprise. Retrouve-t-on des gestes, des savoir-faire communs entre une manufacture horlogère et une manufacture de tissus? Simone Ubertino Rosso: Une chose qui a frappé Monsieur Barberis Canonico quand il a visité la manufacture Vacheron

qui vient bousculer l’ensemble? SUR: Oui, cela fait partie de la philosophie italienne, du style italien, ce qu’on appelle la «sprezzatura», dont Gianni Agnelli était un symbole. Dans une silhouette, il faut toujours un détail qui ne va pas trop bien. Même si un bouton se détache lors d’un voyage, c’est bien! Il ne faut pas être trop parfait. Trop parfait, c’est rasoir. Et avec cette collection de montres, c’est exactement la même chose! C’est un produit sobre, classique mais avec un twist. CS: Oui, elle a quelque chose de décalé. En quoi consiste ce décalage: dans le choix des couleurs? CS: Nous avons fait une sorte de détournement de couleurs. Au début, il était assez évident que nous allions travailler avec des camaïeux de gris et de bleus, mais à l’arrivée, on se retrouve avec des teintes différentes, comme ce rouge. Pourquoi ce rouge justement? CS: Parce que nous avons réalisé que l’alliance du guillochage façon tissu et de cette couleur était une alchimie très particulière. Au départ, ce n’était pas une teinte que nous souhaitions, mais de manière inattendue, elle crée une vibration, une lumière, et fonctionne avec le décor de manière magnifique

PHOTOS: DR

Constantin, et qui surprend les visiteurs quand ils viennent chez nous, c’est le silence qui règne dans certains départements. Chez nous, il s’agit en l’occurrence du département d’anoblissement du tissu, où l’on contrôle la qualité des pièces. Chaque année nous produisons 9 millions de mètres d’étoffe, c’est-à-dire plus ou moins l’équivalent de 3,5 millions de costumes par an, et chaque centimètre est contrôlé au moins trois fois par l’œil humain. Il n’existe pas de machine pour faire cela. Chaque fois qu’un fil est cassé ou qu’on note un petit défaut du métier à tisser, il y a des personnes qui, à l’aide d’une aiguille, corrigent. On a l’impression d’entrer dans

un sanctuaire où tout le monde est hyperconcentré et je pense que c’est la même chose chez vous pour vos artisans. CS: Chez nous, on pourrait faire un parallèle avec les métiers de décoration horlogère comme l’anglage main. C’est un savoir-faire particulier. On y retrouve ce même silence, cette concentration. Pas d’autres points communs? CS: Si, justement, un autre parallèle intéressant entre nos deux manufactures, c’est cette notion de «classique avec un twist». SUR: Pour cette collection de montres «L’Elégance Sartoriale», nous avons choisi des motifs

classiques, je dirais même historiques du vestiaire masculin mais traités dans des couleurs d’émaux inattendues, comme ce rouge cerise. Et c’est exactement le même principe que nous utilisons tous les jours pour dessiner nos étoffes. On se plaît à imaginer que l’homme qui s’habille avec un costume fabriqué avec des tissus Vitale Barberis Canonico portera un costume bleu foncé mais avec une pochette rose ou avec des chaussettes rouges, c’està-dire un homme qui joue avec son apparence, qui sait utiliser un détail imparfait pour créer la perfection. C’est cela le secret de l’élégance italienne: cette petite imperfection

Collection «Elégance Sartoriale» de Vacheron Constantin. Une collaboration avec la maison Vitale Barberis Canonico, fabricant de tissus prestigieux depuis 1663.

Le tissu est une matière destinée à accompagner le mouvement d’un corps or avec cette collection, le tissu accompagne un tout autre mouvement: le mouvement horloger. Cette réfl xion a-t-elle prévalu dans le choix du thème? CS: C’est intéressant, mais ce n’était pas voulu. En revanche, quand on a commencé à travailler ces motifs d’étoffes en guillochage, nous nous sommes rendu compte que ce qui les fait vivre c’est justement leur tridimensionnalité. Et je trouve admirable que notre guillocheur ait été capable de recréer cette tridimensionnalité avec une machine qui grave un trait de l’épaisseur d’un cheveu. SUR: En écoutant votre réponse et cette histoire de gravure pas plus grosse qu’un cheveu, je repense aux points qui nous lient. Notamment la complexité du processus de création. Je ne sais pas combien d’étapes sont nécessaires pour concevoir et construire une montre, mais pour créer un tissu, il y a 200 passages obligés. Tout commence avec la fibre e laine dans laquelle j’oserais dire qu’il y a déjà tout le tissu, donc toutes ses performances. Elle fait environ 17 microns d’épaisseur, par comparaison, un cheveu humain


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fait entre 30 et 100 microns. Quand on nous demande le secret d’un bon tissu, certains répondent que c’est la technologie, d’autres qu’il réside dans l’anoblissement, nous, on répond que c’est la matière première. Donc la qualité d’un costume dépend avant tout de la laine que vous aurez choisie? SUR: Tout est dans la fibre de l laine du mouton. J’ai eu l’occasion de me rendre en Australie, et quand celui que l’on appelle le «classeur» de laine (qui travaille avec l’éleveur) vient de tondre un animal, on dit qu’au simple son que fait la laine sur la table, il sait si elle va se traduire dans un tissu de qualité. Le son est quelque chose d’important pour nous, quand on le touche, quand on le froisse un peu, on dit que le tissu chante. Et donc tant une belle gravure qu’un beau tissu dépendent finalement de que que chose qui n’est pas plus épais que quelques microns. Vous connaissez parfaitement la trame, le rendu d’un tissu, et en voyant l’interprétation donnée par le guillocheur vous retrouvez-vous en terrain connu? SUR: Quand on a commencé à travailler avec les guillocheurs, Christian et moi avons cru d’une manière un peu naïve que ce serait facile de dupliquer des dessins dont on possède les fichiers sur ord nateur. Or cela n’a pas été simple du tout! On ne peut pas envisager de répliquer exactement un prince-de-galles par exemple, avec tous les détails qui le composent, sur le cadran d’une montre. Il a donc fallu décomposer le motif de façon à en capter l’essence afi que les guillocheurs puissent le reproduire. Cela représente des semaines de travail! Et pour vous, Christian Selmoni, quelle fut la plus grande difficulté CS: Déjà la retranscription de ces dessins dans notre univers. Ce fut pour nous l’occasion de créer de nouveaux motifs de guillochage avec des machines séculaires. J’ai été très surpris aussi du temps incroyablement long qu’il a fallu pour pouvoir assortir les couleurs et les motifs. Je ne me rendais pas compte qu’une couleur fonctionne avec un certain tissu mais pas du tout avec un autre. Nous avons donc dû faire plusieurs prototypes guillochés à la main et émaillés, et nous avons essayé plein de nuances de teintes, d’épaisseur, au risque de se perdre. Pourquoi ce choix de tissus particuliers? SUR: Parce que ce sont de grands classiques! CS: Pour former la base de cette collection, il fallait une porte d’entrée qui soit évidente. Il nous fallait des motifs emblématiques: le chevron, le carreau, le princede-galles, les rayures tennis sont caractéristiques du vestiaire masculin. SUR: Dans l’histoire du style masculin, il n’existe qu’une dizaine de motifs, si l’on veut aller à l’essentiel. Tout ce que l’on fait c’est reproduire, réinterpréter, changer les couleurs, les combinaisons et surtout appliquer de nouvelles technologies de filature. L s motifs que l’on a choisis sont historiques. Par exemple, les rayures tennis datent de la Rome antique, le prince-de-galles de plusieurs siècles, mais il a fait ses débuts en ville grâce au duc de Windsor il y a un siècle. D’ailleurs cela a choqué la haute société

anglaise de l’époque, car c’était un tissu que l’on portait seulement à la campagne. Le tartan est une étoffe d’origine celte… Je ne peux pas deviner de quoi sera faite la mode masculine dans 50 ans, mais je peux dire qu’il y aura encore de la rayure tennis, du prince-de-galles, du tartan et du chevron. Peut-être que les fibres vont changer. Quand on regarde les échantillons de nos archives, on n’est pas en mesure de reproduire exactement un tissu de 1856 parce que la technologie est tellement avancée que l’on n’arrive pas à produire des fi s aussi gros qu’à l’époque. Il faudrait utiliser des métiers à tisser à la main pour y parvenir. En revanche, les motifs de 1846 sont exactement les mêmes et je suis sûr qu’en 2046 et peut-être même en 3046 il y aura encore du chevron. Est-ce qu’en 1663 le princede-galles ou le chevron existaient déjà? SUR: Dans nos archives, nous n’avons pas de tissus qui datent du XVIIe siècle. L’idée d’avoir des collections de tissus a commencé à naître à partir de la Révolution industrielle. Auparavant, le marchand produisait une pièce d’étoffes, allait au marché et la vendait. Il n’avait pas la possibilité de le reproduire à l’identique parce que les techniques de teinture et de tissage n’étaient pas aussi développées qu’aujourd’hui. Avec la Révolution industrielle, il y a eu des métiers à tisser plus modernes, on a commencé à pouvoir reproduire les tissus. Les rayures, les carreaux existaient, mais le prince-de-galles, je ne sais pas.

Lux Costume trois-pièces intra sec chevrons Cheveux gominés par endroits posés Poses expertes, montre lumière au poignet Son regard fin défie, chronomètre discr Il est le luxe. Il est l’attraction. S’adonne avec un très grand sérieux A ses activités préférées, le bienheureux Sorties de chiens, parties de golf et de cigares Héros millésimé, Modèle rare. Le ressort narratif gagne automatique Mécanisme se meut en progressive fascination Envers cet être obsessionnel et cyclique Plaisance chronique, splendeur de précision Canon hollywoodien, asiatique, européen. Illusion.

Comment savez-vous alors le genre de tissu que vous fabriquiez dans les années 1660? SUR: Dans l’acte fondateur de la maison, un cahier de taille, c’està-dire un cahier dans lequel on notait le paiement d’impôts au duc de Savoie, il y a trois éléments: la mention de la famille Barberis Canonico, du village de Prativero où se trouve encore le siège de l’entreprise, et puis on parle d’une typologie de tissu qui est toujours dans le core-business de l’entreprise aujourd’hui.

Costume carreaux croisés, image de synthèse léchée Félin classique, dandy manufacturé Sa pensée Haute Couture en absolue détente Moment de raffinement superflu et de parfaite entent Comme en lévitation, suspension Temps élégant sous influence esthétiqu Balancier finit par déchaîner la sophisticatio Eclat déchiré en proie à l’éloge extérieur Véritable trésor, instrument manœuvre mon corps, mon cœur. Tisseur de détails abandonnés Artisan des beaux-arts numériques Il s’adonne aux pêchés-sauveurs techniques Déluges, débauches et beautés.

Sur votre site, on voit des ouvrages anciens remplis de carrés d’étoffes. De quoi s’agit-il? SUR: Je pense que vous parlez des livres de tendance. En 1836, un certain Monsieur Claude a fondé la société Claude Frères. Il envoyait des designers en Europe pour couper des petits morceaux de tissus de différentes collections, qu’il compilait dans des livres et il les vendait par correspondance aux latures afi qu’elles puissent s’en inspirer. Dans certains ouvrages, on trouve tous les détails du fil, de la fib e, du matériel, du dessin, tandis que d’autres n’étaient que des sortes de cahiers de tendance, dans lesquels on retrouve différents types de tissus. Le plus ancien ouvrage que nous possédions date de 1846 et il est parfaitement conservé. Avez-vous des clients communs? CS: Sans doute, oui. SUR: Hier soir, lors du lancement de la collection, j’en ai rencontré. Ce sont deux univers apparemment lointain, mais en réalité, un homme qui aime une belle montre aime aussi une belle voiture, les arts, un beau costume. C’est un esthète. Il y a une sorte de contamination, de fertilisation de style. Quand on associe différents mondes, différents territoires du monde masculin, il y a matière à faire rêver les hommes.

On pense vanter ses prodigalités stylistiques Paysages étoffés, perfusés de poésie elliptique Traditions dévoilées, Prince prend le pari d’ausculter Ses grands yeux tournés vers le ciel, acuité du regard fix Nuancier vif activé tel un phœnix. Luxe tapit toujours à l’affût de l’heure éphémère Cadastre de l’âme aux aiguilles légères Faste vitrine où ruisselle parfois Le fleuve sillon qui baptise mes pas © Carmen Campo Real – 31 octobre 2016 Guillochage et émaillage du cadran d’une montre de la collection «Elégance Sartoriale» de Vacheron Constantin. Reproduction du motif «prince-de-galles».

«Pour cette collection de montres, nous avons choisi des motifs classiques, je dirais même historiques du vestiaire masculin mais traités dans des couleurs d’émaux inattendues.» Simone Ubertino Rosso

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ICÔNE

Iris Apfel, oiseau de paradis Cette «starlette gériatrique» de 95 ans n’a jamais donné autant d’interviews que depuis qu’elle est entrée dans le 4e âge. Icône de mode, ambassadrice de marques, collectionneuse, décoratrice d’intérieur, elle aura eu mille vies et un seul mari avec qui elle a restauré la Maison-Blanche sous le règne de neuf présidents. Son style idiosyncratique est une source d’inspiration infinie. encontre enchantée. Par Isabelle Cerboneschi, New York

I

l existe quelques rares personnalités dans le monde du design et de la mode dont l’allure, un détail, suffi à les identi er. Un catogan, des lunettes noires et un col haut? Karl Lagerfeld. Un visage en triangle et un carré mousseux de cheveux roux? Sonia Rykiel. Une paire d’énormes lunettes rondes, une bouche rouge et un bob de cheveux mauves: Iris Apfel. Depuis que le Met lui a dédié une exposition en septembre 2005 intitulée Oiseau rare, sous la direction de Harold Koda (responsable du Costume Institute jusqu’en 2015), Iris Apfel est devenue une icône de mode adulée mondialement. «Il voulait que je monte une exposition d’accessoires, mais les présenter hors contexte n’avait pas de sens, dit-elle. Il m’a demandé de présenter certaines de mes tenues que je devais accessoiriser à ma façon.» Alors qu’elle était surtout connue d’un certain public américain, en révélant les secrets de son dressing, elle a vu l’aréopage de ses admirateurs se démultiplier. Iris Apfel est née dans le Queens, dont elle a gardé l’accent, d’un père qui vendait des miroirs et d’une mère vendeuse. La célébrité lui est tombée dessus par accident, ditelle, comme toutes les choses importantes dans sa vie. Ses intuitions l’ont menée à travailler en tant que rédactrice pour le Woman’s Wear Daily et à créer, en 1950 avec son époux Carl, une fabrique de tissus précieux: Old World Weavers. Carl, ce fut l’amour de sa vie: elle l’a épousé en 1948 et a vécu avec lui soixante-sept ans d’un mariage heureux, jusqu’à ce mois d’août 2015 où il est parti à l’âge de 100 ans. Création de modèles, rééditions d’étoffes anciennes, les époux Apfel sont rapidement devenus la coqueluche de la haute société américaine. Ensemble, ils ont participé aux projets de restauration de la Maison-Blanche sous le règne de neuf présidents. Leur clientèle était composée des personnalités les plus fl mboyantes de l’époque: Greta Garbo, Marjorie Merriweather Post (lire page 18), Estée Lauder, pour ne citer qu’elles. Les époux Apfel ont vendu leur société en 1992 à Stark Carpet, qui continue d’éditer certaines de leurs étoffes. Cette frénétique collectionneuse de vêtements a développé un style idiosyncratique, mêlant haute couture et pièces trouvées aux puces, vêtements ecclésiastiques et pantalons de lézard griffés Dolce & Gabbana, le tout souligné par des bijoux aux proportions démesurées, et des bracelets empilés sur ses poignets et avant-bras à la manière de l’écrivaine Nancy Cunard. Un style à

la hauteur de son humour. Lorsque Iris Apfel se raconte, ses bijoux s’entrechoquent et accompagnent son discours à contretemps. Cette starlette gériatrique de 95 ans, comme elle se qualifie n’a jamais autant donné d’interviews, n’a jamais autant prêté son image aux marques (Citroën, TAG Heuer) que depuis qu’elle est entrée dans le 4e âge. En septembre dernier, elle était assise au premier rang du défi é Monse à New York avec à son poignet le premier modèle d’une nouvelle collection de montres lancée sur le marché américain par TAG Heuer: la Link Ladies Collection. Cette icône de la mode avait accepté de pousser ses bracelets tintinnabulants afin de laisser une portion de poignet libre pour accueillir la nouvelle montre.

qu’il voulait rencontrer et c’était moi. Je l’adore! Il est tellement authentique, original, créatif, gentil et mignon. Ce n’est pas un créateur bidon comme pas mal de gens, il est très intègre, il aime les beaux tissus. J’ai adoré son show. Il fait des habits que les gens peuvent porter, contrairement à certains détraqués.

Vous dites que vous êtes une «starlette gériatrique » de 95 ans, vous êtes l’ambassadrice de nombreuses marques, que renvoie votre image aux gens? Demandez-leur! J’imagine que je leur renvoie l’image de l’authenticité. Et que cela implique également un certain sens du style, de l’originalité, de la créativité et de la longévité (rires). Les gens me disent souvent que je ne suis pas fausse et ils savent que si j’associe mon nom à quelque chose, c’est que je suis sincère.

Une de vos leçons de style tient en une phrase: «More is more, less is a bore» (plus c’est mieux et moins c’est ennuyeux). Pensez-vous que plus de personnes devraient l’appliquer? Cela s’applique à ma personne. Il faut savoir doser le «plus», car sinon vous pouvez vite ressembler à un sapin de Noël! Certaines personnes ont un style minimaliste et cela leur va très bien. Je ne dis à personne comment s’habiller. Je pense que chacun doit en être conscient pour soi-même. C’est d’ailleurs là où est le problème: tellement de gens ne prennent pas le temps de se connaître et de savoir ce qu’ils peuvent porter, quelle est leur zone de confort. Ils suivent aveuglément ce que les autres font. C’est plus facile, mais ce n’est ni créatif ni très intéressant. Ils se ressemblent tous. J’ai observé que ces derniers hivers, à New York, toutes les jeunes lles se ressemblaient de dos. Elles avaient de longs cheveux raides, libres ou avec une queue-de-cheval, des bomber jackets en cuir, des collants noirs, des cuissardes noires. On pouvait penser que c’était la même personne. Pourquoi, quand il y a un tel choix de pièces magnifiq es, vouloir ressembler à tout le monde? Je ne comprends pas.

C’est pour cela que vous l’avez associé à celui de TAG Heuer? J’aime leur histoire, j’aime la qualité et je suis très fla tée d’y être associée. Je trouve le design de leur nouvelle montre très beau. Elle a un grand cadran et j’aime tout ce qui est grand: c’est beaucoup plus simple pour voir. Je vous ai croisée à Paris dans les coulisses du défilé utomne-hiver 2016-2017 de Dries Van Noten à Paris en mars dernier. Il a dit que vous étiez une source d’inspiration. C’est formidable de continuer à inspirer certains créateurs! J’étais tellement excitée à l’idée de ce show! Quelqu’un avait demandé à Dries de préparer une liste de dix objets sans lesquels il ne pouvait pas vivre, et mon nom était sur cette liste! Je l’avais rencontré il y a quelques années lors d’une soirée, à New York. Il était venu pour ouvrir une boutique chez Bergdorf Goodman et j’avais été invitée à cet événement. Je me demandais pourquoi d’ailleurs, car je ne le connaissais pas. Il est venu vers moi, s’est présenté et m’a expliqué qu’on lui avait proposé d’inviter absolument qui il souhaitait et il a répondu qu’il n’y avait qu’une seule personne

Il fabrique ses propres tissus. Vous devez être sensible à ce fait, n’est-ce pas? Il adore les tissus et assembler des choses insolites. Il m’a dit que je l’inspirais, qu’il gardait mon livre dans son atelier et que parfois quand il n’arrivait pas à se faire comprendre par un designer, il lui montrait une de mes photos. Cela m’a ravie! (Rires.)

Vous avez été décoratrice: les étoffes utilisées pour décorer les intérieurs ont-elles eu une in uence sur votre manière de vous vêtir? Je pense que cela fait partie d’un tout: on fait les deux choses avec une même sensibilité. Quand vous êtes designer, vous décorez votre maison et quand vous vous habillez, vous vous décorez vousmême. C’est pareil. Avez-vous le sentiment de vous être inventée à travers vos vêtements et vos accessoires?

TAG HEUER

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«J’ai choisi de vivre dans l’ici et le maintenant. Je souhaite aller de l’avant, je ne veux pas retourner en arrière» Je me suis inventée, oui, mais je ne l’ai pas fait consciemment. Je ne fais jamais rien consciemment, d’ailleurs, tout est viscéral. Je peux expliquer les choses de manière intellectuelle, mais je les réaliserai de manière intuitive. On dit que je revendique le fait d’être une rebelle. Ce n’est pas vrai. Simplement, je fais ce que je veux. Personne n’a à me dire ce que je dois faire, de la même manière que je ne me permets pas de dire à qui que ce soit ce qu’il ou elle devrait faire. Chacun doit savoir ce qui est confortable pour soi. Comment cela se passait-il lorsque, avec votre époux Carl, vous décoriez la Maison-Blanche? Vous ne décorez pas la MaisonBlanche, vous la restaurez. Il s’agit d’une véritable restauration historique: tout doit être refait à l’identique, le plus proche possible de ce qui a été. Même s’il s’agit de la chose la plus laide au monde, il est absolument impossible de la changer. Vous ne pouvez pas décider de changer cette horrible couleur en bleu par exemple, même si le résultat serait magnifique Donc nous avons fourni les tissus, nous les avons fabriqués aussi près des modèles que possible. On nous avait donné les originaux. Si vous aviez la possibilité de tourner les aiguilles de votre montre à l’envers, quel moment choisiriez-vous de revivre?

Si vous me proposiez une telle chose je vous dirais de vous en aller! J’ai choisi de vivre dans l’ici et le maintenant. Je souhaite aller de l’avant, je ne veux pas retourner en arrière. Pourquoi aimez-vous le «vintage», n’y a-t-il pas assez de créativité à vos yeux dans les propositions des designers et créateurs d’aujourd’hui? Les vêtements vintage ont plus d’intégrité. Et puis les vieux vêtements me font paraître plus jeune (rires). Ceux qui datent des années 50 jusqu’aux années 90 étaient bien mieux confectionnés. Il y avait plus d’originalité, c’était l’âge d’or de la mode aux USA, nous avions des couturiers admirables, la qualité du travail était superbe. De nos jours, les habits sont très mal faits, ils coûtent plus cher, mais sont mal assemblés. Je pense que la mode est dans un trou et manque de créativité. Heureusement, j’ai gardé beaucoup de mes habits et je peux faire du shopping dans mon placard! Nous vivons dans un monde où les jeunes sont mis en avant et où les personnes âgées sont cachées, mises à l’écart. Comment changer cela? J’espère justement être un exemple vivant de ce qui peut changer! Les gens doivent se rendre compte qu’à 95 ans, on n’a pas besoin de se recroqueviller sur soi et d’attendre la mort: il y a toujours tellement de choses à faire! Simplement, il faut se motiver. Quand on a atteint un certain âge, au moment du lever, comme le disait ma mère, tout ce que vous possédez en double dans votre corps fait mal. Mais si vous restez à la maison, vous ne faites qu’y penser. A moins que vous ayez une pneumonie ou une hanche cassée, il faut sortir de son lit et commencer à faire quelque chose! Je ne pense pas à mes douleurs quand je travaille. C’est quand je m’arrête qu’elles me font mal à nouveau. Il faut toujours rester occupé, s’occuper l’esprit. Rien n’est gratuit, tout a un prix.


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ESSENCES

Mon parfum, mon miroir Qu’il soit récit biographique ou reflet d’un uni ers olfactif, le parfum sur mesure est fait à l’image de soi. Trois des plus grands compositeurs de ces fragrances uniques – Thomas Fontaine, Sylvaine Delacourte et Emmanuel Levain – ont bien voulu se prêter à l’exercice d’en imaginer un pour eux-mêmes. Par Emilie Veillon

Emmanuel Levain tive ne se perd jamais. C’est dans ses tiroirs qu’il faut aller puiser. La structure de mon parfum exclusif commencera par la note de cœur, celle qui va rester pendant plusieurs heures et qui va mettre en avant ce qui me touche le plus, ce qui me distingue, ce qui m’anime, me fait vibrer. Le cuir m’a toujours attiré depuis l’enfance par son côté animal et son odeur plus ou moins forte. Je passais beaucoup de temps avec mon grand-père, qui aimait lire de vieux livres magnifiquement reliés en cuir, bien tranquillement assis dans son fauteuil fabriqué dans la même

matière. Cette première note de cuir doit être sublimée avec l’iris, la fleur préférée de ma maman qui trônait régulièrement sur la table du salon chez mes parents. L’ambre, que mon père mettait dans son armoire ainsi qu’en eau de Cologne, renforcera cette composition de cœur pour accentuer l’effet que je veux donner. Le néroli, cette fleur de bigaradier que j’ai pu découvrir lors d’un voyage en Tunisie, complétera et terminera cette composition de cœur. Pour la note de tête qui sera fraîche, volatile, je me dirigerais vers l’Italie où j’ai passé de nombreuses vacances avec ma famille qui est originaire de ce si beau pays. Rien de telle que la bergamote associée à la pêche pour donner cet effet de fraîcheur que l’on sentira juste après la vaporisation. Quant à la note de fond, je partirai sur des éléments qui rappellent la région de mon enfance qui est très boisée, avec du bois de cèdre et du bois de santal pour une évaporation lente et durable. Je terminerai mon parfum exclusif par de l’encens, qui m’a profondément marqué lorsque j’ai accompagné mon père dans sa dernière demeure. Ainsi, je fixerais le temps et il resterait à mes côtés, dans un sillage sacré.»

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«Mes souvenirs, depuis l’enfance jusqu’à aujourd’hui, en passant par les moments à la fois de joie et de souffrance qui ont façonné l’homme et le parfumeur que je suis… Voilà comment serait composée la colonne vertébrale de mon parfum sur mesure. Mais celui-ci devrait aussi refléter ma vie, mes passions, mes émotions. C’est ce qui m’anime dans la création d’un parfum exclusif pour une personne: tout comme elle, il sera unique. Une vie est faite de rencontres avec des lieux et des personnes. La mémoire visuelle peut s’effacer, mais la mémoire olfac-

Thomas Fontaine

«Sans faire du Freudien, le parfum sur mesure c’est quelque chose qui raconte une histoire des plus personnelles. Un récit dont j’ai été le transcripteur, le traducteur en odeur. En fil conducteur, si j’avais à imaginer mon parfum, il serait plus Art déco et romantique, à la trame épurée, la formule plutôt courte, simplifiée, dans une quête de pureté, à l’inverse d’une œuvre d’Art nouveau ou baroque, surchargée et ornée. La parfumerie doit ressembler à l’horlogerie, si on enlève une pièce, rien ne fonctionne plus. J’ai un certain classicisme, je suis chanteur baryton, j’aime l’opéra, les romans d’Hemingway qui vous emmènent à l’autre bout du monde… donc mon parfum devrait rayonner cela. Reflet de mon propre univers olfactif, il serait empreint des matières premières que j’aime le plus. Comme le safran, pour sa générosité, ses contrastes chaud-

froid et les épices en général. Je ferais en sorte qu’il colle plutôt à un moment, à une situation, voire une personne dont je vais m’entourer, plutôt qu’à mon passé et ma vie en général. J’aime bien l’idée de Grenouille du livre de Patrick Süskind Le Parfum, qui adapte ses parfums en fonction de ce qu’il a envie d’exprimer, d’attirer à lui. Pour un soir d’hiver, dans la peau de Don Giovanni, je miserais sur des notes boisées, chaleureuses, confortables, cocooning, avec le patchouli, le vétiver, le santal, couplées à la sensualité du cumin ou du poivre, à un cuir et des muscs pour des sensations plus animales et ambrées qui apportent de la rondeur, voire même du labdanum, pour son côté chaud assez proche de la salive sur la peau que j’adore. Mon parfum d’été évoquerait notre maison de campagne dans la Sologne, près de Paris, avec des notes fraîches de thym, chèvrefeuille, romarin,

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Parfumeur de la Maison Jean Patou, il se dédie notamment au parfum sur mesure, captant les goûts secrets d’une clientèle d’exception. Avec elle, il compose une œuvre d’art, un objet de culte, un monogramme, avec les essences naturelles les plus précieuses.

un bouquet de lys, l’odeur du parquet qui grince et des boiseries. Je mettrais beaucoup de bois, car en plus d’évoquer l’âme de cette maison, il rappelle les odeurs de mon enfance, entre forêt de pins et campagne.»

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Parfumeur et fondateur de sa propre marque, basée à Genève. En parallèle au développement d’une gamme de parfums et de bougies, il met son nez au service de la parfumerie sur mesure.

Sylvaine Delacourte Directrice du développement Parfums Guerlain, formée à diverses techniques de psychologie, elle transmet le fruit de son analyse olfactive à son acolyte, le nez de la maison, Thierry Wasser qui le traduit en sillage inédit. «Mon parfum sur mesure est un mélange formidable de souvenirs, d’inspiration, d’univers, de tranches de vie… D’abord les odeurs de mon enfance qui m’ont façonnée, m’ont réconfortée, qui ont construit mon patrimoine olfactif: les gaufres que faisait merveilleusement ma grand-mère, la senteur de poudre de riz de ma mère, de la colle blanche cleopâtra que je «sniffais» avec plaisir à l’école, le parfum des violettes que mon père m’offrait de temps en temps, la note de la fleur d’oranger que je dévorais dans notre maison du Midi pendant les vacances. Ce sont des odeurs que j’ai retrouvées dans le parfum l’Heure Bleue. Je suis tombée amoureuse de cette fragrance que portait mon mentor et qui symbolise son élégance et son charisme. Mais également la parfaite symbiose de la force, de la douceur, de la sensualité pudique. Je rechercherais dans mon parfum sur mesure la même alchimie que ce que l’Heure Bleue provoque sur ma peau: le côté rond, gourmand et cet effet guimauve qui me fait me sentir femme et invincible! Un parfum qui soigne mes vagues à l’âme, me fait me sentir complètement «moi» et me donne un succès fou! J’ai déjà travaillé sur ce parfum lorsque je collaborais avec Thierry Wasser sur la collection l’Art et la Matière et que j’ai repris le service des parfums sur mesure chez Guerlain. Et j’ai rêvé d’un daim blanc, doux et enveloppant comme un cashmere, des odeurs de mon enfance, des odeurs liées à des souvenirs plus récents, comme celles de mes vacances en Corse. Notamment l’odeur de l’immortelle épicée des maquis corses chauffés par le soleil, l’odeur de patchouli découvert dans mes voyages en Indonésie. Mon parfum rassemblerait donc toutes ces odeurs autour de l’idée du cuir blanc.»


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ONIRISME

Sarah Moon, l’ange du bizarre On reconnaît les photographies de Sarah Moon à leur dé-réalité. Depuis plus de quarante ans, l’artiste joue avec les temps de pose comme pour flou er les frontières spatio-temporelles. Elle a été choisie par François Nars pour cocréer une collection de maquillage ainsi que la campagne publicitaire. Rencontre. Par Isabelle Cerboneschi, Paris

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nfant, je feuilletais les anciennes collections de Vogue de ma mère, ceux des années 70 surtout. Certaines images donnaient envie de déroger aux règles de la logique et d’entrer dedans, pénétrer par effraction dans ce monde pas vraiment merveilleux, mais en décalage. Des images qui semblaient dire que, parfois, la réalité peut faire un pas de côté pour nous laisser entrevoir un autre possible. C’était beau, étrange, troublant. Et c’était flou Peut-être pas vraiment flou, non, c’était bougé, ces photos exprimaient une sorte de mouvement dans l’immobilité. Ces images qui avaient un effet aspirant, c’était celles de Sarah Moon. Dans un même numéro, elles côtoyaient celles de Guy Bourdin ou d’Helmut Newton, mais leur irréalité à eux était tout autre. Le nom de Sarah Moon est lié à celui de Cacharel pour qui elle a créé des campagnes oniriques. Et pourtant il faut savoir dissocier son travail commercial de son œuvre personnelle, bien plus vaste: courts, longs métrages, expositions, biographie, livres, plus de 150 fi ms publicitaires… Entre 2008 et 2010, elle a réalisé des fi ms qui racontent à sa façon quelques célèbres contes d’enfance: Le Petit Chaperon rouge, Le Petit Chaperon Noir, Circuss d’après La Petite Fille aux allumettes, L’Effraie d’après Le Petit Soldat de plomb, Le Fil rouge d’après Barbe Bleue, La Sirène d’Auderville d’après La Petite Sirène. Une manière de révéler une réalité sociale contemporaine qui frôle souvent le sordide. «Je raconte ce que racontent les contes, dit-elle. Je me les re-conte, je me les approprie dans leur dimension symbolique, loin de l’imagerie féerique. Parce que les contes ne finis ent pas bien en général: Le Petit Chaperon rouge devient noir, la Petite Fille aux allumettes de Circuss meurt, la Sirène d’Auderville ne peut plus retourner dans la mer. C’est comme ça. Pas de happy end!» L’an passé, l’artiste a accompagné un projet photographique de femmes en situation de grande précarité organisé par l’association «100 voix». Loin des images

sophistiquées des mannequins aux yeux sombres. On reconnaît les personnages qu’elle met en scène à leurs yeux, justement, immenses, dévorants, cernés de noir. Ses images pourraient être af liées au courant expressionniste, si tant est que cela pouvait servir à quelque chose de relier son travail à quoi que ce soit de préexistant. Sarah Moon, née en 1941, dit que tout ce qui a été écrit sur elle et son enfance est faux. Une manière encore de brouiller les pistes, ou de les effacer, ou de garder son interlocuteur dans le présent, lui épargnant le souci de la recherche biographique biaisée. En juin dernier, elle était à Paris pour présenter une collection de maquillage créée en collaboration avec François Nars. Le choix des palettes s’est fait pendant les séances de pose: les images de Sarah Moon servant à la fois de packaging et de campagne publicitaire. «Sarah m’a tellement inspiré quand j’étais adolescent! Je découpais ses photos, je connaissais tellement bien son travail que ça a vraiment été un jeu d’enfant pour moi de créer une collection de couleurs», confi François Nars. Les teintes semblent en effet sorties des images de Sarah Moon. «Des couleurs un peu fumées, typiques des maquillages de Sarah dans les années 70 sur les campagnes Cacharel, ajoute le makeup artist. Son travail ne se résume pas à cela, mais ces publicités étaient comme des tableaux. On y voyait des femmes avec des yeux très fumés, très années 30, très Man Ray. J’ai décidé de créer une palette de couleurs un peu sales, très grises, indéfinissables Et surtout des rouges, très intenses, très Sarah, parce qu’elle comme moi avons une histoire d’amour avec le rouge, le vrai.» Pourquoi avoir choisi le flo comme mode d’expression photographique? J’ai commencé à travailler avec un fi m qui s’appelait Ansco et qui avait du grain. Et pendant tout un temps j’ai placé un papier transparent devant l’objectif. Cela a duré une époque, mais ce sont plutôt les doubles expositions

qui ont donné cette impression de flou Comme un personnage qui serait pris dans plusieurs espaces? C’était comme s’il y avait du vent: avec le vent, les cheveux bougent. C’était une façon de donner un peu de mouvement au statique. On a l’impression que la réalité s’efface devant votre perception de la réalité et ces longs temps de pose dont vous faites usage. Parce que je ne suis pas réaliste. Je ne suis pas reporter et d’une certaine manière, la photo est une évasion pour moi. C’est donc de la fiction N’est-ce pas aussi une manière d’effacer les repères temporels ? Malheureusement, on ne les efface pas. Quand on dit que mon travail est intemporel, je pense que c’est aussi parce que je ne suis pas les trends, même quand je fais de la mode ou de la beauté. Je «détemporalise » le sujet pour le sortir du réel. Je crois que le fait de ne pas choisir de mannequins convenus, particulièrement à la mode, donne à mon travail un côté plus intemporel. Sans compter le fait que je n’ai pas le goût des conventions. Votre travail exprime une certaine forme d’irréalité ? Oui, ou de fict on. On dit souvent que mes photos sont romantiques, moi je dis qu’elles sont romanesques. Et les modèles en sont les héroïnes du moment. Le monde n’a jamais eu autant besoin qu’on lui raconte des histoires, or paradoxalement, il y a de moins en moins de «storytellers» dans le monde de la photo: est-ce l’industrie qui veut cela? A qui pensez-vous par exemple? A vous, à Guy Bourdin aussi. C’est pas mal de citer Guy Bourdin parce que c’est quelqu’un qui m’a donné envie de faire de la mode. La mode était un tremplin pour son imaginaire. Ses images étaient de la fiction. Le photos de mode, ça raconte une femme qu’on ne

voit pas tous les jours, donc on la charge d’une histoire, c’est un processus. Pourquoi il n’y en a plus beaucoup des storytellers? Il en reste sûrement. Je pense que les magazines aujourd’hui ont la volonté d’uniformiser le récit, donc c’est plus dur pour les jeunes photographes de raconter leur propre histoire, d’imposer leur propre voix. La photo est devenue plus codifiée, plu «marketingisée». La femme que l’on raconte est plus tributaire des annonceurs que des photographes.

Ces femmes qui ont des traits très prononcés, vraiment très belles, pas conventionnelles du tout.

Pourtant Guy Bourdin travaillait pour des maisons de mode: pour Charles Jourdan, par exemple, il a réalisé des campagnes extrêmement osées! Oui, mais c’était une époque très privilégiée où le marketing avait moins de place dans le travail du photographe. Les artistes avant nous ont aussi connu des moments privilégiés, du temps de Avedon, de Penn, de Halsman, de Sokolsky. Il y avait une variété de travaux beaucoup plus grande et beaucoup moins uniforme que maintenant.

Les modèles de la campagne sont entourés d’une carapace transparente, un peu comme un halo qui rend l’identi cation de l’époque diffi ile. Cette mise en scène, estce une manière de rejoindre une époque rétro-futuriste comme on l’envisageait dans les années 30 ? En fait, l’idée, c’était que la transparence soit un écrin pour le maquillage et la peau. Le corset et le casque ont effectivement une esthétique des années 30, mais on ne peut pas recréer Metropolis, je n’avais pas cette ambition. Cette esthétique a probablement influen é le dessin de la robe. Mais Metropolis a tellement marqué les esprits que dès que l’on voit un casque aujourd’hui, on pense à ce fi m.

Vous avez une manière d’utiliser la couleur comme si c’était une aquarelle qui ne respecterait pas les contours du sujet. Qu’essayez-vous d’effacer ou de rendre plus visible ? C’est vrai qu’avec une photo, il y a une relation avec l’espace qui est toujours la feuille blanche et qu’elle a des limites… Je ne sais pas ce que j’essaye d’effacer, mais je pense que dans l’espace du studio, j’aime que les couleurs se fondent avec le fond. J’aime que les limites soient indéfinies. E qu’est-ce que je veux souligner? Je ne sais pas. C’est un prétexte finalement, ces d passements. Un des visages de la campagne que vous avez réalisée pour les cosmétiques de François Nars est Anna Von Ravenstein, la lle de Pat Cleveland. Elle possède un visage qui me fait penser un peu à celui de Brigitte Helm qui a joué dans l’«Atlantide» et «Metropolis». Moi, elle me fait plutôt penser aux femmes de Picasso, vous voyez?

Son visage est-il pour vous comme une page blanche sur laquelle on peut inventer de nouvelles histoires? Les mannequins sont tous plus ou moins des pages blanches, mais elle a une vraie personnalité, elle a un nez, des yeux particuliers. Il y a des modèles à la beauté plus effacée, mais elle, elle existe vraiment.

Quel rôle joue le maquillage dans une image ? Il aide pour la lumière, il s’ajoute, dès le moment où ce n���est pas un masque. S’il sait souligner les traits qu’on veut mettre en avant, les ombres et les lumières, c’est un apport. Vos choix d’ombres à paupières sont toujours extrêmement sombres. Ils sont chargés, oui. C’est une question de goût. J’aime bien que les yeux s’enfoncent. Ça apporte quelque chose au regard. Un peu comme un tableau de Van Dongen? Chez Van Dongen, c’est beaucoup plus noir: il y a une peinture noire autour de l’œil. Moi, je n’aime pas que ça soit souligné, j’aime que ce soit des ombres et des lumières. Un halo.


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DESTIN

Olivier Polge, le parfum en héritage

© CHANEL

En 2015, le parfumeur a repris le poste de son père Jacques Polge à la tête de la création des parfums Chanel. Son premier mandat: créer une eau contemporaine dans la filiation du N° 5. Un ac e symbolique et une double histoire de lignée. Interview. Par Isabelle Cerboneschi, Grasse

O

livier Polge aurait voulu être pianiste, mais le hasard, ou l’atavisme, l’a conduit devant un orgue à parfums. Il y compose une autre musique, une œuvre immatérielle capable de réveiller des souvenirs endormis. Il est le quatrième parfumeur de la maison Chanel succédant à son père, qui avait remplacé Henri Robert, qui, lui, avait hérité le poste d’Ernest Beaux, par qui toute cette aventure olfactive a commencé. On est fi èle chez Chanel: Karl Lagerfeld préside aux collections depuis 1983 et Jacques Polge, arrivé en 1978, a pris soin du N° 5 et de tous les autres parfums, créant quelques intemporels au passage, comme le troublant Coco en 1984, le fascinant Egoïste en 1987, Coco Mademoiselle, le N° 18, ou bien Allure pour Homme et ce, jusqu’à l’arrivée de son ls dans la maison, en 2013. A ceux qui pensent «népotisme», rappelons qu’Olivier Polge a acquis ses lettres de noblesse ailleurs, chez IFF, où il est entré en 1998 et est resté quinze ans. Il a signé de magni ques opus, dont le Dior Homme avec sa note d’iris chaude comme une étreinte, il a coécrit La Vie est Belle de Lancôme avec Dominique Ropion et Anne Flipo,

un gourmand qui caracole en tête des ventes, il a fait entrer l’univers de Nicolas Ghesquière, dans un fl con, succombant à son amour pour la violette. L’iris et la violette sont des notes qui le fascinent. Sa première fragrance pour Chanel, Misia, en référence à Misia Sert, l’amie intime de Gabrielle Chanel, est une ode à la violette d’ailleurs. Il a créé Boy, un exclusif dédié au grand amour de Mademoiselle. Et cette année enfin il s’attaque à une variation du célèbre parfum originel, avec le N° 5 L’Eau. Une fragrance légère, presque comme un voile, comme le souvenir du N° 5, qui fut présentée à Grasse dans les champs de roses de mai de la famille Mul (roses qui n’entrent pas dans sa composition, soit dit en passant, mais dans celle de l’extrait). Olivier Polge est arrivé chez Chanel en 2013 mais n’a pu œuvrer qu’après une période de formation d’un an et demi. Il faut du temps pour apprivoiser la maison au double C. Aussitôt nommé à la tête de la création des parfums en 2015, vous vous retrouvez à devoir escalader l’Everest de la parfumerie: le mythique N° 5. Par quelle voie l’avez-vous abordé? Le N° 5 a une place centrale dans la

maison. Il demande une attention constante. A côté de mon travail de créateur, j’ai un rôle «d’entretien». Le N° 5 est vivant, il est le résultat d’un mélange de produits de récoltes qui dépendent des aléas de la nature. Et donc une part très importante de mes tâches est de m’assurer du maintien de sa qualité de manière constante. Le N° 5, c’est mon quotidien. J’imagine que ce n’était pas une surprise. Pendant mon année d’intégration, mon père m’a expliqué qu’il s’agit du parfum que l’on a tous hérité. Et chaque parfumeur a dû l’entretenir, imaginer des variantes, puisque le N° 5 a été créé comme un extrait. Par la suite, il y a eu l’eau de toilette qui s’en différencie par ses aspects boisés, un peu épicés. Mon père a fait l’eau de parfum dans les années 80. Chacune des différentes concentrations est l’occasion d’exprimer un point de vue différent sur le No 5. L’Eau que vous avez créée se veut une version contemporaine du N° 5, mais quels sont les nouveaux outils techniques qui vous permettent de créer une œuvre plus moderne que l’original ?

Je pense que cela tient plutôt à l’état d’esprit: on ne vit plus à la même époque. Si l’on fait une analogie avec la peinture, aujourd’hui, on peut utiliser des tons plus francs, plus directs, alors que les parfums d’une certaine époque étaient plus chamoirés, avaient des effets d’ombre. On ne se parfumait pas de la même manière aussi: avec l’extrait, caricaturalement, on mettait une goutte derrière l’oreille, alors qu’aujourd’hui on se parfume avec des sprays. On a aussi des techniques de distillation qui nous permettent d’exprimer quelque chose d’autre. Pour L’Eau, j’ai utilisé une orange concentrée, ce qui permet d’avoir une facette aldéhydée un peu plus naturelle et les notes d’ylang-ylang aussi sont le résultat de fractionnements beaucoup plus précis. En parlant d’ylang-ylang, l’avez-vous travaillé différemment pour obtenir ces notes plus vertes? L’ylang-ylang se distille sur plusieurs heures et nous avons toujours utilisé l’essence du tout début, donc des notes très volatiles, très accrocheuses. Or dernièrement, on a remarqué qu’en prenant cette essence-là, on pouvait encore faire un petit

fractionnement de tête qui nous permettait de l’épurer encore et d’enlever un élément qui apportait une petite ombre. Et du coup, on arrivait encore à éclaircir les notes de tête de l’ylang. Notre travail de création commence toujours par la matière première. On va toujours essayer d’en chercher les aspérités, de les adoucir, ce qui, par assemblage, nous permet d’amener notre parfum autre part. Quand je l’ai senti, j’ai eu l’impression que le N° 5 L’Eau c’est ce qui resterait du parfum d’origine si on le lavait. Pour aller dans votre sens, j’ai voulu aérer le parfum et l’étirer. Le N° 5 a une certaine densité et j’ai essayé de le uidi er. Mais les mots pour l’exprimer restent toujours approximatifs. Quelles histoires parfumées voulez-vous écrire pour Chanel: de nouveaux chapitres, un livre tout neuf ? Je voudrais écrire de nouveaux chapitres. On a la chance d’avoir une identité et une histoire fortes. Nous avons tellement de matière à travailler que ce serait dommage de faire table rase. Par exemple, pour le No 5 L’Eau, peut-être que quelqu’un d’autre aurait décidé de faire un parfum


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© VÉRONIQUE BOTTERON

A Grasse, dans les champs de roses de mai de la famille Mul, qui fournit Chanel pour l’extrait du fameux N° 5.

qui n’avait aucun rapport avec l’original, mais il me semble que le N° 5 a quelque chose à dire aujourd’hui, qu’une part de lui est tout à fait contemporaine. Il reste l’un des parfums les plus vendus au monde, mais cela ne dit rien de son originalité. Pourtant c’est le seul qui sente comme cela. C’est sans doute dû au fait qu’il a toujours été entretenu. Et avec les variantes, c’est comme s’il était nouveau à chaque fois. Ce qui fait qu’au fil des années, ce parfum est resté tel qu’il a toujours été, pardelà les modes. Vous êtes devenu parfumeur comme votre père: avez-vous le sentiment que vous auriez pu échapper au destin de parfumeur ? Je vous répondrai par une phrase de Sartre: «L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce que l’on fait de nous.» C’est vrai que je ne suis pas allé bien loin de là où on m’a déposé, mais que l’on aille loin ou que l’on reste proche, fi alement c’est la même chose. Marcher sur les traces de son père d’une manière aussi agrante n’estce pas une manière de le concurrencer, consciemment ou pas? Mon psy dirait oui! (Rires.) Mais je ne le ressens pas ainsi. Avez-vous découvert des facettes de lui à travers les parfums qu’il a créés pendant trente-sept ans pour Chanel ? Probablement qu’une partie de sa personnalité se révèle. Mais sans m’être trop attelé à essayer d’en déduire quelque chose de sa personnalité, il est vrai que je reconnais une ligne dans les parfums qu’a créés mon père pour Chanel. Tout comme je peux discerner celle d’Henri Robert, d’ailleurs! Il y a souvent dans ses fragrances une fi iation de jasmin prépondérante, avec des effets un peu orientaux, comme avec le Coco, qui était très patchouli, ou avec le Coco Mademoiselle. Il y a certaines lignes directrices que je trouve évidentes. Une signature. Les parfums de la famille des gourmands sont en tête des ventes et vous auriez pu arrondir le N° 5 jusqu’à la gourmandise. Pourquoi avoir choisi une autre direction? J’aurais trouvé ça très déplacé que d’être à ce point opportuniste. Utiliser des aspects gourmands pour le N° 5, cela aurait été comme dire du mal de ce parfum. Si l’on aborde ces facettes, il faut le faire avec beaucoup de parcimonie: ça ne pourrait être qu’un clin d’œil.

Et puis la beauté dans le monde de la parfumerie, c’est qu’il y existe certes des trends, mais que l’on a aussi une très grande liberté de création. Aujourd’hui, on peut faire un parfum très actuel sans nécessairement aller vers ces notes-là, où d’ailleurs tout le monde est allé. Comment réussit-on à être le gardien de parfums nés bien avant les normes européennes régissant l’usage des matières premières? Chanel lance des parfums dans le monde entier, on doit donc être très attentifs à toutes ces régulations. C’est une partie importante de notre travail. Si on a un doute sur une matière, il nous faut trouver une solution et prendre le temps de bien faire le travail. Il y a eu des communications hâtives sur les restrictions: parfois il s’avère que ce n’est pas l’entier de la matière première qui pose un problème mais seulement une petite partie. Les travaux de fractionnement dont je vous ai parlé, nous les réalisons pour des histoires d’esthétique, mais aussi pour des raisons dermatologiques et juridiques. Quand on découvre que la molécule supposée allergisante n’est pas le principe

le cadre. Tout est question de dosage. La parfumerie et les amoureux des parfums ont beaucoup perdu avec cette législation, certaines fragrances ont d’ailleurs disparu, mais a-t-on gagné quelque chose? C’est dur à dire. Peut-être que certains parfums auraient pu être mieux conservés que d’autres. Le parfum n’a jamais tué personne… Aujourd’hui, on vit dans une société régie par le principe de précaution. L’industrie a sans doute mal communiqué. Avec ces histoires de restrictions, nous n’étions pas organisés. Et puis nous sommes une toute petite industrie comparée à d’autres. Une petite industrie mais qui appartient à de grands groupes qui auraient les moyens de demander que le parfum soit reconnu comme exception culturelle. Tout est à double tranchant. Si vous demandez une exception culturelle, cela veut dire aussi que vous le faites parce que votre parfum pose problème. On est dans un monde très compliqué. En parfumerie, la fraise serait interdite: trop allergène. Les limitations que l’on nous impose

«Si l’on fait une analogie avec la peinture, aujourd’hui on peut utiliser des tons plus francs, alors que les parfums d’une certaine époque étaient plus chamoirés» olfactif, on arrive à minimiser les évolutions d’odeur. Et en s’y prenant très longtemps à l’avance, on arrive à soit redistiller, soit trouver des solutions très proches. Il se trouve que l’on a la chance chez Chanel de travailler avec des notes flo ales qui ont été les moins touchées. Vous utilisez quand même beaucoup de roses dont l’usage est régulé? C’est sur les notes épicées de la rose que l’on peut être limité dans certains cas, mais cet aspect ce n’est pas le principal. Pour le N° 5, le taux de methyl eugénol était un petit peu trop élevé, mais on arrive à faire des roses avec un taux de methyl eugénol réduit qui nous permet de rester dans

par rapport à l’utilisation d’huile essentielle d’orange sont inférieures à l’usage que l’on fait du fruit lui-même. On se met plus d’huile essentielle d’orange sur les doigts en pelant une orange qu’en appliquant un parfum. La vie de Gabrielle Chanel est une source d’inspiration intarissable pour les exclusifs. Il existe un parfum La Pausa, du nom de la villa que les propriétaires viennent de racheter, alors pourquoi pas une fragrance qui s’appellerait Aubazine, parce que c’est dans cet orphelinat que tout a commencé ? Inutile de vous dire qu’on y a pensé! Pourquoi pas? Vous trouvez que ça serait une bonne idée? Ça sentirait le banc d’église?

Ça pourrait sentir le banc d’église, la pierre sèche aussi, un peu comme du silex, une sorte d’épure. C’est sec et aride, là-bas, l’aridité de la pauvreté. Mais il faudrait que vous y alliez. Il faut que je m’y rende, oui. Il faudra ensuite accepter que cet orphelinat rentre officiellemen dans l’histoire de Gabrielle Chanel, or elle a tant caché cet épisode de sa vie. Elle l’a caché et en même temps, tout ce qu’elle a créé transpire cela. Tout vient de là. En tout cas ce nom est sur la table depuis longtemps, on sait qu’on pourrait le faire un jour. Et cela montre comment naissent les exclusifs: on peut se décider la semaine prochaine! Je n’ai pas vu Aubazine, mais j’ai eu le temps de visiter La Pausa et cette maison aussi transpire le style de Gabrielle Chanel. Vous avez eu le droit de la visiter? J’y suis allé tout seul, il y avait juste un gardien avec des rangers et une grosse lampe torche qui m’a fait visiter la maison. J’ai même pris des photos. Regardez: au-dessus de l’escalier il y a cinq fenêtres. Tous ses codes sont là. Vous avez créé le parfum Misia, inspiré de Misia Sert, l’amie de Mademoiselle, vous avez créé Boy du nom de l’homme qu’elle a sans doute le plus aimé et si vous deviez créer aujourd’hui une fragrance qui incarnerait Gabrielle Chanel, de quelles notes serait-il composé? Ma réponse est très simple: s’il y a vraiment un parfum qui est Gabrielle Chanel, c’est le N° 5. C’est évident. D’abord on sait que c’est celui qu’elle a toujours porté. Quand elle quittait le Ritz où elle vivait, on sprayait du N° 5 dans les escaliers. Il paraît aussi – est-ce des bruits de maison? – que ses robes de haute couture étaient parfumées au N° 5. Que ce soit vrai ou faux, l’âme de Gabrielle Chanel, c’est le N° 5. Nous avons un coffre avec de vieilles formules écrites à la main par Ernest Beaux, le parfumeur qui a créé le N° 5, et aussi le 22, où l’on retrouve cette petite trame de fleurs blanches d’ylang et de jasmin. Est-ce que la formule originale du N° 5 d’Ernest Beaux est la même que celle du N° 5 d’aujourd’hui ? Je vous ai parlé de maintenance, du contrôle de l’approvisionnement des matières premières. Or, il n’y a pas de raison que la rose que l’on distillait en 1920 soit très différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Mais on ne le saura

jamais. Tout dépend de l’essence que l’on obtenait à cette époque. Mais je suis convaincu que le rendu olfactif est très proche. En créant Misia, vous avez choisi d’emprunter un chemin assez risqué, notamment avec cette odeur de violette qui était l’odeur de la poudre des élégantes des années 1920-1930. Comment l’avez-vous travaillée pour qu’elle ne soit pas une fragrance nostalgique ? J’ai le goût de ces notes-là. J’adore cet accord iris-violette. Même si ça reste une inspiration, on sent vraiment cet effet poudre de riz, mais de manière un petit peu idéalisée. Ces notes n’étaient pas travaillées de la même manière à cette époque-là: elles étaient traitées de manière plus sombre. J’ai fait en sorte qu’elles soient moins animales, j’ai coloré le tout avec les notes rosées. Je crois qu’il est très important de pas être passéiste. Chaque fois que l’on fait un parfum important chez Chanel, il faut savoir capturer l’air du temps. D’où vous vient ce goût pour ces notes-là qui évoquent les années d’avant-guerre? J’aurais du mal à vous dire. Mon parfum préféré c’est un des «iris» les plus emblématiques du marché: le Numéro 19. Et ce serait le dernier parfum que Gabrielle Chanel a senti. Vous le portez ? Non. En général, un parfumeur ne met pas de parfum. Il faut pouvoir garder un univers suf samment neutre pour ne pas être in uencé, garder une objectivité sur ce que l’on sent. Si l’on vous donnait carte blanche et tous les moyens nécessaires afi de réaliser le parfum impossible, une sorte de Graal personnel, quel serait-il ? On pense toujours que le prochain sera meilleur que le précédent donc j’ai du mal à me projeter dans une quête de Graal. Ce serait bête de dire que rien n’est impossible, il y a certaines odeurs que l’on n’arrive pas à transcrire, des impressions de la vie qui sont très agréables, mais ce n’est pas vraiment ce qu’on recherche non plus. On peut faire des parfums particuliers et un des parfums les plus particuliers que je connaisse, c’est le Cuir de Russie, or il existe déjà. Il n’y a rien que vous aimeriez mettre en bouteille ? Des souvenirs… L’odeur de certaines personnes, peut-être.

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NUIT MAGIQUE AU RITZ

Conception: Isabelle Cerboneschi Réalisation, photographies et stylisme: Buonomo & Cometti Mannequin: Victoire Tuaz, Elite Coiffure: Wendy Iles Maquillage: Chanel


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PORTFOLIO

Nous remercions in niment le Ritz Paris de son immense générosité et de l’accueil extraordinaire manifesté à l’équipe de production.

Page 33: Dans la Suite impériale du Ritz Paris, robe sable en taffetas de soie, brodé de strass et de plumes Elie Saab escarpins brodés Christian Louboutin.

Dans la suite Coco Chanel: fourreau noir en tweed lamé, épaule et ourlet effil ché d’organza avec plumes et bottes en daim Chanel.

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Robe noire en velours de soie et lacet Azzedine Alaïa.


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Robe et cape rouge en taffetas de soie Valentino et escarpins brodés Christian Louboutin.

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Robe noire en satin de soie asymétrique avec drapé incrusté bleu ciel Versace.


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Dans la Suite impériale du Ritz Paris: robe noire en crêpe de laine brodée Dior.

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PORTFOLIO

Dans la Suite impériale: robe en tulle de soie chair, brodée Julien Fournié.

Au restaurant L’Espadon du Ritz Paris: combinaison résille brodée Alexandre Vauthier.


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SWISS MADE

Zimmerli, des sous-vêteme n La maison de tradition suisse Zimmerli of Switzerland fabrique depuis 1871 des articles de lingerie ultrafins aits main. Visite dans le r

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e bruit sourd d’une multitude de machines à coudre résonne dans une pièce illuminée par les rayons chauds du soleil tessinois. Un tissu d’un blanc immaculé passe entre les mains habiles d’une femme au regard imperturbable. Tout est calme et effervescent à la fois. «Tic, tac, tic». Dans leurs blouses claires, ces fées silencieuses s’échangent des regards complices, savants. Leurs doigts experts virevoltent et tirent des fils qui se croiseront, les uns avec les autres, une, deux, mille fois. Dans leurs mains, des tissus prestigieux comme le «Royal Classic» ou le «Sea Island», que presque plus personne au monde ne travaille. Un bruissement. Puis des «phsss», des «tss» et de nouveau ce «tic, tac tic». Ici, des langues de tissu blanc glissent voluptueusement dans un bac, là des broderies roses s’accumulent et forment comme un bouquet de boutons de roses du printemps. Patientes et passionnées, passant d’une technique à une autre, les petites mains interprètent un dessin en y ajoutant un «je-nesais-quoi» pour un résultat à l’élégance sobre. En un mot: chic. Ce doux concert d’onomatopées, on l’entend dans la manufacture Zimmerli, entreprise suisse mondialement reconnue pour sa lingerie fine de la plus haute qualité: une douceur sur la peau qui a séduit, sans la moindre publicité, chefs d’Etat et stars du show business. Active depuis 1871, Zimmerli produit des sous-vêtements ultra-confortables, entièrement réalisés à la main, pièce après pièce, à l’ancienne, en respectant le moindre détail de fabrication. Mille deux cents variantes différentes de 120 articles sont préparées ici, à Mendrisio, à deux pas de la frontière italienne. Un slip se termine en dix minutes environ, un pyjama en quarante-neuf, alors qu’un top à dentelle féminin requiert une quinzaine d’interventions différentes. Mais qu’est-ce qui fait le succès de Zimmerli? Certainement la qualité des tissus. Au toucher, les yeux fermés, on dirait de la soie. «Le coton que l’on utilise provient en grande partie des EtatsUnis: ses fibres à la longueur inégalée, gage de solidité et de

A Mendrisio, 55 collaboratrices coupent près de 180 000 mètres de tissus, et près de 30 000 pièces sont produites chaque année. Toutes les nitions et les détails sont réalisés à la main, et la dentelle utilisée pour les sous-vêtements féminins vient de Calais.


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e nts comme des nuages

le royaume du luxe discret. Par Sophie Grecuccio. Photos: Véronique Botteron

finesse, permettent à cette matière première de donner naissance à de la lingerie fine unique en termes de qualité et de douceur. Le plus rare, le Sea Island, est cultivé aux Caraïbes. Il ne représente que 0,03% de la production mondiale. Il s’agit du coton le plus rare et le plus précieux du monde», souligne Marcel Hossli. Le CEO de Zimmerli of Switzerland conserve la même approche que celle qu’il a connue dans le monde de l’horlogerie de luxe dont il est issu: mettre la priorité sur la qualité des matériaux. «Le sous-vêtement idéal est celui qui est tellement confortable qu’on l’oublie au long de la journée.»

«Le sous-vêtement idéal est celui qui est tellement confortable qu’on l’oublie au long de la journée.» Marcel Hossli, CEO de Zimmerli of Switzerland

La genèse du succès

Dans l’univers exclusif de ces ateliers, où l’artisanat rencontre un luxe discret, ces trésors de patience et de méticulosité racontent d’abord une histoire de tradition et d’avant-garde. Une histoire écrite au début du siècle dernier par une femme, une working woman, une innovatrice dans l’âme, Pauline Zimmerli. L’histoire de l’entreprise commence avec une invention: celle de la machine à tricoter manuelle à une aiguille par Isaac William Lamb. Quand il reçoit en 1867 une Médaille d’or à l’Exposition universelle de Paris, il est loin de se douter que son succès bouleversera à jamais le destin de la famille Zimmerli, en Suisse. Dans la petite bourgade d’Aarburg, les temps sont durs pour l’industriel Johann Zimmerli et sa femme, Pauline. Leur teinturerie a fait faillite, contraints de la fermer, ils se mobilisent pour trouver du travail: la maison est remplie d’enfants, sept au total, et Oscar, le petit dernier, vient tout juste de naître. Puis un jour, l’épiphanie. En lisant le journal, Johann Zimmerli apprend qu’un curieux monsieur du Michigan a inventé une nouvelle machine à tricoter les chaussettes et les bas. Est-ce le signe qu’il attendait? Vite, une valise! Sa femme Pauline, qui a été professeure de couture, se propose de partir à Bâle pour se former auprès du représentant de cette invention révolutionnaire dont tout le monde parle. Rapidement, elle en apprend les rouages et tricote des bas extrêmement fins et des chaussettes pour hommes qui rencontrent un grand succès auprès des amis et des proches. Peu de temps après, plusieurs employées sont embauchées. Poussée par le succès et par le souhait de développer de nouveaux produits, Pauline se lance dans l’invention d’une nouvelle machine à tricoter. Ses esquisses sont envoyées aux Etats-Unis et la même année, la première machine à tricoter à deux aiguilles, utilisée pour fabriquer et des tissus côtelés et des sous-vêtements masculins, fait son entrée en Suisse! L’industrie suisse du tricot haut de gamme prend alors vie. Dès 1879, ses produits se vendent à Paris. Le succès est fulgurant. En 1890, les infrastructures sont développées et la production déplacée vers une nouvelle fabrique à Aarburg et aujourd’hui encore, le siège principal de l’entreprise se trouve en Suisse, au

Tessin, et exporte ses produits dans le monde entier. Mis à part le progrès des machines, rien n’a vraiment changé depuis le XIXe siècle. Au cours de ces dernières années, les mutations survenues en Europe occidentale dans l’industrie textile ont radicalement modifié la branche. Pas chez Zimmerli. Si l’entreprise a pu survivre et prospère encore aujourd’hui à l’heure de la mondialisation et des délocalisations massives, c’est grâce à un précieux équilibre entre un savoir-faire ancestral, un goût inestimé pour les matières, le talent. Mais aussi grâce aux techniques, à ces machines centenaires tout droit sorties de l’imagination galopante de Pauline Zimmerli, aux jeunes apprenties, à leur capacité d’adaptation et leur rigueur. Depuis son rachat en 2007 par von Nordeck, encore une holding familiale, la maison d’origine suisse alémanique, fidèle à sa tradition, a continué de produire à l’intérieur des frontières helvétiques. «The world’s finest underwear. Handmade in Switzerland since 1871: le made in Switzerland est la promesse que nous faisons, la promesse de réaliser des produits de grande qualité. L’avantage d’avoir tout ici, sous la main, est celui d’être extrêmement réactifs et flexibles», continue Marcel Hossli. Et même si Zimmerli peut se vanter de compter de nombreuses vedettes et stars parmi ses clients – on a vu Silvester Stallone porter leur célèbre Richelieu dans Rocky, Joaquin Phoenix dans Walk the Line ou encore Hugh Jackman dans Wolverine –, Marcel Hossli préfère évoquer l’essentiel. «Pas d’égérie, pas de publicité clinquante, nous sommes comme nos sous-vêtements: discrets.» Retour à la visite de l’atelier silencieux. L’une des couturières, qui collabore depuis quarante ans au sein de l’entreprise, nous montre du regard une image surprenante: une mère et sa fille, concentrées sur leurs broderies. Deux générations qui s’observent, se complètent et regardent vers l’avant. Et qui conservent les secrets de ce précieux savoir-faire, celui de coudre les nuages.

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Le Temps l Samedi 3 décembre 2016

DÉLICES NORDIQUES

Rasmus Kofoed, le chef danois Le célèbre chef du restaurant Geranium à Copenhague fera partie du jury du Grand Prix Joseph Favre, initié par feu Benoît Violier, en décembre à Martigny. Connu pour ses menus inspirés par la nature, il livre trois de ses fameuses recettes aux lecteurs du «Temps». A aller déguster sur place, absolument ! Par Manuella Magnin

L

e 11 décembre prochain au CERM de Martigny aura lieu la première édition du Grand Prix Joseph Favre. Lancé par feu Benoît Violier, ce concours culinaire présidé par Franck Giovannini, son successeur à l’Hôtel de Ville de Crissier, verra s’affronter six candidats de 25 ans. Leur mission? Réaliser un amuse-bouche, un plat et un dessert avec des produits du terroir valaisan. Le tout pour 14 personnes. Créées en l’honneur du Valaisan Joseph Favre, fondateur de l’Académie culinaire de France, ces joutes ont pour objectif de mettre en valeur les métiers de bouche. Un jury international de haut vol, composé de 14 membres, et présidé par Franck Giovannini, déterminera le gagnant, qui recevra la coquette somme de 35 000 francs. Rasmus Kofoed représentera le Danemark au sein de ce jury prestigieux. Copropriétaire du fameux restaurant Geranium à Copenhague, il est l’un des chefs nordiques les plus doués de sa génération. Sa cuisine fait la part belle aux produits de la nature proche que l’on peut observer, telle la canopée, des grandes baies vitrées de son établissement au sommet d’une tour qui trône en plein centre du stade de football de Copenhague.

Né en 1974, Rasmus Kofoed a grandi entouré par cette somptueuse nature nordique, accompagnant ses parents à la cueillette des herbes sauvages, des champignons et à la pêche. Cette jeunesse proche de la terre et de la mer continue de l’inspirer aujourd’hui. Après avoir fait ses armes dans plusieurs restaurants danois, il a poursuivi sa carrière en Belgique. Quand il rentre au pays, c’est pour prendre les rênes des cuisines de l’Hôtel d’Angleterre à Copenhague. Le début d’une ascension fulgurante au firmament des grands chefs. En 2004, il remporte la qualification pour le Bocuse d’or danois ainsi que le prestigieux trophée du «Meilleur chef nordique de l’année» en Suède. Rasmus est le seul chef au monde à avoir remporté l’or, l’argent et le bronze au Bocuse d’or. Les mets raffinés et épurés du Geranium enchantent les sens, comme les accords mets-jus proposés aux personnes qui souhaitent se passer de vin. Chaque gastronome devrait une fois dans sa vie y faire l’expérience d’un repas inoubliable dans ce restaurant gratifié de trois étoiles au Guide Michelin 2016. L’établissement, régulièrement primé, est aujourd’hui classé 28e sur la liste des meilleurs 50 restaurants au monde. Pour de plus amples informations: Restaurant Geranium, Per Henrik Lings Allé 4, Copenhague, www.geranium.dk

PHOTOS: CLAES BECH-POULSEN

Le plus «bocusé» au monde

Rasmus Kofoed, l’un des chefs nordiques les plus doués de sa génération.


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Le Temps l Samedi 3 décembre 2016

qui fait chanter la nature > Merlu au persil Pour 4 personnes Pour le poisson 1 kg de merlu 2 l d’eau 20 g de sel 2 beaux bouquets de persil Pour la sauce 50 g de babeurre 50 g de jus de moules 50 g de beurre sel Pour la garniture les écailles du merlu 1 bain d’huile sel caviar 1 bouquet de persil fine ent ciselé huile de persil

Plonger les écailles dans un bain d’huile à 160 °C jusqu’à ce qu’elles soient bien croustillantes. Réserver.

Pour le poisson

Pour la sauce

Demander à votre poissonnier de préparer le poisson. Le faire débiter en longs filets s ns la peau. Réserver les écailles pour la garniture. Placer les lets de merlu dans un grand plat. Les recouvrir de l’eau additionnée de sel. Laisser reposer 15 minutes environ. Retirer

> Feuilles de topinambour croustillantes, vinaigre de seigle et mayonnaise à la noix Pour 4 personnes Pour les feuilles 500 g de topinambours 25 g d’huile de noix 4 g de sel bain de friture Pour le vinaigre de seigle 50 g de seigle 200 g de vinaigre de cidre Pour la mayonnaise 200 g d’huile 50 g d’huile de noix 25 g de jaune d’œuf 2 g de moutarde de Dijon 20 g de vinaigre de seigle 2 g de sel

Pour les feuilles de topinambour

Eplucher les topinambours. Les mettre dans un sac et sous-vider. Cuire au four à micro-ondes réglé sur 600 watts jusqu’à ce que les topinambours soient bien tendres. Mixer les topinambours, l’huile de noix et le sel jusqu’à obtention d’une purée très lisse. Filtrer le mélange et laisser refroidir. Préchauffer le four à 90 °C. Garnir des plaques à four de feuilles de

cuisson en silicone. Y étaler la masse au topinambour en formant des feuilles comme sur l’image. Cuire 45 minutes puis plonger les feuilles dans un bain de friture à 160 °C jusqu’à ce qu’elles soient bien croustillantes.

Pour le vinaigre de seigle

Torréfier l seigle à sec dans une poêle jusqu’à ce qu’il soit bien doré. Ajouter le vinaigre de cidre et laisser infuser 2 semaines.

Pour la mayonnaise

Mélanger le jaune d’œuf, la moutarde, le vinaigre de cidre et le sel. A l’aide d’un bamix, monter la mayonnaise en y ajoutant l’huile en fi et. Ajouter quelques gouttes d’eau pour une consistance plus souple.

Pour le service

Servir les feuilles de topinambour à l’apéritif avec la mayonnaise à l’huile de noix et du vinaigre de seigle.

L’accord mets-jus

A défaut de vin, le Geranium propose ce plat avec un jus de groseilles.

les lets de la solution salée et les sécher soigneusement. Laver le persil, le sécher et le disposer sur une plaque recouverte de papier sulfurisé. Le faire brûler au four préchauffé à 200 °C. Compter 20 minutes environ. Réduire le persil brûlé en poudre. Enduire les filet de merlu de persil brûlé. Les disposer sur une feuille de papier lm et rouler en serrant bien. Congeler puis couler le rouleau en fine tranches. Les disposer sur des assiettes et laisser décongeler.

Pour les écailles

Mélanger le jus de moules, le babeurre et le beurre. Bien mixer et assaisonner de sel.

Pour le dressage

Verser la sauce sur le poisson. Ajouter éventuellement du persil mixé avec de l’huile de persil, du caviar et les écailles du poisson.

Au Geranium, esthétisme et théâtralité sont de mise. La garniture n’est ajoutée que devant le client, qui contemple d’abord son plat rappelant le marbre de Carrare.

L’accord mets-jus

Ce poisson en déclinaison de persil s’accorde à merveille avec un jus d’argousier.

> Oignons biodynamiques au vinaigre de camomille et au fromage fondu Pour 4 personnes Pour les oignons 4 oignons rouges 5 dl de vinaigre de eurs de sureau Pour l’eau de fromage 100 g de gouda af né 1 dl d’eau sel Pour le gel de camomille 1 dl d’eau 1 dl de vinaigre de eurs de sureau 20 g de sucre 2 g de eurs de camomille 2 g d’agar-agar Pour la poudre de camomille 50 g d’oignon rouge 50 g de fle rs de camomille Pour le dressage jeunes pousses fleu s d’ail des ours

Pour les oignons

Eplucher les oignons. Les couper en lamelles. Porter le vinaigre à ébullition et le verser sur les oignons. Laisser refroidir.

Pour l’eau de fromage

Couper grossièrement le fromage et le râper nement au robot. Disposer dans une casserole avec l’eau et un peu de sel. Laisser frémir au coin du feu durant 5 heures. Passer au chinois et garder le liquide.

Pour le gel de camomille

Porter le vinaigre, l’eau et le sucre à ébullition avec 2 g d’agar-agar. Verser sur les fleur de camomille et laisser infuser toute la nuit. Passer au chinois. Porter à ébullition. Après une minute de cuisson, passer au chinois et laisser refroidir. Mixer le gel obtenu. Le passer à nouveau au chinois. Sous-vider a n de retirer les bulles d’air.

Pour la poudre de camomille

Préchauffer le four à 150 °C. Couper les oignons à la mandoline et les faire sécher au four jusqu’à ce qu’ils soient croustillants. Passer au mixeur avec les eurs de camomille. Tamiser pour recueillir la poudre.

Pour le dressage

Disposer les oignons au vinaigre,

les herbes et les fleurs d ail des ours sur les assiettes. Ajouter le gel de camomille. Verser l’eau de fromage sur les assiettes à table et parsemer de poudre d’oignon et de camomille.

L’accord mets-jus

Un jus de pomme infusé à la camomille est la boisson sans alcool parfaite pour ce plat.

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Le Temps l Samedi 3 décembre 2016

RÉSOLUTIONS

Sept jours pour arrêter de vieillir (ou presque) Une cure de 7 jours pour apprendre à mieux vieillir? C’est ce que propose le Spa Nescens de La Réserve, à Genève. Une semaine pour laisser de côté ses mauvaises habitudes, en adopter de meilleures, apprendre à respirer, prendre soin de soi, mieux manger, et surtout prendre des résolutions qui pourront tout changer. Journal de bord. Par Isabelle Cerboneschi

I

Le jour où le Studio 54 s’est invité dans mon bain

Une journée type au Spa Nescens est remplie comme une journée de travail, sauf que l’on ne travaille que pour soi et sa santé: soins d’hydrothérapie, enveloppement d’algues, massage «signature», entraînement sportif avec un coach, cours collectifs de yoga, visites médicales et osthéopatiques et du repos, aussi, surtout. Aujourd’hui les soins commencent par l’hydrothérapie. La salle est baignée dans une douce pénombre éclairée de bougies. Le slip jetable enfil , j’entre dans l’eau chaude. Un peu d’huile essentielle détoxinante, et la machine à jets se met en marche. Et avec elle un ballet de lumières LED qui passent par toutes les cou-

J’ai décidé de mourir en bonne santé, que dois-je faire docteur? Alors, pratiquement, il faudrait déjà faire une consultation de médecine préventive auprès d’un médecin spécialisé qui va analyser votre passé médical, vos facteurs de risques personnels (est-ce que vous fumez? est-ce que vous buvez? est-ce que vous êtes sédentaire?), regarder votre histoire familiale aussi: y a-t-il eu des affections cardio-vasculaires, des cas de cancers, etc.? Ensuite, on regarde votre dernier contrôle sanguin, les anomalies éventuelles qu’on y a décelées, votre dernier contrôle gynécologique, votre dernière mammographie, si vous avez fait une coloscopie ou pas, si vous êtes ménopausée, et si oui, est-ce qu’on vous a fait une ostéodensitométrie pour vérifier q elle est votre masse osseuse? Et en fonction des facteurs de risques que l’on a observés, on va tenter de les annuler. On peut vous supplémenter, vous médicaliser, mais il est évident qu’une grande partie de la prévention du vieillissement, c’est quand même l’exercice physique. Ça tombe bien, justement, parlons-en.

leurs de l’arc-en-ciel. C’est comme si le Studio 54 des années Andy Warhol s’était recomposé dans ma baignoire. Sans les gens. Ce qui vaut mieux d’ailleurs, vu l’état de presque nudité dans lequel on entre dans un bain bouillonnant. Et là, c’est Byzance, tandis que les bulles massent chaque centimètre de peau, je m’abandonne dans les bras de Morphée. Jusqu’à ce qu’une thérapeute me réveille. Il est l’heure de se transformer en maki: enveloppé d’une épaisse couche de préparation aux algues, le corps est enroulé dans une feuille de plastique avant d’être enfermé dans une couverture chauffante. Transpiration garantie.

Le jour où j’ai eu une épiphanie en regardant dans mon assiette

La chose la plus difficile, lorsque l’on suit une cure, c’est de passer du dehors au dedans, d’une vie avec ses rythmes syncopés à une semaine réglée comme du papier à musique. Il faut accepter de lâcher prise très vite et apprendre à faire confiance Un de mes moments favoris, hormis les soins d’hydrothérapie et les massages «signature» où jour après jour on s’abandonne entre les mains des thérapeutes qui dissolvent les tensions sous leurs doigts, c’est le moment des repas. Je sais qu’il s’agit d’une nourriture saine, mais je ne peux me résoudre à qualifier cette cuisine de «régime» tant la notion de plaisir est inouïe. Ce loup à la sauce vierge, cette crème de chou-fl ur montée sans crème, cette salade de mangue, toute simple, toute fraîche. Une merveille. C’est un bonheur de tous les jours de passer à table. De découvrir les plats, les saveurs, les inventions du chef, de la cheffe en l’occurrence. Et là, je comprends que pour maigrir, pour vieillir mieux, pour aller mieux, tout simplement, il faut aller chercher le plaisir partout où il se trouve, dans

Le jour où j’ai décidé de mourir en bonne santé

un électron. Quand on atteint l’âge de 50 ans, à peu près 50% de nos molécules sont déjà oxydées. Le deuxième processus qui vient détériorer nos molécules, c’est la glycation. Tout le monde connaît ce processus parce qu’on l’utilise notamment en cuisine: quand vous mettez un morceau de steak dans une poêle à frire, au bout de quelques minutes la viande brunit. Ce que vous faites à ce moment-là, c’est fixe le glucose qui se trouve dans le plasma aux protéines de la viande et ça la caramélise en quelque sorte. Nous ne sommes pas comme des poêles à frire, mais quand on chauffe le glucose à 37 degrés pendant un temps beaucoup plus long, le processus de caramélisation progressive se produit. Ça, c’est la mauvaise nouvelle, mais la bonne nouvelle c’est que notre organisme est un système dynamique en état de dégradation et de réparation permanentes et tant qu’il y a autant de réparations qu’il y a de détériorations, on maintient notre état de jeunesse.

Le Temps: Qu’est-ce que le vieillissement? Dr Jacques Proust: Les molécules qui nous composent se détériorent progressivement sous l’effet de deux mécanismes principaux liés à notre fonctionnement. Le premier s’appelle l’oxydation par les radicaux libres, qui sont des molécules que nous produisons nousmêmes et qui sont dérivées de l’oxygène que l’on respire. Il leur manque un électron et elles vont oxyder toutes les molécules environnantes en leur «volant»

Puisque l’on est équipé d’un système de maintenance, pourquoi n’est-on pas immortel ? Cela vient du fait qu’il existe un lien entre vieillissement et reproduction. Indépendamment de toute conviction religieuse, une règle régit tous les individus vivants, de la bactérie jusqu’à l’homme: la règle de la reproduction. Nous sommes sur Terre pour transmettre nos gènes à la descendance et propager notre espèce. On va donc être au top de notre forme au moment de l’adolescence, quand la croissance du squelette et des organes s’est arrêtée et qu’on a atteint la maturité sexuelle, après il y aura une phase en plateau correspondant à notre phase de reproduction, et quand ce processus s’arrête, c’est une lente décroissance.

LA RÉSERVE, GENÈVE

l y a des propositions que l’on ne peut pas refuser. Comme celle-ci: «Voulez-vous apprendre à mieux vieillir en 7 jours?» Sur le papier, cela ressemble à l’une de ces publicités mensongères où l’on voit une femme avant/après: avant elle a 100 ans, après elle en a 30. Mais là, c’est du sérieux: l’invitation émane du Spa Nescens de La Réserve, avec la caution scientifi ue du docteur Jacques Proust, médecin interne spécialisé en biologie du vieillissement et qui pratique son art à la Clinique de Genolier. A la question posée, la seule réponse possible est: «Oui.» Il y a deux manières de suivre une cure à La Réserve: entrer dans l’hôtel et n’en plus sortir jusqu’au dernier jour, ou bien faire la cure à moitié: journée ici, soirée chez soi. Quand on habite Genève, la seconde solution présente quelques avantages, notamment pécuniaires. Une cure «Better Aging», c’est un amuse-bouche, si l’on peut dire, une semaine d’initiation pour comprendre nos mauvaises habitudes et en adopter de meilleures pour les suivre après. L’après, c’est le plat de résistance. «Ce que l’on enseigne aux gens qui font la cure, c’est de modifier leur mode de vie en fonction des facteurs de risques que nous avons identifié », explique le Dr Jacques Proust. Avant de commencer la cure, dont le programme sera défin sur mesure selon les besoins de chacun, le futur curiste passe un examen médical et subit une prise de sang qui déterminera le programme qu’il ou elle va suivre. «Pendant sept jours, nous leur montrons que l’on peut très bien modifier son mode de vie sans que ce soit quelque chose de pénible. La notion de plaisir est importante ici. Nous leur prouvons que ce n’est pas un arrache-cœur que de modifie son régime, de manger un peu moins gras, plus léger et plus savoureux, de faire un petit peu d’exercice physique.» Non, ce n’est pas un crève-cœur, je con rme…

LA RÉSERVE, GENÈVE

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Repas sains, sport et soins signature. Les quelques ingrédients de la cure «Better Aging» proposée par La Réserve, à Genève. les moindres recoins de son existence, accepter qu’il puisse prendre des déguisements divers, mais ne jamais arrêter la quête, jamais. Car il nourrit le cœur aussi.

Ce jour-là, j’ai rendez-vous avec le docteur Jacques Proust, le pape de la biologie du vieillissement, dans son bureau à la Clinique de Genolier. J’apprends que la fontaine de jouvence existe et qu’il ne dépend que de nous de l’activer.

Le jour où j’ai fait du fitne s 3.0

Comme tous les jours, ce matin, j’ai gym. Et comme ce n’est jamais le même prof (ou presque), c’est le principe de la pochette-surprise: ne jamais savoir à l’avance pour quelle raison on va transpirer. Ce jour-là, la chose se présente d’une manière différente. On me fait entrer dans une salle qui pourrait être une émanation de Koh Lanta doublée d’un jeu vidéo grandeur nature. Des steps, des poulies, des sacs, des poids et tout un tas de machins non identifiés. Le but du jour est de réaliser une sorte de parcours du combattant en un temps défin : squats, steps avec, sans poids, tirage de poulie, abdos, jeux d’équilibre… Et quand on croit que c’est fini et qu’on a mal à tous les muscles, même ceux dont on ignorait l’existence, on recommence. Mais le truc le plus fou de l’entraînement du jour, c’est ce tapis qui ressemble à un jeu de morpion, en plus drôle. Mon prof me dit de sauter d’un pied sur l’autre dans un temps imparti, le plus rapidement possible, comme s’il y avait le feu sous ma semelle, mais en prenant soin de viser la case, sinon le saut n’est pas comptabilisé. Un truc qui vient directement du monde du futur, sauf que le futur a fait son nid dans le présent. Ce tapis interactif intelligent avec des lumières LED intégrées qui guident les pas, c’est un peu comme si on jouait avec les pieds sur un jeu Atari «Touch Me». Je sautille, je transpire, je ressemble à un lit défait, mais je veux absolument battre le record détenu par un monsieur qui vient là tous les jours. Demain, peut-être… J’ai l’impression d’être retournée dans la cour de récréation, d’avoir joué à l’élastique, à la marelle, à la corde à sauter, tout cela à la fois, à une vitesse robotique. Je ris. J’ai 10 ans. Et je comprends soudain que c’est cela le secret: tant que je laisserai mon âme d’enfant affleure , je ne vieillirai jamais…


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CHIC PLANÈTE

David de Rothschild, la voie de la nature L’activiste anglais a traversé les deux pôles, navigué sur un bateau en plastique recyclé et souvent fait entendre sa voix. Sa nouvelle aventure est à la fois une plateforme pour la curiosité et une marque de lifestyle. Par Isabelle Campone, Los Angeles

T

he Lost Explorer est une entreprise concept. Elle vend des produits mais cherche au fond à constituer une communauté d’aventuriers modernes, de ceux qui ne veulent pas conquérir le monde mais le découvrir et l’améliorer. Chacun à son échelle et dans l’amour de la nature. Les produits en question sont l’incarnation du véritable luxe du XXIe siècle: 100% éthiques et respectueux de l’environnement. Ce sont pour l’instant quelques articles choisis, en vente en ligne exclusivement, des vêtements, des soins, des objets ou encore du thé ou du mezcal. Des t-shirts très désirables, vieux rose, vert d’eau ou noir passé, les couleurs du thé ou de l’hibiscus, dans lequel a été teint le voluptueux coton organique. Des vestes masculines inspirées du dressing d’un explorateur d’il y a 100 ans ou de vraies pièces anciennes retravaillées

pour l’aventurier d’aujourd’hui. On les découvre dans le magnifique espace, un garage réhabilité en showroom, espaces de travail et ateliers qu’occupe The Lost Explorer à Venice Beach, le quartier le plus cool de Los Angeles, peuplé d’artistes à la conscience éthique aiguë et d’entrepreneurs de l’innovation durable. Et du fondateur de la marque, le charismatique et séduisant David de Rothschild.

De l’Arctique à l’Antarctique

Il aurait pu diriger l’une des plus prestigieuses banques du monde, voire se contenter d’être un héritier milliardaire. Il a préféré parcourir le monde dans d’incroyables aventures pour se faire la voix de la nature et attirer l’attention de tous, des gouvernements aux écoliers, en passant par les plus grands médias. S’il n’a pas grandi dans une famille d’activistes, il dit néanmoins que celle-ci lui a laissé emprunter son propre chemin, celui d’une

vie consacrée à la préservation de l’environnement. «J’ai eu la chance de pouvoir grandir dans la nature, d’y trouver l’équilibre sans pareil qu’elle apporte. C’est le meilleur professeur, et comme le disait Thoreau, un révélateur de vérité, à mi-chemin entre une question et une réponse», dit-il pour expliquer l’origine de sa passion. Il a appris le métier de naturopathe, mais sa curiosité dévorante l’a poussé à parcourir les régions les plus fragiles du globe pour tenter d’y apporter, à sa mesure, des solutions aux dangers qui les menacent. Il a traversé l’Arctique et l’Antarctique, et est l’une des rares personnes à avoir atteint les deux pôles. Il s’est rendu dans la forêt équatorienne pour observer les dommages causés par les sociétés pétrolières et en Amazonie pour attirer l’attention sur la construction du barrage de Belo Monte. Il a traversé le Pacifi ue sur le Plastiki, un bateau qu’il a fait développer à base de PET

recyclé pour attirer l’attention sur la pollution des océans. Ces actions spectaculaires avaient toutes en commun un objectif, attirer l’attention en proposant un message positif, celui d’un changement possible. C’est ce que David de Rothschild véhicule aussi par les activités de sa fondation Sculpt The Future, les livres qu’il a écrits ou le documentaire qu’il a développé et qui lui a valu de nombreuses distinctions, de l’UNEP au World Economic Forum en passant par National Geographic.

The Lost Explorer

The Lost Explorer est, depuis l’an dernier, sa nouvelle aventure. «Les nouvelles générations recherchent plus de sens, la considération pour les humains et la planète plus que le profi », constate-t-il. «Nous voulons montrer comment on peut faire les choses de manière juste. Soyons honnêtes, le monde n’a pas besoin de plus de choses, mais pour The Lost Explorer, c’est la curiosité qui amène le changement. On réfl chit au produit qu’on achète, au matériau, à la planète, à ce processus. Là, ça devient intéressant et c’est un engagement, une plateforme de communication et d’activisme.» L’origine de tout ce que produit The Lost Explo-

PAUL WILLIAMS

«La nature est le meilleur professeur, et comme le disait Thoreau, un révélateur de vérité, à mi-chemin entre une question et une réponse»

David de Rothschild: «Nous devons être le changement que nous voulons voir dans le monde.»

rer, c’est le matériau, comme une conversation avec la nature, vraie source d’inspiration. S’il souligne l’importance de nos actions individuelles et de nos gestes de consommation, David de Rothschild ne voit pas la nature que comme une cause à sauver, mais comme un exemple d’innovation. «La nature a créé ce système magni que et complexe dans lequel nous vivons et qui a sa propre «technologie». Regardez comme l’eau glisse sur les plumes d’un canard! C’est ce qui inspire nos recherches.» Il collabore notamment avec Schoeller Textil, une entreprise suisse qui a développé pour sa marque un tissu fait de liège recyclé, imperméable et isolant, une alternative technique et naturelle au Gore-Tex. «Ils ont une certificati n de production durable et sont de véritables pionniers en termes de transparence et de recherche, c’est très instructif de travailler avec eux», s’enthousiasme-t-il. Produire de manière

totalement durable et éthique reste néanmoins un véritable défi il faut trouver la bonne bre organique là où elle est, mais éviter de multiplier les transports pour la transformer. Beaucoup des produits de la jeune marque sont fabriqués à Los Angeles, d’autres au Japon ou en Turquie. «Le modèle même de production de matière est devenu tellement polluant. C’est pour cette raison que l’on choisit d’être totalement transparents, d’essayer de juste faire toujours mieux, de ne pas être paresseux. Nous ne sommes pas parfaits mais nous voulons montrer comment on peut agir.» Le label porte la mention Est. 2025 car, comme le dit son fondateur, la marque, dèle à sa mission, explore encore le champ des possibles, quitte à les inventer. «Nous travaillons avec des scientifiques mais nous observons aussi des matières qui ont vécu, car nous voulons des pièces faites pour durer. Et nous ne concevons pas des collections par saison, puisque nous sommes dans une logique d’essentiels, mais pour les différents systèmes de la planète.» Montagne, océan, désert, jungle. L’éco-entrepreneur explique cette approche par la disparition des saisons qui, de toute manière, avec notre mobilité extrême, n’ont plus beaucoup de signific tion. C’est une forme d’éducation pour David de Rothschild, qui cherche à bâtir une entreprise en bonne santé certes, mais dont l’objectif premier est de produire un impact à travers sa philosophie et les aventures qu’elle veut mettre en avant. «The Lost Explorer n’est pas juste une marque de lifestyle», répond-il lorsqu’on questionne cet impact au regard de ses activités passées. «C’est dans la ligne de ce que j’ai fait auparavant, je deviens l’ambassadeur de ma propre marque, les conférences, les aventures, les projets se poursuivent sur cette plateforme. Seulement, il y a plus de continuité, ce n’est plus le Plastiki, avec un début et une fin, tout est intégré dans une même mission: élever et célébrer la nature.» Il précise que l’explorateur qui donne son nom à la marque n’est pas celui qui cherche à conquérir le monde et planter son drapeau, mais plutôt celui qui s’égare en cherchant et trouve ainsi des voies inattendues. Il prône un activisme de la curiosité, de celle qui doit nous pousser à voir le monde, mais aussi à retrouver notre capacité de penser différemment. De créer le changement par petites étapes. «Nous avons créé la situation actuelle, nous sommes en train de tuer la nature, il faut que l’on fasse ce que l’on peut. Je ne suis pas parfait, je voyage beaucoup, j’ai une vie incroyable, et c’est un énorme cliché, concède-til, mais nous devons être le changement que nous voulons voir dans le monde.»


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TADASHI AGI AND SHU OKIMOTO/KODANSHA LTD

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Shin et Yuko Kibayashi, un frère et une sœur qui ont adopté le pseudonyme de Tadashi Agi, scénariste des «Gouttes de Dieu».

PHÉNOMÈNE

Le manga qui croque les grands crus Succès incroyable, «Les Gouttes de Dieu» a joué un rôle essentiel dans la diffusion de la culture du vin au Japon et en Asie. A l’heure où la suite du manga – intitulée «Mariage» – est enfin disponible, encontre à Tokyo avec Yuko et Shin Kibayashi, deux auteurs dont le sens des images et des saveurs transporte. Par Jonas Pulver, Tokyo

C’

est l’histoire d’un Bordeaux confidentiel, un Château le Puy 2003, dont le prix par bouteille s’élève dans les années 2000 à quelque 18 francs. C’est l’histoire d’un manga, Les Gouttes de Dieu, dont l’infl ence sur le commerce international du vin va se révéler proprement inédite. Au printemps 2010, la valeur du Château le Puy prend soudain l’ascenseur jusqu’à de vertigineuses hauteurs. Les commandes vers l’Asie explosent. Les spéculateurs surgissent. A Tokyo, le vintage se négocie jusqu’à 1500 francs le flacon. Des acheteurs asiatiques se déplacent au Château depuis Paris pour se procurer le précieux breuvage. Que s’est-il passé? C’est simple: le Château le Puy a été mentionné dans Les Gouttes de Dieu, plus exactement dans l’épisode final de l’adaptation télévisée du manga au Japon. Pardessus le marché, un journaliste mal informé suggère (à tort) que le vin en question constituerait la clé de l’intrigue, les «Gouttes de Dieu» elles-mêmes. Le proprié-

taire du Château le Puy devra se résoudre à stopper les exportations pour désamorcer la spirale des prix. L’anecdote donne la mesure du succès phénoménal des Gouttes de Dieu, un manga publié entre novembre 2004 et juin 2014 dans l’hebdomadaire japonais Morning, ainsi qu’en Corée, à Taïwan, à Hong Kong, en Chine, en Indonésie, aux Etats-Unis et en France où le dernier volume est paru récemment. Selon le magazine Decanter, Les Gouttes de Dieu est rapidement devenu le vecteur de propagation numéro un de la culture œnophile en Asie; au Japon, les ventes de vin auraient bondi de 130% la première année à en croire des chiffres de l’éditeur, et jusqu’à 150% en Corée, où l’on a pu apercevoir, toujours selon Decanter, des clients de restaurant s’adresser au sommelier avec le dernier numéro du manga sous le bras. Le nombre de copies écoulées dans le monde entier se monte à 10 millions, dont la moitié dans l’Archipel. Il faut se rendre à Kichijoji, dans la banlieue chic de Tokyo, pour rencontrer Shin et Yuko

Kibayashi, les deux auteurs des Gouttes de Dieu (la mise en images a été assurée par la dessinatrice Shu Okimoto). Frère et sœur, les deux scénaristes vivent sous le même toit, chacun avec ses proches respectifs. Une fois passé le vaste hall d’entrée, la cour intérieure donne le ton: fontaine, piscine couverte et jacuzzi rétro-éclairé. De l’autre côté de la baie vitrée, un salon de cuir immaculé semble patiemment assoupi jusqu’à la prochaine sauterie. «Pas mal, non? On dirait presque un hôtel, vous ne trouvez pas?» lance Shin, l’œil malicieusement plissé sous son chapeau tressé.

Métaphores saisissantes

Une planche tirée du manga «Les gouttes de Dieu».

«Par ici!» Une volée d’escaliers plus bas, la salle de banquet aux dalles de marbre communique avec une cuisine rouge vif richement équipée. Un piano à queue dissimule sous son couvercle noir les souvenirs parfumés des soirées de dégustation. La cave attenante, parfaitement tempérée, recèle des trésors à faire frémir les collectionneurs les plus chevronnés. Avant de déménager


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dans leur résidence actuelle, les Kibayashi louaient à Tokyo un appartement destiné exclusivement à stocker leurs bouteilles, surveillées en permanence par un système de prévention des tremblements de terre. L’incroyable force des Gouttes de Dieu, ce sont les métaphores saisissantes que les deux auteurs déploient pour traduire la charpente, la tendresse ou la vivacité d’un cru. Au l des pages, un Chambolle-Musigny «Les Amoureuses» 1999 est par exemple transposé au creux d’une paisible forêt de la préfecture de Nagano où il fait bon poursuivre les papillons; un Château Mont-Pérat 2001 réverbère les guitares profondes et les voix éraillées d’un concert de Queen; un Château Puygueraud 2001 raconte la nostalgie d’un amour de jeunesse, teinté de sépia par le passage des ans. «Parfois ce sont des posters de notre jeunesse, parfois des souvenirs, parfois des images venues du monde de l’art», confi nt Yuko et Shin. Ils parlent avec animation, terminant souvent la phrase que l’autre vient d’ébaucher. Il est souriant, un brin goguenard, elle est plus maîtrisée, aristocratique dans l’écoute, captivante lorsqu’elle regarde droit dans les yeux.

Trend en pleine expansion

«La forêt et le lac de Yatsugatake, à Nagano, sont par exemple des endroits où nous nous rendions, enfants. L’idée d’associer les vins à des personnages, des lieux ou des histoires a germé entre nous sous forme de jeu. Tel vin estil masculin ou féminin? Quel paysage reflète-t il? Nous nous sommes aperçus que nous imaginions souvent les mêmes choses. C’était pour nous la preuve que l’on peut transmettre ou évoquer le caractère d’un vin sans forcément passer par le vocabulaire spécialisé.» S’adresser à un public néophyte en évitant les termes techniques mais sans tomber dans la facilité: c’est l’une des prouesses des Gouttes de Dieu. Le personnage principal, Shizuku Kanzaki, n’a jamais bu la moindre gorgée de vin au commencement de l’intrigue. Il est pourtant le fils d’un critique fameux dont la cave est évaluée à plusieurs millions de dollars. Lorsque Kanzaki senior décède, Shizuku est rappelé au manoir familial pour prendre connaissance des dernières volontés de son père: afin d’hériter de sa collection, le jeune homme devra résoudre une série d’énigmes articulées autour de 13 vins mystérieux, 12 «apôtres» auxquels s’ajoute le cru suprême, les «Gouttes de Dieu». Shizuku (qui signifie «gouttes» en japonais) n’est pas seul dans la course. Son rival Issei Tomine, fin connaisseur et brillant orateur, va lui donner du fil à retordre. «Ce sont deux personnages issus de l’élite, aux tempéraments fondamentalement opposés, comme les vins de Bordeaux et de Bourgogne», commente Shin. Shizuku, dénué d’expérience mais doté d’un flai exceptionnel, a conféré au manga son potentiel d’identifica ion auprès du public de l’Archipel, traditionnellement amateur de bière et de saké. A l’orée des années 2000, le trend du vin est en pleine expansion au Japon, où le nombre de sommeliers explose, galvanisés par la victoire de Shinya Tasaki de l’Hôtel Seiyo Ginza au World Sommelier Championship, et par les aventures de Joe Satake, le protagoniste d’un autre manga baptisé Sommelier. Publié en pleine effervescence et porté par son pouvoir d’évocation, Les Gouttes de Dieu est immédiatement lu jusqu’à la lie. «La renommée ou le prix ne sont que deux critères parmi de nombreux autres dans notre processus de sélection», notent les frère et sœur Kibayashi, qui se déplacent fréquemment en France,

en Italie, en Espagne et sur le continent américain pour leurs recherches. «Ce qui compte, c’est surtout que ces vins donnent à sentir et à voir les caractéristiques de leur terroir.» A ce titre, les références à la culture et l’histoire occidentales jouent un rôle clé dans Les Gouttes de Dieu. Dans une scène mémorable, Issei, perché dans une chambre du Park Hyatt de Tokyo, en appelle à la musique de Richard Strauss et son opéra Salomé pour dire la profondeur d’un Rosso Miani, «dense comme le sang» de Jean-Baptiste décapité après la danse des sept voiles. Dans un autre épisode, il invoque L’Angélus du peintre français Jean-François Millet et ses paysans recueillis pour traduire la force de la terre que lui inspire un Château Mouton Rothschild 1982. «Notre jeunesse, ici même dans le quartier de Kichijoji, a été bercée par la culture européenne, confien Yuko et Shin. Amatrice d’art, notre mère nous emmenait au musée, par exemple lorsque l’une des collections du Louvre voyageait au Japon. Nous dessinions beaucoup. Et puis nous

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avons eu la chance d’accéder très tôt à la gastronomie française. Il y avait un restaurant français ici même à Kichijoji, et nous y allions environ deux fois par mois. C’était dans les années 60, imaginez! Bien avant l’époque des restaurants familiaux. Tous les cuisiniers et le personnel étaient Français.»

Une affaire de patrimoine

Bien plus qu’une simple histoire de papilles, dans Les Gouttes de Dieu, le goût est affaire de patrimoine, d’éducation, de rituels et de partage. De subjectivité, aussi. Shin: «Les guides et les critiques chiffrées sont utiles, bien entendu. Ils aident le consommateur dans ses choix. D’un autre côté, il est diffic le d’exprimer la qualité d’un vin uniquement avec des nombres.» «Imaginez un cru de 2003, et un autre de 2009, auxquels Robert Parker attribue 99 ou 100 points, poursuit Yuko. Même s’ils ont la même note, la manière de les illustrer pourra être très différente. La cuvée de 2003 ressemblera peut-être à un homme de grande taille, doté d’une puissante musculature,

tandis que le millésime de 2009 donnera plutôt à voir une femme élégante à la silhouette fuselée.» Cette prévalence du qualitatif sur le quantitatif fait toute la saveur des Gouttes de Dieu. A propos des phénomènes complexes qui façonnent notre palais, Yuko se remémore cette anecdote: «Nous étions partis quelque temps en France pour mener des recherches, et j’ai passé plusieurs jours sans consommer de soupe miso. Dans l’avion du retour, on m’en a servi un bol, du miso instantané, et j’ai trouvé cela si bon que je me suis presque mise à pleurer! Le goût dépend de tant de facteurs: l’humeur, l’environnement, les gens avec qui l’on est…» A cet égard, Les Gouttes de Dieu ont sans aucun doute participé à l’éclosion des dimensions émotionnelles et sociales du vin au Japon. Le manga rompt avec la connotation hiérarchique et guindée autrefois associée à l’œnophilie. «De nombreux wine bars ont ouvert à Tokyo, les apps spécialisées se multiplient, note Shin. De manière générale, j’ai le sentiment que le public prend du

plaisir sans complexe, entre amis ou à la maison, loin des formalités qui ont longtemps entouré l’appréciation du vin dans les cercles spécialisés.» La suite des Gouttes de Dieu? Les Kibayashi y planchent d’ores et déjà. Le projet s’intitule Mariage, et confronte la même galerie de personnages à un nouveau défi: celui de l’accord entre les mets et les breuvages. La traduction française du premier volet est disponible depuis peu. Shin: «L’intrigue de Mariage tourne autour de l’ouverture d’un nouveau restaurant à Paris, et nous avons notamment bénéficié des conseils du cuisinier Keisuke Matsushima, et de l’ancien chef du restaurant Hiramatsu, dans le 16e.» Histoire de corser le menu de Mariage, la cuisine et les vins y sont aussi bien japonais qu’européens. «Un volume entier tourne autour des fromages, sujet fort complexe!» s’exclame Yuko. «Quant au premier épisode, il traite du «shiokara», une forme particulière de «otsumami», les amuse-bouches typiquement japonais.» Les noces sont prometteuses.

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INTERVIEW SECRÈTE

Brigitte, qu’avez-vous fait de vos rêves d’enfant?

Dans chaque numéro, Isabelle Cerboneschi demande à une personnalité de lui parler de l’enfant qu’elle a été et de ses rêves. Une manière de mieux comprendre l’adulte qu’il ou elle est devenu(e). Plongée dans le monde de l’imaginaire


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L

es Brigitte chaloupent de la voix et du corps dans leurs robes à paillettes ouvertes jusqu’en haut des cuisses. Elles frôlent le trop, parfois, le trop de mascara, de faux cils, de rouge sur les lèvres ou le trop de talons, mais c’est pour mieux faire couler les mots qu’elles susurrent de leurs voix de miel. Pour faire

«Ce rêve de faire des tournées, de vivre de la musique, je l’ai fait quand j’étais adulte. Je n’avais pas ce désir quand j’étais enfant. C’est un monde tellement inaccessible quand on habite en province.» Sylvie Hoarau

passer la pilule à celles et ceux qu’elles assassinent en musique. Les chansons de Brigitte, même quand elles les murmurent, c’est règlement de comptes à OK Corral: ça saigne, ça pleure, ça rit, ça vit, ça parle de nous surtout. On les a rencontrées dans la boutique Piaget de la rue du Rhône. Bien après l’heure de fermeture. Il arrive que derrière les portes closes, il se passe de drôles de choses dans les salons à l’étage. Un concert de Brigitte notamment, devant un aréopage de femmes puissantes reprenant avec elles des chansons qu’elles connaissaient par cœur tout en dansant pieds nus. On ne devrait danser que pieds nus, d’ailleurs. Brigitte, elles peuvent tout se permettre derrière leurs lunettes noires, leurs perruques, leurs bracelets Possession leur coulant sur les bras, et leur glamour-armure. Et puis vient le temps de poser le masque, les postiches, les faux cils, de redevenir Aurélie Saada et Sylvie Hoarau et de laisser la parole à l’enfant qu’elles ont été et qui se souvient… Quel était votre plus grand rêve d’enfant Aurélie Saada: Je pense que mon plus grand rêve d’enfant, c’était de vivre la vie que je vis. C’était déjà un rêve à l’époque? AS: Quand j’étais petite, j’aimais bien jouer à être une femme forte, indépendante, heureuse, épanouie dans son travail et dans sa vie d’amie. Je voulais devenir celle que l’on joue à être dans les jeux de rôles avec ses copines. Je crois que ça ressemblait un peu à ce que je vis aujourd’hui donc c’est chouette. Ça veut peut-être dire que j’essaie de construire ma vie dans le sens de mon désir? Cela n’a pas toujours été facile, j’ai vécu des moments douloureux, mais j’essaie toujours de transformer ces épreuves en quelque chose de positif et d’artistique, de m’en servir en tout cas. Sylvie Hoarau: C’est marrant parce que ce rêve de faire des tournées, de vivre de la musique, je l’ai fait quand j’étais adulte. Je n’avais pas ce désir quand j’étais enfant. C’était un monde tellement inaccessible quand on habite en province, que vos

parents font de la musique en amateurs. Ce n’est même pas entré dans ma tête. Mon rêve d’enfant, sur lequel j’ai fantasmé vraiment, c’était d’acheter une maison à ma mère. Et vous l’avez réalisé ? SH: Oui. Ce rêve, c’est quelqu’un qui me l’a soufflé. J étais en colonie de vacances et un garçon un peu mythomane m’a dit qu’il avait tellement d’argent qu’il pouvait nous en donner pour que l’on achète tous une maison à nos parents (rires). Cela m’a fait rêver pendant toutes mes vacances! Je me suis plu à croire à ce mensonge. C’était une espèce de fantasme qui est resté dans un coin de ma tête, même si je savais au fond de moi que ce n’était pas possible. Je n’ai jamais raconté cette histoire. C’est un peu ridicule non? Pas du tout, c’est touchant. SH: J’ai un peu honte d’avoir pris plaisir à y croire, parce que je savais que c’était un mensonge. AS: Ce n’est pas mal de se faire souffler des idées par des fous si elles sont bonnes! Que vouliez-vous faire une fois devenues grandes? SH: Je ne savais pas ce que je voulais faire, mais j’avais envie d’être indépendante, de faire quelque chose qui n’appartienne qu’à moi. AS: Mon père est gynécologue, ma mère psychologue, et quand j’étais petite et que l’on me demandait qui j’étais et ce que je voulais faire plus tard je répondais: «Je m’appelle Aurélie Saada, mon père est «gycologue», ma mère est «spycologue», et moi je suis un petit «cologue». Cela me semblait normal qu’un jour ou l’autre je devienne un petit ou un grand «cologue» (rires). Quel était votre jouet préféré ? AS: Barbie, sans hésiter. Je l’ai tellement aimée! Elle était belle. Parfois elle pouvait perdre la tête – on pouvait la lui arracher – et alors elle devenait méchante et folle, elle s’énervait contre les autres: elle perdait la tête au sens propre et figuré. Et puis elle avait une sexualité, Barbie! Elle avait un mec, des copines, un appart, elle conduisait, elle travaillait! Ce n’était pas l’image de la mère, c’étaient toutes les femmes à la fois. J’ai adoré cette poupée. Avez-vous vu l’exposition au Musée des arts décoratifs de Paris? AS: Non, mais mes filles sont allées la voir avec ma mère, Dans cette exposition, je crois qu’on cherchait toutes la Barbie qu’on a aimée. AS: Vous l’avez trouvée? Elle était incroyable, Barbie! C’est la première poupée qui ne faisait pas de nous une mère ou une infirmière. On pouvait jouer à être une femme libre. Beaucoup de gens ont critiqué ses formes, peut-être parce qu’elle était trop féminine. C’était une Lilith, pas une Eve, elle a dérangé autant les femmes que les hommes d’ailleurs. Moi, je la trouve forte cette poupée. Et toutes les petites filles qui jouaient à la Barbie racontent qu’avec Ken ils avaient une sexualité très épanouie, très riche (rires). SH: Moi, je n’ai jamais joué à Barbie. J’avais des poupées mais pas celle-là. Avec mes frères, on jouait aux Playmobil. Ce sont des poupées mais qui travaillent. On inventait des histoires à dormir debout.

Avez-vous gardé vos Barbie et vos Playmobil? AS: Non, mais j’ai gardé une chose du premier jour de ma vie. Il n’a jamais joué le rôle d’objet transitionnel mais bizarrement, j’ai 37 ans et je l’ai toujours. Ma marraine m’avait offert à ma naissance un petit lion en peluche, or je suis Lion. Elle a vécu des années en Afrique et je suis souvent allée la voir en Côte d’Ivoire. Je l’ai encore aujourd’hui, ce lion. Ce n’était pas un doudou avec qui je dormais, mais il a toujours été là, dans ma chambre quelque part. A quels jeux jouiez-vous à la recréation? SH: En primaire et même au collège, je faisais pas mal de chorés. AS: Moi aussi! Des chorés, des concerts… D’ailleurs ça fait rire tous les vieux copains d’école primaire que je recroise et qui me disent: «C’est tellement normal que tu fasses ce que tu fais, on s’y attendait un peu!» Est-ce que vous grimpiez dans les arbres ? SH: Non, je ne grimpais pas dans les arbres, mais je construisais des cabanes avec mes frères, tout autour. AS: Moi, je n’ai jamais été un garçon manqué, ça m’a beaucoup complexée. SH: Pourquoi? AS: Je ne me rongeais pas les ongles, or je trouvais que les filles qui se rongeaient les ongles avaient des mains extraordinaires parce qu’elles étaient habitées. Les filles garçons manqués, elles avaient des copains, elles savaient monter aux arbres, elles n’avaient pas peur de grimper, de descendre… Moi, j’avais peur de tout. J’étais empotée, très mal à l’aise avec mon complexe. SH: Un jour, j’ai demandé à une de mes tantes de me décrire quand j’étais petite. Je racontais toujours que j’avais été un garçon manqué étant enfant, que je me rongeais les ongles, que je jouais avec mes deux frères, et que je n’avais pas de poupées Barbie. Or, elle m’a répondu: «Tu étais tellement mignonne! Hyper-féminine. Tu voulais tout le temps qu’on te fasse des couettes, des coiffures, tu jouais avec mon maquillage.» Je ne m’en rendais pas compte! J’avais l’impression d’avoir été un garçon manqué, mais en fait pas tant que ça. L’image que l’on a de soi et celle que les autres ont de nous ne sont pas les mêmes. Cela m’a fait plaisir parce que j’avais complètement oublié cela. Elle était particulièrement féminine, ma tante Julienne, avec ses ongles faits, toujours des bijoux, du maquillage. Elle était coiffeuse. J’étais en admiration devant elle! On l’était toutes avec mes cousines. Elle était tellement belle! Et puis, c’était une femme forte: elle avait réussi, elle vivait à Paris, elle avait monté un salon à Levallois, et elle était hyperautoritaire. Ça filait droit. Elle me sermonnait parce que je me rongeais les ongles. AS: Elle ne devait pas du tout vouloir que tu sois un garçon manqué (rires). SH: Ah non, pas du tout! Tu vois qui c’est ma tante Julienne? AS: Oui évidemment, elle est canon! SH: Elle est très fan de Brigitte, hyper-fière, c est ma plus grande fan! Quel super-héros ou héroïne vouliez-vous devenir ?

SH: J’aimais bien les superhéros! J’aime toujours d’ailleurs. Je suis fan de tous: Spider-Man, Superman, Super Jaimie… SH et AS en chœur:… Wonder Woman! Vous vouliez devenir toutes les deux Wonder Woman? SH: Oui! Le super-héros que j’aurais aimé devenir, c’est Wonder Woman. Elle était touchante quand même… AS: Géniale! SH: Bon, j’ai revu un épisode il y a quelques années et il ne se passe rien. AS: Elle court vite quand même! De quels super-pouvoirs vouliez-vous être dotées? SH: Tous! La super-vue, la super-force, marcher vite, être super-fort, voler, entendre tout, j’aurais pris n’importe quel super-pouvoir. AS: Ils sont tentants tous les super-pouvoirs! Je ne sais pas s’il y en avait un qui me faisait plus rêver que les autres. Peut-être voler? Et encore… Je voulais que mes rêves, mes désirs se réalisent. Je voulais le pouvoir de réalisation en fait. J’ai toujours fait des vœux quand j’étais petite, je continue d’en faire aujourd’hui. Et je demande aux gens que j’aime de les faire avec moi. SH: Qu’est-ce qu’on en a fait des vœux quand on écrivait le premier album! AS: Je pense que quand on arrive à exprimer ce que l’on souhaite, on a déjà fait un bout du chemin. Si on le veut vraiment, si on ne lâche pas ce rêve-là, il se réalise. Quel était votre livre préféré? AS: Je me rappelle avoir adoré Le Grand Meaulnes et ne plus du tout m’en souvenir! L’avez-vous relu? AS: Non. C’est marrant parce que j’ai lu un bouquin il n’y a pas longtemps où il est fait référence au «Grand Meaulnes» et je me suis dit: «Qu’est ce que c’est déjà cette histoire?». Je l’ai occultée complètement. SH: C’est bizarre parce que je l’ai lu quand j’étais étudiante et comme toi je ne m’en souviens pas. Pourtant c’est une référence en psychologie, mais j’ai trouvé ça chiant et surtout je ne m’en souviens plus. Quel goût avait votre enfance? AS: Les cigares au miel. SH: Le rougail saucisse. Et si cette enfance avait un parfum ce serait? AS: La fleur d oranger ou Opium d’Yves Saint Laurent. Ma mère le portait. Il y avait des bouteilles d’Opium partout. On est souvent dans les jupes de sa mère à cet âge-là. SH: Peut-être le lilas. Elle faisait un truc mignon, ma mère. Elle était aide soignante et travaillait dans un service de gériatrie qui se trouvait dans un parc. Et dans ce parc, il y avait des lilas. Et au printemps, ils étaient tous en fleurs. Alors le dimanche, quand il n’y avait personne, ma mère piquait les lilas en douce. Il y en avait plein. Je me souviens donc que le dimanche, quand elle rentrait du travail, elle revenait avec du lilas. Aviez-vous peur du noir? AS: Oh! J’ai encore peur du noir! Qu’y a-t-il dans le noir? AS: Il y a mon imaginaire! Et il est terrible! (Rires) Il est beaucoup trop généreux. Mais il me sert aussi, il n’est pas que méchant.

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SH: Je n’aime pas tellement être dans le noir complet. Mais on peut aussi avoir terriblement peur de la pénombre, avec toutes ces ombres. Je me souviens de tout ce qu’on peut s’imaginer: on voit un monstre alors que c’est juste un vêtement qui est posé dans un coin et du coup qui devient monstrueux. Encore aujourd’hui, je ne dors pas dans le noir complet, je déteste cela parce qu’on n’a plus de repères: on ne sait pas s’il fait jour, si c’est la nuit. Il faut connaître la pièce par cœur. Je n’aime pas ça du tout. Vous souvenez-vous du prénom de votre premier amour? SH: Oui. David! (Rires.) AS: Alexandre. Enfin, j étais très amoureuse de lui, mais lui n’était pas amoureux de moi. Et de l’enfant que vous avez été? SH: Je ne me souviens que d’une partie, si j’écoute ma tante. AS: J’étais très studieuse, très polie, je voulais que mes parents soient fiers de moi. Je crois que je cherchais à être une petite fille modèle. Je me suis beaucoup tue. J’avais peur de faire des miettes. Ma mère m’a raconté une histoire: «Un jour, quand tu étais petite, on était à un anniversaire, dans un immeuble, sur une terrasse. Tu avais mangé une part de gâteau et tu avais gardé les miettes dans ta main. Et à un moment donné, tu es venue me voir et tu m’as dit dans l’oreille «Maman qu’est-ce que je peux faire des miettes?» Elle a ri parce que tout le monde jetait les miettes par terre. Pas moi. Ça me résumait bien. Cet enfant vous accompagne-t-il encore ? SH: Ce n’est pas sûr. Quand j’étais petite, j’étais très pressée de devenir indépendante, de faire ce que je voulais, de vivre autre chose que l’enfance, où

«Barbie, c’est la première poupée qui ne faisait pas de nous une mère ou une infirmière On pouvait jouer à être une femme libre. C’était une Lilith, pas une Eve, et elle a dérangé autant les femmes que les hommes.» Aurélie Saada

l’on ne choisit pas. Or, j’avais hâte de choisir ma vie. AS: Moi, je crois que l’enfant est toujours là. On me dit souvent: «Tu es extravagante, hyper à l’aise partout.» C’est rigolo, car ce n’est exactement pas la petite fille que j étais! Je fais des efforts pour avoir cette attitude de «semblant de confiance». Je ne voulais pas faire de miettes et en même temps j’étais capable de donner un spectacle devant je ne sais combien de personnes. Je suis montée sur scène hyperjeune pour chanter devant des adultes. On me faisait chanter parce que j’avais une voix très grave, déjà petite. Mais ça ne me posait aucun problème. C’est rigolo quand j’y pense…


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Tableau «Untitled, Black IV, Red & Gold, Diam. 100, 2015, Consolata Radicati Di Primeglio, prix sur demande, www.saatchiart.com/consolataradicati

Lunettes de vue «The Voyager», VIU, CHF 285.- www.shopviu.com

Eau de toilette «Terre d’Hermès» Hermès, CHF 122.les 100 ml. www. hermes.com Ecouteurs Taylor Gunmetal Rose Resin, Frends, CHF 235.-, www. wearefrends.com

Rouge à lèvres «Bloodstone», Shiseido, CHF 39. –, www.shiseido.ch

Montre BR-X1 Skeleton Chronographe Instrument de marine, édition limitée à 99 pièces, Bell & Ross, prix sur demande Montre «Toric Quaestor White Gold Ripple», Parmigiani, prix sur demande

J.GIRAL

Toupies de la collection «Equilibre» Hermès. Chaque toupie CHF 860.-

Coffret «Sublimage Le Voyage», Chanel, CHF 620.-, www.chanel.com

> Voyage au centre de la Terre Sac «Paris Premier Couture» Longchamp, distribué en exclusivité à la boutique SaintHonoré, à Paris, prix sur demande

Dans un vieux manuscrit islandais, le professeur Otto Lidenbrock découvre un parchemin datant du XVIe siècle, qui lui révèle l’existence d’un passage du volcan Sneeffels jusque dans le centre de la Terre. Otto se lance alors dans une longue et chaude exploration des sous-sols de la planète, où il découvre une mer intérieure, une forêt de champignons géants et finit par atterrir dans le cratère du Stromboli, en Italie.

Eau de cologne «Colonia Edition Centenaire», 180 ml, Acqua di Parma, CHF 525.-, www.acquadiparma.com Sac «Triloubi Large» en cuir de veau, Christian Louboutin, CHF 1 650.-

PHOTOS DR

Parfum «Baptême de feu», Serge Lutens, CHF 156.les 50 ml, www. sergelutens.com Vase «Glacier Large», cristal soufflé couleur ambre, Artel, env. CHF 1 900.www.artelglass.com


Luxe

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CRUCHON

CHRISTOPHE PETITEAU

Livre de photographie de voyage «India», par Henry Clarke, Editions Louis Vuitton, CHF 82,50. –, en vente sur www.fnac.ch

Diffuseur «Voyage de Parfumeur: Santal Goa», 250 ml, Lalique, CHF 99.Chez Touzeau à Genève et Montreux, www.lalique.com

Sac «Eléphant minibag», Loewe, CHF 1070. –, www.loewe.com

MA

RC

DE

VA UX

Sac à dos «Longchamp 3D», cuir de veau lavé, Longchamp, CHF 720.-

FRANK SCHWARZBACH

Montre 5131R-010 Complications en or rose, heure universelle, indication 24 heures et jour/nuit pour les 24 fuseaux horaires, boîtier 39,5 mm, Patek Philippe, CHF 60 000.-

Gants «Chance», cuir orné d’un mot au fil d’or, Causse et Atelier Paulin, CHF 456.-, www.causse-gantier.fr

Sac «Victorian Stripe», Heritage Collection de Whiting & Davis, CHF 296.-, www.whitinganddavis.com

> Le Tour du monde en quatre-vingts jours Phileas Fogg, gentleman anglais, se lance le défi de faire le tour de la Terre en 80 jours. Avec son domestique Jean Passepartout, il entame donc un voyage extraordinaire en train, en bateau à vapeur, en luge ou même à dos d’éléphant qui l’emmènera de Londres à New York en passant par Bombay.

Appareil photo set M-P «Titane», édition limitée en cuir personnalisable, Leica, CHF 24 500.-

Montre «Overseas Heures du monde» avec cadran brun, 37 fuseaux horaires, calibre manufacture décoré d’une masse oscillante, Vacheron Constantin CHF 39 300.-

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Mappemonde-bar «Demetra», Zoffoli Mappamondi, env. CHF 927.www.zoffolistore. com


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LOUIS VUITTON MALLETIER / BRUNO ASSELOT

Parfum «Promenade des Anglais» collection exclusive Les Parisiennes, Guerlain, CHF 270.les 125 ml

Lunettes de soleil rondes faites main, titane plaqué or rose 18-22 carats, Linda Farrow, env. CHF 840.www.lindafarrow.co.uk

Malle haute 110 toile Monogram, Louis Vuitton, prix sur demande, uniquement disponible sur www.louisvuitton.com

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NN MA

Broches «The Daisy Fellowes Mercury Wings», dessinées par Fulco di Verdura pour Coco Chanel, argent plaqué or, Paris 1934, Siegelson, prix sur demande

RC

EG G

IMA

Collier Echarpe «Tsukuyomi, Ruler of the Night», laiton et cuivre doré, Baies d’Erelle, CHF 419. –, en vente chez Baies d’Erelle, Lausanne et sur www.baiesderelle.com

Montre «Hora Domvs», boîtier de 45 mm en or rose 18 carats en double ellipse, Bulgari, CHF 34 700.-

Lounge Chair Twill & Ottoman en édition limitée, Charles & Ray Eames, CHF 6 750. –, www.vitra.com


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Luxe

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Coffret de quatre produits pour le corps Aesop CHF 110. –, www.aesop.com

Rhum d’Anguilla Pyrat Cask 1623, CHF 335.-www.whiskyandspirits.ch

Assiette «Paon» en céramique, Astier de Villatte, CHF 97.-, www.astierdevillatte.com

Montre «The Charming Bird», cadran en nacre blanche gravée et peinte à la main, boîtier en or rouge 18 carats, mouvement automate avec oiseau chanteur, Jaquet Droz, prix sur demande

FILIP VANZIELEGHEM

INDUSTRIAL-PICTURES.COM

Sac Mini Alligator feuille d’or, Poussière d’étoiles collection, Delvaux, Prix sur demande

Maillot de bain «Luna» Kiini, env. CHF 300.www.kiini.com

Precious Butterfly Automatique 36 mm, boîte et boucle ardillon en or blanc 18 K, cadran constitué d’une marqueterie de pigments d’ailes de papillons. 74 diamants et bracelet satin brun Harry Winston prix sur demande-

Sculpture «Deux perruches» lustré or, Lalique, CHF 620.www.lalique.com

Bob «Julianne» à bords larges en tissu imperméable, Maison Michel Paris, env. CHF 460.-

OLIVIER SA

ILLANT, CH

ANEL

Clips «Toucan», Collection Arche de Noé, Van Cleef & Arpels, prix sur demande

Coque pour Samsung Note 5 Edge, collection spéciale Tattoo by Mo Coppoletta, édition limitée à 100 pièces, Montblanc, CHF 545.-

> L’île mystérieuse Bracelet «Cactus», or jaune 18 carats, chrysoprases, émeraudes et cornalines, serti de huit diamants taille brillant, Cartier, prix sur demande

Alors que Richmond en Virginie est assiégée par les Sudistes, un groupe de cinq compagnons décide de fuir la Guerre de Sécession en ballon. Pris dans un violent ouragan, l’équipage s’échoue sur une île déserte au large de la Nouvelle-Zélande…

Bougeoirs «Palm», avec socle en marbre, Michael Aram, env. CHF 1200. –, www.michaelaram. com

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Rouge à lèvres Loubilaque, couleur «Altressa», Christian Louboutin, CHF 90.-


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AN TO NI O BA RR EL LA ,S TU DI O O RI O ZZ NT E

Minaudière «Aurora», Inge Christopher, CHF 300.-, www.ingechristopher.com

Lismore Pops Emerald flûtes, Waterford, la paire CHF 58.-, www.waterford.com

> Le Rayon vert

Collier «Serpenti», en or blanc 18 carats avec émeraudes et pavé diamants, Bulgari, CHF 28 400.-

Afin d’échapper à son mariage avec un ennuyeux scientifique, la jeune Helena Campbell déclare qu’elle ne l’épousera qu’après avoir aperçu le Rayon vert, un éclat du soleil couchant qui, selon les légendes écossaises, permet à ceux qui l’ont observé de voir clair dans les cœurs et les sentiments…

Montre «Policromia» en or jaune et blanc, nacre et diamants avec bracelet en croco Fendi, CHF 25 000.www.fendi.com

Whisky Glengoyne 25 ans d’âge, CHF 359.-, en vente au Caveau de Bacchus, Genève, www.bacchus.ch

Parfum Flacon Quadrilobé de Santal Royal, Guerlain, CHF 770.-

Bague connectée «Into the Woods», en émeraude, Ringly, env. CHF 250.www.ringly.com

Portefeuille en agneau à carreaux, Ermenegildo Zegna, CHF 390.www.zegna.fr

JEA N-C LAU DE D OZIM S AGE

TTH MA IEU PRI ER

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T/ NIA

Cigares Collector Montecristo 2003. 100 pièces, édition limitée à 700 pièces. Gérard Père et Fils, Genève, prix sur demande, www.gerard-pere-et-fils.com

U RG

Look automnehiver 2016-2017 Dries Van Noten, www.driesvannoten.be

Mitaines en cachemire, Barrie, CHF 318. –, www.barrie.com

Parfum Woodissime, Les Exceptions Mugler, CHF 200.les 80 ml

Guitare Folk LP, JMC Lutherie, CHF 16 500.Boutique JMC Lutherie SA, Le Brassus

Gilet capuche bébé en cachemire blanc Eric Bompard CHF 220.-

Chaussons pour homme Mayfair Shield de Donhall & Bell, CHF 499.-, www.donhall-bell.com


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ArtOfCol

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Collier «Ombre et Lumières», Hermès, prix sur demande

Parfum pour homme «Dylan Blue», 100 ml, Versace, CHF 110.-

Caban en laine James Special, Seafarer, env. CHF 598.www.theseafarer.com

> 20 000 LIEUES SOUS LES MERS Rôdant dans les profondeurs des océans, un cétacé monstrueux coule les vaisseaux et terrorise les marins. Le biologiste Pierre Aronnax, son assistant conseil et le harponneur Ned Land embarquent sur l’Abraham Lincoln avec pour mission de le débusquer. Mais la bête se révèle être un gigantesque sous-marin, le Nautilus, où les aventuriers sont faits prisonniers!

Carré «Under the Waves», en twill 100% soie (90 x 90), Hermès, CHF 410.-

Boîte à bijoux double coque en cuivre, Aerin, env. CHF 230.-, www.amara.com

Bougie «Wood Sage and Sea Salt» (200 g), Jo Malone, CHF 62.-, www.jomalone.fr

Bague «The Story of the Seahorse », saphir du Sri Lanka, 23,23 carats, 32 diamants taillés en poire totalisant 7,79 carats et 174 diamants taille brillant totalisant 0,79 carat, Gübelin, prix sur demande

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Montre Aquaracer Black Titanium, Tag Heuer, CHF 2600.-

Lit en forme de coquillage «Frammenti», Roberto Baciocchi, env. CHF 20 000.-, www. baciocchiassociati.it

VIRB Ultra 30 Action Camera, Garmin, étanche jusqu’à 40 m sous l’eau, CHF 479.-

2016 GARMIN International

Gin méditerranéen espagnol Mare, CHF 59,90 et chips The Blue Spirit au sel marin, CHF 4,20 Disponibles chez Globus

Montre «La Grande Vague», pièce unique, en obsidienne argentée du Mexique, patine japonaise rokushô et or gris, Blancpain, prix sur demande

Parfum «Aria di mare», Il Profvmo, CHF 150.les 100 ml, en vente en vente chez Bon Génie



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